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Le Choc Des Civilisations

Le Choc Des Civilisations

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de Samuel P. Huntington
de Samuel P. Huntington

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SAMUEL P.

HUNTINGTON
LE CHOC DES
CIVILISATIONS
LE CHOC
DES CIVILISATIONS
Ouvrage publié originellement
par Simon & Schuster sous le titre:
The Clash of Civilizations
and the Remaking of World Order
© Samuel P. Huntington 1996
Pour la traduction française:
© ÉnmoNs ODILE JACOB, novembre 1997
15, RUE SOUFFLOT, 75005 PARIS
INTERNET: http://www.odilejacob.fr
ISBN 2-7381-0499-1
Le Code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article L. 122-5,2° et 3° a, d'une part,
que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une
utilisation collective» et, d'autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d'exemple et
d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de
l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite» (art. L. 122-4). Cette représentation ou reproduc-
tion, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-
2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
À Nancy,
qui a supporté « le choc» en gardant le sourire.
Préface
En été 1993, la revue Foreign Affairs a publié un article que j'avais
écrit et qui s'intitulait : « The Clash of Civilizations ?» Selon les édi-
teurs de cette revue, cet article a suscité en trois ans plus de débats
que tous ceux qui ont été publiés depuis les années quarante; en tout
cas, davantage que tout ce que j'ai jamais écrit. Les réactions et les
commentaires qu'il a entraînés sont venus de tous les continents et
d'une foule de pays. Le public a été diversement impressionné,
intrigué, choqué, effrayé et déconcerté par ma thèse: les conflits entre
groupes issus de différentes civilisations sont en passe de devenir la
donnée de base de la politique globale. Quoi qu'il en soit, cet article a
touché le nerf sensible chez des personnes appartenant à toutes les
civilisations.
Vu l'intérêt soulevé, les comptes rendus erronés qu'on en a donnés
et les controverses qu'il a fait naître, il m'a semblé souhaitable d'ex-
plorer plus à fond les points abordés dans cet article. Une bonne façon
de poser une question consiste à partir d'une hypothèse. C'était le sens
de mon article, dont le titre comportait un point d'interrogation - ce
qu'on n'a en général pas remarqué. Cet ouvrage, quant à lui, a pour
but de donner une réponse plus complète, plus approfondie et plus
documentée à la question posée par mon article. Je m'efforce ici d'ex-
pliciter, d'affiner, de compléter et, le cas échéant, de redéfinir les
thèmes que j'avais abordés, de développer de nombreuses idées et de
traiter de nombreux sujets laissés de côté ou bien seulement effleurés.
Notamment: le concept de civilisation; la question de savoir s'il existe
une civilisation universelle; la relation entre pouvoir et culture; l'évo-
lution des rapports de force entre les civilisations; l'adaptation d'une
culture autre dans les sociétés non occidentales; la structure politique
des civilisations; les conflits engendrés par l'universalisme occidental,
10
LE CHOC DES CIVILISATIONS
le militarisme musulman et l'affirmation de la Chine; les réactions à
la montée en puissance de la Chine; les causes et la dynamique des
guerres frontalières; enfin, l'avenir de l'Occident et d'un monde devenu
civilisationnel. L'influence déterminante de la croissance démogra-
phique sur l'instabilité et l'équilibre de la puissance n'était pas traitée
dans mon article. Tout comme un deuxième thème important, qui est
résumé dans le titre et dans la chute de ce livre : «Les chocs entre
civilisations représentent la principale menace pour la paix dans le
monde, mais ils sont aussi, au sein d'un ordre international désormais
fondé sur les civilisations, le garde-fou le plus sûr contre une guerre
mondiale. »
Ce livre n'a pas été conçu comme un ouvrage de sciences sociales.
C'est plutôt une interprétation de l'évolution de la politique globale
après la guerre froide. Il entend présenter une grille de lecture, un
paradigme de la politique globale qui puisse être utile aux chercheurs
et aux hommes politiques. Pour tester sa signification et son opérati-
vité, on ne doit pas se demander s'il rend compte de tout ce qui se
produit en politique internationale. Ce n'est certainement pas le cas.
On doit plutôt se demander s'il fournit une lentille plus signifiante et
plus utile que tout autre paradigme pour considérer les évolutions
internationales. J'ajouterai qu'aucun paradigme n'est valide éternelle-
ment. L'approche civilisationnelle peut aider à comprendre la politique
globale à la fin du xx<: siècle et au début d u ~ . Pour autant, cela ne
veut pas dire que cette grille de lecture est pertinente pour le milieu
du xx<: ni qu'elle le sera pour le milieu d u ~ .
Les idées qui ont donné naissance à mon article et à ce livre ont
été développées en public pour la première fois dans le cadre d'un cycle
de conférences qui s'est tenu à l'American Enterprise Institute de
Washington, en octobre 1992. Elles ont aussi été exprimées dans une
contribution au projet mené, grâce à la Smith Richardson Foundation,
par le John M. Olin Institute sur « The Changing Security Environment
and American National Interest ». Après la publication de mon article
par Foreign Affairs, j'ai été invité dans tous les États-Unis à nombre de
séminaires et de colloques sur « le choc », auxquels participaient des
universitaires, des hauts fonctionnaires, des dirigeants d'entreprise et
d'autres groupes de personnes. En outre, j'ai eu la chance de pouvoir
participer à des débats dans beaucoup d'autres pays, comme l'Afrique
du Sud, l'Allemagne, l'Arabie Saoudite, l'Argentine, la Belgique, la
Corée, l'Espagne, la France, la Grande-Bretagne, le Japon, le Luxem-
bourg, la Russie, Singapour, la Suède, la Suisse et Taiwan. J'ai ainsi
pu me confronter à toutes les civilisations, à la seule exception de l'hin-
douisme. J'ai donc pu bénéficier du point de vue de ceux qui partici-
paient à ces débats. En 1994 et en 1995, j'ai dirigé un séminaire à
Harvard sur la nature du monde d'après la guerre froide; les commen-
taires enlevés et parfois même critiques de ceux qui y assistaient m'ont
beaucoup stimulé. Mon travail pour ce livre doit aussi beaucoup à
Préface 11
l'émulation et aux échanges qui règnent au John M. Olin Institute for
Strategie Studies and Center for International Affairs de Harvard.
Mon manuscrit a été lu entièrement par Miehael C. Desch, Robert
o. Keohane, Fareed Zakaria et R. Scott Zimmerman. Leurs commen-
taires m'ont conduit à beaucoup l'améliorer dans son contenu comme
dans sa structure. Pendant que j'écrivais, Scott Zimmerman m'a aidé
dans mes recherches. Sans son énergie, sa compétence et son soutien,
je n'aurais jamais pu finir ce livre aussi vite. Peter Jun et Christiana
Briggs, nos assistants à l'université, ont aussi joué un rôle important.
Grace de Magistris a tapé les premières ébauches du manuscrit et
Carol Edwards l'a repris avec soin et efficacité tellement de fois qu'elle
doit désormais en connaître par cœur de longs passages. Denise
Shannon et Lynn Cox chez Georges Borschardt, Robert Asahina,
Robert Bender et Johanna Li chez Simon & Schuster ont suivi avec
professionnalisme et dévouement le parcours du manuscrit jusqu'à sa
sortie. J'ai une dette immense vis-à-vis de toutes ces personnes qui ont
aidé à faire exister ce livre. Elles l'ont rendu bien meilleur qu'il
ne l'aurait été sans elles. Les défauts qui subsistent sont de ma
responsabilité.
J'ai pu travailler à ce livre grâce au soutien financier de la John
M. Olin Foundation et de la Smith Richardson Foundation. Sans leur
aide, finir ce livre aurait pris des années. J'apprécie beaucoup leur
assistance généreuse. D'autres fondations se polarisent de plus en plus
sur les questions exclusivement américaines; elles deux, au contraire,
méritent la louange parce qu'elles continuent à s'intéresser aux travaux
sur la guerre, la paix, les questions de sécurité nationale mais aussi
internationale, et à les soutenir.
Samuel P. Huntington.
Première partie
UN MONDE DIVISÉ EN CIVILISATIONS
CHAPITRE PREMIER
Le nouvel âge de la politique globale
Drapeaux et identité culturelle
Le 3 janvier 1992, à Moscou, des universitaires russes et améri-
cains se réunirent dans l'auditorium d'un bâtiment gouvernemental.
Deux semaines plus tôt, l'Union soviétique avait cessé d'exister, et la
Fédération russe était devenue un pays indépendant. En conséquence
de quoi, la statue de Lénine qui ornait auparavant la scène de l'audito-
rium avait disparu, et le drapeau de la Fédération russe flottait sur la
façade. Comme le fit remarquer un observateur américain, il y avait
çependant un petit problème: le drapeau avait été suspendu à l'envers.
A la première pause, les organisateurs russes se hâtèrent de corriger
l'erreur.
Depuis la fin de la guerre froide, la façon dont les peuples définis-
sent leur identité et la symbolisent a profondément changé. La poli-
tique globale dépend désormais de plus en plus de facteurs culturels.
Les drapeaux hissés à l'envers sont un signe de cette transition, mais
de plus en plus ils flottent hauts et fiers, et les Russes, comme les
autres peuples, se mobilisent derrière des drapeaux et d'autres sym-
boles d'une identité culturelle nouvelle.
Le 18 avril 1984, deux mille personnes se sont rassemblées à Sara-
jevo en brandissant les drapeaux non pas de l'ONU, de l'OTAN ou des
États-Unis, mais de l'Arabie Saoudite et de la Turquie. Les habitants de
Sarajevo, en agissant ainsi, voulaient montrer combien ils se sentaient
proches de leurs cousins musulmans et signifier au monde quels
étaient leurs vrais amis.
Le 16 octobre 1994, à Los Angeles, soixante-dix mille personnes
ont défilé au milieu d'une « mer de drapeaux mexicains ». n s'agissait
16 LE CHOC DES CIVILISATIONS
de protester contre la proposition 187 qui allait faire l'objet d'un réfé-
rendum. Celle-ci stipulait que les immigrés illégaux et leurs enfants
n'auraient plus droit aux subsides de l'État. « Pourqu5>i défilent-ils sous
la bannière mexicaine alors qu'ils réclament aux Etats-Unis le libre
accès aux études ? s'étonnèrent certains observateurs. Ils auraient dû
brandir des drapeaux américains.}) Deux semaines plus tard, des
manifestants défilèrent en plus grand nombre encore sous des dra-
peaux américains en berne. Grâce à quoi, la proposition 187 a été
approuvée par 59 % des électeurs californiens.
Dans le monde d'après la guerre froide, les drapeaux restent essen-
tiels, tout comme d'autres symboles d'identité culturelle, les croix par
exemple, les croissants et même les chapeaux, car la culture est déter-
minante, et l'identité culturelle est ce qui importe le plus à beaucoup
de personnes. On se découvre de nouvelles identités; on en redécouvre
aussi souvent d'anciennes. Et, qu'ils soient anciens ou nouveaux,
défiler en brandissant des drapeaux conduit à entrer en guerre contre
des ennemis anciens mais aussi nouveaux, bien souvent.
La vision pessimiste du monde qui va de pair avec ce nouvel âge
se trouve bien exprimée par le démagogue vénitien qui apparaît dans
le roman de Michael Dibdin intitulé Dead lLlgpon : « On ne peut avoir
de vrais amis si on n'a pas de vrais ennemis. A moins de haïr ce qu'on
n'est pas, il n'est pas possible d'aimer ce qu'on est. Voilà des vérités
très anciennes que nous sommes en train de redécouvrir avec douleur
après plus d'un siècle de sentimentalité. Ceux qui les nient, nient leur
famille, leur héritage, leur culture, les droits qu'ils acquièrent en nais-
sant, et jusqu'à leur moi. Pas de pardon pour eux. » Les hommes poli-
tiques et les universitaires ne peuvent ignorer la vérité qui se cache
derrière ces vérités très anciennes, fût-elle déplorable. Tous ceux qui
sont en quête d'identité et d'unité ethnique ont besoin d'ennemis. Les
conflits les plus dangereux aujourd'hui surviennent désormais de part
et d'autre des lignes de partage qui séparent les civilisations majeures
du monde.
Quel est le thème central de ce livre? Le fait que la culture, les
identités culturelles qui, à un niveau grossier, sont des identités de
civilisation, déterminent les structures de cohésion, de désintégration
et de conflits dans le monde d'après la guerre froide. Les cinq parties
de cet ouvrage développent les corollaires de cette proposition de base.
Première partie : pour la première fois dans l'histoire, la politique
globale est à la fois multipolaire et multicivilisationnelle. La moderni-
sation se distingue de l'occidentalisation et ne produit nullement une
civilisation universelle, pas plus qu'elle ne donne lieu à l'occidentalisa-
tion des sociétés non occidentales.
Deuxième partie : le rapport de forces entre les civilisations
change. L'influence relative de l'Occident décline; la puissance écono-
mique, militaire et politique des civilisations asiatiques s'accroît;
l'islam explose sur le plan démographique, ce qui déstabilise les pays
Le nouvel âge de la politique globale 17
musulmans et leurs voisins ; enfin, les civilisations non occidentales
réaffirment la valeur de leur propre culture.
Troisième partie : un ordre mondial organisé sur la base de civili-
sations apparaît. Des sociétés qui partagent des affinités culturelles
coopèrent les unes avec les autres ; les efforts menés pour attirer une
société dans le giron d'une autre civilisation échouent; les pays se
regroupent autour des États phares de leur civilisation.
Quatrième partie : les prétentions de l'Occident à l'universalité le
conduisent de plus en plus à entrer en conflit avec d'autres civilisa-
tions, en particulier l'islam et la Chine; au niveau local, des guerres
frontalières, surtout entre musulmans et non-musulmans, suscitent
des alliances nouvelles et entraînent l'escalade de la violence, ce qui
conduit les États dominants à tenter d'arrêter ces guerres.
Cinquième partie : la survie de l'Occident dépend de la réaffirma-
tion par les Américains de leur identité occidentale; les Occidentaux
doivent admettre que leur civilisation est unique mais pas universelle
et s'unir pour lui redonner vigueur contre les défis posés par les
sociétés non occidentales. Nous éviterons une guerre généralisée entre
civilisations si, dans le monde entier, les chefs politiques admettent
que la politique globale est devenue multicivilisationnelle et coopèrent
à préserver cet état de fait.
Un monde multipolaire et multicivilisationnel
Durant la majeure partie de l'histoire de l'humanité, les contacts
entre civilisations, quand il y en avait, sont restés intermittents. Puis,
au début de l'ère moderne, aux environs de 1500 ap. J.-C., la politique
internationale a suivi deux axes. Pendant plus de quatre cents ans, les
États-nations occidentaux - Grande-Bretagne, France, Espagne,
Autriche, Prusse, Allemagne et États-Unis notamment - ont constitué
un système international multipolaire au sein même de la civilisation
occidentale et ont interagi ensemble et combattu les uns contre les
autres. Dans le même temps, les nations occidentales se sont étendues,
elles ont conquis, colonisé et influencé chacune des autres civilisations
(voir carte 1.1). Pendant la guerre froide, la politique internationale est
devenue bipolaire, et le monde s'est scindé en trois pans. Les sociétés
démocratiques les plus riches, conduites par les États-Unis, se sont
engagées dans une compétition idéologique, politique, économique et
même parfois militaire avec les sociétés communistes, plus pauvres,
rassemblées et conduites par l'Union soviétique. Ce conflit a surtout
fait rage à l'écart de ces deux camps, dans le Tiers-Monde, composé de
pays souvent pauvres, instables politiquement, indépendants depuis
peu de temps et qui se déclaraient non alignés (voir carte 1.2).
18
LE CHOC DES CIVILISATIONS
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20 LE CHOC DES CIVILISATIONS
À la fin des années quatre-vingt, le bloc communiste s'est effondré,
et le système international lié à la guerre froide n'a plus été qu'un sou-
venir. Dans le monde d'après la guerre froide, les distinctions majeures
entre les peuples ne sont pas idéologiques, politiques ou économiques.
Elles sont culturelles. Les peuples et les nations s'efforcent de répondre
à la question fondamentale entre toutes pour les humains : qui
sommes-nous? Et ils y répondent de la façon la plus traditionnelle qui
soit: en se référant à ce qui compte le plus pour eux. Ils se définissent
en termes de lignage, de religion, de langue, d'histoire, de valeurs, d'ha-
bitudes et d'institutions. Ils s'identifient à des groupes culturels :
tribus, ethnies, communautés religieuses, nations et, au niveau le plus
large, civilisations. Ils utilisent la politique non pas seulement pour
faire prévaloir leur intérêt, mais pour définir leur identité. On sait qui
on est seulement si on sait qui on n'est pas. Et, bien souvent, si on sait
contre qui on est.
Les États-nations restent les principaux acteurs sur la scène inter-
nationale. Comme par le passé, leur comportement est déterminé par
la quête de la puissance et de la richesse. Mais il dépend aussi de préfé-
rences, de liens communautaires et de différences culturelles. Les prin-
cipaux groupes d'États ne sont plus les trois blocs de la guerre froide;
ce sont plutôt les sept ou huit civilisations majeures dans le monde
(voir carte 1.3). La richesse économique, la puissance économique et
l'influence politique des sociétés non occidentales s'accroissent, en par-
ticulier en Extrême-Orient. Plus leur pouvoir et leur confiance en elles
augmentent, plus elles affirment leurs valeurs culturelles et rejettent
celles que l'Occident leur a « imposées ». « Le système international du
XXf siècle, notait Henry Kissinger, comportera au moins six grandes
puissances -les États-Unis, l'Europe, la Chine, le Japon, la Russie et
probablement l'Inde -, plus un grand nombre de pays moyens et
petits 1. » Les six grandes puissances selon Henry Kissinger appartien-
nent en fait à cinq civilisations très différentes. De plus, la situation
stratégique, la démographie et/ou les ressources pétrolières de certains
États musulmans importants rendent ces derniers très influents. Dans
le monde nouveau qui est désormais le nôtre, la politique locale est
ethnique et la politique globale est civilisationnelle. La rivalité entre
grandes puissances est remplacée par le choc des civilisations.
Dans ce monde nouveau, les conflits les plus étendus, les plus
importants et les plus dangereux n'auront pas lieu entre classes
sociales, entre riches et pauvres, entre groupes définis selon des cri-
tères économiques, mais entre peuples appartenant à différentes
entités culturelles. Les guerres tribales et les conflits ethniques feront
rage à l'intérieur même de ces civilisations. Cependant, la violence
entre les États et les groupes appartenant à différentes civilisations
comporte un risque d'escalade si d'autres États ou groupes apparte-
nant à ces civilisations se mettent à soutenir leurs « frères
2
». L'affron-
tement sanglant entre clans en Somalie ne représente pas une menace
~
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Civilisation
• Occidentale
8 Latino-américaine
• Africaine
~ Islamique
§ Chinoise
LE MONDE À L'ÉPOQUE DU CHOC DES CIVILISATIONS: APRÈS 1990
Œ] Hindoue
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• Japonaise
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22 LE CHOC DES CIVILISATIONS
de conflit élargi. L'affrontement sanglant entre tribus au Rwanda a des
conséquences sur l'Ouganda, le Zaïre et le Burundi, mais pas au-delà.
Les affrontements sanglants de civilisations en Bosnie, dans le Cau-
case, en Asie centrale ou au Cachemire pourraient au contraire donner
lieu à des guerres plus importantes. Au cours des guerres yougoslaves,
la Russie a apporté son soutien diplomatique aux Serbes, tandis que
l'Arabie Saoudite, la Turquie, l'Iran et la Libye fournissaient de l'argent
et des armes aux Bosniaques, non pas pour des raisons idéologiques,
politiques ou économiques, mais par affinité culturelle. « Les conflits
culturels, faisait observer Vâclav Havel, se développent et deviennent
plus dangereux que jamais.» De même, pour Jacques Delors, «les
conflits à venir seront provoqués par des facteurs culturels plutôt
qu'économiques ou idéologiques 3 ». Et les conflits culturels les plus
dangereux sont ceux qui ont lieu aux lignes de partage entre
civilisations.
Dans le monde d'après la guerre froide, la culture est une force de
division et d'unité. Des peuples opposés en termes idéologiques, mais
unis par leur culture, se rapprochent, telles les deux Allemagnes,
bientôt peut-être les deux Corées ou encore les différentes parties de
la Chine. Des sociétés unies par l'idéologie et l'histoire, mais que leurs
civilisations divisent, s'éloignent, comme l'Union soviétique, la Y ougo-
slavie et la Bosnie, ou sont soumises à une intense pression, comme
l'Ukraine, le Nigeria, le Soudan, l'Inde, le Sri Lanka et bien d'autres.
Des pays liés par des affinités culturelles coopèrent aux plans écono-
mique et politique. Les organisations internationales fondées sur une
communauté culturelle entre États, comme l'Union européenne, sont
bien plus florissantes que celles qui tentent de transcender les cultures.
Durant quarante-cinq ans, le Rideau de fer a été la principale ligne de
fracture en Europe. Cette barrière s'est déplacée plusieurs centaines de
kilomètres à l'est. Elle sépare désormais les chrétiens occidentaux d'un
côté, les musulmans et les orthodoxes de l'autre.
Les principes philosophiques, les valeurs fondamentales, les rela-
tions sociales, les coutumes et la façon de voir la vie en général diffè-
rent sensiblement d'une civilisation à l'autre. Le renouveau du
religieux un peu partout dans le monde accroît encore ces différences
culturelles. Les cultures peuvent changer et la nature de leur influence
politique et économique peut varier d'une période à l'autre. Cependant,
les différences majeures dans le développement politique et écono-
mique d'une civilisation à l'autre s'enracinent à l'évidence dans leurs
différences culturelles. La réussite économique de l'Extrême-Orient
prend sa source dans la culture asiatique. De même les difficultés des
sociétés asiatiques à se doter de systèmes politiques démocratiques
stables. La culture musulmane explique pour une large part l'échec de
la démocratie dans la majeure partie du monde musulman. Le dévelop-
pement des sociétés postcommunistes de l'Europe de l'Est et de l'ex-
Union soviétique est fonction de leur identité civilisationnelle. Celles
Le nouvel âge de la politique globale 23
qui ont une tradition héritée du christianisme occidental deviennent
prospères et démocratiques; l'avenir économique et politique des pays
orthodoxes reste incertain; quant à celui des républiques musulmanes,
il s'annonce mal.
L'Occident est et restera des années encore la civilisation la plus
puissante. Cependant, sa puissance relative par rapport aux autres civi-
lisations décline. Tandis qu'il essaie de réaffirmer ses valeurs et de
défendre ses intérêts, les sociétés non occidentales sont confrontées à
un choix. Certaines tentent d'imiter l'Occident. D'autres, confucéennes
ou musulmanes, s'efforcent d'étendre leur puissance militaire et écono-
mique pour résister à l'Occident et trouver un équilibre avec lui. L'axe
central de la politique mondiale d'après la guerre froide est ainsi l'inte-
raction entre, d'une part, la puissance et la culture de l'Occident,
et, d'autre part, la puissance et la culture des civilisations non
occidentales.
En résumé, le monde d'après la guerre froide comporte sept ou
huit grandes civilisations. Les affinités et les différences culturelles
déterminent les intérêts, les antagonismes et les associations entre
États. Les pays les plus importants dans le monde sont surtout issus
de civilisations différentes. Les conflits locaux qui ont le plus de
chances de provoquer des guerres élargies ont lieu entre groupes et
États issus de différentes civilisations. La forme fondamentale que
prend le développement économique et politique diffère dans chaque
civilisation. Les problèmes internationaux les plus importants tiennent
aux différences entre civilisations. L'Occident n'est plus désormais le
seul à être puissant. La politique internationale est devenue multipo-
laire et multicivilisationnelle.
D'autres mondes?
CARTES ET PARADIGMES
Cette image de la politique mondiale d'après la guerre froide,
déterminée par des facteurs culturels et impliquant l'interaction entre
États et groupes appartenant à différentes civilisations, est hautement
simplifiée. Elle omet de nombreux points, en déforme certains, en obs-
curcit d'autres. Pourtant, si nous devons réfléchir sérieusement à ce
qu'est le monde et agir efficacement, une sorte de carte simplifiée de
la réalité, de théorie, de modèle ou de paradigme est nécessaire. En
l'absence de telles constructions intellectuelles, on en est réduit, selon
l'expression de William James, à une « assourdissante» confusion. Le
progrès intellectuel et scientifique, comme l'a montré Thomas Kuhn
dans La Structure des révolutions scientifiques, consiste à passer d'un
24 LE CHOC DES CIVILISATIONS
paradigme qui ne permet plus d'expliquer des faits nouveaux ou nou-
vellement découverts à un nouveau paradigme rendant compte de ces
faits de façon plus satisfaisante. « Pour être acceptée comme para-
digme, écrit Kuhn, une théorie doit sembler meilleure que ses concur-
rentes, mais il n'est pas nécessaire qu'elle explique tous les faits
auxquels elle est confrontée et, de fait, elle n'y parvient jamais 4. » John
Lewis Gaddis a fait observer avec sagesse que «s'aventurer en terrain
peu familier exige une carte. La cartographie, comme la cognition elle-
même, est une simplification nécessaire qui nous permet de voir ce
que nous sommes et où nous allons». Selon lui, la conception de la
compétition entre superpuissances, héritée de la guerre froide, consti-
tuait un tel modèle. C'est Harry Truman qui l'avait formulée pour la
première fois. C'était un «exercice de cartographie géopolitique qui
dépeignait le paysage international en termes que tout le monde pou-
vait comprendre et préparait ainsi la voie à la stratégie sophistiquée
de containment qui a bientôt prévalu». Visions du monde et théories
causales sont des guides indispensables en politique internationale 5.
Pendant quarante ans, les étudiants et les experts en relations
internationales ont pensé et agi en s'inspirant de ce paradigme haute-
ment simplifié, mais très utile, hérité de la guerre froide. Il ne pouvait
rendre compte de tout ce qui se produisait dans la politique mondiale.
Il subsistait de nombreuses anomalies, pour utiliser l'expression de
Kuhn, et parfois ce paradigme a rendu les universitaires et les hommes
d'État aveugles à des évolutions majeures, comme la rupture sino-
soviétique. Cependant, en tant que modèle simple de la politique glo-
bale, il a été presque universellement accepté et il a influencé la pensée
politique de deux générations.
Les paradigmes simplifiés ou les cartes sont indispensables à la
pensée et à l'action humaines. Nous pouvons formuler explicitement
des théories et des modèles et les utiliser de manière réfléchie pour
guider notre comportement. À l'inverse, nous pouvons aussi nier ce
besoin de guides et prétendre agir seulement en fonction de faits parti-
culiers dont nous pensons détenir une connaissance « objective» et
considérer chaque fois la « situation particulière ». En procédant ainsi,
cependant, nous nous leurrons nous-mêmes. Car, dans notre for inté-
rieur, sont cachés des principes, des biais, des préjugés qui détermi-
nent la façon dont nous percevons la réalité, les faits auxquels nous
accordons de l'attention et notre manière de juger de leur importance
et de leur nature propre. Il nous faut des modèles explicites ou impli-
cites pour pouvoir:
1. ordonner et généraliser à propos de la réalité;
2. comprendre les relations causales entre les phénomènes;
3. anticiper et, si nous avons de la chance, prédire les événements
futurs;
4. distinguer ce qui est important de ce qui ne l'est pas;
5. saisir comment parvenir à nos fins.
Le nouvel âge de la politique globale 25
Tout modèle ou carte est une abstraction plus utile pour certaines
fins que pour d'autres. Une carte routière nous montre comment nous
rendre de A à B, mais elle n'est guère utile si nous pilotons un avion;
nous avons alors besoin d'une carte aérienne indiquant les canaux
radio, les routes aériennes et la topographie. Sans carte, cependant,
nous serions perdus. Plus une carte est détaillée, plus elle reflète la
réalité. Une carte extrêmement détaillée, toutefois, ne sert pas à n'im-
porte quelle fin. Si nous souhaitons aller d'une grande ville à une autre
en suivant une autoroute importante, nous n'avons pas besoin d'une
carte incluant beaucoup d'informations sans lien avec les transports
routiers et sur laquelle les autoroutes sont perdues au milieu d'une
masse de routes secondaires. À l'inverse, une carte qui comporte une
seule route express élimine beaucoup d'aspects de la réalité et ne nous
aide guère à découvrir un itinéraire de délestage si l'autoroute est blo-
quée par un accident. Bref, nous avons besoin d'une carte qui repré-
sente la réalité tout en la simplifiant pour servir au mieux nos intérêts.
C'est ainsi que plusieurs cartes ou paradigmes de la politique mondiale
à la fin de la guerre froide ont été proposés.
UN SEUL ET MÊME MONDE: EUPHORIE ET HARMONIE
La fin de la guerre froide a pu sembler signifier la fin des conflits
importants et l'émergence d'un monde relativement harmonieux. La
formulation de ce modèle la plus connue est celle de Francis
Fukuyama, qui a avancé la thèse de «la fin de l'histoire» *. Selon
Fukuyama, nous pourrions la définir en ces termes: «Nous avons
atteint le terme de l'évolution idéologique de l'humanité et de l'univer-
salisation de la démocratie libérale occidentale en tant que forme défi-
nitive de gouvernement. » À coup sûr, écrit-il, certains conflits auront
lieu à l'avenir dans le Tiers-Monde, mais c'en est fini des guerres mon-
diales, et pas seulement en Europe. « C'est précisément dans le monde
non européen» que de grands changements se sont produits, en parti-
culier en Chine et en Union soviétique. La guerre des idées est achevée.
On trouvera toujours des partisans du marxisme-léninisme «à
Managua, à Pyongyang ou à Cambridge, Massachusetts», mais la
démocratie libérale a vaincu. L'avenir ne sera pas fait de grands
combats exaltés au nom d'idées; il sera plutôt consacré à la résolution
de problèmes techniques et économiques concrets. Et Fukuyama de
conclure, non sans une certaine tristesse, que ce sera assez ennuyeux
6

Beaucoup ont partagé cette espérance d'harmonie. Certains lea-
ders politiques et intellectuels ont développé des conceptions sem-
* Je discute au chapitre 3 le même type d'argument fondé non sur la fin de la
guerre froide mais sur les tendances économiques et sociales à long terme produisant
une « civilisation universelle ».
26 LE CHOC DES CIVILISATIONS
blables. Le mur de Berlin s'est écroulé, les régimes communistes se
sont effondrés, les Nations unies ont pris une importance nouvelle, les
ex-rivaux de la guerre froide sont devenus des « partenaires» et des
« interlocuteurs » soucieux de favoriser et de préserver l'ordre établi.
Le président des États-Unis a proclamé l'avènement d'un « nouvel
ordre mondial» ; quant à lui, le président d'une université particulière-
ment éminente a mis son veto au recrutement d'un professeur spécia-
liste des questions de sécurité internationale parce que ce poste n'était
plus à pourvoir : « Alléluia, nous n'étudions plus la guerre parce qu'il
n'yen a plus. »
L'euphorie qui a suivi la fin de la guerre froide a engendré l'illusion
d'une harmonie. Le monde est effectivement devenu différent au début
des années quatre-vingt-dix, mais il n'en est pas devenu pacifique pour
autant. Le changement était inévitable; mais pas le progrès. De sem-
blables illusions d'harmonie ont fleuri à la fin de chacun des conflits
majeurs du :xx
e
siècle. La Première Guerre mondiale était la « der des
ders » et avait servi à instaurer la démocratie. La Seconde Guerre mon-
diale, comme l'a dit Franklin D. Roosevelt, « mettrait fin au système
fondé sur l'action unilatérale, les alliances exclusives, l'équilibre des
forces et tous les autres expédients qui ont été essayés pendant des
siècles ... et qui ont échoué ». À la place, nous aurions une « organisa-
tion universelle» composées de « nations pacifiques» et instaurant
une « structure permanente de paix 7 ». La Première Guerre mondiale,
toutefois, a engendré le communisme, le fascisme et a inversé la ten-
dance séculaire à la démocratie. La Seconde Guerre mondiale, quant
à elle, a suscité la guerre froide, et ce à l'échelle mondiale. L'illusion
d'harmonie qui s'est répandue à la fin de la guerre froide a vite été
dissipée par la multiplication des conflits ethniques et des actions de
« purification ethnique », par l'affaiblissement généralisé de la loi et de
l'ordre, par l'émergence de nouvelles structures d'alliance et de conflits
entre États, par la résurgence de mouvements néo communistes et néo-
fascistes, par le durcissement du fondamentalisme religieux, par la fin
de la « diplomatie du sourire» et de la « politique du oui» dans les
relations entre la Russie et l'Ouest, par l'incapacité des Nations unies
et des États-Unis à empêcher des conflits locaux sanglants et par la
montée en puissance de la Chine. Durant les cinq années qui ont suivi
la chute du mur de Berlin, on a prononcé le mot « génocide» bien plus
souvent que pendant n'importe quelle période équivalente durant la
guerre froide. Le paradigme reposant sur l'idée que le monde est har-
monieux jure trop avec la réalité pour nous servir de repère.
DEUX MONDES: « EUX» ET « NOUS»
À la fin des conflits majeurs, on rêve la plupart du temps d'un
monde uni et solidaire. En fait, raisonner en opposant deux mondes
Le nouvel âge de la politique globale 27
est récurrent dans l'histoire. On a toujours opposé « nous» et « eux »,
« le groupe» et « les autres », «la civilisation» et « les barbares ». Les
intellectuels eux-mêmes ont divisé le monde en Orient et en Occident,
Nord et Sud, centre et périphérie. Les musulmans, traditionnellement,
divisent le monde en Dar al-Islam et Dar al-Harb, le côté de la paix et
celui de la guerre. Cette distinction a été reprise, et en un sens ren-
versée, à la fin de la guerre froide par les experts américains qui ont
divisé le monde en « zone de paix» et en « zone de troubles ». L'Occi-
dent et le Japon, avec 15 % de la population, recouvriraient la première
région, et tout le reste du monde la seconde 8.
Selon les critères de division retenus, une représentation binaire
du monde peut, dans une certaine mesure, correspondre à la réalité.
La division la plus commune, qui s'exprime sous des appellations
variées, est celle qui oppose les pays riches (modernes, développés) et
les pays pauvres (traditionnels, sous-développés ou en voie de dévelop-
pement). Historiquement, la distinction culturelle entre l'Occident et
l'Orient est liée à cette division économique : simplement, l'accent est
mis moins sur les différences de bien-être économique que sur celles
qui tiennent à la philosophie, aux valeurs et au mode de vie sous-
jacents 9. Ces représentations reflètent en partie la réalité, mais elles
comportent aussi des limites. Les pays riches modernes ont des carac-
téristiques qui les différencient des pays pauvres traditionnels, lesquels
ont également des traits qui leur sont propres. Des différences en
termes de richesse peuvent donner lieu à des conflits entre sociétés,
mais il est prouvé que cela se produit avant tout quand des sociétés
riches et puissantes tentent de conquérir et de coloniser des sociétés
pauvres et traditionnelles. L'Occident a pratiqué cette politique pen-
dant quatre cents ans, jusqu'à ce que certaines colonies se rebellent
et livrent des guerres de libération contre les puissances coloniales,
lesquelles avaient peut-être aussi un moindre désir d'hégémonie. De
nos jours, la décolonisation est achevée, et les guerres coloniales de
libération ont été remplacées par des conflits entre peuples libérés.
À un niveau plus général, les conflits entre riches et pauvres sont
peu courants car, sauf dans certaines circonstances, les pays pauvres
ne sont pas assez unis politiquement ni assez puissants économique-
ment et militairement pour défier les pays riches. Le développement
économique en Asie et en Amérique latine contredit la dichotomie sim-
pliste entre les possédants et les autres. Les États riches pourraient se
livrer des guerres commerciales; les États pauvres pourraient se livrer
des guerres violentes. Mais une guerre de niveau international entre le
Sud pauvre et le Nord riche est aussi invraisemblable qu'un monde
vivant dans le bonheur et l'harmonie.
La version culturelle de cette vision dichotomique du monde est
encore moins opératoire. À un certain niveau, l'Occident est une entité
homogène. Cependant, qu'y a-t-il de commun entre les sociétés non
occidentales sinon le fait qu'elles sont non occidentales? Les sociétés
28
LE CHOC DES CIVILISATIONS
japonaise, chinoise, hindoue, musulmane et africaine n'ont pas grand-
chose en commun en termes de religion, de structures sociales, d'insti-
tutions et de valeurs dominantes. L'unité du monde non occidental et
la dichotomie Orient/Occident sont des mythes créés par l'Occident. Ils
souffrent des mêmes maux que l'orientalisme, que critique à juste titre
Edward Said parce qu'il présuppose «la différence entre le familier
(l'Europe, l'Occident, «nous ») et l'étranger (l'Orient, l'Est, «eux »), la
supériorité intrinsèque du premier sur le second 10 ». Durant la guerre
froide, le monde était en majeure partie polarisé selon un spectre idéo-
logique. Cependant, il n'existe pas de spectre culturel unique. La pola-
risation de « l'Occident» et de « l'Orient» est, culturellement parlant,
en partie due à la tendance généralisée et néfaste à appeler civilisation
occidentale la civilisation européenne. Au lieu d'opposer « l'Orient et
l'Occident », on devrait plutôt dire « l'Occident et le reste du monde ».
Cela impliquerait au moins qu'il existe plusieurs façons de ne pas être
occidental. Le monde est trop complexe pour qu'il soit opératoire de
le considérer comme divisé économiquement entre le Nord et le Sud,
et culturellement entre l'Occident et l'Orient.
CENT QUATRE-VINGT-QUATRE ÉTATS ENVIRON
D'après la théorie «réaliste» des relations internationales, les
États sont les acteurs majeurs, et même les seuls importants, dans les
affaires mondiales; or les relations entre États relèvent de l'anarchie.
Dès lors, pour assurer leur survie et leur sécurité, les États s'efforcent
immanquablement de maximiser leur puissance. Si un État constate
qu'un autre est en train d'accroître sa puissance et peut donc devenir
une menace potentielle, il s'efforce de protéger sa sécurité en accrois-
sant sa propre puissance et/ou en s'alliant à d'autres États. Ces hypo-
thèses permettent de prédire les intérêts et les actions des cent quatre-
vingt-quatre États environ qui existent dans le monde d'après la guerre
froide Il.
Cette image «réaliste» du monde constitue un bon point de
départ pour analyser les affaires internationales et explique une bonne
part du comportement des États. Ces derniers sont et demeureront les
entités dominantes des affaires mondiales. Ils entretiennent des
armées, conduisent la diplomatie, négocient des traités, livrent des
guerres, contrôlent des organisations internationales, influencent et
façonnent considérablement la production et le commerce. Les gouver-
nements des États ont pour priorité d'assurer la sécurité extérieure de
leurs ressortissants (bien qu'ils puissent souvent faire primer leur
propre sécurité en tant que gouvernements contre des menaces inté-
rieures). Surtout, ce paradigme étatique donne une image bien plus
réaliste et opératoire de la politique globale que les paradigmes uni-
taire et binaire.
Le nouvel âge de la politique globale 29
Pour autant, ses limites sont importantes.
Il suppose en effet que tous les Etats perçoivent de la même façon
leurs intérêts et agissent de la même façon. Pour comprendre le
comportement des États, l'hypothèse selon laquelle «la puissance est
tout» constitue un point de départ; mais elle ne mène pas loin. Bien
sûr, ils tentent souvent de préserver l'équilibre des forces, mais si
c'était là tout leur rôle, les pays d'Europe occidentale se seraient unis
autour de l'Union soviétique contre les États-Unis à la fin des années
guarante. Les États d'abord aux menaces qu'ils perçoivent.
A cette époque, les Etats d'Europe occidentale ont compris qu'une
menace politique, idéologique et militaire pesait sur eux en provenance
de l'Est. Ils ont vu leur intérêt d'une façon que la théorie réaliste clas-
sique n'aurait pu prédire. Les valeurs, la culture et les institutioqs
influencent grandement la façon dont les États définissent leurs inté-
rêts. Ces derniers sont aussi façonnés non seulement par les valeurs et
les institutions domestiques, mais encore par les normes et les institu-
tions internationales. Outre leur souci prioritaire pour la sécurité, dif-
férents types d'États définissent leurs intérêts de différentes manières.
Des États qui ont une culture et des institutions similaires ont des inté-
rêts communs. Des États démocratiques ont des points communs avec
d'autres États démocratiques. Ils n'entrent donc pas en conflit les uns
avec les autres. Le Canada n'a pas besoin de s'allier avec une autre
puissance afin d'éviter d'être envahi par les États-Unis.
À un niveau élémentaire, les hypothèses sur lesquelles repose le
paradigme étatique se sont avérées tout au long de l'histoire. Cepen-
dant, elles ne nous aident pas à comprendre les différences entre la
politique globale après la guerre froide et la politique globale avant et
pendant. Et pourtant, il existe bel et bien des différences. Les États
poursuivent des intérêts divergents selon les périodes. Dans le monde
d'après la guerre froide, ils définissent de plus en plus ces intérêts en
termes civilisationnels. Ils coopèrent et s'allient avec des États qui ont
une culture similaire ou commune et entrent plus souvent en conflit
avec des pays qui ont une culture différente. Les États définissent leurs
intérêts d'après les intentions des autres, et ces dernières, ainsi que la
façon dont elles sont perçues, sont influencées par des considérations
culturelles. Le public et les dirigeants sont moins enclins à voir une
menace chez des gens qu'ils estiment comprendre et à qui ils pensent
pouvoir faire confiance parce qu'ils partagent la même langue, la
même religion, les mêmes valeurs, les mêmes institutions, la même
culture. Ils sont bien plus enclins à voir une menace dans des États à
la culture différente qu'ils n'estiment donc pas comprendre et en qui
ils n'ont pas confiance. Désormais, l'Union soviétique ne représente
plus un danger pour le monde libre et les États-Unis une menace pour
le monde communiste. D'un côté comme de l'autre, de nombreux pays
voient surgir des menaces émanant de sociétés qui sont culturellement
différentes.
30 LE CHOC DES CIVILISATIONS
Les États restent les acteurs majeurs dans les affaires du monde.
Us perdent cependant de leur souveraineté, de leurs prérogatives, de
leur puissance. Des institutions internationales ont désormais le droit
de juger et de réguler l'action des États à l'intérieur de leur propre
territoire. Dans certains cas, surtout en Europe, elles ont acquis des
fonctions importantes, assurées auparavant par les États, et une
bureaucratie internationale puissante a été créée qui agit directement
sur la vie individuelle des citoyens. Globalement, les gouvernements
tendent à perdre du pouvoir, lequel est de plus en plus dévolu à des
entités infra-étatiques, régionales, provinciales et locales. Dans de
nombreux États, dont ceux du monde développé, des mouvements
régionalistes font entendre des revendications autonomistes ou séces-
sionnistes. Les gouvernements des États ont dans une large mesure
perdu le contrôle des flux monétaires à l'intérieur et hors de leur pays,
et ils ont de plus en plus de mal à contrôler la circulation des idées,
des technologies, des biens et des personnes. En résumé, les frontières
entre les États sont de plus en plus perméables. C'en est fini de l'État
« boule de billard» qui était considéré comme la norme depuis le traité
de Westphalie en 1648
12
• Un ordre international varié, complexe, mul-
tilinéaire émerge, et il ressemble de plus en plus à ce qui avait cours
au Moyen Âge.
UN PUR CHAOS
L'affaiblissement des États et, dans certains cas, leur échec accré-
ditent une quatrième image, celle d'un monde réduit à l'anarchie. Ce
paradigme s'appuie sur le déclin de l'autorité gouvernementale, l'explo-
sion de certains États, l'intensification des conflits tribaux, ethniques
et religieux, l'émergence de mafias criminelles internationales, le fait
que les réfugiés se comptent par dizaines de millions, la prolifération
des armes de destruction massive, nucléaires ou autres, l'expansion du
terrorisme, la persistance des massacres et des nettoyages ethniques.
Les titres de deux ouvrages pénétrants publiés en 1993 reflètent bien
cette image du monde sombrant dans le chaos : Out of Control de Zbi-
gniew Brzezinski et Pandœmonium de Daniel Patrick Moynihan 13.
Comme le paradigme étatique, le paradigme chaotique est proche
de la réalité. TI donne une vision imagée et précise d'une bonne partie
de ce qui se produit effectivement dans le monde. À la différence du
paradigme étatique, il rend compte des changements significatifs qui
ont eu lieu depuis la fin de la guerre froide. Par exemple, au début de
l'année 1993, quarante-huit conflits ethniques faisaient rage à travers
le monde sans compter les cent soixante-quatre « revendications et
conflits ethniques et territoriaux concernant des frontières» qui agi-
taient l'ex-Union soviétique. Trente impliquaient un conflit armé 14.
Cependant, ce modèle est inférieur au paradigme étatique en ce qu'il
Le nouvel âge de la politique globale 31
est trop proche de la réalité. Le monde est peut-être chaotique, mais il
ne va pas sans un certain ordre. Considérer que tout n'est qu'anarchie
et indifférenciation ne donne pas de clés pour comprendre le monde,
pour ordonner les événements et évaluer leur importance, pour prédire
les grandes tendances à l'œuvre dans cette anarchie, pour distinguer
des types différents de chaos ainsi que leurs causes et leurs consé-
quences, lequelles peuvent être différentes, ni pour fournir des repères
aux politiques.
Comparer des mondes :
réalisme, parcimonie et prédictions
Chacun de ces quatre modèles associe de manière différente les
principes de réalisme et de parcimonie. Chacun a ses défauts et ses
limites. Pour sortir de cette situation, on pourrait imaginer de
combiner ces paradigmes, en supposant, par exemple, que le monde
est simultanément en butte à des processus de fragmentation et d'inté-
gration 15. Ces deux tendances sont bien sûr présentes. En outre, un
modèle plus complexe approchera plus la réalité qu'un modèle simple.
Toutefois, voilà qui sacrifierait le principe de parcimonie au détriment
du principe de réalité et, poussé à l'extrême, conduirait à rejeter tout
paradigme et même toute théorie. Qui plus est, en voulant embrasser
deux tendances opposées simultanées, le paradigme fragmentation/in-
tégration ne parvient pas à révéler dans quelles circonstances prévaut
l'une ou l'autre d'entre elles. Or le défi auquel nous sommes confrontés
consiste justement à concevoir un paradigme qui rende compte d'évé-
nements décisifs et permette de comprendre les tendances mieux que
d'autres paradigmes d'un niveau voisin d'abstraction intellectuelle.
Ces quatre paradigmes sont en outre incompatibles les uns avec
les autres. Il ne peut y avoir simultanément un seul et même monde et
une coupure entre l'Est et l'Ouest, le Nord et le Sud. De même, les
États-nations ne peuvent constituer la base des affaires nationales s'ils
sont en pleine décomposition et en butte à la contestation civile. Soit
le monde est un, soit il est dual, soit il est divisé en cent quatre-vingt-
quatre États, soit il est atomisé en un nombre potentiellement infini
de tribus, de groupes ethniques et de nationalités.
Considérer que le monde est formé de sept ou huit civilisations
permet d'éviter nombre de ces difficultés. Cela ne conduit pas, comme
les paradigmes unitaire et dichotomique, à sacrifier le principe de réa-
lité au principe de parcimonie; cela ne conduit pas non plus, comme
les paradigmes étatique et chaotique, à sacrifier le principe de parci-
monie au principe de· réalité. Cela donne un schéma clair pour
32 LE CHOC DES CIVILISATIONS
comprendre le monde et pour distinguer ce qui est important de ce qui
ne l'est pas parmi les multiples conflits qui ont lieu, pour prédire les
évolutions futures et pour fournir des repères aux politiques. Ce
schéma repose sur et intègre des éléments empruntés aux autres para-
digmes, et il est plus compatible avec eux qu'aucun d'entre eux ne l'est
avec les autres. L'approche en termes de civilisation, par exemple, sou-
tient que:
- les forces d'intégration dans le monde sont bien réelles et équi-
librent les tendances naissantes à l'affirmation culturelle et à la prise
de conscience civilisationnelle ;
- le monde, en un sens, est dual, mais la distinction centrale
oppose l'actuelle civilisation dominante, l'Occident, et toutes les autres,
lesquelles cependant ont bien peu en commun. En résumé, le monde
est divisé en une entité occidentale et une multitude d'entités non
occidentales;
- les États-nations sont et demeureront les acteurs majeurs en
matière internationale, mais leurs intérêts, leurs alliances et leurs
conflits les uns avec les autres sont de plus en plus influencés par des
facteurs culturels et civilisationnels ;
- le monde est anarchique, en butte aux conflits tribaux et natio-
naux, mais les conflits qui reyrésentent les dangers les plus grands
pour la stabilité opposent des Etats ou des groupes appartenant à diffé-
rentes civilisations.
Le paradigme civilisationnel développe une grille de lecture relati-
vement simple pour comprendre le monde à la fin du ne siècle. Aucun
paradigme, toutefois, n'est valide pour toujours. Le modèle politique
hérité de la guerre froide a été utile et pertinent pendant quarante ans,
mais il est devenu obsolète à la fin des années quatre-vingt. À un
moment donné, le paradigme civilisationnel connaîtra le même sort.
Pour notre époque, cependant, c'est un guide utile. Près de la moitié
des quarante-huit conflits qui faisaient rage au début de 1993, par
exemple, opposaient des groupes issus de civilisations différentes. S'ils
adoptaient l'optique civilisationnelle, le secrétaire général de l'ONU et
le secrétaire d'État américain devraient concentrer leurs efforts pour
la paix sur ces conflits, car ceux-ci risquent nettement plus que les
autres de dégénérer en guerres élargies.
Les paradigmes permettent également la prédiction. Un test
décisif mettant en évidence la validité et l'opérativité d'un paradigme
consiste à tenter de vérifier dans quelle mesure les prédictions qui en
dérivent sont plus précises que celles qu'on peut tirer de paradigmes
opposés. En s'appuyant sur le paradigme étatique, John Mearsheimer
a ainsi soutenu que « la situation entre la Russie et l'Ukraine est mûre
pour qu'éclate entre elles un conflit de sécurité. De grandes puissances
que ne sépare pas une longue frontière naturelle, comme c'est le cas
pour l'Ukraine et la Russie, craignent pour leur sécurité et en viennent
donc souvent à devenir concurrentes. La Russie et l'Ukraine devraient
Le nouvel âge de la politique globale 33
dépasser cette dynamique et apprendre à vivre en harmonie, mais il
serait étonnant qu'elles y parviennent 16 ». À l'inverse, l'approche civili-
sationnelle met l'accent sur les liens culturels, personnels et historiques
qui unissent la Russie et l'Ukraine et le mélange de Russes et d'Ukrai-
niens qui vivent dans les deux pays. Elle attire l'attention sur la fron-·
tière civilisationnelle qui sépare l'Ukraine orthodoxe à l'est de l'Ukraine
uniate à l'ouest. Mearsheimer, conformément à la théorie « réaliste »
de l'État en tant qu'entité unifiée et séparée, néglige totalement cette
donnée historique ancienne. Tandis que l'approche étatique évoque la
possibilité d'une guerre russo-ukrainienne, l'approche civilisationnelle
montre qu'elle est peu vraisemblable. Au lieu de cela, il est possible
que l'Ukraine se divise en deux. Les facteurs culturels qui expliquent
cette éventuelle séparation conduisent à prédire qu'elle serait plus vio-
lente que celle qu'a connue la Tchécoslovaquie, mais moins sanglante
que l'éclatement de la Yougoslavie. Ces différentes prédictions, à leur
tour, induisent différentes priorités politiques. Les prédictions de
Mearsheimer quant à une possible guerre de conquête de l'Ukraine par
la Russie le conduisent à approuver le fait que l'Ukraine dispose
d'armes atomiques. L'approche civilisationnelle, quant à elle, inciterait
plutôt à favoriser la coopération entre les deux pays, à pousser
l'Ukraine à renoncer aux armes atomiques, à mettre en place une aide
économique significative et d'autres mesures permettant de préserver
l'unité et l'indépendance de l'Ukraine, et enfin à prévoir un plan d'ur-
gence en cas d'éclatement de l'Ukraine.
Nombreuses ont été, depuis la fin de la guerre froide, les évolu-
tions qui peuvent s'interpréter à la lumière du paradigme civilisa-
tionnel et qui auraient pu en être déduites. On citera notamment :
l'éclatement de l'Union soviétique et de la Yougoslavie; les guerres qui
ont encore lieu sur leurs anciens territoires; la montée du fondamenta-
lisme religieux partout dans le monde; les luttes identitaires en Russie,
en Turquie, au Mexique; l'intensité des conflits commerciaux entre les
États-Unis et le Japon; la résistance des États islamistes à la pression
occidentale en Irak et en Libye; les efforts accomplis par les États
islamistes et confucéens pour acquérir des armes nucléaires ainsi que
les moyens de les utiliser; la persistance de la Chine à jouer le rôle
d'« outsider» face aux grandes puissances; la consolidation de régimes
démocratiques nouveaux dans certains pays, mais pas dans d'autres;
le développement de la course aux armements en Extrême-Orient.
La pertinence du paradigme civilisationnel au regard du monde
nouveau qui naît est attestée par les événements survenus au cours
d'une période de six mois durant l'année 1993 :
- la poursuite et l'intensification de la lutte entre Croates, musul-
mans et Serbes dans l'ex-Yougoslavie;
- l'échec de l'Ouest à soutenir de façon significative les musul-
mans de Bosnie ou à dénoncer, comme ce fut le cas pour les atrocités
perpétrées par les Serbes, celles qui ont été commises par les Croates;
34 LE CHOC DES CIVILISATIONS
- la réticence de la Russie à se joindre aux autres membres du
Conseil de sécurité de l'ONU pour forcer les Serbes de Croatie à faire
la paix avec le gouvernement croate et l'offre par l'Iran et par d'autres
nations musulmanes d'envoyer dix-huit mille hommes pour protéger
les musulmans de Bosnie ;
- l'intensification de la guerre entre Arméniens et Azéris, la
volonté manifeste de l'Iran et de la Turquie d'exiger des Arméniens
qu'ils abandonnent leurs conquêtes, le déploiement de troupes turques
à la frontière de l'Azerbaïdjan et de troupes iraniennes en territoire
azéri, l'annonce par la Russie que l'action de l'Iran contribue à «l'esca-
lade de la violence» et pourrait conduire à « une internationalisation
du conflit» ;
- la persistance des combats en Asie centrale entre les troupes
russes et les mujahedeen ;
- la confrontation, à la conférence de Vienne sur les droits de
l'homme, entre l'Ouest, mené par le secrétaire d'État américain Warren
Christopher, qui dénonçait « le relativisme culturel», et une coalition
de pays musulmans et confucéens qui rejetait «l'universalisme
occidental » ;
- du côté russe comme au sein de l'OTAN, le retour en grâce chez
les experts en questions de sécurité de l'idée selon laquelle « la menace
vient du Sud» ;
- le vote, à l'évidence pour des raisons de civilisation, en faveur
de Sydney plutôt que de Pékin pour l'organisation des Jeux olympiques
de l'an 2000 ;
- la vente de composants de missiles par la Chine au Pakistan,
les sanctions américaines contre la Chine qui en ont résulté et les dis-
sensions entre la Chine et les États-Unis sur d'éventuelles livraisons de
technologie nucléaire à l'Iran;
- la rupture du moratoire et les essais nucléaires menés par la
Chine, malgré les vives protestations américaines, et le refus par la
Corée du Nord de participer à des négociations sur son programme
nucléaire;
- la révélation que le Département d'État américain menait en
fait une politique de «double containment» vis-à-vis de l'Iran et de
l'Irak;
- l'annonce par le ministère de la Défense américain du fait que
les États-Unis se préparaient à deux «conflits régionaux majeurs »,
contre la Corée du Nord et contre l'Iran ou l'Irak;
- l'appel par le président iranien en faveur d'une alliance avec
la Chine et l'Inde afin d'« avoir le dernier mot en matière
internationale» ;
- la nouvelle législation allemande réduisant drastiquement l'ac-
cueil de réfugiés;
- l'accord entre le président russe Eltsine et le président ukrai-
Le nouvel âge de la politique globale 35
nien Kravtchouk sur la flotte de la mer Noire et sur d'autres
problèmes;
- le bombardement de Bagdad par les États-Unis, son soutien
virtuellement unanime par les gouvernements occidentaux et sa
condamnation par presque tous les gouvernements musulmans, les-
quels y ont vu un exemple de la politique occidentale du « deux poids,
deux mesures» ;
- le fait que le Soudan soit considéré par les États-Unis comme
un État terroriste et que l'Égyptien Cheikh Omar Abdel Rahman et ses
partisans soient accusés de mener « une guerre de terrorisme urbain
contre les États-Unis» ;
- les projets poussés d'admission éventuelle de la Pologne, de la
Hongrie, de la République tchèque et de la Slovaquie dans l'OTAN;
- l'élection présidentielle russe de 1993, qui démontre que la
Russie est un pays « déchiré », avec une population et des élites qui ne
savent pas si elles doivent rejoindre ou défier l'Occident.
On pourrait dresser une liste comparable d'événements attestant
la pertinence du paradigme civilisationnel pour presque toutes les
périodes de six mois au début des années quatre-vingt-dix.
Au commencement de la guerre froide, l'homme d'État canadien
Lester Pearson a prédit avec préscience la résurgence et la revitalisa-
tion future des sociétés non occidentales. « Il serait absurde, indiquait-
il en forme d'avertissement, d'imaginer que ces nouvelles sociétés poli-
tiques qui naissent à l'Est seront la réplique de celles que nous connais-
sons à l'Ouest. La renaissance de ces civilisations anciennes prendra
de nouvelles formes 17. » La bipolarité durablement à l'œuvre pendant
la guerre froide a retardé les évolutions que Pearson voyait venir. La
fin de la guerre froide, quant à elle, a libéré les forces culturelles et
civilisationnelles qu'il avait identifiées dans les années cinquante. Un
grand nombre de chercheurs et d'observateurs ont aujourd'hui iden-
tifié et mis en lumière le rôle nouveau que jouent ces facteurs dans la
politique globale 18. Comme l'écrivait avec sagesse Fernand Braudel,
« pour toute personne qui s'intéresse au monde contemporain et à plus
forte raison qui veut agir sur ce monde, il est "payant" de savoir recon-
naître sur une mappemonde quelles civilisations existent aujourd'hui,
d'être capable de définir leurs frontières, leur centre et leur périphérie,
leurs provinces et l'air qu'on y respire, les formes générales et particu-
lières qui existent et qui s'associent en leur sein. Autrement, quelle
catastrophique confusion de perspective pourrait s'ensuivre 19 ».
CHAPITRE 2
Les civilisations hier et aujourd'hui
La nature des civilisations
L'histoire des hommes, c'est l'histoire des civilisations. TI est
impossible de concevoir autrement l'évolution de l'humanité, depuis
les anciennes civilisations sumérienne et égyptienne jusqu'aux civilisa-
tions chrétienne et musulmane, en passant par les civilisations clas-
sique et méso-américaine, et par les civilisations chinoise et hindoue
sous leurs différentes formes. Ce sont ces diverses civilisations qui ont
fourni aux hommes leurs principaux critères d'identification à travers
l'histoire. Dès lors, leurs origines, leur émergence, leur croissance,
leurs interactions, leurs réussites, leur déclin et leur chute ont été étu-
diés en profondeur par des historiens, des sociologues, des anthropo-
logues éminents, notamment Max Weber, Émile Durkheim, Oswald
Spengler, Pitirim Sorokin, Arnold Toynbee, Alfred Weber, Alfred
L. Kroeber, Philip Bagby, Carroll Quigley, Rushton Coulborn, Christo-
pher Dawson, Shmuel N. Eisenstadt, Fernand Braudel, William H.
McNeill, Adda Bozeman, Immanuel Wallerstein et Felipe Fernandez
Armesto 1. Tous ces auteurs, et d'autres encore, ont produit une foule
d'écrits consacrés à l'analyse comparée des civilisations. Les diffé-
rences de perspective, de méthode, de grille de lecture et d'attention
accordées à tel ou tel point sont évidemment nombreuses. Cependant,
il existe un consensus sur certains principes concernant la nature,
l'identité et la dynamique des civilisations.
Tout d'abord, on distingue généralement «civilisation» au singu-
lier et « civilisations » au pluriel. L'idée de civilisation a été introduite
au xvrne siècle par les penseurs français en opposition au concept de
« barbarie». Selon eux, la société civilisée diffère de la société primi-
38
LE CHOC DES CIVILISATIONS
tive en ce qu'elle repose sur des institutions, se développe dans "des
villes et repose sur un degré plus ou moins grand d'éducation. Etre
civilisé serait bien, ne pas l'être serait mal. Le concept de civilisation a
fourni une norme et, durant tout le :xoce siècle, les Européens ont
déployé beaucoup d'énergie intellectuelle, diplomatique et politique à
concevoir des critères servant à évaluer si les sociétés non occidentales
étaient assez « civilisées» pour être acceptées comme membres du sys-
tème international dominé par l'Europe. En même temps, on s'est petit
à petit mis à parler de civilisations au pluriel. Cela supposait de « re-
noncer à définir la civilisation comme un idéal ou plutôt comme
l'idéal » et de rompre avec l'idée qu'il existerait une seule norme de la
civilisation, « restreinte à un petit nombre de peuples ou de groupes
constituant l'uélite" de l'humanité », selon la formule de Braudel. il y
aurait en fait plusieurs civilisations, chacune étant civilisée à sa façon.
Le terme « civilisation» utilisé au singulier a ainsi « perdu de sa super-
be ». Une civilisation, au sens pluriel, pourrait en fait ne pas être civi-
lisée au sens singulier du terme 2.
Les civilisations au pluriel constituent le sujet de ce livre. Cepen-
dant, la distinction entre le singulier et le pluriel demeure pertinente.
L'idée de civilisation au singulier réapparaît quand on prétend que le
monde constitue une seule et même civilisation universelle. Cette
conception n'est pas défendable, mais il est utile d'examiner, comme
on le fera dans le dernier chapitre de ce livre, si oui ou non les civilisa-
tions deviennent plus civilisées.
Deuxièmement, une civilisation est une entité culturelle. Sauf en
Allemagne. Les penseurs allemands du XIX
e
siècle ont nettement dis-
tingué la civilisation, qui inclut la mécanique, la technologie, ainsi que
d'autres facteurs matériels, de la culture, laquelle implique les valeurs,
les idéaux, les caractéristiques intellectuelles et morales d'une société.
Cette distinction demeure vivante dans la pensée allemande, mais elle
n'est pas admise partout. Certains anthropologues l'ont même ren-
versée. Pour eux, les sociétés primitives, stables et non urbaines sont
caractérisées par la culture, tandis que les sociétés plus complexes,
développées, urbaines et dynamiques forment des civilisations. Toute-
fois, cet effort pour distinguer culture et civilisation n'a pas pris et,
hors d'Allemagne, le consensus est général pour penser, avec Fernand
Braudel, qu'« il est illusoire de vouloir à la façon allemande séparer la
culture de ses fondements dans la civilisation
3
».
Civilisation et culture se réfèrent à la manière de vivre en général.
Une civilisation est une culture au sens large. Ces deux termes incluent
« les valeurs, les normes, les institutions et les modes de pensée aux-
quels des générations successives ont, dans une société donnée, attaché
une importance cruciale 4 ». Une civilisation est, selon Braudel, « un
espace, une Urégion culturelle", une collection de traits et de phéno-
mènes culturels ». Wallerstein y voit « une concaténation bien déter-
minée de visions du monde, de coutumes, de structures et de culture
Les civilisations hier et aujourd'hui
39
(au sens matériel aussi bien que plus élevé) formant une sorte de tout
historique et coexistant (bien que pas toujours en même temps) avec
d'autres variétés de ce phénomène ». Une civilisation est, selon
Dawson, le produit d'« un processus original de créativité culturelle
qui est l'œuvre d'un peuple particulier », tandis que, pour Durkheim et
Mauss, c'est « une sorte de milieu moral englobant un certain nombre
de nations, chaque culture nationale n'étant qu'une forme particulière
du tout». Pour Spengler, la civilisation est « le destin inévitable de la
Culture [ ... ], le degré de développement le plus extérieur et le plus arti-
ficiel dont l'humanité est capable [ ... ], une conclusion, le produit succé-
dant à la production». La culture est l'élément commun à toutes les
définitions possibles de la civilisation s.
Les éléments culturels clés qui définissent une civilisation ont été
posés dans leur forme classique par les Athéniens quand ils ont voulu
rassurer les Spartiates sur le fait qu'ils ne les trahiraient pas en faveur
des Perses:
Même si nous en avions la tentation, beaucoup de considérations puis-
santes nous en empêcheraient. Tout d'abord et surtout, les images et
les statues des dieux ont été brûlées et réduites en pièces : cela mérite
vengeance, de toutes nos forces. li n'est pas question de s'entendre avec
celui qui a perpétré de tels forfaits. Deuxièmement, la race grecque est
du même sang, parle la même langue, partage les mêmes temples et les
mêmes sacrifices; nos coutumes sont voisines. Trahir tout cela serait un
crime pour les Athéniens 6.
Le sang, la langue, la religion, la manière de vivre : voilà ce que
les Grecs avaient en commun et ce qui les distinguait des Perses et des
autres non-Grecs. Mais, de tous les éléments objectifs qui définissent
une civilisation, le plus important est en général la religion, comme
le soulignaient les Athéniens. Dans une large mesure, les principales
civilisations se sont identifiées au cours de l'histoire avec les grandes
religions du monde. Au contraire, des populations faisant partie de la
même ethnie et ayant la même langue, mais pas la même religion,
peuvent s'opposer, comme c'est le cas au Liban, dans l'ex-Yougoslavie
et dans le subcontinent indien 7.
La division des populations en civilisations caractérisées de façon
culturelle correspond de façon significative à leur division en races
d'après des données physiques. Cependant, civilisation et race ne sont
pas la même chose. Des populations de même race peuvent être divisées
par la civilisation; des populations de même race peuvent être unies par
la civilisation. En particulier, les grandes religions prosélytes, le christia-
nisme et l'islam, regroupent des sociétés relevant de différentes races.
Les distinctions cruciales entre groupes humains concernent leurs
valeurs, leurs croyances, leurs institutions et leurs structures sociales,
non leur taille physique, la forme de leur crâne ni leur couleur de peau.
40
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Troisièmement, les civilisations sont englobantes, c'est-à-dire
qu'aucune de leurs composantes ne peut être comprise sans référence
à la civilisation qui les embrasse. Les civilisations, comme le soutient
Toynbee, «englobent sans être englobées par les autres ». Et Melko de
poursuivre en ces termes:
Les civilisations se caractérisent par un haut degré d'intégration. Leurs
parties se définissent par leurs relations aux autres et au tout. Si une
civilisation est composée d'États, ceux-ci auront plus de relations les uns
avec les autres qu'avec des États qui n'appartiennent pas à cette civilisa-
tion. lis se battront plus entre eux et auront plus de relations diploma-
tiques. lis seront plus interdépendants économiquement. lis seront
traversés par les mêmes courants esthétiques et philosophiques 8.
Une civilisation représente l'entité culturelle la plus large. Les vil-
lages, les régions, les groupes ethniques, les nationalités, les groupes
religieux : tous ont des cultures différentes à différents niveaux d'hété-
rogénéité culturelle. La culture d'un village de l'Italie du Sud peut être
différente de celle d'un village du Nord, mais tous deux ont en commun
la culture italienne, laquelle les différencie des villages allemands. Des
communautés européennes différentes, à leur tour, partagent des traits
culturels qui les distinguent de communautés chinoises ou hindoues.
Toutefois, les Chinois, les Hindous et les Occidentaux ne font pas
partie d'une entité culturelle plus large. Ils forment des civilisations
différentes. Une civilisation est ainsi le mode le plus élevé de regroupe-
ment et le niveau le plus haut d'identité culturelle dont les humains
ont besoin pour se distinguer des autres espèces. Elle se définit à la
fois par des éléments objectifs, comme la langue, l'histoire, la religion,
les coutumes, les institutions, et par des éléments subjectifs d'auto-
identification. L'identité comporte des niveaux: un habitant de Rome
peut se définir de façon plus ou moins forte comme Romain, Italien,
catholique, chrétien, Européen, Occidental. La civilisation à laquelle il
appartient est le niveau d'identification le plus large auquel il s'iden-
tifie. Les civilisations sont les plus gros « nous » et elles s'opposent à
tous les autres «eux». Elles peuvent inclure une population impor-
tante, comme la civilisation chinoise, ou bien un tout petit nombre de
personnes, comme les Caraïbes anglophones. Au cours de l'histoire,
plusieurs petits groupes ont existé qui possédaient une culture dis-
tincte et aucune inscription culturelle plus large. On a fait des distinc-
tions selon la taille et l'importance entre civilisations majeures et
périphériques (Bagby) ou entre civilisations majeures et bloquées ou
avortées (Toynbee). Ce livre traite de ce que l'on considère en général
comme les civilisations majeures dans l'histoire.
Les civilisations n'ont pas de frontières clairement établies, ni de
début et de fin précis. On peut toujours redéfinir son identité, de sorte
que la composition et les formes des civilisations changent au fil du
Les civilisations hier et aujourd'hui 41
temps. Les cultures interagissent et se chevauchent. Les différences et
les ressemblances entre cultures appartenant à différentes civilisations
sont très variables. Les civilisations n'en sont pas moins des entités
significatives et, alors même que les frontières entre elles sont rare-
ment nettes, elles sont bien réelles.
Quatrièmement, les civilisations sont peut-être mortelles, mais
elles ont la vie dure. Elles évoluent, s'adaptent et constituent les modes
d'associations humaines les plus résistants. Ce sont des « réalités d'une
extrême longue durée ». Leur « essence unique et particulière » réside
dans leur « continuité historique durable. Une civilisation est en fait la
plus longue des histoires ». Les empires naissent et meurent, les gou-
vernements vont et viennent, les civilisations restent et « survivent aux
aléas politiques, sociaux, économiques et même idéologiques 9 ».
« L'histoire internationale, conclut Bozeman, démontre la thèse selon
laquelle les systèmes politiques ne sont que des expédients transitoires
à la surface des civilisations et que le destin de chaque communauté
unie par la langue et la moralité dépend fondamentalement de la survie
de certaines idées structurantes de base autour desquelles les généra-
tions successives se sont rassemblées et qui symbolisent donc la conti-
nuité de la société 10. » Toutes les civilisations majeures du xx
e
siècle
existent depuis plus d'un millénaire ou, comme l'Amérique latine, sont
le produit direct d'une autre civilisation ancestrale.
Les civilisations durent, mais elles évoluent aussi. Elles sont dyna-
miques; elles naissent et meurent; elles fusionnent et se divisent.
N'importe quel étudiant en histoire sait qu'elles disparaissent aussi et
se perdent dans les sables du temps. Les différentes séquences de cette
évolution peuvent être appréhendées de diverses façons. Selon Quigley,
les civilisations passent par sept étapes: le mélange, la gestation, l'ex-
pansion, l'âge du conflit, la domination universelle, le déclin et l'inva-
sion. Pour Melko, le modèle du changement est le suivant : on passe
d'un système féodal cristallisé à un système féodal évoluant vers un
système étatique cristallisé pour en venir à un système étatique évo-
luant vers un système impérial cristallisé. Selon Toynbee, une civilisa-
tion s'épanouit en répondant à des défis et entre dans une période de
croissance qui implique un contrôle accru sur son environnement de
la part d'une minorité créative; vient ensuite une époque de troubles
qui fait émerger un État universel, puis c'est la désintégration. Malgré
des différences importantes, toutes ces théories stipulent que les civili-
sations évoluent en passant d'une période de troubles ou de conflits
à l'installation d'un État universel, avant de connaître le déclin et la
désintégration 11.
Cinquièmement, puisque les civilisations sont des entités cultu-
relles et non politiques, elles n'ont pas pour fonction de maintenir
l'ordre, de dire le droit, de collecter les impôts, de mener des guerres,
de négocier des traités, en un mot d'accomplir ce qui est la tâche des
gouvernements. La composition politique des civilisations varie entre
42 LE CHOC DES CIVILISATIONS
elles et selon le temps. Une civilisation peut englober une ou plusieurs
unités politiques. Celles-ci peuvent être des cités-États, des empires,
des fédérations, des confédérations, des États-nations ou des États
multinationaux et elles adoptent des formes de gouvernement très
diverses. Au fil de son évolution, le nombre et la nature des unités
politiques qui composent une civilisation peuvent changer. À la limite,
une civilisation et une entité politique peuvent coïncider. La Chine,
selon Lucian Pye, est «une civilisation qui se veut un État 12 ». Le
Japon, quant à lui, est une civilisation qui est un État. La plupart des
civilisations, toutefois, contiennent plus d'un État ou d'une entité poli-
tique. Dans le monde moderne, la plupart des civilisations en regrou-
pent au moins deux.
Enfin, les spécialistes s'accordent en général pour identifier les
civilisations majeures d'hier et d'aujourd'hui. Mais ils s'opposent sou-
vent sur le nombre total de celles-ci dans l'histoire. Quigley retient
seize cas historiques clairs, plus huit autres probables. Toynbee a
d'abord avancé le nombre de vingt et un, puis de vingt-trois; pour
Spengler, il y en aurait eu huit. McNeill analyse neuf civilisations dans
toute l'histoire. Bagby en prend aussi en compte neuf, ou bien onze si
on considère que le Japon et le monde orthodoxe se distinguent de la
Chine et de l'Occident. Braudel en identifie neuf et Rostovanyi sept 13.
Ces différences dépendent en partie du fait de savoir si des groupes
culturels comme les Chinois ou les Indiens ont formé au cours de l'his-
toire une seule civilisation ou bien deux, ou bien encore si deux civili-
sations ont été liées entre elles de façon intime, l'une d'elles étant le
dérivé de l'autre. Malgré ces divergences, l'identité de ces grandes civi-
lisations n'est pas contestée. «TI existe un consensus raisonnable»,
conclut Melko après étude de la bibliographie, sur le fait qu'il y a eu
au moins douze grandes civilisations, dont sept n'existent plus (la
Mésopotamie, l'Égypte, la Crète, la civilisation classique, la civilisation
byzantine, l'Amérique centrale, les Andes), tandis que cinq subsistent
(la Chine, le Japon, 11nde, l'islam, l'Occident) 14. Certains chercheurs
considèrent aussi que la civilisation russe orthodoxe est distincte des
civilisations byzantine et chrétienne d'Occident. À ces six civilisations,
il convient pour notre propos d'ajouter aujourd'hui l'Amérique latine
et peut-être l'Afrique.
Ainsi, les grandes civilisations contemporaines sont les suivantes.
LA CIVILISATION CHINOISE (sinic)
Tous les spécialistes reconnaissent l'existence d'une civilisation
chinoise distincte, qui daterait au moins de 1500 av. J.-C., voire de
mille ans plus tôt, ou bien de deux civilisations chinoises, l'une ayant
succédé à l'autre au cours des premiers siècles de l'ère chrétienne. Dans
mon article de la revue Foreign Affairs, j'ai dénommé cette civilisation
Les civilisations hier et aujourd'hui
43
« confucéenne )}. Il est plus précis, toutefois, d'utiliser le terme « chi-
noise )}. Le confucianisme est une des composantes majeures de la civi-
lisation chinoise. Celle-ci ne se réduit pourtant pas au confucianisme
et va bien au-delà de la Chine en tant qu'entité politique. Le terme
« chinois)} (sinic), qui a été utilisé par beaucoup de chercheurs,
désigne de façon adéquate la culture commune de la Chine et des
communautés chinoises qui vivent en Asie du Sud-Est et partout ail-
leurs hors de Chine, aussi bien que les cultures connexes du Viêt-nam
et de la Corée.
LA CIVILISATION JAPONAISE
Certains spécialistes regroupent les cultures japonaise et chinoise
en une unique civilisation extrême-orientale. La plupart, cependant,
reconnaissent plutôt que le Japon forme une civilisation distincte,
dérivée de la civilisation chinoise et apparue entre 100 et 400 ap. J.-C.
LA CIVILISATION HINDOUE
Depuis 1500 av. J.-C., on reconnaît généralement qu'une ou plu-
sieurs civilisations ont existé dans le sous-continent indien. On les
appelle indiennes ou hindoues, ce dernier terme étant préféré pour la
plus récente d'entre elles. Sous différentes formes, l'hindouisme a joué
un rôle central dans la culture indienne depuis le deuxième millénaire
avant Jésus-Christ. «C'est davantage qu'une religion ou un système
social; c'est le noyau de la civilisation indienne 15. )} Il a continué à
jouer ce rôle à l'époque moderne, même si l'Inde possède une impor-
tante communauté musulmane ainsi que plusieurs minorités cultu-
relles moins nombreuses. Comme «chinoise», le terme «hindoue)}
permet de distinguer la civilisation de son État phare, ce qui est sou-
haitable lorsque, comme c'est ici le cas, la culture liée à la civilisation
s'étend au-delà des limites de cet État.
LA CIVILISATION MUSULMANE
Tous les grands spécialistes admettent l'existence d'une civilisation
musulmane bien distincte. Né dans la péninsule arabique au vue siècle
ap. l-C., l'islam s'est étendu en Afrique du Nord, en Espagne, et à l'est,
en Asie centrale, dans le sous-continent indien et en Asie du Sud-Est.
En conséquence de quoi, on distingue au sein de l'islam plusieurs
cultures ou sous-civilisations : l'arabe, la turque, la perse et la
malaisienne.
44
LE CHOC DES CIVILISATIONS
LA CIVILISATION OCCIDENTALE
L'apparition de la civilisation occidentale date de 700 ou 800 ap. J-C.
Les spécialistes s'accordent pour penser qu'elle comprend trois grandes
composantes: l'Europe, l'Amérique du Nord et l'Amérique latine.
L'AMÉRIQUE LATINE
Celle-ci a cependant une spécificité par rapport à l'Occident. Bien
qu'elle dérive de la civilisation européenne, l'Amérique latine a suivi
une évolution différente de celle de l'Europe et de l'Amérique du Nord.
Elle a une culture corporatiste et autoritaire, trait présent à un bien
moindre degré en Europe et absente en Amérique du Nord. L'Europe
et l'Amérique du Nord ont subi les effets de la Réforme et ont combiné
culture catholique et culture protestante. Historiquement, bien que
cela puisse changer, l'Amérique latine a été seulement catholique. La
civilisation d'Amérique latine inclut, de plus, des cultures indigènes,
lesquelles n'existaient pas en Europe et ont été éliminées en Amérique
du Nord. Elles varient en importance selon qu'on se trouve, d'un côté,
au Mexique, en Amérique centrale, au Pérou et en Bolivie et, de l'autre,
en Argentine et au Chili. L'évolution politique et le développement éco-
nomique en Amérique latine se sont écartés des schémas qui prévalent
dans les pays de l'Atlantique Nord. Subjectivement, les Sud-Américains
se distinguent entre eux par leur façon de s'identifier. Certains disent
qu'ils font partie de l'Occident, d'autres qu'ils ont leur propre culture.
Ces différences culturelles sont abondamment nourries par la littéra-
ture 16. L'Amérique latine pourrait être considérée comme une sous-
civilisation de la civilisation occidentale ou bien comme une civilisa-
tion distincte, liée à l'Occident et divisée sur la question de savoir si
elle appartient ou non à l'Occident. Pour une analyse des implications
politiques des civilisations, et notamment des relations entre l'Amé-
rique latine d'une part et l'Europe et l'Amérique du Nord d'autre part,
la seconde formulation est plus adaptée et plus opératoire.
L'Occident regroupe l'Europe, l'Amérique du Nord et les autres
pays peuplés d'Européens, comme l'Australie et la Nouvelle-Zélande.
Les relations entre les deux grands pans de l'Occident ont cependant
changé à travers le temps. Pendant une grande partie de leur histoire,
les Américains ont défini leur société en opposition à l'Europe. L'Amé-
rique était une terre de liberté, d'égalité; tout y devenait possible; elle
incarnait l'avenir. L'Europe, quant à elle, représentait l'oppression, les
luttes de classes, les hiérarchies, l'arriération. L'Amérique, soutenait-
on, formait même une civilisation à part. Cette supposée opposition
Les civilisations hier et aujourd'hui
45
entre Amérique et Europe résultait, dans une large mesure, au moins
jusqu'à la fin du XIX
e
siècle, du fait que l'Amérique entretenait peu de
c;ontacts avec les civilisations non occidentales. Toutefois, dès que les
Etats-Unis sont apparus sur la scène mondiale, le sentiment d'unité
avec l'Europe s'est accru 17. L'Amérique du XIX
e
siècle se sentait diffé-
rente de l'Europe et opposée à elle ; l'Amérique du xx
e
siècle se définit
comme européenne et, bien sûr, comme le chef de file d'une entité plus
large, l'Occident.
Ce terme est aujourd'hui universellement utilisé pour désigner ce
qu'on appelait jadis la chrétienté occidentale. C'est ainsi la seule civili-
sation qui se définit par son orientation dans l'espace et non par le
nom d'un peuple, d'une religion ou d'un lieu géographique *. Cette
identification abstrait la civilisation concernée de son contexte histo-
rique, géographique et culturel. Historiquement, la civilisation occi-
dentale est européenne. À l'époque moderne, elle est euro-américaine.
Sur une carte, on peut trouver l'Europe, l'Amérique et l'Atlantique
Nord, pas l'Occident. Ce nom a aussi donné naissance au concept
d'« occidentalisation» et a conduit à une confusion entre occidentali-
sation et modernisation: il est plus facile de dire que le Japon {( s'occi-
dentalise» que de dire qu'il «s'euro-américanise». Cependant, on
appelle en général «occidentale» la civilisation euro-américaine.
Malgré ses défauts importants, c'est ce terme qui sera utilisé ici.
LA CMLISATION AFRICAINE (SI POSSmLE)
À l'exception de Fernand Braudel, la plupart des grands spécia-
listes des civilisations ne reconnaissent pas la spécificité de la civilisa-
tion africaine. Le nord du continent africain et sa côte orientale
relèvent de la civilisation musulmane. Historiquement, l'Éthiopie for-
mait une civilisation à part. Ailleurs, l'impérialisme et les peuplements
européens ont apporté des éléments de la civilisation occidentale. En
Afrique du Sud, les pionniers hollandais, français et anglais ont créé
une culture européenne composite 18. L'impérialisme européen a par
ailleurs implanté le christianisme dans la majeure partie du continent
africain situé au sud du Sahara. Dans toute l'Afrique dominent de
* L'usage de « Orient» et « Occident» pour désigner des lieux géographiques est
confus et ethnocentriste. « Nord» et « Sud» ont des référents universellement admis:
les pôles. Pas 1'« Orient» et 1'« Occident». La question est : à l'est ou à l'ouest de quoi ?
Tout dépend de là où on se trouve. « Orient» et « Occident» se référaient peut-être à
l'origine aux versants orientaux et occidentaux de l'Eurasie. D'un point de vue améri-
cain, toutefois, l'Extrême-Orient est en fait l'Extrême-Occident. Pendant la plus grande
partie de l'histoire chinoise, 1'« Occident» signifiait l'Inde, tandis qu'« au Japon, ''l'Oc-
cident"désignait en général la Chine ». William E. Naff, « Reflection on the Question
of "East and West"from the Point ofView of Japan », Comparative Civilizations Review,
13-14, automne 1985 et été 1986, p. 228.
46
LE CHOC DES CIVILISATIONS
fortes identités tribales, mais les Africains développent aussi un senti-
ment d'identité africaine, de sorte qu'on peut penser que l'Afrique sub-
saharienne pourrait s'assembler pour former une civilisation distincte
dont le centre de gravité serait l'Etat d'Afrique du Sud.
La religion est l'un des critères de définition d'une civilisation et,
comme l'écrivait Christopher Dawson, «les grandes religions sont les
fondements des grandes civilisations 19 ». Parmi les cinq « religions du
monde» selon Weber, quatre -le christianisme, l'islam, l'hindouisme
et le confucianisme - sont associées à de grandes civilisations. Pas
le bouddhisme. Pourquoi? Tout comme l'islam et le christianisme, le
bouddhisme s'est très tôt scindé en deux et, comme le christianisme, il
n'a pas survécu sur sa terre d'origine. Né au re
r
siècle ap. J.-C., le boud-
dhisme mahayana a été exporté en Chine, puis en Corée, au Viêt-nam
et au Japon. Au sein de ces sociétés, il s'est adapté de différentes
manières, il a été assimilé par les cultures indigènes (par exemple en
Chine par le confucianisme et le taoïsme) et a disparu en tant que
tel. Dès lors, quand bien même le bouddhisme reste une importante
composante de ces cultures, ces sociétés ne forment pas une civilisa-
tion bouddhiste et ne se reconnaîtraient pas comme telles. Cependant,
au Sri Lanka, en Birmanie, en Thaïlande, au Laos et au Cambodge,
on peut noter qu'il existe ce qu'on pourrait appeler une civilisation
bouddhiste theravada. En outre, les habitants du Tibet, de Mongolie et
du Bhoutan ont historiquement adhéré à une variante du bouddhisme
mahayana, celle des lamas, et forment une deuxième zone où prévaut
la civilisation bouddhiste. Malgré tout, l'extinction virtuelle du boud-
dhisme en Inde aussi bien que son adaptation et son intégration à des
cultures préexistantes en Chine et au Japon signifient que le boud-
dhisme, bien que ce soit une grande religion, n'a pas été à la base d'une
grande civilisation 20. *.
* Et la civilisation juive? Les spécialistes des civilisations la mentionnent peu.
En termes démographiques, le judaïsme ne forme pas une grande civilisation. Toynbee
la décrit comme une civilisation arrêtée qui a évolué à partir de l'ancienne civilisation
syriaque. Elle est historiquement liée au christianisme et à l'islam, et pendant plusieurs
siècles, les Juifs ont préservé leur identité culturelle au sein des civilisations occiden-
tale, orthodoxe et musulmane. Avec la création d'Israël, ils ont acquis tous les signes
extérieurs d'une civilisation: religion, langue, coutumes, littérature, institutions, entité
géographique et politique. Quid, toutefois, de leur identification subjective? Les Juifs
qui vivent au sein d'autres cultures se répartissent selon une échelle qui va de l'identifi-
cation absolue avec le judaïsme et Israël à un judaïsme formel et à une identification
pleine et entière avec la civilisation au sein de laquelle ils résident, cas de figure qu'on
observe toutefois surtout parmi les Juifs qui vivent en Occident. Voir Mordecai
M. Kaplan, Judaism as a Civilization, Philadelphie, Reconstructionnist Press, 1981;
publié originellement en 1934, p. 173-208.
Les civilisations hier et aujourd'hui 47
Les relations entre civilisations
LES RENCONTRES: LES CIVILISATIONS AVANT 1500 AP. J.-C.
Les relations entre civilisations ont évolué dans le passé en deux
phases. Elles en connaissent aujourd'hui une troisième. Pendant plus
de trois mille ans après l'émergence des premières civilisations, les
contacts étaient, à quelques exceptions près, inexistants ou restreints
ou bien intermittents et intenses. Le mot « rencontre» que les histo-
riens utilisent pour les décrire traduit bien leur nature 21. Les civilisa-
tions étaient séparées par le temps et dans l'espace. Il n'en existait
qu'un petit nombre en même temps et, selon Benjamin Schwartz et
Shmuel Eisenstadt, les civilisations de l'époque axiale se distinguent
fondamentalement de celles de l'époque préaxiale en ce qu'elles recon-
naissent la distinction entre «les ordres transcendantaux et mon-
diaux ». Les civilisations de l'époque axiale, à la différence de celles
qui les ont précédées, ont vu leurs mythes propagés par une classe
intellectuelle distincte : «les prophètes et les prêtres juifs, les philo-
sophes et les sophistes grecs, les lettrés chinois, les brahmanes hin-
dous, les moines bouddhistes et les oulémas musulmans 22 ». Certaines
régions ont connu deux ou trois civilisations affiliées, l'une déclinant et
l'autre s'imposant après un interrègne. La figure 2.1 donne un schéma
simplifié (d'après Carroll Quigley) des relations entre les grandes civili-
sations eurasiatiques à travers le temps.
Les civilisations étaient également séparées géographiquement.
Jusqu'en 1500, les civilisations andine et méso-américaine n'ont eu
aucun contact avec d'autres civilisations, même entre elles. Les civilisa-
tions antiques des vallées du Nil, du Tigre et de l'Euphrate, de 11ndus
et du fleuve Jaune n'ont pas non plus interagi entre elles. Parfois, les
contacts entre civilisations se sont noués à l'est de la Méditerranée, au
sud-ouest de l'Asie et dans l'Afrique du Nord. Cependant, les communi-
cations et les échanges commerciaux étaient limités par les distances et
par le manque de moyens de transport pour les franchir. Le commerce
maritime a bien été pratiqué en Méditerranée et dans l'océan Indien,
mais « les chevaux parcourant la steppe, plutôt que les vaisseaux tra-
versant les océans, représentaient les moyens priviligiés grâce auxquels
les grandes civilisations, dans le monde d'avant 1500 ap. J.-C., étaient
liées entre elles - du moins pour autant qu'elles aient noué des
contacts entre elles 23 ».
Les idées et les technologies ont été transmises d'une civilisation
à l'autre, mais il a fallu souvent des siècles. La diffusion culturelle peut-
être la plus importante qui ne soit pas passée par la conquête a proba-
48
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Figure 2.1 Civilisation de l'hémisphère occidental
Cultures néolithiques
(non civilisationnelles)
. . -;;:/
MesopotamIenne
• (sumérienne) ~
Egyptienne l ~
~ Crétoise Hittite Cansanite
Indienne Chinoise (sinic)
(mr
nne
) /)
Classique (méditelTçnne) / J
) ~ m i q u e
Hindoue
l
Chinoise
l Japonaise
Orthodoxe Occidentale Indienne? ?
Source: Carroll Quigley, The Evolution of Civilisations: An introduction to Historical
Analysis, Indianapolis, Liberty Press, 2
e
éd., 1979, p. 83.
blement été l'expansion du bouddhisme en Chine, près de six ans après
son apparition dans l'Inde du Nord. L'imprimerie a été inventée en
Chine au vrne siècle ap. J.-C. et les caractères mobiles au xxe siècle, mais
cette technologie n'a atteint l'Europe qu'au :xvre siècle. Le papier a été
créé en Chine au ne siècle av. J.-C., est arrivé au Japon au vue siècle et
s'est diffusé plus à l'ouest en Asie centrale au vrne siècle, en Afrique du
Nord au xe, en Espagne au xue et en Europe du Nord au xme siècle.
Autre invention chinoise, datant du Ix.e siècle, la poudre atteint les
Arabes quelques siècles après et a atteint l'Europe au XIve siècle 24.
Les contacts les plus dramatiques et les plus significatifs entre civi-
lisations ont eu lieu quand des peuples appartenant à l'une d'entre elles
ont conquis et éliminé des peuples appartenant à une autre. Ces
contacts n'étaient pas seulement violents, ils étaient aussi brefs et
intermittents. C'est ainsi qu'à partir du vue siècle ap. J.-C. des contacts
intercivilisationnels assez soutenus et même parfois intenses se sont
développés entre l'islam et l'Occident, et entre l'islam et l'Inde. La plu-
part des interactions commerciales, culturelles et militaires avaient
cependant lieu à l'intérieur des civilisations. L'Inde et la Chine, par
exemple, ont été envahies et soumises par d'autres peuples, les Huns
et les Mongols, mais ces deux civilisations ont aussi connu de longues
périodes d'« état de guerre» en leur sein même. Ainsi, les Grecs se sont
battus et ont fait du commerce entre eux bien plus souvent qu'avec les
Perses ou d'autres non-Grecs.
Les civilisations hier et aujourd'hui 49
L 1NFLUENCE : LA MONTÉE DE L'OCCIDENT
La chrétienté occidentale a émergé comme civilisation distincte
aux Ville et IX
e
siècles. Pendant plusieurs centaines d'années, cependant,
son niveau a stagné loin derrière celui d'autres civilisations. La Chine
des dynasties T'ang, Sung et Ming, l'islam, du Ville au XIIe siècle, et
Byzance, du VITre au XIe siècle, surpassaient de loin l'Europe en richesse,
en extension géographique, en puissance militaire, en production artis-
tique, littéraire et scientifique 25. Entre le ~ et le XIIIe siècle, la culture
européenne a commencé à se développer, sous l'effet de « l'emprunt
systématique à la culture musulmane et byzantine, et de l'adaptation
de cet héritage au contexte particulier et aux besoins de l'Occident ».
Pendant la même période, la Hongrie, la Pologne, la Scandinavie et la
côte baltique se sont converties au christianisme; elles ont adopté le
droit romain et d'autres aspects de la civilisation « occidentale ». Les
frontières orientales de l'Occident se sont stabilisées pour ne plus
connaître de changement significatif par la suite. Aux xrre et XIIre siècles,
les Occidentaux se sont battus pour étendre leur mainmise sur
l'Espagne et ont acquis l'hégémonie de fait sur la Méditerranée. La
montée en puissance de la Turquie a cependant ébranlé « le premier
empire européen 26 ». Pour autant, en 1500, la renaissance de la culture
européenne était en marche, et le pluralisme social, l'extension du
commerce et le progrès technologique ont jeté les bases d'une nouvelle
ère pour la politique globale.
Aux rencontres multidirectionnelles intermittentes ou limitées
entre civilisations a succédé l'influence soutenue, puissante et unidi-
rectionnelle de l'Occident sur les autres civilisations. La fin du
xve siècle a vu se produire la reconquête complète de la péninsule ibé-
rique reprise aux Maures, les débuts de la pénétration portugaise en
Asie et espagnole aux Amériques. Durant les deux cent cinquante ans
qui ont suivi, tout l'hémisphère occidental et une part importante de
l'Asie ont été dominés par l'Europe. À la fin du XVIIIe siècle, la mainmise
européenne a régressé lorsque les États-Unis d'abord, puis Haïti, et
enfin une bonne partie de l'Amérique latine se sont révoltés contre la
tutelle européenne et s'en sont libérés. Pendant la dernière partie du
xoce siècle, cependant, la renaissance de l'impérialisme européen a
étendu la tutelle de l'Europe sur presque toute l'Afrique, a consolidé la
mainmise européenne sur le sous-continent indien et sur d'autres par-
ties de l'Asie, et, au début du x:xe siècle, a soumis presque tout le
Moyen-Orient au pouvoir direct ou indirect de l'Europe, à l'exception
de la Turquie. Les Européens ou les anciennes colonies européennes
(en Amérique) contrôlaient 35 % de la surface du globe en 1800, 67 %
en 1878 et 84 % en 1914. Dans les années vingt, ce pourcentage s'est
encore accru lorsque l'empire turc a été divisé entre la Grande-Bre-
50 LE CHOC DES CIVILISATIONS
tagne, la France et l'Italie. En 1800, l'empire britannique mesurait 1,5
million de km
2
et comptait 20 millions d'habitants. En 1900, l'empire
victorien, sur lequel le soleil ne se couchait jamais, comprenait Il mil-
lions de km
2
et 390 millions d'habitants 27. Au cours de l'expansion
européenne, les civilisations andine et méso-américaine ont été de facto
éliminées, les civilisations indienne et musulmane, ainsi qu'africaine,
soumises, et la Chine a été traversée et marquée par l'influence occi-
dentale. Seules les civilisations russe, japonaise et éthiopienne, toutes
trois gouvernées par des autorités impériales centralisées, ont pu
résister aux assauts de l'Occident et préserver une certaine indépen-
dance. Pendant quatre cents ans, les relations intercivilisationnelles se
sont résumées à la subordination par l'Occident des autres sociétés.
Les causes de cette évolution dramatique et unique en son genre
sont à chercher dans les structures sociales et les relations de classes
en Occident, la montée des villes et du commerce, le partage relatif du
pouvoir entre nobles et monarques, entre religieux et laïcs, le senti-
ment de conscience nationale croissant chez les Occidentaux et le
développement de bureaucraties étatiques. La source directe de l'ex-
pansion occidentale fut cependant technologique : l'invention de la
navigation transocéanique a permis de franchir de longues distances,
et le développement de la puissance militaire de faire des conquêtes.
« Dans une large mesure, écrivait Geoffrey Parker, ilIa montée en puis-
sance de l'Occident" a reposé sur l'usage de la force, sur le fait que
l'équilibre militaire entre les Européens et leurs adversaires penchait
nettement en faveur des premiers; [ ... ] la clé de la réussite européenne
pour créer le premier vrai empire global entre 1500 et 1750, ce fut le
progrès dans la possibilité de répandre la guerre qu'on a appelée ilIa
révolution militaire". » L'expansion de l'Occident a aussi été facilitée
par la supériorité de son organisation, de sa discipline, de l'entraîne-
ment de ses troupes, de ses armes, de ses moyens de transport, de sa
logistique, de ses soins médicaux, tout cela étant la résultante de son
leadership dans la révolution industrielle 28. L'Oçcident a vaincu le
monde non parce que ses idées, ses valeurs, sa rdigion étaient supé-
rieures (rares ont été les membres d'autres civilisations à se convertir),
mais plutôt par sa supériorité à utiliser la violence organisée. Les Occi-
dentaux l'oublient souvent, mais les non-Occidentaux jamais.
En 1910, le monde était bien plus unifié politiquement et économi-
quement qu'à n'importe quel autre moment dans l'histoire de l'huma-
nité. Le commerce international, en proportion du produit mondial
brut, était plus élevé que jamais auparavant et il ne retrouvera ce
niveau que dans les années soixante-dix et quatre-vingt. Les investisse-
ments à l'étranger, en proportion des investissements totaux, étaient
plus élevés que jamais 29. Civilisation signifiait civilisation occidentale.
Le droit international était le droit international occidental dans la tra-
dition de Grotius. Le système international correspondait au système
Les civilisations hier et aujourd'hui 51
westphalien regroupant des Etats-nations souverains et « civilisés»
avec les territoires coloniaux qu'ils contrôlaient.
L'émergence de ce système international défini par l'Occident
correspond à la deuxième évolution majeure au sein de la politique
globale d'après 1500. Outre leurs interactions de type domination/su-
bordination avec les sociétés non occidentales, les sociétés occiden-
tales interagissaient de façon plus égalitaire les unes avec les autres.
Ces interactions entre entités politiques à l'intérieur d'une même civili-
sation ressemblaient intimement à celles qui se développaient entre
Chinois, entre Indiens et entre Grecs. Elles étaient fondées sur une
homogénéité culturelle qui englobait « la langue, le droit, la religion,
les pratiques administratives, l'agriculture, les structures de propriété
aussi bien que de parenté ». Les Européens «partageaient une culture
commune et nourrissaient des contacts étroits par l'intermédiaire d'un
réseau commercial très actif, grâce aux déplacements constants des
personnes et à l'extraordinaire intrication des familles régnantes».
Mais ils se battaient aussi sans cesse entre eux; entre États européens,
la paix était l'exception, pas la règle
30
• Bien que l'empire ottoman ait
contrôlé jusqu'à un quart de ce qu'on considérait souvent comme l'Eu-
rope, il ne faisait pas partie du système international européen.
Pendant cent cinquante ans, la politique intercivilisationnelle de
l'Occident a été dominée par le grand schisme religieux avec les
guerres qui allaient de pair, et par les conflits dynastiques. Pendant un
autre siècle et demi, après le traité de Westphalie, les conflits dans le
monde occidental ont eu lieu entre princes : entre empereurs, entre
monarques absolus, entre monarques constitutionnels tentant
d'étendre le pouvoir de leur bureaucratie et de leurs armées, la richesse
de leur économie mercantiliste et surtout l'étendue de leur territoire.
Ce faisant, ils ont créé des États-nations et, à partir de la Révolution
française, les principaux conflits ont opposé des nations plutôt que des
princes. En 1793, comme l'écrit R. R. Palmer, « finirent les guerres des
rois et commencèrent les guerres des peuples
31
». Cette structure
héritée du XVIIf! siècle a dominé jusqu'à la Seconde Guerre mondiale.
En 1917, suite à la Révolution russe, sont apparus les conflits idéo-
logiques, tout d'abord entre le fascisme, le communisme et la démo-
cratie libérale, puis entre ces derniers. Pendant la guerre froide, ces
idéologies ont été incarnées par deux superpuissances, chacune défen-
dant son identité à travers son idéologie. Mais ni l'une ni l'autre
n'étaient des États-nations au sens européen du terme. La montée en
puissance du marxisme, d'abord en Russie, puis en Chine et au Viêt-
nam, a représenté une phase de transition : on est passé du système
international européen au système multicivilisationnel posteuropéen.
Le marxisme était un produit de la civilisation européenne, mais il ne
s'est jamais enraciné et n'a jamais réussi en Europe. Au contraire, des
élites modernistes et révolutionnaires l'ont importé dans certaines
sociétés non occidentales. Lénine, Mao et Hô Chi Minh l'ont adapté à
52 LE CHOC DES CIVILISATIONS
leurs desseins et l'ont utilisé pour défier la puissance occidentale,
mobiliser leurs peuples et affirmer l'identité nationale et l'autonomie
de leurs pays contre l'Occident. La chute de cette idéologie en Union
soviétique et son importante adaptation en Chine et au Viêt-nam ne
signifient toutefois pas nécessairement que ces sociétés importeront
l'autre idéologie occidentale, la démocratie libérale. Les Occidentaux
qui le supposent seront sans doute surpris par la créativité, la résilience
et l'individualisme de ces cultures non occidentales.
LES INTERACTIONS: UN SYSTÈME MULTICIVILISATIONNEL
Au xx
e
siècle, les relations entre civilisations sont passées d'une
période dominée par l'influence unidirectionnelle d'une civilisation en
particulier sur les autres à une phase d'intenses interactions multidi-
rectionnelles entre toutes les civilisations. Les deux caractéristiques
fondamentales de l'époque précédente ont commencé à s'effacer.
Tout d'abord, pour reprendre les termes chers aux historiens,
« l'expansion de l'Occident» s'est arrêtée, et «la révolte contre l'Occi-
dent» a commencé. Par à-coups, la puissance de l'Occident a décliné
relativement à celle des autres civilisations. La carte du monde en 1990
n'a plus grand-chose à voir avec celle de 1920. L'équilibre de la puis-
sance militaire et économique et de l'influence politique a changé
(comme on le verra en détail au chapitre suivant). L'Occident a
continué à avoir de l'influence sur les autres sociétés mais, de plus en
plus, leurs relations ont été dominées par les réactions de l'Occident
aux évolutions de ces civilisations. Loin d'être le jouet d'une histoire
dont l'Occident tirerait les ficelles, les sociétés non occidentales sont
devenues les acteurs de leur propre histoire et de celle de l'Occident.
Deuxièmement, conséquence de ces évolutions, le système interna-
tional s'est étendu au-delà de l'Occident et est devenu multicivilisa-
tionnel. En même temps, les conflits entre États occidentaux - qui
avaient dominé ce système pendant des siècles - ont disparu. Au cours
de la dernière partie du xx
e
siècle, l'Occident est sorti de la phase
d' « état de guerre» qui caractérisait jusqu'alors son évolution en tant
que civilisation pour entrer dans une période d' « état universel ». À la
fin du siècle, cette phase n'est toujours pas achevée puisque les États-
nations d'Occident sont rassemblés en deux États semi-universels,
l'Europe et l'Amérique du Nord. Ces deux entités et leurs composantes
sont cependant liées entre elles par un réseau extraordinairement
complexe de liens institutionnels formels et informels. Les États uni-
versels des civilisations antérieures étaient des empires. Depuis que la
démocratie est la forme politique privilégiée par la civilisation occiden-
tale, l'État universel qui émerge dans la civilisation occidentale n'est
pas un empire, mais un assemblage complexe de fédérations, de confé-
dérations et d'institutions et d'organisations internationales.
Les civilisations hier et aujourd'hui
53
Les grandes idéologies politiques du xxe siècle sont le libéralisme,
le socialisme, l'anarchisme, le corporatisme, le marxisme, le commu-
nisme, la social-démocratie, le conservatisme, le nationalisme, le fas-
cisme et la démocratie chrétienne. Elles ont toutes un point commun:
elles sont le produit de la civilisation occidentale. Aucune autre civili-
sation n'a engendré d'idéologie politique importante. L'Occident, en
contrepartie, n'a jamais suscité de grande religion. Les grandes reli-
gions du monde sont toutes le produit des civilisations non occiden-
tales et, dans la plupart des cas, sont antérieures à la civilisation
occidentale. L'Occident perdant de son influence, les idéologies qui
symbolisent la civilisation occidentale passée déclinent, et leur place
est prise par les religions et d'autres formes d'identité et d'engagement
reposant sur des bases culturelles. La conception héritée du traité de
Westphalie qui veut qu'on sépare religion et politique internationale,
produit typique de la civilisation occidentale, arrive à son terme.
Comme l'écrit Edward Mortimer, la religion « est de plus en plus en
passe de faire intrusion dans les affaires internationales » 32. Le choc
intracivilisationnel entre idées politiques incarné par l'Occident est en
train d'être supplanté par le choc intercivilisationnel des cultures et
des religions.
La géographie politique est ainsi passée du monde unitaire des
années vingt au monde ternaire des années soixante pour parvenir au
monde des années quatre-vingt-dix, lequel est divisé en plus d'une
demi-douzaine de sphères. De façon concomitante, les empires glo-
baux des Occidentaux des années vingt ont donné le « monde libre»
des années soixante, plus limité, même s'il incluait de nombreux pays
non occidentaux qui s'opposaient au communisme. Dans les années
quatre-vingt-dix, on en est venu à ne plus parler que de l'Occident, ce
qui est plus restreint encore. Ce glissement s'est traduit, entre 1988 et
1993, par le déclin du terme idéologiquement marqué « monde libre»
et par l'usage accru du terme civilisationnel « l'Occident» (voir
tableau 2.1). On le voit aussi dans les références de plus en plus nom-
breuses à l'islam en tant que phénomène culturel et politique, à « la
Grande Chine », à la Russie et à «ses voisins}), et à l'Union euro-
péenne, termes qui ont tous un contenu civilisationnel. Les relations
intercivilisationnelles durant cette troisième phase sont bien plus fré-
quentes et intenses qu'elles ne l'étaient durant la première et bien plus
égalitaires et réciproques que pendant la deuxième. À la différence de
ce qui se passait pendant la guerre froide, aucun clivage univoque ne
domine, et on en trouve de nombreux entre l'Occident et les autres
civilisations, aussi bien qu'entre elles.
On peut parler de système international, soutient Hedley Bull,
« lorsque deux États au moins ont assez de contacts entre eux et assez
d'influence réciproque sur leurs décisions pour se comporter - du
moins jusqu'à un certain point - comme les parties d'un même tout ».
Toutefois, on peut parler de société internationale quand les États d'un
54
Tableau 2.1 Usage des termes
Monde libre et L'Occident
New York Times
Monde libre
L'Occident
Washington Post
Monde libre
L'Occident
Congressional Recod
Monde libre
L'Occident
Source: Lexis/Nexis
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Nbre de références
Évolution
1988 1993 en%
71 44 -38
46 144 +213
112 67 -40
36 87 + 142
356 114 -68
7 10 +43
système international ont «des valeurs communes et des intérêts
communs», quand «ils se considèrent comme liés par un ensemble
commun de règles», quand « ils œuvrent au fonctionnement d'institu-
tions communes» et quand « ils ont une culture ou une civilisation
commune
33
». Comme ses prédécesseurs sumérien, grec, chinois,
indien et musulman, le système international européen du xvue au
ne siècle était aussi une société internationale. Pendant le XJ:X: et le
ne siècle, le système international européen s'est étendu pour englober
presque toutes les sociétés des autres civilisations. Certaines institu-
tions et certaines pratiques européennes ont aussi été exportées vers
ces pays. Cependant, ces sociétés ne participent toujours pas à la
culture commune qui sous-tend la société internationale européenne.
Pour reprendre les termes de la théorie britannique des relations inter-
nationales, on pourrait dire que le monde est un système international
développé, mais qu'au mieux c'est une société internationale très
primitive.
Toute civilisation se considère comme le centre du monde et écrit
son histoire comme si c'était le drame central de l'histoire de l'huma-
nité. C'est sans doute encore plus vrai de l'Occident que des autres
cultures. Ce point de vue monocivilisationnel perd de plus en plus de
sa pertinence et de son utilité dans un monde multicivilisationnel. Les
spécialistes des civilisations ont reconnu ce truisme depuis longtemps.
En 1918, Spengler dénonçait la myopie historique des Occidentaux :
ils s'obstinent à diviser l'histoire en périodes, antique, médiévale et
moderne, qui ne valent que pour l'Occident. n est nécessaire, disait-il,
de passer de cette « approche ptolémaïque de l'histoire» à une vision
copernicienne, et de remplacer « la fiction vide qui veut qu'il n'y ait
qu'une seule histoire linéraire» par «le drame que vivent plusieurs
cultures puissantes 34 ». Plusieurs dizaines d'années plus tard, Toynbee
a critiqué « la fatuité et l'impertinence » que manifestait l'Occident en
Les civilisations hier et aujourd'hui
55
entretenant « les illusions égocentriques» d'après lesquelles le monde
tournerait autour de lui, l'Orient étant « immuable» et « le progrès»
inévitable. Comme Spengler, il refusait d'admettre l'unité de l'histoire,
il niait qu'« il n'y a qu'un seul et même courant de civilisation, le nôtre,
et que tous les autres sont ses affluents ou bien vont se perdre dans le
sable 35 ». Cinquante ans après Toynbee, Braudel a aussi insisté sur la
nécessité d'adopter une perspective plus large et de comprendre « les
grands conflits culturels du monde et la multiplicité des civilisa-
tions 36 ». Les illusions et les préjugés contre lesquels ces spécialistes
nous ont mis en garde sont toutefois toujours vivaces et, dans la
seconde moitié du xx
e
siècle, ils ont refleuri pour donner naissance à
l'idée communément répandue selon laquelle la civilisation euro-
péenne de l'Occident est aujourd'hui la civilisation universelle du
monde.
CHAPITRE 3
Existe-t-il une civilisation universelle?
Modernisation et occidentalisation
La civilisation universelle : sens
Certains soutiennent que nous assistons à l'émergence de ce que
Vidiadhar S. Naipaul a appelé une «civilisation universelle 1 ». Que
signifie ce terme? La culture de l'humanité tendrait à l'universalité et,
de plus en plus, on accepterait dans le monde entier les mêmes valeurs,
les mêmes croyances, les mêmes orientations, les mêmes pratiques et
les mêmes institutions. Plus précisément, cette idée peut avoir un sens
profond mais non pertinent, ou bien pertinent mais superficiel, ou
encore ni pertinent ni profond.
Tout d'abord, les êtres humains de presque toutes les sociétés par-
tagent certaines valeurs de base, comme la croyance selon laquelle tuer
est mal, et certaines institutions de base, comme la famille. La plupart
des sociétés ont un « sens moral» assez semblable, une sorte de mora-
lité minimale reposant sur des concepts de base quant à ce qui est bien
ou mal
2
• Si c'est là ce qu'on entend par « civilisation universelle » , c'est
à la fois profond et profondément important, mais ce n'est ni nouveau
ni pertinent. Si les hommes ont eu en commun des valeurs et certaines
institutions fondamentales au cours de l'histoire, voilà qui peut expli-
quer certaines constantes du comportement humain. Mais cela ne
permet pas d'éclairer et d'expliquer l'histoire, laquelle se définit par des
changements dans le comportement humain. En outre, s'il existe une
civilisation universelle commune à l'humanité, quel terme doit-on uti-
liser pour désigner les ensembles culturels humains plus restreints que
la race humaine dans son ensemble? L'humanité est divisée en sous-
groupes - tribus, nations et grandes entités culturelles généralement
appelées civilisations. Si le terme «civilisation» doit être réservé à
58
LE CHOC DES CIVILISATIONS
l'humanité prise comme un tout, il faut inventer un nouveau terme
pour désigner les ensembles culturels de niveau inférieur ou bien il
faut considérer que ces ensembles importants, mais qui n'ont pas la
taille de l'humanité, ne signifient rien. Vâclav Havel, par exemple, a
soutenu l'idée que « nous vivons désormais au sein d'une seule et
même civilisation globale» et que ce n'est « rien de plus qu'une mince
couche» qui «recouvre et cache l'immense variété de cultures, de
peuples, de mondes religieux, de traditions historiques et d'attitudes
héritées de l'histoire, lesquels en un sens se tiennent "sous" elle
3
». Or
on ne produit guère que des confusions sémantiques en limitant le
terme « civilisation)} au niveau global et en appelant «cultures)} et
« sous-civilisations)} ces entités culturelles qu'on a, dans l'histoire, tou-
jours appelées des civilisations *.
Deuxièmement, le terme « civilisation occidentale)} peut désigner
ce que les sociétés civilisées ont en commun, comme les villes et la
culture écrite qui les distinguent des sociétés primitives et barbares.
C'est là bien sûr le sens du XVIIIe siècle. De ce point de vue, une civilisa-
tion universelle émerge, au grand dam des anthropologues et de tous
ceux qui voient avec tristesse disparaître les populations primitives.
En ce sens, la civilisation s'est développée au cours de l'histoire, et
l'expansion de la civilisation au singulier a été compatible avec l'exis-
tence de plusieurs civilisations au pluriel.
Troisièmement, le terme « civilisation universelle» peut désigner
les principes, les valeurs et les doctrines auxquels adhèrent nombre
d'Occidentaux et de représentants d'autres civilisations. C'est ce que
l'on pourrait appeler la culture de Davos. Chaque année, une centaine
environ de dirigeants d'entreprise, de banquiers, de hauts fonction-
naires, d'intellectuels et de journalistes venant de divers pays se retrou-
vent au Forum de l'économie mondiale, à Davos, en Suisse. Presque
tous sont diplômés en sciences, en sciences humaines, en gestion, en
droit, travaillent sur des mots et/ou des chiffres, parlent anglais, sont
employés par des gouvernements, des sociétés ou des universités très
ouverts sur l'étranger et voyagent souvent hors de leur pays. Ils parta-
gent tous la même foi dans les vertus de l'individualisme, de l'économie
de marché et de la démocratie politique, lesquelles sont très répandues
chez les Occidentaux. Les personnes qui viennent à Davos ont des res-
ponsabilités dans presque toutes les institutions internationales, dans
plusieurs gouvernements, dans l'économie mondiale et dans la
* Hayward Alker a finement montré que dans mon article de Foreign Affairs, je
ruine l'idée de civilisation mondiale en définissant la civilisation comme « l'ensemble
culturel humain le plus élevé et le niveau le plus grand d'identité culturelle dont a besoin
l'homme pour se distinguer des autres espèces ». C'est ainsi, bien sûr, que l'entendent
la plupart des spécialistes. Dans ce chapitre, cependant, je reconnais la possibilité pour
certaines personnes de s'identifier à une culture globale distincte qui complète ou sup-
plante les civilisations au sens occidental, musulman ou chinois du terme.
Existe-t-il une civilisation universelle?
59
défense. La culture de Davos est donc extrêmement importante. Dans
le monde entier, cependant, combien de personnes partagent cette
culture? Ailleurs qu'en Occident, il est probable qu'elle prévaut chez
moins de cinquante millions d'hommes et de femmes, c'est-à-dire 1 0/0
de la population mondiale, et peut-être même seulement un dixième
de ce 1 %. Elle est donc loin de former une culture universelle, et les
dirigeants qui la partagent ne sont donc pas nécessairement en posi-
tion de force dans leur propre société. «Cette culture intellectuelle
commune, souligne Hedley Bull, concerne seulement une élite: elle est
peu implantée dans de nombreuses sociétés [et] il n'est pas certain que,
même au niveau diplomatique, elle corresponde à ce que l'on a appelé
une culture morale commune ou un ensemble de valeurs communes,
par opposition à la culture intellectuelle commune 4. »
Quatrièmement, on avance souvent l'idée que la diffusion des
structures de consommation et de la culture populaire occidentales à
travers le monde crée une civilisation universelle. Cette thèse n'est ni
profonde ni pertinente. Tout au long de l'histoire, certains apports
culturels et certaines innovations se sont transmis de civilisation à civi-
lisation. Ce sont cependant des techniques sans conséquences cultu-
relles significatives ou des « modes» qui vont et viennent sans changer
la culture sous-jacente à la civilisation qui les adopte. Ces importations
« prennent» parce qu'elles sont exotiques ou bien parce qu'elles sont
imposées. Durant les siècles passés, le monde occidental s'est périodi-
quement enthousiasmé pour de nombreux emprunts aux cultures chi-
noise et hindoue. Au XIX
e
siècle, les importations culturelles en
provenance d'Occident sont devenues très populaires en Chine ou en
Inde parce qu'elles semblaient refléter la puissance de l'Occident.
L'idée selon laquelle la diffusion de la culture de masse et des biens
de consommation dans le monde entier représente le triomphe de la
civilisation occidentale repose sur une vision affadie de la culture occi-
dentale. L'essence de la civilisation occidentale, c'est le droit, pas le
MacDo. Le fait que les non-Occidentaux puissent opter pour le second
n'implique pas qu'ils acceptent le premier.
C'est également sans conséquence directe sur leur attitude à
l'égard de l'Occident. Quelque part au Moyen-Orient, une demi-dou-
zaine de jeunes gens peuvent bien porter des jeans, boire du Coca-Cola,
écouter du rap et cependant faire sauter un avion de ligne américain.
Pendant les années soixante-dix et quatre-vingt, les Américains ont
consommé des millions de voitures, de postes de télévision, d'appareils
photo et de gadgets électroniques japonais sans se « japoniser» pour
autant. Ds sont même devenus de plus en plus hostiles au Japon. Seule
l'arrogance incite les Occidentaux à considérer que les non-Occiden-
taux « s'occidentaliseront» en consommant plus de produits occiden-
taux. Le fait que les Occidentaux identifient leur culture à des liquides
vaisselle, des pantalons décolorés et des aliments trop riches, voilà qui
est révélateur de ce qu'est l'Occident.
60 LE CHOC DES CIVILISATIONS
Dans le même ordre d'idée, mais sous une forme plus sophisti-
quée, on peut aussi privilégier les médias, Hollywood plutôt que Coca-
Cola. La maîtrise qu'ont les États-Unis sur le cinéma, la télévision et
l'audiovisuel est plus importante que celle qu'ils exercent sur l'industrie
aéronautique. 88 des 100 films les plus vus dans le monde en 1993
étaient américains. Deux agences américaines et deux européennes
dominent la collecte et la diffusion mondiales d'informations s. Cette
situation tient à deux phénomènes. Le premier, compte tenu du carac-
tère universel de l'intérêt que prennent les hommes à l'amour, au sexe,
à la violence, au mystère, à l'héroïsme et à la richesse, c'est l'aptitude
avec laquelle des entreprises capitalistes, surtout américaines, exploi-
tent cet intérêt à leur profit. Mais rien ne prouve que l'émergence de
communications globales étendues produise bel et bien une conver-
gence significative des attitudes et des croyances. «Se divertir, dit
Michael Vlahos, n'est pas se convertir. » De plus, ce qui est commu-
niqué est interprété d'une certaine manière, en fonction de valeurs et
de perspectives préexistantes. « Les mêmes images visuelles transmises
simultanément à travers le monde, observe Kishore Mahbubani, susci-
tent des perceptions opposées. On applaudit en Occident quand des
missiles de croisière frappent Bagdad. Ailleurs, on constate que l'Occi-
dent punit les non-Blancs irakiens ou somalis, mais pas les Blancs
serbes, ce qui est un message inquiétant 6. »
Les communications globales représentent l'une des manifesta-
tions les plus importantes de la puissance occidentale. Cette hégé-
monie encourage cependant les hommes politiques populistes non
occidentaux à dénoncer l'impérialisme culturel occidental et à en
appeler à la défense des cultures indigènes. L'ampleur de la domina-
tion occidentale sur les communications globales est ainsi une source
importante de ressentiment et d'hostilité des non-Occidentaux à son
égard. À cela s'ajoutaient, au début des années quatre-vingt-dix, la
modernisation et le développement économique des sociétés non occi-
dentales qui ont fait émerger des médias locaux et régionaux tradui-
sant les goûts propres de ces sociétés 7. En 1994, par exemple, CNN
International estimait que son audience potentielle était de 55 millions
de spectateurs, soit 1 010 de la population mondiale (chiffre proche de
celui des personnes concernées par la culture de Davos). Son président
prédisait que ses émissions en anglais pourraient toucher 2 à 4 % du
marché. Les réseaux régionaux (c'est-à-dire civilisationnels) émettent
en espagnol, en japonais, en arabe, en français (en Afrique de l'Ouest)
et dans d'autres langues. «La grande salle de rédaction mondiale,
concluent trois chercheurs, est en passe de devenir une tour de
BabeI
B
.» Ronald Dore fait grand cas de l'émergence d'une même
culture intellectuelle globale chez les diplomates et les hauts fonction-
naires. Et de conclure que «toutes choses égales par ailleurs [les ita-
liques sont de luiJ, la densité accrue des communications créera un
sentiment accru de proximité entre les nations, ou du moins entre les
Existe-t-il une civilisation universelle?
61
classes moyennes, ou plus précisément encore entre les diplomates du
monde entier ». Mais il ajoute que certaines des choses qui pourraient
ne pas être égales par ailleurs pourraient aussi s'avérer très
importantes 9.
LA LANGUE
Les éléments fondamentaux de toute culture ou civilisation sont
la langue et la religion. Si une civilisation universelle émerge, une
langue et une culture universelles tendront à émerger. On le note sou-
vent à propos des langues. « La langue mondiale est l'anglais », écrivait
le rédacteur en chef du Wall Street Journal 10. Cela peut avoir deux
significations, une seule justifiant l'idée de civilisation universelle. Cela
peut vouloir dire qu'une proportion croissante de la population mon-
diale parle l'anglais. Malheureusement, on n'en a pas de preuve, et les
seules indications dont on dispose montrent justement l'inverse. Les
données qui couvrent plus de trente ans (1958-1992) montrent que la
structure générale de l'usage des langues dans le monde n'a pas radica-
lement changé. L'anglais, le français, l'allemand, le russe et le japonais
déclinent en proportion de façon significative. Le déclin relatif du
mandarin est moindre. En revanche, l'importance relative de l'hindi,
du malais, de l'arabe, du bengali, de l'espagnol, du portugais et d'autres
langues augmente. Les anglophones représentaient, en 1958, 9,8 % des
populations pratiquant des langues parlées par plus d'un million de
Tableau 3.1 Les principales langues (pourcentage de la population mondiale')
Langue 1 Année 1958 1970 1980 1992
Arabe 2,7 2,9 3,3 3,5
Bengali 2,7 2,9 3,2 3,2
Anglais 9,8 9,1 8,7 7,6
Hindi 5,2 5,3 5,3 6,4
Mandarin 15,6 16,6 15,8 15,2
Russe 5,5 5,6 6,0 4,9
Espagnol 5,0 5,2 5,5 6,1
* Nombre total de personnes parlant des langues utilisées par au moins 1 million de
personnes.
Source: pourcentages calculés à partir de données rassemblées par le professeur Sidney
C. Culbert, du département de psychologie de l'université de Washington, à Seattle,
sur le nombre de personnes parlant des langues pratiquées par au moins 1 millior. de
personnes; elles sont publiées chaque année dans le World Almanac and Book of Facts.
Ses estimations incluent ceux qui pratiquent leur langue maternelle et ceux qui prati-
quent une autre langue; elles sont tirées de recensements nationaux, d'études sur des
échantillons, sur les programmes de télévision et de radio, de données concernant la
croissance démographique et d'autres sources, primaires ou secondaires.
62
LE CHOC DES CIVILISATIONS
personnes. En 1992, ils n'étaient plus que 7,6 % (voir tableau 3.1). La
proportion de la population mondiale parlant les principales langues
occidentales (l'anglais, le français, l'allemand, le portugais, l'espagnol)
a chuté de 24,1 % en 1958 à 20,8 % en 1992. En 1992, plus de deux
fois plus de gens parlaient mandarin qu'anglais, soit 15,2 % de la popu-
lation mondiale, et 3,6 % parlaient d'autres variantes du chinois (voir
tableau 3.2).
Tableau 3.2 Les langues chinoises et occidentales dans le monde
1958
1992
Langue
Nbre % Nbre %
Mandarin 444 15,6 907 15,2
Cantonais 43 1,5 65 1,1
Wu 39 1,4 64 1,1
Min 36 1,3 50 0,8
Hakka 19 0,7 33 0,6
Lang. chin. 581 20,5 1119 18,8
Anglais 278 9,8 456 7,6
Espagnol 142 5,0 362 6,1
Portugais 74 2,6 177 3,0
Allemand 120 4,2 119 2,0
Français 70 2,5 123 2,1
Lang. europ. 684 24,1 1237 20,8
Total monde 2845 44,5 5979 39,4
Source : pourcentages calculés à partir de données linguistiques fournies par le profes-
seur Sidney S. Culbert, du département de psychologie de l'université de Washington,
à Seattle, et publiées dans le World Almanac and Book of Facts de 1959 et de 1993.
De prime abord, une langue étrangère à 92 % de la population
mondiale ne peut constituer la langue mondiale. On peut la considérer
comme telle si c'est la langue que des gens de différentes langues et de
différentes cultures utilisent pour communiquer entre eux, si c'est la
Zingua franca mondiale 11. Quand on veut communiquer, il faut dis-
poser de moyens adaptés. À un certain niveau, on peut se reposer sur
des professionnels spécialement formés et qui sont assez à l'aise dans
deux langues au moins pour servir d'interprètes ou de traducteurs.
Mais c'est peu commode, lent et coûteux. C'est la raison pour laquelle,
au cours de l'histoire, certaines langues sont devenues des Zingua
franca, le latin à l'époque classique et médiévale, le français pendant
plusieurs siècles en Occident, le swahili dans certaines parties de
l'Afrique et l'anglais dans le monde entier à partir de la seconde moitié
de ce siècle. Les diplomates, les milieux d'affaires, les scientifiques, les
touristes et les prestataires de services, de même que les pilotes de
Existe-t-il une civilisation universelle?
63
ligne et les contrôleurs aériens ont besoin de moyens efficaces de
communication entre eux, et l'anglais joue ce rôle.
En ce sens, l'anglais est le mode de communication interculturel
mondial, comme le calendrier chrétien est le mode mondial de décou-
page du temps, les chiffres arabes le mode mondial de numération et
le système métrique, en grande partie, le mode mondial de mesure.
Cependant, on utilise l'anglais comme mode de communication inter-
culturelle. Cela présuppose donc des cultures distinctes. C'est un outil
de communication, pas un vecteur d'identité, ni un lien communau-
taire. Le fait qu'un banquier japonais et un homme d'affaires indoné-
sien se parlent en anglais n'implique pas qu'ils sont anglicisés ou
occidentalisés. De même pour les Suisses germanophones et franco-
phones : ils communiquent entre eux aussi bien en anglais que dans
l'une ou l'autre de leurs langues nationales. Le maintien de l'anglais
comme deuxième langue nationale en Inde, malgré les visées de Nehru,
témoigne de la volonté des populations ne parlant pas l'hindi de pré-
server leur propre langue et leur propre culture ainsi que de la néces-
sité pour l'Inde de rester une société plurilingue.
Comme l'a fait remarquer le grand linguiste Joshua Fishman, une
langue est mieux acceptée comme Zingua (ranca si elle n'est pas identi-
fiée à un groupe ethnique, à une religion ou à une idéologie en particu-
lier. Dans le passé, l'anglais possédait ces caractéristiques, mais il s'est
récemment trouvé «déethnisé» (ou moins marqué ethniquement),
comme cela s'est produit dans le passé pour l'araméen, l'acadien, le
grec et le latin. «Le destin de l'anglais comme langue additionnelle
s'explique en partie par le fait que ses sources anglaises et américaines
n'ont pas été considérées dans un contexte ethnique ou idéologique
durant le dernier quart de siècle 12» (les italiques sont de l'auteur).
L'usage de l'anglais pour la communication entre cultures différentes
aide à préserver et même à renforcer les identités culturelles particu-
lières. C'est précisément parce qu'on veut préserver sa propre culture
qu'on utilise l'anglais pour communiquer avec des personnes d'une
autre culture.
Les anglophones parlent également différentes variantes de l'an-
glais. fi est acclimaté et prend des colorations locales qui le distinguent
de ce que parlent les Britanniques ou les Américains. À l'extrême, ces
différents anglais ne sont pas toujours compréhensibles entre eux,
comme c'est le cas aussi pour les différentes variantes du chinois. L'an-
glais du Nigeria et de l'Inde sont incorporés dans la culture d'accueil
et, malgré leur proximité, se distingueront sans doute de plus en plus
à l'avenir l'un de l'autre, un peu comme les langues romanes, pourtant
toutes issues du latin. À la différence de l'italien, du français et de
l'espagnol, ces dérivés de l'anglais seront utilisés seulement par une
petite frange des populations concernées ou bien seulement comme
vecteur de communication entre groupes linguistiques distincts.
On peut observer ces processus en Inde. TI y avait par exemple
64
LE CHOC DES CIVILISATIONS
18 millions d'anglophones sur une population totale de 733 en 1983. TI
Y en avait 20 sur 867 en 1992. La proportion d'anglophones en Inde
est ainsi restée relativement stable : 2 à 4 % 13. Hormis pour une élite
très réduite, l'anglais ne sert même pas de Zingua franca. « La réalité,
disent deux professeurs d'anglais à l'université de New Delhi, c'est que,
quand on voyage du Cachemire vers Kanniyakumari, on communique
mieux en hindi qu'en anglais. » En outre, l'anglo-indien acquiert des
caractéristiques propres: il s'indianise, il se régionalise au fur et à
mesure que se développent les différences entre ceux qui le parlent et
dont la langue maternelle est différente 14. L'anglais est absorbé dans
la culture indienne, tout comme le sanscrit et le persan jadis.
Tout au long de l'histoire, la répartition des langues dans le monde
a reflété celle de la puissance. Les langues les plus répandues - l'an-
glais, le mandarin, l'espagnol, le français, l'arabe, le russe - ont été ou
sont des langues propres à des États impériaux qui ont promu très
activement leur langue à l'extérieur. L'évolution dans la répartition de
la puissance produit une évolution dans celle des langues. «Deux
siècles de puissance coloniale, commerciale, industrielle, scientifique
et fiscale britannique et française ont laissé des traces non négligeables
dans la culture, l'administration, le commerce et les technologies mon-
diales 15. » La Grande-Bretagne et la France ont développé leur langue
dans leurs colonies. Après l'indépendance, la plupart des anciennes
colonies ont tenté à des degrés divers et avec plus ou moins de succès
de remplacer la langue impériale par des langues indigènes. Aux beaux
jours de l'Union soviétique, le russe était la Zingua franca de Prague à
Hanoi. Le déclin de la puissance russe est allé de pair avec celui du
russe utilisé comme deuxième langue. Comme pour d'autres formes de
culture, plus de puissance signifie plus d'assurance linguistique chez
ceux dont c'est la langue maternelle et plus d'incitation à l'apprendre
chez les autres. Tout de suite après la chute du mur de Berlin, alors
que la réunification de l'Allemagne faisait figure d'épouvantail, les Alle-
mands, qui parlaient pourtant très bien anglais, ont eu tendance à ne
plus s'exprimer qu'en allemand dans les conférences internationales.
La puissance économique du Japon a incité beaucoup de non-Japonais
à apprendre le japonais, et le développement économique de la Chine
provoque la même explosion pour ce qui est du mandarin. Ce dernier
a petit à petit supplanté l'anglais comme langue dominante à Hong
Kong 16 et, vu le rôle des émigrés chinois en Asie du Sud-Est, est devenu
la langue la plus courante dans les échanges économiques de la région.
Au fur et à mesure que la puissance de l'Occident déclinera par rapport
aux autres civilisations, l'usage de l'anglais et des autres grandes
langues occidentales dans les autres sociétés et comme moyen de
communication entre sociétés différentes se réduira. Si, à plus ou
moins brève échéance, la Chine remplace l'Occident comme civilisa-
tion dominante à l'échelle mondiale, l'anglais cédera la place au
madarin comme Zingua franca mondiale.
Existe-t-il une civilisation universelle? 65
Dès lors que les anciennes colonies sont devenues indépendantes,
l'usage des langues indigènes et la suppression des langues impériales
ont été une façon pour les élites nationalistes de se démarquer des
colonialistes occidentaux et de définir leur propre identité. Après l'in-
dépendance, les élites de ces sociétés ont pourtant éprouvé le besoin
de se distinguer des couches populaires. Parler couramment anglais,
français ou toute autre langue occidentale les y a aidés. De ce fait,
les élites des sociétés non occidentales sont souvent plus capables de
communiquer avec les Occidentaux qu'avec leur propre peuple. (C'est
déjà ce qui se passait aux XVIIe et XVIIIe siècles, lorsque les aristocrates
de différents pays communiquaient facilement entre eux en français
mais étaient souvent incapables d'utiliser la langue vernaculaire de
leur pays.) Dans les sociétés non occidentales, deux tendances oppo-
sées semblent à l'œuvre. D'un côté, l'anglais est de plus en plus utilisé
à l'université pour former les diplômés à être efficaces dans la compéti-
tion financière et commerciale. D'un autre côté, la pression sociale et
politique conduit à utiliser de plus en plus les langues indigènes,
l'arabe remplaçant le français en Afrique du Nord, l'urdu supplantant
l'anglais comme langue officielle dans l'administration et l'enseigne-
ment au Pakistan, les médias en langues indigènes se substituant aux
médias anglophones en Inde. Cette évolution avait été prévue par la
Commission indienne sur l'éducation en 1948, laquelle soutenait que
« l'usage de l'anglais [ ... ] divise le peuple en deux blocs, une minorité
qui gouverne et la majorité qui est gouvernée, sans qu'il y ait de langue
commune et de compréhension mutuelle». Quarante ans plus tard, le
maintien de l'anglais comme langue de l'élite réalise cette prédiction
et a créé « une situation contre nature dans une démocratie élective
[ ... ]. L'Inde anglophone et l'Inde politiquement responsable divergent
de plus en plus », ce qui attise « les tensions entre la minorité domi-
nante anglophone et les millions d'électeurs qui ne manient pas l'an-
glais 17». À mesure que les sociétés non occidentales se dotent
d'institutions démocratiques et que les couches populaires sont asso-
ciées au pouvoir, l'usage des langues occidentales décline, et les
langues indigènes prennent une importance accrue.
La fin de l'empire soviétique et de la guerre froide a favorisé la
prolifération et la revitalisation de langues qui avaient été interdites
ou oubliées. La plupart des anciennes républiques soviétiques se sont
efforcées de redonner vigueur à leur langue traditionnelle. L'estonien,
le letton, le lituanien, l'ukrainien, le géorgien et l'arménien sont aujour-
d'hui les langues nationales de ces Etats indépendants. De même parmi
les républiques musulmanes : l'azéri, le kirghize, le turkmène et
l'ouzbek ne s'écrivent plus dans l'alphabet cyrillique, mais à la manière
occidentale. Le perse qu'on pratique au Tadjikistan utilise l'écriture
arabe. Les Serbes, d'un autre côté, appellent leur langue le serbe plutôt
que le serbo-croate et ont abandonné l'alphabet occidental de leurs
ennemis catholiques pour adopter l'écriture cyrillique. Les Croates,
66 LE CHOC DES CIVILISATIONS
quant à eux, appellent désormais leur langue le croate et s'efforcent de
la purger des mots turcs ou étrangers, tandis que « ces emprunts au
turc et à l'arabe, héritage de la présence ancestrale de l'Empire
ottoman dans les Balkans, sont désormais très en vogue» en Bosnie 18.
La puissance se diffusant de plus en plus, la babélisation est en
marche.
LA RELIGION
Une religion universelle n'a guère plus de chances d'émerger
qu'une langue universelle. La fin de ce siècle a vu ressurgir les religions
dans le monde entier (voir p. 101 à 108). La conscience religieuse et le
fondamentalisme se développent. Ainsi se renforcent les différences
entre les religions. Cela ne signifie pas nécessairement que la propor-
tion de chaque religion par rapport à la population mondiale évolue
sensiblement. Les données dont on dispose à cet égard sont encore
plus fragmentaires et encore moins fiables que celles qui concernent
la pratique des langues. Le tableau 3.3 montre des statistiques tirées
d'une source courante. On s'aperçoit qu'en nombre l'importance rela-
tive des religions de par le monde n'a pas radicalement changé au
xx
e
siècle. Le changement le plus notable, d'après ces sources, est l'aug-
mentation du pourcentage de gens dits « non religieux» et « athées» :
0,2 % en 1900 et 20,9 % en 1980. En 1980, le retour du religieux n'en
était peut-être qu'à ses prémices. Cependant, ces 20,7% d'augmenta-
tion dans le nombre de non-croyants se trouvent compensés par les
19,0 % de baisse parmi les représentants des « religions populaires chi-
noises », qui sont passés de 23,5 % en 1900 à 4,5 % en 1980. Cela tra-
Tableau 3.3 Proportion de la population mondiale adhérant aux principales traditions
religieuses (en %)
Année 1900 1970 1980 1985 (est) 2000 (est)
Christ. oce. 26,9 30,6 30,0 29,7 29,9
Christ. ortho 7,5 3,1 2,8 2,7 2,4
Islam 12,4 15,3 16,5 17,1 19,2
Non rel. 0,2 15,0 16,4 16,9 17,1
Hind. 12,5 12,8 13,3 13,5 13,7
Boud. 7,8 6,4 6,3 6,2 5,7
Chin. pop. 23,5 5,9 4,5 3,9 2,5
Rel. tribales 6,6 2,4 2,1 1,9 1,6
Athéisme 0,0 4,6 4,5 4,4 4,2
Source: David B. Barrett, éd., World Christian Encyclopedia : A Comparative Study of
Churches and Religions in the Modern World A. D. 1900-2000, Oxford, Oxford University
Press, 1982.
Existe-t-il une civilisation universelle?
67
duit le fait qu'avec l'avènement du communisme la grosse masse de la
population chinoise a simplement changé de catégorie.
Les données montrent bien que la part dans la population mon-
diale de ceux qui adhèrent aux deux principales religions prosélytes
que sont l'islam et le christianisme augmente. Les chrétiens d'Occident
représentaient environ 26,9 % de la population mondiale en 1900 et
30 % en 1980. Les musulmans, plus nettement encore, sont passés de
12,4 % en 1900 à 16,5 % en 1980 ou même à 18 % selon les estimations.
Ces dernières décennies, l'islam et le christianisme se sont développés
de façon significative en Afrique. La Corée du Sud a évolué vers le
christianisme. Dans les sociétés en voie de développement, si la reli-
gion traditionnelle s'avère incapable de s'adapter aux contraintes de la
modernisation, le christianisme d'Occident et l'islam ont un fort poten-
tiel. Dans ces sociétés, les partisans les plus influents de la culture occi-
dentale ne sont pas les économistes néoclassiques, ni les militants des
droits de l'homme, ni les dirigeants de multinationales. Ce sont les
missionnaires chrétiens. Ni Adam Smith ni Thomas Jefferson ne satis-
feront les besoins psychologiques, affectifs, moraux et sociaux des
immigrants qui s'amassent dans les villes, pas plus que ceux des
diplômés d'enseignement secondaire de première génération. Jésus-
Christ non plus, peut-être, mais il a plus de chances.
À long terme, cependant, Mahomet gagnera. Le christianisme se
développe surtout par conversion; l'islam par conversion et transmis-
sion. Le pourcentage de chrétiens de par le monde a atteint un sommet
de 30 % en 1980, il a ensuite plafonné et aujourd'hui il décline, de sorte
qu'il atteindra sans doute environ 25 % en 2025. En conséquence de
leur taux de croissance démographique extrêmement élevé (voir cha-
pitre 5), la proportion de musulmans dans le monde continuera à
croître nettement, pour atteindre 20 % de la population mondiale au
tournant de ce siècle. Quelques années plus tard, elle dépassera la pro-
portion de chrétiens et atteindra sans doute les 30 % en 2025
19

