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Sections

  • INTRODUCTION
  • Intérêt réciproque
  • Revendication et idéalisation
  • Désillusion partagée
  • CONCLUSION
  • AVERTISSEMENT
  • BIBLIOGRAPHIE
  • TABLEAU HISTORICO-CULTUREL
  • TABLE DES ILLUSTRATIONS
  • TABLE DES MATIERES

UNIVERSITÉ PARIS IV SORBONNE ÉCOLE DOCTORALE DE LITTÉRATURES FRANCAISES ET COMPARÉE

THÈSE
Pour obtenir le grade de DOCTEUR DE L’UNIVERSITÉ PARIS IV Discipline : Littérature et civilisation française Présentée et soutenue publiquement par Melle Linda BEJI Le 5 juin 2009

Titre : L’Orientalisme français et la littérature tunisienne francophone : relations et influences

Directeur de thèse : M. Jacques NOIRAY Jury Mme Beida CHIKHI Mme Martine JOB M. Charles BONN M. Jacques NOIRAY

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INTRODUCTION

Qu’ont en commun ces deux notions de littérature francophone tunisienne et d’orientalisme français ? De quelle manière peut-on les relier ? La littérature tunisienne de langue française et l’orientalisme sont tous deux l’expression artistique d’une période de l’histoire et surtout de la relation de deux cultures, de deux civilisations. Dans cette étude, les notions de littérature francophone et d’orientalisme sont à prendre au sens large puisqu’elles regroupent les diverses expressions de l’Art. En effet, les moyens utilisés pour traduire l’intérêt mutuel de la France et de la Tunisie, leurs conflits, en bref leurs relations sont nombreux : l’écriture d’abord, et ce domaine sera l’élément essentiel de cette recherche, mais aussi l’art pictural et cinématographique. Ces trois éléments permettent aux cultures maghrébines et européennes d’exprimer leurs opinions sur l’Autre, de manifester leurs sentiments envers Autrui et leurs perceptions de leurs différences. De plus, ils sont le symbole de l’interpénétration de ces deux civilisations au fur et à mesure que leur contiguïté se renforce. La France et la Tunisie sont les exemples de deux pays liés par leur histoire et leurs cultures dont la relation, en dépit de haines passées, demeure, aujourd’hui, amicale. L’intérêt de cette étude est de voir comment, à travers ces deux États, deux civilisations réputées antagonistes, l’Orient et l’Occident, parviennent à se lier, à avoir une terre commune, à se remettre en question et à évoluer. Notre sujet est ‘l’orientalisme français et la littérature tunisienne francophone : relations et influences.’ Nous chercherons donc à montrer les rapports artistiques et littéraires de ces deux mouvances en nous appuyant, non seulement sur leurs outils d’expression, mais aussi sur les événements historiques, culturels et scientifiques qui pèsent sur la relation Orient/Occident. En effet, chaque œuvre artistique est le reflet d’une époque, d’une mentalité. Les ouvrages étudiés dans cette thèse, révèlent et mettent en relief l’évolution de la pensée orientaliste et de la culture orientale. La littérature tunisienne francophone est née à la suite du Protectorat. Au contact de cette culture française, l’élite tunisienne se met à écrire. Dès 1920, la Société des écrivains d’Afrique du Nord, fondée par Arthur Pellegrin, Albert Canal, Marius Scalesi 2

et Abderahmane Guiga, publie la revue La Kahéna autour de laquelle se rassemblent ceux qui écrivent en français. Leur première œuvre commune est La Hara conte, en 1929, recueil de nouvelles judéo-tunisiennes qui évoque les croyances, superstitions, fêtes et coutumes, histoires et légendes, sentiments et caractères de cette culture. La nouvelle est un genre prisé car il préserve la tradition orale de cette communauté. Écrivains maghrébins et juifs-maghrébins se retrouvent autour d’une même volonté : s’exprimer en français. Les deux confessions religieuses utilisent le même genre littéraire car ils ont une même culture de l’oralité. Dans les années 30, avec la naissance du Néo-Destour, les écrivains tunisiens décident d’utiliser la langue de leur colonisateur afin d’exprimer leurs souffrances, leurs revendications et leur identité, et ce en réponse à la colonisation. Les juifs tunisiens, eux, ont un double objectif : s’adresser à leur oppresseur français (même s’ils sont fascinés par leur culture) et dénoncer leur oppresseur arabe. En effet, les Juifs sont doublement minoritaires. Dans leur littérature, même s’ils évoquent de bonnes relations avec les Arabes, ils parlent aussi du mépris de ces derniers à leur égard. D’ailleurs, la Hara (quartier juif) est la manifestation de cette mise à l’écart et de cette différence instaurée au sein même de la communauté tunisienne. Néanmoins, l’essentiel des sujets de la littérature tunisienne, alors, était le lieu spolié, confisqué par l’Autre, c’est-à-dire la dénonciation de la colonisation et des conséquences négatives que celle-ci a provoquées en Tunisie entre autres. Progressivement, les thèmes des écrits de ces écrivains se sont tournés vers les dirigeants de leurs pays émancipés mais aussi vers leurs concitoyens dont les nouvelles mœurs issues de la modernisation les choquent et leur déplaisent. La littérature judéomaghrébine, aussi, aborde ce sujet d’une désillusion après l’Indépendance. Nous ne ferons donc pas de distinction entre la littérature arabo-maghrébine et judéomaghrébine. Beaucoup de similitudes sont là pour parler d’une même inspiration : la conscience collective, le style d’écriture, les thèmes (la famille, la mère, les traditions)… Du tête-à-tête face à la puissance coloniale, on passe à la dialectique du Même et de l’Autre, c’est à dire une analyse de soi par rapport à l’autre, une introspection suivant le regard d’autrui. Les écrivains s’attachent à parler, à étudier le rapport de soi à soi et de soi à l’autre. Ils observent une interaction de la culture orientale et occidentale et témoignent des conséquences de celle-ci sur les peuples du Maghreb. Les écrivains tunisiens analysent leur nouvelle société, l’évolution de leur propre culture en la comparant à leur passé mais aussi à la France ; quels changements de mœurs et d’appréhension de la vie la France a-t-elle provoquée par son influence ? 3

Aujourd’hui, la littérature francophone maghrébine revient, dans ses productions, au quotidien, à son Histoire profonde et toujours au désir de liberté, d’être soi. Ainsi, la littérature tunisienne se caractérise par la critique de la France coloniale (1ère génération) et de la Tunisie contemporaine (2e et 3e générations), par l’expression d’un tiraillement entre la tradition et la modernité, par la nostalgie (l’enfance est une période prisée) et par la revendication d’une orientalité mais aussi d’une double culture. Les destinataires de ces œuvres sont les Tunisiens mais aussi les Français. La culture arabe traditionnelle qui reposait jusque là sur un passé glorieux, s’est trouvée tout à coup démunie face à une civilisation qui la dépassait et la défiait. La culture arabe moderne est née de la rupture avec cet ancien esprit devenu insuffisant, et de la volonté de s’affirmer devant l’Occident intrus. Le processus d’acculturation réveille chez les Arabes des sentiments ambivalents enfouis jusqu’alors : une fascination pour l’Occident, sa civilisation, et une répulsion pour son rôle de dominant qui impose ses valeurs, sa culture et sa langue. La longue occupation de la Tunisie par la France et l’influence que celle-ci exerce encore aujourd’hui expliquent ce phénomène. De tout temps, les rapports Orient/Occident ont été difficiles et complexes. Encore aujourd’hui, il est délicat de définir les liens qui unissent ces deux mondes considérés comme antagonistes. Le monde occidental perçoit bien l’existence des grands courants qui traversent l’univers islamique, mais il les interprète souvent mal, par suite d’une profonde méconnaissance des traits majeurs de cette civilisation, si proche et en même temps si lointaine. Les relations entre les deux mondes sont tantôt conflictuelles, tantôt marquées par l’ignorance mutuelle. Elles sont encore, à notre époque, trop souvent passionnelles ou déformées par des préjugés et des malentendus hérités de la période coloniale. On observe, en effet, une relation de dominant à dominé entre ces deux cultures ; elles ont besoin, en réalité, l’une de l’autre pour revendiquer leur existence. Hélé Beji l’affirme lorsqu’elle écrit :
« Toujours, l’Orient et l’Occident se sont côtoyés avec des sentiments réciproques de convoitise et de jalousie, complices malgré leurs dissemblances, dans le secret vivace de se vaincre l’un l’autre. »1

C’est dans le regard de l’autre, de celui que l’on considère comme son rival, que l’on vit, que l’on se construit. C’est en cela que cette étude est intéressante, puisqu’elle met en relief cette relation entre deux cultures qui s’opposent et se fascinent à la fois.

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Béji, Hélé : Esprit, n°1, janvier 1997, p. 108.

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L’Occident, c’est d’abord l’un des deux empires issus du démembrement de l’Empire romain, l’autre étant l’empire d’Orient. Plus tard, ce terme a désigné l’ensemble des peuples habitant l’Ouest du continent eurasiatique et ayant des valeurs religieuses communes : le Christianisme. L’Orient, quant à lui, regroupait l’ensemble des grandes civilisations de l’Antiquité entourant la Méditerranée orientale jusqu’à l’Iran inclus. De même, ces peuples avaient une religion commune différente de celle de l’Occident : l’Islam. Dès lors, la volonté de suprématie mondiale des deux cultures se fit sous couvert de guerres de religion ou croisades. Afin de toujours s’agrandir, de s’affirmer et de devenir la grande puissance, ces deux empires n’ont eu de cesse de se combattre et d’aller de victoires en défaites, de colonisations en indépendances. Aujourd’hui, le monde occidental regroupe les pays de l’Europe de l’Ouest, le Canada, les États-Unis, le monde oriental étant plus ambivalent et pouvant être réduit aux seuls pays d’Asie ou regrouper le Proche et le Moyen-Orient voire le Maghreb. Effectivement, si du point de vue géographique, la frontière des deux civilisations est aisément tracée, il n’en va pas de même du point de vue idéologique. L’opposition Orient/Occident se fonde sur une différence essentielle de religions, de cultures et de régimes politiques hérités de l’Histoire. Comme l’Orient, l’Occident est une notion assez floue qu’il est difficile de définir même si tout le monde comprend des expressions telles que ‘les Occidentaux veulent’, ‘l’Occident réagit’… Le Japon, par exemple, est-il occidental ? Du point de vue économique, politique et militaire oui, mais du point de vue de la culture il appartient à l’Asie. Le mot ‘Occident’ tend donc à désigner une sphère culturelle plutôt qu’une aire géographique. Ces valeurs sont adoptées, copiées, l’Occident répand donc un modèle de civilisation, une façon de vivre et une vision du monde supérieurs aux yeux des autres pays (Tiers monde). Une acception moderne du terme d’Occident est celle de l’ensemble des pays développés, urbanisés. Claude Bélanger donne une définition plus précise de l’Occident : pour lui, c’est un concept historique et culturel. Sont considérées comme occidentales toutes les cultures qui plongent les racines de leurs grandes caractéristiques dans l’univers judéo-chrétien et le monde gréco-romain. Ces cultures ont traversé les grandes phases qui correspondent chacune à un contexte géographique et historique spécifique. La première phase, la plus longue, celle des origines de la culture occidentale, est celle du Proche Orient qui s’échelonne de 1500 à 800 avant J.C. C’est la phase de création des premiers éléments qui formeront l’armature culturelle et religieuse de l’Occident. La seconde phase, méditerranéenne, s’étend de 800 avant J.C à 5

476 après J.C, et se divise en deux périodes. Deux peuples (les Phéniciens et les Grecs) répandent la culture du Proche Orient dans une bonne partie du Bassin méditerranéen. Par le biais du commerce et de la colonisation, l’alphabet (qui servira de base à l’alphabet occidental) ainsi qu’une culture enrichie, dynamique se transmettent. De plus, l’Occident s’étend et s’unifie par le biais de la colonisation romaine. Les Romains ont forgé l’unité politique et culturelle, ont donné naissance au droit, à l’architecture, au calendrier (en 753 avant J.C), au régime politique dont la civilisation occidentale a hérité. À la fin de cette période, vers 476 après J.C, la culture occidentale domine en Asie, dans le Proche Orient, en Afrique du Nord et dans la partie européenne. La troisième période, européenne, correspond au Moyen Âge (476 à 1492). La chute de l’empire romain n’empêche pas certaines parties du monde de conserver et de préserver la culture occidentale. Ainsi, l’empire byzantin dans l’Est méditerranéen, les Germains romanisés et le monde arabe. Néanmoins, progressivement, le Proche Orient et l’Afrique du Nord vont se détacher, la culture occidentale ne se retrouve plus qu’en Europe. La quatrième phase correspond au relèvement culturel et à l’expansion territoriale de la civilisation occidentale (1492 à aujourd’hui). Les différentes explorations (Christophe Colomb), l’expansion coloniale, les développements technologiques très importants, un fort dynamisme démographique et économique expliquent cette progression et la domination de l’Occident sur le monde d’aujourd’hui. Au-delà de cette influence mondiale, l’Occident s’est aussi construit par opposition à l’Orient dès que l’Afrique du Nord et le Proche Orient se sont détachés de la culture judéo-chrétienne/gréco-romaine. La civilisation occidentale projette sur un Orient fantasmé et exotique sa définition de l’Autre. On retrouve donc dans le clivage occidental/oriental une perpétuation du schéma de pensée civilisé/barbare. Au vu des événements contemporains, à savoir la colonisation par les Occidentaux puis l’émancipation des Orientaux, l’Occident se compose de l’ensemble des pays urbanisés, développés et l’Orient de l’ensemble des Etats considérés comme sous développés ou en cours d’urbanisation, de modernisation. À l’heure actuelle, les rapports entre les deux cultures demeurent ambigus et plus ou moins conflictuels selon les régions. Autant la relation entre certains pays du Proche et du Moyen-Orient et de l’Occident est restée hostile, autant entre le Maghreb et l’Europe, elle est devenue plus amicale. Les différentes manifestations culturelles, les divers voyages diplomatiques illustrent cette nouvelle entente.

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Le Maghreb est un vieux terme arabe qui désigne les contrées où le soleil se couche (gharb), l’Occident au sein du monde arabe, alors que le Machrek désigne l’Orient (cherg) et par-là le Moyen-Orient, c’est-à-dire tous les pays à l’est du Nil. Le grand Maghreb est composé de cinq États qui se situent de l’Atlantique à la Méditerranée jusqu’aux étendues du Sahara. Plus communément, le Maghreb regroupe le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Les caractéristiques culturelles communes de ces trois pays résultent des échanges établis après la diffusion de l’Islam en 643. Le Maghreb est majoritairement arabe et l’Occident lui concède une identité arabe sur le plan politique essentiellement. Or, ce qui fait l’originalité de la culture maghrébine, c’est la richesse et la diversité de ses influences, dans le domaine linguistique comme dans celui de la musique, des coutumes et des mœurs. Chacun des trois États a ses particularités, sa manière de voir le monde et d’appréhender son avenir. Certes, ils ont en commun la religion, la culture, des traditions, une langue littérale mais ils ont aussi des dialectes différents, des comportements et des opinions divers voire parfois opposés. Pour l’Europe, le Maghreb c’est déjà l’Orient : la culture et la religion sont différentes, le paysage rappelle celui vu au Proche Orient… : désert, ciel et mer, une luminosité intense. Néanmoins, à l’instar du Moyen-Orient, le Maghreb a su rester ouvert sur l’Europe d’après Camille et Yves Lacoste dans leur ouvrage Maghreb, peuples et civilisations (2004). En effet, la proximité du Maghreb avec l’Europe et la France en particulier, explique ce phénomène. De tout temps, ces trois pays ont connu l’Étranger, ont été influencés par l’Autre, c’est à dire l’homme provenant d’une autre culture, et ont donc été ouverts sur le monde. Leur situation géographique maritime a facilité l’entrée de l’Europe et les conquêtes étrangères. Ainsi, l’Empire carthaginois (-800/-146), l’Empire romain (-146/430), l’Empire vandale (430/ 533) et l’empire byzantin (533/700), les Arabes, les Turcs (1574) et plus près de nous, la venue d’Italiens et de Français. La Tunisie se démarque de ses voisins par sa géographie d’abord : elle est ouverte sur la mer et n’a pas de hautes montagnes qui la protègent de l’extérieur. Elle est donc accessible sur tous les fronts, d’où son fort potentiel commercial mais aussi les fréquentes conquêtes dont elle a été victime. Guy Dugas, s’exprimant au nom de tous les amoureux de ce pays, écrit : « Tous les voyageurs l’attestent : il est difficile de ne pas se sentir chez soi lorsqu’on arrive en Tunisie : la douceur du climat, l’accueil que les gens vous font, le vêtement qu’ils portent à

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l’occidentale, le français qu’ils parlent parfaitement et sans le moindre complexe, tout contribue à ce qu’on s’y sente à l’aise. L’histoire singulière de ce petit peuple témoigne d’une arabité ouverte. La Tunisie est terre d’accueil, ouverte aux étrangers, aux déracinés et aux apatrides. Quoi d’étonnant lorsqu’on est ainsi un pays de passages et de rencontres ? L’Islam, qui a su très tôt intégrer l’élément berbère […] est vécu de manière très modérée. Une éducation islamique ouverte sur la modernité occidentale a toujours été et demeure une priorité : à côté de la Zitouna de Tunis, une des universités historiques du monde musulman, se trouve le collège Saddiki qui, durant toute la période coloniale, a permis de former, selon des méthodes pédagogiques empruntées à la France, les élites de la nation à venir. La Tunisie est terre d’ouverture et de progrès. »2

En ce qui concerne sa population et sa politique, elles sont tournées vers l’Occident. La Tunisie est le pays le plus européen du Maghreb. Elle allie sa part d’orientalité héritée de la conquête arabo-musulmane à sa part d’occidentalité issue de la colonisation mais aussi du progrès. Effectivement, cet État n’échappe pas à l’attrait de la modernisation et à l’intérêt que lui portent les artistes européens. Ces derniers, en effet, découvrent la Tunisie dans leur quête de l’Orient ou d’un Ailleurs différent de leur pays. Cette contrée, proche de la leur, surtout après le développement des moyens de transport, mais en même temps éloignée en raison de sa culture, plaît. De nombreux Français viendront s’y installer et vanter les mérites du paysage, de la spiritualité, de l’histoire de cet État. Le Maghreb entier n’échappe pas à cet élan européen. De plus, ces peuples arabes sont conscients de l’attrait qu’ils provoquent chez les Occidentaux et en sont flattés. En fait, dès le XIXe siècle, l’Occident s’est intéressé de près à l’Orient. C’est à ce moment que naît le mouvement orientaliste, même si déjà au XVIIe siècle des liens et des intérêts s’étaient créés entre l’Occident et l’Orient. L’orientalisme est un courant culturel occidental qui concerne la production artistique. C’est aussi une mode qui débute au XVIIIe siècle, qui marque une admiration pour les cultures chinoise, japonaise, turque et arabe. Cet intérêt pour l’Orient s’est traduit par un ensemble de voyages d’Occidentaux en Asie et en Orient et par le développement d’un point de vue subjectif devenu collectif par le biais des diverses études publiées par les voyageurs européens. Au XVIIe siècle, les langues et les civilisations de l’Orient et de l’Extrême Orient ont été révélées par les Jésuites. Les salons littéraires étaient alors friands des Lettres édifiantes et curieuses que ces derniers et autres missionnaires envoyaient du

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Dugas, Guy : Tunisie, Rêve de partages, Paris : Omnibus 2004, p. 7.

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En 1842. accepté ou non par les deux civilisations. les peintres (Adrien Dauzats qui voyage dans le Proche Orient en 1830. du thé et des épices. en 1798. un ambassadeur à Versailles pour une visite de haute courtoisie. habité de sultanes et de muftis où le merveilleux et le pittoresque prennent le pas sur le réel. D’après lui. Au fur et à mesure du développement des outils de communication (photos. cinéma. Désormais. l’Orient se banalise et le mouvement 9 . Dès ce moment. Eugène Delacroix au Maroc en 1832) commencent à voyager. du commerce et l’expansion coloniale aidant. Les orientalistes pensaient que leur civilisation avait son origine au Proche Orient. de Perse. par exemple. et sa vogue aboutit. On remarque aujourd’hui que. dont le but était de mieux faire connaître les pays et les cultures d’Orient.Levant. après l’avènement au trône de France de Louis XVI en 1774. l’extension du tourisme. qui va ouvrir les portes d’un Orient non plus de fantaisie mais vécu. leur renaissance au monde moderne a pour origine l’Occident. Un échange s’opère. faïence imitant les arabesques). mystérieux. différentes réceptions de délégations étrangères ont lieu. exploité par le romantisme avec ses couleurs propres et ses mœurs. exotique et érotique qui contraste avec l’univers de la société industrielle européenne. Ainsi. L’orientalisme est étroitement lié aux valeurs du romantisme littéraire et dans le même temps vise à retrouver les sources communes à l’Orient et à l’Occident. en bref d’Orient. la Compagnie des Indes orientales. créée par Colbert pour le commerce de la soierie. Les écrivains (Lamartine. à témoigner d’un Orient éternel. est à la mode. l’Orient prend peu à peu sa place dans le décor de la vie française (tapisseries à la mauresque. L’image que l’Orient véhicule au XVIIe et au XVIIIe siècles est celle d’un monde magique et mystérieux. l’orientalisme est une source d’inspiration active en Europe. favorise les échanges commerciaux et artistiques. Dans la seconde moitié du XIXe siècle. l’historien Edgar Quinet nommait l’orientalisme une renaissance orientale (Le Génie des religions). tout ce qui vient de Turquie. de Chine. La traduction par Antoine Galland des Mille et Une nuits (1704) et Les Lettres persanes (1721) de Montesquieu renforcent cet attrait. immobile. publicités) et du tourisme. En 1664. Au XVIIIe siècle. aux frontières mal définies. pour beaucoup de pays anciennement colonisés par l’Europe. Gabriel Decamps en Grèce et en Turquie en 1828. cette renaissance vise à retrouver les sources communes de l’Orient et de l’Occident et constitue une source d’inspiration. Nerval). au Salon des peintres orientalistes français en 1895. les liens diplomatiques entre la France et certains pays d’Orient se resserrent. le Bey Ali décide d’envoyer. Victor Hugo dira dans la préface de ses Orientales (1829) : « L’Orient est devenu une préoccupation générale ». C’est Bonaparte.

faussée de l’Orient. devient un modèle pour le colonisé qui a. À force de côtoyer le colon français et la culture qu’il véhicule. en lieu de l’ailleurs. Eugène : Une année au Sahel in Regards et pensées exotiques de Roger Bezombes. son identité et non plus seulement son environnement. le Maghrébin. dès le Romantisme. Les sujets orientaux intéressent toujours les artistes mais ceux-ci n’éprouvent plus le choc de leurs aînés lorsqu’ils se rendent en Orient. c’est à dire un intérêt pour l’indigène. les Européens ont créé un Orient. ont peint des paysages. dont l’Espagne est l’antichambre. on peut remarquer une imitation dans le mode de gouvernement. L’Occident occupe le paysage et le peuple oriental. voire de le surpasser. Ces réticences seront exprimées par Fromentin dans Une année au Sahel (1859) : « Il (l’orientaliste) n’est ni vrai ni vraisemblable […]. 12. Cette attitude a des conséquences : la construction d’un Ailleurs par l’imaginaire peut fausser la réalité et provoquer une impression de superficialité. de la mélancolie. Le colonisateur. Il invente encore plus qu’il ne se souvient. d’abord haï. p. p. Audiberti. La lassitude s’installe à une époque (1855) où s’impose la sensibilité ethnographique. du merveilleux. envie de lui ressembler. à force de vivre sous le joug de la France. de la différence. sa culture. »4 Effectivement. Fromentin ne veut pas que les récits et/ou les comptes rendus des artistes soient. fait de mystère. Après l’Indépendance surtout. les causes en sont multiples. Les Tunisiens répondent à cet intérêt par l’imitation. Pour quelles raisons ? Fuir un quotidien insatisfaisant ou projeter sur un Ailleurs des souhaits ou encore interpréter la différence . dès lors. se met à lui ressembler. les mœurs mais aussi dans le domaine artistique avec l’usage de la langue française et la réappropriation d’images orientalistes. il se trouve que « L’Europe a érigé l’Orient. celui-ci ressemblant progressivement aux pays européens. 39. L’écrivain reproche aux Orientalistes d’apporter une image illusoire. de surcroît. 10 . Jacques : Orient :Occident : la rencontre des cultures.orientaliste tel qu’il était à l’origine s’arrête. dont la culture est différente. on peut se demander si les oeuvres de ces derniers sont proches de la vérité et quels sont les aspects de l’Orient qui ont tant plu à ces Européens. Tout le monde n’a pas voyagé en Orient et pourtant de nombreux artistes ont écrit à ce sujet. d’exotisme et de rêves. […]. c’est ce que nous avons découvert en étudiant certaines œuvres. 3 4 Fromentin. des personnages . nous le verrons par la suite. »3. de la volupté. erronés. Avant cette observation personnelle de Fromentin.

trois périodes : La première commence dans les années 1800 avec l’expédition de Bonaparte en Égypte et l’engouement des Européens pour le dépaysement et une autre vie. C’est le colonialisme. il existe d’après Jean Marc Moura. lorsque l’Orient devient plus accessible et intéresse de manière plus importante les chercheurs de tout genre (ethnologues. et coïncidant avec les trois composantes de l’impérialisme : l’Orientalisme qui correspond à une conquête artistique. Op. des notes de route. économique. par des savants. représentée par des récits de voyage. religieux…). des vulgarisateurs »6 Enfin. ancré dans le réel. c’est-àdire à des ouvrages écrits par des spécialistes. donc des années 1890 jusqu’aux indépendances : « le pays est administré normalement et s’ouvre au progrès matériel et moral : une littérature touristique et une littérature d’imagination domineront alors et se confondront parfois… »7 Cette dernière période voit une littérature qui se partage entre l’exotisme fondé sur l’imagination et le colonialisme. revendiquent leur identité à travers la famille et la 5 6 Moura. 11 . face à une présence de plus en plus importante des Français. Cit. enfin. p. se chevauchant dans le temps. Jean-Marc : Littérature coloniale et exotisme. 7 Op. C’est « la période de reconnaissance méthodique et d’organisation. le Paternalisme. la troisième correspond à l’impérialisme installé. »5 La seconde se situe après les années 1850. des carnets de campagne et des reportages. qui donnera naissance à une littérature technique et documentaire.L’occupation de la Tunisie par les Européens a connu différents courants. Du point de vue littéraire. C’est « la période d’exploration et d’occupation effective à laquelle correspondra une littérature de découverte et de conquête. mode de pensée occidental où le colonisateur s’associe à l’image du père civilisateur afin d’éduquer et de mener à la modernité les Tunisiens . scientifique et ethnologique de cet État du Maghreb . Cit. le quotidien vécu par les colons. des comptes rendus de mission. 26. scientifiques. le Colonialisme pur. socioculturel et moral. c’est-à-dire la conquête du Maghreb du point de vue politique. Ces derniers. à la fois idéologique politique et socio-économique qui a provoqué le mécontentement des Tunisiens.

la France symbolisera l’Occident et la Tunisie l’Orient. le lecteur observe aussi que le temps et le contact permanent avec l’autre civilisation réduisent les différences. Dans notre étude. Il est possible. à chaque culture de se remettre en question et de se voir en toute objectivité. L’Histoire impose à ces deux pays une relation équivoque : celle de maître à esclave puis de maître à élève. Toutefois. qui connaissent très bien la France et parfois même y habitent. que la question des rapports entre l’Orient et l’Occident soit en réalité celle de la relation entre la tradition et la modernité dans un pays en voie de développement. cette relation établie en raison de la colonisation n’a pas ou plus lieu d’être puisque le contact permanent de l’une et l’autre société aurait provoqué une interpénétration des deux cultures. par la même occasion. celui qui appartient à la culture étrangère. Il est alors difficile de définir l’aspect oriental ou occidental d’un pays à cheval entre les deux. C’est à travers les descriptions et les propos trouvés dans les ouvrages de ces littératures que le lecteur va tenter de cerner les traits de caractère. Ce nouveau mode de vie trouble tous ceux qui n’y adhèrent pas. De plus. Les deux dirigeants tunisiens : Bourguiba et Ben Ali déçoivent car toutes leurs promesses ne sont pas tenues et parce que l’image d’une Tunisie accomplie n’est pas entièrement réalisée. Chaque civilisation va se faire une idée de l’autre plus ou moins vraie selon ce qu’elle en perçoit. Quelles sont les conséquences de ce type de relation ? Qu’en ressort-il de positif et de négatif ? Les littératures tunisiennes et orientalistes construisent l’Autre. La relation entre les deux nations est alors difficile puisqu’elle se joue sur un même sol et qu’elle est fondée sur le regard : l’image que chacun des peuples a de l’autre sera le ciment de leurs opinions et de leurs sentiments. même si d’autres pays peuvent être considérés comme plus orientaux ou occidentaux. Ils réprouvent l’image erronée qu’ont les autochtones tunisiens de la vie à 12 . leur Métropole. en particulier les artistes maghrébins de la troisième génération. Le fait est que les Français se plaisent dans ce nouveau pays. Ce jeu de regards permet. les mœurs des autochtones changent et surprennent de manière négative car les valeurs d’antan se perdent. Les écrivains réalisent alors des portraits qui dépeignent les représentants des deux civilisations concernées. en ce qui concerne le pays étudié. La critique des écrivains maghrébins touche la modernisation de la Tunisie qui se fait à outrance. les valeurs du Français et du Tunisien. mais qu’ils continuent aussi à idéaliser leur patrie. Au fur et à mesure des portraits peints ou écrits par les artistes français et tunisiens. Ils sont désagréablement surpris par le fossé qui sépare la Tunisie orientale de la Tunisie dite moderne. à savoir la Tunisie.religion.

les Tunisiens immigrés en France sont-ils bien perçus ? Y a-t-il une intégration facile ? Des deux côtés : colons et immigrés. se retrouvent seuls et se sentent rejetés. Le mode de vie européen est copié dans l’excès. qu’il n’y a quasiment pas de littérature francophone d’immigré tunisien. vivent la même incompréhension face à l’accueil des Français de Métropole. son occultation pour une nouvelle vie meilleure. du pays d’accueil. véritablement étrangers. leurs interrogations. La nostalgie est alors un recours pour éveiller la mémoire des Tunisiens et leur faire prendre conscience de leur évolution négative dans certains domaines. Cette étude cherchera à rendre compte de la construction d’une relation entre deux cultures étrangères et de l’évolution de deux civilisations au gré des événements historiques et de leurs contacts avec l’Autre. contrairement à leurs compatriotes Marocains et Algériens. En effet. elle est à la recherche d’un juste milieu entre deux cultures et deux langues. entre le pays natal et le pays d’adoption est présent chez les deux groupes d’individus français et maghrébins. Ils se sentent de trop. La littérature est l’expression de ces métamorphoses. leurs réactions face à l’étranger et face aux changements. d’ailleurs. L’inconnu les attend après la perte de leurs biens et de leurs repères. Comme la peinture. Comment vont-ils réagir ? De même. elle révèle les opinions de chaque pays. ce phénomène est la manifestation d’un mal-être partagé par les Maghrébins et les Européens. des êtres inférieurs. énoncé ou non.la française ou des mœurs occidentales. ce qui fausse la réalité et donne naissance à de nouvelles mœurs discutables. L’Arabe d’origine ou le colon français qui s’est orientalisé ou qui est né en Tunisie. En ce qui concerne la littérature franco-maghrébine. Le comportement est alors identique : la nostalgie et une tendance au communautarisme. Cela peut s’expliquer par leur petit nombre en France. elle manifeste les réussites et les échecs de ces évolutions 13 . le fossé reste présent de manière générale et provoque chez l’immigré arabe ou pied noir un mal-être alors même que leur présence en Occident ne signifie plus à leurs yeux que l’oubli du pays natal. les colons contraints à l’exil dès l’émancipation de la Tunisie en 1954. Le tiraillement entre la modernité et la tradition. On observera. à savoir une difficulté à s’intégrer à cause d’un refus. ils ont le sentiment d’être mal aimés. Qu’est-ce qui déplaît tant à ces artistes contemporains ? Le fait d’être écrivain et de vivre à l’étranger permet-il d’avoir une vision objective de la situation tunisienne ? Nous verrons qu’en réalité. d’êtres considérés comme des êtres de rebut. Même si les efforts d’intégration sont là. le résultat est le même.

Enfin. le Proche et le Moyen Orient. la question de la revendication identitaire et du regard. cet état du Maghreb est aussi intéressé par la France qu’il cherche à imiter en adoptant sa langue et ses mœurs. enfin. la peinture et le cinéma ? Selon cette représentation. nous examinerons en quoi la Tunisie et la France partagent un malêtre de leurs citoyens et une désillusion de ces-derniers face aux dirigeants mais aussi face à la modernisation de leurs sociétés. orientale et occidentale. à étudier l’image littéraire et accessoirement artistique des relations franco-tunisiennes du XIXe siècle à nos jours. même s’il concerne la Tunisie.qui sont autant de preuves de la relation et des influences mutuelles de la Tunisie et de la France. Les Tunisiens se rebellent contre l’occupation française et vont lutter violemment pour exprimer leur individualité. Notre sujet. tiendra compte des commentaires et des œuvres du XVIIIe siècle à aujourd’hui et concernera le Maghreb même si nous ferons aussi référence à quelques oeuvres évoquant la Turquie. chacune des cultures va prendre conscience de soi et revendiquer son identité. même s’il commence essentiellement au XIXe siècle. coloniale. Intérêt réciproque 14 . par la suite. elle correspond à la quête d’exotisme recherchée par les Européens. Nous nous intéresserons donc dans un premier temps à l’intérêt réciproque des deux cultures. La Tunisie en fait partie. telle que la construisent les œuvres de la littérature française romantique orientaliste. De son côté. post-coloniale et la littérature tunisienne francophone. Nous aborderons. Nous chercherons. Quelle image de l’autre est véhiculée par la littérature. l’Egypte. La France éprouve une irrépressible attirance pour l’Orient.

Au XVIIIe siècle. à cette quête matérielle. Toutefois. tout ce qui diffère de sa propre civilisation. cela ne sera pas suffisant. Ces contrées. Ils feront ainsi appel à leur imaginaire et créeront leur propre Orient. À la réalité pittoresque. vont leur offrir ce qu’ils cherchent : l’exotisme et le dépaysement. colorés. dès le temps des Croisades. 3. c’est à dire une manière de décrire l’Orient en accentuant ses traits pittoresques. vont rêver l’Orient : le premier avec Zadig en 1748 (l’histoire d’un homme fait esclave en Egypte. fera partie des moyens d’expression de cet ailleurs afin de le rendre plus magique. mais surtout imaginaire et mythique.Depuis la nuit des temps. l’exotisme. et toute nation ayant été conquise par cette civilisation. Les Européens. Les orientalistes et autres écrivains dits exotiques. l’homme est un nomade qui a été attiré par les voyages. Au XIXe siècle et pour Flaubert en particulier « L’Orientaliste [est un] homme qui a beaucoup voyagé »8 . d’autres Français n’ayant jamais voyagé. va s’ajouter une quête spirituelle. il est un artiste en quête de plaisir et un intellectuel qui cherche de nouveaux centres d’intérêt. Pour certains d’entre eux. se sont intéressés aux pays d’Orient (plus particulièrement le Moyen Orient). aux yeux de l’Occident. n’est pas seulement géographique puisque nous parlerons essentiellement de la Tunisie qui se trouve au sud de l’Europe et non à l’est. arabe et turque. Berchet Jean Claude. Gustave : Dictionnaire des idées reçues in Le Voyage en Orient. peintures) pour écrire sur l’Orient. L’Orient que nous allons étudier. vont s’inspirer de ce qu’ils ont déjà lu ou vu (comptes rendus. pour la plupart encore mal connues au XVIIIe siècle. ils vont mêler leur imaginaire. du bonheur ou de connaissances nouvelles qu’ils vont trouver dans certains pays orientaux. p. plus lumineux ou étrange qu’il ne l’est déjà. certains orientalistes comme Volney ou Anquetil Duperron (premier orientaliste à être allé en Inde et à en avoir rapporté les livres spirituels des Indiens) vont rêver cette contrée. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. représentée par le voyage physique. tels que Voltaire ou Montesquieu. De même. d’aventures. d’une vie plus calme que la leur. regroupent essentiellement les terres de civilisation musulmane. plus précisément après les campagnes d’Egypte de Bonaparte en 1798. En effet. symbolisée par le voyage imaginaire. ils sont en quête de pittoresque. l’Ailleurs. Éditions Robert Laffont. Paris 1985. 8 15 . comme l’Espagne. Ces derniers. puis qui retrouve sa Babylone natale) et le second avec Les Lettres persanes Flaubert. Au XVIIe siècle et encore plus au XVIIIe et au XIXe siècles.

de couleurs. Le premier renie ses origines au fur et à mesure de sa conversion au ‘françaouisme’. Ils lui donnent vie c’est à dire que d’une notion abstraite d’un lieu étendu (du Moyen Orient à l’Espagne) où règne l’exotisme. Cette marche vers la culture de l’Autre se fera au 16 . leur mode vestimentaire et même leur langue. Il est devenu le lieu privilégié des touristes et des artistes. En effet. plus conforme au monde moderne et le métissage nécessaire de deux civilisations qui vivent ensemble expliquent ce mouvement. qui compose un fragment de la vaste étendue qu’est l’Orient. est soumis à une autre recherche. où les fantasmes sont projetés. au contact des Européens. Il en est ainsi du héros de La Statue de sel (1953) et de Si Boubaker dans De Miel et d’aloès (1989). pour mieux entrer dans l’ère contemporaine. s’habille à l’occidentale mais il porte aussi le fez et possède tous les attributs orientaux (religion. la Tunisie. ils font un élément plus déterminé (même s’il n’est pas concret). et ce de manière de plus en plus importante. les Tunisiens tendent à imiter leurs occupants dans leurs mœurs. langue. des récits sont alors associés à cette contrée méconnue faite de nombreux pays éparpillés en Europe. tend. Au XIXe siècle. puis au XXe siècle. coutumes). Des images.. et lui permettent alors d’être connu et accessible à tous. plus abordable voire plus compréhensible pour les Occidentaux. à vouloir se moderniser. De ce fait. avec l’accès plus facile (grâce aux développements des moyens de transports) aux différents pays dits orientaux (Egypte. L’Orient conserve. mais il devient progressivement. occidentale et pour être plus libres aussi. la permanence des récits et des images des orientalistes a permis à cet Ailleurs de vivre et de ne point être oublié. L’attrait d’une nouvelle culture qui semble plus épanouie.en 1721 (récit épistolaire de deux Persans qui visitent la France et qui reçoivent des nouvelles de leur pays).. Son regard n’est pas tourné vers elle-même et l’Orient mais vers l’Europe et l’Occident. le Maghreb. les Tunisiens vont prendre pour modèle les Français. au Moyen Orient. le second est l’exemple d’une assimilation réussie : il parle français. plus proche. dont nous parlerons en particulier. A l’inverse. de sensualité et de violence. Comme ce dernier. au Maghreb. Dès la campagne d’assimilation qui débute en 1883 avec la création d’écoles françaises. ils maintiennent vivant un Orient de rêve fait de lumière. certes. son flou et ses mystères qui permettent aux Occidentaux d’y renvoyer leurs désirs. à cause de l’intérêt toujours plus grand qu’il provoque. d’indolence. L’Europe voit sa quête trouver sa finalité dans l’Orient et son étrangeté. Espagne) et à la culture orientale.

Alain : Les Orientalistes sont des aventuriers. il devient un phénomène d’intérêt européen. Le Seuil 1980. Ils racontent sa naissance. Origines et développement de l’Orientalisme Du XVe au XXe siècles. l’attrait pour l’Orient touche toutes les catégories sociales et tous les domaines de l’Art. Les deux civilisations éprouvent une attirance réciproque mais à des périodes différentes et pour des raisons diverses. SaintMaur : Éditions Sépia 1999. l’Orient est vu. p. Saïd. 10 9 17 . Rouaud. 144. l’Orient. que l’Orient apprend ce qu’est l’Occident et cherche à lui ressembler. lors des colonisations du Maghreb et de l’Afrique. 1. p. à un mouvement inversé : l’Europe est à la recherche d’un passé aux vraies valeurs. D’un point de vue temporel. de l’aliénation et de l’étrangeté qu’il a lui-même convenablement perçues. Nous assistons. visité. son évolution. Grâce à lui. ses mœurs et même ses mentalités. et c’est au XXe siècle. un héros qui sauve l’Orient de l’obscurité. il est dans l’Ailleurs et dans l’Autre. l’installation en masse de Français et leur volonté d’assimiler les Tunisiens à leur culture. « l’Orient n’est [plus] une notion géographique : il n’est ni à l’Est ni à l’Ouest.début du XXe siècle avec l’arrivée du progrès. Ses recherches reconstruisent les langues perdues de l’Orient. L’intérêt naît au contact de l’autre : c’est en découvrant l’Orient au XVIIIe siècle et surtout au XIXe siècle que l’Europe s’éprend de cette contrée . les attirances se succèdent : l’Occident éprouve un désir d’Orient avant même que ce dernier soit intéressé par l’Occident. découvert . en effet. […]. dans le très Ailleurs et le très Autre. leur langue. A. ses transformations. lui. guirlande offerte à Joseph Tubiana. Regards européens sur l’Orient Les orientalistes sont la mémoire de cet Orient du XVIIIe au XXe siècle. « L’Orientaliste moderne est. dans l’étrange et dans l’étranger »10. est en marche vers la modernité. Edward : L’Orientalisme: l’Orient créee par l’Occident . »9 L’Orientaliste découvre une contrée inconnue et la donne à connaître. le futur.1.

favorisant la création artistique. Des écrivains s’inspirent aussi de l’Orient dans leurs pièces afin de répondre à un intérêt qui touche toute la population européenne. intellectuel pour les Européens. Cependant. des géographes et autres voyageurs à entreprendre des périples dont ils rapportent des récits lus avec passion par leurs contemporains. Il en est ainsi de Jean Thévenot qui arrive à Constantinople en 1655 où il demeure 9 mois. Du XVe au XVIIe siècles. la religion. dont des peintres comme Favray. les lieux et les sciences et techniques des Perses dans son récit Voyages du chevalier de Chardin en Perse et autres lieux d’Orient (1671-1677). Moyen-Orient. Bassin méditerranéen) relevant du pittoresque. l’administration. Jean Baptiste Tavernier fournit une description précise de la civilisation rencontrée à Constantinople et en Perse (1676-1679). Il y eut aux XVIIe et XVIIIe siècles toute une école d’orientalistes. beaucoup d’artistes représentent des scènes typiques comme la chasse ou illustrent les rencontres et les relations diplomatiques de l’Europe avec le Maghreb. et ayant un intérêt politique. commercial. nous nous intéresserons essentiellement au Maghreb qui est l’Orient le plus proche de l’Europe. De la même manière. Il écrit Voyage du Levant (1665) où il fait allusion à une autre philosophie de l’existence. et en particulier à la Tunisie. les parfums. alors que l’Orient artistique s’illustre avec des thèmes inspirés de l’Antiquité. Racine avec. de l’Espagne et de l’Empire Ottoman. Bajazet en 1672 (les personnages sont habillés à la turque). entretiennent des relations intéressantes et intéressées avec l’Orient constitué alors de la Grèce. avant de séjourner en Egypte durant deux ans. ce qui frappe ce sont les conflits (Croisades) qui présentent les Orientaux comme des hommes cruels et qui aiguisent la crainte des Occidentaux. conduit des savants. Dans notre étude. L’Orient est un thème prisé car il permet. pour le commerce. Jean Chardin dépeint le système politique. le Maghreb fait son entrée dans cet ‘Ailleurs’ et de ce fait. Ainsi.Effectivement. Le prestige des féeries orientales influence les modes de la capitale et les 18 . cette notion d’Orient regroupe tous les pays du Sud et de l’Est (Maghreb. les rois. Au XVIIe siècle. apprise auprès des Orientaux. l’essor prodigieux des relations Orient/Occident (après la création de la Compagnie des Indes orientales en 1664 et l’échec de l’Empire turque à la bataille de Vienne en 1683 qui marque ainsi la dernière Croisade). la mise en place de tragédies. les mœurs. En ce qui concerne le peuple européen. attirés par le pittoresque de l’Orient et son lyrisme de la couleur. Les contacts sont essentiellement ceux de commerçants et ce qui les intéresse ce sont les riches costumes. pays dont la relation à l’Autre est la moins conflictuelle. surtout au théâtre. les coiffures extravagantes des femmes.

un faux dépaysement ou un pittoresque exagéré. Nombre de tableaux représentent des Orientaux en costumes ou même des Européens posant en tenue orientale . La mode de la découverte de l’Orient commence. pour la vie des femmes orientales connaît un élan particulier. Guillaume Andre Villoteau). l’Empire ottoman attire toute l’Europe : l’intérêt pour la littérature arabe et persane. De même. traducteur du Coran écrit aussi Lettres sur l’Egypte. ministre de France à Constantinople fait paraître un livre sur les coutumes de l’Empire Ottoman illustré de gravures (1714). le Comte de Choiseul Gouffier écrit un récit pittoresque et historique illustré de 180 planches de Jean Baptiste Hilaire : Voyages pittoresques de la Syrie (1782-1804). le rococo (style influencé par les Turcs) lasse les Français. dans l’intention de critiquer leur propre nation : Montesquieu avec ses Lettres persanes en 1721. l’Orient est alors associé aux fêtes et aux mascarades. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Candide (1759) ou Mahomet (1736). Bonaparte crée la Commission des sciences et des arts de l’armée d’Orient. les sultanes. Le général Caffarelli du Falga la dirige. La traduction. où il décrit les paysages orientaux et les mœurs des Arabes. Les Français ne se contentent plus d’aimer les costumes étranges. Au XVIIIe siècle. Charles de Ferriol. que l’Egypte et par la suite le Maghreb attire toute l’Europe et surtout les convoitises des grandes puissances. écrivains et artistes européens. en 1704. Le 16 mars 1798. ils s’intéressent à la sagesse orientale. dessinateurs (Jean 19 . Ainsi. C’est à cette époque. Claude Etienne Savary. Voltaire) non plus ne restent pas indifférents au charme de cette culture et profitent de cette connaissance d’une nouvelle civilisation pour la comparer à la leur. Au XIXe siècle. musiciens (Henri Jean Pugel. à sa culture. la France rêve de l’Orient pharaonique et musulman. après son voyage en 1776. les aventures de sérail. Trop d’artistes avaient voyagé pour continuer de montrer des Turcs de fantaisie. Voltaire avec Zaïre (1732). Les philosophes (Montesquieu. des Mille et une Nuits par Antoine Galland est un élément déterminant dans la volonté de mieux connaître l’Orient. c’est l’époque des Turqueries. D’autres artistes comparent l’Orient et l’Occident. écrivains (Antoine Vincent Arnault. artistes. après les campagnes de Bonaparte. Diderot avec Les Bijoux indiscrets (1748).orientaleries (objets d’inspiration orientale) règnent dans les boudoirs de Mme de Pompadour ou de la du Barry. Cet album sert de référence pendant longtemps aux savants. les harems et le Pacha sont des poncifs de cette période. François Auguste Parseval). Volney compose un traité géographique et politique dans son Voyage en Syrie et en Egypte (1782). Gaspard Monge (auteur de L’Art de fabriquer les canons en 1794) et le chimiste Claude Louis Berthollet recrute 167 membres : savants.

