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Emmanuel Todd

Emmanuel Todd Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales Seuil L HISTtlllr� IMA\RDI.ITE
Emmanuel Todd Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales Seuil L HISTtlllr� IMA\RDI.ITE

Assimilation et ségrégation dans les démocraties occidentales

Seuil

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

Du même auteur

AUX ÉDITIONS DU SEUIL

La Troisième Planète

Structures familiales et systèmes idéologiques

collection«Empreintes», 1983

L'Enfance du monde

Structures familiales et développement

collection«Empreintes», 1984

La Nouvelle France

collection<<

L'Histoire immédiate», 1988

collection<<PointsPolitique », n° 136

L'Invention de l'Europe

collection<<

L'Histoire immédiate», 1990

CHEZ D'AUTRES ÉDITEURS

La Chute finale

Robert Laffont, 1976

Le Fou et le Prolétaire

Robert Laffont, 1979

L'Invention de la France

en collaboration avec Hervé Le Bras Hachette, collection<<Pluriel», 1981

EMMANUEL TODD

LE DESTIN DES IMMIGRES

ASSIMILATION ET SÉGRÉGATION DANS LES DÉMOCRATIES OCCIDENTALES

/

EDITIONS DU SEUIL

27, rue Jacob, Paris VJe

COLLECTION <<L'HISTOIRE IMMÉDIATE» DIRIGÉE PAR JEAN-CLAUDE GUILLEBAUD

ISBN 2-02-017304-2

© ÉDITIONS DU SEUIL, OCfOBRE 1994

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pour Marie

Introduction

De toutes les démocraties occidentales, la France est la seule dont la vie politique soit empoisonnée, depuis une dizaine d'années, par un parti d'extrême droite spécialisé dans la diabolisation de l'immigré. L' émergence et la persistance du Front national sont généralement interprétées comme un échec majeur pour la conception française de l'homme universel. Selon certains, l'apparition du lepénisme marque­ rait la fin d'une spécificité, une renonciation à l'universel. Selon d'autres, plus pessimistes encore, la montée de 1'extrême droite, succé­ dant sur longue période à l'épisode vichyste et à l'affaire Dreyfus, signi­ fi erait que la préte ntion fr ançaise à incarner l' universel a toujours été abusive. Face à l'homme différent, venu d'un ailleurs géographique ou religieux, la France ne serait finalement capable que d' une banale into­ lérance. Cette argumentation pose un problème logique : dans la mesure où la virulence de 1'extrême droite française est un phénomène unique, sans

équivalent en Grande-Bretagne, en Allemagne ou aux

tats-Unis, pour

s'en tenir aux plus importants des pays d'immigration, la France reste singulière, visiblement différente des autres nations dans son rapport à l'étranger, fût-ce pour le pire. Si l'on s'en tient à l'analyse politique des réactions à 1'immigration, on doit donc aboutir à la conclusion d'une inversion de la position relative de la France sur une échelle de tolérance ou d'universalisme. Le pays de l'homme universel, qui déclara en 1791 l'émancipation des Juifs, serait aujourd'hui le plus fermé aux immigrés venus du Tiers-Monde. Une telle inversion peut paraître naturelle à ceux qui se représentent

les sociétés comme capables de sauter d'un système de valeurs dans un autre, libres de toute pesanteur ou de tout principe d'inertie. Pour qui admet 1'épaisseur temporelle des croyances et la continuité historique des sociétés, une telle inversion du meilleur au pire n'est pas du tout normale. Les scientifiques savent que l'analyse d'un fait bizarre, discor­ dant, ouvre souvent la voie à une interprétation radicalement neuve. Le phénomène Front national pourrait bien être pour les sciences sociales

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

1 'un de ces faits étranges et révélateurs. Un examen sans préj ugé de l' anomalie théorique constituée par l'extrême droite française des années 19 84-1 994 doit conduire à une réflexion sur les fondements anthropologiques des démocraties occidentales. Mais, pour cela, on doit élargir le champ de l'analyse, quitter le domaine de l' idéologie pure et cesser de parler dans 1' abstrait des populations venues du Tiers- Monde. Les débats franc o-franç ais sur le droit ou le non-droit des immigrés à la différence n'évoquent en effet à peu près jamais le contenu objectif de cette différence. Si 1 'on veut comprendre le phénomène Front national et l'attitude des populations françaises face à l'immigration, il faut cesser d'opposer un Occidental « sans qualités » à un immigré « sans qualités », pour s'indigner de leurs conflits ou, presque aussi fréquem­ ment, ne pas percevoir leur bonne entente. Une analyse anthropologique des systèmes de mœurs des populations immigrées, définissant des compatibilités et incompatibilités, permet de comprendre la significa­ tion des adaptations et des tensions.

la significa­ tion des adaptations et des tensions. L'anthropologie face à l' idéologie Les divers

L'anthropologie face à l' idéologie

Les divers groupes immigrés venus du Tiers-Monde ne diffèrent pas seulement par l'apparence physique ou par l'étiquette religieuse. Chacun est porteur d'un système anthropologique spécifique dont le noyau central est la structure familiale, qui entraîne un mode de vie concret et sert de support à des croyances religieuses et idéologiques. Cette structure familiale peut être proche ou éloignée de celle de la soc iété d'accueil. Elle définit une différence culturelle fondamentale, qui coïncide d' ailleurs rarement avec la différence physique, plus facile à percevoir. En France, les immigrés venus du Maghreb combinent une différence physique faible avec une différence familiale maximale, tandis que les immigrés « citoyens » venus des Antilles associent une différe nce physique forte à une différence familiale minimale. Au cœur du sy stème familial, le statut de la femme, bas ou élevé, est essentiel. D'abord, parce qu 'il définit en lui-même un aspect de l'exis­ tence sur lequel les peuples ne sont guère prêts à transiger. Ensuite,

que 1 'échange des femmes est, lorsque deux groupes humains

parce

entrent en contact, un mécanisme anthropologique fondamental: s'il se produit, il implique une dynamique d'assimilation ; s'il est refusé, une trajectoire de ségrégation. Le taux d'exogamie, proportion de mariages réalisés par les immigrés, leurs enfants ou leurs petits-enfants avec des

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INTRODUCTION

membres de la société d'accueil, est l'indicateur anthropologique ultime d'assimilation ou de ségrégation, qui peut opposer sa vérité à celle des indicateurs politiques et idéologiques. Une analyse en termes de structures familiales et d'échange matrimo­ nial contraint à une vision simple du rapport interethnique parce qu 'elle ne met en évidence que deux destins possibles pour les immigrés :

l'assimilation et la ségrégation. Au-dessus d'un certain taux, l'échange de conjoints mène à une dispersion de la population immigrée dans la société d'accueil. Au-dessous de ce seuil, le refus de l'échange matri­ monial assure au contraire la solidification d'un groupe enclavé. Seule 1'assimilation doit être considérée comme un destin ultime. La ségrégation, qui perpétue un groupe minoritaire au sein d'une popu­ lation hôte majoritaire, ne peut jamais être considérée comme une solu­ tion pour 1'éternité. Elle laisse ouverte la possibilité d'une assimilation différée. Elle peut aussi déboucher, dans certaines sociétés et certains contextes de crise, sur des tentatives d'élimination du groupe minori­ taire, enclavé parfois depuis des siècles. A la fin du xv e siècle, 1'Espagne expulse ses Juifs. Entre 1 933 et 1 945, l'Allemagne tente d'exterminer les siens et ceux de toute l'Europe continentale. L'hypothèse d'une ségrégation à long terme de certains groupes immigrés ramène donc curieusement à l'analyse du destin des Juifs, qui incarnèrent pour le monde chrétien, des siècles durant, l'idée même de séparation. Les concepts de 1 'anthropologie sociale - structure familiale, statut de la femme, taux d' exogamie - imposent une vision réaliste du rapport interethnique parce qu'ils révèlent le caractère essentiellement vide de la problématique du droit ou du non-droit à la différence. Lorsque 1' on se place au niveau de la structure familiale, la coexistence de certaines différences apparaît simplement inconcevable : les choix anthropolo­ giques des sociétés fonctionnent le plus souvent sur un mode binaire, selon lequel les diverses règles sont mutuellement exclusives. Le statut de la femme ne peut être simultanément élevé et bas. Une règle d'héri­ tage ne peut être à la fois égalitaire et inégalitaire . On ne peut en même temps interdire à un individu d'épouser sa cousine et l 'obliger à épouser cette cousine. A 1'échelle planétaire, la coexistence de valeurs antago­ nistes est possible. Sur un territoire donné, certains éléments culturels de base sont incompatibles. Le passage de l'idéologie à l'anthropologie réserve d'incessantes sur­ prises parce qu'il implique un glissement de la représentation à la réalité du rapport interethnique et que les représentations, conscientes, sont souvent en contradiction avec les réalités, inconscientes. Ainsi, les sociétés occidentales qui affirment le plus explicitement leur tolérance idéologique à la différence humaine ne sont pas nécessairement celles

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

qui acceptent le mieux les différences anthropologiques, comme on le verra dans le cas des É tats-Unis. En France, la force du vote d'extrême droite, signe idéologique d'intolérance, masque le niveau rapidement élevé des taux d'exogamie immigrés, signe anthropologique de tolé­ rance.

L'omnipotence de la société d'accueil

L'analyse anthropologique des différences immigrées ne peut seule conduire à une compréhension globale des mécanismes d'assimilation ou de ségrégation en cours dans le monde occidental. Elle aboutit en effet à la constatation que des groupes semblables sur le plan des struc­ tures anthropologiques, Pakistanais et Algériens, Jamaïcains et Martini­ quais, ont, dans des sociétés d'accueil distinctes, anglaise ou française, des destins divergents. L'analyse comparative révèle la capacité de chacune des sociétés développées à imposer, indépendamment du contenu objectif de la culture immigrée, sa propre vision du rapport interethnique, et la solution d'assimilation ou de ségrégation qui lui convient, au point que l'on doit faire l'hypothèse d'un principe d'omni­ potence de la société d' accueil. L'anthropologie met en évidence l'exis­ tence dans chacune des grandes nations postindustrielles d'une matrice inconsciente spécifique, qui décide de la vision de 1'étranger et, finale­ ment, de son destin. Lorsque l'on passe du plan de l'idéologie à celui de l'anthropologie, la France semble redevenir elle-même. Seule de toutes les démocraties occidentales, elle est engagée dans un processus d'assimilation de tous ses groupes immigrés ou minoritaires, indépendamment de leur appa­ rence physique ou de leur origine religieuse, même si 1' absorption des populations maghrébines se fait un peu plus lentement que les autres et dans la douleur. L'universalisme français, peu éclatant aujourd'hui dans ses expressions idéologiques conscientes, est à peu près intact dans les comportements inconscients. En Allemagne, en Angleterre ou même aux É tats-Unis prédominent au contraire des conceptions différentia­ listes. Dans chacun de ces pays, une matrice culturelle et mentale définit a priori la perception d'une humanité segmentée, sans d'ailleurs que les différences considérées comme primordiales soient partout les mêmes. Le monde anglo-saxon se fixe de préférence sur une caractéristique extérieure, la couleur de la peau, l'Allemagne sur une caractéristique intérieure, la croyance religieuse. Le système familial n'est jamais

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INTRODUCTION

choisi comme essentiel par les peuples qui ont besoin de percevoir une différence. La différence familiale est en revanche parfois considérée comme capitale, et insupportable, par les peuples qui veulent croire en l'universalité de l'homme et en l'équivalence des peuples, cas des Français. Je propose dans le premier chapitre de ce livre une hypothèse de type anthropologique permettant d'expliquer pourquoi certaines sociétés et cultures sont de tempérament universaliste et pourquoi d'autres sont, avec autant de conviction, différentialistes. Les structures familiales apparaissent ici fondatrices, à travers les représentations idéologiques qui en découlent : là où 1' on pense les frères égaux, on croit a priori en l' équivalence des hommes et des peuples. Si l'o n pense les frères diffé­ rents, on ne peut échapper à la vision d'une humanité diversifiée et segmentée. La loi qui associe la structure familiale aux représentations idéologiques s'applique de la même manière aux sociétés d'accueil et aux cultures immigrées : on peut opposer 1 'universalisme arabo-musulman au différentialisme sikh comme l' universalisme franç ais au différentia­ lisme allemand. L' étude préliminaire des grandes cultures occidentales différentia­ listes - américaine (chapitres 2 à 5), anglaise (chapitre 6), allemande (chapitres 7 et 8) - permet une mise en perspective efficace de la France universaliste dans son rapport à l 'immigration (chapitres 9 à 1 3). L'ana­ lyse comparative aboutit paradoxalement à faire de la conception fran­ çaise de 1 'universel, réelle et active dans 1 'Hexagone, un particularisme à l'échelle planétaire, et le produit d'une société réellement unique par sa complexité. La France est hétérogène sur le plan anthropologique, divisée contre elle-même et par conséquent capable d'un dédoublement schizophrénique dans son rapport à l'étranger. Le concept d'homme uni­ versel et l'assimilationnisme jacobin ne sont que des voiles idéologiques masquant la subtilité des attitudes françaises concrètes. Réciproque­ ment, l'Amérique, productrice et exportatrice d'une idéologie multicul­ turaliste centrée sur la notion de tolérance, est en pratique d'une extrême simplicité pour ne pas dire brutalité dans sa gestion des phénomènes d'assimilation et de ségrégation. Dans l'Hexagone, l'assimilation des immigrés découle logiquement du postulat universaliste. On aurait cependant tort d' imaginer qu 'un postulat différentialiste conduise, symétriquement, à une ségrégation uniforme des groupes immigrés ou minoritaires. Les É tats-Unis, qui n'arrivent pas à se débarrasser, malgré l'immensité de leurs efforts conscients, d'une repré sentation a priori du Noir comme homme diffé ­ rent, sont par ailleurs une formidable machine à broyer les cultures et assimiler les hommes. La société américaine, née d'une matrice initiale

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

anglaise, est le résultat d'un gigantesque processus migratoire mêlant tous les types d'Européens, chrétiens ou juifs, auxquels se sont joints, dans la période la plus récente, des Asiatiques. L'ouverture de la société américaine est bien connue, au point qu'il suffit d'oublier la dichotomie Blanc/Noir pour se représenter à tort les É tats-Unis comme un système universaliste. L'ouverture de la société allemande, partielle mais réelle, est plus rarement perçue : si la ségréga­ tion des Turcs est un phénomène visible, l'assimilation silencieuse des ex-Yougoslaves est le plus souvent ignorée. Pourtant, comme l' Amé­ rique quoique sur une échelle moindre, et en dépit de sa doctrine offi­ cielle, 1 'A llemagne assimile. Dans ces deux sociétés différentialistes, ségrégation et assimilation entretiennent en fait des rapports de complé­ mentarité fonctionnelle : la désignation d'une minorité comme porteuse de l' idée de différence permet d' effacer toutes les autres différences, de redéfinir les autres minorités comme équivalentes à l'ethnie dominante et assimilables. L'existence d'un groupe paria conduit aussi à la définition d'un certain égalitarisme interne au peuple dominant. L'analyse anthropolo­ gique de l'immigration et de ses conséquences mène presque naturelle­ ment à une vision de la démocratie moins naïve que celle qui prévaut actuellement. L'examen des cas américain et allemand montre à quel point 1 'émergence démocratique peut être favorisée par la montée en puissance d'une conception ethnique ou raciale du corps des citoyens. L'histoire d'Athènes suggère même que la démocratie est au départ d'origine ethnique, trouvant dans l'exclusion d'un « autre » le ressort de son égalitarisme interne. Un tel modèle historique peut sembler pessi­ miste parce qu'il contredit le stéréotype dominant et bien-pensant d'une concordance automatique entre démocratie et universalisme. Il permet cependant de comprendre pourquoi les É tats-Unis, archétype actuel de la nation démocratique, n'arrivent pas à se débarrasser de la stigma­ tisation du Noir. Ce modèle n'implique pas une vision réactionnaire associant systématiquement idéal démocratique et différence humaine :

la contribution principale de la France à 1'histoire de 1 'humanité est justement d'avoir fait échapper la démocratie à sa gangue ethnique ori­ ginelle et défini un corps de citoyens sans référence aux notions de race ou de sang.

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Universalisme et différentialisme:

symétrie et asymétrie dans les structures mentales

L'histoire fait apparaître des moments d'universalisme explicite, durant lesquels l'équivalence des hommes et des peuples est affirmée, sur le mode idéologique ou religieux. D'un point de vue européen, le premier universalisme atteignant le stade de la formalisation consciente est celui de Rome : l'extension progressive de la citoyenneté romaine aboutit en 212 après J.-C. à l'édit de Caracalla qui accorde à tous les hommes libres de l'empire le droit de cité romaine. L'universalisme romain est l'une des composantes essentielles du premier christianisme, qui rêve d'étendre à l'humanité entière le droit de cité céleste. La découverte de l'Amérique et des Indiens, catégorie d'hommes non répertoriée jusqu'à 1492, met en évidence l'existence d'un universalisme ibérique, espagnol ou portugais. L'Église catholique déclare, après un long débat, que les Indiens du Nouveau Monde ont une âme, constatation qui n'empêche pas les conquérants d'en massacrer beaucoup et d'exploi­ ter les autres, mais leur permet aussi de reconnaître et d'élever les enfants qu'ils ont de leurs maîtresses indigènes. La langue castillane devient la langue des Indiens, selon un processus d'acculturation qui n'est pas encore complètement achevé, particulièrement au Pérou et en Bolivie. La Révolution française est un autre grand moment d'universalisme européen, qui aboutit à la qotion d'un homme universel absolu. Libre et égal, le citoyen français n'est que le prototype d'une espèce appelée à couvrir la planète. Le communisme russe représente une quatrième version. L'homo sovie­ ticus n'est pas libre mais il est égal. Dans la pensée de ses concepteurs, sa servitude est promise à tous les hommes, sans distinction d'origine. Tard venu dans l'histoire des universalismes, le communisme n'ajoute pas grand-chose aux conceptualisations romaine, catholique ou française concernant 1'unité du genre humain. Mais, en pratique, le communisme est la première doctrine universaliste qui semble un instant capable d'uni-

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

fier la planète, ou tout du moins d'effacer la distinction entre Europe et Asie. Entre 1950 et 1985, le marxisme-léninisme règne de la Serbie au Vietnam, à travers la Russie et la Chine. La conquête de Cuba et 1 'appari­ tion de régimes sympathisants en Afrique mènent la doctrine au-delà de l'Ancien Monde. L'homme communiste peut être blanc, jaune, noir. Il semble un instant plus universel que le chrétien rêvé par saint Paul. L'invention de doctrines universalistes n'est cependant pas l'apanage de l'Europe. En Chine, par exemple, le communisme se contente de recouvrir une conception de la civilisation qui est d'essence universa­ liste. Né dans le nord du pays, le mode de vie chinois est exportable et peut être adopté par tous les peuples. Les barbares « crus » doivent être « cuits » par la civilisation chinoise. Cet assimilationnisme conscient permet 1 'émergence d'un empire qui progresse autant par contagion culturelle que par colonisation et conquête militaire. D' un point de vue strictement démographique, l'universalisme chinois aura peut-être été le plus performant, puisqu'il a abouti à la formation d'un groupe humain stable comprenant environ le quart de 1 'humanité. L'islam est l'universalisme d'origine non européenne le plus connu des Européens. La religion de Mahomet s'appuie, aussi sûrement que celle du Christ, sur la certitude a priori d'une essence humaine univer­ selle, qui permet à tout individu d'acquérir par la conversion la qualité de musulman. Entre le Sénégal et l' Indonésie, 1 'homme musulman peut être noir, blanc ou jaune. Le plus sommaire des examens révèle donc que l'universalisme n'est pas spécifique d'une seule région du monde et d'une seule époque de l'histoire. Cet examen révèle également qu 'il existe plusieurs types distincts d'universalisme, qui peuvent être compatibles ou concurrents. L'universalisme chinois traditionnel accepte et digère le communisme, doctrine européenne à l' origine . L'islam semble en revanche aussi ab so­ lument réfractaire au marxisme-léninisme du xx e siècle qu 'il l'avait été au catholicisme entre le vn e et le XIX e . Plusieurs conceptions de l'homme universel s'affrontent, irréductibles les unes aux autres. Tous les universal ismes n' atteignent pas le même degré de formalisa­ tion idéologique. La Révolution française, qui spécule consciemment sur la notion d'homme universel, représente du point de vue théorique un sommet difficilement dépassable. L'assimilationnisme chinois constitue peut-être le pôle opposé d'une expression idéologique minimale, au point que l'on doit parler d'un universalisme implicite. L'histoire révèle cepen­ dant qu' un peuple donné peut passer de l'universalisme implicite à 1'universalisme explicite et réciproquement. Le cas du peuple russe est actuellement 1 'un des plus intéressants. Entre le xv e et le XIX e siècle, l'universalisme russe fonctionne de manière implicite: l'expansion de la

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UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME

Moscovie puis de l'empire, vers la Baltique, la Caspienne, la mer Noire et au-delà de 1'Oural, combine colonisation par des paysans russes et assi­ milation de groupes finno-ougriens et turco-mongols. Toutes les popula­ tions fmnoises ou tatares ne sont pas digérées, mais jamais la conception russe de l'ethnicité n'interdit la russification de populations asiatiques. Le contraste avec l'expansion des États-Unis à travers l'Amérique du Nord est ici total. Au contraire des Iroquois, des Apaches ou des Cheyennes, les Mordve s, les Vogouls ou les Bouriates sont considérés comme assimi­ lables, même si tous ne sont pas assimilés puisqu'il subsiste encore sur le territoire de la Russie des populations enclavées porteuses de ces noms anciens. Le communisme mène l'universalisme russe au stade explicite de l'internationalisme prolétarien. Vers 19 90, l'effondrement de l'idéo­ logie communiste fait repasser l'universalisme russe sur le mode impli­ cite. Le peuple russe ne porte plus un modèle pour l'humanité, mais les populations russes dispersées sur les marges de 1'empire croient telle­ ment à 1'homme universel qu'elles semblent un instant prêtes à devenir estoniennes, lettones, ukrainiennes ou tatares lorsque l'Estonie, la Letto­ nie, 1'Ukraine ou le Tatarstan réclament leur indépendance. On peut par­ ler d'assirnilationnisme inversé puisqu'il s'agit alors pour des populations de langue russe de se fondre dans d'autres groupe s. La puissance de la civilisation russe rend en pratique cet assimilationnisme inversé peu réaliste. Mais le vote de nombreux Russes pour l'indépendance des répu­ bliques périphériques où ils se trouvaient au moment de l'éclatement de l'empire est bien une manifestation spectaculaire d'universalisme, d'un refus de croire en une différence essentielle entre Russes et non-Russes. La fin de l'internationalisme communiste n'implique donc pas la fin de 1'universalisme russe, pas plus que la fin de 1'Empire romain n'a entraîné la mort de l'universalisme latin, pas plus que l'extinction de l'islam ne conduirait à la disparition de l'universalisme arabe. La croyance en l'unité du genre humain est caractéristique de certaines popu­ lations, mais semble ancrée à un niveau plus profond que celui de l'idéo­ logie consciente. Sur cette attitude enfouie mais stable, naissent, meurent, se succèdent des formalisations conscientes : le cas de la France est de ce point de vue exemplaire puisque nous voyons se succéder sur son terri­ toire les universalismes romain, catholique, révolutionnaire et dans une certaine mesure communiste puisque l'internationalisme prolétarien séduit, 1' espace de deux générations, les ouvriers du Bassin parisien. Ces érup­ tions d'universalisme, plus ou moins puissantes, évoquent la présence d'un facteur caché, de nature anthropologique. D'autres populations semblent en revanche porteuses d'un trait inverse, le différentialisme. Tel ou tel groupe humain revendique une essence unique, inimitable, et manifeste son hos­ tilité aux idées mêmes d'équivalence des hommes et de fusion des peuples.

