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L'approche culturelle de la globalisation

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« Les contradictions latino-américaines qui traversent et
soutiennent son intégration globalisée aboutissent
décisivement à la question du poids des industries
audiovisuelles dans tout le processus, puisque ces industries
agissent sur le terrain stratégique des images que ces
peuples se font d’eux-mêmes et par lesquelles ils se font
reconnaître des autres. Ainsi, la télévision et le cinéma
témoignent des défaites contradictoires amenées par la
globalisation du secteur des communications. Pendant que
l’Europe met l’exception culturelle au premier plan afin de
défendre les droits des cultures –incluant celles des Nations
sans États, ces identités diluées ou sous-évaluées dans le
processus d’intégration des État-Nations– en stimulant un
renforcement public de ses capacités de production
audiovisuelles, l’intégration latino-américaine, au contraire,
ne semble obéir qu’aux intérêts privés, provoquant un
mouvement croissant de neutralisation et d’effacement des
signes identitaires régionaux et locaux au sein de sa
production audiovisuelle.»
« Les contradictions latino-américaines qui traversent et
soutiennent son intégration globalisée aboutissent
décisivement à la question du poids des industries
audiovisuelles dans tout le processus, puisque ces industries
agissent sur le terrain stratégique des images que ces
peuples se font d’eux-mêmes et par lesquelles ils se font
reconnaître des autres. Ainsi, la télévision et le cinéma
témoignent des défaites contradictoires amenées par la
globalisation du secteur des communications. Pendant que
l’Europe met l’exception culturelle au premier plan afin de
défendre les droits des cultures –incluant celles des Nations
sans États, ces identités diluées ou sous-évaluées dans le
processus d’intégration des État-Nations– en stimulant un
renforcement public de ses capacités de production
audiovisuelles, l’intégration latino-américaine, au contraire,
ne semble obéir qu’aux intérêts privés, provoquant un
mouvement croissant de neutralisation et d’effacement des
signes identitaires régionaux et locaux au sein de sa
production audiovisuelle.»

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L’approche culturelle de la globalisation
Une vision latino-américaine
Jesús Martín-Barbero
(in: Mattelart A. et Tremblay G., (sld) : Bogues Globalisme et pluralisme, tome 4, Québec : Les Presses de l’Université Laval, 2001)
« Les contradictions latino-américaines qui traversent et soutiennent son intégration globalisée aboutissent décisivement à la question du poids des industries audiovisuelles dans tout le processus, puisque ces industries agissent sur le terrain stratégique des images que ces peuples se font d’eux-mêmes et par lesquelles ils se font reconnaître des autres. Ainsi, la télévision et le cinéma témoignent des défaites contradictoires amenées par la globalisation du secteur des communications. Pendant que l’Europe met l’exception culturelle au premier plan afin de défendre les droits des cultures –incluant celles des Nations sans États, ces identités diluées ou sous-évaluées dans le processus d’intégration des État-Nations– en stimulant un renforcement public de ses capacités de production audiovisuelles, l’intégration latino-américaine, au contraire, ne semble obéir qu’aux intérêts privés, provoquant un mouvement croissant de neutralisation et d’effacement des signes identitaires régionaux et locaux au sein de sa production audiovisuelle.»

Département des Études Socio-Culturelles, ITESO, Guadalajara Mexique.

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Introduction

Nous vivons aujourd’hui dans un monde qui oscille entre de multiples directions et non plus seulement entre l’Orient et l’Occident, le capitalisme et le socialisme, le Nord et le Sud. Plutôt que de passer d’une période de guerre à une période de paix, nous vivons la transition entre une guerre retenue, avec des objectifs définis, à une guerre explicite et mondialisée. Peut-être est-il difficile de percevoir la fin d’une étape où les diverses confrontations pouvaient être vécues sous formes relativement séparées et le début d’une nouvelle période dans laquelle toutes les luttes, celles que j’ai mentionnées ainsi que plusieurs autres, se croisent et se fortifient1. García Canclini

Il est impossible de laisser le texte suivant tel qu’il était écrit avant le 11 septembre 2001: les événements qui eurent lieu à cette date, ou plutôt le sens qu’a pris le monde suite à ceuxci, ont introduit des processus qui menacent d’autant plus l’horizon déjà sombre des peuples latino-américains. Plusieurs nations, poussées par le déracinement culturel et la récession économique que provoque l’implacable logique de la globalisation mercantile, souffrent depuis le mardi noir du 11 septembre de la plus archaïque peste de la peur qui
N.García Canclini, “Pensar en medio de la tormenta”, in: J.MartínBarbero (coord.) Imaginarios de nación, p.12, Ed. Mincultura, Bogotá, 2001.
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nourrit la sécurité et transforme toutes les frontières et les voies de communication –terrestres, aériennes, physiques et virtuelles– en des lieux de légitimation de la méfiance méthodique et de la violation des droits à la vie privée et la liberté civile. Et ce, comme comportement officiel des “autorités” avec l’appui conséquent des préjugés raciaux, des apartheids ethniques et du fanatisme religieux. Circulant aussi vite que les transactions financières, ces virus imaginaires menacent aujourd’hui l’ordre global, qui réagit en armant ses frontières et en regardant comme des ennemis suspects les flux migratoires de populations elles-mêmes poussées par cet ordre des périphéries, paupérisées, vers les pays du centre prospères mais aujourd’hui déconcertés... pendant que l’élite nationale de nos pays se gave jusqu’à l’écœurement. C’est entre autres ce que démontre le cas de l’Argentine. Le pays est en effet passé par la déconstruction systématique de ses institutions et de sa mémoire nationale politico-culturelle, par les dictatures militaires du milieu des années ‘70, par l’hyper-inflation des années ’80 qui fit sortir de ses gonds tant la vie personnelle que la vie collective, pour arriver au néolibéralisme pur et dur des années ’90 qui défit les derniers bastions de l’État social, précipitant le pays dans la dépression économique la plus brutale et la plus démoralisatrice jamais vécue. À cette débauche s’ajoute le passage d’une identité nationale argentine –composée, selon B. Sarlo, des priorités “être alphabétisé”, “être citoyen” et “posséder un travail”– au démantèlement politique et culturel de cette identité avec toutes les implications morales et politiques que provoque l’implosion de l’ordre social, en ce sens qu’elle dissout “les raisons de l’appartenance à une société nationale et l’idée de responsabilité qui tissait, même de manière précaire, la toile de soutient des communautés”2.
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B.Sarlo, “Ya nada será igual”, Punto de vista N° 70, p. 28, Buenos Aires, 2001.
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4 Cependant, ce ne sont pas seulement les événements survenus le 11 septembre qui m’obligent à repenser mes réflexions pour cette rencontre, mais aussi les derniers accomplissements de Porto Alegre, un territoire de l’hémisphère Sud chaque jour plus significatif. En effet, ce deuxième Forum Social Mondial de Porto Alegre3 s’est transformé en une étrange scène globale sur laquelle, face au monde tricheur et discriminant de l’économie financière, a fait son apparition le monde politique ou plutôt, l’utopie politique d’un monde composé de peuples et de citoyens. De plus, ce Forum donnait à la communication et à l’éducation la place qui leur revient : elles n’étaient plus reléguées à une simple présence thématique, mais devenaient porteuses d’argument et de stratégies. C’est aussi lors de ce Forum que purent converger les efforts des autres réunions des années ‘90 – Rio, Beijing– en vue d’une autre mondialisation possible, d’une généralisation de l’éducation polyvalente et de l’avancée de l’information et la communication communautaire, territoriale ou virtuelle. Des recherches et propositions sur ces thèmes furent ainsi confrontées aux tendances dominantes et aux recommandations émises par les organismes économiques mondiaux –OMC, FMI, BM– qui cherchent à soumettre l’éducation et la communication à leur logique de globalisation du marché. En effet, si selon cette logique mercantile l’éducation doit être conçue et organisée en fonction du marché du travail – puisqu’on la considère comme une source d’accumulation de capital humain, mesuré en termes de coûts et bénéfices comme tout autre type de capital– la communication est présentée à Porto Alegre, comme porteuse d’une double perversion. La première provient de la formation de megacorporations mondiales –elles ne sont plus que sept à domi3

Site web du Forum Social Mondial: www.forumsocialmundial.org.br ; site web de la Communauté web de Mouvements sociaux: www.movimientos.org
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ner le marché mondial: AOL-Time Warner, Disney, Sony, News Corporation, Viacom y Bertelsmann– dont la concentration économique produit un pouvoir de fusion toujours plus inébranlable de deux composantes stratégiques, soit celles des véhicules et du contenu. Ces mega-corporations obtiennent ainsi une capacité de contrôle de l’opinion publique mondiale de même que la capacité d’imposer des modèles esthétiques toujours plus “gratuits”. Quant à la deuxième perversion, elle est introduite par les événements du “11 septembre” qui menacent de contrôler les libertés d’information et d’expression à un point tel qu’ils mettent sérieusement en péril les droits fondamentaux élémentaires de ces domaines, tout en légitimant par des impératifs de “sécurité” les formes les plus grossières et effrontées de distorsion et de manipulation de l’information. Toutefois, à Porto Alegre, la communication devient aussi porteuse de deux opportunités stratégiques. La première est amenée par le phénomène de numérisation qui permet de traduire en un langage commun des faits, des textes, des sons, images et vidéos, défaisant ainsi l’hégémonie rationnelle du dualisme qui opposait jusqu’alors l’intelligible au sensible ou à l’émotif, la raison à l’imagination, la science à l’art, la technique à la culture et le livre aux médias audiovisuels. La deuxième opportunité est celle qu’amène la configuration d’un nouvel espace public et d’une nouvelle citoyenneté basés dans des mouvements sociaux et à partir de médias communautaires. L’espace et la citoyenneté qui ont rendu possible, composent et soutiennent le Forum Mondial lui-même, en sont par ailleurs un exemple. Évidemment, il s’agit ici des embryons d’une nouvelle citoyenneté et d’un nouvel espace public, composés d’une pluralité d’acteurs et d’essais critiques qui tendent tous vers un compromis d’émancipation et vers une culture politique où la résistance est à la fois créatrice d’alternatives.