Gabriel Coquet, André Dutertre), peintres (Joly, Michel Pugo), mais aussi des aérostiers, astronomes, médecins, chirurgiens, ingénieurs, naturalistes, mécaniciens ; scientifiques, artistes, militaires, fonctionnaires, tous sont partis pour ce nouvel Orient afin de répondre à leurs propres interrogations et de découvrir une nouvelle civilisation. Les peintres vont créer des œuvres retraçant les expéditions de Bonaparte, les révoltes des Egyptiens, puis les monuments de ce pays, les habitants. L’art pictural comme la littérature rend compte de ces nouvelles contrées mais aussi de ce qui s’y passe comme la guerre d’indépendance en Grèce ou la prise d’Alger. Par la suite, les scènes de genre font leur apparition : rues de Tunis ou d’Alger, artisans, mendiants, femmes voilées…doublées de peintures bibliques. Ces dernières correspondent à un courant de pensée qui conçoit l’Orient comme une survivance du temps des Patriarches. Certains artistes même, qui ne connaissaient l’Orient que par procuration, se mettent à écrire à ce sujet comme Alfred de Musset avec son conte oriental Namouna, écrit en 1831, dans lequel l’écrivain évoque Hassan, sa langueur, son amour des femmes, son physique chaud, halé, ses yeux noirs… Ces artistes maintiennent le rêve oriental. Comme le dit Nerval à son arrivée en Egypte, l’Orient est la contrée du merveilleux : « C’est bien là le pays des rêves et des illusions ! »11. ‘L’étrange’ est ce qui retient l’attention car il sort de l’ordinaire, du familier. Il attire l’être humain qui veut sortir de l’univers commun, d’une routine européenne. Edward Saïd explique dans L’Orientalisme, l’Orient crée par l’Occident, que :
« L’Européen, dont la sensibilité visite l’Orient en touriste, est un observateur, jamais impliqué, toujours détaché, toujours prêt pour de nouveaux exemples […] de ‘bizarres jouissance’. L’Orient devient un tableau vivant du bizarre »12.

L’article de généralisation démontre que l’auteur attribue ce comportement et cette vision de l’Orient à tous les Européens. Il rejoint par là V.G Kiernan qui parle d’un « rêve éveillé collectif de l’Europe à propos de l’Orient »13. Le voyageur part avec des images, des maximes déjà définies qu’il applique à ce qu’il voit afin de prouver la validité de ces « vérités ». Une même représentation est voulue par le peuple européen, par conséquent, un même imaginaire de l’Ailleurs sera véhiculé à la Renaissance, au

Nerval, Gérard de : Voyage en Orient dans les Œuvres complètes TII, édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois, Paris : Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard 1984, p.262. 12 Saïd, Edward : Op. cit, p.123. 13 Kiernan, V.G : The Lords of Human Kind, p. 131 cité par Edward Saïd dans L’Orientalisme, l’Orient crée par l’Occident, p.69.

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XVIIe siècle et ainsi jusqu’au XXe siècle. Les images du Maghreb et de ses habitants resteront fixées dans le carcan de la conscience européenne en tant que personne et univers étrangers à la culture occidentale. Effectivement, le Maghrébin est un individu qui diffère de l’Européen : physique, langue, mœurs, vêtements. L’excès est ce qui caractérise le Maghrébin : l’excès de bijoux, le trop de faste, la multitude de femmes, l’excès de cruauté… Par exemple, M. Merle, capitaine de la première troupe coloniale française, à son arrivée à Alger en 1830, observe que les harems sont les lieux du luxe et de l’abondance. Ce compte rendu s’impose en raison de la curiosité de la société française vis à vis de l’Orient et de son envie de nouveauté. L’image de l’Arabe et des paysages orientaux évolue quelque peu au cours des années (XVIIIe, XIXe, XXe siècles) puisque le regard passe de l’Empire Ottoman au Maghreb et que les attentes du public sont différentes. Molière montre l’extravagance des costumes turcs dans Le Bourgeois Gentilhomme (1670), Montesquieu insiste sur la différence de mœurs entre les Français et les Perses dans Les Lettres persanes (1721), Victor Hugo évoque des sultans tyranniques dans les Orientales et Fromentin écrira sur la simplicité et la douceur des Arabes dans Au Sahara. Ces différents écrivains, à des époques diverses, ont eu une image particulière de l’Oriental. Cependant, elle reste fondamentalement la même dans l’imaginaire des Français, à savoir la représentation d’un étranger de culture autre, étrange et d’un Ailleurs lumineux et pittoresque. Molière se moque, dans sa pièce Le Bourgeois Gentilhomme, de la langue étrangère (bizarre) des Ottomans comme dans l’Acte IV : « marababa sahem »14, « cacaracamouchen »15, « ambousahim oqui bouraf, iordina salamalequi »16…L’écrivain utilise des associations de sonorités afin de rendre phonétiquement la langue turque, qui ainsi énoncée est plus proche du cafouillage que de la mélodie réelle. Montesquieu, lui, agit de manière inversée. Ce sont deux étrangers qui jettent un regard sur la société française dans Les Lettres persanes, et ainsi observent les différences de mœurs entre les deux cultures. Par exemple, l’un des personnages, Ricca, est confronté au mariage européen :
« Chez les peuples d’Europe, le premier quart d’heure du mariage aplanit toutes les difficultés : les dernières faveurs sont toujours de même date que la bénédiction nuptiale ; les femmes n’y font point comme nos Persanes, qui disputent le terrain quelques fois des mois entiers ; […] Les Français ne parlent presque jamais de leurs femmes : c’est qu’ils ont peur d’en parler devant des gens qui les connaissent
14 15

Molière : Le Bourgeois Gentilhomme, Paris : Gallimard Foliothéâtre, p : 173-174. Ibid. 16 Ibid.

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mieux qu’eux. […] Toutes les sages précautions des Asiatiques, les voiles qui les couvrent, les prisons où elles sont détenues, la vigilance des eunuques, leur paraissent (aux Français) des moyens plus propre à exercer l’industrie de ce sexe qu’à la lasser. […] Ici un mari qui aime sa femme est un homme qui n’a pas assez de mérite pour se faire d’une autre. […] Après ce que je t’ai dit des mœurs de ce pays-ci, tu t’imagines facilement que les Français ne s’y piquent guère de constance. […] Quand ils promettent à une femme qu’ils l’aimeront toujours, ils supposent qu’elle, de son côté, leur promet d’être toujours aimable, et, si elle manque à sa parole, ils ne se croient plus engagés à la leur. »17

Ricca est très ironique à la fin de sa lettre ; cette conviction du mari français d’être dans son bon droit lorsqu’il se délie de sa promesse est aberrante de bêtise. Dans ce passage, l’écrivain insiste sur un mode de vie et une considération de l’union matrimoniale opposés entre les Européens et les Orientaux. Les désignations, nombreuses, « chez les peuples d’Europe », « le Français » s’opposent au possessif « nos Persanes » ; la lettre descriptive des deux types de relations homme/femme se fonde sur le regard étranger et sur la différence de fonctionnement en France et en Orient. Victor Hugo met en avant un caractère que les Occidentaux n’auraient pas, à savoir la cruauté, et Fromentin reste ébloui par les paysages lumineux et les mœurs autres qu’européennes. Les artistes mettent l’accent sur la différence c’est pourquoi dans la peinture comme dans la littérature, les artistes représentent de la même manière l’homme arabe. Le regard est celui d’un étranger, l’observation est donc à la fois objective car extérieure (la description est fidèle à ce que l’artiste français voit) mais aussi subjective car un jugement est donné et la raison d’un tel décor incomprise et encore moins expliquée. Au fil des siècles, l’Oriental est le Grec puis l’Espagnol, l’Egyptien, enfin le Maghrébin (les civilisations d’Asie sont volontairement occultées). Dans l’imaginaire occidental, il conserve son image d’individu différent. L’Autre est nécessairement un poncif. L’image qu’un individu a d’un autre individu est très souvent construite à partir d’idées reçues, d’un avis d’abord personnel, mais qui, au fur et à mesure de sa circulation, devient collectif. C’est un phénomène humain normal et courant qui n’est pas négatif en soi sauf qu’il pousse à la création de stéréotypes. Les hommes ne sont pas les mêmes en Grèce, en Egypte et au Maghreb ; de même, ils évolueront au fil du temps, au fil des conflits, des conquêtes, des influences…mais l’image qu’ils renvoient aux yeux de l’Européen est la même. Nous verrons, un peu plus loin, que le physique de l’Arabe est pareillement décrit dans un ouvrage du XIXe siècle et dans un autre du XXe siècle. C’est
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Montesquieu, Charles Louis de : Les Lettres persanes, Paris : GF Flammarion 1995, p. 126-128.

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une volonté de l’artiste d’ancrer la personne et l’Ailleurs dont il parle dans un univers souhaité, dans un carcan imaginé ou mémorisé. C’est un moyen de parler de l’Autre et de l’Ailleurs de manière plus succincte. Il suffit de dire le mot ‘Arabe’, ‘Orient’, pour qu’immédiatement un peuple se représente un même personnage, un même paysage correspondant à son époque. Au XVIIIe siècle, c’est plutôt l’Ottoman et la Turquie (période des turqueries en France), au XIXe siècle, lors de la conquête du Maghreb c’est plutôt le Maghrébin, à la fois arabe et berbère, l’Oriental de la Terre promise, le musulman. Dans Le Bourgeois gentilhomme de Molière (1670) ou dans Itinéraire de Paris à Jérusalem de Chateaubriand (écrits en 1806 1807 et publié en 1811), le Turc est un grand homme portant un turban sur la tête, une longue robe de soie ; il est noble et possède une certaine prestance. Ainsi l’illustrent Le Persan assis de Jean Antoine Watteau (1715)

Figure 1 : Le Persan assis, Jean Antoine Watteau, 1715, Paris : Musée du Louvre, Sanguine et pierre noire sur chamoix : 30/19 cm.

ou Le Massacre des Mameluks dans la citadelle du Caire d’Horace Vernet (1819).

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Figure 2 : Le Massacre des Mameluks dans la citadelle du Caire, Horace Vernet, 1819, Amiens : Musée de Picardie, Huile sur toile : 386/514 cm.

Chateaubriand écrit, en parlant de cinq mameluks français (combattants européens ayant adopté la culture orientale),
« […] ces rois par l’exil avaient adopté, à l’exemple d’Alexandre, les mœurs des peuples conquis ; ils portaient de longues robes de soie, de beaux turbans blancs, de superbes armes, ils avaient un harem, des esclaves, des chevaux de première race »18.

La copie est réalisée avec succès, les mameluks français ont réussi à s’intégrer dans la nation orientale. Le public français retrouve l’image traditionnelle de l’Ottoman. Pareillement pour la femme, elle est richement vêtue, elle porte de nombreux bijoux comme on peut le voir sur les tableaux de la période rococo, telle Sultane reine de Joseph Mairie Vien (1748)

18

Chateaubriand, Charles René de : Itinéraire de Paris à Jérusalem, Gallimard Pléïade, p. 1144/1146.

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Figure 3 : Sultane reine, Joseph-Marie Vien, 1748, Paris : Musée du Petit Palais, Huile sur papier : 26,5/20,5 cm.

ou Femmes turques d’Antoine de Favray (1764).

Figure 4 : Femmes turques, Antoine Favray vers 1764, Toulouse : Musée des Augustins, Huile sur toile : 93/124cm.

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Le rococo, dont s’inspirent ces peintres, est un mouvement artistique qui apparaît en France vers 1700 et trouve son apogée sous Louis XV. Il se caractérise par l’art du plaisir, et de l’ostentatoire ; il symbolise la jouissance et le luxe, aime le décorum particulièrement chargé et s’inspire de l’exotisme. Ce mouvement, qui participe à l’intérêt européen pour l’Orient, prédispose la société française à considérer cette contrée comme le lieu de la richesse, du luxe et de la volupté. Il est alors difficile pour la société française de se défaire de ces images véhiculées pendant tant de siècles. L’homme oriental est étrange, exotique, il apparaît aussi comme un tyran, un combattant (lors des Croisades), il est aussi élégant et mystérieux, progressivement il devient plus accessible, plus simple, moins fantaisiste. De même pour la femme, la sultane rococo, habillée d’un turban, de robes, de bijoux, devient plus sensuelle. Pour les activités aussi les fastes véhiculés par les Mille et Une nuits tendent à disparaître. La colonisation et l’installation de nombreux Français dans les pays d’Orient expliquent cette modification dans l’approche de l’Orient, qui devient plus vrai, plus proche de la réalité. Il n’en demeure pas moins un exotisme issu de la différence de cultures et de climat entre la France et l’Orient. Après la Révolution de 1789, naît en France (après l’Angleterre et l’Allemagne) un mouvement artistique appelé le Romantisme. Les guerres napoléoniennes et les conquêtes impériales ont ouvert aux artistes un nouvel horizon : l’Orient détrône un Ailleurs devenu commun : l’Italie. Victor Hugo témoigne de cette influence orientale sur l’inspiration romantique dans la préface de ses Orientales :
« Il résulte de tout cela que l’Orient, soit comme image, soit comme pensée, est devenu pour les intelligences autant que pour les imaginations une sorte de préoccupation générale à laquelle l’auteur de ce livre obéi peut-être à son insu. Les couleurs orientales sont venues comme d’elles-mêmes empreindre toutes ses pensées, toutes ses rêveries ; et ses rêveries et ses pensées se sont trouvées tour à tour, et presque sans l’avoir voulu, hébraïques, turques, grecques, persanes, arabes, espagnoles même. »19

Ainsi des écrivains comme Chateaubriand (1806), Lamartine (1832), Maxime Du Camp (1844-1845), Gautier (1840-1862), Nerval (1841-1851) ou des peintres tels que Forbin (1818), Decamps (1827), Dauzats (1830), Delacroix (1832) ou Chassériau (1846) partent pour l’Espagne, l’Afrique et le Moyen-orient. Pour ces hommes, l’Orient

19

Hugo, Victor : Les Orientales, Seuil 1972 (1829), p. 413.

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est avant tout un territoire de l’imaginaire romantique qui contient toutes les facettes depuis la nostalgie d’un monde encore jeune jusqu’à l’affirmation d’une sensualité animale, du repli narcissique à l’expression pleine du Moi. Ce regard sur le monde conditionne l’image que ces artistes auront de l’Ailleurs et de l’Autre. Pour le romantisme, l’Orient manque de précision géographique, il englobe donc à la fois les rivages méditerranéens et les nations orthodoxes et musulmanes. Il est une source inépuisable de couleur locale, l’occasion de tableaux vifs et colorés (Les Massacres de Scio en 1826 ou La Mort de Sardanapale en 1828 de Delacroix). L’Orient c’est la lumière, ainsi l’ouverture des Orientales de Victor Hugo : « Le Feu du ciel » ou deux des poèmes des Harmonies de Lamartine : « Impressions du soir et du matin » et « L’Occident » où l’écrivain fait de l’Orient et de l’Occident les symboles du Levant et du Couchant. Cet Ailleurs est aussi une source inépuisable de noms exotiques. Dans une strophe de « La Sultane favorite » de Victor Hugo, l’auteur use et abuse de toponymes à consonance orientale :
« A toi Bassora, Trébisonde, Chypre où de vieux noms sont gravés, Fez où la poudre abonde, Mosul où trafique le monde, Erzeroum aux chemins pavés ! »20

Tous ces noms de villes exotiques amorcent la rêverie romantique pour qui l’Orient n’est pas défini géographiquement. Souvent, cet Ailleurs est rêvé, imaginé bien plus que visité. Certes, des écrivains comme Lamartine, Maxime Du Camp, Nerval ou Gautier ont voyagé et rapporté de leurs tribulations de mémorables récits, mais d’autres comme Dumas, Nodier, Musset ou Victor Hugo ne font que s’inspirer de ces comptes rendus ou des Mille et une nuits. D’ailleurs, Edward Saïd dira, fort à propos, que « L’orientalisme est […] un système de citations d’ouvrages et d’auteurs »21. En effet, Nerval, par exemple, avoue avoir repris quelques passages de Lane dans son Voyage en Orient, Musset, lui, souligne plaisamment la légèreté de ses sources dans Namouna :
« Considérez aussi que je n’ai rien volé À la Bibliothèque ; - et bien que cette histoire Se passe en Orient, je n’en ai point parlé. Il est vrai que pour moi, je n’y suis point allé. Mais c’est si grand, si loin ! – Avec de la mémoire

20 21

Hugo, Victor : Ibid, p. 463. Saïd, Edward : Op. Cit, p. 37.

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de la passion pour l’Ailleurs naît. et surtout la traduction des Mille et une nuits en 1704 par Galland qu’apparaît principalement l’exotisme littéraire. 24 Op. à cause de sa différence. Ainsi les Orientales de Victor Hugo (qui seront étudiées plus loin) ou Namouna d’Alfred de Musset ou encore Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas où richesse et pouvoir sont les instruments d’une vengeance…. Progressivement. sa religion puissante. on retrouve les thèmes du voyage et du regard. Les artistes et les écrivains européens comme Delacroix. féeriques ou légendaires. On peut le définir comme « l’imagination de l’être là. On entend donc par exotisme le caractère de ce qui appartient au pays étranger ou qui en provient. plus encore. d’une sensibilité et d’un désir de rêverie. Exotique vient du grec exotikos signifiant ‘étranger’. Cit. 28 . tandis que d’autres vont écrire ou peindre ce qu’ils imaginent de ces voyages et de ces pays.allez voir pour y croire. il traduit le goût de l’écrivain pour des contrées qui lui apparaissent comme étrangers et étonnants. p. p. ses femmes sensuelles. traditions). c’est avec Don Juan de Molière (1665) où apparaît le café qui sera l’un des premiers objets littéraires exotiques qui participera plus tard à la construction d’un décor de convention.bas »23. Toutefois. la faune. Dumas.On se tire de tout : . 129. Paris : Honoré Champion. intéresse. ce lieu étranger. « l’exotisme peut se définir comme l’intégration (…) de l’insolite géographique. dès la Renaissance avec Rabelais dans Pantagruel (1532) et Gargantua (1534). Jean-Marc : La littérature des lointains. 261. la flore. ethnologique et culturel . Ils vont se confronter à l’Autre et vont chercher chez lui des valeurs inexistantes ou 22 23 Musset. En Europe. Histoire de l’exotisme européen au XXe siècle. Moura. ses sciences occultes. »25 Sous cette appellation. »22 La couleur locale suggérée par les Romantiques est donc parfois fabriquée. ce qui provoque l’usage de clichés. costumes. 25 Dictionnaire internationnal des termes littéraires. qui contrastent avec la sienne propre par le climat. la « peinture de l’étranger »24 et plus particulièrement dans le domaine des Lettres. les habitants (apparences physiques. qui permet aux Occidentaux l’expression du Moi. L’exotisme entre en scène. Alfred de : Namouna dans Œuvres complètes. Chassériau ou Gautier décrivent ou représentent ce qu’ils ont vu au cours de leurs déplacements. sous la direction de Jean Marie Grassin 1991. Les romantiques regardent le passé et ont ainsi une vision moyenâgeuse de l’Orient avec ses hommes tyranniques. une mode artistique appelé exotisme.

L’exotisme. ce qui est étrange. dans son rapport avec un monde supposé connu. lointain. Cit. ce qu’il voit afin de mieux en rendre compte à ses compatriotes. ils vont baliser leurs récits d’éléments vrais comme la topographie. Lamartine écrit en 1833 ses Souvenirs et Impressions pensées et paysages pendant un voyage en Orient où il 26 27 Moura. sont très marqués comme si ces caractères étaient la symbolisation de l’Orient. si étrange. les fantasias. à savoir l’inconnu. la lumière et les couleurs. il insiste sur ce qui le frappe. alors. on peut penser que l’œuvre exotique est reconstruction. 29 . Il interprète. Les artistes vont imprimer dans leur imaginaire et celui des lecteurs/spectateurs ce qu’ils ont vu : ils retiennent l’aspect extérieur. L’exotisme est la première impression visuelle de l’homme face à l’étrange et à l’étranger. On peut comprendre que certaines critiques aient pu taxer cette tendance artistique de superficielle : le peintre et l’écrivain sélectionnent ce qui les ont marqués et qu’il est impossible de retrouver dans leur propre pays. c’est pourquoi Jean Marc Moura dit à ce propos : « l’exotisme est tenu pour la simple surface colorée de l’ailleurs »26. « le roman exotique se définit par son objet : il veut évoquer un monde autre. Certes. L’artiste qui voyage en Orient ou souhaite en parler. 20. met en relief les différences qu’il y a avec son univers familier. sensibilité. Associée à la répétition de mêmes sujets comme les femmes du harem. l’islam. p. étranger. les dates mais cela pour mieux encadrer et authentifier l’essentiel. Les Orientalistes sont en quête de l’Ailleurs et de l’Autre dans leur étrangeté. de ce qui ne ressemble pas à l’Occident. L’exotisme est la confrontation du monde inconnu et du monde connu avec une mise en valeur du pittoresque. Certains vont voyager pour trouver ce qu’ils cherchent : Chateaubriand fait un premier voyage en 1806-1807 pour aller chercher des images qu’il rapportera dans Itinéraire de Paris à Jérusalem. Cette démarche peut donner l’impression d’une superficialité des comptes rendus littéraires ou picturaux. ils montrent le réel avec une transfiguration par l’imaginaire puisque tout est interprétation. 25-26.disparues chez eux. par exemple. familier »27. de l’étrange. ils montrent sans nécessairement chercher à expliquer. Cit : p. recréation de l’Orient. des pays et des coutumes. Op. Les œuvres seront la démonstration de cette confrontation de deux mondes dans ce qu’ils ont de plus différent. Jean-Marc : Op. proche.

l’attitude alors habituelle du Français face au Maure était l’hostilité. comme le sésame d’Ali Baba. un paysage que notre fantaisie a depuis longtemps esquissé. un nom mythique. A travers les images de l’Autre et de l’Ailleurs nous verrons quels sont les regards portés par le romantisme et le courant exotique. in Le Voyage en Orient. et va alors laisser son esprit vagabonder là où ses sens. l’esprit s’évade vers d’autres temps. un seul espace fait naître la création.bnf. p. On peut presque dire que l’Orient est un prétexte à l’évasion. des peintures. des images . De Valon. »28 Alors que l’Orient est à l’origine un espace géographique. lieu de mémoire. il est un mot aux sens multiples. en même temps que page vide invitant à rêver le lointain. Un seul mot fait jaillir des souhaits. comportement explicable par les événements qui avaient cours à l’époque. vers la réalisation des rêves : « […] L’Orient devient un espace investi d’imaginaire . Berchet Jean Claude. Alexis : ‘La Turquie sous Abdul-Mejid 1 Smyrne’. Loti commence à voyager dès 1869 et rapporte de ses tribulations des souvenirs des cultures orientales comme Au Maroc ou La Mort de Philae… D’autres vont rester en Europe (Daudet) et s’inspirer de ce qui a déjà été écrit ou peint. ici le Maghreb.16. La démarche est différente mais dans les deux cas les écrivains et les peintres auront recours à l’imagination et à la création. ses désirs l’emmènent. Le premier rapport de la France à l’Islam. Chaque artiste va être plus ou moins sensible à cette rencontre avec l’Ailleurs. « Certains noms de villes et de pays ont le don singulier de faire apparaître devant nous. et que notre imagination colore aux heures de la rêverie »29. Editions Robert Laffont.expositions. Paris 1985. de rêves . s’inspirer de ce que le voyageur a vu. Rêver l’Orient c’est l’inventer. 1er mai 1844. progressivement il désigne un espace mythique et un lieu en construction continuelle. a lieu avec les Croisades. dès que nous les prononçons. des récits pour réaliser une nouvelle contrée personnelle et commune à la fois. c’est à dire les guerres de 28 29 www.appelle l’Europe à protéger la civilisation orientale. Revue des deux Mondes. le mépris et l’incompréhension. et par-là à la culture arabomusulmane.fr. Au contact de l’Autre et de l’Ailleurs. 30 . anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. les souvenirs de l’Européen s’éveillent. Au Moyen-âge.

L’Autre Depuis le XVIe siècle où l’intérêt pour l’Ailleurs commence. C’est alors que l’Europe commence à s’intéresser à l’Islam. pays au moyen de réalités métamorphosées par leur imagination. qu’ils alloient à la guerre nudz. tolérance et fatalisme. jamais l’identique ou le ressemblant. Montaigne.religion. sauf un glaive à la turquesque. a. les iours d’un chascun estre de toute éternité prefix et comptez. nous raconte des Bedoins. raconte une anecdote. sociétés. p. Au cours du XVIIe et du XVIIIe siècle. de 30 Montaigne. ils avoient tousiours en la bouche : « Mauldict sois tu comme celuy qui s’arme. La première conception est celle de mœurs différentes des modes de vie occidentaux (nous rappelons Les Lettres persanes de Montesquieu ou Hulla de Lesage en 1716). sa mode vestimentaire. le lecteur a souvent l’impression de revoir les mêmes visages. de peur de la mort ! ». tesmoing croyable autant que tout aultre. il évoque le roi de Tunis Muleassen qui est blâmé par son fils pour ses mœurs relâchées. »30 L’écrivain admire leur vertu : ces hommes sont de fiers guerriers qui vont au combat avec leur foi pour seule arme. 1972. 31 . Voylà bien aultre preuve de reance et de foy que la nostre. nation meslée aux Sarrasins. ses mœurs ou sa religion. qu’à ce mesme propos. quand ils se courrouceoient aux leurs. en leur religion. Toutefois. et le corps seulement couvert d’un linge blanc : et pour leur extreme mauldissons. d’une préordonnance inevitable. Montaigne se montre curieux de cette inversion des rôles père/fils mais il ne porte aucun jugement. dans son livre II des Essais (1595). l’image que les Occidentaux se font de l’Autre n’évolue pas dans le sens où il sera toujours celui qui diffère. au chapitre ‘De la vertu’: « Tant y a. C’est alors que les Orientalistes ou artistes amoureux de l’Orient vont peindre individus. qu’ils croyoient si fermement. la France prête aux arabo-musulmans un triple caractère : hospitalité. Avec le thème de l’Orient. le regard européen reconnaît au Musulman des qualités comme la foi ou l’hospitalité. de très différent par rapport à la norme européenne. d’extravagant. dans son physique. au XVIe siècle. Au chapitre 8 du même ouvrage « De l’affection des pères aux enfants ». ‘d’étrange’. le sire Iouinville. par exemple. Paris : Livre de Poche. Michel de : Les Essais. Livre II. La seconde considère les institutions et la philosophie islamique comme différentes des institutions et positions françaises (Emile de Rousseau en 1762 ou Essai sur les mœurs de Voltaire en 1756 illustrent cette position). auxquels le roy sainct Louys eut affaire en la Terre saincte. Il est toujours montré comme quelqu’un de ‘bizarre’. 431/439.

il se place en opposant de la culture islamique et valorise ainsi sa propre religion qu’il juge meilleure : « […] il y a dans la nation chrétienne. critiquer sa foi revient à le critiquer lui-même. Du début du XIXe siècle jusqu’à 1830.relire les mêmes descriptions d’un auteur à un autre. cette prolifération de portraits quasi identiques fait de l’Autre un type : l’Arabe. L’écrivain lui refuse toute moralité et tout principe religieux. plus de principes d’ordre et de qualités morales que dans une nation mahométane. il va évoquer une anecdote unique : sa rencontre avec Abdallah et la tentative de vol qu’il a subie. prétendre que tous les musulmans sont avares. il se croit en droit de multiplier les exactions. Il va aussi. comme si l’inspiration provenait d’une même source. traduits de l’arabe par Antoine Galland (de 1704 à 1717). par cela seul qu’elle est chrétienne. le Juif. Il va ouvertement reprocher aux Arabes d’être superstitieux. L’expression « imagination de l’Orient » est ici utilisée car beaucoup d’artistes comme Chateaubriand ou Victor Hugo vont assimiler les Turcs aux Orientaux et vont réduire la culture orientale à cette seule population turque. 28. Par exemple. Il écrit à propos de ce Pacha : « Abdallah est d’une avarice sordide. p. Chateaubriand ne juge de l’Islam que d’après les seuls Turcs. comme si les écrivains s’imitaient les uns les autres même si leur sentiment vis-à-vis de l’étranger diffère. d’après sa seule expérience et d’après son seul regard sur la guerre en Grèce. 32 . »32 31 32 Chateaubriand. Ibid. comme presque tous les musulmans […] sous prétexte d’avoir de l’argent pour mieux protéger les pèlerins. Dans Itinéraire de Paris à Jérusalem. T2. et tout ouvrage exotique inspiré de cette œuvre comme la traduction de Joseph Charles Mardrus (18981904) qui servira de modèle à Gide ou les peintures de Gustave Doré. »31 L’on sait que la religion fait partie intégrante de l’individu oriental. T1. Pour expliquer cette opinion. Charles René de: Ibid. 196. Roger Blanchon ou André Dahan. la femme sensuelle…Tous ces personnages parsèment d’abord les contes des Mille et une Nuits. Dès le début de l’ouvrage. p. Comme nous allons le voir. âpres et intéressés. Les conditions de voyage sont encore très difficiles pour que tout un chacun tente l’expérience de partir vers ces contrées encore mal connues. à tort. à la suite de son contact avec le Pacha de Damas. l’Europe imagine l’Orient. lorsqu’ils sont menacés ils emmènent au temple des brebis à sacrifier. la femme voilée.

des renégats et des captifs. De nouveau. Voici le passage étudié (représentatif de ce phénomène) : « La ville est murée. les mosquées chétives. « sauvage ». il ne peut l’étendre à tout un peuple. s’accumulent. les notations péjoratives. dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem. L’écrivain. Chaque individu. Le lecteur a droit à un regard concis sur une réalité. ni ne comprend. aucune explication. et mangeant insolemment le pain de la charité. écrit un court chapitre à la fin de son ouvrage sur son voyage à Tunis. il est loin de l’empire ottoman. il utilise des termes crus pour évoquer sa rencontre avec 33 Ibid. les rues étroites. Si l’on prend le cas de Tunis. pourquoi les maisons sont basses. On rencontre sous les portes de la ville ce qu’on appelle des Sidi ou des Saints : ce sont des négresses ou des nègres tout nus. dégradantes comme « sales créatures ». encore moins n’aime cette culture. mais il a eu le temps de faire un portrait négatif de la ville et de son peuple. en y comprenant le faubourg extérieur. Il donne une brève description négative de la ville et de ses quelques habitants. a quelque chose de hagard et de sauvage. même s’il appartient à une même culture. « vermine ». Chateaubriand s’y est peu arrêté. ce qui rend le texte à la fois réel et interprété puisque sont associées l’objectivité du regard étranger qui voit une population. composent le reste de la population. qui se montre peu au-dehors. Pourtant. et l’opinion de ce même étranger qui n’adhère. elle peut avoir une lieue de tour. et même si cette attitude est condamnable. aucune digression ou étude ethnologique. La syntaxe est pauvre. Dans ce cas.Même si l’écrivain utilise la conjonction « comme presque » son regard prouve qu’il élargit ce comportement avide à l’ensemble des Musulmans. Il ne cherche pas à comprendre la raison pour laquelle Abdallah agit ainsi . Des marchands européens. l’artiste ne pardonne pas la différence. des Maures dégénérés. est différent. des Turcs enrôlés à Smyrne. sociologique ou culturelle sur le peuple observé. vautrés dans leurs ordures. Le peuple. Le lecteur a droit à une observation accompagnée d’un jugement. Les maisons en sont basses. Mais celle-ci est interprétée puisque le ton n’est pas neutre. 33 . L’écrivain ne semble pas avoir apprécié Tunis. dévorés par la vermine. pour quelle raison ces nègres vivent ainsi. il n’explique pas véritablement ce qu’est un « Sidi ». Bled-el-Had-rah. seul point commun : la religion. 1166. Ces sales créatures sont sous la protection immédiate de Mahomet. la population est arabe . Un passage révèle un regard péjoratif sur la population tunisienne et un autre appréciatif sur le paysage de Carthage. p. les rues étroites. »33 Nous avons un rassemblement de clichés urbains anti-orientaux. un paysage. les boutiques pauvres.

Il énonce des faits qu’il élargit encore une fois. Semblait. à un ensemble. Et. lui. De nouveau. tel qu’un roi couvert de ses joyaux de fête. à la royauté. quand on est le plus fort. sanglant. Comme tout romantique. 146-147. Une autre image issue de l’empire ottoman occupe les esprits européens dans les années 1820-1830 : celle du tyran. p. Ce dernier n’a pas voyagé en Orient mais comme Chateaubriand. S’il lui arrive d’évoquer la civilité. Chateaubriand toujours. leur sauvagerie et leur caractère despotique. il associe les Arabes aux Turcs et évoque. T2. Les sultanes dansaient sous son lambris sacré . de la tyrannie des sultans. l’artiste utilise le présent de vérité générale et des phrases assertives. Victor Hugo n’échappe pas à cette image véhiculée. Le lecteur est alors persuadé que ce qui est dit est la vérité. sombre. va parler dans ses poèmes. leur semble un droit légitime. ils l’ignorent . […] C’est à dire que le Musulman est devant une alternative : être tyran ou être esclave »34 Pour exprimer ce point de vue. En fait. du despote cruel. Dans le registre de la cruauté. de l’enfermement des femmes… L’Ailleurs est noir. les propriétés. Victor Hugo. énonce une sentence sur les Orientaux : « Les Musulmans aiment le sang « […] tuer. ils n’en ont point : la force est leur Dieu. Aucune exception possible. le front d’ombre voilé. c’est pour en donner le mérite à la nature (don inné) des arabo-musulmans. tant le peuple est absent de ses poèmes. effrayant qui montre la folie des Grands d’Orient. on a l’impression de voir un Orient du Moyen Âge et on a le sentiment que l’écrivain réduit ce dernier à l’aristocratie. pour parler de ce peuple. l’hospitalité ou la fermeté des Arabes.le peuple tunisien et il ne parle pas de ses qualités. Hugo consacre de nombreux poèmes à la guerre : ‘Canaris’. couchée au bord du golfe qui l’inonde […] Le sérail… ! Cette nuit il tressaillait de joie. […] La liberté. les Mille et une Nuits sont présentes mais on a aussi l’envers du décor. ‘Navarin’…Il en profite ainsi pour montrer la cruauté des Orientaux derrière un paysage riant : « La riante Stamboul. 34 . s’inspirant de son expérience et de la guerre en Grèce. ce caractère est vrai pour tous les Orientaux d’après l’écrivain. des guerres entre Maures et Chrétiens (les Croisades). Au son des gais tambours. 34 Ibid. sur des tapis de soie. ‘Cri de guerre du Mufti’.

L’écrivain amène progressivement l’image des têtes qui entourent la ville. Ces chancelants soldats qui s’enivrent de vin. Ces têtes couronnaient. comme lui consolante. ‘Les têtes du sérail’. sur des créneaux rangés. p. ô croyants du prophète divin. De six mille têtes paré ! Livides. Henri Regnault peint une toile où il montre le caractère sanglant. 433. 35 . rouge. 37 Ibid. la cruauté de l’acte peint. La lune. L’arme pleine de sang est une fierté pour celui qui la porte et une crainte pour celui qui la voit. il se montrait aux enfants du prophète. L’homme représenté est fort. Victor : Les Orientales. impressionnant de puissance . On passe de « riante » à « livides » ou de « rose et de jasmin en fleur » qui inspire la vie à la « lune. Ils mènent la guerre contre les mécréants c’est à dire les Chrétiens qui boivent du vin et sont monogames. L’univers oriental semble sombre. les batailles font partie du quotidien des Arabes et qu’ils aiment cela. l’œil éteint. p. ‘Cri de guerre du Mufti’. Les terrasses de rose et de jasmin en fleur Triste comme un ami. 451. à l’opposé du faste des Mille et une Nuits. Les tons chauds (jaune. 469. »35 « En guerre les guerriers ! Mahomet ! Mahomet ! Les chiens mordent les pieds du lion qui dormait . Ces hommes qui n’ont qu’une femme ! »36 « Ma dague d’un sang noir à mon côté ruisselle Et ma hache est pendue à l’arçon de ma selle. sur leur pâleur sanglante Répandait sa douce pâleur. la couleur noire de sa peau renforce son caractère étranger. une immensité.Superbe. Ils relèvent leur tête infâme . 35 36 Hugo. »37 On s’aperçoit que le combat. astre des morts ». Les têtes sur des piques prouvent la férocité des Sultans orientaux et la hache pendue la sauvagerie. ‘Marche turque’. le plan de vue accentue la hauteur de l’homme et lui confère une présence forte. Seuil 1972 (1829). de noirs cheveux chargés. orange) installent la scène en Orient et illustrent la sauvagerie. astre des morts. Ibid. cruel et impulsif des Arabes : Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade (1870). Ecrasez. p.

la mosquée. pré technique de l’Europe de la fin du dix-neuvième siècle. promesse. des images moins relationnelles.Figure 5 : Exécution sans jugement sous les rois maures de Grenade. Les Romantiques cherchent à se distinguer de la philosophie des Lumières et préfèrent les discours où règne l’imaginaire. terreur. Par exemple. le Pacha est l’exemple à retenir pour parler des musulmans… « Sensualité.141. dans l’imaginaire orientaliste préromantique. Concernant l’Islam. p. ils préfèrent (chez les deux écrivains évoqués) l’utilisation de la synecdoque pour parler de cette religion et de la culture des hommes qui y sont rattachés. 36 . qui a une fonction spirituelle. plaisir idyllique. est représentative de l’Islam. était en fait la qualité caméléonesque que désigne l’adjectif ‘oriental’ »38 38 Ibid. Paris : Musée d’Orsay. sublimité. L’Orient. énergie intense. Henri Regnault. Huile sur toile : 302/146 cm. 1870.

Il évoque le Gouverneur de Jaffa et dit à son propos qu’il est doux. T1. aurait eu une vision négative de ces repas qu’il aurait probablement réduits à une nouvelle démonstration de barbarie. rêveur. En ce qui concerne l’Arabe du désert. il y a une volonté de la part des Occidentaux de pénétrer la réalité de l’Orient. Ce dernier qualificatif reviendra souvent dans les années qui vont suivre. comme nous allons le voir. Sans cette précision. il raconte le déroulement d’un repas chez des Arabes : « […] Ni couteaux. 37 . de comparaison. pour décrire l’homme arabe. ni fourchettes : on mange avec les mains […] mais les ablutions multipliées rendent cette coutume moins révoltante pour les musulmans. franc. le fait que l’écrivain évoque l’hygiène des musulmans en parlant des ablutions. fier. il note le respect des musulmans vis à vis des Européennes et la dépendance dans laquelle ils tiennent leurs propres femmes. Chez Lamartine. »39 Cette évocation illustre la fraternité des repas en Orient : tout le monde partage un même plat. simple. 226. Il s’amuse à narrer des anecdotes drôles. De plus.Après les années 1830. ni cuillères. d’explication. il s’intègre et salue comme dans le pays en mettant la main sur le cœur. noble. Lamartine ou Nerval sont des exemples d’artistes qui ont souhaité s’imprégner de la culture orientale en s’y intégrant. pieux. p. dans le tome premier de son Voyage en Orient. Par exemple. justifie l’usage des seules mains comme instruments. Il s’intéresse à cette civilisation et souhaite partager son expérience sans porter de jugement sur une culture différente. et jusqu’en 1840. de l’avide musulman ou du voleur mais celle d’un individu différent avec (ce qui n’apparaissait que très peu avant) des qualités et d’autres principes de vie. pittoresques qui l’ont marqué et qui révèlent le mode de vie oriental. comme Nerval. s’y intéressant de près. on remarque que la brève description réalisée par Fromentin dans Un été au Sahara (1857) est précédée par plusieurs peintres orientalistes comme Théodore Chassériau. L’image de l’autre n’est alors plus celle du cruel tyran. l’Arabe auquel le lecteur a affaire est le musulman. de sauvagerie. On y trouve une image intemporelle du : 39 Lamartine. Pierre Narcisse Guérin ou Delacroix. Ainsi. Lamartine a un souci d’information. Le rapport à la religion est essentiel dans la vision que Lamartine a de l’Orient. Alphonse de : Voyage en Orient. Paris : Pagnere éditeur. le lecteur européen aurait eu un mouvement de recul quant à la propreté des Arabes.

voilà l’homme du Sahara ! »40. on sent que le Maure est dur. Gallimard 1984. chef des Harakta. Eugène : Un été dans le Sahara dans les Œuvres complètes. entouré de sa garde et de ses principaux officiers (1845). 110.« […] cavalier […] debout sur son cheval efflanqué. reflète la force. chef des Harakta suivi de son escorte. la sauvagerie. une main à l’arçon de la selle. p. Nous avons la représentation de l’Arabe fier. lui serrant les côtes. l’orgueil. magnifique. Fromentin. 40 38 . où l’Arabe à cheval est droit. Le peintre nous offre une image de la majesté maghrébine assez sauvage. Huile sur toile : 260/325 cm Le cavalier que nous voyons représenté sur ce tableau de Chassériau de 1845 : Le Khalife de Constantine. les couleurs sombres de la peinture ajoutent à cette impression la force voire la peur. de plus. droit sur son cheval. Delacroix n’échappe pas à cette démonstration de la grandeur et de la majesté des hommes du désert avec son tableau Mulay Abd Al-Rahman. Ali Ben Bahmed. Figure 6 : Le Khalife de Constantine. suivi de son escorte. Théodore Chassériau. son regard est noir et impassible. 1845. Dans ce tableau. poussant un cri du gosier et partant au galop. Paris : Bibliothèque de la Pléiade. l’autre au fusil. l’habileté du chasseur de faucon. Versailles : Musée national du château. dur comme le font penser les traits physiques de l’individu. lui rendant la bride. penché sur le cou de sa bête. presque arrogant. Ali Ben Bahmed. imposant. sultan du Maroc sortant de son palais de Meknès.

en grand nombre. Fromentin. l’ocre. 39 . plus forte.Figure 7 : Mulay Abd-Al-Rahman. ajoute à sa présence une certaine intensité. le soleil qui darde ses rayons sur lui. sultan du Maroc. lui aussi. la lumière. Ce tableau respire la chaleur : le jaune. semble dévouée au Mulay. Toulouse : Musée des Augustins. Huile sur toile : 377/340 cm. peint de nombreux tableaux de cette noblesse orientale : Fauconnier arabe en 1863 ou La Chasse au héron en 1865. heureux d’où son léger sourire. et la solennité de la scène inspire le respect : la garde. Eugène Delacroix. entouré de sa garde et de ses principaux officiers. le ciel bleu. Celui-ci est fier. 1845. le met en valeur. sortant de son palais de Meknes. Il est calme.

grand chasseur. Ici. l’œil bleu. Cette première brève allusion nous donne à voir un homme qui nous rappelle étrangement le Grec ou le Romain. le cheval au galop. L’animal leur donne de l’allure. gras. 1865. […] portent avec une majesté sans égale le burnous beurre frais ou rose tendre à large bande pourpre. 40 . Huile sur toile : 99/142 cm. ils vont lentement par les rues. mais d’un embonpoint de bonne maison. et quelques fois le turban vert »42. le Maure donne une impression plus douce. récits de voyages et études. p. Alfred : Algérie et Tunisie. Á pied. l’auteur ne s’éloigne donc pas de ce premier cliché de l’étranger. En fait. Chantilly : Musée Cendé. Eugène Fromentin. fougueux. Baraudon. Les Arabes sont amoureux de leurs montures. le premier Oriental étant le Grec. chaussé de sandales »41. sa posture. ils semblent alors libres. L’auteur énonce une opinion : « les Maures sont doux. 110. 265. que nous avons déjà 41 42 Ibid. paisibles et patients […] le visage ovale et clair. cette description de surface donne une image classique de l’Arabe. le tableau est l’expression de cette liberté offerte par l’espace. Paris : Plon 1893. la djemala de cachemire. et sa noblesse que laisse transparaître son allure. « les Maures sont doux. il montre l’orgueil et l’habileté de l’Arabe. paisibles et patients ». sculptures ou peintures. D’ailleurs. Algérie. p. De plus. drapé.Figure 8 : La Chasse au héron. tel que l’Européen se le représentait à travers les différentes littératures. ils ont une relation au cheval presque fusionnelle. le ciel bleu. Fromentin évoque : « l’Arabe à pied. le col nu.

poli. En revanche. messieurs. bouffant aux fesses et descendant à l’entrejambe dans une cascade savante et verticale de plis parfaitement repassés. certes laudative. qui vous confère. ce qui ne correspond pas à la majorité des Orientaux présentés comme étant plutôt ténébreux. p. « l’Oriental est bel homme. Cela ne signifie pas que les hommes du peuple n’aient pas cet aspect noble. Au reste il est ‘galant. c’est à dire l’aristocratie ou la bourgeoisie. Le lecteur retrouve ici la même image d’un personnage noble. mais 43 Martino. gentil. Dans cette définition de l’Oriental. qui vont y faire allusion dans presque tous les portraits qu’ils feront de cet homme étranger. 61. mais ces qualités leur sont plus difficiles d’accès en raison de leur pauvreté. de la noblesse et de la fierté. Il nous fait une énumération des traits de caractère d’un homme oriental qu’il généralise à tous les Orientaux par le biais de l’indéfini. Marc : Sur les Chemins d’Oxor. cela montre la diversité physique des individus d’Orient et plus précisément. l’élégance est remarquée. de Tunisie. Vous avez de l’allure ! »44 De nouveau. cette élégance ponctuée sous votre nez de superbes moustaches. soigné. p. Pierre Martino résume les écrivains orientalistes qui ne s’intéressent qu’à l’aspect intérieur de l’individu. L’auteur reconnaît et la finesse des traits de l’Arabe et la finesse du costume qui révèlent toutes deux un grand sens de l’élégance. de le fixer dans une image. 41 .évoquée précédemment dans nos peintures : le costume et la majesté du port sont les mêmes. Jusqu’au bonnet de cotonnade immaculé au sommet de vos crânes. son élégance vestimentaire sont admirées par les Occidentaux du XVIIIe et du XIXe siècles. nous avons là l’image du Berbère avec les yeux bleus et la peau blanche. beau et cultivé. Pierre : L’Orient dans la littérature française au 17ème et 18ème siècles. galant. fier. Toutefois. Sa prestance. dans notre étude. appréciée et montrée. d’imagination et d’intelligence . 105. il aime la gloire et n’est pas exempt d’une honnête 43 vanité. Actes Sud 2005. allant de 1855 à 2005 montrent que l’image noble de l’Arabe persiste. Ces attributs sont une façon de caractériser l’Arabe. de la mise. plein d’esprit. […] d’aimer […] la noblesse de port de vos hommes. Ces différents propos datant de périodes diverses. Marc Roger complimente et vante l’allure du Maure. bien élevé’ » . Ce genre d’individu ne se rencontre que dans certaines sphères de la société. « Pardonnez-moi. […] Le saroual noir serré sur les hanches. 44 Roger. Genève : Slatkine reprints 1970 (Hachette 1906). Le vêtement est décrit de manière si élogieuse que le lecteur a l’impression que l’écrivain est subjugué par l’habit oriental.