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

Huit différentialismes

La conception grecque de la citoyenneté s'oppose ainsi à celle de Rome par son caractère inextensible. A partir de 45 1 avant J.-C., ne peut être citoyen d'Athènes qu 'un individu né de deux parents athéniens 1• Cette loi de fermeture de la citoyenneté , proposée par Périclès, semble un strict négatif théorique de 1'édit de Caracalla qui confirme et achève l'ouverture de la citoyenneté romaine. Athènes, malgré sa puissance culturelle et militaire, se contente d'être une Cité-État plutôt qu'un empire universel. La Grèce classique est bien loin de la notion d'homme universel et chacune de ses cités affirme sa différence 2• L'histoire de l' Allemagne dans son ensemble révèle la prédominance d'un tempérament différentialiste de longue durée, qui fait se succéder, en alternance, des phases explicites durant lesquelles des idéologies de la différence sont créées et des phases implicites durant lesquelles on se contente de vivre des différences sans théoriser. Le particularisme des villes et principautés allemandes du Moyen Age, qui conduit à la fragmentation géographique et étatique du Saint-Empire romain germa­ nique, est la première manifestation historique nette d'un différentia­ lisme implicite. Mais à toutes les époques le différenti alisme implicite de 1'Allemagne se manifeste par une hostilité à 1'idée d'assimilation. De l ' Europe centrale jusqu'au bassin de la Volga, les groupes allemands émigrés entre le Moyen Age et le xvm e siècle protègent leur identité contre l' absorption par le milieu environnant. Nous voyons aujourd'hui revenir vers la République fédérale d'A llemagne certaines de ces popu­ lations. Le code de la nationalité allemand traditionnel, fondé, comme l' idée athénienne de la citoyenneté, sur la notion de droit du sang, légi­ time leur identité ethnique 3. Réciproquement, 1 'Allemagne n'aspire pas à s 'assimiler des populations non germaniques, en théorie. Car en pratique, la force d' attraction de la civilisation allemande assure au Moyen Age et plus tard la germanisation de nombreuses populations slaves, en Allemagne orientale comme en Autriche. Il y a là assimilation

1. Sur la définition athénienne de la citoyenneté, voir N. Loraux, Les Enfants d'Athéna,

Paris, Maspero, 1 981.

2. On a d' autres exemples grecs de défmition de la citoyenneté par l�s deux parents.

Voir C. Vial, « Mariages mixtes et statut des enfants; trois exemples en Egée orientale>>, in R. Lonis et al., L'Etranger dans le monde grec, Presses universitaires de Nancy, 1 992,

p. 287-296. Les exemples étudiés sont Cos, Rhodes et Milet.

3. Sur certaines modifications récentes du code allemand de la nationalité, voir plus

bas, p. 1 89.

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UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME

sans assimilationnisme. Mais ce phénomène n'entraîne pas l'apparition d'une idéologie universaliste, voulant déduire de l' équivalence des hommes et des peuples la possibilité pour tout homme de devenir alle­

mand. L' assimilation fonctionne sur

d' origine des populations de langue allemande étant rejetée hors du champ de la conscience nationale. Le différentialisme fait de l' identité ethnique une caractéristique héritée, mythiquement transmise par la famille ou le sang. Deux moments principaux de différentialisme expli­ cite peuvent être identifiés dans 1'histoire allemande. Au xvi e siècle, la Réforme protestante brise l'universalisme romain sur une bonne partie du territoire européen : c'est par un Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande que Luther commence sa lutte contre le pouvoir de la Rome catholique. L' affirmation d'une spécificité allemande est bien au cœur du message originel de la Réforme. La deuxième formalisation du différentialisme allemand a lieu au xx e siècle et prend la forme du pan­ germanisme, qui affirme de nouveau pour l'Allemagne, seule porteuse de l'idée de civilisation, une mission spéciale. Le nazisme, qui croit en la mission de 1' Aryen plutôt que de 1'Allemand, est différentialiste mais transcende la notion ethnique immédiate de germanité. La théorie japonaise de 1'appartenance ethnique relève bien d'une logique différentialiste, renforcée par l'insularité qui accroît la «vrai­ semblance » de la notion de pureté ethnique et facilite le développement d'une conception absolument généalogique de l'identité nationale. Dans les théories nationalistes qui accompagnent la modernisation du pays, à la fin du XIX e et dans la première moitié du xx e siècle, le Japon devient une nation-famille, racialement homogène, distincte de toutes les autres:

le mode amnésique, la diversité

« Selon le vœu de la déesse Amaterasu, le Japon ne doit connaître qu ' une seule lignée impériale depuis les origines jusqu 'à la fin des temps. L' empereur ne peut être renversé et la dynastie ne peut être interrompue. La nation doit se fondre en une volonté commune autour de l' É tat-Famille et s' unir autour des idéaux de piété filiale et de loyauté. Cette structure est propre au Japon et unique au monde. Elle fait du Japon un pays chéri par les dieux. Dans les autres pays, l'absence de kokutai produit des crises, des révolutions, des périodes de décadence, des phases de remise en question de l' É tat, donc produit des idéologies radicales. Celles-ci seraient aberrantes dans le cas du Japon 1. » L'homme japonais n'est donc pas une variante parmi d' autres

1. Livre d'histoire cité par M. Ferro dans Comment on raconte l' histoire aux enfants, Paris, Payot, 1 981, p. 244-245. Kokutai peut être traduit par « essence nationale japo­ naise ». Jusqu'aux années 1 880, chaque nation avait son kokutai particuljer; par la suite, le terme est réservé au seul Japon. Sur ce point, voir K. van Wolferen, L'Enigme de la puis­ sance japonaise, Paris, Robert Laffont, 19 90, p. 288-294.

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

de l'homme universel. Et tout homme ne peut devenir japonais, la nip­

ponité étant une qualité héritée. Dans le cas du Japon comme dans celui de 1' Allemagne, 1'écrasement du différentialisme explicite, on serait

hystérique, des années 1 900- 1 945, n'implique pas une

extinction du différentialisme implicite, fixé dans des attitudes anthro­

pologiques plus profondes. Les peuples athénien, allemand, japonais ont joué un rôle capital

tenté de dire

dans

1'histoire humaine, malgré leur répugnance à se considérer comme sim­ plement et banalement humains. Mais de nombreuses populations por­ teuses du trait différentialiste sont petites et pour ainsi périphériques à l'histoire de l 'humanité. Une attitude ethnique qui encourage la percep­ tion de différences entre les hommes et entre les peuples aboutit plus souvent à la cristallisation de micro-nations qu 'à l'émergence de puis­ sances culturelles majeures. Archétypal est de ce point de vue le peuple basque qui maintient, face à l'universalisme castillan, une identité eth­ nique dont 1'origine se perd dans la nuit des temps et dont on ne sait plus très bien sur quel critère objectif elle s'appuie puisque la plupart des Ba sques parlent espagnol. Vers 19 80, seulement 20 à 25 % d' entre eux comprennent la langue basque et 10 à 15 % sont capables de la lire ou de l 'écrire 1• L'Angleterre se caractérisait jusqu'à très récemment par la combinai­ son d'un différentialisme implicite fort et d'un différentialisme explicite faible. Souvent hostiles en pratique au mélange ethnique ou racial sur le terrain, les Anglais n'ont pendant longtemps pas produit de doctrine affirmant violemment leur différence, leur spécificité, leur caractère unique, comme les Allemands ou les Japonais. Depuis le milieu des années soixante, l 'explosion des théories multiculturalistes dans 1'ensemble du monde anglo-saxon modifie cet équilibre. En Angleterre, en Australie, au Canada ou aux États-Unis fleurit désormais une idéo­ logie de la différence 2• Mais, au contraire des diverses doctrines alle­ mande, japonaise, juive ou basque, le multiculturalisme anglo-saxon n'affecte pas un rôle unique et spécifique à une ethnie particulière (qui aurait été anglo-saxonne bien sûr). Les peuples sont tous différents mais sans que 1 'un d' entre eux soit par es sence supérieur aux autres. Ce diffé ­ rentialisme apparaît donc, sur le plan théorique du moins, comme « non polarisé » par un groupe humain particulier. Les autres théories diffé­ rentialistes sont polarisées par les peuples allemand, japonais, basque, autour desquels s'organise l'univers. L'idée de différence humaine peut servir à identifier et séparer des

l. �· Forné, Euskadi. Nation et idéologie, Paris, Éd. du CNRS, 1 990, p. 13. 2. Etudiée en détail au chapitre 5.

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Forné, Euskadi. Nation et idéologie, Paris, Éd. du CNRS, 1 990, p. 13. 2. Etudiée en

UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME

groupes ethniques selon 1 'apparence physique, selon la langue, selon la religion, ou selon tout autre critère de définition. Mais le différentia­ lisme peut aussi organiser la division sociale du travail, encourageant alors l' idée que les divers groupes professionnels qui constituent un peuple sont d'essence différente. Dans le cas du Japon, de l'Allemagne, de 1 'Angleterre, pour s'en tenir aux groupes de grande taille représentant des sociétés complètes du point de vue économique, on peut effective­ ment saisir un certain différentialisme interne, dont les modalités varient selon l'époque considérée. Dans sa forme la plus moderne et la plus douce, ce différentialisme interne aboutira par exemple à faire considé­ rer par 1'ensemble du groupe ethnique que la stratification profession­ nelle est naturelle, et que les ouvriers doivent rester à leur place dans la structure sociale. Dans le contexte d'une société industrielle, une telle attitude permet la prédominance de mouvements ouvriers réformistes qui ne contestent pas l'ordre social, comme la social-démocratie ou le travaillisme. Dans les sociétés de type universaliste, au contraire, l'ouvrier, homme universel parmi d' autres, ne peut accepter un statut industriel qui marque trop clairement sa subordination. D'où l'émer­ gence à 1' époque moderne de mouvements socialistes de coloration révolutionnaire, communistes ou anarchistes, en Russie, en Espagne ou en France. A l' époque préindustrielle, le différentialisme interne favo­ rise la naissance de sociétés d'ordres qui classent les individus selon leur « état » - noble, clérical, bourgeois, paysan. En Angleterre, en Alle­ magne, au Japon, ce différentialisme interne ne détruit pas l' idée d' une unité du groupe linguistique, mise en évidence par des rituels religieux communs aux diverses strates professionnelles. Lorsqu'une catégorie spécialisée est formellement isolée, elle est numériquement insignifiante et traitée en paria, comme les Juifs manieurs d'argent en Allemagne ou les burakumins des métiers de la viande et du cuir au Japon. Elle est au fond réputée extérieure au groupe ethnique 1• Le système hindouiste des castes, particulièrement vivant en Inde du Sud, conduit cependant à son extrémité logique le différentialisme interne, qui applique l'idée de non-universalité de l'homme à l'organi­ sation socioprofessionnelle. Les métiers sont systématiquement trans­ mis en héritage, les mariages entre groupes professionnels sont interdits. Le prêtre, le potier, le militaire, le paysan, 1' ouvrier agricole, le tanneur sont des êtres vivants de nature distincte qu' aucune essence humaine universelle n'associe 2• Dans le cas de la civilisation indienne, les deux

1. Sur les burakumins, voir J.-F. Sabouret, L'Autre Japon : les burakumins, Paris,

La Découverte, 1983.

2. L'hindouisme admet l'existence d'une essence commune à tous les éléments de la

nature, vivants ou non. Les hommes, les animaux, les pierres sont les multiples manifesta-

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

niveaux du différentialisme, explicite et implicite, sont étroitement soudés. On a du mal à distinguer dans le système des castes la théorie de la pratique. Le différentialisme indien apparaît fort parce qu'il frag­ mente le groupe ethnique lui-même. Il ne semble pas cependant que l'on puisse classer 1'Inde globalement plus haut que 1'Europe protestante sur une sorte d'échelle générale d'intensité du différentialisme. Au niveau implicite, pratique, le taux de mariage entre Blancs et Noirs américains, infime, évoque une endogamie raciale qui vaut bien 1'endogamie pro­ fe ssi onnelle indienne. Au niveau explicite, idéologique, 1'Allemagne nazie a poussé la déshumanisation d'un groupe humain, les Juifs, plus loin que ne l'a jamais fait l'Inde des castes pour les intouchables. Le différentialisme indien met un groupe social, celui des brahmanes, au-dessus de tous les autres en termes de pureté religieuse. Dans son aspect interne, il peut donc être considéré comme polarisé. Si 1' on repasse du plan des catégories socioprofessionnelles à celui des groupes ethniques ou nationaux, on constate que la civilisation indienne perçoit

les peuples comme irréductibles les uns aux autres, mais qu'aucun n'est désigné comme supérieur par nature. Le différentialisme indien externe apparaît non polarisé. L'Inde n'a jamais affirmé, comme l'Allemagne ou le Japon, son essentielle supériorité. Un petit texte, tiré d'un manuel scolaire d'éducation morale et civique, résume assez bien l'attitude indienne moyenne face à la diversité du monde: « Certaines personnes sont végétariennes, et d'autres ne peuvent vivre sans viande. A côté de ces différences de styles de vie au niveau individuel, de vastes commu­ nautés, nations etfidèles des diverses religions ont des attitudes et des

Certaines nations ont un système de gouverne­

coutumes diff

ment démocratique. D'autres préfèrent un gouvernement de dictature. D' autres encore préfèrent un mode socialiste de gouvernement. Qui peut dire quelle forme de gouvernement est la meilleure ? Chacune a ses avantages et ses désavantages. C' est à chaque peuple constituant une nation de choisir pour lui-même quel système il veut adopter 1• » Au nord de l'ensemble indien, un différentialisme plus classique d'un point de vue européen peut être observé, celui des Sikhs du Pendjab, qui

peut être observé, celui des Sikhs du Pendjab, qui tions d'une essence divine. Le refus de

tions d'une essence divine. Le refus de poser l'homme contre le reste de la nature est fré­ quemment associé au différentialisme. Rien de plus efficace pour fragmenter théorique­ ment le genre humain que de placer les diverses espèces d'hommes sur un continuum allant de l' inanimé à la catégorie humaine supérieure. Les espèces humaines inférieures sont dans ces modèles voisines des espèces animales supérieures. Dans la variété social­ darwiniste, le Noir sera près du singe. Dans le modèle religieux hindouiste, l'intouchable sera proche des mammifères supérieurs. En Inde, monde qui ne croit pas les hommes égaux, certains groupes religieux maximalistes comme les jaïns se préoccupent fort du respect de la vie des insectes. l. Moral Science Series, livre VII, Madras, Macmillan, p. 67-68.

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UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME

UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME s'appuie sur une conceptualisation d'ordre religieux. Religion récente, datant

s'appuie sur une conceptualisation d'ordre religieux. Religion récente, datant en gros du xvi e siècle, le sikhisme s'affirme monothéiste et rejette, en théorie, le sy stème des castes. Mais le refus de la différencia­ tion professionnelle est accompagné d'un séparatisme national et reli­ gieux très fort, qui atteint parfois la conscience des Occidentaux à travers l'assassinat par des extrémistes sikhs d'un chef de gouvernement indien comme Indira Gandhi. Le refus de se couper les cheveux, le port du turban et quelques autres rituels permettent aux Sikhs de rendre visible leur différence 1• Le port obligatoire d'un poignard marque la dimension guerrière de ce système religieux. Le différentialisme juif traditionnel, c'est-à-dire antérieur aux diverses assimilations de l'époque moderne, représente le cas rare d'une polarisation inversée : le peuple élu, distingué de tous les autres par l'Éternel, est puni pour n'être pas à la hauteur de la mission religieuse et éthique qui lui a été attribuée. La perception du monde est bien polari­ sée, dans la mesure où elle met en évidence le rôle spécifique d'un peuple. Mais elle est inversée parce que ce peuple s'autodéfinit comme faible et persécuté plutôt que dominateur. Le différentialisme juif s'appuie cependant, comme le différentialisme japonais, sur la concep­ tion d'un peuple-famille dont la cohésion découle d'un système généa­ logique. Une bonne part de la Bible est consacrée à l'émergence du peuple d'Israël à partir d'une famille-ancêtre . Cependant, en amont de l'élection d'Israël, le mythe de la genèse est particulièrement clair dans sa définition de l'unité du genre humain. Le rapport du judaïsme à la différence et à l'universel n'est pas simple, mais ceci n'est guère une découverte. Il n'existe donc pas une seule culture de la différence. Les attitudes athénienne, allemande, japonaise, basque, anglaise, indienne, sikh, juive ont chacune leur spécificité. Mais sous-jacente à toutes est un postulat de non-équivalence des peuples. Réciproquement, les mentalités romaine , espagnole, française, russe, chinoise, arabe se distinguent les unes des autres par de multiples traits. Mais toutes incluent le postulat opposé d'un homme universel, dont l'essence unique transcende la diversité des apparences physiques et des mœurs. Une telle description est plus que schématique. Mais elle permet d'avancer dans la compré­ hension des mécanismes mentaux qui déterminent les perceptions uni­ versalistes et différentialistes. Elle conduit à déceler un facteur commun

1. Pour une présentation de la religion sikh, voir par exemple M. Williams, Religious Thought and Life in India, New Delhi, Oriental Books Reprint Corporation, 1974, reprise de l' édition anglaise de 1 8 83, p. 161 -179, et aussi S. Nityabodhananda, Mythes et Reli­ gions de l'Inde , Paris, Maisonneuve et Larose, 1 967, p. 169-179, «Le sikhisme : le natio­ nalisme dans la religion ».

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

à toutes les cultures universalistes, et son contraire, commun à toutes les cultures différentialistes. Un fort principe de symétrie régule la viefami­ liale des peuples de tendance universaliste, que l'on ne retrouve pas

dans la vie familiale des peuples de tendance dif.férentialiste 1•

Structures familiales symétrisées

Les structures familiales traditionnelles romaine, russe, chinoise, arabe, défini ss ent pour les frères des rôles symétrique s. Le cycle de développement du groupe domestique paysan est de type communau­ taire, associant idéalement le père et ses fils mariés. A la mort du père, les frères peuvent continuer de cohabiter quelque temps. Mais leur sépa­ ration, inévitable à terme, implique un partage égalitaire des biens. Les sœurs sont exclues du partage, ce qui permet de caractériser la transmis­ sion des biens comme patrilinéaire 2. Deux frères occupent toujours des positions symétriques dans l ' espace familial. Un tel système dit à 1 'i nconscient que, si les frères sont égaux, les hommes en général sont égaux, et que les peuples sont égaux. Dans tous ces cas, la structure même du groupe familial admet un plan de symétrie, chaque frère, iden­ tiquement lié au père, étant explicitement comme le reflet d'un autre frère. Le cycle de développement du groupe domestique paysan typique du Bassin parisien, de la Castille ou de l'Andalousie n'est pas commu­ nautaire mais nucléaire. Aucune ass ociation forte entre père et fils ou entre frères ne peut être identifiée. Le mariage des enfants suppose au contraire que ceux-ci quittent le domicile des parents et fondent leur propre ménage. Mais à ce modèle nucléaire s'ajoute une règle d'héri­ tage vigoureusement égalitaire, qui ne distingue pas les garçons des

1. Pour une première ébauche de cette hypothèse, vgir E. Todd, La Troisième Planète.

Structures familiales et systèmes idéologiques, Paris, Ed. du Seuil, 1 983, notamment les chapitres 3 et 6.

2. Dans le système romain, les filles ne sont pas automatiquement exclues de 1 'héri­

tage. Mais leur mariage, qui implique le passage dans la manus d'un autre paterfamilias, leur fait perdre la qualité d'héritier de leur groupe familial (sua heres) . Elles retrouvent la qualité d' héritier dans le groupe familial du mari, mais cette qualité est en elle-même relativement fictive puisqu 'elles ne peuvent transmettre qu'à leurs enfants. Sur les ambi­

guïtés du statut fé minin dans la transmission des biens à Rome, voir J. A. Crook, « Wo men in Roman succession », in B. Rawson, The Family in Ancient Rome, Londres, Croom Helm, 1 986, p. 58-82, notamment p. 60-6 1. Dans le système familial arabe, les filles n'héritent pas en pratique malgré les prescriptions coraniques. Sur ce point important, voir chap. 11, p. 284.

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UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME

filles. Tous les enfants doivent hériter également, et les coutumes pay­ sannes s 'efforcent de vérifier que les avances et dots distribuées aux fils et aux filles pour faciliter leur mariage ne contredisent pas le principe d'égalité affirmé à la mort des parents. Cette préoccupation égalitaire stricte n'est pas typique de la majorité des systèmes familiaux nucléaires et semble bien une trace de 1' égalitarisme du système communautaire romain. L'histoire de la famille romaine, de la République au Bas­UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME Empire, fait apparaître un mouvement du communautarisme vers 1'indi­ vidualisme,

Empire, fait apparaître un mouvement du communautarisme vers 1'indi­ vidualisme, de la grande famille indivise vers la famille nucléaire, qui s' accompagne d'une émancipation des femmes et d'une indivise vers la famille nucléaire, qui s' accompagne d'une émancipation des femmes et d'une bilatéralisation générale du système de parenté 1• Père et mère en viennent à compter autant l'un que l' autre dans la définition du statut social de l' enfant. Le caractère bilatéral de la famille nucléaire égalitaire du Bassin parisien, s'exprimant par des règles d'héritage ne distinguant pas les hommes des femmes, n'apparaît guère que comme le point terminal de l'évolution du système de parenté romain. Il est vrai que jamais la famille commu­ nautaire romaine n' avait exclu les femmes de l' héritage aussi formelle­ ment que les familles communautaires chinoise ou arabe 2• La géo­ graphie du type familial nucléaire égalitaire, que l'on ne trouve guère qu'en Europe, dit assez son origine romaine. Il est majoritaire dans les pays latins : France, Italie, Espagne, Portugal, Suisse romande, même si, dans chacun de ces pays de langue latine, d' autres types familiaux, minoritaires, peuvent être identifiés - dans le nord du Portugal et de 1 'Espagne en particulier 3. Ailleurs, la famille nucléaire s' accompagne d'un principe de divisibilité de l'héritage qui n' est pas le principe d'éga­ lité familiale virulent du monde latin 4• Deux types de symétrie familiale doivent donc être distingués :

- la symétrie masculine restreinte, qui implique l'égalité des seuls frères; -la symétrie généralisée , qui implique l' égalité de tous les enfants, garçons et filles. A ces deux variantes de la symétrie, nous pouvons faire correspondre deux conceptions de 1'homme universel. La symétrie masculine res­ treinte dit à la conscience que les frères sont égaux et à l' inconscient que les hommes, au sens restreint d'individus de sexe masculin, sont

1. Sur ce point, voir par exemple J. Gaudemet, Le Droit privé romain, Paris, Armand

Colin, 1974, p. 108-1 1 3.

2. Voir note 2, p. 24.

3. Vo ir la géographie préci�e du type familial nucléaire égal itaire dans E. To dd,

L'Invention de l'Europe, Paris, Ed. du Seuil, 1 990, chap. 1, « Les systèmes familiaux >> .

4. Il convient donc de distinguer 1 'héritage divisible de la terminologie anglaise (par­

rible inheritance) de l'héritage égalitaire du monde latin.

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

égaux. La symétrie généralisée dit à la conscience que les frères et les sœurs sont égaux et à 1'inconscient que les êtres humains, hommes et femmes, sont égaux. Cette distinction est évidemment capitale lorsque l' on veut comprendre l' opposition des universalismes français et arabe. Appuyé sur un principe de symétrie familiale généralisée, 1 'universa­ lisme français tend à cons idérer les femmes comme des repré sentantes parmi d'autres de l'«homme universel ». Dérivant d'une symétrie mas­ culine restreinte , 1 'universalisme arabe exclut les fe mmes de la notion d'homme universel. Rome, 1 'Espagne, le Portugal, la France, la Russie, la Chine, le monde arabe : sept exemples d'universalisme pratique ou idéologique : autant d'exemples d'une pratique familiale symétrisée, de règles d' héritage égalitaires. On ne retrouve pas ce principe familial de symétrie des frères ou des enfants dans les systèmes familiaux des peuples de tempé­ rament diffé rentialiste.

de symétrie des frères ou des enfants dans les systèmes familiaux des peuples de tempé­ rament

Structures familiales non symétrisées

Les systèmes familiaux qui dominent le Japon, 1 'Allemagne, et le Pays basque traditionnels incluent au contraire un vigoureux principe d' asymétrie. Le cycle de développement du groupe domestique paysan est de type «souche » : à chaque génération, un héritier unique est dési­ gné par la coutume ou choisi par les parents, les autres enfants étant exclus de la succession. Au Japon et en Allemagne domine le principe de la primogéniture masculine, 1 'aîné des garçons étant généralement le successeur. Mais dans certaines régions le principe d'ultimogéniture masculine est appliqué, cas de figure souvent réalisé en Allemagne du Nord ou dans le Japon du Sud. Dans une bonne partie du monde basque, la primogéniture absolue est la règle, l' aîné , garçon ou fille, étant l' élu désigné 1• Cette formule peut aussi être identifiée dans certains villages du nord du Japon 2. Dans tous les cas, les autres enfants, garçons ou filles, sont exclus de la succession et doivent, soit épouser l' héritier ou l'héritière d'une autre ferme, soit devenir soldat ou prêtre, ou les deux à

soit épouser l' héritier ou l'héritière d'une autre ferme, soit devenir soldat ou prêtre, ou les

1. Vo ir la géographie et les nuances du type souche dans le monde germanique et en

Europe dans E. Todd, L'Invention de l' Europe, op . cit., chap. 1.

