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L'Herne

les Cahiers de l'Herne paraissent sous la direction de CONSTANTIN TACOU

René Guénon

Ce cahier a été dirigé par Jean-Pierre Laurant avec la collaboration de Paul Barbanegra

Édité avec le concours du Centre National des Lettres

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays. O Éditions de l'Herne, 1985 41, rue de Verneuil, 75007 Paris

Sommaire

11

Jean-Pierre

Laurant

Avant-propos : a Nous ne sommes pas

B

 

au monde

15

Jean-Pierre Laurant

Repères biographiques et bibliogra-

23

René Guénon

phiques Poèmes de jeunesse

 

La crise du monde moderne

29

Jean Biès

René Guénon, héraut de la dernière

44

Michel Michel

chance Sciences et tradition, la place de la

71

Victor Nguyen

pensée traditionnelle au sein de la crise épistémologique des sciences profanes. Guénon, l’ésotérisme et la moder- nité.

92

Daniel Cologne

Puissance et spiritualité dans le tra- ditionalisme intégral

102

Jean Robin

Le problème du mal dans l’œuvre de

112

René Guénon

René Guénon Extraits de lettres à Hillel

Des sources pour savoir?

117

Nicolas Séd

Les notes de Palingénius pour n l’Ar-

136

Jean Reyor

chéomètre n De quelques énigmes dans l’œuvre de René Guénon

144

Pierre Grison

L’Extrême-Asie dans l’œuvre de René Guénon

 

L’axe doctrinal

155

Giovanni Ponte

Réflexions à la lumière de l’œuvre de Guénon concernant l’unité princi- pielle, l’ésotérisme, l’exotérisme et les risques de la voie initiatique

L’indifférence et l’instant, lecture

166

Alain

Dumazet

Métaphysique et réalisation

176

Alain

Gouhier

La réponse à Henri Massis, une aven-

182

André Conrad

ture inachevée

d’yn chapitre des États multiples de l’Etre.

191

Yves Millet René Guénon contre les Messieurs de

201

René Guénon

Port-Royal Lettre à A. K. Coomaraswamy

204

Olivier de Frémond

Une lettre à René Guénon

 

Le symbolisme traditionnel

207

Jean Borella

Du symbole selon René Guénon

222

Roger Payot

Réflexions philosophiques sur le sym- bolisme selon Guénon

234

René Guénon

Extrait d’une lettre à Jean Reyor

Lieux de rencontre et points d’affrontements

239

Mircea Éliade

Un autre regard sur l’ésotérisme:

242

François Chenique

René Guénon A propos des États multiples de l’être et des degrés du savoir : quaestiones disputatae

273

Jean Hani

René Guénon et le christianisme. A propos du Symbolisme de la croix

286

297

310

316

324

340

342

351

352

355

366

370

373

379

391

400

406

409

411

416

421

431

440

Portarius

Sur la possibilité d’un ésotérisme dans

Christophe Andruzac

le christianisme Note sur la diversification des voies

Denys Roman

spirituelles Les cinq a rencontres )) de Pierre et

Denys Roman

de Jean Note additionnelle sur le Saint-

Édouard Rivet

Empire René Guénon franc-maçon

René Guénon

Extraits de deux lettres à R. P

Jean-Pierre Schnetzler

René Guénon et le bouddhisme

René Guénon

Une lettre à A. K. Coomaraswamy

Marco Pallis

Une lettre à J.-P. Laurant

Catherine Conrad

Guénon et la philosophie

Frithjof Schuon

Note sur René Guénon

René Guénon

Lettre à F. Schuon

René Guénon

Trois lettres à propos de l’initiation féminine

Une lente imprégnation

Eddy Batache

René Guénon et le surréalisme

Pierre Alibert

Albert Gleizes-René Guénon

Frederick Tristan

Extraits du Journal

Luc Benoist

Lettre à Jean Paulhan

René Guénon

Deux lettres au peintre René Burlet

Jean Borella

Georges Vallin, 1921-1983

François Chenique

La vie simple d’un prêtre guénonien :

Gaston George1

l’abbé Henri Stéphane Ce que je dois à René Guénon

Entretiens

Entretien avec Jean Tourniac Entretien avec Emile Poulat

Commentaire des illustrations

455

457

459

René Guénon

Lettres à Hillel Lettres à F. G. Galvao Lettre à Julius Évola

Avant-Pro-aos

A

<< Nous ne sommes pas au monde

>>

à Georges Vallin

Jean-Pierre Laurant

Dix ans après la conversion de l’occident au pessimisme réduisant à la banalité le cri de Rimbaud, Guénon n’en peut plus d’avoir raison. La conspiration du silence autour de lui est une légende *,son temps l’a connu mais refusé de se reconnaître en lui et les fruits que porte l’arbre vieillissant du XX” siècle montrent qu’il ne pouvait en être autrement. S’il paraît pénétrer maintenant, nouveau cheval de Troie, de grandes citadelles de la pensée, les guerriers sortis de ses flancs cherchent les défenseurs et leur victoire devient sans objet. Trop tard, disent les uns, la

cité était déjà morte, à uoi bon s’égarer dans les contorsions intellectuelles

du commentaire? En

et de tous les arguments qui lui furent opposés que reste-t-il? I1 reste que c’est aujourd’hui que nous vivons, faisons notre chemin avec un moi, des systèmes de pensée et des idéologies poussant leurs ramifications dans des lieux que nous n’avons pas choisis. D’un côté l’éva- nouissement perpétuel de l’objet même des U sciences humaines B nous entraîne, de l’autre Guénon, parce qu’il est passé par le même genre de situation, est notre viatique. La raison d’être de ce Cahier est là, démarche traditionnelle d’unité : je m’interroge ici et maintenant.

L’éclatement apparent des sujets qui y sont abordés et des approches

presque contradictoires n’indiquent pas autre chose que la nécessité d’aller chercher la pensée vivante là où elle s’est réfugiée. Pour reprendre une

Cahier

mais les

des Mélanges offerts à René Guénon.

9ace de Guénon il n’y avait rien, disent les autres,

terminolo ie littéraire qui connut quelques succès, ce n’est pas ce

diésordres actuels qui constituent, hommage bien involontaire,

En cela nous l’imitons, bien modestement, car lui aussi n’a pas hésité

à aborder des terres inconnues, il a survécu aux embuscades. Ainsi ce qui apparaît aux yeux de certains comme un coup porté sur une erreur de documentation ou une faute d’argumentation est à replacer dans la position de contradiction inévitable entre une connaissance intuitive directe et son approche par des moyens qui ne le sont pas. Guénon a développé un mécanisme d’exposition à mi-chemin entre la logique et la pensée sym- bolique. Procédé semi-incantatoire mais cohérent et rigoureux à qui on ne peut appliquer les règles qui fondent la pensée dialectique.

La déviation de son œuvre est également un danger réel, chacun développant un niveau de lecture à la mesure de ses forces, comme nous l’enseigne certes le combat de Jacob et de l’Ange mais à condition d’ignorer les ombres projetées et la constitution de systèmes fermés et exclusifs de compréhension. Dans la conscience collective, la pensée traditionnelle risque la réduction au rôle dans lequel Walter Benjamin imagine la théologie en nain bossu actionnant, caché sous son siège, l’automate joueur d’échecs du matérialisme historique : contre culture occultée par les (( idéologies dominantes ». Cependant, l’état de la critique montre, cinquante ans a rès ses écrits majeurs, la remarquable résistance du discours guénonien ; fac- cusation de non-sens portée couramment contre lui témoigne de son carac- tère difficilement récupérable : enfin une clef qui n’ouvre rien.

Quelques rares absences méritent explication, tel représentant de groupe initiatique se rappelant de Guénon a refusé par principe sa participation

à une œuvre U extérieure n, tel autre s’est récusé après l’avoir tout d’abord envisagée et ce pour des raisons très honorables. Marie-France James n’est pas là non plus malgré une thèse de doctorat d’Etat sur René Guénon et les milieux catholiques 3. Ses conclusions affirmant l’incompatibilité entre la foi catholique et l’enseignement de Guénon ne pouvant rien apporter

à cet ouvrage. La maladie a traversé d’autres projets de collaboration; nous regrettons en particulier l’article de René Allar et celui du professeur Georges Vallin au titre prometteur : U Difficultés d’approche d’une gnose non dualiste. n Pour les absences volontaires comme pour les différences de langage tenu, nous rappelons ce qui a été dit plus haut sur l’instant, la tradition vivante est une expérience intérieure que refait chaque génération, faute de quoi elle va comme des ânes chargés de reliques. Chacun des parcours

ne représente ce endant qu’une infime partie du travail nécessaire, le reste

P

est transmis, d l’utilité de ces indications dont nous jalonnons les carrefours. Ce Cahier n’est pas sur Guénon mais sur nous à travers lui.

Certains sujets peuvent paraître manquer de développement. La part de l’Islam par exemple, eu égard à son importance dans la vie de Guénon

puis dans celle de nombre de ses continuateurs;

tionnelles où Guénon écrivit le plus grand nombre de ses articles affirma,

a

s agit pas pour nous d’une attitude délibérée ou d’une orientation discrète mais de l’opportunité en soulignant que les choix personnels ne sont pas l’objet de ce travail collectif. Nous avons tenu compte également des travaux accomplis depuis

rès 1960, ses choix islamiques sous la direction de Michel Vâlsan. Il ne

la revue Études tradi-

P

trente ans pour simplifier la biographie aux éléments indispensables à la

compréhension du

complètes déjà pubPiées.

résent travail et renvoyer aux bio-bibliographies fort

Pour le fond, il est certain que le temps a abattu bien des obstacles

tout en faisant surgir

de Cerisy-la-Salle constatait l’actualité de René Guénon et compos?it un tableau des domaines s’exerçait son action et les résistances : 1’Eglise catholique, l’Islam, la franc-maçonnerie, etc. non pour faire une sociologie

du guénonisme mais en considérant les milieux intéressés comme doués d’une volonté propre et le contact avec son œuvre comme un test de survivance de l’esprit traditionnel. Le temps aidant et tout en reprenant un certain nombre de points abordés pendant ce colloque, nous avons jeté un regard plus froid sur notre sujet : Guénon confronté à saint Thomas d’Aquin et non au mouvement néo-thomiste de son temps, à tel problème

de linguistique et non à des généralités sur les langages sacrés et profanes,

à tel usa e lexicologique en philosophie, etc. Ceci a été rendu possible

faut le répéter, aux travaux de tout un courant de pensée débou-

grâce, il

chant sur une autorité ac

il apparaît clairement quePa plupart des raisons invoquées pour le rejeter

ont permis au mieux de l’esquiver, nous le retrouvons maintenant, au détour du chemin, avec la chance d’avoir considérablement vieilli.

de nouvelles exigences. I1 y a dix ans déjà, un colloque

uise peu à peu par ses conceptions S. Au total

Le plan suivi s’est efforcé d’articuler ces divers aspects : à la biographie s’ajoutent des inédits de jeunesse et un témoignage, celui de Gaston Geor- gel : Ce que je dois à René Guénon. )) (( La crise du Monde moderne vient ensuite », bilan intégrant, trente ans après sa mort, le choc de son œuvre et s’efforçant par des voies différentes de délimiter les nouvelles fissures et ce qu’elles sont susceptibles de laisser entrer, cette partie conduit natu- rellement à la question du mal. Quelques correspondances inédites sur ce dernier point renforcent l’éclairage. Le problème des sources, domaine d’élection du conflit entre les tenants d’une origine providentielle et les partisans’ de l’érudition, est abordé à partir de quelques points de vue précis de l’œuvre sans chercher à identifier des personnes. L’axe doctrinal rassemble, après un rappel des domaines respectifs de l’ésotérisme et de l’exotérisme défini par Guénon, des études particulières, non homogènes mais comment éviter l’écueil ? Les problèmes de linguis- tique, de métaphysique, de vocabulaire philosophique trouvent ici leur place. Nous avons privilégié le symbolisme traditionnel en séparant peut- être artificiellement ce chapitre du précédent parce qu’il nous paraît faire brèche avec efficacité dans 1’« epistémê )) contemporaine. Une longue lettre inédite de Guénon à Jean Reyor, à propos de l’église d’Oiron, véritable petit article, clôt avec bonheur cette partie. Les grands carrefours : l’Église catholique, le bouddhisme, la franc- maçonnerie ont fait l’objet de réflexions nettement délimitées sous le titre de lieux de rencontre et points d’affrontement; quelques difficultés sou- levées par l’initiation féminine dans des correspondances inédites ont été évoquées à la suite. L’appréciation des déplacements de frontières de domaines intellec- tuels qu’il a provoqués est plus délicate. L’intérêt d’un rejet comme celui

d’André Gide est évident : soulagement d’avoir connu trop tard Guénon ., préservé son œuvre. Vision provoquante de l’orient pour André

et,Mapraux

rencontre et adhésion partielle pour Jean Paulhan qui opposa pour finir au refus guénonien du savoir occidental que lui présentait Luc Benoist U Je suis contraint à la métaphysique par la science ’. >D Ces exemples pour- raient être multipliés, de Daumal à Bosco en passant par Bonjean, Artaud et Breton, sans parler de suppositions à propos des plus illustres.

Le dernier chapitre consacre une large place à la peinture, l’icono- clasme guénonien ayant largement contribué à réalimenter un débat ancien sur la notion d’art sacré; il regroupe également des témoignages d’hommes ou sur des hommes engagés par ou avec Guénon dans une démarche spirituelle : prêtre, philosophe, écrivain.

A l’ap roche du centenaire de sa naissance, nous souhaitons que cet

ouvrage

nouveaux travaux. Des publications systéma-

ti ues de correspondances en particulier éclaireraient la progression et la COxésion interne de sa pensée par la succession des remarques, questions, informations nouvelles de ses lecteurs et des réponses apportées.

En attendant de pouvoir réaliser une véritable édition critique.

J.-P. L.

:

pour cela justement, lisait ses livres dès leur sortie 6. Heureuse

laqui,

COPlectif suscite de

NOTES

1. I1 figure dans le livre de Gaëtan Picon, Panorama des Idées contemporaines, Paris, Gallimard, 1954.

2. L’Homme, le Langage et la Culture, traduit de l’allemand par Maurice de Gandillac,

Paris, Denoël, 1971, chap. VII, p. 183.

3. Voir, Ésotérisme et Christianisme autour de René Guénon, Paris, Nouvelles Éditions

latines, 1981.

4. U René Guénon et l’actualité de la pensée traditionnelle *, Centre culturel international

de Cerisy-la-Salle, du 12 au 21 juillet 1973, sous la direction de René Alleau et Marina

Scriabine.