il préfère l’ancrer dans un passé où il était opposé à l’Occidental. Figure 9 : Le Raïs. rappelle les peintures précédentes : le turban. Aujourd’hui encore. les descriptions se ressemblent. elle est archaïsante puisqu’elle appartient à une autre époque. Les grandes affiches publicitaires proposant un voyage en Tunisie utilisent l’image d’un Tunisien en djellaba. Gouache rehaussée d’or : 18. intitulé Le Raïs. Mohamed Racim. Un écrivain contemporain comme. L’image n’est pas fausse. De ce fait. qu’elles aient été réalisées au début de la conquête de l’Orient ou écrites aujourd’hui.5/13. le public a besoin d’être surpris. 1931. dans notre exemple Marc Roger. les paysages et les individus étaient identiques à ceux de l’Occident et de l’Occidental ? Les écrivains ancrent volontairement leurs récits dans un passé où l’autre était vraiment un étranger. qui n’est guère différent de l’Européen. le drap coloré… le personnage est droit. quel serait l’intérêt de parler de l’Orient et de l’Oriental si la culture.5 Cette gravure de Mohammed Racim. ils vont réaliser les mêmes portraits que leurs prédécesseurs du XIXe siècle. son poing sur les hanches laisse deviner la pose mais surtout sa vanité. d’être dépaysé. le saroual.immobile. Collection particulière. le sabre et son 42 . En effet. à un autre contexte que certains écrivains contemporains vont tenter de réemployer. ne souhaite pas peindre un Arabe moderne. Comme on peut le constater. portant une chéchia sur la tête et un bouquet de jasmin à l’oreille alors que cette tenue n’est plus portée que par des hommes âgés ou en des occasions festives traditionnelles. réalisée vers 1931.

le lecteur ne voit aucune différence d’une description à une autre comme si c’était un même homme que les artistes avaient aperçu lors de leur voyage ou avaient imaginé lors de leurs explorations imaginaires. il est considéré et montré comme un personnage des contes orientaux. compte tenu de la similitude des personnages. un portrait proche des peintures effectuées au XIXe siècle par les Européens. fabriqués au moyen de séries d’adjectifs laudatifs. Pourtant réel. Lynne Thornton. il n’est pas un nom commun mais il est traité comme tel par des écrivains comme Alfred Baraudon dans Algérie et Tunisie. aux mêmes qualités réduit le Maghrébin à cet ensemble fermé. Il est présenté comme une personne soignée. en effet. dans les passages cités. L’Arabe est. In Les Orientalistes. Félix Philippoteaux. « plein d’esprit. ils nous apparaissent sans profondeur. ayant un port noble qui impose le respect et l’admiration de celui qui le regarde. 43 . Homme plein de qualités. La référence aux mêmes traits physiques. paisible. à la lecture des œuvres exotiques étudiées précédemment. Á la lecture de ces descriptions. patient ». Figure 10 : Types de race algérienne. à ce carcan fabriqué par l’Européen de passage. le Maure n’est qu’un type. récits de voyages et études de 1893. « doux. le lecteur a l’impression d’avoir affaire à une définition de l’Arabe. 1846. d’imagination et d’intelligence ».poignard à la main peuvent faire penser à son amour de la gloire… Le peintre arabe réalise ici. Les artistes ont-ils fréquenté ces Arabes ou s’en sont-ils tenus à la première impression de la première rencontre visuelle ? Nous avons la nette sensation. peintres voyageurs. Ces êtres semblent dépourvus de personnalité. 1993. effectivement. aux mêmes vêtements. que la seconde option est la plus probable. Paris : ACR éditions. Certes.

l’Occidental. Lehnert & Landrock. et la sensation d’avoir affaire à un seul et même homme. Il ressort de ces différentes descriptions une impression d’unité : les attributs se complètent. l’accent mis sur la richesse du vêtement. nous avons vu précisément que les attributs de l’Arabe étaient identiques chez Baraudon comme chez Fromentin. la façon de représenter l’Oriental ou les paysages du Levant sont identiques : une prééminence des tons chauds. intitulé Types de races algériennes (1846) ou cette carte postale d’un groupe de Maures le prouvent. Les artistes européens vont rester sur des acquis. Plus que la superficialité. renforcent les traits de caractère énoncés par l’un et l’autre des écrivains. Les artistes de la période orientaliste exotique ne vont pas chercher à 44 . 2005. En peinture. ce qui provoque la critique du courant exotique. Comme ce tableau de Félix Philippoteaux. sur la noblesse du personnage. Par exemple. Ainsi. In Tunis 1900. Lehnert & Landrock photographes. les peintres créent des tableaux similaires. Michel Megnin. son manque d’ouverture et d’originalité. ne laisse même pas présager un autre type d’individu. Tunis et Paris Méditerranée. 1900. une autre manière d’être. c’est son aspect réducteur. Descamps ou Chassériau. dans Le Sahara ou Le Désert de Gustave Guillaumet (1867) ou les nombreuses peintures de Delacroix. Les écrivains réalisent les mêmes portraits d’individus même si pour les besoins de l’intrigue le caractère peut changer. dans son étude ou ses portraits d’Arabe. Paris: Appolonia Editions. l’immensité des paysages.Figure 11 : Un groupe de Maures. des images déjà rapportées. Même si les sujets peuvent être différents et la manière de peindre aussi.

tout du moins. L’inconnu. exotique car elle est hors du quotidien et de l’environnement familier. l’inouï disparaissent progressivement car le public a déjà vu et lu tout ce qui a trait à l’Orient. La superficialité réside dans le traitement uniforme de ces thèmes sans quête d’autre chose. ‘Sara la baigneuse’. respiré ses odeurs. de paysages.montrer une image de l’Orient différente de celle déjà véhiculée. sans l’attente d’une nouveauté. Se balance On voit sur l’eau qui s’agite Sortir vite Son beau pied et son beau col D’un œil ardent tu verras Sortir du bain l’ingénue. p. voilà pourquoi leur traitement de cet Ailleurs et de cet Autre paraît réducteur et superficiel. son corps qui « se balance » rappellent la langueur et la sensualité féminine. Toute nue. de photos. Son regard que rien ne voile Est l’étoile Qui brille au fond d’un ciel bleu. les sujets déjà connus conviennent à leurs attentes et surtout à leurs besoins de création. De la même manière. avec l’exotisme les Orientaux sont pareils à des images. Dans ses yeux d’azur en feu. Victor Hugo s’inspire des contes orientaux pour écrire sur l’amour dans le pays exotique mais surtout sur les femmes enfermées dans des sérails et qui représentent le plaisir charnel : « Sara. le corps nu sortant de l’eau offrent une image très 45 Hugo. 479. Le pied nu. rencontré l’Autre. L’Orient possède d’autres atouts et surtout plusieurs types d’individus. Victor : Les Orientales. « L’indolence ». indolente est visité et revisité par de nombreux artistes. Les thèmes. belle d’indolence. 45 . Le changement. Le public n’a droit qu’à la surface colorée. »45 Ce court extrait de ‘Sara la baigneuse’ révèle toute la volupté existant chez la femme orientale. le thème de la femme voilée. sans fond. Le conformisme touche l’exotisme. ils n’en sont pas friands. Il a évoqué l’Orient dans Les Orientales (1829) sans jamais avoir vu cet Ailleurs. Chez les Romantiques d’abord. des personnages de tableaux. Victor Hugo peint la femme orientale sans l’avoir jamais vue. sensuelle. Seuil 1972 (1829). Or. la différence au cœur de l’Orient n’intéressent pas les artistes.

Cette femme est immédiatement placée dans la sphère de l’exotisme. les yeux grands et noirs. elle est constamment occupée de sa toilette qu’elle achève et recommence sans cesse tout en buvant du café. En effet. de l’attirance et de la beauté orientale. Ses activités semblent différentes de celles des Européennes actives. Cette toilette consiste à peigner [ses] cheveux. Victor Hugo. D’ailleurs. en peinture. comme tout homme. 46 . cette femme peut être vue dans un tableau d’Ange Tissier de 1860 : Algérienne et son esclave. [Ses] vêtements sont en général une chemise très claire à travers laquelle on voit le sein : un pantalon large de soie rouge. Seuls les yeux sont découverts chez la femme orientale. 376-377. Dumas nous dit que : « la femme mauresque est […] d’une beauté étrange mais saisissante. Comme Victor Hugo. Alexandre : Impressions de voyage : le Véloce ou Tanger. elle exprime la coquetterie par ses artifices (maquillage) et la sensualité que l’auteur traduit à travers la transparence du tissu : « à travers laquelle on voit le sein ». la plante de [ses] pieds […]. Il la voit sortir de l’eau et éprouve du désir que son regard traduit par « un œil ardent ». d’où l’intérêt de le préciser : « elle n’a rien à faire » sinon de s’occuper de son bienêtre : elle boit du café. la paume de [ses] mains. le regard se fait plus ardent et attire. est envoûté par le charme. Cette peinture semble correspondre à toutes les Orientales puisque Dumas généralise la description en l’adressant à « la femme mauresque ». Tunis. Paris : Hachette 1856. D’ailleurs. Aucune particularisation. Elle a le teint blanc et mat comme du lait. les femmes arabes se ressemblent dans tout l’Orient.érotique. de l’inconnu par le biais du terme « étrange » et de la séduction par l’effet que sa beauté provoque : « saisissante ». [ses] sourcils. Alger. elle fume et prend soin de son corps. 46 Dumas. pour l’écrivain comme pour la majorité des Européens à cette époque. [ses] ongles. Enfin. bleue ou verte. le plaisir charnel incarné par la femme arabe. comme elle n’a rien à faire. p. or ce sont les éléments par lesquels passe toute l’expression du désir. la taille un peu forte […] [elle] est coquette […]. tout en fumant du magioun. attache l’artiste. brodé d’or […] les pieds chaussés de velours brodé »46. à peindre [ses] paupières.

leurs longs regards me pénétraient jusqu’aux moelles. Paris : Société des amis du livre 1902. Ce tableau est l’expression de la lascivité comme l’illustre la femme nue allongée sur le lit de manière sensuelle. l’artiste est subjugué : il est « dans un grand trouble des sens ». Anatole France. de ce physique. Anatole : Le Procurateur de Judée. macérées dans les aromates. Paris : Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie. 1860. la gourmandise naît de cette apparence. leurs regards le pénètrent « jusqu’aux moelles » et il devient alors prédateur et se met à rêver de goûter 47 France. leurs yeux humides et brillant dans l’ombre. Il désigne aussi le monde des plaisirs avec la présence du narguilé sur le lit et de l’esclave jouant de la musique. dans Le Procurateur de Judée (1892) exprime son trouble à la vue des femmes orientales : « J’étais jeune alors et les Syriennes me jetaient dans un grand trouble des sens. les cheveux clairs. La femme a la peau blanche comme le lait. Fardées et peintes. 134. Elles savent jouer de leurs atouts et des outils de séduction pour plaire à l’autre . des rondeurs… Les différents tableaux vus précédemment et le suivant sont les expressions picturales de cet érotisme débordant. il symbolise l’Orient par le biais des couleurs chaudes. sentant le nard et la myrrhe. Ange Tissier. de ce jeu de la séduction. Enfin. leur chair est d’un goût rare et délicieux… »47 Les femmes arabes mettent en appétit l’écrivain. de la chaleur suggérée par la nudité et de l’éventail. sa longue chevelure lâchée. des esclaves. de leurs tenues. p. du caractère mutin de la femme exotique. 47 . Huile sur toile : 130/97 cm.Figure 12 : Algérienne et son esclave. Leurs lèvres rouges.

celle de Mariano Fortuny y Marsal qui joue aussi sur les couleurs de l’amour et de l’Orient : jaune. et la lumière : douce pénombre intime. Chez les peintres aussi la femme orientale est représentée comme l’incarnation de l’érotisme. Paris : Musée d’Orsay. Paul Louis Bouchard. lui. de la femme fatale. d’autres peintres s’attachent à peindre la lascivité des femmes d’Orient : les Odalisques d’Ingres. heureux. 1893. rouge. en paix. Huile sur toile : 160/133 cm. Alors que Paul Louis Bouchard.à ces chairs féminines. de la coquetterie. où il est réconforté. 48 . préfère montrer la vie plaisante des Arabes avec Les Almées où l’homme est entouré de femmes prêtes à exaucer tous ses désirs. Figure 13 : Les Almées.

Le tableau est sombre pour mieux rendre l’intimité de ce lieu. lascives car se sachant seules. sa chaleur. 1842. Toile sur bois : 110/110 cm. Théodore Chassériau se plaît à montrer la nudité des femmes qui jouent au jeu de la séduction : Esther se parant pour être présentée au roi Assérus (1841) ou Bain au sérail (1849). Jean-Auguste Dominique Ingres.Figure 14 : Le Bain turc. Paris : Musée du Louvre. 49 . La sensualité est rendue par les caresses des femmes entre elles (les cheveux) ou à elles-mêmes (personnages à droite au second plan). Cette odalisque de 1842 est celle du bain turc ou hammam : des femmes en nombre. toutes nues.

d’individualité. Elle est mise en valeur par sa place. aux gestes libres et ailés comme les cavales de leurs douars […] Cette jeune fille gracile avait la préciosité d’un bijou. au teint clair comme leur ciel.Figure 15 : Esther se parant pour être présentée au roi Asserus. et par la lumière et l’obscurité qui l’entourent. de la sensualité. La femme au centre est la représentation de la féminité.5/35. Théodore Chassériau. 1841. Huile sur toile : 45. on a l’impression qu’elle ne possède pas de personnalité. Elle est à demi nue. Sa peau blanche détonne par rapport à celle de ses esclaves. aux regards profonds comme leurs nuits. Paris : Musée du Louvre.5 cm. Sa chair semblait 50 . Elle correspond à l’image de la femme fatale dont le corps est le symbole même de la sensualité et de la sexualité. On a le sentiment que la femme est réduite à l’érotisme . accentuant sa lascivité par de la coquetterie (ses cheveux remontés). ses seins à découvert. Chez Géniaux nous retrouvons cette beauté saisissante de la femme maure : « Elle avait l’incomparable sveltesse des femmes de l’Hedjaz.

« Caprice d’un pinceau fantasque Et d’un impérial loisir. p. Figure 16 : Bain au sérail. elle jette le trouble par son mystère. 1849. 48 Géniaux. Théodore Chassériau. aux cheveux noirs. aux yeux profonds. sensuelle. lui. Charles : Les Musulmanes. 51 . dresse le portrait d’un fellah. . Mais là aussi. comme le supposent les propos de Géniaux. c’est à dire d’une femme du peuple. Le Bain au sérail de Chassériau est la traduction visuelle de cette description écrite : nous avons une belle jeune femme au teint blanc. Paris : Édition du monde illustré 1909. svelte. Gautier. même si la jeune fille n’appartient pas à la haute société.pétrie d’or. Ses yeux. Paris : Musée du Louvre. à l’éclat dur paraissaient des gemmes incrustées sous les paupières »48. 6-7. Huile sur bois : 50/32cm.

de-saumon. se parent de bijoux à outrance ou de vêtements colorés. voilà un autre trait caractéristique du monde oriental très prisé des artistes exotiques. Propose une énigme au désir. La mode orientale 49 50 Gautier. […] rien n’est dur. sphinx qui se masque. Un passage de La Vie errante de Maupassant (1890) illustre parfaitement cet amour de la couleur chez les Arabes : « Voici des burnous de cachemire ondoyants comme des flots de clarté. mais surtout ils inspirent à l’étranger occidental du plaisir (même les haillons sont magnifiques) et de l’admiration. Ces femmes sont un idéal de beauté. ces haïks croisent. L’antique Isis légua ses voiles Aux modernes filles du Nil . mêlent et superposent les plus fines colorations. résolvant le problème. elles éblouissent le regard des artistes qui. lie-de-vin. Mais. Maupassant. et de tendres gilets appliqués au corps sous les vestes à petits boutons égrenés le long des bords. orangé. promesses de séduction et de plaisir partagé. longues tuniques tombant aux genoux. Elle intrigue par son mystère Tous les Œdipes du salon. mauve. chair. 140-141. Paris : Gallimard Poésie 1981. leur sensualité lorsqu’elles sont allongées sur les lits ou les sofas à fumer le narguilé. Elle attire par son mystère. à se parfumer . »49 Le voile n’empêche pas les yeux de briller et d’intriguer le poète. leurs atours. lilas-fanés. p.132. le regard est l’expression de l’orientalité et de la sensualité. feuille-morte. vert d’eau. azuré. deux étoiles Brillent d’un feu pur et subtil. sa langueur et sa volupté. rien n’est criard. Guy de: La Vie errante. ‘Sois l’amour.Votre fellah. ne cessent de peindre leur physique. Théophile : ‘La Fellah’ dans Emaux et camées. leur coquetterie quand elles se fardent. ces vestes. Le fellah agit comme une femme fatale comme l’exprime le dernier vers. Tout cela est rose. rien n’est violent le long des rues »50. leur indolence lorsqu’elles font leur toilette au hammam . p. Paris : Éditions de la Table ronde 2000. C’est une mode bien austère Que ce masque et cet habit long . Les tissus sont riches : soie. sous le bandeau. je suis la beauté’. Et ces gebbas. bleu-pervenche. La couleur. 52 . cachemire. sur la nudité. puis des haillons superbes de misère. gris-ardoise. L’écrivain ne s’attarde pas sur les courbes. dès lors. ces gilets. Ces yeux qui sont tout un poème De langueur et de volupté Disent. à côté des gebbas de soie.

de la fête. de la lumière. 1843. L’Orient est la contrée de la magie. d’où cet arc-en-ciel de tons que l’on trouve partout : personnages. la chaleur se fait sentir à travers les rayons légers du soleil. intitulée : Le Bazar aux tapis du Caire (1843). à travers les tons chauds et les jeux d’ombre. comme le pays. nous retrouvons cette harmonie des nuances où tout se mêle à profusion dans une délicieuse unité. Nous voyons combien les colorations sont gaies et font partie du quotidien des Orientaux. environnement. D’autres types apparaissent dans ce mouvement artistique qu’est l’Orientalisme exotique. elle est fine. elles sont douces à l’œil.9 cm. comme le marchand. Ces tons se mêlent à de plus discrets comme le bleu ou le blanc en un tout harmonieux et gai pour les yeux. Les couleurs sont multiples mais elles ne choquent pas. En peinture aussi.2/74. Les vêtements mais aussi les intérieurs des maisons ou les souks mettent à l’honneur le mélange des couleurs vives et tendres à la fois. William-James Muller. L’uni et le rayé se mélangeant savamment sans choquer. Les couleurs d’Orient telles que le rouge. Bristol: The City of Bristol Museum and Art gallery. l’orange et le jaune dominent cette peinture de William James Muller. paysages. Figure 17 : Le Bazar aux tapis du Caire. ce qui caractérise l’élégance du Maure.est lumineuse. Huile sur bois: 62. Celui-ci porte le nom de ‘commerçant’ mais n’en a pas la fonction : 53 .

p. la fumée de son bachich […] lui donne de si doux rêves. immobile. 369. certains commerçants les attrapaient ou les interpellaient afin de leurs vendre des tapis. 54 . Les Européens supposent l’absence d’intérêt des Arabes pour le négoce : ils « paraissent détachés ». En effet. il n’empêche que cette idée sera reprise et véhiculée longtemps par la littérature exotique. l’héroïne française ou le héros tunisien.« Les marchands. Dans Le Choc des races (1911). Dans cette position. de quelque origine qu’il soit. Elle est tirée d’une apparence or l’adage populaire sait « que les apparences sont trompeuses ». 196. un pied chaussé et l’autre nu. enfin. que c’est presque une douleur pour lui que d’être tiré de ce rêve par l’acheteur »52. Paris 1856 . Alexandre : Impressions de voyage : le Véloce ou Tanger. De nos jours aussi. ‘la victime’ se laisse tenter par l’un d’eux comme un miroir. Tunis. les yeux en extase. p. Pourtant. en vêtements blancs. mais cela est-il vrai ? Ce comportement léthargique est-il la preuve de leur insouciance ? Là encore. Paris : Éditions Robert Laffont 1991. De même. l’opinion du voyageur est non fondée. et ceux-ci agissent en conséquence de la même manière pour parvenir à une vente : ils leur parlent. Tous ces exemples pour dire que ce préjugé de l’indifférence des Arabes pour le négoce est erroné. voire essentiel ? Dumas. Dumas renchérit en disant : « […] une boutique mauresque c’est une espèce de four creusé dans la muraille et au rebord duquel se tient le marchand. en turbans blancs. paraissent détachés des commerces de ce monde et insouciants des acheteurs »51. les Européens en ont déduit que ces derniers 51 52 Loti. la pipe à la bouche. Pierre : Au Maroc in Voyages. Alger. À force de voir les hommes assis devant les boutiques à attendre le client. D’ailleurs. leur offrent du thé dans leur alcôve où se trouvent divers objets à vendre. L’Arabe attend le touriste qui viendra le réveiller de sa léthargie et lui fera vendre un objet ou deux. sont considérés par les marchands du souk de la médina comme des acheteurs potentiels. par exemple. d’autres voyageurs européens comme Géniaux écrivent dans leurs notes de voyage que dans les souks. beaucoup de touristes se plaignent d’avoir été trop importunés par ces marchands souhaitant leur vendre à tout prix un souvenir du pays. accroupis dans leurs petites niches. le négoce n’est-il pas important. les marchés orientaux sont restés identiques et les commerçants sont loin de demeurer immobiles dans leurs boutiques. pour quel commerçant. Dumas. le marchand maure attend la pratique sans jamais lui parler. dans un autre passage de son ouvrage nous raconte qu’il a dû marchander le prix d’un poignard recourbé. Les artistes transmettent cette idée du commerçant oriental éloigné de tout intérêt matériel.

à son imaginaire. des marchands à la recherche de gains plus importants… On observe donc un même sentiment. Dans le même temps. C’est que l’Arabe est paisible et surtout il est fataliste : c’est si bon de se dire que c’est le ‘maktoub’ de vendre ou pas ! En revanche. le caractère conventionnel des images de l’Orient. ont des coutumes semblables. sa culture. Roland : cité dans Figures de l’étranger de A. diminuant »53.n’étaient pas intéressés par l’appât du gain. Pourtant tirés de réalités. Tous les voyageurs et/ou artistes européens vont œuvrer pour que leur peinture de l’Ailleurs soit reconnue et appréciée par le public européen.et une figuration paradoxale – qui renvoie à une différence active et hédoniste. Le Juif commerçant dans l’âme. Ils ont un objet brut qu’ils vont façonner au gré de leur imaginaire. à ses rêveries. à savoir l’introduction de l’aventure dans le quotidien plat des Occidentaux. d’une peinture à une autre est fréquente et surprenante. principalement celui des draps. par le biais du pittoresque et de l’étrangeté. extraits de l’imagination de l’artiste. de l’investissement. Ils accentuent les traits physiques et caractériels pour agrandir le fossé de la différence et pour activer l’inouï. 266. « le haut commerce. En effet. de la soie et des bijoux. inexorable. « […] À côté du Maure. immobile. extatique. p. jusqu’à obtenir une image immuable qui va 53 54 Ibid. le Juif appelant les pratiques. l’inconnu. Baraudon. toujours représentés comme des banquiers. Khatibi. p. 55 . Paris : Denoel 1987. nous assistons à l’application de « deux manières de figurer l’étranger : une figuration endoxale renvoyant à l’opinion publique . qui nous aide à découvrir notre propre extranéité »55. est entre leurs mains »54. il y a le Juif. récits de voyage et études. Paris : Plon 1893. de sa culture. Ces Israélites sont dépeints dans toutes les littératures comme des hommes appartenant au négoce . 55 Barthes. En réalité. son peuple au XVIIIe et XIXe siècles en Europe. à une rencontre avec l’inouï. tant la ressemblance d’un récit à un autre. le Juif surfaisant. de rencontres vécues. Alfred : Algérie et Tunisie. de la norme exotique. mais dans la vie active se sont eux qui tiennent les rênes du commerce. son exotisme. ces hommes et ces femmes semblent tous irréels. ces nombreux portraits types sont aussi le résultat de leur quête de l’Autre dans son étrangeté. 64. des vêtements identiques hormis la couleur. de ses individus s’explique par la volonté première des artistes de correspondre à une attente de la Métropole. un même regard face à l’Orient. discutant. ils vivent comme les Maures.

Comme nous l’avons vu plus haut. De même pour la peinture.correspondre à leurs désirs d’Européens. accentuer la différence. Il existe un album d’impressions et d’images commun à presque toutes les époques et à tous les artistes. L’Orient dans son entier n’est pas épargné par la création européenne. lors de son périple entre Paris et Jérusalem s’attache à peindre l’architecture des bâtiments qu’il voit. tout cela crée le conventionnalisme des œuvres. de rencontrer l’intérêt du public et le succès. des séries de types sont réalisées. les récits sur l’étrange. Les contraintes extérieures justifient le conventionnalisme des arts exotiques. prolifèrent. Ce phénomène touche les individus mais aussi leur environnement. d’être reconnu. De ce fait. Enfin. des images. à cette époque. qui sont plus nombreuses qu’on ne le pense généralement : elles ressemblent à celles de Sparte. mais occupant un espace considérable. En revanche. Même si l’imaginaire est propre à chaque individu. Se conformer à une mode c’est être dans la norme de l’époque et donc avoir des chances d’être lu. de grandes angéliques et des acanthes formaient des touffes de verdure parmi les débris de marbre de toutes les couleurs. c’est à dire la différence. L’exotisme permet de rendre compte d’une société autre et ainsi de favoriser la connaissance du monde. les figuiers. n’ayant rien de bien conservé. les artistes de cette mode artistique tendent à tomber dans la banalité. Le regard sur l’autre est extérieur. Je les vis au mois de févier . rentrer dans l’extra-ordinaire c’est être certain. les tableaux sont multiples comme les femmes dans le harem ou des hommes qui chassent. sur une double mer. les attentes extérieures influencent grandement la création de l’artiste exotique. cela est positif. le paysage oriental est décrit de manière brève. sur des lacs bleuâtres. d’être vu. par cet enfermement dans un carcan exotique imaginaire et imaginé. les oliviers et les caroubiers donnaient déjà leurs premières feuilles . L’Ailleurs Dès les premiers voyages à l’époque du Romantisme (entre 1820 et 1830). sur une campagne riante. il se fige sur l’apparence et le sentiment éprouvé à son contact. En Tunisie. Répondre aux attentes du public c’est remplir une partie du pacte de l’écrivain : plaire au lecteur. sur des îles lointaines. les réalisations se ressemblent et peuvent donner une impression de superficialité. sur des 56 . Au loin je promenais mes regards sur l’isthme. b. il s’extasie devant un tableau vrai. naturel : « Du sommet de Byrsa l’œil embrasse les ruines de Carthage. Chateaubriand.

sans approfondissement. Dans ce palais de fées J’aime de ces contrées Les doux parfums brûlants . il offre un paysage pittoresque et énumère ce qui le compose. des minarets et les maisons blanches de Tunis. où il peint la grandeur de l’Egypte. par exemple. des villages maures. Sur les vitres dorées Les feuillages tremblants L’eau que la source épanche Sous le palmier qui penche. cit. p. En effet. p. 58 Hugo. des ermitages mahométans. Les artistes vont faire en sorte de théâtraliser le cadre oriental afin de l’éloigner de toute grisaille européenne. chauds. surprenants afin de plaire. Il faut que les décors soient colorés. Jean Marc : Op. Le réalisme est présent. je découvrais des forêts. l’artiste est le porte-parole de cet Orient. Et la cigogne blanche Sur les minarets blancs. Victor : Les Orientales. Victor Hugo. Charles René de : Itinéraire de Paris à Jerusalem. »58 56 57 Chateaubriand. Le regard est objectif. »56 Ici l’écrivain/voyageur semble goûter un pur plaisir esthétique. Moura. 457.montagnes azurées . pas de détails trop précis. C’est le début de la littérature que les critiques qualifient d’exotique. 57. Paris : Le Seuil 1972 (1829). charmants. Le jugement disparaît. il installe le lecteur érudit dans un univers connu en comparant ce panorama à celui de Sparte. décrit sa beauté comme dans le poème d’ouverture du recueil : ‘Le Feu du ciel’. le roman orientaliste exotique se définit comme : « une écriture du voyage pittoresque où les voyageurs transposent leurs impressions de scènes exotiques en des tableaux bigarrés »57. donné tel quel. pareilles À des jouets d’enfants . ou ‘La Captive’. 57 . Nous avons une peinture concise de Tunis et de ses alentours. ‘La Captive’. p. des vaisseaux. où la femme européenne déclare qu’elle pourrait aimer ce pays magique si elle n’était captive : « Pourtant j’aime une rive Où jamais des hivers Le souffle froid n’arrive J’aime ces tours vermeilles Ces maisons d’or. 492-493. des aqueducs. exotique car c’est le lieu qui le permet . aucun sentiment n’est donné.

« semblait » installe ce spectacle dans l’incertitude. blanc…sont toujours montrés. Enfin. par le biais de métaphores. l’heure la plus magnifique du jour est assurément la dernière. ces décors somptueux du cadre oriental. et la mer semblait rouler des flots d’or »59. Elle crée de la magie. dont on entrevoyait vaguement les contours. que le public français retrouvera plus tard sur les cartes postales ou dans les films. Il y a un souhait de dépaysement pour le lecteur/spectateur mais aussi pour l’écrivain et le peintre. par conséquent. Dans la même veine. Bleu. Le rivage. à travers les couleurs ‘pourpre’ et ‘or’. une dimension plus exotique. « Dans ce pays d’Orient. Smyrne ». avec la lumière et les éléments ciel et mer bleus et terre rouge orangée. En Europe. « tapis de pourpre » qui fait penser tout d’abord à l’Orient et à sa couleur rouge sombre lumineuse mais aussi à Aladin et aux Mille et Une nuits avec le tapis volant représenté ici par le ciel qui recouvre la mer. était couvert d’un éclatant tapis de pourpre. le soleil et la couleur or. minarets blancs. une telle luminosité est quasi inexistante. qu’il n’a jamais vue en Europe. ce sont les attributs classiques de l’Orient : sa chaleur. son luxe… L’écrivain recourt aux clichés des pays orientaux : palmier. L’auteur mêle. où la beauté du ciel fait la beauté du paysage. p. Ces deux éléments n’en font plus qu’un dans un tableau poétique où l’on ressent l’admiration de l’écrivain pour cette beauté offerte à ses yeux. s’attacher à capter cette lumière dans leurs peintures mais aussi dans leurs récits qui prennent dès lors. Nombre de descriptions révèlent de manière poétique. plus irréelle. pourtant simple. le poète assiste-t-il réellement à ce spectacle ? N’est-ce pas le fruit de son imagination ou le pouvoir simple de la lumière qui métamorphose un simple flot d’eau en flot d’or ? Cette description.Ce qui attire. 59 De Valon. au Maghreb elle est présente partout et transfigure le paysage. ses parfums. c’est le paysage. 349. 58 . prend une valeur poétique par les métaphores finales qui mettent en valeur les couleurs. les artistes vont. les hommes. or. Le premier contact avec l’Orient. le ciel au coucher du soleil et la mer. les couleurs sont fortement présentes et caractérisent l’exotisme des œuvres orientalistes. L’écrivain joue sur les associations de mots : « vaguement » qui rappelle le roulis des vagues au bord de la mer. Alexis : « La Turquie sous Abdul Mejid 1. l’eau. Revue des deux mondes mai 1844. sauf dans le Sud .

blanches comme des perles dans l’écrin de velours sombre des oliviers… La beauté de ce pays est unique sur l’âcre et splendide terre d’Afrique : tout y est doux et lumineux. 284. Berchet. De même. Ces peintures écrites ou picturales sont tendres et aimantes. p. Paris : Robert Laffont 1985. d’une limpidité incomparable… »61. revigorant pour la santé et pour l’âme. 62 Eberhardt. paisibles ». elle est associée à la terre promise. p. Isabelle : Notes de route in Le Voyage en Orient. ce qui transparaît aussi chez d’autres artistes. 220. ce qui fait de celle-ci un sol rêvé. « écrin de velours sombre des oliviers ». 220. cette Palestine africaine aux vertes et molles prairies. Jean Claude. « Où est ce pays unique au monde. le bleu de la mer et du ciel. coloré. on dirait presque un enfant ravi devant un jouet. et même la mélancolie des horizons n’y est ni menaçante ni désolée comme partout ailleurs. aux blancs petits villages se reflétant dans l’eau bleue des golfes paisibles ? »62. idéal. biblique « Palestine africaine ». inimitable. et la nuance de sa blancheur est 60 61 Lemaire. à cette douce lumière du paysage maghrébin lorsqu’elle parle de la Tunisie : « Toutes ces bourgades sont adorablement jolies. Quel enthousiasme de la part du peintre. la Tunisie semble être un pays harmonieux. Camille Mauclair. Elle est précieuse : « perle ». Isabelle : Mes Journaliers in Ibid. vibrant. L’air du Sahel est vivifiant et pur. paisible. Georges : L’Univers des Orientalistes. Isabelle Eberhardt peut comparer les paysages et donner sa préférence. »60. p. la Tunisie est tendre : « doux. Paris : Éditions Place des Victoires 2000. 59 . enveloppé et quelque peu déroutant. elles mettent en valeur les caractéristiques de la ville : la lumière. Eberhardt. dans les années 30. Ici. savoureux. molles. la blancheur des maisons…Ayant beaucoup voyagé. elle inspire aux voyageurs la douceur et provoque chez eux l’amour et l’admiration. son ciel. elle devient unique. Isabelle Eberhardt est aussi sensible à ces tendres couleurs. La Tunisie est métamorphosée.Mais on peut se demander si ce ne sont pas les couleurs et la lumière qui provoquent chez le spectateur cet élan poétique ? Victor Prouvé en 1889 s’exclame à la vue de Tunis : « Tunis la Blanche ! C’est d’un blanc ! mais d’un beau blanc : pur. renchérit en écrivant à propos de la capitale Tunis : « elle revêt la matité d’un immense camélia ou d’une victoria regia au pied de ces collines vertes et roses . Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. emblème d’une culture et d’une contrée merveilleuse. Comme ses autochtones.

imagination. Paris : Robert Laffont 1985. qui Zouhli. Paris : Le Seuil 1972 (1829). il est nécessaire. ses flancs déchirés par les feux du ciel. Lamartine n’est pas déçu par son premier contact visuel. les visages qui lui sont familiers. leur imagination. l’écrivain est attentif aux désirs du lecteur. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXeme siècle. il va donc diriger son récit. Alphonse de : Voyage en Orient in Voyage en Orient. l’Orient devient un objet fabriqué. ce même dépaysement de manière concrète : « L’Afrique m’apparaît comme je me la représentais toujours. par conséquent. 64 63 60 . Même si le fond est réel. En effet. ils espèrent donc retrouver cette même magie. l’ensemble fait penser à une fleur. Chelli : Cahier d’études maghrébines. 65 Hugo. Jean Claude. et ses sommets calcinés dérobés 64 sous les nuages ». discours. mais tout regard est interprétation et la vision que nous donnent les Européens d’un paysage ou d’un personnage est influencée par leur culture. le bleu du ciel se marie amoureusement avec le paysage pour ne faire qu’un. les paysages. 49. leurs états d’âme. p. maintenant on est orientaliste »65. une partie de l’écriture et de l’inspiration a pour origine une fabrication. De ce fait. L’Europe se fait son image de cet espace à la fois réel et imaginaire. pour l’écrivain. peintures. une création. son poème vers ce que le public veut. Lamartine. de conquérir le lecteur. En effet. les voyageurs sont en attente de quelque chose lorsqu’ils arrivent sur une terre étrangère. p. L’Orient est un objet avec lequel les artistes jouent. Berchet. blanc. Victor Hugo s’exclamera à ce propos dans sa préface des Orientales : « Au siècle de Louis XIV on était helléniste. Victor : Les Orientales. la couleur est à l’honneur dans cette description : vert.sans doute due à la coloration d’un lait de chaux légèrement bleuté et d’un ciel d’une douceur exceptionnelle »63. on est en droit de supposer qu’à un moment de la création artistique. Dans la seconde moitié du XIXe siècle. Nous apprenons ainsi que l’abondance du blanc provient de l’utilisation de la chaux par les Maghrébins dans la construction de leurs maisons. 23. avril 1990. une étude. Cela signifie qu’une œuvre est faite de plusieurs éléments : expériences. de leurs désirs. n°4. emprunts. il fait l’objet de nombreuses études. p. l’Orient est très prisé. Cologne. de leurs imaginations et de la norme artistique et culturelle de l’époque. Enfin. dont il a déjà entendu parler. de rendre la réalité telle qu’il l’a vue. 86. mais aussi de faire en sorte de plaire. un objet qu’ils transforment au gré de leurs états d’âme. Dans les comptes rendus. cela fait également partie de la caractérisation du Maghreb. il espère retrouver les atmosphères. Ils ont vu les peintures ayant trait à l’Orient. rose. Lorsque le lecteur lit un récit de voyage. De nouveau.

mais aussi les récits des premiers voyageurs qui voyaient en l’autre un barbare sauvage. satisfaire. comme nous l’avons vu précédemment. L’Algérie est conquise. Plus tard. expliquait que les Orientalistes ne s’intéressaient pas au détail vrai (costume. Effectivement. elle est vue grâce aux nombreuses peintures . un autre exemple. au mystère du harem ou à l’opulence . au XVIIe et XVIIIe siècles. Par exemple. à partir de ces faits. n’est jamais parti en Orient. Par exemple. juste ce qu’il faut pour créer une œuvre exotique dans laquelle le lecteur retrouve des images connues. À l’époque. réduit à la civilisation turque. C’est aussi la mode des divans et des sofas ainsi que des tapisseries à sujets orientaux. lors de sa conférence sur « Le regard européen sur l’Islam au XIXe et au XXe siècles ». 61 . François Pouillon. d’aventures et de terres exotiques. les Européens se donnaient l’idée d’un Orient voluptueux où les hommes étaient cruels. attitude). Il est. De plus. de bon goût pour les nobles de s’habiller à l’orientale ou de se faire peindre en habits orientaux. la conquête du monde arabe par l’Empire ottoman renforçait cette impression de cruauté de l’homme musulman. parfois moraliser. Victor Hugo qui. de la mode européenne et de ses principes. en effet. l’empire ottoman fascine l’Europe. la représentation de l’Arabe est souvent celle d’un tyran. au faste des costumes. le décor décrit par Daudet n’est donc pas une surprise : le lecteur a un point d’ancrage familier. jaloux et où les femmes étaient passionnées. confirme les tableaux de chasses peints par les Orientalistes… L’Ailleurs est une construction fondée sur du réel. et c’est bien cette image qui est reprise partout dans son recueil des Orientales. comme on peut le voir dans les Orientales de Victor Hugo. La comédie du Bourgeois gentilhomme (1670) de Molière parodie ce phénomène de mode et souligne de ce fait l’intérêt que montre la France pour la Turquie ottomane. va pourtant écrire à ce sujet. ils construisaient. un imaginaire bourgeois censuré par le moralisme de l’époque. de l’imagination et de l’attendu. La Turquie s’apparente au raffinement du grand Turc. des compositions fantasmatiques pour documenter. c’est l’époque des turqueries. tyranniques. Alphonse Daudet s’inspire du même schéma. La réalité est ainsi métamorphosée au gré des écrivains. sensuelles. Son Tartarin de Tarascon correspond à une envie populaire de héros.dépendent tous des codes artistiques de l’époque. les images utilisées l’ont déjà été par d’autres orientalistes et elles sont connues du lecteur. décor. L’anecdote du lion. La « fabrication » se justifie par l’objectif de l’écrivain d’installer son récit dans un univers familier et de ne pas trop surprendre le public. Au XVIIe siècle et au début du XVIIIe siècle. Ces aspects étaient véhiculés par Les Contes des Mille et Une nuits. Les descriptions sont inspirées de son imagination.

plus simple. l’influence turque est très grande dans l‘image que les Européens se sont faite de l’Orient. En peinture. gentilhomme parisien ? ». et le spectateur assiste à un ballet turc faisant intervenir un mufti. Comme nous l’avons vu précédemment. tous deux vivent sous un même climat qui explique leur mode vestimentaire.Dans l’acte IV. aussi. nous pouvons observer ce phénomène. Le terme « salamalecs » apparaît alors. cette culture se résumait aux fastes. 62 . en Syrie et à Jérusalem qui font que les artistes confondent l’Orient et les Orientaux avec la période biblique. A cela s’ajoutent les nombreuses visites en Palestine. Beaucoup d’artistes ont confondu inconsciemment les Arabes et les Turcs en raison de l’histoire puisque les premiers ont subi l’invasion des seconds. plus outrancière pour les Turcs comme l’attestent les peintures européennes de l’époque telle L’Esclave turque de Francesco Mazzola (1530) ou Sultane reine de Joseph Marie Vien (1748). Par la suite. leurs vêtements mais aussi leurs demeures. aux harems. par exemple. L’intrigue de cette dernière pièce de 1672 se situe à Constantinople dans le sérail du Grand Seigneur. les Arabes sont représentés comme les premiers hommes (tenues simples rappelant celles de bergers) et des sujets bibliques sont peints tels que Moïse sauvé des eaux ou La Tentation de Saint-Antoine. aux richesses qu’hommes et femmes se plaisaient à montrer avec leurs accessoires de mode. Pour eux. En peinture. une cérémonie turque est mise en scène. et à cause de la similitude de la culture religieuse : les deux peuples suivent les préceptes de l’Islam. Molière a recours à des phrases aux consonances turques : « acciam croc soler ouch alla moustaph gidelum amanahem varahini oussere carbulath » qui signifieraient « n’as-tu pas vu une jeune belle personne qui est la fille de monsieur Jourdain. Racine dans la seconde préface de Bajazet associent l’Orient à la turcomanie. les voyageurs occidentaux se sont aperçus que derrière l’Empire ottoman se cachait une autre culture similaire plus humble. Corneille dans L’Illusion comique (acte II scène 2) écrite en 1635. des derviches et des Turcs.

Dans ce tableau. Des savants ethnologues ou historiens (comme le Comte de Choiseul Gouffier) vont s’intéresser de près à l’époque pharaonique. les mosquées (comme le peintre Dauzats).5/213. sir Lawrence Alma Tarreda. Avec les grandes expéditions de Bonaparte. 1904. tout un exotisme géographique et historique. toutes révèlent une évolution du regard européen au gré des événements historiques ou des phénomènes de mode. à toutes ces visions s’ajoute celle plus simple de l’Arabe dans son élément. Écrire et peindre pour soi. Dinet…). Ces différentes visions de l’Orient composent l’orientalisme français. le peintre retrace un épisode très connu de la Bible : l’adoption de Moïse (futur prophète) par une princesse égyptienne. Collection particulière. le goût pour le mystère et les chasses au trésor . c’est l’égyptomanie qui apparaît. des peintres vont rendre par le dessin les monuments découverts et ainsi donner au public un aperçu d’une civilisation disparue. Maxime Du Camp l’explique dans Souvenirs et Paysages d’Orient (1848) : 63 . Les Occidentaux s’intéressent alors au culte religieux oriental en étudiant ou peignant les rites islamiques (ainsi Nerval dans son Voyage en Orient). Enfin. Huile sur toile : 137. toutes sont une manière d’appréhender l’Ailleurs et l’Autre.4. pour le public. c’est se donner du plaisir et conserver sa mémoire . à la spiritualité des Arabes et donc à leur mentalité. c’est vouloir le faire voyager virtuellement et lui donner envie de le faire concrètement. leurs espaces de vie (Fromentin. leur quotidien c'est à dire leur mode vestimentaire.Figure 18 : Moïse sauvé des eaux.

de l’ocre. me diras-tu. 66 Du Camp. pour te promener dans Constantinople. d’où sa réaction finale : « je me tais ». Jean Claude. […] Humble puceau du désert. Le désert c’est l’immensité. pour te donner envie d’aller dans le pays du Soleil. L’artiste est ici dépaysé. »67 Ce désert est un spectacle. Paris : Robert Laffont 1985. de ce pays : « Plaines arides. blond. seul ce cordon bordé […] de carcasses calcinées. plateaux. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. et puis aussi pour te parler des paysages que j’ai vus là-bas. 67 Roger. aucun panneau ni de marquage au sol. de l’extraordinaire. face à lui. ocre ». la sauvagerie de cette civilisation. 67. un étonnement et la comparaison par rapport à ce qui est familier. Venu chercher de l’inconnu. je me tais. Le Sahara ou le Désert (1867) de Gustave Guillaumet illustre cette description et provoque la même réaction : le silence. La notion d’Orient n’est pas définie géographiquement elle est surtout la conséquence indirecte d’un désir d’étrangeté et d’une curiosité pour les traits orientaux. impressionné. désossées. si lumineux. lui aussi participe au dépaysement et au pittoresque tant recherchés par les Européens. Le désert est ici une caractéristique du paysage oriental. il reste un thème oriental évoquant la communion de l’homme avec la nature. Du blond. avoir fait un livre ? D’abord pour le faire. si vide. p. Actes Sud 2005. »66 Cette envie est partagée par tous les écrivains exotiques et/ou orientalistes quelle que soit l’époque. Maxime : Souvenirs et Paysages d’Orient in Le Voyage en Orient. Berchet. 64 . Le désert n’est pas en reste dans les récits et les peintures orientalistes. L’être humain se sent infiniment petit face à ce pays si sauvage. 136. il est fasciné. p. La réaction est alors la même face à l’étranger : une surprise (bonne ou mauvaise). blanc de lumière qui se transforme au loin en eau. d’où l’insistance sur la vue : « mes regards ». gorges profondes et canyons dans mes regards dérapent […] Mes yeux s’irriguent au long ruban d’asphalte. « mes yeux » ou sur les couleurs : « blanc. Marc : Sur les Chemins d’Oxor. Même s’il est moins représenté en Tunisie.« Pourquoi donc alors.