2. Sur les nuances régionales au Japon, voir C. Nakane, Kinship and Economie Organi­

zation in Rural lapa n, Londres, Athlone Press, 1967, p. 8- 1 6 . Vo ir aussi N. Nagashima et H. Tomoeda, Regional Differences in Japanese Rural Culture , Senri Ethnological Studies n° 14, Osaka, National Museum of Ethnology, 1 984.

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UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME la fois dans le cas des chevaliers teutoniques et des moines guerriers

UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME

la fois dans le cas des chevaliers teutoniques et des moines guerriers japonais. Tout cycle de développement du groupe domestique de type souche, quel que soit sa variante, produit un flux continuel de recrute­ ment pour ces professions spécialisées, au point que la surproduction de prêtres ou de soldats mercenaires par une société locale est souvent 1 'indicateur d'un « système souche » en action : ainsi les mercenaires suisses, écossais ou hessois du xvi e au xvm e siècle. Partout où il existe, le système souche définit pour les frères des destins différents : ils seront aînés ou cadets, paysans, prêtres ou soldats, mariés ou céliba­ taires, etc. Dans les conditions de vie très dures du monde préindustriel, les frères seront le plus souvent inégaux, dans la mesure où le droit de succession sur la ferme est un privilège authentique. Ce système fami­ lial, qui considère les frères comme différents, met en place une struc­ ture mentale prédisposant à percevoir les hommes comme différents, et les peuples comme différents. L' inégalité franche des frères ouvre même la possibilité d' une catégorisation franchement inégalitaire des hommes et des peuples, et mène à la distinction d'élus et d'exclus, de supérieurs et d'inférieurs. La famille sikh du Pendjab apparaît comme une forme imparfaite de la famille souche. Les règles d'héritage sont en théorie égalitaires comme dans l'ensemble de l'Inde du Nord, mais l'examen concret du cycle de développement du groupe domestique révèle qu'en pratique les ménages sikhs ne lient jamais deux frères mariés et présentent toujours la forme non symétrisée d'une association père-fils 1• La spécialisation militaire de cette population subhimalayenne permet à tous les fils non successeurs de renoncer à leur part d'héritage au profit d'un seul frère. Le guerrier sikh n'est donc qu'un cas particulier de mercenaire produit par la famille souche. Un idéal de différenciation des frères est au cœur de la tradition juive, telle qu'elle apparaît dans la Bible, à la fois reflet et modèle d'un type de vie familiale 2• Les prescriptions du Deutéronome accordent une double part à l'aîné, les autres fils n'étant pas exclus de l'héritage 3. Les généa-

l. Voir M. J. Leaf, Information and Behavior in a Sikh Village, Berkeley, University of Califomia Press, 1972, p. 71-73.

2. Sur les difficultés d'analyse de la vie familiale juive, et pour une description plus

détaillée de certaines de ses multiples variantes régionales, voir le chapitre 10, consacré à

l'assimilation des populations juives.

3. « Si un homme a deux femmes, l' une qu 'il aime et l'autre qu'il n' aime pas, et que la

des fils, s'il arrive que l'aîné soit de la femme qu ' il

n' aime pas, cet homme ne pourra pas, le jour où il attribuera ses biens à ses fils, traiter en

aîné le fils de la femme qu'il aime, au détriment du fils de la femme qu'il n' aime pas, l'aîné véritable. Mais il reconnaîtra /' aîné dans le fils de celle-ci, en lui donnant double part de tout ce qu ' il possède : car ce fils, prémices de sa vigueur, détient le droit d'aînesse » (Deutéronome 21, 15- 17).

femme

aimée et l' autre lui donnent

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

logies bibliques mettent en évidence le fonctionnement d'une variété particulière de la famille souche, dont 1' ambiguïté est parfaitement sym­ bolisée par le mythe de Jacob et Ésaü. L'association du père Isaac et du fils aîné Ésaü (principe de primogéniture masculine) est brisée par la mère Rebecca au profit du fils cadet Jacob. Le système met en évidence l' inégalité des frères, des hommes et des peuples mais manifeste aussi une préférence invincible pour le faible, enfant ou peuple 1• La Grèce ancienne, pour ce qui concerne les rapports entre frères, tombe plus près d'Israël que de Rome. Les quelques données dont on dispose, très imparfaites, et sans prouver un inégalitarisme strict, évo­ quent une pratique générale de non-égalité, découlant du désir d'avoir pour chaque famille un héritier successeur et non plusieurs. Fustel de Coulanges cherche à Sparte, Thèbes et Corinthe, dans 1 'obsession de la cité stable composée d'un nombre invariant de familles, la preuve de l'existence de règles d' indivision de la propriété et d'une sorte de « droit d'aînesse ». Il veut trouver à Athènes, où l'héritage est divisible, la trace d'un privilège de l'aîné 2• Mais c'est probablement dans le modèle grec d'expansion et de colonisation que se trouve la preuve la plus convain­ cante de l' existence d' une distinction entre frères dans la tradition hellé­ nique : chaque cité expédie outre-mer ses cadets, selon un processus migratoire qui rappelle étonnamment la colonisation allemande du Moyen Age. L'abondant mercenariat grec rappelle quant à lui le merce­ nariat suisse, hessois ou écossais. Le système familial traditionnel des paysans anglais est de type nucléaire mais n'inclut aucun principe de symétrie 3. Le bien familial est distribué librement par les parents aux garçons et aux filles sans qu 'aucun impératif d' égalité les contraigne. L'usage du testament institutionnalise cette divisibilité sans contrainte d'égalité. Le système définit les enfants comme différents les uns des autres, mais non inégaux comme dans les structures familiales allemandes, japonaises ou basques. Les structures familiales de 1 'Inde du Sud dravidienne incluent un fort principe d'asymétrie, immédiatement perceptible au niveau du système

1. Ce qu'a parfaitement vu S. W. Baron, dans son Histoire d' Israël, Paris, PUF, 1 956 et

1 986 : << Tandis que la législation de la Bible, d' accord avec des archétypes orientaux très répandus, reconnaissait la supériorité naturelle du fils aîné, la légende et l' histoire bibliques attachèrent une importance plus haute aux cadets que Dieu appelait à son service . Abel, Isaac, Jacob, Moïse, David, Salomon furent desfils puînés dont la qualifi­ cation constitua un défi aux règles de la succession naturelle » (p. 29).

La Cité antique, Paris, Ed. d'Aujourd'hui, 1 980, p. 90-9 1. Fustel de Coulanges

insiste sur le contraste entre inégalitarisme grec et égalitarisme romain.

3. Pour une description et une géographie complètes du type nucléaire absolu, voir

E. Todd, L'Invention de l' Europe, op . cit., chap. 1.

2.

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UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME

de mariage. Une règle d' alliance préférentielle fait qu'un homme doit épouser la fille du frère de sa mère, c' est-à-dire, selon la terminologie anthropologique conventionnelle, sa cousine croisée matrilatérale. Les cousines parallèles, filles du frère du père ou fille de la sœur de la mère, sont au contraire interdites. L' autre cousine croisée, fille de la sœur du père, est autorisée, ou, beaucoup moins fréquemment, préférée à la cousine croisée matrilatérale. Dans certaines castes du pays tamoul s'ajoute la règle préférentielle du mariage oblique, selon laquelle un homme peut ou doit, si les écarts d'âge le permettent, épouser la fille de sa sœur aînée. La règle de l'alliance matrilatérale ou soro-latérale orga­ nise une perception asymétrisée de 1 'espace social, selon laquelle cer­ taines cousines doivent être épousées et d'autres rejetées. Au niveau des mentalités pures, 1 'inégalité des cousines de la famille dravidienne semble une conception plus faible que l ' inégalité des frères typique de la famille souche allemande, basque ou japonaise. Mais la règle d'alliance asymétrique, endogame, produit une séparation pratique des groupes familiaux qui démultiplie mécaniquement le potentiel différen­ tialiste du système mental. Les familles alliées en chaînes asymétriques constituent les castes endogames. Un rapport plus immédiat et concret peut être établi entre la famille souche de l' Europe ou du Japon et la famille asymétrique endogame de l' Inde du Sud. Le cycle de développement du groupe familial dravidien est nucléaire, chaque mariage impliquant 1' établissement d'un foyer indépendant, immédiatement ou après un temps de résidence avec le couple parent. La règle d'héritage effective semble du type « divisibilité sans égalitarisme », pour autant que les monographies de terrain, très insuffisantes sur ce point, permettent d'en juger 1• Mais toute la symbo­ lique familiale insiste sur les différences de rôles entre aînés et cadets,

opposition souvent associée, dans l 'esprit même des individus,

à l'exis-

1. Pour une présentation un peu détaillée des règles d'héritage, voir K. Ishwaran, Shivapur : a South lndian Village, Londres, Routledge and Kegan Paul, 1968, p. 64-65, et K. G. Gurumurthy, Kallapura : a South lndian Village , Dharwar, Karnataka University, 1976, p. 69-69. Dans ces deux villages du Karnataka, la règle égalitaire est fortement nuan­ cée, pour ne pas dire dénaturée, par des dispositions particulières concernant les aînés et les cadets. Certaines coutumes d' héritage sont peut-être plus égalitaires, notamment au Tamil Nadu ; voir L. Dumont, Une sous-caste de l' Inde du Sud, Paris, Mouton, 1957. L'existence en Inde du Nord d'un système familial symétrisé, à règles égalitaires franches, explique peut-être certaines hésitations et contradictions concernant les règles d'héritage en Inde du Sud. Par souci d'unification, les anthropologues indiens tendent souvent à présenter la famille du Sud comme étendue, communautaire à la manière de celle du Nord, erreur dans laquelle ne tombe pas L. Dumont (ibid., p. 5 1-6 1). Le recensement indien de 1961 confirme le caractère nucléaire de la famille en Inde du Sud ; voir sur ce point E. Todd, « L'analyse des structures familiales : approches anthropologiques et démographiques », in Au-delà du quan­ titatif, Chaire Quételet 85, Ciaco, Louvain-la-Neuve, 1 988, p. 467-482.

29

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

tence de castes supérieures et inférieures 1• Surtout, la règle du mariage asymétrique pèse explicitement, et prioritairement, sur l' aîné de la phra­ trie. Comme 1'explique très bien Louis Dumont, à chaque génération, un frère, si possible l'aîné, doit épouser sa cousine croisée matrilatérale. Les cadets sont quant à eux libres de se marier comme ils veulent, éven­ tuellement avec une autre cousine croisée 2• L' inégalité de traitement des frère s, caractéristique de la famille souche, se retrouve donc dans la

avec la

famille asymétrique endogame dravidienne 3. L' alliance oblique,

fille de la sœur, fait aussi intervenir la notion d' aînesse puisqu 'il s'agit obligatoirement d'un mariage avec la fille de la sœur aînée. Le système dravidien tout entier s'organise, psychologiquement, autour de la soli­

darité du frère et de la sœur : le mariage entre cousins croisés, enfants d'un frère et d'une sœur, prolonge leur invincible affection, tout comme le mariage entre un homme et la fille de sa sœur aînée. Or la relation

frère -sœur

associe deux êtres humains de sexe opposé et évoque par

nature l 'idée d'asymétrie. Sa prédominance efface le rapport entre frères, et supprime la possibilité d'une symétrisation masculine des rap­ ports familiaux.

l. Sur les aînés et les cadets en système tamoul, voir L. Dumont, Une sous-caste de l'Inde du Sud, op . cit. , p. 206 et 265-27 1.

2. Ibid., p. 1 89, confirmé pour une autre région tamoule par B. E. F. Beek, Peasant

Society in Konku, Vancouver, University of British Columbia Press, 1 972, p. 238.

3. Un certain nombre de microsystèmes culturels de la périphérie de l'Inde, au nord

comme au sud, combinent un cycle de développement de type souche à une règle de mariage asymétri que. C'est le cas des << Maures tamouls » de Ceylan, qui combinent une succession par la fille aînée (cycle souche matrilinéaire) à une règle d'alliance avec la cou­ sine croisée matril atérale ; voir N. Yalman, Under the Bo Tree, University of Califomia Press, 1967, p. 286, 288-289. Les Garo du Nord-Est combinent les deux mêmes règles, à ceci près que l'héritière n'est pas obligatoirement l'aînée ; C. Nakane, Garo and Khasi :

a Comparative Study in Matrilineal Systems, Pari s, Mouton, Cahiers de l'Homme, 1 967, p. 46-5 1, 69. Les Gurungs du Népal combinent un cycle souche imparfait et un mariage préférentiel entre cousins croisés, matrilatéral selon B. Pignède, matrilatéral et patrilatéral selon A. Macfarlane. Voir B. Pignède, Les Gurungs. Une population himalayenne du Népal, Paris, Mouton, 1 966, p. 228, et A. Macfarlane, Resources and Population. A Study of the Gurungs ofNepal, Cambridge University Press, 1976, p. 17 et 19. La famille souche, identifiée au XIXe siècle par Frédéric Le Play, est très vite devenue pour la sociologie historique de la famille en Europe une sorte d' obsession ; le mariage matrilaté­ ral est quant à lui au centre de la réflexion des anthropologues qui travaillent sur les popu­

lations du Tiers-Monde, et en particulier essentiel à l' idée d'échange généralisé développée par Claude Lévi-Strauss. Il est frappant de voir ainsi les sociologues et les anthropologues travaillant sur des domaines géographiques séparés se fixer, indépendam­ ment mais parallèlement, sur deux applications distinctes du principe d'asymétrie. Le caractère intrinsèquement saisissant des mécaniques sociales asymétrisées explique sans doute cette double fascination. J 'essaierai de démontrer dans un ouvrage ultérieur sur l'origine des systèmes familiaux l'existence d'une détermination commune aux diverses structures asymétriques.

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UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME

La notion de certitude métaphysique a priori

La notion de certitude métaphysique a priori Rome, Espagne, Portugal, France, Russie, Chine, Arabie :

Rome, Espagne, Portugal, France, Russie, Chine, Arabie : sept foyers d'universalisme, sept systèmes familiaux symétrisés par des règles de succession égalitaire. Chaque fois, l ' équivalence des frères entraîne celle des hommes. Grèce, Israël, Allemagne, Japon, Pays basque, Pendjab sikh, Angle­ terre , Inde drav idienne : huit foyers de différentialisme, huit systèmes familiaux non symétrisés qui traitent les frères comme différents. L' ana­ lyse détaillée révèle que l'intensité du différentialisme idéologique est fo nction du degré d'i négalité entre frère s. Aux systèmes souches fran­ chement inégalitaires de type allemand, japonais ou basque correspon­ dent des différentialismes polarisés organisant l'univers autour d'un peuple particulier. Le différentialisme juif traditionnel relève du même modèle, à ceci près que le peuple central se perçoit comme dominé plutôt que dominant, reflet fidèle d'un système souche privilégiant le cadet plutôt que l'aîné au contraire des types majeurs allemand, japo­ nais ou basque. Aux systèmes familiaux dravidien ou anglais, faible­ ment inégalitaires, correspondent des différentialismes non polarisés, ne donnant pas à un peuple particulier une position centrale. La qualité insuffisante des données sur les structures familiales sikhs ou grecques anciennes ne permet pas dans leur cas d'atteindre un tel degré de préci­ sion pour ce qui concerne la correspondance entre famille et idéologie. L'identification d'une analogie de structure entre famille et idéologie permet de comprendre la continuité temporelle des attitudes universa­ listes et différentialistes. Les systèmes familiaux sont, dans le contexte de la société préindustrielle, stables sur très longue période. Ils ont leur logique propre et reproduisent de génération en génération les mêmes principes de symétrie ou d'asymétrie. Ils déterminent à tout instant les attitudes d'universalisme ou de différentialisme implicite, mais ils sont aussi capables de nourrir, dans certaines phases de progrès ou de crise, des poussées d'universalisme ou de différentialisme explicite. La détermination familiale de l' universalisme et du différentialisme place la conception de l'Homme, universel ou multiple, hors de la réa­ lité concrète du contact entre peuples et ethnies. La croyance en l'unité ou la diversité du genre humain ne résulte pas de l'observation empi­ rique d'individus venant de telle ou telle région du monde, dont le com­ portement vérifierait ou ne vérifierait pas l'hypothèse d'une essence humaine universelle. L'éducation loge dans l'inconscient des enfants le

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LB DESTIN

DBS IMMIGRÉS

postulat, par exemple, d'une équivalence des frères, transposée au niveau idéologique en équivalence des hommes en général. Armé de cette grille de déchiffrement, l 'individu adulte cherchera dans le com­ portement concret des étrangers non pas la réalité objective, mais la confirmation de ce que les hommes sont partout les mêmes. L'universa­ lisme, produit et reproduit par les valeurs familiales, échappe en un sens à toute réalité sociale objective. On peut en dire autant du différentia­ lisme, déterminé par 1'éducation dans la sphère privée de la famille et non par le contact interethnique, par la mise en présence de spécimens « différents » d'humanité. C'est pourquoi l'universalisme et son contraire, le différentialisme, ont pour les individus adultes qui les vivent le statut logique de certitudes métaphysiques a priori. La façon dont les Romains ont abordé les différences objectives, culturelles ou physiques, est une très bonne illustration de 1 'attitude mentale universaliste. Dans sa marche à la domination universelle, Rome a rencontré des individus et des peuples d'une prodigieuse diver­ sité. Les populations du Bassin méditerranéen, bien distinctes culturel­ lement, sont proches par le physique ou le niveau de développement du peuple conquérant. Romains, Grecs, Carthaginois, Juifs et bien d'autres peuvent être définis comme de « petits bruns connaissant 1 'écriture ». Aussi la reconnaissance par Rome d'une essence universelle permettant de transformer tous ces types d'hommes en citoyens n' apparaît-elle pas comme une illustration particulièrement spectaculaire de la capacité romaine à ignorer la différence. En revanche, au-delà de la vallée du Rhône, Gaulois et Germains combinent, d'un point de vue romain, une apparence physique monstrueuse à un sous-développement intellectuel impressionnant. Leur taille est immense, leur peau blanchâtre, leurs cheveux sont clairs et leurs yeux souvent étrangement bleus. A l'exo­ tisme somatique s'ajoute l 'absence d'écriture, indicateur type à cette époque comme à d'autres de non-civilisation. Ajoutons des rituels bar­ bares comme les sacrifices humains, 1 'habitude pour les chefs gaulois de décorer leurs demeures avec des rangées de crânes, et nous pouvons avoir une idée du sentiment physico-culturel d'étrangeté éprouvé par des conquérants latins habitués à la vie urbaine, à 1 'eau courante des thermes et aux procédures électorales. Et pourtant, en quelques généra­ tions, les Gaulois sont acculturés. Leur langue est éliminée. Latinisés, ils donneront à Rome des sénateurs et des hommes de lettres. Rien dans leur apparence ou leurs mœurs ne rappelait Rome, n ' indiquait claire­ ment la possibilité de les transformer en citoyens ordinaires. Une autre attilude aurait été possible, qui les aurait rejetés dans leur différence. Cette autre attitude avait en fait été illustrée par une autre grande cité de l'Antiquité, grecque celle-là, Marseille, colonie phocéenne qui s'était

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par une autre grande cité de l'Antiquité, grecque celle-là, Marseille, colonie phocéenne qui s'était 32

UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME

toujours refusée à considérer les Gaulois de son arrière-pays comme hellénisables 1• Le comportement assimilateur romain ne peut être expli­ qué par une simple analyse de l'écart entre conquérants et conquis. Les Romains « savent » d'avance, si l'on peut dire, que les Gaulois sont des hommes comme les autres, en dépit de 1' anxiété induite par le premier contact. Ils tirent cette certitude de 1'éducation égalitaire inculquée par un système familial en lui-même indépendant du contact interethnique. Les valeurs « internes » du fo nd anthropo logique romain disent au niveau conscient que les frères sont égaux et au niveau inconscient que les hommes sont égaux. Mais comment alors expliquer les différences objectives entre Barbares et Romains ? César, dans La Guerre des Gaules, laisse clairement apparaître la façon dont un Romain résout intellectuellement le problème de la diffé ­ rence culturelle : tout écart est interprété en termes de retard de civilisa­ tion. Plus un peuple se trouve loin de la Provincia romaine, plus le conquérant s'attend à y trouver un mode de vie exotique. Les Germains sont donc en général plus sauvages que les Gaulois, déjà dégrossis par les influences méditerranéennes. Les Nerviens sont les plus barbares des Belges parce que les plus éloignés. Les Bretons du Kent sont plus civili­ sés que les autres parce que plus proches de la Gaule 2• César n'est au fond guère intéressé par 1' analyse ethnographique et les quelques remarques sur les mœurs que l'on peut trouver dans La Guerre des Gaules sont en général empruntées à des ethnographes grecs comme Poseidonios 3• Dans la repré sentation romaine du monde, la différence objective n'est pas la manifestation d'une essence immuable, mais peut toujours être résorbée par la marche du progrès. On peut donc trouver dans le texte qui raconte la naissance de la Gaule romaine une théorie de 1' assimilation et du progrès absolument conforme à celle de la Troisième République française. L'attitude romaine révèle aussi que 1 'attitude universaliste est « à double face »: d 'autres différences culturelles sont interprétées en termes de retard culturel du peuple romain lui-même. La civilisation grecque est reconnue comme supérieure dans l'ordre intellectuel, atti­ tude d'esprit qui mène à l'hellénisation systématique des élites romaines dès 1'époque des guerres contre Carthage. Cette composante de la men­ talité universaliste mérite d'être soulignée parce qu'il est aujourd'hui à la mode de considérer l'universalisme comme intolérant par nature à la

1. Sur la fermeture de Marseille à la Gaule, voir A. Momigliano, Sagesses barbares,

Paris, Gallimard, 1991, p. 65-72.

2. Vo ir La Guerre des Gaules, Paris, Garnier-Flammari on, 19 64, p. 47 , 100, 1 3 4.

3. Sur César et l'ethnographie grecque de la Gaule, voir A. Momigliano, Sagesses bar­

bares, op . cit. , p. 83-84.

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

différence culturelle. Le cas de Rome montre au contraire que l'univer­ salisme fonctionne dans les deux sens : les Gaulois acceptent la civilisa­ tion des Romains qui ont eux-mêmes accepté une bonne partie de celle des Grecs. Mais que peuvent dire les Romains de la différence physique ? Au fond, rien. Ils sont surpris, puis s' habituent. C'e st en particulier leur attitude vis-à-vis de la différence physique généralement considérée comme maximale, celle qui sépare les populations noires et blanches. Lloyd A. Thompson montre bien, dans Romans and Blacks, comment l' arrivée de Noirs dans le monde romain produit dans un premier temps des réactions d'hostilité à l'étrangeté, puis comment l'habitude éteint la perception de la couleur. L'échange sexuel mène alors naturellement à

de la population originaire d'Afrique noire.

Thompson oppose très justement cette séquence, menant de l' hostilité à la banalisation, à ce qu 'on pourrait appeler la séquence anglo-saxonne, inverse, selon laquelle le niveau d'hostilité aux populations noires aug­ mente avec la durée du contact 1• L'attitude romaine de l'Antiquité est le prototype de l'attitude latine à toutes les époques ultérieures. La capa­ cité à assimiler des individus d'origine africaine, ou des Gaulois, ne découle pas simplement du fait que les Gaulois et les Noirs sont effecti­ vement des homme s, mais du fait que les Romains fo nctionnent menta­ lement avec la certitude a priori de l' unité du genre humain, certitude ancrée dans le principe de symétrie et d'égalité qui régit la famille romaine. Cette certitude, de nature métaphysique, leur donne le temps de s' habituer à toutes les différences concrète s. Pour les annihiler, qu 'elles soient culturelles ou physiques.

1 'absorption continuelle

Perpétuation ou disparition des valeurs de symétrie et d'asymétrie ?

Trouver l'origine de l' universalisme et du différentialisme dans l'édu­ cation familiale permet de comprendre 1 'histoire des contacts inter­ ethniques dans le monde préindustriel. Armés de cette hypothèse simple, nous pouvons expliquer pourquoi les Romains et les Chinois ont été universalistes, les Grecs et les Juifs, différentialistes. La conquête

1. Romans and Blacks, Londres et Oklahoma, Routledge et Oklahoma University Press, 1 989, notamment p. 1 59- 162. On trouve aussi dans ce livre une très intéressante analyse des attitudes romaines vis-à-vis des peuples très pâles du nord de 1 'Europe.