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6 Dans un livre récent, Michel Serres4 dénote un phénomène relatif à la philosophie qui peut aussi être dit d’une bonne partie de ce qui s’écrit sur la globalisation: étant trop ancrée dans son passé, elle pense le nouveau comme s’il s’agissait de l’ancien, ce qui l’empêche d’aider à la construction d’un monde-hôte pour les nouvelles générations. Or, ce que la globalisation semble incapable de concevoir est précisément ce à quoi il faut le plus réfléchir, soit qu’elle n’est pas un simple avatar du monde de l’économie mais qu’elle reflète la présence de mutations des conditions par lesquelles l’homme habite le monde. Comme en d’autres époques, ces nouvelles conditions peuvent amener autant de possibilités d’émancipation qu’elles peuvent donner naissance à des catastrophes planétaires. Or, selon Serres, ce qui différencie notre époque des autres, c’est l’immersion du corps humain dans un espace et un temps réellement nouveaux puisqu’ils ne dérivent plus de l’évolution sélective de Darwin mais qu’ils font partie d’une mutation produite par la technologie de l’homme, tant en biologie génétique que dans le tissu communicationnel sociétal. D’où la nécessité urgente d’élaborer un autre type d’apprentissage et de partage des connaissances qui permette aux êtres humains de déchiffrer, grâce à la carte du génome –qui trace les avatars et les résultats de notre évolution biologique– cette autre carte qui dessine parallèlement au rêve-cauchemardesque de l’immortalité individuelle et collective, le rêve utopique d’une communauté solidaire. Un rêve qui semble plus contradictoire que jamais alors qu’apparaît, conjointement à la capacité croissante de cette communauté à éliminer, à l’échelle mondiale, les discriminations qui nous déchirent, une accumulation majeure de la violence et des exclusions qui font et laissent mourir de faim et d’autres misères cruelles, trois quarts de l’humanité.

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M.Serres, Hominescence, Ed. Le pommier, Paris, 2001.
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7 Communication et culture dans la société globale

Aujourd’hui, concevoir une relation entre communication et culture exige d’aller au-delà de la dénonciation par la dé-sublimation de l’art, en simulant par l’industrie culturelle sa réconciliation à la vie, comme le croyaient les penseurs de Francfort. En effet, nous assistons aujourd’hui à l’émergence accablante d’une raison communicationnelle dont les dispositifs –la fragmentation qui disloque et décentralise, le flux globalisant qui comprime, la connexion qui dématérialise et hybride– forment ce qui constitue le devenir marché de la société. Face au consensus de dialogues desquels Habermas voit émerger la raison communicationnelle, déchargée de la lourdeur discursive et politique qu’apportent la médiation technologique et mercantile, il est aujourd’hui néces-saire de penser l’hégémonie communicationnelle du marché dans la société : la communication transformée en moteur le plus efficace du décrochage et de l’insertion des cultures –ethniques, nationales ou locales– dans l’espace-temps du marché des technologies globales. Si la révolution technologique n’est plus une simple question de moyens et qu’elle est définitivement devenue une question de fins, c’est parce que nous sommes aujourd’hui confrontés à la configuration d’un écosystème communicationnel composé non seulement de nouvelles machines ou médias, mais aussi de nouveaux langages, sensibilités, savoirs et écritures, de la prédominance de l’expérience audiovisuelle sur la typographie et de la réintégration de l’image au champ de la production de connaissances. Ce qui a une incidence tant sur ce que nous entendons par communication que sur les figures de la cohabitation et le sentiment de lien social. C’est sur quoi porte la réflexion de Zigmun Bauman quand il écrit :

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“la globalisation signifie que dorénavant nous dépendons tous les uns des autres. Les distances ont chaque jour moins d’importance et ce qui se produit dans quelconque partie du monde peut avoir des incidences sur tout autre endroit du globe. Nous n’arrivons plus à nous protéger ni à protéger ceux qui souffrent des conséquences de nos actions dans ce réseau mondial d’interdépendances”5.

Ainsi, tout comme l’État-Nation amenait une rupture avec les anciennes formes d’organisation politique, économique et culturelle, par le bris de linéarité que provoquait le passage de la communauté organique traditionnelle des cultures locales à la société moderne de cet État-Nation, le global n’apparaît pas, lui non plus, comme le prolongement de l’international. En effet, comme l’explique le grand géographe brésilien Milton Santos: nous ne sommes pas confrontés à une simple forme d’intégration des États-Nations mais bien à l’émergence de cette autre forme de connexion historico-sociale qu’est le monde, constitué par une nouvelle réalité à penser et par une nouvelle catégorie centrale des sciences sociales6. Ainsi liée à ses dimensions techno-économiques, la globalisation met en branle tout un processus d’interconnexion à un niveau mondial, qui relie tout ce qui possède une valeur instrumentale –les entreprises, les institutions, les individus– et déconnecte tout ce qui n’en a pas. Ce procédé d’inclusion /exclusion à l’échelle planétaire transforme la culture en un lieu stratégique de compression des tensions qui défont et remodèlent la notion “d’être ensemble”, sans toutefois mettre à nu toutes les crises politiques, économiques, religieuses, ethniques, esthétiques et sexuelles. Et de là, comme de
Z.Bauman, La globalización:consecuencias humanas, p.94, FCE, México, 1999. 6 M. Santos, Por uma outra globalizacao: do pensamiento único á consciencia universal, Ed. Record, Rio de Janeiro, 2000.
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la diversité culturelle des territoires et de leurs histoires, des expériences et des mémoires, de là où on ne fait pas que résister mais où on négocie et on interagit avec la globalisation, de là finira-t-on par la transformer. Car ce qui aujourd’hui galvanise les identités comme moteur de la lutte est indissociable de la recherche de sens et de reconnaissance7 de ces mêmes identités. Et ni l’un ni l’autre ne peuvent être formulés en de simples termes économiques et politiques, puisqu’ils se réfèrent tous deux au noyau même de la culture en tant que monde auquel on appartient et avec lequel on interagit. C’est la raison pour laquelle l’identité se forge aujourd’hui au sein de la force la plus apte à introduire des contradictions dans l’hégémonie de la raison instrumentale. C’est également pourquoi il est nécessaire stratégiquement de différencier, aussi liées soient-elles, les logiques unificatrices de la globalisation économique de celles qui mondialisent la culture. En effet, la mondialisation culturelle ne s’opère pas de l’extérieur, sur des sphères autonomes comme le sont les sphères nationales et locales :
“La mondialisation est un processus qui se fait et se défait incessamment. En ce sens, il ne serait pas pertinent de parler d’une ‘culture globale’ dont le niveau hiérarchique se situerait au-dessus des cultures nationales ou locales. Le processus de mondialisation est un phénomène social total qui, pour exister, doit être localisé et doit s’enraciner dans les pratiques quotidiennes des peuples et des hommes”8.