La civilisation universelle : sources
Le concept de civilisation universelle est caractéristique de l'Occi-
dent. Au XIX
e
siècle, l'idée de «la responsabilité de l'homme blanc»
a servi à justifier l'expansion politique occidentale et la domination
économique sur les sociétés non occidentales. À la fin du xx
e
siècle, le
concept de civilisation universelle sert à justifier la domination cultu-
relle de l'Occident sur les autres sociétés et présuppose le besoin
qu'elles auraient d'imiter les pratiques et les institutions occidentales.
L'universalisme est l'idéologie utilisée par l'Occident dans ses confron-
tations avec les cultures non occidentales. Comme c'est souvent le cas
68
LE CHOC DES CIVILISATIONS
chez les marginaux ou les convertis, certains des partisans les plus
farouches de cette conception sont des intellectuels immigrés en Occi-
dent, comme Vidiadhar S. Naipaul ou Fouad Ajami. Selon eux, ce
concept donne une réponse très satisfaisante à la question centrale :
qui suis-je? Un intellectuel arabe a traité ces immigrés de « bons
Nègres 20 » et l'idée de civilisation universelle a très peu de partisans
dans les autres civilisations. Ce que l'Occident voit comme universel
passe ailleurs pour occidental. Les Occidentaux voient par exemple
dans la prolifération des médias mondiaux un signe d'une intégration
globale qui serait sans danger. Les non-Occidentaux, au contraire, y
voient un effet néfaste de l'impérialisme occidental. Considérer le
monde comme un tout est pour eux une menace.
La thèse selon laquelle une forme de civilisation universelle appa-
raîtrait repose sur plusieurs présupposés. Tout d'abord, il y a, comme
on l'a vu au chapitre l, l'idée que l'écroulement de l'Union soviétique
signifie la fin de l'histoire et la victoire universelle de la démocratie
libérale partout dans le monde. On pourrait tout aussi bien soutenir
l'inverse. Durant la guerre froide, il était admis que la seule alternative
possible au communisme était la démocratie libérale et que la défaite
de l'un signifiait la victoire totale de l'autre. À l'évidence, il existe toute-
fois de multiples formes d'autoritarisme, de nationalisme, de corpora-
tisme et d'économie communiste de marché (comme en Chine) qui
sont tout aussi florissantes. Surtout, la religion joue un rôle qui va bien
au-delà des idéologies laïques. Dans le monde moderne, la religion est
une force centrale, peut-être même la force centrale, qui motive et
mobilise les énergies. C'est une pure et simple preuve d'orgueil que de
penser que, parce que le communisme soviétique s'est effondré, l'Occi-
dent a vaincu pour toujours et que les musulmans, les Chinois, les
Indiens et d'autres encore vont se hâter d'adhérer au libéralisme occi-
dental comme si c'était la seule alternative. La division de l'humanité à
la lumière des concepts de la guerre froide n'a plus cours. Les divisions
fondamentales sont désormais ethniques et religieuses. Les différentes
civilisations demeurent et ce sont elles qui suscitent les nouveaux
conflits.
Deuxièmement, il y a l'idée selon laquelle un surcroît d'interac-
tions - commerce, investissements, tourisme, médias, communica-
tion électronique - engendrerait une culture mondiale commune. Les
progrès dans les transports et les technologies de la communication
ont rendu plus faciles et moins coûteux les déplacements d'argent, de
biens, de personnes, de connaissances, d'idées et d'images à travers le
monde. En la matière, les flux internationaux sont plus importants
que jamais. Quel en est cependant l'impact? L'idée selon laquelle le
commerce réduirait la probabilité que des nations entrent en guerre
n'est pas démontrée. On trouve même beaucoup de preuves du
contraire. Le commerce international s'est développé de façon signifi-
cative pendant les années soixante et soixante-dix et, dix ans plus tard,
Existe-t-il une civilisation universelle?
69
la guerre froide s'est arrêtée. En 1913, le commerce international attei-
gnait des niveaux records, et dans les années qui ont suivi les nations
se sont entre-tuées 21. Si le commerce international, parvenu à ce
niveau, n'a pu prévenir la guerre, alors quand y parviendra-t-il? TI
n'existe tout simplement pas de preuve que le commerce est un facteur
de paix. Certaines analyses menées pendant les années quatre-vingt-dix
remettent même cette thèse en question. « La croissance du commerce
international pourrait être un facteur de division politique accrue [ ... J.
Ce n'est pas en soi un moyen pour réduire les tensions internationales
ou pour favoriser une plus grande stabilité internationale», conclut
une étude 22. Selon une autre, un haut degré d'interdépendance écono-
mique « peut être un facteur de paix ou bien de guerre en fonction des
perspectives commerciales à venir». L'interdépendance économique
favorise la paix seulement « quand les États souhaitent que les
échanges commerciaux se poursuivent à un haut degré à l'avenir». Si
ce n'est pas le cas, il pourrait y avoir la guerre
23
.
L'échec du commerce et des communications pour produire paix
et sentiment commun est cohérent avec ce que montrent les sciences
sociales. En psychologie sociale, la théorie de la distinction montre
que les personnes se définissent par leurs différences dans un certain
contexte: « On se perçoit par l'intermédiaire de caractéristiques qui
distinguent des autres hommes, en particulier de ceux qui appartien-
nent au même milieu [ ... ]. Une psychologue au milieu d'une douzaine
d'autres femmes qui ont chacune une activité différente se pensera
comme psychologue; au milieu de psychologues hommes, elle se sen-
tira femme 24.» On se définit par ce qu' on n'est pas. Comme les
communications, le commerce et les voyages multiplient les interac-
tions entre civilisations; on accorde en général de plus en plus d'atten-
tion à son identité civilisationnelle. Deux Européens, un Allemand et
un Français, qui interagissent ensemble s'identifieront comme alle-
mand et français. Mais deux Européens, un Allemand et un Français,
interagissant avec deux Arabes, un Saoudien et un Égyptien, se défini-
ront les uns comme Européens et les autres comme Arabes. L'immigra-
tion nord-africaine en France suscite un certain rejet et donne en
même temps plus d'attrait à l'immigration issue de l'Europe catho-
lique. Les Américains sont plus hostiles aux investissements japonais
que canadiens ou européens. De même, comme le soulignait David
Horowitz, « un Ibo est un Owerri ou un Onitsha à l'est du Nigeria. À
Lagos, c'est simplement un Ibo. À Londres, c'est un Nigerian, et à New
York, c'est un Africain 25 ». La théorie sociologique de la globalisation
autorise des conclusions similaires : « Dans un monde de plus en plus
globalisé - caractérisé par un haut degré d'interdépendance notam-
ment civilisationnelle et sociétale, et par la conscience accrue de ce
phénomène -, la conscience de soi civilisationnelle, sociétale et eth-
nique se trouve accrue. » Le renouveau global du religieux, « le retour
70
LE CHOC DES CIVILISATIONS
du sacré», est une réaction à cette vision généralisée du monde comme
un seul et même tout 26.
L'Occident et la modernisation
Troisième argument, plus général: la civilisation universelle serait
le résultat du processus de modernisation à l'œuvre depuis le
xvme siècle. La modernisation inclut l'industrialisation, l'urbanisation,
le développement de l'éducation, la richesse, la mobilité sociale et une
division plus complexe et plus diversifiée du travail. Elle résulte des
progrès scientifiques et technologiques, réalisés depuis le xv:rne siècle,
qui ont permis aux êtres humains de contrôler et de façonner leur envi-
ronnement d'une manière absolument sans précédent. La modernisa-
tion est un processus révolutionnaire qui ne peut être comparé qu'au
passage des sociétés primitives aux sociétés civilisées, c'est-à-dire à
l'émergence de la civilisation au singulier, dans les vallées du Tigre
et de l'Euphrate, du Nil et de l'Indus cinq mille ans av. J.-C.27. Les
comportements, les valeurs, le savoir et la culture dans une société
moderne diffèrent considérablement de leurs équivalents dans une
société traditionnelle. En tant que première civilisation à s'être moder-
nisée, l'Occident a joué un rôle moteur dans le développement de la
culture moderne. Au fur et à mesure que d'autres sociétés se dotent des
mêmes structures d'éducation, de travail, de richesse et d'organisation
sociale, cette culture occidentale moderne pourrait devenir la culture
universelle du monde.
Qu'il existe des différences significatives entre les cultures
modernes et traditionnelles n'est pas douteux. Cependant, il ne s'ensuit
pas nécessairement que les sociétés dotées d'une culture moderne se
ressemblent plus les unes les autres que les sociétés traditionnelles. Un
monde dans lequel coexistent des sociétés très modernes et des
sociétés encore traditionnelles est moins homogène qu'un monde dans
lequel toutes les sociétés seraient parvenues à un même degré de
modernité. Mais quid d'un monde où toutes les so,ciétés seraient tradi-
tionnelles? C'était le cas il y a plusieurs siècles. Etait-il moins homo-
gène que ne le serait un monde universellement moderne? Rien de
moins sûr. « La Chine des Ming [ ... ] ressemblait plus à la France des
Valois, écrivait Braudel, que la Chine de Mao à Da France] de la
Ve République 28. »
Cependant, les sociétés modernes pourraient se ressembler plus
que les sociétés traditionnelles pour deux raisons. Tout d'abord, les
interactions accrues entre sociétés modernes n'engendrent pas une
culture commune, mais elles facilitent le transfert de techniques, d'in-
ventions et de pratiques entre sociétés à une vitesse et à un degré qui
Existe-t-il une civilisation universelle? 71
étaient impossibles dans le monde traditionnel. En second lieu, la
société traditionnelle était fondée sur l'agriculture, et la société
moderne sur l'industrie, laquelle peut évoluer de l'artisanat à l'industrie
lourde classique et aux hautes technologies. Les structures agricoles et
les structures sociales qui vont de pair sont nettement plus dépen-
dantes de l'environnement naturel que les structures industrielles.
Elles varient en fonction du sol et du climat, et peuvent donc donner
lieu à différentes formes de propriété, d'organisation sociale et de gou-
vernement. Quoi qu'il en soit de la théorie de Wittfogel sur la civilisa-
tion hydraulique, l'agriculture, qui dépend de la construction et du
fonctionnement de vastes systèmes d'irrigation, favorise l'émergence
d'autorités politiques centralisées et bureaucratiques. On ne peut faire
autrement. Des sols fertiles et un climat favorable tendent à encou-
rager le développement d'une agriculture reposant sur de grandes
exploitations et l'établissement d'une structure sociale au sein de
laquelle un petit nombre de riches propriétaires domine une masse de
paysans, d'esclaves ou de serfs qui travaillent dans leurs plantations.
Des conditions naturelles défavorables aux grandes exploitations favo-
risent l'apparition d'une société de petits fermiers indépendants. Dans
les sociétés agricoles, la structure sociale dépend donc de la géogra-
phie. Les différences dans l'organisation industrielle dépendent plus
des différences dans les structures culturelles et sociales que de la
géographie.
Les sociétés modernes ont ainsi beaucoup de traits communs.
Tendent-elles pour autant nécessairement à l'homogénéité? Les
réponses que donnent à cette question les spécialistes sont très variées.
Mais tous s'accordent sur les institutions clés, les pratiques et les
croyances qu'on peut à bon droit considérer comme le cœur de la civili-
sation occidentale. Les voici 29.
L'HÉRITAGE CLASSIQUE
En tant que civilisation de troisième génération, l'Occident doit
beaucoup aux civilisations antérieures, notamment à la civilisation
antique, dont il a hérité la philosophie et le rationalisme grecs, le droit
romain, le latin, le christianisme. Les civilisations musulmane et ortho-
doxe ont aussi une dette vis-à-vis de la civilisation antique, mais pas
au même degré.
LE CATHOLICISME ET LE PROTESTANTISME
Le christianisme d'Occident, tout d'abord sous la forme du catholi-
cisme seul, puis du catholicisme et du protestantisme, est histori-
quement la caractéristique la plus importante de la civilisation
72
LE CHOC DES CIVILISATIONS
occidentale. Durant son premier millénaire d'existence, ce qui repré-
sente aujourd'hui la civilisation occidentale s'appelait la chrétienté. Les
chrétiens d'Occident se sentaient liés entre eux et distincts des Turcs,
des Maures, des Byzantins. Et c'est au nom de Dieu au moins autant
que pour l'or que les Occidentaux se sont lancés à la conquête du
monde au XVIe siècle. La Réforme et la Contre-Réforme, ainsi que la
division entre un Nord protestant et un Sud catholique, sont également
propres à l'histoire occidentale, l'orthodoxie n'ayant pas connu la
même évolution, non plus que l'Amérique latine.
LES LANGUES EUROPÉENNES
La langue est un facteur distinctif second par rapport à la religion.
L'Occident diffère des autres civilisations par la multiplicité de ses
langues. Le japonais, l'hindi, le mandarin, le russe et même l'arabe sont
les langues de base des civilisations correspondantes. L'Occident a reçu
en héritage le latin, mais différentes nations sont apparues et elles se
sont dotées de langues propres, soit romanes, soit germaniques. Au
XVIe siècle, ces langues ont acquis leur forme actuelle.
LA SÉPARATION DES POUVOIRS ENTRE LE SPIRITUEL ET LE TEMPOREL
Au cours de l'histoire de l'Occident, l'Église, puis plusieurs Églises
ont existé indépendamment de l'État. Dieu et César, l'Église et l'État,
le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel : voilà une forme de dua-
lisme typique de la culture occidentale. Religion et politique sont dis-
tinguées aussi nettement dans la civilisation hindoue seulement. Dans
l'islam, Dieu est César; en Chine et au Japon, César est Dieu; dans le
monde orthodoxe, Dieu est au service de César. Pareille séparation et
pareils conflits récurrents entre l'Église et l'État ne se rencontrent dans
aucune autre civilisation. Cette séparation des pouvoirs a beaucoup
contribué au développement de la liberté en Occident.
L'ÉTAT DE DROIT
L'idée selon laquelle le droit joue un rôle central pour la civilisa-
tion est un héritage romain. Les penseurs du Moyen Age ont élaboré
le concept de droit naturel d'après lequel les monarques doivent
exercer leur pouvoir, et une tradition de camman law s'est développée
en Angleterre. Aux XVIe et XVIIe siècles, lorsque l'absolutisme régnait
sans partage, l'État de droit était plus une fiction qu'une réalité, mais
l'idée demeurait que le pouvoir humain devait être limité: «Non sub
hamine sed sub Dea et lege. » La tradition de l'État de droit a jeté les
Existe-t-il une civilisation universelle?
73
bases pour le constitutionnalisme et la protection des droits de
l'homme, notamment du droit de propriété, contre les abus de pouvoir.
Dans la plupart des autres civilisations, le droit exerce une influence
moindre sur la pensée et le comportement.
LE PLURALISME SOCIAL
Au cours de l'histoire, la société occidentale a été hautement plura-
liste. Comme le remarque Deutsch, ce qui distingue l'Occident, ce sont
« la montée et la persistance de divers groupes autçmomes qui ne sont
pas fondés sur les liens de sang ou le mariage 30 ». A partir du VIe et du
VIf siècle, ces groupes ont d'abord compris les monastères, les ordres
monastiques et les guildes, puis se sont développés pour inclure dans
de nombreuses parties de l'Europe différentes autres associations et
sociétés 31. Le puralisme associationniste a été complété par le pura-
lisme de classe. La plupart des sociétés européennes comprenaient une
aristocratie puissante et autonome, une paysannerie nombreuse et une
classe réduite mais agissante de marchands et de commerçants. La
puissance de l'aristocratie féodale a empêché l'absolutisme de s'enra-
ciner en profondeur dans la plupart des nations européennes. Ce plura-
lisme contraste avec la pauvreté de la société civile, la faiblesse de
l'aristocratie et la puissance des empires bureaucratiques qui caractéri-
saient la Russie, la Chine, l'Empire ottoman et d'autres sociétés non
occidentales.
LESCORPSINTERMÉDUURES
Le puralisme social a fait naître des parlements et d'autres institu-
tions chargés de représenter les intérêts de l'aristocratie, du clergé, des
marchands et d'autres groupes. Ces corps intermédiaires ont permis
des formes de représentation qui, au fil de la modernisation, ont évolué
pour donner les institutions modernes de la démocratie. Certains de
ces corps ont été abolis, ou bien leurs pouvoirs ont été considérable-
ment affaiblis durant la période absolutiste. Même lorsque c'était le
cas, ils ont pu, comme en France, renaître pour favoriser la participa-
tion à la vie politique. Aucune autre civilisation n'a reçu en héritage
de tels corps intermédiaires datant d'un millénaire. Au niveau local
également, à partir du IX
e
siècle, des formes de gouvernement auto-
nome se sont développées dans les villes italiennes et ont gagné le
Nord, « forçant les évêques, les barons et d'autres grands nobles à par-
tager le pouvoir avec les bourgeois et même finalement à se soumet-
tre 32 ». La représentation à l'échelon national s'est ainsi trouvée
complétée par l'autonomie locale, ce qui est sans équivalent ailleurs
dans le monde.
74
LE CHOC DES CIVILISATIONS
L'INDIVIDUALISME
Nombre des caractéristiques de la civilisation occidentale que je
viens d'évoquer ont contribué à faire émerger une conscience indivi-
dualiste et une tradition de protection des droits et des libertés qui est
unique. L'individualisme s'est développé aux XIVC et xve siècles. Le res-
pect des choix individuels - ce que Deutsch a appelé « la révolution
de Roméo et Juliette)} - a prévalu en Occident à partir du XVIIe siècle.
Même le droit à l'égalité pour tous - pauvres aussi bien que riches -
a commencé à être revendiqué, à défaut d'être universellement admis.
L'individualisme reste aujourd'hui encore un signe distinctif de l'Occi-
dent. Une comparaison d'une cinquantaine de pays fait apparaître que
les vingt premiers, en termes d'individualisme, sont tous européens, à
l'exception du Portugal et d'lsraëp3. L'auteur d'une autre étude trans-
culturelle a également montré que l'individualisme est dominant en
Occident et le collectivisme ailleurs. il conclut que « les valeurs les plus
importantes en Occident le sont moins ailleurs 34 )}. Occidentaux et
non-Occidentaux font de l'individualisme le signe distinctif essentiel
de l'Occident.
Ce tableau des caractéristiques de la civilisation occidentale n'est
pas censé être exhaustif. il n'implique pas non plus qu'elles ont tOLl-
jours et universellement été présentes dans la société occidentale. A
l'évidence, ce n'est pas le cas: nombreux ont été les despotes dans
l'histoire européenne qui ont ignoré l'État de droit et suspendu les
corps intermédiaires. Ces caractéristiques ne sont pas non plus
absentes des autres civilisations : le Coran et la charia constituent la
base juridique des sociétés musulmanes; le Japon et l'Inde ont des
systèmes de classes parallèles à celui de l'Occident. (C'est peut-être
pourquoi ce sont les deux seules grandes civilisations non occidentales
à avoir eu aussi longtemps des gouvernements démocratiques.) Indivi-
duellement, aucun de ces facteurs n'a été propre à l'Occident. C'est
leur combinaison qui l'a été, et c'est ce qui fait le caractère unique
de l'Occident. Ces concepts, ces pratiques et ces institutions ont tout
simplement plus dominé en Occident que dans les autres civilisations.
ils sont partie intégrante de la base même de la civilisation occidentale.
ils sont l'Occident, mais pas dans sa modernité. En fait, ils sont en
grande partie les facteurs qui ont permis à l'Occident de lancer sa
propre modernisation et celle du monde.
Existe-t-il une civilisation universelle?
75
Les réactions à l'Occident et à la modernisation
L'expansion de l'Occident a favorisé à la fois la modernisation et
l'occidentalisation des sociétés non occidentales. Les dirigeants poli-
tiques et intellectuels de ces sociétés ont réagi à l'influence de l'Occi-
dent de l'une au moins des trois façons suivantes : rejet de la
modernisation et de l'occidentalisation, acceptation des deux, accepta-
tion de la première mais pas de la seconde 3S.
LE REJET
De ses premiers contacts avec l'Occident en 1542 jusqu'au milieu
du XIX
e
siècle, le Japon a pratiqué le rejet. Seules des fOImes limitées
de modernisation ont été autorisées, comme les aImes à feu, et l'impor-
tation de fOImes culturelles occidentales, dont le christianisme, a été
restreinte. Les Occidentaux ont tous été chassés au milieu du
xvne siècle. Ce rejet a pris fin avec l'ouverture du Japon par le commo-
dore Perry en 1854 et l'effort radical pour apprendre les leçons de l'Oc-
cident après la restauration Meiji en 1868. Pendant plusieurs siècles,
la Chine aussi a tenté de faire barrage à toute modernisation ou à toute
occidentalisation. Les émissaires occidentaux ont été autorisés à entrer
en Chine en 1601, mais ils ont été chassés en 1722. À la différence du
Japon, la politique chinoise était fondée sur l'idée que la Chine consti-
tuait l'empire du Milieu et que la culture chinoise était supérieure à
toutes les autres. L'isolement de la Chine, comme celui du Japon, a été
brisé par la force, lors de la guerre de l'opium en 1839-1842. Comme
le montrent ces exemples, au XIX
e
siècle, la puissance de l'Occident ren-
dait de plus en plus difficile et même parfois impossible d'adopter une
position isolationniste.
Au xxe siècle, le progrès des transports et des communications
ainsi que l'interdépendance accrue ont rendu plus coûteuse encore l'ex-
clusion. Sauf pour de petites communautés rurales très isolées et qui
se contentent de survivre, le rejet total de la modernisation mais aussi
de l'occidentalisation n'est guère possible alors même que le monde
se modernise et s'interconnecte. « Seuls les fondamentalistes les plus
extrémistes, écrit Daniel Pipes à propos de l'islam, rejettent la moderni-
sation avec l'occidentalisation. Ils jettent les postes de télévision à la
rivière, proscrivent les montres et refusent les moteurs à combustion.
Le caractère impraticable de leur programme limite cependant l'attrait
que ces groupes peuvent exercer. Dans de nombreux cas - comme les
Yen Izala de Kano, les assassins de Sadate, les assaillants de la mos-
76
LE CHOC DES CIVILISATIONS
quée de La Mecque et certains groupes dakwah de Malaisie -, leurs
défaites au cours d'affrontements violents avec les autorités les ont fait
disparaître sans qu'ils laissent beaucoup de traces 36. » Tel est le destin
de ceux qui adoptent une attitude de rejet à la fin du xx
e
siècle. La
« zéloterie », selon la formule de Toynbee, n'est tout simplement pas
viable.
LE KÉMALISME
Pour employer une autre expression empruntée à Toynbee, 1'« hé-
rodianisme » représente une autre forme de réaction à l'Occident. Il
consiste à adhérer à la fois à la modernisation et à l'occidentalisation.
Il est fondé sur l'idée que la modernisation est désirable et nécessaire,
que la culture indigène est incompatible avec la modernisation et doit
être abandonnée ou abolie et que la société doit être entièrement occi-
dentalisée afin de se moderniser convenablement. Modernisation et
occidentalisation se renforcent mutuellement et doivent aller de pair.
Un bon exemple de ce point de vue réside dans le raisonnement de
certains intellectuels japonais et chinois du XIX
e
siècle qui pensaient
que, pour se moderniser, leur société devait abandonner sa langue
ancestrale et adopter l'anglais comme langue nationale. Ce point de
vue, bien évidemment, a été plus populaire auprès des Occidentaux
que des élites non occidentales. Il revient à dire : « Pour réussir, vous
devez être comme nous; la seule voie possible est la nôtre. » On sup-
pose alors que « les valeurs religieuses, les principes moraux et les
structures sociales de ces sociétés [non occidentales] sont au mieux
étrangères, au pire hostiles aux valeurs et aux pratiques de l'industria-
lisme ». Le développement économique recquiert donc «une refonte
radicale de la vie et de la société, et bien souvent une réinterprétation
du sens de l'existence lui-même tel qu'il a été compris par les personnes
qui vivent dans ces civilisations 37 ». Pipes fait le même raisonnement
en référence à l'islam :
Pour échapper à l'anomie, les musulmans n'ont pas le choix, car la
modernisation requiert l'occidentalisation. [ ... ] L'islam n'est pas une
alternative en termes de modernisation. [ ... ] On ne peut éviter la séculari-
sation de la société. La science et la technologie modernes requièrent de
se fondre dans les processus de pensée qui vont de pair avec elles. De
même pour les institutions politiques. Le contenu autant que la forme
doivent être stimulés. TI faut donc reconnaître la domination de la civili-
sation occidentale de façon à pouvoir apprendre d'elle. On ne peut faire
l'économie des langues et des structures d'enseignement européennes,
même si ces dernières favorisent la liberté de pensée et le laxisme. Les
musulmans pourront se moderniser et donc se développer seulement
s'ils acceptent le modèle occidental 38 •
Existe-t-il une civilisation universelle?
77
Soixante ans avant que ce texte ne soit écrit, Mustafa Kemal Ata-
türk était parvenu aux mêmes conclusions et avait créé une Turquie
nouvelle sur les ruines de l'Empire ottoman en lançant un vaste effort
de modernisation et d'occidentalisation. En s'engageant dans cette voie
et en rejetant le passé de l'islam, Atatürk a fait de la Turquie un pays
dual, musulman dans sa religion, ses traditions, ses coutumes et ses
institutions, mais dominé par une élite déterminée à en faire une
société moderne, occidentale et liée à l'Occident. À la fin du xxe siècle,
plusieurs pays suivent l'option kémaliste et s'efforcent d'acquérir une
identité non occidentale.
LE RÉFORMISME
Le rejet implique la volonté désespérée d'isoler une société du
monde moderne. Le kémalisme implique la volonté farouche de
détruire une culture qui a existé durant des siècles et de la remplacer
par une autre culture totalement nouvelle et importée d'une autre civi-
lisation. Une troisième option consiste à tenter de combiner la moder-
nisation avec la préservation des valeurs, des pratiques et des
institutions fondamentales de la culture indigène propre à la société
concernée. C'est la voie qu'ont choisie, on le comprend, les élites de
nombreux pays non occidentaux. En Chine, à la fin de la dynastie
Ch'ing, le slogan était: Ti-yong, « éducation chinoise pour les principes
fondamentaux, éducation occidentale pour la pratique». Au Japon,
c'était Wakon, Yosei, «esprit japonais, technique occidentale». En
Égypte, dans les années 1830, Muhammad Ali « a tenté une modernisa-
tion technique sans occidentalisation culturelle excessive». Cet effort
a échoué, cependant, quand les Britanniques l'ont forcé à abandonner
nombre de ses réformes. En conséquence de quoi, comme l'observe
Ali Mazrui, «l'Égypte n'a connu ni la modernisation technique sans
occidentalisation culturelle comme le Japon, ni la modernisation tech-
nique par l'occidentalisation culturelle comme la Turquie 39 ». À la fin
du XIX
e
siècle, cependant, Djamal al-Din al-Afrhani, Muhammad
'Abduh et d'autres réformateurs ont tenté une nouvelle réconciliation
de l'islam et de la modernité. Ils invoquaient pour cela « la compatibi-
lité de l'islam avec la science moderne et le meilleur de la pensée occi-
dentale» et prônaient une « rationalité musulmane acceptant les idées
et les institutions modernes, qu'elles soient scientifiques, technolo-
giques ou politiques (constitutionnalisme et gouvernement représenta-
tif) 40 )}. C'était une forme de réformisme qui préfigurait le kémalisme,
lequel accepte non seulement la modernité mais aussi certaines institu-
tions occidentales. Un tel réformisme représentait la réaction domi-
nante à l'Occident de la part des élites musulmanes pendant cinquante
ans des années 1870 aux années 1920, mais il s'est trouvé battu en
78
LE CHOC DES CIVILISATIONS
brèche par l'émergence du kémalisme et d'un réformisme plus puriste
qui a pris la forme du fondamentalisme.
Rejet, kémalisme et réformisme sont fondés sur différents présup-
posés quant à ce qui est possible et désirable. Pour les partisans du
rejet, la modernisation tout comme l'occidentalisation ne sont pas
désirables, et il est possible de rejeter les deux. Pour les tenants du
kémalisme, modernisation et occidentalisation sont désirables, la
seconde étant indispensable pour que réussisse la première, et les deux
sont possibles. Pour les réformistes, la modernisation est désirable et
possible sans occidentalisation importante, celle-ci n'étant pas dési-
rable. Partisans du rejet et du kémalisme s'opposent donc sur le carac-
tère désirable de la modernisation et de l'occidentalisation; tenants du
kémalisme et du réformisme sur la question de savoir si la modernisa-
tion est possible sans occidentalisation.
La figure 3.1 montre ces trois lignes de conduite. Les partisans du
rejet restent au point A, ceux du kémalisme évoluent en diagonale vers
le point B, et les réformistes se déplacent à l'horizontale ~ n direction
du point C. Quelle a été l'évolution réelle des sociétés? A l'évidence,
chaque société non occidentale a connu sa propre évolution, laquelle
peut différer considérablement de ces trois évolutions types. Mazrui
soutient même que l'Égypte et l'Afrique ont évolué en direction de D,
ce qui signifie « occidentalisation culturelle douloureuse sans moderni-
sation technique)}. Tout processus de modernisation et d'occidentali-
Figure 3.1 Réaction à l'influence de l'Occident
1
D
c:
0
~
E
. ~
:s
c:
Q)
"0
'(3
0
0
A
C
Modernisation

Existe-t-il une civilisation universelle? 79
sation existant en réponse à l'Occident aurait dû suivre la courbe AE. Au
début, l'occidentalisation et la modernisation sont intimement liées : la
société non occidentale absorbe des éléments importants de la culture
occidentale et fait de lents progrès vers la modernisation. Lorsque la
modernisation s'accroît, cependant, le taux d'occidentalisation décline
et la culture indigène regagne en vigueur. La poursuite de la modernisa-
tion modifie l'équilibre de la puissance entre l'Occident et la société non
occidentale et renforce l'engagement en faveur de la culture indigène.
Durant les premières phases de changement, l'occidentalisation
favorise donc la modernisation. Pendant les phases suivantes, la
modernisation favorise la désoccidentalisation et la résurgence de la
culture indigène de deux manières. À l'échelon sociétal, la modernisa-
tion renforce le pouvoir économique, militaire et politique de la société
dans son ensemble et encourage la population à avoir confiance dans
sa culture et à s'affirmer dans son identité culturelle. À l'échelon indivi-
duel, la modernisation engendre des sentiments d'aliénation et
d'anomie à mesure que les liens et les relations sociales traditionnelles
se brisent, ce qui conduit à des crises d'identité auxquelles la religion
apporte une réponse. Ce processus de causalité est présenté de façon
simple dans la figure 3.2.
Figure 3.2 Modernisation et résurgence culturelle
Société
~ m ~ o o <
Individu
Puissance
économique,
militaire, ~
politique
accrue Résurgence culturelle
.,-. et ~ et""gleuoe
crise d'identité
Ce modèle général hypothétique est cohérent avec ce que nous
apprennent les sciences sociales et l'histoire. Rainer Baum a examiné
les preuves à l'appui de « l'hypothèse de l'invariance ». Il conclut que
« la quête humaine d'autorité et d'autonomie individuelle prend des
formes culturellement distinctes. En la matière, on n'observe pas de
convergence vers un monde transculturellement homogène. Au lieu de
cela, les structures qui se sont développées sous des formes différentes
jusqu'à l'époque moderne semblent invariantes
41
». La théorie de l'em-
prunt, élaborée entre autres par Frobenius, Spengler et Bozeman, sou-
ligne combien les civilisations réceptrices empruntent de manière
sélective et garantissent la survie des valeurs de base de leur culture 42.
Presque toutes les civilisations non occidentales ont existé pendant un
millénaire au moins et parfois pendant plusieurs. Elles sont passées
maîtres dans l'art d'emprunter à d'autres tout en assurant leur propre
survie. L'absorption du bouddhisme venu d'Inde a, selon les spécia-
listes, échoué à produire «l'indianisation» de la Chine. Les Chinois
80 LE CHOC DES CIVILISATIONS
ont jusqu'à présent ardemment vaincu les efforts intenses de l'Occident
pour les christianiser. S'ils importent à un moment ou à un autre le
christianisme, on peut s'attendre à ce qu'il soit absorbé et adapté de
façon à être compatible avec les éléments de base de la culture chi-
noise. De même, les Arabes musulmans ont reçu, valorisé et utilisé leur
«héritage hellénistique pour des raisons essentiellement utilitaires.
Surtout intéressés à emprunter certaines formes extérieures ou cer-
tains aspects techniques, ils ont su dévaluer tous les éléments du corps
de pensée grec qui auraient pu entrer en conflit avec "la vérité" telle
qu'elle a été établie dans leurs préceptes et leurs normes coraniques
fondamentales 43 ». Le Japon a suivi le même modèle: au ~ siècle, il
a importé la culture chinoise et « s'est transformé de sa propre initia-
tive, sans pression économique et militaire ». « Pendant les siècles qui
ont suivi, des périodes d'isolement relatif vis-à-vis des influences conti-
nentales, pendant lesquelles les emprunts extérieurs ont été digérés,
ont alterné avec des périodes de contacts renouvelés et d'emprunts
culturels 44. » À travers toutes ces périodes, la culture japonaise a gardé
ses traits distinctifs.
Pour les tenants modérés du kémalisme, les sociétés non occiden-
tales peuvent se moderniser par occidentalisation. Ce n'est nullement
prouvé. Le raisonnement kémaliste extrémiste dit qu'elles doivent s'oc-
cidentaliser afin de se moderniser. il ne se présente pas comme une
proposition universelle. il soulève cependant une question: existe-t-il
des sociétés non occidentales dans lesquelles les obstacles que les indi-
gènes dressent contre la modernisation soient si importants que la
culture devrait être remplacée par la culture occidentale si on voulait
se moderniser? En théorie, c'est plus probable dans les cultures closes
que dans les cultures instrumentales. Ces dernières « se caractérisent
par un vaste ensemble de fins intermédiaires séparées et indépen-
dantes des fins dernières». Ces systèmes « innovent facilement en
étendant la couverture de la tradition sur le changement lui-même. [ ... ]
De tels systèmes peuvent innover sans que leurs institutions sociales
semblent fondamentalement altérées. En fait, l'innovation est au ser-
vice de la persistance ». Les systèmes clos, au contraire, « se caractéri-
sent par une relation intime entre les fins intermédiaires et dernières
[ ... ] la société, l'État, l'autorité, etc. font partie d'un système dense dans
lequel la religion en tant que guide cognitif domine. De tels systèmes
ont été hostiles à l'innovation 45 ». Apter utilise ces catégories pour ana-
lyser le changement dans les tribus africaines. Eisenstadt applique une
analyse semblable aux grandes civilisations asiatiques et en arrive à
une conclusion similaire. La transformation interne est « grandement
facilitée par l'autonomie des institutions sociales, culturelles et politi-
ques 46 ». Pour cette raison, les sociétés instrumentales japonaise et hin-
doue se sont orientées plus tôt et plus facilement vers la modernisation
que les sociétés confucéenne et musulmane. Elles étaient plus capables
d'importer des technologies modernes et de les utiliser pour soutenir
Existe-t-il une civilisation universelle?
81
leur culture existante. Cela signifie-t-il que les sociétés chinoise et
musulmane doivent abandonner et la modernisation et l'occidentalisa-
tion ou bien adopter les deux à la fois ? Le choix n'est pas si restreint
que cela. En plus du Japon, Singapour, Taiwan, l'Arabie Saoudite et
à un moindre degré l'Iran sont devenus des sociétés modernes sans
s'occidentaliser. Bien sûr, les efforts du Shah pour suivre la voie kéma-
liste ont suscité une intense réaction à la fois antimoderne et anti-
occidentale. Cependant, la Chine s'engage sur la voie réformiste.
Les sociétés musulmanes ont éprouvé des difficultés à se moder-
niser. Pipes justifie son idée que l'occidentalisation est un prerequisit
en soulignant les conflits entre l'islam et la modernité sur des ques-
tions économiques comme l'intérêt, la législation en matière d'héri-
tage et la participation des femmes au travail. Cependant, il cite en
l'approuvant Maxine Rodinson, lequel dit que «rien n'indique de
manière convaincante que la religion musulmane a empêché le
monde musulman de se développer sur la voie qui mène au capita-
lisme moderne» et soutient que, dans la plupart des questions autres
, ~ .
qu economlques :
L'islam et la modernisation n'entrent pas en conflit. Les musulmans
pieux peuvent faire des sciences, travailler efficacement dans des usines
ou utiliser des armes sophistiquées. La modernisation n'appelle pas une
idéologie politique particulière ou un ensemble particulier d'institu-
tions : des élections, des frontières, des associations civiles, et tous les
autres traits de la vie occidentale ne sont pas nécessaires à la croissance
économique. Comme clients, l'islam convient aux consultants en mana-
gement aussi bien que les paysans. La charia n'a rien à dire sur les chan-
gements qui accompagnent la modernisation, tels que l'évolution de
l'agriculture à l'industrie, de la campagne à la ville et de la stabilité
sociale à la mobilité sociale. Elle ne statue pas non plus sur l'éducation
de masse, les communications rapides, de nouvelles formes de transport
et les soins médicaux
47

Même les anti-Occidentaux et les extrémistes de la revitalisation
des cultures indigènes n'hésitent pas à utiliser les techniques modernes
du courrier électronique, des cassettes et de la télévision pour promou-
voir leur cause.
Modernisation, en résumé, ne signifie pas nécessairement occi-
dentalisation. Les sociétés non occidentales peuvent se moderniser et
se sont modernisées sans abandonner leur propre culture et sans
adopter les valeurs, les institutions et les pratiques occidentales domi-
nantes. li se peut même que la seconde soit impossible : quels que
soient les obstacles que les cultures non occidentales dressent contre
la modernisation, ils ne sont rien comparés à ceux qui sont dirigés
contre l'occidentalisation. Comme le disait Fernand Braudel, il serait
« infantile» de penser que la modernisation ou « le triomphe de la civi-
lisation au singulier» mettra un terme à la pluralité des cultures histo-
82 LE CHOC DES CIVILISATIONS
riques incarnées depuis des siècles par les grandes civilisations du
monde 48. La modernisation, au lieu de cela, renforce ces cultures et
réduit la puissance relative de l'Occident. Fondamentalement, le
monde est en train de devenir plus moderne et moins occidental.
Deuxième partie
L'ÉQUILIBRE INSTABLE DES CIVILISATIONS
CHAPITRE 4
L'effacement de l'Occident ·
puissance, culture et indigénisation
La puissance de l'Occident: domination et déclin
De la puissance de l'Occident, comparativement aux autres civili-
sations, on peut donner deux représentations. La première met l'accent
sur la domination généralisée, triomphale, presque totale de l'Occi-
dent. La désintégration de l'Union soviétique ayant fait disparaître son
seul rival sérieux, le monde est et sera désormais façonné par les buts,
les priorités et les intérêts des principales nations d'Occident, moyen-
nant peut-être l'assistance occasionnelle du Japon. En tant que seule
superpuissance, les États-Unis prennent, avec la Grande-Bretagne et la
France, les orientations qui comptent dans le domaine de la politique
et de la sécurité, et, avec l'Allemagne et le Japon, les décisions essen-
tielles en matière économique. L'Occident est la seule civilisation qui
a des intérêts importants au sein de toutes les autres civilisations ou
régions et qui peut influer sur la politique, l'économie et la sécurité de
toutes les autres civilisations ou régions. Les sociétés appartenant à
d'autres civilisations ont besoin de l'Occident pour parvenir à leurs fins
et protéger leurs intérêts. Comme l'a résumé un auteur, les nations
occidentales :
- possèdent et animent le système bancaire international ;
- contrôlent les monnaies fortes;
- représentent les principaux pays consommateurs ;
- produisent la majorité des produits finis;
- dominent les marchés internationaux de capitaux ;
- exercent une autorité morale considérable sur de nombreuses
sociétés;
- contrôlent les voies maritimes;
86
LE CHOC DES CIVILISATIONS
- mènent les recherches techniques les plus avancées;
- contrôlent la transmission du savoir technique de pointe;
- dominent l'accès à l'espace;
- dominent l'industrie aéronautique;
- dominent les communications internationales;
- dominent le secteur des armements sophistiqués 1.
La seconde image est celle d'une civilisation en déclin, dont l'in-
fluence dans la politique, l'économie et l'équilibre militaire mondial
diminue en comparaison de celle d'autres civilisations. La victoire de
l'Occident dans la guerre froide n'a pas produit son triomphe, mais son
épuisement. L'Occident est de plus en plus en butte à des problèmes
internes : faible croissance économique, stagnation démographique,
chômage, déficit budgétaire, corruption dans les affaires, faible taux
d'épargne et, dans de nombreux pays dont les États-Unis, désintégra-
tion sociale, drogue, criminalité. La puissance économique se déplace
rapidement vers l'Extrême-Orient, lequel commence à acquérir plus
d'influence politique et de puissance militaire. L 1nde est en passe de
décoller, et le monde musulman est de plus en plus hostile à l'Occident.
La bonne volonté des autres sociétés à accepter les diktats ou les ser-
mons de l'Occident disparaît, en même temps que celui-ci perd sa
confiance en lui et sa volonté de dominer. Pendant les années quatre-
vingt, on a beaucoup débattu de l'éventuel déclin des États-Unis. Au
milieu des années quatre-vingt-dix, un analyste pourtant nuancé est
parvenu aux mêmes conclusions :
[ ... ] par beaucoup d'aspects, leur [les États-Unis] puissance relative va
décliner de plus en plus vite. En termes de moyens économiques, la posi-
tion des États-Unis en comparaison de celle du Japon, voire de la Chine
est en passe de se dégrader encore plus. Dans le domaine militaire,
r équilibre des forces entre les États-Unis et un nombre de plus en plus
grand de puissances régionales (dont l'Iran, l'Inde et la Chine) se dépla-
cera du centre à la périphérie. Une part de la puissance structurelle amé-
ricaine ira à d'autres nations; le reste (qui est une partie de sa puissance
légère) passera entre les mains d'acteurs qui ne seront pas des États,
mais par exemple des sociétés multinationales 2.
Laquelle de ces deux représentations de la place de l'Occident dans
le monde est conforme à la réalité? La réponse est, bien sûr : les deux.
L'Occident est dominant aujourd'hui et restera numéro un en termes
de puissance et d'influence au :x.x:f siècle. Cependant, des changements
graduels, inexorables et fondamentaux se produisent dans l'équilibre
entre civilisations, et la puissance de l'Occident, relativement aux
autres civilisations, continuera à décliner. La primauté de l'Occident a
commencé à s'éroder et finira par disparaître tout simplement, une
partie de son influence revenant, en fonction de facteurs régionaux, à
d'autres civilisations et à leurs États phares. C'est au sein de la civilisa-
L'effacement de ['Occident
87
tion asiatique que s'accroîtra le plus la puissance, la Chine apparais-
sant de plus en plus comme la société apte à défier l'Occident pour
acquérir une influence globale. Ces évolutions dans la répartition de la
puissance entre civilisations entraînent et entraîneront le renouveau et
l'affirmation culturelle grandissante des sociétés non occidentales et le
rejet accru de la culture occidentale.
Le déclin de l'Occident a trois caractéristiques majeures.
Tout d'abord, c'est un processus lent. La montée en puissance de
l'Occident a pris quatre siècles. Son recul pourrait prendre autant de
temps. Dans les années quatre-vingt, l'éminent universitaire britan-
nique Hedley Bull a soutenu que «la domination de l'Europe ou de
l'Occident sur la société internationale universelle a atteint son apogée
aux environs de 1900
3
». Le premier volume de Spengler est paru en
1918, et le « déclin de l'Occident» est resté un thème central en histoire
durant tout le siècle. Ce processus s'est poursuivi pendant presque tout
le xx
e
siècle et il pourrait même s'accélérer. Le progrès économique et
d'autres améliorations dans les ressources d'un pays suivent souvent
une courbe en S : ils commencent doucement, puis s'accélèrent avant
de ralentir et de s'arrêter. Le déclin des pays suit une courbe en S
renversé, comme on le voit pour l'Union soviétique: il est lent au
début, puis s'accélère très vite avant de retomber. Le déclin de l'Occi-
dent en est encore actuellement à sa phase lente.
Deuxièmement, le déclin ne suit pas une ligne droite. TI est très
irrégulier, connaît des pauses, des renversements, des retours en force
suivis de manifestations de puissance. Les sociétés démocratiques
ouvertes d'Occident ont un fort potentiel de renouveau. En outre, à la
différence de nombreuses civilisations, l'Occident a deux grands
centres. Le déclin dont Bull a cru saisir les prémices en 1900 était
essentiellement celui de la composante européenne de la civilisation
occidentale. De 1910 à 1945, l'Europe a été divisée et s'est trouvée
plongée dans des problèmes économiques, sociaux et politiques
internes. Dans les années quarante, cependant, la phase américaine de
la domination occidentale a commencé et, en 1945, les États-Unis ont
un bref moment dominé le monde à un degré comparable à celui des
Alliés en 1918. La décolonisation d'après guerre a réduit l'influence
européenne, mais pas celle des États-Unis, qui ont remplacé les
empires territoriaux traditionnels par un impérialisme transnational.
Pendant la guerre froide, la puissance militaire américaine était équili-
brée par celle de l'Union soviétique, tandis que la puissance écono-
mique américaine déclinait par rapport à celle du Japon.
Périodiquement, les États-Unis tentent un retour en force militaire et
économique. En 1991, Barry Buzan, un autre éminent universitaire
britannique, a soutenu qu'« en profondeur, le centre est désormais plus
dominant et la périphérie plus soumise qu'à aucun autre moment
depuis que la décolonisation a commencé 4 ». La pertinence de ce point
88
LE CHOC DES CIVILISATIONS
de vue diminue cependant à mesure que les années passent depuis la
guerre du Golfe.
Troisièmement, la puissance est la capacité pour une personne ou
un groupe de changer le comportement d'une autre personne ou d'un
autre groupe. Ledit comportement peut varier sous l'effet de l'in-
fluence, de la coercition ou de l'encouragement, ce qui requiert de la
part de celui qui exerce la puissance des ressources économiques, mili-
taires, institutionnelles, démographiques, politiques, technologiques,
sociales, etc. La puissance d'un État ou d'un groupe est donc normale-
ment évaluée par la mesure des ressources dont il dispose par rapport
à celles que possèdent les autres États ou groupes qu'il essaie d'in-
fluencer. La part de l'Occident dans presque toutes les ressources
importantes en termes de puissance a atteint un sommet au tout début
du siècle et a commencé à décliner relativement à celle des autres
civilisations.
TERRITOIRE ET POPULATION
En 1490, les sociétés occidentales contrôlaient presque toute la
péninsule occidentale à l'exception des Balkans, soit près de 2,2 mil-
lions de km
2
sur un total mondial (hors Antarctique) de 80 millions de
km
2
de terres émergées. Au maximum de son expansion territoriale,
dans les années vingt, l'Occident dominait environ 40 millions de km
2
,
soit près de la moitié de la planète. En 1993, ce territoire n'était plus
que de 20 millions de km
2
• L'Occident s'est replié sur sa base euro-
péenne et sur les terres à faible densité de population que sont l'Amé-
rique du Nord, l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Par contraste, le
territoire occupé par les sociétés musulmanes est passé de 2,5 millions
de krn
2
en 1920 à plus de 15 en 1993. Des changements similaires ont
eu lieu dans le contrôle des populations. En 1900, les Occidentaux
représentaient en gros 30 % de la population mondiale, et les gouverne-
ments occidentaux dominaient environ 45 % de cette population, puis
48 % en 1920. En 1993, sauf pour de petits résidus coloniaux comme
Hong Kong, les gouvernements occidentaux contrôlaient seulement les
Occidentaux. Ces derniers ne représentent plus que 13 % de la popula-
tion mondiale et passeront à Il % au début du prochain siècle, pour
atteindre 10 % en 2025
5
• En termes démographiques, l'Occident de
1993 arrive en quatrième position derrière les civilisations chinoise,
musulmane et hindoue.
D'un point de vue quantitatif, les Occidentaux forment au sein de
la population mondiale une minorité en constante diminution. D'un
point de vue qualitatif, l'équilibre entre l'Occident et les autres civilisa-
tions change également. Les populations non occidentales sont plus
riches, plus urbaines, mieux formées que par le passé. Au début des
années quatre-vingt-dix, le taux de mortalité infantile en Amérique
L'effacement de ['Occident 89
Tableau 4.1 Territoire sous le contrôle des civilisations, 1900-1993
Année Occid. Afr. Chin. Hind. Is!' Jap. Latino- Orthod. Autre
Américaine
en miles
2
1900 20290 164 1317 54 3592 101 7721 8733 7458
1920 25447 400 3913 61 1811 261 8898 10258 2758
1971 12806 4636 3936 1316 9183 142 7833 10346 2302
1993 12711 5682 3923 1279 11054 145 7819 7169 2718
en%
1900 38,7 0,3 8,2 0,1 6,8 0,3 14,7 16,6 14,3
1920 48,5 0,8 7,5 0,1 3,5 0,5 15,4 10,5 4,3
1971 24,4 8,8 7,5 2,5 17,5 0,3 14,9 19,7 4,4
1993 24,2 10,8 7,5 2,4 21,1 0,3 14,9 13,7 5,2
* Le territoire mondial estimé à 52,5 millions de miles
2
n'inclut pas l'Antarctique
Source: Statesman's Year-Book, New York, St. Martin's Press, 1901-1927, World Book
Atlas, Chicago, Field Enterprises Educational Corp. 1970 ; Britannica Book of the Year,
Chicago, Encyclopaedia Britannica, Inc., 1992-1994.
latine, en Afrique, au Moyen-Orient, en Afrique du Sud, en Extrême-
Orient et en Asie du Sud-Est ne représentait plus qu'un tiers à un demi
de ce qu'il était trente ans plus tôt. L'espérance de vie dans ces zones
avait augmenté de façon significative, de onze ans en Afrique à vingt-
trois ans en Extrême-Orient. Au début des années soixante, dans
presque tout le Tiers-Monde, moins d'un tiers de la population savait
lire et écrire. Au début des années quatre-vingt-dix, il n'y avait plus que
dans de rares pays, à l'exception de l'Afrique, que moins de la moitié
de la population savait lire et écrire. 50 % de la population indienne
environ et 75 % des Chinois savent aujourd'hui lire et écrire. Le taux
de scolarisation dans les pays en voie de développement représentait,
en 1970, en moyenne 41 % de celui des pays développés; en 1992, il
atteignait 71 %. Au début des années quatre-vingt-dix, dans toutes les
régions sauf l'Afrique, quasiment toute la population en âge d'être sco-
larisée allait effectivement à l'école. De façon encore plus notable, au
début des années soixante, en Asie, en Amérique latine, au Moyen-
Orient et en Afrique, moins d'un tiers de la population concernée fai-
sait des études secondaires, alors qu'en 1990 c'était la moitié, sauf en
Afrique. En 1960, les citadins représentaient moins d'un quart de la
population des pays les plus pauvres. De 1960 à 1992, cependant, le
pourcentage de gens vivant dans les villes est passé de 49 % à 73 % en
Amérique latine, de 34 % à 55 % dans les pays arabes, de 14 % à 29 %
en Afrique, de 18 % à 27 % en Chine et de 19 % à 26 % en Inde 6.
Ces évolutions dans la scolarisation, l'éducation et l'urbanisation
ont augmenté la mobilité sociale de populations aux aptitudes et aux
attentes plus grandes. Elles peuvent se mobiliser à des fins politiques
90
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Tableau 4.2
Chinoise
Islamique
Hindoue
Occidentale
1340900
927600
915000
805400
Latino- 507500
américaine
Africaine 392100
Orthodoxe 261300
Japonaise 124700
Source: calculs tirés de l'Encyclopaedia Britannica, 1994 Book of the Year, Chicago,
Encyclopaedia Britannica, 1994, p. 764-769.
mieux que des populations moins bien formées. Les sociétés où règne
la mobilité sociale sont plus puissantes. En 1953, moins de 15 % des
Iraniens savaient lire et écrire et moins de 17 % vivaient en ville.
Kermit Roosevelt et la CIA étouffèrent alors facilement un soulèvement
et restaurèrent le Shah sur son trône. En 1979, quand 50 % des Ira-
niens savaient lire et écrire, et que 47 % vivaient dans les villes, la puis-
sance militaire américaine n'a pu empêcher que le Shah soit détrôné.
Un fossé important sépare encore les Chinois, les Indiens, les Arabes
et les Africains d'un côté et les Occidentaux, les Japonais et les Russes
de l'autre. Il se comble cependant très vite. En même temps, un autre
fossé se creuse. L'âge moyen des Occidentaux, des Japonais et des
Russes augmente de façon constante, et la proportion de gens qui ne
travaillent pas augmente, ce qui représente un poids de plus en plus
grand pour les actifs. Les autres civilisations doivent supporter la
charge que constitue un nombre élevé d'enfants, mais les enfants sont
de futurs travailleurs et de futurs soldats.
Tableau 4.3 Parts de la population mondiale contrôlée par les différentes civilisations,
1900-2025 (en %)
Total Occid. Afri. Chin. Hind. Islam. Jap. Latino- Ortho Autres
mondial * Américaine
1900 [1,6] 44,3 0,4 19,3 0,3 4,2 3,5 3,2 8,5 16,3
1920 [1,0] 18,1 0,7 17,3 0,3 2,4 4,1 1,6 13,9 8,6
1971 [3,7] 14,4 5,6 22,8 15,2 13,0 2,8 8,4 10,0 5,5
1990 [5,3] 14,7 8,2 24,3 16,3 13,4 2,3 9,2 6,5 5,1
1995 [5,8] 13,1 9,5 24,0 16,4 15,9
1
2,2 9,3 6,12 3,5
2010 [7,2] 11,5 11,7 22,3 17,1 17,9
1
1,8 10,3
5,42
2,0
2025 [8,5] 10,1 14,4 21,0 16,9 19,2
1
1,5 9,2 4,9
2
2,0
* Population mondiale en milliards
1. Sans membres de la CEl et Bosnie
2. Sans membres de la CEl, Géorgie et ex-Yougoslavie
Source: Nation unies, Services démographiques, Department for Economic and Social
Information and Policy Analysis, World Population Prospects, The 1992 Reviston, New
York, Nations unies, 1993; Stateman's Year Book, New York, St. Martin's Press, 1901-
1927; World Almanac and Book of Facts, New York, Press Pub, 1970-1993.
L'effacement de l'Occident 91
LA PRODUCTION ÉCONOMIQUE
La part de l'Occident dans la production économique globale a
sans doute atteint un sommet dans les années vingt et décline depuis
la Seconde Guerre mondiale. En 1750, la Chine représentait presque
un tiers, l'Inde un quart et l'Occident moins d'un cinquième des expor-
tations mondiales. Aux environs de 1830, l'Occident est passé devant
la Chine. Dans les décennies qui ont suivi, comme l'a montré Paul Bai-
roch, l'industrialisation de l'Occident a conduit à la désindustrialisa-
tion du reste du monde. En 1913, les exportations de produits
manufacturés par les pays non occidentaux ne représentaient presque
plus que les deux tiers de ce qu'elles étaient en 1800. Depuis le milieu
du XVIIIe siècle, la part de l'Occident s'est accrue considérablement,
pour atteindre un maximum en 1928 avec 84,2 % des exportations de
produits manufacturés. Par la suite, la part de l'Occident a décru alors
que son taux de croissance est resté modeste et qu'un moins grand
nombre de pays industrialisés ont augmenté leurs exportations après
la Seconde Guerre mondiale. En 1980, l'Occident représentait 57,8 %
des exportations de produits manufacturés, soit la proportion des
années 1860
7