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UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME

assimilatrice d' une partie du monde par l' islam arabe prend également un sens, tout comme le refus de 1 'universalisme catholique par le pro­ testantisme allemand. La Révolution française, le métissage ibéro­ indien en Amérique latine, le rejet anglais du mélange racial en Amérique cessent d'apparaître comme des aléas historiques, des idio­ syncrasies culturelles dépourvues de sens. Le pouvoir d' explication de la variable familiale s' étend aussi sans difficulté aux phénomènes de l' époque industrielle : alors les structures familiales se décomposent mais transmettent, avec une violence particulière, leurs valeurs fon­ damentales de symétrie ou d'asymétrie, d'égalité ou d'inégalité, à la nouvelle société qui se forme. Nous pouvons ainsi expliquer la frénésie universaliste russe de l'époque communiste, l 'hystérie différentialiste allemande ou japonaise de la première moitié du xx e siècle. Nous ne pouvons cependant prolonger sans réfléchir ce schéma jusqu'à la période actuelle de 1 'immigration intercontinentale pour affirmer que les peuples de tradition universaliste le resteront au XXI e siècle, et que, réciproquement, les peuples différentialistes dans un passé proche ou lointain le sont pour 1' éternité. Des incertitudes concernant 1' état et le rôle de la structure familiale obligent à considérer plusieurs hypo­ thèses. Rien ne permet d' affirmer sans vérification empirique que la famille postindustrielle continue de produire et de reproduire les valeurs tradi­ tionnelles de symétrie ou d' asymétrie, d'égalité ou d'inégalité. L'éloi­ gnement historique croissant du monde rural pose de ce point de vue un problème particulier : en l' absence de fermes paysannes à transmettre, la succession inégalitaire stricte tend à disparaître. Les règles d'égalité, qui se généralisent sur le plan formel, apparai ssent d' application très incer­ taine dans le monde postindustriel puisque ce qui est transmis aux enfants consiste désormais beaucoup plus en investissements éducatifs difficiles à chiffrer qu'en biens matériels se prêtant à une arithmétique simple. Les coutumes d'héritage cessent donc d'être un indicateur valable des attitudes familiales typiques concernant les principes de symétrie ou d'asymétrie dans le traitement des enfants. Il faudrait, au stade actuel, décrire en détail l'éducation des fils et des filles, dans chaque pays, pour savoir si les familles égalisent ou différencient, subti­ lement : par la distribution de 1' affection paternelle ou maternelle, par le choix de formations et de métiers semblables ou distincts selon les enfants. Une telle étude comparative, techniquement très difficile à réaliser, n'est pas disponible. De plus, et peut-être surtout, la faiblesse des indicateurs de fécondité dans le monde occidental, avec un nombre d' enfants par femme le plus souvent inférieur à 2, 1, fait que les phratries comprenant effectivement plusieurs frères deviennent exceptionnelles

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

en pratique. La vie familiale réelle des individus rend inutile 1'application des principes d'égalité ou d'inégalité. Deux possibilités sont ouvertes, concernant la perpétuation des valeurs traditionnelles de symétrie ou d'asymétrie.

Du système fa milial au système anthropologique

Hypothèse 1 : les règles d' égalité ou d' inégalité ne peuvent être conçues indépendamment de la régulation des relations réelles entre

frères et de leur application concrète à la vie économique des familles, c'est-à-dire à la transmission des biens par héritage. La disparition de la vie rurale sédentaire et des phratries nombreuses liées à 1' absence de contrôle des naissances implique, au-delà d'une phase de transition et d' affaiblis sement progressif, 1 'extinction des valeurs fo ndamentales d' égalité ou d' inégalité. On doit alors imaginer, à terme, l' effacement des relations humaines correspondantes en général . La fin des différen­ tialismes anglo-saxon ou allemand, des universalismes hispanique ou français, serait en quelque sorte programmée par les mutations de la vie familiale.

ou

d' inégalité est indépendante des problèmes concrets d'héritage, qui ne sont eux-mêmes qu' un point d' application particulier de valeurs indé­

pendantes de la vie économique. La disparition des phratries nom­ breuses et des règles d'héritage simples, inégalitaires ou égalitaires, n' implique pas la disparition des attitudes fondamentales. Les familles continuent de transmettre aux enfants les idées d'égalité ou d'inégalité, non pas simplement des frères concrets, mais des frères, des enfants et des hommes en général. Rien n'oblige d'ailleurs à considérer que cette transmission aux enfants est uniquement le fa it des parents. Tous les adultes, sur un territoire donné - parents, oncles et grands-parents, voi­ sins, instituteurs - participent, à des degrés évidemment très divers, à l' inculcation des valeurs fondamentales. Le système an thropolog ique, ensemble des relations humaines sur un territoire donné, joue un rôle global dans la tran smission des valeurs. Le système familial n' est que l'une de ses composantes, son noyau central . Si nous postulons l' exis­

tence d' une transmission globale des notions d' égalité ou d' inégalité des rôles humains, des adultes aux enfants par le milieu local, nous

pouvons imaginer la perpétuation des attitudes collectives résultantes dans le domaine des relations interethniques. Les différentialismes

Hypothèse 2 : l' inculcation par la famille des valeurs d' égalité

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UNIVERSALISME ET DIFFÉRENTIALISME

anglais ou allemand peuvent survivre à la société postindustrielle, tout comme les universalismes français et espagnol. Dans 1 'état actuel des recherches, il est impossible d' observer directe­ ment les mécanismes de transmission des valeurs et d' affirmer, par exemple, que la notion d' égalité des frères ou des hommes continue d'être reproduite et inculquée aux enfants par le milieu local du Bassin parisien, et que les valeurs contraires de différences ou d' inégalité conti­ nuent d'être imprimées dans l'esprit des enfants d'Angleterre ou d'Alle­ magne 1• Il me semble cependant que cette hypothèse n° 2, qui suggère la perpétuation des valeurs d'égalité ou d' inégalité dans les milieux locaux des sociétés postindustrielles, et donc la persistance de contrastes

importants entre la France, 1' Angleterre et 1' Allemagne, permet seule d'expliquer certaines divergences récentes de ces trois nations dans le domaine des relations interethniques. Elle permet également de com­ prendre pourquoi la société américaine n' arrive pas, malgré tous ses efforts conscients, à se débarrasser d'une conception raciale de la vie sociale. L'immigration de populations venues du Tiers-Monde oblige les sociétés développées à exprimer un choix universaliste ou différentia­ liste. Or, l' analyse détaillée du processus d'intégration des populations immigrées, menant parfois à 1 'assimilation, parfois à la ségrégation,

conduit à la conclusion d'une permanence des valeurs fondamentales d'égalité ou d'inégalité des hommes, qui à la conclusion d'une permanence des valeurs fondamentales d'égalité ou d'inégalité des hommes, qui réémergent actuellement, venues d'un passé très lointain. Au fond, chacune des sociétés post­ industrielles est peut-être en train de démontrer, par son comportement face à l'homme venu du Tiers-Monde, son incapacité à dépasser, à l'âge de 1' ordinateur, une matrice initiale héritée des temps fondateurs. L'hypothèse d'une auto-reproduction des systèmes anthropologiques, et non simplement de la famille, permet donc une analyse fonctionnelle efficace des divergences récentes de comportements entre grandes nations occidentales. L' incapacité où nous sommes actuellement d'ob­ server les mécanismes exacts de transmission des valeurs qui consti­ tuent ces systèmes - égalité ou inégalité, symétrie ou asymétrie - ne doit pas faire reculer 1 'analyse. Une telle situation est en vérité typique de la physique classique, qui établit des relations fonctionnelles mathémati­ sées entre des forces dont la nature exacte lui échappe. La théorie de la gravitation universelle permettait de décrire avec précision le mouve­ ment des corps célestes, mais s'interdisait toute spéculation sur la nature

1. Au contraire de l'Angleterre et de l' Allemagne, relativement homogènes en termes de système anthropologique, la France est très diverse et, si l'on parle de milieu local, on doit, dans le cas de l' Hexagone, préciser la région. Le Bassin parisien constitue le cœur

égalitaire du système national. Sur la complexité du système français, voir plus bas, local, on doit, dans le cas de l' Hexagone, préciser la région. Le Bassin parisien constitue

chap. 9.

37

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

de 1 'attraction à distance. Les sciences sociales ne peuvent évidemment rêver de la précision mathématique de véritables lois, mais il serait absurde d'exiger d'elles une compréhension de la nature absolue des choses à laquelle les sciences exactes avaient dû renoncer pour se développer.

2

Différentialisme et démocratie en Amérique

1 630- 1 840

Les immigrants qui débarquent en divers points du rivage américain au xvn e siècle viennent de plusieurs régions d'Angleterre et appartiennent à des groupes religieux distincts 1• Les puritains du Massachusetts, tenants d'un calvinisme strict, arrivent entre 1629 et 1640 de l'East Anglia, située au nord-est de Londres. Ceux de VIrginie, fidèles de 1 'Église anglicane, s' installent entre 1642 et 1675 et représentent le sud et l'ouest du pays d'origine. Les fondateurs de la Pennsylvanie sont quant à eux des qua­ kers, partis du nord des Midlands entre 1675 et 17 25. Tous cependant sont des prote stants et pratiquent un même système familial, individualiste et non égalitaire 2• Dans les trois cas, le cycle de développement du groupe domestique est nucléaire. Le mariage d'un enfant implique la constitution d'un ménage autonome, distinct de celui des parents. Dans le groupe appelé à dominer l'ensemble américain sur le plan symbolique, celui des puritains de Nouvelle-Angleterre, le modèle nucléaire est radical puisque dès leur puberté les garçons sont envoyés dans d'autres familles comme domestiques 3. Cette pratique du sending out est d' ailleurs typique de la région anglaise d'origine. En Virginie, où les grands propriétaires rêvent de reconstruire une aristocratie, 1 'idéal est moins nettement nuc léaire mais la pratique l'est tout autant 4. La version pennsylvanienne et quaker de la famille est également nucléaire, intermédiaire aux deux cas précé­ dents pour ce qui concerne l'intensité de la norme 5.

l. Sur les origines régionales anglaises des premiers colons de l'Amérique, voir J'étude systématique de D. H. Fischer, Albion's Seed. Four British Folkways in America, Oxford University Press, 1 989.

2. Les quakers, cependant, qui croient parfois en la réincarnation des âmes, doivent être

considérés comme allant un peu au-delà des limites théoriques du christianisme.

3. D. H. Fischer, Albion's Seed. Four British Folkways in America, op . cit., p. 101.

4. Ibid., p. 274-276.

5. /bid., p. 481-483.

39

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

Aucune des variantes de ce système familial nucléaire ne définit les frères comme égaux . L' héritage est en pratique divisé, mais on peut observer partout un avantage à l'aîné des fils. En Virginie, la légitimation de ces pratiques inégalitaires s'appuie sur l' idéal aristocratique . Au Mas­ sachusetts et en Pennsylvanie, c'est la règle biblique de la double part de 1' aîné qui sert de support théorique au principe de non-égalité des frères 1• Le cas du Massachusetts est particulièrement significatif, puisque des puritains comme John Winthrop théorisent sur la question de l'héritage. La primogéniture pratiquée par 1 'aristocratie anglaise est rejetée sans qu 'aucun principe de symétrie de type romain aboutisse à une égalité stricte. Les protestants de Nouvelle-Angleterre interprètent les prescrip­ tions du Deutéronome, qui combinent divisibilité de l'héritage et double part de l'aîné, comme une voie moyenne (« a middle way ») entre inéga­ litarisme aristocratique et égalitarisme abstrait. En vérité, toutes ces dis­ cussions ne font que légitimer le transfert outre-Atlantique des pratiques d' héritage traditionnelles de l'East Anglia. L'usage du testament, très fré­ quent puisque la plupart des propriétaires en laissent un, révèle une autre continuité anglo-américaine. Dans ces documents, le principe de divisi­ bilité est appliqué, entre garçons et filles, l'aîné étant souvent favorisé mais le cadet héritant fréquemment de la maison fam iliale 2• Les nuances existant entre régions de la côte américaine ne font donc que reproduire des nuances entre régions anglaises. Dans tous les cas, on peut définir les enfants comme libres mais non égaux. Ce qui dis­ tingue dès 1 'origine la famille améri caine de la famille anglaise, c' est que sa structure est formalisée sur le plan idéologique. Au xvne siècle, le carac­ tère expérimental de la société américaine oblige les divers groupes et sectes à produire une théorie de la famille idéale. En Angleterre, le sys­ tème familial dominant est le même, individualiste et non égalitaire, mais il se contente d'exister indépendamment de toute formalisation théorique 3•

Le différentialisme biblique

La loi de correspondance entre structure familiale et idéologie se manifeste dans le cas des fondateurs de l'A mérique par 1' existence d'un

1. Ibid., p. 1 72, 380-38 1, 568.

2. Ibid., p. 173.

3. Dans la mesure où des formalisations théoriques existent en Angleterre à cette

époque , elles concernent le système familial de l' aristocratie, absolument minoritaire. C'est la raison pour laquelle l'Angleterre du xvie ou du xvn< siècle est souvent catégori­ sée, à tort, comme pays de primogéniture masculine.

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DIFFÉRENTIALISME ET DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE

système religieux consciemment différentialiste. La métaphysique pro­ te stante projette au niveau idéologique la non-égalité des frères typique du système familial, qu'elle transfigure en principe de non-égalité des hommes. Écoutons Calvin :

« Nous appelons Prédestination le conseil éternel de Dieu, par lequel il a déterminé ce qu 'il vou/oit faire d' un chascun homme. Car il ne les crée pas tous en pareille condition, mais ordonne les uns à vie éternelle, les autres à éternelle damnation 1. »

La plupart des groupes religieux qui fondent l'Amérique relèvent de la tradition calviniste, même si la plupart finissent par abandonner sur le sol du Nouveau Monde la théorie de la prédestination. Ils rétablissent après quelques hésitations la notion de libre arbitre, accordant à chaque individu la possibilité de décider par lui-même de son salut ou de sa damnation 2• Les puritains de la Nouvelle-Angleterre restent cependant un peu plus longtemps que ceux de la vieille Angleterre prédestination­ nistes stricts. Leur croyance en la toute-puissance de Dieu semble même temporairement renforcée par la traversée de l' Atlantique puisqu 'ils s'accrochent à ce dogme autoritaire au moment même où les groupes puritains restés en Angleterre, triomphants sous Cromwell, acceptent l'idée de libre arbitre. Typique est de ce point de vue le leader et théolo­ gien John Cotton (1585- 1653) qui, en Angleterre, soutient que l'homme peut se préparer lui-même à recevoir la grâce de Dieu, mais qui, une fois passé en Amérique, réaffirme la conception calviniste stricte selon laquelle l'homme ne peut par lui-même provoquer sa régénéra­ tion 3. On peut cependant considérer que, vers la fin du xvn e siècle, le libre arbitre est une conception partagée par 1'écrasante majorité des Églises et sectes américaines. Les quakers et les anglicans, arrivés un peu plus tard que les puritains du Massachusetts, sont déjà débarrassés de la théorie de la prédestination lorsqu'ils atteignent le Nouveau Monde. Dans un contexte protestant, la notion de libre arbitre mène au principe de la tolérance religieuse et au pluralisme institutionnel. Dans tous ces développements, 1 'Amérique évolue, avec un petit temps de retard, comme la branche révolutionnaire du protestantisme anglais, et notamment comme les Independents de Cromwell qui admettent

1.

Calvin, Institution de la religion chrestienne, Paris, Les Belles Lettres, 1 961, t. Ill,

62.

'

p.

2. Une évolution analogue peut être observée en Angleterre, où l'Eglise anglicane et les

sectes puritaines de l'époque révolutionnaire évoluent vers l'arminianisme, qui rétablit,

contre Luther et Calvin, le libre arbitre dans la métaphysique protestante. Sur ce point, voir E. Todd, L' Invention de l' Europe, op . cit., p. 1 1 4- 116 .

3. W. A. Speck et L. Billington, « Calvinism in Colonial North America 1630- 1715 »,

in M. Prestwich, International Calvinism 1541-1715, Oxford, Clarendon Press, 1 985,

p. 257-283 (voir p. 260-26 1).

41

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

qu'aucune institution humaine ne peut être considérée comme infaillible 1• Le développement progressif de cette théologie libérale révèle un processus d'ajustement de la représentation de Dieu à l'image du père imposée par la structure familiale. A 1 'origine adaptée à des populations porteuses d'une structure familiale autoritaire, germaniques ou fran­ çaises d'Occitanie, la doctrine protestante de la prédestination s'émousse pour convenir à des populations porteuses d'un modèle familial libéral. Les calvinistes du Midi de la France, issus d'un système familial autori­ taire, associant volontiers trois générations dans une même ferme - grands-parents, parents, enfants -, restent fidèles à la repré sentation d'un Dieu tout-puissant qui sauve ou damne, mais avec lequel on ne dis­ cute pas, parce que les pères occitans servent de modèles à cette image de Dieu. Les pères anglais ou américains ne contrôlent pas le destin concret de leurs enfants au-delà de 1' adolescence et ne peuvent par conséquent pas entretenir au niveau inconscient l' idéal d'un Dieu aussi absolu. Une conception libérale du salut s' accorde mieux avec la struc­ ture libérale de la famille américaine. L' indépendance religieuse des enfants est merveilleusement illustrée par certains débats théologiques sur le statut des descendants des visible saints, fondateurs du Nouveau Monde. Car le statut d'élu n'est en effet pas transmissible de père en fils. Chaque individu doit, à chaque générati on, faire l' expérience d'une conversion intérieure, indépendante de celle de son père. Le baptême des enfants de membres des Églises ne va donc pas de soi. Cette attitude pure et dure, qui ne dérive pas simplement du principe de non-égalité mais aussi du principe de liberté, pose évidemment un problème d'orga­ nisation sociale, puisque la perpétuation du groupe religieux est mise en péril par les présupposés métaphysiques. Aucune solution générale à ce problème n'est trouvée au xvn e siècle, Massachusetts et Connecticut n'arrivant pas à se mettre d'accord sur le statut religieux des enfants des membres d'une congrégation 2• Cette évolution vers le libéralisme ne ramène pas les protestants amé­

ricains à une conception égalitaire du salut, de type catholique. Les puri­ tains qui tentent de bâtir en Amérique une nouvelle Jérusalem quittent la

corruption du monde ordinaire représenté par 1' Angleterre.

Ils sont une

élite autoproclamée, aussi révolutionnaire qu ' insensible à la notion d'égalité. L'idée d'inégalité des chances reste très vivante : l'élection n' est pas le lot commun de l' humanité et tous les individus ne font

pas l'expérience de la nécessaire conversion intérieure.Les Églises sont

1. W. S. Hudson, American Protestantism, Chicago, The University of Chicago Press, 1961, p. 14. 2. W. A. Speck et L. Billington, « Calvinism in Colonial North America 1630- 1715 >>, art. cité, p. 263-264.

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DIFFÉRENTIALISME ET DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE

des associations volontaires qui n'ont pas vocation à englober par prin­ cipe toute une collectivité territoriale. Vers 1700, sur les 93 000 habi­ tants de la Nouvelle-Angleterre, un cinquième seulement sont membres d'une Église 1• A l' origine dirigé contre 1 'Angleterre anglicane ou catholicisante, le différentiali sme puritain se tourne vite contre les populations autoc h­ tones du Nouveau Monde. Les Anglais d'Amérique se refusent au mélange racial avec les populations indiennes. Il semble que l'on puisse qualifier ce différentialisme d' explicite, même s'il s' exprime dans le langage métaphorique de la Bible. Les puritains s' identifient à Israël sortant d'Égypte pour atteindre la terre promise. Or le Dieu de l'Ancien Te stament est à ce stade du récit biblique un diffé rentialiste convaincu :

« Il dit : "Voici que je vais conclure une alliance : devant tout ton peuple je ferai des merveilles telles qu ' il n'en a été accompli dans aucun pays ni aucune nation. Le peuple au milieu duquel tu te trouves verra l' œuvre de Yahvé, car c' est chose redoutable, ce que je vais faire avec toi. Observe donc ce que je te commande aujourd' hui. Je vais chasser devant toi les Amorites, les Cananéens, les Hittites, les Periz­ zites, les Hivvites et les Jébuséens. Garde-toi de faire alliance avec les habitants du pays où tu vas entrer, de peur qu' ils ne constituent un piège au milieu de toi. Vous démolirez leurs autels, vous mettrez leurs stèles en pièces et vous couperez leurs pieux sacrés. Tu ne te prosterne­ ras pas devant un autre dieu car Yahvé a pour nom Jaloux : c' est un Dieu jaloux. Ne fais pas alliance avec les habitants du pays, car, lorsqu' ils se prostituent à leurs dieux et leur offrent des sacrzfices, ils t' inviteraient et tu mangerais de leur sacrifice, tu prendrais de leurs filles pour tesfils, leursfilles se prostitueraient à leurs dieux etferaient se prostituer tes fils à leurs dieux." » [Exode, 34 (1 0- 16).]

Comment s'étonner du manque d'enthousiasme mis par les Anglais du Nouveau Monde à épouser les femmes des peuples iroquois, chero­ kee ou séminole ? L'importance du texte biblique ne doit pas être exagé­ rée : il rend explicite un différentialisme du monde anglo-saxon dont l 'origine réelle doit cependant être recherchée dans une structure fami­ liale qui se refuse à voir les frères comme égaux, qui produit et reproduit au niveau inconscient la certitude métaphysique a priori d'une non­ équivalence des hommes et des peuples. Les anglicans de Virginie ne sont pas, comme les puritains du Massachusetts, de fervents lecteurs de la Bible s'identifiant au peuple d'Israël, mais ils n 'épousent pas non plus des Indiennes. L'attitude des puritains anglais vis-à-vis des Noirs ne peut elle non plus être expliquée par une interprétation mécanique du

1 . /bid., p. 267.

43

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

thème de l'Exode, puisque les Européens ont eux-mêmes transplanté les Africains de l'Ancien dans le Nouveau Monde. Et pourtant, dès 1 705, le Massachusetts édicte une loi interdisant les relations sexuelles entre individus appartenant à des races différentes, dirigée contre les Noirs autant que contre les Indiens 1• Reste que l'adhésion littérale à la Bible implique une légère distorsion du différentialisme « naturel » induit par la structure familiale anglo-saxonne. La famille ordinaire anglaise ignore la primogéniture et se contente d'affirmer la non­

équivalence des frères sans désigner l'un d' entre eux comme dominant. Son expression idéologique normale est un différentialisme non polarisé, qui ne place pas un peuple particulier au centre de 1 'univers. La Bible, au contraire, présente comme modèle une structure familiale hantée par

d'un peuple particulier, élu

par l'Éternel. Dans un contexte anglo-saxon, chez les protestants d'Amé­ rique comme chez ceux d'Angleterre, la fidélité à la Bible produit une déviation du système idéologique naturel, d'un différentialisme non pola­ risé vers un di fférentialisme polari sé. To ut relâchement de 1 'e mprise biblique sur la culture américaine ou anglaise implique un retour à l'équi­ libre naturel non polarisé du système idéologico-familial.

l' idée de primogéniture et évoque l' histoire

Autres aspects de l'histoire coloniale anglaise

L'histoire coloniale anglaise, particulièrement riche, permet d'obser­ ver de nombreux mouvements de populations anglo-saxonnes à travers la planète, et de constater que jamais le transfert au-delà des mers ne mène à une fusion avec les populations indigènes, et ce quelle que soit l' intensité de la croyance protestante des groupes émigrés . Les convicts déportés vers 1 'Australie au XIXe siècle ne sont pas caractérisés par une foi religieuse intense, mais ils ne se mêlent pas aux populations abori­ gènes . Les Anglais de Hong Kong représentent un autre type de coloni­ sateur, correspondant à une variante religieuse moyenne, et le même phénomène de non-mélange racial peut être observé. L'absence de métis à Hong Kong contraste de façon saisissante avec la situation à Macao, équivalent portugais situé à quelques dizaines de kilomètres, où la confrontation entre Européens et Chinois du Guangdong a produit une société racialement mélangée qui n'est pas sans rappeler par certains aspects le type latino-américain.