Gustave Guillaumet. p. En effet. il se sent petit. sèche. ce sol stérile. la désolation même du tableau nous enchante. cette sécheresse de l’air. Paris : Musée d’Orsay. Paris : Robert Laffont 1985. 68 Comtesse de Gasparin : À Constantinople in Le Voyage en Orient. que dire ? La mort plane sur cette immensité blanche. le voyageur est seul face à ce spectacle. Jean Claude. Octave Penguilly-l’Haridon. Berchet. Paris : Musée d’Orsay. Il est ce qu’il est. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. il se remet alors en question. Huile sur toile : 110/220cm. 1867. 65 . ce blanc sans merci. se rendent à Bethléem. 1863. bien loin de chez nous. Huile sur toile : 70/120 cm.Figure 19 : Le Sahara ou Le Désert. »68 Figure 20 : Les Bergers conduits par l’étoile. 67. s’interroge sur son existence et sur celle des Arabes qui ont quotidiennement cette scène sous les yeux. Ce sentiment est partagé par la Comtesse de Gasparin : « Cette aridité. bien austère. aride .

déjà vu par le lecteur. ils n’ont plus la même portée . la recherche esthétique de ces supports artistiques ou photographiques s’organise autour du pittoresque. La carte postale est une invitation au voyage vers des lieux exotiques. c’est la différence. d’où l’expression de la Comtesse « bien loin de chez nous ». La carte et surtout le lieu ou la culture auxquels elle réfère deviennent banals. lui fait perdre sa puissance évocatrice. ce blanc. le ciel bleu. c’est du ‘déjà vu’. le spectateur n’est plus transporté. Le public regarde sans voir ces décors. Les personnages y figurant semblent être d’une autre époque. cette sécheresse » pour dire ce qu’elle voit mais surtout parce que ce dont elle parle est connu. Le côté répétitif des éléments orientaux ou exotiques (énumérés ci-dessus) neutralise l’image en lieu commun. 66 . des lieux communs de la littérature exotique. les publicités dont le décor est identique illustrent ce phénomène. que ce soit dans des tableaux ou des œuvres littéraires antérieures. n’existant pas en France. Cet univers pittoresque. on peut remarquer que l’écrivain utilise des adjectifs démonstratifs « cette aridité. l’exotisme que l’on ne trouve pas en Europe. un chameau et un palmier. Ce paysage si dur. Effectivement. lui appartient. Il provoque un même intérêt et une même jouissance chez l’un et chez l’autre. L’utilisation de la première personne du pluriel « nous enchante » est aussi une manière de montrer que le lecteur ressent les mêmes émotions que la Comtesse. de son imaginaire d’Européenne. intitulé Les Bergers conduits par l’étoile se rendent à Bethléem (1863) illustre les propos de la Comtesse : le paysage est blanc.Le tableau ci-dessus d’Octave Penguilly-l’Haridon. Elle a influencé la perception et la connaissance de la Méditerranée orientale et musulmane. sans rien autour de lui que la terre et les roches. Dès lors ces paysages deviennent des décors. Elle est une manière de ramener chez soi la couleur locale trouvée en Orient et pour les intellectuels une façon de documenter leurs comptes rendus. si monotone aussi qu’il en paraît triste. ce sol. et de ce fait. de l’exotique. inconnu. si sauvage. primitive. plaît à l’œil européen car il pénètre un Ailleurs vraiment étrange. Les nombreuses cartes postales représentant le désert. fait partie de son monde. même si le dépaysement demeure. Ce qui attire le voyageur. Cependant. Le dépaysement est une même finalité pour le public et l’artiste.

un ciel presque blanc. De nouveau. on ne peut lire un récit orientaliste sans avoir une peinture du désert. « […] le quartier des souks. […] Ce sont des bazars. Comme un leitmotiv. 1864. et c’est bien ce que nous offre Alexandre Dumas avec son Véloce (1856). Alberto Pasini. On le trouve partout décrit de la même manière : un bazar coloré. illustre ces propos. le soleil qui illumine les montagnes au loin. le souk est le passage obligé de toute littérature exotique. galeries tortueuses et entre-croisées où les vendeurs par corporation. le désert caillouteux. hétéroclite. Dès la seconde moitié du XVIIe siècle. mais tout y étant rangé par corporation. Huile sur toile : 37/64 cm.Figure 21 : Caravane aux abords de la mer Rouge. appellent avec énergie le client ou demeurent immobiles dans ces niches de tapis. élégants. une lumière froide qui ajoute à la sauvagerie et à l’aridité du désert… Cette peinture comme celle qui la précède met une image sur les descriptions de la Comtesse et d’autres voyageurs. il est l’ingrédient incontournable de l’exotisme. longues rues voûtées ou toiturées de planche. Sans être une carte postale. ou encore Maupassant avec La Vie errante. Ils sont ainsi assurés de trouver le succès recherché auprès d’un public demandeur d’exotisme. l’Orient participe d’un phénomène de mode. Les artistes reprennent le même décor et ne changent que l’intrigue ou les personnages. assis ou accroupis au milieu de leurs marchandises en de petites boutiques couvertes. nobles. car il ne sort pas de la veine orientaliste. Autre élément participant du folklore oriental. une caravane d’Arabes en burnous. de la ville blanche ou des souks . des chameaux. le tableau d’Alberto Pasini : Caravane aux abords de la mer Rouge (1864). 67 . paisibles. Florence : Galleria d’Arte Moderna. de la mer.

Paris : Plon 1893. la couleur. des tissus… Les Européens sont enthousiasmés à la vue du marché oriental et prennent plaisir à le visiter : « On se faisait une fête de flâner dans les bazars. la vie qui y règne. […] l’on avait gardé une vision confuse. p. »69. p. Fromentin et d’autres encore offrent la même peinture des souks. On pourrait retrouver cette peinture dans toutes les études sur la Tunisie mais aussi dans tous les récits orientalistes. de harnais brodés d’or.d’étoffes de toutes couleurs. ou dans les chapelets jaunes et rouges des babouches. ne se fabrique. Bertrand. de ce papillotement de couleurs. « […] vous atteignez le grand Bazar. 69 70 Maupassant. Tous les artistes ont parlé d’une rue du marché : le souk aux parfums. Alfred : Algérie et Tunisie. Le souk est un kaléidoscope de nuances. dont l’aspect extérieur n’a rien de monumental : ce sont de hautes murailles grisâtres que surmontent de petits dômes de plomb semblables à des verrues. où dans chacune. Louis : Le Mirage oriental. p. de nouveau ce qui plaît c’est la bizarrerie de ce marché pour les Européens : « ce bariolage insolite pour des yeux occidentaux ». ne se vend qu’un même genre de produits »71. Alfred Baraudon n’échappe pas à la description de cet élément de la culture orientale : « Le souk n’est pas un bazar mais une réunion de petites boutiques. de brides. Guy de: La Vie errante.»70 De nouveau. de selles. Chaque corporation a sa rue […] L’animation. de cuirs. 242. Par la suite. car il faudrait en exprimer en même temps l’éblouissement. les va-et-vient. aux tissus. Dans un style plus sobre. la féerie est de la partie. celui de l’or. de lumières qui ne peut laisser indifférent un homme habitué à la grisaille parisienne. il fait une longue peinture de ce fameux souk de Tunis en peignant les voûtes. Gautier. une multitude d’objets de-ci de-là qui donne une impression de fouillis… Maupassant nous laisse entendre aussi les bruits caractéristiques de ce marché. Paris : Fayard 1920. autant qu’émerveillée.78. 71 Baraudon. d’objets. la gaîté de ces marchés orientaux ne sont point possible à décrire. la rue aux selliers. Les souks sont tous identiques : des rues étroites et sombres mais dont la lumière traversant la voûte illumine l’espace coloré . toujours en insistant sur le jeu des lumières et des couleurs. et auxquelles s’accrochent une foule de bouges et d’échoppes occupées par d’infimes industries. aux parfums. 68 . 144. le bruit et le mouvement. Paris : Minerve 1988. de tout ce bariolage insolite pour des yeux occidentaux. récits de voyage et études.

les odeurs. 69 . les couleurs des tissus qui circulent à travers tout le souk. pénétrer un monde exotique même si c’est de manière imaginaire.Le grand Bazar. 525. et le jour y tombe de ces petites coupoles dont j'ai parlé tout à l’heure. Ensuite. rose-mauve ou bleu-de-ciel. influence les œuvres. à lui faire découvrir l’Orient et à l’introduire dans l’exotisme. En effet. et pourtant tous retiennent les mêmes aspects de ce marché : le bazar. p. le rôle de la mode artistique de l’époque qui consiste à faire évader le lecteur. et qui mamelonnent le toit plat de l’édifice […] J’entrai par une arcade sans caractère architectural. ses passages. l’étonnement semblable. »72 L’observation est identique. leurs bottines de maroquin jaune signent musulmanes en toutes lettres. de coco. Imitation ? Sensibilité identique ? Même fibre artistique ? Réalité ? Il n’en demeure pas moins que l’on a une même image du marché oriental . les endroits visités ne sont pas tous les mêmes.L Berchet. sa sensibilité ou sa mémoire lorsqu’il rend compte de ses voyages et qu’il décrit les paysages orientaux. ses carrefours. ses ruelles. ses fontaines. d’ambre. l’étroitesse des rues et la foule. Théophile: ‘Constantinople’. d’ivoire […] devant ces boutiques stationnent de nombreux groupes de femmes que leurs feredgés vert-pomme. Le souk est donc le même dans tout l’Orient qui partage une même culture. l’un a vu le souk de Tunis. inextricable labyrinthe où l’on a de la peine à se retrouver. les jeux d’ombre et de lumière. avec ses rues. L’objet de la description est réel. […]. et je me trouvai dans une ruelle particulièrement affectée aux parfumeurs : c’est là que se débitent les essences de bergamote et de jasmin. la couleur. Tout d’abord. et forme comme une ville dans la ville. les artistes sédentaires plagient les récits orientalistes et s’inspirent des tableaux pour écrire leurs œuvres et ainsi s’évader. Paris : Robert Laffont 1985. il a plutôt la confirmation d’une même réalité. en dehors de l’identité culturelle et d’un souci de réalisme. anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXème siècle. les odeurs enivrantes. in J. aucune surprise pour le lecteur. […]. deux éléments peuvent expliquer les similitudes des descriptions. Ce vaste espace est voûté. Toutefois. ses places. ce dernier ne trahit pas son cœur. Cette envie d’exotisme et de dépaysement étant partagée par l’Europe et l’artiste. couvre un immense espace de terrain. […] l’eau de rose. leur yachmaks opaques […]. d’autres le souk de Marrakech ou d’Istanbul. une même histoire. même si celle-ci est assez souvent métamorphosée par l’imaginaire oriental. L’imaginaire exotique est national car il est partagé par tous les Français qui rêvent de l’inconnu. l’autre celui d’Alger. même après plusieurs visites. les œuvres pittoresques sont le résultat d’une même quête menée par l’artiste voyageur ou sédentaire. Ce qui surprend ce sont les voûtes. ce n’est que la manière de le rendre par l’écriture ou la peinture qui est parfois exagérée. les chapelets de jade. le marchand paisible. Le Voyage en Orient. les corporations. 72 Gautier.

au contraire. Guy de : La Vie errante. Parfois. décrit Tunis et ses habitants. 140. Ibid. effectivement. il ne lésine pas sur des comparatifs hyperboliques pour les décrire : « Sur leur corps monstrueux. plus portée sur la religion. De même. ami des peintres. Il prendra quelques esquisses. sobre. p. Lorsque les Français se sont lassés des turqueries. Du rococo. il la pimente par le biais de comparaisons étonnantes et exagérées. masse de chair houleuse et ballonnée. lorsqu’il parle de la ville : « Où sommes-nous ? sur une terre arabe ou dans la capitale éblouissante d’Arlequin. donc sur l’individu. Voilà une exagération voulue par l’artiste .En effet. en dehors de son décor fastueux. Paris : Minerve 1988. Certains. Chaque voyageur. Maupassant dans La Vie errante. c’est une réalité. c’est un style. d’un Arlequin très artiste. la sagesse orientale. Voici une des raisons pour laquelle les œuvres exotiques semblent parfois fausses ou exagérées (les traits orientaux sont rendus de manière démesurée). Si l’artiste souhaite plus de fantaisie. Tout dans son écriture est l’expression de l’excès. étourdissant ». p. chaque artiste va agir selon sa mémoire et son envie de création. quelques notes de voyages dont il s’inspirera et se servira lors de la réalisation de son œuvre. son imaginaire. les désirs de l’artiste modifient l’image réelle de l’objet décrit. Les souvenirs offrent une grande place à l’imaginaire puisque l’artiste se sert de celui-ci pour combler les manques de sa mémoire. À l’objectivité de la réalité s’ajoute la subjectivité des finalités du peintre ou de l’écrivain ou de leur mémoire. les artistes ont changé le thème de leurs créations et surtout la manière de traiter l’Orient. les hyperboles parsèment son texte : « éblouissant. flottent des blouses de couleurs vives. en revanche. coloriste inimitable qui s’est amusé à costumer son peuple avec une fantaisie étourdissante. l’artiste ne peut peindre sur le moment ni écrire son œuvre immédiatement. inimitable. le simple étonnement il s’en tiendra à sa première impression. par exemple. tels Baraudon ou 73 74 Maupassant. grosses. »74 Les femmes sont. Ainsi. à un amas de graisse. une recherche stylistique. lorsqu’il aborde le surpoids de certaines Orientales. »73 L’écrivain semble s’amuser en se rappelant cette expérience. Sa peinture n’est pas sans relief. 139-140. comme nous l’avons vu précédemment. 70 . alors il fera en sorte d’en ajouter. s’il préfère. mais peut-être pas au point de les assimiler à des monstres. Le transfert de la rencontre avec l’Orient au moment de la création transforme la réalité. on passe à une période plus spirituelle (1830).

Ce lieu est à la fois simple et original. ni colonnettes. surpris par la beauté et par l’étrangeté de cet Ailleurs. ils vont exagérer le faste des décors. critique. en fait. vont préférer un Orient plus simple. dans de petites cafetières de cuivre jaune. plus modérée. Nerval ou Gautier nous montrent qu’à Paris. Voilà ce que nous en dit Gautier : « Figurez-vous une salle d’une douzaine de pieds carrés voûtée et peinte à la chaux. Au milieu. calme et agréable. En effet. mais tout aussi étranger car toujours différent de l’univers familier français…Là encore. Enfin. Dans un angle flamboie un fourneau à hotte. Le bruit de la fontaine offre un fond musical serein. tasse par tasse. que le résultat de l’étonnement. Le café. la sensualité des femmes.Maupassant. où 75 Gautier. et c’est là le détail le plus élégamment oriental. 71 . « Constantinople ». par exemple. d’autres comme Fromentin ou Isabelle Eberhardt. l’image que les Européens se font de l’Orient est erronée ou quelque peu différente de la réalité. et cet ensemble donne la sensation d’être dans un cocon. deux thèses peuvent justifier cette fabrication de l’Orient. ni œufs d’autruches suspendus. la couleur jaune réchauffent la pièce et l’ambiance. Il faut plutôt imaginer une humble boutique carrée. qu’il invente son propre Ailleurs selon ses désirs mais néanmoins à partir d’une réalité. où le café se fait. Théophile : Voyage en Egypte. à boire un café devait se faire dans la pénombre afin de donner un côté intimiste à ce loisir. Paris : La Boîte à documents 1991. de ce qu’il voit . »75. qui plaît tant aux voyageurs. entourée d’une boiserie à hauteur d’homme et d’un divan banquette recouvert d’une natte de paille. un endroit protégé. vont accentuer les traits caractéristiques du Maghreb. une fontaine en marbre blanc à trois vasques superposées lance un filet d’eau qui retombe et grésille. Il rend compte. Ce n’est qu’à Paris que l’on rencontre des cafés si orientaux. Le décor est simple à la différence de ce qu’on peut voir dans les cafés turcs parisiens du XIXe siècle. 517. L’atmosphère est chaude et fraîche à la fois. de favoriser le repos. La première idée. Ce lieu est peu éclairé comme si le moment passé à se reposer. suggère la naïveté de l’artiste. p. le café. consiste à dire que l’Européen fantasme l’Orient. ce glissement vers l’imaginaire. La seconde. blanchie à la chaux. cette forte mise en relief des décors orientaux n’est. n’échappe pas à l’éventail des lieux communs du Maghreb. « […] mais véritablement la décoration ne comporte ni trèfles. plus naturel. sans mentir. ni lambris de porcelaine. le fourneau.

« ces colonnettes » n’existent que dans l’imaginaire des Européens et dans la reproduction erronée de cafés maures. la copie européenne est moins fondée sur une réalité que sur l’imagination de l’Orient et la réalisation des envies et des images des Européens. Gallimard 1984p. certaines œuvres de la littérature exotique ne représentant pas cette somptuosité. c’est donc cette posture d’énonciation qui consiste à déréaliser l’Autre et son monde par excès de réalisme. 78 Barthélémy. Pour les Occidentaux. Dès lors. 72 . Constantinople reste bien loin de cette magnificence d’arcs en cœur. l’Orient est encore et toujours le monde du faste. de colonnettes. Paris : La Boîte à documents 1991. de la beauté des Mille et une Nuits. Théophile : Voyage en Egypte. « Constantinople ». peut alors être oubliée. De même. L’auteur.76 « Le café turc du boulevard du Temple a égaré bien des imaginations de Parisiens sur le luxe des cafés orientaux. 76 Nerval. le restrictif « ce n’est que » prouve que « ces œufs d’autruche ». ne rentrant pas dans cette illusion de l’imaginaire européen. p. Guy : Littérarité et anthropologie dans le Voyage en Orient. de l’extraordinaire alors qu’en réalité ce lieu de repos et de plaisir est simple et sobre. Il sait où est la vérité. il connaît les vrais cafés arabes et prouve avec cette déclaration que les Occidentaux restés en France tendent à se tromper sur l’Orient.com 1996. Or. 307. www.77 Les successifs « ni » au début du discours de Nerval suggèrent le nombre d’éléments de décor ajoutés aux cafés de Paris pour qu’ils soient plus orientaux.517. de miroirs et d’œufs d’autruche ». par une fascination pour les apparences qui bloque l’interprétation et l’intellection. édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois. L’exotisme peut être assimilé au mouvement réaliste.bmlisieux. Paris : Bibliothèque de la Pléiade. « L’exotisme. Toute idée de superficialité. la vérité. 6. »78. Gautier confirme ce facteur d’erreur et accuse les Parisiens d’avoir véhiculé une fausse idée des cafés orientaux comme l’indique la proposition : « a égaré bien des imaginations ». Gérard de : Voyage en Orient dans les Œuvres complètes TII. d’ailleurs. Les voyageurs sont surpris par la simplicité des cafés orientaux . 77 Gautier.pour toute arabesque se répète plusieurs fois l’image peinte d’une pendule posée au milieu d’une prairie entre deux cyprès ». p. se montre ironique lorsqu’il utilise le superlatif « si orientaux ». Les Français veulent du luxe. née de l’imagination et de la création. à exagérer ses traits et par conséquent à en donner une fausse image. on peut en déduire qu’elles offrent au lecteur la simple réalité.

des tranches de citron et des piments écarlates. ces termes sont aussi l’expression d’une réalité. le quotidien d’une population. les meurt-de-faim. des pruneaux. »81 Rien de plus simple. Ses sujets sont la classe populaire. Maupassant. vivent de figues. pour la plupart.Le réalisme est un mouvement littéraire qui apparaît dans la seconde moitié du XIXe siècle. p. de carottes. des pâtisseries […] Les Arabes. dans La Vie errante. ses coutumes… Dans sa description des rues étroites de Tunis. de farine avariée. dans la partie réservée à la Tunisie. Il commence. C’est la réalité d’une existence différente. Par exemple. p. introduit des termes arabes pour une description : « Alors on voit passer ces êtres prodigieux (femmes à marier). du pain en tartine. Alfred Baraudon : Algérie et Tunisie. Des années plus tard. la volonté de peindre un costume porté au quotidien avec les mots qui le qualifie le plus exactement. au milieu duquel nagent dans un océan d’huile des œufs. achètent ces friandises et s’empiffrent : mais eux. débute la visite de la ville avec un arrêt sur chaque population. de la vie à Tunis. ses mœurs. récits de voyage et études. un homme fait cuire des viandes sanglantes ou pétrit les grains d’un couscous imposant. des enfants du steppe que la faim a poussés vers les villes. très gourmands à leurs heures. 81 Ibid. coiffés d’un cône aigu nommé koufia. rapporte un même réalisme dans Algérie et Tunisie. ils offrent dans des corbeilles d’alfa tressé des légumes et des fruits. qui laisse pendre sur le dos le bechkir. et boivent l’huile rance. Possible. En seroual blanc et blouse d’indienne courte. les mains chargées d’une brochette de foie de bœuf grillé ou d’un plat creux. Paris : Plon 1893. cette vie que nous retracent l’auteur. 270. ses costumes. 73 . Les écrivains orientalistes de cette période répondent aussi à cette exigence. Aimé Dupuy dans sa Cantine. en toile simple ou en soie éclatante […] et chaussés de savates traînantes. vêtus de la camiza flottante. récits de voyage et études. aborde les problèmes financiers d’une famille française venue s’installer en Tunisie. Les gens apportent eux-mêmes leurs provisions et s’en retournent. Un autre écrivain. de plus banal que ce quotidien. 143. Alfred Baraudon. »80 Puis il continue « Devant un fourneau de briques. Seulement. le travail. Guy de : La Vie errante. et qui y exercent les mille et une industries de la misère. L’écrivain raconte la difficulté de vivre à 79 80 Maupassant. il s’attarde sur les mesquinos : « Ce sont. Paris : Minerve 1988. de couscous. Puis. dites « saba » »79 On peut penser que l’introduction de ces mots étrangers a pour but le pittoresque. à décrire les raisons et les circonstances qui ont fait que ce pays est un Protectorat français.

Ibid. des tasses à la main . des Arabes économes. 24. Silencieusement s’absorbe dans son rêve. les chemins détournés pris afin de gagner de l’argent (la mère se prostitue)… Là. Les Arabes rêveurs. par exemple. des redites. étendus sur des nattes. son incapacité à voir la profondeur des êtres pour s’attarder aux détails. use d’exagérations et peints des types (femme juive)… Il n’y a point de mensonges. Écoutent l’orgue au loin écorcher ses sonates… L’air s’emplit des parfums étranges d’aromates. Ollendorf 1902. un moment de calme et de langueur dans son poème Au Café maure issu du recueil Fleurs d’Orient (1902) : « Devant le café maure. Néanmoins. et sa prétention naïve à peindre objectivement le monde. Et l’Arabe couché. Les cigarettes font un nuage brumeux. très gourmands à leurs heures. Paris : P. indifférents comme eux. pour décrire un lieu très prisé des Tunisiens mais aussi des voyageurs européens. p. Les artistes construisent un 82 83 Ibid. parfois seulement des exagérations et fréquemment. Cependant qu’un conteur redit ses chants fameux Et que la lune au ciel jette ses lueurs mates. des imitations. sans désir ni remord Confiant dans Allah. en revanche. achètent ces friandises et s’empiffrent »82. »84. 84 Huard. du conventionnel qui tendent à donner naissance aux stéréotypes. sous les quinquets fumeux. cette démarche de dire le réel reçoit les critiques de l’Académie qui reproche à ce mouvement littéraire sa superficialité.l’étranger. les désappointements de la famille. Alfred Baraudon. Maupassant. parsème son récit de généralités : « Les Arabes. aux clichés. Pour en revenir au café. 74 . de réussir . Le garçon vient et va. p. 242. des Juifs avides et patients »83. tranquille comme un mort. Planté sous un turban un bouquet de jasmin Épand tout à l’entour comme une odeur de sève. le lecteur se retrouve dans une réalité lois des idéaux orientalistes. pour dire le bien-être de ces hommes. L’auteur se contente de peindre la vie d’une famille ordinaire de classe moyenne en Tunisie. comme nous l’avons vu. « C’est l’Orient du lucre et des commerces. Ferdinand : Fleurs d’Orient. Sans soucis des passants. Ferdinand Huard partage avec nous. simple. Tableau paisible.

un chapitre au mariage et au ramadan. Seuls les curieux d’Orient restés en métropole imagineront le café plus somptueux avec une ambiance plus festive aussi. l’art oratoire avec le conteur. de la nourriture à profusion pour tous. vient la description des festivités : beaucoup d’invités sont présents. parfois même des quartiers entiers. austère. il faut y être allé pour comprendre en quoi le café arabe est original. il est impossible d’en trouver ailleurs sauf s’il y a un désir d’imitation comme c’est le cas dans les cafés orientaux de Paris. la sérénité dans le dernier tercet. où elle sera peinte (pieds. le khôl pour agrandir le regard. la représentation de certains traits du caractère oriental : la langueur et la paresse. Ce mode de vie intrigue les Occidentaux et suscite leur curiosité.même continent imaginaire correspondant à leurs souhaits mais aussi aux désirs de ceux qui les lisent. Il n’est pas question de décor mais d’atmosphère. des musiciens. où elle essaiera le costume constitué d’une superposition de tissus. fatigué. la musique. C’est cette dernière qui est propre à la culture orientale. il est impossible de peindre l’Orient sans parler des coutumes des autochtones : mariages. Les écrivains sont d’emblée emportés par les festivités. une fête qui dure des jours et des jours. tous essaieront le narguilé. succèdent des nuits de réjouissances où les hommes se jettent 75 . cheveux) au henné . Tous iront dans un café maure. Dans le même sens. par les danses… Pour eux. d’exotisme. de couleurs. les écrivains réservent un passage. ici. Cet endroit exclusivement masculin (à l’époque) est le lieu du repos du corps (allongé sur les nattes) et de l’évasion de l’esprit (le narguilé). des parfums et de la simplicité de cet endroit. Le café maure est propre à l’Orient. agrémenté de lourds bijoux . le rouge aux lèvres). des danseuses orientales. Le café est. tous rendront compte de la tranquillité. où elle sera maquillée (le fard bleu. Le local banal (murs peints en blanc) n’attire pas et n’excite pas l’intérêt des Européens. la coquetterie (les parfums) dans le second quatrain et le premier tercet. baptêmes… Dans la majorité des récits comme Le Voyage en Orient (1848-1851) de Nerval. À la journée de jeûne où tout le monde est calme. mois religieux mais aussi mois de fête. Après cela. ramadan. Le ramadan est une autre coutume inévitable dans une peinture de l’Orient . De nombreux passages du Voyage en Orient ont pour sujet cette peinture du mariage oriental. Les préparatifs pour la mariée : le hammam où elle sera épilée complètement pour avoir une peau douce et nette . La première cérémonie fait l’objet d’une longue description. ils sont surpris par la richesse des vêtements. En réalité. c’est le seul jour où même une famille pauvre paraît riche. Cette création s’explique par une volonté d’étrangeté. mains. Un lieu est ici l’image d’une culture et un élément de cette dernière.

la surface : les individus. Par la suite. de personnages vus et revus. la nuit prennent une revanche. et l’on s’amuse tant qu’on peut. Enfin. décrits avec les mêmes outils. de scènes de vie. on peut penser que face à l’étrange. dans le même temps. les délices sucrés. Il est difficile. ni étudiés. de la bonne humeur environnante. En effet. Les écrivains vont s’attarder à parler du coup de canon qui annonce la fin du jeûne. châtiés le jour. il écoute les histoires racontées par les conteurs dans les cafés. il est long de dire ce que l’on ressent et ce que l’on voit puisque c’est nouveau pour l’artiste comme pour le lecteur. il assiste aux spectacles qui sont donnés durant ce mois de fêtes (« Théâtres et fêtes »). Paris : Gallimard. caractérisé par des mœurs et une culture étrangères . Cette posture explique l’absence d’une démarche sociologique ou ethnologique de la part des voyageurs. Gide. De la Renaissance à la Colonisation. 76 . alors. nous avons une même image mais sans consistance. de décrire ce que l’on découvre et. de la table pleine de mets. Nerval apprend par un Russe que le Ramadan commence (« Les Nuits de Ramadan »). l’Ailleurs est cet endroit insaisissable. »85 Nous avons là un compte rendu sobre mais réaliste de la période de Ramadan : privation le jour et plaisirs la nuit. de clichés conformes aux besoins des Européens. sans profondeur. le chapitre Baïram est lié à la fête de l’Aïd qui marque la fin du Ramadan. Nous avons l’impression que la découverte de l’Ailleurs et de l’Autre n’est qu’un mirage. le narguilé… C’est une période fatigante mais appréciée de tous. l’Européen ne peut que manifester son étonnement à la vue de ce qui lui est inconnu. l’Autre n’a pas changé. lors de son voyage en Tunisie en mars/avril 1896 résume le Ramadan en deux phrases : « On jeûne durant 40 jours du lever du soleil jusqu’au soir . inconnu où règnent le calme et l’insouciance. de la même manière. Tous les sens. ni tabac.sur la nourriture. Ils consacrent leurs œuvres à la peinture de leur premier contact 85 Gide. ce qui occupe nos jeûneurs le soir (« Les Conteurs »). ni boisson. 31. ils sont montrés tels quels d’où cette profusion de portraits. ni femmes. les paysages. les coutumes ne sont ni interprétées. La littérature orientaliste est pleine de tableaux. L’exotisme c’est l’apparence. il est celui qui est différent de soi. André : Feuilles de route. Il insiste donc sur les éléments qui font le charme de cet Ailleurs et qui correspondent à ce qu’il imaginait ou ce qu’il recherchait. jeûne absolu . p. ni parfums. ni nourriture.

Ainsi. Superficialité ou simplicité d’écriture ? Il est difficile de parler de ce que l’on ne connaît pas. les paysages pittoresques. cosmopolite (mélange d’Arabes.visuel avec l’Autre et l’Ailleurs. à les comprendre. Dans Tartarin de Tarascon (1870). c’est qu’à trop vouloir adhérer à un imaginaire commun. et que l’artiste plagie ses prédécesseurs. des cafés. Ce qui intéresse. de Berbères et de colons européens). En effet. De réel l’Autre et l’Ailleurs deviennent irréels. 77 . Le souci. imaginaire. et pourtant c’est ce que vont faire les Orientalistes. de décor exotique aux tribulations du héros. l’imaginaire européen. Cette prolifération des mêmes thèmes peut laisser penser que cet univers est faux. Cette première rencontre est celle de l’apparence d’où une impression de superficialité. 2. les individus . Elle sert de toile de fond. folklore des souks. couleur. Ils vont peindre un monde différent du leur. ce n’est pas le pays et ses mœurs ou ses paysages mais l’évolution du héros dans un tel cadre. la répétition des éléments du caractère oriental : lumière.et les exemples sont nombreux . indolence humaine. Certes. ils vont peindre les coutumes de ces cultures. grande. étranger à leur culture en essayant de le rapprocher le plus possible de leur domaine de connaissance. construit. Les réalités deviennent des stéréotypes en raison de leur répétition dans les œuvres littéraires ou picturales. qu’elle reste sur des acquis. D’une vérité on obtient un cliché : une même image véhiculée par des centaines d’ouvrages ou de tableaux ne peut aboutir qu’à un poncif de l’Orient. des hammams. La réalité de ce qui est montré dans les peintures et dans les récits est métamorphosée par l’esprit. De même.mais sans chercher à les interpréter. pittoresque des paysages…nous donne le sentiment que la littérature exotique n’innove pas. ce sont des observateurs de l’Orient. La superficialité ou la simplicité est le langage de l’exotisme pictural ou écrit. L’écrivain ou le peintre sont des reporters qui dévoilent un monde nouveau. On peut ainsi dire que nous avons affaire à un Orient de surface qui participe au pittoresque du récit. un Autre différent . Les écrivains qui ne sont jamais allés en Orient sont les premiers à tomber dans la simplicité et le cliché parce qu’ils ne connaissent pas réellement le pays ou la culture qu’ils évoquent. ils vont tomber dans le piège de l’apparence et de la banalité. Alphonse Daudet nous offre une Algérie de peinture : blanche.

Par conséquent. Paris : Le Seuil . 86 87 Saïd. un ensemble de références. Jean Claude. celui-ci est moins un lieu au sens géographique qu’un topos. Dans les textes Les voyageurs recourent à une rhétorique de l’altérité. 78 . a appuyé son récit sur le compte rendu d’un voyageur anglais. ou un amalgame de tout cela. La finalité de ces Orientalistes sédentaires ou premiers voyageurs n’est pas la connaissance de l’Autre et de l’Ailleurs mais l’exhibition de leur imaginaire. un amas de caractéristiques qui semble avoir son origine dans une citation ou un fragment de texte. la Comtesse de Gasparin pour parler de l’Oriental dira : « Ces hommes parlent peu . p. 204. une coutume. ils vont avoir recours à divers outils langagiers : la comparaison. quoi de mieux qu’un référent connu ? L’écrivain va alors peindre un lieu. il les reprend. Berchet. a. mais dans le même temps pas tout à fait vrai. »86 Nous avons vu le cas d’Alphonse Daudet mais nous avons aussi l’exemple de Nerval qui. c’est une absence de couleur »87. p. 67. Paris : Robert Laffont 1985. y met sa touche personnelle et fabrique un Orient commun. De même. l’Orient créée par l’Occident. la généralisation. Par exemple. Edward : L’Orientalisme. 1980 . mais jusqu’au désordre de leurs vêtements. ils vont avoir recours à différents procédés linguistiques pour s’exprimer et décrire ce qu’ils voient. pas trop éloigné de ce qui est déjà connu. c'est-à-dire que ne disposant pas des termes exacts ou adaptés pour décrire le monde oriental.« Dans le système de connaissances sur l’Orient. Comtesse de Gasparin : À Constantinople in Le Voyage en Orient. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. Effectivement. La comparaison est un outil fréquemment utilisé. même s’il est allé en Egypte. une attitude. pour éclairer le lecteur. leur geste est rare . qu’elles soient écrites ou picturales. « d’imagination plus ancienne » telle que l’image des Arabes comme peuples barbares. la négation. un physique en le comparant à un endroit. Pour cela. donc d’une certaine réalité. une physionomie familière. fourbes… L’artiste se fonde sur des interprétations. ou un passage de l’œuvre de quelqu’un sur l’Orient. les œuvres issues de cet Orientalisme sont plus distantes par rapport à l’Orient. beaucoup d’idées reçues sont issues de textes passés. jusqu’à ces laideurs vigoureuses ont de la beauté. Chez nous les laideurs sont ignobles […] la couleur de notre pauvreté. ou quelque morceau d’imagination plus ancien.

Il commence par une comparaison brève. Là. […] les tellaks […] commençaient la première opération de massage.Elle met en parallèle deux populations dans un contexte précis : la misère. Un escalier de bois conduit à une chambre particulière. comprend ce dont veut parler la Comtesse. p. éclairée par des verres lenticulaires et 88 Du Camp. je me rendais à la première étuve . et entassant dans une alcôve d’épais coussins sagement rembourrés . il prend pour illustration sa journée au bain. tapissée de nattes. Berchet Jean Claude. prend conscience de la différence de la pauvreté en France et au Maghreb. une faible augmentation de prix donne droit de l’occuper. fumant mon chibouk. d’univers familier et commun. Paris : Robert Laffont 1985. il fait participer le lecteur qui appartient au même univers culturel que lui par le « nous ». s’éclairant de larges fenêtres. et je passais ensuite à la seconde étuve chauffée à trente et quelques degrés : c’est une vaste pièce construite en rotonde. Ils ceignaient mes reins d’une étoffe de coton bleue et blanche. la tête enfoncée dans un oreiller. « La première salle qui s’ouvre directement sur la rue est une grande chambre pavée . par exemple. Maxime Du Camp va employer le même procédé pour parler de la toilette orientale.484. Pour mieux souligner ses dires. puis comme la Comtesse. D’abord il énonce une différence. je quittais mes habits et je me livrais à deux tellaks (garçons de bain). au milieu une vasque évase ses lèvres de marbre entourées de fleurs et reçoit un petit jet d’eau qui retombe et s’égoutte avec un doux clapotement. Appuyé sur leurs épaules. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. […] Un quart d’heure environ s’écoulait de ce manège. ce qui renforce cette sensation de connaissance. étendu sur des tapis préparés à l’avance. La comparaison est à la fois singulière parce qu’elle est fondée sur une expérience individuelle. L’Européen habitué à voir la misère dans les rues de Paris. nous croyons avoir tout fait en nous plongeant dans une étroite cuve de zinc remplie d’eau jaunâtre » »88. et générale puisqu’elle concerne la culture européenne face à la culture orientale. elle interpelle le lecteur en usant de la première personne du pluriel « chez nous ». Maxime : Souvenirs et paysages d’Orient in Voyages en Orient. là sont des façons de cabinets où les baigneurs déposent leurs vêtements et viennent dormir après le bain. Sur les deux côtés de sa longueur ressortent des galeries accolées aux murailles et portées par de sveltes colonnes . d’ordre général : « Seuls les Turcs savent se baigner . nous. L’écrivain dépeint sa journée au hammam. enfin. 79 . entouraient ma tête d’une serviette de mousseline et entraient mes pieds dans de hautes sandales de bois. Cette phrase est alors suivie d’une longue description du bain chez les Maures.

sa journée au bain. autre lieu commun du Maghreb. buvant le café. Gautier. Il va s’appliquer à décrire l’organisation du hammam : le nombre de salles.»89 L’écrivain s’attache à donner au lecteur. baigné. Je me couchais sur une chaude table de marbre. et là. « Constantinople ». lavé. […] après avoir traversé la salle d’entrée et monté l’escalier de bois qui conduit à la chambre réservée. Il comprend le plaisir de l’écrivain. « […] une espèce d’alcôve […] qui se ferme […] avec des volets qu’on rabat comme des mantelets de sabord »91.augmentée de quatre cabinets fermés de rideaux. je me trouvais heureux de vivre et je m’en allais voyager dans les pays habités par les rêves. parfumé. lustré. de cabinets . envahi par un sentiment de bien-être infini. Théophile : Voyage en Egypte. je quittais mes linges blancs pour en vêtir d’autres et je m’étalais sur des piles de coussins . 80 . […] Lorsque j’avais été ainsi massé. il est un incontournable de la littérature exotique. 89 90 Ibid. expliquer les raisons de tel comportement comme revenir à la première étuve afin que son corps ne subisse pas une trop grande différence de température…Le lecteur a l’impression d’assister à une projection cinématographique tant les détails sont nombreux et tant la peinture de ce bain est réalisée avec simplicité. C’est pourquoi. Au XIXe siècle. je me rendais de nouveau à la première étuve et je m'y reposais quelques minutes pour ne point passer sans transition dans une froide atmosphère. les sorbets et les limonades glacées. 522. frotté. Le souk. 91 Ibid. l’ordre des soins : gommer. j’allais m’asseoir près d’un petit bassin accroché à la muraille et dans lequel deux robinets de cuivre déversent l’eau chaude et l’eau froide. et mes tellaks renouvelaient avec plus de force et d’activité le massage précédent . cette description est presque une étude du bain maure. ils enveloppaient ma tête et m’entouraient d’une couverture moelleuse flottant jusque sur mes talons . dans les moindres détails. Paris : La Boîte à documents 1991. orientale diffère beaucoup de la boutique En quoi diffère-t-elle ? Voilà ce que le lecteur se demande. où chacun peut aller terminer sa toilette comme il lui convient. Gautier est bref dans sa comparaison : « la boutique européenne »90. masser . apprend ce qu’est le hammam . fumant le narguileh. laver. l’écrivain ajoute une description de la boutique orientale en usant de comparatifs. […] cette gymnastique terminée. fait l’objet d’une peinture. Par exemple. Pendant ce temps. p. mes garçons baigneurs armaient leurs mains d’un gant de crin et m’en frottaient le corps entier.

L’Oriental est le contraire de l’Occidental et les écrivains n’hésitent pas à le montrer. p. se faire apprécier et aider le sédentaire à s’évader par le biais de la lecture. vivante. l’analogie l’aide à avoir un point de repère et à mieux visualiser cet Ailleurs. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXe siècle. L’opposition. Parce que ces derniers sont nonchalants. 824. à l’exhiber même. Nous avons là l’éternel conflit tradition/progrès. la nôtre lui semble une continuelle ivresse : mais tandis que nous courons après le bonheur qui nous échappe. L’écrivain a besoin de produire une littérature accessible.Voilà un élément familier qui permet au lecteur de visualiser la boutique et son aspect extérieur. l’Européen suppose qu’ils n’ont aucune Savary. il jouit paisiblement des biens que la nature lui offre. Un autre instrument langagier est souvent utilisé : l’opposition. sans s’occuper du lendemain »93. est mise en relief par la négation . 93 Ibid. lorsque Claude Savary (1786) dit en parlant de l’Arabe : « Content de ce qu’il possède. c’est pourquoi il va avoir recours à la comparaison. Paris : Robert Laffont 1985. pour peindre le dépaysement et ainsi permettre au lecteur de pénétrer ce nouvel univers. 92 81 . « la nôtre » est dynamique. Occident/Orient qu’illustre le même auteur en ajoutant : « Sa vie nous paraît un long sommeil . « nous courons » après le bonheur « il en jouit paisiblement ». voire l’opposition. le texte devient plus compréhensible et c’est là le but de l’artiste : se faire comprendre. fabrique. L’analogie est un procédé linguistique courant dans la littérature exotique. elle est l’expression d’un décalage culturel. il n’invente et ne perfectionne rien »92. n’est pas cela ». cela rend le texte plus plat car la comparaison ramène le lecteur au familier . Elle permet de mettre en parallèle des éléments différents pour mieux les rapprocher et pour familiariser le lecteur avec l’univers oriental. Certes. Voir par l’écriture un monde inconnu est difficile pour le public . crée. il est fréquent de trouver dans les récits exotiques « l’Arabe n’est pas ceci. Par exemple.1 in Voyage en Orient. En effet. par exemple. que chaque jour lui présente. Sur quoi se fonde cette idée ? Sur l’apparence du mode de vie des Maghrébins. il l’oppose à l’Européen qui lui. l’imaginaire disparaît alors. celle-ci participe de la peinture de l’Autre et de l’Ailleurs. il n’agit pas ainsi…La différence. Jérôme : Lettres sur l’Egypte t. est symétrique : « sa vie » est un sommeil. mais dans le même temps.

Effectivement. celui qui sera dans le juste milieu entre l’exotisme et l’univers familier. puisse reconnaître cette contrée imaginaire. Dès lors. une culture étrangère. Dans la langue. Les artistes ne jugent pas important de particulariser l’Autre. « le Levantin ». les artistes européens vont utiliser le vocabulaire étranger pour accentuer le pittoresque de leurs récits et pour ajouter encore plus de dépaysement. borghot…il va les définir pour que le lecteur ne soit pas perdu et ne sorte pas de ce monde réel et imaginaire à la fois. Souvent. de généralisation. « les Orientaux ». comme le paysage d’ailleurs . c’est pourquoi il n’est pas important d’être précis dans ses descriptions et l’Autre n’est pas personnalisé. Nerval est l’un des écrivains qui a le plus utilisé de mots étrangers dans le but de donner plus de relief à son roman. certains peuvent en conclure qu’il y a superficialité de la littérature exotique qui procède par élimination pour décrire l’Autre. De nouveau. les villes d’Alger et de Tunis sont tellement semblables qu’on pourrait échanger les descriptions sans choquer le lecteur et sans trahir l’écrivain. dans son Voyage en Orient. habberah. les inquiétudes de l’Europe ne sont pas celles du Maghreb. L’usage de ces expressions sert. certes. Cet outil est réducteur et parfois péjoratif puisque l’étranger est toujours vu de manière négative. ils préfèrent le laisser dans le flou. dans la langue arabe que l’écrivain européen réduit à un seul. à offrir un authentique dépaysement mais il se peut aussi qu’ils soient présents car intraduisibles véritablement. Or. L’opposition est une manière de décrire l’Autre en marquant sa différence par rapport à soi : je suis ce qu’il n’est pas. aucun souci. Nerval copie des récits d’autres voyageurs comme William Lane. tout est relatif. compréhensible du lecteur européen. que de chercher à deviner et à étudier ce qu’il est réellement. Nous trouvons donc. nous lisons « ils ». Un seul mot peut signifier une multiplicité d’éléments dans le contexte oriental. Albert Memmi confirme ce phénomène en disant : 82 . cet instrument linguistique marque la simplification de l’écriture européenne : il est plus facile de peindre un individu en l’opposant à soi et en disant ce qu’il n’est pas. fakirs. pour y introduire de l’authenticité. « cette foule silencieuse ».préoccupation. qui lui est offert. et que la négation le restreint à une sphère connue. une des marques de cette littérature de l’apparence est l’usage d’impersonnels. Toujours dans ce souci d’authenticité. « la femme arabe ». Ces mots à eux seuls installent le lecteur dans un lieu autre. Il est essentiel que le lecteur puisse croire en ce qu’il lit. des termes comme tarabouki. khamiss. « l’Arabe ».

des lieux communs de cette littérature. C’est un moyen de posséder cet Ailleurs. 74. Certes. Les outils dont nous avons parlé précédemment sont utilisés dans ce seul but. de cette source. il n’a droit qu’à la noyade dans le collectif anonyme […] [il] n’existe pas comme individu »94. individualisé car il n’existe qu’à travers le regard aliénant de l’Européen. L’écrivain fait parler l’Orient afin d’éclairer l’Occident. familier. ces scènes. En revanche. les mœurs orientaux. ces décors deviennent des clichés. Les clichés aussi caractérisent la littérature orientaliste. cliché. blanc ou mat. il appartient à la sphère orientale. Il n’est pas nommé. Mais l’abondance de leur usage dans une seule œuvre et aussi dans toutes les œuvres orientalistes transforment ces comptes rendus en stéréotypes. ayant une identité propre et les autres comme masse mal connue. les sujets de ces textes sont vrais et sont tels qu’ils sont décrits mais le fait qu’un même objet soit répété encore et encore. L’Arabe c’est l’Autre dans toute sa différence. les coutumes. Paris : Gallimard 1985. comparaison (donc familiarisation). Cette attitude permet à la culture européenne de se démarquer. p. Marocain ou Tunisien.« Le colonisé n’est jamais caractérisé d’une manière différentielle . Edward : L’Orientalisme: l’Orient crée par l’Occident. Dans le monde il y a Moi et les autres. 83 . ces mœurs inconnus. et d’attester l’universalité de cet Ailleurs et de cet Autre. tout est bon pour décrire en surface les paysages. 106. ils vont fabriquer leurs œuvres en tenant compte des impératifs du pacte écrivain/lecteur : la compréhension et le plaisir. réalisation de l’imaginaire occidental. peu importe. ces personnages. soit vu et rendu de la même manière à travers les âges et les ouvrages 94 95 Memmi. p. mal définie voire inconnue que l’on sait étrangère à sa culture. Ce comportement réduit l’individualité à une généralité. d’exister par rapport à un Autre difficilement définissable. Edward Saïd explique que « l’orientalisme repose sur l’extériorité »95. il est le représentant de cette culture étrangère. Saïd. En effet. Que l’individu soit petit ou grand. les scènes de genre de la vie orientale. afin de rendre accessible aux occidentaux ces paysages. La langue de l’orientalisme exotique souligne la simplicité de cette littérature pour certains et sa superficialité pour d’autres. La littérature exotique a pour origine la réalité orientale : les écrivains n’inventent pas ce qu’ils voient. Or. opposition. Albert : Portrait du colonisé. mais aussi de le mettre en scène. impersonnel. On les retrouve encore et encore depuis le début du récit de voyage jusqu’à aujourd’hui. Nous avons vu précédemment que l’exotisme décrivait les Orientaux. Moi comme sujet connu.

la gamme inusitée de ses couleurs. 84 . L’Orient est de l’ordre de l’extra-ordinaire. Changer quoi que ce soit dans cette physionomie si nettement nouvelle et décisive. Eugène : Une année dans le Sahel. il côtoie un Autre qui lui est différent. de violent. le plus dangereux de tous. b. apaiser ce qu’elle a de trop vif. pour le comprendre. 320-321. p. et c’est le plus grand nombre. on a le sentiment d’une superficialité de cette littérature car le lecteur se dit qu’il n’y a aucune recherche dans l’écriture. les paysages deviennent des décors (passage obligé du pittoresque) et les individus une masse colorée. et je défie qu’on échappe à cette nécessité d’être vrai quand même. peu à l’esprit. c’est l’amoindrir . il conserve je-nesais. une œuvre exotique est belle de signification. la répétition des mêmes éléments. d’impersonnels provoquent chez le public une indifférence face à cet Orient . Image Fromentin. Même quand il est très beau. aucune personnalisation. Je parle ici de ceux. Il faut donc l’admettre en son entier. l’intime familiarité des habitudes et l’affectueuse émotion des souvenirs.donne une impression d’inconsistance. et c’est un ordre de beauté qui. d’énumérations. et je ne le crois pas capable d’émouvoir. et l’histoire atteste que rien de beau ni de durable n’a été fait avec les exceptions. le trop grand usage de comparatifs. »96 On sent l’amour de l’artiste pour cette contrée curieuse qui offre à l’Art de quoi se nourrir. Il est exceptionnel. l’âpreté de ses effets. Prise individuellement. et n’ont pas. Enfin il s’adresse aux yeux. les seules qui soient bonnes à suivre. d’exagéré. qui ne l’ont pas habité. c’est la défigurer. Il ne laisse pas indifférent. de fadeur .quoi d’entier. Il échappe aux lois générales. la singularité de ses costumes. généraliser une pareille effigie. En peinture aussi les sujets sont identiques et traités de la même façon. D’ailleurs il s’impose avec tous ses traits : avec la nouveauté de ses aspects. Il a ce grand tort pour nous d’être inconnu et nouveau. des types (passage obligé de l’étrangeté). l’originalité de ses types. c’est l’affadir . a pour premier effet de paraître bizarre. de découvertes . en parlant de l’Orient écrit : « L’Orient est très particulier. d’en exprimer d’abord les côtés bizarres et d’être conduit par la logique même de la sincérité jusqu’à l’excès forcé du naturalisme et du facsimilé. et que je voudrais proscrire : celui de la curiosité. qui le rend excessif. et d’éveiller d’abord un sentiment étranger à l’art. le rythme particulier de ses lignes. Lus en masse. il frappe 96 Fromentin. ne rencontrant pas de précédents dans la littérature ancienne ni l’art. le lecteur est plongé dans un Ailleurs qu’il imagine. que les artistes se sont plagiés.

originalité ». pur tel qu’il est. l’originalité. L’Orient est fait d’une multiplicité d’éléments hétéroclites qui s’allient harmonieusement. Modifier quoi que ce soit à cet ordre reviendrait à détruire cette beauté. de ces coutumes. Les peintures orientalistes sont faites de portraits. cit. il faut le prendre brut. L’artiste saisit un moment de la vie de ces Orientaux et le met en valeur en en faisant un tableau.Danse des mouchoirs (1849) où nous voyons deux femmes vêtues de robes rouges et bleues qui se déhanchent au rythme de la musique jouée par l’orchestre assis autour d’elles. nouveauté. surtout de ceux qui sont restés en Métropole. Il n’a nul besoin d’éléments nouveaux. Cette contrée. Georges : Op. échappe aux lois générales. aux yeux de Fromentin mais aussi aux yeux de tous les Européens. 85 . comme un diamant. les deux mondes font partie d’un même univers. Nous sommes spectateur du mendiant. affadir… ». Pour l’écrivain/peintre. de ces types comme l’expriment ces différents mots : « ne rencontrant pas de précédents. 8. c’est un je-ne-sais-quoi de fascinant. de la danse grâce à Théodore Chassériau avec ses Danseuses marocaines.les yeux et les esprits par son caractère nouveau. Fromentin insiste sur la nouveauté de ces paysages. Fromentin lutte contre toute transformation ou toute interprétation de cet Ailleurs : « changer c’est amoindrir. de paysages types. à savoir l’étrangeté. Les artistes vont représenter le faste. de curieux qui retient l’attention et qui à cette époque répond aux désirs des artistes et des hommes en général. aucune différence. l’orientalisme va vouloir mettre cet Ailleurs et cet Autre à la portée des Européens. La lumière est centrée sur le cœur de la peinture : les danseuses dont elle réchauffe les couleurs. 97 Lemaire. L’Orient est beau. nouveau. les festivités mais aussi la misère et les scènes de vie quotidienne . Les artistes vont donc tenter de rendre cet émerveillement au risque de tomber dans les facilités des clichés. « À la traditionnelle richesse des turbans et des costumes brodés […] répondent les haillons des charmeurs de serpents ou l’antique noblesse des larges vêtements qui protègent de la chaleur du soleil »97. L’attirance des Européens pour cette culture naît de ce caractère hors norme qui pousse à la curiosité. Seulement. p. de scènes. celui de l’Ailleurs et de l’étrange. singularité. sans chercher à le tailler.

musique et couleurs vives. Dans la même veine. subjugué par la lumière et les couleurs de l’Afrique du Nord. 1849. Les femmes sont le centre de tous les regards des spectateurs de la danse et du public du tableau. le harem. Autre thème très apprécié des Orientalistes. Théodore Chassériau. festivité où se mêlent acrobaties équestres. Eugène Delacroix. Mariano Fortuny y Marsal. Huile sur bois : 32/40 cm. 86 . Huile sur toile : 180/229 cm. Figure 23 : Femmes d’Alger dans leur appartement. Paris : Musée du Louvre. 1834. va représenter la Fantasia arabe (1867).Figure 22 : Danseuses marocaines-danse des mouchoirs. Paris : Musée du Louvre. Delacroix peint les Femmes d’Alger dans leur appartement (1834).