On ne dispose pas de données fiables sur le produit économique
brut avant la Seconde Guerre mondiale. En 1950, cependant, l'Occi-
dent représentait à peu près 64 % du produit mondial brut; vers 1980,
cette proportion est tombée à 49 % (voir tableau 4.3). En 2013, selon
certaines estimations, l'Occident ne représentera que 30 %. En 1991,
selon d'autres estimations, quatre des sept économies dominantes
appartenaient à des nations non occidentales: le Japon (en deuxième
position), la Chine (en troisième), la Russie (en sixième) et l'Inde (en
septième). En 1992, les États-Unis possédaient la plus importante éco-
nomie mondiale et les dix premières comprenaient cinq pays occiden-
Tableau 4.4 Part des civilisations ou pays dans les exportations de produits manufac-
turés 1750-1980 (en %, Monde = 100 %)
Pays 1750 1800 1830 1860 1880 1900 1913 1928 1938 1953 1963 1973 1980
Occident 18,2 23,3 31,1 53,7 68,8 77,4 81,6 84,2 78,6 74,6 65,4 61,2 57,8
Chine 32,8 33,3 29,8 19,7 12,5 6,2 3,6 3,4 3,1 2,3 3,5 3,9 5,0
Japon 3,8 3,5 2,8 2,6 2,4 2,4 2,7 3,3 5,2 2,9 5,1 8,8 9,1
IndelPakistan 24,5 19,7 17,6 8,6 2,8 1,7 1,4 1,9 2,4 1,7 1,8 2,1 2,3
RussiefURSS 5,0 5,6 5,6 7,0 7,6 8,8 8,2 5,3 9,0 16,0 20,9 20,1 21,1
Brésil et Mexique 0,8 0,6 0,7 0,8 0,8 0,8 0,9 1,2 1,6 2,2
Autres 15,7 14,6 13,1 7,6 5,3 2,8 1,7 1,1 0,9 1,6 2,1 2,3 2,5
* Inclut les pays du pacte de Varsovie pendant la guerre froide
Source: Paul Rairoch. « International Industrialization Levels from 1750 to 1980»,
Journal of European Economic History, Il, automne 1982, p. 269-334.
92 LE CHOC DES CIVILISATIONS
Tableau 4.5 Part de chaque civilisation dans le PIE mondial, 1960-1992 en %
Année Occid. Afr. Chin. Hind. Isl. Jap. Latino- Orthod.*
Américaine
1950 64,1 0,2 3,3 3,8 2,9 3,1 5,6
1970 53,4 1,7 4,8 3,0 4,6 7,8 6,2
1980 48,6 2,0 6,4 2,7 6,3 8,5 7,7
1992 48,9 2,1 10,0 3,5 11,0 8,0 8,3
* L'estimation orthodoxe pour 1992 inclut l'ex-URSS et l'ex-Yougoslavie.
** Les « Autres» incluent les autres civilisations et leurs voisins.
16,0
17,4
16,4
6,2
Autres**
1,0
1,1
1,4
2,0
Pourcentages de 1960, 1970, 1980 calculés en dollar constant par Herbert Block, The Planetary
Product in 1980: A Creative Pause?, Washington, D.C., Bureau of Public Affairs, U.S. Dept.
of State, 1981, p. 30-45.
Les pourcentages de 1992 sont calculés à partir des estimations de la Banque mondiale.
taux plus les États dominants de cinq autres civilisations: la Chine, le
Japon, l'Inde, la Russie et le Brésil. En 2020, des projections vraisem-
blables indiquent que les cinq premières économies comprendront
trois pays occidentaux. Ce déclin relatif de l'Occident est, bien sûr, en
grande partie fonction de la montée en puissance rapide de l'Extrême-
Orient 8.
Les statistiques des exportations ne rendent pas pleinement
compte de l'avantage qualitatif de l'Occident. L'Occident et le Japon
dominent presque totalement les technologies de pointe, mais ces tech-
nologies se diffusent et, si l'Occident souhaite préserver sa supériorité,
il devra limiter ce phénomène. Dans le monde interconnecté que l'Oc-
cident a créé, ralentir la dispersion de la technologie vers d'autres civi-
lisations deviendra de plus en plus difficile, d'autant plus en l'absence
d'une menace importante et bien identifiée, comme à l'époque de la
guerre froide. Les mesures de contrôle n'auront donc qu'une efficacité
modérée.
Il est par ailleurs établi que la Chine a eu, durant la plus grande
partie de l'histoire, l'économie la plus importante dans le monde. La
diffusion de la technologie et le développement économique des
sociétés non occidentales dans la seconde moitié du xxe siècle lui ont
permis de retrouver cette position structurelle. Cela prendra du temps,
mais au milieu du XXf! siècle, voire avant, la répartition du produit
économique et des exportations de produits manufacturés parmi les
principales civilisations tendra à ressembler à ce qu'elle était en 1800.
C'en sera fini de la domination de l'Occident sur l'économie mondiale.
LES MOYENS MILITAIRES
La puissance militaire revêt quatre dimensions : quantitative - le
nombre d'hommes, d'armes, d'équipements et de ressources -, tech-
nologique - l'efficacité et la sophistication des armes et des équipe-
L'effacement de ['Occident
93
ments -, organisationnelle - la cohérence, la discipline,
l'entraînement et le moral des troupes ainsi que l'efficacité du
commandement et des structures de contrôle - et sociétale -la capa-
cité et la volonté de la société de mobiliser la force militaire de façon
efficace. Dans les années vingt, l'Occident dépassait tout le monde dans
chacune de ces dimensions. Depuis, la puissance militaire de l'Occi-
dent a décliné relativement à celle des autres civilisations. La moderni-
sation et le développement économique engendrent des ressources et
le désir pour les Etats de développer leurs moyens militaires. Rares
sont les Etats qui n'y parviennent pas. Dans les années trente, le Japon
et l'Union soviétique ont ainsi créé des forces militaires puissantes,
comme ils l'ont démontré pendant la Seconde Guerre mondiale. Pen-
dant la guerre froide, l'Union soviétique possédait l'une des deux plus
puissantes forces militaires. Aujourd'hui, l'Occident monopolise la
capacité à déployer des forces militaires conventionnelles importantes
partout dans le monde. Il n'est pas certain qu'il continuera à préserver
cette aptitude. Il semble relativement sûr, en revanche, que les États
ou groupes d'États non occidentaux développeront pareille aptitude
durant les prochaines décennies.
Tableau 4.6 Part ce chaque civilisation dans le nombre total de soldats (en %)
Année Occid. Afr. Chin. Hind. IsI. Jap. Latino- Orthod. Autres total
Américaine mondial
1900 (10,086) 43,7 1,6 10,0 0,4 16,7 1,8 9,4 16,6 0,1
1920 (8,645) 48,S 3,8 17,4 0,4 3,6 2,9 10,2 12,8* 0,5
1970 (23,991) 26,8 2,1 24,7 6,6 10,4 0,3 4,0 75,1 2,3
1991 (25,797) 21,1 3,4 25,7 4,8 20,0 6,3 14,3 3,5
* Pour l'URSS, estimation de l'année 1924 par 1. M. Mackintosh in B. H. Liddell-Hart, The
Red Anny : The Red Anny - 1918 to 1945. The Soviet Anny - 1946 to present, New York,
Harcourt, Brace, 1956.
Source: V.S. Arms Control and Disarmament Agency, World Military Expenditures and
Arms Transfers Washington, D.C., The Agency, 1971-1994; Statesman's Year-Book, New
York, St. Martin's Press, 1901-1927.
Globalement, les années qui ont suivi la fin de la guerre froide ont,
dans le domaine militaire, été dominées par cinq grandes tendances.
Premièrement, les forces armées de l'Union soviétique ont cessé
d'exister peu de temps après la fin de l'Union soviétique. À l'exception
de la Russie, seule l'Ukraine a hérité de moyens importants. Les forces
russes ont été réduites de façon importante en taille et ont quitté l'Eu-
rope centrale et les Balkans. Le pacte de Varsovie a cessé d'être. Tout
comme la rivalité avec la marine américaine. Les équipements mili-
taires ont été détruits, laissés à l'abandon ou bien ont cessé d'être opé-
rationnels. Le budget de la défense a été réduit de façon drastique. La
démoralisation a gagné les officiers comme les hommes de troupe.
94
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Dans le même temps, les missions et la doctrine de l'armée russe ont
été redéfinies, et celle-ci s'est restructurée pour exercer un rôle nou-
veau : protéger les Russes et intervenir dans les conflits régionaux de
proximité.
Deuxièmement, la réduction précipitée des moyens militaires
russes a stimulé un processus plus lent: la réduction des dépenses, des
forces et des moyens militaires en Occident. Selon les plans conçus
sous les présidents Bush et Clinton, les dépenses militaires américaines
devaient être réduites de 35 % pour passer de 342,3 milliards de dollars
en 1994 à 222,3 milliards en 1998. L'armée ne devrait alors plus repré-
senter que la moitié ou les deux tiers de ce qu'elle était à la fin de la
guerre froide. Le personnel passerait de 2,1 millions d'hommes à 1,4.
De nombreux programmes importants d'armement ont été ou vont être
annulés. Entre 1985 et 1995, les achats annuels d'armements sont
passés de 29 à 6 bateaux, de ?43 à 127 avions, de 720 chars à 0 et de
48 à 18 missiles stratégiques. A partir de la fin des années quatre-vingt,
la Grande-Bretagne, l'Allemagne et, à un moindre degré, la France ont
opéré les mêmes coupes dans leurs dépenses militaires et réduit leurs
moyens. Au milieu des années quatre-vingt-dix, les forces armées alle-
mandes devaient passer de 370 000 à 340 000 hommes, voire à 320 000.
L'armée française devait descendre à 290000 hommes en 1995 et à
225 000 en 1997. Le personnel militaire britannique est passé de
377 100 hommes en 1985 à 274 800 en 1993. En Europe continentale,
les membres de l'OTAN ont réduit le nombre de conscrits et ont même
lancé des débats sur l'abandon du service militaire.
Troisièmement, les tendances sont bien différentes en Extrême-
Orient. Augmenter les dépenses militaires et améliorer les forces sont à
l'ordre du jour. La Chine a montré la voie. Stimulées par leur richesse
économique accrue et par l'exemple de la Chine, les autres nations d'Ex-
trême-Orient modernisent et développent leurs forces armées. Le Japon
a continué à améliorer ses moyens militaires hautement sophistiqués.
Taiwan, la Corée du Sud, la Thaïlande, la Malaisie, Singapour et l'Indo-
nésie dépensent de plus en plus pour leur armée et achètent avions, chars
et bateaux en Russie, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en France ou
en Allemagne. Les dépenses de l'OTAN pour la défense ont chuté de 10%
entre 1985 et 1993 (elles sont passées de 539,6 milliards de dollars à 485).
En Extrême-Orient, elles ont augmenté de 50 % pour passer de 89,8 mil-
liards à 134,8 pendant la même période 9.
Quatrièmement, les moyens militaires comme les armes de des-
truction de masse se disséminent partout dans le monde. À mesure
de leur développement économique, les pays acquièrent la capacité à
produire des armes. Entre les années soixante et les années quatre-
vingt, par exemple, le nombre de pays du Tiers-Monde produisant des
avions de combat est passé de un à huit, de un à six pour les chars, de
un à six pour les hélicoptères, de zéro à sept pour les missiles tactiques.
Dans les années quatre-vingt-dix, le secteur de la défense a eu tendance
L'effacement de ['Occident
95
à se globaliser, ce qui a réduit l'avantage occidental 10. De nombreuses
sociétés non occidentales ont la bombe (la Russie, la Chine, Israël,
l'Inde, le Pakistan et peut-être la Corée du Sud), d'autres ont accompli
des efforts soutenus pour l'avoir (l'Iran, l'Irak, la Libye et peut-être
l'Algérie) ou bien encore se trouvent placées en position de l'avoir très
vite en cas de besoin (le Japon).
Enfin, toutes ces évolutions font de la régionalisation la tendance
centrale dans le domaine de la stratégie et de la puissance militaires dans
le monde d'après la guerre froide. La régionalisation justifie les coupes
dans les forces russes et occidentales, et les hausses ailleurs. La Russie
n'a plus de ressources militaires globales, mais concentre sa stratégie et
ses forces dans son voisinage. La Chine a réorienté sa stratégie et ses
forces sur un plan régional et privilégie la défense des intérêts chinois en
Extrême-Orient. Les pays européens rectifient la direction de leurs
forces afin d'intervenir, dans le cadre de l'OTAN et de l'Union de l'Europe
occidentale, en cas d'instabilité à la périphérie de l'Europe occidentale.
Les États-Unis ne cherchent plus l'affrontement avec l'Union soviétique
sur une base globale, mais se préparent à intervenir à un échelon
régional en même temps dans le golfe Persique et en Asie du Nord-Est.
Cependant, ils n'auront bientôt plus le désir de s'en donner les moyens.
Pour vaincre l'Irak, ils ont dû déployer dans le Golfe 75 % de leur aviation
tactique active, 42 % de leur chars d'assaut modernes, 46 % de leurs
transports de troupes, 37 % de leurs soldats et 46 % de leur marins. Avec
la réduction de leurs forces, les États-Unis auront à l'avenir beaucoup
de mal à soutenir une intervention, à plus forte raison deux, contre des
puissances régionales importantes hors de l'hémisphère occidental. La
sécurité militaire dans le monde ne dépend donc pas de la répartition
globale de la puissance et de l'action des superpuissances, mais de la
répartition de la puissance au sein de chaque région et de l'action des
États dominants des différentes civilisations.
Au total, l'Occident restera la civilisation la plus puissante au cours
des premières décennies du XXf siècle. Ensuite, il continuera probable-
ment à jouer un rôle moteur en sciences, en recherche et développe-
ment, et en matière d'innovation technologique civile et militaire.
Cependant, le contrôle des autres ressources se disperse de plus en plus
entre les États phares et les pays dominants des autres civilisations. Le
contrôle de ces ressources par l'Occident a atteint un maximum dans
les années vingt et, depuis, a décliné de façon irrégulière mais signifi-
cative. Vers 2020, soit cent ans après cet apogée, l'Occident contrôlera
sans doute 24 % environ des territoires mondiaux (au lieu de 49 %),
10 % de la population mondiale (au lieu de 48 %), 15 à 20 % des popu-
lations sujettes à la mobilité sociale, près de 30 % du produit écono-
mique brut mondial (au lieu de 70 %), peut-être 25 % des exportations
de biens manufacturés (au lieu de 84 %) et moins de 10 % des combat-
tants (au lieu de 45 %).
En 1919, Woodrow Wilson, Llyold George et Georges Clemenceau
96 LE CHOC DES CIVILISATIONS
contrôlaient ensemble le monde. À la conférence de Paris, ils décidè-
rent des pays qui existeraient et de ceux qui n'existeraient pas, des
nouveaux pays qui seraient créés, de leurs frontières et de leurs souve-
rains, de la façon dont le Moyen-Orient et d'autres régions du monde
seraient divisés entre les puissances victorieuses. ns décidèrent aussi
d'une intervention militaire en Russie et de concessions économiques
en Chine. Cent ans plus tard, aucun cercle réduit d'hommes d'État ne
pourra exercer un tel pouvoir. À supposer que ce soit encore possible,
ce gr:oupe ne se composerait pas de trois Occidentaux, mais des chefs
des États phares des sept ou huit grandes civilisations mondiales. Avec
les successeurs de Reagan, Thatcher, Mitterrand et Kohl rivaliseraient
ceux de Deng Xiaoping, Nakasone, Indira Gandhi, Eltsine, Khomeiny
et Suharto. L'âge de la domination occidentale est fini. Dans l'inter-
valle, l'effacement de l'Occident et la montée en puissance d'autres
centres ont favorisé un processus global d'indigénisation et la résur-
gence des cultures non occidentales.
L'indigénisation : la résurgence
des cultures non occidentales
La répartition des cultures dans le monde reflète celle de la
puissance. Le commerce ne va peut-être pas toujours avec le dra-
peau, mais la culture, elle, suit toujours la puissance. Au cours de
l'histoire, l'expansion de la puissance d'une civilisation a en général
été de pair avec l'efflorescence de sa culture et a presque toujours
signifié l'usage de cette puissance pour répandre ses valeurs, ses
pratiques et ses institutions aux autres sociétés. Pour être universelle,
une civilisation doit avoir une puissance universelle. La puissance
romaine a créé une civilisation presque universelle à l'intérieur des
limites du monde antique. La puissance de l'Occident, sous la forme
du colonialisme européen au XIX
e
siècle et de l'hégémonie américaine
au xx
e
, a répandu la culture occidentale sur presque toute la planète.
C'en est désormais fini du colonialisme européen. Quant à l'hégé-
monie américaine, elle recule. n s'ensuit une certaine érosion de la
culture occidentale, tandis que les mœurs, les langues, les croyances
et les institutions indigènes, enracinées dans l'histoire, sont réaffir-
mées. La puissance accrue des sociétés non occidentales sous l'effet
de la modernisation engendre le renouveau des cultures non occiden-
tales dans le monde entier *.
* Le lien entre puissance et culture a presque toujours été négligé par ceux qui
pensent qu'apparaît et doit apparaître une civilisation universelle comme par ceux
pour qui l'occidentalisation est une condition nécessaire de la modernisation. lis refu-
L'effacement de l'Occident 97
Selon Joseph Nye, on peut distinguer «puissance dure », qui
est la puissance de commander reposant sur la force militaire et
économique, et « puissance douce», qui est la capacité pour un État
de faire en sorte que «d'autres pays veuillent ce qu'il veut» par la
culture et l'idéologie. Comme le reconnaît Nye, la puissance dure se
diffuse de manière importante dans le monde, et les grandes nations
« sont de moins en moins capables d'utiliser leurs ressources tradi-
tionnelles pour parvenir à leurs fins ». À l'inverse, si «la culture et
l'idéologie d'un État sont séduisantes, d'autres seront conduits à
accepter» sa domination. La puissance douce est donc «aussi
importante pour commander que la puissance dure Il ». Qu'est-ce qui
rend séduisantes une culture et une idéologie? Elles séduisent dès
lors qu'elles semblent enracinées dans l'influence et le succès maté-
riels. La puissance douce est forte seulement si elle est fondée sur
la puissance dure. Le progrès en économie et en termes de puissance
militaire produit la confiance en soi, l'arrogance et la croyance dans
la supériorité de sa culture ou de sa puissance douce en comparaison
de celles des autres peuples. Voilà qui accroît considérablement la
séduction qu'on exerce sur les autres. Le recul en économie et en
termes militaires produit doute et crise d'identité, et incite à cher-
cher dans d'autres cultures les clés du succès économique, militaire
et politique. À mesure que les sociétés non occidentales accroissent
leurs moyens économiques, militaires et politiques, elles affirment
avec plus d'allant les vertus de leurs valeurs, de leurs institutions,
de leur culture.
L'idéologie communiste a séduit tout le monde durant les années
cinquante et soixante quand elle était associée au succès économique
et à la force militaire de l'Union soviétique. Cet attrait a disparu
lorsque l'économie soviétique est entrée en stagnation et s'est révélée
incapable de soutenir la force militaire soviétique. Les valeurs et les
institutions occidentales ont séduit des peuples appartenant à
d'autres cultures parce qu'ils y voyaient la source de la puissance et
de la richesse occidentales. Ce processus a duré des siècles. Entre
1000 et 1300, comme l'a montré William McNeill, le christianisme,
le droit romain et d'autres éléments de la culture occidentale ont
été adoptés par les Hongrois, les Polonais et les Lituaniens. «Cette
acceptation de la civilisation occidentale a été stimulée par un
mélange de peur et d'admiration vis-à-vis des prouesses militaires
des princes occidentaux 12. » À mesure que la puissance de l'Occident
sent de reconnaître que la logique de ces raisonnements les incline à soutenir l'expan-
sion et la consolidation de la domination de l'Occident sur le monde et que si les
autres sociétés étaient libres de façonner leur propre destin, elles revigoreraient leurs
croyances, leurs habitudes et leurs pratiques, ce qui, selon les universalistes, est
contraire au progrès. Ceux qui soutiennent qu'une civilisation universelle a des vertus,
cependant, ne soutiennent pas qu'un empire universel en a.
98 LE CHOC DES CIVILISATIONS
décline, sa capacité à imposer ses concepts des droits de l'homme,
du libéralisme et de la démocratie sur les autres civilisations décline
aussi, de même que l'attrait Je ces valeurs sur les autres civilisations.
Depuis des siècles, les peuples non occidentaux envient la pros-
périté économique, la sophistication technologique, la puissance
militaire et la cohésion politique des sociétés occidentales. Ils cher-
chent le secret de ce succès dans les valeurs et les institutions occi-
dentales. Et quand ils croient trouver la clé, ils tentent de l'utiliser.
Pour devenir riche et puissant, il faudrait devenir comme l'Occident.
Aujourd'hui, cependant, cette attitude kémaliste a disparu en
Extrême-Orient. Les Extrême-Orientaux attribuent leur réussite éco-
nomique non aux emprunts à la culture occidentale mais à leur
adhésion à leur propre culture. Ils réussissent, pensent-ils, parce
qu'ils sont différents des Occidentaux. De même, lorsque des sociétés
non occidentales se sont senties en position de faiblesse vis-à-vis de
l'Occident, elles en ont appelé aux valeurs occidentales d'autodéter-
mination, de libéralisme, de démocracie et d'indépendance pour jus-
tifier leur opposition à la domination occidentale. Aujourd'hui
qu'elles sont de plus en plus fortes, elles n'hésitent pas à attaquer
ces mêmes valeurs dont elles se sont servies auparavant dans leur
propre intérêt. La révolte contre l'Occident trouvait à l'origine sa
justification dans l'affirmation selon laquelle les valeurs occidentales
étaient universelles; elle est désormais légitimée par l'affirmation
selon laquelle les valeurs non occidentales seraient supérieures.
La montée de ces attitudes est une manifestation de ce que
Ronald Dore a appelé 1'« indigénisation de deuxième génération ».
Dans les anciennes colonies occidentales, de même qu'en Chine et
au Japon, «la première génération umodernisatrice" ou ud'après l'in-
dépendance" avait souvent été formée dans des universités étrangères
(c'est-à-dire occidentales) et dans une langue internationale occiden-
tale. En partie parce qu'ils avaient vécu à l'étranger lorsqu'ils
n'étaient encore que des adolescents, ils avaient absorbé les valeurs
et les styles de vie occidentaux de façon profonde». Par contraste,
la plus grande partie de la deuxième génération, plus nombreuse, a
fait ses études dans les universités locales créées par la première
génération et, de plus en plus, dans sa langue maternelle. Ces univer-
sités «ont moins de contacts avec la culture mondiale métropolitai-
ne» et «la connaissance est indigénisée par la traduction - en
général en faible quantité et de piètre qualité». Les diplômés de ces
universités ressentent mal la domination de la première génération
formée en Occident et, pour cette raison, «succombent à la séduc-
tion des mouvements d'opposition nationaux 13 ». Avec le recul de
l'influence occidentale, les futurs jeunes dirigeants ne peuvent plus
se tourner vers l'Occident pour acquérir richesse et puissance. Ils
doivent trouver au sein de leur propre société les moyens de réussir
et donc de s'accommoder des valeurs et de la culture de cette société.
L'effacement de ['Occident 99
Le processus d'indigénisation n'attend pas nécessairement la
deuxième génération. Les dirigeants de première génération qui sont
capables, clairvoyants et adaptables s'indigénisent eux-mêmes.
Muhammad Ali Jinnah, Harry Lee et Solo mon Bandaranaike en sont
trois bons exemples. Brillants diplômés, respectivement d'Oxford, de
Cambridge et de Lincoln's Inn, avocats talentueux, ils appartenaient
à l'élite occidentalisée de leur pays. Jinnah était farouchement laïc.
Lee était, selon les propres termes d'un ministre britannique, «le
meilleur Anglais à l'est de Suez ». Quant à Bandaranaike, il était
chrétien d'origine. Pourtant, pour conduire leur pays à l'indépen-
dance et par la suite, ils ont dû s'indigéniser. Ils sont revenus à leur
culture ancestrale et, pour ce faire, ont changé d'identité, de nom,
de tenue et de croyances. L'avocat anglais M. A. Jinnah est devenu
le Pakistanais Quaid-i-Azam. Harry Lee est devenu Lee Kuan Yew.
Le laïc Jinnah est devenu un fervent apôtre de l'islam comme fonde-
ment de l'État pakistanais. L'anglophone Lee a appris le mandarin
et est devenu un propagateur du confucianisme et du nationalisme.
L'indigénisation a été à l'ordre du jour dans tout le monde
non occidental dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. La
résurgence de l'islam et la « ré-islamisation» ont dominé les sociétés
musulmanes. En Inde règne aussi le rejet des formes et des valeurs
occidentales, et 1'« hindouisation» de la politique et de la société.
En Extrême-Orient, les gouvernements soutiennent le confucianisme,
et les dirigeants politiques et intellectuels parlent d'« asianiser» leur
société. Au milieu des années quatre-vingt, le Japon est devenu
obsédé par la «Nihonjinron ou théorie du Japon et des Japonais ».
Un intellectuel japonais influent a soutenu qu'historiquement le
Japon avait traversé «des cycles d'importation de cultures exté-
rieures et dlUindigénisation" de ces cultures par la copie et l'appro-
fondissement, un malaise inévitable succédant à l'épuisement de cet
élan créatif d'importation avant que le pays ne s'ouvre à nouveau à
l'extérieur ». À l'heure actuelle, le Japon «entamerait la deuxième
phase de ce cycle 14 ». Avec la fin de la guerre froide, la Russie est
devenue un pays «déchiré» où ressurgit l'affrontement entre parti-
sans de l'Occident et slavophiles. Pendant une dizaine d'années,
cependant, la tendance a été de passer des premiers aux seconds :
Gorbatchev l'occidentalisé a cédé la place à Eltsine, russe par son
style mais occidental par ses conceptions, et celui-ci s'est vu menacé
par des nationalistes typiques de l'indigénisation orthodoxe russe.
L'indigénisation est stimulée par le paradoxe démocratique :
l'adoption par les sociétés non occidentales des institutions démocra-
tiques encourage et fait accéder au pouvoir des mouvements poli-
tiques nationaux et antioccidentaux. Dans les années soixante et
soixante-dix, les gouvernements occidentalisés et pro-occidentaux des
pays en voie de développement étaient menacés par des coups de
force et des révolutions; dans les années quatre-vingt et quatre-
100 LE CHOC DES CIVILISATIONS
vingt-dix, ils risquent d'être chassés par des élections. La démocrati-
sation entre en conflit avec l'occidentalisation, et la démocratie
devient un facteur de repli plutôt que d'ouverture. Les hommes
politiques des sociétés non occidentales ne gagnent pas les élections
en montrant combien ils sont occidentalisés. La concurrence électo-
rale, au contraire, les incite à aller dans le sens de ce qui est le plus
populaire, en général ce qui est ethnique, nationaliste et religieux.
D en résulte une mobilisation populaire contre les élites formées
à l'occidentale. Les groupes fondamentalistes islamiques ont bien
réussi aux rares élections qui ont eu lieu dans les pays musulmans
et seraient arrivés au pouvoir en Algérie si l'armée n'avait pas cassé
les élections en 1992. En Inde, la concurrence électorale a encouragé
la violence 15. La démocratie au Sri Lanka a permis au Parti de la
liberté de chasser en 1956 le Parti national unifié, très favorable à
l'Occident, et a suscité la montée d'un mouvement nationaliste dans
les années quatre-vingt. Avant 1949, les Sud-Africains comme les
Occidentaux considéraient l'Afrique du Sud comme un pays occi-
dental. Lorsque le régime de l'apartheid a pris forme, les élites
occidentales ont tenu le pays à l'écart du camp occidental, mais les
Sud-Africains continuaient à se voir comme des Occidentaux. Afin
de retrouver leur place dans l'ordre international occidental, cepen-
dant, ils ont dû instaurer un système démocratique à l'occidentale,
ce qui a conduit au pouvoir une élite noire fortement occidentalisée.
Si l'effet d'indigénisation de deuxième génération joue, leurs succes-
seurs seront plus proches de leurs racines, et l'Afrique du Sud se
définira de plus en plus comme un État africain.
À plusieurs reprises avant le XIX
e
siècle, se comparant aux Occi-
dentaux, les Byzantins, les Arabes, les Chinois, les Ottomans, les
Mongols et les Russes ont pris confiance dans leur force et dans
leurs réalisations. Ds ont alors éprouvé le plus grand mépris pour
l'infériorité culturelle, l'arriération institutionnelle, la corruption et
la décadence occidentales. Dès lors que l'Occident est en déclin, ces
attitudes réapparaissent. L'Iran est un cas extrême, mais «les valeurs
occidentales sont rejetées dans différents pays, et tout autant en
Malaisie, en Indonésie, à Singapour, en Chine et au Japon 16 ». Nous
assistons à «la fin de l'ère progressiste» dominée par les idéologies
occidentales et nous entrons dans une ère au cours de laquelle des
civilisations multiples interagiront, se concurrenceront et coexiste-
ront 17. Ce processus global d'indigénisation est manifeste dans les
différents modes de retour du religieux auxquels on assiste dans de
nombreuses parties du monde, et surtout dans le renouveau culturel
des pays asiatiques et musulmans, sous l'effet surtout de leur dyna-
misme économique et démographique.
L'effacement de l'Occident 101
La revanche de Dieu
Pendant la première moitié du xxe siècle, les élites intellectuelles
ont en général accepté de considérer que la modernisation écono-
mique et sociale conduisait au recul de la religion. Ce présupposé
était partagé à la fois par ceux qui étaient favorables à cette tendance
et par ceux qui la déploraient. Les laïcs modernistes approuvaient
la façon dont la science, le rationalisme et le pragmatisme élimi-
naient les superstitions, les mythes, l'irrationalité et les rituels qui
formaient le socle commun des religions existantes. La société serait
tolérante, rationnelle, progressiste, humaniste et laïque. Les conser-
vateurs, de l'autre côté, s'inquiétaient des conséquences de la dispari-
tion des croyances religieuses, des institutions religieuses et des
orientations morales données par la religion au comportement
humain individuel et collectif. Il en résulterait au bout du compte
l'anarchie, la dépravation, la ruine de la vie civilisée. « Si vous ne
voulez pas de Dieu (et Dieu est jaloux), alors vous devrez vous
prosterner devant Hitler ou Staline », disait T. S. Eliot 18.
La seconde moitié du siècle a montré que ces espoirs et ces
peurs étaient sans fondement. La modernisation économique et
sociale est globale. Dans le même temps, la religion reprend vigueur
partout. Ce renouveau, cette « revanche de Dieu», selon l'expression
de Gilles Kepel, a gagné tous les continents, toutes les civilisations
et potentiellement tous les pays. Au milieu des années soixante-dix,
comme l'a fait observer Kepel, la tendance à la sécularisation et à
l'accord entre religion et laïcité «s'est inversée. Une nouvelle
approche de la religion est apparue, qui n'avait plus pour but de
s'adapter aux valeurs laïques mais de redonner un fondement sacré
à l'organisation de la société - au besoin en changeant la société.
Sous des formes multiples, cette approche plaidait pour l'abandon
du modernisme, qui avait échoué et dont on pouvait attribuer ses
retours en arrière et ses impasses à la rupture avec Dieu. Le souci
principal n'était plus l'aggiornamento, mais une "deuxième évangéli-
sation de l'Europe" ; ce n'était plus la modernisation de l'islam mais
"l'islamisation de la modernité" 19 ».
Ce renouveau religieux a en partie signifié l'expansion de certaines
religions, qui ont gagné de nouveaux convertis dans des sociétés où elles
n'en avaient pas auparavant. Avec plus d'ampleur encore, la résurgence
du religieux a impliqué des populations retournant aux traditions reli-
gieuses de leur communauté pour leur redonner vigueur et sens. Le
christianisme, l'islam, le judaïsme, l'hindouisme, le bouddhisme, l'or-
thodoxie : tous ont enregistré de nouvelles poussées d'engagement, de
102 LE CHOC DES CIVILISATIONS
conviction et de pratique chez des fidèles naguère détachés. Dans tous
les cas, des mouvements fondamentalistes sont apparus qui se sont
consacrés à la purification des doctrines et des institutions religieuses
ainsi qu'à la refonte du comportement personnel, social et public en
accord avec les principes religieux. Les mouvements fondamentalistes
sont puissants et peuvent avoir une importante influence politique. Ils
ne sont toutefois que la face découverte du lien religieux bien plus fort et
bien plus fondamental qui fournit un cadre nouveau à la vie humaine à
la fin de ce siècle. Ce renouveau de la religion dans le monde entier va
bien au-delà des activités des extrémistes fondamentalistes: il se mani-
feste dans la vie de tous les jours et le travail de beaucoup de personnes,
et dans les préoccupations et les projets des gouvernements. Le retour à
la culture ancienne dans la culture confucéenne laïque prend la forme
de l'affirmation de valeurs asiatiques, mais, dans le reste du monde, il se
manifeste par l'affirmation de valeurs religieuses. La « désécularisation
du monde, comme l'a fait observer George Weigel, est l'un des faits
sociaux dominants de la fin du xxe siècle 20 ».
L'ubiquité et la pertinence de la religion sont apparues très évi-
dentes dans les ex-États communistes. Le renouveau religieux a rempli
le vide laissé par la chute de l'idéologie communiste et s'est étendu
dans ces pays, de l'Albanie au Viêt-nam. En Russie, l'orthodoxie a
connu une renaissance. En 1994,30 % des Russes de moins de vingt-
cinq ans déclaraient ne plus être athées et croire en Dieu. Le nombre
d'églises en activité dans la région de Moscou est passé de 50 en 1988
à 250 en 1993. Les dirigeants politiques sont devenus uniformément
respectueux de la religion, soutenue par le gouvernement. Dans les
villes russes, comme l'a rapporté un observateur attentif, «le son des
cloches des églises remplit à nouveau l'air. Des coupoles fraîchement
redorées brillent au soleil. Des églises hier encore en ruine résonnent
de chants magnifiques. Les églises sont les lieux les plus vivants des
villes 21 ». Parallèlement à ce renouveau de l'orthodoxie dans les pays
slaves, le renouveau islamique s'étend en Asie centrale. En 1989,
160 mosquées en activité et une seule madrasa (séminaire musulman)
étaient présents en Asie centrale; au début de 1993, il y avait
10 000 mosquées et 10 madrasas. Ce renouveau impliquait des mouve-
ments politiques fondamentalistes et était encouragé par l'Arabie
Saoudite, l'Iran et le Pakistan. Mais c'était un mouvement de base pro-
fondément enraciné dans la culture 22.
Comment expliquer ce renouveau religieux global? Des causes
particulières ont joué dans chaque pays et pour chaque civilisation.
Cependant, il serait excessif de soutenir qu'un grand nombre de causes
différentes aient pu avoir des effets simultanés et semblables un peu
partout dans le monde. Un phénomène global exige une explication
globale. Bien que certains événements aient pu être déterminés par
des facteurs ponctuels, certaines causes générales doivent avoir joué.
Quelles sont-elles ?
L'effacement de l'Occident
103
La plus évidente, la plus constante et la plus puissante est précisé-
ment ce qui était censé devoir provoquer la mort de la religion : le
processus de modernisation sociale, économique et culturelle qui s'est
étendu au monde entier dans la seconde moitié du :xx
e
siècle. Les fon-
dements anciens de l'identité et les vieux systèmes d'autorité se sont
écroulés. Beaucoup de gens ont émigré de la campagne vers la ville,
ont perdu leurs racines et ont pris un nouveau travail ou bien se sont
retrouvés sans emploi. Ils entrent en contact avec un grand nombre
d'étrangers et sont exposés à une nouvelle gamme de relations. Ils ont
besoin de nouvelles sources d'identité, de nouvelles formes stables de
communauté et d'un nouvel ensemble de préceptes moraux pour
retrouver du sens et de la finalité. La religion, modérée ou bien fonda-
mentaliste, satisfait ces besoins. Comme Lee Kuan Yew l'expliquait
pour l'Asie du Sud-Est:
Nous sommes des sociétés agricoles qui se sont industrialisées en une
ou deux générations. Ce qui a pris deux cents ans au moins en Occident
s'est déroulé en cinquante ans tout au plus ici. La rupture a été brutale.
Si vous regardez les pays en voie de développement rapide, comme la
Corée, la Thaïlande, Hong Kong et Singapour, vous notez un phénomène
particulièrement remarquable: la montée de la religion. [. .. ] Les cou-
tumes et les religions anciennes, comme le culte des ancêtres et le cha-
manisme, ne plaisent plus autant. On observe une quête d'explications
supérieures de la finalité de l'homme, de sa nature. C'est lié à des
périodes de grand stress social 23 •
On ne vit pas seulement de raison. On ne peut calculer et agir de
façon rationnelle à la poursuite de son intérêt sans se définir. La poli-
tique de l'intérêt présuppose l'identité. Face à un changement social
rapide, les identités établies se dissolvent. On doit se redéfinir et se
doter d'une nouvelle identité. Pour qui se demande qui il est et d'où il
vient, la religion apporte une réponse consolatrice, et les groupes reli-
gieux forment de petites communautés sociales aptes à remplacer
celles que l'urbanisation a fait disparaître. Toutes les religions, comme
l'a dit Hassan al-Turabi, « donnent un sens de l'identité et une direction
de vie ». Dans ce processus, on se redécouvre ou bien on se dote de
nouvelles identités historiques. Quels que soient leurs buts universa-
listes, les religions fournissent une identité en distinguant entre les
croyants et les non-croyants, entre les membres supérieurs du groupe
et les autres, différents et inférieurs 24.
Dans le monde musulman, soutient Bernard Lewis, « la tendance
a été récurrente chez les musulmans, en cas d'urgence, à trouver les
bases de leur identité et de leur loyauté dans la communauté religieuse
- c'est-à-dire dans une entité définie par l'islam plutôt que selon des
critères ethniques et territoriaux ». Gilles Kepel, de même, souligne le
caractère central de la quête d'identité : «La re-islamisation "par le
104 LE CHOC DES CIVILISATIONS
bas" est d'emblée et surtout une façon de reconstruire une identité
dans un monde qui a perdu son sens et est devenu amorphe et alié-
nant 25. » En Inde, «une nouvelle identité hindoue est en train de se
construire» en tant que réponse aux tensions et à l'aliénation engen-
drées par la modernisation 26. En Russie, le renouveau religieux est le
résultat « d'un désir passionné d'identité que seule l'Église orthodoxe,
le seul lien intact avec le passé millénaire des Russes, peut satisfaire »,
tandis que dans les républiques musulmanes le renouveau naît « des
aspirations puissantes des peuples d'Asie centrale à affirmer leur iden-
tité effacée par Moscou depuis des dizaines d'années
27
». Les mouve-
ments fondamentalistes, en particulier, sont « une façon de faire face
à!' expérience du chaos, à la perte de l'identité, du sens et des structures
sociales sûres créées par l'introduction rapide de structures sociales
et politiques modernes, de la laïcité, de la culture scientifique et du
développement économique». Les mouvements fondamentalistes qui
comptent, selon William H. McNeill, « sont ceux qui recrutent dans la
société de façon large et s'étendent parce qu'ils répondent ou semblent
répondre à des désirs humains nouvellement ressentis. [ ... ] Ce n'est pas
un hasard si ces mouvements sont tous basés dans des pays où la pres-
sion démographique sur la terre rend impossible de maintenir les
anciens modes de vie villageoise pour une majorité de la population et
où les communications de masse basées en ville et qui pénètrent les
villages ont commencé à corroder le vieux cadre de la vie paysanne 28 ».
En somme, la résurgence religieuse à travers le monde est une
réaction à la laïcisation, au relativisme moral et à la tolérance indivi-
duelle, et une réaffirmation des valeurs d'ordre, de discipline, de tra-
vail, d'entraide et de solidarité humaine. Les groupes religieux
rencontrent les besoins sociaux laissés sans réponses par les bureau-
craties étatiques. Cela recouvre les services médicaux et hospitaliers,
les jardins d'enfants et les écoles, les soins aux personnes âgées, l'assis-
tance en cas de catastrophes naturelles, le soutien social en cas de
récession économique. La chute de l'ordre et de la société civile crée
des vides qui sont remplis par des groupes religieux, souvent
fondamentalistes 29.
Si les religions qui dominent traditionnellement ne remplissent
pas les besoins affectifs et sociaux des déracinés, d'autres groupes reli-
gieux se débrouillent pour cela et, ce faisant, gagnent en nombre et
étendent l'influence de la religion dans la vie sociale et politique. Histo-
riquement, la Corée du Sud était un pays surtout bouddhiste, où les
chrétiens ne représentaient en 1950 que 1 à 3 % de la population. Avec
le développement économique rapide du pays, l'urbanisation massive
et la division croissante du travail, le bouddhisme a paru défaillant.
« Pour les millions de gens qui s'amassaient dans les villes et pour tous
ceux qui restaient dans une campagne profondément modifiée, le
calme bouddhisme de la Corée agraire a perdu son attrait. Le christia-
nisme et son message de salut personnel et de destin individuel ont
L'effacement de ['Occident
105
offert un réconfort à une époque de confusion et de changement 30. »
Dans les années quatre-vingt, les chrétiens, surtout presbytériens et
catholiques, représentaient au moins 30 % de la population de Corée
du Sud.
L'évolution est assez semblable en Amérique latine. Le nombre de
protestants en Amérique latine est passé d'environ sept millions en
1960 à cinquante en 1990. Pour expliquer ce succès, l'Église catholique
d'Amérique latine elle-même a reconnu, en 1989, qu'il fallait invoquer
sa lenteur « à s'adapter à la technicité de la vie urbaine » et « sa struc-
ture qui l'a rendue incapable de répondre aux besoins psychologiques
des gens d'aujourd'hui ». Selon un prêtre brésilien, à la différence de
l'Église catholique, les Églises protestantes se soucient des «besoins
élémentaires de la personne - chaleur humaine, soin, expérience spi-
rituelle profonde ». L'expansion du protestantisme parmi les pauvres
d'Amérique latine ne signifie pas d'abord le remplacement d'une reli-
gion par une autre, mais plutôt une augmentation importante de l'en-
gagement religieux et de la pratique, dans la mesure où de nombreux
catholiques non pratiquants sont devenus des protestants actifs et
convaincus. Au Brésil, au début des années quatre-vingt-dix par
exemple, 20 % de la population se présentaient comme protestants et
73 % comme catholiques. Cependant, le dimanche, vingt millions de
fidèles fréquentaient les temples et douze millions seulement les égli-
ses 31 • Comme les autres religions du monde, le christianisme passe par
un renouveau lié à la modernisation et, en Amérique latine, il a pris
plutôt la forme du protestantisme que du catholicisme.
Ces changements en Corée du Sud et en Amérique latine reflètent
l'incapacité du bouddhisme et du catholicisme à prendre en considéra-
tion les besoins psychologiques, affectifs et sociaux de gens frappés par
les traumatismes de la modernisation. L'évolution significative de la
foi religieuse dépend ailleurs de la capacité de la religion dominante à
satisfaire aussi ces besoins. Vu sa sévérité affective, le confucianisme
semble particulièrement vulnérable. Dans les pays confucéens, le pro-
testantisme et le catholicisme peuvent séduire comme le protestan-
tisme évangélique en Amérique latine, le christianisme en Corée du
Sud et le fondamentalisme en Inde et dans les pays musulmans. En
Chine, à la fin des années quatre-vingt, alors que la croissance écono-
mique bat son plein, le christianisme s'est étendu « surtout chez les
jeunes ». Cinquante millions de Chinois pourraient être chrétiens. Le
gouvernement a tenté de prévenir cette hausse en emprisonnant des
membres du clergé, des missionnaires et des évangélistes, en interdi-
sant cérémonies et activités religieuses, et en promulguant en 1994
une loi interdisant aux étrangers le prosélytisme et la création d'écoles,
d'organisations religieuses et en interdisant aux groupes religieux de
s'engager dans des activités indépendantes ou financées de l'extérieur.
À Singapour comme en Chine, environ 5 % de la population sont chré-
tiens. À la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-
106
LE CHOC DES CIVILISATIONS
vingt-dix, l'administration a menacé des évangélistes de représailles
s'ils bousculaient « l'équilibre religieux délicat» du pays, a emprisonné
des religieux, dont des membres d'organisations catholiques, et a har-
celé des groupes et des individus chrétiens de multiples manières 32.
Avec la fin de la guerre froide et l'ouverture politique qui a suivi, les
Églises occidentales ont également pu pénétrer dans les anciennes
républiques soviétiques orthodoxes et entrer en concurrence avec les
Églises orthodoxes en plein renouveau. Ici aussi, comme en Chine, un
effort a été accompli pour faire plier leur prosélytisme. En 1993, à la
demande expresse de l'Église orthodoxe, le parlement russe a voté une
loi exigeant que les groupes religieux étrangers soient accrédités par
l'État ou affiliés à une organisation religieuse russe s'ils avaient des
activités missionnaires ou pédagogiques. Le président Eltsine a refusé
de signer le décret 33. De manière générale, là où elles entrent en conflit,
la revanche de Dieu prend le pas sur l'indigénisation : si les contraintes
religieuses de la modernisation ne peuvent être remplies par les voies
de la foi traditionnelle, on se tourne vers des importations religieuses
pour obtenir des satisfactions affectives.
Outre les traumatismes psychologiques, affectifs et sociaux liés à
la modernisation, le recul de l'Occident et la fin de la guerre froide
constituent également d'autres facteurs favorisant le renouveau reli-
gieux. Depuis le xœ siècle, les réactions des civilisations non occiden-
tales à l'égard de l'Occident sont en général passées par une série
d'idéologies importées d'Occident. Au XIX
e
siècle, les élites non occiden-
tales se sont imprégnées de valeurs libérales occidentales, et leur pre-
mière forme d'opposition à l'Occident a été le nationalisme libéral. Au
xx
e
siècle, les élites russes, asiatiques, arabes, africaines et latino-amé-
ricaines ont importé les idéologies socialistes et marxistes, et les ont
combinées avec le nationalisme pour rejeter le capitalisme et l'impéria-
lisme occidental. La chute du communisme en Union soviétique, son
changement radical en Chine et l'échec des économies socialistes à
réussir leur développement durable ont désormais créé un vide idéolo-
gique. Les gouvernements, les groupes et les institutions internatio-
nales occidentales, comme la Banque mondiale et le FMI, ont tenté de
remplir ce vide avec les doctrines de l'économie néo-orthodoxe et de la
démocratie politique. On ne sait pas encore quel impact durable cela
aura sur les cultures non occidentales. Dans le même temps, ces civili-
sations voient le communisme seulement comme le dernier dieu laïc à
avoir échoué et, en l'absence de nouvelles divinités concurrentes, se
tournent avec soulagement et passion vers du solide. La religion prend
alors la place de l'idéologie, et le nationalisme religieux remplace le
nationalisme laïc 34.
Les mouvements en faveur du renouveau religieux sont antilaïcs,
antiuniversels et, sauf dans leurs formes chrétiennes, antioccidentaux.
Ils s'opposent aussi au relativisme, à l'égotisme et au consumérisme
associés à ce que Bruce B. Lawrence a appelé « le modernisme» pour
L'effacement de ['Occident
107
le distinguer de « la modernité ». Pour autant, ils ne rejettent pas l'ur-
banisation, l'industrialisation, le développement, le capitalisme, la
science et la technologie ainsi que ce qu'ils impliquent pour l'organisa-
tion de la société. En ce sens, ils ne sont pas antimodernes. Ils accep-
tent la modernisation, comme l'a noté Lee Kuan Yew, et «le caractère
incontournable de la science et de la technologie, ainsi que les change-
ments dans le style de vie qu'elles apportent », mais « refusent d'être
occidentalisés». Ce ne sont pas le nationalisme ou le socialisme qui
ont produit le développement du monde musulman, soutient al-
Turabi. Au contraire, «la religion est le moteur du développement »,
et un islam purifié jouera, à l'époque contemporaine, un rôle compa-
rable à celui de l'éthique protestante dans l'histoire de l'Occident. La
religion n'est pas non plus incompatible avec le développement d'un
État moderne 35. Les mouvements fondamentalistes musulmans ont été
puissants dans les sociétés musulmanes les plus avancées et apparem-
ment les plus laïques, comme l'Algérie, l'Iran, l'Égypte, le Liban et la
Tunisie 36. Les mouvements religieux, notamment les mouvements fon-
damentalistes particularistes, sont très ouverts aux communications
modernes et aux techniques de management moderne pour répandre
leur message, comme on le voit avec le succès des télé-évangélistes
protestants en Amérique centrale.
Les adeptes du renouveau religieux viennent de toutes les couches
sociales, mais surtout de deux catégories, les urbains et les plus
mobiles socialement. Les immigrés récents arrivés dans les villes ont
en général besoin d'un soutien affectif, social et matériel, et de repères,
ce que leur offrent plus que tout les groupes religieux. La religion,
comme le disait Régis Debray, n'est pas «l'opium du peuple, mais la
vitamine du faible 37 ». La nouvelle classe moyenne qui incarne ce que
Dore a appelé « l'indigénisation de deuxième génération}) constitue un
autre contingent. Les activistes des groupes fondamentalistes isla-
mistes ne sont pas, comme l'a montré Gilles Kepel, «des conservateurs
âgés ou des paysans illettrés». Chez les musulmans comme chez
d'autres, le renouveau religieux est un phénomène urbain; il séduit les
gens qui sont orientés vers la modernité, ont un bon niveau d'études
et une position dans les professions libérales, l'administration et le
commerce 38. Parmi les musulmans, les jeunes sont religieux, et leurs
parents sont laïcs. Il en va de même chez les hindous, où les chefs du
mouvement de renouveau viennent de la deuxième génération indi-
génisée et sont souvent «des fonctionnaires ou des dirigeants
d'entreprises qui ont réussi », ce que la presse indienne appelle des
scuppies, pour saffron-clad yuppies. Au début des années quatre-vingt-
dix, leurs partisans appartenaient de plus en plus « à la solide classe
moyenne indienne avec ses marchands et ses comptables, ses avocats
et ses ingénieurs, ses fonctionnaires, ses intellectuels et ses journalis-
tes» 39. En Corée du Sud, le même type de personnes a rempli de plus
108 LE CHOC DES CIVILISATIONS
en plus les églises et les temples pendant les années soixante et
soixante-dix.
La religion, indigène ou importée, donne du sens et des orienta-
tions aux élites qui émergent dans les sociétés en voie de modernisa-
tion. «Attribuer de la valeur à une religion traditionnelle, remarque
Ronald Dore, est une façon de réclamer la parité de respect contre les
"autres nations dominantes", et souvent, en même temps et de façon
très proche, contre la classe dominante locale qui a embrassé les
valeurs et le style de vie de ces autres nations dominantes. » « Plus que
tout, note William McNeill, la réaffirmation de l'islam, quelles que
soient ses formes sectaires, signifie la répudiation de l'influence euro-
péenne et américaine sur la société, la politique, la morale locales 40. »
En ce sens, le renouveau des religions non occidentales est la manifes-
tation la plus puissante de l'antioccidentalisme dans les sociétés non
occidentales. Ce renouveau n'est pas un rejet de la modernité ; c'est un
rejet de l'Occident et de la culture laïque, relativiste, dégénérée qui est
associée à l'Occident. C'est un rejet de ce qu'on a appelé 1'« Occiden-
toxication » des sociétés non occidentales. C'est une déclaration d'indé-
pendance culturelle vis-à-vis de l'Occident, une affirmation fière
« Nous serons modernes, mais nous ne serons pas vous. »
CHAPITRE 5
~
Economie et démographie
dans les civilisations montantes
L'indigénisation et le retour du religieux sont incontestablement
des phénomènes globaux. Cependant, ils se manifestent surtout à tra-
vers l'affirmation culturelle de l'Asie et du monde musulman, ainsi que
dans les défis lancés à l'Occident par ces civilisations. Ces dernières
ont été les plus dynamiques au cours du dernier quart du xxe siècle. Le
défi islamique est évident au vu de la résurgence culturelle, sociale et
politique durable de l'islam dans le monde musulman et dans le rejet
des valeurs et des institutions occidentales. Le défi asiatique est mani-
feste dans toutes les civilisations d'Extrême-Orient - chinoise, japo-
naise, bouddhiste et musulmane. Toutes revendiquent leurs
différences culturelles vis-à-vis de l'Occident ainsi que leurs points
communs, souvent identifiés au confucianisme. Asiatiques et musul-
mans clament la supériorité de leur culture par rapport à la culture
occidentale. Par contraste, les membres des autres civilisations non
occidentales - hindous, orthodoxes, latino-américains, africains -
affirment bien le caractère particulier de leur culture, mais du moins
jusqu'au milieu des années quatre-vingt-dix, ils n'ont guère revendiqué
leur supériorité par rapport à la culture occidentale. L'Asie et l'islam
sont donc seuls, et parfois de concert, à s'affirmer avec une confiance
de plus en plus grande vis-à-vis de l'Occident.
Les causes de ces défis sont différentes mais connexes. L'affirma-
tion de l'Asie s'enracine dans la croissance économique; celle de
l'islam provient, quant à elle, en grande partie de la mobilité sociale et
de la croissance démographique. Chacun de ces défis a et aura au
XXI
e
siècle un impact hautement déstabilisant sur la politique globale.
La nature de cette influence diffère cependant de façon significative.
Le développement économique de la Chine et des autres sociétés asia-
tiques donne à leurs gouvernements l'envie et les moyens d'être plus
110
LE CHOC DES CIVILISATIONS
exigeants dans les relations avec les autres pays. La croissance démo-
graphique dans les pays musulmans, en particulier l'augmentation de
la part des jeunes de quinze à vingt-quatre ans dans la population
totale, fournit des recrues en grand nombre au fondamentalisme, au
terrorisme, aux mouvements de révolte et aux migrations. La crois-
sance démographique rend plus forts les gouvernements asiatiques; la
croissance démographique menace les gouvernements musulmans et
les sociétés non musulmanes.
L'affirmation de l'Asie
Le développement économique en Extrême-Orient a été l'une des
évolutions les plus importantes dans le monde durant la seconde moitié
de ce siècle. Ce processus a commencé dans le Japon des années cin-
quante, et, pendant un temps, ce pays fait figure d'exception: enfin, un
pays non occidental avait réussi à se moderniser et à devenir économi-
quement développé. Le phénomène, toutefois, s'est étendu aux quatre
Dragons (Hong Kong, Taiwan, la Corée du Sud et Singapour) ainsi qu'à
la Chine, la Malaisie, la Thaïlande et l'Indonésie avant d'atteindre les Phi-
lippines, l'Inde et le Viêt-nam. Ces pays ont souvent eu pendant plus de
dix ans des taux de croissance moyens de 8 à 10 %, voire plus. De la
même manière, les échanges commerciaux se sont développés de façon
nette tout d'abord entre l'Asie et le reste du monde, puis au sein même
de l'Asie. Ce succès économique contraste de façon très tranchée avec la
croissance modeste des économies européenne et américaine et la stag-
nation qui a prévalu dans presque tout le reste du monde.
L'exception ne concerne plus seulement le Japon, elle touche de
plus en plus toute l'Asie. Après le xxe siècle, on ne pourra plus identifier
richesse et Occident d'une part, sous-développement et reste du monde
d'autre part. Partout, cette transformation a été très rapide. Comme l'a
souligné Kishore Mahbubani, il a fallu respectivement cinquante-huit
et quarante-sept ans à la Grande-Bretagne et aux États-Unis pour dou-
bler leur PNB par habitant, alors que le Japon a mis trente-trois ans,
l'Indonésie dix-sept, la Corée du Sud onze et la Chine dix ans. L'éco-
nomie chinoise a eu un taux de croissance annuelle moyen de 8 %
pendant les années quatre-vingt et le début des années quatre-vingt-
dix, tandis que les Dragons ont réalisé des performances proches (voir
figure 5.1). La « zone économique chinoise», selon la Banque mon-
diale en 1993, est devenue «le quatrième pôle mondial de croissance »,
avec les États-Unis, le Japon et l'Allemagne. Selon la plupart des esti-
mations, l'économie chinoise sera numéro un au XXI
e
siècle. L'Asie pos-
sède la deuxième et la troisième économie mondiale dans les années
quatre-vingt-dix; elle regroupera quatre des cinq premières et sept des
Économie et démographie
Figure 5.1 Le défi économique: l'Asie et l'Occident
14
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Chine •••••••• Europe
111
1990 1993
Japon
Source: Banque mondiale, World Tables 1995, 1991, Baltimore, John Hopkins Univer-
sity Press, 1995, 1991; Direction générale du Budget; rapports et statistiques, ROC,
Statistical Abstract of NationalIncome, Taiwan Area, Republic of China, 1951-1995, 1995.
Note : Les points correspondent à des moyennes tri-annuelles.
dix premières économies en 2020. À cette date, les sociétés asiatiques
représenteront 40 % du produit économique global. La plupart des
économies les plus dynamiques seront vraisemblablement en Asie 1.
Même si la croissance économique de l'Asie marque le pas plus tôt et
plus vite que prévu, les conséquences de la croissance passée et actuelle
sur l'Asie elle-même et sur le reste du monde sont déjà énormes.
Le développement économique de l'Extrême-Orient a modifié
l'équilibre de la puissance entre l'Asie et l'Occident, notamment les
États-Unis. La réussite économique engendre la confiance en soi et
l'autoaffirmation chez ceux qui l'ont produite et en bénéficient. La
richesse, comme la puissance, est censée être une preuve de vertu, une
démonstration de supériorité morale et culturelle. Comme ils ont
réussi en économie, les Extrême-Orientaux n'ont pas hésité à revendi-
quer le caractère distinctif de leur culture et à proclamer la supériorité
de leurs valeurs et de leur mode de vie en comparaison de ceux de
l'Occident et des autres sociétés. Les sociétés asiatiques sont de moins
en moins soumises aux exigences et aux intérêts américains, et de plus
en plus capables de résister aux États-Unis et aux autres pays
occidentaux.
112
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Une véritable « renaissance culturelle gagne l'Asie », notait l'am-
bassadeur Tommy Koch en 1993. Les Asiatiques «prennent confiance
en eux et ne regardent plus tout ce qui est américain ou occidental
comme ce qu'il y a nécessairement de mieux 2 ». Cette renaissance se
manifeste dans l'accent mis sur l'identité culturelle propre à chacun
des pays d'Asie et sur les points communs des cultures asiatiques qui
les distinguent de la culture occidentale. On peut voir à l'œuvre ce
renouveau culturel dans les relations qu'entretiennent avec la culture
occidentale les deux sociétés majeures d'Extrême-Orient.
Quand l'Occident s'est introduit en force en Chine et au Japon, au
~ siècle, après avoir été un temps séduites par le kémalisme, les élites
dominantes ont adopté une stratégie réformiste. Durant la restauration
Meiji, un groupe dynamique de réformateurs est anivé au pouvoir au
Japon, et a étudié et emprunté les techniques, les pratiques et les insti-
tutions occidentales pour lancer la modernisation du pays. n a cepen-
dant fait en sorte de préserver les éléments essentiels de la culture
japonaise traditionnelle, ce qui, à maints égards, a contribué à la
modernisation et a permis ensuite au Japon de s'appuyer dessus pour
justifier son impérialisme et le justifier dans les années trente et qua-
rante. En Chine, d'autre part, la dynastie Ch'ing en plein déclin a été
incapable de s'adapter avec succès à l'influence occidentale. La Chine
a été vaincue, exploitée et humiliée par le Japon et les puissances occi-
dentales. Après la chute de la dynastie en 1910, elle a connu la division,
la guerre civile, et les dirigeants intellectuels et politiques chinois qui
s'opposaient se sont ralliés à des concepts occidentaux concurrents :
les trois principes de Sun Yat-sen, le nationalisme, la démocratie et la
vie du peuple; le libéralisme de Liang Ch'i-ch'ao; le marxisme-léni-
nisme de Mao Tsê-tung. À la fin des années quarante, les emprunts à
l'Union soviétique ont pris le dessus sur ceux venus d'Occident - le
nationalisme, le libéralisme, la démocratie, le christianisme -, et la
Chine est devenue une société socialiste.
Au Japon, la défaite a produit un chamboulement culturel total.
« Aujourd'hui, faisait remarquer en 1994 un observateur bien informé,
il est très difficile pour nous de nous rendre compte combien tout
- la religion, la culture, tous les aspects de la vie mentale de ce
pays - avait été mis au service de cette guerre. La défaite a été un
choc pour ce système. Dans l'esprit des Japonais, plus rien ne valait la
peine et tout était perdu 3. » Tout ce qui était lié à l'Occident, et en
particulier au vainqueur américain, est devenu désirable. Le Japon a
a i n s i ~ tenté de copier les États-Unis, comme la Chine l'Union soviétique.
A la fin des années soixante-dix, l'échec économique du commu-
nisme et la réussite du capitalisme tant au Japon que dans d'autres
sociétés asiatiques de plus en plus nombreuses ont incité le nouveau
pouvoir chinois à s'écarter du modèle soviétique. La chute de l'Union
soviétique, dix ans après, a encore plus souligné les échecs dus à cet
emprunt. Les Chinois ont été confrontés à la question de savoir s'ils
Économie et démographie
113
devaient se tourner vers l'Occident ou bien régresser. De nombreux
intellectuels, entre autres, ont défendu l'occidentalisation généralisée.
Cette tendance qui a atteint son sommet culturel et populaire dans la
série télévisée River Elegy et dans la statue du dieu de la démocratie
érigée place Tian' anmen. Cependant, cette orientation occidentale n'a
reçu le soutien ni des quelques centaines de personnes qui comptaient
à Pékin ni des huit cents millions de paysans vivant à la campagne.
L'occidentalisation totale n'est pas plus possible à la fin du xxe siècle
qu'à la fin du :xrxe. À la place, le pouvoir a opté pour une nouvelle
version du Ti-yong : capitalisme et participation à l'économie mondiale
d'un côté, autoritarisme et réengagement dans la culture chinoise tra-
ditionnelle de l'autre. À la légitimité révolutionnaire issue du mar-
xisme-léninisme, le régime a opposé la légitimité pragmatique fournie
par le développement économique et la légitimité nationale fondée sur
l'affirmation du caractère distinctif de la culture chinoise. « Le régime
d'après Tian'anmen, faisait observer un commentateur, a embrassé
avec empressement le nationalisme chinois pour se donner une légiti-
mité» et a, en toute conscience, stimulé l'antiaméricanisme pour justi-
fier son pouvoir et son comportement
4
• Un nationalisme culturel
chinois est ainsi en train d'émerger. Les mots d'un leader de Hong
Kong, en 1994, le résument très bien : «Nous autres Chinois, nous
nous sentons nationalistes comme jamais auparavant. Nous sommes
chinois et fiers de l'être. » En Chine même, au début des années quatre-
vingt-dix, « le désir s'est développé dans le peuple de retourner à ce qui
est authentiquement chinois, c'est-à-dire souvent à un système
patriarcal, traditionnel et autoritaire. La démocratie, à la faveur de ce
retour à l'histoire, est discréditée, tout comme le marxisme-léninisme,
qui ne sont que des emprunts à l'étrangerS ».
Au début du xxe siècle, les intellectuels chinois, à l'instar de Max
Weber, mais de façon indépendante, voyaient dans le confucianisme
la source de l'arriération de la Chine. À la fin du siècle, les dirigeants
politiques chinois, à l'instar des sociologues occidentaux, célèbrent le
confucianisme comme fondement du progrès chinois. Dans les années
quatre-vingt, le gouvernement chinois a commencé à soutenir l'intérêt
pour le confucianisme, à propos duquel certains responsables du Parti
communiste ont déclaré qu'il représentait « le fonds » de la culture chi-
noise
6
• Lee Kuan Yew aussi, bien sûr, s'est pris d'enthousiasme pour
le confucianisme, dans lequel il voyait l'origine de la réussite de Singa-
pour, et il est devenu le propagandiste des valeurs confucéennes dans
le monde. Dans les années quatre-vingt-dix, le gouvernement de
Taiwan s'est déclaré «l'héritier de la pensée confucéenne », et le prési-
dent Lee Teng-hui a prétendu que la démocratisation de Taiwan avait
ses racines dans son « héritage culturel» chinois, lequel remonte à Kao
Yao ( ~ siècle av. J.-C.), Confucius (ve siècle av. J.-C.) et Mencius
(me siècle av. J.-C.p. Qu'ils veuillent justifier l'autoritarisme ou la
démocratie, les dirigeants chinois ne cherchent plus une légitimation
114
LE CHOC DES CIVILISATIONS
dans les concepts importés d'Occident, mais dans leur culture chinoise
commune.
Le nationalisme défendu par le régime est un nationalisme han,
ce qui contribue à effacer les différences linguistiques, régionales et
économiques à r œuvre dans 90 % de la population chinoise. En même
temps, il souligne les différences avec les minorités ethniques non chi-
noises qui représentent moins de 10 % de la population, mais occupent
60 % du territoire. Il fournit également au régime une base pour rejeter
le christianisme, les organisations chrétiennes et le prosélytisme chré-
tien, lesquels représentent une alternative pour remplir le vide laissé
par l'écroulement du marxisme-léninisme.
Parallèlement, dans le Japon des années quatre-vingt, la réussite
économique, qui contraste avec les échecs et le « déclin» de l'économie
et du système social américains, suscite chez les Japonais un désen-
chantement vis-à-vis des modèles occidentaux. Ils sont de plus en plus
convaincus du fait que leur succès peut s'expliquer par leur culture
propre. La culture japonaise, qui a produit le désastre militaire de 1945
et devait donc être rejetée, a aussi donné le triomphe économique. On
doit donc renouer avec elle. La familiarité de plus en plus grande des
Japonais avec la société occidentale les a conduits à «comprendre
qu'être occidental n'est pas en soi et pour soi magique et merveilleux.
Ils tiennent cela de leur propre système ». Les Japonais de la restaura-
tion Meiji ont adopté une politique «de désengagement vis-à-vis de
l'Asie et de rapprochement à l'égard de l'Europe»; le renouveau
culturel japonais de la fin du xx
e
siècle conduit à « prendre ses dis-
tances avec l'Amérique et à se rapprocher de l'Asie
B
». Cette tendance
implique tout d'abord de se réapproprier les traditions culturelles japo-
naises et de réaffirmer les valeurs de ces traditions; ensuite, ce qui est
plus problématique, d'« asianiser» le Japon et de l'identifier, malgré
ses particularités, à la culture asiatique en général. Vu le degré d'identi-
fication du Japon, après la Seconde Guerre mondiale, avec l'Occident,
par contraste avec la Chine, et dans la mesure où l'Occident, malgré
ses échecs, ne s'est pas écroulé après la fin de l'Union soviétique, les
tentations au Japon de rejeter l'Occident sont aussi grandes qu'en
Chine, celles de prendre ses distances à la fois avec l'Union soviétique
et les modèles occidentaux. D'un autre côté, la singularité de la civilisa-
tion japonaise, les souvenirs laissés par l'impérialisme japonais dans
d'autres pays et l'influence économique dominante de la Chine dans
de nombreux autres pays d'Asie signifient aussi qu'il sera plus facile
pour le Japon de s'éloigner de l'Occident que de se mêler à l'Asie 9. En
réaffirmant son identité culturelle, le Japon souligne sa singularité et
ses différences vis-à-vis à la fois des cultures occidentales et des
cultures asiatiques.
De même que Chinois et Japonais éprouvent de nouveau la valeur
de leur culture, ils réaffirment tous la valeur de la culture asiatique
en général par rapport à celle de l'Occident. L'industrialisation et la
Économie et démographie
115
croissance qui l'a accompagnée ont poussé dans les années quatre-
vingt et quatre-vingt-dix les Extrême-Orientaux à ce qu'on pourrait
appeler une affirmation asiatique. Cet ensemble d'attitudes comporte
quatre composantes majeures.
Premièrement, les Asiatiques croient que l'Extrême-Orient
connaîtra un développement économique rapide, dépassera l'Occident
par son produit économique et sera donc de plus en plus puissant dans
les affaires internationales par rapport à l'Occident. La croissance éco-
nomique stimule dans les sociétés asiatiques le sentiment de puissance
et favorise l'affirmation de leur aptitude à se dresser contre l'Occident.
« L'époque durant laquelle, lorsque les États-Unis éternuaient, l'Asie
prenait froid est finie », a déclaré en 1993 un journaliste japonais
important. Un responsable malaisien a repris la métaphore médicale
en disant que « même une grosse fièvre en Amérique ne donnera plus
le rhume à l'Asie ». Les Asiatiques, selon un autre dirigeant d'Asie,
« sortent de leur état de soumission vis-à-vis des États-Unis et vont
désormais pouvoir répondre ». «La prospérité de plus en plus grande
en Asie, a affirmé le Premier ministre malaisien, signifie qu'elle est
désormais en situation d'offrir une alternative sérieuse à l'ordre mon-
dial politique, social et économique dominant 10. » Cela signifie aussi,
soutiennent les Extrême-Orientaux, que l'Occident perd rapidement sa
capacité à pousser les sociétés asiatiques à se conformer aux normes
occidentales en matière de droits de l'homme et dans d'autres
domaines de valeurs.
Deuxièmement, les Asiatiques croient que leur réussite écono-
mique est en grande partie un produit de la culture asiatique, laquelle
serait supérieure à celle de l'Occident, culturellement et socialement
décadent. Durant les beaux jours des années quatre-vingt, lorsque
l'économie, les exportations, la balance commerciale et les réserves de
devises japonaises connaissaient un boom, les Japonais, comme les
Saoudiens avant eux, fiers de leur puissance économique nouvelle, évo-
quaient avec mépris le déclin de l'Occident et attribuaient leur succès
ainsi que les échecs de l'Occident à la supériorité de leur culture et à
la décadence de la culture occidentale. Au début des années quatre-
vingt-dix, le triomphalisme asiatique s'est exprimé dans ce qu'on pour-
rait appeler «l'offensive culturelle de Singapour ». À commencer par
Lee Kuan Yew, les dirigeants de Singapour ont proclamé la montée de
l'Asie dans les relations avec l'Occident et ils ont opposé les vertus de
la culture asiatique, fondamentalement confucéenne, qui seraient res-
ponsables de sa réussite -l'ordre, la discipline, la responsabilité fami-
liale, le goût du travail, le collectivisme, la sobriété - à la
complaisance, la paresse, l'individualisme, la violence, la sous-éduca-
tion, le manque de respect pour l'autorité et « l'ossification mentale»
qui seraient responsables du déclin de l'Occident. Pour lutter contre
l'Asie, soutenaient-ils, les États-Unis «doivent remettre en question
116
LE CHOC DES CIVILISATIONS
leurs présupposés en matière sociale et politique et, ce faisant,
apprendre des sociétés extrême-orientales Il ».
Pour ses habitants, la réussite de l'Extrême-Orient est en particu-
lier le résultat de l'importance culturelle accordée en Extrême-Orient
à la collectivité plutôt qu'à l'individu. « Les valeurs et les pratiques plus
communautaires des Extrême-Orientaux - Japonais, Coréens, Taiwa-
nais, Hong-kongais et Singapouriens - ont à l'évidence beaucoup
contribué au décollage, soutient Lee Kuan Yew. Les valeurs que défend
la culture extrême-orientale, comme la primauté des intérêts du
groupe sur ceux de l'individu, favorisent l'effort de tout le groupe pour
se développer rapidement. » «L'éthique du travail des Japonais et des
Coréens, faite de discipline, de loyauté et de diligence, accorde le Pre-
mier ministre de Malaisie, a servi de moteur au développement écono-
mique et social de leur pays. Cette éthique du travail est issue de la
philosophie selon laquelle le groupe et le pays sont plus importants
que l'individu 12. »
Troisièmement, même s'ils reconnaissent les différences entre
sociétés et civilisations asiatiques, les Extrême-Orientaux soutiennent
qu'il existe aussi des points communs significatifs. Parmi eux, on
trouve en particulier, selon un dissident chinois, «le système de
valeurs confucéen - consacré par l'histoire et partagé par la plupart
des pays de la région », surtout l'importance accordée à l'autorité, à la
famille, au travail et à la discipline. Tout aussi important est le rejet
commun de l'individualisme et la primauté de l'autoritarisme «doux»
ou de formes très limitées de démocratie. Les sociétés asiatiques trou-
vent un intérêt commun à défendre vis-à-vis de l'Occident ces valeurs
particulières et à promouvoir leurs propres intérêts économiques.
Selon elles, cela requiert le développement de nouvelles formes de
coopération intra-asiatiques, telles que l'extension de l'ANSEA et la
création de l'EAEC. L'intérêt économique immédiat des sociétés
extrême-orientales est de préserver leur accès aux marchés occiden-
taux. Mais à long terme, le régionalisme prévaudra, de sorte que l'Ex-
trême-Orient doit de plus en plus favoriser le commerce et les
investissements intra-asiatiques 13. En particulier, le Japon, en tant que
chef de file du développement asiatique, doit abandonner sa politique
traditionnelle de «déasiatisation et de pro-occidentalisation» pour
entrer dans la voie de la «ré-asiatisation » ou encore, plus générale-
ment, pour promouvoir « l'asiatisation de l'Asie », comme l'ont choisi
les responsables singapouriens 14.
Quatrièmement, selon les Extrême-Orientaux, le développement
de l'Asie et les valeurs asiatiques sont des modèles que les autres
sociétés non occidentales devraient adopter pour s'affirmer par rap-
port à l'Occident. L'Occident lui-même devrait suivre cet exemple pour
connaître un renouveau. « Le modèle de développement anglo-saxon,
considéré ces quarante dernières années comme le meilleur moyen de
moderniser l'économie des pays en voie de développement et de
Économie et démographie
117
construire un système politique viable, ne marche pas », pensent-ils.
Le modèle extrême-oriental se fait une place, à mesure que, du
Mexique au Chili et de l'Iran à la Turquie, en passant par les ex-répu-
bliques soviétiques, on tente de tirer les leçons de sa réussite, tout
comme les générations précédentes avaient tenté d'apprendre de la
réussite occidentale. L'Asie doit « transmettre au reste du monde les
valeurs asiatiques qui sont d'intérêt universel [ ... J. La transmission de
cet idéal signifie l'exportation du système social asiatique, extrême-
oriental en particulier ». Le Japon et les autres pays d'Asie doivent pro-
mouvoir « un globalisme pacifique», « mondialiser l'Asie» et donc
« influencer de manière significative le nouvel ordre mondial 15 ».
Les civilisations puissantes sont universelles; les civilisations
faibles sont particularistes. La confiance en soi grandissante de l'Ex-
trême-Orient a fait émerger un universalisme asiatique comparable à
celui qui était caractéristique de l'Occident. « Les valeurs asiatiques
sont des valeurs universelles. Les valeurs européennes sont des valeurs
européennes», a déclaré le Premier ministre Mahathir aux chefs de
gouvernement européens en 1996
16
• Qui plus est, une sorte d'« occiden-
talisme» asiatique dépeint l'Occident de la même façon, uniforme et
négative, que l'orientalisme occidentaliste avait, naguère, de présenter
l'Orient. Pour les Extrême-Orientaux, la prospérité économique est une
preuve de supériorité morale. Si l'Inde supplante un jour l'Extrême-
Orient comme la zone connaissant le développement le plus rapide
au monde, on débattra de la supériorité de la culture hindoue, de la
contribution du système des castes au développement économique et
du fait que c'est en retournant à ses racines et en abandonnant l'héri-
tage occidental moribond laissé par l'impérialisme britannique que
l'Inde a finalement réussi à trouver sa place parmi les civilisations
majeures. L'affirmation culturelle suit la réussite matérielle; la puis-
sance dure engendre la puissance douce.
La Résurgence de l'islam
À cause de leur développement économique, les Asiatiques s'affir-
ment de plus en plus. Les musulmans, en grand nombre, se tournent
dans le même temps vers l'islam comme source d'identité, de sens, de
stabilité, de légitimité, de développement, de puissance et d'espoir,
espoir symbolisé par le slogan: « l'islam est la solution ». Cette Résur-
gence de l'islam *, par son ampleur et sa profondeur, est la dernière
* Certains lecteurs se demanderont peut-être pourquoi écrire « Résurgence »
avec une capitale. La raison en est que ce terme se réfère à un événement historique
extrêmement important, qui affecte au moins un cinquième de l'humanité et est donc
118
LE CHOC DES CIVILISATIONS
phase du réajustement de la civilisation musulmane par rapport à l'Oc-
cident. C'est un effort pour trouver la « solution » non plus dans les
idéologies occidentales mais dans l'islam. Elle se traduit par l'accepta-
tion de la modernité, le rejet de la culture occidentale et le réengage-
ment dans l'islam comme guide de vie dans le monde moderne.
Comme l'expliquait un haut fonctionnaire saoudien en 1994, « les
"importations de l'étranger" sont sympatiques quand il s'agit de
"choses" belles ou sophistiquées, mais des institutions sociales et
politiques intangibles venues d'ailleurs peuvent être mortelles
-demandez au shah d'Iran [ ... ]. Pour nous, l'islam n'est pas seulement
une religion, c'est un mode de vie. Nous autres Saoudiens voulons nous
moderniser, mais pas nécessairement nous occidentaliser 17 ».
La Résurgence de l'islam représentre l'effort des musulmans pour
atteindre ce but. C'est un vaste mouvement intellectuel, culturel, social
et politique qui domine le monde musulman. Le « fondamentalisme»
islamique, conçu comme islam politique, n'est qu'une composante du
retour bien plus large aux idées, aux pratiques et à la rhétorique isla-
miques, et du lien restauré avec l'islam dans les populations musul-
manes. La Résurgence est modérée et non extrémiste, dominante et
non isolée.
Elle affecte les musulmans dans tous les pays et la plupart des
aspects de la société et de la politique dans la majorité des pays musul-
mans. John L. Esposito écrivait:
« Les signes d'un réveil musulman dans la vie personnelle sont nom-
breux : attention de plus en plus grande à la pratique religieuse (fréquen-
tation des mosquées, prières, cultes), prolifération des programmes et
des publications religieux, importance accrue accordée à la tenue et aux
valeurs islamiques, revitalisation du soufisme (mysticisme). Ce renou-
veau très étendu s'est accompagné d'une réaffirmation de l'islam dans la
vie publique: augmentation des gourvernements, des organisations, des
lois, des banques, des services sociaux et des institutions d'enseignement
tourné vers l'islam. Les gourvernements et les mouvements d'opposition
se sont tournés vers l'islam pour se donner une autorité et gagner un
soutien populaire [ ... J. La plupart des souverains et des gouvernements,
dont des États laïcs comme la Turquie et la Tunisie, ont pris conscience
de la force potentielle de l'islam et se montrent plus sensibles mais aussi
plus inquiets vis-à-vis des questions islamiques.
Dans des termes très proches, selon un autre éminent spécialiste
de l'islam, Ali E. Hillal Dessouki, la Résurgence implique des efforts
pour réinstaurer une loi musulmane à la place de la loi occidentale, un
au moins aussi significatif que la Révolution française, la Révolution américaine ou la
Révolution russe, lesquelles ont régulièrement droit à une capitale. Elle est semblable
et comparable à la Réforme protestante dans les sociétés occidentales, laquelle est
presque toujours écrite avec une capitale.
Économie et démographie
119
usage plus grand du langage et du symbolisme religieux, une expan-
sion de l'enseignement islamique (manifeste dans la multiplication des
écoles islamiques et dans l'islamisation des programmes dans les
écoles publiques courantes), une adhésion plus grande aux codes isla-
miques de comportement social (comme le voile des femmes, le fait de
ne pas boire d'alcool), la participation plus grande aux rituels religieux,
la domination de groupes islamiques dans l'opposition aux gouverne-
ments laïcs dans les sociétés musulmanes et les efforts accrus pour
développer la solidarité internationale entre États et sociétés islami-
ques 18. La revanche de Dieu est un phénomène global, mais Dieu, ou
plutôt Allah, a fait en sorte qu'elle soit plus forte et plus complète dans
la Oumma, la communauté de l'islam.
Dans ses manifestations politiques, la Résurgence de l'islam res-
semble au marxisme : écritures saintes, vision de la société parfaite,
engagement pour un changement radical, rejet des puissances établies
et de l'État-nation, diversité doctrinale qui va du réformisme modéré
à l'extrémisme révolutionnaire et violent. Plus opératoire est cependant
l'analogie avec la Réforme protestante. Toutes deux sont des réactions
à la stagnation et à la corruption des institutions en place, défendent
un retour à une version plus pure et plus exigeante de leur religion,
prêchent le travail, l'ordre et la discipline, et s'adressent à des popula-
tions dynamiques appartenant aux classes moyennes montantes.
Toutes deux sont également des mouvements complexes, avec des ten-
dances diverses, mais deux principales, le luthérianisme et le calvi-
nisme, l'islam chiite et le fondamentalisme sunnite. On peut même
faire un parallèle entre Calvin et l'ayatollah Khomeiny : ils ont tous
deux tenté d'imposer la discipline monastique à leur société. L'esprit
de la Réforme et de la Résurgence, c'est la réforme profonde. «La
Réforme doit être universelle, déclarait un pasteur puritain: on doit
réformer partout, tout le monde; on doit réformer les tribunaux et
les magistrats, réformer les universités, réformer les villes et les pays,
réformer les lieux de savoir, réformer le sabbat, réformer les ordres, le
culte de Dieu. » Dans des termes semblables, al-Turabi affirme que« ce
réveil est général - il ne porte pas seulement sur la piété individuelle;
il n'est pas seulement intellectuel et culturel, ni seulement politique. il
est tout cela à la fois, une reconstruction générale de la société de bas
en haut 19 ». Ignorer l'impact de la Résurgence de l'islam sur la poli-
tique de l'hémisphère oriental à la fin du xx
e
siècle serait comme
ignorer l'impact de la Réforme protestante sur la politique européenne
à la fin du XVIe siècle.
La Résurgence diffère cependant de la Réforme sur un point clé.
La seconde a surtout touché l'Europe du Nord. Elle s'est peu étendue
en Espagne, en Italie, en Europe de l'Est, dans les territoires contrôlés
par les Habsbourg. Au contraire, la première a touché presque toutes
les sociétés musulmanes. Depuis le début des années soixante-dix, les
symboles, les croyances, les pratiques, les institutions, les politiques et
120
LE CHOC DES CIVILISATIONS
les organisations islamiques ont rallié dans le monde un milliard de
musulmans, du Maroc à l'Indonésie et du Nigeria au Kazakhstan. L'is-
lamisation est tout d'abord apparue dans le domaine culturel. Puis elle
s'est étendue aux sphères sociales et politiques. Les dirigeants poli-
tiques et intellectuels, qu'ils y fussent ou non favorables, ne pouvaient
éviter de s'y adapter d'une manière ou d'une autre. Les généralités
vagues sont toujours dangereuses et souvent fausses. Pourtant l'une
d'elles est vraie. En 1995, tous les pays majoritairement musulmans,
sauf l'Iran, étaient culturellement, socialement et politiquement plus
islamiques et islamistes que quinze ans avant 20.
Dans la plupart des pays, l'islamisation s'est surtout traduite par
le développement d'organisations sociales islamiques et la prise de
contrôle des organisations existantes par des groupes islamiques. Les
islamistes ont accordé une attention particulière à la création d'écoles
islamiques et à la diffusion de l'influence islamique dans les écoles
d'État. Les groupes islamistes ont fait naître une « société civile» isla-
miste qui a côtoyé, surpassé et souvent supplanté en étendue et en
activité les institutions souvent fragiles de la société civile laïque. En
Égypte, au début des années quatre-vingt-dix, les organisations isla-
miques ont développé un réseau dense d'organisations qui, remplissant
un vide laissé par le gouvernement, s'occupe de la santé, du chômage,
de l'enseignement et d'autres services pour un grand nombre d'Égyp-
tiens pauvres. Après le tremblement de terre de 1992 au Caire, ces
organisations «étaient sur le terrain en quelques heures et distri-
buaient couvertures et nourriture tandis que les secours gouvernemen-
taux tardaient». En Jordanie, les Frères musulmans ont délibérément
mené une politique de développement des « infrastructures sociales et
culturelles d'une république islamique» et, au début des années
quatre-vingt-dix, dans ce petit pays de quatre millions d'habitants, ils
tenaient un grand hôpital, vingt cliniques, quarante écoles islamiques
et cent vingt centres d'études coraniques. En Cisjordanie et à Gaza, les
organisations islamiques ont créé et animé « des syndicats étudiants,
des organisations de jeunesse et des associations religieuses, sociales
et pédagogiques» comprenant des écoles, du jardin d'enfants à l'uni-
versité islamique, des cliniques, des orphelinats, une maison de retraite
et un système de juges et de médiateurs islamiques. Des organisations
islamiques se sont étendues en Indonésie pendant les années soixante-
dix et quatre-vingt. Au début des années quatre-vingt, la plus impor-
tante, la Muhhammadijah, comptait six millions de membres et avait
créé « des services sociaux religieux à l'intérieur de l'État laïc» et pro-
posait des services « du berceau à la tombe », comprenant écoles, cli-
niques, hôpitaux et institutions universitaires. Dans ces sociétés
musulmanes, les organisations islamiques, tenues à l'écart de toute
activité politique, offraient des services sociaux comparables à ceux
des partis politiques aux États-Unis au début du xx
e
siècle
21

Les manifestations politiques de la Résurgence ont été moins
Économie et démographie
121
généralisées que ses manifestations sociales et culturelles. Elles n'en
représentent pas moins l'évolution politique la plus importante dans
les sociétés musulmanes du dernier quart de ce siècle. L'ampleur et
l'allure du soutien politique aux mouvements islamistes ont varié d'un
pays à l'autre. Cependant, on note certaines tendances lourdes. Ces
mouvements n'ont pas reçu beaucoup de soutien de la part des élites
rurales, des paysans et des personnes âgées. Comme les fondamenta-
listes des autres religions, les islamistes sont partie prenante du pro-
cessus de modernisation et en sont le produit. Ce sont des jeunes qui
se caractérisent par une grande mobilité sociale et une certaine moder-
nité d'esprit. Ils sont issus de trois groupes.
Comme pour tout mouvement révolutionnaire, le noyau est
composé d'étudiants et d'intellectuels. Dans la plupart des pays, pour
les fondamentalistes, prendre le contrôle des syndicats étudiants et des
autres organisations du même type a représenté la première phase du
processus d'islamisation politique, comme le montre la percée isla-
miste dans les universités des années soixante-dix en Égypte, au
Pakistan et en Afghanistan, puis des autres pays musulmans. L'attrait
exercé par les islamistes était particulièrement fort auprès des étu-
diants des instituts de technologie, des écoles d'ingénieurs et des
facultés de sciences. Dans les années quatre-vingt-dix, en Arabie Saou-
dite, et en Algérie notamment, «l'indigénisation de deuxième généra-
tion » a pris des proportions de plus en plus grandes chez les étudiants
qui apprenaient dans leur langue maternelle et étaient ainsi de plus en
plus exposés aux influences islamistes 22. Les islamistes ont également
rencontré beaucoup de succès auprès des femmes. En Turquie, par
exemple, le fossé s'est creusé entre l'ancienne génération de femmes
laïques et leurs filles et petites-filles, plus favorables à l'islamisme 23.
D'après une étude portant sur les dirigeants des groupes islamistes
égyptiens, cinq traits majeurs les caractérisaient, typiques également
des islamistes des autres pays. Ils étaient jeunes et avaient en général
entre vingt et quarante ans. 80 % d'entre eux étaient des étudiants ou
des diplômés d'université. Plus de la moitié venaient d'universités pres-
tigieuses ou des disciplines techniques les plus pointues, comme la
médecine et l'ingénierie. Plus de 70 % venaient des classes moyennes
et étaient d'origine «modeste, mais pas pauvre», et représentaient,
dans leur famille, la première génération à faire des études. Ils avaient
passé leur enfance dans de petites villes ou des zones rurales, mais
étaient venus habiter les grandes villes 24.
Les étudiants et les intellectuels fonnaient les cadres militants et
les troupes de choc des mouvements islamistes. La classe moyenne
des villes représentait l'arrière-garde des membres actifs. À un certain
niveau, ces derniers venaient de ce que l'on appelle souvent les groupes
« traditionnels» de la classe moyenne: marchands, commerçants,
petits entrepreneurs, gens des bazars. Ils ont joué un rôle crucial dans
la révolution iranienne et ont apporté un soutien non négligeable aux
122
LE CHOC DES CIVILISATIONS
mouvements fondamentalistes en Algérie, en Turquie et en Indonésie.
Cependant, les fondamentalistes appartenaient surtout aux couches
plus « modernes» de la classe moyenne. Les activistes islamistes
«comprenaient probablement un nombre très disproportionné de
jeunes gens bien formés et intelligents», dont des médecins, des avo-
cats, des ingénieurs, des scientifiques, des professeurs et des
fonctionnaires 2S.
La troisième force au sein des mouvements islamistes était repré-
sentée par les nouveaux venus dans les villes. Dans tout le monde
musulman, au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, la popula-
tion urbaine a augmenté de façon saisissante. Les nouveaux citadins
se sont amassés dans des banlieues insalubres. lis avaient besoin des
services sociaux proposés par les organisations islamistes. En outre,
comme l'a noté Ernest Gellner, l'islam offrait «une forme de dignité»
à ces « masses nouvellement déracinées». À Istanbul et à Ankara, au
Caire et à Assouan, à Alger et à Fès, et dans la bande de Gaza, les
factions islamistes ont organisé avec succès « les déchus et les dépossé-
dés ». «La masse de l'islam révolutionnaire, écrivait Olivier Roy, est
un produit de la société moderne. [Ce sont] les nouveaux arrivants
dans les villes, les millions de paysans qui ont triplé la population des
grandes métropoles musulmanes
26
• »
Au milieu des années quatre-vingt-dix, seuls l'Iran et le Soudan
avaient un gouvernement islamiste déclaré. Un petit nombre de pays
musulmans, comme la Turquie et le Pakistan, vivaient sous un régime
qui revendiquait une légitimité démocratique. Les gouvernements dans
les autres pays musulmans importants n'étaient nullement démocra-
tiques : c'étaient des monarchies, des régimes à parti unique, des
régimes militaires, des dictatures personnelles ou bien une combi-
naison de tout cela, le plus souvent aux mains d'une famille, d'un clan,
d'une tribu, et dans certains cas hautement dépendants du soutien de
l'étranger. Deux régimes, au Maroc et en Arabie Saoudite, s'efforçaient
d'en appeler à une forme de légitimité islamique. La plupart de ces
gouvernements, cependant, manquaient d'éléments pour justifier leur
pouvoir en termes de valeurs islamiques, démocratiques ou nationa-
listes. C'étaient des « régimes bunkers », selon l'expression de Clement
Henry Moore, répressifs, corrompus, éloignés des besoins et des aspi-
rations de leur société. De tels régimes peuvent se maintenir pendant
de longues périodes. Dans le monde moderne, cependant, la probabi-
lité pour qu'ils changent ou disparaissent est élevée. Au milieu des
années quatre-vingt-dix, donc, la question de l'alternative souhaitable
s'est posée : qui ou quoi doit leur succéder? Dans presque tous les
pays, à cette époque, le régime le plus populaire était de type islamiste.
Pendant les années soixante-dix et quatre-vingt, une vague démo-
cratique s'est répandue à travers le monde, dans plusieurs dizaines de
pays. Elle a eu un impact sur les sociétés musulmanes, mais de façon
limitée. Tandis que les mouvements démocratiques devenaient plus
Économie et démographie 123
forts et arrivaient au pouvoir en Europe du Sud, en Amérique latine,
en Asie du Sud-Est et en Europe centrale, les mouvements islamistes
sont devenus plus forts dans les pays musulmans. L'islamisme est
l'équivalent de l'opposition démocratique à l'autoritarisme dans les
sociétés chrétiennes, et il résulte en grande partie des mêmes causes:
mobilité sociale, perte de la légitimité donnée par l'efficacité aux
régimes autoritaires, environnement international qui change. La
hausse du prix du pétrole, a favorisé dans les pays musulmans, les
courants islamistes plutôt que les tendances démocratiques. Les
prêtres, les pasteurs et les groupes religieux établis ont joué un rôle
majeur dans l'opposition aux régimes autoritaires dans les sociétés
chrétiennes. Les oulémas, les groupes gravitant autour des mosquées
et les islamistes ont joué un rôle comparable dans les pays musulmans.
L'action du pape a été essentielle pour qu'on en finisse avec le régime
communiste en Pologne et celle de l'ayatollah Khomeiny tout autant
pour jeter à bas le régime du shah en Iran.
Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, les mouvements
islamistes ont dominé et souvent monopolisé l'opposition aux gouver-
nements établis dans les pays musulmans. Leur force venait en partie
de la faiblesse des autres formes possibles d'opposition. Les mouve-
ments communistes et de gauche étaient discrédités et affaiblis par la
chute de l'Union soviétique et du communisme international. Des
groupes libéraux et démocratiques d'opposition existaient dans la plu-
part des sociétés musulmanes, mais ils restaient cantonnés à un petit
nombre d'intellectuels et de personnes influencées par l'Occident. À
quelques rares exceptions près, les démocrates libéraux ont été inca-
pables de trouver un soutien populaire durable dans les sociétés
musulmanes, et même le libéralisme islamique n'a pu s'enraciner.
« Dans toutes les sociétés musulmanes, notait Fouad Ajami, écrire sur
le libéralisme et sur la tradition bourgeoise nationale, c'est écrire des
hommages à des gens qui ont poursuivi des buts impossibles et qui ont
échoué 27. » L'échec généralisé de la démocratie libérale pour dominer
les sociétés musulmanes est un phénomène continu et répété depuis la
fin du xvm
e
siècle. Il tire une partie de son origine de la nature de la
culture et de la société islamiques, qui est peu compatible avec les
idées libérales occidentales.
La réussite des mouvements islamistes à dominer l'opposition et à
se poser comme la seule alternative viable aux régimes en place a aussi
beaucoup été favorisée par les politiques menées par ces régimes. À un
moment ou à un autre, pendant la guerre froide, de nombreux gouver-
nements, dont ceux de l'Algérie, de la Turquie, de la Jordanie, de
l'Égypte et d'Israël, ont encouragé et soutenu les islamistes parce qu'ils
s'opposaient à des mouvements communistes ou nationalistes hostiles.
Au moins jusqu'à la guerre du Golfe, l'Arabie Saoudite et d'autres États
du Golfe ont financé à un haut degré les Frères musulmans et d'autres
groupes islamistes dans divers pays. La capacité de ces groupes isla-
124 LE CHOC DES CIVILISATIONS
mistes à dominer l'opposition a aussi été accrue par l'action des gou-
vernements qui ont fait disparaître les mouvements d'opposition
laïque. La puissance du fondamentalisme est inversement proportion-
nelle à celle des partis démocratiques ou nationalistes laïcs. Elle a été
plus faible dans des pays comme le Maroc ou la Turquie, où une cer-
taine dose de multipartisme est autorisée, que dans les pays où il
n'existait aucune opposition 28. L'opposition laïque, toutefois, est plus
vulnérable à la répression que l'opposition religieuse. Cette dernière
peut opérer au sein et à l'abri d'un réseau de mosquées, d'organisations
de secours, de fondations et d'autres institutions musulmanes dont le
gouvernement pense qu'elles ne peuvent être supprimées. Les démo-
crates libéraux ne disposent pas d'une telle couverture et sont bien plus
facilement contrôlés et éliminés par le gouvernement.
Soucieux de prévenir la croissance des tendances islamistes, les
gouvernements ont étendu l'enseignement religieux dans les écoles
contrôlées par l'État, lesquelles étaient en fait dominées par des profes-
seurs et des idées islamistes. ils ont donné un soutien accru à la reli-
gion et aux institutions religieuses d'éducation. Ces actions
traduisaient à l'évidence l'engagement de ces gouvernements dans
l'islam et, par le biais du financement, elles ont étendu le contrôle gou-
vernemental sur l'enseignement et les institutions islamiques. Toute-
fois, cela a aussi contribué à former un grand nombre de gens aux
valeurs de l'islam et à les rendre ainsi plus ouverts aux appels des isla-
mistes. De nombreux militants ont aussi obtenu des diplômes qui leur
ont ensuite permis de travailler au service des buts islamistes.
La force de la Résurgence et l'attrait des mouvements islamistes
ont conduit les gouvernements à promouvoir des institutions et des
pratiques islamiques, et à intégrer les symboles et les pratiques isla-
miques à leur propre fonctionnement. D'une manière générale, cela a
signifié affirmer ou réaffirmer le caractère islamique de leur régime et
de leur société. Dans les années soixante-dix et quatre-vingt-dix, les
dirigeants politiques se sont empressés d'identifier leur régime et leur
personne à l'islam. Le roi Hussein de Jordanie, persuadé que les gou-
vernements laïcs n'avaient pas d'avenir dans le monde arabe, a évoqué
le besoin de créer une« démocratie islamique» et un« islam moderni-
sateur». Le roi Hasan II du Maroc a rappelé qu'il descend du Prophète
et est le « Commandeur des croyants». Le sultan du Brunei, aupara-
vant peu pratiquant, est devenu « de plus en plus dévot» et a défini
son régime comme une « monarchie musulmane». Ben Ali, en Tunisie,
a commencé à invoquer de plus en plus Allah dans ses discours et
« s'est drapé dans le manteau de l'islam» pour concurrencer la montée
des groupes islamiques 29. Au début des années quatre-vingt-dix,
Suharto a adopté une claire politique d'islamisation. Au Bangladesh,
le principe de laïcité a été retiré de la constitution au milieu des années
soixante-dix, et, au début des années quatre-vingt-dix, le kémalisme a
été remis en cause pour la première fois en Turquie. Pour souligner
Économie et démographie
125
leur engagement islamique, des chefs d'État comme Ozal, Suharto et
Karimov n'ont pas hésité à faire le pèlerinage à La Mecque.
Les gouvernements des pays musulmans ont aussi islamisé la loi.
En Indonésie, la doctrine et la pratique juridique islamiques ont été
incorporées dans le système légal laïc. Pour tenir compte de son impor-
tante population non musulmane, la Malaisie, par contraste, a mis en
place deux systèmes légaux séparés, l'un islamique, l'autre laïc 30. Au
Pakistan, sous le régime du général Zia ul-Haq, de gros efforts ont été
menés pour islamiser la loi et l'économie. Des châtiments islamiques
ont été instaurés, un système de tribunaux agissant selon la charia, et
la charia a été déclarée loi suprême du pays.
Comme d'autres manifestations du retour global du religieux, la
Résurgence de l'islam est à la fois un produit de la modernisation et
un effort pour y parvenir. Ses causes sous-jacentes sont les mêmes que
celles qui expliquent en général les tendances à l'indigénisation dans
les sociétés non occidentales : urbanisation, mobilité sociale, élévation
du niveau d'études, intensification des communications et de la
consommation de médias, interactions accrues avec l'Occident et les
autres cultures. Ces évolutions minent les liens de clans et des villages
traditionnels, et suscitent de l'aliénation et une crise d'identité. Les
symboles, la conviction et les croyances islamistes satisfont des besoins
psychologiques, tandis que les organisations de secours islamistes
répondent aux besoins sociaux, culturels et économiques des musul-
mans pris dans le processus de modernisation. Os ressentent alors le
besoin de revenir aux idées, aux pratiques et aux institutions de
l'islam 31.
Le renouveau islamique, a-t-on dit, était aussi «un produit du
déclin de puissance et de prestige de l'Occident. [ ... ] À mesure que l'Oc-
cident perd sa suprématie, ses idéaux et ses institutions perdent leur
lustre ». Plus particulièrement, la Résurgence a été stimulée et mue par
le boom du pétrole dans les années soixante-dix, qui a accru la richesse
et la puissance de nombreuses nations musulmanes et les a rendues
capables d'inverser les relations de domination et de subordination qui
existaient avec l'Occident. Comme l'observait à l'époque John B. Kelly,
« les Saoudiens peuvent tirer une double satisfaction du fait d'infliger
des punitions humiliantes à l'Occident; ce n'est pas seulement une
manifestation de la puissance et de l'indépendance de l'Arabie Saou-
dite; ce sont aussi des preuves de mépris pour le christianisme et des
signes de la prééminence de l'islam». L'action des pays musulmans
producteurs de pétrole, « si on la replace dans son contexte historique,
religieux, racial et culturel, n'est rien moins qu'une pure et simple ten-
tative pour placer l'Occident chrétien sous le joug de l'Orient musul-
man». Les Saoudiens, les Libyens et d'autres gouvernements encore
ont utilisé leurs richesses pétrolières pour stimuler et financer le
renouveau de l'islam. La richesse des musulmans les a conduits à aban-
donner leur fascination pour la culture occidentale pour s'impliquer
126
LE CHOC DES CIVILISATIONS
plus à fond dans la leur et tenter d'établir la place et l'importance de
l'islam dans les sociétés non musulmanes. La richesse de l'Occident
était jadis considérée comme une preuve de la supériorité de la culture
occidentale. La richesse née du pétrole est désormais regardée comme
une preuve de la supériorité de l'islam.
L'élan donné par la hausse du prix du pétrole a perdu de sa vigueur
au cours des années quatre-vingt, mais la croissance démographique a
continué à jouer un rôle moteur. La montée de l'Extrême-Orient a été
nourrie par des taux de croissance économique spectaculaires. La
Résurgence de l'islam, quant à elle, a été alimentée par des taux de
croissance démographique tout aussi spectaculaires. Le développe-
ment de la population dans les pays islamiques, en particulier dans les
Balkans, en Afrique du Nord et en Asie centrale, a été nettement plus
important que dans les pays voisins et dans le monde pris en général.
Entre 1965 et 1990, le nombre total d'habitants de la Terre est passé
de 3,3 milliards à 5,3 milliards, soit un taux de croissance annuelle de
1,85 %. Dans les sociétés musulmanes, le taux de croissance a été
presque toujours supérieur à 2 %, et même souvent à 2,5 % et parfois
à 3 %. Entre 1965 et 1990, par exemple, la population du Maghreb a
augmenté de 2,65 % par an, passant ainsi de 29,8 millions à 59 mil-
lions, l'Algérie ayant un taux de croissance de 3 % l'an. Pendant la
même période, le nombre d'habitants en Égypte a augmenté de 2,3 %
et est passé de 29,4 millions à 52,4 millions. En Asie centrale, entre
1970 et 1993, la population a augmenté de 2,9 % au Tadjikistan, de
2,6 % en Ouzbékistan, de 2,5 % au Turkménistan, de 1,9 % au Kirghi-
zistan, mais seulement de 1,1 % au Kazakhstan, habité presque à
moitié par des Russes. Le taux de croissance au Pakistan et au Bangla-
desh a dépassé les 2,5 % par an, tandis que la population d'Indonésie
augmentait de plus de 2 %. Globalement, les musulmans représen-
taient 18 % de la population mondiale en 1980; en 2000, ils seront
certainement 20 % et en 2025, 30 % 32.
Les taux de croissance démographique au Maghreb et ailleurs ont
atteint un sommet et commencé à décliner, mais la croissance en
chiffres absolus continuera à être importante et aura un impact pen-
dant toute la première partie du xxr: siècle. Dans les années à venir, les
populations musulmanes seront composées de façon disproportionnée
d'adolescents et de jeunes gens de moins de trente ans (voir figure 5.2).
En outre, les membres de cette cohorte d'âge vivront majoritairement
en ville et auront fait des études secondaires. La combinaison de ces
deux phénomènes - croissance et mobilité sociale - a trois consé-
quences politiques significatives.
Premièrement, les jeunes sont les acteurs de mouvements de pro-
testation, de réforme et de révolution. Historiquement, l'existence de
populations jeunes nombreuses à coïncidé avec de tels mouvements.
« La Réforme protestante, dit-on, est un bon exemple historique de
mouvement de jeunesse. » « La croissance démographique, comme le
Économie et démographie 127
Figure 5.2 Le défi démographique : l'islam, la Russie et l'Occident
22
CD
19 20
.9
c
o
~ 18
'3
0-
o
~ 16
CI)
c
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~ 12
,...
CI)
~ 10
o
19651970 1980 1990 2000 2010 20202025
Ans
_ États-Unis _ Pays musulmans
•••••••• Europe _ _ Fédération russe
Source: Nations unies, Division de la population, département d'analyse économique
et sociale, Prévisions démographiques mondiales, The 1994 Revision, New York,
Nations unies, 1995 ; Sex and Age Distribution of the World Populations, The 1994 Revi-
sion, New York, Nations unies, 1994.
soutient avec force arguments valides Jack Goldstone, a été un facteur
central dans les deux vagues révolutionnaires nées en Eurasie au
milieu du xvne siècle et à la fin du xoce 33. » L'augmentation importante
de la proportion de jeunes dans les pays occidentaux a coïncidé avec
« l'ère des révolutions démocratiques» dans les dernières décennies du
xvme siècle. Au xoce siècle, l'industrialisation et l'émigration ont atténué
l'impact de la jeunesse dans les sociétés européennes. Cependant, la
proportion de jeunes a recommencé à croître dans les années vingt, ce
qui a fourni des recrues au fascisme et aux autres mouvements extré-
mistes. Quarante ans après, la génération du baby-boom d'après la
Seconde Guerre mondiale s'est signalée politiquement à l'attention à
la faveur des manifestations et des révoltes des années soixante.
La jeunesse musulmane s'est révélée dans la Résurgence isla-
mique. Celle-ci s'est développée durant les années soixante-dix et a
explosé dans les années quatre-vingt. Dans le même temps, la propor-
tion des jeunes (c'est-à-dire de 15-24 ans) dans les principaux pays
musulmans a augmenté de façon importante et a commencé à
dépasser les 20 % de la population. Dans de nombreux pays musul-
mans, la part des jeunes a atteint un sommet dans les années soixante-
128 LE CHOC DES CIVILISATIONS
Tableau 5.1 Poussée de la jeunesse dans les pays musulmans
années 70 années 80 années 90 années 2000 années 2010
Bosnie Syrie Algérie Tadjikistan Kirghizistan
Bahrein Albanie Irak Turkménistan Malaisie
UEA Yémen Jordanie Égypte Pakistan
Iran Turquie Maroc Iran Syrie
Égypte Tunisie Bangladesh Arabie Saoudite Yémen
Kazakhstan Pakistan Indonésie Koweït Jordanie
Malaisie Soudan Irak
Kirghizistan Oman
Tadjikistan Libye
Turkménistan Afghanistan
Azerbaïdjan
Décennies pendant lesquelles le nombre des 15-24 ans a atteint un pic en pourcentage de la
population totale (presque toujours plus de 20 %). Dans certains pays, on note deux pics.
Source: voir figure 5.2.
dix et quatre-vingt; dans les autres, ce sera le cas au début du siècle
prochain (voir tableau 5.1). Ce sommet, effectif ou projeté, est de plus
de 20 %, sauf dans un pays, l'Arabie Saoudite, où il devrait être un peu
inférieur dans les premières années du ~ siècle. Ces jeunes forment
les recrues disponibles pour les organisations et les mouvements poli-
tiques islamistes. Ce n'est sans doute pas un hasard si la proportion de
jeunes dans la population iranienne a augmenté nettement dans les
années soixante-dix, pour atteindre 20 % dans la dernière moitié de la
décennie, et si la révolution iranienne s'est produite en 1979, et de
même si ce seuil a été atteint en Algérie au début des années quatre-
vingt précisément au moment où le FIS gagnait un soutien populaire
assorti de larges victoires électorales. Des variations régionales qui
pourraient être apparentes se font jour aussi dans la population musul-
mane jeune (voir figure 5.3). Les données doivent être considérées avec
prudence. Cependant, les projections semblent montrer que la propor-
tion de jeunes bosniaques et albanais décroîtra très vite au tournant
du siècle. Le boom des jeunes restera très fort dans les États du Golfe.
En 1988, le prince régnant Abdullah d'Arabie Saoudite a dit que la
principale menace qui pesait sur son pays était la montée du fonda-
mentalisme parmi la jeunesse 34. Selon ces projections, elle durera
encore au ~ siècle.
Dans les principaux pays arabes (Algérie, Égypte, Maroc, Syrie,
Tunisie), le nombre de personnes de moins de trente ans en quête
d'emploi augmentera jusqu'en 2010 environ. Par rapport à 1990, le
nombre de demandeurs d'emploi augmentera de 30 % en Tunisie, de
50 % en Algérie, en Égypte et au Maroc, ainsi que de 100 % en Syrie.
La scolarisation plus importante dans les sociétés arabes crée aussi
un fossé entre la jeune génération qui sait lire et écrire et l'ancienne
Économie et démographie
Figure 5.3 Poussée démograhique par région
22
12
19651970
Balkans
1980
Asie centrale
États du Golfe
1990 2000
Ans
Moyen-Orient
Afrique du N.
Asie du Sud
129
2010 2020 2025
-
Asie du Sud-Est
Source : Nations unies, Division de la population, département d'analyse économique
et sociale, Prévisions démographiques mondiales, The 1994 Revision, New York,
Nations unies, 1995 ; Sex and Age Distribution of the World Populations, The 1994 Revi-
sion, New York, Nations unies, 1994.
génération, majoritairement illettrée. Cette «dissociation entre
connaissance et pouvoir» risque d'« être une pression sur les systèmes
politiques 35 ».
Une population en extension a besoin de plus de ressources. Dans
les sociétés où la population est dense et/ou croît très vite, on a ten-
dance à s'étendre à l'extérieur, à occuper des territoires et à exercer
une pression sur des peuples dont la démographie est moins dyna-
mique. La pression démographique jointe à la stagnation économique
a favorisé l'émigration musulmane vers l'Occident et les sociétés non
musulmanes, au point que l'immigration y est devenue un problème.
La juxtaposition de représentants d'une culture en forte croissance et
d'une population d'une autre culture plutôt stagnante ou se dévelop-
pant lentement rend nécessaires des ajustements économiques et/ou
politiques dans les deux sociétés. Dans les années soixante-dix, par
exemple, l'équilibre démographique s'est trouvé modifié dans l'ex-
Union soviétique : la population musulmane a augmenté de 24 %
tandis que les Russes avaient un taux de croissance de 6,5 %, ce qui
a beaucoup inquiété les dirigeants communistes d'Asie centrale 36. De
130 LE CHOC DES CIVILISATIONS
même, la croissance démographique rapide en Albanie inquiète les
Serbes, les Grecs et les Italiens. Les Israéliens sont soucieux du fort
taux de croissance des Palestiniens, et l'Espagne, dont la population
augmente de moins de 0,20 % par an, n'est guère à l'aise vis-à-vis de
ses voisins du Maghreb dont la population augmente dix fois plus vite
et dont le PNB par habitant représente un dixième du sien.
De nouveaux défis
Aucune société ne peut connaître durablement une croissance à
deux chiffres. Le boom économique de l'Asie s'arrêtera un jour ou
l'autre au ~ siècle. Le taux de croissance économique du Japon a
chuté dans les années soixante-dix. Par la suite, il n'a guère été plus
élevé que ceux des États-Unis et des pays européens. L'un après l'autre,
les miraculés d'Asie verront leur taux de croissance décroître et
atteindre le niveau «normal» des économies complexes. De même,
aucun renouveau religieux ou mouvement culturel ne dure indéfini-
ment. Un jour ou l'autre, la Résurgence de l'islam marquera le pas
et rentrera dans l'histoire. Cela se produira sans doute lorsque l'élan
démographique qui la nourrit s'affaiblira dans les années 2020-2030.
À ce moment, le nombre de militants, de guerriers et de migrants dimi-
nuera, et les conflits au sein de l'islam et entre les pays musulmans et
les autres s'atténueront (voir chapitre 10). Les relations entre l'islam et
l'Occident ne deviendront pas plus intimes pour autant, mais elles
seront moins tendues, et la quasi-guerre actuelle (voir chapitre 9)
cédera la place à la guerre froide, voire à la paix froide.
Le développement économique en Asie laissera en héritage
richesse, économies complexes, plus ouvertes sur l'international, des
bourgeoisies prospères et des classes moyennes à l'aise. Cela plaidera
sans doute pour une vie plus pluraliste et peut-être plus démocratique,
mais pas nécessairement plus pro-occidentale. Cette puissance incitera
au contraire l'Asie à s'affirmer plus dans les affaires internationales, à
agir pour que les tendances globales n'aillent pas nécessairement dans
le sens de ce qui convient à l'Occident et à modifier les institutions
internationales pour les éloigner du modèle et des normes occidentaux.
La Résurgence de l'islam, tels des mouvements comparables, comme
la Réforme, laissera aussi un important héritage. Les musulmans
auront plus conscience de ce qu'ils ont en commun et de ce qui les
distingue des non-musulmans. La nouvelle génération de dirigeants
qui émerge avec la montée des jeunes ne sera pas nécessairement fon-
damentaliste, mais elle sera plus impliquée dans l'islam que celle qui
l'a précédée. L'indigénisation se renforcera. La Résurgence laissera un
réseau d'organisations sociales, culturelles, économiques et politiques
Économie et démographie 131
islamistes au sein de ces sociétés et ailleurs. Elle aura aussi montré
que « l'islam est la solution» aux problèmes de morale, d'identité, de
sens et de foi, mais pas aux problèmes liés à la justice sociale, à la
répression politique, au retard économique et à la fragilité militaire.
Ces échecs pourraient engendrer une désillusion généralisée vis-à-vis
de l'islam politique, une réaction contre lui et une recherche de « solu-
tions » alternatives pour ces problèmes. On peut penser que des formes
plus dures de nationalisme antioccidental pourraient émerger, qui
reprocheraient à l'Occident les échecs de l'islam. À l'inverse, si la
Malaisie et l'Indonésie poursuivent leur progrès économique, elles
pourraient offrir un «modèle islamique» de développement suscep-
tible de rivaliser avec ceux de l'Occident et de l'Asie.
Quoi qu'il en soit, pendant les décennies à venir, la croissance éco-
nomique de l'Asie aura des effets profondément déstabilisants sur
l'ordre international établi sur lequel domine l'Occident. Le développe-
ment de la Chine, s'il se poursuit, produira un déplacement massif de
puissance parmi les civilisations. En outre, l'Inde peut connaître un
développement économique rapide et jouer un rôle d'outsider dans les
affaires internationales. Parallèlement, la croissance démographique
des musulmans sera une force de déstabilisation à la fois pour les
sociétés musulmanes et pour leurs voisines. Un grand nombre de
jeunes ayant fait des études secondaires continuera à nourrir la Résur-
gence de l'islam et à favoriser le militantisme, le militarisme et les
migrations musulmanes. Dès lors, pendant les premières années du
XXI
e
siècle, la puissance et la culture non occidentales devraient conti-
nuer leur renouveau, et les peuples appartenant à des civilisations non
occidentales devraient entrer en conflit avec l'Occident et entre eux.
Troisième partie
LE NOUVEL ORDRE DES CIVILISATIONS
CHAPITRE 6
La recomposition culturelle
de la politique globale
Vers des regroupements: la politique de l'identité
Déstabilisée par la modernisation, la politique globale se recom-
pose selon des axes culturels. Les peuples et les pays qui ont des
cultures semblables se rapprochent. Ceux qui ont des cultures diffé-
rentes s'éloignent. Les alliances définies par l'idéologie et les relations
avec les superpuissances sont remplacées par des alliances définies par
la culture et la civilisation. Les frontières politiques se redessinent de
plus en plus pour correspondre à des frontières culturelles, c'est-à-dire
ethniques, religieuses et civilisationnelles. Les communautés cultu-
relles remplacent les blocs de la guerre froide, et les frontières entre
civilisations sont désormais les principaux points de conflit à l'échelon
mondial.
Pendant la guerre froide, un pays pouvait être non aligné. C'était
un cas fréquent. Mais il pouvait aussi, comme on l'a parfois vu, passer
d'un camp à un autre. En fonction de leurs intérêts stratégiques, de
leurs calculs sur l'équilibre de la puissance et de leurs préférences idéo-
logiques, les dirigeants d'un pays avaient le choix. Dans le monde nou-
veau qui est le nôtre, c'est au contraire l'identité culturelle qui
détermine surtout les associations et les antagonismes entre pays. Un
pays pouvait à l'époque de la guerre froide être non aligné, mais
aujourd'hui il ne peut être sans identité. La question « Dans quel camp
êtes-vous? » a été remplacée par une interrogation bien plus fonda-
mentale: « Qui êtes-vous? » Tous les États doivent pouvoir y répondre.
Et cette réponse, fondée sur leur identité culturelle, définit leur place
dans la politique mondiale, leurs amis et leurs ennemis.
Les années quatre-vingt-dix ont vu survenir une crise d'identité
136 LE CHOC DES CIVILISATIONS
globale. Presque partout, on s'interroge: « Qui sommes-nous? Avec
qui sommes-nous? De qui nous distinguons-nous?» Ces questions
sont essentielles non seulement pour ceux qui tentent de forger des
États-nations nouveaux, comme dans l'ex-Yougoslavie, mais aussi de
manière générale. Au milieu des années quatre-vingt-dix, les pays où
se posaient des questions d'identité nationale étaient notamment les
suivants: l'Afrique du Sud, l'Algérie, l'Allemagne, le Canada, la Chine,
les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'Inde, l'Iran, le Japon, le Maroc, le
Mexique, la Russie, la Syrie, la Tunisie, la Turquie et l'Ukraine. Les
problèmes d'identité, bien sûr, sont particulièrement intenses dans les
pays où vivent d'importants groupes de population appartenant à diffé-
rentes civilisations.
Face à cette crise d'identité, ce qui compte, ce sont les liens de
sang et les croyances, la foi et la famille. On se rallie à ceux qui ont
des ancêtres, une religion, une langue, des valeurs et des institutions
similaires, et on prend ses distances vis-à-vis de ceux qui en ont de
différents. En Europe, l'Autriche, la Finlande et la Suède, qui font
culturellement partie de l'Occident, ont dû en divorcer et rester neutres
pendant la guerre froide. Aujourd'hui, elles sont à même d'assumer
leurs liens culturels au sein de l'Union européenne. Les pays catho-
liques et protestants de l'ex-pacte de Varsovie, comme la Hongrie, la
Pologne, la République tchèque et la Slovaquie, vont faire partie de
l'Union et de l'OTAN. De même pour les États baltes. Les puissances
européennes ont clairement exprimé qu'elles ne voulaient pas d'un État
musulman comme la Turquie au sein de l'Union et qu'elles voyaient
d'un mauvais œil l' existence d'un deuxième État musulman, la Bosnie,
sur le continent. Au nord, la fin de l'Union soviétique a favorisé l'émer-
gence de nouvelles (et d'anciennes) structures d'association entre les
républiques baltes, la Suède et la Finlande. Le Premier ministre sué-
dois rappelle souvent à la Russie que les républiques baltes font partie
du « voisinage» de la Suède et que celle-ci ne resterait pas neutre en
cas d'agression russe contre elles.
On observe de semblables réalignements dans les Balkans. Pen-
dant la guerre froide, la Grèce et la Turquie faisaient partie de l'OTAN,
la Bulgarie et la Roumanie appartenaient au pacte de Varsovie, la You-
goslavie était non alignée, et l'Albanie était isolée et liée à la Chine
communiste. Aujourd'hui, ces alliances sont remplacées par des
alliances civilisationnelles enracinées dans l'islam et l'orthodoxie. Les
dirigeants balkaniques évoquent une possible alliance orthodoxe
gréco-serbo-bulgare. «Les guerres balkaniques, soulignait le Premier
ministre grec, ont fait remonter à la surface l'écho des vieux liens entre
orthodoxes. Ils étaient enfouis, mais avec l'évolution récente des Bal-
kans, ils reprennent corps. Dans un monde très changeant, les peuples
sont en quête d'identité et de sécurité. Ils se cherchent des racines et
des relations qui pourraient les protéger contre l'inconnu. » Ce point
de vue recoupe celui du chef du principal parti d'opposition en Serbie:
La recomposition culturelle
137
« La situation dans le Sud-Est de l'Europe exigera la formation d'une
nouvelle alliance balkanique entre les pays orthodoxes, dont la Serbie,
la Bulgarie et la Grèce, afin de résister à la progression de l'islam. » Au
nord, la Serbie et la Roumanie orthodoxes coopèrent intimement à
résoudre leur problème commun avec la Hongrie catholique. La
menace russe disparue, l'alliance « contre nature» entre la Grèce et la
Turquie perd tout sens, alors même que s'aggrave leur conflit à propos
de la mer Égée, de Chypre, de leur équilibre des forces, de leur rôle
dans l'Union européenne et dans l'OTAN, ainsi que de leurs relations
avec les États-Unis. La Turquie réaffirme son rôle de protecteur des
musulmans dans les Balkans et soutient la Bosnie. Dans l'ex-Yougo-
slavie, la Russie soutient la Serbie orthodoxe, l'Allemagne pousse la
Croatie catholique, les pays musulmans s'allient pour défendre le gou-
vernement bosniaque, tandis que les Serbes combattent les Croates,
les musulmans bosniaques et les musulmans albanais. D'une manière
générale, les Balkans sont une fois encore balkanisés sur des bases
religieuses. « Deux axes émergent, selon Misha Glenny : la mitre ortho-
doxe et le voile musulman. » La possibilité apparaît d'« une lutte d'in-
fluence entre l' axe Belgrade/Athènes et l'alliance turco-albanaise 1 ».
Dans le même temps, en ex-Union soviétique, la Biélorussie, la
Moldavie et l'Ukraine s'agitent contre la Russie; les Arméniens et les
Azéris se battent entre eux, tandis que leurs frères russes et turcs s'ef-
forcent à la fois de les soutenir et de repousser le conflit. L'armée russe
combat les fondamentalistes musulmans au Tadjikistan et les nationa-
listes musulmans en Tchétchénie. Les ex-républiques soviétiques
musulmanes œuvrent à développer diverses formes d'association éco-
nomique et politique entre elles et à étendre leurs liens avec leurs voi-
sins musulmans, tandis que la Turquie, l'Iran et l'Arabie Saoudite font
de gros efforts pour cultiver leurs relations avec ces nouveaux États.
Dans le sous-continent indien, l'Inde et le Pakistan ont des vues sur le
Cachemire et s'efforcent de disposer des mêmes forces militaires, les
luttes au Cachemire s'intensifient et, en Inde même, de nouvelles riva-
lités apparaissent entre fondamentalistes musulmans et hindous.
En Extrême-Orient, région qui abrite six civilisations différentes,
la course aux armements se développe, et les querelles territoriales
viennent au-devant de la scène. Les trois petites Chine, c'est-à-dire
Taiwan, Hong Kong et Singapour, ainsi que la diaspora chinoise d'Asie
du Sud-Est se tournent de plus en plus vers le continent et se sentent
de plus en plus impliquées dans ses affaires et dépendantes vis-à-vis de
lui. Les deux Corées évoluent de façon hésitante mais significative vers
l'unification. Les relations au sein des États d'Asie du Sud-Est entre
musulmans d'un côté et Chinois et chrétiens de l'autre sont de plus en
plus tendues et parfois même violentes.
En Amérique latine, les associations économiques - Mercosur,
Pacte andin, Pacte tripartite (Mexique, Colombie, Venezuela), le
Marché commun d'Amérique centrale - connaissent un regain de
138 LE CHOC DES CIVILISATIONS
vigueur, démontrant ainsi, à l'instar de l'Union européenne, que l'inté-
gration économique est plus rapide et plus profonde lorsgu' elle est
fondée sur une communauté culturelle. En même temps, les Etats-Unis
et le Canada tentent d'absorber le Mexique dans la zone nord-améri-
caine de libre échange, processus dont la réussite dépend en grande
partie de la capacité qu'aura le Mexique de passer d'une culture latino-
américaine à une culture nord-américaine.
Avec la fin de l'ordre de la guerre froide, les pays du monde entier
ont commencé à développer de nouveaux antagonismes et de nouvelles
affinités, ou bien à en raviver d'anciennes. Ils tendent à se regrouper
et le font avec des pays appartenant à la même culture et à la même
civilisation. Les hommes politiques invoquent de « grandes» commu-
nautés culturelles auxquelles l'opinion s'identifie et qui transcendent
les frontières des États-nations : la « grande Serbie», la « grande Chi-
ne », la «grande Turquie», la « grande Hongrie», la « grande Croa-
tie », le « grand Azerbaïdjan» 1 la « grande Russie», la « grande
Albanie», le « grand Iran» et le « grand Ouzbékistan».
Les alliances politiques et économiques coïncideront-elles tou-
jours avec celles qui sont fondées sur la culture et la civilisation? Cer-
tainement pas. Les rapports de force susciteront parfois des
rapprochements transculturels, comme ce fut le cas lorsque François
1
er
s'allia avec les Turcs contre les Habsbourg. En outre, des associa-
tions conçues pour servir les intérêts de certains États à une époque
déterminée dureront parfois encore. Elles perdront cependant de leur
puissance et de leur sens, et devront être adaptées au contexte nou-
veau. La Grèce et la Turquie resteront certainement membres de
l'OTAN, mais leurs liens avec les autres États membres se distendront
sans doute. De même pour les alliances des États-Unis avec le Japon
et la Corée, avec Israël, ainsi qu'avec le Pakistan pour les questions de
défense. Des organisations internationales multicivilisationnelles
comme l'ANSEA éprouveront de plus en plus de difficultés à rester
cohérentes. Des pays comme l'Inde et le Pakistan, partenaires de super-
puissances différentes à l'époque de la guerre froide, redéfiniront leurs
intérêts et rechercheront des associations nouvelles reflétant les réa-
lités de la politique culturelle. Les pays africains qui dépendaient du
soutien de l'Occident pour contrecarrer l'influence soviétique regarde-
ront de plus en plus vers l'Afrique du Sud, laquelle pourrait devenir
leur chef de file et leur soutien.
Pourquoi les affinités culturelles devraient-elles faciliter la coopé-
ration et la cohésion, tandis que les différences culturelles devraient
attiser les clivages et les conflits?
Premièrement, chacun a de multiples identités, de cousinage, pro-
fessionnelle, culturelle, institutionnelle, territoriale, d'éducation, parti-
sane, idéologique, etc., qui peuvent entrer en compétition ou se
renforcer les unes les autres. S'identifier à une seule dimension peut
jurer avec d'autres identifications. Exemple classique: les ouvriers alle-
La recomposition culturelle 139
mands en 1914 ont dû choisir entre leur identification de classe avec
le prolétariat international et leur identification nationale avec le
peuple et l'empire allemands. Dans le monde contemporain, l'identifi-
cation culturelle gagne de plus en plus en importance par comparaison
avec les autres dimensions d'identité.
Limitée à une seule dimension, l'identité a en général surtout un
sens au niveau le plus proche. Vue de façon plus profonde, cependant,
elle n'est pas nécessairement incompatible avec des identités plus
larges. Un officier peut par exemple s'identifier avec sa compagnie,
son régiment, sa division et son arme. De même, une personne peut
s'identifier culturellement avec son clan, son groupe ethnique, sa natio-
nalité, sa religion et sa civilisation. Plus d'attachement au niveau infé-
rieur peut renforcer l'attachement au niveau supérieur. Comme le
suggérait Burke, «l'amour du tout n'est pas éteint par la partialité à
l'égard de la partie. [ ... ] Être attaché à la partie, aimer la petite section
à laquelle on appartient dans la société est le premier principe (le
germe, presque) des affections publiques». Dans un monde où les
cultures comptent de plus en plus, les sections sont les tribus et les
groupes ethniques, les régiments sont les nations, et les armées sont
les civilisations. Dans le monde entier, on se différencie de plus en
plus désormais en termes culturels. Cela implique que les conflits entre
groupes culturels sont de plus en plus importants; les civilisations sont
les entités culturelles les plus larges; les conflits entre groupes apparte-
nant à des civilisations différentes sont donc centraux dans la politique
globale.
Deuxièmement, l'attachement à son identité culturelle est en
grande partie, comme on l'a vu aux chapitres 3 et 4, le résultat de la
modernisation socioéconomique au niveau individuel, là où la disloca-
tion et l'aliénation créent le besoin d'identités plus riches de sens, et
au niveau sociétal, là où les ressources et la puissance des sociétés non
occidentales redonnent vigueur aux identités et à la culture indigènes.
Troisièmement, l'identité à quelque niveau que ce soit - per-
sonnel, tribal, racial, civilisationnel - se définit toujours par rapport
à 1'« autre», une personne, une tribu, une race ou une civilisation diffé-
rentes. Au cours de l'histoire, les relations entre États ou entités appar-
tenant à la même civilisation se sont différenciées des relations entre
États ou entités appartenant à des civilisations différentes. Des codes
distincts ont gouverné le comportement vis-à-vis de ceux qui étaient
« comme nous » et des barbares qui ne l'étaient pas. Les règles régis-
sant les relations entre nations chrétiennes étaient différentes de celles
qui dictaient l'attitude vis-à-vis des Turcs et des autres « infidèles ». De
même, les musulmans agissaient différemment à l'égard de ceux qui
appartenaient à Dar al-Islam et à Dar-al-Harb. Les Chinois traitaient
de façon différente les étrangers chinois et non chinois. Le «nous»
civilisationnel et le « eux» extra-civilisationnel sont une constante
140 LE CHOC DES CIVILISATIONS
dans l'histoire. Ces différences de comportement intra- et extra-civili-
sationnel consistent en :
1. un sentiment de supériorité (et parfois d'infériorité) vis-à-vis de
gens considérés comme très différents ;
2. une peur ou un manque de confiance vis-à-vis d'eux;
3. des difficultés de communication avec eux dues aux différences
de langue et de comportement social ;
4. un manque de familiarité vis-à-vis des principes, des motiva-
tions, des structures et des pratiques sociales des autres.
Dans le monde contemporain, le progrès des transports et des
communications donne lieu à des interactions plus fréquentes, plus
intenses, plus symétriques et plus intimes entre personnes appartenant
à des civilisations différentes. Il en résulte que leurs identités civilisa-
tionnelles sont devenues de plus en plus solides. Les Allemands, les
Belges, les Français et les Hollandais se considèrent de plus en plus
comme Européens. Les musulmans du Moyen-Orient s'identifient aux
Bosniaques et aux Tchétchènes, et se rapprochent d'eux. Les Chinois,
dans tout l'Extrême-Orient, estiment qu'ils ont les mêmes intérêts que
ceux de la métropole. Ces niveaux supérieurs d'identité civilisationnelle
impliquent une conscience plus profonde des différences civilisation-
nelles et du besoin de protéger ce qui « nous » distingue d'« eux ».
Quatrièmement, les conflits entre États et groupes appartenant à
différentes civilisations tiennent, dans une large mesure, à des raisons
classiques: contrôle sur la population, territoire, richesse, ressources,
rapports de force, c'est-à-dire aptitude à imposer ses valeurs, sa culture
et ses institutions à un autre groupe, qui en est moins capable. Cepen-
dant, le conflit entre groupes culturels peut poser des problèmes cultu-
rels. Les différends idéologiques entre le marxisme-léninisme et
l'idéologie libérale sont sans solution. On peut à l'inverse faire des
compromis et négocier à propos de différends matériels, alors que ce
n'est pas possible dans le domaine culturel. Les hindous et les musul-
mans, de même, auront peu de chances de résoudre la question de
savoir s'il faut construire un temple ou une mosquée à Ayodhya, en
construire deux, aucun, ou bien un bâtiment syncrétique qui serait à
la fois temple et mosquée. Il en va de même pour les problèmes territo-
riaux très aigus qui opposent musulmans d'Albanie et orthodoxes
serbes à propos du Kosovo, ou bien Juifs et Arabes à propos de Jéru-
salem, puisque ces lieux ont pour chaque camp une signification histo-
rique, culturelle et affective profonde. De même, ni les autorités
françaises ni les parents d'élèves musulmans n'accepteront de
compromis permettant aux jeunes filles de porter le voile dans les
écoles publiques. De tels problèmes culturels appellent des réponses
par oui ou par non, non des demi-mesures.
Cinquièmement et sixièmement, le conflit est universel. Haïr fait
partie de l'humanité de l'homme. Pour nous définir et nous mobiliser,
nous avons besoin d'ennemis: des concurrents en affaires, des rivaux
La recomposition culturelle 141
dans notre carrière, des opposants en politique. Nous nous méfions de
ceux qui sont différents et nous les considérons comme des menaces.
La résolution d'un conflit et la disparition d'un ennemi suscitent des
forces personnelles, sociales et politiques qui en font émerger de nou-
veaux. « En politique, la tendance à opposer "nous" et lieux", disait Ali
Mazrui, est presque universelle 2.» Dans le monde contemporain,
« eux» sont de plus en plus souvent ceux qui appartiennent à une civi-
lisation différente. La fin de la guerre froide n'a pas fait disparaître les
conflits; elle a donné naissance à de nouvelles identités fondées sur la
culture et à de nouveaux types de conflit entre groupes issus de
cultures différentes qui, en dernière instance, forment des civilisations.
En même temps, leur culture commune encourage la coopération
entre États et groupes qui partagent cette culture, comme on peut le
constater en observant les structures régionales d'association qui appa-
raissent entre pays, notamment dans le domaine économique.
ILl coopération culturelle et économique
Au début des années quatre-vingt-dix, il a beaucoup été question
du régionalisme et de la régionalisation de la politique mondiale. Sur
la scène mondiale, les conflits régionaux ont remplacé le conflit global.
Les grandes puissances, comme la Russie, la Chine et les États-Unis,
tout comme les puissances de second ordre, telles que la Suède et la
Turquie, ont révisé leur politique de défense sur des bases explicite-
ment régionales. Le commerce intérieur aux différentes régions s'est
développé plus vite que le commerce entre régions, et on peut prévoir
que vont émerger des blocs économiques régionaux, en Europe, en
Amérique du Nord, en Extrême-Orient, voire ailleurs.
Le terme « régionalisme», cependant, ne rend pas parfaitement
compte de ce qui s'est produit. Les régions sont des entités géogra-
phiques et non politiques ou culturelles. Comme les Balkans ou le
Moyen-Orient, elles peuvent être affectées par des conflits inter- et
intra-civilisationnels. Les régions forment la base de la coopération
entre États seulement dans la mesure où la géographie coïncide avec
la culture. En l'absence d'affinité culturelle, le simple voisinage ne sus-
cite pas nécessairement de liens communautaires. C'est même l'inverse
qui peut se produire. Les alliances militaires et les associations écono-
miques requièrent une coopération entre leurs membres, et celle-ci
dépend de la confiance qu'ils éprouvent les uns envers les autres,
laquelle naît de valeurs et d'une culture communes. Le temps et l'in-
térêt sont décisifs à cet égard. Cependant, l'efficacité globale des orga-
nisations régionales varie, en général, en raison inverse de la diversité
civilisationnelle de ses membres. Les organisations fondées sur des
142 LE CHOC DES CIVILISATIONS
liens civilisationnels sont plus actives que les organisations multicivili-
sationnelles, et elles réussissent mieux. C'est vrai des organisations
politiques et militaires, mais aussi des organisations économiques.
Le succès de l'OTAN s'explique en grande partie par son rôle cen-
tral comme organisation militaire des pays occidentaux partageant les
mêmes valeurs et la même philosophie. L'Union de l'Europe occiden-
tale est le produit de la culture européenne. L'Organisation pour la
sécurité et la coopération en Europe, à l'inverse, comprend des pays
appartenant à au moins trois civilisations. ils ont des valeurs et des
intérêts différents, ce qui empêche d'en faire une institution à l'identité
forte et aux attributions étendues. La communauté des Caraïbes
(CARICOM) regroupe treize ex-colonies britanniques anglophones
liées par les mêmes bases civilisationnelles. Elle a permis d'instaurer
des dispositifs de coopération très développés. Les efforts pour rassem-
bler au sein d'organisations caraïbes des pays d'influence anglaise et
d'autres d'influence hispanique ont systématiquement échoué. De
même, l'Association pour la coopération régionale en Asie du Sud-Est,
formée en 1985 et rassemblant sept États hindous, musulmans et
bouddhistes, a été totalement inefficace, au point même de ne pouvoir
se réunir
3