5. Nous nous limiterons ici à un exemple: l’usage du mot cosmologie par NicolCs Séd dans La Mystique cosmologique juive, Paris, E.H.E.S.S., 1981, repris de Guénon, Etudes sur l’Hindouisme, Paris, Editions traditionnelles, 1966, p. 45.

6. Clara Malraux nous l’a confié au cours du colloque cité plus haut.

7. Lettre de J. Paulhan à L. Benoist, du 20 octobre 1941.

Repères biographiques et bibliographiques

Jean-Pierre Laurant

La vie d’une seule personne est l’objet de la biographie nous dit le Petit Littré : définition trop claire pour un spirituel. D’un côté, l’individu

et ses actes constituent aujourd’hui le dernier obstacle à l’éclatement face à la multiplication des schémas explicatifs, de l’autre, le dépassement de

l’individualité commande la vie du spirituel :

vit mais le Christ qui vit en moi l. D Une démarche initiatique se raconte dans les bornes du temps et de l’espace ordinaires qui paraissent vite incohérents et contradictoires. En même temps l’invraisemblance efface l’exemple et les légendes dorées n’ont plus qu’une existence éphémère. Bref, la vie de Guénon est difficile à raconter en termes de a cursus B, de journal, de roman, de notice.

N’avait-il pas, de son vivant, pour couper court aux divagations sus- citées par une polémique avec la Revue internationale des Sociétés secrètes de Mg*Jouin, déclaré que si on l’ennuyait trop avec la personnalité de René Guénon, il la supprimerait purement et simplement. Avec une aver- sion pour les photographies * aussi forte que celle de Balzac, il manifesta un goût prononcé pour les pseudonymes; au Sphinx du roman de jeunesse repris dans la signature de La France antimaçonnique en 19143, succé-

dèrent les changements de noms traditionnels

tique d’Alexandrie et surtout Abdel-Wahid-Yahia en IsBam dont les initiales

: Palin énius, évêque gnos-

Ce n’est plus moi qui

servirent à signer des articles dans le Speculative Mason 4. La direction de cette revue s’interrogea un moment sur l’identité de son correspondant.

La première monographie, la Vie simple de René Guénon5, rédigée dans l’entourage de la revue qu’il inspirait 6, voulut, comme le titre l’in-

dique, couper court aux spéculations sur des contradictions possibles entre son intérêt de jeunesse pour l’occultisme, ses orientations chrétiennes puis islamiques, sa vie maçonnique et son antimaçonnisme en montrant l’unité rofonde de la démarche depuis la rencontre d’un ou de maîtres jusqu’à f)a réalisation finale au Caire. L’ouvrage insistait sur l’origine non humaine de ses connaissances; le silence gardé volontairement sur la nature de la transmission rendait vain tout travail d’identification des personnes ou des idées. Michel Vâlsan, successeur de Jean Reyor à la tête des Études traditionnelles élimina tout élément personnel divertissant pour ne voir que U la boussole infaillible N et a la cuirasse impénétrable ».

Mais, arallèlement, la diffusion de son œuvre dans des milieux intel-

apporta une masse d’informations difficile à intégrer

dans le cadre précédent. Noële Maurice-Denis qui avait entretenu des liens

U réticences chrétiennes sur des données

biographiques ; Paul Sérant et Lucien Méroz centrèrent leurs ouvrages sur la pensée tout en s’efforçant de replacer la personne et son destin dans des catégories déjà identifiées, celle des hérésies gnostiques par exemple. Des travaux universitaires vinrent ensuite, mémoires, thèses, publications classant de nombreux thèmes et sources dans le courant de l’histoire des idées 9. M.-F.James, au terme d’une enquête remarquable dans les milieux catholiques, reprit nombre de positions de N. Maurice-Denis tout en ris- quant quelques pas du côté de la psychanalyse. Il restait à A. Thirion d’esquisser, superficiellement à vrai dire, une interprétation marxiste du rejet du monde moderne par un petit-bour eois blésois issu d’un milieu hostile à l’industrialisation lo pour achever e! circuit de ce que le jargon sportif appelle passages obligatoires. Dernière étude en date, celle de Jean Robin est revenue à une vision hiératique en réinterprétant les matériaux accumulés par ses prédécesseurs en liaison avec le caractère providentiel de sa fonction.

d’amitié avec lui appuya les

lectuels diiérents

Les limites de ces méthodes sont visibles, dépourvu de sa finalité initiatique le récit de la vie de Guénon est sans intérêt, voire médiocre; réduit à un geste rituel, symbole de l’œuvre écrite, il est faux donc géné-

rateur d’errances. Le dépassement de la personnalité suppose son existence comme la mort du moi une autre issue que la schizophrénie, ainsi les défauts, les hésitations sont imbriqués dans le combat spirituel avec le désir, la volonté et la clairvoyance; il n’est pas de notion plus antitradi- tjonnelle que celle de vie privée. 11 suffit pour s’en convaincre de lire les Ecritures voisinent si fréquemment les caractères les plus tordus et les destins spirituels les plus étonnants, perversion et conversion. Nous avons à lutter nous dit St Paul l2 a contre les Principautés, les Puissances, les régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent

les

avec le glaive de l’esprit. Les repères biographiques suivants visent à délimiter le champ et à éclairer le paysage s’est déroulée l’action intérieure et extérieure qu’il nous faut raconter à nos enfants et à nos

petits-enfants. Repères sans valeur par eux-mêmes, ils n’ont d’autre but que de montrer comment le héros est allé voir ailleurs.

espaces célestes [ ». I1 est de ceux qui ont livré ce

I

genre de combat

1886-1906 : les années difficiles

Le 15 novembre 1886 René, Jean-Marie, Joseph naît à Blois, enfant unique du remariage entre Jean-Baptiste Guénon, architecte-expert et quin- quagénaire et Anna Jolly. A douze ans René a fait sa première communion et, de santé trop fragile pour aller à l’école, avait appris à lire et à écrire grâce aux soins de sa tante, MmeDuru,dans la belle maison de la rue du Foix en bord de Loire.

1898

Élève de l’école secondaire catholique Notre-Dame des Aydes, il est fréquemment malade.

1901

Son père, le jugeant victime de jalousies, l’envoie au collège Augus- &-Thierry à Blois.

1903

Année de philosophie exaltante avec Albert Leclère spécialiste des présocratiques, il est également en relation avec le chanoine Gom- bault professant un thomisme un peu étroit et intéressé par les phenomènes praeternaturels. René est reçu au baccalauréat, série philosophie.

1904

Seconde année de classe terminale, il obtient son baccalauréat, série mathématiques élémentaires avec la mention (( assez bien n.

1905

Inscrit au collège Rollin à Paris en mathématiques spéciales en vue de préparer les grandes écoles.

1906

L’échec dû, en partie au moins, à sa santé chancelante qui lui vaut d’être réformé, le détourne des concours; il s’installe alors au 51 de la rue Saint-Louis-en-1’Ile et porte son attention vers l’occultisme. Une ébauche de roman, La Frontière de Vautre monde et des poèmes témoignent de ses préoccupations.

1906-1912 : à travers l’occultisme

I1 fréquenta tout d’abord l’École hermétique de Papus Sédir et Barlet, avec qui il se lia, enseignaient. Admis dans l’Ordre Martiniste, bientôt (( Supérieur Inconnu B il participa également à la vie d’organisations maçonniques parallèles : la Loge Humanidad, rattachée peu après au rite de Memphis et Misraïm et au Chapitre et Temple INRI du rite primitif et originel swédenborgien.

1908 Secrétaire éphémère du Congrès s iritualiste et maçonnique, il y

t!Matgioi) avec qui il aborda les

traditions extrême-orientales, Fabre des Essarts, patriarche de l’Église gnostique de France et Théodor Reuss, grand maître de l’O.T.O.

1909 Premjers travaux écrits avec la publication de deux comptes rendus

de 1’Ecole hermétique dans l’Initiation de Papus, une polémique

rencontra Albert de Pouvourville

dans la revue maçonnique l’Acacia à propos de la régularité du rite de Memphis et Misraïm, et une mise au point dans lu France chrétienne. Dans le même temps, il prenait la tête d’un énigmatique ordre du Temple rénové à la suite d’une communication obtenue par écriture automatique; cette affaire lui valut d’être exclu avec ses amis de l’Ordre Martiniste et des organisations contrôlées par Papus. Sacré évêque nostique d’Alexandrie sous le nom de Palin- génius, il commence Ka publication de la revue lu Gnose, et l’article

Le Démiurge », de décembre 1909, montre une réelle maîtrise chez un jeune homme qui put faire supposer d’autres (( contacts traditionnels ». I1 est également inscrit à 1’Ecole pratique des hautes- études en compagnie de quelques amis gnostiques.

1910

Une quinzaine d’articles paraissent dans lu Gnose, notamment des (( Remarques sur la production des Nombres w, divers articles sur la Maçonnerie et des notes à 1’Archéomètre de Saint-Yves d’Al- veydre, texte transmis par Barlet. I1 fait alors la connaissance du peintre suédois Ivan Aguéli, islamisé sous le nom d’Abdu1 Hadi et Soufi, admirateur d’Ibn Arabi; Aguéli, de retour après sept ans passés au Caire il avait publié la revue islamisante Il Convito

avec Enrico Insabato, collabora. à lu Gnose.

1911

Vingt articles dans lu Gnose, parmi eux : (( La constitution de l’être

humain selon

également Un côté peu connu de l’œuvre de Dante. N La revue cessa de paraître quelques mois plus tard, son directeur avait rompu peu à peu ses liens avec les milieux occultisants.

le Védûntu )) et (( Le Symbolisme de la Croix ».Notons

1912-1921 : Regards vers l’Église catholique et l’université

1912 Mariage catholique avec Berthe Loury, assistante de sa tante, MmeDuru; il appartient alors à la Loge Thebah de la Grande-Loge

au Rite Écossais Ancien et Accepté, et reçoit

la même année l’initiation soufie par l’entremise d’Aguéli sous le nom d’Abdel Wahid Yahia.

1913 Abel Clarin de la Rive, directeur de lu France unti-maçonnique ouvre les colonnes de son journal à Guénon qui procède à quelques mises au point à propos de Maçonnerie et de U pouvoir occulte ». Celui-ci y rencontre Olivier de Frémond, catholique antisémite et antimaçon, avec qui il échangera une importante correspondance élargie à l’iconographe chrétien L.A. Charbonneau-Lassay sur la question de la tradition.

1914 Les mêmes thèmes sont développés, il faut y ajouter un article sur (( L’ésotérisme de Dante M et, dans lu Revue bleue, U Les doctrines

de France, travaillant

une licence de philosophie à la Sorbonne.

1915 Licencié ès Lettres avec mention U bien w en juillet, il prend un poste de suppléant au collège de Saint-Germain-en-Laye et prépare un D.E.S. en philosophie des sciences avec le professeur Milhaud en compagnie de Noële Maurice-Denis, fille du peintre nabi, qui

hindoues ».I1 entreprend

l’amène à l’Institut Catholique de Paris.

1916

1917

1918

1919

1921

Reçu à son D.E.S. : Leibniz et le calcul infinitésimal B : N. Maurice- Denis lui a fait connaître Jacques Maritain, le père Peillaube et le milieu se renouvelait !e thomisme.

Une année d’enseignement à Sétif.

Retour

Échec à l’oral de l’agrégation; rédaction de comptes rendus dans

la Revue philoso hique où le fait entrer Gonzague Truc.

Le professeur

des doctrines gindoues D comme doctorat d’État après en avoir initialement accepté le projet. Un ouvrage paraît sous le même titre chez Rivière. En même temps, Guénon rédige une série d’ar- ticles pour la Revue de Philosophie (néo-thomiste) du père Peillaube

et publie le Théosophisrne, Histoire d’une pseudo-religion par les soins de la Nouvelle Librairie nationale dans une collection dirigée par Jacques Maritain : Enquête sur un groupe para-religieux menée rigoureusement selon les règles de la critique historique.

S fvain Lévi refuse N L’introduction générale à l’étude

à Blois, préparation de l’agrégation de philosophie.

1922-1929 : l’ésotérisme en Occident

1923 Des comptes rendus paraissent encore dans la Revue de Philosophie mais les liens se relâchent avec les amis de N. Maurice-Denis; Guénon, qui a abandonné l’enseignement, reçoit beaucoup de monde rue Saint-Louis-en-l’Ile, Occidentaux et Orientaux. Son ami

F. Vreede affirmera en 1973 qu’il lui avait alors fait la confidence de son appartenance à une association de Maîtres à tous grades », héritière de l’ancien compagnonnage. Des réunions hebdomadaires qui dureront jusqu’en 1928 débutent chez les docteurs Winter et T. Grangier, fréquentées par Mario Meunier, J. Bruno, F. Bonjean, Marc-Haven. Publication chez Rivière de l’Erreur spirite.

1924 A la suite du livre de F. Ossendowski, Bêtes, Hommes et Dieux, une table ronde organisée Par les Nouvelles littéraires réunit sur le thème d’un centre initiatique sacré oii siégerait le Roi du Monde Maritain, Grousset, F. Lefèvre, Ossendowski et Guénon. Orient et

Occident

de la reconstitution d’une véritablpe élite.

paraît chez Payot, un cha itre est consacré aux conditions

1925 Début de la collaboration au Voile d’Isis de Paul Chacornac, revue qui perdra peu à peu son caractère occultiste et à Regnabit, revue universelle du Sacré-Cœur du père Félix Anizan, 0.m.i. et de L.A. Charbonneau-Lassay; c’est par ce dernier que Guénon aura connaissance de la survivance de- groupes d’hermétisme chrétien. L’éditeur Charles Bosse publie Z’Esotérisme de Dante, le chapitre II traite d’une société ésotérico-religieuse, la Fede santa. L’Homme et son devenir selon le Védûnta paraît chez Bossard. Une conférence est donnée en Sorbonne sur la métaphysique orientale.

1926 Poursuite de sa collaboration à Regnabit avec notamment : (( Terre sainte et cœur du monde. )) I1 travaille également pour le Voile d’Isis et dans diverses revues : Vers l’unité (organe de la droite nouvelle), la Revue bleue, Vient de paraître (d’inspiration catho-

lique), Au Christ Roi (organe du Hieron de Paray-le-Monial). Il aurait inspiré la même année la formation d’un groupe d’amis:

Union intellectuelle pour l’entente entre les peuples. En fait, il fréquente alors des milieux bien divers, parfois très parisiens comme le salon de Juliette et Albert Gleizes.