Ch.Taylor, Multiculturalismo. Lotte per il riconoscimento, Ed. Feltrinelli, Milan,1998; voir aussi : N. Fraser, “Redistribución y reconocimiento” in Justitia interrupta. Reflexiones críticas desde la posición ’postsocialista”, Ed. Siglo del Hombre, Bogotá, 1998. 8 R. Ortiz, Mundializaçao e cultura, p. 32, Ed. Brasiliense, Sao Paulo, 1994.
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10 La mondialisation ne peut être confondue avec la standardisation des différents milieux de vie, incluant celle de “l’industrie culturelle”, produit de l’industrialisation. Nous faisons aujourd’hui face à un autre type de processus, qui s’exprime dans la culture du monde-moderne et qui correspond à une nouvelle façon de vivre au sein de ce monde. C’est ce dont témoignent les profonds changements produits dans le monde de la vie: dans le travail, le couple, l’alimentation, les loisirs. Par exemple, c’est parce que le concept de journée continue a rendu impossible pour des millions de personnes de manger à la maison, parce que chaque jour plus de femmes travaillent hors du foyer, parce que les enfants deviennent autonomes très rapidement, et parce que la figure patriarcale a été tout aussi dévalorisée que le travail des femmes a été valorisé, que le repas quotidien n’est plus un rituel qui rassemble la famille et que, ainsi dénué de son symbole, il a pris une forme de fast-food. Aussi, plus qu’il ne nous en dit sur l’imposition de la nourriture nord-américaine, le succès de McDonald’s ou de Pizza Hut témoigne des profonds changements dans la vie quotidienne des gens, changements que ces produits s’empressent bien sûr d’exprimer et de rentabiliser. En perdant le synchronisme des temps des rituels anciens et des lieux qui symbolisaient le rassemblement familial et le respect à l’autorité patriarcale, les nouveaux modes et produits d’alimentation “perdent la rigidité du territoire et des coutumes et se transforment alors en des informations ajustées à la polysémie des contextes”9. Or, reconnaître ceci ne signifie pas ignorer la monopolisation croissante de la distribution, la décentralisation qui concentre le pouvoir, ni le phénomène de déracinement qui pousse les cultures à devenir hybrides. Il se produit en effet certains phénomènes de
Ibidem, p.87; du même auteur,voir aussi: Otro territorio, CAB. Bogotá, 1998.
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mondialisation liés à la globalisation économique, sans toutefois disparaître en elle, et qui font émerger un imaginaire lié à des musiques, des images et des personnages qui représentent des styles et des valeurs dé-territorialisées et auxquels correspondent de nouvelles figures de la mémoire. Tout comme l’État-Nation n’a pas fait disparaître les cultures locales –même s’il changea radicalement les conditions de leur existence– la globalisation ne fera pas disparaître l’hétérogénéité culturelle. Bien au contraire, nous constatons aujourd’hui sa renaissance et son exaspération fondamentaliste! Pour comprendre cette transformation de la culture il faut d’abord assumer que la notion d’identité signifie et implique aujourd’hui deux dimensions diamétralement distinctes et jusqu’à maintenant radicalement opposées. En effet, jusqu’à tout récemment, parler d’identité signifiait parler de racines, de souches, de territoire, de longue temporalité et de mémoire symbolique dense. C’est n’est qu’à partir de ceci qu’était construite l’identité. Mais aujourd’hui, parler d’identité implique aussi –si on ne veut pas la condamner aux limbes d’une tradition déconnectée des mutations perceptives et expressives du présent– parler de réseaux, de flux, de migrations et de mobilisations, d’instantanéité et de désancrage. Une image splendide a été utilisée par des anthropologues anglais pour désigner cette nouvelle identité : les moving roots, les racines mobiles, ou plutôt, les racines en mouvement. Pour une grande part de l’imaginaire substantialiste et dualiste qui marque, encore aujourd’hui, l’anthropologie, la sociologie et même l’histoire, cette métaphore est inacceptable. Cependant, elle illustre certaines réalités des plus déconcertantes du monde dans lequel nous vivons. Car, comme l’affirme l’anthropologue catalan, Eduardo Delgado, “On ne peut vivre sans racines, mais des racines trop nombreuses empêchent d’avancer.”

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12 Le nouvel imaginaire relie beaucoup moins la notion d’identité aux essences et aux ressemblances et beaucoup plus à des trajectoires et des récits. C’est pourquoi la polysémie du verbe conter en castillan est si significative. Contar (conter) signifie tant raconter, narrer une histoire, qu’être tenu en compte par d’autres. Ce qui implique que pour être reconnus, pour que les autres tiennent compte de nous, nous devons pouvoir raconter nos histoires, nos récits, puisqu’il n’existe pas d’identité sans narration, celle-ci n’étant pas seulement une forme d’expression mais bien la constitution de ce que nous sommes10. De cette façon, pour que la majorité des cultures du monde soient politiquement tenues en compte, il est indispensable que cette diversité des identités puisse être racontée. Et ce, dans chacune des langues propres à ces diverses identités tout comme en langage multimédia qui traverse ces langues par un double mouvement de traductions et d’hybridations –de l’oral à l’écrit, à l’audiovisuel, à l’hypertextuel– issus d’une interculturalité dans laquelle les dynamiques de l’économie et de la culturemonde mobilisent non seulement l’hétérogénéité des groupes et son réajustement aux pressions du global mais aussi la coexistence, à l’intérieur d’une même société, de codes et de récits les plus variés, ébranlant ainsi l’expérience que nous avions jusqu’alors de la notion d’identité. Ce que la globalisation met en jeu, ce n’est donc pas seulement une plus grande circulation des produits mais une réarticulation profonde des relations entre pays et entre cultures, par une décentralisation qui concentre le pouvoir économique et une dé-territorialisation qui hybride les cultures.

10

À ce sujet voir: Homi K. Bhabha (Ed.), Nation and narration, Ed. Routledge, London, 1977; Jose Miguel Marinas “La identidad contada”, in Destinos del relato al fin del milenio ps. 75-88, Archivos de la Filmoteca, Valencia, 1995.
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Si les possibilités tant au niveau individuel que collectif de se faire reconnaître, d’être tenus en compte et de prendre part aux décisions qui nous affectent dépendent de l’expressivité et de l’efficacité des récits par lesquels nous racontons notre histoire, ceci devient d’autant plus vrai dans ce “laboratoire d’identités” permanent qu’est l’Amérique Latine. Je tracerai à main levée quelques traits d’une carte géographique au sein de laquelle se situent les principaux changements de la carte des identités culturelles : les formes de survie des cultures traditionnelles, les oscillations des identités nationales et les transformations accélérées des cultures urbaines. En ce qui a trait aux cultures traditionnelles –paysanes, indigènes et noires– nous sommes aujourd’hui confrontés à une profonde reconfiguration de ces cultures, résultat non seulement de l’évolution des dispositifs de domination mais aussi de l’intensification de la communication et de l’interaction avec les autres cultures de chaque pays et du monde11. Au sein des communautés, ces processus de communication sont perçus à la fois comme une nouvelle forme de menace à la survie de leurs mondes –la longue et pénible expérience des pièges par lesquels elles ont été dominées imprègne de méfiance tout type d’exposition à l’autre– mais ils sont aussi vécus comme une possibilité de rompre l’exclusion, comme une expérience d’interaction qui, même si elle comporte des risques, peut également ouvrir de nouvelles portes pour l’avenir. Ceci permet à la dynamique de ces propres communautés traditionnelles de déborder du cadre de compréhension élaboré par les anthropologues et les folkloristes : on retrouve dans ces communautés moins de complaisance nostalgique par rap11