La relation entre culture et régionalisme est évidente en termes
d'intégration économique. Par ordre croissant de degré d'intégration,
on admet que les quatre niveaux possibles d'association économique
entre pays sont:
1. la zone de libre-échange;
2. l'union douanière;
3. le marché commun;
4. l'union économique.
L'Union européenne s'est intégrée en créant un marché commun
et les éléments d'une union économique. Les pays appartenant à Mer-
cosur et au Pacte andin, instances relativement homogènes, étaient en
1994 sur le point de créer des unions douanières. En Asie, l'ANSEA,
qui est multicivilisationnelle, commençait à peine en 1992 à déve-
lopper une zone de libre-échange. D'autres organisations économiques
multicivilisationnelles restent loin derrière. En 1995, à l'exception mar-
ginale de l'ALENA, aucune organisation de ce genre n'avait créé de
zone de libre-échange et à plus forte raison une quelconque forme d'in-
tégration économique plus étendue.
En Europe occidentale et en Amérique latine, les liens de commu-
nauté civilisationnelle stimulent la coopération et l'organisation régio-
nale. Les Européens de l'Ouest et les Latino-Américains savent qu'ils
ont beaucoup en commun. Au contraire, on trouve cinq civilisations
en Extrême-Orient (six en comptant la Russie). C'est donc là qu'on
peut vérifier ce qu'il en est du développement d'organisations impor-
tantes qui ne seraient pas fondées sur une civilisation commune. Au
début des années quatre-vingt-dix, on n'y trouvait aucune organisation
La recomposition culturelle 143
de défense ni alliance militaire multilatérale comparables à l'OTAN.
Une organisation régionale multicivilisationnelle, l'ANSEA, a été créée
en 1967 entre un État chinois, un État bouddhiste, un État chrétien et
deux États musulmans, tous confrontés à la pression communiste et à
la menace de la Chine et du Nord-Viêt-nam.
L'ANSEA est souvent citée comme exemple d'organisation multi-
culturelle efficiente. Cependant, c'est aussi un bon exemple des limites
de ce type d'organisation. À l'occasion, ses membres coopèrent militai-
rement de manière bilatérale, mais ils augmentent aussi tous leur
budget militaire et sont engagés dans une course aux armements, alors
que les pays d'Europe de l'Ouest et d'Amérique latine réduisent leurs
dépenses militaires. Sur le front économique, l'ANSEA a été d'emblée
conçue pour permettre « la coopération économique plutôt que l'inté-
gration économique». Le régionalisme s'est donc développé «pas à
pas», et la zone de libre-échange ne sera même pas complètement en
place à la fin du siècle
4
• En 1978, l'ANSEA a créé la Conférence post-
ministérielle au sein de laquelle ses ministres des Affaires étrangères
peuvent rencontrer leurs « partenaires» : les États-Unis, le Japon, le
Canada, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Corée du Sud et la Commu-
nauté européenne. Cette instance, cependant, a été surtout un support
pour des échanges bilatéraux et s'est révélée incapable de traiter de
«problèmes importants de défenseS ». En 1993, l'ANSEA a créé le
Forum régional de l'ANSEA, qui comprenait ses membres et leurs
interlocuteurs, plus la Russie, la Chine, le Viêt-nam, le Laos, la
Papouasie-Nouvelle-Guinée. Comme son nom l'indique, ce n'était là
qu'une organisation conçue pour des discussions en commun, pas
pour l'action collective. Ses membres se sont servis de sa première réu-
nion en juillet 1994 pour « exprimer leur point de vue sur les questions
régionales de sécurité », mais ils ont évité les problèmes délicats parce
que, comme le disait un haut fonctionnaire, si on les avait abordés,
« les participants concernés auraient commencé à se quereller
6
».
L'ANSEA et ses dérivés témoignent bien des limites inhérentes aux
organisations multicivilisationnelles.
Des organisations extrême-orientales pourvues de sens émerge-
ront seulement si existent des affinités culturelles fortes. Assurément,
les sociétés d'Extrême-Orient ont des points communs qui les différen-
cient de celles d'Occident. Le Premier ministre de Malaisie, Mahathir
Mohamad, soutient que ces affinités peuvent constituer une base d'as-
sociation et défend la création du Cercle économique d'Extrême-
Orient. n comprendrait les pays de l'ANSEA, Myanmar, Taiwan, Hong
Kong, la Corée du Sud, et surtout la Chine et le Japon. Pour Mahathir,
le CEEO a des racines culturelles. Ce n'est pas « seulement un regrou-
pement géographique, parce que ses membres sont situés en Extrême-
Orient, mais un regroupement culturel. Que les Extrême-Orientaux
soient Japonais, Coréens ou Indonésiens, ils ont des points communs
culturels. [ ... ] Les Européens sont proches, tout comme les Américains.
144 LE CHOC DES CIVILISATIONS
De même pour nous Asiatiques». Son but, comme l'a dit un de ses
membres, est de développer « le commerce régional entre pays frères
en Asie 7 ».
Le présupposé du CEEO est que l'économie suit la culture. L'Aus-
tralie, la Nouvelle-Zélande et les Etats-Unis en sont exclus, parce que,
culturelle ment parlant, ils ne sont pas asiatiques. Sa réussite dépend
cependant de la participation du Japon et de la Chine. Mahathir a
plaidé pour la participation japonaise. « Le Japon est asiatique. Le
Japon fait partie de l'Extrême-Orient», a-t-il dit devant un public japo-
nais. «Vous ne pouvez négliger cette donnée géoculturelle. Vous
appartenez à l'Asie
s
. » Le gouvernement japonais, toutefois, était réti-
cent, en partie par peur d'offenser les États-Unis et en partie parce qu'il
n'était pas sûr que le Japon devait s'identifier à l'Asie. Si le Japon
rejoint le CEEO, ce sera pour le dominer, ce qui peut susciter les
craintes et les hésitations de ses membres, ainsi que l'hostilité de la
Chine. Depuis plusieurs années, il est question que le Japon crée une
« zone yen» pour faire contrepoids à l'Union européenne et à l'ALENA.
Cependant, le Japon est un pays isolé qui a peu de liens avec ses voi-
sins, de sorte qu'en 1995 encore aucune zone yen ne s'était concrétisée.
L'ANSEA évolue lentement; la zone yen est un rêve; le Japon ter-
giverse ; le CEEO ne voit pas encore le jour. Cependant, les interactions
économiques en Extrême-Orient n'en ont pas moins augmenté de
façon saisissante. Cette expansion est due aux liens culturels qui unis-
sent les communautés chinoises. Ds ont suscité 1'« intégration infor-
melle constante» d'une véritable économie internationale chinoise
comparable par bien des aspects à la Ligue hanséatique et « conduisant
peut-être à un marché commun chinois de fait
9
» (voir p. 183 à 190).
En Extrême-Orient comme ailleurs, les affinités culturelles forment les
bases de l'intégration économique.
La fin de la guerre froide a stimulé les efforts pour créer de nou-
velles organisations économiques régionales et pour revigorer les
anciennes. La réussite de ces efforts dépendait surtout de l'homogé-
néité culturelle des États concernés. C'est pourquoi le plan de marché
commun moyen-oriental proposé en 1994 par Shimon Peres restera
sans doute longtemps un mirage. « Le monde arabe, disait en effet un
responsable arabe, n'a pas besoin d'une institution ou d'une banque
pour le développement auxquelles participerait Israël 10. » L'Associa-
tion des États caraïbes, créée en 1994 pour relier CARICOM à Haïti et
aux pays hispanophones de la région, ne semble pas être parvenue à
dépasser les différences linguistiques et culturelles entre ses membres,
non plus que l'insularité des ex-colonies britanniques et leur ouverture
vers les États-Unis 11. D'un autre côté, les efforts menés dans le cadre
d'organisations culturellement homogènes donnent des résultats.
Malgré leurs divisions, le Pakistan, l'Inde et la Turquie ont en 1985
redonné vie à la Coopération régionale pour le développement qu'ils
avaient créée en 1977 et l'ont rebaptisée Organisation de coopération
La recomposition culturelle 145
économique. Des accords ont été passés sur la réduction des tarifs
douaniers et sur toute une série d'autres questions. En 1992, l'Afgha-
nistan et les six ex-républiques soviétiques musulmanes sont entrés
dans l'OCE. Parallèlement, les cinq ex-républiques soviétiques d'Asie
centrale ont admis en 1991 le principe de la création d'un marché
commun, et en 1994, les deux plus grands États, l'Ouzbékistan et le
Kazakhstan, ont signé un accord sur «la libre circulation des biens,
des services et des capitaux» et la coordination des politiques fiscales,
monétaires et tarifaires. En 1991, le Brésil, l'Argentine, l'Uruguay et
le Paraguay sont entrés dans Mercosur afin de progresser vers plus
d'intégration économique, et en 1995 une union douanière partielle se
mettait en place. En 1990, le Marché commun d'Amérique centrale,
jusqu'alors stagnant, s'est transformé en zone de libre-échange, et en
1994 le Groupe des Andes, auparavant tout aussi inactif, a créé une
union douanière. En 1992, les pays du Visegrad (la Pologne, la Hon-
grie, la République tchèque et la Slovaquie) se sont mis d'accord pour
instaurer une zone de libre-échange d'Europe centrale et en 1994 ont
décidé d'en accélérer la concrétisation 12.
L'augmentation du volume des échanges est une conséquence de
l'intégration économique. Durant les années quatre-vingt et quatre-
vingt-dix, le commerce intrarégional s'est beaucoup plus nettement
accru que le commerce interrégional. Les échanges au sein de la
Communauté européenne représentaient 50,6 % du commerce total
des pays concernés; ils sont passés à 58,9 % en 1989. On observe des
évolutions semblables en Amérique du Nord et en Extrême-Orient. En
Amérique latine, la création de Mercosur et le renouveau du Pacte
andin ont stimulé le commerce intra-Iatino-américain dans les années
quatre-vingt-dix : les échanges entre le Brésil et l'Argentine ont triplé
et ils ont quadruplé entre la Colombie et le Venezuela de 1990 à 1993.
En 1994, le Brésil a remplacé les États-Unis comme premier partenaire
commercial de l'Argentine. De même, la création de l'ALENA s'est
accompagnée d'une hausse notable des échanges entre le Mexique et
les États-Unis. Le commerce intérieur en Extrême-Orient a augmenté
plus rapidement que les échanges hors de la région, mais cette expan-
sion a été freinée par la tendance du Japon a fermer ses marchés. Le
commerce entre pays de la zone culturelle chinoise (ANSEA, Taiwan,
Hong Kong, Corée du Sud, Chine) est passé de moins de 20 % de leurs
sorties totales en 1970 à près de 30 % en 1992, alors que la part du
Japon dans le volume de ses échanges est passée, elle, de 23 à 13 %.
En 1992, les exportations de la zone chinoise vers des pays de la même
zone dépassaient à la fois les sorties vers les États-Unis et les exporta-
tions combinées vers le Japon et la Communauté européenne 13.
Société et civilisation unique en son genre, le Japon éprouve des
difficultés à développer ses liens avec l'Extrême-Orient et à gérer ses
différends économiques avec les États-Unis et l'Europe. Même s'il par-
vient à forger des liens commerciaux et financiers forts avec d'autres
146
LE CHOC DES CIVILISATIONS
pays d'Extrême-Orient, ses différences culturelles par rapport à eux,
en particulier vis-à-vis de leurs élites économiques, en grande partie
chinoises, l'empêcheront de créer un regroupement économique
régional placé sous son égide et comparable à l'ALENA et à l'Union
européenne. En même temps, ses différences culturelles avec l'Occi-
dent exacerbent les malentendus et l'antagonisme dans ses relations
économiques avec les États-Unis et l'Europe. S'il est vrai que l'intégra-
tion économique dépend d'affinités culturelles, alors le Japon, pays
culturellement isolé, pourrait connaître un avenir économiquement
solitaire.
Par le passé, les structures du commerce entre nations suivaient
ou recoupaient les structures d'alliance 14. Dans le monde nouveau qui
est en train d'émerger, les structures du commerce seront surtout
influencées par les structures culturelles. Les dirigeants d'entreprise
font des affaires avec des gens qu'ils peuvent comprendre et en qui ils
ont confiance; les États reconnaissent la souveraineté d'associations
internationales composées d'États qui partagent la même philosophie,
se comprennent et ont confiance les uns dans les autres. Les racines
de la coopération économique se trouvent dans les affinités culturelles.
La structure des civilisations
Pendant la guerre froide, les pays étaient en relation avec les deux
superpuissances en tant qu'alliés, satellites, clients, neutres et non
alignés. Dans le monde d'après la guerre froide, les pays entrent en
relations avec les civilisations en tant qu'États membres, États domi-
nants, pays isolés, pays divisés et pays déchirés. Comme les tribus et
les nations, les civilisations ont des structures politiques. Un État
membre est un pays qui s'identifie pleinement en termes culturels à
une civilisation: c'est le cas de l'Égypte avec la civilisation arabo-isla-
mique et de l'Italie avec la civilisation d'Europe occidentale. Une civili-
sation peut aussi inclure des personnes qui s'identifient avec sa culture,
mais vivent dans des États dominés par des représentants d'une autre
civilisation. Les civilisations ont en général un lieu au moins qui est
considéré par leurs membres comme la source principale de sa culture.
Celle-ci est souvent située au sein de l'État phare ou des États phares
de ladite civilisation, c'est-à-dire dans l'État ou les États les plus puis-
sants et les plus centraux d'un point de vue culturel.
Le nombre et le rôle des États phares diffèrent d'une civilisation à
l'autre et selon les époques. La civilisation japonaise équivaut pratique-
ment au seul État japonais. Les civilisations chinoise, orthodoxe et hin-
doue ont toutes un État dominant, plus des États membres et des
personnes affiliées dans des États dominés par d'autres civilisations
La recomposition culturelle
147
(Chinois de la diaspora, Russes expatriés, Tamouls du Sri Lanka). Au
cours de l'histoire, l'Occident a été dominé par plusieurs États phares;
il en compte aujourd'hui deux, les États-Unis et l'axe franco-allemand
en Europe, tandis que la Grande-Bretagne occupe une position
m ~ d i a n e entre eux. L'islam, l'Amérique latine et l'Afrique n'ont pas
d'Etat dominant. C'est en partie dû à l'impérialisme des puissances
occidentales, qui se sont partagées l'Afrique, le Moyen-Orient et, à une
époque plus ancienne et dans une moindre mesure, l'Amérique latine.
L'absence d'État phare islamique pose de gros problèmes aux
sociétés à la fois musulmanes et non musulmanes, comme on le verra
au chapitre 7. En ce qui concerne l'Amérique latine, l'Espagne aurait
pu jouer le rôle d'État phare d'une civilisation hispanophone ou même
ibérique, mais ses dirigeants ont délibérément choisi d'en faire un État
membre de la civilisation européenne, tout en maintenant des liens
avec les anciennes colonies. Sa taille, ses ressources, sa population, sa
puissance économique et militaire qualifient le Brésil pour être le chef
de file de l'Amérique latine, et il pourrait bien le devenir. Cependant,
il est à l'Amérique latine ce que l'Iran est à l'islam. Bien qu'il soit fondé
à devenir un État phare, des différences subcivilisationnelles (reli-
gieuses en Iran et linguistiques au Brésil) rendent ce rôle difficile à
assumer. L'Amérique latine compte ainsi plusieurs États, le Brésil, le
Mexique, le Venezuela et l'Argentine, qui coopèrent et rivalisent pour
la suprématie. La situation est aussi compliquée par le fait que le
Mexique a tenté de rompre avec son identité latino-américaine pour se
rapprocher de l'Amérique du Nord. Le Chili et d'autres pays suivent
son exemple. Au bout du compte, la civilisation latino-américaine
pourrait être une excroissance de la civilisation occidentale, qui aurait
alors trois têtes.
La possibilité pour un État de dominer l'Afrique subsaharienne est
limitée par ses divisions entre pays francophones et anglophones. La
Côte-d'Ivoire a été un temps l'État phare de l'Afrique francophone.
Mais c'était en grande partie la France qui dominait, parce qu'elle avait
maintenu après l'indépendance ses relations économiques, militaires
et politiques avec ses anciennes colonies. Les deux pays africains les
plus qualifiés pour avoir la suprématie sont anglophones. Par sa taille,
ses ressources et sa situation, le Nigeria pourrait jouer ce rôle, mais
ses divisions intercivilisationnelles, sa corruption généralisée, son ins-
tabilité politique, son gouvernement répressif et ses problèmes écono-
miques limitent gravement ses possibilités de jouer ce rôle, bien que
cela ait parfois été le cas. La transition pacifique et négociée de
l'Afrique du Sud pour en finir avec l'apartheid, sa puissance indus-
trielle, son haut niveau de développement, ses ressources naturelles et
sa vie politique très élaborée, chez les Blancs comme chez les Noirs,
désignent ce pays comme le chef de file naturel de l'Afrique méridio-
nale, voire de toute l'Afrique anglophone et même de toute l'Afrique
subsaharienne.
148
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Un pays isolé n'a pas d'affinités culturelles avec d'autres sociétés.
L'Éthiopie, par exemple, est isolée culturellement par sa langue domi-
nante, l'araméen, écrit en caractères éthiopiens, par sa religion domi-
nante, l'orthodoxie copte, par son passé impérial, par ses différences
religieuses vis-à-vis de ses voisins en majorité musulmans. Les élites
de Haïti étaient traditionnellement liées à la France, mais la langue
créole, la religion vaudoue ainsi que ses origines dans les révoltes d'es-
claves et son histoire agitée font de cette île un pays isolé. « Toutes les
nations sont uniques, disait Sidney Mintz, mais Haïti est vraiment à
part. » Durant la crise de 1994, les pays d'Amérique latine n'ont pas
jugé qu'Haïti posait un problème latino-américain et ont refusé d'ac-
cueillir des réfugiés alors qu'ils avaient recueilli des Cubains. « En
Amérique latine, disait le président du Panama, Haïti n'est pas reconnu
comme un pays d'Amérique latine. Les Haïtiens parlent une langue
différente. lis ont des racines ethniques différentes, une culture diffé-
rente. lis sont en tous points différents. » Haïti est tout aussi isolé des
pays noirs anglophones des Caraïbes. « Pour un habitant de la Grenade
ou de la Jamaïque, notait un commentateur, les Haïtiens sont aussi
étrangers qu'ils le sont pour quelqu'un d'Iowa ou du Montana. » Haïti,
« voisin dont personne ne veut», est véritablement un pays seuIls.
Le plus important pays isolé est le Japon. Aucun autre pays n'a la
même culture, et les émigrés japonais sont peu nombreux dans les
autres pays et guère assimilés culturellement (voir par exemple les
Japonais américains). L'isolement du Japon est encore accru par le fait
que sa culture est très particulariste et ne comprend pas une religion
universelle (comme le christianisme ou l'islam) ou une idéologie
(comme le libéralisme ou le communisme) qui pourraient être expor-
tées dans d'autres sociétés et créer ainsi un lien culturel avec les
membres de ces sociétés.
Presque tous les pays sont hétérogènes puisqu'ils comprennent au
moins deux groupes religieux, raciaux et ethniques. li existe de nom-
breux pays divisés : les différences et les conflits entre ces groupes
jouent un rôle politique important. La profondeur de ces divisions
varie selon les époques. Des divisions profondes dans un pays peuvent
conduire à la violence généralisée et menacer son existence même. Ce
danger ainsi que les mouvements autonomistes ou séparatistes appa-
raissent lorsque les différences culturelles recoupent la géographie. Si
la culture et la géographie ne coïncident pas, on s'arrange pour que ce
soit le cas par le génocide ou les déplacements de population.
Les pays qui comportent des groupes culturels distincts apparte-
nant à la même civilisation peuvent devenir profondément divisés :
cela se produit effectivement (en Tchécoslovaquie) ou c'est une simple
possibilité (au Canada). Des divisions profondes ont cependant plus
de chances d'apparaître dans les pays divisés où d'importants groupes
appartiennent à différentes civilisations. De telles divisions, et les ten-
sions qui vont avec, se développent souvent lorsque un groupe majori-
La recomposition culturelle
149
taire appartenant à une civilisation s'efforce de faire de l'État son
instrument politique et d'imposer sa langue, sa religion et ses sym-
boles, comme ont tenté de le faire les Hindous, les Singalais et les
musulmans en Inde, au Sri Lanka et en Malaisie.
Les pays divisés dont le territoire est traversé par des frontières
entre civilisations sont confrontés à des problèmes très particuliers
pour préserver leur unité. Au Soudan, la guerre civile dure depuis des
dizaines d'années entre musulmans au nord et chrétiens au sud. La
même division civilisationnelle a pourri la vie politique nigériane
depuis des dizaines d'années également et a favorisé une guerre de
sécession importante, mais aussi des coups de force, des révoltes et
autres violences. En Tanzanie, le continent, qui est animiste chrétien,
et Zanzibar, peuplé d'Arabes musulmans, s'éloignent et par bien des
aspects sont en passe de devenir deux États distincts. Zanzibar a secrè-
tement rejoint en 1992 l'Organisation de la conférence islamique et a
été obligé par la Tanzanie d'en partir l'année suivante 16. La même divi-
sion entre chrétiens et musulmans a engendré tensions et conflits au
Kenya. Dans la come de l'Afrique, l'Éthiopie, qui est surtout chré-
tienne, et l'Érythrée, majoritairement musulmane, se sont séparées
l'une de l'autre en 1993. il reste cependant en Éthiopie une importante
minorité musulmane parmi la population oromo. Les autres pays
divisés par des frontières civilisationnelles sont : l'Inde (musulmans et
hindous), le Sri Lanka (bouddhistes cingalais et hindous tamouls), la
Malaisie et Singapour (Chinois et musulmans malaisiens), la Chine
(Chinois hans, bouddhistes tibétains et musulmans turcs), les Philip-
pines (chrétiens et musulmans) et l'Indonésie (musulmans et chrétiens
de Timor).
L'effet de division produit par les frontières civilisationnelles a été
surtout remarquable dans les pays divisés dont la cohérence, à!' époque
de la guerre froide, était assurée par des régimes communistes autori-
taires légitimés par l'idéologie marxiste-léniniste. Avec la chute du
communisme, la culture a remplacé l'idéologie comme facteur d'at-
traction et de répulsion. La Yougoslavie et l'Union soviétique ont éclaté
et se sont divisées en entités nouvelles regroupées sur des bases civili-
sationnelles : les républiques baltes (protestantes et catholiques),
orthodoxes et musulmanes de l'ex-Union soviétique; la Slovénie et la
Croatie catholiques; la Bosnie-Herzégovine partiellement musul-
mane; la Serbie-Monténégro et la Macédoine orthodoxes en ex-Yougo-
slavie. Là où ces entités nouvelles rassemblent encore des groupes
appartenant à plusieurs civilisations, des divisions de second ordre
apparaissent. La Bosnie-Herzégovine a été divisée par la guerre entre
Serbes, musulmans et Croates, et les Serbes et les Croates se sont
battus ensemble en Croatie. Le Kosovo, peuplé d'Albanais musulmans,
restera-t-il paisible au sein de la Serbie orthodoxe slave? On ne le sait
pas. De même, des tensions apparaissent entre la minorité musulmane
albanaise et la majorité orthodoxe slave en Macédoine. De nombreuses
150
LE CHOC DES CIVILISATIONS
ex-républiques soviétiques sont également traversées par des frontières
civilisationnelles, notamment parce que le gouvernement soviétique a
fait en sorte de créer des républiques divisées, la Crimée russe allant à
l'Ukraine, le Nagorny-Karabakh à l'Azerbaïdjan. La Russie a plusieurs
petites minorités musulmanes, surtout dans le nord du Caucase et sur
les rives de la Volga. L'Estonie, la Lettonie et le Kazakhstan ont des
minorités russes importantes, en grande partie du fait de la politique
soviétique. L'Ukraine est divisée entre les nationalistes uniates qui par-
lent ukrainien à l'ouest et les orthodoxes qui parlent russe à l'est.
Dans un pays divisé, les groupes importants appartenant à deux
civilisations au moins disent : « Nous sommes différents et nous vou-
lons vivre dans des lieux différents. » Des forces répulsives les éloignent
les uns des autres et ils sont attirés par d'autres sociétés. Un pays
déchiré, par contraste, a une seule culture dominante qui détermine
son appartenance à une civilisation, mais ses dirigeants veulent le faire
passer à une autre civilisation. Ds disent : «Nous formons un seul
1?euple et nous voulons vivre dans un lieu bien à nous, mais pas ici. »
A la différence des habitants des pays divisés, les ressortissants des
pays déchirés savent qui ils sont, mais pas à quelle civilisation ils
appartiennent. C'est le cas par exemple lorsqu'une partie importante
des dirigeants adopte une stratégie kémaliste et décide que la société
doit rejeter sa culture et ses institutions non occidentales, rejoindre
l'Occident et à la fois se moderniser et s'occidentaliser. La Russie a été
un pays déchiré depuis Pierre le Grand sur la question de savoir si elle
fait partie de la civilisation occidentale ou si elle constitue le cœur de
la civilisation orthodoxe eurasiatique. La patrie de Mustafa Kemal est
bien sûr le pays déchiré type depuis que, dans les années vingt, elle a
tenté de se moderniser, de s'occidentaliser et de s'intégrer à l'Occident.
Après s'être défini pendant presque deux siècles comme un pays
d'Amérique latine opposé aux États-Unis, le Mexique, sous l'effet de
l'action de ses dirigeants, tend à devenir un pays déchiré s'efforçant de
se redéfinir comme une société nord-américaine. Les dirigeants austra-
liens, au contraire, ont tenté dans les années quatre-vingt-dix d'écarter
leur pays de l'Occident et de le rapprocher de l'Asie, ce qui a créé un
pays déchiré. Les pays déchirés se reconnaissent à deux phénomènes.
Leurs dirigeants en parlent comme de « ponts» entre deux cultures, et
les observateurs étrangers voient en eux des Janus à deux faces. « La
Russie regarde vers l'Occident - et vers l'Orient» ; « La Turquie: entre
l'Orient et l'Occident, qu'est -ce qui vaut mieux? » ; « Le nationalisme
australien : des loyautés divisées » : telles sont certaines des formula-
tions typiques qu'on donne aux problèmes d'identité des pays
déchirés 17.
La recomposition culturelle 151
Les pays déchirés
ou l'échec des changements de civilisation
Pour qu'un pays déchiré réussisse à changer d'appartenance à une
civilisation, il faut trois conditions. Tout d'abord, l'élite politique et
économique doit soutenir ce mouvement avec enthousiasme. Deuxiè-
mement, l'opinion doit être ne serait-ce que prête à l'accepter. Troisiè-
mement, les éléments dominants de la civilisation d'arrivée, dans la
plupart des cas l'Occident, doivent être disposés à accueillir le converti.
Le processus de redéfinition identitaire est toujours long, soumis à des
interruptions, et douloureux sur le plan politique, social, institutionnel
aussi bien que culturel. À ce jour, il a également toujours échoué.
LA RUSSIE
Dans les années quatre-vingt-dix, le Mexique était un pays déchiré
depuis des années, et la Turquie depuis des dizaines d'années. Par
contraste, la Russie l'a été depuis des siècles et, à la différence du
Mexique ou de la république turque, elle représente aussi l'État phare
d'une grande civilisation. Si la Turquie et le Mexique réussissaient à
s'intégrer à la civilisation occidentale, l'effet sur la civilisation isla-
mique ou latino-américaine serait mineur ou modéré. La chute de
l'Union soviétique a ravivé chez les Russes le débat sur le problème
central des relations de la Russie avec l'Occident.
Celles-ci ont connu quatre phases. La première a duré jusqu'au
règne de Pierre le Grand (1689-1725). La Russie de Kiev et la Moscovie
vivaient à l'écart de l'Occident et avaient peu de contacts avec les
sociétés d'Europe occidentale. La civilisation russe s'est développée
comme un dérivé de la civilisation byzantine et, pendant deux cents
ans, du milieu du XIIIe siècle au milieu du xve, la Russie a été dominée
par les Mongols. Elle n'a presque pas été exposée aux phénomènes
historiques qui ont défini la civilisation occidentale : le catholicisme
romain, la féodalité, la Renaissance, la Réforme, l'expansion maritime
et le colonialisme, les Lumières et l'émergence de l'État-nation. Sept
des huit caractéristiques de la civilisation occidentale identifiées plus
haut - religion, langues, séparation de l'Église et de l'État, État de
droit, pluralisme social, institutions représentatives, individualisme -
sont restées totalement étrangères à l'expérience russe. La seule excep-
tion possible est l'héritage classique, qui est cependant passé en Russie
par Byzance et a donc été très différent de celui qui est venu en Occi-
152
LE CHOC DES CIVILISATIONS
dent par Rome. La civilisation russe est un produit de ses propres
racines, en Russie de Kiev et en Moscovie, de l'influence byzantine et
de la longue domination mongole. Ces influences ont formé une
société et une culture qui ne ressemblent guère à celles qui se sont
développées en Europe occidentale sous l'influence de forces très
différentes.
À la fin du xvrre siècle, la Russie n'était pas seulement différente de
l'Europe. Elle était aussi très en retard par rapport à elle, ce que Pierre
le Grand n'a pas manqué de remarquer lors de son voyage en Europe
en 1697-1698. C'est pourquoi il résolut à la fois de moderniser et d'occi-
dentaliser son pays. Pour que les gens de son peuple ressemblent plus
à des Européens, la première chose qu'il fit en rentrant à Moscou fut
de raser la barbe de ses nobles et d'interdire leurs longs manteaux et
leurs chapeaux coniques. Il n'abolit pas l'écriture cyrillique, mais la
réforma, la simplifia et introduisit des mots et des expressions occiden-
taux. Cependant, la priorité des priorités qu'il fixa fut le développement
et la modernisation de l'armée russe: il créa une marine, introduisit la
conscription, construisit des fabriques d'armement, établit des écoles
techniques, envoya des personnes étudier en Occident et en importa
les connaissances récentes en matière d'armes, de bateaux et de
construction navale, de navigation, d'administration, ainsi que dans
d'autres domaines essentiels à l'efficacité militaire. Pour permettre ces
innovations, il réforma en profondeur et étendit le système fiscal et, à
la fin de son règne, réorganisa la structure du gouvernement. Déter-
miné à faire de la Russie non seulement une puissance occidentale
mais aussi une puissance en Europe, il abandonna Moscou, créa une
nouvelle capitale à Saint-Pétersbourg et livra la guerre à la Suède afin
de poser la Russie comme puissance dominante dans la Baltique et
d'instaurer sa présence en Europe.
Cependant, en tentant de moderniser et d'occidentaliser son pays,
Pierre le Grand a aussi renforcé les caractères typiquement asiatiques
de la Russie en poussant à son extrême le despotisme et en éliminant
toute possibilité de pluralisme social et politique. La noblesse russe
n'avait jamais été puissante. Pierre réduisit encore son pouvoir, en
accroissant ses devoirs et en établissant un système de rangs fondé sur
le mérite, et non sur la naissance ou la position sociale. Les nobles,
comme les paysans, étaient enrôlés au service de l'État, ce qui a créé
une aristocratie servile, qui plus tard mécontenta Custine 18. L'auto-
nomie des serfs fut encore réduite : ils étaient désormais liés et à leur
terre et à leur maître. L'Église orthodoxe, sur laquelle l'État exerçait
un contrôle lâche, fut réorganisée et placée sous l'égide d'un synode
dépendant directement du tsar. Celui-ci se donna le pouvoir de choisir
son successeur sans respect des usages dynastiques. A travers ces chan-
gements, Pierre a mis en place et symbolisé la relation intime en Russie
entre d'une part la modernisation et l'occidentalisation et le despo-
tisme de l'autre. À l'instar de ce modèle, Lénine, Staline et à un
La recomposition culturelle
153
moindre degré Catherine II et Alexandre II ont également tenté de
diverses manières de moderniser et d'occidentaliser la Russie, tout en
augmentant le pouvoir autocratique. Au moins jusqu'aux années
quatre-vingt, les partisans de la démocratie en Russie étaient favo-
rables à l'Occident, mais tous les partisans de l'Occident n'étaient pas
des démocrates. L'histoire de la Russie nous apprend ainsi que la cen-
tralisation du pouvoir est une condition nécessaire pour les réformes
sociales et économiques. À la fin des années quatre-vingt, considérant
les obstacles à la libéralisation économique créée par la glastnost, les
proches de Gorbatchev ont dû se rendre compte avec tristesse qu'ils
l'avaient oublié.
Pierre le Grand a mieux réussi à faire de la Russie une partie de
l'Europe que de l'Europe une partie de la Russie. À la différence de
l'Empire ottoman, l'Empire russe a été reconnu comme un membre
important et respecté du système international européen. Chez lui, les
réformes de Pierre ont apporté des changements, mais la société est
restée hybride : sauf au sein d'une élite restreinte, les modes de vie, les
institutions et les croyances asiatiques et byzantins sont restés prédo-
minants dans la société russe et étaient considérés comme tels à la fois
par les Européens et par les Russes. « Frappez un Russe, notait Joseph
de Maistre, et vous blesserez un Tatar. » Pierre a créé un pays déchiré.
Au XIX
e
siècle, les slavophiles aussi bien que les partisans de l'Occident
n'ont cessé de déplorer cette situation infortunée sans parvenir à s'en-
tendre sur la question de savoir s'il fallait s'européaniser ou bien au
contraire éliminer les influences européennes et revenir au vrai esprit
de la Russie. Un pro-occidental comme Chaadayev soutenait que « le
soleil est le soleil de l'Occident» et que la Russie devait en user pour
rendre ses institutions plus éclairées et les changer. Un slavophile
comme Danilevski, utilisant des termes qu'on a entendus aussi pendant
les années quatre-vingt-dix, voyait dans les tentatives d'européanisa-
tion une façon de «subvertir la vie des gens et d'en remplacer les
formes par des formes autres, étrangères», d' « emprunter des institu-
tions étrangères pour les transplanter sur le sol russe» et de « consi-
dérer les relations intérieures et extérieures, et les questions liées à la
vie des Russes d'un point de vue étranger, européen, c'est-à-dire à tra-
vers un prisme conçu pour regarder le monde selon un angle euro-
péen 19 ». Par la suite, Pierre le Grand est devenu le héros des partisans
de l'occidentalisation et le diable pour ses adversaires, les plus
farouches étant les Eurasiens des années vingt qui l'accusaient d'être
un traître et incitaient les bolcheviques à rejeter l'occidentalisation, à
défier l'Europe et à transférer la capitale à Moscou.
La révolution bolchevique a ouvert dans les relations entre la
Russie et l'Occident une troisième phase très différente de ce qui s'est
passé auparavant pendant deux siècles. Les slavophiles et les partisans
de l'occidentalisation débattaient de la question de savoir si la Russie
pouvait être différente de l'Occident sans être pour autant arriérée. Le
154 LE CHOC DES CIVILISATIONS
communisme a représenté une réponse brillante à cette interrogation:
la Russie était différente de l'Europe et même profondément opposée
à elle, car elle était plus avancée. Elle prenait la tête de la révolution
prolétarienne qui s'étendrait au monde entier. La Russie n'incarnait
pas un passé asiatique arriéré mais un avenir soviétique progressiste.
De fait, la révolution a permis à la Russie de rompre avec l'Occident
et de se différencier de lui, non parce que, comme le soutenaient les
slavophiles, «nous sommes différents et ne voulons pas devenir
comme vous», mais parce que «nous sommes différents et vous
deviendrez comme nous ». Tel était le message de l'Internationale
communiste.
Cependant, en même temps que le communisme a permis aux diri-
geants soviétiques de se différencier de l'Occident, il a aussi créé des
liens puissants avec lui. Marx et Engels étaient allemands; la plupart
de leurs partisans à la fin du XIX
e
siècle et au début du xx
e
étaient des
Européens de l'Ouest; en 1910, beaucoup de syndicats et de partis
sociaux -démocrates et ouvriers des sociétés occidentales partageant
leur idéologie influaient de plus en plus sur la politique européenne.
Après la révolution bolchevique, les partis de gauche se sont divisés en
partis communistes et socialistes mais, quelle que fût leur tendance,
ils représentaient des forces puissantes en Europe. Dans presque tout
l'Occident, la perspective marxiste prévalait : le communisme et le
socialisme semblaient l'avenir et attiraient massivement les élites poli-
tiques et intellectuelles. Aux débats en Russie entre slavophiles et parti-
sans de l'Occident sur l'avenir du pays se sont substitués des
controverses en Europe entre la droite et la gauche sur l'avenir de l'Oc-
cident et la question de savoir si l'Union soviétique incarnait ou non
cet avenir. Après la Seconde Guerre mondiale, la puissance de l'Union
soviétique accrut encore l'attrait que présentait le communisme en
Occident et surtout auprès des civilisations non occidentales qui se
dressaient désormais contre ce dernier. Les élites des sociétés non occi-
dentales dominées par l'Occident qui voulaient séduire celui-ci raison-
naient en termes d'autodétermination et de démocratie; ceux qui
voulaient affronter l'Occident raisonnaient en termes de révolution et
de libération nationale.
En adoptant l'idéologie occidentale et en l'utilisant pour défier
l'Occident, les Russes se sont rapprochés de lui plus qu'à toute autre
période de leur histoire. Bien que les idéologies démocrate, libérale et
communiste diffèrent beaucoup l'une de l'autre, les deux camps, en un
sens, parlent le même langage. La chute du communisme et de l'Union
soviétique a sonné le glas de cette interaction politico-idéologique
entre l'Occident et la Russie. L'Occident espère et croit que la démo-
cratie libérale triomphera dans tout l'ex-empire soviétique. Ce n'est pas
dit. En 1995, l'avenir de la démocratie libérale en Russie et dans les
autres républiques orthodoxes restait incertain. En outre, les Russes
ayant cessé d'agir en marxistes pour agir en Russes, le fossé entre l'Oc-
La recomposition culturelle 155
cident et la Russie s'élargit. Le conflit entre la démocratie libérale et le
marxisme-léninisme opposait deux idéologies qui, malgré leurs impor-
tantes différences, étaient toutes les deux modernes et laïques, et se
donnaient pour finalité la liberté, l'égalité et le bien-être matériel. Un
démocrate occidental pouvait débattre avec un marxiste soviétique. Ce
serait impossible avec un nationaliste orthodoxe russe.
À l'époque soviétique, la lutte entre slavophiles et partisans de l'oc-
cidentalisation s'est interrompue lorsque Soljenitsyne et Sakharov ont
remis en cause la synthèse communiste. Une fois celle-ci tombée, le
débat sur l'identité russe véritable a repris de sa vigueur. La Russie
doit-elle adopter les valeurs, les institutions et les pratiques occiden-
tales, et tenter de s'intégrer à l'Occident? Ou bien incarne-t-elle une
civilisation orthodoxe et eurasiatique différente de l'Occident et dont
le destin serait de relier l'Europe et l'Asie? Les élites intellectuelles et
politiques et l'opinion sont divisées sur ces questions. D'un côté, on
trouve les partisans de l'occidentalisation, les « cosmopolites», les « at-
lantistes », et, de l'autre, les successeurs des slavophiles, qualifiés diver-
sement de «nationalistes», d'« eurasianistes» ou de «derzhavniki»
(étatistes) 20.
Les principales différences entre ces groupes portaient sur la poli-
tique extérieure et, à un moindre degré, sur les réformes économiques
et la structure de l'État. Les points de vue varient d'un extrême à
l'autre. À un bout du spectre, on trouve ceux qui ont formulé la «nou-
velle doctrine» épousée par Gorbatchev et incarnée par l'idée de
« maison européenne commune», ainsi que de nombreux conseillers
importants de Eltsine qui souhaitent que la Russie devienne « un pays
normal» et soit acceptée au club des principaux pays industrialisés, le
G-7. Les nationalistes modérés comme Sergei Stankevich pensent que
la Russie doit abandonner la voie « atlantiste », avoir comme priorité
la protection des Russes qui vivent à l'étranger, développer ses rela-
tions avec la Turquie et les pays musulmans, et « redéployer ses res-
sources, ses orientations, ses relations et ses intérêts en faveur de
l'Asie, en direction de l'est
21
». Ils reprochent à Eltsine de subordonner
les intérêts de la Russie à ceux de l'Occident en réduisant la puissance
militaire russe, en échouant à soutenir la Serbie, pays ami de longue
date, et en menant des réformes économiques et politiques défavo-
rables au peuple russe. Les idées de Peter Savitsky, qui défendait dans
les années vingt l'idée que la Russie représentait la civilisation eurasia-
tique, connaissent une grande popularité.
Les nationalistes extrémistes se partageaient en nationalistes
russes, comme Soljenitsyne, partisan d'une Russie comprenant seule-
ment tous les Russes plus les Biélorusses et les Ukrainiens, slaves
orthodoxes, et les nationalistes impériaux, comme Vladimir Zhiri-
novsky, qui voulaient recréer l'empire soviétique et la force militaire
russe. Les gens du deuxième groupe étaient en partie antisémites aussi
bien qu'anti-occidentaux et voulaient réorienter la politique étrangère
156 LE CHOC DES CIVILISATIONS
russe vers l'est et le sud, soit en dominant le sud musulman (c'est la
position de Zhirinovsky) soit en coopérant avec les États musulmans
et la Chine contre l'Occident. Les nationalistes étaient aussi favorables
au soutien massif à la Serbie en guerre avec les musulmans. Les diffé-
rences entre cosmopolites et nationalistes se traduisaient institution-
nellement dans la configuration du ministère des Affaires étrangères
et dans l'armée. Elles ont aussi marqué l'évolution de la politique exté-
rieure et militaire de Eltsine qui a d'abord penché d'un côté, puis de
l'autre.
Le public russe, comme les élites, était divisé. En 1992, un sondage
effectué sur un échantillon de 2 029 Russes européens a montré que
40 % des personnes interrogées étaient {( ouvertes à l'Occident », 36 %
« fermées» et 24 % « indécises ». Aux élections législatives de
décembre 1993, les partis réformistes ont obtenu 34,2 % des suffrages,
les partis nationalistes et conservateurs 43,3 et les partis centristes
13,7
22
• De même, aux élections présidentielles de juin 1996, le public
russe s'est scindé à nouveau en à peu près 43 % de partisans de Eltsine
et des autres candidats réformistes et 52 % des votants favorables aux
candidats nationalistes et communistes. Sur cette question centrale
concernant son identité, la Russie des années quatre-vingt-dix restait
un pays déchiré, cette dualité constituant {( un trait inaliénable de son
caractère nationaJ23 ».
LA TURQUIE
À la faveur d'une série très réfléchie de réformes menées dans les
années vingt et trente, Mustafa Kemal Atatürk a tenté de pousser son
peuple à rompre avec son passé ottoman et musulman. Les six prin-
cipes du kémalisme étaient le populisme, le républicanisme, le natio-
nalisme, le laïcisme, l'étatisme et le réformisme. Hostile à l'idée
d'empire multinational, Kemal se proposait de créer un État-nation
homogène, ce qui impliquait de chasser et de tuer Arméniens et Grecs.
Il déposa le sultan et établit un système républicain d'autorité politique
de type occidental. Il abolit le califat, source principale d'autorité reli-
gieuse, réforma l'enseignement et le clergé, ferma les écoles et les uni-
versités religieuses, établit un système laïc d'enseignement public et se
débarrassa des tribunaux religieux chargés d'appliquer la loi islamique
pour leur substituer un nouveau système judiciaire fondé sur le code
civil suisse. Il remplaça aussi le calendrier traditionnel par le calen-
drier grégorien et prit des mesures pour que l'islam ne soit plus reli-
gion d'État. À l'instar de Pierre le Grand, il interdit l'usage du fez,
symbole du traditionalisme religieux, encouragea le port du chapeau
et décréta que le turc s'écrirait désormais en caractères romains plutôt
qu'arabes. Cette dernière réforme joua un rôle fondamental. « Elle
rendit virtuellement impossible que la nouvelle génération, qui avait
La recomposition culturelle 157
appris à lire et à écrire en caractères romains, accède à la littérature
traditionnelle; elle encouragea l'apprentissage des langues euro-
péennes et permit de résoudre le problème de l'illettrisme 24. » Kemal a
ainsi redéfini l'identité nationale, politique, religieuse et culturelle du
peuple turc. Dès lors, dans les années trente, il tenta de stimuler le
développement économique. L'occidentalisation allait de pair avec la
modernisation et était un instrument à son service.
La Turquie est restée neutre durant la guerre civile que s'est livrée
l'Occident entre 1939 et 1945. Après la guerre, cependant, elle s'est
hâtée de s'identifier plus pleinement avec lui. À l'image du modèle
européen, elle n'a plus été dominée par un seul parti, mais a adopté
un système multipartite. Elle a fait pression pour entrer dans l'OTAN,
ce qui s'est réalisé en 1952, confirmant ainsi son appartenance au
monde libre. Elle a aussi bénéficié de milliards de dollars d'aide écono-
mique et militaire prodigués par l'Occident; son armée était entraînée
et équipée par l'Occident et intégrée au système stratégique de l'OTAN;
elle abritait des bases américaines. La Turquie a ainsi fini par être
considérée par l'Occident comme son bouclier oriental contre l'expan-
sion soviétique vers la Méditerranée, le Moyen-Orient et le golfe Per-
sique. Ces liens et cette identification à l'Occident expliquent que les
Turcs aient été critiqués par les pays non alignés non occidentaux en
1955 à la conférence de Bandung et aient été traités de traîtres par les
pays musulmans 25.
Après la guerre froide, l'élite turque a continué à soutenir l'option
occidentale et européenne. La participation à l'OTAN lui semble
constituer un lien organisationnel intime avec l'Occident et une néces-
sité pour faire contrepoids à la Grèce. L'engagement occidental de la
Turquie, manifeste dans sa participation à l'OTAN, était cependant un
produit de la guerre froide. La fin de cette dernière supprime la raison
principale de cet engagement, affaiblit cette relation et conduit à la
redéfinir. La Turquie n'est plus utile à l'Occident comme bouclier
contre la menace venue du nord. C'est plutôt, comme ce fut le cas
pendant la guerre du Golfe, un partenaire possible dans la gestion de
menaces moins dangereuses venues du sud. Durant cette guerre, la
Turquie a fourni une aide cruciale à la coalition anti-Saddam Hussein
en fermant sur son territoire le pipe-line par lequel l'Irak faisait passer
son pétrole vers la Méditerranée et en permettant aux avions améri-
cains d'opérer en Irak à partir des bases situées sur son sol. Ces déci-
sions, dues au président Ozal, ont cependant suscité la critique en
Turquie même et ont provoqué la démission du ministre des Affaires
étrangères, du ministre de la Défense et du chef d'état-major, ainsi que
de grandes manifestations contre les liens de coopération entretenus
par Ozal avec les États-Unis. À la suite de quoi, le président Demirel et
le Premier ministre Ciller ont exigé la fin des sanctions des Nations
unies contre l'Irak, parce qu'elles représentaient un fardeau pour la
Turquie 26. Le désir de la Turquie de travailler avec l'Occident face à la
158 LE CHOC DES CIVILISATIONS
menace que représente l'islam au sud est plus incertain que ne l'était
sa volonté d'être aux côtés de l'Occident contre la menace soviétique.
Pendant la crise du Golfe, le refus par l'Allemagne, pays traditionnelle-
ment ami de la Turquie, de considérer qu'une attaque de missile contre
ce pays aurait représenté une attaque contre l'OTAN a aussi montré
que la Turquie ne pouvait compter sur le soutien occidental contre les
menaces venues du sud. À l'époque de la guerre froide, les confronta-
tions de la Turquie avec l'Union soviétique ne posaient pas la question
de son appartenance à telle ou telle civilisation; ce n'est pas le cas,
après la fin de la guerre froide, pour ce qui est de ses relations avec les
pays arabes.
Depuis le début des années quatre-vingt, les élites turques favo-
rables à l'Occident ont eu pour priorité en matière de politique étran-
gère d'assurer l'entrée dans l'Union européenne. La Turquie a déposé
une demande officielle en avril 1987. En décembre 1989, elle a appris
que celle-ci ne pourrait être prise en considération avant 1993. En
1994, l'Union a approuvé l'entrée de l'Autriche, de la Finlande, de la
Suède et de la Norvège. On pouvait alors penser que, dans les années à
venir, ce serait le cas aussi pour la Pologne, la Hongrie et la République
tchèque, puis peut-être pour la Slovénie, la Slovaquie et les républiques
baltes. Les Turcs ont eu la déception de voir que l'Allemagne, c'est-
à-dire le membre le plus influent de la communauté européenne, ne
soutenait pas activement leur candidature et donnait plutôt la priorité
aux États d'Europe centrale. Sous la pression des États-Unis, l'Union
européenne a cependant négocié une union douanière avec la Tur-
quie 27. Son entrée pleine et entière dans l'Europe n'interviendra toute-
fois pas avant un avenir lointain et fort incertain.
Pourquoi la Turquie a-t-elle ainsi été oubliée et semble toujours
passer en dernier? En public, les officiels européens invoquent son
niveau faible de développement économique et son peu de respect pour
les droits de l'homme. En privé, les Européens comme les Turcs s'ac-
cordent à penser que les vraies raisons sont à chercher dans l'opposi-
tion vive de la Grèce et surtout dans le fait que la Turquie est un pays
musulman. Les pays européens ne veulent pas se retrouver dans la
position d'ouvrir leurs frontières à l'immigration issue d'un pays de
soixante millions de musulmans, dont beaucoup de chômeurs. Plus
important encore, ils estiment que la Turquie ne fait culturellement
pas partie de l'Europe. La prétendue mauvaise situation des droits de
l'homme est, selon le président Ozal en 1992, « un prétexte pour justi-
fier le refus de laisser la Turquie entrer dans la communauté européen-
ne ». La vraie raison, disait-il, «c'est que nous sommes musulmans
alors qu'ils sont chrétiens ». Mais, ajoutait-il, « ils n'osent pas le dire ».
Les responsables européens considèrent que l'Union est « un club chré-
tien» et que {( la Turquie est trop pauvre, trop peuplée, trop musul-
mane, trop rudimentaire, trop différente culturellement, trop tout ».
Le « mauvais rêve» des Européens, disait un observateur, c'est le sou-
La recomposition culturelle 159
venir des « guerriers sarrasins déferlant sur l'Europe occidentale et des
Turcs aux portes de Vienne}). Ces réactions expliquent que, pour les
Turcs, «l'Occident ne peut admettre d'intégrer un pays musulman à
l'Europe 28 ».
La Turquie, qui a refusé le Mecca et a été rejetée par Bruxelles, a
cependant saisi l'occasion fournie par l'écroulement de l'Union sovié-
tique pour se tourner vers Tachkent. « De l'Adriatique aux confins de la
Chine», le président Ozal et d'autres dirigeants turcs, partisans d'une
communauté des peuples turcs, se sont efforcés de créer des liens avec
« les Turcs de l'extérieur» chez leurs «voisins». L'Azerbaïdjan a en
particulier suscité l'attention, ainsi que les quatre républiques turco-
phones d'Asie centrale: l'Ouzbékistan, le Turkménistan, le Kazakhstan
et le Kirghizistan. En 1991 et 1992, la Turquie a mené de nombreuses
actions pour renforcer ses liens avec ces nouvelles républiques et
accroître son influence. Elle leur a ainsi prêté 1,5 milliard de dollars à
des taux d'intérêt à long terme faibles. Elle leur a accordé 79 millions
de dollars d'aide directe pour créer une télévision par satellite (en rem-
placement de la chaîne russophone), pour développer les communica-
tions téléphoniques, des lignes aériennes, sous forme de bourses
d'études en Turquie, en formation pour des banquiers, des cadres, des
diplomates et des officiers d'Asie centrale et d'Azerbaïdjan. Des profes-
seurs ont été envoyés dans ces nouvelles républiques pour enseigner le
turc, et près de deux mille sociétés en participation ont été montées.
Les affinités culturelles ont facilité ces relations économiques. Comme
le disait un dirigeant d'entreprise turc, «la chose la plus importante
pour réussir en Azerbaïdjan ou au Turkménistan, c'est de trouver le
bon interlocuteur. Pour les Turcs, ce n'est pas difficile. Nous avons la
même culture, plus ou moins la même langue, et nous mangeons la
même cuisine 29 }).
Le redéploiement de la Turquie en direction du Caucase et de
l'Asie centrale est favorisé non seulement par le rêve de devenir le chef
de file d'une communauté turque de nations, mais aussi par le désir
de contrer la tentation de la part de l'Iran et de l'Arabie Saoudite
d'étendre leur influence et de promouvoir le fondamentalisme isla-
mique dans cette région. Les Turcs pensent que le « modèle turc» ou
1'« idée de Turquie» - c'est-à-dire d'un État musulman laïc et démo-
cratique dans le cadre de l'économie de marché - peuvent représenter
une alternative. En outre, la Turquie espère contenir la résurgence de
l'influence russe. Constituer une alternative à la Russie et à l'islam lui
permettrait aussi d'obtenir plus de soutien de la part de l'Union euro-
péenne et peut-être d'y entrer.
L'élan turc vers les républiques voisines s'est ralenti en 1993, par
manque de moyens, parce q ~ e Süleyman Demirel est arrivé au pouvoir
après la mort du président Ozal, et parce que la Russie a réaffirmé son
influence auprès de ses voisins. Lorsque les ex-républiques soviétiques
turques sont devenues indépendantes, leurs dirigeants se sont préci-
160 LE CHOC DES CIVILISATIONS
pités à Ankara pour courtiser la Turquie. Par la suite, la pression russe
a fait qu'ils sont revenus en arrière et se sont efforcés de maintenir des
relations équilibrées entre leur frère culturel et leur ancien maître. Les
Turcs, cependant, n'ont pas cessé d'utiliser leurs affinités culturelles
pour développer leurs liens économiques et politiques. C'est ainsi qu'ils
ont garanti les accords passés entre les gouvernements concernés et
des compagnies pétrolières pour la construction d'un pipe-line trans-
portant le pétrole d'Asie centrale et d'Azerbaïdjan vers la Méditerranée
à travers le territoire turc 30.
Tandis que la Turquie œuvrait à développer ses liens avec les ex-
républiques soviétiques, le kémalisme qui formait jusqu'alors la base
de son identité a été remis en cause à l'intérieur du pays. Tout d'abord,
pour la Turquie, comme pour de nombreux autres pays, la fin de la
guerre froide ainsi que les ruptures provoquées par le développement
social et économique ont posé de gros problèmes d'« identité nationale
et d'identification ethnique
31
». La religion s'est retrouvée en position
de fournir des solutions. L'héritage laïc d'Atatürk et de l'élite turque
pour les deux tiers de ce siècle a été remis en question. L'expérience
vécue par les émigrés a stimulé les sentiments islamistes au pays. Les
Turcs revenant d'Allemagne «ont réagi à l'hostilité dont on faisait
preuve à leur égard en se tournant vers ce qui leur était le plus familier.
Et c'était l'islam ». L'opinion publique et les usages communs sont
devenus de plus en plus islamistes. En 1993, « les barbes à la mode
islamique et les voiles chez les femmes proliféraient; les mosquées atti-
raient des foules; les librairies regorgeaient de livres, de journaux, de
cassettes, de disques compacts et de vidéos à la gloire de l'histoire, des
préceptes et des modes de vie islamiques, chantant les louanges de
l'Empire ottoman pour avoir su préserver les valeurs du Prophète».
On ne comptait « pas moins de 290 maisons d'édition et sociétés de
presse, de 300 publications dont quatre quotidiens, de plusieurs cen-
taines de radios libres et de presque 30 chaînes de télévision libres
propageant l'idéologie islamique 32 ».
Face à cette montée des sentiments islamiques, les dirigeants turcs
ont tenté d'adopter des pratiques fondamentalistes et de s'appuyer sur
les fondamentalistes. Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix,
le gouvernement, bien que soi-disant laïc, a soutenu un Bureau des
affaires religieuses, avec un budget supérieur à celui de certains minis-
tères; il a financé la construction de mosquées, instauré l'instruction
religieuse obligatoire dans les écoles publiques, subventionné des
écoles islamiques. Leur nombre a quintuplé pendant les années quatre-
vingt et elles ont fini par regrouper 15 % des élèves de l'enseignement
secondaire. Elles enseignaient les doctrines islamiques et formaient de
nombreux diplômés dont beaucoup deviennent fonctionnaires. Par
contraste révélateur avec la France, le gouvernement a admis en pra-
tique le port du voile, soixante-dix ans après qu'Atatürk a proscrit celui
du fez 33. Ces actions, en grande partie motivées par le désir d'aller dans
La recomposition culturelle 161
le sens du vent soufflé par les islamistes, témoignent de la force de ce
mouvement durant les années quatre-vingt et le début des années
quatre-vingt-dix.
Deuxièmement, la résurgence de l'islam a changé la politique en
Turquie. Les dirigeants, surtout Turgut Ozal, ont repris à leur compte
les symboles et les idées musulmans. En Turquie comme ailleurs, la
démocratie a accru l'indigénisation et le retour à la religion. « Par élec-
toralisme, les hommes politiques - et même l'armée, dernier bastion
et garant de la laïcité - ont dû tenir compte des aspirations religieuses
de la population : la plupart de leurs concessions étaient démagogi-
ques. » L'opinion publique était favorable à la religion. Tandis que les
élites et la bureaucratie, surtout dans l'armée, étaient plutôt laïques, la
base de l'armée était très sensible aux sentiments islamistes. Plusieurs
centaines d'élèves officiers ont dû être chassés des écoles militaires en
1987 à cause de leurs opinions. Les grands partis politiques ont res-
senti la nécessité de chercher un soutien électoral du côté des tarikas
musulmanes, sociétés secrètes interdites par Atatürk mais qui ont
réapparu 34. Aux élections locales de mars 1994, le Parti social fonda-
mentaliste a été le seul des cinq partis en lice à progresser en voix : il
a obtenu 19 % des voix alors que le parti du Premier ministre Ciller
réalisait 21 % et le celui du défunt Ozal 20 %. Le Parti social a pris le
contrôle des deux plus grandes villes, Ankara et Istanbul, et est devenu
très puissant dans le sud-est du pays. Aux élections de décembre 1995,
il a gagné plus de voix et de sièges au parlement qu'aucun autre parti
et, six mois plus tard, il a formé un gouvernement de coalition avec les
partis laïcs. Comme dans d'autres pays, le soutien aux fondamenta-
listes est venu des jeunes, des émigrés revenus au pays, des démunis
et des nouveaux venus dans les villes, les « sans-culottes des grandes
villes
35
».
Troisièmement, la résurgence de l'islam a affecté la politique
étrangère turque. Sous la présidence de Ozal, dans l'espoir que cela
favoriserait son entrée dans la communauté européenne, la Turquie a
opté pour l'Occident au moment de la guerre du Golfe. Elle n'a pas
obtenu satisfaction pour autant. Les hésitations de l'OTAN sur la ques-
tion de savoir comment répondre en cas d'attaque irakienne n'ont
guère rassuré les Turcs, tout comme le flou de l'OTAN quant à une
menace non russe sur la Turquie 36. Les dirigeants turcs ont alors tenté
de développer leurs relations militaires avec Israël, ce qui a suscité la
critique chez les islamistes turcs. De façon plus significative encore,
pendant les années quatre-vingt, la Turquie a intensifié ses relations
avec les pays arabes et les autres pays musulmans. Dans les années
quatre-vingt-dix, elle a activement défendu la cause islamique en soute-
nant les musulmans de Bosnie et les Azéris. En ce qui concerne les
Balkans, l'Asie centrale ou le Moyen-Orient, la politique étrangère était
ainsi de plus en plus islamisée.
Pendant de nombreuses années, la Turquie a réalisé deux des trois
162
LE CHOC DES CIVILISATIONS
conditions minimales pour qu'un pays déchiré change d'identité civili-
sationnelle. Les élites soutenaient cette évolution et l'opinion approu-
vait. Les élites occidentales, cependant, ne voyaient pas cela d'un bon
œil. La résurgence de l'islam en Turquie a attisé des sentiments anti-
occidentaux dans l'opinion et a miné l'orientation laïque et pro-occi-
dentale des élites. Les obstacles au fait, pour la Turquie, de devenir
pleinement européenne, ses moyens limités pour jouer un rôle domi-
nant dans les ex-républiques soviétiques et la montée des tendances
islamiques portant atteinte à l'héritage d'Atatürk, tout cela semble
assurer que la Turquie restera encore longtemps un pays déchiré.
Les dirigeants turcs décrivent souvent leur pays comme un
« pont» entre les cultures. La Turquie, disait le Premier ministre Tansu
Ciller en 1993, est à la fois une «démocratie occidentale» et une
«partie du Moyen-Orient». Elle « fait se rejoindre physiquement et
culturellement deux civilisations ». Auprès du public turc, Ciller appa-
raît souvent comme musulmane, mais, quand elle s'adresse à l'OTAN,
elle défend l'idée selon laquelle « le fait est que, d'un point de vue géo-
graphique et politique, la Turquie est un pays européen ». De même,
le président Süleyman Demirel disait que la Turquie est « un pont
important dans une région qui va de l'ouest à l'est, c'est-à-dire de l'Eu-
rope à la Chine 37 ». Cependant, un pont est une création artificielle qui
relie deux entités solides, mais ne fait partie d'aucune d'entre elles.
Quand les dirigeants turcs qualifient ainsi leur pays, c'est un euphé-
misme confirmant qu'il est bel et bien déchiré.
LE MEXIQUE
La Turquie est devenue un pays déchiré dans les années vingt. Le
Mexique, lui, a dû attendre les années quatre-vingt. Cependant, leurs
relations historiques avec l'Occident n'en ont pas moins des similitudes
évidentes. Même au xx
e
siècle, selon l'expression d'Octavio Paz, «le
Mexique a un fond indien. Ce pays n'est pas européen 38 ». Au
:x:rxe siècle, le Mexique comme la Turquie ont connu une révolution qui
a changé les bases de leur identité nationale et de leur système poli-
tique unipartite. En Turquie, cependant, cette révolution a impliqué
un rejet de la culture islamique et ottomane traditionnelle et un effort
pour importer la culture occidentale et faire partie de l'Occident. Au
Mexique, comme en Russie, cette révolution a impliqué l'incorporation
et l' adaptation d'éléments empruntés à la culture occidentale, ce qui a
donné lieu à une forme nouvelle de nationalisme distincte de la démo-
cratie et du capitalisme de l'Occident. Ainsi, pendant soixante ans, la
Turquie a tenté de se définir comme européenne, tandis que le
Mexique s'efforçait de se définir par opposition aux États-Unis. De
1930 à 1980, les dirigeants mexicains ont suivi une politique écono-
mique et extérieure hostile aux intérêts américains.
La recomposition culturelle 163
Dans les années quatre-vingt, tout a changé. Le président Miguel
De La Madrid a commencé à redéfinir en profondeur les intérêts, les
pratiques et l'identité du pays, et son successeur, Carlos Salinas de
Gortari, a poursuivi dans cette voie, ce qui a représenté le plus gros
effort de changement depuis la révolution de 1910. Salinas est devenu
véritablement le Mustafa Kemal du Mexique. Atatürk a défendu le laï-
cisme et le nationalisme, thèmes dominants en Europe à son époque;
Salinas a défendu le libéralisme économique, l'un des deux thèmes
dominants à son époque. (TI n'a pas adhéré à l'autre, la démocratie
politique.) Comme dans le cas d'Atatürk, ce point de vue a été partagé
par les élites économiques et politiques, dont beaucoup de représen-
tants, comme Salinas et De La Madrid, ont fait des études aux États-
Unis. Salinas a réduit l'inflation, privatisé nombre d'entreprises
publiques, soutenu les investissements étrangers, réduit les tarifs doua-
niers et les aides, restructuré la dette extérieure, réduit le pouvoir des
syndicats, augmenté la ,Productivité et fait entrer le Mexique dans
l'ALENA aux côtés des Etats-Unis et du Canada. Les réformes d'Ata-
türk avaient pour but de transformer un pays musulman du Proche-
Orient en pays européen laïc. De même, celles de Salinas devaient per-
mettre au Mexique de cesser d'être un pays latino-américain pour
devenir un pays d'Amérique du Nord.
Ce n'était pas inéluctable. Les élites mexicaines auraient pu conti-
nuer dans la voie protectionniste et nationaliste antiaméricaine suivie
par les générations précédentes pendant près d'un siècle. À l'inverse,
comme le souhaitaient certains Mexicains, elles auraient pu déve-
lopper avec l'Espagne, le Portugal et les pays d'Amérique du Sud une
association ibérique des nations.
Le Mexique réussira-t-il sa quête nord-américaine? L'attitude
dominante d a ~ s les élites politiques, économiques et intellectuelles va
dans ce sens. A la différence de ce qui se passe avec la Turquie, les
élites politiques, économiques et intellectuelles d'Amérique du Nord
voient d'un bon œil le redéploiement identitaire du Mexique. Le pro-
blème intercivilisationnel clé que pose l'immigration souligne bien la
différence. La crainte de voir arriver une masse d'immigrés turcs sus-
cite la résistance des élites et de l'opinion à l'entrée de la Turquie dans
l'Europe. Par c<jntraste, l'immigration massive, légale et illégale, de
Mexicains aux Etats-Unis plaidait en faveur de l'entrée du pays dans
l'ALENA. Le choix était clair: « Ou bien vous acceptez nos marchan-
dises, ou bien vous accueillez nos ressortissants. » En outre, la distance
culturelle entre les États-Unis et le Mexique est bien moindre que celle
qui sépare la Turquie et l'Europe. La religion du Mexique est le catholi-
cisme, sa langue l'espagnol, ses élites sont proches de l'Europe (où elles
envoyaient naguère leurs enfants étudier) et plus récemment des États-
Unis (où elles envoient aujourd'hui leurs enfants). Un arrangement
entre l'Amérique du Nord anglo-américaine et le Mexique hispanico-
indien serait nettement plus aisé qu'entre l'Europe chrétienne et la Tur-
164 LE CHOC DES CIVILISATIONS
quie musulmane. Malgré ces points communs, après la ratification de
l'ALENA, l'opposition à l'intensification du rapprochement vis-à-vis du
Mexique s'est développée aux États-Unis, où beaucoup de gens souhai-
tent que l'immigration ralentisse et s'inquiètent des délocalisations
d'usines au Mexique. De même, on s'interroge sur la faculté qu'a le
Mexique d'adhérer aux idées nord-américaines de liberté et d'État de
droit 39.
La troisième condition nécessaire à la réussite du changement
d'identité dans un pays déchiré est l'approbation générale, à défaut du
soutien, de l'opinion publique. L'importance de ce facteur dépend,
dans une certaine mesure, de l'influence de l'opinion publique sur les
processus de décision du pays concerné. La position pro-occidentale
du Mexique, jusqu'en 1995, n'a pas subi le test de la démocratie. La
révolte, le jour du Nouvel an, de quelques milliers de guérilleros
chiapas bien organisés et soutenus par l'étranger n'était pas en soi un
signe important de résistance à l'américanisation. Cependant, l'accueil
favorable qui lui a été fait par les intellectuels, les journalistes et les
autres relais d'opinion au Mexique suggère que la nord-américanisa-
tion en général et l'ALENA en particulier pourraient susciter de plus
en plus de réticences de la part des élites et de l'opinion mexicaines.
Le président Salinas a délibérément donné la priorité aux réformes
économiques et à l'occidentalisation sur les réformes politiques et la
démocratisation. Le développement économique et le rapprochement
avec les États-Unis renforceront toutefois le processus de démocratisa-
tion du système politique mexicain. La question clé pour l'avenir du
Mexique est: jusqu'à quel point la modernisation et la démocratisation
stimuleront-elles la désoccidentalisation, engendrant ainsi la rupture
avec l'ALENA ou son affaiblissement et d'autres changements paral-
lèles dans la politique imposée au Mexique par ses élites pro-
occidentales durant les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix? La
nord-américanisation du Mexique est-elle compatible avec sa
démocratisation?
L'AUSTRALIE
Au contraire de la Russie, de la Turquie et du Mexique, l'Australie
a depuis ses origines été une société occidentale. Durant tout le
xx
e
siècle, elle a été reliée à la Grande-Bretagne d'abord, puis aux États-
Unis. Et pendant la guerre froide, elle n'était pas seulement dans le
camp occidental; elle faisait aussi partie du noyau occidental améri-
cano-anglo-australo-canadien en matière de renseignements et d'opé-
rations militaires. Au début des années quatre-vingt-dix, cependant, les
dirigeants australiens ont décidé que l'Australie devait se détacher de
l'Occident, évoluer pour devenir une société asiatique et cultiver des
liens intimes avec ses voisins géographiques. L'Australie, selon le
La recomposition culturelle 165
Premier ministre Paul Keating, devait cesser d'être une «annexe de
l'Empire », devenir une république et s'implanter en Asie. C'était néces-
saire afin de conférer à l'Australie une identité propre en tant que pays
indépendant. «L'Australie ne peut se présenter au monde comme une
société multiculturelle, s'engager en Asie, créer des liens et ce, de façon
persuasive, alors que, du moins en termes constitutionnels, elle reste
une société dérivée. » L'Australie, déclarait Keating, a souffert de nom-
breuses années d' « anglophilie» et de «torpeur». Continuer à être
associée à la Grande-Bretagne reviendrait à «affaiblir notre culture
nationale, notre avenir économique et notre destin en Asie et dans le
Pacifique». Le Premier ministre Gareth Evans a exprimé des senti-
ments semblables 40.
Vouloir faire de l'Australie un pays d'Asie se justifiait par l'idée que
l'économie prime sur la culture pour façonner le destin des nations.
L'élan a été surtout donné par la croissance dynamique des économies
extrême-orientales, qui a stimulé l'expansion commerciale de l'Aus-
tralie en Asie. En 1971, l'Extrême-Orient et le Sud-Est asiatique repré-
sentaient 39 % des exportations et 21 % des importations. En 1994,
l'Extrême-Orient et le Sud-Est asiatique représentaient 62 % des expor-
tations et 41 % des importations. Par contraste, en 1991, 11,8 % des
exportations partaient vers la communauté européenne et 10,1 % vers
les États-Unis. Ces liens en voie d'approfondissement avec l'Asie
étaient renforcés dans l'esprit des Autraliens par l'idée que le monde
était en passe de former trois grands blocs économiques et que la place
de l'Australie était avec l'Extrême-Orient.
Malgré ces contacts économiques, l'ouverture vers l'Asie ne semble
pas satisfaire les conditions nécessaires pour qu'un pays déchiré réus-
sisse à évoluer d'une civilisation vers une autre. Premièrement, au
milieu des années quatre-vingt-dix, les élites australiennes étaient loin
d'être favorables à cette évolution. C'était un enjeu partisan. Les chefs
du parti libéral étaient hésitants ou hostiles. Le gouvernement travail-
liste a été critiqué par toute une gamme d'intellectuels et de journa-
listes. Aucun consensus n'existait dans les élites sur l'option asiatique.
Deuxièmement, l'opinion publique était ambivalente. De 1987 à 1993,
la proportion d'Australiens favorables à la fin de la monarchie est
passée de 21 % à 46 %. Mais elle ne progresse guère au-delà. La propor-
tion d'Australiens favorables à l'abandon de l'Union Jack a chuté de
42 % en mai 1992 à 35 % en août 1993. Comme un responsable austra-
lien le faisait remarquer en 1992, «il est difficile au public d'avaler
la pilule. Quand je dis que l'Australie devrait s'intégrer à l'Asie, vous
n'imaginez pas combien de lettres je reçois
41
».
Troisièmement et surtout, les élites des pays d'Asie ont été encore
moins bien disposées à l'égard des avances australiennes que les Euro-
péens vis-à-vis des Turcs. Elles ont clairement manifesté que, si l'Aus-
tralie voulait s'intégrer à l'Asie, elle devait devenir vraiment asiatique,
ce qu'elles jugeaient presque impossible. « La réussite de l'intégration
166
LE CHOC DES CIVILISATIONS
de l'Australie en Asie, a dit un responsable indonésien, dépend d'une
seule et unique chose -l'accueil que les pays d'Asie feront aux bonnes
intentions australiennes. L'Australie sera acceptée si le gouvernement
et le peuple australiens comprennent la culture et la société asiati-
ques. » Les Asiatiques considèrent qu'il y a un fossé entre la rhétorique
asiatique des Australiens et la réalité. Les Thaïlandais, selon un diplo-
mate australien, traitent avec «condescendance» l'insistance avec
laquelle l'Australie souligne qu'elle est asiatique 42. «Culturellement,
l'Australie est encore un pays européen, a déclaré Mahathir, le Premier
ministre de Malaisie, en octobre 1994. Et nous pensons que c'est un
pays européen. » L'Australie ne pourra donc entrer dans le Cercle éco-
nomique d'Extrême-Orient. Nous autres Asiatiques «sommes moins
portés à critiquer les autres pays ou à les juger. Mais l'Australie, qui
est européenne culturellement parlant, croit qu'elle a le droit de dire
aux autres ce qu'ils ont à faire, ce qu'ils ne doivent pas faire, ce qui est
bien, ce qui est mal. Ce n'est bien sûr pas compatible avec le groupe.
Voilà mes raisons [de m'opposer à son entrée dans le CEEO]. Ce n'est
pas une question de couleur de peau, mais de culture
43
». Les Asia-
tiques, en bref, sont résolus à exclure l'Australie de leur club pour les
mêmes raisons que les Européens les Turcs : ils sont différents. Le
Premier ministre Keating aimait à dire qu'il allait changer l'Australie:
ce ne serait plus «le vilain petit canard de l'extérieur, mais le vilain
petit canard à l'intérieur de l'Asie». En fait, c'est un oxymoron : on
laisse toujours les vilains petits canards à l'extérieur.
Comme Mahathir l'a dit, la culture et les valeurs représentent les
obstacles fondamentaux à l'intégration de l'Australie dans l'Asie. Des
conflits éclatent régulièrement à propos de l'engagement de l'Australie
en faveur de la démocratie, des droits de l'homme, de la liberté de la
presse et de ses protestations contre la violation de ces droits par les
gouvernements de pratiquement tous ses voisins. « Le vrai problème
pour l'Australie dans la région, remarquait un vieux diplomate, ce n'est
pas notre drapeau, mais nos valeurs sociales profondes. Je crois bien
qu'aucun Australien n'est prêt à renoncer à elles afin d'être accepté
dans la région 44.» Les différences de tempérament, de style et de
comportement sont également prononcées. Comme le suggérait Maha-
thir, les Asiatiques traitent avec les autres de manière subtile, indirecte,
nuancée, neutre, non moralisante et non conflictuelle. Les Australiens,
au contraire, sont les personnes les plus directes, les plus extraverties
et certains diraient même les plus insensibles du monde anglophone.
Ce choc de cultures est particulièrement évident dans les rapports per-
sonnels de Paul Keating avec les Asiatiques. TI incarne à l'extrême les
caractéristiques nationales australiennes. Politicien qualifié de « bru-
tal », il a un style «provocant et pugnace» et n'hésite pas à traiter ses
ennemis politiques de « sacs à bière », de « gigolos parfumés » ou de
« dérangés » 45. Bien que soutenant l'idée que l'Australie devait devenir
asiatique, Keating a souvent irrité, choqué et fait se dresser contre lui
La recomposition culturelle
167
les dirigeants asiatiques par sa franchise brutale. Ce fossé culturel était
si grand qu'il a ruiné l'idée de convergence culturelle dans la mesure
où son propre comportement suscitait le rejet de la part de ceux qu'il
déclarait être des proches culturellement.
L'option Keating-Evans pourrait être considérée comme un produit
immédiat des facteurs économiques et comme une façon d'ignorer
plutôt que de renouveler la culture du pays, mais aussi comme une ruse
politique pour détourner l'attention des problèmes économiques de
l'Australie. Mais on pourrait aussi penser que c'est une initiative vision-
naire pour intégrer et identifier l'Australie aux nouveaux centres de puis-
sance économique, politique et militaire en Extrême-Orient. Dans cette
mesure, l'Australie pourrait être le premier pays occidental à tenter de se
détacher de l'Occident pour se raccrocher à des civilisations non occi-
dentales. Au début du:xxne siècle, les historiens verront peut-être dans
l'option Keating-Evans un signe fort du déclin de l'Occident. Si elle
continue à être suivie, cependant, cela ne fera pas disparaître l'héritage
occidental de l'Australie. Ce « pays de Cocagne » restera longtemps un
pays déchiré, à la fois « annexe de l'Empire», comme disait de façon cri-
tique Paul Keating, et « nouvelle poubelle blanche de l'Asie», comme le
déclarait de manière méprisante Lee Kuan Yew 46.
Ce n'était pas et ce n'est pas inéluctable. Assumant leur désir de
rompre avec la Grande-Bretagne sans pour autant définir l'Australie
comme une puissance asiatique, les dirigeants australiens pourraient la
définir comme un pays du Pacifique, à l'instar du prédécesseur de Kea-
ting au poste de Premier ministre, Robert Hawke. Si l'Australie souhai-
tait devenir une république séparée de la couronne britannique, elle
pourrait se rallier au premier pays qui l'a fait, lequel, tout comme l'Aus-
tralie, est d'origine britannique, a la taille d'un continent, parle anglais,
a été son allié au cours de trois guerres et possède une population majori-
tairement européenne, même si elle est de plus en plus asiatique. Cultu-
rellement, les valeurs de la Déclaration d'indépendance américaine du
4 juillet 177 6 s'accordent mieux avec celles de l'Australie que celles de
n'importe quel pays d'Asie. Économiquement, au lieu d'essayer de se
tailler un chemin parmi un groupe de sociétés vis-à-vis desquelles elle est
culturellement étrangère et qui la rejettent, les dirigeants de l'Australie
pourraient proposer d'étendre l'ALE NA pour en faire un accord Amé-
rique du Nord-Pacifique Sud rassemblant les États-Unis, le Canada,
l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Un tel regroupement réconcilierait la
culture et l'économie et donnerait à l'Australie une identité solide et
durable ne venant pas de vains efforts pour devenir asiatique.
LE VIRUS OCCIDENTAL ET LA SCHIZOPHRÉNIE
Tandis que les dirigeants australiens se lançaient dans une quête
vers l'Asie, ceux des autres pays déchirés -la Turquie, le Mexique, la
168 LE CHOC DES CIVILISATIONS
Russie - ont tenté d'incorporer l'Occident à leur société et celle-ci à
l'Occident. Leur expérience démontre cependant la force, la résilience
et la viscosité des cultures indigènes, ainsi que leur faculté de se renou-
veler et de résister aux importations venues d'Occident, de les contenir,
de les adapter. Le rejet de l'Occident est impossible, mais le kémalisme
n'a pas réussi. Si les sociétés non occidentales veulent se moderniser,
elles doivent le faire à leur manière et, à l'instar du Japon, s'appuyer
sur leurs traditions, leurs institutions, leurs valeurs.
Les dirigeants politiques qui ont l'orgueil de penser qu'ils peuvent
refaçonner en profondeur la culture de leur société ne peuvent
qu'échouer. ils peuvent introduire chez eux des éléments de la culture
occidentale, mais ils ne peuvent supprimer une fois pour toutes ou
éliminer le fonds de leur culture indigène. À l'inverse, le virus occi-
dental, une fois inoculé dans une autre société, est difficile à chasser.
n se maintient, mais il n'est pas fatal. Le patient survit, mais il n'est
plus pareil. Les dirigeants politiques peuvent faire l'histoire, mais ils
ne peuvent lui échapper. ils produisent des pays déchirés; ils ne créent
pas des sociétés occidentales. ns infectent leur pays avec une schi-
zophrénie culturelle qui devient son caractère propre et durable.
CHAPITRE 7
États phares, cercles concentriques
et ordre des civilisations
Ordre et civilisations
Dans la politique globale qui s'impose, les Etats phares des
grandes civilisations supplantent les deux superpuissances de la guerre
froide en tant que principaux pôles d'attraction et de répulsion pour
les autres pays. Ces changements sont particulièrement patents si on
considère les civilisations occidentale, orthodoxe et chinoise. En
l'occurrence, des regroupements civilisationnels apparaissent qui ras-
semblent des Etats phares, des Etats membres, des minorités culturel-
lement affiliées dans les Etats adjacents et, ce qui pose plus de
problèmes, des représentants d'autres cultures dans les Etats voisins.
Au sein de ces blocs culturels, les Etats tendent à se distribuer en
cercles concentriques autour du ou des Etats phares, et ce en fonction
de leur degré d'identification et d'intégration avec le bloc auquel ils
appartiennent. Dans le cas de l'islam, le sentiment d'appartenance s'ac-
croît, certes, mais, faute d'Etat phare, les structures politiques
communes restent rudimentaires.
Les pays tendent à se raccrocher à ceux qui ont une culture sem-
blable et à faire pendant aux pays avec lesquels ils n'ont pas d'affinités
culturelles. C'est particulièrement vrai des Etats phares. Leur puis-
sance attire ceux qui sont culturelle ment semblables et repousse ceux
qui sont culturellement différents. Pour des raisons de sécurité, les
Etats phares tentent parfois d'incorporer ou de dominer des peuples
appartenant à d'autres civilisations, lesquels s'efforcent de résister ou
d'échapper à un tel contrôle (la Chine avec les Tibétains et les Ouï-
gours, la Russie avec les Tatars, les Tchétchènes et les musulmans
d'Asie centrale). Le poids de l'histoire et les rapports de force condui-
170
LE CHOC DES CIVILISATIONS
sent aussi certains pays à résister à l'influence de leur État phare. La
Géorgie et la Russie sont deux pays orthodoxes. Pourtant, les Géor-
giens ont au cours de l'histoire résisté à la domination russe et à une
association étroite avec la Russie. Le Viêt-nam et la Chine sont deux
pays confucéens, mais ils éprouvent l'un pour l'autre une inimitié de
longue date. Avec le temps, toutefois, les affinités culturelles entre eux
et le développement d'une conscience civilisationnelle large et pro-
fonde pourraient rapprocher ces pays, à l'instar des pays d'Europe
occidentale.
Pendant la guerre froide, l'ordre qui prévalait était le produit de la
domination des superpuissances sur leurs blocs respectifs et de leur
influence dans le Tiers-Monde. Dans le monde qui apparaît, la puis-
sance globale est désormais une notion dépassée, et l'idée de commu-
I}auté globale n'est plus qu'un rêve lointain. Aucun pays, même les
Etats-Unis, n'a d'intérêts stratégiques globaux. Les composantes de
l'ordre dans le monde plus complexe et hétérogène qui est désormais le
nôtre se trouvent à l'intérieur des civilisations et entre elles. Le monde
trouvera un ordre sur la base des civilisations, ou bien il n'en trouvera
pas. Dans ce monde, les États phares des civilisations sont les sources
de l'ordre au sein des civilisations et, par le biais de négociations avec
les autres États phares, entre les civilisations.
Un monde dans lequel les États phares jouent un rôle directeur ou
dominant est un monde fait de sphères d'influence. Mais c'est aussi un
monde dans lequel l'exercice de l'influence par les États phares est
tempéré et modéré par la culture commune qu'ils partagent avec les
États membres de leur civilisation. Leur communauté culturelle légi-
time la suprématie et le rôle ordonnateur de l'État phare à la fois pour
les États membres et pour les puissances et les institutions extérieures.
Il est donc assez vain, comme l'a fait le secrétaire général des Nations
unies Boutros-Ghali en 1994, de promulguer une règle pour la gestion
des sphères d'influence en vertu de laquelle les forces de paix des
Nations unies agissant dans une zone ne devraient pas provenir pour
plus d'un tiers de la puissance régionale dominante de cette zone. Une
telle condition ne s'accorde pas avec la réalité géopolitique, laquelle
montre que dans n'importe quelle région où il y a un État dominant la
paix ne peut être instaurée et préservée que par la suprématie de cet
État. Les Nations unies ne représentent pas une alternative à la puis-
sance régionale, et cette dernière devient responsable et légitime quand
elle est exercée par des États phares liés aux autres membres de leur
civilisation.
Un État phare peut exercer sa fonction ordonnatrice parce que
les États membres le considèrent comme culturellement proche. Une
cilivisation est une famille étendue, et, comme les aînés dans une
famille, les États phares apportent à leurs proches soutien et discipline.
En l'absence de tels liens, l'aptitude pour un État plus puissant que les
autres à résoudre les conflits dans sa région et à lui imposer un ordre
États phares, cercles concentriques 171
reste limitée. Le Pakistan, le Bangladesh et même le Sri Lanka n'accep-
teront pas que l'Inde joue un rôle ordonnateur en Asie du Sud et aucun
État extrême-oriental n'acceptera que le Japon joue ce rôle en
Extrême-Orient.
Lorsque les civilisations n'ont pas d'État phare, créer un ordre au
sein des civilisations et en négocier un entre civilisations est nettement
plus difficile. L'absence d'État phare islamique pouvant avec légitimité
et autorité soutenir les Bosniaques, comme la Russie le fait avec les
Serbes et l'Allemagne avec les Croates, a obligé les États-Unis à jouer
ce rôle. Cela n'a guère été efficace, car la question des frontières dans
l'ex-Yougoslavie n'est pas stratégique pour les États-Unis, parce qu'il
n'existe pas de lien culturel entre les Etats-Unis et la Bosnie et parce
que l'Europe est opposée à la création d'un État musulman sur son sol.
L'absence d'État phare en Afrique et dans le monde arabe a beaucoup
compliqué la résolution de la guerre civile persistante au Soudan. Là
où il y a des États phares, à l'inverse, ceux-ci sont les clés du nouvel
ordre international fondé sur les civilisations.
L'Europe et ses liens
Pendant la guerre froide, les États-Unis étaient le centre d'un vaste
regroupement très diversifié et multicivilisationnel de pays qui avaient
tous pour but d'empêcher l'Union soviétique de poursuivre son expan-
sion. Ce regroupement, appelé tantôt «le monde libre», tantôt
« l'Ouest» et tantôt « les Alliés», comprenait de nombreuses sociétés
occidentales, mais pas toutes, ainsi que la Turquie, la Grèce, le Japon,
la Corée, les Philippines, Israël et, de manière moins étroite, d'autres
pays comme Taiwan, la Thaïlande et le Pakistan. Il s'opposait à un
autre regroupement de pays à peine moins hétérogène, comprenant
tous les pays orthodoxes sauf la Grèce, plusieurs pays qui avaient
appartenu à l'Occident, le Viêt-nam, Cuba, à un moindre degré l'Inde,
et occasionnellement quelques pays d'Afrique. Avec la fin de la guerre
froide, ces regroupements multicivilisationnels et interculturels ont
éclaté. La dissolution de l'Union soviétique, en particulier du pacte de
Varsovie, a été radicale. De même, mais de façon plus lente, le« monde
libre)} multicivilisationnel de la guerre froide se recompose en un nou-
veau regroupement correspondant plus ou moins à la civilisation occi-
dentale. Un processus d'union est en cours, lequel implique de définir
les critères d'appartenance aux organisations internationales
occidentales.
Les États phares de l'Union européenne, la France et l'Allemagne,
sont tout d'abord entourés par un groupe intégré composé de la Bel-
gique, de la Hollande et du Luxembourg, qui ont accepté d'éliminer
172 LE CHOC DES CIVILISATIONS
toute barrière aux échanges de biens et de personnes, puis par d'autres
membres comme l'Italie, l'Espagne, le le Danemark, la
Grande-Bretagne, l'Irlande et la Grèce, par des Etats qui sont devenus
membres en 1995 (l'Autriche, la Finlande, la Suède) et par des pays
qui à ce jour sont des membres associés (la Pologne, la Hongrie, la
République tchèque, la Slovaquie, la Bulgarie et la Roumanie). À
l'image de cette réalité, le parti au pouvoir en Allemagne et les princi-
paux dirigeants français ont proposé à l'automne 1994 de créer une
Union à deux vitesses. Le plan allemand prévoyait un «noyau dur»
comprenant les membres fondateurs moins l'Italie, «l'Allemagne et la
France formant le noyau dur du noyau dur ». Ces pays s'efforceraient
de créer rapidement une union monétaire et d'intégrer leur politique
étrangère et leur politique de défense. Presque en même temps, le Pre-
mier ministre Édouard Balladur a suggéré de couper l'Europe en trois,
les cinq États favorables à l'intégration formant le noyau dur, les autres
membres actuels représentant un deuxième cercle et les nouveaux
États en passe de devenir membres constituant un troisième cercle.
Alain Juppé, alors ministre des Affaires étrangères, a développé cette
idée en proposant de créer « un cercle extérieur d'États Upartenaires",
comprenant l'Europe centrale et orientale, un cercle médian d'États
membres devant accepter une discipline commune dans certains
domaines (marché unique, union douanière, etc.) et plusieurs cercles
de usolidarité renforcée" regroupant les États souhaitant évoluer plus
vite dans des domaines comme la défense, l'intégration monétaire, la
politique étrangère, etc. et aptes à le faire 1 ». D'autres dirigeants poli-
tiques ont proposé d'autres types d'accords, tous impliquant cependant
un regroupement intérieur d'États intimement associés et des regrou-
pement extérieurs d'États moins intégrés jusqu'à ce que soit atteinte la
frontière entre membres et non-membres.
Établir cette frontière en Europe a été l'un des principaux défis
auxquels l'Occident s'est trouvé confronté dans le monde d'après la
guerre froide. À l'époque de la guerre froide, l'Europe n'existait pas en
tant que tout. Avec la chute du communisme, toutefois, il est devenu
nécessaire de répondre à la question de savoir ce qu'est l'Europe. Ses
frontières au nord, à l'ouest et au sud sont délimitées par des mers, la
Méditerranée au sud coïncidant avec des différences culturelles cer-
taines. Mais où se trouve donc la frontière à l'est? Qui peut être consi-
déré comme européen et donc comme un membre potentiel de l'Union
européenne, de l'OTAN et d'autres organisations comparables?
La grande frontière historique qui a existé pendant des siècles
entre peuples chrétiens d'Occident et peuples musulmans et ortho-
doxes fournit la réponse la plus convaincante. Elle remonte à la divi-
sion de l'Empire romain au WC siècle et à la création du Saint Empire
romain au xe siècle. Elle est restée à peu près stable pendant au moins
cinq cents ans. En partant du nord, elle passe par les frontières
actuelles entre la Finlande et la Russie, entre les États baltes (Estonie,
États phares, cercles concentriques 173
Lettonie, Lituanie) et la Russie, pour traverser l'ouest de la Biélorussie,
puis l'Ukraine, séparant ainsi les uniates à l'ouest et les orthodoxes à
l'est, puis la Roumanie, faisant le partage entre la Transylvanie et sa
population hongroise catholique d'un côté et le reste du pays de l'autre,
et enfin l'ex-Yougoslavie, le long de la frontière qui sépare la Slovénie
et la Croatie des autres républiques. Dans les Balkans, bien sûr, cette
frontière coïncide avec la division historique entre les empires austro-
hongrois et ottoman. C'est la frontière culturelle de l'Europe, et dans
le monde d'après la guerre froide, c'est aussi la limite politique et éco-
nomique de l'Europe et de l'Occident.
Le paradigme civilisationnel permet donc de répondre de façon
nette et convaincante à la question de savoir où finit l'Europe. Elle se
termine là où finit la chrétienté occidentale et où commencent l'islam
et l'orthodoxie. C'est là la réponse que les Européens de l'Ouest ont
envie d'entendre, qu'ils soutiennent à peu près tous sotta voce et que
des dirigeants politiques et des intellectuels très divers ont reprise à
leur compte. TI est nécessaire, comme l'a soutenu Michael Howard,
d'admettre la distinction, occultée à l'époque de l'Union soviétique,
entre l'Europe centrale ou Mitteleuropa et l'Europe orientale propre-
ment dite. L'Europe centrale comprend « les terres qui appartenaient
jadis à la chrétienté occidentale, le territoire de l'empire des Habs-
bourg, l'Autriche, la Hongrie et la Tchécoslovaquie, mais aussi la
Pologne et les marches orientales de l'Allemagne. Le terme uEurope
orientale" devrait être réservé aux régions qui se sont développées sous
l'égide de l'Église orthodoxe : les communautés bulgares et roumaines
de la mer Noire, qui sont apparues seulement sous la domination otto-
mane au XIX
e
siècle, et les parties ueuropéennes" de l'Union soviéti-
que ». Le but premier de l'Europe occidentale doit être, dit-il, «de
réabsorber les peuples d'Europe centrale dans une seule et même
communauté culturelle et économique à laquelle ils appartiennent bel
et bien: c'est-à-dire de retisser les liens entre Londres, Paris, Rome,
Munich et Leipzig, Varsovie, Prague et Budapest ». Une «nouvelle
frontière» émerge, faisait remarquer Pierre Béhar deux ans plus tard.
«Elle oppose culturelle ment une Europe marquée par la chrétienté
d'Occident (catholique romaine et protestante) d'un côté et une Europe
marquée par le catholicisme d'Orient et les traditions islamiques de
l'autre. » De même, selon un dirigeant finnois influent, la division cen-
trale en Europe qui remplace le Rideau de fer est 1'« ancienne frontière
culturelle entre l'Est et l'Ouest» qui place «les territoires de l'ex-
Empire austro-hongrois tout comme la Pologne et les États baltes»
dans l'Europe de l'Ouest et les autres pays d'Europe centrale et des
Balkans à l'extérieur. C'était, convient un Anglais influent, «la grande
division entre les Églises d'Orient et d'Occident : en gros, entre les
peuples qui sont devenus chrétiens directement sous l'influence de
Rome ou par des intermédiaires celtes ou germaniques et ceux de l'Est
174 LE CHOC DES CIVILISATIONS
............. : .. ... .. ...........: ..... .. .. ................ .. ·······o······
FRONTIÈRES ORIENTALES
Transformation of Western Europe, DELA C IVI LI SA TION OCC 1 DENTALE
États phares, cercles concentriques 175
et du Sud-Est qui le sont devenus par le biais de Constantinople
(Byzance) 2 ».
Les peuples d'Europe centrale insistent sur la signification de cette
ligne de partage. Les pays qui ont accompli des progrès importants
pour se détacher de l'héritage communiste et pour évoluer vers la
démocratie politique et l'économie de marché sont séparés de ceux qui
ne l'ont pas fait par « la frontière qui distingue le catholicisme et le
protestantisme d'une part et l'orthodoxie de l'autre ». li y a plusieurs
siècles, disait le président de Lituanie, les Lituaniens ont dû choisir
entre « deux civilisations» et « ont opté pour le monde latin, se sont
convertis au catholicisme romain et ont choisi une forme d'organisa-
tion politique fondée sur la loi ». De même, les Polonais disent qu'ils
font partie de l'Occident depuis qu'au xe siècle ils ont choisi le christia-
nisme latin plutôt que byzantin
3
• Les représentants des pays ortho-
doxes d'Europe orientale, par contraste, sont plus ambivalents. Les
Bulgares et les Roumains voient l'avantage que représente le fait de
faire partie de l'Occident et d'être incorporés à ses institutions, mais
ils restent attachés à leur tradition orthodoxe et, pour ce qui est des
Bulgares, à leur étroite association historique avec la Russie et
Byzance.
L'identification de l'Europe à la chrétienté occidentale fournit un
critère clair pour l'admission de nouveaux membres dans les organisa-
tions occidentales. L'Union européenne est l'entité majeure de l'Occi-
dent en Europe et son élargissement s'est arrêté en 1994 avec
l'admission de l'Autriche, de la Finlande et de la Suède, pays culturelle-
ment occidentaux. Au cours du printemps 1994, l'Union a décidé de
refuser d'admettre comme membres toutes les ex-républiques sovié-
tiques sauf les États baltes. Elle a aussi signé des « accords d'associa-
tion » avec les quatre États d'Europe centrale (la Pologne, la Hongrie,
la République tchèque et la Slovaquie) et deux États d'Europe orientale
(la Roumanie et la Bulgarie). Cependant, aucun d'eux n'a de chances
de devenir membre à part entière avant des années et, à supposer que
cela se produise, les Etats d'Europe centrale y parviendront avant la
Roumanie et la Bulgarie. Dans le même temps, on peut penser que les
États baltes et la Slovénie deviendront membres de l'Union, tandis que
l'admission de la Turquie musulmane, de la trop petite île de Malte et
de l'île orthodoxe de Chypre était encore en suspens en 1995. Pour
l'élargissement de l'Union européenne, la préférence va clairement aux
États qui sont culturellement occidentaux et qui sont économiquement
développés. Si on appliquait ce critère, les pays du Visegrad (Pologne,
République tchèque, Slovaquie, Hongrie), les république baltes, la Slo-
vénie, la Croatie et Malte pourraient devenir membres de l'Union, et
celle-ci coïnciderait avec la civilisation occidentale telle qu'elle a histo-
riquement existé en Europe.
La logique des civilisations a des conséquences similaires en ce
qui concerne l'élargissement de l'OTAN. La guerre froide a commencé
176 LE CHOC DES CIVILISATIONS
avec l'extension du contrôle politique et militaire de l'Union soviétique
sur l'Europe centrale. Les États-Unis et les pays d'Europe occidentale
ont formé l'OTAN pour s'y opposer et, si nécessaire, pour triompher
d'une éventuelle agression soviétique. Dans le monde d'après la guerre
froide, l'OTAN est l'organisation de sécurité de l'Europe occidentale.
Avec la fin de la guerre froide, l'OTAN a un but central : s'assurer
qu'elle est bien toujours finie en prévenant une éventuelle remontée
du contrôle politique et militaire russe en Europe centrale. Dans ces
conditions, peut devenir membre de l'OTAN tout pays occidental qui
souhaite y entrer et satisfait aux conditions de base en matière d'apti-
tude militaire, de démocratie politique et de contrôle civil sur l'armée.
La politique américaine vis-à-vis des accords européens de sécu-
rité d'après la guerre froide a tout d'abord été plus universaliste. Elle
a été symbolisée par le partenariat pour la paix, ouvert aux Européens
et aux pays d'Eurasie. Cette approche accordait un rôle important à
l'organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. Une
remarque du président Clinton lors de sa visite en Europe en 1994
l'illustre bien: « Les frontières de la liberté doivent désormais être défi-
nies par de nouveaux comportements, et plus par l'héritage de l'his-
toire. À tous ceux qui voudraient tracer une nouvelle frontière en
Europe, je dis : nous ne devons pas empêcher que l'Europe connaisse
un avenir meilleur -la démocratie partout, l'économie de marché par-
tout, la coopération entre les pays pour la sécurité mutuelle partout.
Nous ne devons pas nous satisfaire à moins. » Une année plus tard,
toutefois, l'administration Clinton en est venue à reconnaître que les
frontières définies par «l'héritage de l'histoire» ont un sens et qu'il
faut faire avec les réalités des différences intercivilisationnelles. L'ad-
ministration Clinton a joué un rôle actif pour définir les critères et le
calendrier pour l'élargissement de l'OTAN, tout d'abord à la Pologne,
à la Hongrie, à la République tchèque, puis à la Slovénie et ensuite
sans doute aux républiques baltes.
La Russie s'est opposée avec vigueur à tout élargissement de
l'OTAN, certains Russes, plutôt libéraux et pro-occidentaux, soutenant
que cet élargissement attiserait les courants politiques nationalistes et
antioccidentaux en Russie. Cependant, l'élargissement de l'OTAN res-
treint à des pays appartenant historiquement à la chrétienté d'Occident
garantit à la Russie que la Serbie, la Bulgarie, la Roumanie, la Mol-
davie, la Biélorussie, ainsi que l'Ukraine, aussi longtemps qu'elle reste
unie, ne seront pas concernées. L'élargissement de l'OTAN restreint
aux États occidentaux soulignerait aussi le rôle de la Russie comme
État phare d'une civilisation orthodoxe distincte, donc comme respon-
sable de l'ordre régnant à l'intérieur et le long des frontières de
l'orthodoxie.
L'utilité qu'il y a à différencier les pays en termes de civilisation
est manifeste en ce qui concerne les républiques baltes. Ce sont les
seules ex-républiques soviétiques qui sont nettement occidentales par
États phares, cercles concentriques 177
leur histoire, leur culture et leur religion. Leur destinée a toujours
constitué un souci majeur pour l'Occident. Les États-Unis n'ont jamais
reconnu formellement leur intégration à l'Union soviétique, ont sou-
tenu leur évolution vers l'indépendance lors de l'écroulement de
l'Union soviétique et ont insisté pour que les Russes acceptent un
calendrier négocié pour le retrait de leurs troupes de ces républiques.
Le message adressé aux Russes était le suivant: ils devaient recon-
naître que les pays baltes sont hors de la sphère d'influence qu'ils pour-
raient souhaiter établir avec les autres ex-républiques soviétiques.
Cette action de l'administration Clinton a, selon le Premier ministre
suédois, été « l'une des plus importantes contributions à la sécurité et
à la stabilité en Europe» et a aidé les démocrates russes en posant
clairement que tout dessein revanchard chez les nationalistes russes
extrémistes était vain au regard de l'engagnement occidental clair pour
les républiques baltes 4.
On s'est beaucoup penché sur l'élargissement de l'Union euro-
péenne et de l'OTAN. La reconfiguration culturelle de ces organisa-
tions pose aussi la question de leur éventuelle contraction. Un pays
non occidental, la Grèce, est membre de ces deux organisations, et un
autre, la Turquie, est membre de l'OTAN seulement et postule à entrer
dans l'Union. Ces relations sont le produit de la guerre froide. Ont-
elles encore une place dans le monde civilisationnel d'après la guerre
froide?
La participation pleine et entière de la Turquie à l'Union euro-
péenne est problématique et sa participation à l'OTAN a été critiquée
par le parti social. La Turquie a cependant des chances de rester dans
l'OTAN à moins que le parti social ne remporte une victoire électorale
éclatante, qu'elle ne rejette délibérément l'héritage d'Atatürk et qu'elle
ne se redéfinisse comme le chef de file de l'islam. C'est envisageable et
cela peut être souhaitable pour la Turquie, mais c'est peu probable
dans un proche avenir. Quel que soit son rôle dans l'OTAN, la Turquie
suit désormais ses intérêts propres à l'égard des Balkans, du monde
arabe et de l'Asie centrale.
La Grèce ne fait pas partie de la civilisation occidentale, mais c'est
le berceau de la civilisation classique, une des sources importantes de
la civilisation occidentale. Par opposition aux Turcs, les, Grecs se sont
considérés comme des représentants du christianisme. A la différence
des Serbes, des Roumains ou des Bulgares, leur histoire a été intime-
ment mêlée à celle de l'Occident. Cependant, la Grèce est aussi une
anomalie, l'étranger orthodoxe dans les organisations occidentales.
Elle n'a jamais été un membre facile de l'Union européenne ou de
l'OTAN et a éprouvé des difficultés à s'adapter aux principes et aux
mœurs de l'une et de l'autre. Du milieu des années soixante au milieu
des années soixante-dix, elle a été gouvernée par une junte militaire et
n'a pu rejoindre la Communauté européenne que lorsqu'elle est
devenue démocratique. Ses dirigeants ont souvent donné l'impression
178 LE CHOC DES CIVILISATIONS
de dévier des normes occidentales et de s'opposer aux gouvernements
occidentaux. La Grèce était plus pauvre que les autres membres de la
Communauté et de l'OTAN et a souvent suivi des politiques écono-
miques qui semblaient ne pas respecter les exigences prévalant à
Bruxelles. Son attitude lorsqu'elle a occupé la présidence du Conseil
en 1994 a exaspéré les autres membres, et les fonctionnaires d'Europe
occidentale considèrent que son entrée a été une erreur.
Dans le monde d'après la guerre froide, les politiques grecques
ont de plus en plus dévié de celles de l'Occident. Les gouvernements
occidentaux étaient opposés à son bouclage de la Macédoine, et cela
lui a valu une injonction de la Commission européenne à la Cour euro-
péenne de justice. En ce qui concerne les conflits dans l'ex-Yougo-
slavie, la Grèce a pris ses distances vis-à-vis des politiques menées par
les principales puissances occidentales, a soutenu activement les
Serbes et a violé les sanctions prises par les Nations unies contre eux.
Avec la fin de l'Union soviétique et de la menace communiste, la Grèce
a des intérêts mutuels avec la Russie qui s'opposent à leur ennemi
commun, la Turquie. Cela a permis à la Russie d'établir une présence
importante dans la partie grecque de Chypre et, en conséquence de
«leur religion orthodoxe d'Orient commune », les Chypriotes grecs ont
accueilli des Russes et des Serbes dans l'îleS. En 1995, deux mille entre-
prises possédées par des Russes étaient en activité à Chypre; des jour-
naux russes et serbo-croates y étaient publiés; le gouvernement
chypriote grec recevait des armes de Russie. La Grèce a aussi examiné
avec la Russie la possibilité de faire passer du pétrole du Caucase et
d'Asie centrale à la Méditerranée à travers un oléoduc bulgaro-grec
contournant la Turquie et d'autres pays musulmans. De manière géné-
rale, la politique étrangère grecque a pris une orientation très ortho-
doxe. La Grèce restera sans aucun doute membre de l'OTAN et de
l'Union européenne. Tandis que le processus de reconfiguration cultu-
relle s'intensifie, cependant, ces liens deviendront plus ténus, perdront
de leur sens et deviendront plus délicats pour les parties concernées.
L'ennemi de l'Union soviétique à l'époque de la guerre froide devient
l'allié de la Russie après la guerre froide.
La Russie et ses « étrangers proches »
Ce qui a succédé aux empires tsariste et communiste, c'est un bloc
civilisationnel parallèle à beaucoup d'égards à celui de l'Occident en
Europe. Au cœur, la Russie, équivalente à l'Allemagne et à la France,
est intimement liée à un cercle intérieur incluant les deux républiques
orthodoxes slaves prédominantes de Biélorussie et de Moldavie, le
Kazakhstan, dont la population est russe à 40 %, et l'Arménie, histori-
États phares, cercles concentriques 179
quement alliée très proche de la Russie. Au milieu des années quatre-
vingt-dix, tous ces pays avaient des gouvernements prorusses parvenus
en général au pouvoir à la faveur d'élections. Les relations entre la
Russie et la Géorgie (surtout orthodoxe) et l'Ukraine (en grande partie
orthodoxe) sont plus lâches. Ces deux pays ont un fort sentiment
national et une claire conscience de leur indépendance passée. Dans
les Balkans orthodoxes, la Russie a des relations étroites avec la Bul-
garie, la Grèce, la Serbie et Chypre, et plus lâches avec la Roumanie.
Les républiques musulmanes de l'ex-Union soviétique restent très
dépendantes de la Russie à la fois économiquement et dans le domaine
de la sécurité. Les républiques baltes, par constraste, sous l'effet de
la force d'attirance de l'Europe, sont sorties de la sphère d'influence
russe.
La Russie crée un bloc formé d'un territoire orthodoxe qu'elle
dirige et entouré d'États musulmans relativement faibles qu'elle domi-
nera à des degrés divers et dont elle tentera de détourner l'influence
des autres puissances. Elle escompte que le monde accepte et approuve
ce système. Les gouvernements étrangers et les organisations interna-
tionales, disait Eltsine en février 1993, doivent « reconnaître à la
Russie des pouvoirs spéciaux en tant que garant de la paix et de la
stabilité dans les anciennes régions de l'URSS ». L'Union soviétique
était une superpuissance qui avait des intérêts globaux; la Russie est
une grande puissance qui a des intérêts régionaux et civilisationnels.
Les pays orthodoxes de l'ex-Union soviétique ont un rôle central
pour le développement d'un bloc russe cohérent en Eurasie et dans les
affaires internationales. Lorsque l'Union soviétique a explosé, ces cinq
pays ont tout d'abord pris une direction très nationaliste et ont voulu
marquer leur indépendance et leurs distances vis-à-vis de Moscou. Par
la suite, les réalités économiques, géopolitiques et culturelles ont
conduit les électeurs de quatre d'entre eux à porter au pouvoir des
gouvernements prorusses et à soutenir des politiques prorusses. Les
ressortissants de ces pays en appellent à la protection et au soutien de
la Russie. Dans le cinquième, la Géorgie, l'intervention militaire russe
a imposé une évolution similaire dans les positions du gouvernement.
Historiquement, les intérêts de l'Arménie se sont identifiés à ceux
de la Russie, et celle-ci s'est enorgueillie d'être le défenseur de l'Ar-
ménie contre ses voisins musulmans. Ces relations ont repris de la
vigueur dans les années postsoviétiques. Les Arméniens dépendaient
du soutien économique et militaire russe et ont appuyé la Russie sur
des questions concernant les relations entre les ex-républiques sovié-
tiques. Ces deux pays ont des intérêts stratégiques convergents.
À la différence de l'Arménie, la Biélorussie a peu de conscience
nationale. Elle est également bien plus dépendante du soutien russe.
Nombre de ses résidents semblent s'identifier bien plus à la Russie qu'à
leur propre pays. Aux élections de janvier 1994, un conservateur pro-
russe a remplacé un centriste et nationaliste modéré à la tête de l'Etat.
180 LE CHOC DES CIVILISATIONS
En juillet 1994, 80 % des votants ont élu comme président un extré-
miste prorusse allié de Vladimir Zhirinovsky. La Biélorussie a très tôt
rejoint la Communauté des États indépendants (CEI), a été un membre
fondateur de l'union économique créée en 1993 avec la Russie et l'Uk-
raine, a consenti à une union monétaire avec la Russie, a abandonné
ses armements nucléaires à la Russie et a accepté que des troupes
russes stationnent sur son sol jusqu'à la fin du siècle. En 1995, la Biélo-
russie était de fait une partie de la Russie sauf par son nom.
Après que la Moldavie est devenue indépendante lorsque l'Union
soviétique s'est écroulée, on a pu penser qu'elle serait réintégrée à la
Roumanie. La crainte que cela se produise a en retour stimulé un mou-
vement sécessionniste dans l'est du pays, zone russifiée, et il a été sou-
tenu tacitement par Moscou et activement par la 14
e
armée russe. Cela
a conduit à la création de la république du Trans-Dniestr. Le sentiment
que la Moldavie et la Roumanie feraient un tout a cependant décliné
en réponse aux problèmes économiques rencontrés par les deux pays
et sous la pression économique russe. La Moldavie a rejoint la CEl, et
les échanges avec la Russie se sont développés. En février 1994, les
partis prorusses ont gagné les élections parlementaires.
Dans ces trois États, en réponse à des intérêts stratégiques et éco-
nomiques combinés, l'opinion publique a poussé au pouvoir des gou-
vernements favorables à un alignement étroit sur la Russie. Le schéma
a été pratiquement le même en Ukraine. En Géorgie, cependant, le
cours des événements a été différent. La Géorgie a été indépendante
jusqu'en 1801 lorsque le roi Georges XIII a demandé la protection
russe contre les Turcs. Pendant trois années après la Révolution russe,
de 1918 à 1921, elle a été de nouveau indépendante, mais les bolche-
viques l'ont de force réincorporée dans l'Union soviétique. Une coali-
tion nationaliste a gagné les élections, mais son chef s'est engagé dans
une répression autodestructrice et a été violemment destitué. Edouard
A. Chevardnadze, qui avait été ministre des Affaires étrangères d'Union
soviétique, est revenu diriger le pays et a été confirmé au pouvoir aux
élections présidentielles de 1992 et de 1995. Il a cependant été
confronté à une opposition séparatiste en Abkhazie, laquelle a reçu un
soutien r u ~ s e important, et à une insurrection menée par Gamsa-
khourdia. A l'instar du roi Georges, il a admis que la Géorgie n'avait
pas le choix et a fait appel à l'aide de Moscou. Les troupes russes sont
intervenues pour le soutenir à condition que le pays entre dans la CEL
En 1994, les Géorgiens ont accepté que les Russes aient trois bases
militaires en Géorgie pour une durée indéfinie. L'intervention militaire
russe, tout d'abord pour affaiblir le gouvernement géorgien puis pour
le soutenir, a ainsi fait basculer la Géorgie, qui a des velléités d'indé-
pendance, dans le camp russe.
Si on excepte la Russie, l'ex-république soviétique la plus peuplée
et la plus importante est l'Ukraine. À des périodes diverses dans l'his-
toire, elle a été indépendante. Cependant, durant la majeure partie de
États phares, cercles concentriques 181
l'ère moderne, elle a fait partie d'une entité politique gouvernée par
Moscou. L'événement décisif s'est produit en 1654 lorsque Bogdan
Khmelnitski, chef cosaque d'un soulèvement contre la domination
polonaise, a fait allégeance au tsar en échange d'aide contre les Polo-
nais. De cette date à 1991, sauf pendant le bref intermède où une répu-
blique indépendante a été établie entre 1917 et 1920, ce qui est
aujourd'hui l'Ukraine a été contrôlé par Moscou. Cependant, c'est un
pays déchiré par deux cultures distinctes. La frontière civilisationnelle
entre l'Occident et l'orthodoxie passe en plein cœur de l'Ukraine et ce
depuis des siècles. Pendant certaines périodes, dans le passé, l'ouest de
l'Ukraine a fait partie de la Pologne, de la Lituanie et de l'Empire
austro-hongrois. Une grande part de sa population a adhéré à l'Église
uniate, qui pratique le rituel orthodoxe mais reconnaît l'autorité du
pape. Historiquement, les Ukrainiens de l'Ouest parlaient l'ukrainien
et étaient très nationalistes. Les habitants de l'est du pays, au contraire,
étaient surtout orthodoxes et parlaient en majorité le russe. Au début
des années quatre-vingt-dix, 31 % de la population totale étaient russo-
phones. Une majorité d'élèves de l'école élémentaire et du secondaire
suivent des cours en russe 6. La Crimée est majoritairement russe et a
appartenu à la Fédération russe jusqu'en 1954, date à laquelle
Khrouchtchev l'a transférée à l'Ukraine en reconnaissance officielle de
la décision prise par Khmelnitski trois cents ans plus tôt.
Les différences entre l'est et l'ouest de l'Ukraine sont manifestes
dans l'attitude de leur population. Fin 1992, par exemple, un tiers des
Russes à l'ouest de l'Ukraine, mais seulement 10 % à Kiev, disaient
UKRAINE: UN PAYS DIVISÉ
Résultats officiels préliminaires
Régions qui ont voté pour:
o Leonid Koutchma
_ Leonld Kravtchouk
Les chiffres montrent le % des
votes' pour Koutchma et (Kravtchouk)
• total incluant les votes invalides
9 200, km
RUSSIE
Source: Intemational Foundation for Systems.
182 LE CHOC DES CIVILISATIONS
qu'ils souffraient d'une certaine animosité antirusse 7. La coupure
est/ouest a été évidente aux élections présidentielles de juillet 1994. Le
sortant, Leonid Kravtchouk, qui se présentait comme un nationaliste
même s'il avait travaillé de façon très proche avec les dirigeants russes,
a gagné dans les treize provinces de l'ouest, avec une majorité qui a
parfois atteint 90 %. Son adversaire, Leonid Koutchma, qui avait pris
des leçons d'ukrainien pendant la campagne, a conquis les treize pro-
vinces de l'Est avec des majorités comparables. Koutchma a finale-
ment gagné par 52 % des voix. Ainsi, une faible majorité a confirmé en
1994 la décision prise par Khmelnitski en 1654. Cette élection, comme
le faisait observer un expert américain, « a reflété, et même cristallisé,
la coupure entre les Slaves européanisés à l'ouest et la vision russo-
slave de ce que devrait être l'Ukraine. Cela tient moins à une polarisa-
tion ethnique qu'à des différences culturelles 8 ».
En conséquence de cette division, les relations entre l'Ukraine et
la Russie pourraient se développer dans l'une des trois directions sui-
vantes. Au début des années quatre-vingt-dix, des problèmes impor-
tants se posaient entre les deux pays à propos des armements
nucléaires, de la Crimée, des droits des Russes en Ukraine, de la flotte
de la mer Noire et des relations économiques. Beaucoup pensaient
qu'un conflit armé était possible, ce qui a conduit certains analystes
occidentaux à défendre l'idée que l'Occident devait aider l'Ukraine à
avoir des armes nucléaires pour éviter une agression russe
9
• Cepen-
dant, si le point de vue civilisationnel prévaut, un conflit entre Ukrai-
niens et Russes est peu probable. Ce sont deux peuples slaves, avant
tout orthodoxes, qui ont eu des relations intimes pendant des siècles
et au sein desquels les mariages mixtes sont chose commune. Malgré
la gravité des problèmes et la pression des extrémistes nationalistes
des deux camps, les dirigeants de ces deux pays œuvrent avec succès à
modérer leurs différends. L'élection d'un président clairement prorusse
en Ukraine au milieu de 1994 a encore réduit la probabilité d'une exa-
cerbation du conflit entre les deux pays. Musulmans et chrétiens se
battent partout dans l'ex-Union soviétique. Les tensions sont vives
entre Russes et peuples baltes, et il y a même des combats. Mais, aucun
affrontement violent n'a pour l'instant eu lieu entre Russes et
Ukrainiens.
Deuxième possibilité, un peu plus probable: l'Ukraine pourrait se
diviser le long de la ligne de partage qui sépare les deux entités la
composant, l'Est se fondant avec la Russie. Le problème de la sécession
s'est posé pour la première fois à propos de la Crimée. Le public de
Crimée, qui est russe à 70 %, a soutenu l'indépendance de l'Ukraine au
référendum de décembre 1991. En mai 1992, le parlement de Crimée
a aussi voté une déclaration d'indépendance vis-à-vis de l'Ukraine et,
sous la pression ukrainienne, est revenu sur ce vote. Le parlement
russe, cependant, a voté l'annulation de la cession de la Crimée à l'Uk-
raine en 1994. En janvier 1994, les Criméens ont élu un Président qui
États phares, cercles concentriques 183
avait fait campagne en faveur de «l'unité avec la Russie)}. Cela a
conduit certains à se demander si la Crimée serait le nouveau Nagorny-
Karabakh ou bien la nouvelle Abkhazie 10. La réponse a été «non».
Et le nouveau Président a dû revenir sur sa volonté d'organiser un
référendum sur l'indépendance et négocier avec le gouvernement de
Kiev. En mai 1994, la situation s'est aggravée de nouveau lorsque le
parlement de Crimée a voté la restauration de la constitution de 1992,
qui la rendait virtuellement indépendante vis-à-vis de l'Ukraine. Une
fois encore, la modération des dirigeants russes et ukrainiens a évité
que ce problème ne dégénère, et l'élection deux mois plus tard du pro-
russe Koutchma en Ukraine a refroidi les ardeurs sécessionnistes en
Crimée.
Cette élection pourrait cependant conduire l'ouest du pays à faire
sécession vis-à-vis d'une Ukraine de plus en plus proche de la Russie.
Certains Russes y seraient favorables. Comme le disait un général
russe, « dans cinq, dix ou quinze ans, l'Ukraine, ou plutôt l'est de l'Uk-
raine, reviendra vers nous. L'Ouest n'a qu'à aller se faire voir! 11 ». Une
Ukraine uniate et pro-occidentale ne serait pourtant viable qu'avec un
fort soutien de l'Occident. Cela ne serait possible que si les relations de
l'Occident avec la Russie se détérioraient gravement pour ressembler à
ce qu'elles étaient à l'époque de la guerre froide.
Troisième scénario, plus probable encore : l'Ukraine restera unie,
restera déchirée, restera indépendante et coopérera intimement avec
la Russie. Une fois résolus les problèmes de transition en matière
nucléaire et militaire, le problème, à long terme, le plus sérieux sera
économique, et sa résolution sera facilitée par la communauté cultu-
relle et les liens personnels qui unissent les deux pays. Les relations
russo-ukrainiennes sont en Europe de l'Est, comme le soulignait John
Morrlson, ce que les relations franco-allemandes sont à l'Europe de
l'Ouest 12. Ces dernières forment le noyau de l'Union européenne, alors
que les premières fournissent la base de l'unité dans le monde
orthodoxe.
La Grande Chine et sa sphère de coprospérité
La Chine s'est historiquement considérée comme sans limites: une
« zone chinoise)} comprenant la Corée, le Viêt-nam, les îles Lieou-
k'ieou, et à certaines époques le Japon; une « zone d'Asie intérieure )}
composée des Mandchous non chinois, des Mongols, des Ouïgours, des
Turcs et des Tibétains, qui devaient être contrôlés pour diverses rai-
sons; et enfin une «zone extérieure)} peuplée de barbabes dont on
n'attendait pas moins qu'« ils paient tribut et reconnaissent l'autorité
chinoise 13)}. La civilisation chinoise contemporaine se structure de
184 LE CHOC DES CIVILISATIONS
façon semblable : le noyau central de la Chine des Hans, qui s'étend
à des provinces qui font partie de la Chine mais ont une autonomie
considérable, des provinces qui font légalement partie de la Chine mais
sont habitées par des peuples non chinois appartenant à d'autres civili-
sations (Tibet, Xinjang), des sociétés chinoises qui vont ou devraient
faire partie de la Chine de Pékin à des conditions bien définies (Hong
Kong, Taiwan), un État à dominante chinoise de plus en plus tourné
vers Pékin (Singapour), des populations très influentes en Thaïlande,
au Viêt-nam, en Malaisie, en Indonésie, aux Philippines, et des sociétés
non chinoises (Corée du Sud et du Nord, Viêt-nam) qui partagent une
bonne part de la culture confucéenne chinoise.
Dans les années cinquante, la Chine s'est définie comme un allié
de l'Union soviétique. Ensuite, après la rupture sino-soviétique, elle
s'est considérée comme le chef de file du Tiers-Monde contre les deux
superpuissances. Cela lui a coûté cher et ne lui a guère rapporté. Après
l'évolution de la politique américaine sous l'administration Nixon, la
Chine a cherché à constituer le troisième larron dans les rapports de
force entre les deux superpuissances, en s'alignant sur les Etats-Unis
pendant les années soixante-dix lorsque ceux-ci semblaient faibles
pour adopter ensuite une position plus médiane dans les années
quatre-vingt lorsque la puissance américaine s'est accrue et lorsque
l'Union soviétique a commencé son déclin économique et s'est engluée
en Afghanistan. Avec la fin de la compétition entre superpuissances,
les cartes dont elle dispose ont perdu de leur valeur, et la Chine doit
une fois encore redéfinir son rôle dans les affaires mondiales. Elle s'est
assignée deux buts : devenir le champion de la culture chinoise, l'État
phare jouant le rôle d'aimant vers lequel se tournent toutes les autres
communautés chinoises et retrouver sa position historique, perdue au
XIX
e
siècle, de puissance hégémonique en Extrême-Orient.
Ces nouveaux rôles, on en voit les traces dans : premièrement,
la façon dont la Chine décrit sa position dans les affaires mondiales;
deuxièmement, l'implication considérable de la diaspora chinoise dans
l'économie de la Chine; et troisièmement, les liens économiques, poli-
tiques et diplomatiques de plus en plus importants de la Chine avec
les trois autres principales entités chinoises, Hong Kong, Taiwan et
Singapour, ainsi que le rapprochement vis-à-vis d'elle de pays d'Asie
du Sud-Est sur lesquels les Chinois ont une influence politique
importante.
Le gouvernement considère que la Chine continentale est le noyau
d'une civilisation chinoise vers laquelle toutes les autres communautés
chinoises devraient se tourner. Il a depuis longtemps renoncé à
défendre ses intérêts à l'étranger par le truchement des partis commu-
nistes locaux et a cherché à « se positionner comme le représentant
mondial de la sinitude
14
». Pour le gouvernement chinois, les per-
sonnes d'ascendance chinoise, même si elles sont citoyennes d'un autre
pays, sont membres de la communauté chinoise et donc sujettes dans
États phares, cercles concentriques 185
une certaine mesure à l'autorité du gouvernement chinois. L'identité
chinoise est définie en termes de race. Les Chinois sont ceux qui « sont
de même race, ont le même sang et ont la même culture », comme l'a
dit un chercheur de Chine populaire. Au milieu des années quatre-
vingt-dix, ce thème a de plus en plus été repris par des sources chi-
noises gouvernementales et privées. Pour les Chinois et pour les des-
cendants de Chinois qui vivent dans des sociétés non chinoises, le « test
du miroir» devient ainsi un test d'identité : «Regardez-vous dans la
glace », disent les Chinois favorables à Pékin à ceux qui essaient de
s'assimiler à des sociétés étrangères. Les membres de la diaspora, c'est-
à-dire les huaren ou Chinois d'origine, par opposition aux zhongguoren
ou Chinois de Chine, développent de plus en plus l'idée de «Chine
culturelle» en tant que manifestation de leur gonshi ou conscience
identitaire commune. L'identité chinoise, sujette à tant d'interroga-
tions de la part de l'Occident au xx
e
siècle, est désormais redéfinie à
partir des éléments durables de la culture chinoise 15.
Historiquement, cette identité s'est aussi définie par les relations
avec les autorités centrales de l'État chinois. Ce sens de l'identité cultu-
relle facilite le développement des relations économiques entre les dif-
férentes Chine et est renforcé par elles. En retour, cela favorise le
développement économique rapide en Chine continentale et ailleurs,
ce qui, en conséquence, stimule matériellement et psychologiquement
l'identité culturelle chinoise.
La « Grande Chine» n'est donc pas un concept abstrait. C'est une
réalité culturelle et économique en pleine expansion et elle a même
commencé à être une réalité politique. C'est aux Chinois que l'on doit
le développement économique considérable des années quatre-vingt et
quatre-vingt-dix: sur le continent, chez les Dragons (dont trois sur
quatre sont chinois) et en Asie du Sud-Est. L'économie de l'Extrême-
Orient est de plus en plus centrée autour de la Chine et dominée par
elle. Les Chinois de Hong Kong, de Taiwan et de Singapour ont fourni
la plus grande partie des capitaux qui ont permis la croissance sur le
continent dans les années quatre-vingt-dix. Au début des années
quatre-vingt-dix, les Chinois représentaient aux Philippines 1 % de la
population mais contrôlaient 35 % du chiffre d'affaires des entreprises
locales. En Indonésie, au milieu des années quatre-vingt, les Chinois
représentaient 2 à 3 % de la population, mais possédaient environ 70 %
des capitaux privés locaux. Dix-sept des vingt-cinq plus grandes entre-
prises étaient contrôlées par des Chinois, et un conglomérat chinois
contribuait à lui seul pour 5 % au PNB. Au début des années quatre-
vingt-dix, les Chinois constituaient 10 % de la population de Thaïlande,
mais possédaient neuf des dix plus grands groupes et contribuaient
pour 50 % au PNB. Les Chinois représentent un tiers de la population
de Malaisie, mais dominent presque totalement l'économie 16. Hors du
Japon et de la Corée, l'économie de l'Extrême-Orient est fondamentale-
ment une économie chinoise.
186
LE CHOC DES CIVILISATIONS
L'émergence de la sphère de coprospérité de la Grande Chine a été
grandement facilitée par un «réseau de bambou» reposant sur des
relations familiales et personnelles, et par une culture commune. Les
Chinois de l'étranger sont bien mieux à même que les Occidentaux et
les Japonais de faire des affaires en Chine. En Chine, la confiance et
les engagements dépendent des contacts personnels, pas de contrats,
de lois ou d'autres documents légaux. Les hommes d'affaires occiden-
taux trouvent plus facile de travailler en Inde qu'en Chine où le carac-
tère sacré d'un accord repose sur les relations personnelles entre les
parties. La Chine, disait avec envie un dirigeant japonais en 1993, a
bénéficié d'« un réseau sans frontière de marchands chinois à Hong
Kong, à Taiwan et en Asie du Sud-Est 17». Les Chinois de l'étranger,
admet un homme d'affaires américain, «ont l'esprit d'entreprise, ils
ont la langue et ils utilisent le réseau de bambou de leurs relations
familiales pour nouer des contacts. C'est un énorme avantage sur quel-
qu'un qui doit en référer à sa direction à Akron ou à Philadelphie».
Les avantages qu'ont les Chinois de l'étranger pour faire des affaires
avec ceux du continent ont également été bien exprimés par Lee Kuan
Yew : « Nous sommes d'ethnie chinoise. [ ... ] Nous partageons certaines
caractéristiques en vertu de notre culture et de nos ancêtres communs.
[ ... ] Les gens éprouvent une empathie naturelle pour ceux qui parta-
gent leurs attributs physiques. Cette conscience de l'existence d'une
proximité est renforcée quand ils ont une base linguistique et culturelle
commune. Cela facilite la confiance et les relations, qui sont le fonde-
ment de tous les rapports d'affaires 18. » Dans les années quatre-vingt
et quatre-vingt-dix, les Chinois de l'étranger ont pu « démontrer à un
monde sceptique que les relations quanxi que permettent une même
langue et une même culture peuvent pallier un manque d'État de droit
et de transparence dans les règlements». Le fait que le développement
économique a des racines dans une culture commune a été bien
illustré par la deuxième Conférence mondiale des entrepreneurs chi-
nois de Hong Kong en novembre 1993 : on l'a décrite comme «une
démonstration de triomphalisme chinois de la part des hommes d'af-
faires d'origine chinoise 19». Dans le monde chinois comme partout
ailleurs, des liens de communauté culturelle favorisent les engage-
ments économiques.
Après la place Tian'anmen, la réduction des engagements écono-
miques occidentaux, passé une décennie de croissance économique
rapide en Chine, a fourni aux Chinois de l'étranger l'occasion et le sti-
mulant pour capitaliser sur leur culture commune et leurs contacts
personnels, et pour investir en masse en Chine. Il en est résulté une
expansion considérable des liens économiques entre les communautés
chinoises. En 1992, 80 % des investissements directs étrangers en
Chine (11,3 milliards de dollars) venaient de Chinois de l'étranger, sur-
tout de Hong Kong (68,3 Ok), mais aussi de Taiwan (9,3 Ok), de Singa-
pour, de Macao et d'ailleurs. Par contraste, le Japon a fourni 6,6 % et
États phares, cercles concentriques 187
les États-Unis 4,6 % du total. Sur un total cumulé de 50 milliards de
dollars d'investissements étrangers, 67 % provenaient de sources chi-
noises. La croissance du commerce était également impressionnante.
Les exportations de Taiwan en Chine sont passées de presque rien en
1986 à 8 % du total des exportations taiwanaises en 1992, soit une
augmentation cette année-là de 35 %. Les exportations de Singapour
en Chine ont augmenté de 22 % en 1992, alors que ses exportations
totales ne se sont accrues que de 2 %. Comme le faisait observer
Murray Weidenbaum en 1993, «malgré la domination japonaise
actuelle sur la région, l'économie basiquement chinoise de l'Asie est en
train d'apparaître très vite comme le nouvel épicentre pour l'industrie,
le commerce et la finance. Cette zone stratégique a des ressources tech-
nologiques et des moyens industriels (Taiwan), atteint des sommets
dans le domaine de l'esprit d'entreprise, du marketing et des services
(Hong Kong), possède un réseau de communications moderne (Singa-
pour), un pôle financier extraordinaire (ces trois pays) et des terres,
des ressources naturelles, de la main-d'œuvre (Chine continentale) 20 ».
En outre, évidemment, la Chine continentale était potentiellement le
plus gros marché en développement, et au milieu des années quatre-
vingt-dix les investissements en Chine étaient plus orientés vers la
vente sur ce marché que vers l'exportation.
Les Chinois présents dans les pays d'Asie du Sud-Est s'assimilent à
des degrés divers avec les populations locales, celles-ci faisant souvent
preuve de sentiments antichinois qui parfois, comme ce fut le cas lors
de la révolte de Meda en Inde, dégénèrent en violence. Certains Malai-
siens et Indonésiens ont vu dans le flot des investissements chinois sur
le continent une « fuite des capitaux», et les dirigeants politiques, sous
la conduite du président Suharto, doivent assurer à leur opinion
publique que cela n'entraînera pas de dommages pour leur économie.
Les Chinois d'Asie du Sud-Est, en retour, ont dû rappeler que leur
loyauté va au pays où ils sont nés, pas à celui de leurs ancêtres. Au
début des années quatre-vingt-dix, le flux de capitaux chinois allant
d'Asie du Sud-Est en Chine a été contrebalancé par l'important flux
d'investissements taiwanais aux Philippines, en Malaisie et au
Viêtnam.
Le développement économique combiné avec le partage d'une
même culture chinoise a conduit Hong Kong, Taiwan et Singapour à
s'impliquer de plus en plus sur le continent chinois. Une fois habitués
à la perspective du transfert de souveraineté, les Chinois de Hong Kong
ont commencé à s'adapter à la tutelle de Pékin plutôt qu'à celle de
Londres. Les hommes d'affaires et les autres personnalités influentes
ont de plus en plus évité de critiquer la Chine ou bien d'accomplir des
actes susceptibles de la mécontenter. Quand ce fut le cas, le gouverne-
ment chinois n'a pas hésité à réagir promptement. En 1994, des cen-
taines d'hommes d'affaires coopéraient avec Pékin et servaient de
« conseillers de Hong Kong» dans ce qui était en fait un gouvernement
188 LE CHOC DES CIVILISATIONS
de l'ombre. Au début des années quatre-vingt-dix, l'influence écono-
mique chinoise à Hong Kong s'est beaucoup accrue, les investisse-
ments venus du continent dépassant en 1993 le total de ceux des États-
Unis et du Japon 21. Au milieu des années quatre-vingt-dix, l'intégration
économique de Hong Kong et de la Chine continentale est devenue
virtuellement complète, et l'intégration politique a été consommée en
1997.
Le développement des liens économiques de Taiwan avec le conti-
nent est à la traîne par rapport à celui de Hong Kong. Des changements
importants ont pourtant commencé à se produire dans les années
quatre-vingt. Après 1949, pendant une trentaine d'années, les deux
républiques chinoises ont refusé de reconnaître leur existence ou leur
légitimité respectives, elles n'entretenaient aucune communication et
étaient virtuellement en guerre, ce qui se traduisait à certains moments
par des canonnades dans les îles côtières. Après que Deng Xiaoping a
consolidé son pouvoir et a lancé le processus de réforme économique,
cependant, le gouvernement de Chine continentale a entrepris une
série de démarches de conciliation. En 1981, le gouvernement de
Taiwan a réagi et a commencé à abandonner sa politique des « trois
non» : pas de contact, pas de négociation, pas de compromis. En mai
1986, la première négociation a eu lieu entre des représentants des
deux parties sur la restitution d'un avion de république de Chine
détourné sur le continent et, l'année suivante, la République a levé son
interdit sur les voyages en Chine populaire 22.
Le développement rapide des relations économiques entre Taiwan
et le continent qui a suivi a été grandement facilité par leur « sinitude
partagée» et par la confiance mutuelle qui en résultait. Les gens de
Taiwan et de Chine ont, comme le remarquait le principal négociateur
taiwanais, « en quelque sorte le sentiment que le sang prime l'eau», et
ils étaient fiers de ce que faisait l'autre. À la fin de 1993, il y eut plus
de 4,2 millions de visites de Taiwanais sur le continent et quarante
mille visites de continentaux à Taiwan; quarante mille lettres et treize
mille coups de téléphone étaient échangés chaque jour. Les échanges
commerciaux entre les deux Chine avaient atteint 14,4 milliards de
dollars en 1993, et vingt mille hommes d'affaires taiwanais avaient
investi entre 15 et 30 milliards de dollars sur le continent. «Avant
1980, le plus important marché pour Taiwan, c'était l'Amérique,
remarquait un haut fonctionnaire taiwanais en 1993, mais depuis les
années quatre-vingt -dix, nous savons que le facteur le plus critique
pour la réussite économique taiwanaise, c' est l'économie du conti-
nent. » La main-d' œuvre bon marché de Chine populaire attirait aussi
les investisseurs taiwanais confrontés chez eux à un manque de main-
d' œuvre. En 1994, l'équilibre capital-travail entre les deux Chine a
commencé à être rectifié lorsque les sociétés de pêche de Taiwan ont
embauché dix mille continentaux pour faire marcher leurs bateaux 23.
Le développement de ces liens économiques a suscité des négocia-
États phares, cercles concentriques 189
tions entre les deux gouvernements. En 1991, pour favoriser la
communication entre eux, Taiwan a créé la Fondation pour les
échanges dans le Détroit, et le continent l'Association pour les relations
dans le Détroit de Taiwan. Leur première réunion s'est tenue à Singa-
pour en avril 1993, et d'autres ont ensuite eu lieu sur le continent et à
Taiwan. En août 1994, un accord est intervenu sur un grand nombre
de questions, et on a commencé à évoquer la possibilité d'un sommet
entre les hauts dirigeants des deux gouvernements.
Au milieu des années quatre-vingt-dix, des problèmes majeurs sub-
sistaient toujours entre Taipei et Pékin, notamment la question de la
souveraineté, la participation de Taiwan aux organisations internatio-
nales et la possibilité pour Taiwan de se redéfinir en tant qu'État indé-
pendant. Cette éventualité est cependant peu probable dans la mesure
où le principal défenseur de l'indépendance, le parti progressiste démo-
cratique, a compris que les électeurs ne voulaient pas rompre les rela-
tions existantes avec le continent et que ses perspectives de succès
électoral seraient amoindries s'il faisait pression sur cette question. Les
dirigeants du PPD ont donc fait savoir que, s'ils arrivaient au pouvoir,
l'indépendance ne serait pas une question prioritaire. Les deux gouver-
nements ont aussi l'un et l'autre intérêt à affirmer la souveraineté de
la Chine sur les Sparly et d'autres îles situées dans le sud de la mer de
Chine, et en assurant aux États-Unis un traitement priviligié dans le
commerce avec le continent. Au début des années quatre-vingt-dix, len-
tement mais de façon perceptible et inéluctable, les deux Chine se tour-
naient l'une vers l'autre et développaient des intérêts communs à partir
de leurs relations économiques accrues et de leur identité culturelle
commune.
Cette évolution vers un arrangement s'est trouvée brutalement
arrêtée en 1995 lorsque le gouvernement de Taiwan a fait agressive-
ment pression pour obtenir une reconnaissance diplomatique et être
admis dans les grandes organisations internationales. Le président Lee
Teng-hui a effectué une visite « privée» aux États-Unis, et des élections
législatives se sont tenues en décembre 1995, suivies par des élections
présidentielles en mars 1996. En retour, le gouvernement chinois a
testé des missiles dans des eaux proches des principaux ports taiwanais
et a fait des manœuvres militaires à proximité d'îles côtières contrôlées
par Taiwan. Ces événements posent deux problèmes clés. Aujourd'hui,
Taiwan peut-elle rester démocratique sans devenir formellement indé-
pendante? Dans l'avenir, Taiwan pourrait-elle être démocratique sans
rester effectivement indépendante?
Dans les faits, les relations de Taiwan avec le continent ont connu
deux phases et elles pourraient entrer dans une troisième. Pendant plu-
sieurs décennies, le gouvernement nationaliste a déclaré qu'il était le
gouvernement de toute la Chine. Cela signifiait qu'il était en conflit
avec celui qui gouvernait de fait toute la Chine sauf Taiwan. Dans les
années quatre-vingt, le gouvernement taiwanais a abandonné cette pré-
190 LE CHOC DES CIVILISATIONS
tention et s'est défini comme le gouvernement de Taiwan seule, ce qui
a fourni la base à un arrangement avec le continent fondé sur l'idée
« un pays, deux systèmes ». Certaines personnes et certains groupes à
Taiwan ont cependant fait de plus en plus valoir que l'île a une identité
culturelle distincte, qu'elle n'a été sous la tutelle chinoise que pendant
une brève période et que sa langue locale est incompréhensible à ceux
qui parlent seulement le mandarin. Ils ont tenté de définir la société
taiwanaise comme non chinoise et donc comme légitimement indépen-
dante de la Chine. En outre, le gouvernement de Taiwan devenant plus
actif à l'échelon international, cela semblait suggérer qu'elle formait
un pays distinct, non une partie de la Chine. Bref, pour le gouverne-
ment de Taiwan, il n'était plus le gouvernement de toute la Chine, ni
même d'une partie de la Chine, il n'était plus du tout un gouvernement
chinois. Cette dernière possibilité, autrement dit son indépendance de
fait, serait inacceptable pour Pékin, qui a sans cesse affirmé que la
force pourrait être employée pour empêcher que ce processus se réa-
lise. Les dirigeants chinois ont aussi dit qu'après le retour de Hong
Kong à la Chine populaire en 1997 et de Macao en 1999 ils tenteront
de réassocier Taiwan au continent. Pour ce faire, tout dépendra sans
doute du degré de soutien apporté à l'indépendance formelle à Taiwan
même, de la résolution des luttes de succession à Pékin, lesquelles
encouragent les dirigeants politiques et militaires à être fortement
nationalistes, et du développement des moyens militaires chinois per-
mettant un blocus ou une invasion de Taiwan. Au début du XXI
e
siècle,
il est probable que par la force ou la négociation, ou par un mélange
des deux, Taiwan sera intégrée de façon plus étroite à la Chine
continentale.
Jusqu'aux années soixante-dix, les relations entre Singapour, très
anticommuniste, et la République populaire étaient glaciales. Lee
Kuan Yew et les autres dirigeants de Singapour regardaient de haut
l'arriération chinoise. Depuis le décollage économique de la Chine dans
les années quatre-vingt-dix, cependant, Singapour a commencé à se
tourner vers le continent pour suivre le vent. En 1992, Singapour a
investi 1,9 milliard de dollars en Chine, et l'année suivante on annon-
çait des plans pour la construction d'une ville nouvelle, Singapour II,
à l'extérieur de Shanghai, qui nécessiterait des milliards de dollars d'in-
vestissements. Lee Kuan Yew est devenu un soutien enthousiaste de
l'avenir économique de la Chine et un admirateur de sa puissance.
« C'est en Chine, disait-il en 1993, qu'il se passe des choses
24
• » Les
investissements de Singapour à l'étranger, jusqu'alors surtout
concentrés en Malaisie et en Indonésie, se sont tournés vers la Chine.
La moitié des projets étrangers subventionnés par le gouvernement de
Singapour en 1993 étaient chinois. Lors de sa première visite à Pékin
dans les années soixante-dix, Lee Kuan Yew avait, dit-on, insisté pour
s'adresser aux dirigeants chinois en anglais plutôt qu'en mandarin. Il
est peu probable qu'il l'ait fait vingt ans après.
États phares, cercles concentriques 191
L'islam: conscience commune sans cohésion
La structure de la loyauté politique entre Arabes et entre musul-
mans a en général été l'opposé de celle qui prévaut dans l'Occident
moderne. Pour ce dernier, l'État-nation est le parangon de la loyauté
politique. Des loyautés plus restreintes lui sont subordonnées et sont
subsumées dans la loyauté vis-à-vis de l'État-nation. Les groupes qui
transcendent les États-nations - communautés linguistiques ou reli-
gieuses, ou civilisations - requièrent une loyauté et un engagement
moins intenses. Le long du continuum qui va des entités les plus
étroites aux plus larges, les loyautés occidentales atteignent ainsi un
sommet au milieu, la courbe d'intensité de la loyauté formant en
quelque sorte un U renversé. Dans le monde islamique, la structure de
la loyauté a été presque l'inverse. L'islam connaît un creux au milieu
de la hiérarchie de ses loyautés. Les « deux structures fondamentales,
originales et durables », comme le notait Ira Lapidus, étaient la famille,
le clan et la tribu d'une part, et « les unités formées par la culture, la
religion et l'empire à plus grande échelle » de l'autre 25. « Le tribalisme
et la religion (l'islam) ont joué et jouent encore, remarquait également
un chercheur libyen, un rôle significatif et déterminant dans le déve-
loppement social, économique, culturel et politique des sociétés et des
systèmes politiques arabes. Bien évidemment, ils sont entremêlés de
sorte qu'ils sont considérés comme les facteurs cruciaux façonnant et
déterminant la culture politique arabe et l'esprit politique arabe. » Les
tribus ont été centrales dans la vie politique des États arabes, dont
beaucoup, comme le disait Tashin Bashir, sont d'ailleurs simplement
«des tribus avec des drapeaux ». Le fondateur de l'Arabie Saoudite a
réussi en grande partie parce qu'il a su créer une coalition tribale entre
autres moyens par le mariage, et la politique saoudienne a continué à
être une politique tribale dressant les Sudairis contre les Shammars et
d'autres tribus. Dix-huit des plus grandes tribus au moins ont joué un
rôle significatif dans le développement de la Libye, et on dit que cinq
cents tribus vivent au Soudan, la plus nombreuse dépassant les 12 %
de la population du pays 26.
En Asie centrale, il n'y avait historiquement pas d'identités natio-
n a l ~ s . « L ~ loyauté allait à la tribu, au clan et à la famille élargie, pas
à l'Etat. »A l'autre extrême, les gens avaient en commun « langue, reli-
gion, culture et styles de vie» et «l'islam était la plus grande force
unitaire, bien plus que le pouvoir de l'émir». On trouvait une centaine
de clans « des montagnes» et soixante-dix «des plaines» chez les
Tchétchènes et au nord du Caucase. Ils contrôlaient la politique et
l'économie à un tel degré que, par opposition à l'économie planifiée
192 LE CHOC DES CIVILISATIONS
d'Union soviétique, on a dit que l'économie tchétchène était
« clanifiée 27 ».
Dans tout l'islam, le petit groupe et la grande foi, la tribu et la
Oumma ont été les principaux foyers de loyauté et d'engagement.
L'État-nation est bien moins important. Dans le monde arabe, les États
existants rencontrent des problèmes de légitimité parce qu'ils sont
pour la plupart les produits arbitraires, voire capricieux, de l'impéria-
lisme occidental, et leurs frontières ne coïncident souvent même pas
avec celles des groupes ethniques, comme c'est le cas pour les Berbères
et les Kurdes. Ces États ont divisé la nation arabe, mais, d'un autre
côté, jamais un État panarabe n'a pu se matérialiser. En outre, l'idée
d'État-nation souverain est incompatible avec la croyance en la souve-
raineté d'Allah et la primauté de la Oumma. En tant que mouvement
révolutionnaire, le fondamentalisme islamiste rejette l'État-nation au
profit de l'unité de l'islam, tout comme le marxisme le rejetait au profit
de l'unité du prolétariat international. La faiblesse de l'État-nation
dans l'islam s'exprime aussi dans le fait que de nombreux conflits ont
eu lieu entre groupes musulmans après la Seconde Guerre mondiale,
alors que les guerres majeures entre États musulmans ont été rares, la
plus importante ayant impliqué l'Irak, qui a envahi ses voisins.
Dans les années soixante-dix et quatre-vingt, les mêmes facteurs
qui ont suscité la résurgence islamique au sein des différents pays ont
aussi attisé l'identification à la Oumma ou à la civilisation islamique
prise comme un tout. Comme le faisait observer un chercheur au
milieu des années quatre-vingt :
La conscience identitaire et unitaire musulmane s'est trouvée stimulée
par la décolonisation, la croissance démographique, l'industrialisation,
l'urbanisation et les modifications de l'ordre économique international
associées notamment à la richesse pétrolière dans les pays musulmans.
[ ... ] Les communications modernes ont renforcé et raffiné les liens entre
musulmans. Le nombre de pèlerins à La Mecque s'est beaucoup accru,
ce qui a créé une conscience plus forte d'une identité commune chez les
musulmans, de la Chine au Sénégal, du Yémen au Bangladesh. Un
nombre de plus en plus grand d'étudiants venus d'Indonésie, de Malaisie,
du sud des Philippines et d'Afrique suivent des cours dans les universités
du Moyen-Orient, qui diffusent les idées et établissent des contacts per-
sonnels par-delà les frontières nationales. Il se tient régulièrement et de
plus en plus souvent des conférences et des colloques entre intellectuels
musulmans et oulémas (théologiens) dans des centres comme Téhéran,
La Mecque et Kuala Lumpur. [ ... ] Des cassettes (audio et désormais
vidéo) répandent les sermons à travers les fontières internationales, de
sorte que les prêcheurs influents touchent aujourd'hui un public qui va
bien au-delà de leur communauté locale
28