1927 Suite et fin de sa participation à Regnabit, le père Anizan est accusé d’hétérodoxie. Contacts avec le groupe des Polaires. Publications du Roi du Monde et de la Crise du monde moderne chez Bossard; attaques de la Revue internationale des sociétés secrètes contre lui.

1928 Année de deuil, sa femme, puis sa tante, meurent tour à tour, Rencontre de Jean Reyor qui prendra de plus en plus d’influence à la rédaction du Voile d’Isis et l’aidera à mener à bien la trans- formation en Études traditionnelles.

1929 Voyages et projets d’édition en compagnie de MmeDina; il réside quelque temps aux Avenières en Savoie. Pendant ce temps paraissent Autorité spirituelle et Pouvoir temporel chez Vrin, ce qui le brouille avec Daudet et Massis frappés par l’excommunication de l’Action fiançaise et qui avaient bien accueilli sa critique du monde occi- dental moderne ainsi qu’une plaquette sur Saint Bernard. Quelques articles très importants de symbolisme sont rédigés pour le Voile d’Isis.

1930-1950: en Islam

1930 Départ pour le Caire, en compagnie de MmeDina,à la recherche de textes soufis; celle-ci rentra seule trois mois plus tard. Guénon, pratiquement sans ressources vécut quelques mois fort pauvrement dans le vieux Caire autour de la mosquée Seyidna el Hussein, faisant la connaissance du sheikh Salâma Radi de la branche

shadilite à laquelle il avait été rattaché en 1912. Une série d’articles du Voile d’Isis a trait à l’ésotérisme islamique.

1931 A rès plusieurs déménagements, il se fixe près de l’université Al

ARzar adoptant en tous points les us et coutumes locaux, émaillant

sa conversation en arabe de dictons populaires. Le Voile d’Isis va donner régulièrement deux articles de sa main à chaque livraison, une très importante série sur l’initiation durera jusqu’en 1937. En préparation depuis fort longtemps, le Symbolisme de la croix paraît chez Véga, dédié à la mémoire du sheikh Elish.

1932 Se lie avec le sheikh Mohammed Ibrahim et voit souvent Valentine de Saint-Point (Rawheya Nour-Eddine). Publication des Etats mul- tiples de l’être (Véga), suite de l’Homme et son devenir dont les matériaux étaient également rassemblés depuis près de vingt ans.

1933 Les questions relatives à l’initiation occupent en quasi-totalité sa collaboration au Voile d’Isis; un certain nombre de ses lecteurs cherchant pour eux-mêmes la lumière et refusant la Franc-Maçon- nerie, il vit d’un bon œil la constitution d’un groupe soufi en

France. F. Schuon fit deux voyages à Mostaganem auprès de la Tariqah Alioua et exerça la fonction de Moqaddem à son retour.

,

1934 I1 épouse la fille aînée de Mohammed Ibrahim, Fatma Hanem, s’installe chez son beau-père et liquide son appartement de Paris peu après tout en conservant avec la France une abondante cor- respondance : son information des problèmes intellectuelles pari-

siens était remarquable et il entretint plusieurs polémiques.

1935 Vacances à Alexandrie, treize articles dans le Voile d’Isis, quatre

dans le

Speculative Mason, signés A.W.Y.

1936 Le voile d’Isis devient Études traditionnelles, une longue série sur des symboles fondamentaux double la précédente.

1937 S’installe au faubourg de Doki, la maison lui est offerte par un admirateur anglais. Sa corres ondance est considérable, citons, parmi tant d’autres, René Alipar, André Préau et A. K. Cooma- raswamy.

1938 Intense

Rétablissement et rechutes, les visites se succèdent : F. Schuon,

1939-1940

activité pour les Études traditionnelles, et maladie.

Titus Burckhardt, J. A. Cuttat; il voit fréquemment Martin Lings, Anglais islamisé.

La guerre interrompt le courrier, préparation de plusieurs

ouvrages. Luc Benoist travaille avec Jean Paulhan à la création d’une collection traditionnelle chez Gallimard. Michel Vâlsan,

diplomate roumain qui a rejoint le milieu des Êtudes tradition-

nelles. peut servir d’intermédiaire avec le Caire.

1940-1943

1944 Naissance de Khadija.

1945 La revue reprend vie; publication du Règne de la quantité et les Signes des temps chez Gallimard.

1946 Retour au centre du Caire avec toute sa famille. Sortie des Principes du calcul injnitésimal chez Gallimard et de la Grande Triade (la Table ronde). Un recueil d’articles paraît chez Chacornac, sous le

titre

Aperçus sur l’initiation.

1947 Naissance de Leila, sa seconde fille. Les articles des Êtudes tradi-

tionnelles reviennent sur des problèmes soulevés par les définitions d’ésotérisme et exotérisme, de mystique et de connaissance, de pratique religieuse, U Nécessité de l’exotérisme traditionnel » clôt l’année. Visite de Marco Pallis et du fils de Coomaraswamy. Nadjn oud-Dine Bammate, jeune étudiant, est son pensionnaire; des cor- respondances importantes sont échangées avec Julius Evola ou des

Maçons comme Marius Lepa

e ou Denys Roman. Les rapports

Église-Franc-Maçonnerie sontPargement développés dans les lettres

à Jean Tourniac publiées par celui-ci dans Propos sur René Gué- 13. Création par des (( guénoniens » de la Loge la Grande Triade, Rite Écossais Ancien et Accepté à la Grande Loge de France. Nouvelles difficultés de santé; douze articles rédigés. Naissance de son fils Ahmed. Naturalisation égyptienne. Création d’une Loge sauvage », en dehors de toute obédience : n Les Trois Anneaux ». Trois articles successifs dans les Études traditionnelles

sur christianisme et initiation.

non

1948

I949

1951 Meurt le 7 janvier 1951 à 23 heures. Le 17 mai, naissance d’un fils posthume, Abdel Wahid.

1952

1954

1962

Initiation et Réalisation spirituelle, Paris, Éditions traditionnelles, avant-propos de Jean Reyor.

Aperçus sur l’ésotérisme chrétien, Paris, Éditions traditionnelles,

avant- ropos de Jean Reyor.

S‘bo Pesfondamentaux de la science sacrée, Paris, Gallimard, N.R.F.

(( Tradition », introduction de Michel Vâlsan.

1964 et 1973

Études sur la Franc-Maçqnnerie et le Compagnonnage, 2 vol.

1968 Études sur l’hindouisme, Paris, Editions traditionnelles.

1970 Formes traditionnelles et cycles cosmiques, Paris, Gallimard, N.R.F.,

avant-propos de Roger Maridort.

1973 Aperçus sur l’ésotérisme islamique et le taoïsme, Paris, Gallimard, N.R.F., Les Essais, avant-propos de Roger Maridort. Comptes ren- dus.

1976

Mélanges.

La revue Études traditionnelles a poursuivi régulièrement ses publications. Rivista di Studi tradizionali est éditée à Turin et, depuis 1982, Tradition

à Châlons-sur-Marne 14.

J.-P. L.

NOTES

1. Saint Paul, Ga, II, 20.

2. Lettres à F. Galvao du 14 nov. 1946 et à Marius Lepage du 10 nov. 1949.

3. Polémique commencée en 1913 dans cette revue avec les milieux occultistes. Voir

M. F. JAMES,op. cit., pp. 105 et sq.

4.

1935-1936-1937.

5.

Paul CHACORNAC,Paris, Éditions traditionnelles, 1958, 130 p.

6.

Le Voile d’lsis, devenu en 1936 Etudes traditionnelles et dirigée à sa mort par Jean

Reyor jusqu’en 1960.

7. U L’ésotériste René Guénon. Souvenirs et jugements Y, no. 71, 18, 79, 90.

La Pensée catholique, 1962,

8. Lucien MBROZ, René Guénon ou la Sagesse initiatique, Paris, Plon, 1962, 245 p. Paul

SÉRANT,René Guénon, Paris, La Colombe, 1953, 186 p.

9. LAURANT,J.-P. L’Argumentation historique dans l‘œuvre de R. G., Ve section de l’E.P.H.E.,

1971, 317 p. M.-F. JAMES,doctorat d’Etat soutenu à Nanterre, Paris X, le 5janv. 1978, le texte a été publié légèrement modifié, voir ouv. cité.

10. A. THIRION,Révolutionnaires sans révolution, Paris, R. Laffont, 1972.

11. J. ROBIN,René Guénon témoin de la tradition, Paris, Trédaniel, 1978, 348 p.

12. Saint Paul, Ep. v, 21.

13. Paris, Dervy-Livres, 1973.

14. E.T.,

11 quai Saint Michel, Paris v“; R.S.T.,

Viale XXV Aprile 80, 10133 Torino;

T., 14 av. du G1 de Gaulle, 51000, Châlons-sur-Marne.

Poèmes de jeunesse’

René Guénon

LES ASPECTS DE SATAN

I

Satan, vieil Androgyne! en Toi je reconnais Un Satyre d’antan que, bien sûr, je croyais

Défunt depuis longtemps. Hélas! les morts vont vite! Mais je vois mon erreur et, puisqu’on m’y invite, J’avouerai qu’à mes yeux ce terrible Satan D’une étrange façon rap elle le Dieu Pan.

Examinons de près ton

Effroi des bonnes gens, terreur du Moyen Age! Sans nul doute, le temps t’a changé quelque peu, Et cependant tes yeux gardent le même feu. Tes cornes ont poussé et ta queue est plus longue;

Mais je te reconnais avec ta face oblon ue, Avec tes pieds de bouc, ton profil angufeux,

Ton front chauve et ridé (tu dois être si vieux!) Ta solide mâchoire et ta barbe caprine. Je te reconnais bien, et pourtant je devine Qu’il a dû se passer certains événements Qui ne t’ont point laissé sans peines ni tourments.

r)arouche Visage,

Qu’est4 donc arrivé? Qu’y a-t-il qui t’oblige A éviter le jour de même qu’une Stryge?
Qu’est4 donc arrivé? Qu’y a-t-il qui t’oblige
A éviter le jour de même qu’une Stryge?
Ton air s’est assombri, toi déjà si pensif
Qu’on voyait autrefois, solitaire et craintif,
Errer dans la campagne en jouant de la flûte
Ou garder tes troupeaux assis devant ta hutte.
Qui donc t’a déclaré la guerre sans merci?
Qui donc t’a dénoncé comme notre ennemi?
Je ne l’aurais pas cru, et tu n’y pensais guère
Lorsque tu méditais paisiblement naguère.
Cela est vrai pourtant, ou du moins on le dit,
Et l’on fait là-dessus maint horrible récit.
Traqué de toutes parts, le pauvre Lucifuge
Au porche de l’église a cherché un refuge.
I1 faut bien convenir que tu n’es pas très beau,
Tel que je t’aperçois sur ce vieux chapiteau.
Te voilà devenu la hideuse gargouille
Que quelqu’un, ange ou saint, sous ses pieds écrabouille.
Le chrétien te maudit, et le prédicateur
Te montre à chaque instant pour exciter la peur;
I1 te dépeint hurlant, t’agitant dans les flammes,
Et sans cesse occupé à tourmenter les âmes.
L’auditoire frémit, et, tout rempli d’effroi,
Redoute de tomber quelque jour sous ta loi
Aujourd’hui c’est bien pis, et avec impudence,
Ô comble de disgrâce! on nie ton existence.
Toi qui épouvantais jadis les plus puissants,
Te voilà devenu un jouet pour enfants!
Quelque vieille dévote, à la piété insigne,
Seule te craint encore et à ton nom se signe.
Moi, je sais qui tu es et je ne te crains pas;
Je te plains de tout cœur d’être tombé si bas!
Je n’éprouve pour toi ni colère ni haine,
J’implore en ta faveur la Bonté souveraine,
Et j’espère te voir, antique Révolté,
Las enfin et contrit, rentrer dans l’Unité!
V
Satan, roi des Enfers et seigneur de l’Abîme,
Que ton empire est triste en son horreur sublime!
Là tu vis morne et seul; nul autre que la Mort
N’oserait partager ton lamentable sort.
Si cuisante que soit ta douleur immortelle,
I1 doit faire bien froid dans la flamme éternelle!
Ils ont donc menti, ceux qui t’ont dépeint, Satan,
Entouré de ta cour, Béhémoth, Léviathan,
Baal-Zéboub, Moloch, Astaroth, Asmodée,
24

Une suite nombreuse et richement parée! Ce faste convient peu à toi dont la souffrance Est sans bornes et sans fin, le désespoir immense! Ton orgueil insensé, tu dois le regretter, O toi qui à Dieu même as voulu t’égaler! Ne savais-tu donc pas, quoi qdil puisse paraître, Que l’Absolu n’est rien, que 1’Etre est le Non-Etre? Quoi! ignorais-tu donc que le haut, c’est le bas? Car Dieu est l’Infini, I1 est tout et n’est pas! Hélas! Tu as payé bien cher ton imprudence, Et tu as reconnu trop tard ton impuissance! Tout est-il donc fini? et faut-il que toujours Tu passes dans l’Abîme et les nuits et les jours? Non! ce n’est pas possible, et ton sort doit quand même Toucher un jour le cœur de la Bonté suprême! Ne désespère pas : un jour viendra enfin Où, après si longtemps, ton tourment prendra fin, Et alors, délivré de ton sombre royaume, Tu pourras contempler la clarté du Plérôme!

Ô antique serpent, Nahash que connut bien Moïse, .qui se tut et jamais n’en dit rien, D’où viens-tu? Nul ne sait! Qui es-tu? Un mystère! Jadis les Templiers t’appelaient notre Père; Pourquoi donc? Je l’ignore! Et qu’importe, après tout, A moi qui ne suis rien, perdu dans le grand Tout?

NOTE

René Guénon

1. Deux cahiers d’écolier tenus par une cordelette rouge tressée contenaient l’un une ébauche de roman La Frontière de l’Autre Monde, l’autre neuf poèmes dont voici les titres :

Le Vaisseau fantôme, La Maison hantée, Baal Zeboub, La Grande Ombre noire, La Haute Chasse, Litanies du Dieu noir, Samaêl, Les Aspects de Satan, Satan-Panthée.