Albert Marquet. Toujours dans les scènes de la vie quotidienne l’enterrement est aussi abordé. 87 . va peindre la Tunisie et en particulier Sidi Bou Saïd. Figure 24 : Enterrement au Maroc. Ce tableau est imprégné de quiétude.5/56 cm. la fleur dans les cheveux… Les couleurs sont multiples mais tendres. Eugène Fromentin. les couleurs sont fortement présentes : le bleu du ciel. elle reste en retrait. De nouveau. des bâtisses. par exemple. et en effet. Nous voyons que les tombes sont d’un blanc éclatant. voilée de blanc et de noir. que la femme n’accompagne pas les morts jusqu’à la tombe. d’une douce tristesse. le multicolore des vêtements. ne semblent pas choqués. le vert de la plaine. le blanc des tombes. leur coquetterie par les vêtements portés. eux. Les hommes.Il montre leur indolence avec la présence du narguilé. Enterrement au Maroc. lieu incontournable pour sa beauté. leur posture nonchalante . les bijoux. Paris : Musée du Louvre. la mort en Islam n’est qu’une autre vie. 1853. elles se fondent dans une douce unité. Fromentin en 1853 en fait un tableau très serein. Huile sur toile : 32. D’autres artistes vont surtout être sensibles aux paysages maghrébins.

Huile sur panneau : 22/27cm. 1923). le blanc des maisons aussi (Minaret de Sidi Bou Saïd. 1870. s’attachent à décrire les monuments musulmans comme la Mosquée d’Al Azhar au Caire (1831).Figure 25 : Minaret de Sidi Bou Saïd.8/115.5 cm. Collection particulière. Certains peintres comme Dauzats. Figure 26 : La Porte de la mosquée de Yeni Djami à Constantinople. Huile sur toile : 156. Albert Marquet. soucieux de traduire les mœurs des Arabes. Nantes : Musée des beaux-arts. Alberto Pasini. 1923. On ne peut peindre l’Orient sans parler de sa religion. 88 . Le bleu tunisien est encore à l’honneur.

rare comme l’expriment la comparaison aux pierres précieuses : « lapis. les maisons blanches souvent dans les demi-teintes. terne. ni les personnes. ni les murs. Tous ont l’impression que l’Orient est un mystère. Des vieillards à faces orientales et singulières. couleurs chaudes (rouge. ce qui donne une vapeur splendide . le dépaysement. le pittoresque. À Alger. il en devient banal de voir tant de fois 98 99 Chassériau. Théodore : notes en marge in Georges Lemaire. et ça et là. orange) reviennent dans ce tableau . la piété des musulmans est traduite par la foule se rendant à la mosquée ou y demeurant. coiffure de toutes les couleurs. les enfants d’une beauté pure. l’horizon rose et bleuâtre. de sa culture . bleu. offrant tant d’images exotiques. vigoureusement peintes sur les murs blancs . rend compte de ses émotions en notant en marge de ses carnets de croquis un sentiment et un regard partagé par tous les peintres du mouvement : « Le ciel d’un bleu exquis . des trous éclatants de soleil »98. Chaque élément vu est coloré. par les couleurs chatoyantes : « Velours verts. 89 . les montagnes ordinairement comme du lapis. les couleurs vives et orientales. Cette contrée est unique. ils ne peuvent expliquer la richesse de sa géographie. pittoresques. ils ne peuvent que constater son caractère extraordinaire. le ciel bleu léger et lumineux un peu opale. or. la mer bleue.Blanc. Ibid. les lumières. encore moins les paysages. et les adjectifs mélioratifs : « exquis. de chaleur. comme beaucoup. tout surprend le regard des peintres ou des écrivains car tout est empreint de vie. cit. Une telle impression explique l’engouement des artistes européens. L’Orient est un rêve. le jour . Théodore Chassériau. Op. le fond du teint rose et pâle . p. avec des fonds argentés ou dorés »99. le pays idéal pour l’inspiration des peintres qui y trouvent tout ce qu’ils cherchent : les couleurs. c’est très beau. le petit bois extrêmement bleu et lumineux près d’une eau verte émeraude. rouge mauve. sublimes ». Chassériau est aussi fasciné. souvent noir. l’air poudré d’or. la ville comme du stuc ou du marbre blanc . ébloui par son voyage en Orient. émeraude ». 224-225. bleu vif. au-dessus de la mer. triste. leur marche vers l’Orient si magique. En revanche. de gaieté. Cet attrait est identique chez tous les artistes. les figures colorées et puissantes sur des fonds blancs. rien n’est fade. Nous avons vu précédemment le sentiment de Fromentin. les paysages contrastés. étoffes jaunes.

90 . Même dans le septième art. que la peinture participe à l’exotisme. Le cinéma est le nouvel outil de l’Orientalisme. il permet de rendre compte de la vie des Orientaux et de leur environnement de manière active. Enfin. les opérateurs des frères Lumières (Félix Mesguish par exemple) parcourent l’Algérie. Algérie : L’Algérianiste. a été sensible à la couleur et à la lumière qui règnent dans cet Ailleurs. la sensualité. Celuici est réduit à des scènes de genre. à la création d’un Ailleurs et d’un Autre vus avec le regard et non l’esprit. la Syrie. par conséquent. C’est après le conflit de 1914-1918 que de nombreux films de fiction à trame romanesque sont réalisés dans les colonies françaises par des metteurs en scènes européens attirés avant tout par l’exotisme. »100 En effet. la beauté des paysages et des monuments. de cette culture avec ses caractéristiques propres que les Occidentaux ne peuvent percevoir puisqu’ils ne connaissent pas le reste. La peinture a permis à nombre d’Européens restés en Métropole de mettre une image sur leur désir d’Ailleurs et de l’Autre. le folklore. la chasse…. le café. juin 1995. pareillement. la proximité du Maghreb permet à beaucoup d’Européens d’avoir un aperçu de ce qu’est l’Orient. les us et coutumes.une partie de chasse. Ainsi. l’Occident en a fait une image de l’Orient. Alger. n°70. L’Afrique du Nord est un fragment de cet Ailleurs. le Liban et en rapportent des vues (projection d’une minute). 100 Brune. et « l’Afrique du Nord […] a mis l’Orient à la portée des Orientalistes. tous ont vécu la même expérience. la Tunisie. par exemple. des femmes voilées. l’Egypte. des déserts. des clichés sont nés de ce mouvement artistique : le harem. la chasse. elle aussi.On peut dire. Cette envie d’exotisme européen trouve sa réalisation avec le Maghreb qui rend accessible géographiquement l’Autre et l’inconnu. l’étrangeté. vivante. à des portraits miroirs de types. Jean : « L’Apport de l’Afrique du Nord à l’Art français. apparaît comme une cité avant tout musulmane avec sa vie grouillante et sa misère. L’Orient c’est cela. les individus. un café. tous ont voulu rendre compte de cet émerveillement. Comme la littérature. en 1919 Mektoub de J. nous retrouvons ces thèmes réducteurs. Parce que ce petit bout d’Afrique appartient à la civilisation arabo-musulmane. la Palestine. la peinture orientaliste s’est arrêtée aux premières images du Maghreb : la contrée. l’indolence. Nous avons là encore un sentiment de superficialité dans l’approche de l’Orient. le café. la fantasia. des paysages maritimes . De même. de ce bonheur de voir et de sentir. reflets des coutumes. Dans les dernières années du XIXe siècle.

Dans L’Arabe. L’Orient est le décor idéal pour ce type de sujet en raison de ses paysages pittoresques. donnent une image sympathique des musulmans. L’acteur Rudolph Valentino. Les épopées historiques ou péplum assurent la continuité de ces films orientalistes. le film Les Aventures de Hadji de Don Weis est fait d’amours violentes. la tireuse de cartes au regard mystérieux. En 1934. Douglas Fairbanks ira sauver une pucelle séquestrée. la vieille nounou. mêmes paysages) et.DeMille en 1923 et 1956. celui dont on doit se méfier. le mendiant (par exemple dans Pépé le Moko (1937) de Julien Duvivier avec Jean Gabin). le petit cireur de médina astucieux et farceur. le caïd aux yeux sanguinaires. Le Cheick de George Melford en 1921. Samson et Dalila en 1949 ou Les Dix Commandements de Cécil B. le cavalier farouche ou l’homme espion. en effet. Entre 1921 et 1929 viendront une multitude de films inspirés des Mille et Une Nuits. d’ailleurs. Dans l’ensemble. ces films lassent (mêmes titres. l’Arabe c’est le serviteur. emporte une danseuse orientale dans le film Le Fils du Cheik. fourbe. dans Au pays des mosquées. les palmiers des oasis. après avoir mis à mal un groupe de bandits. Il réalise une réplique comique des Mille et Une Nuits au moyen d’histoires compliquées. Dans l’entre deux guerres. Le Fils du Cheick de Georges Fitzmaurice en 1926. burlesques sur fond de décors riches en coupoles et en escaliers tordus. de surcroît. ne mettent pas en valeur les populations autochtones qui sont ou ignorés ou peintes de façon malveillante. et Les Cinq gentlemen maudits de Luitz Morat et Pierre Regnier est tourné en Tunisie. L’exotisme naturel à cet Ailleurs concourt à créer 91 . Quelques films. Itto. Paul Léri. Jean Benoît signe un film où pour la première fois. de tentes et de cafés maures. Les metteurs en scène. En 1954. avide de femmes blanches . parodie l’Orient cinématographique dans son film Le Cabinet des figures de cire. nous raconte l’histoire d’hommes et de femmes avec leur courage. la prostituée s’éprenant du légionnaire aux yeux clairs. leur dignité dans leur lutte jusqu’à la mort pour défendre la terre de leurs ancêtres que l’on s’apprête à spolier. Ainsi. les minarets et les femmes voilées. dont l’Atlantide de Jacques Feyder qui a connu un aussi grand succès que le roman de Pierre Benoît du même nom. le beau Tunisien s’éprend d’une Américaine. sorti en 1924. non seulement usent de titres éloquents misant sur l’imaginaire de l’Orient mais exploitent aussi tous les éléments décoratifs propres au Maghreb comme les dunes. cependant. le marchand de tapis obséquieux. leurs faiblesses. il deviendra Le Voleur de Bagdad (1924). les autochtones sont montrés dans la réalité. de ses couleurs. traître.Pinchon et Daniel Quintin est tourné au Maroc. les chameaux. de tempêtes de sable. les tempêtes de sable. de la chaleur qu’il transmet. mais ces derniers sont joués par des Européens. Ainsi.

dans le Nombril du monde d’Ariel Zeitoun (1993). par exemple les festivités du mariage. plus authentiques même si l’exotisme demeure présent par le biais des couleurs. la médina et la ville européenne. les étendues du désert sont moins. et le public s’aperçoit que ces trois familles de foi différente mais appartenant à un même pays. des paysages ou des modes de vie. On s’aperçoit que certaines coutumes demeurent. Des métissages se font entre les trois religions. C’est une nouvelle forme d’orientalisme plus proche des préoccupations quotidiennes. Les grandes épopées. il peut maintenant le voir. les parents se battent alors pour les protéger des nouvelles mœurs. Ce qui avait été lu ou vu de manière fixe. on retrouve les paysages de plaines. Certes. tolérante en dépit de ce que les préjugés occidentaux véhiculent. plus réaliste. les mariages. le lien au pays natal étant plus fort. de la libération… Ce que le lecteur a lu. harissa… Le commerce est essentiellement tenu par des Juifs…Le spectateur assiste à la vie lors de la colonisation française. en particulier. En effet. leurs places dans la société. Dans les films ayant trait au Maghreb et à la culture maghrébine. l’époque diffère mais certains traits de la culture maghrébine perdurent : l’accueil chaleureux. loin de l’inconnu qui fait peur. nous vivons les tribulations de ces personnages à travers les différents événements historiques. Le réalisateur s’attache plutôt à la sphère citadine et familiale. chrétiennes et juives) qui habitent dans le même immeuble.une atmosphère propice aux intrigues passionnées. le souk. de l’occupation allemande. dans Lawrence d’Arabie ou Gladiator. les termes étrangers qui parsemaient les textes sont à présent mis dans la bouche des personnages. ces trois communautés de confession différente doivent s’intégrer parmi les Français. histoire de trois familles (musulmanes. leur lumière et leurs décors pittoresques. pour les conserver dans le cocon familial et traditionnel. Prenons l’exemple d’Un Eté à la Goulette (1996). De même. voire quasiment pas représentées. Les enfants grandissent dans cet univers en métamorphose . La différence peut être dépassée. la solidarité. de la mer. on peut observer que l’approche est différente. En effet. s’aiment. leurs joies. par exemple. s’adapter à la nouvelle Tunisie qui se crée. le personnage du marchand de cacahuètes sur la plage. leurs problèmes. repas de fêtes sont montrés dans leurs réalisations…L’imaginaire devient réalité. De cette 92 . les mets appréciés des Orientaux : couscous. Depuis 1956. la circoncision. même si les cinéastes occidentaux continuent à leur emprunter leur ciel. s’entraident et forment une nouvelle famille ouverte. la tolérance religieuse. beignets. Le spectateur assiste aux évolutions des familles. les pays maghrébins ont pris la main. la Goulette. les peintures de fantasia ou de café sont mises en œuvre . On nous montre Sidi Bou Saïd. il lui donne vie.

Grâce au cinéma. sa mère. normalise. l’Orient lui. mais dans la reconstruction de ce référent en fonction d’un système de connotations (Gautier. de 93 . plus réceptif à l’histoire. c’est surtout l’univers de la femme qui est abordé. Le sort de l’Autre n’est pas en reste. harmonise. En effet.manière. reste le réservoir de la différence. les seules évasions se font par le biais de la radio. le public est plus attentif. par exemple. De plus. le spectateur est enfermé dans le palais. terre du merveilleux. elle-même esclave. lui conseille de se tenir éloignée des hommes. la mise en scène ont accentué la superficialité du mouvement artistique et spirituel qu’est l’Orientalisme. un mode de vie opposé à celui des Occidentaux. Le langage. D’après lui. décrit. oniriques. cinéma. avec des coutumes étranges. dans la pensée occidentale. Dans Les Silences du Palais de Moufida Tlatli (1994). il a aussi une vue sur l’Histoire à l’époque de l’Occupation ainsi qu’une idée du processus d’émancipation de la femme tunisienne. pittoresque afin que l’expérience du lecteur soit radicalement autre. d’une contrée unique. tous ont participé à l’élaboration d’un Orient de rêve. le dessin. non pas des caractéristiques objectives du référent. l’orientalisme use de la déréalisation pour évoquer l’Orient. venu se réfugier au palais afin d’éviter la répression. s’inspire du conte oriental et met alors à contribution une liste d’images souvent stéréotypées qui sont présentes dans une culture à un moment donné) ou en fonction de la mise en œuvre d’un champ lexical (ensemble de termes renvoyant à un même signifié pour parler de l’Orient). peinture. alors que l’Occident planifie. L’héroïne se souvient de son enfance dans le palais du bey. Lui aussi est peint. les descriptions sont subjectives. Ce film est un huis-clos. exotique. dans la mémoire d’Alia . et elles trouvent leur cohérence au regard. Il a l’occasion de pénétrer la maison orientale réservée au seul maître et à ses femmes. dans Images de l’Orient au XIXe siècle. Pour Guy Barthélémy. différente. Les mécanismes de l’exotisme sont alors justifiés : stéréotypes. Celle-ci envoûte ce-dernier par sa voix mélodieuse . celui-ci a participé aux révoltes nationalistes tunisiennes. Le public demeure ébloui. Mais Alia tombe amoureuse de Lotfi. Au XIXe siècle. surpris par ce qui lui est donné à voir. Littérature. le public voit ce qu’il a imaginé ou met enfin des images réalistes sur ce qu’il a lu. Son envie de dépaysement est satisfaite grâce à une langue pleine de termes inconnus. de la marginalité et de l’extravagance. insaisissable. scène de genre. la mise en image apporte de l’authenticité au récit et au courant orientaliste. Tous ces arts se sont associés pour fabriquer l’Ailleurs tant désiré par les Européens. tous ont eu un rôle à jouer dans la diffusion de l’image de l’Orient. filmé comme un être différent.

à des films pleins de vie et de clins d’œil à la réalité maghrébine et aux thèmes de la littérature. médicale à une signification littéraire et culturelle . Cette langueur apaise les esprits occidentaux. »101 Le voyageur. Gallimard 1984. comme d’autres. 261. a cette impression d’être à une autre époque. Le terme de nostalgia apparaît dans le latin scientifique du XVIIe siècle. loin du rythme trépidant des Européens. le retour et de algos la souffrance. p. qui vit dans un monde en progrès constant. ils visitent le monde et découvrent ainsi un Ailleurs qui correspond à leurs désirs : l’Orient. on peut se demander pourquoi l’Européen. qui la peuplent sans l’animer. Nerval. En français. dans un univers confortable. fermé de lourdes portes comme au Moyen-âge. Des années plus tard. c’est cette observation d’un mode de vie plus lent. 101 94 . Curieux. d’autres cultures leur font prendre conscience d’un manque et de la fadeur de leur vie. lui aussi. Cependant. Au XIXe siècle. les nostoï étaient les récits du retour des héros grecs après la guerre de Troie. grâce à une peinture pleine de couleurs. Pierre Loti. déçus par la réalité européenne. lors de son voyage en Orient et en particulier en Egypte. la ville et les mœurs à celles qu’il aurait pu rencontrer au Moyen-âge. pour désigner le mal dont souffraient les soldats expatriés. conserve encore la physionomie qu’il avait sans doute à l’époque de Saladin. À l’époque. La découverte d’autres paysages. Les Européens sont des explorateurs nés. d’industrialisation qui parcourt l’Orient et le Maghreb par conséquent. cette immobilité s’explique par le fait que le pays Nerval. ils rêvent de changements et souhaitent retrouver des valeurs plus morales telles que le respect. écrit : « Il semble que l’on voyage en rêve dans une cité du passé. Paris : Bibliothèque de la Pléiade. habitée seulement par des fantômes. Pour lui. compare dans Au Maroc. le mot passe d’une acception scientifique. la naïve gentillesse… comme celles qu’ils ont trouvées au Maghreb entre autres. édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois. est à la recherche de l’Ailleurs ? 3. Nostalgie Nostalgie est issu du grec nostos. elle est issue d’une tradition et du climat oriental. créé par le médecin suisse Hofer en 1678. Chaque quartier entouré de murs à créneaux. nostalgie est attesté en 1759. Cela peut s’expliquer par le manque d’urbanisation.comparaisons insolites. Ce qui revient aussi. Dès lors. Gérard de : Voyage en Orient dans les Œuvres complètes TII. la nostalgie sera l’une des composantes du Romantisme.

L’Orient. d’une vie meilleure : « En Afrique. l’Europe va s’intéresser de près à l’Orient qui lui apparaît comme la contrée de la lumière et de la quiétude. -Mais l’Orient. Face à cette civilisation des origines. sans prime à l’invention. toujours. j’avoue que j’aimerais mieux être le très saint calife que de présider la plus parlementaire. qui finit son martyre de travail et de convoitises sur un lit blasphémant.est fermé au reste du monde : « […] ce pays immobile et fermé où la vie demeure la même aujourd’hui qu’il y a mille an. au moment où la nôtre ‘bouge’. terre d’évasion. est un thème fréquent de la littérature. c’est une civilisation figée. d’après lui. Ibid. c’est aussi un refuge. à des institutions immuables. s’endorment. la plus lettrée. qui. l’homme est toujours en quête d’un idéal. Paris : Bibliothèque de la Pléiade. 103 102 95 . meurt un beau jour au soleil en tendant à Allah ses mains confiantes. c’est le cas pour l’Orient. cette vie passée conservée existe aussi . après ses courses par le désert. 173. me paraît avoir eu la part beaucoup plus belle qu’un ouvrier de la grande usine européenne. Pierre Loti. c’est à dire de la naissance de l’insouciance. Paris : p. En revanche. les Occidentaux deviennent nostalgiques d’un passé. Et même le dernier des chameliers arabes. le climat. p.365. p. En ce qui concerne la Tunisie. Cet Orient. chauffeur ou diplomate. Quoiqu’il en soit. on rêve de l’Inde comme en Europe on rêve d’Afrique . Loti. La référence orientale joue différents rôles aux yeux de l’orientaliste : « . et. »102. c’est la technicité traditionnelle. il aime cette existence préservée et en fait l’aveu : « Personnellement. édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois. »103 La vie d’un Oriental est plus sereine que celle d’un Européen . Gallimard 1984. l’idéal rayonne toujours au-delà de notre horizon actuel »104. explique que les civilisations. une histoire commune et un manque d’urbanisation semblent être la justification la plus juste. 309. un lieu symbolique où se soignent les traumatismes engendrés par les mutations brutales de notre société. mais il est aussi la clé de bien des vocations et travaux scientifiques. 104 Nerval. Éternel insatisfait. la religion identique. Effectivement. cette explication est moins vraie puisqu’elle est ouverte grâce à la mer. l’envie et la course au progrès les séparent. Gérard de : Voyage en Orient dans les Œuvres complètes TII. après avoir atteint leur âge d’or. la plus industrieuse des républiques. c’est l’homme soumis au fatalisme religieux. Pierre : Au Maroc.

« L’identité par rapport à l’autre ». tous les artistes vont peindre l’Orient comme la contrée idéale. a. c’est à dire être plus proche de la nature. du bien-être. que nous refoulons avec mauvaise conscience. salie par le progrès. Paris : L’Harmattan 1997. Temps de l’Antiquité La recherche de l’Ailleurs idéal va être vécue comme la « nostalgie de quelque chose qu’on n’a jamais connu et qui. tout en ne pouvant pas nous en passer. les Français vont faire de leur quête de l’Ailleurs un retour aux temps primitifs. l’exil. au progrès. Paris : Edisud Revue de l’Occident musulman et de la méditerranée. Petit à petit. la quête est celle de l’Ailleurs . l’Orient représente pour les Orientalistes leur idéal. celui-ci est assez flou. de l’exotisme. le désert. 105 96 . Le rêve devient réalité. 1. plus nobles. ayant conservé les habitudes des hommes de l’Antiquité biblique et gréco-latine. enfin l’Ailleurs prend une forme.153. s’éloigner de l’inquiétude quotidienne. www. Jean Robert : Le Maghreb dans l’imaginaire français : la colonie. 1985. il prend forme : l’Ailleurs est cet endroit qui Henry. n’ayant pas été touchée. La conquête de l’Egypte va permettre aux Européens de connaître la civilisation égyptienne et de prendre conscience des civilisations antiques. c’est enfin la source cachée de nos racines. des désirs occidentaux. 107 Segarra. p. par conséquent. 2004. p. qui vivent encore comme dans le passé. Au début. e Il cristallise une rêverie liée à l’esprit de conquête propre au XIX siècle et à la nostalgie que suscite la découverte des civilisations antiques »106. si loin du progrès industriel et de la course aux techniques. la concrétisation de leurs espoirs c'est-à-dire redécouvrir le passé. celle de l’Orient et de sa civilisation passée. Effectivement. p. Marta : Leur pesant de poudre : romancières francophones du Maghreb. des voyages. expositions.-L’Orient.bnf. il est le lieu du dépaysement. « […] le voyage en Orient est le rite de passage obligé par lequel on accède à une double vérité : celle de la connaissance et celle du désir. en bref tout ce qui n’est pas en Europe. aux temps bibliques. »105 Ce qui frappe c’est le mode de vie des Orientaux. Par conséquent. au gré des explorations. A l’époque des grandes explorations. ils vont découvrir une autre culture et s’y intéresser. notamment religieuses. Sans regretter la modernité et le progrès industriel. Si différent de leurs cultures et si proche de leurs idéaux. 6.fr. ils préfèrent retrouver le contact avec des valeurs plus simples. 106 « Le Grand tour » à l’origine du tourisme occidental. se prête aisément à l’idéalisation »107.

il persévère dans son être. sans se modifier. Victor Hugo sont nostalgiques d’un passé plus beau. Il est cette période de l’antiquité. 109 Op. dont le désir de rêverie est connu. et ainsi concrétiser leurs rêves. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. de mœurs. p. à travers un retour aux sources que nous offre la vie des Arabes. va s’attarder sur les repas pour montrer la 108 Berchet. il continue le passé. spirituellement. trouvent en Orient un monde disparu chez eux. L’Orient c’est l’irréel qui devient réel. Eugène Melchior de Vogüé en tire la conclusion suivante : « voyager en Orient. Ce rêve de maîtrise temporelle. Nerval ou Loti. inconnus mais qui semblent si agréables. elle est la connaissance de soi à travers ses origines. Vogüé. il est le passé vivant. Par exemple. dans le présent. Paris : Robert Laffont 1985. L’Européen a ainsi un regard sur son passé. 97 . Il comble ainsi la nostalgie primitiviste du voyageur occidental qui retrouve sans cesse ce qu’il a déjà rencontré dans les livres […] Il est ainsi relié au passé de façon organique. de voyage dans le temps est enfin permis et réalisé. la réalisation de cette quête de l’Ailleurs est la rencontre avec la terre originelle. Pour les turcophobes comme Chateaubriand. puisqu’il conserve la réalité vivante. Lamartine. des temps bibliques. Cit. sous forme de types humains. immobile. Les artistes vont donc pouvoir se rendre physiquement dans un monde qui est l’antithèse du leur. historique dans le temps. si proches de la Nature et de la simplicité que l’Européen considère comme l’Éden. il offre en plus d’un voyage géographique exotique un voyage scientifique. c’est revivre. « le vieil Orient [incarne] un rêve de permanence : immuable. »109. Physiquement.rappelle les temps passés. des récits de la vie passée et de l’évolution de l’être humain. il est spectateur d’un temps révolu pour lui avec lequel il prend la distance nécessaire pour l’étudier. ethnologique. Mieux qu’un film. plus simple. la terre promise exotique et pittoresque . Quinet. Chateaubriand. mieux que des peintures. L’Orient est une parenthèse primitive dans le présent progressiste des Occidentaux. Lamartine. 18. sans le modifier . Jean-Claude : Le Voyage en Orient. dans un monde qu’ils avaient imaginé. les diverses étapes de notre propre évolution »108. Les Romantiques. Gide ou Barrès ou pour les turcophiles comme Lamartine. le re-découvrir et pour beaucoup. Encore inviolé par le progrès. le regretter. l’Orient est la mise en acte de cette période.

de la terre promise comme Chateaubriand. observe les nations orientales d’un point de vue politique. des mosquées… Pour ces chercheurs. Il s’agit d’un intérêt indéniable pour les religions orientales et en particulier l’Islam. les missionnaires rencontrent des cultures différentes encore ancrées dans le passé. En parallèle. De nombreux artistes et scientifiques l’ont accompagné afin de rendre compte de leurs découvertes. désigne cette absence de ferveur religieuse en France. les Européens ont l’impression de pénétrer dans un autre univers plein de surprises. historiques qui permettraient de lever le voile sur les civilisations antiques. Les scientifiques vont s’attacher aux découvertes d’ordre archéologique et ainsi faire connaître au monde des objets. Volney. avec des coutumes anciennes que les voyageurs du XVIe siècle avaient déjà observées et racontées. existe un autre groupe d’individus pour qui cet Ailleurs est plus synonyme de découvertes scientifiques. dans un espace du monde qui est resté imperméable au temps qui passe pour leur plus grand bonheur. Des peintres vont représenter les différents symboles de cette croyance islamique qui est présente partout comme la Porte de la mosquée de Yeni-Djami à Constantinople d’Alberto Pasini en 1870 ou Prière du soir dans le Sahara de Gustave Guillaumet en 1863 98 . A partir de l’époque Romantique. l’Orient permet de mieux comprendre l’Occident moderne . Loti ou Lamartine. Chassériau écrit des comptes rendus des actions menées et réalise des peintures des temples. De nombreux artistes parleront de la terre des patriarches. il insiste aussi sur l’hygiène issue des pratiques religieuses et. il est une conservation du passé. Les campagnes de Bonaparte en Egypte marquent cette volonté d’éclaircir le passé. de cette mouvance pour qui la nostalgie d’Orient est esthétique. des monuments de civilisations disparues. En fait. par exemple. par-là. de nombreuses études sont réalisées sur cette religion et même des conversions auront lieu comme Etienne Dinet ou Marc Jossot (plus tard).banalité de manger avec les doigts . En effet.

la relation qui lie l’Orient à l’Occident au XIXe siècle. p. de sa mystique. Ils évoquent aussi la lumière qu’offrent les pays du Sud et de l’Est. va se mettre en place »111. récits de voyage et études. de son sens de l’honneur. la fin du patriarcat des tribus. Gustave Guillaumet.81. 99 . de Mahomet. de la prière qui scande des jours innocents. Georges Corm explique que « Sur les traces de Moïse. l’Européen a le sentiment d’être face à la lumière divine. peignent la simplicité des vêtements (morceau de tissu blanc. Paris : Plon 1893. ce plaisir à la vue du Moyen Orient et cet amour pour l’Orient. du Christ. L’idéalisation de l’Orient. la fracture imaginaire. Les artistes parlent de tribus. C’est à cette période que naît la dichotomie entre l’Occident qui signifie 110 111 Baraudon. 1863. dans son étude critique. répandent de la cendre sur leurs cheveux et poussent des cris lamentables »110. de son mépris supposé des valeurs matérielles. Paris : Éditions La Découverte 2002. L’auteur résume. Paris : Musée d’Orsay. p. Georges : Orient-Occident. Tout cela renforce cet émerveillement. Les Arabes sont demeurés pareils aux premiers croyants que l’on rencontre dans les récits bibliques. tout en Orient rappelle aux grands poètes européens la place perdue de Dieu dans leur civilisation. Alfred : Algérie et Tunisie. 255. Les paysages transfigurés par le soleil ont quelque chose de surnaturel qui rappelle le Paradis . Corm. djellabah. ce qui rappelle le deuil dans les œuvres tragiques grecques. L’image d’une Europe qui a perdu son âme dans la course au progrès matériel va ainsi commencer à se cristalliser. de bergers. Dans la Fracture imaginaire (2002). burnous) ou décrivent les cérémonies mortuaires où les Arabes portent le deuil à l’exemple des peuples antiques et « […] s’entourent la tête d’une corde d’alfa.Figure 27 : Prière du soir dans le Sahara. Huile sur toile : 135/182 cm.

cherche à se rapprocher de la Nature. D’après Lionel Dupuy. L’homme prend conscience de sa petitesse. l’impact religieux lui fait considérer la vie différemment et voir l’existence européenne d’un autre œil. L’opposition Orient/Occident devient l’opposition Passé/Présent–Futur. Dupuy. L’étendue désertique est un face à face entre la Nature et l’homme. de leur culture. Eugène Melchior de : Voyage aux pays du passé in Le Voyage en Orient. dans son analyse du Tour du monde en 80 jours de Jules Verne. monde moderne. Berchet Jean Claude. […] le présent immobile nous fournit la clé du passé »113. se retrouve seul avec lui-même devant l’immensité du Sahara. lui. à sa découverte d’une autre civilisation. Chateaubriand décide de voyager afin de découvrir le monde et de faire un pèlerinage sur les terres bibliques. Dieu et l’homme dont l’écrivain ressort grandit. 113 112 100 .progrès. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXe siècle. Jossot. Cette idée s’installe dans les esprits européens et va à l’époque de la colonisation. de la ferveur religieuse des Arabes. Vogüé. face à l’Orient.1. www. de lui »112. « Le principe du voyage initiatique est d’apporter un « plus » à celui qui le vit. Paris : Robert Laffont 1985. Par exemple. justifier la présence des Occidentaux sur ces terres qui ne sont pas les leurs. du monde et surtout de soi. l’Orientaliste va ouvrir les yeux sur le passé : « La grande surprise et le grand bienfait de chaque journée de voyage en Orient. Ces découvertes d’une nouvelle civilisation lui font prendre conscience des différents modes de vie. de même.lioneldupuy@orange. il réalise la puissance de la mort si proche de la vie. qui se sont à peine modifiés. se convertit. Pierre Loti. voit son regard sur le monde se modifier au gré de ses tribulations. Son voyage fut une initiation à une nouvelle croyance . Lionel : « Le Tour du monde en 80 jours ». Ces voyageurs réalisent leurs désirs de conquête et de découverte et apprennent une vie qui leur était inconnue alors même qu’elle était au cœur de leur civilisation. un voyage initiatique où ils prennent conscience de leur monde. d’une autre foi. Fromentin. p. et l’Orient qui signifie tradition et passé. le principal étant de permettre à l’initié de gravir un échelon dans la connaissance des autres. il relativise ainsi son existence. c’est de nous mettre en contact avec les choses et les hommes d’autrefois. Le voyage en Orient est. Curieux. il se rend compte que la modernité lui a fait perdre ou oublier la foi. pour certains Européens. Ce « plus » peut se situer à de nombreux niveaux et dans de nombreux domaines. Il se rend compte du rythme trépidant occidental.fr.

73. sans superflu. En se pliant ainsi à toutes les coutumes des habitants. le soir. épanoui. p. fasciné. »114 Dans cette peinture de la vie nomade. il suit les chemins tortueux que la Nature lui impose. on suit des sentiers tortueux et accidentés . après une journée ardente. Le lecteur ressent une pointe d’admiration pour ce mode de vie. on comprend mieux le pays qu’on traverse. Au lieu de subir la monotonie insipide des grandes routes. et la mer en expirant aux pieds des chevaux couvre leurs sabots d’écume . Par exemple. à cet instant. fondée sur les besoins de base. l’Occidental est ravi de cette confrontation avec un Autre qui est pour lui. se rafraîchit les pieds grâce à l’eau de la mer… Son existence est paisible. loin des soucis du monde contemporain. il boit à la même source que ses chevaux. d’exotisme. on s’endort en fixant les yeux sur les profondeurs du ciel. il profite de l’ombre des arbres touffus pour se reposer. et avant le lever du soleil on plonge la tête dans le ruisseau et on se remet en route. comme l’écrivain d’ailleurs. le Même à une époque antérieure. est un homme qui aime l’Orient et peut prétendre le connaître. on fait halte à leur ombre . qu’il y a une fusion de l’Oriental avec la Nature. si un groupe d’arbres touffus invite au repos. un plaisir immense à participer à ce voyage. L’écrivain. ici. on foule le sable des grèves. est conquis par la façon dont les Orientaux voyagent : « Il y a dans la manière de voyager adoptée en Orient quelque chose d’aventureux et d’original qui séduit l’imagination.En quête de sensation forte. Reynaud. Berchet Jean Claude. sans contrainte. on s’arrête auprès d’une source . voilà pourquoi il partage son existence avec celle des autochtones. établit entre eux des relations plus intimes. par exemple. Charles : D’Athènes à Baalbek in Le Voyage en Orient. même si cela ne lui est pas familier. le lecteur s’aperçoit. Paris 1985. ce contact direct et incessant de l’homme avec la nature. 114 101 . L’Orientaliste. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXe siècle. Celui-ci rythme sa vie au gré du climat. Il souhaite mieux connaître sa philosophie. Charles Reynaud. Les Occidentaux idéalisent cette époque primitive. un feu allumé entre deux pierres sert à préparer le repas . les chevaux et les cavaliers se désaltèrent à la même fontaine . Éditions Robert Laffont. la comprendre. veut s’intégrer et s’intègre dans la société orientale. Chaque journée de voyage est une étape dans la construction de soi mais aussi dans la connaissance de son passé donc de ses origines. des animaux. C’est en regardant le mode de vie des Arabes qu’il va prendre conscience de ce qu’il souhaite réellement et de ce qu’il veut retrouver. du paysage. ce temps des origines car l’Oriental qui en est le représentant semble heureux.

47. mais elle est une réponse à la nostalgie des Occidentaux. aux premiers hommes. une simplicité dans l’habit. p. le transport. ayant comme eux des maisons de laine. Ce sont les recherches.] en garder la ressemblance. Beaucoup de peintres vont d’ailleurs faire des tableaux inspirés par les Écritures. Eugène : Un été dans le Sahara dans les Œuvres complètes. Les Européens font de l’Orient le berceau de la civilisation occidentale. Fromentin. les découvertes. Paris : Bibliothèque de la Pléiade. ayant à peu près conservé les habitudes des premiers peuples. comme eux gardant leurs moutons.« […] c’est que les Arabes. les récits qui apprennent à l’homme ce qu’était le passé. non seulement dans les mœurs. la vie qui prouve que l’Arabe appartient à un monde passé. des chameaux pour le voyage. Pas de véhicules. Gallimard 1984. 115 102 . L’Étoile de Bethléem de lord Frédéric Leighton (1862) ou encore Moïse sauvé des eaux de sir Lawrence Alma-Tadema (1904). le vide. mais encore dans leur costume […] il est non moins certain que les patriarches devaient vivre comme vivent les Arabes. Dans l’art pictural aussi. l’Orient sera représenté comme la contrée biblique. doivent aussi. et le reste »115. il est normal qu’ils supposent et donc assimilent les autochtones du Moyen-Orient d’abord et du Maghreb par la suite. Les temps antérieurs sont un mystère. Le tableau d’Alberto Pasini : Caravane aux abords de la mer Rouge en 1864 illustre ces propos d’Eugène Fromentin. Cette ressemblance est hypothétique comme l’attestent les termes « doivent ». Ces derniers ont trouvé des réponses à leurs questions et l’objet de leurs regrets et désirs. […. retraçant l’Histoire religieuse : Juda et Thamar d’Horace Vernet (1840).

On a vraiment le sentiment que cette nostalgie des temps primitifs correspond à une quête de sa propre identité. il est habillé d’une djellaba de tissu précieux. aux yeux des Occidentaux.Figure 28 : Juda et Thamar. 1840. Londres : Wallace collection. Paris 1985. in Le Voyage en Orient. un ciel bleu et des montagnes désertiques. 1er mai 1844. intitulé Juda et Thamar. p. une barbichette. « Il semble que sur cette terre des patriarches on retrouve dans toute sa simplicité naïve l’existence de nos premiers pères »116. Revue des deux Mondes. Berchet Jean Claude. réalisée en 1840. la femme est la représentation de l’Orientale : sa peau est blanche. on aperçoit à travers les plis ses rondeurs… A cela s’ajoute un décor typique : le chameau. est chaudement et richement colorée. De Valon. Les personnages de la Bible sont d’après ce tableau. Horace Vernet. le Maghreb. 116 103 . le tissu de la robe est blanc transparent. Pour mieux se connaître et appréhender l’avenir. Huile sur toile : 129/97. des Arabes vivant en Orient. il faut connaître et comprendre son passé. Editions Robert Laffont. les Arabes vont permettre ce cheminement vers des temps reculés. vers le berceau de la civilisation. sa tenue suggère la sensualité : son sein et sa cuisse sont nus. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. son visage est voilé. L’homme est typiquement arabe : il a le visage hâlé. 361. De même.5cm. Or. des yeux noirs et féroces car intéressés. Cette peinture d’Horace Vernet. d’un foulard blanc sur la tête. Alexis : ‘La Turquie sous Abdul-Mejid 1 Smyrne’.