La conscience de l'unité musulmane s'est aussi exprimée dans les
actions menées par certains États et organisations internationales, et
États phares, cercles concentriques 193
ceux qui l'ont encouragée. En 1969, les dirigeants d'Arabie Saoudite,
avec ceux du Pakistan, du Maroc, d'Iran, de Tunisie et de Turquie,
ont organisé le premier sommet islamique de Rabat. TI en est ressorti
l'Organisation de la conférence islamique (OC1), formellement créée
en 1972 avec Djedda pour siège. Virtuellement, tous les États qui ont
une importante population musulmane appartiennent désormais à la
Conférence, seule organisation interétatique de ce type. Les gouverne-
ments chrétiens, orthodoxes, bouddistes et hindous n'ont pas d'organi-
sation interétatique fondée sur la religion. Les gouvernements
musulmans si. En outre, les gouvernements d'Arabie Saoudite, du
Pakistan, d'Iran et de Libye ont financé et soutenu des organisations
non gouvernementales comme le Congrès musulman mondial (créa-
tion pakistanaise) et la Ligue mondiale musulmane (création saou-
dienne), ainsi que ({ nombre de régimes, de partis, de mouvements et
de causes, parfois très éloignés, dont ils pensaient qu'ils partageaient
leurs orientations idéologiques» et qui ({ ont enrichi le flux d'informa-
tions et de ressources parmi les musulmans
29
».
Le passage de la conscience islamique à la cohésion islamique
comporte cependant deux paradoxes. Premièrement, l'islam est divisé
en plusieurs centres de pouvoir concurrents, chacun tentant de capita-
liser à son profit l'identification des musulmans avec la Oumma afin
de réaliser la cohésion islamique sous son égide. Cette compétition se
joue entre les régimes établis et leurs organisations d'un côté et les
régimes islamistes et leurs organisations de l' autre. L'Arabie Saoudite
a donné l'exemple en créant l'OCI entre autres raisons pour contrer la
Ligue arabe, alors dominée par Nasser. En 1991, après la guerre du
Golfe, le leader soudanais Hassan al-Turabi a créé la Conférence arabe
et islamique populaire (CAIP) pour contrebalancer l'OCI dominée par
les Saoudiens. La troisième conférence de la CAIP, à Khartoum début
1995, a rassemblé plusieurs centaines de délégués d'organisations et
de mouvements islamistes venus de quatre-vingts pays 30. Outre ces
organisations formelles, la guerre d'Afghanistan a suscité la création
d'un réseau très étendu de groupes informels et officieux de vétérans
qui se sont battus pour des causes musulmanes ou islamistes en
Algérie, en Tchétchénie, en Égypte, en Tunisie, en Bosnie, en Palestine,
aux Philippines et ailleurs. Après la guerre, ils ont été rejoints par des
combattants formés et soutenus par différentes factions afghanes. Les
intérêts communs des régimes et des mouvements radicaux ont permis
d'abandonner certains antagonismes traditionnels, et, avec le soutien
de l'Iran, des liens se sont créés entre groupes fondamentalistes sun-
nites et chiites. Le Soudan et l'Iran entretiennent une coopération mili-
taire étroite. L'aviation et la marine iraniennes utilisent les bases
soudanaises. Et les deux gouvernements coopèrent pour soutenir des
groupes fondamentalistes notamment en Algérie. Hassan al-Turabi et
Saddam Hussein ont développé des liens étroits en 1994, et l'Iran et
l'Irak évoluent vers la réconciliation 31.
194 LE CHOC DES CIVILISATIONS
Deuxièmement, le concept de Oumma présuppose que l'État-
nation n'est pas légitime, et pourtant la Oumma ne peut être unifiée
que sous l'action d'au moins un État phare fort qui fait actuellement
défaut. L'idée de l'islam comme communauté politico-religieuse uni-
fiée a signifié que les États phares se matérialisaient dans le passé seu-
lement lorsque les suprématies religieuse et politique - le califat et
le sultanat - étaient combinées en une seule entité gouvernante. La
conquête arabe rapide de l'Afrique du Nord et du Moyen-Orient au
VIle siècle a culminé dans le califat umayyade qui avait pour capitale
Damas. Il a été suivi au VIIf siècle par le califat abbasside, basé à
Bagdad et sous influence perse, et par des califats secondaires apparus
au Caire et à Cordoue au xe siècle. Quatre cents ans plus tard, les Turcs
ottomans se sont étendus à travers le Moyen-Orient, prenant Constan-
tinople en 1453 et établissant un nouveau califat en 1517. Presque en
même temps, d'autres Turcs ont envahi l'Inde et fondé l'Empire mogol.
La montée en puissance de l'Occident a affaibli à la fois l'Empire
ottoman et l'Empire mogol, et la fin du premier a laissé l'islam sans
État phare. Ses territoires se sont trouvés, en grande partie, divisés
entre les puissances occidentales. Et lorsqu'elles se sont retirées, elles
ont laissé derrière elles des États fragiles formés sur le modèle occi-
dental étranger aux traditions de l'islam. Pendant la plus grande partie
du xe siècle, aucun pays musulman n'a été assez puissant et assez légi-
time culturellement et religieusement pour jouer le rôle de chef de file
de l'islam et être accepté comme tel par les autres États islamiques et
par les pays non islamiques.
L'absence d'État phare islamique a beaucoup contribué à la multi-
plication des conflits internes et externes qui caractérise l'islam. Le fait
que l'islam engendre une conscience identitaire commune sans cohé-
sion politique est une source de faiblesse et une menace pour les autres
civilisations. Qu'en sera-t-il dans l'avenir?
Un État phare islamique doit posséder les ressources écono-
miques, la puissance militaire, les compétences d'organisation et
l'identité et l'engagement islamiques pour conférer à la Oumma une
suprématie politique et religieuse. On mentionne périodiquement six
États au titre de chef de file de l'islam. Pour lors, aucun d'eux n'a
rempli toutes les conditions pour constituer effectivement un État
phare. L'Indonésie est le pays musulman le plus vaste et elle connaît
un développement économique rapide. Cependant, elle est située à la
périphérie de l'islam, loin de ses centres arabes. Sa variante de l'islam
est très souple. Et sa population et sa culture résultent d'un mélange
d'influences indigènes, musulmanes, hindoues, chinoises et chré-
tiennes. L'Égypte est un pays arabe, à la population nombreuse, situé
à un emplacement central et stratégique du Moyen-Orient. Elle pos-
sède la principale institution d'enseignement islamique, l'université
Al-Azhar. C'est toutefois un pays pauvre, économiquement dépendant
États phares, cercles concentriques 195
des États-Unis, des institutions internationales contrôlées par l'Occi-
dent et des États arabes riches en pétrole.
L'Iran, le Pakistan et l'Arabie Saoudite se sont tous explicitement
définis comme des pays musulmans et ont activement tenté d'exercer
une influence et de conférer la suprématie à la Oumma. Ce faisant, ils
sont devenus rivaux dans le financement d'organisations et de groupes
islamiques, dans le soutien aux combattants en Afghanistan et dans
l'agitation des musulmans d'Asie centrale. L'Iran a la taille, la situation
centrale, la population, les traditions historiques, les ressources pétro-
lières et le niveau de développement économique requis pour être un
État phare islamique. 90 % des musulmans, cependant, sont sunnites
et l'Iran est chiite. Le persan est loin derrière l'arabe comme langue de
l'islam. Et les relations entre Perses et Arabes ont été historiquement
antagonistes.
Le Pakistan a la taille, la population et les moyens militaires néces-
saires. Ses dirigeants se sont faits les défenseurs de la coopération
entre États islamiques et les hérauts de l'islam dans le reste du monde.
Le Pakistan est cependant assez pauvre et souffre de sérieuses divi-
sions ethniques et régionales internes. Il est très instable politiquement
et obsédé par le problème de sa sécurité vis-à-vis de l'Inde, ce qui
explique en grande partie son souci de développer des relations étroites
avec d'autres pays islamiques, ainsi qu'avec des puissances non isla-
miques, comme la Chine et les États-Unis.
L'Arabie Saoudite a été le berceau de l'islam; les lieux saints de
l'islam s'y trouvent; sa langue est celle de l'islam; elle a les plus
grandes réserves de pétrole du monde et l'influence financière qui va
de pair; son gouvernement a conformé la société saoudienne à un
islam strict. Pendant les années soixante-dix et quatre-vingt, l'Arabie
Saoudite était la force la plus influente de l'islam. Elle a dépensé des
milliards de dollars pour défendre la cause des musulmans dans le
monde entier, des mosquées aux anthologies de textes, des partis poli-
tiques aux organisations islamistes et aux mouvements terroristes, et
ce de façon assez indifférenciée. D'un autre côté, sa population relati-
vement limitée et sa vulnérabilité géographique la rendent dépendante
de l'Occident pour sa sécurité.
Enfin, la Turquie a l'histoire, la population, le niveau économique,
la c o h ~ s i o n nationale, les traditions et les compétences militaires pour
être l'Etat phare de l'islam. En définissant explicitement la Turquie
comme laïque, cependant, Atatürk a empêché la république turque de
succéder à l'Empire ottoman dans ce rôle. La Turquie ne peut même
pas devenir membre de l'OCI parce que sa constitution garantit la laï-
cité. Aussi longtemps qu'elle se définira comme un État laïc, la supré-
matie sur l'islam lui sera déniée.
Et si la Turquie changeait? Jusqu'à un certain point, elle semble
prête à renoncer à son statut, plutôt frustrant et humiliant, de men-
diant vis-à-vis de l'Occident pour retrouver son rôle historique, plus
196
LE CHOC DES CIVILISATIONS
impressionnant et plus élevé, de principal interlocuteur islamique et
d'adversaire de l'Occident. Le fondamentalisme gagne en Turquie.
Sous Ozal, elle s'est efforcée de s'identifier au monde arabe. Elle a
capitalisé sur ses liens ethniques et linguistiques pour jouer un rôle
modeste en Asie centrale. Elle a encouragé et soutenu les musulmans
de Bosnie. Parmi les pays musulmans, la Turquie est unique en cela
qu'elle a des liens historiques étendus avec les musulmans des Balkans,
du Moyen-Orient, d'Afrique du Nord et d'Asie centrale. Elle pourrait
donc « faire une bonne Afrique du Sud» : en abandonnant la laïcité,
qui est étrangère à son être profond, comme l'Afrique du Sud a aban-
donné l'apartheid, et en cessant ainsi d'être un paria au yeux de sa
civilisation pour devenir son chef de file. Ayant expérimenté ce qu'il y
a de bien et ce qu'il y a de mal dans l'Occident, à travers le christia-
nisme et l' apartheid, l'Afrique du Sud est très qualifiée pour mener
l'Afrique. Ayant expérimenté ce qu'il y a de bien et de mal dans l'Occi-
dent, à travers la laïcité et la démocratie, la Turquie pourrait tout aussi
bien être qualifiée pour mener l'islam. Mais pour ce faire, il lui faut
rejeter l'héritage d'Atatürk plus fermement encore que la Russie celui
de Lénine. TI faudrait aussi un chef du calibre d'Atatürk qui combine
légitimité reli.sieuse et légitimité politique p ~ u r faire que la Turquie ne
soit plus un Etat déchiré mais devienne un Etat phare.
Quatrième partie
LES CONFLITS ENTRE CIVILISATIONS
CHAPITRE 8
L'Occident et le reste du monde ·
problèmes intercivilisationnels
L'universalisme occidental
Dans le monde qui naît, les relations entre États et groupes appar-
tenant à différentes civilisations ne seront guère étroites, mais souvent
plutôt antagonistes. Cependant, certaines relations intercivilisation-
nelles porteront plus au conflit que d'autres. Au niveau régional, les
lignes de partage les plus violentes opposent l'islam et ses voisins
orthodoxes, hindous, africains et chrétiens d'Occident. Au niveau pla-
nétaire, c'est la division prépondérante entre l'Occident et le reste du
monde qui prédomine, les affrontements les plus intenses ayant lieu
entre les musulmans et les sociétés asiatiques, d'un côté, et l'Occident,
de l'autre. Les chocs dangereux à l'avenir risquent de venir de l'interac-
tion de l'arrogance occidentale, de l'intolérance islamique et de l'affir-
mation de soi chinoise.
L'Occident est la seule parmi les civilisations à avoir eu un impact
important et parfois dévastateur sur toutes les autres. La relation entre
la puissance et la culture de l'Occident et la puissance et les cultures
des autres civilisations est ainsi une des clés du monde civilisationnel.
Tandis que la puissance des autres civilisations s'accroît, l'attrait que
présente la culture occidentale s'estompe, et les non-Occidentaux pren-
nent confiance dans leurs cultures indigènes et s'impliquent plus en
elles. Le problème central dans les relations entre l'Occident et le reste
du monde est par conséquent la discordance entre les efforts de l'Occi-
dent - en particulier de l'Amérique - pour promouvoir une culture
occidentale universelle et son aptitude déclinante pour ce faire.
La chute du communisme a exacerbé ce phénomène en renforçant
en Occident l'idée que son idéologie démocrate libérale aurait
200
LE CHOC DES CIVILISATIONS
triomphé globalement et donc serait universellement valide. L'Occi-
dent, en particulier les États-Unis, qui ont toujours été une nation mis-
sionnaire, croit que les non-Occidentaux devraient adopter les valeurs
occidentales, la démocratie, le libre-échange, la séparation des pou-
voirs, les droits de l'homme, l'individualisme, l'État de droit, et
conformer leurs institutions à ces valeurs. Des minorités embrassent
ces valeurs et les défendent au sein d'autres civilisations, mais l'attitude
dominante à leur égard dans les cultures non-occidentales va plutôt
du scepticisme au rejet. Ce qui semble de l'universalisme aux yeux de
l'Occident passe pour de l'impérialisme ailleurs.
L'Occident s'efforce et s'efforcera à l'avenir de maintenir sa posi-
tion prééminente et de défendre ses intérêts en les présentant comme
ceux de la «communauté mondiale». Cette expression est un euphé-
misme collectif (qui remplace «le monde libre») censé donner une
légitimité globale aux actions qui reflètent en fait les intérêts des États-
Unis et des autres puissances occidentales. L'Occident tente, par
exemple, d'intégrer les économies des sociétés non occidentales dans
un système économique global qu'il domine. TI défend ses intérêts éco-
nomiques par l'intermédiaire du FMI et des autres institutions écono-
miques internationales, et cherche à imposer aux autres nations les
politiques économiques qu'il pense adaptées. N'importe quel sondage
effectué chez les non-Occidentaux montrerait que les ministres des
Finances et certaines autres personnes sont favorables au FMI, mais
que presque tout le monde lui est défavorable et reprendrait à son
compte la façon dont Georgi Arbatov décrit les fonctionnaires du FMI:
« des néobolcheviques qui aiment exproprier les autres de leur argent,
imposer des règles non démocratiques et étrangères de conduite éco-
nomique et politique, et renforcer la liberté économique 1 ».
Les non-Occidentaux n'hésitent pas non plus à montrer du doigt
le fossé qui sépare les principes et les actions des Occidentaux. Les
prétentions à l'universalisme n'empêchent pas l'hypocrisie, le double
langage, les exceptions. On défend la démocratie mais pas si elle porte
au pouvoir les fondamentalistes islamistes; on prêche la non-proliféra-
tion pour l'Iran et l'Irak mais pas pour Israël; le libre-échange est
l'élixir de la croissance économique mais pas pour l'agriculture; les
droits de l'homme représentent un problème en Chine mais pas en
Arabie Saoudite; une agression contre le Koweït riche en pétrole est
repoussée avec vigueur mais pas les assauts contre les Bosniaques qui
n'ont pas de pétrole. Le double langage dans la pratique va de pair avec
des principes universels.
Parvenues à l'indépendance politique, les sociétés non occiden-
tales veulent se libérer de la domination économique, militaire et
culturelle de l'Occident. Les sociétés d'Extrême-Orient sont en passe
de rivaliser économiquement avec l'Occident. Les pays asiatiques et
islamiques comptent sur des coupes dans les budgets militaires de l'Oc-
cident pour parvenir à son niveau. Les aspirations universelles de la
L'Occident et le reste du monde 201
civilisation occidentale, la puissance relative déclinante de l'Occident
et l'affirmation culturelle de plus en plus forte des autres civilisations
suscitent des relations généralement difficiles entre l'Occident et le
reste du monde. Leur nature et leur degré d'antagonisme varient
cependant considérablement et se décomposent en trois catégories.
Avec ses civilisations rivales, l'islam et la Chine, l'Occident risque d'en-
tretenir des rapports très tendus et même souvent très conflictuels. Ses
relations avec l'Amérique latine et l'Afrique, civilisations plus faibles et
dans une certaine mesure dépendantes vis-à-vis de lui, impliqueront
des conflits moins forts, en particulier avec l'Amérique latine. Les rela-
tions de la Russie, du Japon et de l'Inde avec l'Occident risquent, quant
à elles, de se situer entre ces deux autres groupes. Elles impliqueront
à la fois de la coopération et des conflits selon que ces États phares
s'aligneront sur les civilisations rivales de l'Occident ou se caleront sur
lui. Ce sont des civilisations qui hésitent entre l'Occident, d'un côté, et
les civilisations islamique et chinoise, de l'autre.
L'islam et la Chine incarnent de grandes traditions culturelles très
différentes de celle de l'Occident et à leurs yeux infiniment supérieures.
Leur puissance et leur confiance en elles vis-à-vis de l'Occident aug-
mentent; les conflits entre leurs valeurs, leurs intérêts et ceux de l'Oc-
cident se multiplient et deviennent plus intenses. Parce que l'islam n'a
pas d'État phare, ses relations avec l'Occident varient grandement
selon les pays. Depuis les années soixante-dix, cependant, un courant
antioccidental s'est développé, marqué par la montée du fondamenta-
lisme, le remplacement à la tête des pays musulmans de gouverne-
ments pro-occidentaux par des gouvernements antioccidentaux,
l'apparition d'une quasi-guerre entre certains groupes islamiques et
l'Occident, et l'affaiblissement des liens de sécurité datant de la guerre
froide entre certains États musulmans et les États-Unis. Nonobstant
les différences sur des problèmes particuliers, la question fondamen-
tale porte sur le rôle que joueront ces civilisations vis-à-vis de l'Occi-
dent pour façonner le monde de demain. Les institutions globales, les
rapports de force et la politique et l'économie des nations au XXI
e
siècle
refléteront-ils les valeurs et les intérêts de l'Occident ou bien seront-ils
façonnés par ceux de l'islam et de la Chine ?
La théorie réaliste des relations internationales prédit que les États
phares des civilisations non occidentales devraient se rapprocher pour
contrebalancer la puissance dominante de l'Occident. Dans certaines
régions, c'est ce qui s'est passé. Cependant, une coalition antiocciden-
tale généralisée semble peu probable dans un avenir proche. Les civili-
sations islamique et chinoise diffèrent fondamentalement en termes de
religion, de culture, de structure sociale, de traditions, de vie politique
et de présupposés à la base de leur mode de vie. Intrinsèquement, elles
ont sans doute chacune beaucoup moins en commun avec l'autre
qu'avec la civilisation occidentale. Pourtant, en politique, un ennemi
commun crée des intérêts communs. Les sociétés islamique et chinoise
202
LE CHOC DES CIVILISATIONS
qui regardent l'Occident comme leur adversaire ont ainsi des raisons
de coopérer entre elles contre lui, à l'instar des Alliés et de Staline
contre Hitler. Cette coopération se manifeste dans des domaines très
variés, notamment les droits de l'homme, l'économie, l'armement, en
particulier les armes de destruction massive et les missiles, et ce pour
contrebalancer la supériorité de l'Occident dans le domaine conven-
tionnel. Au début des années quatre-vingt-dix, une «filière islamo-
confucéenne» s'est mise en place entre la Chine et la Corée du Nord,
d'un côté, et à des degrés divers le Pakistan, l'Iran, l'Irak, la Syrie, la
Libye et l'Algérie, de l'autre, pour s'opposer à l'Occident dans ces
domaines.
Les problèmes qui divisent l'Occident et ces sociétés sont de plus
en plus importants sur la scène internationale. Trois d'entre eux
concernent les efforts de l'Occident primo pour préserver sa supériorité
militaire grâce à une politique de non-prolifération et de contre-proli-
fération à l'égard des armes nucléaires, biologiques et chimiques, et
des moyens de les utiliser; secundo pour promouvoir les valeurs et les
institutions occidentales en pressant les autres sociétés de respecter les
droits de l'homme tels qu'ils sont conçus en Occident et d'adopter la
démocratie à l'occidentale; tertio pour protéger l'intégrité culturelle,
sociale et ethnique des sociétés occidentales en restreignant le nombre
de non-Occidentaux admis comme immigrés ou comme réfugiés. Dans
ces trois domaines, l'Occident a éprouvé des difficultés à défendre ses
intérêts contre ceux des sociétés non occidentales, et cela continuera à
l'avenir.
La prolifération des armements
La diffusion des moyens militaires est la conséquence du dévelop-
pement social et économique global. Devenus plus riches économique-
ment, le Japon, la Chine et les autres pays d'Asie deviendront plus
puissants militairement, et les sociétés islamiques aussi probablement.
De même pour la Russie, si elle réussit à réformer son économie.
Durant les vingt ou trente dernières années du siècle, de nombreuses
nations non occidentales ont acheté des armes sophistiquées aux
sociétés occidentales, à la Russie, à Israël et à la Chine, et elles ont
aussi créé des industries locales aptes à en produire. Ce processus
devrait se poursuivre et s'accélérer au tout début du XXI
e
siècle. ,Pour
autant, longtemps encore, l'Occident, c'est-à-dire d'abord les Etats-
Unis avec l'aide de la Grande-Bretagne et de la France, sera seul
capable d'intervenir militairement n'importe où dans le monde. Et
seuls les États-Unis auront la puissance aérienne permettant de bom-
barder n'importe quel endroit au monde. Telles sont les clés de la posi-
L'Occident et le reste du monde 203
tion militaire des États-Unis en tant que puissance globale et de
l'Occident en tant que civilisation dominant le monde. Dans un avenir
immédiat, l'équilibre de la puissance militaire conventionnelle entre
l'Occident et le reste du monde restera en faveur de l'Occident.
Le temps, l'énergie et l'argent qu'il faut pour développer des ~ q u i ­
pements militaires conventionnels de haut niveau incitent les Etats
non occidentaux à suivre d'autres voies pour contrebalancer la puis-
sance militaire conventionnelle de l'Occident. Un bon raccourci
consiste à acquérir des armes de destruction massive avec les moyens
de les utiliser. Les États phares des différentes civilisations et les pays
qui sont des puissances régionales dominantes ou aspirent à le devenir
sont particulièrement incités à acheter ces armes. Celles-ci leur per-
mettent tout d'abord d'établir leur domination sur les autres États de
leur civilisation et de leur région, et ensuite, elles leur donnent les
moyens d'empêcher une invasion de leur civilisation ou de leur région
par les États-Unis ou d'autres puissances extérieures. Si Saddam Hus-
sein avait attendu deux ou trois ans, pour envahir le Koweït, que l'Irak
possède des armes nucléaires, il en aurait très probablement pris pos-
session et se serait peut-être même assuré le contrôle des champs de
pétrole saoudiens. Les États non occidentaux ont tiré les leçons de la
guerre du Golfe. Pour les militaires nord-coréens, elle signifie: «Ne
pas laisser les Américains resserrer leurs forces; ne pas les laisser uti-
liser la puissance aérienne; ne pas leur laisser l'initiative; ne pas les
laisser entrer dans une guerre qui ferait peu de victimes américaines. »
Pour un haut responsable militaire indien, la leçon est encore plus
claire: « Ne pas se battre avec les États-Unis à moins d'avoir des armes
nucléaires 2. » Cette leçon a été apprise par cœur par les dirigeants poli-
tiques et les généraux dans tout le monde non occidental, avec son
corollaire: « Si vous avez des armes nucléaires, alors les États-Unis ne
se battront pas avec vous. »
« Au lieu de renforcer la politique habituelle de la puissance, notait
Lawrence Freedman, les armes nucléaires confirment en fait la ten-
dance à la fragmentation du système international en vertu de laquelle
les grandes puissances actuelles jouent un rôle moindre. » Les armes
nucléaires ont pour l'Occident, dans le monde d'après la guerre froide,
une fonction opposée à celle qu'elles ont exercée pendant la guerre
froide. Comme le soulignait le secrétaire d'État à la Défense Les Aspin,
les armes nucléaires compensaient alors l'infériorité conventionnelle
occidentale vis-à-vis de l'Union soviétique. Elles avaient une fonction
< ~ égalisatrice ». Dans le monde d'après la guerre froide, cependant, les
Etats-Unis « ont une puissance militaire conventionnelle sans rivale, et
ce sont [leurs] adversaires potentiels qui pourraient se doter d'armes
nucléaires. [Ils sont] ceux qu'il faut égaliser
3
».
Il n'est donc pas étonnant que la Russie ait privilégié les armes
nucléaires dans ses plans et, en 1995, se soit arrangée pour récupérer
des missiles et des bombardiers intercontinentaux d'appoint en
204
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Ukraine. « Nous entendons aujourd'hui ce que nous disions des Russes
dans les années cinquante, notait un expert américain en armement.
Désormais, les Russes disent: "Il nous faut des armes nucléaires pour
compenser leur supériorité conventionnelle."» Par un retour des
choses assez proche, à l'époque de la guerre froide, les États-Unis, par
souci de dissuasion, refusaient de renoncer à utiliser les premiers les
armes nucléaires. En accord avec la nouvelle fonction dissuasive des
armes nucléaires dans le monde d'après la guerre froide, la Russie en
1993 est revenue sur l'engagement soviétique de ne pas utiliser en pre-
mier les armes nucléaires. Dans le même temps, la Chine, qui a déve-
loppé depuis la fin de la guerre froide sa stratégie nucléaire de
dissuasion limitée, a aussi commencé à remettre en question et à
limiter ses engagements de 1964
4
• En faisant l'acquisition d'armes
nucléaires et de différents armements de destruction massive, les
autres États phares et les autres puissances régionales suivront vrai-
semblablement ces exemples afin d'accroître l'effet dissuasif de leurs
armes sur une éventuelle action militaire conventionnelle de l'Occident
contre eux.
Les armes nucléaires peuvent aussi représenter une menace plus
directe pour l'Occident. La Chine et la Russie ont des missiles balis-
tiques qui peuvent expédier des ogives nucléaires en Europe et en Amé-
rique du Nord. La Corée du Nord, le Pakistan et l'Inde accroissent la
portée de leurs missiles et devraient avoir la capacité de prendre l'Occi-
dent pour cible. En outre, les armes nucléaires peuvent être utilisées
autrement. Les analystes militaires ont établi que le spectre de la vio-
lence va d'états de guerre de faible intensité, comme le terrorisme et
la guérilla, à des guerres limitées et à d'autres, plus importantes, qui
impliquent des forces conventionnelles en masse, jusqu'à la guerre
nucléaire. Le terrorisme a historiquement été l'arme des faibles, c'est-
à-dire de ceux qui ne possèdent pas de puissance militaire convention-
nelle. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les armes nucléaires ont
aussi servi aux faibles à compenser leur infériorité conventionnelle.
Dans le passé, les terroristes ne pouvaient provoquer que des violences
limitées, en tuant quelques personnes ici ou en détruisant un bâtiment
là. La violence massive demandait des forces militaires massives. Un
jour ou l'autre, cependant, certains terroristes seront capables de sus-
citer des violences et des destructions massives. Isolément, le terro-
risme et les armements nucléaires sont l'arme des faibles hors
d'Occident. S'ils les combinent, les faibles non occidentaux devien-
dront forts.
Dans le monde d'après la guerre froide, ce sont les États isla-
miques et confucéens qui ont accompli les plus grands efforts pour
développer des armes de destruction massive et les moyens de les uti-
liser. Le Pakistan et sans doute la Corée du Nord disposent d'un petit
nombre d'armes nucléaires ou du moins de la capacité à les assembler
rapidement et ils développent ou achètent des missiles à longue portée
L'Occident et le reste du monde 205
capables de les lancer. L'Irak dispose d'une importante panoplie
d'armes chimiques et s'est efforcé de se doter d'armes biologiques et
nucléaires. L'Iran a un grand programme de développement d'armes
nucléaires de portée de plus en plus lointaine. En 1988, le président
Rafsandjani déclarait que les Iraniens « devaient être parfaitement
équipés en armes chimiques, bactériologiques et radiologiques offen-
sives et défensives ». Trois ans plus tard, son vice-président a déclaré
à une conférence islamique: «Puisque Israël possède toujours des
armes nucléaires, nous musulmans devons coopérer pour produire une
bombe atomique, malgré les tentatives de l'ONU pour empêcher la pro-
lifération.» En 1992 et 1993, de hauts responsables des renseigne-
ments américains reconnaissaient que l'Iran poursuivait ses efforts
pour acquérir des armes nucléaires et, en 1995, le secrétaire d'État
Warren Christopher a déclaré que l'Iran s'efforçait d'en développer. La
Libye, l'Algérie et l'Arabie Saoudite cherchent aussi à développer des
armes nucléaires. Comme le disait joliment Ali Mazrui, « il y a foule
au-dessus du champignon nucléaire», et l'Occident n'est pas le seul
menacé. L'islam pourrait finir par « jouer à la roulette russe nucléaire
avec deux autres civilisations -l'hindouisme en Asie du Sud et le sio-
nisme et l'État juif au Moyen-OrientS ».
La prolifération des armements est le domaine dans lequel la
filière islamo-confucéenne a été le plus développée et le plus fructueuse
concrètement, la Chine jouant un rôle central dans le transfert d'armes
conventionnelles et non conventionnelles à de nombreux États musul-
mans. Ces transferts comprennent : la construction d'un réacteur
nucléaire secret et fortement protégé dans le désert algérien, en appa-
rence pour la recherche mais capable, selon les experts occidentaux,
de produire du plutonium; la vente d'armes chimiques à la Libye; la
livraison de missiles CSS-2 de moyenne portée à l'Arabie Saoudite; la
fourniture de technologies ou de matériel nucléaires à l'Irak, à la Libye,
à la Syrie et à la Corée du Nord; et le transfert d'un grand nombre
d'armes conventionnelles à l'Irak. En complément des transferts chi-
nois, au début des années quatre-vingt-dix, la Corée du Nord a, via
l'Iran, fourni à la Syrie des missiles Scud-C ainsi que le support mobile
pour les lancer 6.
Le nœud de la filière militaire islamo-confucéenne a été les rela-
tions entre la Chine et dans une moindre mesure la Corée du Nord,
d'un côté, et le Pakistan et l'Iran, de l'autre. Entre 1980 et 1991, les
deux principaux destinataires des armes chinoises ont été l'Iran et le
Pakistan, l'Irak venant ensuite. Depuis le début des années soixante-
dix, la Chine et le Pakistan ont développé des relations militaires extrê-
mement étroites. En 1989, ces deux pays ont signé un accord décennal
de coopération militaire «dans le domaine des fournitures, de la
recherche et du développement conjoints, de la production conjointe,
du transfert de technologie, ainsi que de l'exportation par accord
mutuel vers des pays tiers ». Un accord complémentaire de crédit pour
206 LE CHOC DES CIVILISATIONS
les livraisons d'armes chinoises au Pakistan a été signé en 1993. La
Chine est donc devenue « le principal et plus sûr fournisseur de maté-
riel militaire du Pakistan et exporte à peu près tout ce qui est possible
et imaginable pour chaque branche de l'armée pakistanaise». La Chine
a aussi aidé le Pakistan à créer des bases pour les avions, les chars,
l'artillerie et les missiles. Surtout, elle lui a fourni une aide cruciale
pour développer sa panoplie nucléaire : fourniture d'uranium enrichi,
conseil pour la conception des bombes, et peut-être autorisation de
procéder à uq_ test sur un site chinois. En violation de son engagement
vis-à-vis des Etats-Unis, la Chine a aussi fourni des missiles balistiques
M-11 d'une portée de trois cents kilomètres, qui peuvent porter des
ogives nucléaires. En retour, la Chine a pu avoir accès à la technologie
pakistanaise pour le ravitaillement en vol et à des missiles Stinger 7.
Tableau 8.1 Extraits des transferts chinois d'armement, 1980-1991
Iran Pakistan Irak
Chars d'assaut 540 1100 1300
Transports de troupes 300 - 650
Missiles guidés antichars 7500 100 -
Pièces d'artillerie 1200* 50 720
lance-rockets
A vions de combat 140 212 -
Missiles mer-mer 332 32 -
Missiles sol-air 788* 222* -
* Estimations non confirmées
Source: Karl W. Eikenberry, Explaining and Influencing Chinese Arms Transfers,
Washington, National Defense University, Institute for National Strategic Studies,
McNair Paper n° 36, février 1995, p. 12.
Dans les années quatre-vingt-dix, les ventes d'armes entre la Chine
et l'Iran ont également beaucoup augmenté. Pendant la guerre Iran-
Irak, dans les années quatre-vingt, la Chine a fourni à l'Iran 22 % de
ses armes et, en 1989, elle est devenue son principal pourvoyeur. Elle
a aussi activement collaboré aux efforts menés par l'Iran au vu et au
su du monde entier pour acquérir des armes nucléaires. Les deux pays
ont signé « un accord préalable de coopération sino-iranienne », puis
en janvier 1990 un plan décennal de coopération scientifique et de
transfert de technologies militaires. En septembre 1992, le président
Rafsandjani a accompagné des experts nucléaires iraniens en visite au
Pakistan et est allé en Chine signer un autre accord de coopération
nucléaire. En février 1993, la Chine a accepté de construire deux réac-
teurs nucléaires de trois cents mégawatts en Iran. Dans le cadre de ces
accords, la Chine a transféré de la technologie et des informations en
Iran, a formé des scientifiques et des ingénieurs iraniens et a fourni à
l'Iran un procédé d'enrichissement. En 1995, sous la forte pression des
États-Unis, la Chine a accepté d'« annuler », selon les États-Unis, ou de
L'Occident et le reste du monde 207
« suspendre», selon la Chine, la vente de ces deux réacteurs. La Chine
a aussi été un pourvoyeur important de missiles et de technologie pour
les missiles à l'Iran, notamment à la fin des années quatre-vingt de
missiles Silmworm livrés par l'intermédiaire de la Corée du Nord et
de «dizaines et peut-être de centaines de systèmes et de composants
électroniques de guidage» en 1994-1995. La Chine a aussi autorisé la
production sous licence en Iran de missiles sol-sol chinois. La Corée
du Nord a complété cette assistance en livrant des Scud à l'Iran, en
l'aidant à développer ses sites de production et en acceptant en 1993
de fournir à l'Iran son missile Nodong 1 d'une portée de sept cents
kilomètres. L'Iran et le Pakistan ont aussi développé une coopération
étroite dans le domaine nucléaire, le Pakistan formant des scienti-
fiques iraniens, et le Pakistan, l'Iran et la Chine se mettant d'accord en
novembre 1992 pour travailler ensemble sur des projets nucléaires 8.
L'aide très importante de la Chine au Pakistan et à l'Iran pour déve-
lopper des armes de destruction massive témoigne d'un haut degré
d'engagement et de coopération entre ces pays.
Résultat de ces évolutions et des menaces potentielles qu'elles
représentent pour les intérêts occidentaux, la prolifération des armes
de destruction massive est devenue une question prioritaire pour la
politique de sécurité de l'Occident. En 1990, par exemple, 59 % du
public américain pensait que prévenir la diffusion des armes
nucléaires était important en politique étrangère. En 1994, 82 % du
public et 90 % des diplomates se sont ralliés à cette idée. Le président
Clinton a déclaré en septembre 1993 que la non-prolifération était une
priorité et, à l'automne 1994, il a indiqué que faire face aux « dangers
extraordinaires 'pour la sécurité nationale, la politique étrangère et
l'économie des Etats-Unis» que représente « la prolifération des armes
nucléaires, biologiques et chimiques, ainsi que des moyens de les utili-
ser » était « une urgence nationale». En 1991, la CIA a créé un Centre
pour la non-prolifération qui occupe cent personnes, et, en décembre
1993, le secrétaire d'État Les Aspin a annoncé une nouvelle Initiative
de défense pour la contre-prolifération et la création d'un nouveau
poste de sous-secrétaire pour la sécurité nucléaire et la contre-
prolifération 9.
Pendant la guerre froide, les États-Unis et l'Union soviétique se
sont engagés dans une course aux armements classique en cherchant
à développer des armes nucléaires et des supports de lancement de
plus en plus sophistiqués techniquement. L'accumulation répondait à
l'accumulation. Dans le monde d'après la guerre froide, la compétition
en matière d'armements est d'un type différent. Les adversaires de l'Oc-
cident tentent d'acquérir des armes de destruction massive, et l'Occi-
dent s'efforce de les en empêcher. L'accumulation ne répond plus à
l'accumulation, mais à la diminution. La taille et le potentiel de l'ar-
senal nucléaire de l'Occident, toute rhétorique mise à part, ne servent
à rien. Le résultat d'une course aux armements par accumulation
208 LE CHOC DES CIVILISATIONS
dépend des ressources, de l'énergie et des compétences technologiques
des deux parties. L'issue n'est pas prédéterminée. Le résultat d'une
course par accumulation et diminution est davantage prédictible. Les
efforts de l'Occident pour accumuler plus d'armes peuvent ralentir la
production d'armes des autres sociétés, mais non l'arrêter. Le dévelop-
pement économique et social des sociétés non occidentales, l'incitation
commerciale pour toutes les sociétés, occidentales comme non occi-
dentales, à gagner de l'argent grâce à la vente d'armes, de technologies
et d'expertise, ainsi que les raisons politiques qu'ont les États phares
et les puissances régionales de protéger leur hégémonie locale, tout
cela concourt à ruiner les efforts de l'Occident pour empêcher la pro-
duction de nouvelles armes.
L'Occident défend la non-prolifération au nom de l'intérêt de
toutes les nations pour l'ordre et la stabilité internationaux. Les autres
nations, cependant, considèrent que la non-prolifération sert les inté-
rêts de l'hégémonie occidentale. On le voit bien si on regarde les diffé-
rences d'attitude à l'égard de la prolifération entre, d'un côté,
l'Occident et en particulier les États-Unis, et, de l'autre, les puissances
régionales dont la sécurité serait affectée par elle. C'est patent dans le
cas de la Corée. En 1993 et 1994, les États-Unis ont découvert avec
horreur que la Corée du Nord allait se doter d'armes nucléaires. Le
président Clinton a déclaré tout bonnement que « la Corée du Nord ne
peut être autorisée à développer une bombe atomique» et que «les
États-Unis doivent être fermes sur ce point». Les sénateurs, les repré-
sentants et d'ex-responsables de l'administration Bush ont émis l'idée
qu'il pourrait être nécessaire de mener une attaque préventive contre
les bases nucléaires nord-coréennes. L'inquiétude américaine vis-à-vis
du programme nord-coréen trouvait sa source dans les préoccupations
liées à la prolifération globale. Non seulement les actions éventuelles
des États-Unis en Extrême-Orient pourraient être empêchées et
compliquées si la Corée du Nord possédait la bombe, mais, de plus, si
cette dernière vendait sa technologie et/ou ses armes, cela pourrait
avoir des effets comparables pour les États-Unis en Asie du Sud-Est et
au Moyen-Orient.
La Corée du Sud, par ailleurs, considère la bombe à la lumière de
ses intérêts régionaux. Nombre de Sud-Coréens estiment qu'une
bombe nord-coréenne est d'abord coréenne, et qu'elle ne serait jamais
utilisée contre d'autres Coréens mais seulement pour défendre l'indé-
pendance de la Corée et ses intérêts contre le Japon et d'autres
menaces potentielles. Les fonctionnaires civils et les officiers sud-
coréens lorgnent vers une Corée unie qui posséderait la bombe. La
Corée du Sud y trouverait son compte : c'est la Corée du Nord qui
paierait et supporterait le blocus international; c'est la Corée du Sud
qui en hériterait; la combinaison des armes nucléaires du Nord et de
l'appareil industriel du Sud permettrait à une Corée réunifiée de
devenir un acteur majeur sur la scène extrême-orientale. En consé-
L'Occident et le reste du monde 209
quence, des différences marquées sont apparues entre les États-Unis
et la Corée du Sud: pour Washington, c'est une crise majeure qui s'est
produite dans la péninsule en 1994, mais pas pour Séoul, ce qui a créé
un fossé entre les deux capitales. Un fossé assez semblable entre les
intérêts de sécurité américains et ceux des puissances régionales est
apparu en Asie du Sud aussi, lorsque les États-Unis ont commencé à
s'y préoccuper de la prolifération nucléaire plus que les habitants de
la région. L'Inde et le Pakistan ont chacun trouvé la menace nucléaire
de l'autre plus facile à accepter que les propositions américaines de
couvrir, réduire ou éliminer ces deux menaces 10.
Les efforts des États-Unis et des autres pays occidentaux pour
empêcher la prolifération des armes « égalisantes» de destruction
massive ont connu et risquent fort de connaître peu de succès. Un mois
après que le président Clinton a déclaré que la Corée du Nord ne pou-
vait être autorisée à avoir des armes nucléaires, les services secrets
américains l'ont informé qu'elle en avait probablement une ou deux Il.
La politique américaine a alors évolué pour proposer aux Nord-
Coréens une carotte susceptible de les inciter à ne pas développer leur
arsenal nucléaire. Les États-Unis ont également été incapables de
retarder ou d'arrêter le développement par l'Inde et le Pakistan d'armes
nucléaires et d'arrêter le processus en Iran.
Lors de la conférence d'avril 1995 sur le traité de non-prolifération
nucléaire, la discussion a surtout porté sur la question de savoir s'il
devait être renouvelé pour une période indéfinie ou bien pour vingt-
cinq ans. Les États-Unis ont fait pression pour qu'il devienne perma-
nent. Cependant, un grand nombre de pays ne se sont déclarés favo-
rables à cette extension que si elle s'accompagnait d'une réduction
drastique de l'arsenal des cinq puissances nucléaires reconnues. En
outre, l'Égypte s'y est opposée si Israël ne signait pas le traité et n'ac-
ceptait pas des inspections. Finalement, les États-Unis ont obtenu un
consensus généralisé grâce au marchandage et à la menace. Ni l'Égypte
ni le Mexique, par exemple, n'ont pu rester sur leur position hostile à
une extension du traité pour une durée indéterminée vu leur dépen-
dance économique vis-à-vis des États-Unis. Le traité a donc été étendu
par consensus, mais les représentants de sept nations musulmanes
(Syrie, Jordanie, Iran, Irak, Libye, Égypte et Malaisie) ainsi que d'un
pays d'Afrique (Nigeria) ont exprimé leur désaccord au cours du débat
de clôture 12.
En 1993, les principaux objectifs de l'Occident, tels que définis
dans la politique américaine, sont passés de la non-prolifération à la
contre-prolifération. Ce changement correspondait au fait de recon-
naître de façon réaliste qu'on ne peut empêcher la prolifération
nucléaire. La politique américaine, à coup sûr, passera de la contre-
prolifération à la prolifération négociée et, si le gouvernement parvient
à rompre avec ses idées héritées de la guerre froide, à la prolifération
stimulée dans l'intérêt des États-Unis et de l'Occident. Cependant, en
210 LE CHOC DES CIVILISATIONS
1995, les États-Unis et l'Occident restaient engagés dans une politique
de réduction, laquelle, au bout du compte, est vouée à l'échec. La proli-
fération des armes nucléaires ou autres de destruction massive est un
phénomène central lié à la diffusion lente et inéluctable de la puissance
dans un monde multicivilisationnel.
Les droits de l'homme et la démocratie
Pendant les années soixante-dix et quatre-vingt, plus de trente pays
sont passés de l'autoritarisme à la démocratie. Cette vague de transi-
tion s'explique par plusieurs causes. Le développement économique a
indubitablement été le facteur principal qui a sous-tendu ces change-
ments politiques. En outre, cependant, la politique et l'action des
États-Unis, des grandes puissances européennes et des institutions
internationales a aidé à apporter la démocratie à l'Espagne et au Por-
tugal, à de nombreux pays d'Amérique latine, aux Philippines, à la
Corée du Sud et à l'Europe de l'Est. La démocratisation a été réussie
surtout dans les pays où les influences chrétiennes et occidentales
étaient fortes. De nouveaux régimes démocratiques semblent appelés
à se stabiliser surtout dans l'Europe méridionale et centrale où le
catholicisme et le protestantisme prédominent et avec moins de certi-
tude dans les pays d'Amérique latine. En Extrême-Orient, les Philip-
pines, pays catholique très influencé par les États-Unis, sont revenues
à la démocratie dans les années quatre-vingt, tandis que les dirigeants
chrétiens ont appuyé le mouvement pour la démocratie en Corée du
Sud et à Taiwan. Comme on l'a vu plus haut, dans l'ex-Union sovié-
tique, la démocratie semble é1voir réussi à se stabiliser dans les répu-
bliques baltes. L'ampleur et la stabilité de la démocratie dans les
républiques orthodoxes varient considérablement et ne sont guère cer-
taines ; les perspectives démocratiques dans les pays musulmans sont
sombres. En 1990, sauf pour Cuba, la transition démocratique, hors
de l'Afrique, a eu lieu dans la plupart des pays chrétiens d'Occident ou
sous forte influence chrétienne.
Cette transition et l'écroulement de l'Union soviétique ont fait
croire en Occident, en particulier aux États-Unis, qu'une révolution
démocratique globale était en cours et qu'à court terme la conception
occidentale des droits de l'homme ainsi que la démocratie à l'occiden-
tale prévaudraient dans le monde entier. Cette vision a été endossée
par l'administration Bush, et le secrétaire d'État James Baker a déclaré
en avril 1990 que, « après le containment, il y avait la démocratie» et
que, pour le monde d'après la guerre froide, «le président Bush a
défini notre nouvelle mission comme étant la défense et la consolida-
tion de la démocratie ». Dans sa campagne de 1992, Bill Clinton a rap-
L'Occident et le reste du monde 211
pelé à de nombreuses reprises que la défense de la démocratie serait
une priorité pour son administration, et la démocratisation a été le
seul sujet de politique étn:l1gère auquel il a consacré un grand discours
de campagne. Une fois aux affaires, il a recommandé que le budget du
National Endowment for Democracy soit augmenté des deux tiers, et
son conseiller pour la sécurité nationale a fait de « l'élargissement de
la démocratie» le thème central de sa politique étrangère. Considérant
que la défense de la démocratie était un de leur quatre objectifs
majeurs, son secrétaire à la Défense a créé pour cela un poste dans son
département. La défense des droits de l'homme et de la démocratie a
aussi joué un rôle dominant, mais à un moi!lde degré et de façon
moins patente, dans la politique étrangère des Etats européens et dans
les critères sur lesquels s'appuient les institutions économiques inter-
nationales contrôlées par l'Occident pour accorder crédits et garanties
aux pays en voie de développement.
Jusqu'en 1995, les efforts européens et américains pour aller dans
ce sens ont connu un succès limité. Presque toutes les civilisations non
occidentales résistent à la pression de l'Occident. C'est vrai des civilisa-
tions hindoue, orthodoxe, africaine et dans une certaine mesure même
des pays d'Amérique latine. La plus grande résistance rencontrée par
l'Occident dans ses efforts en faveur de la démocratie est pourtant
venue de l'islam et de l'Asie. Elle s'enracine dans les mouvements plus
globaux d'affirmation culturelle que représentent la résurgence de
l'islam et l'affirmation de l'Asie.
Les échecs des États-Unis à l'égard de l'Asie s'expliquent surtout
par la richesse économique et la confiance en soi de plus en plus
grandes des gouvernements asiatiques. Les publicitaires asiatiques
rappellent sans cesse à l'Occident que c'en est fini de la dépendance et
de la subordination, et que l'Occident qui réalisait la moitié du produit
économique mondial dans les années quarante, dominait les Nations
unies et a écrit la Déclaration universelle des droits de l'homme est une
chose passée. « Les efforts pour défendre les droits de l'homme en Asie,
soutenait un responsable singapourien, doivent prendre en compte le
fait que la répartition de la puissance dans le monde d'après la guerre
froide a changé. [ ... ] L'influence occidentale sur l'Extrême-Orient et
l'Asie du Sud-Est a beaucoup diminué 13. »
Il a raison. Tandis que l'accord sur les questions nucléaires entre
les États-Unis et la Corée du Nord pourrait être qualifié d'« abandon
négocié», la capitulation américaine sur les problèmes de droits de
l'homme en Chine et dans d'autres pays d'Asie a été un abandon incon-
ditionnel. Après avoir menacé la Chine de renoncer à la clause de la
nation la plus favorisée si elle ne progressait pas sur le respect des
droits de l'homme, l'administration Clinton a tout d'abord vu son
secrétaire d'État être humilié à Pékin, puis perdre la face. Washington
a répondu en renonçant à sa politique antérieure et en isolant la clause
de la nation la plus favorisée des questions liées aux droits de l'homme.
212 LE CHOC DES CIVILISATIONS
En retour, la Chine, a réagi à cette démonstration de faiblesse en conti-
nuant de commettre et même en intensifiant les actes auxquels l'admi-
nistration Clinton s'était opposée. Cette dernière a également battu en
retraite dans ses tractations avec Singapour sur l'emprisonnement d'un
citoyen américain et avec l'Indonésie à propos des violences perpétrées
à Timor.
La capacité des régimes asiatiques à résister à la pression occiden-
tale concernant les droits de l'homme s'est trouvée renforcée par plu-
sieurs facteurs. Les hommes d'affaires américains et européens,
désireux de développer leurs échanges et leurs investissements dans
ces pays à forte croissance, ont soumis leurs gouvernements à une
intense pression pour qu'ils ne viennent pas perturber leurs relations
économiques avec eux. En outre, les pays d'Asie ont vu dans cette pres-
sion une atteinte à leur souveraineté et se sont serrés les coudes
lorsque ces problèmes se sont posés. Les hommes d'affaires taiwanais,
japonais et hong-kongais qui avaient investi en Chine avaient intérêt à
ce que celle-ci conserve ses privilèges de nation la plus favorisée vis-à-
vis des États-Unis. Le gouvernement japonais a pris ses distances vis-
à-vis de la politique américaine des droits de l'homme : nous ne laisse-
rons pas « une conception abstraite des droits de l'homme » affecter
nos relations avec la Chine, a dit le Premier ministre Kiichi Miyazawa
peu de temps après Tian'anmen. Les pays de l'ANSEA n'ont pas sou-
haité faire pression sur le Myanmar et, en 1994, ont accueilli la junte
militaire à leur réunion alors que l'Union européenne, comme l'a dit
son porte-parole, a dû reconnaître que sa politique « avait échoué» et
qu'elle devrait suivre la démarche de l'ANSEA vis-à-vis du Myanmar.
En outre, leur puissance économique de plus en plus grande permet à
des États comme la Malaisie et l'Indonésie de pénaliser les pays et les
sociétés qui les critiquent ou adoptent d'autres comportements qu'ils
n'admettent pas 14.
Par-dessus tout, la force économique de plus en plus grande des
pays d'Asie les préserve de plus en plus de la pression occidentale en
ce qui concerne les droits de l'homme et la démocratie. « La puissance
économique de la Chine d'aujourd'hui, notait Richard Nixon en 1994,
rend imprudentes les démarches américaines. Dans ~ ans, elles ne
seront plus pertinentes. Dans vingt ans, on en rira 15. » A ce moment,
cependant, le développement économique de la Chine pourrait les
rendre inutiles. La croissance économique rend les gouvernements
d'Asie plus forts par rapport à ceux d'Occident. À long terme, elle ren-
forcera aussi les sociétés asiatiques par rapport à leurs gouvernements.
Si la démocratie doit apparaître dans de nouveaux pays d'Asie, c'est
parce que des bourgeoisies et des classes moyennes plus fortes le
voudront.
Par contraste avec l'accord sur l'extension à une durée indéter-
minée du traité de non-prolifération, les efforts de l'Occident pour
défendre les droits de l'homme et la démocratie dans les agences des
L'Occident et le reste du monde 213
Nations unies n'ont en général rien donné. À de rares exceptions près,
comme la condamnation de 11rak, les résolutions en faveur des droits
de l'homme n'ont jamais eu gain de cause à l'ONU. Sauf certains pays
d'Amérique latine, les autres gouvernements ont dédaigné de s'associer
aux efforts pour défendre ce que la plupart considéraient comme
«l'impérialisme des droits de l'homme ». En 1990, par exemple, la
Suède a soumis à l'approbation de vingt nations occidentales une réso-
lution condamnant le régime militaire du Myanmar, mais l'opposition
de pays d'Asie et d'ailleurs l'a fait avorter. Les résolutions condamnant
l'Iran pour des abus commis contre les droits de l'homme ont été reje-
tées, et pendant cinq ans durant les années quatre-vingt-dix, la Chine
a reçu un soutien en Asie pour repousser les résolutions défendues par
l'Occident que suscitaient ses violations des droits de l'homme. En
1994, le Pakistan a déposé une résolution à la commission des Nations
unies sur les droits de l'homme condamnant les violations perpétrées
par l'Inde au Cachemire. Les pays favorables à l'Inde s'y sont opposés,
tout comme deux des plus proches amis du Pakistan, la Chine et l'Iran,
qui avaient été la cible de semblables mesures et qui ont persuadé le
Pakistan d'abandonner sa proposition. En échouant à condamner les
brutalités indiennes au Cachemire, comme l'a noté The Economist, la
commission de l'ONU sur les droits de l'homme «les a sanctionnées
par défaut. D'autres pays aussi s'en tirent: la Turquie, l'Indonésie, la
Colombie et l'Algérie ont échappé à la critique. La commission ren-
force ainsi des gouvernements qui pratiquent des boucheries et des
tortures, ce qui va à l'encontre de ce que voulaient ses créateurs 16 ».
Les différences quant aux droits de l'homme entre l'Occident et les
autres civilisations, et la capacité limitée de l'Occident à atteindre ses
objectifs sont apparues au grand jour lors de la Conférence mondiale
de l'ONU sur les droits de l'homme à Vienne, en juin 1993. D'un côté
se tenaient les pays européens et nord-américains; de l'autre, on trou-
vait un bloc d'environ cinquante États non occidentaux, dont les
quinze plus actifs comprenaient les gouvernements d'un pays d'Amé-
rique latine (Cuba), d'un pays bouddhiste (Myanmar), de quatre pays
confucéens aux idéologies politiques, aux systèmes économiques et
aux n i v e ~ u x de développement très différents (Singapour, le Viêt-nam,
la Corée du Nord et la Chine) et de neuf pays musulmans (la Malaisie,
l'Indonésie, le Pakistan, l'Iran, l'Irak, la Syrie, le Yémen, le Soudan et
la Libye). Le regroupement islamo-asiatique représenté par la Chine,
la Syrie et l'Iran dominait. Entre ces deux groupes, il y avait les pays
d'Amérique latine, sauf Cuba, qui ont souvent soutenu l'Occident, et
les pays africains et orthodoxes qui l'ont parfois soutenu mais qui s'y
sont opposés le plus souvent.
Les problèmes à propos desquels les pays se divisaient en termes
de civilisation étaient les suivants : universalisme/relativisme culturel
en matière de droits de l'homme; priorité relative de l'économie et
des droits sociaux dont le droit au développement/droits politiques et
214 LE CHOC DES CIVILISATIONS
cIVIques; conditions politiques posées à l'assistance économique;
création d'un commissaire de l'ONU aux droits de l'homme; autorisa-
tion donnée aux organisations non gouvernementales de défense des
droits de l'homme, qui se rassemblaient simultanément à Vienne, de
participer à la conférence gouvernementale; droits particuliers traités
par cette conférence; problèmes plus spécifiques, comme la possibilité
laissée au dalaï-lama de s'adresser à la conférence et la nécessité de
condamner explicitement les abus commis en Bosnie contre les droits
de l'homme.
D'importantes différences se sont révélées entre les pays occiden-
taux et le bloc islamo-asiatique à propos de ces problèmes. Deux mois
avant la conférence de Vienne, les pays d'Asie s'étaient réunis à
Bangkok et avaient adopté une déclaration soulignant que les droits de
l'homme devaient être considérés « dans le contexte [ ... ] des particula-
rités nationales et régionales et des différents fonds religieux et cultu-
rels hérités de l'histoire », que les droits de l'homme impliquaient des
violations de la souveraineté des États et que le fait de conditionner
l'assistance économique à la situation des droits de l'homme était
contraire au droit au développement. Les différences que ces pro-
blèmes, entre autres, ont fait émerger étaient si grandes que presque
tout le document issu de la dernière réunion préparatoire à la confé-
rence de Vienne, début mai, était entre guillemets, ce qui montrait bien
que tous les pays n'étaient pas d'accord.
Les nations occidentales étaient mal préparées pour Vienne. Elles
étaient en infériorité numérique et, pendant les séances, elles ont fait
plus de concessions que leurs adversaires. Sauf pour les droits des
femmes, la déclaration adoptée par la conférence a donc été minimale.
Ce fut, comme l'a fait remarquer un défenseur des droits de l'homme,
un document « flou et contradictoire» qui représentait une victoire
pour la coalition islamo-asiatique et une défaite pour l'Occident 17. La
déclaration de Vienne ne contenait aucune défense de la liberté de
parole, de la presse, d'assemblée et de religion, et était donc par bien
des aspects plus faible que la Déclaration universelle des droits de
l'homme que les Nations unies avaient adoptée en 1948. Cette évolu-
tion traduit le déclin de puissance de l'Occident. « Le régime interna-
tional des droits de l'homme de 1945, a fait remarquer un défenseur
américain des droits de l'homme, n'est plus. L'hégémonie américaine
s'est effritée. L'Europe, même avec les événements de 1992, n'est guère
qu'une péninsule. Le monde est désormais aussi arabe, asiatique et
africain qu'il est occidental. Aujourd'hui, la Déclaration universelle des
droits de l'homme et les conventions internationales sont moins perti-
nentes pour la plus grande partie de la planète que dans l'immédiate
après-guerre. » Un détracteur asiatique de l'Occident disait lui aussi:
« Pour la première fois depuis que la Déclaration universelle a été
adoptée en 1948, des pays qui n'ont pas été marqués profondément par
les traditions du judéo-christianisme et du droit naturel sont au pre-
L'Occident et le reste du monde
215
situation sans précéde,nt va définir la nouvelle poli-
tIque InternatIOnale des droits de 1 homme. Elle va également
multiplier les occasions de conflit 18. »
«Le grand gagnant [de Vienne], notait un observateur, fut claire-
ment la Chine, du moins si on mesure la réussite au fait de dire aux
autres ce qu'ils ne doivent pas faire. Pékin a gagné tout au long de la
réunion simplement en jouant de son poids 19. » Mis en minorité et en
mauvaise position à Vienne, l'Occident n'en a pas moins été capable
quelques mois plus tard de remporter sur la Chine une victoire non
dépourvue d'importance. Assurer à Pékin l'organisation des Jeux olym-
piques d'été de 2000 représentait un objectif majeur pour le gouverne-
ment chinois, qui avait beaucoup investi dans ce sens. En Chine,
beaucoup de publicité était faite sur la candidature chinoise, et les
espoirs populaires étaient importants; le gouvernement faisait pres-
sion sur les autres gouvernements pour qu'ils interviennent auprès de
leur fédération olympique; Taiwan et Hong Kong l'avaient rejoint dans
cette campagne. Dans l'autre camp, le Congrès américain, le Parlement
européen et les organisations de défense des droits de l'homme se sont
opposés avec force au choix de Pékin. Bien que le vote au Comité inter-
national olympique ait lieu à bulletin secret, il s'est à l'évidence joué
en termes civilisationnels. Au premier tour, Pékin est arrivé en tête
devant Sidney, avec le soutien avéré de l'Afrique. Aux tours suivants,
une fois Istanbul éliminé, la filière islamo-confucéenne a apporté ses
voix à Pékin; lorsque Berlin et Manchester ont été éliminés à leur tour,
leurs voix sont allées à Sidney, qui a gagné au quatrième tour, causant
une défaite humiliante pour la Chine, laquelle en a rendu responsables
les États-Unis 20. «L'Amérique et la Grande-Bretagne, notait Lee Kuan
Yew, ont réussi à faire plier la Chine. [ ... ] La raison apparente était
/Iles droits de l'homme". Mais la vraie raison était une démonstration
d'influence occidentale 21.» À l'évidence, de par le monde, le sport
préoccupe davantage que les droits de l'homme, mais vu les défaites
subies par l'Occident à Vienne et ailleurs sur la question des droits de
l'homme, cette démonstration isolée d'« influence» occidentale a aussi
rappelé la faiblesse occidentale.
Non seulement cette influence diminue, mais le paradoxe de la
démocratie atténue aussi la volonté occidentale de défendre la démo-
cratie dans le monde d'après la guerre froide. Pendant la guerre froide,
l'Occident et les États-Unis en particulier étaient confrontés au pro-
blème que posait le fait de collaborer avec des « tyrans amis » : ils se
demandaient s'il fallait bel et bien coopérer avec des juntes militaires
et des dictateurs qui étaient anticommunistes et donc utiles dans le
cadre de la guerre froide. Une telle coopération jetait un trouble et
entraînait même des embarras lorsque ces régimes portaient atteinte
de façon trop criante aux droits de l'homme. Cette coopération se justi-
fiait toutefois parce qu'elle était un moindre mal : ces gouvernements
étaient moins répressifs que les régimes communistes et sans doute
216
LE CHOC DES CIVILISATIONS
moins durables et plus sujets à des influences
américaine. Pourquoi ne pas travailler avec un tyran amI sIl alternatIve
est un autre tyran, plus brutal et moins amical? Dans le monde d'après
la guerre froide, le choix est plus délicat entre tyran ami et démocratie
hostile. Le présupposé occidental selon lequel des gouvernements élus
démocratiquement seront coopératifs et pro-occidentaux pourrait bien
se révéler faux dans les sociétés non occidentales où la compétition
électorale peut porter au pouvoir des nationalistes et des fondamenta-
listes anti-occidentaux. L'Occident s'est senti soulagé lorsque l'armée
algérienne est intervenue en 1992 et a annulé les élections que les fon-
damentalistes du FIS allaient gagner. Les gouvernements occidentaux
ont aussi été rassurés lorsque le Parti social fondamentaliste en Tur-
quie et le BJP nationaliste en Inde ont été chassés du pouvoir, qu'ils
avaient conquis aux élections de 1995 et 1996. D'un autre côté, dans le
contexte révolutionnaire qui est le sien, 11ran a dans une certaine
mesure l'un des régimes les plus démocratiques du monde islal}1ique,
et des élections libres dans de nombreux pays arabes, comme l'Egypte
et l'Arabie Saoudite, donneraient sans doute des gouvernements bien
moins ouverts vis-à-vis des intérêts occidentaux que leurs prédéces-
seurs non démocratiques. Un gouvernement élu par le peuple en Chine
pourrait fort bien être très nationaliste. Comme les dirigeants occiden-
taux ont compris que le processus démocratique dans les sociétés non
occidentales suscite des gouvernements hostiles à l'Occident, ils s'effor-
cent d'influencer ces élections et mettent moins d'ardeur que naguère
à défendre la démocratie dans ces sociétés.
L'immigration
Si la démographie dicte le destin de l'histoire, les mouvements de
population en sont le moteur. Au cours des siècles passés, les diffé-
rences de taux de croissance, les conditions économiques difficiles et
la politique menée par certains gouvernements ont engendré des
migrations massives de Grecs, de Juifs, de tribus germaniques, de Nor-
mands, de Turcs, de Russes, de Chinois, etc. Certaines fois, ces mouve-
ments étaient assez pacifiques et, d'autres fois, ils étaient plutôt
violents. Les Européens du xrx
e
siècle, cependant, sont passés maîtres
dans l'art de l'invasion démographique. Entre 1821 et 1924, environ
cinquante-cinq millions d'Européens ont émigré outre-mer, dont
trente-quatre millions aux États-Unis. Les Occidentaux ont conquis et
parfois exterminé d'autres peuples; ils ont exploré et colonisé des
terres moins densément peuplées. L'exportation des personnes a peut-
être représenté la plus importante dimension de la montée en puis-
sance de l'Occident entre le XVIe et le xxe siècle.
L'Occident et le reste du monde
217
À la fin du xxe siècle, une poussée d'immigration différente et
même plus importante s'est produite. En 1990, les immigrés en situa-
tion légale étaient environ cent millions, les réfugiés environ dix-neuf
et les immigrés en situation illégale sans doute dix millions de plus.
migratoire résulte en partie de la décoloni-
satIon et de 1 etabhssement de nouveaux Etats et de régimes policiers
qui ont encouragé ou forcé les gens à bouger. C'est toutefois aussi le
résultat de la modernisation et du développement technologique. Le
progrès des transports a rendu les migrations plus faciles, plus rapides
et meilleur marché; le progrès des communications a favorisé les
échanges économiques et les contacts entre les émigrés et leurs
familles restées au pays. La croissance économique de l'Occident a sti-
mulé l'émigration au XIX
e
siècle; de même le développement écono-
mique dans les sociétés non occidentales au xx
e
siècle. L'immigration
se nourrit elle-même. «S'il y a une IIloi" de l'immigration, soutient
Myron Weiner, elle stipule que le flux migratoire, une fois qu'il a
commencé à couler, induit son propre flux. Les émigrés permettent à
leurs frères et à leurs proches restés au pays d'émigrer en leur donnant
des informations sur la façon de s'y prendre, en leur fournissant des
moyens pour se déplacer et de l'aide pour trouver un travail et un loge-
ment. » n en résulte, selon ses propres termes, une « crise migratoire
globale 22 ».
Les Occidentaux se sont opposés de façon systématique à la proli-
fération nucléaire et ils ont défendu la démocratie et les droits de
l'homme. Leur conception de l'immigration, par contraste, a été plutôt
flottante, mais un grand changement s'est produit dans les deux der-
nières décennies du xx
e
siècle. Jusqu'aux années soixante-dix, les pays
européens étaient plutôt favorables à l'immigration et dans certains
cas, surtout en Allemagne et en Suisse, ils l'encourageaient parce
qu'elle leur permettait de remédier à leur pénurie de main-d' œuvre. En
1965, les États-Unis ont supprimé les quotas favorables aux Occiden-
taux qui dataient des années vingt et ont révisé en profondeur leur
législation : un nombre d'immigrés bien plus important est alors venu
de nouvelles sources dans les années soixante-dix et quatre-vingt. À la
fin des années quatre-vingt, cependant, le fort taux de chômage, le
nombre de plus en plus grand d'immigrés et le fait qu'ils étaient massi-
vement « non européens» ont profondément modifié les attitudes et
les politiques européennes. Quelques années plus tard, ce mouvement
a gagné les États-Unis.
Une majorité d'immigrés et de réfugiés de la fin de ce siècle ont
quitté des sociétés non occidentales pour une autre. L'afflux d'im-
migrés dans les sociétés occidentales, cependant, a avoisiné en chiffres
absolus les niveaux de l'émigration à la fin du siècle. En 1990, on
estimait que 20 millions d'immigrés de première génération se trou-
vaient aux États-Unis, 15,5 en Europe et 8 en Australie et au Canada.
La proportion d'immigrés dans la population totale a atteint 7 à 8 %
218
LE CHOC DES CIVILISATIONS
dans les grands pays européens. Aux États-Unis, .les repré-
sentaient 8,7% de la population en 1994, deux fOlS le nIVeau de 1970,
25 % de la population de Californie et 16 % de de York.
Environ 8,3 millions de personnes sont entrées aux Etats-UnIs dans les
années quatre-vingt et 4,5 au cours des quatre premières années de la
décennie quatre-vingt-dix.
Les nouveaux immigrés venaient surtout des sociétés non occiden-
tales. En Allemagne, les résidents étrangers turcs étaient 1 675000 en
1990 ; arrivaient ensuite les ressortissants de Yougoslavie, d'Italie et de
Grèce. En Italie, les principaux apports provenaient du Maroc, des
États-Unis (sans doute des Italo-Américains revenant au pays), de
Tunisie et des Philippines. Au milieu des années quatre-vingt-dix,
environ quatre millions de musulmans vivaient en France et treize
dans toute l'Europe. Dans les années cinquante, les deux tiers des
immigrés vivant aux États-Unis venaient d'Europe et du Canada; dans
les années quatre-vingt, près de 35 % du nombre, bien plus important,
d'immigrés venaient d'Asie, 45 % d'Amérique latine et moins de 15 %
d'Europe et du Canada. La croissance démographique naturelle est
faible aux États-Unis et potentiellement nulle en Europe. Les immigrés
ont au contraire des taux de fertilité élevés et assurent la majeure
partie de la croissance démographique dans les sociétés occidentales.
Par conséquent, les Occidentaux craignent de plus en plus d'« être
envahis non plus par des armées et des chars, mais par des immigrés
qui parlent d'autres langues, croient en d'autres dieux, appartiennent
à d'autres cultures et qui, redoutent-ils, prendront leurs emplois, occu-
peront leurs terres, profiteront des services sociaux et menaceront leur
mode de vie
23
». Comme le notait Stanley Hoffmann, ces phobies, qui
puisent leurs racines dans le déclin démographique, « s'expliquent par
des chocs culturels et des peurs quant à l'identité nationale 24 ».
Au début des années quatre-vingt -dix, les deux tiers des immigrés
en Europe étaient musulmans. La préoccupation des Européens en la
matière concernait par-dessus tout l'immigration musulmane. Le défi
est démographique - les immigrés représentent 1 0 % des naissances
en Europe occidentale et les Arabes 50 % de celles-ci à Bruxelles -
et culturel. Les communautés musulmanes, turque en Allemagne ou
algérienne en France, n'étaient pas intégrées dans leur culture d'accueil
et, au grand dam des Européens, ne semblaient pas devoir l'être. « On
craint de plus en plus dans toute l'Europe, disait Jean-Marie Dome-
nach en 1991, qu'une communauté musulmane se constitue par-dessus
les frontières des pays européens, créant ainsi une treizième nation
dans la Communauté. » Un journaliste américain notait:
Vis-à-vis des immigrés, l'hostilité européenne est étrangement sélective.
Peu de gens en France s'inquiètent d'un afflux de ressortissants de l'Est
-les Polonais, après tout, sont européens et catholiques. Les immigrés
africains qui ne sont pas arabes ne sont pour la plupart ni redoutés ni
L'Occident et le reste du monde
219
méprisés. L'hostilité est surtout dirigée contre les musulmans. Le mot
« immigré» est potentiellement synonyme de musulman, l'islam étant
aujourd'hui la deuxième religion en France, ce qui reflète un racisme
culturel et ethnique profondément enraciné dans l'histoire française 25.
Les Français sont toutefois plus attachés à leur culture que racistes
à proprement parler. Ils ont accordé la nationalité à des Africains noirs
qui parlent un français parfait, mais n'admettent pas dans leurs écoles
les jeunes musulmanes qui portent le voile. En 1990, 76 % de l'opinion
française pensait qu'il y avait trop d'Arabes en France, 46 % trop de
Noirs, 40 % trop d'Asiatiques et 24 % trop de Juifs. En 1994, 47
0
10 des
Allemands disaient qu'ils préféreraient ne pas avoir pour voisins des
Arabes, 39 % des Polonais, 36 % des Turcs et 22 % des Juifs 26. En
Europe occidentale, l'antisémitisme vis-à-vis des Arabes a en grande
partie remplacé l'antisémitisme à l'égard des Juifs.
L'opposition publique à l'égard de l'immigration et l'hostilité vis-
à-vis des immigrés se manifestent dans des cas extrêmes par des vio-
lences perpétrées contre des communautés musulmanes et des per-
sonnes. Ce fut en particulier un problème en Allemagne au début des
années quatre-vingt-dix. Plus significative est l'augmentation des suf-
frages ralliés par les partis d'extrême-droite, nationalistes et anti-
immigrés. Pourtant, ils ont rarement obtenu un grand nombre de voix.
Le Parti républicain en Allemagne a obtenu plus de 7 % des voix aux
élections européennes de 1989, mais seulement 2,1 % aux élections
nationales de 1990. En France, le Front national, négligeable en 1981,
est monté à 9,6 % en 1988 et s'est ensuite stabilisé entre 12 et 15 %
aux élections régionales et législatives. En 1995, les deux candidats
nationalistes à la présidence de la République ont rassemblé 19,9 %
des voix, et le Front national a ravi des mairies, dont Toulon. En Italie,
les voix en faveur du MSI et de l'Alliance nationale sont passées de 5 %
en 1980 à 10-15 % au début des années quatre-vingt-dix. En Belgique,
le Bloc flamand et le Front national ont progressé de 9 % aux élections
locales de 1994, le Bloc obtenant 28 % à Anvers. En Autriche, les voix
du Parti de la liberté sont passées de moins de 10 % en 1986 à plus de
15 % en 1990 et à près de 23 % en 1994
27