La crise

du monde

moderne

René Guenon, héraut de la dernière chance

Jean Biès

Tandis qu’imperturbablement, dans une indifférence concertée, l’œuvre

de René Guénon retournait de fond en comble les illusions et les menson es

éKo-

quents qui auraient dû tenir lieu d’avertissements, préféraient s’abandon- ner aux délices de Capoue de la contre-initiation, assurés qu’ils étaient d’une inconstestable suprématie matérielle dans le monde de l’entre-deux- guerres. Au milieu de ces orgies d’inconscience, Guénon l’In-ouï se voyait condamné pour excès de lucidité, en guise de tout salaire, à la peine de solitude capitale. Au moment où, avec cinquante ans de retard, on commence à mesurer tant d’erreurs accumulées et l’on qualifie la crise d’« universelle », René Guénon brusquement brille de l’éclat dont l’avait privé une conjuration du silence systématique. Des esprits plus nombreux découvrent l’actualité, l’importance d’un tel message, y décryptent la part d’insupportable et de salutaire que recèle tout (( scandale ». Beaucoup cependant lui reprochent de théoriser; et sans doute Guénon dénonce-t-il plus qu’il n’élabore, énonce-

t-il plus de (( principes )) qu’il n’ap orte de (( solutions >) l. Si l’on s’en avise

pourtant, l’œuvre émet des hypotKèses,

à notre gré, fournit des directives. Ce sont elles qu’il convient d’examiner :

quoique dispersées, trop concises

de l’occident, l’énorme majorité des Occidentaux, en dépit d’indices

aussi bien leur exploration a rarement été faite jusqu’ici, à laquelle nous invitent l’urgence de l’heure et son désarroi z.

La première hypothèse envisagée par Guénon est qu’à l’instar d’autres civilisations l’occident pourrait sombrer dans la pire barbarie et dispa- raître.

senter l’Occident jnissant par se détruire lui-même, soit

N

guerre gigantesque

[

I,

soit par les efets imprévus de

Il n’est pas besoin de beaucou

d’imagination pour se repré-

dans une

produit

qui, manipulé maladroitement, serait capable

Buelque e faire

sauter non plus une usine ou une ville, mais tout un continent =.P

Nous ne nous étendrons pas longuement sur cette première hypothèse. Nous apprécierons seulement la lucidité de Guénon, en songeant à quel usage l’uranium enrichi a pu servir depuis la rédaction de ces lignes (1923). Une éventuelle destruction de l’Europe tiendrait lieu d’épilogue à une situation insoluble, toujours plus intolérable. Guénon assure que l’hu- manité est entrée dans (( la période la plus sombre de cet Age sombre )) que l’Inde désigne sous le nom de Kali-yuga. L’attitude traditionaliste )) s’égare en croyant pouvoir remonter à un degré moins avancé de la déca- dence, comme s’égare le ((pro ressismen qui prend le crépuscule pour l’aurore, précipite la course à 1abîme. C’est ignorer dans les deux cas la loi du temps cyclique, qui veut que l’éloignement du Principe accentue, accélère la dégénérescence de toutes choses, ignorer les causes les plus lointaines - atlantéennes », - de l’état présent. (( Erreur )), (( déviation », (( monstruosité », (( somme de tous les désordres B -, tel se présente 1’~Age des Conflits », qui ne peut trouver sa conclusion que dans un cataclysme dont les prémices ne nous sont pas inconnues 4. Revenait à Guénon le soin de déceler avec la précision autorisée cet arcane majeur de la (( doctrine des cycles », d’en surprendre les implications, d’en rassembler les preuves illustrant la gravité et la singularité du moment, concernant à la fois les domaines matériels, sociaux, intellectuels, psychologiques et s irituels, démontrant la (( quantification », la (( solidification )) et la volatiEsation N du milieu cosmique, le renversement de toutes les (( normalités )) en leurs contraires infra-humains : tous (( signes des temps N qu’il est devenu confor- miste de détecter, mais dont le véritable Agent codificateur reste ignoré de la plupart. En dépit de tant de fractures et d’écroulements, qui croirait pourtant à une démission de Guénon, et, si le mot n’était pas impropre, à son pessimisme foncier ? Guénon sait que la connaissance spirituelle ne peut disparaître; tout au plus se retire-t-elle momentanément pour s’enfermer dans la conque de la Tradition ». 11 précise que ce à quoi l’on assiste n’est point tant la (( fin du monde )) que celle d’un monde; que tout achè- vement d’un cycle s’accorde avec le commencement d’un autre; que l’aspect maléfique est toujours partiel et provisoire, qu’il a sa raison d’être dans la mesure il permet l’épuisement de toutes les potentialités inférieures. C’est à l’extrême limite de la désagré ation que se produira le redressement ultime et intégral. Si le temps s’accé7ère au point de (( tuer l’espace )), c’est, une fois la succession devenue simultanéité, pour se retourner en espace, inaugurer un nouveau monde. Au temps des souffles terrifiants et des souveraines misères, au fond des éventuels cachots de 1’Antichrist totali- taire, tout (( martyr )) du Kali-yuga n’aurait de cesse de se redire cette parole guénonnienne, véritable parole de vie illustrant l’énantiodromie cosmique : (( C’est quand tout semblera perdu que tout sera sauvé. N Ainsi, du point de vue de l’Absolu qui seul nous intéresse, la fin du cycle n’est que relativement catastrophique : l’aggravation du désordre

!

(( empêche le désordre de se perpétuer indéfiniment ». I1 va de soi que si le désordre devait s’étendre à l’ensemble de la planète - et telle est bien la situation en cette fin du mesiècle - (( la restauration de l’ordre aurait seulement à s’opérer sur une échelle beaucoup plus vaste », amenant le retour de l’u état primordial N - la Jérusalem Céleste du judéo-christia- nisme, le Satya-yuga de l’hindouisme. Enfin, au détour d’une de ses rares confidences, Guénon remarque que la perspective d’une totale destruction

l’aurait

à jamais dissuadé d’entreprendre aucun de ses ouvrages ‘.

Si cette hypothèse ne répand pas à la question que tout le monde se pose : Que faire? elle n’en a pas nioins le mérite d’éliminer le pire, de laisser d’autres hypothèses s’exercer à l’existence. Ce sont elles qu’expose Guénon dans les dernières pages de son Introduction générale ù l’étude des doctrines hindoues.

Autre hypothèse : Un retour de l’Occident à l’intellectualité, non pas c( imposé et contraint U, mais cc efectué volontairement [ par une sorte de

réveil spontané de possibilités laterites

U. Cela suppose, d’une part le retrait

de l’occident à l’intérieur de ses frontières, d’autre part l’action de l’Église

catholique retrouvant les sources de l’ésotérisme chrétien, éventuellement aidée en cela soit par l’aile droite de la franc-maçonnerie, soit par des intermédiaires occidentaux engagés eux-mêmes dans une tradition orien- tale.

L’Église catholique apparaissait à Guénon, malgré sa dégénérescence, comme la seule instance encore capable de remédier à la situation. Quoique insuffisamment séparée de la théologie, la scolastique thomiste gardait à ses yeux une part importante de (( métaphysique vraie ». Détériorée elle aussi, la Maçonnerie traditionnelle restait pour lui l’Arche possible destinée à conserver l’essence des traditions jusqu’au retour à l’Unité. L’alliance de l’Art spirituel du Sacerdoce et de l’Art royal de la Maçonnerie ne pouvait se faire qu’au plus haut niveau, celui d’hommes entendant rester fidèles

à l’héritage médiéval, à l’apport biblique et à l’universalité qui accompagne la réalisation intérieure. Le souhait des (( hommes traditionnels B se concré- tise aujourd’hui, semble-t-il, dans la pratique d’une voie individuelle reliée

à telle ou telle confession, dans l’exclusion de tout antagonisme de principe et le respect des souverainetés, sans excommunication des obédiences, ni, de la part de celles-ci, d’antichristianisme - ce que garantissent des land- marks immémoriaux -, un avenir lourd encore sans doute d’incompré- hensions réciproques dira si le mariage de la foi et de la gnose restait possible aux terres d’occident, s’il pouvait faire leur salut ou n’était qu’un cran d’arrêt à une évolution irrémédiablement régressive 7.

Dans son souci de n’exclure aucune carte du jeu, Guénon évoque en outre l’action d’u intermédiaires )j occidentaux, (dont lui-même fera partie dès son entrée dans l’Islam en 1912 Guénon remarque que celui-ci n’est pas sans éveiller bien des susceptibilités européennes; et c’est ce qui explique qu’il n’ait point proposé l’adhésion à l’Islam comme solution possible. Cependant, on le voit mentionner plusieurs fois les contacts secrets qui eurent lieu, au moyen âge, entre chrétiens et musulmans; il trouve dans

l’Islam un

tachement à la chaîne initiatique du Taçawwuf montre implicitement la possibilité d’une telle conversion N pour des Occidentaux. On sait que son

I

lien priviligié entre l’orient et l’Occident ; et son propre rat-

exemple est suivi par plus d’un, aujourd’hui. Le fait que l’Islam ne comporte pas de clergé et de hiérarchie, le fait aussi qu’il admet la pleine existence de l’ésotérisme, et proclame avant tout l’Unité divine, contribuent à séduire des esprits qui entendent chez nous, à tort ou à raison, s’affranchir de tout contrôle infantilisant,. prétendent en savoir davantage que les clercs sur le fond même de la religion, ou encore ont hérité d’un certain déisme, étranger à l’idée d’Incarnation. I1 n’est pas pour autant question, dans cette perspective, de substituer au christianisme une tradition orientale. C’est sur les ((principesn que l’accord aurait à se faire en raison de leur universalité 9. Mais pour aider 1’Eglise à retrouver son identité, Guénon s’est appliqué tout au long de son œuvre à exposer les grands thèmes de la métaphysique orientale, en particulier ceux de l’hindouisme qui offre, entre autres avantages, des formes d’expression relativement plus assi- milables que d’autres traditions. Qu’en est-il aujourd’hui de cette hypothèse? On constate aisément que l’u Église universelle w, abusée peut-être par son propre nom, ne s’est plus souciée de redécouvrir l’u universalité B de toutes les traditions, a seulement préféré soupçonner en Guénon quelque émissaire des sectes occultistes. Le parti u intégriste B, fidèle à la maxime qu’il n’est point de salut hors de Rome - une Rome qui n’a pas laissé de l’inquiéter depuis Vatican II - a préféré se replier sur lui-même, ou s’y est vu contraint, en considérant tout le reste comme subversion luciférienne et négligeant la dénonciation clinique qu’en fait Guénon lui-même dans le Règne de lu quantité. Le parti N moderniste B s’est de plus en plus séparé des u principes w

sur lesquels repose la doctrina christiunu, dont il brade ou mine les vestiges en servant de courroie de transmission aux forces antichrétiennes. Étran-

a Tradition primordiale B, de cyclicité, de

gère ou hostile aux notions de

u descentes divines B, de symbolisme, cette Église, dans le même temps, n’a pas hésité à s’ouvrir à des interprétations et à des improvisations dont le résultat final est d’investir ses propres retranchements. En misant sur le quantitatif, l’adaptation démagogique, la désacralisation, l’ingérance en des domaines qui ne relèvent pas de ses instances, en contribuant à l’ins- tauration d’une véritable religion inversée, celle de l’Humanité qui s’au- todivinise au lieu de se déifier, on peut dire qu’elle a accompli tout le contraire de ce que préconisait Guénon. Celui-ci ne lui accorderait certes plus le brevet de confiance qu’il lui décernait encore, sans se faire trop d’illusions, dans lu Crise du monde moderne, et qu’il devait d’ailleurs perdre par la suite lo.

Cependant, la complexité d’une telle question n’exclut pas l’émergence de signes positifs. Notons d’abord le fait curieux que, si les chrétiens se tiennent sur la défensive dès qu’est prononcé devant eux le mot d’uéso- térismen, ils se montrent beaucoup plus accueillants quand on se réfère à des données d’ésotérisme sans prononcer ce terme. Ce qui prouverait une fois de plus, s’il en était besoin, que le sens des mots employés n’est jamais assez explicité au seuil d’une discussion. Or, il est évident que cet U ésotérisme B abonde chez les grands Orientaux : Grégoire de Nysse (le caractère inconnaissable de l’Essence), Grégoire Palamas (les Énergies divines), Isaac de Ninive(1a miséricorde cosmique), Clément d’Alexandrie (l’identification de l’amour et de la connaissance transmise par une tra- dition secrète), Origène (les ((éonsn de la vie posthume) - en dépit des

condamnations du VC Concile œcuménique, qui visaient plutôt Évagre -; et aussi, chez Eckhart (la Déité suressentielle), Bonaventure (l’omnipré- sence divine lue dans le livre de la Création), Silésius, Ruysbroeck, les pères du désert, le béguinage, les Fidèles d’Amour. Un autre fait parallèle au premier est qu’un certain nombre de catholiques, depuis que l’œuvre de Guénon a été écrite, montrent une plus grande ouverture de sympathie

à l’égard de l’orient, en reconnaissent même les apports. C’est ainsi qu’on

a pu voir un Louis Massignon travailler à la rencontre de l’Islam et de

la chrétienté, reconnaître dans l’Islam une révélation authentique ll; un Olivier Lacombe étudier les systèmes de Shankara et de Râmânuja sans se sentir heurté dans sa foi; un Henri Le Saux accomplir sans esprit partisan le pèlerinage aux sources du Gange; un Thomas Merton inaugurer la rencontre des monachismes chrétien et bouddhiste; un abbé Stéphane remettre le christianisme dans toute sa lumière métaphysique en se réfé- rant à la gnôsis sans trahir la théologie classique 12. Expériences isolées, dira-t-on. En lesquelles toutefois on peut saisir un sensible changement d’attitude, voir des (( pierres d’attente D dans le champ de la rencontre.

Guénon ne mentionne qu’à de rares intervalles l’orthodoxie, sur laquelle on peut regretter qu’il fût peu renseigné 13. Une meilleure connais- sance du domaine chrétien oriental a confirmé depuis les intuitions qu’il en avait; elle montre que l’orthodoxie, beaucoup plus que l’Église romaine, serait en mesure d’accomplir la mission que souhaitait Guénon. Celui-ci rejoint la position orthodoxe quand, à propos de l’infaillibilité pontificale,

il s’étonne qu’elle soit concentrée sur un seul personna e alors que dans

toutes les traditions ce sont tous ceux qui exercent une

d’enseignement (en l’occurrence les douze

ticipent

fols en Christ D et

les (( gens du blâme ». I1 évoque les rapports entre la conception byzantine

de la Théotokos en tant que Sophia, (( Sa esse éternelle », et la conception

hindoue de a en tant que mère de Y’Avatûra. I1 souligne la parenté

f;onction régulière

É lises apostoliques), qui par-

à cette infaillibilité. I1 rapproche ailPeurs les

Y

existant entre 1apophatisme d’un Denys l’Aréopagite et le neti neti védan- tique 14. Quand il voit une preuve de la disparition de l’ésotérisme dans

le fait que (( tous les rites sans exception sont publics l5 », sans doute oublie-

t-il ceux de la liturgie de saint Jean Chrysostome ou de saint Basile le

Grand, qui se déroulent derrière

a jamais eu [dans les Églises d’orient] de mysticisme au sens où on l’entend dans le christianisme occidental depuis le XVI siècle »; et il insiste sur l’hésychasme, (( dont le caractère réellement initiatique n’est pas douteux ». L’initiation hésychastique, (( exactement comparable à la communication des mantra et à celle du wird », à laquelle s’ajoute une technique de l’invocation, est (( au centre même de l’ésotérisme chrétien l6 ».