R. Bayardo y M.Lacarrieu (comp.) Globalización e identidad cultural, Ed. CICCUS, Buenos Aires, 1997; D. Mato et al., América Latina en tiempos de globalización: procesos culturales y transformaciones sociopolíticas, UNESCO/UCV, Caracas,1996.
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14 port aux traditions et une plus grande conscience de la nécessité d’une ré-élaboration de symboles en vue de construire le futur12. C’est ce que démontrent le développement et la diversification des productions artisanales en interaction ouverte avec le design moderne et même avec certaines logiques des industries culturelles, le développement d’un droit propre aux communautés, le nombre croissant d’émi-ssions de radio et de télévisions programmées et gérées par les communautés, et même la présence du mouvement Zapatiste qui proclame sur Internet l’utopie des indigènes mexicains du Chiapas13. De plus, les cultures traditionnelles récupèrent aujourd’hui un certain poids stratégique pour la société moderne, dans la mesure où elles nous aident à confronter l’intégration purement mécanique des cultures tout en représentant, par leur diversité, un défi fondamental à la prétendue universalité d’une globalisation qui fait fi de l’histoire et à sa pression homogénéisante. L’identité nationale est donc aujourd’hui doublement remise en question. D’un côté, la globalisation diminue l’importance des territoires et des événements fondateurs telluriques qui ont créé l’essence de cette identité nationale, et de l’autre, la revalorisation de ce qui est local amène une redéfinition de l’idée même de Nation. Du point de vue de la culture-monde, la culture nationale apparaît comme provinN. Garcia Canclini, Culturas híbridas, ps. 280 y ss., Ed. Grijalbo, México,1990; G. Gimenez, y R. Pozas (coord.), Modernización e identidades sociales, UNAM, México, 1994; W. Rowe / V. Scheling, Memory and Modernity. Popular culture in Latin America, Ed. Verso, London, 1991. 13 À ce sujet, voir: E. Sanchez Botero, Justicia y pueblos indígenas de Colombia, Ed. Univ. Nacional/Unijus, Bogotá, 1998; A. G. Quintero Rivera, Salsa, sabor y control, Ed. Siglo XXI, Mexico,1998; R. Ma.Alfaro et autres auteurs, Redes solidarias, culturas y multimedialidad, Ed. OcicAL/UCLAP, Quito, 1998; S. Rojo Arias, “La historia, la memoria y la identidad en los comunicados del EZLN” in Identidades, parution spéciale de Debate feminista, México, 1996; N.García Canclini, Las cultura populares en el capitalismo, Ed. Nueva Imagen, México,1982.
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ciale et remplie de jugements statiques et paternalistes et du point de vue des cultures locales, la culture nationale devient synonyme d’homogénéisation centralisatrice et de rigidité officialiste14. De telle manière que c’est tant l’idée que l’expérience sociale de la notion d’identité qui débordent du cadre manichéen de l’anthropologie du « traditionnelautochtone » et de la sociologie de « l’universel-moderne ». Il n’est donc plus possible de penser l’identité comme étant l’expression d’une seule culture, homogène, parfaitement distincte et cohérente. Les notions d’une seule langue et d’un seul territoire, que la première modernisation emprunta aux colonies, camouflaient la densité multiculturelle qui composait chaque nation, de même que le caractère arbitraire de la délimitation des frontières nationales. Aujourd’hui, les identités nationales traversent toujours plus les barrières linguistiques et territoriales. Et elles se construisent non seulement à partir des différences entre des cultures développées séparément, mais aussi à partir des diverses appropriations et combinaisons que ces groupes font des éléments propres à toute une variété de sociétés ainsi qu’à la leur. À cette revalorisation de ce qui est local s’ajoute aussi l’éclatement d’une histoire nationale, jusqu’à récemment unifiée, suite aux réclamations de mouvements ethniques, raciaux, régionaux et de genre, qui revendiquent le droit à leur propre mémoire15, soit la construction de ce qui forme leurs histoires et leurs images. Ces revendications deviennent d’autant plus complexes dans des pays comme il en existe plusieurs en Amérique Latine, où l’État est encore en train de se constituer en tant que Nation et où la Nation ne peut compter sur une présence active de l’État dans l’ensemble de son territoire.
R. Schwarz, "Nacional por sustracción ", in: Punto de vista No. 28, Buenos Aires, 1987. 15 P. Nora, Les lieux de mémoire, Vol. lll. p.1009, Ed. Gallimard, Paris, 1992.
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16 Or, c’est dans les villes beaucoup plus que dans l’espace couvert par l’État que ces nouvelles identités sont incarnées. Faite d’imaginaires nationaux, de traditions locales et de flux d’informations transnationales, la ville est le lieu de la configuration de nouveaux modes de représentation et de participation politique, c’est-à-dire, de nouveaux modèles de citoyenneté. C’est ce vers quoi tendent les nouvelles façons d’être ensemble –bandes de jeunes, communautés charismatiques, ghettos sexuels– à partir desquels les habitants de la ville répondent aux processus sauvages d’urbanisation, empreints cependant de l’imaginaire propre à cette modernité caractérisée par la rapidité du trafic et la fragmentation de la transmission des informations. En effet, nous vivons dans des villes qui ne sont pas seulement débordées par la croissance des flux informatiques mais aussi par tous ces autres flux que continuent de produire le déplacement et l’émigration des paysans, provoquant le grand paradoxe suivant: les zones urbaines débordent de la ville jusqu’à s’élargir sur la campagne alors que les villes vivent un processus de désurbanization16. Ce qui met en relief deux faits: premièrement, la « ruralisation » de la ville récupère d’anciennes formes de survivance qui arrivent à insérer, dans les apprentissages et les appropriations de la modernité urbaine, des savoirs, des sentiments et des récits fortement ruraux; et deuxièmement, l’espace de la ville réellement utilisé par ses citoyens est progressivement réduit, puisque lorsque les gens perdent leurs références culturelles et qu’ils se sentent méfiants et en danger, ils ont tendance à restreindre l’espace dans lesquels ils se déplacent, les territoires dans lesquels ils se reconnaissent et en arrivent ainsi à méconnaître la grande partie d’une ville traversée de trajets inévitables.

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J. Martín-Barbero, “De la ciudad mediada a la ciudad virtual”, in: Telos No. 44, Madrid,1996.
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On retrouve ces nouveaux modes de cohabitation urbains particulièrement chez les jeunes des nouvelles générations, transformés en indigènes de cultures essentiellement métissées de par leur façon de parler, de s’habiller, par la musique qu’ils produisent ou écoutent et par les groupes qu’ils forment, incluant ceux que rendent possibles la technologie de l’information. C’est ce que mettent en lumière, à la grandeur de l’Amérique Latine, les investigations faites sur les tribus de la nuit à Buenos Aires, les “bandes-chavos” à Guadalajara ou les bandes de jeunes des communes du nord-est de Medellín17. Ce qui est complexe dans la structure narrative des identités c’est qu’elles se retrouvent aujourd’hui imbriquées et enlacées dans une diversité de langages, de codes et de moyens qui, même s’ils sont rendus fonctionnels et rentables sous une hégémonie de logiques du marché, ouvrent toutefois des possibilités de renverser ces mêmes logiques à partir des dynamiques et des utilisations sociales de l’art et de la technique, en vue de mobiliser les contradictions qui sous-tendent les nouveaux réseaux inter relationnels. Ainsi, même si les apocalyptiques –du dernier Popper à Sartori– étourdissent nos oreilles déjà fatiguées de leurs lugubres trompettes, la densité visuelle et sonore des réseaux n’est pas seulement significative de marché et de décadence morale ; il s’agit aussi des lieux d’émergence d’un nouveau tissu social et d’un nouvel espace public, d’un nouveau tissu sociétal18; et ce, de la contradiction qui a transformé les
M. Margulis et autres auteurs, La cultura de la noche. Vida nocturna de los jóvenes en Buenos Aires Ed. Espasa Hoy, B.A.,1994; R. Reguillo, En la calle otra vez. Las bandas: identidad urbana y usos de la comunicación, Ed. Iteso, Gualajara, México, 1991, A.Salazar, No nacimos p’a semilla. La cultura de las andas juveniles en Medellín, Ed. CINEP, Bogotá,1990. 18 V.As. Redes, gestión y ciudadanía, Ed. OCLAACC /Abyayala, Quito, 2002; S. Finquelevich (coord.) Ciudadanos a la red! Los vínculos sociales en el ciberespacio, Ed. CICCUS/La crujía, Buenos Aires, 2000.
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18 vidéos perverses de Montesinos en un piège mortel pour luimême et ses suiveurs et en un instrument de défense puissant contre la corruption au Pérou, jusqu’à la résonance et la légitimité mondiale que la présence du commandant Marcos dans le réseau a générée pour son utopie zapatiste. De même, le Forum Social Mondial de Porto Alegre renverse le sens que le marché capitaliste essaie d’imposer à Internet, en utilisant ce même réseau pour nous faire part des extrêmes atteints par les inégalités de ce monde, et particulièrement dans nos pays : l’augmentation de la pauvreté et l’injustice provoquée par l’orientation néo-libérale de la globalisation. Alors que Microsoft et d’autres multinationales veulent monopoliser les réseaux, une multitude de gens –qui représentent à la fois une minorité statistique par rapport à la population mondiale– prennent la parole et deviennent une voix dissidente, dont la présence dérange toujours plus le système et rassemble chaque fois plus de luttes sociales et de mises en commun d’expériences sociales, politiques et artistiques. Ainsi, plus que des objets dans la politique, la communication et la culture se transforment sous la globalisation en champ de bataille primordial pour la politique: elles deviennent une scène stratégique qui exige de la politique qu’elle rende plus dense sa dimension symbolique, sa capacité de convoquer et de former les citoyens, afin de faire face à l’érosion dont souffre l’ordre collectif. Ce que le marché ne peut pas faire19, malgré toute l’efficacité de son simulacre. En effet, le marché ne permet pas de sédimenter des traditions puisque tout ce qu’il produit est “éphémère” , dû à sa tendance structurelle qui accélère et généralise ce qui est considéré obsolète, non seulement en ce qui a trait aux choses, mais aussi aux normes et aux institutions. Le marché ne peut donc pas créer de liens sociétaux, c’est-à-dire de
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J.J. Brunner, “Cambio social y democracia”in Estudios Públicos, N°39, Santiago, 1990.
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véritables rattachements entre sujets, puisque de tels liens se constituent à partir de conflits entre des processus de communication, alors que le marché ne fonctionne que de manière anonyme, par des logiques de valeurs qui impliquent que les échanges soient purement formels, de simples associations et promesses évanescentes qui engendrent des satisfactions ou des frustrations, mais n’engendrent jamais de sens. Finalement, le marché ne peut engendrer l’innovation sociale puisque celle-ci suppose l’existence de différences et de solidarités non fonctionnelles, de résistances et de subversions, alors que le marché ne peut faire que ce qu’il connaît: coopter l’innovation et la rentabiliser. C’est là où se pose la réflexion de Arjun Appadurai, pour qui les flux financiers, culturels ou des droits humains émergent d’un mouvement de vecteurs qui, jusqu’alors, convergeaient par leur articulation vers l’état national mais qui, dans l’espace global, deviennent des vecteurs de divergence. C’est-à-dire que même s’ils sont en quelque sorte isomorphes et contemporains, ces mouvements donnent plus de pouvoirs à leurs différentes temporalités grâce aux divers rythmes qui les croisent en tous sens. Ce qui constitue un défi de taille pour des sciences sociales encore aujourd’hui profondément monothéistes, qui croient fortement qu’il existe un principe d’organisation et de compression pour toutes les dimensions et tous les processus de l’histoire. Il y a sans doute des articulations structurelles à l’intérieur de ces mouvements. Or, la globalisation n’est ni un processus ni un paradigme, mais l’ensemble d’une multitude de processus qui se croisent et s’articulent entre eux, sans toutefois prendre la même direction. Pour Appadurai ceci signifie qu’il est nécessaire de construire, à l’échelle mondiale, une globalisation qui parte du bas: il s’agit d’un effort à faire pour articuler la signification de ces divers processus à partir, justement, de ses conflits. Une articulation qui se produit déjà dans l’imagination collective agiswww.mediaciones.net