Ces partis européens hostiles à l'immigration étaient pour une
bonne part l'image en miroir des partis islamistes dans les pays musul-
mans. C'étaient des outsiders dénonçant un establishment social et poli-
tique corrompu, exploitant les mécontentements économiques, en
particulier le chômage, en appelant à la race et à la religion et criti-
quant les influences étrangères sur leur société. Dans la plupart des
cas, les partis islamistes et nationalistes européens ont obtenu plus de
résultats à l'échelon local qu'au plan national. L'establishment politique
musulman et européen a réagi de la même manière. Dans les pays
musulmans, comme on l'a vu, les gouvernements sont tous devenus
plus islamiques dans leurs orientations, leurs symboles, leurs poli-
220
LE CHOC DES CIVILISATIONS
tiques et leurs actions. En Europe, les partis modérés ont adopté la
rhétorique des partis d'extrême-droite anti-immigrés et repris les
mesures que ces derniers défendaient. Là où l'alternative démocratique
fonctionnait de façon efficace et où il n'existait pas que des partis d'op-
position islamistes ou nationalistes, leurs scores ont atteint un plafond
de 20 %. Les partis extrémistes ne l'ont dépassé que lorsqu'il n'existait
pas d'alternative crédible au parti ou à la coalition au pouvoir, comme
ce fut le cas en Algérie, en Autriche et, dans une large mesure, en Italie.
Au début des années quatre-vingt-dix, les dirigeants politiques
européens ont rivalisé pour répondre aux sentiments anti-immigrés.
En France, Jacques Chirac a déclaré en 1990 que «l'immigration
devait être stoppée net » ; le ministre de l'Intérieur Charles Pasqua a
défendu en 1993 l'idée d'« immigration zéro» ; François Mitterrand,
Édith Cresson, Valéry Giscard d'Estaing et d'autres hommes politiques
modérés ont adopté des positions anti-immigration. L'immigration a
représenté une question clé aux élections législatives de 1993 et semble
avoir contribué à la victoire des conservateurs. Au début des années
quatre-vingt-dix, la politique du gouvernement français a changé : il
s'est agi de rendre plus difficile l'obtention de la nationalité française
aux enfants d'étrangers; on a mis des barrières à l'immigration des
familles d'étrangers, au droit d'asile et à la délivrance de visas aux Algé-
riens désireux de venir en France. Des immigrés en situation illégale
ont été renvoyés aux frontières, et les pouvoirs de la police ainsi que
des administrations concernées ont été accrus.
En Allemagne, le chancelier Helmut Kohl et d'autres dirigeants
ont aussi manifesté leur préoccupation vis-à-vis de l'immigration. C'est
ainsi que le gouvernement a amendé l'article XVI de la constitution
allemande garantissant le droit d'asile aux «personnes persécutées
pour des raisons politiques » et supprimé les avantages accordés aux
demandeurs du droit d'asile. En 1992, 438000 personnes qui le sollici-
taient sont venues en Allemagne; en 1994, seulement 127000. En
1980, la Grande-Bretagne avait brutalement réduit le nombre d'im-
migrés à environ 50 000 personnes par an. Du coup, ce problème a
suscité moins d'émotions intenses et d'opposition que sur le continent.
Entre 1992 et 1994, cependant, la Grande-Bretagne a réduit le nombre
des demandeurs d'asiles autorisés à rester sur son territoire de plus de
20 000 à moins de 10 000. Les barrières tombant au sein de l'Union
européenne, les Britanniques étaient surtout préoccupés des dangers
résultant d'une immigration non européenne venue du continent. Au
total, au milieu des années quatre-vingt-dix, les pays d'Europe occiden-
tale s'acheminaient inexorablement vers une réduction considérable,
voire vers une élimination totale de l'immigration de source non
européenne.
Aux États-Unis, le problème de l'immigration est apparu au devant
de la scène un peu plus tard qu'en Europe, et il n'a pas suscité les
mêmes passions. Les États-Unis ont toujours été un pays d'immigrés;
L'Occident et le reste du monde
221
ils se sont définis ainsi; et, au cours de leur histoire, ils ont réussi à
assimiler les nouveaux venus. En outre, dans les années quatre-vingt
et quatre-vingt-dix, le chômage a été bien moins élevé qu'en Europe,
et la peur de perdre son emploi n'a guère joué dans l'attitude à l'égard
de l'immigration. Les sources de l'immigration en Amérique étaient
aussi plus variées qu'en Europe, et donc la crainte d'être envahi par un
seul et même groupe étranger était moindre au plan national, même si
elle était bien réelle dans certaines parties des Etats-Unis. La distance
culturelle des deux plus grands groupes d'immigrés vis-à-vis de la
culture d'accueil était aussi moins grande: les Mexicains sont catho-
liques et hispanophones; les Philippins, catholiques et anglophones.
Malgré cela, dans le quart de siècle suivant la loi de 1964, laquelle
a ouvert les vannes à une plus grande immigration asiatique et latino-
américaine, l'opinion publique américaine a nettement évolué. En
1965, seulement 33 % du public voulait moins d'immigrés. En 1977,
42 %. En 1986,49 % et, en 1990 et 1993, 61 %. Les sondages des années
quatre-vingt-dix ont montré que 60 % au moins du public était favo-
rable à une réduction 28. Les préoccupations et les conditions écono-
miques jouent sur les attitudes à l'égard de l'immigration. Cependant,
la montée constante de l'opposition à l'immigration dans les périodes
favorables comme défavorables semble montrer que la culture, la cri-
minalité et la vie quotidienne ont été plus importantes pour expliquer
cette évolution de l'opinion. «Beaucoup d'Américains, peut-être même
la majorité, notait un observateur en 1994, pensent encore que leur
pays est une nation d'Européens, dont les lois sont héritées d'Angle-
terre, dont la langue est et doit rester l'anglais, dont les institutions et
les bâtiments publics sont inspirés des normes occidentales classiques,
dont la religion a des racines judéo-chrétiennes et dont la grandeur est
venue de l'éthique protestante du travail. » 55 % des personnes interro-
gées ont ainsi dit qu'elles pensaient que l'immigration constituait une
menace pour la culture américaine. Les Européens voient un danger
dans l'immigration musulmane ou arabe; les Américains voient un
péril dans l'immigration latino-américaine et asiatique, mais surtout
mexicaine. Lorsqu'on leur demandait, en 1990, de quel pays les États-
Unis admettaient que provenaient trop d'émigrés, un échantillon repré-
sentatif a répondu deux fois plus souvent du Mexique. Arrivaient
ensuite Cuba, l'Orient (non précisé), l'Amérique du Sud et l'Amérique
latine (non précisé), le Japon, le Viêt-nam, la Chine et la Corée
29

L'opposition publique de plus en plus grande à l'immigration au
début des années quatre-vingt-dix a suscité une réaction politique
comparable à celle qui est apparue en Europe. Compte tenu de la
nature du système politique américain, les partis de droite anti-immi-
gration n'ont pas rassemblé de voix, mais les personnalités et les
groupes de pression hostiles à l'immigration sont devenus plus nom-
breux, plus actifs, plus présents sur la scène publique. Une bonne part
de l'hostilité s'est concentrée sur les 3,5 à 4 millions d'immigrés illé-
222
LE CHOC DES CIVILISATIONS
gaux, et les hommes politiques en ont tenu cOJ}1pte. Tout en
Europe, la réaction la plus vive est venue des Etats et des munICIpa-
lités, qui supportent presque tout le coÇtt de l'immigration. En 1994, la
Floride, bientôt suivie par six autres Etats, a exigé du gouvernement
fédéral une somme de 884 millions de dollars par an pour couvrir
notamment les dépenses scolaires, et judiciaires induites par
l'immigration illégale. En Californie, l'Etat qui compte le plus grand
nombre d'immigrés en chiffres absolus comme en proportion, le gou-
verneur Pete Wilson s'est acquis une grande popularité en excluant les
enfants d'immigrés illégaux du système scolaire public, en refusant la
nationalité américaine aux enfants d'immigrés illégaux nés sur le sol
des États-Unis et en arrêtant le financement public des soins médicaux
d'urgence aux immigrés illégaux. En novembre 1994, les Califomiens
ont massivement approuvé la Proposition 187, laquelle dénie le droit à
la santé, à l'éducation et à l'assistance aux étrangers en situation illé-
gale et à leurs enfants.
En 1994 aussi, l'administration Clinton, revenant sur ses positions
antérieures, a accru les contrôles, durci les règles concernant le droit
d'asile politique, développé les services de l'immigration et des natura-
lisations et les patrouilles aux frontières, et construit une barrière phy-
sique le long de la frontière mexicaine. En 1995, la Commission sur la
réforme de l'immigration, mandatée par le Congrès en 1990, a recom-
mandé que l'immigration annuelle soit réduite pour passer de 800 000
à 550 000 et qu'on donne la préférence aux jeunes enfants et aux
épouses mais pas aux autres parents de citoyens ou de résidents
actuels, proposition qui « a suscité la fureur des familles asiatiques et
hispaniques
30
». Des lois conformes à ces recommandations et d'autres
mesures restrictives ont été examinées au Congrès en 1995-1996. Au
milieu des années quatre-vingt-dix, l'immigration est ainsi devenue un
problème politique important aux États-Unis, et, en 1996, Patrick
Buchanan a fait de l'opposition à l'immigration un point central de son
programme pour les élections présidentielles. Les Etats-Unis suivent la
même évolution que l'Europe en cherchant à restreindre au minimum
l'entrée de non-Occidentaux dans leur société.
L'Europe ou bien les États-Unis peuvent-ils inverser la tendance?
En France, le pessimisme démographique est de mise, depuis le roman
de Jean Raspail dans les années soixante-dix jusqu'aux analyses acadé-
miques de Jean-Claude Chesnais dans les années quatre-vingt-dix.
Pierre Lellouche l'a bien résumé en 1991 : «L'histoire, la géographie
et la pauvreté montrent que la France et l'Europe sont destinées à être
noyées par la population des pays à problèmes du Sud. L'Europe était
blanche et judéo-chrétienne dans le passé; elle ne le sera plus à l'ave-
nir*·31. »L'avenir n'est cependant pas inéluctable. La question n'est pas
* Jean Raspail, Le Camp des saints, Paris, Robert Laffont, 1973; New York,
Scribner, 1975; Jean-Claude Chesnais, Le Crépuscule de l'Occident,' démographie et
L'Occident et le reste du monde 223
de savoir si l'Europe sera islamisée ou les États-Unis hispanisés. La
question est de savoir si l'Europe et l'Amérique deviendront des
sociétés déchirées entre deux communautés distinctes et en grande
partie opposées, appartenant à deux civilisations, ce qui dépend du
nombre d'immigrés et de leur degré d'assimilation dans les cultures
occidentales dominantes en Europe et en Amérique.
Les sociétés européennes ne veulent en général pas assimiler les
immigrés ou bien elles éprouvent de grandes difficultés à le faire. Les
immigrés musulmans et leurs enfants sont également ambigus quant
à leur désir d'assimilation. Une immigration importante ne peut donc
que produire des pays divisés entre chrétiens et musulmans. Ce phéno-
mène pourrait être évité si les gouvernements et les électeurs euro-
péens étaient prêts à payer le prix de mesures restrictives : coût fiscal
des mesures anti-immigration, coût social du rejet des communautés
immigrées existantes et coût économique à long terme par la pénurie
de main-d' œuvre et des taux de croissance plus faibles.
Le problème de l'invasion démographique musulmane a cepen-
dant des chances de s'atténuer lorsque les taux de croissance démogra-
phique en Afrique du Nord et au Moyen-Orient atteindront un sommet,
comme on ra déjà vu dans certains pays, et commenceront à décli-
ner
32
• Dans la mesure où la pression démographique stimule l'immi-
gration, l'immigration musulmane sera moindre à partir de 2025. Ce
n'est pas vrai de l'Afrique subsaharienne. En cas de décollage écono-
mique favorisant la mobilité sociale en Afrique de l'Est et de l'Ouest,
de plus en plus de gens auront à la fois des raisons d'émigrer et
des moyens accrus pour ce faire, de sorte que la menace ne sera plus
1'« islamisation », mais 1'« africanisation ». Ce danger serait cependant
atténué par une importante réduction de la population africaine due
au sida et aux autres épidémies, ainsi que par une forte immigration
africaine en Afrique du Sud.
Les musulmans posent un problème immédiat à l'Europe; ce sont
les Mexicains qui préoccupent les États-Unis. Comme le montre le
tableau 8.2, à tendances et politiques constantes, la population améri-
caine changera considérablement dans la première moitié du
~ siècle: elle sera à 50 % blanche et à 25 % hispanique. Tout comme
en Europe, des changements dans la politique d'immigration ainsi que
le renforcement sensible des mesures anti-immigration pourraient
modifier ces prévisions. Malgré cela, le problème central restera le
degré d'assimilation des hispaniques dans la société américaine. Les
Hispaniques de deuxième et troisième générations se sentent poussés
à s'assimiler. D'un autre côté, l'immigration mexicaine diffère des
autres par bien des aspects qui peuvent devenir importants. Tout
politique, Paris, Robert Laffont, 1995; Pierre Lellouche, cité in Miller, "Strangers at
the Gate", p. 80.
224 LE CHOC DES CIVILISATIONS
Tableau 8.2 Population américaine par race et ethnie (en %)
1995 2020 2050
Est. Est.
Blancs non hispaniques 74% 64% 53%
Hispaniques 10% 16% 25%
Noirs 12% 13% 14%
Asiatiques
et originaires des îles du Pacifique 3% 6% 8%
Indiens d'Amérique et natifs d'Alaska d% d% 1%
Total (millions) 263 323 394
Source : Bureau américain du recencement, Population Projections of the United States
by Age, Sex, Race, and Hispanie Origin : 1995 to 2050, Washington, US Governement
Printing Office, 1996, p. 12-13.
d'abord, les immigrés venus d'Europe et d'Asie traversent des océans;
les Mexicains, eux, traversent une frontière ou une rivière. Ce point,
plus la facilité croissante des communications et des transports leur
permettent de maintenir des contacts étroits avec leur communauté
d'origine et de se sentir proches d'elle. Deuxièmement, les immigrés
mexicains sont concentrés dans le sud-ouest des États-Unis et forment
une partie de la grande société mexicaine qui va du Yucatin au Colo-
rado (voir carte 8.1). Troisièmement, les résistances à l'assimilation
sont plus fortes parmi les Mexicains qu'au sein des autres groupes, et
ils tendent à conserver leur identité mexicaine, comme on l'a bien vu
en 1994 au moment des luttes engendrées par la Proposition 187, en
Californie. Quatrièmement, la zone peuplée par les immigrés
mexicains a été annexée par les États-Unis après sa victoire sur le
Mexique au xnce siècle. Le développement économique du Mexique
engendrera presque à coup sûr des sentiments revanchards. Le produit
de l'expansion militaire américaine au xnce siècle pourrait ainsi être
menacé et perdu du fait de l'expansion démographique mexicaine au
~ siècle.
L'évolution des rapports de force entre les civilisations empêche
de plus en plus l'Occident d'atteindre ses objectifs en termes de
contrôle de la prolifération nucléaire, de défense des droits de
l'homme, de maîtrise de l'immigration, etc. Afin de s'en tirer au mieux,
l'Occident doit se servir avec talent de ses ressources économiques
comme carottes et comme bâtons pour traiter avec les autres sociétés,
affermir son unité et coordonner ses politiques afin d'empêcher les
autres sociétés de jouer un pays occidental contre un autre, et attiser
et exploiter les différences entre les nations non occidentales. La capa-
cité de l'Occident à parvenir à ses fins dépendra de la nature et de
l'intensité de ses affrontements avec ses civilisations rivales, d'un côté,
et de l'ampleur avec laquelle il saura identifier et développer des inté-
rêts communs avec les civilisations hésitantes, de l'autre.
LES ÉTATS-UNIS: UN PAYS DIVISÉ
Projection du pourcentage de la population noire, as!atique,
espagnole ou d'origine américaine en 2020, par Etat.
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Source: Bureau américain du recensement. Rodger Doyle ©1995, News & World Report.
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CHAPITRE 9
La politique globale des civilisations
États phares et conflits frontaliers
Les civilisations forment les tribus humaines les plus vastes, et le
choc des civilisations est un conflit tribal à l'échelle globale. Dans le
monde nouveau qui apparaît, les États et les groupes, appartenant à
différentes civilisations, pourraient former au besoin des réseaux et
des coalitions tactiques pour défendre leurs intérêts contre des entités
appartenant à une troisième civilisation ou pour d'autres objectifs
communs. Les relations entre groupes appartenant à différentes civili-
sations ne seront toutefois jamais étroites ni en général détendues,
mais souvent hostiles. Les relations héritées du passé entre États
appartenant à différentes civilisations, comme les alliances militaires
issues de la guerre froide, ont peu de chances de se relâcher ou de
disparaître. Les espoirs de « partenariats» intercivilisationnels étroits,
comme ceux qui ont été formulés pour la Russie et l'Amérique par
leurs dirigeants, ne se réaliseront pas. Les relations intercivilisation-
nelles qui se font jour oscilleront entre l'indifférence et la violence, la
plupart se situant entre les deux. Dans de nombreux cas, elles appro-
cheront ce que Boris Eltsine a appelé une « paix froide » pour caracté-
riser les relations à venir entre la Russie et l'Occident. D'autres
relations entre civilisations pourraient s'apparenter à une « guerre froi-
de ». Le terme guerra {ria a été forgé au xrx
e
siècle par les Espagnols
pour désigner leur «difficile coexistence» avec les musulmans de
Méditerranée, et, dans les années quatre-vingt-dix, on a souvent dit
qu'une «guerre froide civilisationnelle» se développait de nouveau
entre l'islam et l'Occident 1. Dans un monde reposant sur l'ordre des
civilisations, ce ne seront pas les seules relations qu'il faudra désigner
228
LE CHOC DES CIVILISATIONS
ainsi. La paix froide, la guerre froide, la guerre commerciale, la quasi-
guerre, la drôle de paix, les relations agitées, la rivalité intense, la
coexistence dans la concurrence, la course aux armements: toutes ces
expressions pourront à bon droit désigner les relations entre entités
appartenant à différentes civilisations. La confiance et l'amitié seront
rares.
Les conflits entre civilisations prennent deux formes. Au niveau
local, les conflits civilisationnels surviennent entre États voisins appar-
tenant à différentes civilisations, entre groupes appartenant à diffé-
rentes civilisations, comme dans l'ex-Union soviétique et l'ex-
Yougoslavie. Ils visent à créer de nouveaux États à partir des restes des
anciens. Les conflits civilisationnels dominent particulièrement entre
musulmans et non-musulmans. Leurs causes, leur nature et leur cours
sont examinés aux chapitres 10 et Il. Au niveau global, les conflits
entre États phares ont lieu entre les grands États appartenant à diffé-
rentes civilisations. Les problèmes qui entrent en ligne de compte sont
classiques en politique internationale. Ils concernent:
- l'influence relative sur le développement global et les actions
des organisations internationales globales comme l'ONU, le FMI et la
Banque mondiale;
- les rapports de force militaires, qui se manifestent dans les dis-
cussions sur la non-prolifération et le contrôle des armements, ainsi
que dans la course aux armements;
- la puissance et la prospérité économiques, qui se manifestent
dans les débats sur le commerce, les investissements et d'autres
questions;
- les personnes, à travers les tentatives menées par un État
appartenant à une civilisation pour protéger des apparentés vivant au
sein d'une autre civilisation, pour pratiquer la discrimination contre
des personnes appartenant à une autre civilisation et pour exclure de
son territoire des personnes appartenant à une autre civilisation;
- les valeurs et la culture, qui suscitent des conflits lorsqu'un État
s'efforce de promouvoir ou d'imposer ses valeurs auprès des représen-
tants d'une autre civilisation;
- les territoires, à propos desquels des États phares montent à
l'assaut dans des conflits civilisationnels.
Ces problèmes, bien évidemment, ont donné lieu à des affronte-
ments entre les hommes tout au long de l'histoire. Toutefois, lorsque
des États appartenant à diverses civilisations sont impliqués, les diffé-
rences culturelles rendent le conflit plus intense. Dans leur rivalité
entre eux, les États phares tentent de rallier les membres de leur civili-
sation, d' obtenir l'appui de tierces civilisations, de favoriser la division
et la trahison chez leurs adversaires et ils utilisent toute une panoplie
de moyens diplomatiques, politiques, économiques et clandestins, de
campagnes de propagande et de menaces pour parvenir à leurs fins.
Cependant, ils sont peu tentés de recourir directement à la force mili-
La politique globale des civilisations
229
taire les uns contre les autres, sauf, comme ce fut le cas au Moyen-
Orient et dans le sous-continent indien, lorsqu'ils se sont battus entre
~ u x autour de lignes de fracture civilisationnelles. Les guerres entre
Etats phares peuvent se produire dans deux cas de figure seulement.
Tout d'abord, elles peuvent résulter de l'escalade de conflits civilisa-
tioIllJels entre groupes locaux, lorsque des groupes apparentés, dont
des Etats phares, viennent soutenir les combattants sur le terrain. Cette
possibilité incite toutefois les États phares de civilisations antagonistes
à contenir ou à résoudre le conflit civilisationnel.
Deuxièmement, une guerre entre États phares peut résulter de
changements dans les rapports de force globaux entre civilisations. Au
sein de la civilisation grecque, par exemple, c'est, selon Thucydide, la
puissance de plus en plus grande d'Athènes qui aurait donné lieu à la
guerre du Péloponnèse. De même, l'histoire de la civilisation occiden-
tale a été faite de «guerres hégémoniques» entre puissances mon-
tantes et déclinantes. La survenue de ces conflits entre États phares
montants et déclinants de différentes civilisations dépend de la façon
dont, au sein de ces civilisations, la plupart des États réagissent à la
montée d'une nouvelle puissance, selon qu'ils se rallient à elle ou cher-
chent à s'y opposer. La première option est sans doute plus caractéris-
tique des civilisations asiatiques, mais la montée en puissance de la
Chine pourrait inciter à la seconde des États appartenant à d'autres
civilisations, comme les États-Unis, 11nde et la Russie. Dans l'histoire
occidentale, il n'y a pas eu de guerre hégémonique entre la Grande-
Bretagne et les États-Unis, et le fait que le passage de la Pax Britannica
à la Pax Americana ait été pacifique s'explique sans doute par la proxi-
mité des deux sociétés. Dans le cas de l'évolution en cours dans le rap-
port de force entre l'Occident et la Chine, l'absence de tels liens ne
rend pas automatiquement certain qu'un conflit armé éclate, mais c'est
probable. Le dynamisme de l'islam est à la source de nombreuses
petites guerres civilisationnelles ; la montée de la Chine pourrait, quant
à elle, donner lieu à une grande guerre intercivilisationnelle entre Etats
phares.
L'islam et l'Occident
Certains Occidentaux, comme le président Bill Clinton, soutien-
nent que l'Occident n'a pas de problèmes avec l'islam, mais seulement
avec les extrémistes islamistes violents. Quatorze cents ans d'histoire
démontrent le contraire. Les relations entre l'islam et le christianisme,
orthodoxe comme occidental, ont toujours été agitées. Chacun a été
l'autre de l'autre. Au xxe siècle, le conflit entre la démocratie libérale et
le marxisme-léninisme n'est qu'un phénomène historique superficiel
230
LE CHOC DES CIVILISATIONS
en comparaison des relations sans cesse tendues entre l'islam et le
christianisme. Parlois, c'est la coexistence pacifique qui a prévalu; plus
souvent, ce fut la rivalité intense et la guerre, plus ou moins violente.
Leur « dynamique historique, notait John Esposito, a souvent placé les
deux communautés en rivalité et les a fait parfois e n t r ~ r dans des
combats mortels pour le pouvoir, la terre et les âmes 2 ». A travers les
siècles, le destin de ces deux religions a connu des vicissitudes et a vu
se succéder des phases d'expansion, d'apaisement et de repli.
Par la conquête, les Arabes ont, du début du VIf siècle au milieu
du VIne, soumis à l'islam l'Afrique du Nord, la péninsule ibérique, le
Moyen-Orient, la Perse et le nord de l'Inde. Pendant deux siècles à peu
près, la ligne de partage entre l'islam et le christianisme s'est stabilisée.
Puis, à la fin du XIe siècle, les chrétiens ont repris le contrôle de l'ouest
de la Méditerranée, conquis la Sicile et pris Tolède. En 1095, la chré-
tienté a lancé les croisades et pendant un siècle et demi, les potentats
chrétiens ont tenté, avec de moins en moins de succès au fil du temps,
de dominer la Terre sainte et ses marches du Proche-Orient, pour finir
par perdre Acre, leur dernier bastion, en 1291. Parallèlement, les Turcs
ottomans sont apparus au-devant de la scène. Après avoir affaibli
Byzance et conquis une bonne partie des Balkans et de l'Afrique du
Nord, ils ont pris Constantinople en 1453 et fait le siège de Vienne
en 1529. «Pendant presque deux siècles, notait Bernard Lewis, depuis
l'arrivée des Maures en Espagne jusqu'au deuxième siège de Vienne
par les Turcs, l'Europe a été sous la menace constante de l'islam 3. »
C'est la seule civilisation qui a mis en danger l'existence même de l'Oc-
cident, et ce à deux reprises.
Au xve siècle, cependant, le vent a commencé à tourner. Les chré-
tiens ont petit à petit reconquis la péninsule ibérique, processus qui
s'est achevé à Grenade en 1492. Dans le même temps, les innovations
européennes en matière de navigation océanique ont permis aux Por-
tugais, et à d'autres par la suite, de contourner les territoires contrôlés
par les musulmans et d'accéder à l'océan Indien et au-delà. C'est à la
même époque aussi que les Russes ont mis fin à deux siècles de domi-
nation tatare. Puis les Ottomans ont f[iellé un (brnier assaut, qui les a
conduits à assiéger Vienne en 1683. Cependant, leur échec a été le
début d'un long recul: les orthodoxes se sont battus dans les Balkans
pour se libérer de la tutelle turque; l'empire des Habsbourg s'est
étendu; les Russes ont atteint la mer Noire et le Caucase. En un siècle,
« le bourreau du christianisme » est devenu « la victime de l'Europe 4 ».
À la fin de la Seconde Guerre mondiale, la Grande-Bretagne, la France
et l'Italie ont donné le coup de grâce et établi leur domination directe
ou indirecte sur les restes de l'Empire ottoman, à l'exception de la
République turque. En 1920, seuls quatre pays musulmans -la Tur-
quie, l'Arabie Saoudite, l'Iran et l'Afghanistan - étaient indépendants
d'une fonne ou d'une autre de tutelle non musulmane.
Le recul du colonialisme occidental, en retour, a commencé, tout
La politique globale des civilisations
231
d'abord doucement dans les années vingt et trente, pour s'accélérer
brusquement aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale. La
chute de l'Union soviétique a permis ensuite à d'autres sociétés musul-
manes d'accéder à l'indépendance. Selon certains décomptes, des gou-
vernements non-musulmans ont pris le contrôle de quatre-vingt-douze
territoires musulmans entre 1757 et 1919. En 1995, soixante-neuf
4' entre eux étaient revenus sous tutelle musulmane et quarante-cinq
Etats indépendants avaient une population à dominante musulmane.
Le fait que 50 % des guerres ayant impliqué deux États appartenant à
des religions différentes entre 1820 et 1929 aient opposé des musul-
mans et des chrétiens témoigne à l'évidence de la nature violente des
relations entre les deux religions 5.
Les causes de cet affrontement séculaire ne résident pas dans des
phénomènes transitoires comme l'élan passionnel des chrétiens au
xe siècle ou le fondamentalisme musulman au :xxe. Elles tiennent à la
nature même de ces deux religions et des civilisations fondées sur elles.
Le conflit est un produit de leur différence, en particulier de l'idée
musulmane de l'islam comme mode de vie transcendant, unifiant reli-
gion et politique par opposition à la conception chrétienne de la sépa-
ration du spirituel et du temporel. Le conflit vient aussi de leurs
similarités. L'islam et le christianisme sont tous deux des religions
monothéistes qui, à la différence des religions polythéistes, admettent
mal les autres divinités et d'après lesquelles le monde est divisé en
deux: d'un côté eux, de l'autre nous. Tous deux sont universalistes et
prétendent incarner la vraie foi, à laquelle tous les humains doivent
adhérer. Tous deux sont des religions missionnaires dont les membres
ont l'obligation de convertir les non-croyants. Depuis ses origines,
l'islam s'est étendu par la conquête et, le cas échéant, le christianisme
aussi. Les concepts parallèles de Jihad et de « croisade» se ressemblent
beaucoup et distinguent ces deux fois des autres grandes religions du
monde. L'islam et le christianisme, avec le judaïsme, ont aussi une
conception théologique de l'histoire qui contraste avec la vision
cyclique ou statique qui prévaut dans les autres civilisations.
Le niveau de violence dans ce conflit entre islam et christianisme
a été, au cours de l'histoire, fonction de la croissance et du déclin géo-
graphiques, du développement économique, du changement technolo-
gique et de l'intensité de la ferveur religieuse. La diffusion de l'islam
au VIle siècle s'est accompagnée de migrations massives d'Arabes, à une
vitesse et à une échelle sans précédent, sur le territoire des empires
byzantin et sassanide. Quelques siècles plus tard, les croisades ont
commencé sous l'effet de la croissance économique, de l'augmentation
de la population et du renouveau cistercien dans l'Europe du XIe siècle,
de sorte qu'un grand nombre de chevaliers et de paysans ont pu être
mobilisés pour marcher vers la Terre sainte. Quand la première croi-
sade a atteint Constantinople, un Byzantin a déclaré que tout se passait
comme si « l'Occident tout entier, notamment toutes les tribus bar-
232
LE CHOC DES CIVILISATIONS
bares vivant de l'Adriatique aux colonnes d'Hercule, avait commencé
une immense migration et s'était mis en marche pour pénétrer en
masse en Asie avec toutes ses possessions 6 ». Au XIX
e
siècle, la crois-
sance démographique spectaculaire de l'Europe a de nouveau donné
lieu à une éruption, laquelle a entraîné la plus grande migration de
l'histoire, en pays musulman mais aussi vers d'autres contrées.
Un mélange de facteurs en tout point comparable a durci le conflit
entre l'islam et l'Occident à la fin du xx
e
siècle. Tout d'abord, la crois-
sance de la population musulmane a accru le nombre des chômeurs et
des défavorisés chez les jeunes, qui ont embrassé la cause islamiste,
exercé une pression sur les sociétés voisines et émigré en Occident.
Deuxièmement, la résurgence de l'islam a redonné aux musulmans foi
dans les mérites propres de leur civilisation et de leurs valeurs en
comparaison de celles de l'Occident. Troisièmement, les efforts accom-
plis parallèlement par l'Occident pour universaliser ses valeurs et ses
institutions, pour préserver sa supériorité militaire et économique et
pour intervenir dans des conflits internes au monde musulman ont
engendré un grand ressentiment chez les musulmans. Quatrièmement,
la chute du communisme a fait disparaître l'ennemi commun de l'Occi-
dent et de l'islam, de sorte que chaque camp est désormais la princi-
pale menace pour l'autre. Cinquièmement, les échanges et les contacts
de plus en plus étroits entre musulmans et Occidentaux stimulent leur
conscience identitaire et leur montrent leurs différences. Cela révèle
au grand jour les divergences entre eux quant aux droits reconnus aux
membres d'une civilisation vivant dans les pays dominés par les
membres de l'autre civilisation. Au sein des sociétés musulmanes et
chrétiennes, la tolérance pour l'autre a beaucoup décliné dans les
années quatre-vingt et quatre-vingt-dix.
Les causes du conflit renaissant entre l'islam et l'Occident résident
ainsi dans des questions culturelles et politiques fondamentales. Kta ?
Kava? Qui domine? Qui est dominé? La question centrale en poli-
tique selon Lénine est à la racine même de cette rivalité. Mais ils s'op-
posent aussi sur une autre question, que Lénine aurait sans doute
jugée dépourvue de sens, à savoir sur ce qui est bien et ce qui est mal,
donc sur qui a raison et qui a tort. Tant que l'islam restera l'islam (ce
qui est certain) et que l'Occident restera l'Occident (ce qui l'est moins),
ce conflit fondamental entre deux grandes civilisations et deux modes
de vie continuera à influencer leurs relations à venir, tout comme il les
a définies depuis quatorze siècles.
Ces relations sont également marquées par un grand nombre de
problèmes importants sur lesquels ils diffèrent ou s'opposent. Histori-
quement, la question territoriale a été importante, mais elle devient
relativement insignifiante. Dix-neuf des vingt-huit conflits civilisation-
nels au milieu des années quatre-vingt-dix entre musulmans et non-
musulmans se jouaient entre musulmans et chrétiens. Onze avaient
lieu avec des chrétiens orthodoxes et sept avec des chrétiens d'Occident
La politique globale des civilisations
233
en Afrique et en Asie du Sud-Est. Un seul de ces conflits violents, ou
potentiellement violents, celui qui opposait les Croates aux Bos-
niaques, a eu lieu directement le long de la ligne de partage entre l'Oc-
cident et l'islam. La fin de l'impérialisme territorial occidental et, pour
l'instant du moins, le fait qu'il n'y ait pas de nouvel expansionnisme
territorial musulman ont produit une coupure géographique, de sorte
que ce n'est qu'en de rares endroits, comme les Balkans, que des
communautés occidentales et musulmanes se trouvent directement
limitrophes. Les conflits entre l'Occident et l'islam sont donc moins
centrés sur des questions territoriales qu'intercivilisationnelles, comme
la prolifération des armements, les droits de l'homme et la démocratie,
le contrôle du pétrole, les migrations de populations, le terrorisme isla-
miste et les interventions de l'Occident.
À la fin de la guerre froide, des représentants des deux commu-
nautés ont perçu l'importance de plus en plus grande que prenait cet
antagonisme historique. En 1991, par exemple, Barry Buzan écrivait
qu'une guerre froide sociétale s'installait « entre l'Occident et l'islam,
dont l'Europe pourrait être le théâtre».
Cette évolution résulte en partie de l'opposition entre valeurs laïques et
religieuses, en partie de la rivalité historique entre la chrétienté et l'islam,
en partie de la jalousie que suscite la puissance de l'Occident, en partie
du ressentiment né de la domination occidentale sur les structures
politiques postcoloniales du Moyen-Orient, et en partie de l'aigreur et
de l'humiliation que suscite la comparaison entre ce qu'ont produit la
civilisation islamique et la civilisation occidentale ces deux derniers
siècles.
En outre, il remarquait qu'« une guerre froide sociétale avec
l'islam servirait à renforcer l'identité de l'Europe à un moment crucial
de son processus d'union ». «Un groupe important pourrait ainsi se
constituer en Occident qui non seulement soutiendrait une guerre
froide avec l'islam, mais chercherait même à l'encourager par des
mesures politiques. » En 1990, Bernard Lewis, un des plus grands spé-
cialistes occidentaux de l'islam, concluait son analyse des « racines de
la violence musulmane» par ces mots :
Il devrait désormais être clair que nous sommes confrontés à un état
d'esprit et à un mouvement qui vont bien au-delà des problèmes, des
politiques et des gouvernements qui les incarnent. Ce n'est rien de moins
qu'un choc des civilisations - c'est la réaction irrationnelle peut-être,
mais ancienne d'un vieux rival contre notre héritage judéo-chrétien et ce
que nous sommes aujourd'hui, et contre l'expansion de l'un et de l'autre.
Il est d'une importance cruciale, que de notre côté, nous ne tombions
pas dans une réaction tout aussi irrationnelle et tout aussi ancienne à
l'égard de ce rival
7