I1 est significatif que l’Europe vive aujourd’hui l’avènement philoca- Lique à travers la découverte de ce que Luc Benoist a nommé (( la dernière école de réalisation métaphysique constatée dans une église chrétienne ». Se tourner vers l’Orient sans quitter le christianisme est apparu à bon nombre de guénoniens comme une solution naturelle, voire idéale 17. Quelques inconvénients ont pu se révéler par la suite : en particulier, trop de blessures passées ou présentes ont contraint les orthodoxes à se refuser aux contacts extérieurs avec d’autres religions, ce qui est protection mais risque de devenir sectarisme; la minorité orthodoxe en Europe occidentale,

l’iconostase; mais il remarque qu’« il n’y

jointe à l’absence de prosélytisme, fait que l’orthodoxie n’y est pas connue comme elle le mérite, ou que l’on prend pour Orthodoxie ce qui n’en a

que le nom (car ici comme ailleurs, les contrefaçons abondent)

l’existence de l’hésychasme prouve assez que l’occident est en possession de son propre moyen de libzration, d’un ((Yoga chrétien 18». Ce n’est assurément point hasard si la (( prière du cœur )) est sortie des monastères pour se répandre aujourd’hui dans le monde. Même privé de toute église, le chrétien ne sera jamais privé de l’invocation du Nom. Celle-ci le rend en quelque sorte autonome; elle lui permet déjà de traverser (( en adulte )) la désertification spirituelle à laquelle il est condamné.

Cela dit,

Troisième hypothèse

(( Les représentants #autres civilisations, c’est-à-dire les peuples orientaux, pour sauver le monde occidental de cette déchéance irrémédiable, se l’assimileraient de gré ou de force, à supposer que la chose fût possible, et que d’ailleurs l’Orient y consentît. ))

Une période transitoire serait marquée, dans ce cas, par des K révo- lutions ethniques fort pénibles )); période au terme de laquelle l’occident aurait à renoncer à ses caractéristiques propres. Serait nécessaire la consti- tution d’un (( noyau intellectuel B assez fort pour servir d’intermédiaire indispensable. Guénon allait estimer plus tard qu’il paraissait (( plus vrai- semblable que jamais que l’Orient ait à intervenir plus ou moins direc- tement l9 ». I1 est évident que les (( révolutions ethniques )) annoncées se sont concrétisées trente ans plus tard par des guerres de décolonisation que bien peu prévoyaient. Mais il est certain aussi que Guénon a ici tendance à idéaliser l’Orient : non seulement le phénomène colonisateur a été la felix culpa qui permit aux Occidentaux d’entrer en contact avec les sagesses orientales - tel fut le cas de Matgioï -, mais la libération des peuples colonisés )) fut soutenue par une idéologie que Guénon condamnait avec la dernière rigueur. Sans doute estimait-il que, pas plus en Inde qu’en terre d’Islam, le (6 bolchevisme )) n’avait de chance de réussir. On l’affir- merait avec moins de force maintenant, d’autant plus que la dernière phase du cycle doit être illustrée par la domination de la dernière caste, instituant la (( nuit intellectuelle )) sur la surface de la terre 20. Guénon assurait toutefois que les Orientaux se déferaient du communisme dès qu’ils n’en auraient plus besoin; les Chinois en particulier, dont toute invasion ne pourrait être qu’une (( pénétration pacifique 21 » Il recon- naissait en même temps que l’orient se trouvait ravagé par la moderni- sation occidentale; et il est un fait qu’on peut dire aujourd’hui que l’Orient ne s’est libéré de l’occupation européenne que pour s’européaniser à outrance, ou, tel le Japon, s’astreindre à dépasser l’occident. A l’inverse, on voit ce dernier s’orientaliser comme par plaques, avec des fortunes diverses, en important tout à la fois l’exotisme facile, les sectes et les drogues, qui ne font que saper les vestiges de la chrétienté, et d’autre part les arts martiaux, le Tao-Te-king, le Bardo- Thodol, la Bhagavad-Gîtâ, plus ou moins bien assimilés. Visiblement, nous sommes loin de l’opposition absolue entre les deux moitiés de la planète.

Quelle que doive être l’évolution

Guénon

des choses en

la

son imprévisible

d’une

complexité,

préconisait impérativement

constitution

élite », seule capable d’opérer un redressement véritable. L’élite se constituera d’individualités issues de différents milieux dont elles se seront affranchies pour constituer une race mentale différenciée, indépendante des conditions sociologiques et idéologiques de l’heure. Ceux qui n’auront pas les qualifications requises s’excluront d’eux-mêmes, mus par leur (( parti pris d’incompréhension )) et leur peur d’affronter la (( grande solitude 22 ». Les plus éminents universitaires, savants, philosophes, ont peu de chance, en raison de leurs habitudes mentales et de leur CI myopie intellectuelle », d’appartenir à cette élite. Ses éléments, éparpillés, appa- remment non agissants, sont néanmoins plus nombreux qu’on ne serait tenté de le croire 23. Le nombre ne fait de toute manière rien à l’affaire pour que l’influence transformante puisse s’exercer de façon effective; et il doit s’entourer de discrétion 24. L’élite aura pour principale fonction de préserver et de transmettre le dépôt de la connaissance métaphysique, et de préparer les conditions de la naissance du nouveau cycle: on ne doit pas attendre que la (( descente )) soit achevée pour préparer la U remontée ». Mais si l’effort ne débouchait sur rien au plan du macrocosme, il ne serait point perdu au niveau individuel : ceux qui auront pris part au travail - formation doctrinale et pratique spirituelle - en retireront forcément des bienfaits personnels 25.

Quoique insuffisante au niveau livresque, la formation doctrinale sera le premier degré de la transmutation. Elle consistera à étudier le contenu des C( enseignements traditionnels D et des (( sciences sacrées )) d’Orient et d’occident, à se donner la mentalité initiatique qu’a détruit l’éducation profane. I1 est évident que depuis l’époque où Guénon délivrait son message, d’immenses facilités ont été offertes à ceux qui veulent s’informer de la Philosophia perennis, même si celle-ci continue d’être étouffée par les instances officielles - autant de (( compensations )) inhérentes à l’époque, relevant pour la plupart d’une saine vulgarisation et contribuant à contre- balancer les pires amalgames de la (( contre-initiation ». Ceux qui, sans tomber dans la dispersion mentale, sont parvenus à se donner une doctrine cohérente, ne sauraient plus être atteints par les influences dissolvantes et insidieuses du nihilisme contemporain. I( Ceux qui savent qu’il doit en être ainsi ne peuvent, même au milieu de la pire confusion, perdre leur immuable sérénité 26. )) Ces assises doctrinales permettent au contraire de prendre une plus juste mesure de l’époque et de soi-même, à travers les désagré- ments qu’elle suscite; et, par là, de s’en mieux préserver. Elles enseignent à éviter l’inutile dialectique, source de confusion sans fin, à rompre avec les systèmes philosophiques qui ne font qu’engendrer la ((maladie de l’angoisse )) en multipliant les questions sans fournir de réponses 27. Elles

débarrassent à jamais des préjugés et illusions qui, depuis le XVI~siècle au moins, pourvoient l’intelligence occidentale : la (( déification N de la raison, la (( superstition B de la vie, la primauté de l’action sur la contemplation,

Certes, de tels hommes auront à souffrir

le progrès continu de l’humanité

plus que les autres par excès de lucidité au sein de l’aveuglement panique; et même, une hostilité inconsciente du milieu pourra se déclencher à leur

endroit 28. Mais il y a dans toute souffrance un ferment de maturation, et toute connaissance exige rançon.

Si (( salut n ne vaut pas (( délivrance n, c’est déjà utiliser au mieux cette (e naissance humaine, si difficile à obtenir », que de suivre une voie spi- rituelle. L’élite véritable ne peut d’ailleurs se contenter de détenir un savoir théorique; elle doit tendre à la réalisation métaphysique des états supra-humains; elle doit être reliée au (( Centre ». Ce n’est qu’alors que l’action des (( courants mentaux )) entraînera dans le monde des (( modifi- cations considérables )) se répercutant dans tous les domaines 29. On ne peut certes suivre plusieurs voies ’à la fois, et il convient, lorsqu’on s’est engagé dans l’une d’elles, de la suivre jusqu’au bout et sans s’en écarter »,

sous eine des plus graves égarements psychiques 30. Suivre la voie dans

on est né évite de recourir à des adaptations plus ou moins

délicates. Mais il est vrai que les époques de désordre souffrent des excep- tions, accentuent les cas particuliers. Il se peut fort, précise Guénon, que ce soient les circonstances qui choisissent pour nous - ce qui ne signifie pas qu’on doive se dispenser personnellement de toute recherche. - Un être vraiment qualifié rencontrera toujours, en dépit des circonstances, les moyens de sa réalisation intérieure; et il rencontrera d’abord son maître. Si loin que soit poussée la N solidification» du monde, des exceptions permettent toujours à certains êtres de se libérer du cycle des naissances et des morts, tout en restant dans ce monde pour en aider d’autres. Rencontrer l’un d’eux constitue un concours de circonstances qui indique déjà une réelle présomption de qualification. Prévoyant l’objection de l’ab- sence de maître, Guénon évoque le rôle de l’upuguru: (( tout être, quel qu’il soit, dont la rencontre est pour quelqu’un l’occasion ou le point de départ d’un certain développement spirituel )) - prolongement, auxiliaire du Guru véritable, demeuré invisible, en attendant qu’ait lieu la rencontre avec le Guru intérieur, qui ne fait qu’un avec le (( Soi D 31. Quant aux pratiques elles-mêmes, elles correspondent à celles que préconise l’exotérisme - Guénon insiste sur le respect des rites -, auxquelles s’ajoutent celles de l’ésotérisme correspondant, au premier rang desquelles l’invocation d’un Nom divin; (et l’on sait que le cheikh Abdel Wahid Yahia s’adonnait lui-même à la pratique du dhikr). - Si même on ne doit pas

laqueYle

s’attendre à des résultats immédiatement visibles, ce travail intérieur est en fait indispensable; il correspond au (( changement de noûs D, à la trans- formation de l’être tout entier s’élevant, dit Guénon, (( de la pensée humaine à la compréhension divine )) - passage conscient des choses sensibles aux intelligibles, qui suscite la naissance de l’homme nouveau )) de saint Paul ou, selon la terminologie hindoue, qui ouvre le (( troisième (Eil », celui de l’intuition intellective. Ce qui ne peut s’accomplir sans un certain héroïsme,

fait d’énergie et d’autodiscipline intégrant et dé assant les servitudes quo- tidiennes. Au milieu de forces confusément host1.Pes, il y aura, bien entendu, à faire preuve tout ensemble de tact, de prudence, de souplesse, d’équilibre, de discernement et de contrôle de soi.

Dernière hypothèse : elle laisse ouverte la voie à un ensemble de possibilités imprévisibles ou indéterminées. Guénon fait allusion ici à un ff milieu non déjni U qui, aidé de l’orient, pourrait constituer des (( groupes d’études )) restant étrangers aux luttes sociales ou politiques comme à toute organisation réglementée qui entraîne inévitablement déviations et dissensions 32. Perspective plus vague sans doute, mais qui n’entend décourager aucune tentative et laisse aux Occidentaux la plus

grande liberté d’action. I1 se peut que l’hypothèse la plus floue se révèle la moins utopique, que la solution la moins développée par Guénon soit la plus réalisable aujourd’hui et même, qu’à partir de ce champ d’ini- tiatives, finisse par surgir une nouvelle forme de la Connaissance éter- nelle. Les diverses explorations dont nous sommes acteurs ou témoins, quoique isolées les unes des autres, anarchiques en apparence, n’en concourent pas moins peut-être, à travers obstacles et embûches, à la reconstitution d’une gnose )) formulée en un langage mieux approprié à l’humanité actuelle. (Celle-ci se montre moins sensible à certaines surcharges du mythe et de l’épopée qu’au dépouillement tout moderne des apophtegmata et des kôan, moins à la dialectique, fût-elle celle d’un Platon ou d’un Thomas d’Aquin, qu’à la vérification expérimentale des données du monde subtil.) Ponctuelles, ces tentatives se révèleront peut- être plus décisives à long terme qu’un (( front des religions »,d’ailleurs incapable de se constituer; et il se pourrait que, face aux toutes-puissantes armées de l’athéisme mondial, la guérilla en ordre dispersé soit plus efficiente qu’une guerre en règle. Depuis que Guénon s’est tu dans le silence de Darassa, l’on a pu

assister à plusieurs révélations susceptibles de relancer la quête spirituelle. Nous avons mentionné plus haut l’avènement philocalique. Ajoutons-y la

découverte de ce curieux

rieur pour certains exégètes aux Évangiles canoniques, porteur en tout cas d’une indéniable charge ésotérique. Dissocié de tout contexte historique, exempt de colorations d’époque et de lieu, de toute incise phénoménale (y compris celle des (( miracles n), un tel texte révèle par là même une dimen-

sion universelle qui l’apparente à ceux du non-dualisme védantin, du Tao et du Tch’an. Autres faits significatifs : l’arrivée du bouddhisme tantrique en Europe, la constitution de nombreux centres, la formation de lamas 33. C’est que non seulement les doctrines du bouddhisme éveillent l’intérêt

des psycholo

de la Vacuité7, mais leurs aspects expérimentaux les rendent assimilables

et vérifiables par nombres d’occidentaux désirwx de pratique. Tandis que les tempéraments dévotionnels se tournent vers l’Amidisme, d’autres, plus soucieux d’austérité, trouvent leur voie dans le théravada, d’autres encore,

dans le zen aux vertus décérébralisantes. Les traductions multipliées et commentées des Vêda et des Upanishad, comme celles de sages récents ou contemporains (Râmakrishna, Râmana Maharshi, Mâ Ananda Moyî, Shrî Aurobindo), tiennent lieu de stimulants et de supports de méditation pour ceux qui, restés dans leur religion d’origine, la revivifient à l’aide de ces enseignements. L’œuvre alchimique de Jung intéresse à son tour des Occidentaux qui souhaitent s’ancrer dans une tradition d’occident, et compense largement les dangers réductionnistes de la démarche freu- d’ienne.