1. Ibid., p. 270.

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DIFFÉRENTIALISME ET DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE

La première migration de populations « anglo-saxonnes » histori­ quement recensée remonte aux v e et VI e siècles après J.-C. Il serait plus exact de parler, dans le cas de la conquête de la Grande-Bretagne, d'Angles, de Saxons et de Jutes, groupes germaniques provenant de l'ensemble de la côte continentale de la mer du Nord, entre Hollande et Jütland. Nous ne savons rien des structures familiales de ces groupes, païens sur le plan religieux. Ils ne sont pas encore des « Anglais », n'ayant pas été soumis à la conquête normande et à l' influence de la langue française. Pourtant, malgré la médiocre qualité des données his­ torique s, un analyste des relations interethniques ne peut qu' être frappé par le style de la conquête anglo-saxonne de la Grande-Bretagne. Les populations bretonnes romanisées sont repoussées vers la côte ouest de l'île, en Cornouailles, au pays de Galles, dans le nord-ouest de l'Angle­ terre et l'ouest de l 'Écosse. Il est impossible d'affirmer qu ' aucun mélange racial n'intervient, mais il est certain que rien de comparable à la fusion des populations franques et gallo-romaines, typique du terri­ toire français, ne se produit en Grande- Bretagne 1• Les Franc s sont assi­ milés par une civilisation gallo-romaine supérieure : ils se convertissent au christianisme et perdent leur langue germanique. Les Anglo-Saxons refusent dans un premier temps de se convertir et éliminent du territoire conquis toute trace de la langue indigène. C'est sans doute la raison pour laquelle l' analyste des structures familiales qui trav aille sur les îles Britanniques au xx: e siècle relève la persistance géographique du clivage entre populations celtes et germaniques. Les structures familiales indivi­ dualistes et non égalitaires anglaises sont caractéristiques de la majeure partie de 1 'île, mais à 1 'ouest, de la Cornouailles à 1 'Écosse à travers le pays de Galles, le Lancashire et le Cumberland, les restes d'un autre type familial peuvent être identifiés 2• Si le style colonial de pays comme 1'Espagne, le Portugal ou la France rappelle celui de Rome, rien n'interdit de supposer que celui de 1'Angle­ terre renvoie à un modèle anglo-saxon presque aussi ancien. Les don­ nées historiques ne permettent évidemment aucune étude statistique comparative sur les mélanges et non-mélanges ethniques réalisés aux diverses époques de l' Antiquité. Mais il est important de bien sentir qu' au-delà de leur actuelle modernité technologique, les peuples euro­ péens, les Français comme les Anglais, ont été des primitifs, porteurs d'idées très simples concernant les relations interethniques. On ne peut

1. Pour une description nuancée de la conquête anglo-saxonne de l'Angleterre, voir par

exemple D. J. V. Fisher, The Anglo-Saxon Age 400-1042, Londres, Longman, 1 973, chap. 1 et 2.

2. Pour le dessin de ces zones anthrop ologiques, voir E. Todd, L'Invention de l' Europe ,

op . cit., p. 62.

45

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

exclure 1 'hypothèse d'une continuité historique de ces attitudes fonda­ trices. Ce qui revient à dire que les peuples de 1 'Europe moderne restent peut-être, par certains aspects de leurs cultures, des primitifs.

La Déclaration d'Indépendance et le paradoxe démocratique

En 1776, la Déclaration d'Indépendance semble marquer un nouveau départ de l'histoire des États-Unis et afficher une nouvelle vision de 1 'homme. Par son contenu, elle est bien loin de la conception calviniste du siècle précédent, et 1 'on serait tenté, en première analyse, de dia­ gnostiquer une fondamentale discontinuité de 1 'histoire américaine. La Déclaration, rédigée par Jefferson avec l' aide de John Adams et Benja­ min Franklin, laisse apparaître un égalitarisme qui cadre mal avec la tradition protestante.

« Nous tenons pour des vérités évidentes que les hommes ont été créés égaux, que leur Créateur les a dotés de certains droits inaliénables, que parmi ceux-ci il y a la vie, la liberté et la recherche du bonheur 1. »

Personne ne sait exactement ce que la notion d'égalité représentait dans 1' esprit des rédacteurs de la Déclaration. Mais il est certain que cette partie du préambule était appelée à devenir 1 'une des maximes essentielles de la démocratie américaine, justifiant en particulier le développement du suffrage universel masculin blanc dans la plupart des États avant 1 830, et dans tous les cas avant la guerre de Sécession. L'égalitarisme de 1776 n'apparaît donc pas, avec le recul de l'histoire, comme une clause de style, comme un reflet fragile, outre-Atlantique, de la philosophie française des Lumières. Il s' agit bien d'un principe dynamique, dont l'action peut être repérée sans cesse au XIX e comme au

xx e siècle. En 1863, le discours de Gettysburg du président Lincoln se

réfère très classiquement au principe d'égalité inclus dans la Déclara­ tion d'Indépendance. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la réflexion sociologique et politique sur les États-Unis prend le plus souvent la Déclaration d'Indépendance, libérale et égalitaire, comme point de départ de la tradition américaine, et rejette le contenu différentialiste du calvinisme dans un passé révolu. Ainsi Gunnar Myrdal soulignait-il en

1. « We hold these truths to be self-evident, thatali men are created equal, that they are endowed by their Creator with certain unalienable rights, that among these are /ife, liberty and the pursuit of happiness » (R. D. Heffner, A Documentary History of the United States, New York, New American Library, 1 985, p. 1 5).

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DIFFÉRENTIALISME ET DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE

1944 la contradiction existant entre les principes de la vie politique amé­ ricaine, dérivant d'un idéal d'égalité, et la ségrégation des Noirs, exclus en pratique de la vie politique. Ce livre suggérait que les États-Unis devraient tôt ou tard affronter le problème de l'extension aux Noirs des droits et usages démocratiques 1• La même vision amnésique d'un égalitarisme fondateur peut être rele­ vée dans l'essai plus récent d'Alan Bloom, The Closing ofthe American Mind, qui réduit classiquement la tradition des États-Unis à la Déclara­

tion d'Indépendance : « L'Amérique nous raconte une seule histoire :

celle de la marche inéluctable et ininterrompue de la liberté et de l' éga­ lité. Depuis l' établissement de ses premiers colons et de ses principes politiques, l' idée que la liberté et l' égalité représentent pour nous l' essence de lajustice n'a jamais été remise en question. Aucun individu sérieux ou connu ne s'est tenu hors de ce consensus 2. »

Nous ne pouvons qu' être frappés par l' assurance avec laquelle Bloom place les notions de liberté et d'égalité au centre de la tradition améri­ caine, mentionnant la Bible pour mémoire sans s'intéresser à l'inégali­ tarisme métaphysique du calvinisme originel. Mais comment une société peut-elle passer en un siècle et demi d'une conception calviniste inégalitaire de l'humanité, avec ses élus et ses damnés, à une conception absolument opposée 3? On peut évidemment discerner dans l'histoire des États-Unis des facteurs objectifs encourageant le développement d'une pratique sociale égalitaire. Le niveau d'éducation élevé des popu­ lations protestantes, précocement alphabétisées, est probablement le plus important. L' ouverture géographique de cette société conquérante, disposant de terres à défricher en quantité illimitée, est un deuxième fac­ teur de démocratisation. On voit bien comment de tels facteurs ont pu user le modèle inégalitaire calviniste, on ne voit pas comment ils auraient pu provoquer une inversion des présupposés métaphysiques de la société américaine.

1. G. Myrdal, An American Di/emma. The Negro Problem and Modern Democracy,

New York, Harper, 1 944; voir p. 9- 12 sur le christianisme.

2. A. Bloom, The Closing of the American Mind, Londres, Penguin Books, 1 988

(1re éd., 1 987), notamment p. 55 : << America tells one story : the unbroken, ineluctable

progress offreedom and equality. From its first settlers and its political foundings on, there has been no dispute that freedom and equality are the essence ofjustice for us. No one serious or notable has stood outside this consensus. »

3. La contradiction existant entre les principes du calvinisme et ceux de la révolution

américaine avait été mise en évidence par J. B. S. Haldane, différentialiste d'extrême gauche britannique à la fo is loufoque et typique. Voir en parti culier son recueil intitulé The lnequality ofMan, Londres, Penguin, 1 937 (1re éd., 1 932), p. 23. Sur la contradiction entre élection calviniste et idéal démocratique, voir aussi, à propos des sectes protestantes anglaises du xvne siècle, C. Hill, The Wo rld Tu rned Upside Dawn : Radical ldeas during the English Revolution, Londres, Penguin, 1 975, p. 1 56-1 60.

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

Il n'existe qu'une solution logiquement satisfaisante au problème de l' inversion des valeurs américaines conscientes : entre 1 650 et 1 776,

la certitude métaphysique a priori de la différence humaine se fixe pro­ gressivement sur les populations non européennes, sur les Indiens et sur

les Noirs. Cette fi xation sur la différence indienne ou noire permet l' effacement de la différence entre Anglais blancs et la naissance d'une idéologie égalitaire partielle. On peut parler d'un processus d'extemali­ sation de la différence. Cette solution est à vrai dire suggérée par la Déclaration d'Indépendance elle-même, qui, après avoir affirmé l'éga­ lité des hommes, définit les Indiens comme des sauvages sans pitié (merciless savages), considérant implicitement les notions de Blanc et d'Homme comme interchangeables. Une telle approche permet de comprendre le rôle pionnier de Virginiens comme George Mason ou Thomas Jefferson dans la production de 1' idéologie égalitaire 1• A cette époque, la Virginie possède 40 % de tous les esclaves noirs des États­ Unis et le sentiment d'une égalité blanche y est particulièrement fort. Dans le chapitre de La Démocratie en Amérique consacré à 1 'émergence du dogme de la souveraineté populaire aux États -Unis, Tocqueville s'émerveille de ce que les États les plus aristocratiques du Sud aient donné le signal de la démocratisation. « Ainsi, chose singulière, on vit

l' élan démocratique d' autant plus irrésistible dans les

tats où l' aristo­

É

cratie avait le plus de racines. L' É tat du Maryland, qui avait étéfondé par de grands seigneurs, proclama le premier le vote universel et intro­ duisit dans l' ensemble de son gouvernement les formes les plus démo­

cratiques 2. » Ce rôle moteur ne vient pas d'une passion perverse des aristocraties à détruire leur propre légitimité mais du fait que 1 'économie de plantation, qui assure leur existence, suppose la présence d'une importante population noire, dont la diffé rence physique stimule le sen­ timent de 1 'égalité blanche. La montée en puissance ultérieure de l' idéal démocratique semble bien, à chaque étape, associée à l' affirmation d'une conception raciale de la vie sociale. L' homme qui symbolise le mieux la démocratisation, Andrew Jackson, président de 1 828 à 1 836, est de ce point de vue exem­ plaire par sa haine féroce des Indiens 3. Dans la seconde moitié du XIX e siècle, la conquête de l'Ouest américain mène à son terme le pro-

1. L'existence d'un épicentre égalitaire en Virginie a été noté par de nombreux auteurs. Un exemple récent est celui de L. H. Fuchs, The American Kaleidoscope. Race, Ethnicity and the Ci vic Culture, Hanover et Londre s, We sleyan University Press, 19 90, p. 12 .

I, p. 55-56. Tocqueville

indique en note que ces amendements à la Constitution du Maryland datent de 1 801 et

2. De la démocratie en Amérique, Paris, Gallimard, 1 96 1 , t.

1 809.

3. Sur le programme d'expansion anti-indienne des démocrates jacksoniens, voir

L. H. Fuchs, The American Kaleidoscope, op. cit., p. 82-83.

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DIFFÉRENTIALISME ET DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE

cessus puisqu'elle aboutit localement à la naissance d'une société dépourvue d'élites traditionnelles. Mais, très logiquement, cette nou­ velle montée en puissance du sentiment démocratique s'accompagne d'un déchaînement des passions raciales 1• Entre 1 860 et 1890, la des­ truction physique et sociale des 250 000 Indiens des Grandes Plaines constitue 1 'un des temps forts du différentialisme américain, beaucoup plus meurtrier que les épisodes précédents 2. Dans cette phase de nais­ sance et d' affirmation de la démocratie américaine, il ne semble pas que l'on puisse établir de distinction pertinente entre Indiens et Noirs qui, ensemble, constituent une catégorie non blanche capable de stimuler 1'homogénéisation du groupe des Européens. Par la suite, 1'élimination quantitative des Indiens, réduits à la situation de groupe marginal, abou­ tira à concentrer sur les Noirs la fixation différentialiste. Cette concep­ tion restreinte d'une égalité blanche induite par la différence noire ou indienne ne peut être considérée comme absolument inconsciente. A la veille de la guerre de Sécession, Jefferson Davis, leader sudiste, exprime une pleine conscience du phénomène lorsqu 'il déclare au Sénat : « L' une

des raisons qui font que nous nous résignons à l' existence [de l' esclave noir] est qu'il élève les Blancs à un même niveau général, qu'il rehausse la dignité de tous les Blancs à côté d' une race inférieure 3. » Le Sud

semble contraint par son système esclavagiste à une certaine transpa­ rence mentale. Récapitulons la séquence logique qui conduit de l'inégalitarisme cal­ viniste à l'égalitarisme de 1776 :

Le système anthropologique définit les frères comme non égaux.

Dans un premier temp s, la non-égalité des frères est transposée sur le plan idéologico-religieux en non-équivalence des hommes, élus ou damnés.

Progressivement, l'Indien et le Noir fixent la certitude métaphy­ sique a priori de la non-équivalence des hommes et des peuples. Ils deviennent les damnés.

Les Américains blancs sont redéfinis comme élus et égaux, cette conception d'une égalité blanche permettant la naissance du sys­ tème démocratique.

1. Sur la montée en puissance du sentiment racial dans l'Ouest américain, voir

A. Saxton, The Rise and Fail of the White Republic, Londres et New York, Verso, 1 990, notamment chap. 1 2 , « Organizing the We st >> .

2. On trouvera un résumé de cette phase dans M. A. Jones, The Limits of Liberty.

American History, l607-1980, Oxford University Press, 1 983, p. 28 1 -285.

3. Cité par M. Banton dans Sociologie des relations raciales, Paris, Payot, 1 971,

p. 131 (éd. originale : Race Relations, Londre s, Tavistock, 1 9 67).

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

Nous aboutissons au paradoxe d' une démocratie qui n' est pas fondée sur une adhésion primaire à l'idéal d'égalité, mais dans laquelle le senti­ ment égalitaire est un produit dérivé, une construction secondaire. En paraphrasant la formulation psychanalytique, nous pouvons définir le modèle américain de 1776 comme combinant une adhésion consciente à l' idéal d' égalité et une acceptation inconsciente du principe de diffé ren­ ciation humaine. L'analyse anthropologique aboutit à la conclusion que 1 'obsession raciale n'est pas une imperfection de la démocratie amé­ ricaine mais l 'un de ses fondements. Cette interprétation permet de comprendre certains traits originaux de la démocratie américaine et notamment son acceptation de l'inégalité économique. L' absence d' un principe d'égalité profondément ancré dans le fond anthropologique explique pourquoi certaines démocraties, ethniques ou raciales, fonctionnent si harmonieusement, sans maximalisme révolu­ tionnaire. A aucune étape de leur existence, les É tats-Unis ne sont menacés par une révolution sociale s ' efforçant d' étendre aux rapports économiques l'égalité juridique et civique qui définit le système poli­ tique. Nous retrouvons là un contraste classique entre Républiques amé­ ricaine et française, si apparent dès le XIX e siècle. A Paris, l'idée d'égalité devant la loi n'en finit pas de déborder sur le domaine écono­ mique, menant à l'élaboration précoce de doctrines socialistes et à des révolutions populaires en cascade. Aux É tats-Unis, la conception lockienne d'une liberté ancrée dans un droit absolu à la propriété s'impose sans effort, sans que les classes populaires ne dérivent du principe d'égalité civique la notion plus large d'égalité économique. La réussite de la Constitution américaine dans la définition d'un champ limité de 1 'égalité civique et juridique (blanche) n'est un mystère que si 1 'on se refuse à voir que le système anthropologique américain, projec­ tion outre-Atlantique du fond primitif anglais, ne contient pas l' idée d'égalité. Au terme de cette analyse, nous obtenons donc l'image, peut-être étonnante , d'une démocratie qui fonctionne bien parce qu' elle ignore le principe d'égalité « anthropologique ». Le prix à payer pour cette har­ monie est évidemment l'existence d'une catégorie raciale rejetée hors de la sphère de la démocratie blanche. Mais que peut-il advenir d'une telle démocratie lorsqu'elle s'efforce, consciemment, d'étendre 1 'égalité juridique à sa population non blanche ? Je montrerai au chapitre 4, consacré à la ségrégation des Noirs, qu'elle échoue, parce que l'action politique consciente se heurte aux valeurs inconscientes, différentia­ listes, du système anthropologique. Je montrerai cependant aussi, au chapitre 5, consacré à l'émergence du multiculturalisme, comment

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DIFFÉRENTIALISME ET DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE

l' atténuation du sentiment racial conscient que l'on a pu observer aux É tats-Unis au cours des dernières décennies a mené à une chute du sen­ timent égalitaire blanc et contribué à une certaine désorganisation du mécanisme démocratique. La mise en évidence d'un substrat anthropologique non égalitaire me semble faire avancer d'un cran logique l'analyse de la « Herrenvo/k democracy » proposée par Pierre L. van den Berghe. Dans plusieurs de ses ouvrages, cet auteur d'une rare lucidité a défini une forme sociopoli­ tique combinant systématiquement démocratie et racisme, restreignant le principe de souveraineté populaire à l'usage interne du groupe blanc. Van den Berghe avait à 1' origine développé le concept de démocratie du peuple des seigneurs pour l' analyse de l'Afrique du Sud, modèle de démocratie libérale pour les Blancs, modèle de séparation raciale si l'on considère l'ensemble des hommes inclus dans le système social, Noirs et Blancs. Il l'a appliqué par la suite aux É tats-Unis qu'il a décrit comme étant, de leur naissance jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, une Herrenvolk democracy 1• Un tel concept a le mérite d'identifier et de nommer une forme sociopolitique paradoxale mais assez commune. L'analyse anthropologique permet d' aller au-delà du paradoxe, en iden­ tifiant dans le fond des valeurs familiales originelles du groupe domi­ nant la source des croyances inégalitaires. La relation entre conceptions démocratiques et raciales n'apparaît plus comme une simple juxtaposi­ tion, mais comme un rapport de complémentarité. Dans un système qui rej ette inconsciemment 1 'égalité des frères et des hommes, démocratie et ségrégation raciale constituent une totalité fonctionnelle. Sans la divi­ sion en races, qui permet l' externalisation du principe de la diffé rence humaine, jamais la démocratie blanche ne pourrait fonctionner, les dominants du système ne disposant pas d'une notion de l'égalité civique dérivant d'une certitude a priori de l'égalité des hommes. L'histoire américaine associe donc différentialisme et démocratie, exclusion raciale et sentiment égalitaire dans le corps des citoyens. Une telle combinaison, lorsqu'elle apparaît aux É tats-Unis entre 1650 et 1 830, n'est pas une nouveauté historique. Car c'est en vérité l'un des fondements principaux de la démocratie grecque qui vient d' être ainsi résumé. En Grèce comme aux É tats-Unis, l'égalitarisme n'est pas inscrit dans la structure familiale puisque les frères ne sont pas définis comme équivalents 2• Or, l'émergence de la démocratie athénienne révèle de façon particulièrement évidente l'interaction de la conscience ethnique

l. P. L. van den Berghe, Race and Racism. A Comparative Perspective, New York, John Wiley, 1967, p. 77. 2. Vo ir plus haut, p. 28.

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

et du sentiment de 1 'égalité civique. Différence athénienne et homogé­

néité du corps des citoyens constituent aussi une totalité fonctionnelle. La fermeture du droit de citoyenneté athénienne, par exclusion des enfants de mère étrangère, intervient en 45 1 avant J.-C., dans la période d'affirmation de la démocratie 1. Par la suite, au Iv e siècle, les mariages mixtes entre étrangers et Athéniennes sont tout simplement interdits. L'idée d'une spécificité ethnique athénienne nourrit l'idéal démocra­ tique de la plus grande des cités grecques, comme la notion d'une spéci­ ficité blanche fa vorise le développement d'une consc ience égal itaire américaine. Athènes et les É tats-Unis ne constituent pas, dans l'histoire de l' idéal démocratique, des cas marginaux, mais deux archétypes essentiels. Combinés, ces deux exemples suggèrent 1 'existence d'une relation forte entre conscience ethnique et émergence démocratique, dont nous aurons 1'occasion de revoir des exemples lors de 1' examen des différentialismes associés à la famille souche. On aurait cependant tort d'affirmer que toutes les démocraties sont ethniques ou raciales. La Révolution française s'est justement efforcée d'associer la démocratie à l'universel, d'appuyer l'idée d'égalité des citoyens sur autre chose que la perception des étrangers comme différents par nature. L'égalité des citoyens français ne doit être qu'une application particulière du principe général d'égalité des hommes. Telle est la nouveauté d'une conception qui cherche à dépasser le modèle antique de la démocratie ethnique. L'analyse détaillée du modèle français révélera cependant l'existence d'une composante ethnocentrique, minoritaire mais nécessaire 2. Dans le cas d'Athènes, on doit parler d'une conception ethnique

plutôt que raciale. Reste qu'à Athènes comme aux

tion du groupe des citoyens finit par s' appuyer sur la notion d' endoga­ mie, de mariage exclusif à l ' intérieur d'une catégorie. L'endogamie athénienne définit une fermeture complète du groupe des « égaux » sur lui-même puisqu'il appartient à des couples de citoyens d'engendrer des citoyens. L'endogamie raciale américaine définit en revanche une citoyenneté extensible, parce que la catégorie des « Blancs » dépasse largement celle des « Anglo-Saxons ». La notion de race est en appa­ rence très rigide parce qu'elle classe et répartit les individus selon des critères biologiques, échappant totalement à la volonté. Mais, en pra­ tique, elle rassemble autant qu'elle sépare. Elle permet d'établir des parentés fictives entre des groupes ethniques distincts par la langue, par la religion, par le niveau culturel, par les mœurs. La notion de race favo-

É

tats-Unis la défini­

1. Voir P. Carlier, << Observations sur les nothoi >>, in R. Lonis et al., L' É tranger dans le

monde grec, op . cit., t. II, p. 107-1 25, notamment p. 1 1 3- 116 .

2. Voir plus bas, chap. 9, « L 'homme universel sur son territoire >> .

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DIFFÉRENTIALISME ET DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE

rise donc simultanément la ségrégation et l'assimilation. Dans le cas des É tats-Unis, la définition d'une catégorie raciale blanche a permis l'une des plus vastes expériences de fu sion ethnique jamais réalisée dans l'histoire de l'humanité. Entre 1840 et 1930, l'immigration d'Européens venus de pays très variés semble mener l' Amérique au-delà de ses ori­ gines anglaises. L'examen du processus d'assimilation met cependant en évidence la capacité du système anthropologique fondateur à se perpétuer, par une résorption systématique des différences de mœurs objectives portées par les immigrants. Nés d'un gigantesque processus migratoire, les É tats-Unis offrent un premier exemple, spectaculaire, du principe de l'omnipotence de la société d'accueil.