20 sant au sein de ce qu’Appadurai appelle « les formes sociales émergentes », depuis le milieu écologique jusqu’au milieu de travail et depuis les droits civils jusqu’aux citoyennetés culturelles. Un effort, donc, dans lequel l’imagination sociale devra jouer un rôle important, puisqu’elle n’est plus le fruit d’un génie individuel, une échappatoire à l’inertie de la vie quotidienne ou une simple possibilité esthétique, mais qu’elle s’est transformée en une faculté que possèdent les gens du commun et qui leur permet de penser à émigrer, à résister à la violence d’un État, à chercher des réformes sociales, à élaborer de nouveaux modes d’association, de nouvelles collaborations civiques, et qui transcendent toujours plus les frontières nationales. Appadurai écrit littéralement:
“Si c’est par l’imagination que le capitalisme discipline et contrôle aujourd’hui les citoyens contemporains, principalement à travers les moyens de communication, c’est aussi par cette faculté de l’imagination que sont créées de nouvelles formes collectives de dissentiment, de désaffection et de questionnement des normes imposées à la vie quotidienne. Et c’est grâce à celle-ci que de nouvelles formes sociales peuvent émerger, qui ne soient pas prédatrices, comme celles du capital, mais capables de construire de nouvelles formes de cohabitation humaine“ 20.

Globalité et technicité : Les reconfigurations du pouvoir et de la propriété

La place que prend la culture dans la société change alors que la médiation technologique de la communication cesse d’être simplement instrumentale et qu’elle devient plus épaisse, plus dense, pour finalement devenir structurale. Or,
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A. Appadurai, “Grassroots Globalization and the Research Imagination”, Public Culture N° 30, p. 7, Ed. Duke University Press, 2000.
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ce que la technologie catalyse aujourd’hui, ce n’est plus tellement la nouveauté de ses nouveaux instruments, mais celle de nouveaux modes de perception et de langage, de nouvelles formes de sensibilité et d’écriture. La technologie radicalise l’expérience de désancrage que produit la modernité car elle délocalise les lieux de savoirs en modifiant tant le statut cognitif que le statut institutionnel des conditions du savoir et des figures de la raison. Ce qui contribue fortement à l’effacement de la frontière entre la raison et l’imagination, le savoir et l’information, le naturel et l’artificiel, l’art et la science, le savoir expert et le savoir profane. Cette nouvelle forme de production, reliée inextricablement à un nouveau mode de communication, transforme la connaissance en une force productrice directe. Selon M. Castells: “Ce ne sont pas les activités de l’être humain qui ont changé, mais bien sa capacité technologique d’utiliser, comme force productrice, ce qui distingue notre espèce en tant que race biologique, soit sa capacité de produire des symboles”21. La “société de l’information” n’est donc pas seulement celle où la connaissance est la matière première la plus coûteuse, mais aussi cette société dans laquelle le développement économique, social et politique se sont étroitement liés à l’innovation, nouveau terme désignant la créativité sociale. Mais toutes ces transformations se réalisent en suivant le mouvement hégémonique du marché, sans presque aucune intervention de l’État ou, ce qui est pire, en minant le sens et les possibilités d’intervention de celui-ci. Ce qui laisse peu de place à l’espace et au service publics et permet l’accroissement des concentrations de monopoles. Au milieu des années 80, nous commencions déjà à réaliser que le jeu des acteurs transnationaux ne se situait pas seulement au niveau économique –la dévaluation des États et de leur
M. Castells, La era de la información, Vol.1, 119, Ed. Alianza, Madrid, 1997.
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22 capacité de décision sur les formes propres de développement et les aires d’inversion prioritaires– mais aussi dans l’hégémonie d’une rationalité dé-socialisatrice de l’État qui légitime la dissolution du domaine public. L’État avait alors commencé, en tant que sujet politique, à ne plus être garant de la collectivité nationale et à se transformer en gérant des intérêts transnationaux privés. Ce que nous appelions alors les nouvelles technologies de la communication faisaient partie d’un dispositif qui structurait la redéfinition et la remodélisation de l’État: rendre l’État fort en renforçant ses tentations et possibilités de contrôle, tout en lui faisant perdre de la force au niveau des fonctions publique. Ainsi, en même temps que les moyens de communication perdaient leur capacité de médiation, ils gagnaient de la force en tant que nouvel espace technologique de reconversion industrielle. La conversion des moyens de communication en grandes entreprises industrielle se trouve aujourd’hui liée, en grande partie, à deux mouvements convergents: l’importance stratégique qu’occupe le secteur des télécommunications dans la politique de modernisation et dans l’ouverture néolibérale de l’économie, et la pression qu’exercent les transformations technologiques sur la déréglementation du fonctionnement entreprenarial des moyens de communication. Et l’on retrouve dans ce schéma deux tendances principales: la première tendance est celle de la conversion des grands moyens de communications en entreprises ou corporations multimédiatiques, que ce soit par le développement ou la fusion des propres moyens de la presse, la radio ou la télévision ou par l’absorption de ces moyens de communication par des grands conglomérats économiques; et la deuxième est celle de la délocalisation et la reconfiguration de la propriété. La première tendance se base sur la convergence technologique du secteur des télécommunications (services publics qui entrent dans un rapide processus de privatisaL’approche culturelle de la globalisation…