(( apocryphe D qu’est l’Évangile de Thomas, anté-

ues (les états du Bardo) et des physiciens (la métaphysique

Nous voudrions, avant de clore ces pages, et en ne quittant notre sujet qu’en apparence, consacrer quelques réflexions aux deux dernières person- nalités mentionnées, d’abord parce que leur influence s’accroît fortement en Europe, ensuite parce qu’il nous est apparu que les tenants de Guénon adoptaient trop souvent à leur endroit une attitude plus tranchante que vraiment informée.

Dans les quelques lignes qu’il lui a consacrées, Guénon critique sévè- rement Jung. Mais pouvait-il connaître réellement le dernier état de sa pensée, bien mieux les ouvrages où elle est exprimée et qui n’étaient encore ni traduits, ni même publiés 34? Leur étude eût révélé à Guénon que le psychologue de Zurich n’entendait- nullement confondre le psychique et le spirituel, laissant modestement à l’analyse son rôle de (( voie purgative )) et s’interdisant tout empiètement sur le domaine métaphysique. La notion incriminée d’« inconscient collectif N n’est pas sans se retrouver dans celle d’un substrat psychique commun à toute l’humanité, et auquel font allu- sion les différentes traditions quand elles parlent de mémoire ancestrale ». Dans un autre ordre d’idées, il s’en faut de beaucoup que Jung se soit seulement intéressé aux dessins des malades mentaux. Quant à ceux-ci, même, Sohravardî n’admettait-il pas qu’épileptiques et hypocondriaques, tout comme les a amis de Dieu », pouvaient recevoir les empreintes du Malakut? I1 faut bien remarquer en outre que si, comme l’écrit Guénon, (( l’adhésion à un exotérisme est une condition préalable pour parvenir à l’ésotérisme 35 », on peut soutenir qu’un élémentaire équilibre intérieur est la condition préalable pour prendre rang au degré zéro d’un exotérisme. Or, l’homme moderne est manifestement dépourvu de cet équilibre que, seules, garantissent les conditions et l’atmosphère d’une société tradition- nelle; et le travail analytique de remise en ordre, effectué sous la direction d’un thérapeute avisé et relié lui-même à une voie spirituelle - ce point est capital - sera en mesure de le lui donner par une meilleure connaissance de soi-même, à l’heure précisément la confession religieuse, bâclée ou collective, est réduite à une caricature. Cassé psychiquement, coupé de ses racines profondes, l’homme contemporain se doit d’abord de réparer et d’ajuster son instrument de travail. Guénon tout le premier sait que, selon l’hermétisme chrétien, la (( descente aux Enfers N précède la montée au Ciel D : l’analyse ne fait que reprendre cet itinéraire en faisant passer par la (( mort initiatique D - la mort à toutes ses illusions - pour accéder à la (( vraie lumière », celle des contraires réconciliés, et en récapitulant les potentialités négatives, condition même de la régénération psychique 36. Au cœur de l’a Age des Conflits )) planétaires, elle permet de résoudre maints conflits personnels, de découvrir son svabhava, d’activer sa maturation, d’éviter les plus grossières erreurs karmiques, d’alléger par là l’atmosphère environnante. Pour toutes ces raisons, l’analyse conçue en ces termes constitue une évidente préparation à la vie intérieure. Bien plus, elle peut constituer dans ses prolongements aux (( Petits Mystères N une voie spirituelle à part entière. Sa méthode la rapproche du tantrisme hindou dans la mesure elle utilise les passions et les instincts en les retournant dans un sens positif au lieu de les refouler au nom d’une morale - et n’est-on pas déjà ici dans une perspective ésotérique? -, sans prétendre pour autant affranchir l’homme de la souffrance, sa meilleure auxiliaire de transformation. L’interprétation que Jung fournit du mal, face obscure de Dieu », dans Réponse ù Job, rejoint semblablement celle qu’en donne l’orient, et que reprend Guénon quand il évoque la nécessité des Asura dans l’économie cosmique 37. La psychologie analytique apparaît comme une version occidentale du taoïsme, puisque son but est de concilier les opposés psychiques et de les dépasser dans la réalisation du (( Centre », ce dont Guénon a également parlé à propos de l’Identité suprême 38. Quant

au détachement à l’égard de l’action extérieure, il rejoint de toute évidence le wou-weï des taoïstes, dont Guénon recommande l’usage aux sur-actifs que sont les Occidentaux39. Enfin, l’on serait en droit de se demander si

la notion d’« inconscient

assimilée à 1’~infra-conscient m, n’entretient

pas un grave malentendu à partir d’une querelle de mots ou d’une repré- sentation graphique défectueuse. Dira-t-on que songes prémonitoires, phé- nomènes synchronistiques, réponses oraculaires du Livre des Transfor- mations viennent d’en haut ou d’en bas? Ne viennent-ils pas plutôt de derrière ou d’ailleurs? Il est paradoxal de voir Jung retrouver, comme

malgré lui d’abord, et presque à son insu, le chemin du

à partir de 1’Unus Mundus des auteurs médiévaux.

supra-conscient D

»,

Le (( progressisme )) de Shrî Aurobindo s’est également vu pris à partie par certains guénoniens qui, dans un intégrisme assez intolérant, ne se sont guère reportés à l’opinion de Guénon lui-même. Celui-ci considère le maître de Pondichéry comme a un homme qui, bien qu’il représente parfois la doctrine sous une forme un peu trop modernisée peut-être, n’en a pas moins, incontestablement, une haute valeur spirituelle 40 ». L’œuvre d’Aurobindo n’est pas contraire à la pensée traditionnelle; c’est sa manière de l’exprimer qui peut dérouter dans la mesure où elle se trouve traduite dans un langage moderne, adapté aux hommes de l’époque actuelle. C’est moins en réalité la pensée d’Aurobindo que l’interprétation qui peut en être faite par certains évolutionnistes zélés, ou encore telles applications intempestives qu’en donnent des disciples infidèles, qui motivent les réserves de Guénon. Shrî Aurobindo n’ignore pas que la présente humanité eat plongée dans le Kali-pga; et s’il y a chez lui une idée de (( progrès »,c’est

d’abord

sans précédent par rapport à 1’Age auquel il succède 41. On n’oubliera pas non plus que l’actuel passage cyclique correspond à celui d’un Manvantara

à un autre, et cela, qui plus est, au centre même de l’actuel Kaka; ce qui marque le passage des (( Enfers )) aux (( Cieux », puisque les sept Manvantara passés sont traditionnellement mis en corrélation avec les Asura, cependant que le début du premier des sept Manvantara à venir l’est avec les Dêva. Shrî Aurobindo ne prétend rien d’autre, en fait, que développer les pouvoirs latents de l’homme par les divers procédés qu’offre le ((Yoga intégral », par l’union de la conscience humaine avec la Conscience divine, par le dépassement des mouvements de la nature inférieure et par un total abandon de soi au Soi. S’il lui arrive de marquer quelque sympathie à l’égard de certains systèmes de la philosophie occidentale, innombrables sont les reproches qu’il adresse au U matérialisme rationaliste D d’occident et à une religion sectaire qui s’en tient au Dieu personnel. La supériorité orientale ne fait à ses yeux aucun doute 42. Enregistrant le ((vieux fiasco des religions )) dès lors qu’elles se sont combattues pour dominer le monde, constatant l’inefficacité des remèdes profanes et la nécessité d’un chan- gement d’ordre intérieur comme seul réel, Aurobindo s’est hardiment projeté au-delà d’articles de foi exclusifs et de rites vidés de leur efficace, vers une spiritualité à l’état pur, qui sera peut-être le péristyle de celle de demain dans la mesure elle rejoint, par son absence de durcissements dogmatiques, la spiritualité antérieure à tous les dérivés de la Tradition primordiale. I1 y a plusieurs raisons de penser que ce regard tourné vers

parce que le Satya-yug_a constitue bien effectivement un progrès

l’avenir trouve dans l’actuel moment cosmique une justification péremp- toire. Nous ajouterons que l’œuvre de Shrî Aurobindo peut apporter à celle de René Guénon une suite indispensable. S’il est en effet revenu à Guénon de se faire le peintre ou le commentateur du Kali-yuga finissant, et le récapitulateur des différentes traditions spirituelles de l’humanité, l’on peut dire qu’il est revenu à Aurobindo d’établir les bases possibles de 1’Age futur. Animés par le souffle d’une même présence de prophétie, le premier avertit les hommes de ce qu’ils sont et des menaces qui pèsent sur eux, tandis que le second propose aux hommes de devenir autres, s’ils veulent conjurer ces menaces. Guénon mesure le degré du ((chaos )) qu’il sait nécessaire à l’émergence d’un autre (( Ordre »; Aurobindo décrit cet (( Ordre )) et les moyens d’y parvenir. En se voulant, l’un dénonciateur des ténèbres extérieures, l’autre citharède du Supramental, ils apparaissent ensemble étrangement complémentaires. A un niveau d’existence où le moindre signe porte signification, il n’est pas indifférent de noter que l’un et l’autre, une fois leur mission respective accomplie, ont quitté leur enveloppe physique à un mois d’intervalle, en l’exact milieu du siècle.

Les différentes dénonciations et prédictions faites par René Guénon dans la première moitié du mesiècle se sont vues confirmées en d’énormes proportions, au cours de sa seconde moitié: le règne de la quantité s’est multiplié comme une hydre dévoratrice. Depuis la bombe d’Hiroshima, à laquelle ont succédé des armes plus radicalement meurtrières, une odeur de suicide colle à la peau de l’humanité, imprègne ses discours vides et ses actes manqués. Les si nes d’angoisse s’ajoutent les uns aux autres en architectures dérisoires; fes cris d’alarme se perdent dans le tourbillon des informations déformantes, dans la clameur des jeux, dans les râles planifiés de l’orgasme collectif. Les solutions s’avouent incapables d’en-

rayer les dissolutions. On peut craindre que l’humanité ne s’évanouisse dans le bafouillage sénile des univers d’Huxley, Orwell, Soljénitsyne, pour

Dans le même temps, des

indices compensatoires creusent patiemment leur voie dans la conscience des hommes : la science a cessé d être exclusivement scientiste pour recon- naître sa part à la (( subjectivité )); elle retrouve à sa façon bien des dires qui, dépassant le dualisme esprit-matière, rejoignent les enseignements du

sânkhya et du bouddhisme; les philosophies existentialistes se trouvent concurrencées par les doctrines orientales. Signe des temps, le message de Guénon lui-même se répand, trouve audience, se voit régulièrement réédité jusque dans les collections de poche; des foyers de résistance se fondent en marge ou au cœur des institutions établies. A mesure que se confirme la descente cyclique - cet avatârana parodique - se fait jour une perspective typiquement eschatologique, avec tout ce que cela sous-entend d’accrois- sement des dangers comme de multiplication parallèle des promesses ger- minatives. Mais au sein d’une telle confusion, qu’en est-il aujourd’hui des hypo- thèses guénoniennes ? I1 appert qu’elles sont devenues peu à peu réalités, mais selon des modalités qui n’étaient point celles que prévoyait leur auteur. Tandis que Guénon les imaginait plutôt s’exclure à l’avantage d’une seule, on constate qu’elles se manifestent de concert. On assiste en effet,

laisser place au règne myriadaire des insectes

tout ensemble et simultanément, à la dégradation croissante de l’occident, à son absorption par des peuples et des idées venues d’Asie, à une redé- couverte de l’ésotérisme chrétien, enfin, à l’ouverture, en milieu non défini, à diverses (( voies B tant orientales qu’occidentales. Mais, alors que Guénon envisageait une destruction matérielle, il est possible de constater qu’elle se fait, du moins pour le moment et plus subtilement, de l’intérieur, au niveau psycho-mental, sous l’action de ferments subversifs de tous ordres. L’absorption de l’Occident par l’Orient s’opère beaucoup moins par l’élite spirituelle annoncée que par des réfugiés ou des émigrés déracinés ou ignorants de leur propre tradition. La redécouverte de l’ésotérisme chrétien se produit effectivement, mais en dehors et à l’encontre d’une Église catholique de plus en plus emportée vers sa périphérie. Enfin, l’ouverture à diverses (( voies )) concerne des voies que Guénon n’avait pas explicitement prévues : Islam, bouddhisme, orthodoxie, zen, hindouisme, taoïsme. On peut donc dire de lui qu’il avait tout à la fois tort et raison dans son estimation des possibilités occidentales, ce qui ne réduit en rien son éton- nante lucidité.

(( L’Occident parviendra-t-il à se ressaisir à temps? )) demandait Gué- non en 1924. La question n’a rien perdu de son pathétique; elle s’est seulement élargie aux dimensions de la planète. Parvenue aux portes du désespoir, l’humanité parviendra-t-elle à se ressaisir à temps, ou cédera- t-elle à l’incoercible tentation d’autodestruction habitant toute collectivité

qui a tué le Dieu-Père et la Nature-Mère, dont elle est issue?

les spéculations et les difficultés qui d’elles-mêmes s’estompent devant l’authenticité de l’effort et l’intensité de l’aspiration, seuls s’imposent désormais le choix d’une voie et son obstinée pratique. S’affranchir des apparences après les avoir détectées, redécouvrir en soi les dimensions de la transcendance, faire offrande au Divin de la totalité de son être: tel est l’entraînement proposé à tout homme qui se veut conscient et diffé- rencié. Au long de cette entreprise, la référence à l’œuvre de René Guénon se révèle décisive. Son lecteur ne tardera pas à s’apercevoir qu’une telle œuvre, plus imposante par sa densité que par son volume, sans contra- diction ni compromis, d’un style marmoréen, éclaire des feux du plus haut passé les possibilités d’un lointain avenir. Après les premières impressions de (( difficultés )) - mais pénètre-t-on au centre sans passer par une mise à l’épreuve, et qui jamais a prétendu que tout devait nous être gratuitement apporté? - cette œuvre apparaîtra porteuse d’une lumière d’espérance; elle n’offrira pas seulement une aide indispensable ou une certitude exemplaire, mais aussi et surtout, une chance à ne pas manquer, car il est à penser que c’est bien la dernière.

Jean Biès

Par-delà

NOTES

1. Malgré la rareté des conseils pratiques dans son œuvre, Guénon n’en a pas moins vécu scrupuleusement l’Islam, comme en témoigne l’article de N. BAMMATE,N Visite à René Guénon P, Nouvelle Revue française, 1955, no 30.