3

L'assimilation des Blancs aux Etats-Unis

/

La transition démocratique américaine, qui mène entre 1630 et 1 840 du calvinisme à l'émergence d'une démocratie blanche, concerne une population d'origine anglai se dans son écrasante majorité. Vers le milieu du XIX e siècle commence une immigration de masse qui cesse d'être principalement anglaise mais débouche sur un processus d'assimilation à grande échelle. Le principe de 1 'égalité blanche est étendu progres­ sivement aux diverses catégories d'Européens qui immigrent entre

L'Irlande, l'Allemagne, les pays scandinaves deviennent

1 840 et 1 8 80 les principaux foyers d' émigration vers les É tats­

Unis. Entre 1 890 et 1 920, de nouvelles vagues issues de l 'est et du sud de l' Europe remplacent l' immigration en provenance du nord-ouest :

Juifs venus de 1 'Empire russe, Polonais et Italiens constituent alors les plus gros contingents. Les lois restrictives de 1 921 et 1924, dont l'application est intégrale à partir de 1 929, introduisent une pause dans l' histoire de l' immigration américaine : un sy stème de quotas favori­

sant les pays de l'Europe du Nord-Ouest bloque le nombre d'arrivées à un maximum théorique de 1 50 000 individus par an. A partir des années soixante/soixante-dix, les É tats-Unis reviennent progressive­ ment à une politique d'ouverture, qui ne concerne plus majoritairement l' Europe , mais le monde entier. L' Asie devient le foyer majeur d'émi­ gration intercontinentale vers 1' Amérique. Philippins, Coréens et Chinois semblent mener les É tats-Unis au-delà de leur identité européenne et blanche . To ut comme les Mexicains, produits d'une fu sion entre Indiens

et Espagnols. Constitués par un immense phénomène

précolombiens

entre

1 840 et 1930.

migratoire, les É tats-Unis illustrent à merveille le principe d' omni­ potence de la société d'accueil, toujours capable d'imposer aux immi­ grants ses conceptions familiales ou religieuses, son mode de vie, quelles que soient la nature et la solidité de la culture immigrante. Le proces­ sus d'assimilation s'étale cependant sur trois ou quatre générations. Il arrive aujourd'hui à son terme pour les groupes européens mais est loin

54

L ' ASSIMILATION DES

BLANCS AUX ÉTATS-UNIS

d'être achevé pour l'immigration asiatique ou mexicaine plus récente. Les Européens qui se succèdent à partir de 1 840 ne sont pas en géné­ ral porteurs d'un système anthropologique de type anglais, individua­ liste sur le plan familial et protestant sur le plan religieux. En vérité, seuls quelques Danois et Hollandais pourraient revendiquer des struc­ tures familiales et religieuses analogues à celles de 1 'Angleterre 1• Bon nombre de groupes nationaux sont catholiques, comme les Irlandais, les Italiens et une proportion importante d'Allemands. Parmi les catho­ liques, certains sont réellement pratiquants comme les Irlandais et les Allemands mais d'autres sont largement déchristianisés comme les Ita­ liens, qui viennent du sud de la Péninsule, presque vide de prêtres et dont le catholicisme officiel cache un indifférentisme mêlé de rituels païens depuis la seconde moitié du xvm e siècle 2. Les Norvégiens et les Suédois sont protestants mais leurs structures familiales sont de type « souche » : au contraire du modèle anglo-américain traditionnel, elles n'encouragent pas une indépendance précoce des enfants mais recom­ mandent au contraire le maintien au fo yer fam ilial d'un héritier marié et l'établissement de ménages complexes comprenant trois générations 3. Un tel système, qui maintient des hommes adultes et mariés sous

l'autorité de leurs parents, implique une conception autoritaire de la vie familiale et des méthodes éducatives spécifiques. Lafamille souche est franchement inégalitaire puisqu'elle désigne un enfant comme successeur et déshérite tous les autres. Le système familial américain, nucléaire absolu, se contente d' affi rmer que les frères sont différents, sans les hiérarchiser. Des structures souches, autoritaires et inégalitaires, sont également typiques des Irlandais et des Allemands, qu'ils soient catholiques ou protestants. Même orientation souche, avec une nuance de souplesse, des populations juives venues des empires russe ou autri­ chien. Les Italiens du Sud sont en revanche individualistes en matière

familiale puisqu 'ils encouragent l' installation autonome des

lors du mariage, attitude qui les rapproche des Anglo-Saxons ; mais ils sont aussi porteurs d'une coutume d'héritage égalitaire de type romain, reflet juridique d'une symétrisation des rôles fraternels. Leur système familial est du type nucléaire égalitaire, libéral pour ce qui concerne les rapports parents-enfants, égalitaire pour ce qui concerne les rapports entre frères, proche des variantes française du Bassin parisien, castillane et andalouse 4.

enfants

1. Voir E. Todd, L'Invention de l' Europe, op . cit., chap. 1 2 .

2.

3. /bid., p. 47-50, et chap. 9 et 10.

4. /bid., p. 47-48, et chap. 8.

/bid., p. 1 62- 1 70.

55

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

Types familiaux originels des groupes immigrés
Types familiaux originels des groupes immigrés

Période

Type

d'arrivée

familial

maximale

Relation

Relation

Mariage

parents-

entre

entre

enfants

frères

cousins

Irlandais

1 840-1915

souche

lien fort

asymétrie

non

Allemands

1 870-1910

souche

lien fort

asymétrie

non

Suédois/

1 870- 1910

souche

lien fort

asymétrie

non

Norvégiens

Polonais

1 900-1915

nucléaire

autonomie

symétrie

non

 
 

Juifs

1 900-1915

souche

lien fort

asymétrie

OUI

Italiens

1900- 1920

nucléaire égal.

autonomie

symétrie

non

Chinois

1 8 70 -1 882,

communautaire

lien fort

symétrie

non

1970-1990

(faible)

Japonais

1900- 1920

souche

lien fort

asymétrie

oui

Coréens

1970-1 990

souche

lien fort

asymétrie

non

Philippins

1 970- 1 990

nucléaire

autonomie

non-symétrie

non

Iraniens

1 980-1 990

communautaire

lien fort

symétrie

oui

L'immigration des années 1 840-1 900, qui comprend surtout des Irlan­ dais, des Scandinaves et des Allemands, est donc très majoritairement porteuse d' un système familial de type souche, non individualiste . L'importation massive de cette composante anthropologique autoritaire explique probablement la hausse du pourcentage de ménages compre­ nant trois générations dans les recensements américains entre 1 850 et 1 880, de 2,4 % à 7,3 % 1• Par la suite, les immigrants japonais, juifs et coréens injectent des doses supplémentaires de valeurs souches dans le corps social américain. Et pourtant, à long terme, les valeurs fondamen­ tales de la famille souche ne parviennent pas à marquer les structures de la société américaine, alors que leur persistance est manifeste dans l'organisation des sociétés d'origine des immigrants irlandais, suédois, allemands, japonais ou coréens, à l'approche de l'an 2000. Avant d'exa­ miner en détail le phénomène d'assimilation assez brutal qu'est la liqui­ dation des valeurs souches par la société américaine, il faut analyser,

1. 1. L. Reiss et G. R. Lee , Family Systems in America, New York, Holt, Rinehart and Winston, 1988, p. 362.

56

L' ASSIMILATION DES BLANCS AUX ÉTATS-UNIS

sommairement, leur survie dans les plus modernes des sociétés postin­ dustrielles, en Allemagne, en Suède ou au Japon.

La persistance postindustrielle des sociétés « souches » :

l'Allemagne, la Suède et le Japon

Là où la famille souche dominait la culture paysanne, l' industriali sa­ tion et 1'urbanisation conduisent certes à une diminution rapide du

nombre des ménages comprenant trois générations. La corésidence du père et du fi ls marié, bien adaptée à la transmission de fe rmes fam iliales et d'échoppes artisanales, ne se justifie plus dans un milieu industriel et urbain. Au xx e siècle, dans les villes d' Allemagne, de Suède ou du Japon, le ménage nucléaire, comprenant seulement les parents et leurs enfants non mariés, domine comme en système anthropologique nucléaire. La disparition du ménage à trois générations n'implique cependant pas celle des valeurs fondamentales du sy stème souche, dont la survie peut être observée sous d' autres formes dans la vie familiale et à travers de multiples réincarnations dans la vie sociale. Au niveau de la famille, la permanence des valeurs se manifeste par le maintien de liens étroits entre parents et enfants mariés, qui constituent des réseaux de parenté dépassant le ménage nucléaire étroit. Ces solidarités permet­ tent l'entraide, sur un plan financier ou dans l'éducation des enfants. Surtout, au cœur même du ménage d'apparence nucléaire, les valeurs souches se perpétuent, dans une éducation insistant sur les valeurs d' autorité et de discipline, ainsi que sur les notions de transmission et d'élargissement du patrimoine intellectuel ou professionnel de la famille. Le principe de continuité lignagère , central au système souche, est modifié plutôt que détruit par le changement de contexte socio­ économique. Traverser le temps, dans un univers rural, c'est surtout transmettre et perfectionner une ferme, de génération en génération. En milieu industriel ou postindustriel, le principe lignager conduit à

: chaque famille est porteuse d' un projet à long

d' autres applications

terme, qui peut être la production et la conservation d'un bien industriel ou commercial. De plus en plus, cependant, le projet souche est imma­ tériel : dans le contexte postindustriel d'une hausse du niveau intellec­ tuel et technique général, le désir de promotion sociale passe surtout par la production d'enfants bien éduqués. Pour atteindre cet objectif, les familles souches modernes, caractérisées par un système mental plutôt que par le ménage à trois générations, restreignent souvent leur descen-

57

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

dance pour concentrer sur un seul enfant l'attention et l'aide des parents. En Allemagne, au Japon, dans le sud-ouest de la France - trois régions de fam ille souche paysanne -, de très basses fé condités sont auj ourd 'hui associées à d'excellentes performances scolaires des enfants 1• L'héritier unique du passé est remplacé par un fils ou une fille unique. Sous l'ancien régime démographique, la naissance d'un seul enfant n'aurait pas permis, avec un niveau de probabilité suffisamment élevé, la survie de la famille. Une mortalité infantile comprise entre 20 et 30 % impli­ quait la constitution d'une descendance multiple, par mesure de sécu­ rité, chaque enfant étant menacé d'une mort prématurée. Lorsque plusieurs descendants survivaient, un seul successeur était désigné pour hériter de la ferme. Aujourd 'hui, avec une mortalité infantile inférieure à 1 %, la production d'un seul enfant permet la continuité familiale. Elle ne permet cependant pas la continuité sociale puisque, si les parents ont besoin d'un enfant pour prolonger leur famille, la société, elle, en réclame deux pour se perpétuer (2, 1 pour tenir compte de la mortalité). La famille souche - structure mentale et système de valeur - peut donc survivre au ménage souche, forme d 'organisation domestique. Mais, quel que soit son propre destin, difficile à analyser en pratique, la famille souche pay sanne transmet aux sociétés industrielles qui se constituent au XIx e et au xx e siècle ses valeurs d'autorité et d'inégalité. De familiale, sa conception de la hiérarchie devient sociale. Après une crise de transition, intense dans le cas de l'Allemagne et du Japon, moins sensible dans le petit pays qu'est la Suède, la société se redéfinit comme simultanément moderne et ordonnée : haute productivité, disci­ pline et perfection dans le travail, respect de 1' autorité dans 1'entreprise

tat, acceptation des distinctions sociales, stabilité des

comme face à l'

électeurs et du système de pouvoir avec le plus souvent un parti domi­ nant rarement ébranlé. Ces trois sociétés souches ont comme un air de famille pour le visiteur venant d'une culture plus individualiste. Au-delà de la prospérité et de la propreté visibles, la discipline des comporte­ ments est immédiatement sensible, avec cette manifestation symbolique qu'est le respect des feux verts par les piétons en l' absence de voitures, caractéristique de Tokyo comme de Stockholm, de Berlin-Ouest comme de Berlin-Est, puisque ce paramètre éminemment anthropologique n'avait pas été localement affecté par l'affrontement titanesque mais superficiel du libéralisme et du communisme.

É

1. Cette coïncidence entre famille souche préindustrielle et très basse fécondité moderne ne s'applique plus à la Suède, où l' indice conjoncturel de fécondité vient de remonter jusqu'à 2,1 en 1 993 contre 1 ,4 en Allemagne, 1 ,5 en Autriche, 1 ,6 en Suisse, 1 ,5 au Japon.

58

L ' ASSIMILATION DES BLANCS AUX ÉTATS-UNIS

Qu 'est-ce donc finalement qu' une société souche ? C' est un univers postindustriel qui a su retrouver, au-delà de problèmes graves engendrés par la destruction d'un monde paysan particulièrement stable et enra­ ciné, la forte intégration de l' individu au groupe qui était caractéristique de la famille souche traditionnelle. La société souche est donc une trans­ lation postindustrielle de la Gemeinschaft chère à Ferdinand Tonnies, monde clos et hiérarchique que 1' on croyait à tort réalisable seulement dans un univers majoritairement rural 1 • Vers 1 990, au terme d'un siècle et demi d'immigration de groupes humains fréquemment porteurs d'un sy stème mental de type souche, les É tats-Unis n'ont rien d'une Gemeinschaft. Les sociétés américaine d'une part, japonaise et allemande d'autre part, sont de plus en plus nettement perçues comme représentant deux types distincts de sociétés postindustrielles. A la forte intégration du modèle germano-nippon s'oppose l'individualisme absolu du modèle américain. Cet individua­ lisme, facilement perceptible dans les rapports économiques et sociaux, est également mesurable au niveau familial. On aurait pourtant pu s' attendre à une modification des structures familiales américaines par l'immigration souche, allemande, suédoise, norvégienne, irlandaise, juive, japonaise, coréenne, allant dans le sens général d'un renforcement des solidarités intergénérationnelles, de 1'autorité et de la discipline édu­ cative. L'examen empirique, sur trois générations, de la population dans son ensemble comme de communautés témoins montre qu'il n'en a rien été. Le modèle familial hyperindividualiste américain finit toujours par s' imposer aux populations nouvelles, ap rès une phase de transition plus ou moins longue qui inclut patfois un renforcement temporaire du sys­ tème de parenté originel des immigrants. Mais, au bout du chemin, la famille nucléaire absolue, c'est-à-dire le type anglais primitif, l'emporte toujours. Au-delà de l'organisation domestique, évidemment nucléaire, la persistance d'une structure mentale de type « nucléaire absolu » peut être saisie à travers un système de valeurs prônant une autonomie radi­ cale des enfants.

1. Tônnies fait d'ailleurs explicitement de la famille souche à primogéniture masculine la forme à la fo is embryonnaire et idéale de la Gemeinschaft. Vo ir dans l'édition anglaise de Gemeinschaft und Gesellschaft , Community and Society, New York, Harper, 1 963, p. 39.

59

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

La fa mille américaine moderne

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les sociologues, menés par Ta lcott Parsons, fo nt la théorie de la famille américaine : ils décri­ vent un type nucléaire, coupé de tout réseau de parenté . Parsons associe très explicitement nucléarité et modernité, individualisme familial et mobilité sociale américaines 1• Le ménage idéal comprend seulement un couple marié et ses enfants. Mais la nucléarité du système va bien au­ delà de celle du ménage. La famille doit préparer l' enfant à la liberté , le père étant pour son fils un copain plutôt qu 'une figure d' autorité. L'ensemble du système éducatif encourage les enfants à bien s' intégrer à leur groupe de pairs et à s 'émanciper de leur famille aussi vite que possible. Un principe de dissociation des individus est inscrit au cœur même de la structure familiale américaine du xx e siècle, principe qui peut être saisi statistiquement par ses effets mécaniques. L' impératif de séparation induit effectivement l'extraordinaire mobilité géographique de la population américaine. Entre 1975 et 1 980, par exemple, 46 % des Américains changent de domicile. Sur ce total, 10 % changent de comté et 10 % d' É tat 2 • Une telle mobilité serait impossible si la famille n'y préparait en imposant l'idée que parents et enfants existent pour se sépa­ rer, et que la séparation représente bien plus qu' une autonomie formelle du jeune ménage . Fils et filles mariés ne doivent pas être voisins de leurs parents. Au bout du processus, les pères et mères retraités peuvent éventuellement habiter dans un complexe résidentiel réservé aux per­ sonnes âgées 3. Nous pouvons reconnaître dans cet idéal hypemucléaire de la vie familiale une tran slation postindustrielle de la famille anglaise ou américaine des xvn e et XVIII e siècles. Alors, la pratique du sending out

1. Vo ir par exemple T. Pars ons, « The social structure of the fam ily », in R. N. Anshen,

The Family : lts Function and Destiny, New York, Harper, 1949, p. 1 73-201. Les travaux de Richard Sennett ont depuis abouti à une remise en question de la famille nucléaire en tant qu 'agent exclusif du progrès. Sennett met au contraire en évidence un lien entre

extension de la famille et bonne adaptation socioprofessionnelle des enfants ; le critère « ethnique » n'est cependant pas significatif dans son étude la plus classique. Vo ir R. Sen­ nett, Families against the City. Middle Class Homes of lndustrial Chicago, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1 970.

2. Statistical Abstract ofthe United States 1 984, p. 1 6.

3. Sur la mécanique de séparation des générations dans la famille américaine moderne,

voir la très bonne présentation de H. Varenne, « Love and liberty : la famille américaine contemporaine », in A. Burguière, C. Klapisch-Zuber et al., Histoire de la famille, Paris, Armand Colin, t. Il, p. 41 3-435.

60

L 'ASSIMILATION DES BLANCS AUX ÉTATS-UNIS

des enfants dès la puberté marquait la séparation comme une valeur positive. Dans le cas de l'Amérique, comme dans ceux du Japon, de l' Allemagne ou de la Suède, la révolution industrielle et urbaine ne marque donc pas la fin des structures anthropologiques, notamment familiales. L' universelle apparence nucléaire du ménage urbain ne doit pas faire illusion. Au Japon, en Allemagne ou en Suède, des techniques éducatives spécifiques permettent une permanence du système mental de type souche, qui s'expriment par des rapports persistants entre parents et enfants adultes. En Amérique, le caractère impératif de la dis­ sociation des générations et l'obsession de l'autonomie psychique des enfants vont bien au-delà de la simple rationalité domestique. Les coutumes d'héritage américaines, indicateur du type de rapport entre frères et sœurs, ne sont pas substantiellement modifiées par la transformation socio-économique des années 1 850-1950. Elles sont formellement égalitaires en cas de succession ab intestat. Mais l' usage du testament, qui permet aux parents de répartir leurs biens comme ils l'entendent et éventuellement de déshériter leurs enfants, reste, comme en Angleterre, absolument libre, sauf en Louisiane et à Porto Rico où survivent dans les codes des éléments d'égalitarisme romain 1• En pra­ tique, le principe de séparation des générations et la longévité actuelle des individus font de 1 'héritage effectif un élément secondaire du sys­ tème familial. Les obligations des parents ne s' étendent pas au-delà du financement de la scolarité des enfants, qui n'est, lui, régi par aucun principe d'égalité. Le très faible niveau d'interaction et de solidarité entre frères adultes reste l'un des éléments structurels les plus stable s et les plus typiques du sy stème familial américain. Les quelques représen­ tations culturelles standardisées concernant le groupe des enfants s 'inté­ ressent au lien frère-sœur, la sœur aînée, dominatrice, occupant une place à part dans l'imaginaire américain 2 • Comme dans la famille dravi­ dienne de l' Inde du Sud, mais sur un mode mineur, le lien frère -sœur évoque un principe de non-symétrie parce qu 'il nie implicitement l'axe de symétrie naturel qu 'est le rapport entre des frères semblables par nature. En Amérique le lien frère-sœur est résiduel, en Inde du Sud il est primordial. Les Tamouls doivent, si possible, épouser la fille de leur sœur aînée. Pour les Américains, le rôle de la sœur aînée s' arrête au sortir de 1' adolescence. Cette position particulière de la grande sœur doit être rapprochée d'un autre trait fondamental de la famille américaine , la prédominance de la

1. L'égalitarisme de Porto Rico subsiste dans la pratique ; on ne peut en dire autant de la

Louisiane, où la tradition française est insignifiante.

2. Sur la famille idéale américaine à la fin des années quarante, voir G. Gorer, Les Amé­

ricains, Paris, Calmann-Lévy, 1949, p. 97.

61

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

mère. La situation privilégiée des femmes américaines est un trait ancien, mis en évidence par Tocqueville dans la première moitié du xix e siècle 1• Mais il faudrait remonter à la culture anglaise du

xvn e siècle, ou même plus tôt, pour trouver 1 'origine de ce modèle fami­ liai qui ass ure à la femme un rôle important. On peut suivre, à travers

toute

l'histoire des É tats-Unis, un processus de renforcement du statut

de la femme, qui mène par étapes au développement de 1 'idéologie féministe 2 •

De façon générale, la comparaison de la famille américaine du

xx e siècle avec la famille anglaise du xvn e suggère une accentuation des traits initiaux plutôt qu'une atténuation par les valeurs propres de l 'immigration souche venue d'Europe ou d'Asie. La famille apparaît

aux

tats-Unis de plus en plus consciemment individualiste, le ménage

de plus en plus nucléaire, la solidarité des frères et sœurs toujours plus faible, le rôle des femmes encore plus important. Le seul lien de parenté qui semble capable, dans certaines circonstances, de survivre à l'arrivée à l'âge adulte des enfants est le lien mère-fille, sans doute le plus élé­ mentaire de tous parce qu'il incarne le principe même de la reproduction biologique et qu'il est le premier réactivé en cas de crise individuelle. Mais il s'agit bien toujours du système anthropologique anglais initial, et l'on n'a pas l'impression que l'immigration de type « souche » ait influencé sur le long terme l'évolution des structures familiales améri­ caines. La permanence d'un trait résume celle du système : la mobilité géographique, produit mécanique d' un système familial qui désolidarise les membre s de la famille nucléaire , ne fait que reproduire l' exception­ nelle mobilité des paysans anglais du xvue siècle, aussi peu stables dans leurs villages que les Américains du xxe dans leurs villes 3 Aujourd'hui, rien ne semble subsister des traditions irlandaise, norvégienne, alle­ mande, suédoise ou juive, qui toutes voyaient dans la famille plus qu'un groupe parents-enfants temporaire : une lignée s'étendant au moins sur trois générations avec des solidarités menant au-delà du ménage nucléaire. L'analyse détaillée des groupes norvégien et juif, porteurs de deux variantes de la famille souche, permet de suivre à un niveau plus fin le processus de destruction des cultures immigrées.

É

1. De la dém ocratie en Amérique, op . cit., t. Il, 3e partie, chap. 9 et 10, p. 206-2 11. 2. Sur les fe mmes et mères américaines, voir G. Gorer, Les Américains, op . cit., p. 49-69. 3. Sur la mobilité des populations paysannes de 1'Angleterre préindustrielle, voir l'article « Clayworth and Cogenhoe », in P. Laslett, Family Life and Illicit Love in Ear/ier Generations, Cambridge University Press, 1 977, p. 50-101.

62

L'ASSIMILATION

DES

B

AUX

ÉTATS-UNIS

La destruction de la famille souche : les exemples norvégien et juif

Les paysans qui partent entre 1 840 et 1850 de Norvège occidentale pour s'installer dans le Wisconsin sont assez représentatifs des popula­ tions européennes porteuses d'un modèle souche, à héritier unique et corésidence des générations 1• Leur déplacement prend Ja forme clas­

sique d'une migration « en chaîne » : les premiers individus installés appellent auprès d'eux des parents, des voisins et des amis provenant de la même microrégion. Des communautés locales presque homogènes sur le plan ethnique se forment dans le Middle West américain. La struc­ ture familiale y est au dépatt plus simple qu'en Norvège. La proportion de ménages comprenant deux couples mariés chute, de 14% dans la zone d" origine entre 1801 et 1 865, à 8,9 % pour les Norvégiens d' Amé­ rique vers 1860. En système souche, les migrants sont en général des enfants non héritiers, et par conséquent dissociés de leurs parents. Us ne sont pas des successeurs mais les fondateurs de nouveaux lignages. C'est pourquoi le nombre des ménages comprenant simultanément des grands-parents, des parents et des enfants est faible dans un premier temps. Entre 1 860 et 1 880, cependant, le pourcentage de ménages mul­

tiples remonte chez les transplantés du Wisconsin, jusqu'à

17% du total,

proportion supérieure à celle qui pouvait être observée en Norvège. Dans ce cas précis, la reconstitution d'une communauté sur la terre d'arrivée conduit à une certaine forme d'hyperconform isme familial temporaire, probablement en réaction au choc culturel que représente l'émigration outre-Atlantique. Les individus transplantés donnent une interprétation particulièrement rigide de leur code culturel. Il revient à leurs enfants de rompre avec la tradition paysanne norvégienne. Dès 1900, la proportion de ménages comprenant deux couples mariés tombe à 7,1 %, en attendant un alignement complet sur les taux encore plus bas des États-Unis. Mais, avant de se désintégrer, Je système de mœurs pro­ duit une sorte de chant du cygne. Sans être universel, le phénomène est fréquent et l'on doit en tenir compte lorsque l'on évalue la tendance à

l'assimilation d'une population. Un renforcement du système de parenté dans la période qui suit immédiatement l'immigration n' indique pas la

1. J'utilise pour la description de l'adaptation norvégienne un article de J. Gjerde, « Pat­ tems of migration to, and demographie adaptation within rural ethnie American comrnu­ nities ». Annales de démographie historique 1988, Paris, Société de démographie historique, 1989, p. 277-297.

63

LE

DESTIN DES IMMlGRÉS

tendance définitive du système. Il ne permet nullement d'affirmer que le

groupe ethnique n'est pas assimilable.