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tion) et du secteur des moyens de communication, ce dont témoigne l’exemple marquant, à l’échelle mondiale, de la fusion de l’entreprise Time, spécialisée dans la presse, avec l’entreprise Warner du milieu du cinéma. À cette fusion s’ajoutera ensuite celle de l’entreprise japonaise Toshiba avec CNN, la première chaîne internationale de nouvelles. Un autre exemple de cette convergence est celui de l’achat de Columbia Pictures par Sony. En l’Amérique Latine22, à la jonction des entreprises de la presse avec celles de la télévision, ou vice versa, en plus de celles de la radio et de la discographie, s’ajoute maintenant celle de la télévision satellite, par la combinaison de O Globo et Televisa. Ces deux dernières entreprises font partie de l’entreprise créée par News Corporation Limited, propriété de Robert Murdoch, et de l’entreprise Telecommunication Incorporeid, le consortium de télévision par câble le plus grand au monde. Mais Televisa et O Globo ne sont plus seules; deux autres groupes, un argentin et un brésilien, se sont ajoutés à l’ensemble des grandes corporations multimédias. Le groupe Clarín, qui débuta par la publication de journaux mais qui publie aujourd’hui des revues et des livres, est dorénavant propriétaire de la chaîne de radio Mitre, de la chaîne de télévision Canal 13, et de Multicanal, le plus grand réseau de télévision par câble qui couvre toute la capitale et l’intérieur du pays, de même que de la plus grande agence de presse, sans compter son implication dans diverses entreprises productrices de papier et de films. De la même manière au Brésil, le groupe Abril s’est développé à partir d’une industrie de revues et de livres jusqu’à englober la télévision par câble et la vidéo, et fait désormais partie du macro-groupe DirecTV, duquel font également partie Hughes Communications, un des plus grands consortiums de construction de satellites, et Cisnero, un groupe vénézuélien
G.Mastrini y C.Bolaños (éds), Globalización y monopolios en la comunicación de América Latina, Ed. Biblos, Buenos Aires, 1999.
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24 tout aussi important dans le réseau télévisuel de l’Amérique latine. De manière tout aussi significative mais à un moindre niveau de capacité économique, certaines entreprises de la presse se sont étendues, au cours des dernières années, au secteur de l’audiovisuel. C’est ainsi que le journal de Bogota El Tiempo, déjà présent dans le réseau de la télévision par câble, vient tout juste d’inaugurer le canal local de Bogota, CitiTV, et construit en ce moment un complexe de multiples salles de cinéma. De la même manière, le groupe El Mercurio, de Santiago de Chile, est propriétaire du réseau de télévision par câble “Intercom” et le groupe argentin Vigil, déjà propriétaire de la maison d’édition Atlántida, est aujourd’hui propriétaire de la chaîne Canal Telefé de même qu’un réseau de télévision par câble qui opère en Argentine, mais aussi au Brésil et au Chili. Finalement, cette tendance fait aussi disparaître, ou du moins rend plus flexibles, les limites imposées à l’inversion de capital étranger dans les entreprises médiatiques latinoaméricaines. Ainsi, le groupe Televisa et le groupe Cisneros font désormais partie d’entreprises de télévision de divers pays d’Amérique du Sud; le groupe Clarin reçoit de forts investissements des entreprises nord-américaines GTE et AT&T; Rupert Murdoch détient de larges parts de O Globo; le groupe brésilien Abril s’est associé à la compagnie Disney; Cisnero et Multivision se sont associées à Hugues; etc. Dans l’ensemble, ce que ces investissements et associations rendent évident, c’est le paradoxe selon lequel les publics se segmentent et se diversifient pendant que les entreprises médiatiques s’entrelacent et se concentrent, constituant ainsi un des oligopoles du milieu de la communication des plus puissants au monde. Ce qui ne peut faire autrement qu’influencer la conformité du contenu diffusé, ce dernier étant toujours plus soumis à des modèles d’appauvrissement
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de la qualité et à des formes, quoique très diversifiées, d’uniformisation. La seconde tendance définit le milieu des moyens de communication comme l’un des plus mobile en ce qui a trait aux modalités de la propriété privée. Il s’agit en effet d’un des champs où le post-fordisme est des plus manifestes: le passage de la production en série à un processus de production plus flexible, capable de programmer des variations quasi “personnalisées” pouvant suivre le cours des variations du marché. Un tel type de production, qui répond aisément au rythme des changements technologiques et à l’accélération des variations de la demande, ne peut faire autrement que conduire à des formes plus flexibles de propriété. Nous retrouvons alors face à un véritable mouvement de “délocalisation de la propriété”, où la stabilité que procurait l’accumulation est en partie abandonnée et où il devient donc nécessaire d’avoir recours à des alliances et des fusions mobiles qui puissent donner une plus grande capacité d’adaptation aux formes changeantes du marché, de la communication et de la culture. Comme l’affirme Castells: nous n’assistons pas à la disparition des grandes compagnies, mais bien à “une crise de leurs modèles traditionnels d’organisation (...) La structure des industries de la haute technologie dans le monde est une trame toujours plus complexe d’alliances, d’accords et d’associations temporelles dans lesquelles les plus grandes entreprises se relient entre elles”23, de même qu’avec des entreprises moyennes et même des plus petites, formant ainsi un vaste réseau de sous-contratation. À ce réseau relativement stable d’engagements opérationnels correspond une nouvelle “culture organisationnelle”, qui accorde de l’importance à l’originalité des designs, à la diversification des unités de négociation et à un certain renforcement des droits des
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M. Castells, op. cit, p.190-191.
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26 consommateurs. Ce ne sont donc pas seulement les mouvements de capital qui entrent en jeu dans ces reconfigurations de la propriété, mais aussi les nouvelles formes que doivent adopter toute régulation relative à la défense des intérêts collectifs et à la vigilance face aux pratiques monopolistes. ¿Y a-t-il alors encore un sens aux politiques de communication? Oui, à condition cependant que ces politiques : 1. Dépassent la vieille conception voulant quelles soient exclusives à ce qui touche le national et qu’elles assument que leur espace véritable en est un plus large et plus complexe: soit celui des diversités locales composant une nation et celui de la construction d’un espace culturel latinoaméricain. 2. Ne soient plus seulement pensées par les Ministères de la communication, comme de simples politiques relatives aux technologies ou aux moyens de communication, mais qu’elles fassent aussi partie des politiques culturelles. Nous ne pouvons pas penser changer la relation de l’État avec la culture sans l’existence d’une politique culturelle intégrale qui assume sérieusement ce que les moyens de communications prennent de la culture quotidienne des gens et ce qu’ils en font; tout comme nous ne pouvons décentraliser le domaine public sans le re-localiser dans le nouveau tissu communicationnel du domaine social, c’est-à-dire sans politiques capables de convoquer et de mobiliser l’ensemble des acteurs sociaux : les institutions, les organisations et les associations, qu’elles soient politiques académiques ou communautaires. 3. Que ces politiques soient élaborées tant par le domaine privé que le domaine public des moyens de communication. Dans le privé, à une époque où la dérégulation est chose
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courante, l’intervention de l’État dans le marché doit établir un minimum de règles de jeu qui : exigent des concessions qu’elles soient « propres » et compensées, préservent le pluralisme de l’information et des cultures, ordonnent un quota minimal de productions nationales et favorisent l’expérimentation et la créativité, particulièrement en ce qui a trait à l’existence de groupes de production indépendants. Dans le secteur public, il est surtout question d’encourager –soutenir, subventionner et stimuler– des moyens et des expériences de communication qui élargissent la démocratie, la participation citoyenne et la création/appropriation de la culture, et ce, non seulement au niveau national mais aussi régional et local. Si l’État est aujourd’hui obligé de déréglementer le fonctionnement des moyens de communication commerciaux, il doit demeurer cohérent en favorisant l’existence de divers type d’émetteurs et de chaînes qui puissent rendre tangibles ce que les chaînes commerciales rendent peu propices : la démocratie et le pluralisme. Ainsi, puisque la réglementation par l’État se justifie, dans le secteur du marché, par l’argument de l’inégalable intérêt collectif présent dans toute activité de communication de masse, de la même manière, l’importance des médias publics se justifie par la nécessité de rendre viables des alternatives de communication qui donnent une porte d’entrée à toutes ces demandes culturelles qui ne cadrent pas dans les paramètres du marché, qu’elles proviennent de minorités ou de majorités culturelles. 4. Puissent être projetées dans le domaine de l’éducation. Ceci signifie moins une présence des médias à l’école, ou celle de l’éducation dans les médias, qu’une stratégie d’insertion de l’éducation –de l’école primaire à l’université– dans les processus de communication complexes de la société actuelle, dans cet écosystème communicationnel qui modèle la trame des technologies et langages, des sensibilités et des écritures. Il s’agit donc de déplacer l’éducation au
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28 sein d’un nouvel environnement vaste de l’information, du langage et du savoir et de la décentrer par rapport à la relation entretenue avec le livre et l’école, deux axes qui organisent encore aujourd’hui le système éducatif.
Reste-il, dans le monde, une place pour l’espace culturel latino-américain?