Carpe diem. où l’on dort . d’où cet intérêt majeur pour ce continent qui est décrit comme : « […] un lit de repos trop commode. La première idée. l’âme orientale est montrée comme indolente. Cependant. la sérénité. p. Le lecteur a l’impression que l’Orient est un entre-deux mondes où l’individu peut se reposer. et les voyageurs. il va trouver dans l’Orient ce bien être tant convoité. dans toutes les descriptions de nos œuvres. Eugène : Un été dans le Sahel. b. il éprouve le besoin de savoir qui il est. Paris : Bibliothèque de la Pléiade 1994. comme si les Arabes étaient éloignés de toute inquiétude. au contact de cette nouvelle civilisation vont la ressentir. s’oublier. l’on dort. Ce berceau est celui de l’absence de vie : on y sommeille. À la quête des origines s’ajoute une quête de la quiétude. où l’on ne s’ennuie jamais. représentée par Loti. L’insouciance manque à l’Europe. beaucoup y semblent vivre qui n’existent plus depuis longtemps »117. 237. du bonheur. Effectivement. Dans les peintures du monde oriental on retrouve cette douce torpeur propre aux Arabes. Sérénité La peinture orientaliste sollicite le rêve de l’Européen. Le calme. Les voyageurs européens envient cette existence et la trouvent plus sage que la leur. Or ces deux éléments se trouvent en Orient. parce que l’on y sommeille. Loin de la suractivité de la vie moderne. et dans le même temps il recherche une autre vie. faite de course au progrès. où l’on croit penser. beaucoup n’existent plus. considère 117 Fromentin. L’écrivain oppose cette quiétude orientale à l’activité occidentale où l’homme est conscient de son existence à travers ses diverses actions. Celui-ci recherche d’abord ses origines. calme.C’est cette étape de l’humanité que les Européens aiment à redécouvrir. deux opinions concernant cette quiétude s’opposent. nonchalante. À la nostalgie des temps primitifs répond la nostalgie d’une vie meilleure. de quête du confort ou de rivalité. 104 . voilà comment on pourrait qualifier ce mode de vie. voilà un absolu que cherche à atteindre l’Européen. comme ces tableaux de femmes inactives ou d’hommes allongés. où l’on s’étend. où l’on est bien.

et que les problèmes éternels y sont médités sans hâte par des centaines de sages. Certes. Quel repos pour l’esprit. lui. 119 118 105 . et c’est en cela qu’ils sont sages. 101. Si le but est de passer dans la vie avec un minimum de souffrance. « moyenâgeuse ». plus simple. p. il écrit à ce sujet : « […] les peuples tour à tour s’endorment : c’est une loi. Actes du colloque de Lattaquié. de profiter de chaque instant. ils s’éloignent aussi de toute existence trépidante. Ce qui plaît. [. et de mourir anesthésié par de radieux espoirs. semble donner la permission à toutes les fantaisies . Ainsi. Paris : Éditions Robert Laffont 1991. c’est la simplicité des Orientaux. À l’Européen. un compliment écouté et jamais interrompu. « Le Bonheur oriental » de Jean Claude Berchet. des minimes agréments. Cette existence si simple. La quiétude. de mode de vie sain. Barrès.le calme oriental comme de l’immobilisme. lui. il nous invite à croire que toutes nos richesses intérieures pourraient s’y épanouir. néanmoins. en dédaignant l’agitation vaine. mais. cette vie où l’on jouit des détails. d’une tasse de café. si insouciante est si idéale pour les Loti. En 1909. cigarettes . Pierre : La Mort de Philae in Voyages. Maurice Barrès. les Orientaux étaient les seuls sages »118. vante la simplicité de l’Orient . Mais. c’est la seconde opinion sur la torpeur orientale.. un rossignol se détacher sur le néant. ils prennent le temps de vivre. il constate aussi que l’Orient est anesthésie. 1268. n’est plus synonyme d’immobilisme. vivante. p. le présent. J’aime cette vie appauvrie. si belle. une existence morte. quel aimable ralentissement des fièvres trépidantes de notre industrialisme ! »119. Ils n’ont pas besoin du confort de la vie moderne et ils vivent plus heureux sans eux.] Cette immobilité des pays du Croissant m’était chère. les Orientaux évitent les souffrances. cette « immobilisme » lui est « chère ». Grenoble : Recherches et travaux 1987. sont de petites joies . des délicatesses. où l’on regarde indéfiniment un rosier. ici. en 1923. « L’Orient. Ils ne songent pas au futur ce qui leur enlève toute inquiétude puisqu’ils n’ont qu’à gérer leur quotidien. Maurice : Une enquête aux pays du Levant in Orient et Lumières. l’Orient semble être un idéal de vie. L’écrivain est subjugué par cette existence où l’être humain prend le temps de vivre. La vie se déroule à travers le sommeil jusqu’à la mort. Ils sont modestes dans leurs attentes et dans leurs plaisirs : tasse de café. où l’offre d’une cigarette. et c’est là qu’ils tombent dans l’immobilisme et qu’ils véhiculent cette image de civilisation hors du temps ou comme l’écrira Loti dans Au Maroc.

p. La sérénité trouvée en Tunisie agit comme un baume. que chacune des cultures est dans l’excès : celui de l’immobilisme et celui de l’activité. la Juive coiffée de la sarma pyramidale . Bab-Azoun et Beb-el-oued. en voyage à Alger. futur/passé. Bruxelles : Elsevier 1953. Cette image donne à penser que les Orientaux ne s’amusent jamais et que les Européens si. et j’étais venu demander ma guérison à Notre Père le Soleil qui rutile au ciel d’Afrique »120. 96. il n’y a que là-bas où j’ai bu cet air de paradis. « J’habitais Tunis depuis quelques semaines seulement : j’avais quitté Paris. Edmont et Jules : Notes au crayon sur Alger tiré des Pages retrouvées. éblouissante. fantôme blanc aux yeux étincelants . en proie à un commencement de neurasthénie. Le premier est ancré dans le passé. Roger Bezombes. Goncourt. le soleil est nécessaire à son bien être et seul le Maghreb peut lui donner satisfaction. Tout leur plaît. 93. de la lumière au cosmopolitisme du peuple et à son accoutrement. le Nègre avec son madras jaune. Paris : Omnibus 2004. Abdul Karim Jossot justifie son départ de France par le fait qu’il était insatisfait par la vie trépidante de son pays. Rien de l’Occident ne m’a donné cela. empressement/calme. d’une Babel du costume : l’Arabe drapé de son burnous blanc . par cette culture européenne de toujours aller de l’avant. Et pourtant. les frères Goncourt. de l’air. écœuré par les mille et un déboires de la vie d’artiste. p. du paysage. quelle respiration de sérénité dans ce ciel ! Comme ce climat vous baigne dans sa joie et vous nourrit de je ne sais quel savoureux bonheur ! La volupté d’être vous pénètre et vous remplit et la vie devient comme une poétique jouissance de vivre. par la course au progrès. 120 121 Jossot. elle est certes plaisante. le pays devient le paradis des Français fatigués par le Paris actif. 106 .Européens qu’ils ont peine à croire à sa réalité. rues animées par la bigarrure étrange. Pour l’écrivain. la Mauresque. 1892 in L’Exotisme dans l’art et la pensée. »121 Alger offre à ces frères le bien-être que l’Occident ne peut leur donner. on retrouve l’opposition entre la vie mouvementée des Européens et le calme de la vie orientale. l’autre est une fuite en avant vers ce que l’autre possède. insatisfaction/bonheur. De nouveau. « m’étais chère ». tout oppose l’Orient à l’Occident. l’envier car ils ont de nombreuses preuves de sa vérité autour d’eux. fatigué par le tohu-bohu occidental. expriment leur amour pour ce monde oriental : « Quelle caressante lumière. Abdul Karim : Le Sentier d’Allah. dans une certaine quiétude. ils vont l’aimer : « j’aime ». festive mais elle est aussi stressante. Rapidité/lenteur. La vie occidentale semble fatigante . En 1849. ainsi le verbe « semble » ou la proposition « nous invite à croire ». la chemise à raies bleues. immobile. active. pittoresque.

J’aurais peur d’être taxé d’exagération en disant que la vue de cette peinture me rendit malade et m’inspira la nostalgie de l’Orient. L’Orient incarne pour eux le but à atteindre pour être satisfait. p. où je n’avais jamais mis le pied. telle Isabelle Eberhardt. est un de ceux chez qui les peintures orientalistes (une en particulier) ont provoqué un sentiment nostalgique pour l’Orient et les ont poussés à voyager vers cette contrée. qui arrivent dans un pays inconnu et qui éprouvent le sentiment d’être chez elles et le désir de s’y installer pour la vie. c’est le tout qui rend heureux et qui provoque le regret de quitter cet ailleurs. comment en 1833-34. 104. mais il éprouve. le toucher avec la volupté… Les artistes sont sous le charme sans pouvoir définir quelle en est la raison. l’odorat avec l’air paradisiaque . Même des Français n’ayant jamais voyagé en Orient se prennent au jeu et deviennent nostalgiques de cette contrée qui devient pour eux leur patrie. Tous les sens sont en éveil : la vue avec la lumière. devant un tableau de Prosper Marilhat : La Place de l’Esbekieh au Caire. accuser cette douce léthargie d’être à l’origine du retard du Maghreb sur l’Occident. est moins expressif quant à son amour pour l‘Ailleurs et quant à l’identification de celui-ci. dans la Revue des deux Mondes du 1er juillet 1848. Théophile : ‘Prosper Marilhat’ in Voyage en Egypte publié dans La Revue des Deux Mondes du 1er juillet 1948. la nostalgie l’a atteint : « La Place Esbekieh ! Aucun tableau ne fit sur moi une impression plus profonde et plus longtemps vibrante. Il raconte. L’Orient offre à ces artistes la quiétude désirée et l’inspiration nécessaire à leurs créations. une nostalgie pour un pays exotique.L’allusion au Paradis renforce cette idée que l’Orient est la contrée de la quiétude. le chez soi. Théophile Gautier. recueil édité par Paolo Tortonese 1991. de l’accomplissement de l’être humain. préserver ce havre de paix : « Cette immobilité des pays du Gautier. Baudelaire. dans son Invitation au voyage. et la nostalgie de ce pays considéré comme l’éden. Les Orientalistes auront beau critiquer cet immobilisme du monde oriental. égoïstement. Loin de la vie trépidante parisienne. 122 107 . ils se cachent dans l’immobilisme maghrébin. être heureux. l’origine . par exemple. Il est comme ces personnes. Ils s’inspirent de tableaux et se mettent à éprouver un amour viscéral pour cet Ailleurs. la bigarrure des couleurs et des costumes . ils vont vouloir. loin. très différent de son pays natal. Je vis que je venais de reconnaître ma véritable patrie. de la religion. »122 L’enthousiasme de l’écrivain pour une civilisation qu’il ne connaît pas est flagrant et surprenant. de la même manière. trouver la paix.

‘Les lumières’ censées améliorer l’esprit le plongent dans l’insatisfaction. p. sont des contemplatifs. Editions Robert Laffont. Cit. ce que vous appelez progrès est une ruine. regrette l’occidentalisation de l’Orient. l’éternelle recherche. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXe siècle. l’arrivée de l’Occident en Orient est synonyme de destruction de la civilisation. leur insouciance et leur sérénité. pantalons. Vogüé… tous vont être sensibles à la transformation du berceau des origines. où régneraient bonheur et harmonie. de Loti. idéal. Louis Bertrand se plaint du mélange des genres qui associent nouveaux hôtels et maisons traditionnelles. l’anxiété… tout ce qui fait de l’Occidental un homme tourmenté et donc en quête de la simplicité et de la quiétude orientale. censé apporter le confort. Paris 1985. voile. sa modernisation par crainte de ne plus retrouver ce qui leur plaît tant. dans tous les récits orientalistes. Les auteurs accusent le mouvement ‘civilisationniste’ d’apporter le malheur dans la vie de ces gens. djellabah et robes parisiennes. »124. a pour conséquence la destruction de ce qu’il y avait de beau déjà en place. p. quant à lui.307. »123. trains et chameaux. pour aller rêver de paysages archaïques en Orient.Croissant m’était chère.M de Vogüé critique le développement du tourisme qui banalise le voyage et fait perdre à l’Ailleurs son caractère unique et son pittoresque. 124 123 108 . Pierre Loti. faciliter la vie. Car pour bâtir il faut d’abord défaire. Michaud et Poujoulat : Correspondances d’Orient TIII in Le Voyage en Orient. Pierre : La Mort de Philae. Ils chantent la sérénité de la vie maghrébine et accusent la modernité de provoquer le malheur : « la vie de Baba est simple et naïve comme aux anciens jours […] ce que vous appelez des lumières est une flamme qui dévore. E. la montée de l’individualisme. Nerval. Beaucoup d’artistes ne souhaitent pas la métamorphose de l’Orient. 1268. Le progrès. Berchet Jean Claude. 80. par exemple. Ces amoureux de l’Orient. Loti. le monde de la technique et de l’organisation. »125 Nostalgiques d’un monde parfait. 125 Corm. les Orientalistes vont critiquer l’Europe et montrer que celle-ci enlaidit l’Orient. Georges : Op. p. En réponse à la modernisation de leur pays natal ils espèrent un Ailleurs moins violent et plus insouciant : « C’est en effet une grande tradition des romantiques du XIXe siècle que de dénigrer les progrès européens. En effet. ce qu’ils louent dans cette civilisation comme le caractère chaleureux des Orientaux. la simplicité de leur vie et de leurs désirs.

rêvait que la France sût à la fois renouer avec sa tradition. ses vieilles mœurs. d’un Ailleurs. fraîchement neufs côtoyant des ruines antiques. les voyageurs ont pu voir des chameaux agenouillés entre les rails. Par exemple. Berchet Jean Claude. objets fabriqués en France ou en Allemagne). Paris : Bibliothèque de la Pléiade. lampes. ils vont devoir se battre pour le conserver. p. mais il est dans son dernier jour »126. à côté des délices sucrés orientaux sont proposés des gourmandises occidentales (sucettes. bonbons)… L’environnement est métamorphosé. la brusque irruption de la civilisation européenne au milieu de la vie orientale provoque un laid métissage. Seuls les riches prêtent. des bazars où se mêlent aux objets traditionnels (tissus. dont les secousses successives. in Le Voyage en Orient. coton. se retrouve déçu. pour le trouver aux portes de la France. il ne retrouve que l’image de sa propre civilisation qu’il cherchait à fuir. 1878. de la magie de l’Orient. Le narrateur du roman de Claude Roy Le Soleil sur la terre (1956) dit à ce propos : « Il inclinait plutôt à idéaliser les vieilles sociétés rurales africaines auxquelles la France était accourue imposer un ordre trop moderne. il gardait la nostalgie de la France de Louis XVI. et par-là même. Les Européens ont lutté pour créer cet Orient imaginaire. après avoir obtenu ce qu’ils souhaitaient : un monde merveilleux. pour prendre le visage caricatural du même ». p. des bâtiments modernes. et le colonel était riche de ce rêve rétrospectif. une esthétique bariolée où le voyageur en quête de son passé. « Je l’avouerai. à présent. pour le transmettre à tous . ils souhaitent conserver cet Orient. 128 Le guide Joanne. 587. Il en prêtait un peu de l’éclat à l’Islam.128 Le passé côtoie le présent dans une alliance incongrue en raison du décalage temporel. n’ont fait que nous écarter. édition publiée sous la direction de Jean Guillaume et de Claude Pichois. et aider les peuples sous sa tutelle à Nerval. 126 109 . à conserver des rites et des mœurs du Moyen âge . « Cet Orient qui passe pour immobile a beaucoup changé. paisible. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXe siècle. Editions Robert Laffont. Parti à la recherche d’un Autre. Il est loin le temps où ces mêmes artistes accusaient l’Orient de persister à demeurer dans le passé. ses vieux palais. 397. Gérard de : Voyage en Orient dans les Œuvres complètes TII. p. Mais c’est pour se mettre à nous ressembler. Paris 1985. le Maghreb inébranlable. depuis des siècles. des boutiques où. je n’aime pas ces coutumes de l’Europe envahissant peu à peu l’Orient »127. Gallimard 1984 . Français. 127 Ibid.20. artisanat) du matériel européen (bonbons.l’Ailleurs créé et imaginé. « L’Orient d’autrefois achève d’user ses vieux costumes.

Fromentin note la disparition de l’Orient traditionnel : 129 Roy. Dès 1874. dans la préface d’Un été dans le Sahara (1856). pour tenter de convaincre les Arabes de garder leur identité. Leur nostalgie d’un passé meilleur. la suprématie de sa civilisation. Ils pleurent un Orient qui a. perdu son âme. Néanmoins. 494. Paris : Omnibus 2004. 110 . l’adverbe « trop » et l’italique indiquent l’excès de l’occupation. À force d’entendre l’Occident proclamer sa grandeur. En effet. son identité. jusque dans le combat qu’ils menaient contre nous. les autres souhaitent reculer vers les origines. La dernière phrase résonne comme une sentence. Claude : Le Soleil sur la terre. elle s’est installée sans accord de la part des pays occupés . Ces derniers. […] Ainsi. les Orientalistes sont là pour dénoncer ces changements et prévenir les excès. Il est déçu que son pays ne renoue pas avec son passé si glorieux et que le Maghreb tende à imiter ce mouvement vers le négatif : « moins aimable ». il juge durement le comportement de la France.renouer avec la leur. La France a pris le pouvoir. Le narrateur compare la France passée à la France contemporaine et pareillement pour l’Islam. en quelque sorte. antagonistes tendent à se rapprocher à travers les désirs de chacun des peuples : les uns avancent vers le progrès. persuadés que l’Occident est le symbole du monde moderne. »129 L’auteur critique l’impérialisme européen : « imposer un ordre trop moderne ». Il en résulte un chaos dont le Maghreb occupé en est l’illustration : un mélange des deux mondes. du progrès. et le sens relatif donné à la modernité. p. qu’est-ce que la modernité ? Quels éléments illustrent le caractère moderne d’une nation ? Moderne pour qui ? Par rapport à quoi ? La France s’est imposée sans se préoccuper de ses droits mais en étant certaine du bien fondé de son acte et surtout de ce qu’elle apporte de positif. emprunte à l’Europe afin de renaître. l’Orient consciente de son retard. Il observe que chacune des deux cultures s’est transformée et s’est engagée vers une voie qui lui ôte tous ses attraits. souffrait-il de voir que les NordsAfricains. les Arabes croient qu’il a raison. tout son charme. préférassent nous imiter dans ce que la France moderne a de moins aimable. Les Orientalistes vont alors utiliser leurs écrits pour tenter de conserver leur Ailleurs indemne. sa nouvelle manière de vivre et critique le plagiat inconscient des pays d’Orient. leur quête d’une vie plus saine trouvée en Orient prouvent la différence entre les deux cultures. décident de l’imiter afin de parvenir au même résultat. à savoir la civilisation. plutôt que se reprendre et se retrouver. Celles-ci. qu’il a en lui le bon mode de vie. C’est la thèse de Abdelaziz Kacem qui explique qu’à l’aube du XIXe siècle.

L’exclamation familière « qu’estce que c’est que ça » illustre sa désagréable surprise. qui pouvaient alors passer pour mystérieux . « le prétentieux et le saugrenu ». la propagande la plus efficace en faveur des nouveaux espoirs qui prolongent notre patrie au-delà des mers. Loti. comme l’explique Christine Peltre. comme celle de Loti dans La Mort de Philae : « Qu’est ce que c’est que ça. 8. Il y en a parmi ceux que je cite. p. triomphe du toc. le roman. et depuis longtemps. de « servir les intérêts les plus immédiats du pays.« Les lieux ont beaucoup changé. […] puis Loti s’adresse aux Orientaux « Préservez non seulement vos traditions et votre admirable langue arabe. il est aussi question d’après un texte de Léonce Bénédicte de 1899. 132 Peltre. le gothique […] et surtout le prétentieux et le saugrenu. de la société des peintres orientalistes. par le changement opéré dans son Orient immobile. le long des rues. Si. Christine : Dictionnaire de l’orientalisme. par le prestige de l’art. « sarabande de tous les styles ». 999. la vocation des voyageurs est d’apporter à l’art de nouvelles impressions inédites. p. plus coloniaux. Pierre Loti se montre surpris par ce qu’il voit. la fascination de l’image. de leur civilisation. »130 Les voyages perdent peu à peu leur parfum d’aventure. le luxe raffiné de vos demeures »131. Les termes employés pour décrire ce qu’il voit rendent compte de son dégoût. 111 . qu’ils luttent pour la pérennité de leur culture. 117. La création. sarabande de tous les styles. et où sommes nous tombés ? […] Partout […] des hôtels monstres […] . la rocaille. p. de même de la conquête européenne : « hôtels monstres ». en entreprenant. ainsi l’impératif « Préservez ». a donné un second souffle au mouvement. deviennent des circuits touristiques et balisés Les réactions sont encore virulentes au début du XXe siècle. mais aussi tout ce qui fait la grâce et le mystère de votre ville. « triomphe du toc ». tous ont perdu l’attrait de l’incertitude. La fin de sa diatribe est une prière aux Arabes afin qu’ils ne se laissent pas envahir par l’Occident. mais elle a annoncé aussi d’autres enjeux. Eugène : Un été dans le Sahara (1856). symbole de la beauté et du bonheur. Pierre : La Mort de Philae . en 1893. badigeon sur plâtre et torchis . »132 130 131 Fromentin.

une culture. les montagnes. il fallait dessiner les fleuves français et leurs affluents. En géographie. L’héroïne de C’était Tunis 1920 nous raconte une anecdote qui illustre l’entreprise d’assimilation française : « Comme des générations d’élèves avant et après moi. l’Orient une marche vers le futur. Seconde France pour certains. l’Orient est l’Ailleurs cherché et l’Arabe. Toutefois. et nos ancêtres sont les Gaulois’. les villes de France et le relief du sol. ils ne pensaient pas trouver l’Ailleurs tant convoité si proche d’eux. une politique identique à tous les pays d’Europe. Le mouvement s’est inversé : l’Occident souhaite une marche vers le passé.À la fin du XIXe siècle et au début du XXe les Occidentaux ont un nouveau centre d’intérêt : ces derniers continuent de s’impliquer au Maghreb en raison du colonialisme. Le 12 mai 1881. je devais réciter par cœur. je devais aussi connaître les dates de toutes les guerres. leur nostalgie d’un passé lumineux. Alors que les Orientalistes vont tenter de conserver cet Orient tel qu’ils l’ont découvert et tel qu’ils l’apprécient. Enfin. plus noble. l’Autre auquel on souhaite être confronté. Trouvé. entre autres : ‘Notre pays s’appelle la Gaule. perdu. B. je passais des heures et des heures devant mon livre . paisible trouvait sa place à leur époque. des traités de la Révolution et de Jeanne d’Arc…Tout cela. ce refuge idéal ne put durer au contact de l’Occident et surtout au contact du progrès importé. les vallées…Il fallait apprendre tous les noms des départements de France et leur chef-lieu. des coutumes étranges. ma sœur 112 . des mœurs surprenantes. la Tunisie devient Protectorat français. Puis. Ce pays du Maghreb leur offrait le dépaysement et l’exotisme désirés par le biais de décors somptueux. au contraire. vont vouloir fuir ce carcan imposé par l’imaginaire occidental pour ressembler aux Européens et entrer dans la norme contemporaine. tous les pays dits modernes. les Orientaux. J’aurais voulu étudier l’histoire de la Tunisie…mais rien dans le programme ne mentionnait le nom de mon pays. ce pays du Maghreb perd dès lors une partie de son orientalité et va s’occidentaliser. Imitation Quand les Orientalistes vinrent en Tunisie. La nostalgie et le désir d’un monde autre. primitif. C’était très dur de retenir tous ces noms si étrangers . Celle-ci correspond à un mode de vie. je n’en avais pas besoin. plus serein sont le moteur de l’Orientalisme.

Malheureusement. A. […] Un produit fabriqué par le colonisateur. beaucoup ignorent leur propre mémoire et adoptent celle de l’étranger. 197. 1. : Et il fallut apprendre à écrire aux petits français…Histoire de la grammaire scolaire. Il écrit : « L’école primaire du siècle dernier n’a évidemment pas pour fonction unique d’apprendre à lire. Amira Maherzia : C’était Tunis 1920. « L’assimilation supposait que les individus. les Tunisiens sont conditionnés de sorte qu’ils oublient leur propre culture pour prendre celle de l’occupant. »134 L’école a joué un rôle fondamental dans l’enseignement de la citoyenneté française. La moindre dictée. 134 133 113 .m’interrogeait pour voir si j’avais bien appris ma leçon.Autrui. puis. p. le moindre texte de lecture. utilisent la langue commune. à écrire et à compter. tout en conservant leurs particularismes. »133 Il est difficile d’apprendre l'histoire et la géographie d’un pays que l’on ne connaît pas. participent pleinement aux traditions politiques […] et adoptent les mêmes techniques et les mêmes modes de vie. Payot 1977. Chevel dénonce le rôle de l’école dans la campagne d’assimilation. p. A. […] ses mœurs. 135 Chevel. ses vêtements. Szymkowik. je faisais de même avec elle. Ces assimilés ne peuvent découvrir leur pays d’origine que par l’intermédiaire de parents qui connaissent leur pays. La campagne française d’assimilation a un rôle prépondérant dans la démarche tunisienne d’imitation. deux raisons expliquent l’imitation des Maghrébins : le conditionnement dû à la campagne d’assimilation et la volonté de se détacher de ce lien pesant afin de devenir libre et l’égal du colonisateur. Comportement Albert Memmi explique dans son Portrait du colonisé (1957) que : « Le refus de soi et l’amour de l’autre sont communs à tout candidat à l’assimilation. son Bournaz. De ce fait. tout entrait dans un vaste programme mêlant habilement la ‘formation’ et ‘l’endoctrinement’. En effet. Le mimétisme est une manière de devenir moderne et d’entrer dans la normalité européenne. 34. une parole donnée par lui.. Paris : GF Flammarion. C’est le cas du père de la narratrice qui lui enseigne l’histoire et la géographie de la Tunisie. que l’on n’a jamais vu. sa nourriture. »135 Lors de la colonisation. même les exemples de grammaire. Mildred. p. 23 in ‘Littérature et apprentissage scolaire de l’écriture : influences réciproques’ de Christiane Achour in Littératures du Maghreb 1994.

114 . sa vie. Memmi. son mode de pensée. 138 Béji. émancipation signifie reproduction des modèles juridiques. L’assimilation est un succès mais au prix d’un renoncement à soi. entre les croyances africaines et la philosophie. Sa réussite le fait se sentir plus français que tunisien. Le Maghrébin apprend la langue française. n°42. donc mis sous tutelle (le premier résident est Paul Cambon). p. la Tunisie est un pays émancipé puisqu’il est sous protectorat français depuis 1881. la Tunisie était sous la tutelle de l’empire Ottoman. Au nom de ce qu’il souhaite devenir. il entre au lycée et découvre la culture française qu’il admire. La démarche orientale n’est pas un emprunt à la culture de l’autre.architecture. Ainsi. la France représente la liberté. et même métaphysiques de l’homme européen »138. »136. 1986. politiques. elle est un exemple de nation moderne et puissante. Il souhaite surpasser ses camarades français en littérature et en langue afin de se sentir supérieur ou égal déjà et d’annihiler toute dissemblance. 138. Au fur et à mesure de l’occupation française. mais une imitation qui touche la société dans ses mœurs mais aussi dans son organisation gouvernementale. Avant son indépendance le 20 mars 1956. dans La Statue de sel. Fils d’un modeste bourrelier juif et d’une mère bédouine. sa judéité pour appartenir à l’élite française. Mordekaï Benillouche renie ses origines. aîné d’une famille nombreuse. Paris : Le Débat. Avant le protectorat français de 1881. il habite dans l’impasse Tarfoune. p. L’attirance s’effectue parce qu’aux yeux du Tunisien. 247. il lui faudra choisir « entre l’Orient et l’Occident. La conquête intérieure est longue et n’est achevée que grâce à Ali 136 137 Memmi. Gouvernement « Indépendance signifie s’affranchir de la tutelle de l’Europe. Dans les dernières années de l’avant-guerre. a. sont étroitement copiés. Albert : Portrait du colonisé (1957). Albert : La Statue de sel. En 1575.148. entre le patois et le français »137. à la lisière du ghetto juif. nov/déc. un enrichissement par sa présence. p. le Tunisien se familiarise avec les mœurs de son colonisateur. sa famille. il s’acharne […] à s’arracher de lui-même. la Tunisie devient une province de l’empire Ottoman mais les gouverneurs vivent retranchés dans les ports et les Bédouins sont livrés à eux-mêmes. s’habille à l’européenne jusqu’à devenir lui-même une réplique de cette civilisation occidentale. Ne pouvant continuer d’être à cheval entre deux civilisations. […] Le colonisé ne cherche pas seulement à s’enrichir des vertus du colonisateur. Hélé : « L’Occident intérieur ».

un projet d’assainissement se met en place avec la création de ports et de voies ferrées. Les Tunisiens sont. cette régence tunisienne s’émancipe progressivement de sa tutelle ottomane car les Ottomans étant peu nombreux au Maghreb. Le Bey tunisien. d’ailleurs. Les consuls italiens et français se dépensent sans compter pour profiter des difficultés financières du bey. La Justice est réformée. Cheiks). le détournement vers l’Atlantique d’une grande partie du trafic commercial ainsi que la mauvaise gestion beylicale entraînent l’asphyxie financière du territoire tunisien de plus en plus convoité par les Européens. présents et participent à l’organisation et à la réalisation de la politique française dans leur pays. En 1590. l’enseignement de type français est introduit (1883). Le XVIIIe siècle voit s’ériger Tunis en état quasiindépendant. En effet. en dépit de ces nombreux investissements visant à améliorer les rendements de la Tunisie. les Français (Jules Ferry soutenu par Léon Gambetta) profitent de l’incursion de pillards kroumirs en territoire algérien pour s’emparer de la Tunisie. on peut voir cette occupation des Européens sur la scène gouvernementale et économique tunisienne. Le mouvement de libération nationale émerge avec des 115 . se borne à signer les décrets qui lui sont soumis. Au XVIIIe siècle. placés sous la surveillance de contrôleurs civils européens. Cependant. ce qui leur permet de connaître ce mode d’administration de l’intérieur. les troupes françaises pénètrent dans le pays et Sadok Bey accepte de signer le 12 mai le traité du Bardo qui fait de la Tunisie un protectorat français. d’Ariel Zeitoun. l’industrie et l’agriculture progressent…La Tunisie est citée comme modèle par l’administration française. le Bey s’efface au profit du résident lui-même qui joue le rôle de ministre des Affaires étrangères et de président du Conseil des ministres. Cependant. Finalement. les 4000 janissaires de Tunis s’insurgent et placent à la tête de l’Etat un dey et sous ses ordres un bey chargé du contrôle du territoire et de la collecte des impôts. cet homme devient le personnage principal de la régence au point qu’une dynastie beylicale est fondée par Mourad 1er en 1612. mais à des postes moins importants. restent en place mais avec un rôle redéfini c'est-à-dire diminué. la dégradation progressive de la situation économique et sociale suscite la formation d’une bourgeoisie réformiste. Dans le Nombril du monde. Les Français occupent donc les places essentielles du gouvernement. l’Italie et la France se disputent la conquête de la Tunisie. Khalifes. certes. Les agents du Bey (Caïds. En effet. la dynastie des Husseinites ne reconnaissant plus qu’un vague lien de sujétion vis à vis du sultan turc. lui. leur rôle ne cesse de décroître au profit des indigènes. Rapidement. En avril 1881.Bey et Hammouda Bey. l’effervescence nationaliste et la conscientisation de la population autochtone.

Lamine Bey forme un gouvernement auquel participe le secrétaire général du Néo Destour. Bourguiba se résout à une confrontation et encourage la résistance armée. La crise des années 1930 et les changements politiques survenus en France et en Europe. en 1925. Il est à nouveau arrêté en janvier 1952. assurant que le pays a été un bon élève et qu’il parviendra à se diriger. des partis politiques : le Destour (1918). En août 1950. ce petit État du Maghreb reprend ses droits. sportives et culturelles. La France va difficilement céder . faire de la prison pour son pays (par deux fois).intellectuels de deux tendances : ceux issus du collège Sadiki et de l’Université Zitouna dont Béchir Sfar et Ali Bach Hamba et ceux issus du Lycée Carnot dont Abdeljelil Zaouche et Hassen Guellaty. favorisent la naissance de nouvelles organisations politiques. la création du Destour. Comme son modèle européen. de quitter le Destour et créer le 2 mars 1934 le Néo Destour. puis le parti communiste. sans l’aide paternelle de la France. Cela n’empêche point de nouveaux incidents sanglants et une nouvelle arrestation de ces mêmes leaders et la proclamation en 1938 de l’état de siège. pour revendiquer ses droits à la liberté. le mouvement prend de l’ampleur. l’indépendance de la Tunisie est une profonde blessure dans son orgueil de grande puissance. enfin le Parti Unique avec Ben Ali. seul. Le premier chef au pouvoir nommé Président le 25 juillet 1957. En 1954. Après la première guerre mondiale. des syndicats : l’UGTT. dès 1940. Cependant. le Néo destour (1922). la Tunisie va voir naître des associations. Durant la seconde guerre mondiale. Bourguiba. Il va se battre avec violence. les actions des nationalistes s’arrêtent à peine . les autorités du protectorat tentent de contenir toute tentative de renversement de l’ordre établi : les chefs du Néo Destour sont déportés dans le Sud (1936). très influencé par la politique et la justice françaises (il a étudié à Paris). à l’indépendance. aidé par Mahmoud Materi. en 1920. face aux atermoiements de la France. plusieurs émeutes déclenchées à Tunis au moment de la guerre italo-turque donnent le point de départ d’un mouvement d’opposition organisé mais faisant l’objet d’une répression très dure. puis ils sont libérés. syndicales. Tahar Sfar et Bahri Guiga. Cette dynamique nouvelle permet à Habib Bourguiba. En 1911 et 1912. Toutefois. assure le passage du Protectorat à l’Indépendance. avec l’arrivée de Pierre Mendès France à la tête du gouvernement français. la France consent à négocier avec les nationalistes. Union Générale des Travailleurs Tunisiens (seul syndicat au pouvoir sous le règne de Bourguiba). mais finalement le 20 mars 1956. des leaders de la Confédération nationale des travailleurs tunisiens. Comme dans toutes les démocraties et depuis la 116 . relance le mouvement nationaliste qui est néanmoins touché par l’arrestation et l’exil.

parabole. Pour avoir une place dans le monde actuel. Paris : Arcantères Publisud 1998. Charles Bourguiba. les protagonistes préparent le trousseau de mariage avec un achat à crédit qui les entraîne dans une spirale infernale (crédit.proclamation de la République. le dépaysement demeure pour les voyageurs venus en vacances pour se reposer. Il répond ainsi à la volonté de son pays de s’arracher à cet immobilisme qui le caractérisait. Hélé Béji. absence de séparation entre l’État et la religion…). autoroute…) . la Tunisie ne peut continuer à rester en retrait et à alimenter l’imaginaire. que nous sommes enracinés dans la civilisation islamique. celle de la scolarisation. l’école était très peu fréquentée. Il va alors s’inspirer du mode de gouvernement et suivre la ligne de conduite française. le mandat présidentiel est de cinq ans. mais beaucoup de similitudes sont là pour rappeler l’Europe. tous les enseignements seront donnés en français et les écoles attirent de plus en plus les autochtones.22. des ministres. soit deux semaines après l’Indépendance : « Nous ne saurions oublier que nous sommes des Arabes. l’idéal des artistes et par la suite des touristes européens. Autre imitation. radio…) . Certes. En effet. la Tunisie possède le même schéma gouvernemental : un président. la grand-mère dans L’Œil du jour (1985) aime à regarder ses séries télévisées. À partir de 1883. Cependant. La Tunisie va répondre à leurs désirs en développant son tourisme (première ressource économique) mais à côté du pittoresque. pas plus que nous ne pouvons négliger le fait de vivre la seconde moitié du vingtième siècle. les filles n’avaient pas accès à l’éducation sauf celles dont les parents étaient riches et ouverts sur le monde. dira à l’Assemblée Constituante du 8 mars 1956. électroménager…) . 139 117 . observe son pays natal par le hublot d’un avion . Nous tenons à participer à la marche de la civilisation et à prendre place au cœur de notre époque »139. dans les Cendres de Carthage (1993). télévision. Auparavant. le premier. dans Itinéraire de Paris à Tunis (1992). Habib : Assemblée Constituante du 8 avril 1956 in Les Trois décennies Bourguiba de Belkhodja Tahar. seuls les établissements coraniques comme la Zitouna avaient beaucoup de succès. respirer un autre air et voir une autre culture. le monde moderne a sa place. presse. Il est différent de celui que l’on peut avoir en France. Bourguiba. Emna Bel Hadj Yahia décrit la nouvelle Tunis et ses zones périphériques (cités. les espions se servent de caméra. parlent d’un bâtiment d’espionnage au cœur de la capitale (téléphone mobile. dans le Cimetière des moutons (1999). p. la République applique le régime constitutionnel et s’éloigne alors des schémas politiques orientaux (monarchie.

consciente des enjeux de l’époque et de la nécessité d’éduquer son peuple. « J’instituai le statut de la nouvelle femme tunisienne […] Hier amoindrie. de cantines… La femme. 40-41. Le chef d’État tunisien a compris que l’enseignement était essentiel à la construction de l’individu. On lui reconnaît ses droits civiques de vote et d’éligibilité […] Pour le mariage. 1997. l’Union des femmes de Tunisie est créée. […] nos « protecteurs » n’étaient pas désintéressés : ils pensaient ainsi nous assimiler facilement ». le protagoniste raconte que la scolarisation était le cheval de bataille de la France afin d’assimiler ses colonies. est le symbole de la modernisation de la Tunisie. la femme devient une citoyenne à part entière : c’est la première fleur de l’indépendance. on constate que nombre de familles (surtout juives) envoient leurs enfants à l’école française. de travailler. avec l’émancipation et l’indépendance. enfin. En 1944. 23. dès le Protectorat. complexée. 141 140 118 . Bourguiba. le consentement est requis et la répudiation remplacée par une procédure de divorce judiciaire […] La polygamie est abolie et l’âge minimum pour le mariage est fixé à 18 ans […] Des mesures anticonceptionnelles sont prises jusqu’à l’avortement autorisé par la loi »141. « Nous étions encouragés à fréquenter l’école française afin de décrocher le certificat d’études primaires. gardienne des traditions. Habib : Organisation internationale du travail à Genève en juin 1973. Paris : Arcantères Publisud. in Les Trois décennies Bourguiba de Belkhodja Tahar. Celle-ci. dans le récit Mourad et Josabeth (1997). ayant le droit de voter. soit cinq mois après l’Indépendance. p.Géniaux en apporte l’exemple dans ses Musulmanes (1909) où les héroïnes ont une tutrice française. Abdelmajid : Mourad et Josabeth.140 En réalité. on en arrive à plus de la moitié en 1984. Durant le Protectorat. Bourguiba déclare la femme libre. déjà. Tunis : Compte d’auteur. sort enfin et participe activement à la vie de son pays. cette scolarisation devient la preuve d’une Tunisie civilisée. Katia Rubinstein et Albert Memmi racontent comment ils ont eu accès à l’éducation française par le biais de l’école . la scolarisation trouve son origine dans une volonté d’assimilation où les Français espèrent transformer les Arabes à leur image. Petit à petit. cantonnée au monde intérieur. envie la liberté de la femme européenne qui peut sortir dans les rues sans El Aroui. Le 18 août 1956. Cette libération répond à une attente de la femme tunisienne. afin de venir en aide à la société en s’occupant du social comme l’ouverture de crèches. au foyer. La femme. De 10% de la population scolarisée en 1957. p. citoyenne à part entière.

se rappelle sa grand-mère. une représentation de la transformation de la société orientale dans tous ses aspects : politique. elle est le symbole. À la fin de l’ouvrage. les imite même. son placard à secrets. son tuteur. qui travaille. Plagier le schéma gouvernemental européen est une chose. se bat contre des hommes. Or. se souvient des journées que sa mère passait à préparer le repas typiquement maghrébin. rappelle ses matinées au hammam. gardienne d’une vie d’antan : les séries télévisées dont elle était friande. alors que la seconde rêve de vie à l’occidentale lorsqu’elle écoute son professeur et surtout quand elle est bercée par les propos de son fiancé revenu d’Europe. sa tenue vestimentaire faite de superposition de tissus colorés. Il s’avère que l’une d’elle s’éprend du frère de celle-ci. donnent encore l’image de la femme traditionnelle. s’inspire des Européens. l’exemple flagrant de la métamorphose de la société maghrébine. de modernité et d’un homme très traditionaliste.voile. Les héroïnes Néfissa et Étoile du roman de Charles Géniaux. La littérature orientale rend compte de cette modification de la société tunisienne. dans Qui se souvient du café Rubens ?(1984). mieux participer à cette course au progrès et entrer dans l’ère moderne. expose les coutumes de l’Aïd et du mariage à travers la relation d’une femme ayant soif de liberté. mœurs. Georges Memmi. donnera la main à son époux dans la rue et pensera même à travailler. dans Le Cimetière des moutons. Hélé Béji. imiter les mœurs françaises. des femmes d’affaires. séductrices . Les Musulmanes (1909). est séparée de son mari européen. elles vont et viennent dans le pays et entre la France et la Tunisie. en est une autre. les histoires qu’elle racontait… Salem Trabelsi. elle prend pour modèle la France. La femme maghrébine évolue avec son temps. pour mieux pénétrer le monde occidental. des divorcées . c'est-à-dire qu’elle s’habillera comme une Française. en sont les exemples. la Tunisie s’occidentalise au contact des Français : 119 . La littérature est un compte rendu. a un rôle dans la société. pour une culture orientale traditionnelle. Hélé Béji décrit ces nouvelles Tunisiennes. femmes politiques. Les ouvrages du début du siècle et les autobiographies. éducation. seule. La Tunisie devient une démocratie. c’est ce qui se passe. En revanche. Étoile vivra avec son mari en Tunisie mais selon un mode de vie occidental. la protagoniste de La Retournée de Faouzia Zouari (2002). la littérature francophone tunisienne des autres générations a pour héroïnes des femmes émancipées. dans L’Œil du jour. tombe amoureuse et s’enfuit avec sa fille dans la capitale tunisienne. Les deux filles d’un bourgeois tunisien reçoivent les enseignements d’une tutrice française. elle revient dans son pays natal afin de retrouver ses racines. elles imitent les Européennes dans leurs mœurs et leurs relations aux hommes.

de mépris vis-à-vis de la société française. étranger dans son propre pays jusqu’à ce qu’il s’habitue. certaines de ses amies. après avoir voyagé. Le fiancé Hassen mêle l’Orient et l’Occident en portant une jaquette et un fez sur la tête. cit. Ainsi Albert Memmi. les Tunisiens avaient plus une attitude de méfiance. le regard a changé. du colon. ressent un certain trouble identitaire. En effet. p. Les ‘jeunes’ évolués s’habillent à la manière du temps »142. en effet. comment apprécier l’invasion d’une autre civilisation. pour les écrivains. à la présence insistante de l’Autre. y ont trouvé de l’intérêt. tous nos personnages sont vêtus à l’occidentale. le présente : 142 143 Corm. Un personnage du Miel et d’aloès (1989) illustre cette parfaite association entre culture française et culture tunisienne. « […] le mimétisme corporel joue pleinement. à la modernité. l’une des héroïnes prend l’habit français : « une robe tailleur d’un vert épinard »143 . de la liberté et l’ont adoptée. qui lui. Hélé Béji. les femmes abandonnent le voile et s’habillent à la mode parisienne . même les textes orientalistes datant du début du XXe siècle montrent la transformation vestimentaire de la société tunisienne.soixante dix années d’occupation ne peuvent que laisser des traces profondes dans une société en perpétuelle évolution. 120 . Géniaux. par exemple. pour certains inconsciemment. L’Oriental s’adapte à la culture française. Mœurs Au début de la colonisation. b. L’occidentalisation touche d’abord le vêtement : les autochtones perdent leur djellabah pour porter le pantalon et la chemise. Charles : Les Musulmanes (1909). Après l’apparence vient l’évolution de l’esprit. Il s’est battu pour l’autonomie tunisienne mais dans la réalisation de sa République il s’est laissé influencer par la France et son amour pour ses idées. au fur et à mesure. Voici comment le narrateur. 36-37. 38. de répulsion. Dans nos œuvres francophones. de manière inconsciente. En fait. l’emprise sur son pays d’une nation différente ? Le Tunisien s’est senti emprisonné. p. ou Habib Bourguiba lui-même. Dans Les Musulmanes (1909). durant le Protectorat. à l’époque contemporaine. reviennent au pays vêtues de robes à la mode qu’elles montrent fièrement dans le cercle fermé de la maison. et jusqu’à ce qu’il obtienne enfin son indépendance. Georges : Op. les Tunisiens se sont pliés à cette nouvelle culture.

137. […] Il ne repoussait pas le vin servi à la table des hôtes. l’imitation après le départ des Français continue. suscitait en lui le besoin d’avoir toujours deux fers au feu : ‘un peu pour Allah. sans pour autant méconnaître les méandreuses arcanes de nos salamalecs orientaux.. dans Les Musulmanes. produit composite de l’école coranique et de l’instruction publique et obligatoire de monsieur Jules Ferry. parsemant ses discours de : ‘Plaît-il ?. il faut savoir le porter et tout est dans l’attitude. donc impossible à porter en public. attise les passions et les tentations. et la scolastique de la tradition islamique. revient au pays natal rempli d’idées modernes comme celle de libérer la femme trop oisive par la faute des hommes : « Voyons. parti étudier en France. cher ami…Mes hommages à Madame votre épouse…Je suis votre serviteur…’. Alors que pour les Tunisiens la liberté de la femme plaît. Lui. dispensés en français. cela permet de montrer ses sentiments. »144 Cet homme emprunte à la culture de l’autre. d’autres partent en Europe et reviennent avec de nouvelles idées.. Le vêtement européen n’a rien de vulgaire. sortir au bras de l’être aimé aux yeux des autres n’est pas une honte mais au contraire une fierté. Il parlait. Hassen. en revanche. est resté en Tunisie mais a reçu un enseignement occidental. D’avoir vécu longtemps à cheval sur deux mondes. 111. est plus attirant. il avait fréquenté la Sadikia. L’homme essaie de deviner le visage sous le voile et lorsqu’il a la rare occasion d’apercevoir une femme 144 145 Bécheur. Les artistes estiment que cette inaccessibilité ajoute une note de mystère à l’Orientale et dès lors. 121 . Par exemple. feras-tu sortir Nijma costumée comme une parisienne dans les rues à la face des milliers de musulmans ? Je sais qu’en agissant ainsi je serais l’un des premiers de ma race à donner 145 l’exemple » . L’assimilation est ici réussie. Volontiers. pour les Européens c’est l’image de la femme cloîtrée. mais observait scrupuleusement le jeûne du Ramadhan. collège où on menait de front les enseignements modernes. Le costume oriental. un vêtement. Pareillement à l’aise à l’Orient et à l’Occident […]. une langue fleurie de locutions qu’il tenait pour aristocratiques. Charles : Les Musulmanes (1909). un peu pour sa créature’. L’égalité homme/femme a du bon. une langue. plus sensuel que la robe française. à son colonisateur des gestes. arborait-il un complet trois-pièces. il comprend et aime cette liberté rencontrée en France. Géniaux. couronnant de pourpre sa chevelure argentée.Je n’en ferai rien…De grâce. L’amant d’Étoile a l’esprit ouvert. p. une nouvelle mode. aimait-il à répéter.« Si Boubaker représentait le type parfait de ‘l’indigène émancipé’ : colonisé de la deuxième génération. p. de la femme voilée qui attire. que rehaussait le fez. Hassen. en roulant les r. Ali : De miel et d’aloès.

qualités qu’il reconnaît aux Français. cultivée : elle n’est plus l’ombre de l’époux. il est l’égal de sa moitié. et le buste drapé dans un lambeau de pourpre quasi sanglant. Vêtue d’un pantalon en toile d’argent brunie. dans L’Orientale (1985). […] Hannah recevait les compliments de ses invités. « Sur une chaise longue à l’antique. il est de plus en plus fréquent de n’avoir qu’un seul parent. dans un souci identique. réduite à la représentation de la sensualité et de la coquetterie. pour mieux s’intégrer dans le monde moderne et atténuer la différence. Il est loin le temps où le sexe féminin 146 147 Moati. Emna Belhadj Yahia. 122 . Hanna. illustre cet exemple lorsqu’elle décide de s’habiller de manière traditionnelle avec un habit qui. Certains foyers n’ont qu’un parent comme c’est le cas dans Lettres à mon fils et à tous les petits garçons qui un jour deviendront des hommes de Michèle Fitoussi (1991).maghrébine chez elle. en politique entre autre. qui peut décider de se marier ou de rester célibataire… Ce nouveau rôle. 96. L’émancipation de la femme. conseille à ses enfants. Les personnages féminins de nos œuvres sont tous émancipés : dans l’Œil du jour. Il leur permet de sortir librement. l’éducation. elle travaille. p. cette nouvelle dimension métamorphose le cocon familial. […]. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. 138. elle est indépendante. sa maigreur et la fièvre de ses yeux achevaient de composer une image […] sensuelle qui […] fascinait chacun. Nine : L’Orientale. à visage découvert. Nous avons là une uniformisation de l’image de la famille : même si la représentation courante est celle de deux parents et des enfants. gardienne des traditions. Béji. d’égaler voire de surpasser les hommes dans les affaires. filles et garçons. En effet. voilà un emprunt à la civilisation occidentale qui a bouleversé le visage de la Tunisie. la femme sort et devient l’égale de l’homme. apporte donc de l’argent au foyer. ses formes. Paris : Noël Blandin 1992. la narratrice vit en France. cache et découvre sa féminité. à la fois. à ses différents retours à Tunis elle observe le comportement des Tunisiennes. montre la nouvelle liberté accordée à la femme qui peut voyager seule. »146. Pilier de la famille. elle explique que le rêve des femmes est « d’être moderne »147. il constate que son vêtement est un instrument de séduction puisqu’il met en valeur ses atouts féminins. Si Abdelkrim dans Les Jardins du Nord de Souad Guellouz (1982). la ponctualité. L’héroïne attise les passions et joue de ses origines orientales pour plaire au public parisien. la rigueur. p. dans Itinéraire de Paris à Tunis. […]. Autre conséquence de cette émancipation de la femme : la liberté sexuelle. l’homme n’a plus sa place de patriarche.