Dans la phase de transition, le système de mœurs américain déforme sur un point la structure familiale norvégienne avant de la faire exploser. Les liens entre parents et enfants mariés, qui exprimaient en Norvège une volonté de transmission patrilinéaire du patrimoine, de père à fils, consistent de plus en plus fréquemment aux États-Unis en une récupéra­ tion de la mère de la femme par le jeune ménage. Une déviation matri li­ néaire du système de parenté est donc déjà manifeste 1• Le cas de la famille juive, transplantée d' Europe orientale vers les États-Unis entre 1 880 et 1 920, est encore plus révélateur de la puissance de désintégration de la société d'accueil américaine. La structure fami­ liale est pour tout groupe humain un élément central du système culturel. Mais le judaJ"sme traditionnel fait de cette centraJité de la vie familiale un élément conscient et ritualisé. Foi monothéiste particulière­ ment rigoureuse, il est aussi une religion de la famille, s'exprimant par un niveau élevé de solidarité inter- et intragénérationnelle. Une contra­ diction absolue oppose le principe de solidarité de la famille juive à la norme individualiste de la famille américaine2. Comment concilier le lien parents-enfants de la tradition juive avec la dissociation des généra­ tions adultes de la tradition anglo-saxonne ? Les deux modèles s'accor­ dent certainement sur le principe de différenciation des frères. Mais comment rendre compatibles la séparation des frères américains et la coopération des frères juifs traditionnels? Et que dire des cousins, si présents dans la vie familiale juive, inexistants dans la vie familiale anglo-saxonne ? En 1967, une étude des ménages juifs de la côte Est des États-Unis, pourtant zone de conservation relative des mœurs européennes, révélait une évolution substantielle vers le type nucléaire 3. La proportion de ménages élargis, comprenant en plus du couple et de ses enfants un ou plusieurs membres de la parenté, tombait de 8,1 % pour les chefs de ménage nés à l'étranger à 3,3 % pour ceux nés aux États-Unis de parents américains. Au niveau de la troisième génération, on ne distingue plus guère de différence objective entre vie familiale américaine moyenne et vie familiale juive américaine. Une étude plus récente datant de 1 983 mène au-delà d'une simple analyse de la structure des ménages et

1. Ibid., p. 289.

2. Cene contradiction a bien été mise en évidence par G. S. Bennan dans « The adap­ table American Jewish family : an inconsisrency in theory », The Jewish Journal ofSocio­ logy, vol. XVIII, 1, juin 1976, p. 5-16.

3. C. Goldscheider et S. Goldstein, « GenerationaJ changes in Jewisb family structure »,

Journal ojMarriage and the Family, vol. XXIX, 2, mai 1967. p. 267-276.

64

L ' ASSIMILATION DES BLANCS AUX ÉTATS-UNIS

s'attache à saisir directement les valeurs 1• Elle ne concerne pas une région mais un échantillon représentatif de la population juive améri­ caine. Ce sondage révèle que le niveau d' interaction familiale des Juifs américains ne diffère plus de celui du reste de la population, protestante ou catholique. Il est très faible, en particulier pour ce qui concerne les visites aux membres de la famille. Les parents juifs ne se distinguent de leurs homologues protestants ou catholiques que par une insistance plus grande encore sur l'idéal d'autonomie des enfants, valeur américaine normale. Cette différence-là évoque une assimilation hyperconformiste plutôt que la perpétuation d'un système anthropologique ancien. Dans le cas des Juifs comme dans celui des Norvégiens, l'adaptation culturelle inclut une accentuation du rôle de la femme. Le sy stème fam i­ lial juif traditionnel est, quant au rôle fé minin, ambi gu. Selon le point de vue, on peut mettre en évidence une position dominante de 1 'homme ou de la femme dans la parenté . Les règles d' héritage excluent les femmes et définissent un système patrilinéaire. La transmission de l'apparte­ nance au peuple juif est en revanche matrilinéaire. Globalement, le sys­ tème anthropologique juif, qui combine des éléments de patrilinéarité et de matrilinéarité, doit donc être décrit comme bilatéral, accordant des importances égales aux parentés paternelle et maternelle. L'immersion dans le système anthropologique américain produit une embardée matri­ linéaire de transition : le poids traditionnel des parents juifs se combine, avant de disparaître, au pouvoir de la mère américaine pour produire le personnage de la « mère juive », à la fois comique et menaçant. Il semble bien que le mythe de la mère juive, si populaire dans le monde occidental actuel grâce à Philip Roth et à quelques autres, soit assez largement d'origine américaine. Quelques données statistiques sur la communauté juive de Portland en Oregon entre 1 880 et 1 930 permettent de vérifier cette analyse 2• L'écart d'âge entre conjoints est un indicateur classique de pouvoir masculin. Là où les hommes épousent des femmes nettement plus jeunes qu'eux, ils sont en situation dominante , jouant pour leur femme un rôle intermédiaire à ceux d'époux et de père. Or, chez les Juifs de Portland, dont beaucoup viennent d'Allemagne, de grands écarts d'âge initiaux s'effacent progressivement et 1'on voit augmenter avec le temps la proportion de femmes très proches de leur mari par le nombre des

1. A. Cherlin et C. Celebuski, « Are Jewish families different ? Sorne evidence from

the general social survey » , Journal of Marriage and the Family, vol. XLV, no 4, novembre 1 983, p. 903-9 10.

2. W. Toll, « The female life cycle and the measure of Jewish social change : Portland,

Oregon, 1 880-1930 », in G. E. Pozzetta et al., Immigrant Family Patterns, New York, Garland, 1 991, p. 343-366.

65

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

années. En 1 8 80, 62 % des femmes juives nées en Allemagne avaient épousé des hommes plus âgés qu'elles de sept à dix ans, en conformité avec le modèle familial juif allemand, dévié, lui, dans un sens patrili­ néaire 1• En deux générations, ces écarts d'âge s' atténuent et 1' on voit même apparaître une proportion non négligeable de fe mmes plus âgées que leurs époux. Le réalignement matrilinéaire apparaît particulièrement spectaculaire pour les Juifs allemands, dont l'adaptation implique une réelle inversion du statut de la fe mme. La transformation des structures familiales des groupes juifs originaires de Pologne ou de Russie, plus proches du type juif moyen, bilatéral, n'apparaît pas aussi radicale 2• La capacité de réduction de la différence objective révélée par la société américaine est d'autant plus impressionnante que Norvégiens occidentaux et Juifs sont eux-mêmes porteurs d'une culture de tendance différentialiste, très soucieuse de l' identité du groupe ethnique et de sa préservation. C'est évident dans le cas des Juifs assez traditionalistes qui arrivent d'Europe orientale. Mais on peut en dire autant des populations norvégiennes de l'Ouest, bien connues dans le petit royaume européen pour leur souci d'autonomie culturelle, qui avait mené au XIx e siècle à la création d'une langue régionale, le Landsmal, devenue langue officielle à côté du Riksmal 3 Capables sur leur territoire de défendre une vieille langue paysanne contre la langue de leur capitale, les paysans de la région de Bergen ne peuvent résister, dans le Middle West, à la pression culturelle de la société américaine. Et ce malgré leur regroupement ini­ tial en communautés ethniques homogènes. L'incapacité de ces deux groupes à protéger leur système anthropologique évoque bien une cer­ taine omnipotence de la société d'accueil.

La religion des Italiens :

le concept de vampirisation culturelle

Les Italiens qui s'installent aux États-Unis au début du xx e siècle pro­ viennent en majorité du sud de la Péninsule et sont comme tels porteurs d'un système familial nucléaire encourageant l'autonomie des enfants. Un jeune couple doit pour s' établir fonder un ménage autonome, en

1. Ibid., p. 346 et 353.

2. Ibid., p. 352-354.

3. Sur le régionalisme ethnocentrique norvégien de l'Ouest, voir E. Todd, L'Invention

de l' Europe, op . cit., p. 428-430.

66

L ' ASSIMILATION DES BLANCS AUX ÉTATS-UNIS

Sicile comme en Calabre ou dans la région de Naples 1• La famille

nucléaire égalitaire se distingue de la famille nucléaire absolue améri­

caine par un trait égalitaire très strict. L'adaptation de ce type familial à 1 'environnement américain est plus difficile à observer que celle des types norvégien ou juif, dont la transformation s' exprime statistique­ ment par la disparition des ménages à trois générations. L'évolution du rapport de fraternité italien est plus difficile à observer, mais la dispari­ tion finale du principe de symétrie des frères ne fait guère de doute : au niveau de la troisième génération, aucune spécificité italienne n' est plus repérable dans la vie sociale américaine. Les études dont on dis­ pose mettent cependant en évidence, comme dans le cas norvégien, une phase de transition, accentuant dans ce cas jusqu 'à le dénaturer certains aspects du système anthropologique originel. Égaux mais vite séparés dans le contexte anthropologique napolitain, calabrais ou sicilien, les frères italiens se révèlent capables de coopérer en situation d'immigra­ tion, en partageant par exemple des ressources financières ou des appar­ tements 2• L'impératif de survie fait du principe d'égalité un instrument de solidarité. D'où l'image chaleureuse de la famille italo-américaine, qui s'oppose certes à la norme américaine moyenne d'une relation froide et faible entre frères, mais contraste tout autant avec l' égoïsme de la famille nucléaire d' Italie du Sud, si bien mis en évidence par Edward Banfield 3• Cette famille italienne dense d'Amérique n'est qu'une forme nouvelle et éphémère, précédant la rupture terminale du lien entre frères adultes. Dans le cas de la culture italienne du Sud, la puissance assimilatrice de la société d'accueil américaine peut surtout être constatée dans un domaine voisin de la famille, distinct mais fortement associé par nature , la religion. Le type familial nucléaire égalitaire est en effet fréquemment associé à des croyances religieuses minimales ou inexistantes. Le faible degré d' autoritarisme de la relation père-fils n' entretient qu'une image fragile du Dieu père , tandis que le principe égalitaire s'oppose à l' idée même de l'existence d'un être transcendant, supérieur à tous les autres 4.

1. Sur la famille en Italie du Sud, voir E. Todd, ibid. , chap. 1, et G. Da Molin, Lafami­

glia neZ passato, Strutture familiari neZ Regna di Napoli in età maderna, Bari, Cacucci editore, 1990.

2. Sur la famille sicilienne originelle et ses adaptations améric aines, voir par exemple,

dans G. E. Pozzetta et al., Immigra nt Family Patterns, op . cit. , l' article de D. Gabbacia, « Kinship, culture and migration : a Sicilian example », p. 75-89, et celui de C. Leahy­ Johnson, « Sibling solidarity : its origin and functioning in ltalian-American families >> , p. 169-181.

3. E . C . Banfield, The Moral Rasis of a Backward Society, New York, The Free Press,

1 958, p. 110- 114.

4. Sur la déchristianisation précoce de la majorité des régions de famille nucléaire éga­

litaire, voir E. To dd, L'Invention de l' Europe, op . cit., p. 1 5 8-17 2.

67

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

L'Italie du Sud ne fait pas exception au modèle : dès le xvm e siècle, sa pratique religieuse est insignifiante, son encadrement clérical anémique. La religion populaire des Italiens du Sud est un pot-pourri de supersti­ tions faiblement colorées de christianisme. Lorsqu 'ils s' installent à New York, officiellement classés comme catholiques, ils surprennent le milieu d' accueil par leur indifférentisme religieux teinté d' anticléri­ calisme. L'Église américaine, contrôlée par des Irlandais, discute donc à partir des années 1 880 d'un problème « italien » du catholicisme. Les Italo-Américains n' assistent pas à la messe et ne contribuent guère au recrutement en prêtres de l 'institution. La tradition religieuse des Italiens du Sud résiste jusqu'aux années quarante. Mais, durant les années cinquante, les Américains d'origine italienne qui atteignent les banlieues prospères s'intègrent à la vie des paroisses et commencent à subventionner les écoles confessionnelles 1• En quelques générations, l'Amérique leur a imposé sa vision de la religion, qui n'est à vrai dire pas tellement catholique, puisqu'elle rej ette le principe fondamental qu'est 1'autorité du prêtre ou du pape. La religion américaine moyenne exige essentiellement l'appartenance à un groupe qui admet l'existence de Dieu et respecte les autres « dénominations ». Le catholicisme auquel les Italiens sont « ramenés » n'est pas celui du continent européen mais une forme nouvelle, née en Amérique, parodique en un sens du protes­ tantisme des sectes dans sa phase la plus tardive. Dans le processus d'adaptation au Nouveau Monde, 1' « irréligion de tradition catholique » a été éliminée, remplacée par un reste de croyance protestante en un Dieu vague. L'Italien catholique garde son étiquette mais perd sa croyance. Tel un vampire qui vide l'individu de sa substance en lui gardant sa forme extérieure, la société d'accueil vide la culture de sa substance en préservant son nom. Cette transformation est une vampiri­ sation culturelle.

Famille souche et adaptation socio-économique

La destruction des structures familiales à forts liens intergénération­ nels - irlandaises, allemandes, scandinaves ou juives - semble inéluc-

l. Sur ce processus, voir N. Glazer et D. P. Moynihan, Beyond the Me/ting Pot. The Negroes, Puerto Ricans, Jews, lta/ians and Irish of New York City, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2< éd., 1970, p. 202-205 (la première édition est de 1 963).

68

L ' ASSIMILATlON DES

BLANCS

AUX ÉTATS-UNIS

table dans un contexte américain, et se répète d'ailleurs, entre 1950 et 1 990, pour les types japonais, coréen ou chinois. Le système familial n'est cependant pas un élément passif dans le processus d' adaptation des migrants. Les groupes humains définis comme assimilables par la société d'accueil sont tous assimilés (principe d'omnipotence), mais selon des trajectoires différentes assez largement définies par leurs sys­ tèmes anthropologiques initiaux. Au type souche correspond ainsi sou­ vent une trajectoire spécifique combinant une forte identité ethnique de transition à une assimilation un peu retardée mais intervenant à un niveau relativement élevé de la structure socioprofessionnelle. La fam ille souche se définit par deux traits fondamentaux : une forte soli­ darité des générations et l' inégalité des frères. Elle assure aux individus secoués par le choc migratoire une double protection, professionnelle et éducative d'une part, idéologique d'autre part. Protection professionnelle et éducative : au stade de la première géné­ ration, née hors des États-Unis, l'extension et la solidarité du groupe familial souche facilitent le développement d'une activité de petite entreprise qui permet d'échapper au salariat industriel. Le tailleur juif de New York, l ' horticulteur japonais de Californie, le marchand de légumes coréen des deux côtes américaines échappent à la prolétarisa­ tion. Ils n'appartiennent pas encore aux classes moyennes mais évitent une intégration par le bas, en tant que simples ouvriers d'industrie. L'activité de petite entreprise les place dans une situation d'attente et autorise la constitution d'une épargne qui peut être réinvestie dans l'éducation des enfants. Au stade de la deuxième génération, les enfants, nés sur le sol américain et anglophones, bénéficient de la force du lien parents-enfants. Le principe de continuité familiale devient projet éducatif. L'attention parentale encourage les enfants et facilite leurs études même lorsque les parents sont loin de maîtriser parfaitement la langue de leur pays d'accueil. Dans un système culturel ouvert de type américain, la cohésion de la famille souche aboutit aux succès scolaires des enfants d'origine juive et japonaise. Dans la gamme des types souches, les variantes juive et japonaise correspondent aux solida­ rités familiales les plus solides. La différenciation des frères n' implique pas leur dissociation mais leur coopération, attitude générale que sym­ bolisait dans un contexte traditionnel le mariage entre cousins du premier degré, c' e st-à-dire entre les enfants de deux frères 1. Le res-

1. Sur la pratique traditionnelle du mariage consanguin au Japon, et sa disparition récente, voir par exemple Y. Imaizumi et R. Kaneko, « Trends of mate selection in Japan », Jinko Mondai Kenkyu, 173, janvier 1 985, p. 1 -21, et Y. Imaizumi, « Parental consanguinity in two generations in Japan », Journal of Biosocial Science, vol. XX, n° 2, avril 1988, p. 235-243. Pour les Juifs, voir plus bas, chap. 1 0.

69

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

pect traditionnel des cultures juive et japonaise pour l'écrit et l'activité intellectuelle, greffé sur cette structure familiale conçue pour trans­ mettre 1 'acquis professionnel ou culturel, mène à 1 'entrée en masse dans les universités américaines d'étudiants d'origine juive au cours des années 1 930- 1 950 et d'origine japonaise au cours des années 1 970-

1990 1 .

 

Travailleurs individuels aux É tats-Unis

 
 

en 1980

Coréens

1 6,5 %

Mexicains

4,4 %

Japonais

11,1 %

Hawaïens

3,9 %

Chinois

9,0 %

Philippins

3,6 %

Cubains

8,3 %

« Noirs »

3,0 %

« Blancs »

7,4 %

Portoricains

2,9 %

Indiens (Asie)

6,6 %

 

Source : A. Hacker, Two Nations. Black and White, Separate, Hostile, Unequal, New York,

Charles Scribner's Sons, 1 992, p. 109.

 

Un deuxième type de protection, idéologique, découle d'une anthro­ pologie souche. Le principe d' inégalité des frères se transpose en inéquivalence des hommes et des peuples pour produire un univers mental différentialiste. Au-delà de la famille, le groupe ethnique dans son ensemble présente un certain niveau de cohésion. Il devient, durant la phase de transition, une sorte de carapace protectrice, symbolique

valorisante, l' appartenance ethnique

efface les humiliations individuelles qui résultent de la situation d'immi­

et pratique.

Identité valorisée et

gré et de dominé. Plus concrètement, elle définit un espace d'entraide allant au-delà de la famille élargie, mais facilitant aussi, à travers des réseaux professionnels, la réussite économique des individus. Il n'est pas nécessaire de pousser plus loin pour comprendre les très

1. Le système anthropologique des immigrants chinois aux É tats-Unis n'est pas à proprement parler de type souche mais il en est proche par ses implications éducatives. Il est présenté en détail au chapitre 1 2, dans un contexte français.

70

L' ASSIMILATION DES BLANCS AUX ÉTATS-UNIS

efficaces adaptations à la société américaine des populations juives ou japonaises, en dépit de l'hostilité initiale de la population d'accueil, mesurée dans le cas des Juifs, non chrétiens mais blancs, hystérique dans le cas des Japonais, non blancs. Ces deux processus sont par­ ticulièrement faciles à analyser parce qu 'actuels ou récents, mais l'examen d'adaptations souches plus anciennes, protestantes, allemande ou suédoise, révélerait certains points communs. Dans une société assez largement rurale et comptant peu d'universités, les trajectoires d'inté­ gration étaient forcément différentes. Mais une intégration relativement réussie aux strates moyennes de la société américaine, après un passage dans l'activité individuelle agricole ou artisanale, pourrait être fréquem­ ment observée. Le cas irlandais contredit partiellement cette représen­ tation schématique de la trajectoire d' assimilation idéale correspondant aux systèmes souches. Le catholicisme traditionnel qui imprégnait si fortement la culture irlandaise n'était pas favorable à la perfor­ mance scolaire et universitaire, trait régressif qui explique certaines difficultés des populations concernées. Cependant, l ' invasion de la police, de l'Église catholique américaine et de l'appareil du Parti démocrate par les Irlandais représente une certaine forme de succès dans 1' accession aux classes moyennes, qui les distingue des groupes ethniques immigrés porteurs de systèmes familiaux nucléaires, comme, à diverses époques, les Italiens, les Philippins et les Mexicains. Ces groupes porteurs de systèmes anthropologiques individualistes s'adap­ tent, mais selon un autre processus et à un autre niveau de la société américaine. Ni la petite entreprise individuelle, ni 1 'accession à l'en­ seignement supérieur n'apparaissent dans leur cas particulièrement massifs. Plus proches au départ de la structure familiale américaine standard, elle-même nucléaire, ils atteignent cependant beaucoup moins vite le niveau des classes moyennes 1• La trajectoire idéale de leur assimilation à la société américaine passe par 1' appartenance au monde ouvrier, ou plus généralement à celui du travail faiblement qualifié. Il serait absurde d'esquisser la vision idéalisée d'une famille souche

1. Beyond the Me/ting Pot. The Negroes, Puerto Ricans, Jews, Italians andIrish ofNew Yo rk City, de N. Glazer et D. P. Moynihan, op . cit., est une bonne introduc tion à l' analyse différentielle des adaptations économiques. L'accession rapide des Juifs aux classes moyennes, l'orientation ouvrière des Italiens sont bien mises en évidence. Les Irlandais présentent le modèle mixte d'une orientation plutôt ouvrière, mais se combinant à une aptitude bureaucratiq4e particulière qui mène le groupe à dominer la politique locale, la police et bien sûr l'Eglise catholique. Pour la côte Ouest et les succès japonais, on peut consulter R. M. Jiobu, Ethnicity and Assimilation, State University of New York Press, 1988. L' adaptation japonaise passe par le développement d'une agriculture à haute inten­ sité en travail, l'horticulture califomienne.

71

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

apte à produire, en tout lieu et à toute époque, du dynamisme culturel et économique. Sur leurs territoires d' origine, les systèmes anthropo­ logiques souches sont au contraire fort capables, dans certains contextes historiques, de bloquer tout développement. Les points forts du modèle - attention à l' éducation des enfants, capacité de reproduction des compétences, cohésion des réseaux professionnels - sont alors les mêmes qu'en situation d'immigration mais ils sont contrebalancés par des désavantages spécifiques : dans une société traditionne lle fe rmée, paysanne ou urbaine, les multiples solidarités qui constituent le système souche attachent les uns aux autres les individus et sont susceptibles de provoquer une paralysie générale de l'esprit d'initiative. Un système social uniquement composé de familles fortement intégrées peut se bloquer par excès de cohésion, et parfois sombrer dans un conserva­ tisme massif. Associée au catholicisme, la famille souche peut se révé­ ler, comme en Irlande, un formidable obstacle à la modernisation. Même dans une société aux deux tiers protestante, comme 1'Allemagne, elle peut provoquer, par excès d'intégration et de continuité, une paraly­ sie socio-économique. Durant les trois premiers quarts du XIX e siècle, l'Allemagne, totalement alphabétisée, résiste à la révolution indus­ trielle : ses paysans, ses artisans et sa noblesse refusent le déracinement par l'usine et par la ville moderne. Projetée à l'état minoritaire dans une société individualiste et mobile de type américain, la famille souche est libérée de ses propres implications négatives. Elle relâche un potentiel purement dynamique. Ses enfants fortement éduqués sont libérés de la tradition. Ils peuvent devenir entrepreneurs, médecins ou universitaires. Dans le contexte anglo-saxon d'une famille nucléaire absolue qui sou­ tient peu ses propres enfants au-delà de la puberté, par principe, ceux qui sortent d'un système immigré de type souche ont même une certaine forme d' avantage sur la population majoritaire. D'où les difficultés des Wa sps (White Anglo-S axon Protestants) à résister aux concurrences universitaires juive puis japonaise à différentes étapes du xx e siècle. Cet avantage n'est pas éternel puisque le système souche s'autodétruit dans le processus. Au niveau de la troisième génération, la discipline fami­ liale et les traditions éducatives de la culture d'origine sont déjà bien ébranlées. La quatrième génération se caractérise par un alignement sur les mœurs américaines majoritaires. Les systèmes anthropologiques souches induisent une trajectoire d'assimilation paradoxale. Dans un premier temps, ils engendrent une forte cohésion du groupe ethnique, qui freine en un sens 1'assimilation à la société d'accueil. Mais, parce qu'ils donnent aux individus des avan­ tages relatifs dans la compétition économique et scolaire, ils assurent une bonne promotion socioprofessionnelle. Lorsque le système familial

72

L'ASSIMILATION DES BLANCS AUX ÉTATS-UNIS

se dissout fi nalement dans 1' environnement, par 1 'effacement du lien parents-enfants traditionnel et par l'échange matrimonial, les individus sont déjà bien placés dans la stratification socio-économique et leur adaptation à la société d'accueil apparaît immédiatement comme par­ faite. La résistance culturelle produit donc un retard d'assimilation suivi d'une perfection dans l'assimilation.