Coincée entre le discours de l’État et la logique du marché, la signification des sigles compulsifs témoignant du désir d’intégration de l’Amérique latine se perd et n’est plus aussi claire. C’est qu’aujourd’hui l’intégration des pays latinoaméricains passe inévitablement par leur intégration à l’économie-monde, régie par la plus pure et dure logique de marché. Cette logique divise la solidarité régionale puisqu’elle fait prévaloir les exigences de la compétitivité plutôt que celles de la coopération. Ainsi, les mouvements d’intégration économique sont traduis, d’une part, par l’insertion excluante24 des groupes sous-régionaux (TLC, Mercosur) au sein de macro-groupes de pays du Nord et de l’Europe; et d’autre part, par une ouverture économique qui accélère la concentration des recettes, la réduction des coûts sociaux et la détérioration de la scène publique. Aussi, la révolution technologique pose de claires exigences d’intégration en faisant de l’espace national un marché qui offre toujours moins de possibilités d’en profiter ou de s’en défendre25, tout en renforçant l’inégalité des échanges26.
Saxe Fernandez, “Poder y desigualdad en la economía internacional”, Nueva socidad, N° 143, ps. 62 y ss. Caracas,1996; voir aussi: O. Ianni et.al, Desafios da Globalizacao, Ed. Vozes, Petrópolis, 1998. 25 J. Shutz, “Ciencia, tecnología e integración latinoamericana: un paso más allá del lugar comun”, David y Goliath, N°56, Buenos Aires, 1990. 26 M. Castells y R. Laserna, “La nueva dependencia: cambio tecnológico y reestructuración socioeconómica en América Latina”, en : DaL’approche culturelle de la globalisation…
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C’est au nom d’une intégration globalisée que les gouvernements de nos pays justifient d’énormes coûts sociaux liés à cette « ouverture », cette modernisation technoéconomique qui menace à nouveau de supplanter parmi nous le projet politico-culturel de la modernité. S’il existe un puissant mouvement d’intégration –compris comme le dépassement des barrières et l’élimination des frontières– c’est bel et bien celui qui passe par les industries culturelles des médias de masse et des technologies de l’information. Or, ce sont ces mêmes industries et technologies qui accélèrent le plus l’intégration de nos peuples, de l’hétérogénéité de leurs cultures, à l’indifférence du marché. Les contradictions latino-américaines qui traversent et soutiennent son intégration globalisée aboutissent décisivement à la question du poids des industries audiovisuelles dans tout le processus, puisque ces industries agissent sur le terrain stratégique des images que ces peuples se font d’euxmêmes et par lesquelles ils se font reconnaître des autres. Ainsi, la télévision et le cinéma témoignent des défaites contradictoires amenées par la globalisation du secteur des communications. Pendant que l’Europe met l’exception culturelle au premier plan afin de défendre les droits des cultures –incluant celles des Nations sans États, ces identités diluées ou sous-évaluées dans le processus d’intégration des ÉtatNations– en stimulant un renforcement public de ses capacités de production audiovisuelles27, l’intégration latinoaméricaine, au contraire, ne semble obéir qu’aux intérêts privés, provoquant un mouvement28 croissant de neutralisavid y Goliath N° 55, Buenos Aires, 1989. 27 Ph. Schlesinger, “La europeidad: un nuevo campo de batalla”, Estudios de culturas contemporáneas, N°16-17, ps. 121-140, Ed. Colima, México; Dossier “FR3 région: du local au transfontier” in Dosiers de l’audiovisuel, N°33, Paris, 1990; G. Bechelloni, Televisione come cultura, Ed. Liguori, Napoli, 1995. 28 J. Martín-Barbero, “Comunicación e imaginarios de la integración”,
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30 tion et d’effacement des signes identitaires régionaux et locaux au sein de sa production audiovisuelle. Le cinéma se trouve donc pris entre l’État qui retire son appui29 aux entreprises productrices –ce qui a provoqué une baisse de plus de la moitié de la production annuelle des pays à grande tradition cinématographique comme le Mexique et le Brésil– et la diminution du nombre de spectateurs, ce dont témoignent dans les années 80 la chute de 123 à 61 millions de spectateurs au Mexique et de 45 à 22 millions de spectateurs en Argentine. Le cinéma se débat donc entre deux propositions : une proposition commerciale qui n’est rentable que dans la mesure où elle peut dépasser le niveau national, et une proposition culturelle qui n’est viable que dans la mesure où elle est capable d’intégrer des thèmes locaux dans la sensibilité et l’esthétique de la culture-monde. C’est ce qui a obligé le cinéma à se subordonner à la vidéo comme technique de distribution, de circulation et de consommation: dès 1990, il y avait en Amérique Latine près de dix millions de caméras-vidéo, douze millions de vidéoclubs et 340 millions de films loués par année. Les dernières années témoignent cependant d’une nouvelle tendance30. Du côté de la production, la disparition du cinéma national qui paraissait jusqu’alors inévitable –c’est du moins ce qu’assurait la destruction néolibérale des institutions qui appuyaient le cinéma à partir de l’État– se voit aujourd’hui freinée de façon explicite ou voilée. La producInter-medios, N°2, ps. 6-13, México, 1992. 29 O. Getino (comp.), Cine latinoamericano, economía y nuevas tecnologías, Legasa, Buenos Aires, 1989. 30 O. Getino, La tercera mirada: panorama del audiovisual latinoamericano, Paidos Buenos Aires, 1996; V. As, Industria audiovisual, N°22 de Comunicação e Sociedade, Sao Paulo 1994; El impacto del video en el espacio Latinoamericano, Ed. IPAL, Lima, 1990.
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tion a, en effet, une moindre capacité économique mais elle possède une plus grande capacité de négociation avec les industries télévisuelles de même qu’avec certains conglomérats économiques multimédiatiques, grâce auxquelles ces institutions de production réapparaissent au Brésil, en Argentine ou en Colombie. Ce qui signifie, pour le cinéma, la récupération de sa capacité à expérimenter par l’esthétique et exprimer culturellement la pluralité des histoires et des souvenirs qui composent les nations et l’Amérique latine dans son ensemble. Quant aux formes de consommation, le cinéma vit aussi des changements importants. Ainsi, à la fermeture effrénée de salles de cinéma –pour être ensuite dédiées en grande partie à des temples évangéliques!– succède l’apparition des complexes de salles multiples, qui réduisent drastiquement le nombre de chaises par salles mais multiplie à l’inverse le nombre de films offerts. Au même moment, c’est aussi la composition du public et des habitués du cinéma qui change. Ainsi, les générations plus jeunes –qui dévorent les vidéo-clips de la télévision– semblent retrouver dans le cinéma leur “lieu d’origine” :les salles publiques. Ce qui nous place face à une profonde diversification des publics de cinéma31 et qui redonne au cinéma sa capacité d’interpeller par la culture, c’est-à-dire, de favoriser la communication entre les cultures et leurs peuples. Or, tant pour ce qui est de la production que pour la consommation, ces nouveaux développements du cinéma exigent une présence de l’État et d’organismes internationaux capables de s’accorder avec les entreprises et les groupes indépendants sur un ensemble de politiques culturelles minimales visant la reconstruction de l’espace public et la défense des intérêts collectifs. En ce qui à trait à la télévision, c’est en elle plus qu’en n’importe quel autre média que sont visibles les contradic31

N. Garcia Canclini (coord.), Los nuevos espectadores: Cine, Televisión y video en México, Ed. Conaculta/IMCINE, México, 1994.
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32 tions de la modernité latino-américaine globalisée : la disproportion que ce média occupe dans l’espace social –tant par le temps que la majorité consacre à son écoute que par l’importance qui est donnée à ce qu’il présente– est cependant proportionnelle à l’absence d’espace politique d’expression et de négociation des conflits et à la non-représentation, dans le discours de la culture officielle, de la diversité des identités culturelles. Les grands bourbiers politiques, la faiblesse de nos sociétés civiles et une profonde schizophrénie culturelle des élites renforcent quotidiennement la capacité démesurée de représentation qu’a acquis la télévision. Du Mexique à la Patagonie argentine, la télévision interpelle les gens plus que n’importe quel autre média. Or, l’image qui y est donnée de nos pays est un portrait construit et déformé par la trame des intérêts économiques et politiques qui soutiennent et modèlent ce mode de communication. Et c’est pourquoi la capacité d’interpellation de la télévision ne doit pas être confondue avec les mesures d’audience. Non pas parce que la quantité de temps dédié à la télévision ne compte pas, mais parce que le poids politique ou culturel de la télévision n’est pas mesurable par contact direct et immédiat et qu’il ne peut être évalué qu’en fonction de la médiation sociale qu’apportent ses images. Or, cette capacité de médiation provient moins du développement technologique du médium, ou de la modernisation de son format, que de ce qu’il exige et de ce que les gens espèrent de lui. Ce qui signifie qu’il est impossible de connaître les répercussions que peut avoir la télévision sur les gens si nous ne connaissons pas d’abord quelles sont les demandes sociales et culturelles qu’ils font à la télévision; demandes qui s’alimentent et se projettent sur les dispositifs et les modalités de reconnaissance socioculturelle offertes par la télévision. Ce qui explique qu’en Amérique Latine, le genre médiatique qui représente le mieux les relations denses entre les matrices culturelles populaires et les formats industriels est, sans aucun doute, la telenovela.
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Jusqu’au milieu des années 70, les séries nord-américaines dominaient de façon écrasante la programmation de fiction dans les chaînes de télévision latino-américaines. Ceci signifiait, d’une part, que la moyenne des programmes importés des États-Unis –en grande partie des comédies ou des télé séries mélodramatiques ou policières– occupaient près de 40% de la programmation32. D’autre part, ces programmes occupaient les cases horaires les plus rentables : tant les cases de nuit, tout au long de la semaine, que celles s’étalant sur toute la journée la fin de semaine. Vers la fin de la décennie 70, la situation commence à changer et la production nationale va croître durant les années 80, entrant ainsi en compétition avec les télé séries nord américaines afin d’occuper des espaces horaires “nobles”. Dans un processus dans l’ensemble assez rapide, les telenovelas nationales de plusieurs pays –Mexique, Brésil, Venezuela, Colombie, Argentine– en arrivent à détrôner complètement la production nord-américaine dans leur propre pays, et les telenovelas brésiliennes, mexicaines et vénézuéliennes le firent dans d’autres pays33. À partir de ce moment et jusqu’au début des années 90, dans les principaux pays exportateur comme le Brésil, le Mexique et le Venezuela, mais aussi en Argentine, en Colombie, au Chili et au Pérou, la telenovela occupe une place déterminante dans la capacité nationale de production télévisuelle34, soit dans la consolidation
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T. Varis, International inventary of television programmes structure and the flow of the programmes between nations, Ed. University of Tempere, 1973. 33 G. Schneider-Madanes (dir.), L’Amerique Latine et ses televisions. Du local au mondial, Ed. Anthropos/INA, Paris, 1995. 34 D. Portales, La dificultad de innovar. Un estudio sobre las empresas de televisión en América Latina, Ed. ILET, Santiago de Chile, 1988; R. Ortiz et al., Telenovela: historia e produçao, Ed. Brasiliense, Sao Paulo, 1985; J. Gonzalez, Las vetas del encanto - Por los veneros de la producción mexicana de telenovelas, Ed. Universidad de Colima, México, 1990; M. Coccato, “Apuntes para una historia de la telenovela venezolana”, Videoforum, Nº 1, 2 et 3, Caracas, 1985.
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34 d’une industrie télévisuelle, dans la modernisation de ces processus et infrastructures –autant les techniques que les financières– et dans la spécialisation de ses ressources: librettistes, réalisateurs, cameramen, preneurs de son, metteurs en scène, monteurs. La production de telenovelas signifiait alors une certaine appropriation d’un genre spécifique à chaque pays: elle se nationalisait. Car même si le genre précis de la telenovela implique une stéréotypie rigide de sa forme dramatique et de fortes contradictions dans sa grammaire visuelle –le tout renforcé par la logique qui standardise du marché télévisuel– chaque pays producteur a su faire de la telenovela un lieu particulier de croisement entre la télévision et les autres champs culturels, comme la littérature, le cinéma et le théâtre. Elle s’est ainsi transformée en un terrain conflictuel mais fertile de la redéfinition politico-culturelle: alors que dans certains pays, comme au Brésil, la production de telenovela intègre la participation de grands acteurs de théâtre, de réalisateurs de cinéma et d’écrivains de gauche réputés, la télévision en général et la telenovela en particulier sont rejetées par les artistes et les écrivain d’autres pays, qui la redoutent comme le plus grand piège et le plus dégradant des milieux professionnels. Petit à petit cependant, la crise du cinéma, conjointement au dépassement des extrémismes idéologiques, a réussit à intégrer plusieurs artistes, écrivains et acteurs au milieu de la télévision et de la telenovela, qui ont su apporter des thématiques et des styles illustrant des dimensions clés de la vie et des cultures nationales et locales. Dans sa plus importante phase de créativité, la telenovela latino-américaine témoigne des dynamiques internes d’une identité culturelle de pluralité35. Mais c’est justement cette hétérogénéité des histoires et narrations, qui rendait la di35