234
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Des remarques semblables sont venues du camp musulman. « Des
signes qui ne trompent pas, soutenait Mohammed Sid-Ahmed, un
grand journaliste égyptien, en 1994, témoignent du choc de plus en
plus fort entre l'éthique judéo-chrétienne et le mouvement du renou-
veau islamique, qui va maintenant de l'Atlantique à l'ouest à la Chine
à l'est. » Un musulman indien influent a prédit en 1992 que « la pro-
chaine confrontation de l'Occident aurait sans conteste lieu avec le
monde musulman. C'est chez les nations islamiques, du Maghreb au
Pakistan, que la lutte pour un monde nouveau commencera ». Pour un
grand juriste tunisien, ce combat est déjà commencé : «Le colonia-
lisme a essayé de déformer toutes les traditions culturelles de l'islam.
Je ne suis pas islamiste. Je ne pense pas qu'il y ait un conflit entre les
religions. Mais il y a un conflit entre les civilisations 8. »
Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, la tendance géné-
rale chez les musulmans a été l'opposition à l'Occident. C'est en partie
la conséquence naturelle de la résurgence de l'islam et de la réaction
contre la gharbzadegi, ou «occidentoxication» des sociétés musul-
manes. «La réaffirmation de l'islam, quelle que soit sa forme spéci-
fique, signifie la répudiation de l'influence européenne et américaine
sur la société, la politique et la morale locales 9. » Parfois, dans le passé,
les chefs musulmans ont dit à leur peuple: « Nous devons nous occi-
dentaliser. » Si un chef musulman a tenu pareils propos pendant les
vingt-cinq dernières années de ce siècle, il est resté très isolé. Il est
difficile de trouver aujourd'hui des jugements venant de musulmans,
hommes politiques, hauts fonctionnaires, universitaires, hommes d'af-
faires ou journalistes, qui soient favorables aux valeurs et aux institu-
tions européennes. Ils soulignent au contraire les différences entre la
civilisation occidentale et la leur, la supériorité de leur culture et la
nécessité qu'il y aurait à préserver l'intégrité de cette culture contre
les intrusions de l'Occident. Les musulmans craignent et déplorent la
puissance de l'Occident et la menace qu'elle constitue pour leur société
et leurs croyances. Ils considèrent que la culture occidentale est maté-
rialiste, corrompue, décadente et immorale. Ils la jugent aussi sédui-
sante et soulignent donc d'autant combien il est nécessaire de résister
à son impact sur leur mode de vie. De plus en plus, les musulmans
critiquent non le fait que l'Occident adhère à une religion imparfaite,
erronée, qui ne serait pas du tout « la religion du Livre», mais le fait
qu'il n'adhère plus à aucune religion. Aux yeux des musulmans, le laï-
cisme, l'irréligiosité et donc l'immoralisme occidentaux sont pires que
le christianisme qui les a produits. Pendant la guerre froide, l'adver-
saire de l'Occident, c'était «le communisme sans Dieu» ; au cours du
conflit des civilisations d'après la guerre froide, pour les musulmans,
c'est désormais « l'Occident sans Dieu ».
Les imams fondamentalistes ne sont pas les seuls à donner de l'Oc-
cident cette image d'une civilisation arrogante, matérialiste, répressive,
brutale et décadente. Ceux que beaucoup d'Occidentaux considére-
La politique globale des civilisations
235
raient comme leurs alliés et leurs soutiens naturels aussi. Peu de livres
dus à des auteurs musulmans et publiés dans les années quatre-vingt-
dix en Occident ont été aussi bien accueillis qu'Islam and Democracy
de Fatima Mernissi. Il a été présenté comme le témoignage courageux
d'une musulmane moderne et libérale 10. Cependant, le portrait qu'elle
brosse fait de l'Occident pourrait difficilement être moins flatteur.
L'Occident est « militariste» et « impérialiste» ; il a « traumatisé» les
autres nations par la « terreur coloniale» (p. 3, 9). L'individualisme,
marque de la culture occidentale, est « la source de tous les maux»
(p. 8). Il faut craindre la puissance de l'Occident. « Il décide seul si les
satellites serviront à enseigner aux Arabes ou bien à leur lancer des
bombes. [ ... ] Il ruine nos possibilités et investit nos vies avec ses pro-
duits d'importation et ses films de télévision qui envahissent les ondes
[ ... ]. C'est une puissance qui nous ruine, qui détruit nos marchés et
contrôle nos ressources, nos initiatives, nos possibilités. On pouvait
s'en douter, mais la guerre du Golfe a changé cette impression en certi-
tude» (p. 146-147). L'Occident «acquiert de la puissance par la
recherche militaire» et vend ensuite les produits de cette recherche
aux pays sous-développés qui sont ses « consommateurs passifs». Pour
se libérer de cette soumission, l'islam doit développer ses propres ingé-
nieurs et ses propres scientifiques, construire ses propres armes
(nucléaires ou conventionnelles, elle ne le précise pas) et « s'affranchir
de la dépendance militaire vis-à-vis de l'Occident» (p. 43-44). Répé-
tons-le, ce ne sont pas des propos tenus par un ayatollah barbu.
Quelles que soient leurs opinions politiques ou religieuses, les
musulmans conviennent qu'il existe des différences fondamentales
entre la culture occidentale et la leur. Pour Sheik Ghanoushi, «nos
sociétés sont fondées sur des valeurs autres que celles de l'Occident ».
Les Américains « viennent ici, dit un fonctionnaire égyptien, et ils veu-
lent que nous soyons comme eux. Ils ne comprennent rien à nos
valeurs et à notre culture ». «Nous sommes différents, convient un
journaliste égyptien. Nous avons un fonds culturel différent, une his-
toire différente. Nous avons donc droit à un avenir différent.» Les
publications musulmanes populaires mais aussi intellectuelles rendent
sans cesse compte de plans que l'Occident concevrait pour soumettre,
humilier et ruiner les institutions et la culture islamiques 11.
Cette réaction hostile à l'Occident ne s'observe pas seulement dans
les cercles intellectuels impliqués dans la résurgence de l'islam, mais
aussi dans le changement d'attitude à l'égard de l'Occident des gouver-
nements des pays musulmans. Les gouvernements au pouvoir juste
après l'ère coloniale avaient en général des idéologies politiques et éco-
nomiques et des politiques occidentales. Ils étaient pro-occidentaux en
politique étrangère, sauf à de rares exceptions, comme l'Algérie et l'In-
donésie, deux pays devenus indépendants à la suite d'une révolution
nationaliste. L'un après l'autre, cependant, les gouvernements pro-
occidentaux ont cédé la place à des gouvernements moins proches de
236
LE CHOC DES CIVILISATIONS
l'Occident ou clairement anti-occidentaux en Irak, en Libye, au Yémen,
en Syrie, en Iran, au Soudan, au Liban et en Afghanistan. L'orientation
et les alliances d'autres États, comme la Tunisie, l'Indonésie et la
Malaisie, ont connu des changements moins nets !llais assez similaires.
Les deux principaux pays musulmans alliés des Etats-Unis pendant la
guerre froide, la Turquie et le Pakistan, subissent d'importantes pres-
sions islamistes internes, et leurs liens avec l'Occident pourraient se
tendre.
En 1995, le seul État musulman qui était plus pro-occidental que
dix ans avant était le Koweït. Les meilleurs amis de l'Occident dans
le monde arabe sont aujourd'hui soit dépendants militairement de lui
comme le Koweït, l'Arabie Saoudite et les émirats du Golfe, soit dépen-
dants économiquement comme l'Égypte et l'Algérie. À la fin des années
quatre-vingt, les régimes communistes de l'Europe de l'Est se sont
écroulés quand il est devenu apparent que l'Union soviétique ne pour-
rait ou ne voudrait plus leur offrir un soutien économique et militaire.
S'il devenait patent que l'Occident ne protégeait plus ses régimes satel-
lites musulmans, ils pourraient avoir un destin comparable.
À l'anti-occidentalisme de plus en plus grand des musulmans
répond en Occident la crainte de la « menace islamique», représentée
en particulier par l'extrémisme musulman. L'islam est considéré
comme une source de prolifération nucléaire, de terrorisme et, en
Europe, d'immigration indésirable. Cela préoccupe à la fois l'opinion
publique et les dirigeants. En novembre 1994, par exemple, à la ques-
tion de savoir si le «renouveau islamique» constituait une menace
pour les intérêts américains au Moyen-Orient, 61 % d'un échantillon
de trente-cinq mille Américains intéressés par la politique étrangère
ont répondu oui et seulement 28 % non. Un an plus tôt, sur la question
de savoir quel pays représentait le plus grand danger pour les États-
Unis, un échantillon représentatif de l'opinion publique a choisi l'Iran,
la Chine et l'Irak comme les trois principaux. De même, en 1994, parmi
les « menaces critiques» pour les États-Unis, 72 % du public et 61 %
des responsables de la politique étrangère citèrent la prolifération
nucléaire; 69 % du public et 33 % des responsables de la politique
étrangère le terrorisme - deux problèmes largement associés à l'islam.
En outre, 33 % du public et 39 % des responsables voyaient un danger
dans l'expansion possible du fondamentalisme islamique. Les Euro-
péens voient les choses de la même manière. Au printemps 1991, par
exemple, 51 % des Français déclaraient que la principale menace pour
la France venait du Sud et 8 % seulement de l'Est. Les quatre pays que
l'opinion française craignait le plus étaient tous musulmans : l'Irak,
52 %; l'Iran, 35 0/0; la Libye, 26 %; l'Algérie, 22 %12. Des dirigeants
politiques occidentaux, dont le chancelier allemand et le Premier
ministre français, ont exprimé semblables préoccupations. Par
exemple, le secrétaire général de l'OTAN a déclaré en 1995 que le fon-
damentalisme islamique était «au moins aussi dangereux que le
La politique globale des civilisations
237
communisme» l'avait été pour l'Occident, et un« membre très respec-
té » de l'administration Clinton a désigné l'islam comme rival global
de l'Occident 13.
À mesure que disparaît la menace militaire de l'Est, les plans de
l'OTAN sont de plus en plus dirigés contre les menaces potentielles
qui viennent du Sud. «Le front sud, observait un expert de l'armée
américaine en 1992, remplace le front central et devient la nouvelle
frontière de l'OTAN. » Pour faire face à ces menaces venues du Sud,
les membres méridionaux de l'OTAN -l'Italie, la France, l'Espagne et
le Portugal - ont commencé à concevoir des plans communs et à
mener des opérations conjointes. Ils ont également enrôlé les gouver-
nements du Maghreb dans des réflexions sur la façon de contrer l'ex-
trémisme islamiste. Ces craintes justifient également la présence
militaire américaine en Europe. «Les forces américaines en Europe
ne sont pas la panacée pour résoudre les problèmes que pose l'islam
fondamentaliste, notait un ex-haut fonctionnaire américain. Elles jet-
tent une ombre sur les plans militaires dans toute la zone. Vous vous
rappelez le déploiement réussi des forces américaines, françaises et
britanniques venues d'Europe dans la guerre du Golfe de 1990-91 ? Les
gens de la région s'en souviennent, eux 14. » Il aurait pu ajouter qu'ils
s'en souviennent avec crainte, ressentiment et haine.
Compte tenu de la vision dominante que les musulmans et les
Occidentaux ont les uns des autres et de la montée de l'extrémisme
islamiste, il n'est guère surprenant que, à la suite de la révolution ira-
nienne de 1979, une quasi-guerre intercivilisationnelle se soit déve-
loppée entre l'islam et l'Occident. C'est une quasi-guerre pour trois
raisons. Premièrement, la totalité de l'islam ne s'est pas dressée contre
la totalité de l'Occident. Deux États fondamentalistes (l'Iran et le
Soudan), trois États non fondamentalistes (l'Irak, la Libye et la Syrie),
plus toute une gamme d'organisations islamistes, avec le soutien finan-
cier d'autres pays musulmans comme l'Arabie Saoudite, se sont dressés
contre les États-Unis et par moments contre la Grande-Bretagne, la
France et d'autres États et groupes occidentaux, ainsi que contre Israël
et les Juifs. Deuxièmement, c'est une quasi-guerre parce que, sauf pen-
dant la guerre du Golfe de 1990-1991, on a seulement employé des
moyens limités: le terrorisme d'un côté et la puissance aérienne, les
actions ponctuelles et les sanctions économiques de l'autre. Troisième-
ment, c'est une quasi-guerre parce que la violence a été discontinue.
Des actions intermittentes de la part d'un camp ont entraîné des réac-
tions de l'autre camp. Cependant, une quasi-guerre est encore une
guerre. Même en excluant les dizaines de milliers de soldats et de civils
irakiens tués par les bombardements occidentaux en janvier-février
1991, le nombre des morts et des victimes se compte par milliers et ce,
presque chaque année depuis 1979. Beaucoup plus d'Occidentaux sont
morts au cours de cette quasi-guerre que pendant la « vraie» guerre
du Golfe.
238
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Surtout, les deux camps ont reconnu que ce conflit était bel et bien
une guerre. Très tôt, Khomeinya déclaré, non sans raison, que «l'Iran
[était] en guerre avec l'Amérique 15» et Kadhafi proclame régulière-
ment la guerre sainte contre l'Occident. Les dirigeants d'autres groupes
et États extrémistes se sont exprimés en des termes s e m b l ~ b l e s . Du
côté occidental, les États-Unis ont classé sept pays comme « Etats ter-
roristes» : cinq sont musulmans (l'Iran, l'Irak, la Syrie, la Libye, le
Soudan); Cuba et la Corée du Nord figurent également daI}s la liste.
Cela les pose de fait en ennemis, parce qu'ils attaquent les Etats-Unis
et leurs amis avec les armes les plus efficaces dont ils disposent et cela
vaut reconnaissance de fait d'un état de guerre avec eux. Les fonction-
naires américains qualifient ces États de « hors la loi» et de «rené-
gats » - ce qui les exclut de l'ordre international civilisé et ce qui en
fait des cibles légitimes pour les représailles multilatérales ou unilaté-
rales. Le gouvernement des États-Unis a condamné les responsables
de l'attentat du World Trade Center pour avoir « déclaré une guerre de
terrorisme urbain contre les États-Unis» et a soutenu que les conspira-
teurs accusés de préparer des attentats à la bombe à Manhattan étaient
des «combattants» d'une lutte «impliquant une guerre» contre les
États-Unis. Si les musulmans supposent que l'Occident porte la guerre
contre l'islam et si les Occidentaux supposent que des groupes isla-
miques portent la guerre contre l'Occident, il semble raisonnable d'en
conclure qu'une sorte de guerre a lieu.
Dans cette quasi-guerre, chaque camp a capitalisé sur ses propres
forces et sur les faiblesses de l'autre. D'un point de vue militaire, cette
guerre a en grande partie opposé le terrorisme à la puissance aérienne.
Des militants islamiques spécialement entraînés exploitent les oppor-
tunités qu'offre le libéralisme de l'Occident et abandonnent des voi-
tures piégées à des emplacements précis. Les soldats de métier
occidentaux exploitent le vide qui règne dans les airs au-dessus des
territoires musulmans pour envoyer des bombes intelligentes sur des
cibles précises. Des islamistes intriguent pour assassiner des personna-
lités occidentales; les États-Unis intriguent pour renverser des régimes
islamiques extrémistes. Entre 1980 et 1995, selon le ministère améri-
cain de la Défense, les États-Unis se sont engagés dans dix-sept opéra-
tions militaires au Moyen-Orient, toutes dirigées contre des
musulmans. Aucune autre civilisation n'a suscité pareille mobilisation
militaire de la part des États-Unis.
À ce jour, chaque camp a, sauf pendant la guerre du Golfe, main-
tenu la violence à un niveau assez bas et s'est gardé de considérer que
les actes violents accomplis par l'autre devaient être assimilés à des
actes de guerre appelant une réponse radicale. « Si la Libye ordonnait
à un de ses sous-marins de couler un vaisseau américain, notait The
Economist, les États-Unis traiteraient cela comme un acte de guerre
émanant d'un gouvernement. Ils ne demanderaient pas l'extradition
du commandant du sous-marin. En principe, un attentat à la bombe
La politique globale des civilisations 239
perpétré par les services secrets de Libye contre un avion de ligne n'est
pas différent 16. » Cependant, les belligérants de cette guerre utilisent
des tactiques bien plus violentes l'un contre l'au,tre que les États-Unis
et l'Union soviétique durant la guerre froide. A de rares exceptions
près, aucune de ces deux superpuissances n'a tué de civils et même de
militaires appartenant à l'autre camp. C'est souvent le cas au cours de
la quasi-guerre qui a aujourd'hui lieu.
Les dirigeants américains considèrent que les musulmans engagés
dans cette quasi-guerre sont une petite minorité et que l'usage qu'il
font de la violence est rejeté par la grande majorité des musulmans
modernistes. C'est peut-être vrai, mais on manque de preuves. On n'a
guère vu de manifestations contre la violence exercée à l'égard de l'Oc-
cident dans les pays musulmans. Les gouvernements musulmans,
même ceux qui vivent sous cloche parce qu'ils sont favorables à l'Occi-
dent et dépendent de lui, sont étonnamment réticents lorsqu'il s'agit
de condamner les actes terroristes perpétrés contre l'Occident. De
l'autre côté, l'opinion et les gouvernements européens ont pour la plu-
part soutenu et rarement critiqué les actions des États-Unis contre
leurs adversaires musulmans, alors que les actions américaines contre
l'Union soviétique et le communisme à l'époque de la guerre froide ont
suscité une vive hostilité. Dans les conflits civilisationnels, à la diffé-
rence des affrontements idéologiques, on prend parti pour ses frères.
Le problème central pour l'Occident n'est pas le fondamentalisme
islamique. C'est l'islam, civilisation différente dont les représentants
sont convaincus de la supériorité de leur culture et obsédés par l'infé-
riorité de leur puissance. Le problème pour l'islam n'est pas la CIA
ou le ministère américain de la Défense. C'est l'Occident, civilisation
différente dont les représentants sont convaincus de l'universalité de
leur culture et croient que leur puissance supérieure, bien que décli-
nante, leur confère le devoir d'étendre cette culture à travers le monde.
Tels sont les ingrédients qui alimentent le conflit entre l'islam et
l'Occident.
L'Asie, la Chine et l'Amérique
LE CHAUDRON DES CMLISATIONS
Les changements économiques en Asie, notamment en Extrême-
Orient, représentent l'une des évolutions les plus importantes surve-
nues à l'échelle du monde au cours de la dernière moitié du siècle.
Dans les années quatre-vingt-dix, elle a suscité une euphorie généra-
lisée chez beaucoup d'observateurs : l'Extrême-Orient et toute la zone
Pacifique, désormais reliés par de vastes réseaux commerciaux très
240 LE CHOC DES CIVILISATIONS
dynamiques, allaient assurer la paix et l'harmonie entre les nations.
Cet optimisme reposait sur l'idée, fort discutable, que les échanges
commerciaux constituent invariablement un facteur de paix. Tel n'est
cependant pas le cas. La croissance économique crée un état d'instabi-
lité politique au sein même des différents pays et entre eux; elle
modifie également les rapports de force entre les pays et les régions.
Les échanges économiques favorisent les contacts entre les personnes,
mais ils ne garantissent pas que celles-ci vont s'entendre. Au cours de
l'histoire, ce phénomène a plutôt accru la conscience des différences
et engendré des peurs mutuelles. Le commerce entre les pays produit
autant de conflits que de profit. Si l'on en croit l'expérience passée, le
paradis économique asiatique pourrait être un enfer politique.
Le développement économique de l'Asie et la confiance en elles
de plus en plus grande des sociétés asiatiques perturbent la politique
internationale de trois façons au moins. Tout d'abord, le développe-
ment économique permet aux États asiatiques d'accroître leur arsenal
militaire; il suscite des incertitudes quant aux relations qu'ils auront
demain entre eux ; et il attise les problèmes et les rivalités que la guerre
froide avait calmés, augmentant ainsi la probabilité que des conflits et
des troubles surviennent dans la région. Deuxièmement, le développe-
ment économique durcit les conflits entre les sociétés asiatiques et
l'Occident, en particulier les États-Unis, et rend les premières plus
fortes pour gagner ces combats. Troisièmement, la croissance écono-
mique de la Chine, la plus grande puissance d'Asie, accroît son
influence dans la zone et son désir de recouvrer sa suprématie tradi-
tionnelle en Extrême-Orient. Les autres nations risquent ainsi d'avoir
à se soumettre ou à se démettre.
Pendant les siècles qu'a duré la prépondérance de l'Occident, les
relations internationales importantes étaient en fait un jeu inventé par
lui, auquel jouaient seulement les grandes puissances occidentales,
plus la Russie au xvme siècle et le Japon au x:xe. C'est en Europe surtout
que les grandes puissances se déchiraient ou s'entendaient entre elles,
et même pendant la guerre froide, la principale ligne d'affrontement
entre les superpuissances restait le cœur de l'Europe. Après la fin de la
guerre froide, les relations internationales qui comptent se jouent sur-
tout sur un terrain bien particulier: l'Asie, notamment l'Extrême-
Orient. L'Asie est le chaudron des civilisations. Rien qu'en Extrême-
Orient, on trouve des sociétés qui appartiennent à six civilisations
- japonaise, chinoise, orthodoxe, bouddhiste, musulmane et occiden-
tale -, plus l'hindouisme en Asie du Sud. Les États phares de quatre
civilisations, le Japon, la Chine, la Russie et les États-Unis, sont des
acteurs de poids en Extrême-Orient; l'Inde joue également un rôle
majeur en Asie du Sud, tandis que l'Indonésie, pays musulman, monte
de plus en plus en puissance. En outre, l'Extrême-Orient comprend
aussi plusieurs puissances moyennes aux ressources économiques de
plus en plus grandes, comme la Corée du Sud, Taiwan, la Malaisie,
La politique globale des civilisations
241
plus le Viêt-nam qui a un gros potentiel. Cela donne au total une struc-
ture internationale très complexe, comparable par bien des aspects à
ce qui existait en Europe aux XVIIIe et XIX
e
siècles, avec toute la fragilité
et l'instabilité qui caractérisent les situations multipolaires.
C'est précisément ce caractère multipolaire et multicivilisationnel
qui distingue l'Extrême-Orient de l'Europe occidentale, et les diffé-
rences économiques et politiques accroissent encore le contraste. Tous
les pays d'Europe occidentale sont des démocraties stables qui ont une
économie de marché et un haut niveau de développement économique.
Au milieu des années quatre-vingt-dix, l'Extrême-Orient comprenait
une démocratie stable, plusieurs démocraties jeunes et instables,
quatre des cinq dernières dictatures communistes, plus des gouverne-
ments militaires, des dictatures personnelles et des systèmes autori-
taires à parti unique. Le niveau de développement économique, de
celui du Japon et de Singapour à celui du Viêt-nam et de la Corée du
Nord, était très variable. On pouvait observer une tendance générale à
la libéralisation économique, mais aussi à peu près tous les systèmes
économiques possibles, de l'économie dirigée en Corée du Nord jus-
qu'au laisser-faire de Hong Kong en passant par tous les mélanges
entre contrôle public et liberté d'entreprendre.
Sauf lorsque la Chine, en exerçant sa suprématie, est parvenue à
créer un ordre dans la région, jamais l'Extrême-Orient n'a connu
comme l'Europe occidentale de société internationale (au sens anglais
du terme) 17. Au xx
e
siècle, l'Europe s'est unifiée par le truchement d'un
réseau extraordinairement complexe d'institutions internationales :
l'Union européenne, l'OTAN, l'Union de l'Europe occidentale, le
Conseil de l'Europe, l'Organisation pour la sécurité et la coopération
en Europe, etc. Rien de tel en Extrême-Orient, à part l'ANSEA, qui ne
comprend aucune grande puissance, qui a échoué sur presque toutes
les questions de sécurité et qui commence à peine à évoluer vers des
formes très primitives d'intégration économique. Dans les années
quatre-vingt-dix, une organisation plus large a été créée: l'APEC. Elle
comprend les pays de la zone Pacifique, mais elle est encore plus faible
que l'ANSEA. Aucune autre grande institution multilatérale ne ras-
semble les principales puissances d'Asie.
Autre contraste avec l'Europe, les sources de conflits entre États
sont légion en Extrême-Orient. La question des deux Corées et celle
des deux Chine sont évidemment bien connues. Ce sont toutefois des
résidus de la guerre froide. Les différences idéologiques perdent
aujourd'hui de leur signification et, en 1995, les relations entre les deux
Chine se développaient, tout comme, à un moindre degré, les rapports
entre les deux Corées. La probabilité d'une guerre entre Coréens est
faible; celle d'une guerre entre Chinois est plus élevée, mais elle reste
limitée, sauf si les Taiwanais renoncent à leur identité chinoise et
créent officiellement une république indépendante de Taiwan. « On ne
devrait pas se battre entre frères 18 », disait un général cité dans un
242
LE CHOC DES CIVILISATIONS
document militaire chinois. Une explosion de violence entre les deux
Corées et les deux Chine reste possible, mais, au fil du temps, leurs
affinités culturelles devraient de plus en plus l'empêcher.
En Extrême-Orient, les conflits hérités de la guerre froide sont
complétés et remplacés par d'autres conflits possibles reflétant des
rivalités anciennes mais aussi des évolutions économiques plus
récentes. Selon les experts des questions de sécurité, au début des
années quatre-vingt-dix, l'Extrême-Orient était «une zone dange-
reuse », «un sac de nœuds», une région où avaient lieu «plusieurs
guerres froides» et qui « tournait le dos au futur 19 ». Par contraste avec
l'Europe occidentale, l'Extrême-Orient des années quatre-vingt-dix est
toujours en proie à des querelles; les plus importantes opposent la
Russie et le Japon à propos des îles du nord, la Chine, le Viêt-nam, les
Philippines et même d'autres pays d'Asie du Sud-Est à propos du sud
de la mer de Chine. Les différends frontaliers entre la Chine d'un côté
et la Russie et l'Inde de l'autre se sont atténués au milieu des années
quatre-vingt-dix, mais ils pourraient resurgir, tout comme les visées
chinoises sur la Mongolie. TI existe des mouvements insurrectionnels
ou sécessionnistes, souvent soutenus par l'étranger, à Mindanao, à
Timor, au Tibet, au sud de la Thaïlande et à l'est de la Myanmar. En
outre, si la paix entre les États règne dans l'Extrême-Orient du milieu
des années quatre-vingt-dix, ces cinquante dernières années, des
guerres ont eu lieu en Corée et au Viêt-nam, et la principale puissance
de la zone, la Chine, s'est battue contre les Américains et presque tous
ses voisins, dont les Coréens, les Viêtnamiens, les nationalistes chinois,
les Indiens, les Tibétains et les Russes. En 1993, selon les militaires
chinois, la sécurité de la Chine était menacée dans huit points chauds;
la Commission militaire centrale chinoise jugeait « très sombres » les
perspectives de sécurité en Extrême-Orient. Après des siècles de
guerre, l'Europe occidentale est pacifique, et la guerre y est devenue
inimaginable. Ce n'est pas le cas en Extrême-Orient. Comme le disait
Aaron Friedberg, le passé de l'Europe pourrait être le futur de l'Asie 20.
Le dynamisme économique, les querelles territoriales, les rivalités
passées qui resurgissent, l'incertitude politique: tout cela explique que
les budgets militaires aient augmenté dans l'Extrême-Orient des
années quatre-vingt et quatre-vingt-dix. Forts de leur richesse nouvelle
et, dans de nombreux cas, de leur population bien formée, les gouver-
nements extrême-orientaux ont petit à petit remplacé leurs grandes
armées populaires pauvrement équipées par des forces plus réduites
en nombre, mais plus professionnelles et aux technologies plus sophis-
tiquées. Dès lors que l'engagement américain en Extrême-Orient
devient plus incertain, certains pays cherchent à devenir autonomes
sur le plan de la sécurité. Les États d'Extrême-Orient continuent d'im-
porter des armes d'Europe, des États-Unis et d'ex-URSS, mais ils don-
nent la préférence aux technologies qui pourraient leur permettre de
développer leur propre production d'avions, de missiles et d'équipe-
La politique globale des civilisations
243
ments de pointe. L'industrie d'armement se développe au
Japon et dans les Etats chinois - la Chine, Taiwan, Singapour et la
Corée du Sud. Dans la mesure où l'Extrême-Orient comporte beaucoup
de zones côtières, l'accent a été mis sur les lanceurs et les forces
aériennes et navales. li en résulte que des nations qui n'étaient aupara-
vant pas capables de se battre entre elles le sont de plus en plus. Ce
processus manque beaucoup de transparence, ce qui accroît encore la
suspicion et l'incertitude 21. Alors même que les rapports de force évo-
luent, chaque gouvernement ne peut aujourd'hui manquer de se
demander qui sera son ennemi dans les dix ans à venir et qui sera son
ami, à supposer qu'il en ait un.
LES GUERRES FROIDES AMÉRICANO-ASIATIQUES
À la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-
vingt-dix, les relations entre les États-Unis et les pays d'Asie, sauf le
Viêt-nam, sont devenues de plus en plus conflictuelles. L'aptitude des
États-Unis à jouer un rôle dominant a décliné. Ces tendances ont été
particulièrement nettes vis-à-vis des grandes puissances d'Extrême-
Orient, de sorte que les relations des États-Unis avec la Chine et le
Japon ont suivi des chemins parallèles. Les Américains, tout comme
les Chinois et les Japonais, parlent de guerre froide à propos des rela-
tions entre leurs pays 22. Ces courants simultanés ont commencé sous
l'administration Bush et ont continué sous celle de Carter. Au milieu
des années quatre-vingt-dix, les relations des États-Unis avec les deux
grandes puissances asiatiques étaient « tendues», et il est probable que
cela ne cessera pas de sitôt *.
Au début des années quatre-vingt-dix, les relations nippo-améri-
caines ont été agitées par des querelles portant sur toute une série de
* li est à noter que, du moins aux États-Unis, il règne une certaine confusion
terminologique en ce qui concerne les relations entre pays. De « bonnes» relations
sont censées être amicales, propices à la coopération; de « mauvaises» relations sont
hostiles, conflictuelles. Ces expressions mêlent deux dimensions différentes : amitiél
hostilité et désirabilité/indésirabilité. Cela reflète le préjugé américain selon lequel
l'harmonie dans les relations internationales est toujours bonne et le conflit mauvais.
Cependant, on ne peut considérer que de bonnes relations sont amicales que si on juge
que le conflit n'est jamais désirable. La plupart des Américains estiment qu'il était
« bien» que l'administration Bush rendent « mauvaises» les relations des États-Unis
avec l'Irak en allant faire la guerre au Koweit. Pour éviter les confusions à propos de
la question de savoir si « bon » signifie désirable ou harmonieux et « mauvais » indési-
rable ou hostile, j'utilise « bon» et « mauvais» seulement pour désigner ce qui est
désirable et ce qui ne l'est pas. Fait remarquable et paradoxal, les Américains valorisent
la compétition au sein de la société américaine entre les opinions, les groupes, les
partis, les pouvoirs, les intérêts économiques. La question de savoir pourquoi ils
croient que le conflit est bon au sein de leur société mais mauvais entre les sociétés
est fascinante. À ma connaissance, personne ne l'a étudiée sérieusement.
244
LE CHOC DES CIVILISATIONS
problèmes, dont le rôle du Japon dans la guerre du Golfe, la présence
militaire américaine au Japon, l'attitude des Japonais à l'égard de la
politique américaine des droits de l'homme vis-à-vis de la Chine et
d'autres pays, la participation du Japon à des missions de maintien
de la paix, et surtout, sur des problèmes économiques, en particulier
commerciaux. Parler de guerre commerciale est devenu un lieu
commun
23
• Les responsables américains, en particulier au sein de l'ad-
ministration Clinton, ont exigé de plus en plus de concessions du
Japon; les responsables japonais ont résisté avec de plus en plus de
force. Les controverses commerciales nippo-américaines sont deve-
nues de plus en plus vives et difficiles à résoudre. En mars 1994, par
exemple, le président Clinton a signé un décret lui donnant autorité
pour appliquer des sanctions plus strictes à l'égard du Japon, ce qui a
suscité des protestations non seulement du Japon mais de la direction
du GATT, principale organisation commerciale mondiale. Quelque
temps après, le Japon a répondu en critiquant violemment la politique
américaine, à la suite de quoi les États-Unis ont « officiellement accu-
sé » le Japon de pratiquer la discrimination à l'égard des entreprises
américaines dans les appels d'offres publics. Pendant le printemps
1995, l'administration Clinton a menacé d'imposer des tarifs douaniers
de 100 % sur les voitures de luxe japonaises, et un accord l'empêchant
n'est intervenu que juste avant que les sanctions prennent effet. On
était donc tout près de la guerre commerciale entre les deux pays. Au
milieu des années quatre-vingt-dix, l'acrimonie a atteint un tel degré
que les principaux dirigeants politiques japonais ont commencé à
remettre en cause la présence militaire américaine au Japon.
À cette époque, l'opinion publique de chacun de ces pays a
commencé à être moins bien disposée à l'égard de l'autre. En 1985,
87 % des Américains disaient qu'ils étaient globalement favorables au
Japon. En 1990, ils n'étaient plus que 67 % et, en 1993, seulement 50 %.
Près des deux tiers des Américains déclaraient alors qu'ils s'efforçaient
d'éviter d'acheter des produits japonais. En 1985, 73 % des Japonais
considéraient que les relations nippo-américaines étaient amicales ; en
1993, 64 % disaient l'inverse. L'année 1991 a marqué le tournant de
cette évolution. Chacun de ces pays a remplacé l'Union soviétique dans
le regard de l'autre. Pour la première fois, les Américains ont classé le
Japon devant l'Union soviétique au premier rang des menaces pour
leur sécurité, et, pour la première fois, les Japonais ont classé les États-
Unis avant l'Union soviétique parmi les menaces contre leur sécurité 24.
Ces changements d'attitude dans l'opinion publique ont trouvé
leurs équivalents du côté des élites. Aux États-Unis, un important
groupe d'universitaires, d'intellectuels et d'hommes politiques révision-
nistes s'est développé; il a mis l'accent sur les différences culturelles et
structurelles entre les deux pays et sur la nécessité pour les États-Unis
d'adopter une position plus dure vis-à-vis du Japon sur les questions
économiques. L'image du Japon dans les médias, les essais et la littéra-
La politique globale des civilisations 245
ture grand public est devenue de plus en plus négative. De même, au
Japon, une nouvelle génération d'hommes politiques est apparue. Elle
n'a pas connu la puissance américaine pendant la Seconde Guerre
mondiale et les bienfaits prodigués par les États-Unis après la guerre,
mais elle tire beaucoup d'orgueil de la réussite économique japonaise
et est prête à résister aux exigences américaines d'une manière diffé-
rente de celle des générations précédentes. Ces « résistants » japonais
sont la contrepartie des « révisionnistes» américains, et, dans les deux
pays, les candidats aux élections font de la sévérité dans les relations
nippo-américaines leur cheval de bataille.
À la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-
vingt-dix, les relations des États-Unis avec la Chine se sont elles aussi
durcies. Les conflits entre les deux pays, comme le disait Deng Xiao-
ping en septembre 1991, constituaient « une nouvelle guerre froide »,
expression sans cesse reprise par la presse chinoise. En août 1995,
l'agence de presse officielle a déclaré que «les relations sino-améri-
caines sont au plus mal depuis que les deux pays ont établi des rela-
tions diplomatiques» en 1979. Les responsables chinois dénoncent
sans cesse les prétendues ingérences dans les affaires chinoises. « Nous
devons souligner, déclarait en 1992 un document interne du gouverne-
ment chinois, que, depuis qu'ils sont devenus la seule superpuissance,
les États-Unis s'efforcent d'exercer leur hégémonie, mais que leur force
est en déclin et qu'elle a des limites. » « Les forces hostiles occidentales,
a déclaré le président Jiang Zemin, en août 1995, n'ont pas encore
abandonné leur projet d'occidentaliser et de diviser notre pays. » En
1995, il existait un large consensus chez les dirigeants et les universi-
taires chinois pour penser que les États-Unis s'efforçaient de « diviser
territorialement la Chine, de la subvertir politiquement, de la contenir
stratégiquement et de la frustrer économiquement 25 ».
Ces accusations ne sont pas sans fondement. Les États-Unis ont
permis au président de Taiwan de venir en visite, ont vendu cent cin-
quante F-16 à Taiwan, ont qualifié le Tibet de «territoire souverain
occupé», ont dénoncé les violations des droits de l'homme en Chine,
ont empêché Pékin d'organiser les Jeux olympiques de l'an 2000, ont
normalisé leurs relations avec le Viêt-nam, ont accusé la Chine d'ex-
porter des composants d'armes chimiques en Iran, ont décidé des sanc-
tions commerciales contre la Chine pour la vente de missiles au
Pakistan, ont menacé la Chine de sanctions économiques tout en
empêchant son admission au sein de l'Organisation commerciale mon-
diale. Chaque camp accuse l'autre de faire preuve de mauvaise foi: la
Chine, selon les Américains, a violé les accords sur les exportations de
missiles, la propriété intellectuelle et le travail en prison; les États-
Unis, selon la Chine, ont violé les accords en laissant venir en Amé-
rique le président Lee et en vendant des avions de chasse à Taiwan.
Les plus hostiles, en Chine, aux États-Unis sont les militaires, qui
font régulièrement pression sur le gouvernement pour qu'il adopte une
246 LE CHOC DES CIVILISATIONS
ligne plus dure. En juin 1993, cent généraux chinois ont envoyé une
lettre à Deng pour se plaindre de la politique « passive » du gouverne-
ment vis-à-vis des États-Unis et de son incapacité à résister aux tenta-
tives américaines de « chantage». À l'automne de cette même année,
un document gouvernemental confidentiel chinois à exposé les raisons
avancées par les militaires pour se battre avec les États-Unis: « Parce
que la Chine et les États-Unis sont depuis longtemps en conflit du fait
de leurs idéologies, de leurs systèmes sociaux et de leurs politiques
étrangères différents, il sera impossible d'améliorer en profondeur les
relations sino-américaines. » Puisque les Américains croient que l'Ex-
trême-Orient deviendra « le cœur de l'économie mondiale [ ... ] les États-
Unis ne peuvent tolérer un adversaire puissant en Extrême-Orient
26
».
Au milieu des années quatre-vingt-dix, les agences et les responsables
chinois présentaient en général les États-Unis comme une puissance
hostile.
L'antagonisme de plus en plus fort entre la Chine et les États-Unis
s'explique en grande partie par des raisons intérieures. Comme pour
le Japon, l'opinion américaine est divisée. De nombreux représentants
de l'establishment soutiennent l'ouverture vers la Chine, le développe-
ment de relations économiques plus étroites et l'entrée de la Chine
dans le concert des nations. Pour d'autres, la Chine représente une
menace potentielle; les concessions à son égard auront des résultats
négatifs, et une attitude ferme pour la contenir s'impose. En 1993,
parmi les pays dangereux pour les États-Unis, l'opinion américaine
classait la Chine deuxième derrière l'Iran. Les hommes politiques amé-
ricains ont joué avec des symboles qui heurtaient les Chinois, comme
la visite de Lee à Cornell et la rencontre de Clinton avec le dalaï-lama,
tout en poussant l'administration à sacrifier la question des droits de
l'homme aux intérêts économiques, comme on l'a vu lors de l'extension
de la clause de la nation la plus favorisée. Du côté chinois, le gouverne-
ment a eu besoin d'un nouvel ennemi pour justifier ses appels au natio-
nalisme chinois et légitimer son pouvoir. Comme les luttes de
succession durent, l'influence politique de l'armée s'accroît. Le prési-
dent Jiang et ses concurrents pour la succession de Deng au pouvoir
ne peuvent se permettre d'être laxistes dans la défense des intérêts
chinois.
En quelques années, les relations américaines avec le Japon et la
Chine se sont donc détériorées. Ce changement est si brutal et touche
tellement de questions qu'il ne faut sans doute pas chercher ses causes
dans des conflits d'intérêts individuels sur des composants automo-
biles, des ventes d'appareils photo ou des bases militaires d'un côté et,
de l'autre, sur l'emprisonnement de dissidents, des transferts d'arme-
ments ou la piraterie intellectuelle. En outre, il n'était pas du tout dans
l'intérêt des Américains de permettre que ces relations deviennent
simultanément plus conflictuelles avec les deux grandes puissances
d'Asie. D'après les règles les plus élémentaires de la diplomatie et de la
La politique globale des civilisations 247
politique étrangère, les États-Unis auraient dû tenter de jouer l'une
contre l'autre, ou du moins d'améliorer leurs relations avec l'une si
celles qu'ils entretenaient avec l'autre devenaient plus conflictuelles. Et
pourtant, ce n'est pas ce qui s'est produit. Des causes plus profondes
ont dégradé les relations américano-asiatiques et ont rendu plus diffi-
cile encore la résolution des questions particulières qui se posaient. Ce
phénomène général a donc eu des causes générales.
Premièrement, les interactions de plus en plus nombreuses entre
les sociétés asiatiques et les États-Unis, par le biais des communica-
tions, du commerce, des investissements et de la découverte mutuelle,
ont multiplié les problèmes et les sujets de discorde. Les pratiques et
les croyances de chacun, à distance, paraissaient exotiques et paci-
fiques à l'autre; elles semblent aujourd'hui menaçantes. Deuxième-
ment, la menace soviétique dans les années cinquante a donné lieu à
l'accord de sécurité mutuelle nippo-américain. La montée en puissance
de l'Union soviétique dans les années soixante-dix a conduit les États-
Unis à rétablir leurs relations diplomatiques avec la Chine, en 1979 ;
la coopération s'est développée entre les deux pays pour défendre leurs
intérêts communs en neutralisant cette menace. Avec la fin de la guerre
froide, ces intérêts communs n'existent plus, et rien ne les remplace.
En conséquence, d'autres problèmes faisant surgir des conflits d'inté-
rêts sont venus au-devant de la scène. Troisièmement, le développe-
ment économique des pays d'Extrême-Orient a modifié le rapport de
force entre eux "et les États-Unis. Les Asiatiques, comme on l'a vu, ont
de plus en plus affirmé la validité de leurs valeurs et de leurs institu-
tions, ainsi que la supériorité de leur culture vis-à-vis de la culture
occidentale. Les Américains, d'un autre côté, avaient tendance à sup-
poser, en particulier après leur victoire dans la guerre froide, que leurs
valeurs et leurs institutions étaient universellement pertinentes et
qu'ils conservaient la puissance de façonner la politique intérieure et
extérieure des sociétés asiatiques.
Cet envirormement international nouveau a mis en avant les diffé-
rences culturelles fondamentales entre les civilisations asiatiques et
américaine. L'ethos confucéen dominant dans de nombreuses sociétés
asiatiques valorise l'autorité, la hiérarchie, la subordination des droits
et des intérêts individuels, l'importance du consensus, le refus du
conflit, la crainte de « perdre la face» et, de façon générale, la supré-
matie de l'État sur la société et de la société sur l'individu. En outre, les
Asiatiques ont tendance à penser l'évolution de leur société en siècles et
en millénaires, et à donner la priorité aux gains à long terme. Ces atti-
tudes contrastent avec la primauté, dans les convictions américaines,
accordée à la liberté, à l'égalité, à la démocratie et à l'individualisme,
ainsi qu'avec la propension américaine à se méfier du gouvernement,
à s'opposer à l'autorité, à favoriser les contrôles et les équilibres, à
encourager la compétition, à sanctifier les droits de l'homme, à oublier
le passé, à ignorer l'avenir et à se concentrer sur les gains immédiats.
248 LE CHOC DES CIVILISATIONS
Ces différences sociales et culturelles fondamentales sont des sources
de conflit.
Elles ont beaucoup influé sur les relations entre les États-Unis et
les grandes sociétés asiatiques. Les diplomates ont déployé beaucoup
d'énergie à résoudre les conflits nippo-américains en matière écono-
mique, en particulier les excédents commerciaux japonais et la résis-
tance du Japon aux produits et aux investissements américains. Les
négociations commerciales nippo-américaines ont revêtu nombre des
caractéristiques de celles qui avaient lieu entre Russes et Américains
sur le contrôle des armements à l'époque de la guerre froide. En 1995,
elles avaient produit encore moins de résultats, parce que ces affronte-
ments proviennent de différences fondamentales au sein même des
deux économies, et en particulier de la nature particulière de l'éco-
nomie japonaise au regard de celle des principaux pays industrialisés.
Les importations de produits manufacturés du Japon représentaient
3,1 010 environ de son PNB, alors que la moyenne des autres grands
pays industrialisés est de 7,4 %. Les investissements étrangers directs
au Japon équivalaient à 0,7 % du PIB, à 28,6 % aux États-Unis et
38,5 % en Europe. Le Japon était le seul des grands pays industrialisés
à avoir un budget excédentaire au début des années quatre-vingt-dix 27.
Surtout, l'économie japonaise n'a pas suivi les règles prétendu-
ment universelles de la doctrine occidentale. Les économistes occiden-
taux croyaient, dans les années quatre-vingt, que la dévaluation du
dollar réduirait l'excédent commercial japonais. Cela s'est révélé faux.
Les accords du Plaza en 1985 ont réduit le déficit américain vis-à-vis
de l'Europe. Mais ils ont eu peu d'effet concernant le Japon. La valeur
du yen par rapport au dollar a fait que l'excédent japonais est resté
élevé et a même augmenté. Les Japonais ont donc pu préserver à la
fois la force de leur monnaie et leur excédent commercial. La pensée
économique occidentale a tendance à postuler qu'il existe une corréla-
tion négative entre chômage et inflation: un taux de chômage inférieur
à 5 % est considéré comme un facteur puissant d'inflation. Cependant,
pendant des années, le taux moyen de chômage a été au Japon infé-
rieur à 3 %, alors que celui de l'inflation était en moyenne de 1,5 %.
Dans les années quatre-vingt-dix, les économistes américains et japo-
nais en sont venus à reconnaître et à conceptualiser les différences de
base des deux systèmes économiques. « On ne peut expliquer avec des
facteurs économiques habituels» le faible taux des importations de
produits manufacturés qui caractérise le Japon, remarquait une étude
approfondie. « L'économie japonaise ne suit pas la logique occidentale,
soutenait un autre analyste, quoi qu'en disent les prévisions occiden-
tales, pour la simple raison que ce n'est pas une économie libérale
occidentale. Les Japonais [ ... ] ont inventé un type d'économie qui se
comporte de telle façon qu'elle défie les prévisions des observateurs
occidentaux 28. »
Qu'est -ce qui explique le caractère particulier de l'économie japo-
La politique globale des civilisations 249
naise ? Au regard des principaux pays industrialisés, l'économie japo-
naise est unique parce que la société japonaise est la seule à ne pas être
occidentale. La société et la culture japonaises diffèrent de la société et
de la culture occidentales, en particulier américaines. Ces différences
ont été bien mises en lumière par toutes les analyses comparatives 29.
Pour que les problèmes économiques entre le Japon et les États-Unis
soient résolus, ïl faudrait donc des changements fondamentaux dans
la nature de l'une au moins de ces économies, et, pour cela, des change-
ments de fond dans la société et la culture de l'une au moins. De tels
changements ne sont pas impossibles. De fait, les sociétés et les
cultures changent. Cela pourrait venir d'un événement traumatique
majeur: la défaite totale à la fin de la Seconde Guerre mondiale a fait
de deux des pays les plus militaristes du monde deux des plus paci-
fistes. Cependant, il semble peu probable que les États-Unis infligent
au Japon, et vice versa un Hiroshima économique. Le développement
économique peut aussi modifier en profondeur la structure sociale et
la culture d'un pays, comme on l'a vu en Espagne, entre le début des
années cinquante et la fin des années soixante-dix. Peut-être la richesse
économique transformera-t-elle le Japon en société de consommation
à l'américaine. À la fin des années quatre-vingt, on disait au Japon
et en Amérique que les deux pays se rapprochaient. L'accord nippo-
américain sur les SIl était censé favoriser cette convergence. Son échec
et celui d'initiatives semblables démontrent cependant que les diffé-
rences économiques ont des racines profondes dans la culture de ces
deux sociétés.
Les conflits entre les États-Unis et l'Asie s'enracinent dans des dif-
férences culturelles. La façon dont ils évoluent reflète les changements
dans les rapports de force entre les États-Unis et l'Asie. Les États-Unis
ont remporté des victoires, mais la balance penche du côté de l'Asie et
sa montée en puissance ne fait qu'exacerber les antagonismes. Les
États-Unis escomptaient que les gouvernements asiatiques les recon-
naissent comme chef de file de «la communauté internationale» et
acceptent d'appliquer chez eux les valeurs et les principes occidentaux.
De l'autre côté, les Asiatiques, comme l'a dit le secrétaire d'État adjoint
Winston Lord, étaient « de plus en plus conscients et fiers de ce qu'ils
ont fait», s'attendaient à être traités en égaux et avaient tendance à
considérer les États-Unis comme «une nurse internationale un peu
sévère ». Des impératifs culturels très forts poussent cependant les
États-Unis à jouer le rôle de nurse sévère dans les affaires internatio-
nales, de sorte que les attentes américaines sont de plus en plus entrées
en conflit avec celles des sociétés asiatiques. Sur un grand nombre de
problèmes, les Japonais et les autres dirigeants d'Asie ont appris à dire
non à leurs interlocuteurs américains à la façon polie des Asiatiques.
Le tournant sYlnbolique dans les relations américano-asiatiques a sans
doute été ce qu'un haut fonctionnaire japonais a appelé « le premier
gros accroc» dans les relations nippo-américaines : il s'est produit en
250 LE CHOC DES CIVILISATIONS
février 1994, lorsque le Premier ministre Morihiro Hosokawa a ferme-
ment rejeté les exigences du président Clinton en matière de quotas
sur les importations japonaises de produits manufacturés américains.
« Cela aurait été impossible ne serait-ce qu'il y a un an », notait un
fonctionnaire japonais. Un an plus tard, le ministre japonais des
Affaires étrangères a souligné l'évolution qui était en cours en indi-
quant qu'à une époque d'intense compétition économique entre les
nations et les régions, l'intérêt national du Japon comptait plus que
son appartenance au camp occidental 30.
Les Américains se sont petit à petit adaptés à ce rapport de force
modifié, comme on le voit dans l'évolution de leur politique à l'égard
de l'Asie dans les années quatre-vingt-dix. Premièrement, en concédant
de fait qu'ils manquent du désir et/ou de la capacité d'exercer une pres-
sion sur les sociétés asiatiques, les États-Unis ont bien distingué les
problèmes sur lesquels ils pouvaient agir de ceux sur lesquels il y avait
conflit. Bien que Clinton ait proclamé que les droits de l'homme était
une des priorités de la politique étrangère américaine vis-à-vis de la
Chine, en 1994, il a répondu à la pression d'hommes d'affaires améri-
cains, de Taiwan et d'autres sources pour bien séparer les droits de
l'homme des problèmes économiques. Il a également cessé d'utiliser
l'extension de la clause de la nation la plus favorisée pour influer sur
le comportement des Chinois à l'égard de leurs dissidents politiques.
Suivant la même évolution, l'administration a explicitement séparé la
politique de sécurité à l'égard du Japon, sur laquelle il peut agir, des
problèmes commerciaux et autres, qui sont plus conflictuels. Les
Etats-Unis ont ainsi renoncé à des armes qu'ils auraient pu utiliser
pour défendre les droits de l'homme en Chine et obtenir des conces-
sions commerciales de la part du Japon.
Deuxièmement, les États-Unis ont suivi une démarche de récipro-
cité anticipée avec les nations d'Asie : ils ont fait des concessions dans
l'espoir qu'elles en entraîneraient d'autres de la part des Asiatiques.
Cette attitude a souvent été justifiée par le besoin de préserver un « en-
gagement constructif» ou un «dialogue» avec les pays d'Asie. Toute-
fois, ceux-ci ont bien souvent interprété ces concessions comme des
signes de faiblesse, ce qui les a incités à rejeter plus vivement les exi-
gences américaines. C'est particulièrement notable avec la Chine, qui
a répondu à l'affaiblissement par les États-Unis de la clause de la
nation la plus favorisée par une nouvelle vague de violations des droits
de l'homme. Les Américains ont tendance à considérer que de « bon-
nes» relations sont des relations «amicales ». Ils sont très désavan-
tagés face aux sociétés asiatiques pour lesquelles de «bonnes»
relations sont celles dont ils tirent avantage. Pour les Asiatiques, les
concessions américaines n'appellent pas de réciprocité; il faut en
profiter.
Troisièmement, les conflits commerciaux entre les États-Unis et le
Japon suivent toujours la même structure: les États-Unis ont des exi-
La politique globale des civilisations 251
gences vis-à-vis du Japon et le menacent de sanctions si celles-ci ne
sont pas satisfaites. De longues négociations s'ensuivent, et au dernier
moment, juste avant que les sanctions prennent effet, un accord est
annoncé. Ces accords sont en général formulés de façon si ambiguë
que les États-Unis chantent victoire, tandis que le Japon conserve la
possibilité d'agir à sa guise, de sorte que les choses restent en l'état. De
même, les Chinois acceptent de reconnaître de vagues principes en
matière de droits de l'homme, de propriété intellectuelle et de prolifé-
ration des armements, mais ils les interprètent autrement que les Amé-
ricains et suivent la même politique qu'auparavant.
Ces différences dans la culture et les rapports de force entre l'Asie
et l'Amérique encouragent les sociétés asiatiques à se soutenir les unes
les autres dans les conflits qui les opposent aux États-Unis. En 1994,
par exemple, presque tous les pays d'Asie, « de l'Australie à la Malaisie
et à la Corée du Sud », se sont ralliés au Japon pour résister aux exi-
gences américaines concernant les quotas d'importations. De même
pour la clause de la nation la plus favorisée réservée à la Chine : le
Premier ministre japonais Hosokawa a pris la tête du mouvement et
soutenu l'idée que les droits de l'homme à l'occidentale n'étaient pas
« applicables tels quels» en Asie. Lee Kuan Yew a menacé les États-
Unis: s'ils faisaient pression sur la Chine, ils se retrouveraient seuls
dans le Pacifique 31. Autres manifestations de solidarité: les Asiatiques
et les Africains, entre autres, ont soutenu la candidature d'un Japonais
à la tête de l'Organisation mondiale de la santé contre son adversaire
occidental; le Japon a appuyé celle d'un Sud-Coréen à la tête de l'Orga-
nisation mondiale du commerce, contre un candidat américain, l'ex-
président du Mexique Carlos Salinas. Dans les années quatre-vingt-dix,
sur les questions trans-pacifiques, chaque pays d'Extrême-Orient avait
le sentiment qu'il avait bien plus en commun avec ses voisins proches
qu'avec les États-Unis.
La fin de la guerre froide, les interactions de plus en plus nom-
breuses entre l'Asie et l'Amérique et le déclin relatif de la puissance
américaine ont ainsi fait ressortir au grand jour les divergences cultu-
relles entre les États-Unis et le Japon et les autres sociétés d'Asie; elles
ont ainsi été plus fortes pour résister à la pression américaine. La
montée de la Chine fait également émerger un défi nouveau pour les
États-Unis. Les conflits entre ces derniers et la Chine touchent un
nombre plus grand de sujets que ceux qui les opposent au Japon: ils
concernent les questions économiques, les droits de l'homme, le Tibet,
Taiwan, le sud de la mer de Chine et la prolifération des armements.
Sur presque toutes les questions politiques, les États-Unis et la Chine
ont en fait des objectifs divergeants. Comme dans le cas du Japon, ces
conflits s'enracinent en grande partie dans les différences culturelles
qui séparent les deux sociétés. Les conflits entre les États-Unis et la
Chine, sont aussi fondamentalement des conflits de pouvoir. La Chine
refuse d'admettre le leadership ou l'hégémonie des Etats-Unis dans le
252 LE CHOC DES CIVILISATIONS
monde; les États-Unis refusent d'admettre le leadership ou l'hégé-
monie de la Chine en Asie. Depuis plus de deux cents ans, les États-
Unis s'efforcent d' empêcher qu'émerge une puissance dominante en
Europe. Depuis presque cent ans, avec la politique de « la porte ouver-
te » vis-à-vis de la Chine, ils procèdent de même en Extrême-Orient.
Pour ce faire, ils se sont battus dans deux guerres mondiales et dans
une guerre froide avec l'Allemagne impériale, l'Allemagne nazie, le
Japon impérial, l'Union soviétique et la Chine communiste. Les inté-
rêts de l'Amérique n'ont pas changé, et Reagan et Bush n'ont fait que
les rappeler. L'émergence de la Chine comme puissance régionale
dominante en Extrême-Orient, si elle se poursuit, est un défi posé aux
intérêts vitaux américains. La cause sous-jacente du conflit entre
l'Amérique et la Chine est à chercher dans leurs différences de fond
sur la question de savoir quel doit être l'équilibre de la puissance en
Extrême-Orient.
L'HÉGÉMONIE CHINOISE: ÉQUILIBRE ET SUIVISME
Avec six civilisations, dix-huit pays, des économies en pleine crois-
sance et des différences politiques, économiques et sociales impor-
tantes, il est bien difficile de dire quel sera l'avenir des relations
internationales en Extrême-Orient au début du XXI
e
siècle. On peut tou-
tefois imaginer qu'un ensemble extrêmement complexe de rapports de
coopération et de conflit apparaîtra entre les grandes puissances et les
puissances moyennes de la région. Ou bien un système international
multipolaire pourrait prendre forme entre la Chine, le Japon, les États-
Unis, la Russie et peut-être l'Inde, ces puissances s'équilibrant et rivali-
sant entre elles. Il se pourrait aussi que la vie politique en Extrême-
Orient soit dominée par un affrontement bipolaire entre la Chine et le
Japon ou entre les Etats-Unis et la Chine, les autres pays venant se
ranger dans un camp ou dans l'autre, ou bien optant pour le non-ali-
gnement. Mais elle pourrait encore revenir à une structure unipolaire
traditionnelle, avec Pékin comme centre de pouvoir. Si la Chine main-
tient son haut niveau de croissance économique au XXI
e
siècle, préserve
son unité et ne se déchire pas dans des luttes de succession, elle tentera
sans doute de jouer ce rôle. Sa réussite dépendra des réactions des
autres acteurs du jeu politique extrême-oriental.
L'histoire, la culture, les traditions, la taille, le dynamisme écono-
mique et l'image de soi de la Chine: tout l'invite à s'assurer une posi-
tion hégémonique en Extrême-Orient. Ce serait en tout cas le produit
naturel de son développement économique rapide. La Grande-Bre-
tagne et la France, l'Allemagne et le Japon, les États-Unis et l'Union
soviétique se sont engagés sur la voie de l'expansion extérieure, de l'af-
firmation et de l'impérialisme alors même ou peu après qu'ils ont
connu une industrialisation rapide et de forts taux de croissance. Il n'y
La politique globale des civilisations 253
a pas de raison de penser que la puissance économique et militaire de
la Chine ne produira pas les mêmes effets. Pendant deux cents ans, la
Chine a dominé l'Extrême-Orient. Aujourd'hui, les Chinois réaffirment
de plus en plus leur intention de retrouver leur rôle historique et d'en
finir avec le long siècle d'humiliations et de subordination que l'Occi-
dent et le Japon leur ont infligé depuis que la Grande-Bretagne leur
imposa le traité de Nankin en 1842.
À la fin des années quatre-vingt, la Chine a commencé à convertir
ses ressources économiques plus abondantes en puissance militaire et
en influence politique. Si son développement économique continue, ce
processus prendra des proportions importantes. D'après les statis-
tiques officielles, pendant la plus grande partie des années quatre-
vingt, les dépenses militaires chinoises ont chuté. Entre 1988 et 1993,
toutefois, elles ont doublé en valeur constante et ont augmenté de 50 %
en valeur réelle. 21 % d'augmentation étaient prévus pour 1995. Les
estimations des dépenses militaires chinoises pour 1993 vont de 22 à
37 milliards de dollars au taux de change officiel et s'élèvent à 90 mil-
liards de dollars au taux réel. À la fin des années quatre-vingt, la Chine
a redessiné sa stratégie militaire. Celle-ci privilégiait jusqu'alors la
défense contre une invasion survenant au cours d'une guerre majeure
avec l'Union soviétique. Désormais, elle met l'accent sur la puissance
s'exerçant à l'extérieur dans la région. En accord avec cette évolution,
la Chine a développé ses équipements navals, a acquis des avions de
combat modernes à long rayon d'action, a developpé son matériel de
ravitaillement en vol et a décidé d'acquérir un avion de transport de
troupes. Elle a aussi commencé des échanges croisés d'armes avec la
Russie.
La Chine est en passe de devenir la puissance dominante en
Extrême-Orient. Le développement économique extrême-oriental
tourne de plus en plus autour d'elle. Il est alimenté par la croissance
rapide du continent et des trois autres Chine, ainsi que par l'action
décisive des Chinois d'origine pour développer l'économie de la Thaï-
lande, de la Malaisie, de l'Indonésie et des Philippines. Plus menaçante
encore est la vigueur accrue avec laquelle elle exprime ses revendica-
tions sur le sud de la mer de Chine : elle a développé des bases dans
les îles Paracels, elle a livré bataille avec les Vietnamiens sur de nom-
breuses îles en 1988, elle a établi une présence militaire au large des
Philippines, elle a fait valoir ses prérogatives sur certaines réserves de
gaz indonésiennes. La Chine a aussi cessé d'admettre la présence mili-
taire américaine en Extrême-Orient et a commencé à s'y opposer acti-
vement. De même, bien que durant la guerre froide elle ait poussé le
Japon à se doter de forces militaires, dans les années qui ont suivi la
fin de la guerre froide, elle s'est inquiétée du réarmement japonais.
Agissant à la manière classique d'une puissance régionale dominante,
elle tente d'écarter les obstacles qui se dressent sur sa route pour
acquérir la supériorité militaire dans la région.
254 LE CHOC DES CIVILISATIONS
À de rares exceptions près, comme dans le cas du sud de la mer
de Chine, l'hégémonie chinoise en Extrême-Orient ne devrait pas se
traduire par des conquêtes impliquant l'usage direct de la force mili-
taire. Cela signifie toutefois que la Chine escomptera des autres pays
d'Extrême-Orient, à des degrés plus ou moins hauts, qu'ils acceptent
tout ou partie des conditions suivantes :
- défendre l'intégrité du territoire chinois, le contrôle par la
Chine du Tibet et du Xinjiang, l'intégration de Hong Kong et de Taiwan
à la Chine;
- admettre la souveraineté chinoise sur le sud de la mer de Chine
et sans doute la Mongolie;
- admettre la prépondérance de la Chine dans la région et éviter
de se doter d'armes nucléaires ou de forces conventionnelles qui pour-
raient remettre en cause cette prépondérance;
- adopter des politiques commerciales et financières compatibles
avec les intérêts chinois et favorisant le développement économique de
la Chine;
- se soumettre au leadership chinois quant aux problèmes
régionaux ;
- interdire ou détruire les mouvements anti-Chine ou anti-Chi-
nois au sein de leurs sociétés;
- s'abstenir d'alliances militaires ou de coalitions anti-chinoises
avec d'autres puissances;
- promouvoir l'usage du mandarin comme deuxième langue et
comme langue véhiculaire dominante à la place de l'anglais en
Extrême-Orient.
Les analystes comparent la montée de la Chine à celle de l'Alle-
magne wilhelmine dans l'Europe de la fin du x:rxe siècle. L'émergence
de nouvelles grandes puissances est toujours déstabilisante et celle de
la Chine pourrait dépasser en cela tout autre phénomène comparable
de la deuxième moitié du deuxième millénaire. « L'ampleur du boule-
versement que la Chine va entraîner dans le monde, notait Lee Kuan
Yew en 1994, est telle qu'il faudra trouver un nouvel équilibre dans
trente ou quarante ans. On ne peut prétendre que ce sera simplement
un acteur important de plus sur la scène mondiale. C'est le plus grand
acteur mondial dans l'histoire de l'humanité 32. » Si le développement
économique de la Chine se poursuit dans les dix ans à venir et si elle
préserve son unité pendant la période de transition ouverte par la mort
de Deng Xiaoping, ce qui semble probable, les pays d'Extrême-Orient
et le monde entier devront réagir à l'affirmation de plus en plus forte
du plus grand acteur qu'a connu l'histoire de l'humanité.
En termes généraux, les Etats peuvent réagir d'une seule manière
ou bien de deux manières combinées à la montée d'une puissance nou-
velle. Seuls ou alliés à d'autres, ils peuvent s'efforcer d'assurer leur
sécurité en recherchant l'équilibre avec la puissance émergeante, la
refouler ou, si nécessaire, entrer en guerre avec elle pour la vaincre.
La politique globale des civilisations 255
Au contraire, ils peuvent se rallier à elle, se mettre d'accord avec elle
et adopter une position secondaire ou subordonnée vis-à-vis d'elle dans
l'espoir de voir leurs intérêts clés protégés. Ou bien encore, les États
peuvent s'efforcer de combiner recherche de l'équilibre et suivisme,
bien que cela présente le risque d'antagoniser la puissance émergeante
et de les laisser sans protection. Selon la théorie occidentale des rela-
tions internationales, la recherche de l'équilibre est une option plus
souhaitable et elle a plus souvent prévalu que le suivisme. Comme le
soutenait Stephen Walt :
En général, les États qui s'efforcent de calculer les intentions des autres
sont encouragés à l'équilibre. Le suivisme est risqué car il requiert
d'avoir confiance; on assiste une puissance dominante dans l'espoir
qu'elle restera bienveillante. Il est plus sûr de chercher l'équilibre, car la
puissance dominante peut devenir agressive. De plus, se placer du côté
des plus faibles accroît son influence dans la coalition qui en résulte, car
le camp des plus faibles a un plus grand besoin d'assistance 33.
L'analyse par Walt de la formation des alliances en Asie du Sud-
Ouest a montré que les États s'efforcent presque toujours de contrer
les menaces extérieures qui pèsent sur eux. On a aussi presque toujours
supposé que cette attitude était la norme dans l'histoire européenne
moderne, les différentes puissances faisant évoluer leurs alliances afin
d'équilibrer et de contenir la menace que représentaient pour elles,
tour à tour, Philippe II, Louis XIV, Frédéric le Grand, Napoléon, le
Kaiser et Hitler. Walt admet cependant que les États peuvent choisir
le suivisme « sous certaines conditions» et, comme le soutient Randall
Schweller, les États révisionnistes sont enclins à se rallier aux puis-
sances émergeantes parce qu'ils ne sont pas satisfaits et espèrent pro-
fiter de changements dans le statu quo
34
• En outre, comme le suggère
Walt, le suivisme implique une certaine confiance dans les intentions
non-malveillantes de l'État le plus puissant.
En recherchant l'équilibre des forces, les États peuvent jouer un
rôle primaire ou bien secondaire. Premièrement, l'État A peut s'ef-
forcer d'équilibrer la puissance de l'État B, dans lequel il voit un
ennemi potentiel, en faisant alliance avec les États C et D, en dévelop-
pant ses forces militaires ou autres (ce qui conduit à une course aux
armements) ou en combinant ces méthodes. Dans cette situation, les
États A et B sont des rivaux primaires l'un de l'autre. Deuxièmement,
l'État A peut considérer qu'il n'a pas d'adversaire immédiat mais qu'il
a intérêt à favoriser l'équilibre des forces entre les États B et C, l'un
des deux, s'il devenait trop puissant, pouvant constituer une menace
pour lui. Dans cette situation, l'État A agit comme un rival secondaire
des États B et C, qui peuvent être des rivaux primaires l'un vis-à-vis de
l'autre.
Comment les États se comporteront-ils vis-à-vis de la Chine si elle
256
LE CHOC DES CIVILISATIONS
devient la puissance hégémonique en Extrême-Orient? Les réactions
seront extrêmement variables. La Chine a présenté les États-Unis
comme son principal ennemi. Les Américains auront donc tendance à
réagir comme des rivaux primaires et à empêcher que la Chine n'ac-
cède à cette position hégémonique. Cela serait conforme à la tradition,
l'Amérique s'étant toujours souciée d'empêcher que l'Europe et l'Asie
soient dominées par une seule puissance. Ce n'est plus d'actualité en
Europe, mais en Asie, cet objectif reste valide. En Europe occidentale,
une fédération relativement lâche, liée intimement aux Etats-Unis d'un
point de vue culturel, politique et économique ne menacerait pas la
sécurité américaine. Une Chine réunifiée, puissante et sûre d'elle le
ferait. Les Américains ont-ils intérêts à se tenir prêts à entrer en guerre
pour empêcher la Chine de dominer l'Extrême-Orient? Si le develop-
pement économique de la Chine se poursuit, voilà qui devrait repré-
senter le principal sujet de préoccupation pour les responsables de la
sécurité américaine au début du xx:re siècle. Si les États-Unis ne veulent
pas arrêter la domination chinoise sur l'Extrême-Orient, ils devront
réorienter leur alliance avec le Japon pour ce faire, développer des rela-
tions militaires étroites avec les autres nations d'Asie, accroître leur
présence militaire en Asie et la puissance de feu qu'ils peuvent y trans-
porter. Si les États-Unis ne veulent pas se battre contre l'hégémonie
chinoise, ils devront renoncer à leurs visées universalistes, apprendre
à vivre avec cette hégémonie, et admettre leur moindre capacité à peser
sur les événements de l'autre côté du Pacifique. Le plus dangereux
serait pour les États-Unis de ne pas faire de choix clair et d'entrer en
guerre avec la Chine sans s'être demandé si c'était vital pour la nation
et sans s'y être préparés pour se battre efficacement.
En théorie, les États-Unis pourraient s'efforcer de contenir la
Chine en étant un rival secondaire si une autre puissance se comportait
comme le rival primaire de la Chine. Le seul candidat possible est le
Japon, et cela nécessiterait des changements importants dans la poli-
tique japonaise: réarmement intensif, acquisition d'armes nucléaires,
compétition soutenue avec la Chine pour s'assurer le soutien d'autres
puissances asiatiques. Même si ce n'est pas garanti, le Japon ne crain-
drait sans doute pas de participer à une coalition menée par les États-
Unis contre la Chine. Toutefois, il est peu probable qu'il devienne le
rival primaire de la Chine. En outre, les États-Unis n'ont guère paru
désireux ni capables de jouer le rôle de rival secondaire. Quand ils
n'étaient encore qu'un petit pays neuf, ils ont tenté de jouer ce rôle
pendant l'ère napoléonienne et ont fini par se battre avec la Grande-
Bretagne et la France. Pendant la première partie du x:xe siècle, ils ont
très peu fait pour l'équilibre des forces en Europe et en Asie, ce qui les
a ensuite obligé à s'engager dans deux guerres mondiales afin de res-
taurer l'équilibre rompu. Pendant la guerre froide, ils n'ont eu d'autre
choix que d'être l'adversaire primaire de l'Union soviétique. Les États-
Unis, comme grande puissance, n'ont jamais été un rival secondaire.
La politique globale des civilisations
257
Être une grande puissance implique un rôle subtil, changeant, ambigu
et parfois même cynique., Cela peut nécessiter de changer de camp, de
refuser de soutenir un Etat ou même de s'opposer à lui alors qu'il
moralement bon d'après les valeurs américaines, et de soutenir
un Etat moralement mauvais. Même si le Japon devenait le rival pri-
maire de la Chine en Asie, la capacité des Etats-Unis à soutenir cet
équilibre est sujette à caution. Les États-Unis sont bien plus capables
de se mobiliser directement contre une menace existante que de favo-
riser l'équilibre entre deux menaces potentielles. Enfin, la propension
au suivisme existe et bien parmi les puissances d'Asie, ce qui ruine-
rait les efforts des Etats-Unis pour être des rivaux secondaires.
Dans la mesure où le suivisme implique une certaine confiance, il
s'ensuit trois propositions. Premièrement, le suivisme a plus de
chances d'apparaître entre États appartenant à la même civilisation ou
du moins partageant certaines affinités culturelles qu'entre États qui
n'ont pas de terrain culturel commun. Deuxièmement, le degré de
confiance varie avec le contexte. Un jeune garçon suivra son frère aîné
face à d'autres enfants; il lui fera moins confiance lorsqu'ils seront à la
maison. Les interactions moins fréquentes qu'entretiennent des États
appartenant à différentes civilisations encouragent le suivisme au sein
d'une civilisation donnée. Troisièmement, le suivisme et la recherche
de l'équilibre varient entre les civilisations parce que le niveau de
confiance entre leurs membres diffère. La seconde voie prévaut au
Moyen-Orient, par exemple, ce qui pourrait refléter l'idée commune
selon laquelle la confiance n'est guère répandue dans les cultures
arabes et moyen-orientales.
Outre ces influences, la propension au suivisme et à la recherche
de l'équilibre est fonction des attentes et des préférences concernant la
distribution du pouvoir. Les sociétés européennes ont connu une phase
d'absolutisme, mais elles n'ont pas eu à subir les empires bureaucra-
tiques ou les « despotismes orientaux» qui ont dominé l'Asie pendant
la plus grande partie de son histoire. Le féodalisme a ouvert la voie au
pluralisme et à l'idée certaine dispersion du pouvoir est à la fois
naturelle et désirable. A l'échelon international, l'équilibre des pouvoirs
était donc lui aussi naturel et souhaitable, et il était de la responsabilité
des hommes d'État de le protéger et de le maintenir. Dès lors, quand
l'équilibre était menacé, il fallait résister pour le restaurer. Le modèle
européen de société internationale reflétait ainsi le modèle sur lequel
était fondée la société européenne.
Les empires bureaucratiques asiatiques, par contraste, laissaient
peu de place au pluralisme social et politique, ainsi qu'à la séparation
des pouvoirs. Au sein même de la Chine, le suivisme a pris une impor-
tance plus grande que la recherche de l'équilibre, à la différence de
l'Europe. Dans les années vingt, Lucian Pyes notait que « les seigneurs
de la guerre cherchaient d'abord à voir ce qu'ils pouvaient tirer d'une
alliance avec les plus forts et ne s'alliaient qu'ensuite avec plus faibles
258
LE CHOC DES CIVILISATIONS
qu'eux. [ ... ] Pour les seigneurs chinois de la guerre, n'était
pas la valeur suprême, à la différence des raisonnements traditIonnels
européens; ils se ralliaient plutôt aux plus puissants ». De même, selon
Avery Goldstein, le suivisme a caractérisé la politique de la Chine
communiste tant que la structure de l'autorité a pris une forme claire,
de 1949 à 1966. C'est lorsque la Révolution culturelle a créé un état de
quasi-anarchie -l'autorité devenant insaisissable et les acteurs poli-
tiques se sentant menacés -, qu'a prévalu la recherche de l'équilibre 35.
On peut penser que la restauration d'une structure d'autorité définie
plus clairement après 1978 a réimplanté le suivisme comme mode pri-
viligié de comportement politique.
Au cours de l'histoire, les Chinois n'ont pas vraiment distingué les
affaires intérieures et extérieures. Leur «image de l'ordre mondial
n'était rien de plus qu'un corollaire de l'ordre intérieur chinois, et donc
une projection de l'identité propre à la civilisation chinoise», laquelle
«était présumée se reproduire en cercles concentriques puisqu'elle
incarnait l'ordre cosmique juste». Comme le disait Roderick MacFar-
quhar, «la vision du monde chinoise traditionnelle était le reflet de
la vision confucéenne selon laquelle la société est organisée de façon
hiérarchique. Les monarques et les États étrangers était censés être les
vassaux de l'empire du Milieu, puisqumil n'y a pas deux soleils dans le
ciel" et qumil ne peut y avoir deux empereurs sur Terre" ». Les Chinois
ne se sont guère montrés favorables aux « conceptions multipolaires
ou même multilatérales en matière de sécurité». Les Asiatiques pen-
sent en général les relations internationales en termes de hiérarchie, et
l'Asie n'a guère connu de guerres hégémoniques à l'européenne, non
plus que de systèmes reposant sur l'équilibre des forces. Jusqu'à l'ar-
rivée des puissances occidentales, au milieu du XIX
e
siècle, les relations
internationales en Extrême-Orient étaient sinocentriques, les autres
sociétés étant liées à Pékin par différents types de subordination, d'au-
tonomie ou de coopération 36. L'ordre confucéen idéal du monde ne
s'est bien sûr jamais réalisé. Cependant, le modèle hiérarchique asia-
tique jure franchement avec le modèle équilibré à l'occidentale.
En conséquence de cette image de r ordre mondial, la propension
chinoise au suivisme en politique intérieure s'exprime aussi dans les
relations internationales. Cela influence la politique étrangère des dif-
férents États en fonction de leur degré d'implication dans la culture
confucéenne et leurs relations historiques avec la Chine. La Corée a
beaucoup de points communs cuturels avec la Chine et, au cours de
l'histoire, s'est souvent callée sur la Chine. À l'époque de la guerre
froide, la Chine communiste était un ennemi pour Singapour. Dans
les années quatre-vingt, cependant, Singapour a commencé à changer
d'attitude et ses dirigeants ont défendu l'idée que les États-Unis et
d'autres pays avec eux devaient regarder les choses en face et admettre
la puissance de la Chine. La Malaisie, où vivent beaucoup de Chinois
d'origine et dont les dirigeants sont très enclins à l'anti-occidentalisme,
La politique globale des civilisations
259
a aussi beaucoup penché en faveur de la Chine. La Thaïlande a pré-
servé son indépendance aux XIX
e
et xxe siècles en s'accommodant de
l'impérialisme européen et japonais et a exprimé ouvertement ses dis-
positions à en faire autant avec la Chine, inclination encore renforcée
par la menace potentielle que représente pour elle le Viêt-nam.
L'Indonésie et le Viêt-nam sont deux pays du Sud-Est asiatique
enclins à la recherche de l'équilibre et à une politique de containment
vis-à-vis de la Chine. L'Indonésie est très étendue; elle est peuplée de
musulmans et elle est située loin de la Chine. Pour autant, sans aide
extérieure, elle est incapable d'empêcher la Chine de faire valoir ses
prérogatives sur la mer de Chine méridionale. À l'automne 1995, l'In-
donésie et l'Australie ont conclu un accord de sécurité qui les engageait
à se consulter mutuellement dans le cas où leur sécurité serait
menacée. Bien que les deux parties aient nié que c'était là une entente
anti-chinoise, elles ont présenté la Chine comme la menace pesant sur
elles 37. Le Viêt-nam est de culture nettement confucéenne, mais, au
cours de l'histoire, il a entretenu des relations hautement conflictuelles
avec la Chine et, en 1979, il a même livré une courte guerre contre elle.
Le Viêt-nam et la Chine revendiquent tous deux les îles Spartly et leurs
navires se sont souvent affrontés dans les années soixante-dix et
quatre-vingt. Au début des années quatre-vingt-dix, le Viêt-nam a
moins investi que la Chine en matière militaire. Plus que tout autre
État d'Extrême-Orient, le Viêt-nam a des raisons sérieuses de recher-
cher des partenaires pour faire contrepoids à la Chine. Son admission
dans l'ANSEA et la normalisation de ses relations avec les États-Unis
en 1995 vont dans cette direction. Les divisions au sein de l'ANSEA et
la répugnance de l'association à faire contrepoids à la Chine rendent
cependant peu probable l'hypothèse selon laquelle l'ANSEA pourrait
constituer une alliance anti-chinoise ou soutenir activement le Viêt-
nam en cas de confrontation avec la Chine. Les États-Unis pourraient
représenter un garde-fou plus résolu, mais au milieu des années
quatre-vingt-dix, on ne sait pas très bien jusqu'où ils iraient si la Chine
cherchait à prendre le contrôle du sud de la mer de Chine. Au bout du
compte, pour le Viêt-nam, « la solution la moins pire» serait de s'ar-
ranger avec la Chine et d'accepter une finlandisation, ce qui, quoique
«blessant pour l'orgueil vietnamien [ ... ] garantirait la survie du
pays 38 ».
Dans les années quatre-vingt-dix, presque toutes les nations d'Ex-
trême-Orient, sauf la Chine et la Corée du Nord, ont fait savoir qu'elles
continuaient à approuver la présence militaire américaine dans la
région. En pratique, cependant, à l'exception du Viêt-nam, elles ont
tendance à chercher des accommodements avec la Chine. Il n'y a plus
de bases aériennes et navales américaines importantes aux Philippines
et, à Okinawa, la présence de forces américaines nombreuses suscite
de plus en plus le rejet. En 1994, la Thaïlande, la Malaisie et l'Indonésie
ont refusé d'héberger dans leurs eaux territoriales six navires améri-
260
LE CHOC DES CIVILISATIONS
cains supplémentaires censés faciliter une intervention militaire en
Asie du Sud-Est ou du Sud-Ouest. Autre manifestation hostile: au
cours de sa première réunion, le Forum régional de l'ANSEA a accepté,
à la demande de la Chine, que la question des îles Spartly ne soit pas
inscrite à l'ordre du jour, et l'occupation d'un îlot au large des côtes
des Philippines n'a suscité aucune protestation de la part des autres
membres de l'ANSEA. En 1995-1996, quand la Chine a verbalement et
militairement menacé Taiwan, les gouvernements d'Asie se sont tus.
Leur propension au suivisme a été bien résumée par Michael Oksen-
berg : « Les dirigeants asiatiques ne souhaitent pas que l'équilibre des
forces penche en faveur de la Chine, mais, anticipant sur l'avenir, ils
ne veulent pas non plus affronter Pékin aujourd'hui [et] ils ne se join-
dront pas aux États-Unis dans une croisade anti-chinoise
39
• »
La montée en puissance de la Chine représentera un défi majeur
pour le Japon et les Japonais seront très divisés sur la stratégie à
adopter. Le Japon doit-il s'entendre avec la Chine, à la faveur d'une
sorte de troc, la Chine gagnant la suprématie politique et militaire, et
le Japon la primauté économique? Doit-il redonner sens et vigueur à
l'alliance nippo-américaine pouvant constituer le cœur d'une coalition
protectrice contre la Chine? Doit-il développer sa propre puissance
militaire pour défendre ses intérêts contre toute incursion chinoise ?
Le Japon évitera sans doute aussi longtemps que possible de répondre
franchement à ces questions.
Pour faire contrepoids à la Chine, l'alliance nippo-américaine est
essentielle. On peut penser que le Japon acceptera petit à petit de redé-
finir cette alliance dans ce but. Cela dépendra de la confiance qu'il
aura: 1) dans l'aptitude des États-Unis à rester la seule superpuissance
mondiale et à préserver son leadership dans les affaires mondiales; 2)
dans l'engagement des États-Unis à maintenir leur présence en Asie et
à combattre les efforts de la Chine pour accroître son influence et 3)
dans l'aptitude des États-Unis et du Japon à contenir la Chine sans que
cela coûte trop cher en ressources ou que cela entraîne des risques de
guerre.
En l'absence de signe fort (et d'ailleurs improbable) de résolution
et d'engagement de la part des États-Unis, le Japon pourrait chercher
à s'entendre avec la Chine. Pendant les années trente et quarante, il a
poursuivi une politique unilatérale de conquête en Extrême-Orient.
Mais, sauf pendant cette période, il a toujours privilégié la sécurité en
s'alliant avec ce qu'il considérait comme la puissance dominante.
Même lorsque, dans les années trente, il a rejoint l'Axe, il s'alliait en
fait à ce qui lui semblait représenter la force idéologico-militaire la
plus dynamique sur la scène mondiale. C'est ainsi qu'au début du
siècle, le Japon a conclu une alliance avec la Grande-Bretagne, pays
qui alors le monde. Dans les années cinquante, le Japon s'est
lié aux Etats-Unis qui étaient le le plus puissant du monde et qui
pouvaient garantir sa sécurité. A l'instar des Chinois, les Japonais
La politique globale des civilisations
261
voient la politique internationale de manière hiérarchique parce que
leur politique intérieure l'est. Comme le notait un éminent chercheur
japonais:
quand les Japonais pensent à leur nation au sein de la société internatio-
nale, ils se servent souvent d'analogies avec leurs modèles intérieurs. Ils
ont tendance à considérer que l'ordre international doit exprimer à l'ex-
térieur ce qui se manifeste à l'intérieur dans la société japonaise. Une
telle idée de l'ordre international a été influencée par l'expérience que
les Japonais ont depuis longtemps des relations avec la Chine.
Le comportement japonais est donc « foncièrement suiviste» et
conduit à « s'allier avec la puissance dominante »40. Les Japonais,
notait un Occidental qui a longtemps résidé dans l'archipel, « sont plus
prompts que beaucoup à se plier aux cas de force majeure et à
coopérer avec d'apparents supérieurs [ ... ] et ils sont très rapides à res-
sentir comme une offense le retrait d'un maître». Comme le rôle des
États-Unis en Asie décline tandis que celui de la Chine se développe,
la politique japonaise s'adaptera à cette évolution. La question clé pour
les relations nippo-américaines, comme le faisait observer Kishore
Mahbubani, est: « Qui est le numéro un ? » La réponse devient de plus
en plus claire. « Rien n'est dit ouvertement, mais il est significatif que
l'empereur japonais ait choisi d'aller en Chine en 1992 à un moment
où Pékin était encore assez isolé à l'échelle internationale
41
. »
Idéalement, les dirigeants et le peuple japonais préféreraient en
rester au schéma qui a prévalu depuis des années et rester sous la
protection des États-Unis. Cependant, plus l'engagement américain en
Asie diminue, plus les forces qui réclament au Japon la «ré-asianisa-
tion» du pays gagnent en vigueur, de sorte que les Japonais finiront
par tenir la domination nouvelle de la Chine sur l'Extrême-Orient pour
inévitable. Quand on leur demandait, par exemple, en 1994 quelle
nation serait la plus influente en Asie au ~ siècle, 44 % des Japonais
répondaient la Chine, 30 % les États-Unis et seulement 16 % le Japon 42.
Comme le prédisait un haut fonctionnaire japonais en 1995, le Japon
fera preuve de « discipline» pour s'adapter à la montée de la Chine. TI
se demandait ensuite si les États-Unis agiraient de même. Sa première
proposition est plausible; la seconde est loin d'être certaine.
L'hégémonie de la Chine atténuera l'instabilité et réduira les
conflits en Extrême-Orient. Elle diminuera aussi l'influence améri-
caine et occidentale dans la région et incitera les États-Unis à accepter
ce qu'au cours de l'histoire, ils se sont efforcés d'empêcher: la domina-
tion d'une région clé du monde par une autre puissance. Dans quelle
mesure cette hégémonie menace-t-elle les intérêts des autres pays
d'Asie et des États-Unis? Tout dépend de ce qui se passera en Chine
même. La croissance économique engendre la puissance militaire et
262
LE CHOC DES CIVILISATIONS
l'influence politique. Mais elle peut aussi stimuler révolution vers des
formes politiques plus ouvertes, plus pluralistes, voire plus démocra-
tiques. Cela s'est déjà produit en Corée du Sud et à Taiwan. Dans ces
deux pays, toutefois, les dirigeants politiques les plus actifs à militer
pour la démocratie étaient des chrétiens.
L'héritage confucéen de la Chine met l'accent sur l'autorité, l'ordre,
la hiérarchie et la primauté du collectif sur l'individuel. TI représente
un obstacle pour la démocratie. Cependant, la croissance économique
crée, dans le sud de la Chine, beaucoup de richesses et fait émerger
une bourgeoisie dynamique et une classe moyenne de plus en plus
nombreuse. Le pouvoir économique échappe de plus en plus à l'em-
prise du gouvernement. En outre, les Chinois sont de plus en plus en
contact avec le monde extérieur, à la faveur des échanges commerciaux
et financiers, ainsi que des études que beaucoup font désormais à
l'étranger. Tout cela fournit une base sociale à une évolution vers le
pluralisme politique.
La condition préalable à l'ouverture politique au sein d'un système
autoritaire est en général l' arrivée au pouvoir de réformistes. Cela se
produira-t-il en Chine? Certainement pas avec les premiers succes-
seurs de Deng, mais peut -être ensuite. Le siècle à venir pourrait voir la
création dans le sud de la Chine de groupes porteurs d'un programme
politique qui pourraient constituer les embryons de partis politiques
et pourraient être très liés aux Chinois de Taiwan, de Hong Kong et de
Singapour, et très soutenus par eux. Si une telle évolution avait lieu
dans le sud de la Chine et si une faction réformiste prenait le pouvoir
à Pékin, une certaine transition politique pourrait commencer. La
démocratisation pourrait encourager les hommes politiques à prendre
des positions nationalistes, ce qui accroîtrait le risque de guerre, même
si, à long terme, il est probable qu'un système pluraliste stable en Chine
faciliterait les relations du pays avec les autres puissances.
Le passé de l'Europe est peut-être, selon l'expression de Friedberg,
le futur de l'Asie. Mais il est plus probable que le passé de l'Asie sera
aussi son futur. L'Asie doit choisir entre l'équilibre des forces au prix
de la guerre et la paix garantie au prix de l'hégémonie. Les sociétés
occidentales pousseront sans doute à l'équilibre des forces et au conflit.
Mais l'histoire, la culture et les rapports de force réels montrent que
l'Asie optera pour la paix et pour l'hégémonie. L'ère qui a commencé
avec les intrusions occidentales des années 1840 et 1850 est finie. La
Chine retrouve sa place de suzerain régional et l'Orient reprend la
sienne.
La politique globale des civilisations
263
Civilisations et États phares : les nouvelles alliances
Le monde multipolaire et multicivilisationnel d'aujourd'hui ne
connaît pas de clivage universel semblable à celui qui a marqué la
guerre froide. Tant que la poussée démographique musulmane et que
l'élan économique asiatique dureront, les conflits entre l'Occident et
ces civilisations seront cependant plus décisifs à l'échelle planétaire
que tout autre clivage. Les gouvernements des pays musulmans devien-
dront sans doute de plus en plus hostiles à l'Occident et des bouffées de
violence plus ou moins intenses auront lieu entre groupes islamiques et
sociétés occidentales. Les relations entre les États-Unis, d'un côté, et
la Chine, le Japon et les autres pays d'Asie, de l'autre, seront hautement
conflictuelles. Une guerre majeure pourrait éclater si les États-Unis
s'avisaient de défier la Chine, élevée au rang de puissance hégémo-
nique en Asie.
Dans ces conditions, la filière islamo-confucéenne est vouée à se
développer. À cet égard, la coopération entre sociétés musulmanes et
chinoises s'opposant à l'Occident sur la question de la prolifération des
armements et des droits de l'homme, entre autres, a joué un rôle cen-
tral. Les relations entre le Pakistan, 11ran et la Chine ont joué un rôle
clé. Elle se sont crystallisées au début des années quatre-vingt-dix avec
la visite du président Yang Shagnkun en Iran et au Pakistan et celle
du président Rafsandjani au Pakistan et en Chine. On a vu apparaître
« l'embryon d'une alliance entre le Pakistan, 11ran et la Chine». En
route pour la Chine, Rafsandjani a déclaré à Islamabad qu'il existait
une « alliance stratégique» entre l'Iran et le Pakistan, et qu'une attaque
contre le Pakistan serait considérée comme une attaque contre l'Iran.
Dans le même esprit, Benazir Bhutto, dès qu'elle est devenue Premier
ministre en octobre 1993, s'est rendue en Iran et en Chine. La coopéra-
tion entre ces trois pays a inclus des échanges réguliers entre respon-
sables politiques, militaires et administratifs, ainsi que des efforts
conjoints menés dans divers domaines civils et militaires, dont la pro-
duction d'armes, sans compter les transferts d'armements en prove-
nance de Chine. Le développement de ces relations a été vivement
soutenu par les Pakistanais appartenant aux écoles de pensée « indé-
pendantiste» et «musulmane» en matière de politique étrangère.
Ceux-ci sont favorables à un «axe Téhéran-Islamabad-Pékin ». À
Téhéran, on pense que «la nature même du monde contemporain»
exige « une coopération étroite» entre l'Iran, la Chine, le Pakistan et le
Kazakhstan. Au milieu des années quatre-vingt-dix, une sorte d'al-
liance de fait existait donc entre ces trois pays, et elle s'enracinait dans
l'opposition à l'Occident, la crainte suscitée par l'Inde et le désir de
264
LE CHOC DES CIVILISATIONS
contrebalancer l'influence de la Turquie et de la Russie en Asie
centrale 43.
Ces trois États vont-ils former le nouveau d'un regroupement plus
large de pays musulmans et asiatiques? Selon Graham Fuller, ({ une
alliance islamo-confucéenne informelle pourrait prendre corps, non
parce que Mahomet et Confucius sont anti-occidentaux, mais parce
que ces cultures fournissent un véhicule à l'expression de méconte-
ments dont l'Occident est rendu en partie responsable -lequel Occi-
dent voit sa domination politique, militaire, et culturelle
décliner dans un monde où de plus en plus d'Etats estiment qu'ils n'ont
plus à la supporter ». L'appelle plus fervent en faveur d'une telle coopé-
ration est venu de Muammar al-Kadhafi, qui a déclaré en mars 1994 :
Le nouvel ordre mondial signifie que les Juifs et les chrétiens contrôlent
les musulmans. Ensuite, s'ils le peuvent, ils contrôleront le confucia-
nisme et les autres religions en Inde, en Chine et au Japon [ ... J.
Oue disent aujourd'hui les Juifs et les chrétiens? Nous étions déterminés
à en découdre avec le communisme, et maintenant l'Occident doit en
découdre avec l'islam et le confucianisme.
Aujourd'hui, nous espérons assister à une confrontation entre la Chine,
chef de file du camp confucianiste, et l'Amérique, chef de file des croisés
chrétiens. Nous n'avons pas d'autre choix que de nous allier contre les
croisés. Nous sommes aux côtés du confucianisme, et en nous alliant et
en nous battant avec lui pour former un seul et même front interna-
tional, nous éliminerons notre adversaire commun.
Nous, musulmans, nous soutiendrons donc la Chine dans son combat
contre notre ennemi commun [ ... J.
Nous souhaitons la victoire de la Chine [ ... ]44.
Cependant, l'enthousiasme en faveur d'une étroite alliance entre
États confucéens et islamiques contre l'Occident est plutôt mitigé du
côté chinois. Le président Jiang Zemin a declaré en 1995 que la Chine
ne conclurait d'alliance avec aucun pays. Cette position traduit sans
doute l'idée chinoise classique selon laquelle l'empire du Milieu n'a pas
besoin d'allié officiel, les autres pays ayant intérêt à coopérer avec la
Chine. Les différends entre la Chine et l'Occident, d'un autre côté, justi-
fient un partenariat avec d'autres États anti-occidentaux, surtout
musulmans. En outre, les besoins pétroliers de plus en plus grands de
la Chine pourraient l'inciter à développer ses relations avec l'Iran,
l'Irak, l'Arabie Saoudite, ainsi qu'avec le Kazakhstan et l'Azerbaijian.
Fondé sur un troc armes-contre-pétrole, un tel axe, notait un observa-
teur en 1994, «n'aurait plus à compter avec Londres, Paris ou
Washington 45 ».
Les relations des autres civilisations et de leurs États phares avec
l'Occident et ses adversaires varieront considérablement. Les civilisa-
tions du sud, l'Amérique latine et l'Afrique, n'ont pas d'État phare, sont
dépendantes de l'Occident et sont relativement faibles militairement et
La politique globale des civilisations
265
économiquement (bien que les choses changent rapidement en Amé-
rique latine). Dans leurs relations avec l'Occident, elles évolueront sans
doute dans des directions opposées. L'Amérique latine est proche
culturellement de l'Occident. Pendant les années quatre-vingt et
quatre-vingt-dix, ses systèmes politiques et économiques se sont de
plus en plus approchés de ceux de l'Occident. Les deux États latino-
américains qui s'étaient efforcés d'acquérir la bombe ont renoncé.
L'Amérique latine est la civilisation la moins armée de toutes. Elle peut
déplorer la domination militaire américaine, mais elle n'a pas l'inten-
tion de la remettre en cause. La montée rapide du protestantisme dans
de nombreuses sociétés latino-américaines les rapproche des sociétés
occidentales marquées à la fois par le catholicisme et le protestan-
tisme, et permet de développer des liens religieux autres qu'avec Rome.
Parallèlement, l'afflux aux États-Unis de Mexicains ainsi que d'origi-
naires d'Amérique centrale et des Caraïbes a une influence sur la
société américaine et favorise les convergences culturelles. Les princi-
paux problèmes entre l'Amérique latine et l'Occident, c'est-à-dire en
fait les États-Unis en l'occurence, sont l'immigration, la drogue et le
terrorisme qu'elle engendre, ainsi que l'intégration économique (soit
les États d'Amérique latine entrent dans le NAFTA, soit ils se regoupent
dans le Mercosur ou le Pacte andin). Comme le montre le problème
qu'a posé l'entrée du Mexique dans le NAFTA, le mariage des civilisa-
tions latino-américaines et occidentales ne sera pas facile. Peut-être
faudra-t-il une bonne partie du XXI
e
siècle pour qu'il prenne corps. Il se
pourrait même qu'il ne soit jamais consommé. Cependant, les diffé-
rends entre l'Occident et l'Amérique latine sont peu de choses en
comparaison de ceux de l'Occident avec les autres civilisations.
Les relations de l'Occident avec l'Afrique ne devraient impliquer
que des conflits limités principalement parce que l'Afrique est très
faible. Cependant, des problèmes importants se posent. L'Afrique du
Sud, à la différence du Brésil et de l'Argentine, n'a pas renoncé à son
programme nucléaire; elle a détruit les armes déjà fabriquées. Celles-
ci ont été produites par un gouvernement blanc pour se protéger des
attaques contre l'apartheid et ce gouvernement ne voulait pas les aban-
donner à un gouvernement noir qui pourrait les utiliser à d'autres fins.
Toutefois, la capacité à fabriquer des armes nucléaires ne peut être
détruite, et il est possible qu'un gouvernement post-apartheid se dote
d'un arsenal nucléaire pour jouer le rôle d'État phare et pour empêcher
une intervention occidentale en Afrique. Les droits de l'homme, l'immi-
gration, les problèmes économiques et le terrorisme sont aussi des
questions à l'ordre du jour entre l'Afrique et l'Occident. Malgré les
efforts de la France pour préserver des liens étroits avec ses anciennes
colonies, un processus au long cours de désoccidentalisation semble à
l' œuvre en Afrique : les intérêts et l'influence des puissances occiden-
tales reculent, la culture indigène est réaffirmée et l'Afrique du Sud
finit par donner dans sa culture la prépondérance aux éléments afri-
266
LE CHOC DES CIVILISATIONS
cains sur les éléments afrikaaners et britanniques. L'Amérique latine
devient plus occidentale ; l'Afrique, quant à elle, l'est de moins en
moins. Toutes deux, cependant, restent dépendantes de l'Occident et
incapables, sauf par leur vote aux Nations unies, d'influer de manière
importante sur l'équilibre des forces entre l'Occident et ses opposants.
Ce n'est évidemment pas le cas des trois civilisations « flottantes )}.
Leurs États phares sont des acteurs majeurs sur la scène internationale
et entretiennent des relations complexes, ambivalentes et changeantes
avec l'Occident et ses adversaires. Elles auront aussi des relations
variables les unes avec les autres. Le Japon, comme on l'a dit, risque
au fil du temps et non sans angoisses de s'éloigner des États-Unis pour
pencher en faveur de la Chine. Comme les autres alliances trans-civili-
sationnelles datant de l'époque de la guerre froide, les liens de sécurité
du Japon avec les États-Unis s'affaibliront sans pour autant disparaître
entièrement. Ses relations avec la Russie resteront difficiles tant que
la Russie refusera un compromis à propos des îles Kouriles, qu'elle a
envahies en 1945. À la fin de la guerre froide, ce problème aurait pu
trouver sa solution, mais ce n'est plus le cas avec la montée du nationa-
lisme russe. TI est peu probable que les États-Unis soutiennent à
l'avenir les revendications japonaises comme ils l'ont fait dans le passé.
Dans les dernières années de la guerre froide, la Chine a joué la
« carte chinoise)} contre l'Union soviétique et les États-Unis. Après la
fin de la guerre froide, la Russie avait aussi une « carte russe)} à jouer.
L'union de ces deux pays ferait pencher la balance contre l'Occident et
redonnerait un sens aux inquiétudes que suscitaient les relations sino-
russes dans les années cinquante. À l'inverse, une Russie œuvrant avec
l'Occident aiderait à faire contrepoids à la filière islamo-confucéenne
sur les questions internationales et réveillerait les peurs de la Chine
datant de la guerre froide concernant une invasion venue du Nord.
Cependant, la Russie rencontre des problèmes avec ces deux civilisa-
tions proches. Avec l'Occident, ils se posent surtout à court terme; ils
résultent de la fin de la guerre froide et de la nécessité qui s'ensuit de
redéfinir l'équilibre des forces entre la Russie et l'Occident sur des
bases équitables et dans le respect d'un partage négocié des sphères
d'influence respectives. En pratique, cela signifierait:
1. l'acceptation par la Russie de l'élargissement de l'Union euro-
péenne et de l'OTAN en faveur des États chrétiens d'Europe centrale
et orientale, et l'engagement de l'Occident à ne pas aller au-delà, sauf
si l'Ukraine éclatait en deux;
2. un traité de partenariat entre la Russie et l'OTAN prévoyant des
accords de non-agression, des consultations fréquentes sur les ques-
tions de sécurité, des efforts positifs pour éviter la course aux arme-
ments et une entente sur le contrôle des armements qui soit adaptée
aux contraintes de sécurité d'après la guerre froide;
3. la reconnaissance par l'Occident de la Russie comme principal
La politique globale des civilisations
267
responsable du maintien de la sécurité dans les pays orthodoxes et
dans les regions où prédomine l'orthodoxie;
4. la prise de conscience par l'Occident des problèmes de sécurité,
réels ou potentiels, auxquels la Russie est confrontée avec les peuples
musulmans au Sud et l'accueil favorable qu'il pourrait faire aux
accords passés par elle pour gérer ces menaces ;
5. un accord entre la Russie et l'Occident pour coopérer sur un
pied d'égalité à propos de problèmes, tels que la Bosnie, impliquant
des intérêts occidentaux et orthodoxes.
Si une entente se faisait sur ces bases, ni la Russie ni l'Occident
ne représenteraient une menace mutuelle à long terme. L'Europe et la
Russie ont une démographie avancée, avec de faibles taux de natalité
et une population âgée; de telles sociétés n'ont plus l'élan de la jeu-
nesse pour se lancer dans une politique expansionniste et agressive.
Dans la période qui a suivi immédiatement la fin de la guerre
froide, les relations sino-russes sont devenues plus ouvertes. Les que-
relles de frontières ont été résolues ; les forces armées des deux camps
ont été réduites; les échanges commerciaux se sont développés;
chacun a cessé de pointer ses missiles nucléaires sur l'autre; les
ministres des Affaires étrangères ont discuté ensemble de leurs intérêts
convergeants dans le combat contre le fondamentalisme islamique.
Surtout, la Russie a trouvé dans la Chine un client important et très
demandeur pour ses équipements et ses technologies militaires, dont
des chars, des avions de chasse, des bombardiers à long rayon d'action,
des missiles sol-air
46
• Du point de vue russe, ces relations plus chaleu-
reuses traduisaient la volonté de travailler avec la Chine, considérée
comme un « partenaire» asiatique, compte tenu de la froideur persis-
tante des relations avec le Japon et en réaction aux différends avec
l'Occident sur l'élargissement de l'OTAN, les réformes économiques, le
contrôle des armements, les aides économiques et la participation aux
institutions internationales occidentales. Pour sa part, la Chine a ainsi
pu montrer à l'Occident qu'elle n'était pas seule au monde et pouvait
se doter des moyens militaires lui permettant d'exercer sa puissance
dans toute la région. Pour les deux pays, la filière sino-russe, comme
la filière islamo-confucéenne, est un moyen de contrebalancer la puis-
sance et l'universalisme de l'Occident.
À longue échéance, cette filière survivra-t-elle? Cela dépendra tout
d'abord de la façon dont les relations de la Russie et de l'Occident
évolueront. Chacun y trouvera-t-il son compte? Cela dépendra ensuite
de la menace que la montée en puissance de la Chine en Extrême-
Orient représentera pour la Russie sur les plans économiques, démo-
graphique et militaire. Le dynamisme économique de la Chine rayonne
jusqu'en Sibérie et les hommes d'affaires chinois, en même temps que
coréens et japonais, s'efforcent d'exploiter le potentiel de cette région.
À l'avenir, le pôle d'attraction économique de la Sibérie sera davantage
l'Extrême-Orient que la Russie européenne. Plus menaçante encore
268
LE CHOC DES CIVILISATIONS
pour la Russie est l'immigration chinoise en Sibérie: les i m m ~ g r é s illé-
gaux étaient en 1995 trois à cinq millions, et les Russes enVIron sept
millions en Sibérie orientale. Selon le ministre russe de la Défense
Pavel Grachev, « les Chinois sont en train de conquérir pacifiquement
les confins orientaux de la Russie». Un haut responsable russe des
questions d'immigration a également déclaré: « Nous devons résister
à l'expansionnisme chinois 47. » En outre, les relations économiques qui
se développent entre la Chine et les ex-républiques soviétiques d'Asie
centrale pourraient bien engendrer des tensions dans les relations avec
la Russie. L'expansion chinoise pourrait aussi prendre une forme mili-
taire si la Chine décidait de réclamer la Mongolie, que les Russes ont
détachée d'elle après la Première Guerre mondiale et qui a ensuite
longtemps été un satellite de l'Union soviétique. Le « péril jaune», qui
hante l'imagination des Russes depuis les invasions mongoles, pourrait
bien redevenir une réalité.
Les relations de la Russie avec l'islam restent marquées par des
siècles de conquêtes menées contre les Turcs, les peuples du nord du
Caucase et les émirats d'Asie centrale. La Russie collabore aujourd'hui
avec des alliés orthodoxes, la Serbie et la Grèce, pour contrebalancer
l'influence turque dans les Balkans et avec l'Arménie, autre pays ortho-
doxe, pour restreindre cette même influence en Transcaucasie. Elle
s'est efforcée de préserver son influence politique, économique et mili-
taire au sein des républiques d'Asie centrale. Elle les a fait entrer dans
la CEl et a déployé des forces militaires sur leur territoire. Les réserves
de pétrole et de gaz de la mer Caspienne sont essentielles pour la
Russie, tout comme les routes par lesquelles ces ressources peuvent
être acheminée vers l'Occident et l'Extrême-Orient. La Russie a aussi
livré une première guerre au nord du Caucase contre le peuple tchét-
chène, qui est musulman, et une deuxième au Tadjikistan, pour sou-
tenir le gouvernement face à un insurrection menée notamment par
des fondamentalistes islamiques. Ces problèmes ne peuvent qu'inciter
la Russie à coopérer avec la Chine pour contenir la « menace islami-
que» en Asie centrale. lis justifient aussi un rapprochement vis-à-vis
de l'Iran. La Russie a ainsi vendu des sous-marins, des avions de chasse
sophistiqués, des chasseurs bombardiers, des missiles sol-air, ainsi que
des instruments de reconnaissance et de guidage à l'Iran. En outre, elle
a accepté d'y construire un réacteur nucléaire et de fournir du matériel
pour l'enrichissement de l'uranium. En retour, la Russie escompte que
l'Iran restreigne la diffusion du fondamentalisme en Asie centrale et
coopère pour contrer l'influence turque qui s'étend dans cette zone et
dans le Caucase. Dans les années à venir les relations de la Russie avec
l'islam seront fonction de sa vision de la menace que représente le
boom démographique musulman sur sa périphérie méridionale.
Pendant la guerre froide, l'Inde, troisième civilisation « flottante»,
était alliée à l'Union soviétique et s'est battue une fois avec la Chine et
plusieurs fois avec le Pakistan. Ses relations avec l'Occident, en parti-
La politique globale des civilisations
269
culier les États-Unis, étaient distantes, voire hostiles. Dans le monde
d'après la guerre froide, les relations de 11nde avec le Pakistan reste-
ront sans doute très tendues sur les questions touchant le Cachemire,
les armes atomiques et l'équilibre des forces dans le Sous-continent.
Si le Pakistan se révèle capable de s'assurer le soutien d'autres pays
musulmans, les relations de l'Inde avec l'islam en général seront diffi-
ciles. Pour faire contrepoids, l'Inde devra, comme par le passé,
convaincre individuellement chaque pays musulman de prendre ses
distances avec le Pakistan. Avec la fin de la guerre froide, les efforts de
la Chine pour nouer de meilleures relations avec ses voisins l'ont
conduite à se rapprocher de 11nde et les tensions entre elles se sont
calmées. Cette tendance ne devrait cependant pas durer. La Chine est
de plus en plus influente en Asie du Sud et elle le sera plus encore
demain : ses relations sont étroites avec le Pakistan, dont elle aide à
renforcer la puissance militaire nucléaire et conventionnelle; elle cour-
tise le Myanmar en lui accordant des aides économiques, financières
et militaires, en échange sans doute de base navales sur ses côtes.
Aujourd'hui, la puissance de la Chine se développe; celle de 11nde
devrait s'épanouir au début du XXI
e
siècle. Un conflit semble donc hau-
tement probable. «Le conflit de pouvoir latent entre ces deux géants
d'Asie ainsi que leur conscience de représenter naturellement de
grandes puissances et de hauts lieux de culture, notait un expert, les
conduiront à soutenir différents pays et différentes causes. L'Inde s'ef-
forcera d'être non seulement un centre de puissance indépendant dans
un monde multipolaire, mais aussi un contrepoids à la puissance et
l'influence chinoises 48. »
Face à une alliance sino-pakistanaise, voire à une filière islamo-
confucéenne plus large, il est clair que l'Inde aura intérêt à conserver
des relations étroites avec la Russie et à rester un débouché important
pour le matériel militaire russe. Au milieu des années quatre-vingt-dix,
l'Inde a acheté à la Russie des armes de presque tous les types pos-
sibles, dont des transports de troupes et de la technologie permettant
de fabriquer des rocquettes cryogéniques, ce qui entraîné des sanctions
de la part des États-Unis. Les problèmes qui opposent l'Inde et les
États-Unis ne tiennent pas seulement à la prolifération des arme-
ments; ils concernent aussi les droits de l'homme, le Cachemire, la
libéralisation économique. Avec le temps, cependant, le refroidisse-
ment des relations américano-pakistanaises et les intérêts communs
que l'Inde et les États-Unis ont de contenir la Chine devraient les rap-
procher. L'expansion de l'influence indienne en Asie du Sud ne doit
pas inquiéter les États-Unis. Ils peuvent en tirer avantage.
Les relations entre les civilisations et leurs États phares sont
complexes, souvent ambivalentes. Et elles sont sujettes à des change-
ments. Au sein de chaque civilisation, la plupart des pays conforme-
ront en général leur attitude à l'égard de ceux des autres civilisations
à celle de l'État phare de leur civilisation. Mais ce ne sera pas toujours
270
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Figure 9. 1 La politique globale des civilisations: les nouvelles alliances
_ Plus conflictuel
= Moins conflictuel
le cas, et tous les pays d'une civilisation donnée n'auront pas les mêmes
relations avec tous les pays d'une autre. L'existence d'intérêts
communs, en général un ennemi commun appartenant à une troisième
civilisation, peut susciter la coopération entre pays relevant de civilisa-
tions différentes. Des conflits éclatent aussi, à l'évidence, au sein même
d'une civilisation, en particulier l'islam. En outre, les relations entre
groupes situés aux lignes de partage entre civilisations peuvent
diverger dans une mesure importante des relations entre les États
phares des différentes civilisations concernées. Cependant, certaines
tendances lourdes sont à l'œuvre et on peut généraliser de façon plau-
sible sur ce que seront demain les nouvelles alliances et les nouveaux
antagonismes entre civilisations et États phares. La figure 9. 1 en
donne une vue résumée. Comme on le voit, la bipolarité relativement
simple de l'époque de la guerre froide cède la place à un monde
complexe, multipolaire et multicivilisationnel.
CHAPITRE 10
Des guerres de transition aux guerres
civilisationnelles
Guen-es de transition: la guerre en Afghanistan
et la guerre du Golfe
« La première guerre entre civilisations » : c'est ainsi que l'éminent
spécialiste marocain Mahdi Elmandjra a qualifié la guerre du Golfe à
l'époque des hostilités 1. En réalité, il s'agissait de la deuxième, la première
ayant été la guerre entre l'Afghanistan et l'Union soviétique, entre 1979 et
1989. Toutes deux: ont commencé par une pure et simple invasion. Ce n'est
qu'ensuite qu'elles se sont transformées en guerres entre civilisations,
contribuant ainsi à définir ce type même de conflit. En fait, elles incarnent
une transition vers un nouveau type de conflits ethniques et d'affronte-
ments entre groupes appartenant à des civilisations différentes.
La guerre d'Afghanistan a tout d'abord été une tentative de la part
de l'Union soviétique de soutenir l'un de ses régimes satellites. Elle s'est
transformée en guerre froide lorsque les États-Unis ont commencé à
organiser, à financer et à équiper les insurgés afghans qui résistaient
aux: forces soviétiques. Pour les Américains, la défaite soviétique a
confirmé la validité de la doctrine reaganienne recommandant d'en-
courager toute résistance armée aux régimes communistes. L'humilia-
tion des Soviétiques les a aussi rassurés et a racheté la défaite essuyée
au Viêt-nam. Cette défaite a également eu des effets sur l'ensemble de
la société soviétique, y compris sa classe dirigeante, ce qui a contribué
de manière significative à la désagrégation de l'empire soviétique. Pour
les Américains en particulier et le camp occidental en général, l'Afgha-
nistan a représenté la victoire finale, décisive, le Waterloo soviétique
en quelque sorte, de la guerre froide.
272
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Pour ceux qui ont combattu les Soviétiques, en revanche, la guerre
d'Afghanistan a été perçue très différemment. Comme l'a fait remar-
quer un spécialiste occidental
2
, « pour la première fois, la résistance à
une puissance étrangère était couronnée de succès sans pour autant se
fonder sur des principes nationalistes ou socialistes}), mais sur des
principes islamiques; elle a donc été menée au nom du djihad et a aidé
le monde musulman à prendre confiance en sa puissance. L'impact
qu'a eu cette guerre sur le monde musulman est, de fait, comparable
à celui que la défaite russe face au Japon en 1905 avait eu sur le monde
oriental. Là où l'Occident voit une victoire du monde libre, les musul-
mans voient une victoire de l'islam.
Les dollars et les missiles américains ont beaucoup compté dans
la victoire contre les Soviétiques. Mais tout aussi indispensable a été
l'effort collectif de l'islam, nombre de gouvernements et de groupes
ayant collaboré à vaincre l'Union soviétique et à remporter une victoire
qui serve leurs intérêts. La principale source d'aide financière musul-
mane est venue d'Arabie Saoudite. Entre 1984 et 1986, les Saoudiens
ont fait don de 525 millions de dollars a la résistance; en 1989, ils ont
accepté de fournir 61 % d'un montant total de 715 millions de dollars,
soit 436 millions de dollars, tandis que le restant était à la charge des
États-Unis. En 1993, les Saoudiens ont fourni 193 millions de dollars
au gouvernement afghan. Le total des sommes fournies au fil de la
guerre est égal, voire supérieur aux 3 à 3,3 milliards de dollars fournis
par les États-Unis. Pendant la guerre, vingt-cinq mille volontaires pro-
venant d'autres pays musulmans, essentiellement arabes, ont pris part
aux combats. Recrutés en grande partie en Jordanie, ces volontaires
ont été entraînés par l'agence de renseignements Inter-Services du
Pakistan. Le Pakistan a également fourni la base externe dont la résis-
tance avait besoin, ainsi qu'un soutien logistique notamment. En
outre, le Pakistan, qui a joué le rôle de relais pour le versement de
l'aide financière américaine, a sciemment consacré 75 % des sommes
allouées par les États-Unis au financement des groupes islamistes les
plus intégristes; notamment, 50 % du total a été attribué à la faction
sunnite la plus extrémiste dirigée par Gulbuddin Hekmatyar. Bien que
se battant contre les Soviétiques, les participants arabes étaient majori-
tairement anti-occidentaux et ont critiqué les organisations occiden-
tales d'aide humanitaire pour leur action immorale et subversive vis-
à-vis de l'islam. Finalement, les Soviétiques ont été vaincus par trois
facteurs auxquels ils étaient incapables de se mesurer: la technologie
américaine, l'argent saoudien, ainsi que la démographie et la ferveur
musulmanes 3.
La guerre a donc accouché d'une coalition instable formée par
diverses organisations islamistes qui cherchaient à promouvoir l'islam
contre toutes les forces non musulmanes. Elle a également légué toute
une infrastructure d'experts et de combattants expérimentés, de
camps, de bases d'entraînement et de services logistiques, de réseaux
Des guerres de transition aux guerres ...
273
avancés de relations interpersonnelles et administratives entre États
musulmans, une quantité non négligeable d'équipement militaire dont
trois à cinq cents missiles Stinger qui ont disparu dans la nature, et,
surtout, un sentiment de puissance et de confiance en soi alimenté par
la victoire, ainsi que la ferme intention de poursuivre dans cette voie.
Comme l'a dit un responsable américain en 1994, les volontaires
afghans «sont des combattants modèles du djihad, du point de vue
tant religieux que politique. Ils ont déjà battu l'une des deux superpuis-
sances, et ils sont en train de s'attaquer à l'autre 4 )}.
La guerre d'Afghanistan est devenue une guerre entre civilisations
parce que tous les musulmans l'ont conçue ainsi et se sont alliés contre
l'Union soviétique. La guerre du Golfe est devenue une guerre entre
civilisations parce que l'Occident est intervenu par la force dans un
conflit musulman. Les Occidentaux ont, dans une écrasante majorité,
soutenu cette intervention. Les musulmans du monde entier, quant à
eut, ont fini par voir dans cette intervention une guerre qui les visait
en tant que musulmans. Ils se sont donc alliés contre ce qui leur appa-
r a i s s ~ i t comme un exemple de plus de l'impérialisme occidental.
A l'origine, les gouvernements arabes et musulmans étaient par-
tagés à propos de cette guerre. Saddam Hussein avait violé des fron-
tières, et, en- août 1990, la Ligue arabe avait, à une nette majorité
(quatorze pour, deux contre, cinq abstentions ou non votants),
condamné l'action de l'Irak. L'Égypte et la Syrie, ainsi que, dans une
moindre mesure, le Pakistan, le Maroc et le Bangladesh, ont accepté
de fournir des troupes en grand nombre à la coalition anti-irakienne
qui s'organisait sous la houlette des États-Unis. La Turquie a fermé
l'oléoduc qui traverse son territoire entre l'Irak et la Méditerranée, et
avait autorisé la coalition à utiliser ses bases aériennes. En contre-
partie, la Turquie en tire argument pour exiger d'entrer dans la
communauté européenne; le Pakistan et le Maroc ont réaffirmé leurs
liens privilégiés avec l'Arabie Saoudite; l'Égypte a obtenu l'annulation
de sa dette extérieure; et la Syrie a obtenu le contrôle du Liban. En
revanche, les gouvernements de l'Iran, de la Jordanie, de la Libye, de
la Mauritanie, du Yémen, du Soudan et de la Tunisie, ainsi que des
organisations telles que l'OLP, le Hamas et le FIS, malgré le soutien
financier que plusieurs d'entre eux avaient reçu de l'Arabie Saoudite,
ont soutenu 11rak et condamné l'intervention occidentale. D'autres
gouvernements musulmans, comme celui de l'Indonésie, ont adopté
des positions de compromis ou bien ont tenté d'éviter de prendre
position.
Tandis que les gouvernements musulmans étaient partagés de
prime abord, l'opinion publique arabe et musulmane a, dès le départ,
exprimé son opposition aux pays occidentaux. «Le monde arabe,
comme l'a souligné un observateur américain après sa visite au Yémen,
en Syrie, en Égypte, en Jordanie et en Arabie Saoudite, trois semaines
après l'invasion du Koweït, bouillonne de colère contre les États-Unis.
274
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Il contient à peine sa joie à l'idée qu'un dirigeant arabe ose tenir tête à
la plus grande puissance mondiale 5. » Des millions de du
Maroc à la Chine, se sont ralliés à la cause de Saddam HusseIn et ont
acclamé en lui un « héros musulman 6 ». Le paradoxe de la démocratie
a donné lieu à « l'un des plus étonnants paradoxes de ce conflit» : c'est
dans les pays arabes les plus ouverts et où la liberté d'expression est le
mieux garantie que le soutien à Saddam Hussein a été le plus « fervent
et [le plus] large 7 ». Au Maroc, au Pakistan, en Jordanie, en Indonésie
et dans d'autre pays, des manifestations gigantesques ont eu lieu
contre l'Occident ainsi que contre des dirigeants politiques comme le
roi Hasan II, Benazir Bhutto et Suharto, traités de sbires à la solde de
l'Occident. Une opposition à la coalition est même parvenue à se faire
jour en Syrie, où un « grand nombre de citoyens se sont opposés à la
présence de forces étrangères dans le Golfe ». 75 % des cent millions
de musulmans vivant en Inde ont tenu les États-Unis responsables de
la guerre, et les 171 millions de musulmans d'Indonésie sont « presque
universellement» opposés à l'intervention militaire américaine dans le
Golfe. De même, de nombreux intellectuels arabes se sont mobilisés,
au prix de contorsions parfois byzantines, pour justifier le soutien
qu'ils apportaient à un dirigeant aussi dictatorial que peut l'être
Saddam Hussein, pour dénoncer l'intervention occidentale 8.
Les Arabes et les autres musulmans en général s'accordaient à
reconnaître que Sadd am Hussein était un tyran sanguinaire. Pour
autant, en écho aux formules de Roosevelt, ils voyaient en lui «leur
tyran sanguinaire à eux ». De leur point de vue, l'invasion était une
histoire de famille à régler en famille, et ceux qui intervenaient au nom
d'une grande théorie de la justice internationale le faisaient tout sim-
plement pour protéger leurs intérêts privés et pour maintenir les pays
arabes dans leur état de sujétion vis-à-vis de l'Occident. Les intellec-
tuels arabes, comme l'a signalé une étude, «méprisent le régime ira-
kien et en déplorent le caractère brutal et l'autoritarisme, mais ils le
considèrent comme un centre de résistance au grand ennemi du
monde arabe: l'Occident». lis « définissent le monde arabe par opposi-
tion à l'Occident ». Pour reprendre les mots d'un universitaire palesti-
nien, «ce qu'a fait Saddam est condamnable, mais nous ne pouvons
pas pour autant condamner l'Irak de tenir tête à l'intervention militaire
occidentale». Les musulmans, en Occident et ailleurs, ont dénoncé la
présence de troupes non musulmanes en Arabie Saoudite, et la profa-
nation de lieux sacrés qui en a découlé 9. Pour simplifier, le point de
vue dominant était le suivant : si Saddam avait tort d'avoir envahi le
Koweït, l'Occident avait encore plus tort d'intervenir. Donc, Saddam
avait raison de combattre l'Occident et nous avions raison de le
soutenir.
Saddam Hussein, comme tout principal intéressé dans une guerre
frontalière, a identifié son régime, jusqu'alors séculier, à la cause qui
lui apporterait le soutien le plus vaste, à savoir l'islam. Étant donné la
Des guerres de transition aux guerres ...
275
répartition en forme de fer à cheval des allégeances dans le monde
arabe, Saddam n'avait guère le choix. Le fait d'avoir choisi l'islam
plutôt que le nationalisme arabe ou un vague anti-occidentalisme tiers-
mondiste « témoigne de la valeur de l'islam comme idéologie politique
lorsqu'il s'agit de mobiliser des renforts 10 ». Bien que l'Arabie Saoudite
observe des pratiques ~ t soit dotée d'institutions musulmanes plus
strictes que les autres Etats musulmans, hormis peut-être l'Iran et le
Soudan, et bien qu'il lui soit arrivé de financer des groupes islamistes
dans divers pays, aucun mouvement islamiste au monde n'a soutenu
la coalition occidentale contre l'Irak, et presque tous se sont opposés à
l'intervention occidentale.
Pour les musulmans, la guerre s'est donc rapidement transformée
en guerre entre civilisations. C'est l'intégrité de l'islam qui semblait en
jeu. Des groupes musulmans intégristes d'Égypte, de Syrie, de Jor-
danie, du Pakistan, de Malaisie, d'Afghanistan, du Soudan et d'ailleurs
se sont élevés contre cette guerre qu'ils ont qualifiée de « guerre contre
l'islam» menée par une alliance de « croisés et [de] sionistes ». Ils ont
clamé haut et fort leur soutien à l'Irak face à « l'agression économique
et militaire dont était victime son peuple ». À l'automne 1980 [sic], le
doyen de la faculté islamique de La Mecque, Safar al-HawaIi, a déclaré,
dans un enregistrement qui a eu un certain retentissement en Arabie
Saoudite, que la guerre « ne fait pas rage entre le monde et l'Irak, mais
entre l'Occident et l'islam ». De même, pour le roi Hussein de Jordanie,
il s'agissait d'« une guerre contre tous les Arabes et contre tous les
musulmans, et pas seulement contre l'Irak ». En outre, comme l'a fait
remarquer Fatima Mernissi, la fréquence avec laquelle, dans ses décla-
rations, le président Bush a pris Dieu à témoin au nom des États-Unis
n'a fait que renforcer l'impression, pour les Arabes, qu'il s'agissait
d'une « guerre de religion». Les remarques de Bush rappelaient dange-
reusement «les raids des hordes pré-islamiques, au VIle siècle, ainsi
que les croisades chrétiennes qui ont suivi ». Inversement, l'argument
selon lequel la guerre serait le pur produit d'une conspiration occiden-
tale et sioniste justifiait, voire exigeait, la mobilisation en retour d'un
djihad 11.
Le fait, pour les musulmans, de voir la guerre comme un conflit
entre l'Occident et l'islam a atténué, voire suspendu les antagonismes
au sein même du monde musulman. Les vieux différends entre musul-
mans se sont ainsi estompés au regard de celui, infiniment plus criant,
qui opposait l'islam à l'Occident. Au cours de la guerre, les gouverne-
ments et les groupes musulmans se sont constamment efforcés de
garder leurs distances vis-à-vis de l'Occident. Tout comme la guerre
d'Afghanistan, celle du Golfe a rapproché des musulmans qui, jus-
qu'alors, étaient parfois à couteaux tirés: Arabes laïcs, nationalistes et
intégristes; gouvernement de Jordanie et Palestiniens; OLP et Hamas;
Iran et Irak; et, plus généralement, partis d'opposition et gouverne-
ments. Comme l'a dit Safar al-Hawali, «les baassistes d'Irak sont nos
276
LE CHOC DES CIVILISATIONS
ennemis depuis quelques heures, tandis que Rome est notre ennemi
jusqu'au jugement dernier 12 ».
La guerre a également amorcé le processus de réconciliation entre
11rak et l'Iran. Les dirigeants religieux chiites iraniens ont dénoncé
l'intervention occidentale et ont appelé à un djihad contre l'Occident.
Le gouvernement iranien a pris ses distances avec les mesures qui
visaient son ancien ennemi, et la guerre a été suivie d'une amélioration
progressive des relations entre les deux régimes.
La présence d'un ennemi extérieur contribue également à réduire
les conflits internes à un pays. En janvier 1991, par exemple, on signa-
lait que le Pakistan était «la proie de polémiques anti-occidentales »,
ce qui, du moins pour un temps, avait rassemblé tout le pays. ({ Le
Pakistan n'a jamais été aussi uni. Dans la province méridionale du
Sind, où les Sindhis autochtones et les immigrants indiens s'entre-
tuaient depuis cinq ans, les gens des deux bords manifestaient bras
dessus bras dessous contre les Américains. Dans les régions tribales
ultra-conservatrices à la frontière nord-ouest, on voyait les femmes
descendre dans la rue pour manifester, souvent même dans des lieux
où, jusqu'alors, les gens ne s'étaient rassemblés que pour les prières du
vendredi 13. »
Tandis que l'opposition à la guerre faisait l'unanimité dans l'opi-
nion publique, les gouvernements qui s'étaient à l'origine associés à la
coalition revenaient sur leurs décisions, se retrouvaient partagés ou
encore inventaient de subtils arguments pour justifier leur attitude.
Des dirigeants comme Hafez el-Assad, qui avaient fourni des troupes
à la coalition menée par l'Occident, déclaraient désormais qu'elles
étaient nécessaires pour équilibrer, voire remplacer les forces occiden-
tales présentes en Arabie Saoudite. En tout état de cause, elles seraient
employées uniquement dans des fonctions défensives et pour la protec-
tion des lieux saints. En Turquie et au Pakistan, les plus hauts diri-
geants militaires ont dénoncé publiquement le ralliement de leur
gouvernement à la coalition. Les gouvernements d'Égypte et de Syrie,
ceux qui avaient fourni le plus de troupes, disposaient d'un contrôle
social suffisamment musclé pour pouvoir éliminer ou purement et
simplement ignorer les pressions anti-occidentales. Les gouvernements
des pays musulmans relativement plus ouverts, quant à eux, ont été
amenés à se démarquer de l'Occident et à adopter des positions anti-
occidentales de plus en plus tranchées. Au Maghreb, « l'explosion de
soutien à 11rak » a représenté « l'une des grandes surprises de la guer-
re ». L'opinion publique tunisienne était vigoureusement anti-occiden-
tale, et le président Ben Ali n'a pas tardé à condamner l'intervention
occidentale. Le gouvernement marocain avait initialement fourni mille
cinq cents soldats à la coalition, mais, comme des groupes anti-occi-
dentaux se mobilisaient, il a été amené à soutenir une grève générale
de soutien à l'Irak. En Algérie, une manifestation pro-irakienne de
quatre cent mille personnes a incité le président Bendjedid, qui à l' ori-
Des guerres de transition aux guerres ...
277
gine penchait en faveur de l'Occident, à revoir sa position, à dénoncer
l'Occident et à déclarer que «l'Algérie [était] aux côtés de son frère
irakien 14 ». En août 1990, les gouvernements des trois pays du
Maghreb avaient, voté, contrairement à la Ligue arabe, pour
condamner 11rak. A l'automne, sous la pression populaire, ils votaient
en faveur d'une motion qui condamnait l'intervention américaine.
L'effort militaire de l'Occident a également été peu soutenu par les
peuples appartenant à des civilisations non occidentales non musul-
manes. En janvier 1991, 53 % des Japonais interrogés se déclaraient
opposés à la guerre, tandis que 25 % seulement s'y déclaraient favo-
rables. Les hindous étaient divisés à parts égales entre ceux qui
tenaient Saddam Hussein et ceux qui tenaient George Bush pour res-
ponsable de la guerre qui, comme le soulignait avec inquiétude le
Times of India, pourrait conduire à « une confrontation bien plus cri-
tique entre le monde judéo-chrétien arrogant et puissant et le monde
musulman faible mais animé par le zèle religieux». Ainsi, la guerre du
Golfe, qui avait commencé comme guerre entre 11rak et le Koweït,
finissait par apparaître à de nombreux non-Occidentaux comme une
guerre entre l'Orient et l'Occident, «une guerre de blancs, une nouvelle
crise d'impérialisme à la papa 15 ».
Hormis les Koweïtiens, aucun peuple musulman n'était enthou-
siasmé par la guerre, et la plupart se sont même nettement opposés à
l'intervention occidentale. Seuls Londres et New York ont fêté la fin
des hostilités par des défilés victorieux. Comme l'a fait observer Sohail
H. Hashmi, «la guerre n'a donné lieu à aucune réjouissance» parmi
les Arabes. Au contraire, un sentiment cuisant de déception, de
désarroi, d'humiliation et de rancœur dominait. Une fois de plus, c'est
l'Occident qui avait remporté la victoire. Une fois de plus, un nouveau
Saladin avait attisé les espoirs arabes pour finir par s'effondrer face à
la puissance écrasante de l'Occident, faire irruption dans la commu-
nauté des croyants. «Qu'aurait-il pu arriver de pire aux Arabes que ce
que la guerre a apporté, demandait Fatima Mernissi, c'est-à-dire de
nous faire bombarder par l'Occident armé de toute sa technologie?
C'est l'horreur absolue. »
À la suite de la guerre, l'opinion arabe, en dehors du Koweït, est
devenue de plus en plus critique à l'égard de la présence militaire amé-
ricaine dans le Golfe. Le Koweït étant libéré, toutes les raisons de s'op-
poser à Saddam Hussein se sont évanouies, ainsi que quasiment toutes
celles de maintenir une présence militaire américaine dans le Golfe.
D'où le fait que, jusque dans des pays comme l'Égypte, l'opinion
publique soit devenue de plus en plus favorable à 11rak. Les gouverne-
ments arabes qui avaient rejoint les rangs de la coalition changèrent
de camp 16. L'Égypte et la Syrie, notamment, se sont opposées à l'inter-
diction de survoler le sud de l'Irak en août 1992. Les gouvernements
arabes, rejoints par la Turquie, ont également dénoncé les attaques
aériennes contre l1rak en janvier 1993. Puisque l'Occident pouvait uti-
278
LE CHOC DES CIVILISATIONS
liser sa puissance aérienne pour répondre aux attaques perpétrées par
les musulmans sunnites contre les chiites et les Kurdes 1 pourquoi ne
pas l'utiliser pour répondre aux attaques commises par les Serbes
orthodoxes contre les musulmans bosniaques? En juin 1993
,
lorsque
le président Clinton ordonna le bombardement de Bagdad en guise de
représailles contre la tentative irakienne d
'
assassinat de rex-président
Bush, les réactions au sein de la communauté internationale se sont
conformées parfaitement aux lignes de partage entre les civilisations.
Israël et les gouvernements d
'
Europe occidentale soutenaient franche-
ment le raid; la Russie l'acceptait comme un acte de « légitime défen-
se » ; la Chine a exprimé « une vive inquiétude» ; l'Arabie Saoudite et
les émirats du Golfe ne se sont pas manifestés; les autres gouverne-
ments musulmans, dont rÉgypte, ont dénoncé le bombardement
comme un exemple de plus de l'hypocrisie occidentale, tandis que
l'Iran le qualifiait d
'
« agression caractérisée» inspirée par «le néo-
expansionnisme et la suffisance» des Américains 17. À plusieurs
reprises, la question suivante a été soulevée: pourquoi les États-Unis
et la « communauté internationale» (c' est-à-dire l'Occident) ne réagis-
saient-ils pas de la même manière au comportement scandaleux d'Is-
raël et à ses violations des résolutions des Nations unies ?
La guerre du Golfe fut la première guerre entre civilisations
d
'
après la guerre froide à avoir pour enjeu le contrôle des ressources
minières. La question était de savoir si la majeure partie des plus
grandes réserves de pétrole au monde allait rester sous le contrôle du
gouvernement saoudien et des émirats, dont la sécurité dépend de la
puissance militaire occidentale, ou bien si elle allait tomber aux mains
de régimes indépendants anti-occidentaux, qui auraient la possibilité,
voire nntention, de se servir du pétrole comme arme économique
contre l'Occident. Ce dernier a échoué à renverser Saddam Hussein,
mais a remporté une victoire relative en démontrant la dépendance
des États du Golfe vis-à-vis de l'Occident en matière de sécurité et en
maintenant sa présence militaire dans le Golfe en temps de paix. Avant
la guerre, l'Iran, l'Irak, le Conseil de coopération du Golfe et les États-
Unis jouaient des coudes pour s'assurer la suprématie dans la région.
Après la guerre, le golfe Persique n
'
était plus qu'un simple lac
américain.
Caractéristiques des guerres civilisationnelles
Les guerres entre clans, tribus, nations, communautés religieuses
ou groupes ethniques différents ont été la règle à travers les époques et
les civilisations, dans la mesure où elles s' enracinent dans les questions
identitaires. Ces conflits traduisent les particularismes et ne soulèvent
Des guerres de transition aux guerres ...
279
pas de problèmes idéologiques ou politiques plus larges susceptibles
d'intéresser directement des non-participants, bien qu'ils puissent,
pour des groupes extérieurs, représenter un sujet d'inquiétude sur le
plan humanitaire. Ces affrontements tendent à être très violents et san-
glants parce qu'ils mettent en jeu des questions fondamentales d'iden-
tité. En outre, ils ont tendance à traîner en longueur; il arrive qu'ils
soient entrecoupés de trêves ou d'ententes, mais en général ces der-
nières ne durent pas, et les combats reprennent. D'autre part, en cas
de victoire militaire décisive de l'un des deux camps, les risques de
génocide sont plus élevés lorsqu'il s'agit d'une guerre civile
identitaire 18.
Les conflits civilisationnels sont des conflits communautaires
entre États ou groupes appartenant à des civilisations différentes. Des
guerres civilisationnelles résultent de ces conflits. Elles peuvent éclater
entre États ainsi qu'entre groupes non gouvernementaux. Les conflits
civilisationnels au sein d'un même État peuvent impliquer des groupes
qui sont majoritairement localisés dans des zones géographiques dis-
tinctes, auquel cas le groupe qui n'a pas le contrôle du gouvernement
se bat en général pour obtenir l'indépendance et peut éventuellement
se montrer prêt à accepter des compromis. Les conflits civilisationnels
au sein d'un même État peuvent également impliquer des groupes qui
sont géographiquement mélangés, auquel cas ce sont des relations per-
pétuellement tendues qui dérapent de temps en temps vers la violence,
comme cela se produit entre hindous et musulmans en Inde ou entre
musulmans et Chinois en Malaisie, ou encore cela peut donner lieu à
des combats à proprement parler, notamment lorsque ce sont la défini-
tion même et les frontières d'un nouvel État qui sont en jeu, ainsi qu'à
des tentatives brutales pour séparer les peuples par la force.
Les conflits civilisationnels sont parfois des luttes pour le contrôle
des populations. Mais, le plus souvent, c'est le contrôle du sol qui est
en jeu. Le but de l'un des participants au moins est de conquérir un
territoire et d'en éliminer les autres peuples par l'expulsion, l'assassinat
ou les deux à la fois, c'est-à-dire par la «purification ethnique }). Ces
conflits ont tendance à être violents et cruels, les deux camps se livrant
à des massacres, des actes terroristes, des viols et des tortures. Le terri-
toire en jeu représente souvent, pour l'un ou l'autre des deux camps,
un symbole historique et identitaire très marqué, une terre sacrée sur
laquelle ils estiment avoir des droits inaliénables : ainsi la Cisjordanie,
le Cachemire, le Nagorny-Karabakh,la vallée de la Drina ou le Kosovo.
Les guerres civilisationnelles présentent un certain nombre de
points communs avec l'ensemble des guerres communautaires. Ce sont
des conflits qui s'éternisent. Lorsqu'ils ont lieu au sein d'un même État,
ils durent en moyenne six fois plus longtemps que les guerres entre
États. Comme ils mettent en jeu des questions fondamentales d'iden-
tité et de pouvoir, on a du mal à les résoudre par des négociations ou
des compromis. Lorsque l'on parvient à un accord, il n'est pas rare que
280
LE CHOC DES CIVILISATIONS
certaines des parties d'un camp donné refusent d'y souscrire. L'accord
dure alors d'autant moins longtemps. Les guerres civilisationnelles
sont des guerres intermittentes qui peuvent passer de la violence la
plus aiguë à la guérilla la plus larvée et à l'hostilité la plus latente, pour
se rallumer ensuite brutalement. Il est rare que les brasiers des haines
communautaires soient totalement éteints, sauf par le génocide. Du
fait de leur tendance à traîner en longueur, les guerres civilisation-
nelles, tout comme les autres guerres communautaires, produisent en
général de grands nombres de victimes et de réfugiés. Il convient de
traiter avec prudence les estimations en ce sens, mais les chiffres cou-
ramment admis pour les morts des guerres civilisationnelles qui ont
eu lieu au début des années quatre-vingt -dix sont les suivants : 50 000
aux Philippines, 50000 à 100000 au Sri Lanka, 20000 au Cachemire,
500 000 à 1,5 million au Soudan, 100 000 au Tadjikistan, 50 000 en
Croatie, 50000 à 200000 en Bosnie, 30000 à 50000 en Tchétchénie,
100000 au Tibet, 200 000 au Timor oriental 19. Presque tous ces conflits
ont produit des quantités de réfugiés encore plus importantes.
Nombre de ces guerres contemporaines sont simplement le der-
nier chapitre d'une longue histoire marquée par des conflits sanglants,
et la violence de cette fin de xx
e
siècle a résisté aux efforts pour y mettre
fin de manière définitive. Au Soudan, par exemple, les combats ont
éclaté en 1959, se sont prolongés jusqu'en 1972, lorsqu'on est parvenu
à un accord qui garantissait une autonomie relative du sud du Soudan,
mais ils ont repris en 1983. La rébellion des Tamouls au Sri Lanka a
commencé en 1983 ; les négociations de paix pour y mettre un terme
se sont interrompues brutalement en 1991, mais elles ont repris en
1994, et on est parvenu à un accord de cessez-le-feu en janvier 1995.
Quatre mois plus tard, les Tigres insurgés ont rompu la trêve et se sont
retirés des pourparlers de paix, si bien que la guerre a repris avec une
violence redoublée. La rébellion des Moros aux Philippines a
commencé au début des années soixante-dix et s'est calmée en 1976
après que l'on eut conclu un accord qui garantissait l'autonomie de
certaines régions de Mindanao. Mais, en 1993, les explosions de vio-
lence n'étaient pas rares et allaient en s'aggravant, après que les
groupes insurgés ont rejeté l'ensemble du processus de paix. Les diri-
geants russes et tchétchènes sont parvenus à un accord sur la démilita-
risation en juillet 1995 afin de mettre un terme aux hostilités qui
avaient commencé au mois de décembre précédent. La guerre s'est
interrompue pour quelque temps, mais elle a repris à l'occasion des
attaques tchétchènes contre des personnalités dirigeantes russes et
prorusses, suivies de représailles russes, de l'incursion tchétchène au
Daghestan en janvier 1996 et de l'écrasante offensive russe début 1996.
Les guerres civilisationnelles partagent avec les autres guerres
communautaires les traits suivants: longueur dans le temps, niveau de
violence élevé et ambivalence idéologique. Elles en diffèrent toutefois à
deux égards.
Des guerres de transition aux guerres ...
281
Tout d'abord, les guerres communautaires peuvent éclater entre
groupes ethniques, religieux, raciaux ou linguistiques. Comme la reli-
gion est la principale caractéristique identitaire des civilisations, les
guerres civilisationnelles ont presque toujours lieu entre peuples
appartenant à des religions différentes. Certains observateurs minimi-
sent l'importance de ce facteur. Ils insistent, par exemple, sur le facteur
ethnique, la langue commune, la coexistence pacifique dans le passé
et le nombre élevé de mariages croisés entre Serbes et musulmans en
Bosnie, et ils écartent le facteur religieux en faisant référence à ce que
Freud appelait « le narcissisme des petites différences 20 ». Toutefois,
ce point de vue est naïf. L'histoire, depuis des millénaires, prouve que
la religion n'est pas une simple « petite différence», mais la différence
entre les peuples la plus profonde qui soit. La fréquence, l'intensité et
la violence des guerres civilisationnelles sont nettement aggravées par
les différences de foi religieuse.
D'autre part, les autres guerres communautaires sont relativement
localisées et présentent peu de risques de s'étendre jusqu'à impliquer
d'autres participants. En revanche, les guerres civilisationnelles écla-
tent, par définition, entre groupes qui font respectivement partie d'en-
sembles culturels plus larges. Dans un conflit communautaire
ordinaire, le groupe A se bat contre le groupe B. Les groupes C, D et E
n'ont aucune raison de s'impliquer, sauf si A ou B attaque directement
leurs intérêts. Inversement, dans une guerre civilisationnelle, le groupe
Al se bat contre le groupe BI, et chacun des deux tente d'étendre la
guerre et de mobiliser le soutien de ses proches «parents», à savoir
A2, A3 et A4, d'une part, B2, B3 et B4, d'autre part. Ces derniers à leur
tour s'identifient à leur «parent ». L'extension des transports et des
communications dans le monde moderne a contribué à mettre en place
de telles connections, et donc à « internationaliser» les guerres civilisa-
tionnelles. Les migrations ont donné naissance à des diasporas dans
des tierces civilisations. Les communications permettent plus facile-
ment aux parties en présence d'appeler à l'aide, et à leurs «proches
parents» d'apprendre immédiatement ce qui arrive à leurs alliés. Le
rétrécissement de la planète permet ainsi aux «groupes apparentés »
de fournir un soutien moral, diplomatique, financier et matériel aux
parties en présence. Il est plus difficile de faire la sourde oreille à de
tels appels à l'aide. Les réseaux internationaux se développent afin de
fournir ce type de soutien. À son tour, le soutien apporte un renfort
aux parties en présence et prolonge le conflit. Ce « syndrome du pays
proche parent », pour reprendre l'expression de H. D. S. Greenway, est
un trait caractéristique des guerres civilisationnelles en cette fin de
xxe siècle. De manière plus générale, même des violences minimes
entre peuples de civilisations différentes ont des ramifications et des
conséquences que n'a pas la violence intracivilisationnelle. Lorsque des
tireurs sunnites ont tué des fidèles chiites dans une mosquée de
Karachi en février 1995, ils ont contribué à troubler l'ordre public de
282
LE CHOC DES CIVILISATIONS
la ville et à créer un problème à l'échelle du pays. Lorsque, exactement
un an plus tôt, un colon juif a tué vingt-neuf musulmans en prière au
Tombeau des Patriarches à Hébron, il a perturbé le processus de paix
au Moyen-Orient et créé un problème à l'échelle mondiale.
Du sang aux frontières de l'islam
Les conflits communautaires et les guerres civilisationnelles
constituent la matière même de l'histoire. D'après certaines estima-
tions, il se serait produit trente-deux conflits ethniques pendant la
guerre froide, dont des guerres civilisationnelles entre Arabes et Israé-
liens, entre Indiens et Pakistanais, entre musulmans et chrétiens au
Soudan, entre bouddhistes et Tamouls au Sri Lanka, et entre chiites et
maronites au Liban. Les guerres identitaires ont constitué environ la
moitié de toutes les guerres civiles dans les années quarante et cin-
quante, mais environ les trois quarts des guerres civiles au cours des
décennies suivantes. L'intensité des révoltes qui mettaient en jeu des
groupes ethniques a triplé entre le début des années cinquante et la fin
des années quatre-vingt. Étant donné la primauté de la rivalité entre
superpuissances, ces conflits, à quelques exceptions remarquables
près, ont relativement peu attiré l'attention et ont souvent été perçus à
travers le prisme de la guerre froide. Avec le déclin de la guerre froide,
les conflits communautaires sont devenus plus visibles et sans doute
plus répandus qu'ils ne l'étaient auparavant. Les conflits ethniques ont
effectivement connu une recrudescence 21.
Ces conflits ethniques et guerres civilisationnelles n'ont pas été
répartis de manière uniforme entre les diverses civilisations de la pla-
nète. Les principaux combats de ce type ont eu lieu entre Serbes et
Croates en ex-Yougoslavie et entre bouddhistes et hindouistes au Sri
Lanka, tandis que des conflits moins violents se déroulaient entre
groupes non musulmans en certains autres points du globe. Mais la
grande majorité des conflits civilisationnels ont eu lieu sur la frontière
en forme de U qui sépare les musulmans des non-musulmans de l'Eu-
rasie à l'Afrique. Si, au niveau géopolitique global, le principal heurt
entre civilisations a lieu entre l'Occident et le reste du monde, au
niveau local, il oppose l'islam et les autres.
Les antagonismes intenses et les conflits violents sont endémiques
entre musulmans et non-musulmans à l'échelle locale. En Bosnie, les
musulmans ont mené une guerre sanglante et désastreuse contre les
Serbes orthodoxes et se sont livrés à d'autres violences encore contre
les Croates catholiques. Au Kosovo, les musulmans albanais subissent
la domination serbe et entretiennent un gouvernement parallèle sou-
terrain, ce qui laisse redouter des explosions de violence entre les deux
Des guerres de transition aux guerres ...
283
groupes. Le gouvernement albanais et le gouvernement grec se regar-
dent en chiens de faïence à propos des droits de leurs minorités res-
pectives dans chacun de leurs deux pays. Les Turcs et les Grecs sont
depuis longtemps à couteaux tirés. À Chypre, les Turcs musulmans
et les Grecs orthodoxes forment deux États voisins et rivaux. Dans le
Caucase, la Turquie et l'Arménie s'opposent depuis longtemps, et les
Azéris et les Arméniens sont en guerre pour le contrôle du Nagorny-
Karabakh. Dans le nord du Caucase, depuis deux cents ans, les Tchét-
chènes, les Ingouches et d'autres peuples musulmans se battent pour
leur indépendance, lutte que la querelle entre la Russie et la Tchét-
chènie a reprise de manière sanglante en 1994. Des combats ont égale-
ment eu lieu entre Ingouches musulmans et Ossètes orthodoxes. Dans
le bassin de la Volga, les Tatars musulmans se sont jadis battus contre
les Russes et, au début des années quatre-vingt-dix, sont parvenus à un
compromis très fragile avec la Russie, qui leur a concédé une souverai-
neté partielle.
Tout au long du XIX
e
siècle, la Russie a progressivement étendu
par la force son influence sur les peuples musulmans d'Asie centrale.
Dans les années quatre-vingt, les Afghans et les Russes se sont livré
une guerre en règle, et, après la retraite russe, la guerre s'est
déplacée au Tadjikistan entre troupes russes qui soutenaient le gou-
vernement existant et insurgés majoritairement musulmans. Au
Xingjiang, les Ouigours ainsi que d'autres groupes musulmans lut-
tent contre la sinisation, et nouent des relations avec leurs proches
parents ethniques et religieux dans les autres anciennes républiques
soviétiques. Dans la péninsule indienne, le Pakistan et l'Inde se sont
déjà livré trois guerres, la domination indienne au Cachemire est
contestée par un soulèvement musulman, des immigrés musulmans
se battent avec les peuples tribaux de l'Assam, et musulmans et
Hindous se livrent régulièrement à des émeutes et des violences
dans l'ensemble de l'Inde, explosions qu'attise encore la montée des
mouvements intégristes au sein des deux communautés religieuses.
Au Bangladesh, les Bouddhistes protestent contre les discriminations
que leur impose la majorité musulmane, tandis qu'au Myanmar, ce
sont les musulmans qui s'élèvent contre les discriminations que leur
impose la majorité bouddhiste. En Malaisie et en Indonésie, les
musulmans se livrent régulièrement à des émeutes contre les Chi-
nois, pour protester contre la domination qu'exercent ces derniers
sur la vie économique. Dans le sud de la Thaïlande, des groupes
musulmans ont été impliqués dans des soulèvements intermittents
contre le gouvernement bouddhiste, tandis que dans le sud des Phi-
lippines un soulèvement musulman lutte pour l'indépendance dans
un pays et contre un gouvernement catholique. En Indonésie, inver-
sement, les Timoriens catholiques de l'Ouest luttent contre la répres-
sion que leur impose un gouvernement musulman.
Au Moyen-Orient, le conflit entre Arabes et Juifs en Palestine
284
LE CHOC DES CIVILISATIONS
remonte à la fondation de l'État juif. Quatre guerres ont déjà eu
lieu entre Israël et les États arabes, ainsi qu'entre Israël et les Palesti-
niens engagés dans l'intifada contre la domination israélienne. Au
Liban, les chrétiens maronites se sont battus en vain contre les
chiites ainsi que d'autres groupes musulmans. En Éthiopie, les
Arnharas chrétiens ont pris la place des musulmans et ont eu à faire
face à un soulèvement d'Oromos musulmans. D'une côte à l'autre
de l'Afrique, un grand nombre de conflits ont éclaté entre Arabes
musulmans au nord et Noirs animistes et chrétiens au sud. La guerre
la plus sanglante entre musulmans et chrétiens fait rage au Soudan
depuis plusieurs décennies. Elle a suscité des centaines de milliers
de victimes. La politique nigérienne est dominée par les conflits
entre Fulani-Haoussas musulmans au nord et tribus chrétiennes au
sud. De nombreuses émeutes et plusieurs coups d'État ont eu lieu,
ainsi qu'une guerre proprement dite. Au Tchad, au Kenya et en
Tanzanie, des luttes similaires se sont déroulées entre groupes chré-
tiens et musulmans.
Dans tous ces points du globe, les rapports entre musulmans et
peuples appartenant à d'autres religions (qu'il s'agisse de catholiques,
de protestants, d'orthodoxes, d'hindous, de Chinois, de bouddhistes
ou de juifs) ont généralement été conflictuels et la plupart du temps
violents à un moment ou à un autre, en particulier au cours des
années quatre-vingt-dix. Si on considère le périmètre qu'occupe
l'islam, on peut se rendre compte que les musulmans ont du mal à
vivre en paix avec leurs voisins. Ce schéma, valable à la fin du xx
e
siècle, s'applique-t-il également aux relations entre groupes relevant
d'autres civilisations? Or cela n'est pas le cas. Les musulmans repré-
sentaient seulement un cinquième de la population du globe au
cours des années quatre-vingt-dix. Cependant, on les retrouve plus
souvent impliqués dans les violences entre groupes culturels diffé-
rents que les peuples appartenant à d'autres civilisations. Les chiffres
sont irréfutables.
1. Des musulmans étaient impliqués dans vingt-six des cinquante
conflits ethnopolitiques de 1993-1994 qu'a analysés en détail Ted
Robert Gurr (voir tableau 10.1). Vingt de ces conflits opposaient des
groupes de civilisations différentes, et quinze d'entre eux opposaient
des musulmans et des non-musulmans. Il y avait, pour résumer, trois
fois plus de conflits entre civilisations qui impliquaient des musulmans
qu'il n'y avait de conflits entre civilisations non musulmanes. Les
conflits au sein même de l'islam étaient également plus nombreux que
les conflits internes à toute autre civilisation, y compris les conflits
tribaux en Afrique. Contrairement à l'islam, l'Occident n'était impliqué
que dans deux conflits intracivilisationnels et dans deux conflits inter-
civilisationnels. Les conflits impliquant des musulmans avaient égale-
ment tendance à faire davantage de victimes. Sur les six guerres dont
Des guerres de transition aux guerres ...
285
Gurr estime qu'elles ont fait au moins deux cent mille victimes, trois
(au Soudan, en Bosnie et au Timor oriental) opposaient des musul-
mans et des non-musulmans, deux (en Somalie, et la guerre entre les
Kurdes et l'Irak) opposaient des musulmans, et une seule (en Angola)
impliquait uniquement des non-musulmans.
2. Le New York Times a localisé quarante-huit points du globe où
se sont déroulés quelque cinquante-neuf conflits ethniques en 1993.
Dans la moitié des cas, des musulmans en conflit avec d'autres musul-
mans ou des non-musulmans. Trente et un des cinquante-neuf conflits
opposaient des groupes de civilisations différentes, et, pour faire écho
aux chiffres avancés par Gurr, deux tiers (soit vingt et un) des ces
conflits intracivilisationnels opposaient des musulmans à d'autres
groupes (voir tableau 10.2).
3. Dans une autre analyse encore, Ruth Leger Sivard a identifié
vingt-neuf guerres (soit des conflits faisant au moins mille victimes par
an) en cours en 1992. Sur les douze conflits intercivilisationnels, neuf
opposaient des musulmans et des non-musulmans. Une fois encore,
les musulmans étaient impliqués dans un plus grand nombre de
guerres que les peuples d'aucune autre civilisation 22.
Trois compilations de données différentes aboutissent donc à la
même conclusion: dans les années quatre-vingt-dix, la violence inter-
groupes concernait plus les musulmans que les non-musulmans, et
les deux tiers des guerres intercivilisationnelles se déroulaient entre
Tableau 10.1 Conflits ethnopolitiques en 1993-1994
Intracivilisationnels Intercivilisationnels Total
Islam
Autres
Total
11
19*
30
* Dont 10 conflits tribaux en Afrique.
15
5
20
26
24
50
Source: Ted Robert Gurr, « Les peuples contre les états: conflits ethnopolitiques et
évolution de l'ordre mondial », International Studies Quarterly, vol. 38, septembre 1994,
p. 347-378. Nous avons repris la classification des conflits proposée par Gurr, hormis
pour le conflit sino-tibétain, qu'il avait classé parmi les conflits noncivilisationnels et
que nous rangeons dans la catégorie intercivilisationnelle, puisqu'il s'agit manifeste-
ment d'un heurt entre Hans chinois confucéens et Tibétains bouddhistes lamaïstes.
Tableau 10.2 Conflits ethniques en 1993
Intracivilisationnels Intercivilisationnels Total
Islam
Autres
Total
7
21*
28
* Dont 10 conflits tribaux en Afrique.
21
10
31
Source: New York Times, 7 février 1993, p. 1 et 14.
28
31
59
286
LE CHOC DES CIVILISATIONS
musulmans et non-musulmans. L'islam a effectivement du sang à ses
frontières, ainsi que sur ses propres territoires *.
La tendance de l'islam à s'engager dans des conflits violents est à
rapprocher du niveau de militarisation des États musulmans. Dans les
années quatre-vingt, les pays musulmans avaient des taux de militari-
sation (c'est-à-dire un nombre de soldats par mille habitants) et des
indices d'effort militaire (taux de militarisation mesuré relativement à
la richesse d'un pays) nettement plus élevés que ceux d'autres pays.
Les pays chrétiens, inversement, avaient des taux de militarisation et
des indices d'effort militaire nettement inférieurs à ceux des autres
pays. Le taux de militarisation et l'indice d'effort militaire moyens des
pays musulmans étaient en gros le double de ceux des pays chrétiens
(voir tableau 10.3). « Il est clair, conclut James Payne, qu'il y a un lien
entre l'islam et le militarisme. »
Tableau 10.3 Militarisme comparé des pays musulmans et chrétiens
Pays musulmans (n = 25)
Autres pays (n = 112)
Pays chrétiens (n = 57)
Autres pays (n = 80)
Taux moyen
de militarisation
11,8
7,1
5,8
9,5
Indice moyen
d'effort militaire
17,7
12,3
8,2
16,9
Source,' James L. Payne, Why Nations Arm (Basil Blackwell, 1989, Oxford), p. 125 et
138-139. Les pays chrétiens et musulmans sont ceux où plus de 80 % des habitants sont
membres de la religion en question.
Les États musulmans manifestent également une forte propension
à avoir recours à la violence lors des crises internationales : ils l'ont
employée pour résoudre 76 crises sur un total de 142 où ils ont été
impliqués entre 1928 et 1979. Dans 25 cas, la violence était le principal
moyen employé pour régler la crise; pour 51 des crises, des États
musulmans ont eu recours à la violence ainsi qu'à d'autres moyens.
Lorsqu'ils ont eu recours à la violence, les États musulmans ont utilisé
une violence de forte intensité; ils ont eu recours à une guerre propre-
ment dite dans 41 % des cas où la violence était utilisée, et, dans 38 %
d'autres cas, se sont engagés dans des hostilités assez graves. Tandis
que les États musulmans avaient recours à la violence pour régler
53,5 % de leurs crises, elle n'a été utilisée par le Royaume-Uni que pour
régler Il,5 % de ses crises, par les États-Unis pour régler 17,9 % des
leurs, et par l'Union soviétique pour régler 28,5 % des siennes. Parmi
* Dans mon article sur les Relations étrangères, l'expression « Du sang aux fron-
tières de l'islam» est celle qui a attiré le plus de critiques. J'avais émis ce jugement à
partir d'une étude rapide des conflits inter-civilisations. Toutes les données quantita-
tives fournies par des sources neutres en prouvent la validité de manière concluante.
Des guerres de transition aux guerres ...
287
les grandes puissances, seule la Chine est plus encline à la violence que
les Etats musulmans: elle s'est servie de la violence pour régler 76,9 %
de ses crises 23. Le caractère belliqueux et violent des pays musulmans
à la fin du xxe siècle est donc un fait que personne, musulman ou non-
musulman, ne saurait nier.
Causes historiques, démographiques et politiques
Comment expliquer l'augmentation brutale des guerres civilisa-
tionnelles et le rôle central joué par l'islam dans ces conflits, à la fin
du :xxe siècle?
Tout d'abord, ces guerres ont des racines historiques. Des cas de
violence intermittente entre groupes appartenant à des civilisations
différentes se sont déjà produits dans le passé, et on s'en souvient,
ce qui engendre craintes et sentiment d'insécurité de part et d'autre.
Musulmans et hindous dans la péninsule indienne, Russes et Cauca-
siens dans le nord du Caucase, Arméniens et Turcs dans les régions
transcaucasiennes, Arabes et Juifs en Palestine, catholiques, musul-
mans et orthodoxes des Balkans, Russes et Turcs des Balkans jusqu'en
Asie centrale, Cingalais et Tamouls au Sri Lanka, Arabes et Noirs d'une
côte à l'autre de l'Afrique: au fil des siècles, coexistence méfiante et
violence sanguinaire ont alterné. Un héritage historique de violence
peut être exploité et utilisé par ceux qui y trouvent leur compte. Dans
ces rapports entre peuples, l'histoire n'est jamais en sommeil. Au
contraire, elle est toujours active et meurtrière.
Cependant, une tradition de massacres intermittents ne suffit pas
à expliquer les raisons de la recrudescence de la violence en cette fin
de :xxe siècle. Après tout, comme on l'a déjà souvent fait remarquer,
Serbes, Croates et musulmans cohabitaient paisiblement en Y ougo-
slavie depuis plusieurs dizaines d'années. De même musulmans et hin-
dous en Inde. Les nombreux groupes ethniques et religieux que compte
l'Union soviétique coexistaient bien, à quelques exceptions près, dont
le gouvernement russe était responsable. Les Tamouls et les Cingalais
cohabitaient sans histoires, sur une île que l'on a souvent qualifiée de
paradis tropical. L'histoire n'a pas empêché c e ~ rapports de rester rela-
tivement paisibles sur des périodes durables. A elle seule, elle ne sau-
rait donc expliquer la reprise des hostilités. D'autres facteurs ont
nécessairement dû intervenir lors des dernières décennies du :xxe siècle.
L'un de ces facteurs est la modification des équilibres démogra-
phiques. L'expansion numérique d'un groupe donné suscite des pres-
sions politiques, économiques et sociales sur d'autres groupes et induit
des réactions en retour. Plus encore, elle produit des pressions mili-
taires sur les groupes dont la démographie est moins dynamique.
288
LE CHOC DES CIVILISATIONS
L'effondrement, au début des années soixante-dix, de l'ordre constitu-
tionnel au Liban est en grande partie le résultat de l'augmentation
spectaculaire de la population chiite par rapport au nombre de chré-
tiens maronites. Au Sri Lanka, comme l'a montré Gary Fuller, les pics
du soulèvement nationaliste cingalais en 1970 et du soulèvement
tamoul à la fin des années quatre-vingt coïncident exactement avec les
années où la masse des jeunes de quinze à vingt-quatre ans, dans cha-
cune des communautés respectives, a dépassé les 20 % de la popula-
tion totale de son groupe respectif24 (voir figure 10.1).
Figure 10.1 Sri Lanka : les masses de jeunes cingalais et tamouls
Pourcentage des 15/24 ans dans la POPulation totale
05
Niveau critique: 20% ou plus de jeunes dans la population
niveau critique
total
singalaise
tamoule
* Le seuil critique est le moment où les jeunes commencent à représenter 20 % de l'ensemble
de la population.
Les insurgés cingalais, comme l'a noté un diplomate américain au
Sri Lanka, avaient pratiquement tous moins de vingt-quatre ans. On a
par ailleurs signalé que le mouvement des Tigres tamouls « avait pour
particularité de s'appuyer sur ce qui était pour ainsi dire une armée
d'enfants », et recrutait « des garçons et des filles qui avaient parfois à
peine onze ans », tandis que ceux qui tombaient au combat n'étaient
« pas encore adolescents au moment de leur mort: seuls quelques-uns
avaient plus de dix-huit ans ». Les Tigres, comme l'a fait remarquer
The Economist, se livraient à une guerre « en dessous de la limite
d'âge 25 ». De même, les guerres civilisationnelles entre Russes et les
peuples musulmans au sud ont été attisées par des écarts majeurs entre
les rythmes de croissance respectifs de leur population. Au début des
années quatre-vingt-dix, le taux de fécondité des femmes dans la Fédé-
ration russe était de 1,5, tandis que, dans les ex-républiques soviétiques
d'Asie centrale à dominante musulmane, il était d'environ 4,4. Le taux
de croissance net de la population (taux de natalité brut moins taux de
mortalité brut) à la fin des années quatre-vingt dans ces dernières était
cinq à six fois plus élevé que celui de la Russie. Le nombre des Tchét-
chènes a augmenté de 26 % dans les années quatre-vingt, et la Tchét-
chénie était l'une des zones qui avait la densité de population la plus
élevée en Russie, ses taux de natalité élevés fournissant émigrés et sol-
dats 26. De même, le taux de natalité élevé chez les musulmans ainsi
Des guerres de transition aux guerres ...
289
que l'immigration pakistanaise au Cachemire ont relancé la résistance
à la domination indienne.
Le processus complexe qui a abouti aux guerres entre civilisations
en ex-Yougoslavie a de multiples causes et points de départ. Mais le
facteur le plus important est sans doute la mutation démographique
qui s'est produite au Kosovo. Le Kosovo était une province autonome
au sein de la République serbe. Il jouissait de facto des mêmes préroga-
tives que les six républiques yougoslaves, hormis celle de faire séces-
sion. En 1961, sa population se composait à 67 % d'Albanais
musulmans et à 24 % de Serbes orthodoxes. Mais le taux de natalité
albanais étant le plus élevé d'Europe, le Kosovo est devenu la région la
plus peuplée de Yougoslavie. Dans les années quatre-vingt, près de
50 % des Albanais avaient moins de vingt ans. Face à cette évolution,
les Serbes quittaient le Kosovo en quête de débouchés économiques à
Belgrade ou ailleurs, de sorte qu'en 1991 le Kosovo était devenu à 90 %
musulman et à 10 % serbe 27. Les Serbes, néanmoins, estiment que le
Kosovo est leur terre sacrée, le lieu, entre autres, où s'est déroulée la
grande bataille du 28 juin 1389, où ils ont été vaincus par les Turcs
ottomans, et eurent de ce fait à subir le joug ottoman pendant près de
cinq siècles.
À la fin des années quatre-vingt, les mutations de l'équilibre démo-
graphique ont conduit les Albanais à exiger que l'on accorde au Kosovo
le statut de république yougoslave à part entière. Les Serbes ainsi que
le gouvernement yougoslave ont résisté, de peur que le Kosovo, une
fois acquis le droit de faire sécession, ne l'exerce et ne risque de
fusionner avec l'Albanie. Des manifestations ainsi que des émeutes ont
éclaté parmi les Albanais pour soutenir leurs revendications d'accès au
statut de république. D'après les Serbes, les discriminations, les persé-
cutions et les violences anti-Serbes se sont intensifiées à ce moment-
là. « Au Kosovo, dès la fin des années soixante-dix, remarquait un pro-
testant croate, [ ... ] avaient eu lieu de nombreux incidents, dont des
dégâts matériels, des licenciements, du harcèlement, des viols, des
bagarres et des assassinats. » Dès lors, les « Serbes ont prétendu que la
menace qu'ils subissaient prenait les poportions d'un génocide et qu'ils
ne pouvaient plus la tolérer». Le sort des Serbes du Kosovo a eu des
résonances dans le reste de la Serbie. En 1986, il a suscité une déclara-
tion signée par deux cents intellectuels, personnalités politiques, diri-
geants religieux et officiers militaires serbes, dont des rédacteurs du
journal d'opposition de centre gauche Praxis, exigeant que le gouverne-
ment prenne des mesures énergiques pour mettre fin au génocide qui
frappait les Serbes du Kosovo. Si l'on admet les définitions courantes
du terme «génocide», cette accusation était franchement exagérée,
quoique, selon un observateur étranger partisan des Albanais, «pen-
dant les années quatre-vingt, les nationalistes albanais [aient] été res-
ponsables d'un certain nombre d'attaques violentes contre des Serbes,
et de la destruction de certains biens matériels serbes 28 ».
290
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Tout cela a avivé le nationalisme serbe. Slobodan Milosevic y a vu
une occasion à saisir. En 1987, il a prononcé un discours important
dans lequel il exhortait les Serbes à revendiquer leur propre terre et
leur propre histoire. «Aussitôt, un grand nombre de Serbes (commu-
nistes, non communistes, voire anticommunistes) ont commencé à se
rassembler autour de lui, décidés non seulement à protéger la minorité
serbe au Kosovo, mais à se débarrasser des Albanais en les transfor-
mant en citoyens de seconde zone. Bientôt, Milosevic était reconnu
comme chef national. » Deux ans plus tard, le 28 juin 1989, Milosevic
retrournait au Kosovo accompagné de un à deux millions de Serbes
pour fêter le six centième anniversaire de la grande bataille qui symbo-
lise la guerre perpétuelle qui les oppose toujours aux musulmans.
Les craintes et le nationalisme serbes provoqués par la croissance
démographique et la puissance des Albanais ont été aggravés par les
mutations démographiques en Bosnie. En 1961, les Serbes consti-
tuaient 43 % et les musulmans 26 % de la population de Bosnie-Herzé-
govine; en 1991, les proportions étaient quasiment inversées : les
Serbes n'étaient plus que 31 %, et les musulmans étaient passés à 44 %.
En trente ans, les Croates sont passés de 22 % à 17 %. L'expansion
d'un groupe ethnique a conduit à la purification ethnique par l'autre.
« Pourquoi tuons-nous les enfants? Parce que sinon, un jour, ils seront
grands et qu'il faudra alors les tuer », a déclaré un combattant serbe
en 1992. De manière moins brutale, les autorités croates de Bosnie ont
agi pour empêcher leurs localités d'être « démographiquement enva-
hies » par les musulmans 29.
Les mutations démographiques, ainsi que le renflement de la pyra-
mide des âges àe 20 % ou plus, expliquent bon nombre des conflits
entre civilisations à la fin du :xxe siècle. Mais cela n'explique pas tout.
Les combats entre Serbes et Croates, par exemple, ne sauraient s'expli-
quer par la démographie, ni même entièrement par l'histoire, puisque
ces deux peuples cohabitaient de manière relativement paisible jus-
qu'au moment où les oustashis croates ont massacré des Serbes pen-
dant la Seconde Guerre mondiale. Dans ce cas comme dans d'autres,
la politique est une cause de conflit supplémentaire. L'effondrement
des empires austro-hongrois, ottoman et russe, à la fin de la Première
Guerre mondiale, a avivé les conflits ethniques et civilisationnels entre
les peuples et les États qui leur ont succédé. La fin des empires britan-
nique, français et hollandais a eu des conséquences semblables après
la Seconde Guerre mondiale. La chute des régimes communistes en
Union soviétique et en Yougoslavie a eu le même effet à la fin de la
guerre froide. Les individus ne pouvant plus se définir comme commu-
nistes, citoyens soviétiques ou yougoslaves, ils ont éprouvé le besoin
urgent de se trouver une nouvelle identité. L'ethnicité et la religion
étaient toutes trouvées pour leur fournir cette identité. L'ordre
répressif, mais du moins pacifique, qui régnait dans les États pour
Des guerres de transition aux guerres ...
291
lesquels l'absence de dieu était un credo, a fait place à la violence entre
peuples qui ont des credos et des dieux différents.
Ce processus s'est trouvé exacerbé par le besoin qu'éprouvaient les
nouvelles entités politiques d'adopter des procédures démocratiques.
Alors que l'Union soviétique et la Yougoslavie commençaient à éclater,
les élites au pouvoir n'ont pas organisé d'élections nationales. Si elles
l'avaient fait, les dirigeants politiques seraient entrés en concurrence
dans la course au pouvoir central et ils auraient peut-être tenté de faire
appel à un électorat multiethnique et multicivilisationnel, et de
conquérir des majorités parlementaires également pluralistes. Au
contraire, en Union soviétique comme en Yougoslavie, on a organisé
les élections d'emblée république par république, ce qui ne pouvait
qu'inciter les dirigeants politiques à faire campagne contre le centre,
en appelant aux nationalismes ethniques et en favorisant l'indépen-
dance de leurs républiques respectives. Au sein même de la Bosnie,
lors des élections de 1990, la population a voté selon des lignes de
partage strictement ethniques. Le Parti réformiste, multiethnique, et
l'ex-Parti communiste ont tous deux recueilli moins de 10 % des suf-
frages. Les voix pour le Parti musulman d'action démocratique (34 %),
le Parti démocratique Serbe (30 %) et l'Union démocratique croate
(18 %) équivalaient à peu de chose près aux pourcentages de musul-
mans, de Serbes et de Croates dans la population. Les premières élec-
tions libres, dans presque toutes les ex-républiques soviétiques et
yougoslaves, ont été remportées par des dirigeants politiques qui en
appelaient aux sentiments nationalistes et qui avaient promis des
mesures vigoureuses pour défendre leur nationalité contre les autres
groupes ethniques. La concurrence électorale a encouragé ce type de
mots d'ordre nationalistes et a donc favorisé le passage de simples
conflits civilisationnels à de vraies guerres. Lorsque, pour reprendre
l'expression de Bogdan Denitch, « l'ethnos devient dêmos 30 », le résultat
ne se fait guère attendre : c'est polemos, la guerre.
La question reste entière de savoir pourquoi, en cette fin de
:xx
e
siècle, les musulmans sont plus impliqués dans la violence entre
groupes que les peuples appartenant à d'autres civilisations. Cela a-t-il
toujours été le cas? Dans le passé, les chrétiens se sont entre-tués et
ont également massacré d'autres peuples en nombre impressionnant.
Une évaluation de la propension historique à la violence dans chaque
civilisation demanderait des recherches approfondies, ce qui est
impossible dans le cadre de cet essai. En revanche, nous pouvons iden-
tifier les causes possibles de la violence collective chez les musulmans,
tant au sein de l'islam qu'entre l'islam et d'autres groupes, et distinguer
les causes qui expliquent une nette propension historique aux conflits
collectifs, si elle est avérée, de celles qui expliquent seulement cette
propension à la fin du :xx
e
siècle. Nous avons repéré six causes pos-
sibles. Trois d'entre elles expliquent la violence entre musulmans et
non-musulmans, et trois expliquent cette violence-là ainsi que la vio-
292
LE CHOC DES CIVILISATIONS
lence interne à l'islam. Trois d'entre elles expliquent uniquement la
propension moderne de l'islam à la violence, tandis que les trois autres
expliquent cela ainsi qu'une propension historique de l'islam à la vio-
lence, si elle est avérée. Mais si cette propension historique à la vio-
lence n'est pas avérée, alors ses causes présumées, qui n'expliquent
plus une propension historique à la violence inexistante, ne sauraient
expliquer non plus la propension contemporaine avérée des musul-
mans à la violence collective. Cette dernière ne saurait plus alors être
expliquée que par des facteurs propres au ne siècle, facteurs qui n'exis-
taient pas encore aux siècles précédents (voir tableau 10.4).
Tableau 10.4 Causes possibles de la propension des musulmans aux conflits
Conflits historiques
et contemporains
Conflits
contemporains
Conflits Conflits
extra-musulmans
Voisinage
Inassimilabilité
Statut victimaire
internes et externes
Militarisme
Masse de jeunes
Absence d'État-repère
Tout d'abord, on peut avancer l'hypothèse selon laquelle l'islam
serait, dès l'origine, une religion du glaive qui glorifierait les vertus
militaires. TI a pris naissance parmi des « tribus nomades de Bédouins
belliqueux» et cette «origine violente est inscrite dans son cœur
même. Mahomet lui-même jouit, aujourd'hui encore, d'une image de
combattant acharné et de commandant militaire avisé
31
», qualificatif
que personne ne songerait à appliquer à Jésus ni à Bouddha. La doc-
trine de l'islam, d'après certains, exige de faire la guerre aux infidèles,
et lorsque l'expansion initiale de l'islam s'est essoufflée, les groupes
musulmans, contrairement à la doctrine, se sont mis à se battre entre
eux. Le pourcentage de fitna, ou conflit interne, par rapport au djihad
a basculé en faveur de la première. Le Coran et d'autres textes fonda-
teurs musulmans contiennent peu d'interdits portant sur la violence,
et le concept de non-violence est absent de la doctrine ainsi que de la
pratique musulmanes.
Deuxièmement, dès ses origines en Arabie, l'expansion de l'islam
dans toute l'Afrique du Nord et une bonne partie du Moyen-Orient,
puis en Asie centrale, dans la péninsule indienne et les Balkans, a mis
les musulmans en contact direct avec divers peuples, qui ont été
conquis et convertis. L'héritage de ce processus se fait encore sentir
aujourd'hui. À la suite des conquêtes ottomanes dans les Balkans, les
Slaves méridionaux des villes se sont souvent convertis à l'islam, ce qui
n'a pas été le cas des ruraux; ainsi est né le clivage entre Bosniaques
musulmans et Serbes orthodoxes. Inversement, l'expansion de l'Em-
pire russe jusqu'à la mer Noire, au Caucase et en Asie centrale l'a fait
entrer en conflit pendant plusieurs siècles avec divers peuples musul-
mans. Le soutien financier accordé par l'Occident, qui était alors au
Des guerres de transition aux guerres ... 293
zénith de sa puissance face à l'islam, à la nation juive au Moyen-Orient
a posé les fondations de l'hostilité durable entre Juifs et Arabes. L'ex-
pansion musulmane et non musulmane par voie de terre a donc eu
pour conséquence d'amener des musulmans et des non-musulmans à
vivre à proximité les uns des autres dans toute l'Eurasie. Inversement,
l'expansion de l'Occident par voie de mer n'a généralement pas amené
les peuples occidentaux à vivre dans une proximité territoriale avec des
peuples non occidentaux: ces derniers étaient soumis à la domination
européenne, ou bien quasiment exterminés par les colons occidentaux.
Une troisième cause possible des conflits entre musulmans et non-
musulmans met en jeu ce qu'un homme d'État, parlant de son propre
pays, a appelé l' {( inassimilabilité » des musulmans. Mais celle-ci fonc-
tionne dans les deux sens: les pays musulmans ont des problèmes avec
leurs minorités non musulmanes, tout comme les pays non musul-
mans en ont avec leurs minorités musulmanes. Plus encore que le
christianisme, l'islam est une foi absolutiste qui confond religion et
politique, et qui marque une séparation tranchée entre ceux qui font
partie de Dar al-islam et ceux qui font partie de Dar al-harb. Par consé-
quent, les confucéens, les bouddhistes, les hindouistes, les chrétiens
occidentaux et les chrétiens orthodoxes ont moins de mal à s'adapter
les uns aux autres et à cohabiter entre eux qu'ils n'en ont à s'adapter à
des musulmans ou à cohabiter avec eux. Les minorités ethniques chi-
noises, par exemple, détiennent le pouvoir économique dans la plupart
des pays d'Asie du Sud-Est. Elles sont tout à fait intégrées dans la
société thaïe bouddhiste et dans la société philippine chrétienne; on
n'observe quasiment pas de cas significatifs de violences antichinoises
exercées par les groupes majoritaires des pays concernés. Inversement,
des émeutes ou des violences antichinoises se sont produites en Indo-
nésie et en Malaisie, qui sont musulmanes, et le statut des Chinois dans
ces sociétés reste un sujet sensible et potentiellement explosif, ce qui
n'est pas le cas en Thaïlande ou aux Philippines.
Le militarisJne, l'inassimilabilité et le voisinage avec des groupes
non musulmans sont des traits déjà anciens de l'islam, qui expliquent
la propension historique des musulmans aux conflits. Trois autres fac-
teurs, plus limités dans le temps, ont pu aggraver cette propension à
la fin du xxe siècle. Selon une explication qu'avancent les musulmans
eux-mêmes, l'impérialisme occidental et la sujétion des sociétés musul-
manes au ~ et au xxe siècle auraient donné de l'islam une image de
faiblesse militaire et économique, et encouragaient de ce fait les
groupes non musulmans à voir dans les musulmans une proie facile.
Selon cet argument, les musulmans seraient victimes d'un préjugé
anti-musulman aussi répandu que pouvait l'être l'antisémitisme dans
les sociétés occidentales. Les groupes musulmans tels que les Palesti-
niens, les Bosniaques, les Cachemiriens et les Tchétchènes sont,
d'après Akbar Ahmed, comme «les Amérindiens, des groupes
opprimés, privés de leur dignité, parqués dans des réserves sur la terre
294 LE CHOC DES CIVILISATIONS
de leurs propres ancêtres 32 ». Cependant, l'argument du musulman vic-
time ne rend pas compte des conflits entre majorités musulmanes et
minorités non musulmanes dans des pays comme le Soudan, l'Égypte,
11ran et l'Indonésie.
Un facteur plus probant, qui explique peut-être les violences tant
intra- qu'inter-islamiques, est l'absence d'un ou de plusieurs États
phares dans l'islam. Les défenseurs de l'islam avancent souvent que ses
détracteurs occidentaux s'imaginent qu'il y aurait une force centrale
qui, telle une conspiration, dirigerait l'islam en mobilisant et en coor-
donnant ses actions contre l'Occident et les autres. Mais cette théorie
est fallacieuse. L'islam est une source d'instabilité dans le monde parce
qu'il lui manque un centre dominant. Les États qui aspirent à devenir
dirigeants de l'islam, comme l'Arabie Saoudite, l'Iran, le Pakistan, la
Turquie, voire l'Indonésie, se livrent des luttes d'influence dans le
monde islamique; aucun d'entre eux ne jouit d'une position de média-
teur privilégié dans les conflits internes à l'islam; et aucun d'entre eux
ne jouit de l'autorité nécessaire pour pouvoir agir au nom de l'islam
lorsqu'il s'agit de régler des conflits entre groupes musulmans et non
musulmans.
Enfin, et ce n'est pas la moindre hypothèse, l'explosion démogra-
phique des sociétés musulmanes et le fait que de grands nombres
d'hommes entre quinze et trente ans, souvent sans emploi, soient dis-
ponibles sont une source naturelle d'instabilité et de violence, tant au
sein de l'islam que contre des non-musulmans. Quelles que soient les
autres causes en jeu, ce facteur suffirait quasiment à lui seul à expli-
quer la violence musulmane des années quatre-vingt et quatre-vingt-
dix. Le vieillissement de la population, qui interviendra vers la troi-
sième décennie du xxf siècle, ainsi que le développement économique
des sociétés musulmanes, lorsqu'il se produira et à condition qu'il se
produise, pourraient provoquer et atténuer la propension musulmane
à la violence et donc diminuer la fréquence et l'intensité des guerres
civilisationnelles.
CHAPITRE Il
La dynamique des guerres civilisationnelles
L'essor de la conscience identitaire
Les guerres civilisationnelles suivent des processus d'intensifica-
tion, d'extension, d'endiguement, d'interruption et, même si c'est rare,
de solution. D'habitude, ces processus commencent de façon séquen-
tielle, mais ils se recouvrent également souvent et peuvent se répéter.
Une fois déclenchées, les guerres civilisationnelles tendent à acquérir
une vie propre et à se développer selon le schéma action/réaction, à
l'instar des autres conflits communautaires. Les identités, auparavant
multiples et banales, se focalisent et se durcissent: les conflits commu-
nautaires sont à juste titre appelés « guerres identitaires » 1. Avec l'exa-
cerbation de la violence, les enjeux initiaux seront redéfinis de manière
plus exclusive selon un rapport ({ nous» contre ({ eux », la cohésion et
l'engagement du groupe se renforceront. Les dirigeants politiques en
appelleront de plus en plus à la loyauté ethnique et religieuse. La
conscience d'appartenir à une civilisation s'aiguisera par rapport aux
autres identités. Une « dynamique de haine» naît ainsi, comparable au
«dilemme de sécurité» des relations internationales : la peur, la
méfiance et la détestation mutuelles se nourrissent l'une l'autre 2.
Chaque côté dramatise et magnifie la distinction entre forces du bien
et forces du mal, jusqu'au combat à la vie à la mort.
Au fil des révolutions, les modérés, les girondins et les mencheviks
perdent devant les radicaux, les jacobins et les bolcheviks. Un pro-
cessus similaire tend à se produire au cours des guerres de ligne de
faille. Les modérés, qui ont des ambitions plus limitées - parvenir à
l'autonomie plutôt qu'à l'indépendance, par exemple -, n'atteignent
pas leurs objectifs par la négociation, qui échoue presque toujours au
296
LE CHOC DES CIVILISATIONS
début, et sont suppléés ou supplantés par les radicaux, déterminés à
user de violence pour atteindre leurs objectifs extrêmes. Dans le conflit
entre Moros et Philippins, le principal groupe insurgé, le Front
national de libération moro, a d'abord été supplanté par le Front isla-
mique de libération moro, aux positions radicales, puis par le mouve-
ment Abu Sayyaf, plus extrémiste encore, qui a rejeté les cessez-le-feu
négociés avec le gouvernement philippin par les autres groupes.
Durant les années quatre-vingt, le gouvernement soudanais a adopté
des positions islamistes de plus en plus tranchées, et, au début de la
décennie quatre-vingt-dix, l'insurrection chrétienne s'est divisée, un
nouveau groupe, le Mouvement d'indépendance du Sud-Soudan,
revendiquant désormais l'indépendance et non plus seulement l'auto-
nomie. Alors même que l'Organisation de libération de la Palestine
entrait en négociation avec le gouvernement israélien, les Frères
musulmans du Hamas ont tenté de lui ravir l'adhésion des masses
palestiniennes; de son côté, le gouvernement israélien a suscité des
protestations et des violences émanant de groupes religieux extré-
mistes. En 1992-1993, avec l'intensification du conflit de Tchétchénie,
le gouvernement Doudaev était dominé par« les factions les plus radi-
cales du nationalisme tchétchène, opposées à tout accommodement
avec Moscou, et les forces plus modérées furent poussées dans l'oppo-
sition ». Un glissement similaire s'est produit au Tadjikistan. «Avec
l'escalade du conflit en 1992, les groupes nationalistes-démocratiques
tadjiks ont cédé graduellement du terrain au profit des groupes isla-
mistes qui mobilisaient mieux les pauvres des campagnes et la jeunesse
désabusée des villes. Le message islamiste s'est radicalisé, avec l'émer-
gence de jeunes dirigeants en rivalité avec la hiérarchie religieuse tradi-
tionnelle, plus pragmatique.» « Je ferme le dictionnaire de la
diplomatie, devait déclarer un de ceux-là, et commence à parler la
langue des batailles, la seule appropriée à la situation créée dans ma
patrie par la Russie 3. » En Bosnie, la faction nationaliste plus extrême
d'Alija Izetbegovic est devenue plus influente, au sein du Parti d'action
démocratique (SDA) musulman, que la faction plus tolérante et
d'orientation multiculturaliste représentée par Haris Silajdzic
4