La fusion des nations blanches

L' alignement culturel des populations immigrées blanches précède leur fu sion par le mariage. Tous les groupes d' origine européenne entrent, les uns à la suite des autres, dans un univers matrimonial unique. Les protestants sont les premiers à échanger des conjoints avec les Anglo-Saxons dont ils ne sont au départ séparés par aucune diffé­ rence religieuse. Suivent les catholiques allemands, irlandais, polonais et italiens, dont la spécificité religieuse est progressivement effacée. Les Juifs enfin, dont le système anthropologique traditionnel inclut pourtant une préférence endogame pour le mariage à l'intérieur du groupe reli­ gieux, et parfois à l' intérieur du groupe de parenté, sont à leur tour absorbés 1• L'endogamie juive avait assez bien résisté aux États-Unis jusque vers 1 965, date à laquelle 11 % seulement des individus nés juifs avaient épousé une personne hors de leur religion. Mais le taux d'exogamie monte à 3 1 % pour les individus mariés entre 1 965 et 1974, à 57 % pour les mariages des années 1985 à 1990 2• Le taux d'intermariage des popu­ lations juives augmente avec le niveau éducatif, pour atteindre des valeurs maximales parmi les individus ayant fait des études supérieures. Les strates manuelles et artisanales apparaissent comme relativement conservatrices. L'élévation du niveau d'exogamie suit donc l'ascension du groupe dans la stratification socioprofessionnelle américaine 3. L'ampleur du brassage entre populations juive et non juive donne une idée indirecte a minima de ce que peut être le mélange des populations d'origine chrétienne entre elles : les groupes catholiques et protestants,

1. Sur 1'endogamie juive traditionnelle, voir plus bas, chap. 1 O.

2. S. Goldstein, Profile of American Jewry : Insights from the 1990 National Jewish

Population Survey, New Yo rk, North American Jewish Data Bank, Occasiona1 Papers

no 6, mai 1 993, p. 126 sq.

3. P. R. Spickard, Mixed Blood : lntermarrù:ige and Ethnie ldentity in Twentieth Cen­

tury America, Madison, The University of Wisconsin Press, 1 989, p. 200-203.

73

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

anglo-saxons, irlandais, polonais, italiens ou allemands sont proches d'une fu sion totale et indifférenc iée. Actuellement, la tendance générale est à une ultime accélération du processus d'assimilation par le mariage. Une étude récente prenant pour base le recensement de 1960 et comparant trois générations - mariées avant 1930, entre 1930 et 1 945 , entre 1945 et 1960 - met en évidence une augmentation avec le temps du taux d'intermariage de la deuxième génération, celle des enfants d'immigrés. Cette accélération est percep­ tible pour tous les groupe s, juifs et non juifs, exception faite des Irlan­ dais 1• Dans un tel contexte, l'analyse des origines ethniques proposée par le recensement américain devient un exercice irréel, parce que la majorité des individus relèvent d'origines multiples 2.

Immigration et persistance de l'homogénéité anthropologique

L'afflux aux États-Unis d'une population très vanee sur le plan culturel, comprenant à l'origine des groupes différents par l' organisa­ tion familiale et par la tradition religieuse, n'a donc pas empêché l'émergence d'une société formidablement homogène. L'élimination des différences va bien au-delà de l'assimilation linguistique. Les sys­ tèmes familiaux non individualistes ou égalitaires sont détruits en quelques générations. Les croyances religieuses sont subtilement broyées. Cette homogénéisation apparaît d'autant plus miraculeuse que le code anthropologique anglais initial n'était nullement universaliste et ne reconnaissait a priori l'existence d'aucun homme universel. Seule l'idée de liberté justifie sur le plan idéologique l'ouverture du Nouveau Monde aux diverses catégories d'Européens. Comment les Irlandais, les Allemands, les Scandinaves, les Italiens et les Juifs peuvent-ils être reconnus comme égaux aux descendants du peuple fondateur ? Par le même mécanisme qui avait rendu possible, entre 1 630 et 1 840, l'épa­ nouissement d'une démocratie en l'absence d'un principe égalitaire ins-

en l'absence d'un principe égalitaire ins- 1. M. Kalmijn, « Spouse selection among the children of

1. M. Kalmijn, « Spouse selection among the children of European immigrants : a com­

parison of marriage cohons in the 1 960 census >> , International Migration Review,

vol. XXVII, n° 1, printemps 1 993, p. 51-78.

2. Pour un étude de la notion de multiple ancestry dans le recensement de 1980, voir le

livre de M. C. Waters, Ethnie Options. Choosing Identifies in America, Berkeley­

Los Angeles, University of Califomia Press, 1 990.

74

L'ASSIMILATION DES BLANCS AUX ÉTATS-UNIS

crit dans le fond anthropologique. La différence noire avait permis d'oublier les différences entre classes sociales, elle autorise par la suite 1 'effacement des différences familiales et religieuses portées par les immigrés blancs. Bref, la ségrégation des Noirs permet l'assimilation des Blancs.

4

La ségrégation des Noirs aux Etats-Unis

,

Dans son refus du mariage entre Blancs et Noirs, l'Amérique n'a guère varié depuis sa fondation. Le niveau d'interdit officiel sur l' union interraciale varie selon la date et l'État, mais en pratique le pourcentage de mariages mixtes est toujours très faible. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les législations interdisant les unions entre individus classés dans des catégories raciales différentes ont été éliminées par étapes, et déclarées globalement inconstitutionnelles par la Cour suprême en juin 19 67 1• Le pourcentage de couples mixtes reste cependant très faible malgré une légère évolution ces vingt dernières années. En 1 992, la pro­ portion d'Américains noirs mariés de façon endogame dans leur caté­ gorie raciale était de 95,4 % pour les hommes, de 97,7 % pour les femmes 2• Si l'on renverse la perspective, on obtient un taux d'exogamie de 4,6 % pour les hommes noirs et de 2,3 % seulement pour les femmes.

L' un des traits fondamentaux de l' endogamie raciale américaine est un biais asymétrique qui fait peser sur le mariage avec la femme noire un

interdit maximal. En certains lieux et à certaines époques, on peut obser­ ver une élévation significative du nombre des hommes noirs épousant une fe mme blanche, pouvant mener à des taux d' exogamie raciale mas­ culine supérieurs à 10 %. Mais ces hausses se combinent à la persistance d' un tabou absolu sur le mariage entre un homme blanc et une femme noire. Ainsi, à Boston, l'une des capitales de la lutte contre l'esclavage, la proportion d'hommes noirs épousant une femme blanche atteint

1. Entre 1944 et 1966, onze États ont aboli leur législation prohibant le mariage interra­

cial : 1 'Arizona, la Californie, le Colorado, le Maryland, le Montana, le Nebrask

Nevada, le Nord-Dakota, l'Oregon, le Sud-Dakota et l' Utah. Vers 1 966, dix-neuf Etats conservaient encore une législation contre le mariage mixte : 1 'Alabama, 1'Arkansas, le Delaware, la Floride, la Géorgie, l' Indiana, l' Idaho, le Kentucky, la Louisiane, le Missis­

, le

ll

sippi, le Missouri, la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, l' Oklahoma, le Tennessee, le Texas, la Virginie, la Virginie-Occidentale, le Wyoming.

2. Bureau of the Census, Household and Family Characteristics, « Current Population

Reports >> , série P-20, no 366, mars 1 980, et n° 467, mars 1 992.

76

LA SÉGRÉGATION DES NOIRS

AUX ÉTATS-UNIS

- ----�--�----- - -------- - ---------�----. Autoportrait racial des É tats-Unis La population américaine selon
- ----�--�----- - -------- - ---------�----.
Autoportrait racial des É tats-Unis
La population américaine selon le recensement de 1990
(en milliers)
Population des États-Unis
248 710
Blancs
1 99 686
Noirs
29
986
Indiens d'Amérique, Eskimos et Aléoutiens
1
959
Asiatiques et originaires des îles du Pacifique
7
274
Autres races
9
805
D'origine hispanique*
22
354
D'origine non hispanique
226356
* Les individus d'origine hispanique peuvent appartenir à l'une quelconque
des races.
------------ -

13,7 % entre 1 900 et 1 904, mais le taux d' exogamie des femmes noires semble bloqué à 1,1 % 1 • La proportion d'hommes noirs échappant à l'endogamie raciale retombe à 3,2 % dans la période 1914-1938, celui des fe mmes noires à 0,7 %. Une telle fluctuation, asymétrique, qui relâche temporairement l'interdit sur l'homme mais préserve à tout moment celui qui pèse sur la femme du groupe marqué comme diffé­ rent, se reproduit de nos jours aux États-Unis, de façon particulièrement nette dans la plus ouverte des sociétés régionales américaines, la Cali­ fornie. Selon le recensement de 1 9 80, 1 0 % des hommes noirs mais seu­ lement 3 % des fe mmes noires y vivaient en couple avec un partenaire d'une autre race, blanche dans une écrasante majorité des cas 2• Ces données statistiques évoquent aussi une totale rigidité du modèle endo­ game pour les femmes du groupe paria et une certaine élasticité pour les hommes, qui ne doit pas être exagérée. L'élévation du taux d'exogamie masculine noire est, à Los Angeles vers 1 980 comme à Boston vers 1 900, un phénomène temporaire. Une étude détaillée du comté de Los Angeles montre que les hommes noirs qui se marient à l'extérieur de leur groupe sont des individus mobiles récemment arrivés de 1 'Est ou de 1 'étranger. Le taux relativement élevé ne concerne donc pas la population masculine noire installée depuis longtemps, ce qui suggère

1. D. H. Heer, « Negro-White marriage in the United States >> , Journal of Marriage and

the Family, août 1 966, p. 262-273.

2. R. M. Jiobu, Ethnicity and Assimilation, op. cit., p. 161.

77

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

que la rupture de l'endogamie raciale n'est qu'un phénomène transi­ toire, lié à la mobilité, et qu'il sera suivi d'une fermeture 1• Cependant une certaine ouverture, même locale et temporaire, existe pour les hommes, phénomène qui ne peut être observé pour les femmes.

l'échelle du pays tout entier, une augmenta­

tion de la proportion d' Américains noirs épousant des Américaines blanches est enregistrée, de 1 ,2% à 4,6 %. Cependant, l'asymétrie de 1 'échange matrimonial persiste. La légère élévation de la proportion de femmes noires vivant avec des hommes blanc s, de 0,7 % à 2,3 %, est, dans le contexte d'un effondrement du mariage et du couple dans la communauté noire, une illusion statistique. Si l'on s'en tient aux indi­ vidus classés comme noirs et blancs sans tenir compte des autres caté­ gories raciale s, le nombre de fe mmes noires mariées à un homme blanc

passe de 24 000 sur 3 324 000 en 1 970 à 83 000 sur 3 598 000 en 1993.

Cette variation masque le phénomène essentiel de la période : l'aug­ mentation massive de la proportion d'Américaines noires qui n'ont pas de mari du tout, noir ou blanc. Si l'on considère l'ensemble constitué par les femmes mariées ou chefs de familles monoparentales, on peut obtenir une vision plus réaliste des destins matrimoniaux des Améri­ caines noires. En 1 970, 70,5 % ont un partenaire noir, 29 % sont mères célibataires et 0,5 % vivent avec un Américain blanc. En 1992, 48,9 % ont un partenaire noir, 49,8 % sont mères célibataires et 1 ,2% vivent avec un Américain blanc. Ce taux d' exogamie féminine noire de 1 , 2% est exceptionnellement bas et définit l'un des niveaux d'endogamie les plus élevés examinés dans ce livre. Il ne peut se comparer qu'à l 'endo­ gamie des femmes turques en Allemagne , ou à celle des Européens d' Algérie, hommes et femmes, durant la période coloniale 2• Le refus par un groupe dominant, en 1 'occurrence les Américains blancs, de prendre des femmes à un groupe dominé, les Américains noirs, est probablement le meilleur indicateur concevable de différentialisme implicite.

Entre 1 970 et 1 992, à

1. M. B. Tu cker et C. Mitchell-Keman, « N ew trends in Black American interrac ial

marriage : the social structural context >>, Journal of Marriage and the Family, février 1 990, p. 209-2 18, notamment p. 2 14.

2. Vo ir chap. 8, p. 1 7 8, et chap. 11, p. 295.

78

LA

SÉGRÉGATION DES NOIRS AUX ÉTATS-UNIS

.---- La situation matrimoniale des fe mmes noires aux É tats-Unis Situation 1970 1980 1992
.----
La situation matrimoniale des fe mmes noires
aux É tats-Unis
Situation
1970
1980
1992
Milliers
%
Milliers
%
Milliers
%
Mariées à un Noir
Mariées à un Blanc
Mariées « autres »
Mères célibataires
3
300
70,5
3
277
56,2
3
5 15
48,9
24
0,5
46
0,8
83
1 ,2
-
-
14
0,2
10
0, 1
1
358
29,0
2
495
42,8
3
582
49,8
Total
4
682
100
5
832
100
7
1 90
100
Mariées à un Hispanique
53
80
Sourc e : Bur e au of th e C e nsus, Household and Fam ily Characteristics, mars 1980 e t mars 1992.

Les Asiatiques deviennent blancs

L'organisation raciale de la société américaine ne peut être considérée comme dichotomique à l'origine, opposant simplement les Noirs aux

Blancs. Entre le XVII e et le xiX e siècle, les Indiens sont, autant et parfois plus que les Noirs, l'objet d'une ségrégation matrimoniale presque abso­ lue. Lorsque Tocqueville étudie « les trois races aux États-Unis », c'est un système ternaire qu'il décrit, dans lequel les Noirs ne fixent pas la totalité du besoin a priori qu' ont les Anglo-Saxons de percevoir des essences humaines différentes. Les Chinois qui débarquent dans les années 1 870-1882 sur la côte Ouest pour y être employés à la construc­ tion de lignes de chemin de fer fixent localement la perception de la dif­ férence raciale, en l'absence d'une population noire suffisamment nombreuse pour remplir cette fo nction. Leur immigration est interdite

durant toutes les années 1 880, les communautés chi­

dès 1 882. Mais,

noises sont victimes de véritables pogroms. Les Chinois sont 1' objet d'une ségrégation rigoureuse dont le trait central est la phobie du mariage interracial. Les lois interdisant le métissage (miscegenation) leur sont appliquées. La Californie, en première ligne, fait un effort légal particu­ lier pour empêcher les mariages mixtes entre Blancs et Asiatiques. Le Congrès déclare quant à lui par une loi de 1907 que toute femme améri­ caine épousant un étranger (et seuls les Asiatiques sont vraiment des

79

LE DESTIN DES IMMIGRÉS

étrangers, appelés à le rester puisque la naturalisation ne leur est pas alors ouverte) perdra automatiquement la nationalité américaine et prendra celle de son mari 1• Les Japonais, qui suivent de peu les Chinois, ne sont pas traités différemment. L'identification de différences raciales frappe tous azimuts, au point que la définition même de la blancheur n'est pas stable. Les citoyens américains du début du xx e siècle hésitent à classer comme « blancs » les premiers Italiens qui s'installent sur la côte Est 2 • Dans les décennies qui suivent la Seconde Guerre mondiale, un chan­ gement d'attitude de la population d'origine européenne vis-à-vis des Indiens et des Asiatiques est évident : il mène à la disparition, concep­ tuelle et pratique, des notions de races rouge et jaune 3. Les descendants des Peaux-Rouges, au nombre de 1 ,9 millions selon le recensement de 1990, sont redéfinis comme membres à part entière de la communauté américaine : 54 % des fe mmes d'o rigine indienne se marient actuelle­ ment avec des Blancs 4• L'acceptation des Asiatiques est un phénomène encore plus impressionnant sur le plan quantitatif. Leur immigration re­ prend progressivement. Entre 1960 et 1 990, 825 000 immigrants chinois, 650 000 Coréens, 950 000 Philippins, 1 30 000 Japonais et 530 000 Viet­ namiens s'installent aux États-Unis 5. Les groupes ethniques correspon­ dants entrent dans l'univers matrimonial des Américains blancs : dans la Californie de 1980, les taux d'intermariage des populations asiatiques sont tous supérieurs à 10 %, sauf dans les cas des hommes coréens et vietnamiens. Les écarts entre les pourcentages concernant les divers groupes s'expliquent en partie par des dates différentes d' installation, les taux les plus élevés correspondant aux immigrations les plus anciennes, les taux les plus faibles aux plus récentes. Les Vietnamiens, arrivés dans une écrasante majorité des cas après la débâcle de 1 975, fo nt apparaître des taux d'e xogamie de 4 % seulement pour les hommes mais déj à de 1 9 % pour les femmes. Les Japonais, qui constituent le groupe globalement le plus ancien, ont atteint le stade de la dispersion dans la société américaine centrale avec 17 % d' intermariage pour les hommes et 36 % pour les femmes. Les données détaillées concernant les mariages d'Américains d'origine japonaise selon le niveau culturel suggèrent que le mécanisme de dissolution du groupe par l'exogamie ressemble beaucoup à celui de la population juive : la fréquence des

l. L. H. Fuchs, The American Kaleidoscope, op . cit., p. 1 1 5. Cette loi a été abrogée en 1 922 mais semble avoir été appliquée jusqu'en 1 931.

2. M. C. Waters, Ethnie Op tions. Choosing Identifies in America , op . cit., p. 76.

3. J'utilise volontairement une classification archaïque. Les Indiens descendent en réa­

lité eux-mêmes de populations asiatiques.

4. M. B. Tucker et C. Mitchell-Keman, « New trends in Black American interracial

marriage : the social structural context », art. cité, p. 209.

5. Statistical Abstract ofthe United States 1 992, p. Il.

80

LA SÉGRÉGATION DES NOIRS

AUX ÉTATS-UNIS

couples mixtes augmente très régulièrement avec le niveau scolaire, les individus ayant fait des études supérieures présentant le plus fort taux d' intermariage 1• Pour tous les groupes asiatiques, au contraire de ce qui peut être observé pour les Noirs, le niveau d' exogamie des fe mmes est supérieur à celui des hommes. La chute du différentialisme implicite se manifeste par une propension du groupe dominant à prendre au groupe minoritaire plus de fe mmes qu 'il ne lui en cède.

Proportion d'individus mariés à l'extérieur de leur groupe ethnique ou racial :

Californie 1980

Hommes

Femmes

Japonais

17 %

36 %

Coréens

6%

27 %

Philippins

20 %

27 %

Mexicains

18%

22 %

Vietnamiens

4%

19%

Chinois

1 1

%

14 %

Noirs

10 %

3%

Source : R. M. Jiobu, Ethnicity and Assimilation, State University of New York Press, 1988, p. 161, d' après un échantillon tiré du recense­ ment de 1980.

Les conceptions raciales de l'Amérique ne sont donc pas stables dans le temps. Le différentialisme définit au départ plusieurs races interdites, désignées par des couleurs conventionnelles : rouge, noir, jaune. L'évo­ lution récente des comportements redéfinit certains groupes comme acceptables, le « jaune » étant le plus important sur le plan quantitatif, particulièrement dans le contexte actuel de gonflement de l'immigration en provenance d'Asie. Mais la rupture de l'isolement indien est un phé­ nomène plus significatif encore sur le plan symbolique. L'assimilation des Peaux-Rouges, cible la plus ancienne du différentialisme américain, fait désormais des Noirs l'unique peuple témoin porteur de différence.

1. P. R. Spickard, Mixed Blood : Intermarriage and Ethnie Ide ntity in Twentieth Cen­ tury America, op. cit., p. 88. Ce livre, 5J.Ui étudie les mécanismes d'intermariage des popu­ lations japonaise, juive et noire aux Etats-Unis, met en évidence le fort parallélisme des assimilations japonaise et juive.

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LE DESTIN DES IMMIGRÉS

De l'esclavage à la ségrégation

De l'esclavage à la ségrégation

L' examen des données anthropologiques objectives, et particulière­ ment du taux d'i ntermari age, évoque une Amérique re lativement stable dans son attitude vis-à-vis de la population noire, les quelques oscilla­ tions observables n'entamant pas le mécanisme global de ségrégation. En revanche, 1 'examen de la vie politique et idéologique américaine fait apparaître, entre 1 776 et 1994, deux grandes vagues réformatrices. Dès les années 1 830- 1 840 commence le débat sur 1 'esclavage qui mène à la guerre de Sécession et à l' émancipation de 1 863 . Il est d' ailleurs frappant de constater que la mise en question de 1' esclav age commence immédiatement après l' achèvement, vers 1 830, de la démocratie blanche, comme si, par effet d'inertie, le principe d'égalité tendait, selon le modèle de Myrdal, à s'étendre de la sphère blanche à la sphère non blanche de la population, à passer de la revendication démocratique à la revendication abolitionniste. La reconstruction qui suit la guerre de Sécession ne parvient cependant pas à faire des Noirs émancipés des citoyens ordinaires. Les Blancs du Sud reprennent assez vite le contrôle de leur société et mettent en place une législation ségrégationniste : libé­ rés sur le plan juridique, les Noirs sont en pratique privés du droit de vote et écartés de l' enseignement blanc. Mais le phénomène fo ndamen­

Noirs sont en pratique privés du droit de vote et écartés de l' enseignement blanc. Mais
Noirs sont en pratique privés du droit de vote et écartés de l' enseignement blanc. Mais

tal des années 1 863 -1 900 est le développement dans la partie abolition­

niste du pays d'attitudes séparatistes à la suite de l'émigration vers l'industrie du Nord de Noirs désormais libres de leurs mouvements. Les habitants du Nord unioniste, après avoir émancipé les Noirs du Sud et affirmé leur essentielle humanité, supportent mal l'immigration des anciens esclaves dans leur monde industriel. Ils refusent tout contact et rendent inévitable la formation de ghettos. Le Noir abstrait du Sud était un homme. Le Noir concret du Nord, bien qu' ouvrier et libre, ne rentre plus dans la catégorie « homme universel ». Cette première tentative d'émancipation des Noirs révèle un conflit entre une strate consciente

universaliste et une strate inconsciente différentialiste de la mentalité

américaine. Une dynamique égalitaire fonctionne au niveau conscient mais se brise sur un ensemble solide d'attitudes inconscientes. Entre 1 880 et 1920, l'inconscient reprend le contrôle du conscient puisque les théories politiques dominantes relégitiment une conception raciale de la société : en 1 896, une décision de la Cour suprême (Plessy versus Fer­ guson) valide officiellement, à l'échelle nationale et non simplement

82

LA SÉGRÉGATION DES NOIRS

AUX ÉTATS-UNIS

sudiste, l'idée de deux communautés « séparées mais égales ». On par­ lerait aujourd'hui d'apartheid. Je ne m' appesantirai pas sur l'échec de la première tentative d'éman­ cipation des Noirs américains, non parce qu'elle est plus lointaine dans le temps, mais parce qu 'à aucun moment les objectifs égalitaires des hommes politiques du Nord n' ont été très fermes et réfléchis. En 1 8 58 encore, dans un célèbre débat avec Douglas, Lincoln n'apparaît pas convaincu, c 'est le moins qu 'on puisse dire, de 1'homogénéité du genre

suis ni n'ai jamais été partisan d' amener d'une façon

quelconque l' égalité sociale et politique des races blanche et noire ; je

ne suis pas, je n' ai jamais été partisan de faire des Noirs des électeurs

ou des jurés [

une différence physique qui, je crois, interdira toujours que les deux

races vivent ensemble dans une situation d' égalité sociale et poli­

1. » Plus généralement, les populations du Nord laissent appa­

raître, avant l'émancipation des Noirs, ce qu 'il faut bien appeler une véritable négrophobie, un sentiment de peur et de haine s'exprimant par des attaques physiques directes. Dès la fin des années 1 820 commen­ cent dans le Nord, où les Noirs sont pourtant fort peu nombreux, des pogroms en série. En 1 829, à Cincinnati, une attaque du quartier noir conduit la moitié de ses habitants à fuir vers le Canada. Mais c'est à Philadelphie, pourtant capitale des quakers abolitionnistes, que 1' on enregistre le plus d'agressions de Noirs dans les deux décennies qui suivent 2. La haine de l'esclavage, réelle dans le Nord au cours des années qui précèdent la guerre de Sécession, ne s'y appuie pas, hors du cercle des abolitionnistes militants, sur une croyance en l'égalité des Noirs. Pour bien des habitants de New York, Bo ston ou Philadelphie, refuser l 'adoption par les nouveaux États de l'Ouest de l' institution esclavagiste, c 'est surtout éviter l'expansion à travers les États-Unis des populations noires elles-mêmes. Sans douter des sentiments humanitaires des abolitionnistes les plus convaincus, on a donc parfois 1'impression que les populations du Nord contestent surtout l'esclavage parce qu'il permet l'existence des Noirs et conduit à une interaction trop forte entre Noirs et Blancs. Selon les abo­ litionnistes, l'esclavage a le tort d'encourager l'exploitation sexuelle des esclaves noires par leurs maîtres blancs. Consciemment, cette argu­ mentation s'appuie sur le principe universaliste d'un droit des Noirs au

tique

] J'ajouterai qu ' il existe entre les races blanche et noire

humain : « Je ne

1. Cité par P. L. van den Berghe, Race and Racism. A Comparative Perspective, op . cit., p. 79. 2. H. Rogger, « Conclusion and overview >> , in J. D. Klier et S. Larnbroza, Pogroms. An ti-Jewish Violence in Modern Russian History, Cambridge University Press, 1 9 92,

p. 314-372, notamment p.