Dans la nouvelle d’Okbi Chedly. p. Rougesgorges et souris ravageuses (1998). Albert : Portrait du colonisé. 123. Le caractère oriental se modifie au contact du colon au début. par exemple. comme le colonisé imite le style européen »148. L’architecture urbaine s’occidentalise. ce sont les conséquences d’un changement de mœurs où l’émancipation signifie s’octroyer toutes les libertés et d’abord celle de son individualité. certes. les bâtisses perdent leur style mauresque pour ressembler aux bâtiments européens. la secrétaire est la maîtresse du détective. puis par le biais des médias occidentaux et des séries tunisiennes. dans Tunis blues de Ali Bécheur (2002). Même dans la ville la métamorphose est visible. on a nombre de relations adultères…Est-ce ressembler à la France ? Non. 123 . Il arrive. et jusqu’aux noms des rues […]. 148 Memmi. Le nom des rues est écrit en français. Figure 29 : Monuments d’art moderne qui ponctuent l’avenue Habib Bourguiba. de l’interdiction de voir les hommes on arrive à la relation charnelle hors mariage. partout on voit des bâtisses modernes : « les constructions empruntent les formes aimées du colonisateur . que le colonisateur lance un style néo oriental.devait se préserver jusqu’au mariage .

La France est à l’origine de cette transformation avec la création de la ville nouvelle française lors de l’Occupation : de grandes et larges avenues éclairées. et permettre une meilleure qualité de vie aux autochtones en accord avec leur nouveau mode de vie. moderne. Nos œuvres francophones sont sensibles à cette alliance du vieux et du neuf au sein de la ville. montre que l’occidentalité est éparpillée sur tout le territoire tunisien : une ville peut être développée. de maisons typiques avec cour intérieure. Enfin. revient dans la capitale tunisienne. la capitale. l’opposé de la médina ou ville orientale faite de rues étroites. illustre cette existence de la tradition avec la maison de sa grand-mère au cœur de la Tunis récente. de voûtes. entre autres. il prend conscience de l’avancée urbaine du pays : l’aéroport gigantesque de Tunis. l’architecture sera tout européenne. p. En effet. Des cités vont naître. 124 . L’Œil du jour. de l’autre le quartier maghrébin qui conserve les parfums d’autrefois. les grands hôtels qui se sont implantés ça et là. Ali Abassi dans Tirza (1996). avec un style moderne. de hauts immeubles. Albert Memmi explique que la ville est divisée en deux par la statue de Lavigerie : d’un côté le quartier européen à l’odeur du neuf. Dans le Pharaon (1988). sera un chantier permanent pour améliorer l’urbanisme. par exemple. La Tunisie continue progressivement le travail de la France et européanise ou modernise les villes.Figure 30 : Avenue Habib Bourguiba à Tunis. « L’uniformisation des paysages urbains et des modes de vie qui en résultent »149 est la finalité de cette imitation du monde européen. Lorsque Roland Mattéra. avoir conservé son orientalité. et le village d’à côté. 2003. cit. Georges : Op. son esthétique. 58. 149 Corm. les réseaux de transports vont s’agrandir . la longue avenue Habib Bourguiba réalisée pour ressembler à l’avenue des Champs Elysée à Paris. dans Retour en Tunisie après 30 ans d‘absence (1992).

p. ensemble de blocs qui parsèment la ville. Lehnert & Landrock. de la curiosité des Tunisiens ouverts sur le Zouhli. passéiste. Lehnert & Landrock photographes. Aujourd’hui. un cadre citadin familier. 1992. De biculturelle. des immeubles.151 Dans le Nombril du monde. 87. le progrès. le réalisateur nous montre les quartiers européens. Paris: Appolonia Editions. Elle se modernise.[Tunis] connaît un développement tout azimut avec l’ouverture sur l’Europe au milieu du XIXe siècle. comme une personne qui se respecte. en 2007. 150 125 . la Tunisie devient uniculturelle. 118. symboles de l’attrait pour la France. 1900 In Tunis 1900. Elle suit le cours de l’Histoire. 151 Moati. n°4. des hôtels. L’ensemble de la ville devient européen. représentant l’avenue de France à Tunis. Des routes goudronnées. vers son passé ». on voit des paraboles partout. l’illustre. la Tunisie prouve qu’elle est tournée vers le futur. Michel Megnin. Comme cette carte postale. comme le dit l’héroïne de L’Orientale : « Tunis évolue avec son temps. qui tous ressemblent à la France de 1920. Paris : Cahier d’Études maghrébines. Contrairement aux premières impressions des Orientalistes qui voyaient le Maghreb comme immobile. 2005. avec son époque. p. Tunis et Paris Méditerranée. le pays connaît un bouleversement à la fois socioculturel et urbain. Elle vit sous l’occupation française un bouleversement total de son équilibre puisqu’elle verra naître à ses flancs une véritable nouvelle cité connue sous le nom de ville européenne et qui prendra après l’Indépendance des proportions gigantesques »150. Qui n’est pas bêtement tournée. Chelli : « La Tunisie dans l’imaginaire des voyageurs allemands ». Nine : L’Orientale. Les occupants français vont modifier les villes. d’une manière stérile. les développer afin de retrouver un peu de leur métropole. Figure 31 : Avenue de France.

de consommation et de loisir. le désir de normalité. les moyens sont pris pour que les travaux aillent vite : les maçons travaillent « jour et nuit ». la volonté de répondre aux exigences 152 Beau. p. bien tracées comme le destin d’un enfant bien né. boiseries. de passer inaperçu et de se fondre dans la masse. Jean Pierre : Notre ami Ben Ali. La tentation. […] Puis. mais aussi signes que « […] le chef de l’État a importé en Tunisie le modèle de la société occidentale de consommation »152. de faire beau à l’égal de pays riches et grands tels la France ou les États-Unis. L’écrivain. réservée aux personnes aisées comme l’indique « le prix le plus extravagant du mètre carré ». propres. de prospérité. le Lac Palace. L’écrivain énonce une vérité à la fin de sa description : le complexe commercial « Lac Palace » et le parc d’attraction à l’entrée de la cité sont devenus un lieu de pèlerinage. symétriques. 85-86. des projecteurs pour jardins. des boiseries. 153 Trabelsi. la Tunisie est tentée par ce qui est autre et qui lui semble plein de promesses de bien être. […] On avait d’abord conçu les rues. Le chantier est gigantesque. la ville du XXIe siècle surgit. En effet. Les camions déversaient journellement du marbre. de confort. les planches et les briques jour et nuit. […] Le complexe commercial « Lac Palace » et le parc d’attraction à l’entrée de la cité sont devenus un lieu de pèlerinage. L’État montre qu’il a les moyens de faire grand. « Une partie du lac de Tunis ayant été remblayée. vitres fumées…Tout est réalisé afin que ce lieu soit le symbole du XXIe siècle tunisien et de son cheval de bataille : la consommation de biens et de loisirs. les grues. par exemple. des vitres fumées. Le béton gonfla ses muscles. l’abondance des réverbères peut faire penser à une volonté d’égaler la ville lumière. est l’un des complexes commerciaux les plus luxueux. de consommation et de loisir. l’envers du ‘miracle tunisien’. Nicolas et Turquoi. Ce lieu est l’exemple même de la transformation de la société tunisienne. 150. par ses descriptions illustre le caractère de ce nouveau quartier : il est carré. 126 . D’autre part. Paris : La Découverte. »153 Une nouvelle ville se crée.monde. Salem : Le Cimetière des moutons. le contact d’une culture différente durant de nombreuses années. vertigineusement. Les trottoirs étaient habillés de pavés et abondamment semés de réverbères. toute une cité prit naissance. cadré : « rues biens tracées ». On y signala le prix le plus extravagant du mètre carré. Tunis : Éditions Noir sur Blanc. Pourquoi cette volonté de ressembler à l’Autre ? Est-ce un désir ou un phénomène passif ? D’une part. le désir de cette même culture d’occidentaliser sa colonie expliquent cette métamorphose. p. le matériel est luxueux : marbre. nourri par des armées de maçons qui maniaient le ciment.

Pour les sauver et se sauver dans un même geste. elle nous avait promis la liberté et la confiance. 2. l’écrire. »154 L’écrivain rend compte du dilemme dans lequel elle était lors du Protectorat : partagée entre ses racines et l’avenir. dans Le Petit Casino (1991). impalpable. Elle écrit à juste titre : « Dans cette maison d’été. pas trop faire attention à elle. elle était notre chair. 127 . entre ce qu’elle connaît et l’invisible. tout s’éclaircissait. d’autres ont accepté de se faufiler. Interculturalité La langue française a permis le passage de l’orientalité à l’occidentalité. Langue Dès le Protectorat. L’Afrique était là. 38-39. l’alliance des deux cultures s’est fait en elle et lui a permis d’user des deux langues : maternelle pour l’intimité. p. mais il fallait l’inventer. Hélé Béji… En effet. on l’aimait. Voilà enfin la vérité. Katia Rubinstein. Progressivement. a. d’autres encore se sont bâti une langue étrangère à l’intérieur de leur langue maternelle. mais ce n’était pas toujours simple. la lire. Béchir Ali. c’était l’Afrique. on avait accepté le pacte sans hésiter. soudain. pour faire vivre les deux pays simultanément. C’est ce que j’ai choisi de faire. Colette : Le Petit Casino. la langue française est le moyen d’expression par excellence. français pour l’expression. Interculturalité signifie usage de la langue française pour parler de son identité qui appartient à une sphère culturelle différente. […] Certains se sont perdus. mais il fallait l’oublier. la gommer. la langue française est devenue obligatoire pour tout enfant scolarisé. qui trônait de l’autre côté du golfe du Lion. Toutefois.modernes et d’avoir sa place dans le monde contemporain sont les moteurs de cette imitation de l’Occident. Colette Fellous. que ce soit dans la communauté musulmane ou juive. et notre langue. C’est un métissage entre la langue de l’Autre et son intimité. La France était absente. révèle son choix d’allier ses deux identités à travers la littérature. elle nous avait accueillis et tolérés. Notre vie. hautaine. l’honorer. Tous les écrivains de la littérature francophone sont les descendants de cette scolarisation française : Albert Memmi. le français. une différence se fait dans l’acceptation 154 Fellous.

Abou el Kacem : Œuvres complètes. poussée par la création du Mouvement des Jeunes Tunisiens. p. Le français est un véhicule identitaire. ses choix d’être lu par beaucoup ou au contraire de disparaître dans la masse. en s’engageant dans la vie pour traiter ses problèmes et affronter ses difficultés. ou bien il conserve la langue consignée par ses pères et grands-pères au Machrek et au Maghreb. en est l’exemple. le lecteur. celui d’écrire dans leur langue maternelle ou dans celle du colon. 41. Abou el Kacem Chebbi souligne : « nous sommes à la quête d’une littérature vigoureuse et profonde qui s’accorde avec nos inclinations. 1984. avec ses particularités et ses vicissitudes. p. »157 C’est une réelle question qui oppose classiques et novateurs. bien qu’elle soit difficile est rapidement prise : « S’il [l’écrivain] s’obstine à écrire dans sa langue. tout de même. c’est l’une des raisons de la naissance d’un courant littéraire novateur en Tunisie dans les années 20-30. En effet. »156 Cet écrivain illustre l’importante transformation de la pensée tunisienne qui passe d’un rejet total de la culture du colonisateur à l’acceptation et l’utilisation de la langue française comme moyen d’expression. Chedly Klibi renchérit en 1956 en écrivant : « l’homme de lettres est confronté à deux alternatives : ou bien il choisit d’assumer sa responsabilité en se situant dans son époque. un véhicule d’expression. il se condamne à parler dans un auditoire de sourds »155. une trace définitive de ce dernier dans leur culture artistique. les Musulmans ont plus de difficulté à écrire dans cette langue car cela signifie une nouvelle emprise par le colonisateur. L’imagination poétique chez les Arabes. année 1. Albert : Portrait du décolonisé. de l’occupant.2 128 . Les écrivains ont. le choix. recourant au langage de ses contemporains et évitant d’utiliser un langage classique abscons provenant de temps révolus…. le but de tout artiste est de s’exprimer et de toucher le spectateur. 1956. Le choix de la langue et par la suite du sujet est essentiel car il révèle la position de l’écrivain dans le monde contemporain. les nationalistes aux avant coureurs ou Tunisiens modernes. autant.de cette langue étrangère : autant les Juifs l’assimilent et assument ce nouvel héritage d’une culture dominante. D’ailleurs. Chebbi. au plus profond de lui-même . revue El Fikr. Chedly : ‘La littérature et la vie’. parue à partir de janvier 1930. La revue Le Monde littéraire. et restera ainsi éloigné de la vie et du réel par son incapacité à accomplir les desseins de la vie quotidienne. p. et convienne à nos goûts dans notre vie présente avec ce qu’elle comporte comme passion et espoir. 128. n°5. La décision. Les hommes de lettres décident d’user du bilinguisme pour parler de la Tunisie actuelle et non de la langue arabe tournée sans cesse vers le passé. de 155 156 Memmi. 157 Klibi.

Albert Memmi. colère devant le monde d’aujourd’hui… Les thèmes sont multiples et variés. avoir un message à faire passer. Jean Déjeux explique dans La Littérature judéo-maghrébine d’expression française. venant d’horizons divers. qu’à la même époque (19501970). effectivement. Cette attitude est une métaphore de la lutte interne des deux communautés : les Juifs souhaitent être acceptés. www. 129 . « L’écrivain francophone doit produire des textes manifestant en particulier la volonté de faire connaître. Collette Fellous fait preuve d’autant de surprises que Hélé Beji… Cependant.toutelaposesie. Les écrivains tunisiens de langue française. les espaces et les imaginaires qu’elle met en scène. préfère désarticuler cette langue pour mieux la soumettre. souvenirs d’enfance. les Juifs l’ont doublement en tant que minorité : se revendiquer face aux Musulmans et face aux Européens. Les thèmes abordés et les destinataires sont communs à toute la littérature tunisienne de langue française. qui plus est. L’objectif est de s’affirmer face à autrui en tant que communauté riche d’histoire et d’identité.l’atteindre affectivement. plus proche de l’oralité traditionnelle puis ils vont chercher à imiter la littérature française avec des romans. p. c’est en quelque 158 Courant littéraire francophone. mais si l’incompréhension règne. 3. elle. les Musulmans revendiquent leur différence. les traditions juives et les relations entre juifs et musulmans. mémoire d’un peuple. Les écrivains mettent l’accent sur la conscience collective (usage du « nous » que ce soit dans Qui se souvient du café Rubens ou L’Epervier) et racontent leur histoire propre.com. alors que la littérature arabo-maghrébine. Il faut. dont le style. […] La littérature francophone se définit comme une littérature utilitaire »158. Les Arabes ont ce souhait au regard du Français. soit une écriture particulière. Collette Fellous. c’est un dialogue de sourds auquel nous aurions droit. S’amuser avec le français. parlent de leurs expériences : occupation. la littérature judéo-maghrébine compose très précisément ses œuvres en favorisant une maîtrise de la langue française. Les écrivains tunisiens des deux confessions religieuses partagent plus qu’une même envie légitime. Ils vont commencer par les contes. dénonciation. dans l’écriture aussi ils se rapprochent. est recherché comme pour prouver une maîtrise de la langue digne d’un écrivain d’origine française. Georges Memmi évoquent tous la Hara. Les Juifs se distinguent par leur fascination pour la culture et la civilisation occidentales mais leur production littéraire en langue française demeure profondément maghrébine par son enracinement dans le pays. Abdelwahab Meddeb s’amuse autant qu’Albert Memmi. soit une identité sociale.

comme elle possède ses propres manières dans le traitement et la présentation des sujets…Nous voulons que nos styles soient tunisiens avant tout. 1934. Jean : La Littérature maghrébine d’expression française. Déjeux. invente un genre semi-poétique proche du Nouveau roman. qui se distingue aussi pour l’usage de nombreux genres littéraires. elle use aussi de la première personne. d’un point de vue intérieur »161. même si la culture est la même à cause du vécu en terre du Maghreb. revendique la singularité de la littérature tunisienne arabe ou francophone. habituellement c’est le ‘nous’ collectif qui était utilisé. c’est dans cette langue que le message qu’elle souhaite faire passer est le plus éloquent. à la littérature coloniale qui en revanche. »159 Cet écrivain. Mohamed : La Revue du monde littéraire. détruisait le mythe Abdelkhalek. En fait. Littératures postcoloniales et francophonie. Abdelwahab Meddeb. 161 Mdarhi Alaoui. Mohamed Abdelkhalek (dont le nom d’emprunt est Bachrouk) écrit dans la Revue du Monde littéraire de novembre 1934 (n°9) : « Le style est une particularité de la réflexion. emploie la langue française pour dire. comme beaucoup d’autres. l’œuvre sera différente. écrire son intimité. Elle est l’une des premières à en faire usage . les expériences de chacune des communautés sont différentes. L’influence de la France est indiscutable dans l’écriture tunisienne. 160 159 130 . issus de l’âme tunisienne et de la pensée tunisienne. par exemple. fêtes religieuses. Paris : Honoré Champion 2001. Pour cela. même si les choix stylistiques et génériques (autobiographie. Bien sûr. ses opinions . 110. par conséquent. Chaque communauté a ses propres styles d’écriture et versification . Abdallah : « Francophonie et roman algérien postcolonial ». Les littératures judéo-maghrébines et arabo-maghrébines de langue française ont chacune leur style et leurs particularités. p. En réponse à la littérature orientaliste qui idéalisait l’Orient en peignant une contrée imaginaire pourtant réelle. Paris : PUF/Que-sais-je 1992. la gastronomie…). p. « la littérature (maghrébine) ne fait apparaître le ‘je’ qu’au XXe siècle. 47. 39. Hélé Beji. Or. « […] le roman maghrébin francophone […] est né […] pour dire l’identité ‘authentique’ et effacer celle […] que voulaient imposer certains romans coloniaux. contes. […] Les premières œuvres avaient avant tout pour objectif de représenter l’autochtone dans la fiction. mémoires…) sont identiques. sous l’influence […] de l’Occident »160. même si les thèmes se ressemblent (rôle principal de la mère. p.sorte dire à l’autre qu’on le domine aussi. nov.

Sans l’usage de cette langue adoptée.39). p. ne peut être utilisée telle quelle en raison de la pudeur de la culture orientale. La langue française est donc un moyen de relier deux cultures. échanger des idées. Comme l’explique Albert Memmi dans son Portrait du colonisé : « La possession de deux langues n’est pas seulement celle de deux outils. Littérature de témoignage. comme l’illustre Colette Fellous dans son chapitre du Petit Casino. effacer l’ignorance. toute réserve peut être oubliée. 131 . la communication est impossible. les œuvres maghrébines de langue française gagnent en intensité et en véracité. il faut essayer de la traduire en français. Par conséquent. Paris : Gallimard 1953. Albert : Portrait du colonisé. les Tunisiens décident de dire leur sentiment. dans une langue étrangère. sans moyen de communication avec l’autre bord. pour s’exprimer. le héros de La Statue de sel d’Albert Memmi : « J’étais devant un gouffre. c’est la participation à deux royaumes psychiques et culturels. Elles font dialoguer deux langues : le français pour la graphie et l’arabe pour le fond. On ressent. que la communication est primordiale pour l’échange. La langue maternelle qui est celle des sentiments. 37. utiliser la langue de l’autre. L’écrivain doit mentalement effectuer une traduction. ainsi. Leurs récits sont ainsi souvent autobiographiques et la langue française permet de s’adresser au Français. de dire leur vérité. »163. européenne pour un public essentiellement français. Comment s’expliquer. de les faire fusionner. L’autobiographie implique donc une altérité occidentale puisque l’écrivain maghrébin écrit sa vie. pour l’homme de lette tunisien moderne. est indissociable de la langue française.pour rabaisser la civilisation orientale. Le maître ne parlait que le français. D’une certaine manière. C’est l’expérience que fait Alexandre Mordikaï Benillouche. parler les deux langues c’est 162 163 Memmi. à travers le terme « gouffre ». des rêves. si l’autre ne comprend rien ? Il est frustrant de ne pouvoir parler. Memmi. 141-142. se faire comprendre. Les auteurs que nous avons étudiés auraient-ils écrits ces romans en langue arabe ? C’est une question que l’on peut se poser. je ne parlais que le patois . comment pourrions nous jamais nous rencontrer ? »162. « Maison arabesque » (p. La langue est essentielle à la connaissance de l’autre. Albert : La Statue de sel. ses sentiments. L’esprit arabe. de lui montrer une autre vérité que celle véhiculée par la littérature européenne. p. qui est la plus chargée affectivement. il faut pour pouvoir exprimer son affect.

p. [c'est-à-dire] nous écrivons le français. d’abandonner leur langue maternelle pour emprunter celle du colon. se vendre au colonisateur. écrire en français était la preuve de la réussite de l’entreprise française de déculturation ou d’assimilation. leurs vies au monde ils n’avaient pas d’autre choix que d’utiliser un langage compris dans une multitude de pays. langage. Toutefois. La longue occupation de la Tunisie par la France. pour leur orgueil. deux cultures. exprimer des sentiments. Ce qu’il signifie par là. par exemple. l’écrivain cherche la reconnaissance de l’Autre. Georges : Qui se souvient du café Rubens ?. Paris : Plon. Malek : Les Zéros tournent en rond in Imaginaires. Dans le même Memmi. Voilà pourquoi l’usage de cette langue était problématique pour les écrivains. »164 Il était pénible pour les autochtones. Malek Haddad. […] il n’y a qu’une correspondance approximative entre ma pensée d’arabe et mon vocabulaire de français ». nous n’écrivons pas en français »165. ils firent naître en nous le trouble. je suis appelé à dénaturer ma pensée. ne permet pas d’être véritablement authentique. étrangère à celle-ci. exprime cette difficulté à accepter l’autre.appartenir aux deux pays. à cohabiter avec lui et surtout à devoir renier sa propre langue pour celle de l’étranger. 40-41. Haddad. Car nos têtes et nos cœurs utilisaient des langages différents. elle ne peut traduire exactement l’expérience de cette dernière. Pour beaucoup de Maghrébins. 165 164 132 . dans leurs autobiographies. une intimité dans une langue étrangère ne permet pas de toucher le destinataire comme il le faudrait. deux langues. c’est que la langue française n’était pas celle de sa communauté. cette adoption pour certains est difficile. Georges Memmi éprouve de la honte et un grand trouble : est-ce bien ou mal ? N’est-ce pas considérer sa culture comme inférieure ? Comment exprimer ce que l’on est avec une langue qui n’est pas la sienne ? En réalité. l’expression d’un Moi . maître du pays : « Et pensant avoir notre soumission. La finalité de la littérature tunisienne francophone c’est la revendication. leur relation fraternelle et quelques fois paternelle après l’Indépendance explique ce sentiment des Tunisiens d’être à cheval entre deux pays. disent leur malaise lors de la campagne française d’assimilation. Mais pour pouvoir dire leurs désirs. p. de l’étranger. quasi-impossible. la honte. Paris : JC Lattès 1984. identité culturelle de Leiner Jacqueline. proclame : « Je suis en exil dans la langue française. Accepter la langue d’autrui signifie perdre son identité. par exemple. 53. Georges Memmi. Beaucoup d’écrivains. […] Quoique je fasse.

ma fission. d’internationalisation (écrire en français pour être lu dans le monde entier). à l’école où la littérature française. bercée par cette langue coloniale et subissant l’influence de la télévision et de la radio. va utiliser les formulaires français plutôt que ceux en arabe.temps. d’une colère dans un pays où cette liberté est souvent contrôlée. à leur sentiment et ainsi d’en faciliter l’expression comme Albert et Georges Memmi. Effectivement. de la libre expression d’un Moi. mon vomissement. de rébellion. On peut très justement considérer la littérature écrite en français. plutôt que de penser que 166 El Houssi. d’une opinion. L’interculturalité qui naît de cette fusion entre un Moi tunisien et un moyen d’expression français va s’étendre à toute la société maghrébine. ma ville hantée. à la poste. Deux chaînes cohabitent en Tunisie. la radio est l’expression du dualisme puisque les deux langues sont pratiquées. Le peuple. de communication. les secteurs des finances et des télécommunications restent en français. manie mieux celle-ci. Hélé Béji ou Magid El Houssi. préférée. D’un usage de revendication. Magid El Houssi explique que : « La langue française fut et sera toujours ma collision. le français est partout. 1981. ma question. Magid : Ahméta-O. ma rage saignante. efface la littérature tunisienne moins appréciée et reconnue… Même les conseils des ministres sont faits plus fréquemment en français qu’en arabe ! Ainsi. elle passe à un usage commun d’expression quotidienne. l’une arabe (TV7). elle en devient presque une seconde langue maternelle. Cette langue importée. Ainsi. De même. comme le rameau imprévu et pourtant naturel d’une culture aux ressources insoupçonnées. »166 La langue étrangère est celle de la liberté. fortement influencée par les modèles et les techniques narratives occidentaux. il participe de la construction de la nouvelle identité tunisienne. lorsqu’elle circule dans la capitale de son enfance). l’utilisation du français permet à certains écrivains de prendre de la distance par rapport à leur opinion. sur les panneaux routiers. l’autre française. Le français vient alors en aide. En effet. les affiches publicitaires (Hélé Béji en parle dans L’Œil du jour. L’objectif de l’écrivain se modifie au gré des événements : écrire en français c’est la possibilité de critiquer son propre pays. les notices d’utilisation… dans le dialecte où la langue arabe est parsemée de mots français. La nouvelle génération. par exemple. assimilée (aujourd’hui elle est inculquée dès la deuxième année de l’enseignement primaire) fait parti du quotidien maghrébin. ma libération (et) La langue française fut ma seule arme sur un sol hérissé de crapuleries. 133 .

qu’elle n’a plus la même identité orientale ancestrale mais une nouvelle identité faite d’Orient et d’Occident. Ma langue. de sa vie. Cet emprunt apporte à la culture orientale une nouvelle richesse. p. Pour ces derniers. de sa culture avec l’accent de l’authenticité et du vécu. en réalité. Il est possible de dire que l’utilisation de la langue française est l’expression de l’appartenance à ‘l’entre deux’. par exemple. La langue française reprend possession de la nouvelle conscience maghrébine : le français est un langage volé. l’écrivain use de l’étranger pour mieux parler de soi. 47. c’est la langue de l’autre. l’introduction de nouveaux mots. n’a-t-elle pas conservé sa croyance aux marabouts alors même que celle-ci avait été importée par les Romains ? C’est le cas ici. Le français permet de parler de son pays. par conséquent. La langue est la même. Comme pour le français aujourd’hui. 134 . qu’elle a voulu adopter cet instrument linguistique et. provoqué une acculturation du pays colonisé. La perception de la culture est alors autre. accaparé et mérité pour signifier la nouvelle identité tunisienne. Jacques Derrida déclare dans Le Monolinguisme de l’autre ou la prothèse d’origine (1996) : « Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne. La Tunisie. enfin. a changé. »167 Il est certain que cet aveu ne laisse pas indifférent les écrivains qui déplorent l’usage du français. écrire dans la langue du colonisateur c’est admettre sa victoire mais c’est aussi admettre que sa société. la littérature tunisienne francophone peut aussi être le symbole d’une réappropriation de soi par le biais de la langue de l’autre. et dans notre cas. De surcroît. de passé et de présent. Les Maghrébins d’aujourd’hui ont deux identités : arabe et française. Jacques : Le Monolinguisme de l’autre ou la prothèse d’origine. En effet. Dans la langue courante. pour critiquer l’autre et pour critiquer la nouvelle société maghrébine. Celui s’exprime alors dans la langue de l’autre. enrichit ce qu’il y avait déjà à la base et permet à la langue ou la culture de ne pas mourir et au contraire de continuellement se renouveler. de tradition et de modernité. Ce n’est plus l’écriture française d’un colonisateur mais l’expression française d’une vérité arabe. la seule que je m’entende parler et m’entende à parler. ils pensent en orientaux et écrivent en occidentaux.l’usage du français provient d’une déculturation pourquoi ne pas admettre que cette utilisation est un héritage naturel de la colonisation. c’est le regard qui est différent. bien qu’indépendante. La colonisation et sa tentative d’assimilation ont. le français sera ainsi utilisé pour dire ses sentiments d’amour ou de 167 Derrida. d’une langue différente. ma langue propre m’est une langue inassimilable.

Un couple se dira plutôt ‘je t’aime’ que son équivalent arabe ‘n’hébèk’. leur ordonnancement et les caractéristiques de leur expression avec ce qu’elles comportent comme exemples et significations. p. Nous avons donc vu que le français est un outil de communication visant à être compris de l’étranger. Mohamed Fadhel : Les Grandes Figures de la renaissance littéraire en Tunisie. Ces méthodes et ces styles se sont largement développés. et pour tous les Tunisiens d’aujourd’hui. 1960. Cette langue devient le moteur expressif de l’intime maghrébin pour les hommes de lettres usant du bilinguisme. des formes d’expression empruntées au français marquèrent la construction des phrases. cette fois-ci. on peut aussi considérer cet emploi du français comme un reste de l’assimilation et comme un dérivé de l’imitation de la société française ou l’expression de la nouvelle identité maghrébine de ‘l’entre deux’. Néanmoins. 168 135 . Alors que la littérature orientaliste/coloniale parlait de l’autre. colère. Ben Achour. afin de lui dire sa propre identité. Tunis : En Najah. comme s’ils s’étaient dotés de ces moyens d’expression pour mieux extérioriser ce qui s’agite dans leur esprit et se manifeste en eux. La littérature francotunisienne souhaite révéler sa vérité qui s’oppose à celle véhiculée par toute la littérature orientaliste et coloniale. mais les autochtones eux-mêmes agissent pareillement. ses sentiments. tristesse. les manifestants revendiquent l’objet de leur grève en français…L’intimité qui était alors l’objet silencieux de la langue maternelle devient l’objet bruyant du français. Ils se sont insérés dans la manière de manifester le sentiment national. »168 Le français. vont s’inspirer de la littérature française dans leurs écrits. 5. Mohamed Fadhel Ben Achour explique dans Les Grandes Figures de la renaissance littéraire en Tunisie : « Des modes de pensées occidentales s’étaient propagées dans l’analyse et la détermination du sujet . l’usage de la langue de l’autre garantit un champ d’expression et de réception plus vaste et empreint de la modernité nécessaire et vécue de la société maghrébine contemporaine. lorsqu’il s’agit d’exprimer les idées des patriotes et de traduire leurs sensibilités. Les écrivains en usent dans ce but.colère à son double. puisque l’on constate à la lecture des œuvres tunisiennes que ces écrivains maghrébins. au sein du peuple tunisien est le mode d’expression de l’intime : amour. c’est l’autre qui prend la parole pour se dire. son authenticité. du colonisateur. De plus. en plus de la langue. son opinion.

un procédé linguistique et typographique à la fois. 38. mais aussi à Aragon puisque plusieurs chapitres sont récapitulés par des extraits de ses poèmes : « Comprend-on jamais ce que se passe dans le cerveau et le cœur d’un autre quand il le dit avec les mots ? Je transpose le récit de Musso sans en garantir l’authenticité. En effet. j’ai oublié le nom de mon pays. les étoffes recouvrent la nudité des corps. le parquet en chêne clair du dix-huitième est intact. Aragon. si l’on regarde de près certaines œuvres tunisiennes on peut s’apercevoir que souvent. elle insiste. p. je ne sais pas son 169 170 Bécheur. les écrivains francophones vont être influencés par la littérature française. Baudelaire. Comme si ce n’était pas assez merveilleux Que le ciel un moment nous ait paru si tendre. Phantasia d’Abdelwahab Meddeb (1986). Dans Tirza de Bécheur Ali. Avant chaque début de chapitre. les tapis d’Egypte racontent leur voyage. cette maison est devenue mon île. Elle se faufile en moi. l’auteur annonce et résume celui-ci par le biais de courtes phrases : on peut penser aux Aventures de Francion où ce même procédé était utilisé. Tunis : Cérès 1996. ma grotte. face à la fenêtre. elles font référence à un auteur. Des auteurs comme Proust. 136 . le Nouveau Roman. peut-être dans un grand salon rouge. les pierres de cette demeure ont gardé l’odeur du plaisir. »169 Les Autres « C’est une chose au fond que je ne puis comprendre Cette peur de mourir que les gens ont en eux. les grandes glaces de Venise aussi. 83. Quelqu’un s’est mis au clavecin. vont être source d’inspiration. « Je suis là. Bécheur. Images Dans le fond comme dans la forme. l’Étage invisible de Emna Belhadj Yahia (1996) ou Le Petit Casino de Colette Fellous (1999). seule.b. les tentures rouge orangé aux fenêtres. »170 Le Jour des Méharis Dans Le Scorpion d’Albert Memmi (1969). des mouvements artistiques tels que le Surréalisme. dans l’autre salon. Plus bas. la bibliothèque grillagée. rappelle la littérature française. par exemple. je tremble. et j’étais un vrai distrait. nous remarquons une imitation du Nouveau Roman. Ali : Tirza. Ma tente. celui du rez-de-chaussée. p. Ali : Ibid. je suis au milieu de l’océan. immobile. Je ferme les yeux. comment est-ce possible. l’ange philosophe assis sur la pendule qui regarde loin vers le parc. que ce soit dans le style ou tout simplement par l’emploi d’une citation. car il était un vrai mégalomane.

« Je déteste préparer le fil . je ne suis pas d’ici. Je l’ai quitté. que la typographie permet de représenter. Allons bon. « Tu te dis : non. Elle s’emporte à la dérive du désir. Sois présent en ton absence et tu verras ce que tu n’as pas encore vu. d’autres typographies. Je vous vois au-delà de ce que vous êtes. Memmi. d’autres signes. les temps. Je l’aime d’un amour inconnu. est l’exemple de l’élan poétique de l’écrivain. observe le monde autour de lui. Colette : Le Petit Casino. Imilio. son passé . […] Je l’embrasse. Comme Albert Memmi. le rapport avec le Scorpion ? Quelle idée. Chaque matin. Le narrateur vit à l’instant T. et la typographie. les personnages passés et présents. Je lui ôte le souffle. j’entre dans le réel. Stein). je viens d’ailleurs. 40. c’est toi. des idéogrammes chinois. le frottement de la ficelle brute contre les doigts les durcit et en diminue la sensibilité. Agar ou Pharaon. Je suis de retour. le désir frise le 171 172 Fellous. lui. qui est ce docteur-là ? Qui est ce Bina ? […] Mais. […] Je suis éveillé même en songe. la femme. s’interroge sur l’origine de celui-ci. […] Au-dedans de vos yeux. qui l’emporte dans des rêves érotiques. il introduit dans son texte. s’amuse à mêler les pensées. mais il a aussi un regard sur sa vie. J’ai déjà vécu en ce monde. Ainsi. il se remet en question. lèvres humides et bonnes. Ses yeux préfigurent le désir. je me lève. 137 . lui. V. suppliante. je tends les bras. des phonogrammes de sumer qu’il traduit en français. […] Comme dans un rêve. Stein dans l’ouvrage du même nom de Marguerite Duras (Le Ravissement de Lol. Il est envoûté par Aya. Je déambule dans le temple de vos corps. Abdelwahab Meddeb. L’exaltation dans laquelle elle se trouve dès qu’apparaît sa maison en rêve ou concrètement rappelle les ravissements de Lol V. comment est-ce possible ? »171 Ce passage comme beaucoup d’autres dans ce roman. mon œil se promène. […] Elle verse une larme sur sa beauté excédée par l’éveil de ses sens. 80. nous offre une envolée lyrique avec son roman Phantasia. […] Je l’emprisonne entre mon corps et la grille. Le héros marche dans Paris. Le lecteur retrouve les personnages qu’il a déjà rencontrés dans les précédents ouvrages : La Statue de sel. p. comme dans un rêve. sensuelle. des phrases écrites en arabe. j’ouvre les yeux. p. Albert : Le Scorpion. Albert Memmi. L’écrivain met par écrit les multiples individualités de l’auteur. il a un jugement .nom. malgré la cire. de jeter pêle-mêle dans ce même tiroir tout ce que tu écris ! TOUTE SA CONDUITE ? TOUTE SON ŒUVRE S’EXPLIQUE PAR CECI : IL ETAIT UN ETRANGER »172.

Colette : Le Petit Casino. Délires de brume Sirop d’amertume Caissons vides. Abdelwahab : Phantasia. Fellous. il parvient à plonger le lecteur dans son monde mi-réel et mi-rêvé. 15-17. Amina Saïd. rappelle Goethe avec le titre du recueil mais surtout Apollinaire et ses Calligrammes. terre infertile SOLEIL MAYA Flambeaux d’étoiles Cherchent En Isis mal d’Iris175 Son poème Soleil fonctionne sur l’association des mots. fait écho à l’écrivain européen avec ses Histoires : celle du ‘Corbeau qui ne tint pas parole’. 175 Chamman. un mode de pensée : il ne faut pas 173 174 Meddeb. rappellent les Fables de La Fontaine. ridules de braise. traçage incertain Bâcheurs d’amour. par des phrases brèves et saccadées. c'est-à-dire l’usage de longs paragraphes séparés par des blancs. Le Scorpion rappelle certaines œuvres du Nouveau Roman dans le sens où il se présente comme un recueil de micros textes. Colette Fellous. VOYEURS-MISERES Destins sans failles. celle du ‘Renard et du coq’. rend compte de son trouble. De longs passages de tendres délires alternent avec des interrogations sur les rêves ou des proses poétiques. ‘du Souriceau et de la souricette’…Chaque historiette met en scène des animaux et met en relief une morale. Subtilement. »173 L’écrivain. cours. Dora : Divan. 138 . la disposition montre le jeu de l’auteur comme le faisait le poète français. La construction des œuvres rappelle celle de Sarraute ou de Marguerite Duras. 32. ‘Soleil’. Le style de ces ouvrages est descriptif et poétique. vole et reviens ! »174.corps redressé à retrouver le regard plongé dans l’énergie de l’autre. SAPEURS DE RIRE. chapelets-regrets Sillons perfides. 12. p. p. de son désir. Les contes. qui a écrit de nombreux recueils de nouvelles et de contes. va même faire écho à de grandes tragédies en reprenant à son compte des citations modifiées telles que : « Va. eux. Dorra Chamman avec son Divan. p. l’utilisation d’une langue simple mais avec de longues phrases et de courtes propositions.

Sodome et Gomorrhe. Hélé Beji. Hélé Beji. petite fille. De même. des rites habituels quotidiens. 153. objets d’amour. n°8. on a l’impression de retrouver le Combray d’À la Recherche du temps perdu (1913-1927). enfin. elle illustre le monde d’aujourd’hui au moyen du jeu et des animaux comme le faisait son prédécesseur. lorsqu’elle aborde le problème des mariages maghrébins. elle aime à user de phrases complexes et longues. elle tend à faire des digressions calculées. Ainsi. Paris : Noël Blandin 1992. très souvent sa phrase dépasse la trentaine de lignes. préoccupé […] de ma grand-mère. Comme Proust. Proust. il se déchausse : « […] à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine. assommante »179. 179 Béji. l’honnêteté paie toujours… Ainsi. 139 . qui. Enfin. ma poitrine s’enfla. « un peu comme Proust.mentir. Le portrait qu’ils font de leur grand-mère est plein de tendresse. Enfin. à partir des odeurs. la romancière s’apparente à Proust. dans Sodome et Gomorrhe (1921-1922). […] le visage tendre. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. Proust. […] Je venais d’apercevoir. p. les sens sont requis. Paris : Folio Gallimard 1990. Elle aime à utiliser des séries d’adjectifs ou de substantifs pour appuyer ses propos. chez Hélé Béji. pour les petits enfants. 176 177 Brahimi. rappelle celle de l’écrivain français. telle qu’elle avait été ce premier soir d’arrivée »177. En effet. 255. la succession de ces derniers ne revêt pas le même aspect : alors que chez Mme de Cambremer nous avons un diminuendo : « ravie-heureuse-contente »178. ampoulée. Toutes deux sont recluses. ce qui rappelle Mme de Cambremer dans Sodome et Gomorrhe. Denise : Cahier d’études maghrébines. p. se rappelle intensément sa grand-mère au moment où. […] retrouve la possibilité de faire ressurgir son enfance »176. 178 Ibid. La narratrice utilise la fameuse règle des trois adjectifs mais contrairement au personnage de Proust. Cologne. ainsi. elle le fait par le biais du maquillage. dans ma mémoire. 97. les apparences sont trompeuses. 336. toutes deux sont. de la cuisine. […] des larmes ruisselèrent de mes yeux. d’humour et de nostalgie. ils sont les instruments du retour en arrière. Stylistiquement aussi. nous avons une progression : « fagotée. Hélé Beji s’inscrit dans la lignée de Proust ou de Baudelaire. p. des mots. évoque sa grand-mère. elles vivent en marge de la société. p. par bien des aspects. dans l’Œil du jour. dans sa chambre de Balbec. Toute la réminiscence se fait de manière sensible. être sectaire amène à la mort.

Cette description poétique. p. et soudain rendue à ma vue ? »183. En ce qui concerne l’influence de Baudelaire. un mirage. et ce fut comme un breuvage de transparence que l’air avait absorbé avant de scintiller. 69. l’écrivain commence par l’exclamation « C’est le jour des fiançailles ! Quel étonnement sur le visage de la fiancée ! »180 et continue par la description de ce visage maquillé. « scintiller ». 69. vivant comme l’illustre le regard et surtout les émotions ressenties : « vague. et visuelle lorsqu’elle peint la côte carthaginoise : « La côte s’immerge silencieusement comme une nageuse aux cheveux roux défaits dans les rayons. Ibid. Pour lui comme pour Hélé Beji. une chevelure rappelant la végétation brûlée. Il est humanisé. D’ailleurs. L’auteur nous offre une métaphore de la beauté du paysage tunisien. en réalité. Hélé : L’Œil du jour.Dans le chapitre 8 de Itinéraire de Paris à Tunis. regard où se mêle le ciel et l’eau avec quelque chose de vague et de distrait »182. 104. de la pureté accentue cette sensation : « transparence ». une pureté de lumière blanche sortie de l’air lui-même. 51. l’illumine aux yeux de la spectatrice jusqu’à donner l’impression d’être dans un univers presque paradisiaque. le voyage a pour origine la sensation : olfactive comme le sous-entend le poème Parfum exotique ou l’odeur du kenoun dans l’Œil du jour. Paris : Maspero 1985. une blancheur marmoréenne de cité engloutie. « lumière 180 181 Ibid. D’ailleurs. on peut se demander s’il n’y a pas une fusion du regard de l’écrivain avec la côte carthaginoise. distrait ». elle est moins présente formellement. un changement social : la femme passe de la jeune écolière fraîche à la mariée snob qui se prend pour une star que les autres célibataires envient. p. « pureté ». on la retrouve lorsqu’elle fait le tableau de la promenade de Carthage sous la pluie : « Il y avait eu un orage. […] la ligne estompée de la terre borde l’immense regard ouvert de la mer. Celui-ci est féminisé : l’image de la femme dont les cheveux roux représentant le coucher du soleil ondulent au gré du mouvement de la mer. Le lecteur a le sentiment de voir un tableau magique. qui écartait ses particules avec le mouvement d’un rideau découvrant les vitres limpides d’une fenêtre sur un firmament. p. elle voit la côte et s’identifie à elle. de la lumière. peint : des cils « un peu trop épais de mascara »181. 182 Béji. […]. 140 . La lumière transfigure le paysage. p. l’intensité du blanc. […] Peut-être était-ce un éclat antique sortant de Carthage. conservée dans les atomes de l’air. 183 Ibid. un rouge à lèvres débordant de vulgarité… Ces aspects physiques traduisent.

Le « soudain rendue à ma vue » confirme cette impression : l’antique Carthage réapparaît encore plus belle. 184 141 . de jouer de manière ambiguë de tous les temps et de tous les registres de la narration. Le lecteur ressent comme une certaine légèreté. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis.blanche ». p. « éclat ». il est un pôle préférentiel. le second fouille la mémoire pour nouer tous les fils de son identité. 39. Le jour se gonfle de lumière. 50. 82. Charles : « Parfum exotique » Les Fleurs du Mal. qu’il est une apparition. p. emprunte de nouveau. Nous retrouvons dans ces deux tableaux des échos de l’Invitation au voyage et des images propres à la prose romantique utilisée par Baudelaire. « limpide ». Paris : Les Grands textes classiques. Dans Le Scorpion. la littérature francophone tunisienne réutilise les images de la littérature orientaliste. p. 186 Memmi. Albert : Le Scorpion. n’hésite pas à Baudelaire. une certaine fraîcheur qui peut faire croire que ce paysage est fantomatique. Enfin. c'est-à-dire le rêve d’une existence antérieure. quant à elles. elle est très prononcée presque aveuglante. « … au commencement Lorsque la volonté du roi commença à agir Il grava des signes dans l’aura céleste Une flamme sombre jailli Dans le royaume le plus caché Du mystère de l’infini. vers 4. « blancheur marmoréenne ». Chez les deux artistes la lumière est éclatante : « éblouissante ». 185 Béji. des lieux inondés de lumière et écrasés de chaleur : « Qu’éblouissent les feux d’un soleil monotone » 184. Le premier tente d’échapper au passé pour se retrouver. On retrouve aussi chez les deux écrivains une même atmosphère de paix et de bonheur. Le passé n’est plus une fin en soi. Paris : Noël Blandin 1992. »186 Lorsqu’on lit le texte de Nerval et Le Scorpion d’Albert Memmi. Cependant. Hormis ces ressemblances avec des styles et des objectifs d’écrivains français. « sauvage ». l’objectif de ce style est différent chez l’un et chez l’autre. par exemple. par exemple. « De tous les pores du jour sort une lueur sauvage et mordorée. on s’aperçoit que les deux artistes ont une préférence pour les fragments de textes épars. « firmament ». […] le soleil s’exhibe avec exubérance »185. de combiner une métrique et une structure traditionnelle. on observe une tentative de la part de l’écrivain tunisien. rappellent Les Illuminés de Nerval (1852). Hélé Béji comme Baudelaire éprouve une même nostalgie de l’idéal. Les œuvres d’Albert Memmi. à la culture française. Hélé Beji.