La victoire de ces éléments n'est pas nécessairement définitive. Pas
plus que le compromis modéré, la violence radicale ne paraît en
mesure de terminer une guerre civilisationnelle. Avec l'inflation des
coûts matériels et humains, pour de piètres résultats, les modérés des
deux bords sont enclins à réapparaître, faisant valoir 1'« absurdité» de
tout cela et insistant pour qu'une fin soit trouvée en enclenchant un
nouveau cycle de négociations.
Dans le cours d'une guerre, les différences identitaires s'estom-
pent, et finit par l'emporter celle qui, au regard du conflit, est la plus
signifiante. Elle est presque toujours définie par la religion. Au plan
psychologique, celle-ci fournit la justification la plus rassurante et la
plus solide pour lutter contre les forces « sans dieu», considérées
Lad y n ami que des gue r r e sei vil i s a t ion n e Ile s 297
comme menaçantes. Au plan pratique, la communauté de religion ou
de civilisation est la communauté la plus large à laquelle un groupe
indigène engagé dans un conflit puisse faire appel. Si, dans une guerre
locale entre deux tribus africaines, l'une d'entre elles est musulmane et
l'autre chrétienne, celle-là peut espérer bénéficier de l'argent saoudien,
de l'aide des moudjahidin afghans, des armes et des conseillers ira-
niens; celle-ci pourra rechercher l'aide économique et humanitaire, le
soutien politique et diplomatique des gouvernements occidentaux. À
moins qu'un des groupes ne parvienne à se présenter comme la victime
d'un génocide et, partant, à exciter la sympathie de l'Occident - toutes
choses que les musulmans bosniaques ont su accomplir -, il ne peut
espérer recevoir une aide notable que de ses parents en civilisation.
Les musulmans de Bosnie exceptés, c'est ce qui s'est passé. Par défini-
tion, les guerres civilisationnelles sont des guerres locales entre des
groupes locaux disposant de ramifications plus larges : par là, elles
engendrent des identités civilisationnelles parmi les participants.
Ce processus est particulièrement vérifié dans le cas des musul-
mans. Une guerre civilisationnelle peut avoir son origine dans des
conflits familiaux, claniques ou tribaux, mais parce que les identités à
l'intérieur du monde musulman tendent à être en U, les protagonistes
musulmans d'un tel type de conflit chercheront, dès que les combats
se prolongent, à en appeler à l'islam, comme ce fut le cas avec un
laïque antifondamentaliste de la trempe de Saddam Hussein. Un
observateur occidental a fait la même remarque à propos du gouverne-
ment azéri. Le conflit au Tadjikistan a commencé comme une guerre
civile locale, mais les insurgés ont identifié de plus en plus nettement
leur cause à celle de l'islam. Au cours des guerres du XIX
e
siècle entre
les peuples du Nord-Caucase et les Russes, le chef musulman Shamil
s'était défini comme islamiste était parvenu à unir des dizaines de
groupes ethniques et linguistiques « sur la base de l'islam et de la résis-
tance à la conquête russe ». Dans les années quatre-vingt-dix, Doudaev
a tablé sur la résurgence islamique qui s'était produite dans le Caucase
au cours de la décennie précédente, pour poursuivre la même stratégie.
Il a été soutenu en cela par les docteurs de la foi et les partis islamistes.
Il a aussi prêté serment sur le Coran (tout comme Eltsine a été béni
par un prêtre, orthodoxe) et, en 1994, il a proposé que la Tchétchénie
devienne un Etat islamique, régi par la charia. Les troupes tchétchènes
portaient des foulards verts brodés du mot gava zad , qui signifie
« guerre sainte» en tchétchène, et criaient Allah Akhbar en montant au
feu 5. De la même manière, les musulmans du Cachemire n'invoquent
plus seulement leur identité régionale, laquelle est composite, ou bien
leurs affinités avec l'Inde laïque. Ils en appellent à une troisième iden-
tité reflétant « l'essor du nationalisme musulman au Cachemire et la
diffusion transnationale de valeurs islamiques fondamentalistes, qui
ont amené les musulmans du Cachemire à se sentir membres du
Pakistan musulman et du monde islamique ». L'insurrection de 1989
298
LE CHOC DES CIVILISATIONS
contre l'Inde a, au début, été conduite par une organisation « relative-
ment laïque», soutenue par le gouvernement pakistanais. Celui-ci a
ensuite appuyé des groupes fondamentalistes qui sont devenus prédo-
minants. Ceux-ci comprenaient des « insurgés durs», déterminés
apparemment à poursuivre le djihad pour lui-même, quelles que fus-
sent les perspectives. Selon un autre observateur, « les sentiments
nationalistes ont été avivés par les différences religieuses; l'essor mon-
dial du militantisme islamique a été un encouragement pour les
insurgés du Cachemire et a érodé la tradition cachemire de tolérance
entre hindous et musulmans
6
».
Une montée dramatique des identifications civilisationnelles s'est
produite en Bosnie, en particulier au sein de la communauté musul-
mane. Historiquement, les identités communautaires n'étaient pas
fortes en Bosnie; Serbes, Croates et musulmans vivaient en bon voisi-
nage; les mariages mixtes étaient chose commune, les identifications
religieuses restaient faibles : on disait que les musulmans étaient les
Bosniaques qui n'allaient pas à la mosquée, les Croates ceux qui ne se
rendaient pas à la cathédrale et les Serbes ceux qui ne visitaient pas
l'église orthodoxe. Lorsque l'identité yougoslave s'est effondrée, ces
identités religieuses, limitées et banales, ont pris une nouvelle signifi-
cation et se sont durcies dès que les combats ont commencé. Le multi-
communautarisme s'est évaporé, chaque groupe s'est de plus en plus
identifié à sa communauté culturelle plus large et a commencé à se
définir en termes religieux. Les Serbes de Bosnie sont devenus des
nationalistes serbes extrémistes, s'identifiant à l'idée de Grande Serbie,
à l'Église orthodoxe et, plus largement, au monde orthodoxe. Les
Croates de Bosnie sont devenus les nationalistes croates les plus fer-
vents. Ils se sont considérés comme des citoyens de la Croatie. Ils ont
accentué leur catholicisme et, de concert avec les Croates de Croatie,
leur identité romaine occidentale.
La prise de conscience de l'appartenance à une civilisation a été
plus marquée encore chez les musulmans. Jusqu'au déclenchement de
la guerre, les musulmans de Bosnie avaient un comportement haute-
ment laïc. Ils se considéraient comme Européens et étaient les plus
fermes partisans d'une société et d'un État multiculturels. Tout cela a
changé avec l'éclatement de la Yougoslavie. Comme les Croates et les
Serbes, les musulmans ont rejeté les partis multicommunautaires lors
des élections de 1990 et ont massivement voté pour le Parti d'action
démocratique (SDA) musulman, conduit par Izetbegovic. Musulman
dévot, emprisonné pour activisme islamique par le gouvernement
communiste, ce dernier avait affirmé dans La Déclaration islamique,
livre publié en 1970, « l'incompatibilité de l'islam avec les systèmes non
islamiques. Il ne peut y avoir ni paix ni coexistence entre la religion
islamique et les institutions socio-politiques non islamiques ». Quand
le mouvement islamique sera suffisamment fort, il lui faudra prendre
le pouvoir et créer une république islamique. Il sera de la plus haute
Lad y n ami que des gue r r es c i vil i s a t ion n e II es 299
importance que le nouvel État confie l'éducation et les médias « à des
personnes dont l'autorité morale intellectuelle islamique soit
indiscutable 7 ».
Lorsque la Bosnie est devenue indépendante, Izetbegovic a pro-
posé de créer un État multiethnique au sein duquel les musulmans
seraient le groupe dominant, même s'il n'est pas majoritaire. Il n'était
toutefois pas homme à résister à l'islamisation de son pays que la
guerre a entraînée. Sa réticence à répudier publiquement et explicite-
ment «la déclaration islamique» a engendré des craintes parmi les
non-mulsulmans. La guerre se prolongeant, les Serbes et les Croates
de Bosnie ont quitté les zones contrôlées par le gouvernement bos-
niaque, et ceux qui sont restés se sont trouvés petit à petit exclus des
emplois intéressants et des institutions sociales. «L'islam a pris une
plus grande importance au sein de la communauté nationale musul-
mane et une identité nationale musulmane forte est devenue une
donnée politique et religieuse. » Le nationalisme musulman, dans ce
qui l'oppose au nationalisme multiculturaliste bosniaque, s'est de plus
en plus exprimé dans les médias. L'enseignement religieux s'est
répandu dans les écoles, et les nouveaux manuels soulignaient les bien-
faits de l'autorité ottomane. Le bosniaque a été promu comme langue
différente du serbo-croate; un nombre croissant de termes turcs et
arabes lui ont été intégrés. Les autorités gouvernementales ont attaqué
les mariages mixtes, tout comme la musique de «l'agresseur », c'est-à-
dire la musique serbe. Elles ont encouragé la religion islamique et
donné la préférence aux musulmans pour l'embauche et les promo-
tions. Plus important, l'armée bosniaque s'est islamisée, et, en 1995, les
musulmans représentaient 90 % des personnels. Un nombre croissant
d'unités se sont identifiées à l'islam, engagées dans des pratiques isla-
miques et ont recouru à des symboles musulmans. Les forces d'élite
ont été les plus profondément islamisées et leur nombre a augmenté.
Cette évolution a donné lieu aux protestations de cinq membres de la
présidence bosniaque (dont deux Croates et deux Serbes)
auprès d'Izetbegovic, qui a passé outre, et à la démission en 1995 du
Premier ministre Haris Silajdzic
8
, dont les orientations étaient
multiculturalistes.
Le SDA d'Izetbegovic a étendu son contrôle politique sur l'État et
la société. En 1995, il en était venu à dominer « l'armée, la fonction
publique et les entreprises nationales». Selon les informations de
presse, «les musulmans n'appartenant pas au parti, et a fortiori les
non-musulmans ont des difficultés à trouver des emplois décents ». À
suivre ses critiques, le parti est « devenu le vecteur d'un autoritarisme
islamique marqué par les habitudes du gouvernement communiste 9 ».
Au total, comme le notait un autre observateur:
Le nationalisme devient plus extrême. Il ne tient plus compte des autres
sensibilités nationales; c'est la propriété, le privilège et l'instrument poli
300 LE CHOC DES CIVILISATIONS
tique de la nouvelle et prédominante nation musulmane [ ... J. Le prin-
cipal résultat de ce nationalisme musulman nouveau est un mouvement
vers l'homogéinisation nationale [ ... J. Le fondamentalisme religieux l'em-
porte de plus en plus dans la détermination des intérêts nationaux
musulmans 10.
Le durcissement de l'identité religieuse que produisaient la guerre
et le nettoyage ethnique, les préférences des dirigeants, le soutien et les
pressions des autres États musulmans ont lentement mais clairement
transformé la Bosnie. La Suisse des Balkans est ainsi devenue l'Iran
des Balkans.
Dans les guerres civilisationnelles, chaque partie n'insiste pas seu-
lement sur sa seule identité civilisationnelle, mais aussi sur celle de
l'autre partie. Dans la guerre locale qu'elle mène, elle ne se considère
pas seulement comme en lutte contre un autre groupe ethnique du
lieu, mais contre une autre civilisation. La menace est de ce fait magni-
fiée et renforcée par les ressources d'une civilisation importante; la
défaite a des conséquences non seulement pour la partie concernée,
mais aussi pour l'ensemble de la civilisation dont elle est membre. D'où
l'urgente nécessité de se rallier à sa partie engagée dans un conflit. La
guerre locale est alors redéfinie comme une guerre de religions, un
affrontement de civilisations, lourd de conséquences pour des pans
tout entiers de l'espèce humaine. Au début des années quatre-vingt-
dix, comme la religion orthodoxe et l'Église orthodoxe redevenaient
des pièces centrales de leur identité nationale, «évinçant d'autres
confessions russes, dont l'islam est la plus importante Il », les Russes
ont estimé qu'il était de leur intérêt de définir la guerre entre clans et
régions du Tadjikistan, ou la guerre en Tchétchénie, comme des épi-
sodes d'un affrontement plus large, pluriséculaire, entre l'orthodoxie
et l'islam : les opposants du cru étaient engagés dans un djihad par
procuration pour Islamabad, Téhéran, Riyad et Ankara.
Dans l'ancienne Yougoslavie, les Croates se voyaient sous les traits
de preux garants des frontières de l'Occident face aux assauts de l'or-
thodoxie et de l'islam. Pour les Serbes, leurs ennemis n'étaient pas seu-
lement les Croates et les musulmans de Bosnie, mais «le Vatican », les
« fondamentalistes islamiques », les « Turcs infâmes », qui n'ont cessé
de menacer la chrétienté depuis des siècles. Un diplomate occidental a
pu dire du dirigeant serbe de Bosnie : « Karadzic définit le conflit
comme la guerre anti-impérialiste en Europe. Il affirme avoir pour
mission d'effacer les dernières traces de l'empire ottoman en
Europe 12. » Pour leur part, les musulmans de Bosnie se sont considérés
comme les victimes d'un génocide que l'Occident ignore à cause de
leur religion : ils méritent donc le soutien du monde musulman. Pour
toutes les parties belligérantes et pour la plupart des observateurs exté-
rieurs, les guerres de Yougoslavie sont devenues des guerres religieuses
ou ethnoreligieuses. Comme l'a montré Misha Glenny, le conflit a « de
La dynamique des guerres civilisationnelles 301
plus en plus assimilé les caractéristiques d'une lutte religieuse, définie
par trois grandes religions européennes -le catholicisme romain, l'or-
thodoxie orientale, l'islam, restes confessionnels des empires dont les
frontières se heurtaient en Bosnie 13 ».
Le fait que les guerres civilisationnelles sont perçues comme des
affrontements de civilisations redonne vie à la théorie des dominos en
vogue durant la guerre froide, à ceci près qu'aujourd'hui ce sont les
principaux États des aires civilisationnelles qui ressentent le besoin de
prévenir une défaite dans un conflit local, car celle-ci peut provoquer
des pertes de plus en plus lourdes et conduire ainsi au désastre. La
position très ferme du gouvernement indien à propos du Cachemire
tient, pour une grande part, à la crainte que la perte de ce territoire ne
stimule d'autres minorités ethniques du pays. Si la Russie ne mettait
pas un terme à la violence politique au Tadjikistan, disait le ministre
des Affaires étrangères Kozyrev, celle-ci pourrait gagner le Kirghi-
zistan et l'Ouzbékistan. Cela apporterait de l'eau aux moulins séces-
sionnistes des républiques musulmanes de la Fédération de Russie
avec, au bout du compte, la possibilité qu'un jour le fondamentalisme
musulman parade sur la place Rouge. Aussi, devait dire Eltsine, la
frontière entre l'Afghanistan et le Tadjikistan est-elle «dans les faits
celle de la Russie ». À leur tour, les Européens ont exprimé leurs
craintes que l'établissement d'un État musulman dans l'ancienne You-
goslavie ne constitue une base pour la propagation de l'émigration
musulmane et du fondamentalisme islamique. La frontière de la
Croatie est, dans les faits, celle de l'Europe.
Avec l'intensification d'une guerre civilisationelle, chaque camp
diabolise ses opposants qu'il dépeint souvent comme des sous-
hommes, ce qui donne le droit de les tuer. « Les chiens enragés doivent
être abattus », déclara Eltsine en parlant des guérilleros tchéchènes.
« Ces personnes mal éduquées doivent être abattues ... et nous les abat-
trons», affirma le général indonésien Try Sutrisno, en référence au
massacre de Timor oriental en 1991. On ressuscite les démons du
passé : les Croates deviennent des «oustachis», les musulmans des
« Turcs» et les Serbes des « tchetniks ». Les meurtres, les tortures et
les viols de masse, l'expulsion brutale de civils, tout cela est justifiable
par une haine communautaire se nourrissant d'une autre haine
communautaire. Les symboles et objets de la culture adverse devien-
nent des cibles. Les Serbes ont systématiquement détruit les mosquées
et les monastères franciscains, cependant que les Croates faisaient
sauter les monastères orthodoxes. Parce qu'ils sont les dépositaires de
la culture, les musées et les bibliothèques sont vulnérables : les forces
cinghalaises de sécurité ont incendié la bibliothèque publique de
Jaffna, faisant ainsi disparaître d'« irremplaçables documents litté-
raires et historiques » de la culture tamoule; les artilleurs serbes ont
détruit sous leurs obus le Musée national de Sarajevo. Les Serbes ont
nettoyé la ville bosniaque de Zvornik de ses quarante mille musulmans
302
LE CHOC DES CIVILISATIONS
et planté une croix sur le site de la tour ottomane qu'ils venaient de
dynamiter, tour qui avait remplacé l'église orthodoxe rasée en 1463
par les Turcs 14. Dans les guerres entre cultures, la culture est toujours
perdante.
Les ralliements de civilisation "
pays apparentés et diasporas
Pendant les quarante années qu'a duré la guerre froide, l'antago-
nisme percolait : les superpuissances cherchaient à recruter des alliés
et des partenaires, à subvertir, à convertir et à neutraliser les alliés et
partenaires de l'adversaire. La compétition était, bien sûr, plus intense
dans le Tiers-Monde, dont les États jeunes et faibles étaient pressés par
les superpuissances de participer au grand tournoi mondial. Dans le
monde d'après la guerre froide, des conflits communautaires multiples
se sont substitués au conflit unique entre superpuissances. Quand ces
conflits communautaires engagent des groupes relevant de civilisa-
tions différentes, ils ont tendance à s'étendre et à grimper des échelons
successifs. Le conflit s'intensifiant, chaque côté cherche à rallier le sou-
tien de pays et de groupes appartenant à sa civilisation. Sous une
forme ou sous une autre, officielle ou officieuse, ouverte ou discrète,
matérielle, humaine, diplomatique, financière, symbolique ou mili-
taire, un soutien viendra toujours d'un ou de plusieurs pays ou groupes
apparentés. Plus une guerre civHisationnelle perdure, plus nombreux
seront les pays apparentés susceptibles de jouer un rôle de soutien, de
contrainte et de médiation. Du fait de ce « syndrome du pays apparen-
té », les conflits civilisationnels comportent un risque d'escalade bien
plus important que les conflits intracivilisationnels et requièrent en
général une coopération intercivHisationnelle pour les retenir et les ter-
miner. À la différence de la guerre froide, le conflit ne s'écoule pas du
haut vers le bas. TI bouillonne à partir du bas.
Les États et les groupes ont différents niveaux d'engagement dans
une guerre de ce genre. Au niveau primaire, on trouve les parties belli-
gérantes, qui s'entre-tuent. Ce sont parfois des États, comme dans les
guerres indo-pakistanaises ou israélo-arabes ; ce peuvent être aussi des
groupes locaux qui ne sont pas des États ou, au mieux, des États
embryonnaires, comme ce fut le cas en Bosnie ou avec les Arméniens
du Nagorny-Karabakh. Ces conflits peuvent également inclure des pro-
tagonistes de deuxième échelon, généralement des États directement
apparentés aux belligérants de base, par exemple les gouvernements
serbe et croate dans l'ancienne Yougoslavie ou ceux d'Arménie et
d'Azerbaïdjan dans le Caucase. Reliés au conflit de manière plus loin-
Lad y n ami que des gue r r e sei vil i s a t ion n e 11 e s 303
taine encore, on trouve des États de troisième échelon : ils sont
éloignés du théâtre des affrontements, mais ont des liens de civilisation
avec les belligérants, tels l'Allemagne, la Russie et les États islamiques
en ce qui concerne l'ancienne Yougoslavie, ou la Russie, la Turquie et
11ran dans le cas du différend arméno-azéri. Ces participants de troi-
sième échelon sont souvent les États phares des aires de civilisation.
Le cas échéant, les diasporas des groupes belligérants jouent aussi un
rôle dans ces guerres. Eu égard au nombre limité de personnes et à la
quantité réduite d'armes habituellement engagées au niveau de base,
même un volume relativement modeste d'aide extérieure - argent,
armes, volontaires - peut avoir un effet significatif sur l'issue de la
guerre.
Les enjeux des autres parties en conflit ne sont pas identiques à
ceux des belligérants de base. Le soutien le plus dévoué et le plus cha-
leureux dont ces derniers bénéficieront vient normalement des dias-
poras dont les communautés s'identifient à la cause de leur parentèle
et deviennent « plus royalistes que le roi )}. Les intérêts des gouverne-
ments de deuxième et troisième échelons sont plus compliqués. Eux
aussi fournissent généralement un soutien aux participants du niveau
élémentaire et, même s'ils ne le font pas, ils en seront soupçonnés par
les groupes opposés, ce qui confortera ceux-ci dans leur aide à leurs
propres apparentés. Toutefois, les gouvernements de deuxième et troi-
sième échelon ont également intérêt à contenir les affrontements et à
éviter d'y être eux-mêmes directement engagés. Aussi, tout en soute-
nant les participants de première ligne, chercheront-ils à modérer leurs
objectifs. Ils tenteront également de négocier avec leurs homologues
de deuxième et troisième échelon, de l'autre côté de la ligne de faille,
et d'éviter ainsi qu'une gt!erre locale ne se transforme en une guerre
plus large, engageant les États phares. La figure Il.1 esquisse les rela-
tions des parties potentielles à des guerres civilisationnelles. Toutes les
guerres de ce type n'ont pas eu une distribution des rôles aussi
complète, mais plusieurs en ont une, celles de l'ancienne Yougoslavie
et du Caucase comprises, et quasiment n'importe quelle guerre civilisa-
tionnelle pourrait s'étendre et inclure tous les niveaux de participants.
D'une manière ou d'une autre, les diasporas et les pays apparentés
ont été engagés dans chacune des guerres civilisationnelles de la
décennie quatre-vingt -dix. Les groupes musulmans ont joué un rôle
important dans ce type de conflit. Les gouvernements et associations
islamiques constituent donc les participants secondaires et tertiaires
que l'on retrouve le plus souvent. Les plus actifs ont été les gouverne-
ments d'Arabie Saoudite, du Pakistan, d'Iran, de Turquie et de Libye,
qui ensemble, et à certains moments avec d'autres États musulmans,
ont fourni à des degrés divers une aide aux musulmans luttant contre
des non-musulmans en Palestine, au Liban, en Bosnie, en Tchétchénie,
en Transcaucasie, au Tadjikistan, au Cachemire, au Soudan et aux Phi-
lippines. En sus du soutien gouvernemental, de nombreux groupes
304
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Figure Il.1 La structure d'une guerre civilisationnelle complexe
Civilisation A Civilisation B





- Violence
__ Soutien
Recul
_ _ Négociation
musulmans de base ont été appuyés par l'internationale flottante des
combattants islamistes de la guerre d'Afghanistan, lesquels ont ensuite
participé à divers conflits, de la guerre civile en Algérie à la Tchét-
chénie et aux Philippines. L'internationale islamiste a été impliquée,
comme un analyste l'a noté, dans « l'envoi de volontaires pour imposer
la règle islamiste en Afghanistan, au Cachemire et en Bosnie ; dans des
guerres de propagande contre les gouvernements opposés aux isla-
mistes dans tel ou tel pays; dans l'établissement de centres islamiques
au sein de la diaspora, qui servent d'états-majors conjoints de tous ces
partis 15 ». La Ligue arabe et l'Organisation de la conférence islamique
ont également appuyé et tenté de coordonner les efforts de leurs
membres pour épauler les groupes musulmans engagés dans des
conflits de civilisations.
L'Union soviétique était un participant de premier rang à la guerre
d'Afghanistan, et, depuis la fin de la guerre froide, la Russie a été un
participant de premier rang à la guerre de Tchétchénie, un participant
de deuxième échelon aux combats du Tadjikistan, un participant de
troisième échelon aux guerres de l'ancienne Yougoslavie. L'Inde est
engagée au premier au Cachemire et au deuxième rang au Sri
Lanka. Les principaux Etats occidentaux ont été des participants de
troisième échelon aux différends yougoslaves. Les diasporas ont joué
un rôle majeur des deux côtés de r affrontement durable entre Israé-
liens et Palestiniens, ainsi que pour soutenir les Arméniens, les Croates
les Tchétchènes dans leurs conflits. Par la télévision, le fax et le
,courrier électronique, «l'engagement des diasporas a été revigoré et
parfois polarisé par un contact constant avec leurs anciennes habita-
tions, "anciennes" ne signifiant désormais plus la même chose que
naguère 16 ».
Dans la guerre du Cachemire, le Pakistan a fourni un soutien
Lad y n ami que des gue r r e sei vil i s a t ion n e 11 e s 305
diplomatique et politique explicite aux insurgés, mais aussi, selon des
sources militaires pakistanaises, d'abondantes sommes d'argent et
d'importantes quantités d'armements, une formation militaire, un sou-
tien logistique et un sanctuaire. Il a également démarché pour leur
compte auprès des autres gouvernements musulmans. En 1995, on
annonçait que les insurgés avaient reçu le renfort d'au moins mille
deux cents moudjahidin venant d'Afghanistan, du Tadjikistan et du
Soudan, équipés de missiles Stinger et d'autres armes fournies par les
Américains pour leur guerre contre l'Union soviétique 17. Le soulève-
ment moro des Philippines a, pendant un temps, bénéficié de fonds et
de matériels de la part de la Malaysia; les gouvernements arabes ont
donné des sommes additionnelles; plusieurs milliers de combattants
ont été formés en Libye; le groupe extrémiste Abu Sayyaf a été monté
par des fondamentalistes pakistanais et afghans 18. En Afrique, le
Soudan a constamment aidé les rebelles musulmans d'Érythrée en
lutte contre l'Éthiopie et, en riposte, celle-ci a fourni un « soutien logis-
tique et un sanctuaire» aux « rebelles chrétiens» en lutte contre celui-
là. Ces derniers ont également reçu une aide similaire de l'Ouganda,
laquelle reflétait pour une par les « fort liens religieux, raciaux et eth-
niques [de ce pays] avec les rebelles soudanais ». Le gouvernement de
Khartoum a, de son côté, reçu pour trois cents millions de dollars
d'armes chinoises par le truchement de l'Iran et un entraînement de la
part de conseillers militaires iraniens, ce qui lui permit de lancer en
1992 une grande offensive contre les rebelles. Diverses organisations
chrétiennes de l'Occident ont livré de la nourriture, des médicaments,
des aides et, â croire le gouvernement soudanais, des armes aux
rebelles chrétiens 19.
Dans la guerre entre les insurgés tamouls et le gouvernement cing-
halais, de religion bouddhiste, les autorités indiennes ont d'abord
fourni une aide substantielle aux premiers, qu'elles entraînaient dans
le sud de leur pays et auxquels elles livraient armes et monnaie. En
1987, les forces du gouvernement sri lankais étaient sur le point de
défaire les Tigres tamouls, mais l'opinion indienne s'indigna du « géno-
cide en cours», et le gouvernement indien transporta par avion des
vivres aux Tamouls « signalant de fait au [président] Jayewardene que
l'Inde entendait l'empêcher d'écraser les Tigres par la force 20 ». Les
gouvernements indien et sri lankais parvinrent à un accord aux termes
duquel le Sri Lanka accorderait un haut degré d'autonomie aux zones
tamoules et les insurgés livreraient leurs armes aux forces indiennes.
L'Inde déploya cinquante mille hommes dans l'île afin de faire appli-
quer l'accord, mais les Tigres refusèrent de livrer leurs armes, et les
militaires indiens se retrouvèrent vite engagés dans une guerre contre
la guérilla qu'ils avaient précédemment soutenue. Les forces indiennes
furent retirées à partir de 1988. En 1991, le Premier ministre Rajiv
Gandhi fut assassiné, selon les Indiens par un partisan des insurgés
tamouls, et l'attitude de New Delhi vis-à-vis du soulèvement devint de
306
LE CHOC DES CIVILISATIONS
plus en plus hostile. Les autorités ne pouvaient cependant pas arrêter
la sympathie et le soutien aux insurgés exprimés par les cinquante mil-
lions de Tamouls de l'Inde méridionale. Cette réalité se reflète dans le
fait que les autorités gouvernementales du Tamil Nadu défièrent New
Delhi et autorisèrent les Tigres à agir « quasi librement» le long des
750 kilomètres de côtes de leur État et à envoyer vivres et munitions
aux insurgeants du Sri Lanka, à travers le détroit de Palk
21

À partir de 1979, les Soviétiques, et ensuite les Russes, se sont
trouvés engagés dans trois guerres civilisationnelles importantes, avec
leurs voisins musulmans du Sud : la guerre afghane 1979-1989, ses
séquelles du Tadjikistan à compter de 1992 et la guerre de Tchétchénie,
depuis 1994. Avec l'effondrement de l'Union soviétique, un gouverne-
ment communiste épigone a accédé au pouvoir au Tadjikistan. Il a été
mis en cause au printemps 1992 par une opposition constituée de
groupes régionaux et ethniques rivaux, qui incluaient des laïques et
des islamistes. Cette opposition, soutenue par les armes venues d'Afg-
hanistan, a chassé le gouvernement prorusse de la capitale Douchanbe
en septembre 1992. Les gouvernements russe et ouzbek ont réagi
vigoureusement et ont brandi la menace du fondamentalisme isla-
mique. La 201 e division russe de tirailleurs motorisée, qui était restée
au Tadjikistan, a fourni des armes aux forces progouvernementales, et
Moscou a envoyé des renforts pour garder la frontière. En novembre
1992, la Russie, l'Ouzbékistan, le Kazakhstan et le Kirghizistan se sont
accordés sur une intervention militaire russe et ouzbek, officiellement
afin de préserver la paix et, en réalité, pour participer à la guerre. Avec
le soutien en armes et en argent de la Russie, les forces du gouverne-
ment déchu ont pu reprendre Douchanbe et contrôler l'essentiel du
pays. Un processus de nettoyage ethnique s'est ensuivi, les réfugiés et
les troupes de l'opposition ont fait retraite en Afghanistan.
Les gouvernements musulmans du Moyen-Orient ont protesté
contre l'intervention militaire russe. L'Iran, le Pakistan et l'Afghanistan
aidèrent l'opposition, qui devenait de plus en plus islamiste, avec de
l'argent, des armes et des formateurs militaires. On apprenait en 1993
que des milliers de combattants étaient entraînés par les moudjahidin
afghans. Au printemps et à l'été 1993, les insurgés tadjiks lancèrent
plusieurs attaques à travers la frontière afghane et tuèrent un certain
nombre de gardes-frontières russes. Les Russes répliquèrent en
déployant davantage d'hommes, en organisant un barrage «intense
d'artillerie et de mortiers», ainsi que des attaques aériennes sur des
cibles en Afghanistan. De leur côté, les gouvernements arabes financè-
rent l'achat de Stinger pour contrer l'aviation. En 1995, la Russie avait
environ vingt-cinq mille hommes déployés au Tadjikistan et fournissait
la moitié des fonds dont le gouvernement avait besoin. Les insurgés
étaient soutenus par les autorités afghanes et d'autres États musul-
mans. Comme devait le souligner Barnett Rubin, l'échec des agences
internationales ou de l'Occident à fournir une aide significative tant au
Lad y n ami que des gue r r e sei vil i s a t ion n e II e s 307
Tadjikistan qu'à l'Afghanistan rendit celui-là totalement dépendant des
Russes et celui-ci de ses parents en civilisation musulmane. «Tout
commandant afghan désireux de recevoir une aide étrangère doit
aujourd'hui soit se plier aux désirs des financiers arabes et pakistanais
désireux d'étendre le djihad à l'Asie centrale, soit prendre part au trafic
de la drogue 22. })
La troisième guerre anti-islamique des Russes, contre les Tchét-
chènes du nord du Caucase, eut pour prologue les combats de 1992-
1993 qui se produisirent, dans le voisinage, entre Ossètes orthodoxes
et Ingouches musulmans. Ces derniers avaient été déportés en Asie
centrale pendant la Seconde Guerre mondiale, avec les Tchétchènes et
d'autres peuples musulmans. Les Ossètes restèrent sur place et s'empa-
rèrent des biens ingouches. En 1956-1957, les peuples déportés furent
autorisés à retourner chez eux, et les disputes commencèrent à propos
de la propriété des biens et du contrôle du territoire. En novembre
1992, les Ingouches lancèrent des attaques depuis leur république, afin
de reprendre la région de Prigorodny que le gouvernement soviétique
avait assignée aux Ossètes. Les Russes répondirent par une interven-
tion massive en faveur des Ossètes orthodoxes, à laquelle participèrent
des unités cosaques. Un commentateur extérieur fit la description sui-
vante : « En novembre 1992, les villages ingouches d'Ossétie furent
encerclés et bombardés par les chars russes. Ceux qui échappèrent à
cette épreuve furent tués ou enlevés. Le massacre fut perpétré par les
OMON ossètes [équipes de la police spéciale], mais les troupes russes,
envoyées maintenir la paix IIdans la région, fournirent la couverture" 23.
Selon The Economist, il était Il difficile de comprendre que tant de des-
tructions aient pu être commises en moins d'une semaine". Il s'agissait
de ilIa première opération de nettoyage ethnique dans la fédération de
Russie". Moscou utilisa alors ce conflit pour menacer les alliés tchét-
chènes des Ingouches, ce qui, en retour, "conduisit à la mobilisation
immédiate de la Tchétchénie et de la (majoritairement musulmane)
Confédération des peuples du Caucase (KNK). Celle-ci menaça d'en-
voyer cinq cent mille volontaires contre les forces russes si elles ne se
retiraient pas du territoire tchétchène. Après une attente tendue,
Moscou recula afin d'éviter l'escalade du conflit entre Ossètes du Nord
et Ingouches en conflagration d'ampleur régionale" 24. »
Une conflagration plus forte et plus ample se produisit en
décembre 1994, quand la Russie lança une véritable attaque militaire
contre la Tchétchénie. Les dirigeants de deux républiques orthodoxes,
la Géorgie et l'Arménie, soutinrent l'action de la Russie, tandis que le
président ukrainien restait « diplomatiquement insipide, se contentant
d'appeler au règlement pacifique de la crise». La décision russe fut
endossée par le gouvernement orthodoxe d'Ossétie du Nord et par 55
à 60 % de la population de ce territoire 25. Par contre, les musulmans
du dedans et du dehors de la Fédération russe se rangèrent massive-
ment aux côtés des Tchétchènes. L'internationale islamiste apporta
308
LE CHOC DES CIVILISATIONS
immédiatement sa contribution de combattants d'Azerbaïdjan, d'Afg-
hanistan, du Pakistan, du Soudan et d'ailleurs. Les États musulmans
endossèrent la cause tchétchène, on annonça que la Turquie et l'Iran
fournissaient une aide matérielle, ce qui ne pouvait qu'inciter davan-
tage Moscou à chercher à se concilier Téhéran. Un flux régulier
d'armes à destination des Tchétchènes commença à entrer en Russie
depuis l'Azerbaïdjan, poussant celle-là à fermer sa frontière avec celui-
ci et par là même les fournitures, médicales et autres, à la
Tchétchénie 26.
Les musulmans de la Fédération russe se rallièrent aux Tchét-
chènes. Alors que les appels à une guerre sainte de tout le Caucase
contre la Russie restaient sans effet, les dirigeants des six républiques
de la Volga et de l'Oural demandèrent à Moscou de mettre un terme à
ses actes armés, et les représentants des républiques musulmanes du
Caucase lancèrent le mot d'ordre de désobéissance civile contre la
tutelle russe. Le président de la république de Tchouvachie exempta
ses recrues du service militaire contre des frères en Islam. Les {( protes-
tations les plus vives contre la guerre » vinrent des deux républiques
voisines de la Tchétchénie, l'Ingouchie et le Daghestan. Les Ingouches
attaquèrent les troupes russes en mouvement vers la Tchétchénie,
poussant le ministre de la Défense russe à déclarer que le gouverne-
ment ingouche {( était virtuellement entré en guerre contre la Russie».
Des attaques contre les forces russes eurent également lieu au
Daghestan. Les Russes répliquèrent en bombardant des villages
ingouches et daghestanais 27. L'hostilité des Daghestanais contre les
Russes fut exacerbée après que ceux-ci eurent rasé le village de Pervo-
maiskoye, suite au raid tchétchène contre la ville de Kizljar en janvier
1996.
La cause tchétchène fut également aidée par la diaspora tchét-
chène, qui avait été provoquée, pour une part importante, par l'agres-
sion russe du xnce siècle contre les peuples montagnards du Caucase.
Cette diaspora leva des fonds, livra des armes et fournit des volon-
taires. Elle est particulièrement nombreuse en Jordanie et en Turquie,
ce qui conduisit la première à adopter une position ferme contre les
Russes et renforça l'inclination de la seconde à porter assistance aux
Tchétchènes. En janvier 1996, quand la guerre déborda sur son terri-
toire, l'opinion publique turque sympathisa avec la prise d'un ferry et
d'otages russes par des membres de la diaspora. Le gouvernement
d'Ankara négocia, avec l'aide de chefs tchétchènes, une solution de
cette crise d'une manière qui aggrava davantage les relations déjà ten-
dues qui existaient entre la Turquie et la Russie.
L'incursion tchétchène au Daghestan, la réponse russe et la saisie
du ferry au début de 1996 éclairèrent la possibilité d'une extension du
conflit en un affrontement entre les Russes et les peuples montagnards,
selon les alignements qui prévalèrent pendant des décennies, au cours
du x:rxe siècle. «Le Caucase du Nord est une poudrière, avertissait
Lad y n ami que des gue r r e sei vil i s a t ion n e Ile s 309
Fiona Hill en 1995, où un conflit dans une république peut être l'étin-
celle d'une conflagration régionale qui franchira les frontières jusqu'au
reste de la Fédération russe et incitera l'engagement de la Géorgie, de
l'Azerbaïdjan, de la Turquie, de l'Iran et des diasporas du Nord-Cau-
case. Comme la guerre de Tchétchénie le démontre, un conflit dans la
région ne peut être circonscrit aisément [ ... ] et les combats ont débordé
sur des républiques et des territoires voisins de la Tchétchénie. » Un
analyste russe le confirme, assurant que des « coalitions informelles »
se constituaient selon des lignes civilisationnelles. « Les Chrétiens de
Géorgie, d'Arménie, du Nagorny-Karabakh et d'Ossétie du Nord se ran-
gent face aux musulmans d'Azerbaïdjan, d'Abkhazie, de Tchétchénie et
d1ngouchie.» Déjà engagée au Tadjikistan, la Russie «courait le
risque d'être entraînée dans une confrontation durable avec le monde
musulman
28
».
Dans une autre guerre civilisationnelle entre orthodoxes et musul-
mans, les participants de premier rang sont les Arméniens de l'enclave
du Nagorny-Karabakh, face au gouvernement et à la population
d'Azerbaïdjan, ceux-là voulant se libérer de ceux-ci. Le gouvernement
arménien est un participant de deuxième échelon, la Russie, la Turquie
et l'Iran ayant des engagements de troisième échelon. En plus, un rôle
essentiel est joué par la considérable diaspora arménienne d'Europe
occidentale et d'Amérique du Nord. Les combats ont commencé en
1988, avant la disparition de l'URSS, se sont intensifiés en 1992-1993,
et se sont calmés après la négociation d'un cessez-le-feu en 1994. Les
Turcs et les autres musulmans ont soutenu l'Azerbaïdjan, la Russie a
fait de même pour les Arméniens mais a usé de son influence sur eux
pour contester aussi l'influence turque en Azerbaïdjan. Cette guerre
était le dernier épisode en date de la lutte séculaire entre l'Empire russe
et l'Empire ottoman pour le contrôle de la mer Noire et du Caucase,
ainsi que de l'intense antagonisme entre Arméniens et Turcs qui
remonte aux massacres perpétrés, au début du xxe siècle, par ceux-ci à
l'encontre de ceux-là.
Dans cette guerre, la Turquie a été un partisan constant de l'Azer-
baïdjan et un opposant des Arméniens. La première reconnaissance de
l'indépendance d'une république soviétique, en dehors de celles des
pays baltes, a été la reconnaissance de l'Azerbaïdjan par la Turquie.
Tout au long du conflit, celle-ci a fourni à celui-là une aide financière
et militaire, et elle a formé les soldats azéris. Lorsque la violence s'est
aggravée en 1991-1992 et que les Arméniens sont entrés sur le territoire
azéri, l'opinion publique turque s'est enflammée, et des pressions se
sont exercées sur le gouvernement pour qu'il soutienne un peuple
apparenté par l'ethnie et la religion. Ce dernier craignait aussi que cela
n'avive la division entre musulmans et chrétiens, n'amplifie le soutien
occidental à l'Arménie et ne mécontente ses alliés de l'OTAN. La Tur-
quie se retrouva ainsi confrontée aux pressions contraires que connaît
un participant de deuxième échelon à une guerre civilisationnelle.
310
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Néanmoins, le gouvernement turc estima de son intérêt d'appuyer
l'Azerbaïdjan et de s'opposer à l'Arménie. « TI est impossible de ne pas
être affecté lorsqu'un parent est tué », déclara un officiel turc. Un autre
ajouta : « Nous sommes sous pression. Nos journaux sont pleins de
photographies d'atrocités [ ... ]. Peut-être devrions-nous montrer à l'Ar-
ménie <l':1'il y a une grande Turquie dans"la région.» Le présidet;tt
Turgut Ozal abondait dans ce sens lorsqu il déclara que la TurquIe
«devait effrayer les Arméniens un petit peu ». Tout comme l'Iran, la
Turquie avertit les Arméniens qu'elle n'entérinerait aucune modifica-
tion des frontières. Ozal empêcha que des vivres et d'autres produits
n'arrivent en Arménie via la Turquie, si bien que la population armé-
nienne se trouva au seuil de la famine durant l'hiver 1992-1993. En
conséquence de quoi, le maréchal russe Yevgeny Chapochnikov avertit
que « si une autre partie [i.e. la Turquie] s'impliquait» dans la guerre,
« nous serons au bord de la troisième guerre mondiale ». Une année
plus tard, Ozal était toujours d'humeur martiale et méprisante: « Que
peuvent faire les Arméniens s'il advient que des coups de feu sont
tirés';." Marcher sur la Turquie? )} Celle-ci « montrera ses crocs 29 ».
Al' été et à l'automne de 1993, l'offensive arménienne se rapprocha
de la frontière iranienne, ce qui suscita de nouvelles réactions d'Ankara
~ t de Téhéran qui rivalisent pour l'influence en Azerbaïdjan et dans les
Etats musulmans d'Asie centrale. La Turquie déclara que l'offensive
menaçait sa propre sécurité, demanda que les forces arméniennes se
retirent « immédiatement et inconditionnellement )} du territoire azéri
et dépêcha des renforts sur sa frontière avec l'Arménie. On fit part
d'échanges de coups de feu à travers la frontière entre troupes russes
et turques. Le Premier ministre, Tansu Ciller, affirma que la Turquie
demanderait une déclaration de guerre si les troupes arméniennes
entraient dans l'enclave azérie du Nakhitchevan, voisine de la Turquie.
L'Iran déploya aussi des forces vers l'avant et en Azerbaïdjan, soi-
disant pour établir des camps destinés aux réfugiés des offensives
arméniennes. Selon des informations de presse, ces actes ont conduit
les Turcs à penser qu'ils pourraient prendre de nouvelles dispositions
sans provoquer de répliques russes et ont incité davantage Ankara à
rivaliser avec Téhéran dans la protection de l'Azerbaïdjan. La crise fut
en définitive calmée par des négociations à Moscou entre dirigeants
turcs, arméniens et azéris, par des pressions américaines sur le gouver-
nement arménien et par celles du gouvernement arménien sur les
Arméniens du Nagorny-Karabakh 30.
Vivant dans un petit pays enclavé, aux maigres ressources et bordé
de peuples turcs hostiles, les Arméniens ont, au cours de leur histoire,
cherché une protection auprès de leurs proches en orthodoxie, la
Géorgie et la Russie. Celle-ci, en particulier, était considérée comme
un grand frère. Toutefois, les Arméniens du Nagomy-Karabakh lancè-
rent leur action pour l'indépendance au moment où l'Union soviétique
s'effondrait, si bien que le régime Gorbatchev rejeta leurs demandes et
La dynamique des guerres civilisationnelles 311
envoya des troupes dans la région, afin de soutenir ce qui était perçu
comme un gouvernement communiste loyal à Bakou. Après la dispari-
tion de l'URSS, ces considérations firent place à d'autres, plus
anciennes, d'ordre historique et culturel. L'Azerbaïdjan accusa «le
gouvernement russe d'avoir effectué un virage à 180 degrés» et de sou-
tenir activement l'Arménie chrétienne. L'assistance militaire russe aux
Arméniens avait en fait commencé dans l'armée soviétique, au sein de
laquelle les Arméniens étaient promus à des rangs plus élevés et
assignés à des unités combattantes bien plus fréquemment que les
musulmans. Après le déclenchement de la guerre, le 366
e
régiment de
fusiliers motorisé de l'armée russe, basé au Nagorny-Karabakh, joua
un rôle dirigeant dans l'attaque aérienne sur la ville de Khodjali, au
cours de laquelle jusqu'à mille Azéris auraient été massacrés. Par la
suite des troupes Spetsuaz ont aussi participé à des combats. Durant
l'hiver 1992-1993 qui la vit souffrir de l'embargo turc, l'Arménie fut
« sauvée de l'effondrement économique total par l'infusion de milliards
de roubles de crédits russes ». Au printemps, des troupes russes se joi-
gnirent aux forces régulières arméniennes pour ouvrir un corridor
reliant l'Arménie au Nagorny-Karabakh. Une force blindée russe d'une
quarantaine de chars aurait participé à l'offensive du Karabakh de l'été
1993
31
• Comme le relevèrent Hill et Jewett, l'Arménie avait de son côté
« peu de choix, si ce n'est s'allier étroitement à la Russie. Elle dépend
de celle-ci pour ses matières premières, son énergie, son alimentation
et sa défense contre les ennemis historiques à ses frontières, tels l'Azer-
baïdjan et la Turquie. L'Arménie a signé tous les accords économiques
et militaires de la CEl, permis à des troupes russes de stationner sur
son territoire et abandonné en faveur de la Russie tout droit sur les
anciens avoirs soviétiques 32 ».
Le soutien des Arméniens rehaussa l'influence russe en Azer-
baïdjan. En juin 1993, le dirigeant nationaliste azéri, Aboulfaz Elt-
chibey, fut chassé par un coup d'État et remplacé par Geuïdar Aliev,
un ancien communiste probablement prorusse. Aliev reconnut la
nécessité de se faire pardonner par la Russie afin de contraindre l'Ar-
ménie. li revint sur le refus azéri de rejoindre la CEl et autorisa le
stationnement de troupes russes sur son territoire. li ouvrit également
la voie à la participation russe au consortium international pour l'ex-
ploitation du pétrole azéri. En retour, la Russie commença à entraîner
les troupes azéries, pressa l'Arménie d'arrêter de soutenir les forces
du Karabakh et d'amener celles-ci à se retirer du territoire azéri. En
déplaçant son poids d'un côté vers l'autre, la Russie permit aussi à
l'Azerbaïdjan d'obtenir des résultats et put contrer l'influence iranienne
et turque dans ce pays. Le soutien à l'Arménie renforça non seulement
l'allié le plus proche de la Russie dans le Caucase, mais aussi affaiblit
les principaux rivaux de celle-ci dans la région.
En dehors de la Russie, la principale source de soutien dont l'Ar-
ménie jouissait était sa nombreuse, riche et influente diaspora en
312
LE CHOC DES CIVILISATIONS
Europe occidentale et en Amérique du Nord, avec environ un million
de membres aux États-Unis et quatre cent cinquante mille en France.
Elle fournit devises et fournitures pour que l'Arménie survive au blocus
turc, mais aussi des fonctionnaires au gouvernement et des volontaires
aux forces armées du pays. Les contributions annuelles de la commu-
nauté américaine atteignait entre cinquante et soixante-quinze mil-
lions de dollars, au milieu des années quatre-vingt-dix. Les membres
de la diaspora exercèrent aussi une considérable influence politique
sur leurs gouvernements d'accueil. Les plus importantes communautés
arméniennes des États-Unis résident dans les États clefs comme la
Californie, le Massachusetts et le New Jersey. En conséquence, le
Congrès interdit toute aide à l'Azerbaïdjan et fit de l'Arménie le troi-
sième récipiendaire de l'aide américaine le plus important par tête
d'habitant. Cet appui de l'extérieur fut essentiel pour la survie de l'Ar-
ménie et valut justement a celle-ci le sobriquet d'« Israël du Cauca-
se
33
». Tout comme les attaques russes contre les Caucasiens du Nord
générèrent la diaspora qui aida les Tchétchènes à résister à la Russie,
les massacres turcs d'Arméniens au début du xxe siècle ont provoqué
une diaspora qui permit à l'Arménie de résister à la Turquie et de
vaincre l'Azerbaïdjan.
L'ancienne Yougoslavie fut le lieu où éclata l'ensemble le plus
complexe, le plus confus et le plus complet de guerres civilisationnelles
du début des années quatre-vingt-dix. Au niveau de base, en Croatie, le
gouvernement croate et les Croates combattirent les Serbes de Croatie,
cependant qu'en Bosnie-Herzégovine le gouvernement bosniaque
combattit les Serbes de Bosnie et les Croates de Bosnie, qui se bat-
taient également entre eux. Au deuxième échelon, le gouvernement
serbe se faisait le chantre de la « Grande Serbie » en aidant les Serbes
de Croatie et de Bosnie, tandis que le gouvernement croate aspirait à
une «Grande Croatie », pour laquelle il soutenait les Croates de
Bosnie. Au troisième échelon, un ralliement massif des civilisations se
produisit qui comprenait l'Allemagne, l'Autriche, le Vatican, d'autres
pays et groupes catholiques d'Europe et, plus tard, les États-Unis aux
côtés de la Croatie, la Russie, la Grèce, d'autres pays et groupes ortho-
doxes derrière les Serbes, l'Iran, l'Arabie Saoudite, la Turquie, la Libye,
l'internationale islamique, les pays islamiques pour le compte généra-
lement des musulmans de Bosnie. Ceux-ci reçurent également l'aide
des États-Unis, une anomalie dans une configuration par ailleurs uni-
verselle selon laquelle la famille soutient la famille. La diaspora croate
d'Allemagne et la diaspora bosniaque de Turquie vinrent à l'aide de
leurs pays d'origine. Les Églises et groupes religieux furent actifs dans
les trois camps. Les actions des gouvernements allemand, turc, russe
et américain au moins furent influencées de manière significative par
des groupes de pression et l'opinion publique de leurs sociétés
respectives.
Le soutien accordé par les parties de deuxième et troisième
La dynamique des guerres civilisationnelles 313
échelon fut détenninant dans la conduite de la guerre, et les
contraintes qu'elles imposèrent essentielles pour sa tenninaison. Les
gouvernements croate et serbe livrèrent armes, fournitures, fonds,
sanctuaires et, par moments, forces armées à leurs gens combattant
dans les autres républiques. Les Serbes, les Croates et les musulmans
reçurent tous une aide substantielle de leurs parents en civilisation du
dehors de la Yougoslavie, sous la fonne d'argent, d'annes, de fourni-
tures, de volontaires, de sergents fonnateurs, d'un soutien politique et
diplomatique. Le niveau primaire non gouvernemental serbe et croate
était généralement d'un nationalisme extrême, implacable dans ses exi-
gences et militant pour la réalisation de ses projets. Les gouvernements
croate et serbe du deuxième échelon soutinrent au début avec énergie
leurs parents du premier niveau, mais leurs intérêts propres, plus
diversifiés, les conduisirent ensuite à jouer des rôles plus médiateurs
et modérateurs. De façon parallèle, les gouvernements russe, allemand
et américain du troisième échelon poussèrent les gouvernements du
deuxième échelon qu'ils avaient soutenus vers la retenue et le
compromis.
L'éclatement de la Yougoslavie commença en 1991 avec la marche
à l'indépendance de la Slovénie et de la Croatie, qui plaidèrent pour le
soutien des puissances de l'Europe occidentale. La réponse de l'Occi-
dent fut définie par l'Allemagne, et la réponse allemande fut largement
définie par le réseau catholique. Le gouvernement de Bonn fut pressé
d'agir par la hiérarchie catholique, son partenaire bavarois, l'Union
sociale-chrétienne, la Frankfurter Allgemeine Zeitung et d'autres
médias. Les médias bavarois jouèrent en particulier un rôle crucial
dans l'essor d'un courant favorable à la reconnaissance au sein de l'opi-
nion publique. Flora Lewis a pu noter que « la télévision bavaroise, qui
est fortement influencée par le très conservateur gouvernement du
Land et par l'église catholique de la province, puissante, sûre d'elle-
même, très liée à l'Église croate, la télévision bavaroise donc a réalisé
les reportages diffusés dans toute l'Allemagne sur les débuts de la
guerre [avec les Serbes]. La couverture des événements était très par-
tiale )}. Le gouvernement hésitait à accorder la reconnaissance, mais
les pressions qui s'exerçaient dans la société allemande lui laissaient
peu de choix. « Le soutien à la reconnaissance de la Croatie résultait
d'une poussée de la société et n'était pas inspiré par le gouvernement. )}
L'Allemagne pressa l'Union européenne de reconnaître l'indépendance
de la Slovénie et de la Croatie; puis l'accord ayant été obtenu, se hâta
de reconnaître ces pays avant que l'UE ne le fasse en décembre 1991.
Selon l'observation faite en 1995 par un spécialiste allemand, «tout au
long du conflit, Bonn a considéré la Croatie et son dirigeant Franjo
Tudjman comme des protégés de la politique étrangère allemande,
dont le comportement erratique était irritant mais qui pouvaient conti-
nuer à compter sur le ferme soutien de l'Allemagne 34 ».
L'Autriche et l'Italie se décidèrent rapidement à reconnaître les
314 LE CHOC DES CIVILISATIONS
deux nouveaux États, et, très vite, les autres pays occidentaux suivi-
rent, États-Unis compris. Le Vatican joua aussi un rôle central. Le pape
déclara que la Croatie était le « rempart de la chrétienté [occidentale] »
et se hâta d'accorder la reconnaissance diplomatique aux deux États
avant que l'Union européenne ne le fasse 35. Le Vatican devint ainsi une
partie du conflit, ce qui eut des conséquences en 1994 quand le pape
se prépara à visiter les trois républiques. L'opposition de l'Église ortho-
doxe serbe l'empêcha de se rendre à Belgrade et, comme les Serbes ne
voulurent pas garantir sa sécurité, il dut annuler sa visite à Sarajevo. Il
se rendit cependant à Zagreb où il rendit honneur au cardinal Alojzieje
Septinac qui s'était associé au régime croate fasciste durant la Seconde
Guerre mondiale, celui-là même qui avait persécuté et massacré
Serbes, Tsiganes et Juifs.
Après avoir obtenu la reconnaissance par l'Occident de son indé-
pendance, la Croatie commença à développer son arsenal militaire en
dépit de l'embargo sur les armes que l'ONU imposa à toutes les répu-
bliques de l'ancienne Yougoslavie en septembre 1991. Les armes
affluèrent de pays catholiques européens tels que l'Allemagne, la
Pologne et la Hongrie, ainsi que de pays latino-américains, le Panama,
le Chili et la Bolivie notamment. Avec l'escalade des combats en 1991,
les exportations espagnoles d'armements, réputées« largement contrô-
lées par l'Opus Dei», sextuplèrent en très peu de temps, l'essentiel
ayant vraisemblablement trouvé le chemin de Ljubljana et de Zagreb.
Il fut rapporté en 1993 que la Croatie avait acquis plusieurs Mig-21 en
Allemagne et en Pologne, au su des gouvernements concernés. Les
Forces de défense croates reçurent le renfort de centaines et peut-être
de milliers de volontaires « d'Europe occidentale, de la diaspora croate
et de pays catholiques d'Europe orientale», désireux d'engager « une
croisade chrétienne contre à la fois le communisme serbe et l