2. On trouvera néanmoins une intéressante analyse des U hypothèses » envisagées par Guénon dans
2. On trouvera néanmoins une intéressante analyse des U hypothèses » envisagées par
Guénon dans le livre de J. ROBIN,René Guénon, témoin de la Tradition, Editions de la
Maisnie, 1978, pp. 175 et sq.
3. Orient et Occident, p. 98. Dans la cosmologie hindoue, le pralaya qui termine un
c cle correspond au moment où, les atomes de la matière se dissolvant, seule demeure
icnergie pure.
4. Guénon n’a pas donné d’indication sur la date finale du Kali-yuga; il a seulement
donné à sa durée probable quelque 6480 années. Au reste, N nul ne sait le jour ni l’heure n
- d’autant plus que lors du renversement des Pôles U le temps ne sera plus ». G. Georgel,
dont les travaux étaient appréciés de Guénon, fixe cette date à 2031 (après la Crucifixion).
5. Autorité spirituelle et pouvoir temporel, pp. 113 et sq. Même idée dans la Crise du
monde moderne, p. 13.
6. Op. cit., p. 110.
7. Sur cette échéance, voir J. TOURNIAC,Propos sur René Guénon, pp. 144 et sq., Dervy-
Livres, 1973.
8. Voir M. VALSAN, II L’Islam et la fonction de René Guénon )), in Études traditionnelles,
no305, 1953.
9. Introduction générale à l’étude des doctrines hindoues, p. 153 : IC La connaissance des
principes est rigoureusement la même pour tous les hommes qui la possèdent, puisque les
différences mentales restent en deçà du domaine métaphysique. U
10. Dans l’addendum à Orient et Occident (1948), GUËNONécrivait : U Les chances d’une
réaction venant de l’occident lui-même semblent diminuer chaque jour davantage. »
11. Cette ouverture œcuménique (dans le bon sens du terme) gagne certains milieux de
l’orthodoxie. Olivier CLËMENTpeut écrire dans ses Dialogues avec le patriarche Athénagoras
(Fayard, 1969, p. 175) : (I Nous ne pouvons plus nous en tirer comme saint Jean Damascène,
qui voyait dans l’Islam une hérésie chrétienne. U
12. Introduction ù l’ésotérisme chrétien, Dervy-Livres, 1979. Références à ECKHART,DENYS
I’ARËOPAGITE, LOSSKY,EVDOKIMOV,SCHUON,COOMARASWAMYet GUENONlui-même.
13. Guénon est mort en janvier 1951. Les Récits d’un pèlerin russe (La Baconnière) et
la Petite Philocalie (Cahiers du Sud) ont paru respectivement en 1948 et 1953, avant d’être
périodiquement republiés aux éditions du Seuil.
14. Sur ces différents points, se reporter respectivement aux Aperçus sur l’Initiation,
pp. 286 et sq.; à Initiation et réalisation spirituelle, pp. 178 et sq.; Etudes sur l’Hindouisme,
pp. 102 et sq.; L’Homme et son devenir selon le Védanta, p. 117.
15. Aperçus sur l’ésotérisme chrétien, p. 21.
16. Op. cit., pp. 24 et sq. Dans son ouvrage Le Sens caché dans l’œuvre de René Guénon
(L’Age d’homme, Lausanne, 1975, p. 243), J.-P.-LAuRANTcite une lettre de GUENONqui
écrit à son correspondant qu’ic il n’y a que 1’Eglise orthodoxe dont la régularité soit
incontestable ».
17. M. VÂLSAN a signalé que la lecture de Guénon a coïncidé en Roumanie avec une
revivification de la prière du cœur (Etudes traditionnelles, 1969, no 411).
18. Selon l’expression d’A. BLOOM, dans U L’Hésychasme, yoga chrétien? U, in Yoga,
(Cahiers du Sud, 1953) : U Dans la mesure où l’on peut définir le yoga comme une “ tech-
nique spiritualisante ”, il est légitime de parler d’un “ yoga chrétien ”. »
19. Addendum d’Orient et Occident. I1 avait déjii constaté que c’est toujours l’occidental
qui est abscrbé par les autres races - ce qui est confirmé actuellement par le déséquilibre
démographique toujours plus grand entre l’Occident et le tiers-monde. On pourra peut-
être un jour, paraphrasant le poète Horace, attester que U l’Asie vaincue a vaincu son
superbe vainqueur ».
20. Autorité spirituelle et Pouvoir temporel, p. 46. GUENONajoute plus loin qu’« une fois
qu’on s’est enga
é sur une telle pente, il est impossible de ne pas la descendre jusqu’au
bout ». Il est égaBement vrai que le règne des shûdra *c sera vraisemblablement le plus bref
de tous ».
21. Orient et Occident, pp. 103 et sq.; pp. 111 et sq.
22. Op. cit., p. 222. GUËNONrevient sur ce thème dans la Crise du monde moderne,
p. 132, en remarquant que l’esprit (I diabolique )) de ce temps s’efforce par tous les moyens
42

d’empêcher que les éléments de l’élite se rencontrent et acquièrent la cohérence nécessaire pour exercer une action réelle. I1 n’en est cependant plus tout à fait de même en ces dernières années du xxsiècle.

23. La Crise du monde moderne, p. 127. GUÉNON devait varier sur cette estimation : le

cataclysme peut survenir avant que l’élite ait eu le temps de se former. I1 s’agit donc en quelque sorte d’une course contre la montre.

24. (( Le passage d’un cycle à un autre ne peut s’accomplir que dans l’obscurité m, écrit

l’auteur de la Crise du monde moderne, p. 28. Le rôle de l’élite ne peut être qu’indirect,

et l’on ne saurait minimiser ni exclure une intervention non humaine.

25. Op. cit., p. 126.

26. Études sur l’Hindouisme, p. 22.

27. Initiation et Réalisation spirituelle, pp. 14 et sq.; pp. 23 et sq.

28. Aperçus sur l’Initiation, p 174 : N I1 arrive assez fréquemment que ceux qui suivent

une voie initiatique voient [les circonstances difficiles ou pénibles] se multiplier d’une façon

inaccoutumée I

I1 semble que ce monde, [le domaine de l’existence individuelle], s’efforce

par tous les moyens de retenir celui qui est près de lui échapper. m Ces obstacles ne sont

cependant pas à confondre avec les U épreuves initiatiques n, dans le sens techniyue du terme.

]

29. Orient et Occident, pp. 184 et sq.

30. Aperçus sur l’Initiation, pp. 49 et sq.

31. Initiation et Réalisation spirituelle, pp. 137 et sq. L’upaguru, précise encore GUÉNON,

peut être une (( chose m ou une (( circonstance N déclenchant le même effet. I1 est, d’autre

part, possible de demander des directives à un maître d’une autre tradition que la sienne. Op. cit., p. 164.

32. Orient et Occident, pp. 174 et sq.

33. On connaît la prédiction de Padma Sambhava, au VIII~siècle, selon laquelle (( au

temps des oiseaux de fer »,les Tibétains seront éparpillés à travers le monde, et le Dharma

parviendra jusqu’au

34. Voir Symboles fondamentaux de la science sacrée,, pp: 63 et sq. Outre plusieurs

inexactitudes, (Jung n’a jamais été le disciple de Freud), 1article, à la date il fut écrit (1949), précédait les livres alchimiques de Jung, tels Aion, Racines de la Conscience, Mys- terium Conjunctionis, Aurora consurgens.

pays de l’homme rouge ».

35. Initiation et Réalisation spirituelle, p. 61.

36. Voir Aperçus sur l’Initiation, pp. 178 et sq.

37. Par exemple, Études sur l’Hindouisme, p. 133. Même si les (( épreuves de la vie N ne

sont pas l’équivalent des (( épreuves initiatiques », comme le souligne GUENON,il admet, dans Aperçus sur l’Initiation, p. 173, que la souffrance peut être l’occasion d’un dévelop- pement de possibilités latentes; nous dirions : un détonateur de maturité.

38. Voir le Symbolisme de la Croix, pp. 53 et sq.; pp. 59 et sq., et la Grande Triade,

pp. 33 et sq. Le point de vue psychologique de Jung et le point de vue métaphysique de

Guénon créent une différence de plans, non pas une opposition de facto.

39. Initiation et Réalisation spirituelle, p. 174.

40. Études sur l’Hindouisme, p. 145. I1 écrit, p. 246 : (( Nous ne pensons vraiment pas

qu’on soit en droit de le considérer comme un

41. Voir entre autres allusions Le Cycle humain, pp. 8 et sq.; Le Yoga et son objet, pp. 8

et sq. La tentative d’identifier Aurobindo à Teilhard de Chardin est également dénuée de tout fondement. Dans la revue Synthèse (1965, no 235), J. MASUIécrivait avec raison qu’cc un monde les sépare ». Voir de même, p. 409.

moderniste ”. ))

42. Reproches consignés par C. A. MOOREin Synthèse, pp. 435 et sq.

Sciences et tradition

La place de la pensée traditionnelle au sein de la crise épistémologique des sciences profanes

Michel Michel

des commentateurs de René Guénon, dis-

ciples ou non, se sont plus à mettre en évidence le caractère intem- porel de son œuvre, son hétérogénéité radicale par rapport au monde moderne.

Cette œuvre dont le père Daniélou écrivait : (( Elle se constitue si

complètement en dehors de la mentalité moderne, elle en heurte si vio- lemment les habitudes les plus intéressées, qu’elle présente comme un

corps étranger dans le monde intellectuel d’aujourd’hui

serait le fait (( d’un homme seul * )) apparue (( comme une sorte de géné-

ration spontanée », un miracle intellectuel ».Et il ne fait pas de doute

pour Jean Tourniac

ceux qui,

marginaux et antiguénoniens, l’énumération n’est pas limitative - s’inté- ressent à l’œuvre de René Guénon, c’est que celle-ci se situe à contre- courant de tout ce qui caractérise la mentalité moderne ». On comprend que cette présentation monolithique de l’œuvre gué- nonienne, météore de la Tradition jaillissant dans la modernité tout armée telle Athéna de la tête de Zeus, pose un véritable défi au sociologue dont la tâche consiste d’abord à situer (en guise d’explication) une production humaine dans son contexte historique et social. Défi d’autant plus difficile à relever que Guénon, suivi en cela par ses disciples, a mis en garde contre le caractère réducteur et antitraditionnel de la critique des sciences profanes et particulièrement de l’interprétation psycho-sociologique.

s’il est un point sur lequel s’accordent tous

à un titre que7conque - guénoniens, non-guénoniens, guénoniens

)); cette œuvre

La plus grande partie

ue

Jean Tourniac remarque à ce propos (( lorsque ce processus d’inves- tigation est employé par ceux qui contestent le bien fondé des thèmes guénoniens, il n’y a pas lieu de s’en soucier, puisqu’il est en conformité avec leurs conceptions. Mais lorsqu’il est le fait de guénoniens - purs ou marginaux-, il accuse une certaine dichotomie entre la référence et la compréhension guénonienne, et il met en cause, finalement, autant la première que la seconde ».

Nous prenons volontiers acte de ce que toute tentative de critique externe d’une pensée traditionnelle ne peut être elle-même traditionnelle, quelles que soient les sympathies du critique pour son objet, et en ce sens nous comprenons (( les réactions parfois très vives de ceux qui pensent être le plus fidèles aux perspectives exposées par Guénon, quand ils prennent connaissance de ces interprétations déviantes ».

Mais ce divorce entre aspirations traditionnelles et méthodes des sciences profanes est un fait; un fait douloureux et pourtant incontour- nable, dans les conditions intellectuelles de moment historique où nous sommes plongés. Savoir que les méthodes intellectuelles des sciences humaines ne sont pas neutres, en reconnaître la nocivité quand elles prétendent à l’exclusivité (cf. par exemple les ravages intellectuels de la critique historique )) de la Bible dans les séminaires) doit-il amener à en rejeter radicalement les interprétations ? Certes l’érémitisme intellectuel auquel mène cette option est légitime et recèle probablement bien des vertus provocatrices, mais il nous semble aussi légitime de porter le débat dans la cité des savants, de vivre l’af- frontement, non pour (( réduire )) la tradition, mais pour poser, dans le monde profane, la question de la tradition.

profane », sur les parvis

du temple, non pour profaner ce qui est sacré, mais pour examiner les conditions dans lesquelles le sacré peut rayonner hors du temple de la tradition, sans éviter les obstacles et les objections Donc, plutôt que de pratiquer le cloisonnement il nous paraît fruc- tueux d’explorer cet affrontement, ou plutôt d’en esquisser le parcours dans trois de ses dimensions : 1) Comment une critique externe de type socio- logique peut-elle situer l’œuvre de René Guénon? 2) Comment les sciences contemporaines peuvent-elles recevoir au moins partiellement la critique externe très radicale que René Guénon a développée contre ses méthodes profanes? 3) Comment est-il possible de jeter sur cette béance épistémo- logique qui sépare deux types de pensée, quelques passerelles, voies d’une anthropologie traditionnelle praticable pour l’intelligentsia de cette fin de cycle de l’âge de fer?

Est-il possible de se situer dans le monde

?

Une œuvre U contemporaine M

Dans cette perspective forcément limitée un sociologue universitaire, aussi honnie que soit cette catégorie de (( contre-clercs », peut-il de façon

situation N de l’œuvre de René Guénon et

sur les questions qu elle pose dans le paysage intellectuel de notre époque?