J. Martín-Barbero y S. Muñoz, Televisión y melodrama, Ed. Tercer Mundo, Bogotá, 1992; N. Mazziotti, La industria de la telenovela, Ed. Paidos, Buenos Aires, 1996.
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versité culturelle de l’Amérique latine visible, que la globalisation réduit progressivement. De manière paradoxale, le succès de la telenovela, qui l’a projetée au niveau international et a provoqué un mouvement d’activation et de reconnaissance de la culture latino-américaine dans les pays de la région, va aussi marquer la naissance d’un mouvement d’uniformisation des formats et l’effacement des signes de cette identité plurielle. Mais à quel point la globalisation des marchés signifie-t-elle la dissolution de toute véritable diversité culturelle ou sa réduction à des recettes de folklorismes figés? Ce même marché réclame aussi la mise en marche de processus d’expérimentation et d’innovations qui permettent d’intégrer aux langues d’une technicité mondialisée, la diversité des narrations, des gestualités et de l’imaginaire par lesquels s’exprime la richesse de nos peuples. C’est ce que rendent évident certaines productions brésiliennes et qu’exemplifie le succès mondial de la telenovela colombienne Café, de même que certaines nouvelles télé séries latino-américaines. La relation entre les médias et la culture s’est vue grandement complexifiée dans les années 90, particulièrement dans le domaine de l’audiovisuel. Comme l’a démontré le débat concernant “l’exception culturelle”, entre l’Union Européenne et les États-Unis lors de la dernière réunion du Gatt –aujourd’hui l’Organisation Mondiale du Commerce– la production et la circulation des industries culturelles exigent une mise en commun minimale des décisions politiques. Ce minimum de politiques culturelles communes n’a toujours pas été atteint en Amérique Latine, à cause des exigences et des pressions du modèle néolibéral qui ont accéléré la privatisation du domaine des communications et qui ont démantelé les quelques normes qui jusqu’alors réglementaient, d’une certaine manière, l’expansion de la propriété. Ainsi, nous assistons aujourd’hui à la conformation et au renforcement de puissants conglomérats multiwww.mediaciones.net

36 médiatiques qui gèrent, selon leurs envies et convenances, tantôt la défense intéressée du protectionnisme sur la production culturelle nationale, tantôt l’apologie des flux transnationaux. Dans les deux grands accords d’intégration subrégionale –l’entrée du Mexique au TLC (Traité de Libre Commerce) entre les États-Unis et le Canada, et la création du Mercosur entre le Brésil, l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay– la présence du thème de la culture est, jusqu’à maintenant, nettement marginale et ne fait “l’objet que d’annexes ou d’accords parallèles”36. Les objectifs clairement et directement économiques –le développement des marchés, l’accélération des flux de capitaux– bloquent les possibilités d’établir un minimum de politiques concernant la concentration des finances et l’approfondissement du fossé social qui divise les info-riches des info-pauvres. L’autre raison fondamentale qui empêche l’intégration d’un minimum de politiques concernant les entreprises culturelles dans les accords d’intégration latino-américaine, repose sur la séparation de la prédominance d’une conception populiste de l’identité nationale et le pragmatisme radical des États, à l’heure de leur intégration dans les processus de globalisation économique et technologique. Les politiques culturelles des États, concentrées à préserver les patrimoines et promouvoir l’art des élites, ont complètement ignoré le rôle décisif des industries audiovisuelles dans la culture quotidienne des masses. Ancrées dans une conception essentiellement préservationniste de l’identité et dans une désarticulation pratique des actions posées par les entreprises et le “troisième secteur”, toujours plus dense, des
H. Galpering, “Las industrias culturales en los acuerdos de integración regional, Comunicación y sociedad, N°31, p. 12, Guadalajara, México; G.Recondo (comp.), Mercosur, La dimensión cultural de la integración. Ed. CICCUS, Buenos Buenos Aires, 1997 ; H. Achugar/ F. Bustamante, “Mercosur: intercambio cultural y perfiles de un imaginario”, in: N. Garcia Canclini, (coord.) Culturasy globalizacion, Ed. Nueva Sociedad, Caracas, 1996.
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groupes indépendants, ces politiques publiques sont en grande partie responsables de la segmentation inégale des consommations et de l’appauvrissement de la production endogène. Et ce, à une époque où l’hétérogénéité et le multiculturalisme ne peuvent plus être vus comme des problèmes mais comme la base même de la reconstruction de la démocratie, et où le libéralisme, en étendant sa déréglementation jusqu’au domaine de la culture, exige des États un minimum de présence dans la préservation et la recréation des identités collectives. Mais si l’intégration culturelle souffre, du côté de l’État, des multiples obstacles énumérés, il existe aussi d'autres dynamiques qui mobilisent la scène audiovisuelle latinoaméricaine vers l’intégration. Il y a, tout d’abord, l’apparition de nouveaux acteurs et de nouvelles formes de communication à partir desquels il est possible de recréer les identités culturelles. Je fais ici référence aux émetteurs de radio et de télévision régionales, municipales et communautaires, de même qu’aux innombrables groupes de production de vidéos populaires, qui constituent un “espace public en gestation”, représentant une impulsion du local vers le haut destiné à voisiner les médias globaux. Une cohabitation qui constitue peut-être la tendance la plus claire des industries culturelles “de pointe” de la région”37. Par exemple, la Colombie, sans être des plus avancée dans ce domaine compte déjà sur 546 émetteurs de radio communautaire et sur près de 400 expériences de télévision locale et communautaire. Elles font toutes partie de ces réseaux informels qui depuis les villages et les quartiers–grâce aux enchaînements rendus possibles par la télévision par câble et les antennes paraboliques– mettent en communication leurs propres configuraR. Roncagliolo, “La integración audiovisual en América Latina: Estados, empresas y productores independientes”, in : N. García Canclini (coord.) Culturas en globalización, p. 53, Ed. Nueva Sociedad, Caracas, 1996.
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38 tions culturelles, tout en les métissant, avec la diversité des cultures du monde qui, même si elles sont décontextualisées et schématisées, adhèrent entre elles par les réseaux mondiaux. Il existe aussi d’autres mouvements de communication non-dépréciables qui passent par les grandes industries du rock. Ainsi, le mouvement du rock latino éveille des créativités inattendues à partir de métissages et d’hybridations des esthétiques transnationales, tout en gardant des sons et des rythmes plus locaux. Comme l’affirme une jeune chercheuse colombienne, “Ce rock est tant une affirmation d’un lieu et d’un territoire qu’il est une proposition esthétique et politique. Il est un de ces ‘lieux’ où se construit l’unité symbolique de l’Amérique Latine, comme le sont la salsa de Ruben Blades, les chansons de Mercedes Sosa et celles de la Nueva Trova Cubana, des lieux où se construisent et s’observent les frontières de la culture latino américaine”38. L’existence de la version latine du canal MTV prouve bien que les modes de recréation de la culture latino-américaine sont des lieux d’appartenance culturelle et d’énonciation spécifiques: c’est en elle qu’apparaît, aux côtés de la créativité musicale, la créativité audiovisuelle d’un genre hybride, global et jeune par excellence, le vidéo-clip.

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A. Rueda, Representaciones de lo latinoamericano: memoria, territorio y transnacionalidad en el videoclip del rock latino”, Tesis, Ed. Univalle, Cali, 1998.
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