((situer )) une œuvre,

semble d’autant plus légitime que toute l’œuvre de René Guénon montre que l’espace et le temps sont des éléments qualitatifs qui spécifient une production :

pertinente s’interro er sur la

f

D’un point de vue guénonien, la volonté de

uelconque ne peut pas plus être situé indifférem-

ment en n importe q quel lieu, qu’un événement quelconque ne

peut se produire indifféremment

a Un cor

P.

s

à n’importe quelle époque ’. N

Aussi la considération des vérités métaphysiques n’a jamais détourné René Guénon de la lecture attentive des (( signes des temps ». Mais il y a plusieurs façons de situer une œuvre :

-Celle qui s’appuie sur les données de la c clologie traditionnelle, ou sur une visée providentialiste comme la dévefoppe par exemple Jean Robin,

de la recherche patiente des sources et des influences intel-

-Celle

lectuelles telle l’exégèse érudite de Jean-Pierre Laurant lo. Celle du sociologue est plus (( macroscopique D et forcément en cela plus approximative. I1 ne s’agit pas bien sûr de (( réduire D une œuvre à des déterminismes économiques, historiques ou culturels, ni de nier qu’elle puisse être l’ex- pression providentielle l1 de vérités métaphysiques intemporelles. Mais pré- cisément cette conception providentialiste ne conduit-elle pas à reconnaître

que cette (( expression n est faite pour une société - la société occidentale

-pour une époque - le

de ce monde moderne. Même si l’on néglige - à sa demande - la ((per- sonnalité» de René Guénon, force est de constater que son œuvre a été éditée, rééditée, et qu’elle suscite adhésions, commentaires ou réactions. Quoi qu’il s’en défende, Guénon a des disciples attachés à divers degrés, non seulement à la vérité supra-humaine, mais à son expression guénonienne particulière, U adaptée ». Bref le monde moderne a, au moins partiellement, reçu le message de (ou transmis par) René Guénon. Ce qui est un gage de la (c pertinence D de ce message pour un monde pourtant tant critiqué par celui qui s’en était ostensiblement retiré à la fin de sa vie. Cette pensée, même dans la critique qu’elle fait de notre époque, n’est-elle pas, sous un certain angle, une des façons dont cette époque se pense elle-même? Certes cette pensée est dans ses pans principaux proche parente de celle du brahmane, du soufi ou du moine médiéval; mais il est difficilement compréhensible qu’elle ait pu être conçue, et en tout cas diffusée aux XVII~,XVIII~ou XIX~siècles occidentaux. Comment a-t-elle pu l’être, en France, au xxesiècle? Cette question semble d’autant plus pertinente à poser, que sans vou- loir amoindrir la cohérence de l’œuvre guénonienne et sa spécificité (nous n’osons dire son originalité), il est possible de lui trouver quelques simi- litudes avec un certain nombre de courants de pensée qui, de façon

xxe siècle -, en fonction

des conditions spécifiques

(( contemporaine N manifestent des aspirations plus ou moins confuses, d’un retour à (ou de) la tradition. Les protestations contre l’abaissement spirituel et les tentatives de révoltes (( traditionalistes D contre le monde moderne furent nombreuses, et nous ne pouvons les détailler ici. Notons, dès la fin du XIX~siècle, le mouvement de conversion des intellectuels et écrivains (Huysmans, Bloy,

le renouveau, au début du xxe siècle de la pensée scolastique

et thomiste, celui du traditionalisme contre-révolutionnaire (Maurras, Ber-

Le développement de toute une production ésotérique

(J. Evola) ou sapientielle (J. Hani, M.M. Davy qui, quelles que soient les critiques des disciples fidèles, ne saurait être comparée avec le bric- à-brac occultiste du XIX~siècle. Certes il reste toute une mauvaise littérature de bas étage dans les rayons ésotériques N des librairies, mais on y trouve aussi le meilleur. De toute façon, les références au progrès de l’humanité )) qui caractérisaient la production occultiste passée semblent largement tom- bées en désuétude, et l’influence guénonienne, même indirecte et superfi- cielle, y est certainement pour quelque chose. Les mêmes rayons de librai- rie permettent d’accéder, sans passer par les vulgarisations déformantes des (( théosophismes », aux grands textes de la métaphysique’orientale. Le succès des émissions et des ouvrages d’Arnaud Desjardins, par exemple, semble significatif de ce mouvement. Plus récemment, le gauchisme spon- tanéiste, agent subversif de la pensée progressiste (hégélienne, marxiste, libérale ou technocratique), a semblé à son tour être subverti par le sacré. Les effets en chaîne qu’ont pu provoquer, à des niveaux différents, les maîtres américains du mouvement hippie, Soljenitsyne, ou Maurice Clavel, témoignent de ce phénomène. Et le fait qu’un ancien maoïste comme Christian Jambet prenne la suite d’Henry Corbin dans l’étude de la gnose chiite confirme le diagnostic de Jean Tourniac sur la cassure de 1968 comme refus d’une société ayant rejeté la tradition. I1 n’est jusqu’aux pratiques souvent les plus dévoyées : retour du (( bon sauvage », mode rétro, verbiage écologiste, hystérie des espaces verts et de la nourriture (( natu- relle », médecines parallèles, musique folk, orientalisme de bazar, chemin de Katmandou, etc. qui ne puissent être entendues comme un fantastique et commun discours nostalgique sur le paradis perdu (cf. l’ouvrage de .Lebris) obscurément proféré par la génération (( post-soixanthuitarde )) aujourd’hui adulte. Jusque dans la franc-maçonnerie, le tiers ordre des institutions républicaines en France, naguère organisme missionnaire du rationalisme, du progressisme et de l’anthropocentrisme, s’est dessiné un important courant pour choisir le retour à la régularité de sa propre tradition initiatique, au-delà même des exigences limitées des réformistes anglais du XVIII~siècle. Paradoxalement, c’est dans l’Église catholique que, si on excepte le phénomène (( charismatique )) ou la résistance (( intégriste )) on aura du mal aujourd’hui à trouver des manifestations de rupture tra- ditionaliste.

nanos, Thibon

Maritain ),

).

)

Peut-être est-ce le signe que l’Église est aujourd’hui l’épicentre des combats eschatologiques où se déchaînent les forces de la contre-tradition ? En tout cas, au niveau d’analyse sociologique nous nous plaçons, l’appareil ecclésiastique semble se mettre bien en marge des courants émergents en croyant (( épouser son siècle ».

I1 ne s’agit donc pas de confondre toutes ces fleurs très différentes, et dont certaines portent probablement les poisons de ce que Guénon appelait la contre-tradition; mais il est aisé de reconnaître que ces fleurs ont poussé dans le même terreau culturel qui n’est certainement plus celui de Diderot, d’Auguste Comte ou de Renan. Ce qui permet au message de René Guénon d’émerger et d’être (par- tiellement) reçu, c’est cette faille culturelle, ou, précisément, cet effondre- ment des (( fondements )) sur lesquels s’était bâtie la société occidentale, effondrement que René Guénon appelait la crise du monde moderne. Dans cette perspective, nous pensons qu’il est possible d’interpréter la critique que René Guénon fait des sciences profanes comme une des premières expressions de la crise épistémologique qui lézarde notre époque.

La critique guénonienne des sciences profanes est aujour- d’hui recevable

En dehors des aphorismes de Cioran, peu de lectures se révèlent aussi toniques que certains passages du Règne de la quantité et les Signes des temps. René Guénon y développe avec un superbe mépris une critique rapide mais systématique et radicale (qui va à la racine) des sciences profanes qui ont fait l’orgueil de notre société prométhéenne.

Physique, philosophie, histoire et géographie, psychologie (surtout la psychanalyse assimilée à une action contre-traditionnelle), parapsychologie (sous le nom de (( métapsychique N), ethnologie, sociologie, aucun de ces (( savoirs ignorants )) n’échappe à ses sarcasmes. Seules les (( mathématiques pures )) semblent en partie trouver grâce aux yeux de l’ancien étudiant en ((licence de math. )) Le jeune (( Palingénius )) y voyait la seule discipline dans le domaine scientifique il soit possible d’atteindre des certitudes, et la met en parallèle avec la vérité métaphysique conçue (( comme axio- matique dans ses principes, et théorémétique dans ses déductions, donc exactement aussi rigoureuse que la vérité mathématique, dont elle est le prolongement illimité l3 ». Encore reprochera-t-il aux (c mathématiques modernes w de remplacer par des U conventions M la connaissance des prin- cipes de la science des nombres et la géométrie traditionnelle, dans les principes de calcul infinitésimal de 1946 14. Retournant, avec verve, les reproches d’obscurantisme que l’esprit rationaliste faisait aux sciences traditionnelles, René Guénon dévoile au contraire le caractère (( empirique )) de la science profane (((par absence de princi e, elle se tient exclusivement à la surface des choses l5 », surtout dans ses fpormes vulgarisées ou scolaires qui propagent une imagerie naïve,

se

moquer à tout propos des conceptions des anciens, dont, bien entendu, il ne comprend pas le moindre mot »,et dont il ne connaît que les caricatures scientistes, les déformations (( populaires )) semblables à celles sur lesquelles se fondent ses préjugés 16. Aussi, s’élevant contre l’usage (( concordiste D des occultistes ou d’autres, consistant à tenter de valider leurs bribes de savoir traditionnel par des (( preuves scientifiques »,Guénon ne cessera d’affirmer

grossière,

mythologie », au sens péjoratif, qui autorise le public à

que les sciences modernes ne sont que des résidus dégénérés de quelques- unes des sciences traditionnelles, exploitant (( ce qui avait été négligé jusque- là comme n’ayant qu’une importance trop secondaire pour que les hommes y consacrent leur activité ». On comprend qu’entre le radicalisme traditionnel de Guénon et une science encore largement auréolée du triomphalisme scientiste, et en par- ticulier des sciences sociales qui, en France du moins, se donnaient pour idéal de traiter les faits sociaux comme des choses, les rapports n’aient pu être autres que d’exclusion réciproque. Cette opposition frontale, iconoclaste, au consensus du monde moderne sur la véracité de la science est probablement une des raisons de l’ostra- cisme qui pèse sur l’œuvre de René Guénon dans la cité des savants. Mais la représentation que la mentalité scientifique se fait de la nature de son savoir a changé. Guénon avait d’ailleurs repéré l’amorce d’une telle évolution, à propos par exemple de l’abandon du matérialisme naïf 18. Ce mouvement n’a fait que s’amplifier, et les notions de corps, ou de matière, sur lesquelles depuis, Descartes, s’était édifiée l’épistémologie moderne et son paradigme méca- niciste, ont perdu tout caractère d’évidence pour le physicien contemporain. La science, naguère suprême référence d’un monde laïcisé, n’a sans doute pas cessé d’augmenter son emprise sur la société, mais à présent, livrée aux interrogations de ses grands prêtres eux-mêmes, sa légitimité est profondément mise en cause.

U) Le procès porte, évidemment, sur les fonctions sociales de la science et ses conséquences militaires (mouvement dit de Pugwash), la rupture des équilibres écologiques, ou ceux des échanges écono- miques. On dénonce la collusion de la recherche scientifique organisée en professions aux intérêts spécifiques, avec les groupes d’intérêts dominants, industriels, militaires, bureaucratiques ou partisans. D’autres, comme Habermas 19, mettent en lumière la fonction idéologique de la science, apte, comme tout système de représentation à donner des justifications aux valeurs et autorités d’une société. Dans cette perspective des philosophes comme Simondon, Ellul ou Jean Brun ont montré comment, dans la vie quotidienne, la science et la technique, loin de pulvériser G l’obscurantisme B, suscitaient au contraire des attitudes irrationnelles quasi religieuses. b) Le procès porte d’autre part sur les motivations, ces finalités inconscientes, qui sous-tendent la volonté scientifique. L’explication par la passion intellectuelle, le désir pur du savoir, est irrecevable dans un monde qui n’imagine pas la possibilité d’une réalisation par voie de gnose. Au contraire, l’impossibilité où l’on est à présent (ce n’était pas le cas dans la Grèce antique) de dissocier la science et la technologie révèle le désir de dominer, d’exploiter et de manipuler. La science n’apparaît plus comme une activité pure, désintéressée, mais comme une des pratiques les plus nettement orien- tées par la (( volonté de puissance D dans laquelle Heidegger - et bien d’autres - ont pu soupçonner une puissance mystérieuse, analogue à

1’« esprit moderne D dénoncé par Guénon, qui posséderait ce monde de la technique, à l’insu même de ses acteurs.

c) Toutes ces critiques cependant ne touchent pas la science dans sa prétention théorique. Aussi est-ce plus fondamentalement encore que la science est mise en cause dans son projet même de rendre compte de la réalité.

Le morcellement des sciences et l’abandon du critère de la vérité

Aux XVIII~et XIX~siècles, la science apparaissait comme un grand mouvement prométhéen parti à la conquête de la connaissance totale, la preuve du pouvoir illimité de la raison humaine dès lors qu’elle se libérait des (( obscurantismes D métaphysico-religieux. Aujourd’hui, le caractère automatiquement progressiste, c’est-à-dire indéfiniment capitalisable du savoir est mis en question par la plupart des épistémologues. Gaston Bachelard (Za Philosophie du Non) puis Koyré, ont montré les discontinuités brutales qui segmentent le mouvement des sciences. Dans les années soixante, Thomas S. Kuhn 2o met en lumière l’importance du paradigme, ce principe d’explication qui sous-tend, contrôle et par là même limite le discours du savoir. Même chez les marxistes, un Althusser a tenté de reformuler la doctrine en termes de rupture épisté- mologique. La science a une histoire, et comme l’établit Michel Foucault l, elle (( progresse N par évolution au sein d’une (( épistémé », et par mutation d’une (( épistémé B à l’autre. Les épistémés, c.es continents du savoir, sont dis- continues, et il n’est pas de critères extérieurs pour juFer de la validité de ces savoirs. Ainsi là où savoir au XVIII~siècle consistait à établir un clas- sement, une typologie pertinente, au XIX~siècle à dégager l’histoire du phénomène, sa genèse, le scientifique du xxesiècle cherchera à relier la partie au tout d’un système. Car le savoir ne se contente jamais de rendre compte des phénomènes sensibles : la même observation empirique, bio- logique par exemple, a pu être formulée en termes de mécanique newto- nienne au XVIII~siècle, en termes d’entropie et de thermodynamique au XIX~siècle, et dans ceux de la théorie de l’information au siècle. Bien plus, une partie du savoir d’une autre épistémé devient incompréhensible, comme la science d’un Paracelse était impensable au médecin du XIX~siècle. Le fait pour la connaissance de se constituer dans une étape postérieure n’est en aucune façon une garantie de progrès. Et de ce fait le plaidoyer de Guénon en faveur des sciences traditionnelles s’en trouve singulièrement conforté. Sa position, qui paraissait incongrue, devient aujourd’hui une thèse non pas admise, mais défendable. On ne comprend sans doute pas mieux les sciences traditionnelles, mais on comprend qu’on puisse ne pas les comprendre. L’idée que d’autres savoirs que le nôtre soient fondés sur d’autres choix fondamentaux est justifiable. Ainsi, Pierre Thuillier reconnaît que :

(6 la connaissance peut être subordonnée à des objectifs de types religieux. Connaître, c’est découvrir l’ordre établi par les dieux

(ou par Dieu) [

Sa finalité n’était pas de fournir des savoirs

efficaces [au sens moderne]. Mais de révéler comment le monde était organisé, comment une certaine perfection y était réa- lisée, comment s’y manifestait certaines intentions [ Le christianisme en particulier a longtemps conçu la connaissance comme un effort pour découvrir et contempler “le plan divin 22 ».

I

]

)

Ce morcellement historique du savoir se double d’un morcellement par disciplines. Aujourd’hui, sauf dans les vulgarisations, un peu primaires, on ne arle plus de la Science, mais des sciences, savoirs en miettes, sciences spéciaI-!isées en autant de micro-chapelles, aux jargons qui n’embrassent que des aspects de plus en plus partiels du réel. Les sciences apparaissent comme les pièces d’un puzzle dont on désespère de reconstituer jamais l’image synthétique. Plus encore que les langues a