Paris : Musée d’Orsay. Elle a recours ici. Hédia Baraket dans Chouf (1998) met en application le principe du livre/photo. Figure 32 : Olympia. son livre est un album de photographies représentant des éléments essentiels et traditionnels de la culture tunisienne.reprendre des figures de la littérature européenne et des arts orientalistes. 1863. Huile sur toile : 130. Cet écrivain comme beaucoup d’autres va introduire dans ses oeuvres des images issues de la littérature orientaliste. 142 . Effectivement. Edouard Manet.5/190 cm. à une peinture orientaliste pour décrire son aïeule et son monde. La comparaison du couple de la grand-mère et de sa servante Olympia avec le tableau de Manet en est la preuve.

du gommage et du massage en éprouvant l’envie de partager le même sort comme c’était le cas des Européens. Encore une fois. c’est le bain qui est à l’honneur dès l’ouverture du roman Qui se souvient du café Rubens ? Le héros. Le titre du recueil signifie ‘regarde !’ Elle interpelle le lecteur afin de lui dire d’être attentif à ce qu’elle lui montre. une vieille place de medina…. Farès Khalfallah. l’auteur peint l’oisiveté des hommes orientaux qui passent l’essentiel de leur temps dans les cafés à manger des glibettes et à fumer. Nous voyons des vieillards turban. on retrouve alors les descriptions des récits exotiques français. épilation). on assiste à un mariage tunisien traditionnel. il suit le rite de la toilette. observe la coquetterie et la lascivité des femmes maghrébines au hammam (maquillage. lui. la couleur bleue. « La vapeur se multipliait à l’infini. Dans Vie lointaine (2000). des mères (étaient) assises ou dressées dans des piscines de marbre dont l’eau s’irisait de la mousse des pierres saponaires. Toujours dans le même ouvrage. d’être sensible à ce monde oriental qui perdure encore en dépit de la modernité. des portes de maisons traditionnelles. petit garçon. nous avons l’impression de relire un passage d’une œuvre orientaliste ou d’en contempler la peinture. va plutôt s’attarder sur les mœurs maghrébines. 1998. Chez Georges Memmi. 143 .Figure 33 : Photos issues de Chouf de Hédia Baraket. […].

ressuscitent en ce mois. des arcatures bicolores noires et jaunes »188. 46. On sort le soir. On a l’impression de voir le tableau érotique d’Ingres ou de relire l’expérience de Maxime Du Camp. Il commence par le Ramadan que plusieurs écrivains exotiques européens avaient décrit durant de nombreux chapitres : « Les nuits de Tunis. Elles s’y reposaient. est traité par Hélé Béji à la manière des voyageurs occidentaux. Ces emprunts à la littérature orientaliste peuvent s’expliquer par le souhait des écrivains tunisiens de reprendre ce qui a touché les voyageurs européens en les marquant de l’authenticité de leur vécu. Salem Trabelsi évoque.Je regardais ces matrones aux seins lourds. Béji. Hélé : L’Œil du jour. au bord de l’aube ». « cris de plaisir ». 14. « corps nus ». on se gorge de friandises et de boissons jusqu’à l’heure de l’abstinence. auxquels elles arrachaient des cris de plaisir. 189 Trabelsi. Paris : Maspero 1985. dans la salle voûtée qui précédait le hammam. Ces moments sont empreints d’érotisme : « seins lourds ». la succession des objets hétéroclites. échoués comme des barques. Georges : Qui se souvient du café Rubens ?. de bazar alors même que le souk est organisé en corporation. les 187 188 Memmi. a ressenti la faim. mortes le reste de l’année. Salem :Le Cimetière des moutons. des piliers verts et rouges. des niches carrelées de faïence peinte et réchauffées par des nattes. Les baigneuses du bain maure éprouvent un bien être immense. la joie de s’amuser. à la sagesse au lever du jour. Le lecteur retrouve le jeu des couleurs « ce rose indescriptible. pétrissant avec application des corps nus. dans le Cimetière des moutons. et le retour au calme. la phrase fondée sur une juxtaposition infinie d’éléments pour accentuer l’impression de mélange. p. […] des coupoles vert pistache. de manger et de faire la fête la nuit tombée. […]. […] Il y avait. de chaos. Ce lieu est celui du plaisir du corps avant tout : manger. le corps alangui et encore fumant. 144 . Le souk. croquant 187 délicatement des noisettes et des raisins secs.189 Le vécu est fortement ressenti. « le corps alangui ». 101. p. incontournable. » Cette description est fortement imagée. l’auteur a fait le ramadan. on veille. massé…profiter de petits bonheurs simples. il décrit alors ses soirées passées auprès d’eux. Le narrateur explique qu’il a passé le mois de jeûne chez ses futurs beaux-parents afin de voir sa fiancée. le lecteur peut s’imaginer ces femmes et les associer aux différentes peintures de harem propre à l’orientalisme pictural. p. on fume le narguilé. être lavé. toutes les caractéristiques de l’orientalisme français.

Salem : Ibid. C’est l’heure où l’île. il peint les couleurs du souk mais contrairement à eux il n’y est pas sensible : « L’encens violait les narines et voilait la lumière des ampoules. tantôt perceptibles. Les palmiers. Le rouge pénétrait le vert en blessant le blanc. blessant » que le narrateur est écœuré par ce trop-plein de couleurs criardes. Djerba. le regard est subjectif. » Où est cette harmonie peinte par Delacroix. de Djerba. En effet. les parfums du sable qui soupire. pour qui cela est nouveau. perdus dans l’éblouissement d’une myriade de gemmes. L’étranger. dans un autre domaine. les mâts immobiles. langoureusement abandonnées à la brise marine. gambadent et s’ébattent. on peut penser que l’écrivain autochtone est moins sensible à la beauté des couleurs puisqu’il y est habitué. p. celui de la lumière et du pays. mielleux. elle l’attendra. qui appartient 190 191 Trabelsi. dans la végétation. tantôt insoupçonnées. 55. Le noir disloquait l’oranger et éjaculait des nuances olivâtres sur l’ocre déjà embrumée par le gris. Nous avons l’impression de voir des peintures orientalistes. s’entregriffaient et crevaient en une espèce de mixture en bouillie qui torturait les yeux jusqu’à la 190 racine. Á cette heure tout semble se recueillir sous la lumière rouge du couchant. L’air frémit tendrement. gercée par le marron. La turquoise. »191 Ce passage respire l’amour. Salem : Ibid. 145 . de lire des poèmes de Baudelaire ou des récits exotiques de voyageurs tombés sous le charme de la Tunisie. Puis. Comme cette femme. Les barques sont amarrées dans une vaste plaque d’argent . 113-114. Trabelsi. Le lamé troublait le safran. dans la pierre. Toutes les couleurs se heurtaient. violait. chantée par Baudelaire ? L’expérience estelle différente ? En fait. vaporeux. se brisait sur le rose.repas en famille…Comme les Orientalistes. Les vomissures du jaune serein dégoulinaient sur le beige et flétrissaient le bleu ciel. qui rend l’âme légère ou l’invite à une longue et douloureuse plainte. desséchait le fushia. devient un songe. dans l’air. On sent dans les termes utilisés : « vomissures. les oliviers profilent des silhouettes dévêtues. Tout est question d’interprétation. p. les sentiments de l’écrivain sont identiques à ceux éprouvés par les Orientalistes : « Tout est dans la lumière. de ressenti personnel. Le héros découvre une île inconnue. telle une femme ravie et paresseuse après une longue et ardente jouissance. bercée par l’envoûtant roulis de son climat enivrant. serré dans son habit d’or et de flammes. fulgurant. ne peut qu’apprécier cette gaîté apportée par les nuances. ineffable. Et avant que le soir ne descende. teinté de pourpre et de lie de vin que le soleil lui offre comme l’adieu d’un soir. de la mer qui respire en bouffées fraîchement salées. se couche voluptueusement dans le drap incandescent.

Il exprime sa satisfaction. le désir. la reprise de ces clichés par les artistes maghrébins leur confère une profondeur. qu’il soit indigène ou étranger. touché. flammes… » Comme ses habitants. Lorsque Maxime Du Camp raconte son expérience du hammam il le fait sur le mode de la description : il peint la manière avec laquelle on l’a lavé. de ce qui a provoqué chez lui l’envie. il assiste à un regard intérieur. en véracité parce que leurs auteurs ont vécu dans le cadre oriental. était surpris de voir toute une famille. comme le texte en lui-même d’ailleurs. massé. le bien-être. lui. la culture orientale. nous pouvons considérer l’écrivain maghrébin de langue française comme un ethnologue de l’intérieur. L’écrivain féminise. or. la femme amoureuse : « incandescent ». le tableau écrit est poétique. sensualise Djerba . voluptueuse. l’habitude de cette expérience . d’étude. de l’émerveillement éprouvé par le spectateur. elle respire la quiétude. comme arrêtée par le temps. De nouveau. Or. immobile. l’orientalisme ont souvent été qualifiés de superficiels . la lumière est à l’origine de la magie. à cette heure. Ces récits gagnent en intensité. sont chaudes comme le climat. Les couleurs. le bien être qu’il a ressenti et il admire cette coutume orientale. André Chevrillon. L’exotisme. le rassemblement familial s’explique par la pauvreté (la majorité des Maghrébins n’ont pas les moyens de se construire une maison) et par le lien familial qui est si fort que les gens 146 . à la différence des Européens. intime alors qu’avec l’écrivain français il est soumis à un regard plus extérieur. ils ont l’expérience de cette culture. exprime directement son ressenti. Djerba est idyllique. Nous pouvons retrouver des mêmes thèmes dans les deux littératures : francophone tunisienne et orientaliste. mais la manière d’en parler est différente. De même. habiter ensemble dans une même demeure. dans la littérature européenne. L’absence de bruit et la luminosité peuvent faire penser à un songe dont l’auteur aurait peur de sortir. Sa peinture est sensible. Georges Memmi. l’île est présentée comme langoureuse. et tombe amoureux du paysage transfiguré par le coucher de soleil.pourtant à son pays. ici tunisien. les soins successifs qui lui ont été donnés. « pourpre. lie-de-vin. la lumière. le paysage. il est d’usage de présenter le foyer oriental comme un milieu clos. fermé au monde extérieur. Ce que l’auteur peint c’est ce qui a envoûté nombre d’artistes européens et c’est ce qui ensorcelle aujourd’hui notre narrateur. Effectivement. par exemple. Elle semble être. composée de plusieurs générations. Il témoigne de ce qu’est la vie maghrébine. l’île est calme. Le lecteur ressent le vécu. il va à l’essentiel de ce qui l’a marqué. les mouvements sont presque imperceptibles. on peut imaginer que ce sont ces attraits qui ont retenu Ulysse sur cette île si longtemps.

à savoir leur culture. intime. 1992. de réutiliser les poncifs de l’orientalisme français afin de reprendre ce qui leur appartient de droit. par exemple. des taquineries entre les deux personnages. ces clichés. »192 L’Œil du jour témoigne de cette coutume. Les Maghrébins ressentent alors le besoin. « Ce n’est pas un repli d’enfermement (comme le pensaient les Occidentaux) c’est un respect de la cellule familiale avec toutes les communications appropriées au mode de vie spécifique du Maghreb. Cologne. illustre cette réalité. on a sincèrement l’impression de s’ouvrir à un monde personnel. le harem. n°4. Ses réminiscences sont empreintes de tendresse. en particulier lorsque c’est celle de son oppresseur. voire fonder leur écriture sur celles-ci car les thèmes comme le hammam. la vie de 192 193 Mahdaoui. Chevrillon jette un regard surpris sur ce mode de vie. marque ces récits de l’authenticité. adorés. le regard est alors différent. Paris : Maspéro 1985. Hélé Béji s’attarde à décrire son environnement familial. Le lecteur est le spectateur du souvenir d’une vie réelle. que ce soit son trottinement jusqu’à l’armoire. Toutes les images véhiculées par les Européens sont vraies (en majeure partie). la grand-mère par exemple. Hélé Béji. Voilà ce que vous Français avez vu. Cet univers est véritablement fermé. elle. 147 . On ressent l’amour de la narratrice pour sa « grosse éternelle »193. p. à défaut d’écrire en arabe. Il est difficile d’employer la langue étrangère. sont admirés. on assiste alors à des jeux. les écrivains tunisiens vont en parsemer leurs œuvres. Les artistes orientaux reprennent à leur compte ces images courantes de leurs mœurs. son immobilité lorsqu’elle est assise à attendre sa petite fille ou la posture qu’elle adopte en priant. ne sort pas faire ses courses. Cette profondeur des œuvres maghrébines vient du souvenir. héritage de leur histoire. de leur culture. le vit et le comprend .104. 12. Béji. Nja : Cahier d’études maghrébines. voilà ce que nous Tunisiens avons ressenti ! On peut supposer que cette réutilisation des topoï orientalistes est une forme de réappropriation identitaire. elle charge son voisin de les faire pour elle . son monde. cet emprunt à la littérature orientaliste et à ses propres souvenirs est une manière de s’adresser à la France en abordant le terrain connu qu’est l’Orient. L’amour ressenti par Hélé Béji pour sa grand-mère. La grand-mère est aimée. p. En réalité.préfèrent vivre sous un même toit afin de partager des bonheurs et des malheurs identiques. Hélè : L’Œil du jour. tous ses gestes. cette littérature mémorielle apporte le vrai.

la reprise de clichés orientalistes peut aussi être motivée par la volonté de rétablir la vérité. mais à l’inverse de ses prédécesseurs qui ne savaient pas ce qu’ils allaient rencontrer précisément. les Tunisiens narguent les Européens avec la réutilisation de ces topoi. côtoyés. est tombé dans ce monde dès sa naissance. l’extérieur vient à elle à travers les rumeurs rapportées par son voisin et cela lui suffit. collines. dans son monde. avec une différence. Le voyage d’Hélé Béji. ressentis. où règnent la bonne humeur et la joie de vivre et où l’enfermement n’est pas vécu comme un supplice ou une tare mais comme un bienfait. de l’enfermement de la femme a une finalité. Par conséquent. celle du vécu. par exemple. Les artistes exotiques procèdent à un mouvement extérieur : donner aux autres ce qu’ils ont vu. Les clichés de l’orientalisme font partie de cette mémoire. L’aïeule parvient à faire de son foyer un univers euphorique. étudiait l’autre et l’ailleurs. qu’il soit Français ou Arabe. le Tunisien. Avec l’indépendance. elle. De plus. Dans certaines maisons c’était peut être le cas mais il ne faut pas généraliser. et en font un trophée de leur liberté. celle de redéfinir ces images par le biais d’une expérience personnelle. eux. est fondé sur un désir de dépaysement comme les Orientalistes. retrouve son pays natal . Les Orientalistes souhaitaient raconter leur voyage. beaucoup d’œuvres européennes ont véhiculé une image de la femme orientale enfermée. et la place de la femme. lorsqu’elle recourt à l’image type du foyer maghrébin. dans un univers familier. elle n’a pas pour but de créer du pittoresque mais de transmettre et de fixer par écrit une part de son intimité.famille…des paysages : mer. Ils leur donnent vie et consistance en raison de leur expérience personnelle et de leur origine. cloîtrée chez elle. son enfance. Il leur est nécessaire de récupérer leur identité que l’assimilation a tentée de faire disparaître. il fait partie de sa construction culturelle et individuelle. aider les Européens sédentaires à s’évader. Les écrivains maghrébins francophones procèdent de deux manières : d’un côté. frustrée de ne pas sortir. souks… ont été vécus. veulent expliquer ces images et faire revivre ces clichés à partir de la vie réelle. La réutilisation d’images exotiques telles que celle du marchand de cacahuètes. L’Européen découvrait. montrer un Ailleurs et un Autre différent. Les écrivains maghrébins francophones. Elle est heureuse de rester chez elle. toujours en ce qui concerne l’intérieur maghrébin. D’une certaine manière. Les images installent le lecteur. la grand-mère de Hélé Béji renverse cette idée. du hammam. les Arabes vont vouloir couper les ponts avec les Français et se refaire une mémoire. ils reprennent aux Orientalistes ce qui leur appartient c'est-à-dire les coutumes véhiculées par des clichés. le voyage est ainsi motivé par un désir de retrouvailles avec son passé. En effet. lui. 148 .

ou d’absence de nouveauté littéraire. À cela s’ajoute l’idée que ce qui est montré par les Européens est vrai. Le désir de l’Européen est celui du bonheur qu’il trouve dans la vie quotidienne orientale et celui de la magie qu’il vit à travers le dépaysement. l’exotisme des décors et des costumes. cette culture de la quiétude et du faste. mais ils créent leur propre style fait d’Orient et d’Occident et ils font évoluer cette image orientaliste archaïsante vers leur monde contemporain. lui. ils redonnent ce qu’ils ont pris. L’interculturalité. Les premières s’inspirent nécessairement des arts orientalistes européens d’où la réutilisation de topoï. Ces derniers leur ont donné à savoir qu’ils appartenaient à une civilisation autrefois puissante. juin/juillet 1994. d’où cette impression de ‘déjà vu’. Toute l’Europe est attirée par cette civilisation du passé. d’abord méfiant. les Maghrébins éprouvent donc la nostalgie de cette époque révolue où ils régnaient sur le monde. et du point de vue artistique. Une dernière idée peut expliquer l’usage des clichés orientalistes par les écrivains francophones : celle de l’image perçue par les Maghrébins à travers les écrits européens. les artistes maghrébins ne se voient que dans l’image colportée par les Européens et s’inspirent de celles-là dans leurs œuvres. artistique. leur vécu. p. modifiés par leur souvenir. Revue El Adâb. Il n’en demeure pas moins que même cette idée soutenue par Béchir Ben Slama. c’est cette forme de métissage culturel. de la religion et de la fête. Tant de récits et de peintures montrant l’Orient et ses habitants ont été véhiculées que les Arabes ont une seule image d’eux-mêmes.et d’un autre. par le biais de la langue française et de la diffusion de leurs œuvres. Beaucoup (surtout les nationalistes et les islamistes) resteront sur cette image et souhaiteront la faire revivre dans le monde contemporain. le pittoresque. n’empêche pas cette volonté de métissage culturel.59. Certes. Leurs regards seront tournés vers le passé. celle-là même perçue par les Occidentaux. Massignon dira à ce sujet : « Epousant les thèses d’un certain orientalisme. du point de vue de la littérature générale bien entendu. ils (les Arabes) se limitaient eux-mêmes à une antiquité révolue. Le Tunisien. n°6/7. Louis : cité dans ‘Critique d’Edward Saïd’. l’imitation joue un rôle essentiel dans cette reprise des clichés qui fixe de manière archaïsante ou classique l’orientalisme français dans les œuvres tunisiennes francophones. seule dotée à leurs yeux de prestige »194. linguistique. 149 . se laisse subjuguer par cette société étrangère pleine de 194 Massigon. qui suppose un mouvement grégaire des hommes de lettres tunisiens.

les écrivains tunisiens vont réutiliser des clichés de la littérature orientaliste comme le paysage bleu. le fait que le Tunisien éprouve le sentiment de perdre son identité. c’est un désir de reconnaissance. que le Français se sente supérieur en raison de ses progrès techniques. En effet. de l’art littéraire. La littérature maghrébine d’expression française emprunte l’usage du « je » alors qu’elle était plus habituée au « nous » collectif… En ce qui concerne le fond. l’Ailleurs partagé. mais aujourd’hui (en réalité dès son émancipation) elle accepte et revendique sa part d’occidentalité dans son gouvernement. pour mieux se faire comprendre des Européens. Presque ironiquement. pour se détacher de l’emprise du colonialisme. L’ironie se retrouve dans cette reconquête. ses mœurs et surtout ses arts. les écrivains tunisiens vont être influencés dans la forme par les artistes français. 150 . enfin pour mieux se réapproprier ces attributs de leur culture. la Tunisie a lutté pour son indépendance. d’existence et d’individualisation qui en est le moteur. Par exemple. La littérature arabe privilégie les contes ou nouvelles (genre qui se prête le plus à l’oralité) la poésie ou le théâtre. La complicité fait place à la rivalité. Certes. le roman est issu de cette influence occidentale. enfin que tous deux ressentent un même amour pour la Tunisie va provoquer une lutte entre ces deux cultures. les souks colorés.promesses de progrès. nous semblons assister à un amour pour l’Etranger. il va s’assimiler à cette culture. sa langue. Par conséquent. c’est une revendication identitaire. de modernité. le français devient la seconde langue nationale de la Tunisie mais surtout la langue par excellence de communication internationale. ses mœurs. très rapidement. lumineux . Cet intérêt mutuel paraît sans faille. les cérémonies religieuses pour mieux les définir. sa politique. Jusque dans leurs productions écrites. Cependant. de liberté. l’imiter dans son urbanisation.

dès cette époque. peu importe le reste. qui le peint et l’aime. un voyageur. le prince Listenac vient à la tête d’une escadre et est salué de 29 coups de canon. 1893. en 1824. Ainsi. précise que « le consul de France résidant dans la ville de Tunis sera honoré et respecté et aura la prédominance sur tous les autres consuls »196. la France protégeait les intérêts européens en Tunisie. le bey veut bien déclarer : 195 196 Plantet. Eugène : Correspondance des beys de Tunis et des consuls de France avec la Cour. Le traité de 1665. envoyé gracieux de Louis XV en 1728 et signe avec la France un nouveau traité d’amitié. enfin. moins de trois ans après l’installation des Turcs dans la Régence. En 1752. 197 Ibid. Vingt ans plus tard. afin d’y « tenir un ordre de politique et de justice. Les Tunisiens se soumettent donc à la venue de l’Européen . Et les Tunisiens s’habituent peu à peu à considérer cette influence prédominante comme nécessaire. et elle est considérée par la France comme soustraite à la prépondérance du bey d’Alger. le même bey affirme publiquement : « Tunis doit toujours être unie à la France . la Régence est indépendante à l’égard de Constantinople. un consul pour la nation française »195. En 1766. notamment. De cette manière. la France est reconnue comme protectrice des intérêts de ses nationaux et des Européens de la Régence. habilitant la France à protéger la Tunisie. et elle peut signer avec la France différents traités. Ainsi. à cette occasion. le traité de 1802. Jusqu’en 1830. un scientifique qui cherche à découvrir son pays. »197 En 1824. le gouvernement d’Henri III établissait à Tunis. le bey Hussein Ben Ali comble d’honneur le vicomte d’Andrezel.Revendication et idéalisation Dès le XVIe siècle. ce traité sera renouvelé et assurera la ‘bonne correspondance’ des deux pays. En 1577. Cette position fut officiellement affermie par la suite. celui-ci est un artiste. 151 . Ibid. et renouvelle. Le bey Hamouda prend sous sa protection le savant voyageur Desfontaines (qui ainsi parcourut la Régence). En 1728. une ambassade tunisienne est présente à Reims au sacre de Charles X. naît et va se développer l’idée d’une sorte de protectorat de fait.

Humiliation double. incitant les nations du ‘Vieux Continent’ à rechercher de nouveaux espaces pour leurs marchandises et leurs capitaux. La révolution industrielle a accru les besoins des pays européens et le protectionnisme a réduit leurs débouchés. par exemple. L’enfant. Néanmoins. Aymé : La Tunisie dans les Lettres françaises. Les termes sont très durs : « morte. fer rouge.« Quand je vois des vaisseaux de guerre français. le bey de Tunis consent à ce que l’autorité militaire française fasse occuper les points qu’elle jugera nécessaires pour le rétablissement de l’ordre et la sécurité de la frontière et du littoral. 145. la rébellion se met en place. judiciaires et financières que le gouvernement français jugera utile ». se sentent étrangers dans leur propre pays . Bien sûr. Souad : Les Jardins du Nord.28. »199 La Convention de La Marsa du 8 juin 1883. arcticle 2. Pour elle et pour les hommes de son peuple qui toléraient cela pour elle… »200 Cette déclaration est révélatrice de l’état d’esprit d’un peuple soumis. Les Français ayant des intérêts politiques. dans un passage prospectif de ses mémoires. Traité du Brado. cette prise de pouvoir déplaît aux Tunisiens. Cette humiliation au cœur tellement profonde qu’enfant elle ne pouvait prononcer les mots « colonies » ou « indigène » sans avoir mal. je les ai vus entrer dans ma maison de campagne et je les trouve bien supérieurs à ceux des Anglais. L’article 2 proclame : « S. humiliation » pour exprimer la honte d’avoir été et d’être colonisé. au fur et à mesure de son instauration. p. 200 Guellouz. Le 12 mai 1881. A. Je ne suis pas morte avec. la Tunisie est sous le joug de la France. avoue : « Dieu soit loué […]. 198 199 Dupuy. Sofia. ce premier contact pacifique se transforme en conquête : à la fois paternaliste et colonialiste. 152 . pleines d’intérêts réciproques. »198 Les relations franco-tunisiennes sont harmonieuses et fraternelles. mon cœur s’épanouit. Beaucoup témoignent d’un sentiment de mal être. p. comme les adultes revendiquent une existence libre. parce que je sais que ce sont des amis qui viennent me voir . l’héroïne des Jardins du Nord. cette marque au fer rouge : « appartient à un pays colonisé ». économiques et militaires décident de s’installer et d’obtenir la gestion de l’État avec l’accord du Bey. donne réellement les pleins pouvoirs à la France : elle peut promulguer les réformes « administratives. le Protectorat est déclaré au Bardo. avec la création du Mouvement des Jeunes Tunisiens. dans la poitrine. Dès 1920. Progressivement.

elle comme d’autres a été attirée par la langue française jusqu’à ne plus prendre le temps d’apprendre l’arabe littéraire à leur grand regret. étaient partout dans leur vie. son mépris des autres cultures. mais de réfléchir en patriote. leurs fonctions professionnelles. les autochtones. pour certains. étudie en France et revient dans l’espoir de libérer son pays et d’obtenir son indépendance. dans son État. mais cette présence étrangère pèse : « Les Européens. A. qui ont été influencés. Les colonisateurs. les oisifs en quête d’évasion et de nouvelles aventures. leur voler leurs terres. 170. d’être effacé face à cette civilisation d’où sa rébellion. venus pour posséder et cultiver une terre et en devenir propriétaires. obnubilés par le pouvoir terrien. Colons Un changement s’opère à cause de l’Histoire : les désirs des Européens se font différents. des monuments . N’admettant plus de n’être qu’un pion dans son gouvernement. un prolongement de l’Europe. son esprit de conquête et de suprématie. trouvé et aimé. souhaitent venir en aide aux autres civilisations. 201 Ibid. économique. et dans notre étude en particulier. avec tout ce que cela supposait de culture occidentale et de marques de christianisme. se divisent en plusieurs catégories : les artistes orientalistes venus en Orient afin de trouver une nouvelle inspiration.comme l’héroïne l’explique. dans leur approche de la conquête tunisienne. en humaniste et de faire de cette contrée idéale sa propriété. les Français amoureux de la Tunisie s’imposent jusqu’à mépriser. Progressivement donc. par la France jusqu’à l’imiter et attendre en retour une reconnaissance. poussés par le gouvernement afin de civiliser les nouvelles colonies. et qui souhaitent faire des colonies un prolongement de la France. de la France. Les paternalistes. un Ailleurs convoité. Les colons. leur liberté. Il ne s’agit plus d’agir en artiste. il se met à la politique. p. politique. 153 . en individu et de rêver une autre culture. Deux armes sont alors à leur disposition : le refuge vers leur culture et la lutte contre l’ennemi. »201 Le Tunisien a cette sensation de ne pas être important. qui eux. Autochtones et émigrés tunisiens se mettent à haïr le colonisateur français. Les Français. les savants curieux des cultures différentes. de découvrir de nouvelles contrées .

À l’époque de la conquête de l’Amérique. 1982. Evolution On assiste à une sensible transformation entre le premier orientaliste et le colonialiste. au fil des siècles. en effet. lui inculquer le sien qu’il pense meilleur et plus moderne. mais il ne manquait pas d’insister sur les bienfaits apportés par sa civilisation aux contrées sauvages. en laquelle il n’y a aucune espèce de trafique . En parlant des peuples étrangers. De même origine. Dès le XVIe siècle. 154 . qui a décrit dans le détail le désastre de la conquête. »202 Bartolomé de Las Casas. prêtre dominicain défenseur des Indiens.1. Beaucoup d’écrivains. des outils. Paris : Seuil. de supériorité politique . Toutes les conquêtes espagnoles ou portugaises en Amérique du sud ou les conquêtes françaises en Afrique illustrent cette volonté : l’Autre doit devenir identique à son colonisateur. des animaux domestiques. […] nul respect de parenté que 202 Todorov. condamnait l’esclavage et les traitements cruels de la colonisation. Tzevan : La Conquête de l’Amérique. Paternalisme Sentiment et idéologie parallèle à l’Orientalisme. il veut. les Européens se sont donnés le devoir de métamorphoser les autres civilisations. il écrit : « C’est une nation. ce n’est pas au nom de la modernisation mais de la christianisation que le pouvoir conquérant s’exprimait. par conséquent. refusée et certains missionnaires tentent même de le convaincre par la force de se convertir au christianisme. On voit à travers l’histoire coloniale et les littératures françaises et tunisiennes l’application de cette manière d’être et de penser. vont critiquer ces actions inhumaines. Montaigne. leurs motivations. Le colonisateur considère son mode de vie comme primitif et sauvage. La question de l’autre. La religion de l’étranger est critiquée. et on trouve souvent ces énumérations : « les Espagnols ont supprimé des pratiques barbares telles que les sacrifices humains. dans ses Essais et en particulier Les Cannibales et Les Coches. […]. et ont apporté le costume européen. a. leurs comportements et leurs objectifs diffèrent. on peut le définir comme la conception selon laquelle les personnes qui détiennent l’autorité doivent jouer vis-à-vis de ceux sur qui elle s’exerce un rôle analogue à celui du père vis-à-vis de ses enfants. le cannibalisme. démontre les bienfaits de la civilisation dite primitive et au contraire les aspects négatifs de la civilisation dite policée.

leur générosité et en revanche accuse l’Européen d’être matérialiste. Chez Diderot. on retrouve ces mêmes aspects de l’une et l’autre culture à travers le discours du Tahitien. Robert : ‘Quelques aperçus sur l’opinion anticoloniale en France depuis le XVIIIe siècle’.commun . dans L’Esprit des lois (1748). Et Bernardin de Saint-Pierre de renchérir : « Je croirai avoir rendu service à ma patrie si j’empêche un seul homme d’en sortir »208. honnête. l’envie. sereine et la seconde. en outre. pourquoi. la détraction. Dans Les Lettres persanes. Montaigne. 205 Boutruche. Voltaire écrit. Michel de : Les Essais. Ce désir de possession illégitime est contraire. en revanche. 155 . autre philosophe des Lumières. p. 207 Ibid. d’être menteur et d’être imbu de sa personne et de sa culture. dans son Supplément au voyage de Bougainville (1772). elles leur feraient dire que les Français et les Anglais se disputent un territoire sur lequel ils n’avaient aucun droit. à propos de l’Acadie : « Si la philosophie et la justice se mêlaient des querelles des hommes. prouve le grotesque de celles-ci et ainsi critique la colonisation et par conséquent l’exploitation des hommes par les hommes. l’écrivain explique que : « l’effet ordinaire des colonies est d’affaiblir les pays d’où on les tire sans peupler ceux où on les envoie. 206 Ibid. le pardon. d’avoir soif de pouvoir. « vouloir donner à tous les peuples vos lois et vos coutumes ? »206. »204 La première civilisation est à l’état de nature. 4e trimestre 1933. au moyen de démonstrations absurdes. intéressée. de se créer des besoins superflus. aux lois naturelles . ‘Des Cannibales’. Voltaire dira à ce sujet : 203 204 Montaigne. cruelle. il dénonce : « Nous embrassons tout. naïve. en effet. ‘Des Cannibales’. Il faut que les hommes restent où ils sont »207. […] les paroles même qui signifient le mensonge. leur humanité. Montesquieu. la colonisation nuit aux colonies. »205. comme le dit Montesquieu. l’avarice. renvoie au néant toutes les justifications de l’esclavage. la Revue Africaine. mais nous n’estreignons que du vent. »203 Au sujet de ses compatriotes. inouïes. Plus grave encore que de nuire aux conquérants. 23. la dissimulation. hypocrite et matérialiste. donc innocente. leur vie simple. Michel de : Ibid. Les philosophes du siècle des Lumières trouvent qu’il est dangereux de coloniser. p. 29. Ce dernier revendique le pacifisme de son peuple. la trahison.

Cours supérieur 1902. d’une manière supérieure. Le pays qui a proclamé les droits de l’homme. P. qui a contribué brillamment à l’avancement des sciences. de profit. canaux. Ibid. »211 Apporter la science aux peuples qui l’ignorent.« Nos peuples européens ne découvrirent l’Amérique que pour la dévaster et l’arroser de sang »209. Le 28 juin 1919. : Histoire de France. mais comme des guides plus instruits. cette doctrine est introduite dans le Traité de Versailles : « Le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de la civilisation…La tutelle de ces peuples est confiée aux nations développées. l’aide aux plus faibles devient l’argument majeur de cette entreprise. La conquête paternaliste devient une ligne de conduite pour toute l’Europe et tout pays moderne. il n’y a aucune contradiction entre les aspirations humanitaires et le projet colonial. p. « Comment devons-nous coloniser ? […] La France. c’est une tâche de fraternité […]. 211 Pacte de la société des Nations in Race et Civilisation de Claude Liauzu. et Despiques. qui a fait l’enseignement laïque. 209 208 156 . autos. toujours capable d’une action généreuse et plus humaine. est le grand champion de la liberté […] a la mission de répandre partout où il le peut les idées qui ont fait sa propre grandeur […]. a été la première à préconiser la méthode pacifique. plus sûre. Paris : Centre National de Documntation Pédagogique 1993. Souvent même. Non seulement la colonisation ne civilise pas. les races qu’elle n’avait pu réduire à néant. organiser chez eux des services d’hygiène. Elle veut imposer ses colons aux indigènes. chemins de fer. 1992. Ibid. le pays qui. Paris : Syros. L. 210 Rogie. plus habile. on s’aperçoit que ce pourquoi ils luttent est légitimé par le gouvernement français et que ces idées de hiérarchie de civilisation sont partagées par beaucoup. mais par les bienfaits de la civilisation. »210 La France veut se sortir de cette image de conquête violente. devant les nations. de guerre légitimée par l’infériorité des races ennemies. téléphone. dans La France et ses étrangers de Patrick Weil. Dans les esprits de ce temps. leur donner routes. télégraphe. non par la force des armes. 103. comme des protecteurs. mais elle les corrompt. Il faut nous considérer comme investis du mandat d’instruire. Elle veut une pénétration lente du pays […]. Les colons apparaissent non comme des maîtres cruels et avides. leur faire connaître enfin les droits de l’homme. La finalité civilisatrice devient le cheval de bataille de tout l’impérialisme et occulte les autres intérêts pourtant existants. À travers ces discours d’artistes engagés qui refusent l’esclavage et la colonisation.

Il juge donc comme bénéfique l’arrivée des Européens et leur installation dans le pays. organiser chez eux des services d’hygiène »… L’Europe. chef de file du Parti colonial dira quelques années plus tard : « [.] dans l’action coloniale […]. Il leur donne accès à la télévision. Albert : Grandeur et servitude coloniales. 213 Sarrault. ne justifiant celle-ci qu’à la condition qu’elle se donne des buts humanitaires. de le voir sous un jour plus positif. mais bien ‘droit du plus fort à aider le faible’ »213. Ce nouvel objectif permet de voir différemment l’impérialisme... Dans ces discours. En réalité. et le Français se sent fier et important devant cette démonstration de joie et parfois de reconnaissance. comme quelqu’un d’insatisfait et de malheureux dans sa vie actuelle. d’encadrer les sociétés qui en ont besoin et qu’ils jugent inférieures à eux. Lorsque Chevrillon découvre le Maroc il s’aperçoit de l’immobilisme des Marocains. sûre de sa supériorité. 1931 in France coloniale ou parti colonial. d’enrichir et de secourir les peuples qui ont besoin de notre collaboration »212.d’élever. leur apprend l’usage d’une caméra. Ces mots écrits en 1931 par le radical Albert Bayet lors du congrès de la Ligue des droits de l’homme consacré à la colonisation. qui vit en Algérie. Les Paternalistes sont des hommes qui se sentent investis d’une mission. les règles de bienséance… Les Arabes sont contents de découvrir de nouveaux objets comme des enfants devant un jouet. comme un maître. le colonisé est considéré comme un demandeur d’aide. condamnaient la « conception impérialiste de la colonisation ». 212 157 . Albert : Discours cité par Charles-Robert Ageron in France coloniale ou parti colonial. d’être un père et ainsi d’éduquer. du retard technique de ce peuple. raconte que son père était considéré. deux types de paternalisme se révèlent au fur et à mesure de la colonisation. Dans le même sens. Paris : PUF 1982. se sent investie d’une mission : celle de créer une nouvelle nation de ces peuples vus comme inférieurs. Dans Les Oliviers de la Justice de Jean Pélégri (1959). Albert Sarraut. par les autochtones. il n’y a plus […] ‘droit du plus fort’. « apporter la science aux peuples qui l’ignorent […]. p. celle d’aider son prochain. Au contact de la modernité. le narrateur. d’émanciper. Paris : PUF 1982. comme quelqu’un d’envieux du progrès occidental : « le bien-être et le développement […] forment une mission sacrée ».194. plus instruite et plus civilisée. Le premier est motivé par l’humanisme : l’Européen désire réellement venir en aide aux Bayet. le Maroc ne peut que se réveiller et suivre le progrès.

l’an prochain. je ne consentirais à leurrer ces pauvres diables. comme des parents font pour leurs enfants. Pour rien au monde. de les élever à notre hauteur. Je ne leur conseille jamais de garder de l’argent.autres civilisations et c’est dans ce sens qu’il accepte et soutient la colonisation. Paris : Les éditions du Cerf. les techniques. p. 158 . les vols. d’élever nos colonies. Pour lui. une paire de vaches. Michel : Foucauld devant l’Afrique du Nord. […]. il leur apprend à être prévoyants et en même temps à se méfier de la monnaie française. p. Il est honnête et cherche le bien-être de ses travailleurs. Ils reçoivent. il ne faut pas faire disparaître la culture. ce qui est notre devoir. le cinquième de la récolte obtenue par leurs soins. J’aime que mes travailleurs voient leur bien-être s’accroître avec le temps. »214 Il est partisan de l’échange : pour se connaître et s’accepter il faut mutuellement apprendre la langue de l’Autre. ce qui me suffit. 1961. S’ils ont des économies.120. Un peuple a envers ses colonies les devoirs des parents envers leurs enfants : les rendre par l’éducation et l’instruction égaux ou supérieurs à ce qu’ils sont eux-mêmes. la mentalité et la religion de l’Arabe. »215 Le colon français a de l’affection pour ses employés comme pourrait en avoir un père vis à vis de sa progéniture. Le contrat de Khamessa est un contrat malheureux : il attache l’homme par des dettes et le retient dans une sorte d’esclavage. je ne sais trop ce que vaudra. des Khammès. Je ne sais pas s’ils m’aiment . des billets . ainsi. J’ai des métayers ou. d’être pour elles des pères remplissant leur devoir et non des exploiteurs […] Il faut faire d’eux intellectuellement et moralement nos égaux. cette monnaie que nous leur avons imposée. et ce n’est pas chose facile. c’est le cas du héros du Prince Jaffar de Georges Duhamel (1924) qui déclare : « Je ne méprise pas ces hommes : je sais les faire travailler. j’ai de l’estime et pour quelques-uns uns de l’affection. il faut juste lui ajouter des qualités du monde occidental comme la gestion économique. ils ont confiance en moi. Il faut s’efforcer de les connaître. plus exactement. Pour beaucoup. 337. Georges : Prince Jaffar. Duhamel. Tous ceux qui ont vécu longtemps dans ce pays vous parleront comme je fais. comme le mot l’indique. je leur fais acheter un âne. le sanitaire… Certains colons respectent l’indigène au même titre qu’un travailleur européen. 214 215 Carrouges. c’est à dire qu’elle apporte le bien et le progrès dans les colonies : « Nous avons le devoir. Il est contre le racisme. Le meilleur exemple de ce paternalisme fondamental est Charles de Foucauld. de les rendre semblables à nous. les viols commis sur les plus faibles. Ce dernier souhaite la conquête de l’Afrique à condition qu’elle soit positive. des moutons.

Ici. En ayant un discours paternaliste il s’innocente et se donne l’absolution. Paris : Gallimard 1985.Le second type de paternalisme est superficiel. Roger Hannin. il s’agit de dons et jamais de devoirs. »216 Une inégalité s’installe qui accentue le fossé et la différence entre les autochtones et les occupants. S’il relève sa paye. lui permet. l’écrivain prouve qu’à l’époque l’Occidental considère son semblable oriental comme inférieur. de le tirer de l’obscurantisme pour le mener vers la lumière. l’Européen emploie l’Autre comme main d’œuvre à bas prix. Albert Memmi ira jusqu’à dire que : « Le paternaliste. est celui qui se veut généreux par delà. […]. il ne veut pas lui être redevable. Claude Roy. si sa femme soigne le colonisé. indignes de chrétiens. Le colonisateur s’octroie le droit et la responsabilité de prendre en charge le colonisé. en le traitant parfois comme un esclave. quand les quatre autres cinquièmes doivent assurer la subsistance de plus de 450 000 paysans tunisiens. sous-entendant que leurs actions commises contre des hommes étaient honteuses. 159 . De plus. afin de se sentir moins coupable d’avoir pris une terre ne lui appartenant pas. Albert : Portrait du colonisé et portrait du colonisateur. en bon chrétien. les colons et les sociétés françaises en possèdent plus de 770 000. Attention : c’est le cinquième le plus fertile. dans Le Soleil sur la Terre. d’où ce comportement qui 216 217 Roy. 105. il lui faudrait admettre que le colonisé a des droits. et ce cinquième des terres fait vivre au moins 5000 colons européens. d’ailleurs. avoir honte. même s’ils en attribuent une part aux indigènes travaillant pour eux. sur 3 800 000 hectares cultivés. le colon peut se sentir mal. S’il se reconnaissait des devoirs. utilise le savoir du héros autochtone et en échange. le paternalisme comme devoir devient don. plus riche. En effet. ces derniers ne peuvent pas manger à leur faim et encore moins se construire une vie plus digne. On dira : ce n’est qu’un cinquième de la superficie cultivée. le racisme charitable […]. de partager sa table. Claude : Le Soleil sur la Terre. p. et une fois admis. 444. Memmi. L’Européen prend possession d’une terre étrangère et l’exploite à ses fins. dans Le Nombril du monde. Ainsi. Les colons ne peuvent nier bénéficier de plus grandes richesses . p. Moralement et surtout face aux regards des autres occidentaux. lui devoir quelque chose. pour produire. dénonce le vol organisé des colons : « En Tunisie. charité. le plus riche. colon. »217 La dernière phrase résonne comme un écho d’une phrase de Montesquieu dans L’Esprit des lois où il disait en substance que si l’Européen reconnaissait que les Noirs étaient des hommes alors eux ne seraient plus chrétiens. Il ne souhaite pas et ne veut pas admettre avoir de relations réciproques avec l’étranger.

Le Tunisien n’est pas dupe. Le Résident apprécie les Arabes quand ceux-ci se montrent conciliants et non lorsqu’ils revendiquent leurs droits à l’émancipation comme c’est le cas dans le roman.cache cette pensée et glorifie ses actions aux yeux de ses compatriotes. par exemple. un exploiteur et un raciste qui considère l’Arabe comme inférieur à tout point de vue.91. et de l’autre. rapporte les paroles du Résident Général à propos des Tunisiens : « Les Arabes sont de grands enfants que. Roman exotique. »219 Méprisants pour les Arabes ne correspondant pas à leurs critères. le soignant. Dans De miel et d’aloès (1989). dissertant sur l’étrange logique des Francaouis. Selon l’Arabe à qui ils ont affaire. On rencontre cette même attitude dans le récit de Souad Guellouz : Les Jardins du Nord. parti d’un sentiment de 218 219 De Cambourg. les Français se comportent différemment. Agréables et sympathiques lorsque la personne occupe une haute fonction et semble avoir la même éducation. Egalité. p. jusque sur le fronton du lycée : Liberté. le double langage tenu par ces colons. Toutefois. un homme bon qui vient en aide à son prochain en l’élevant. et les indigènes ne comprennent pas pourquoi des hommes qui ont fait la révolution pour obtenir leur liberté leur infligent le sort contre lequel ils se sont battus. le mouvement paternaliste s’est dédoublé en raison du caractère humain et de l’Histoire. 33. Il se sent supérieur par son origine et son rang social. ce qui est le cas du père de la narratrice à qui les colons disaient : « Vous comprenez. p. Guellouz. Paris : E. les mots gravés dans la pierre. monsieur Chebil […] vous êtes différents. Loïc de Cambourg. Comme pour l’Orientalisme. p. le héros dénonce la duplicité de certains Français : « Quel sens leur donner. dans les deux cas. »218 Or. 134. Ali : De miel et d’aloès. 220 Becheur. qui proclamaient si haut ce qu’ils nous déniaient si fort. malgré leurs petits travers. 160 . le Français n’hésite pas à tomber dans le paternalisme pour se donner l’apparence d’être un homme de cœur et cacher son racisme. Les écrivains sont conscients et témoins de ce double discours et de ce comportement équivoque. Cet élan humaniste. dans Bachour l’étrange (1937). Fraternité ? Nous rentrâmes par des chemins de traverse. Souad : Les Jardins du Nord. Figuière 1937. Loïc : Bachour l’étrange. On peut penser que l’Européen est double : d’un côté. »220 Les colonialistes leur enseignent l’histoire de France. nous aimons bien. le ton employé est condescendant. Cette phrase énoncée par un Tunisien illustre l’ambiguïté de la colonisation.

c’est sa croissance et sa multiplication dans l’espace . p. 110-251. en effet. un mouvement politico-économique visant à prendre possession de terres étrangères afin d’agrandir sa puissance mais aussi un mouvement social et littéraire qui consiste à parler de ces nouvelles possessions pour les personnes restées en Métropole. Le colonialisme est caractérisé par ce comportement intéressé et discriminatoire. le colonialisme est « une doctrine qui vise à légitimer l’occupation d’un territoire ou d’un État. Colonialisme Les termes de colonialisme et de colonialiste apparaissent respectivement en 1902 et 1903. de son origine.compassion pour des pays moins favorisés. « Une société colonise. on remarque que le colonialisme est. sa domination politique et son exploitation économique par un État étranger ». D’abord assez neutres. parvenue elle-même à un haut degré de maturité et de force. elle protège. le réduit à « un système politique préconisant la mise en valeur et l’exploitation du territoire dans l’intérêt du pays colonisateur ». et à se montrer. c’est la sujétion de l’univers ou d’une grande partie de l’univers à la langue. de Murphy. a touché un grand nombre d’Européens. certains ont profité du paternalisme pour servir leurs intérêts coloniaux et pour dissimuler leur arrogance et leur mépris des autres cultures considérées comme inférieures à la leur. moins développés. plus synthétique. si orgueilleux qu’ils en deviennent méprisants. La colonisation est un des phénomènes les plus complexes et les plus délicats de la physionomie sociale. Washington: Catholic University of America Press. aux usages. c’est son pouvoir de reproduction. »221 Le pays colonisateur est comme une mère. Agnes : The Ideology of French Imperialism 1817-1881. elle procrée. aux idées et aux lois de ce peuple. Le Petit Larousse. b. 1948. Comme un couple qui donne naissance à un enfant qui sera le prolongement de son nom. elle place dans de bonnes conditions de développement et elle mène à la virilité une société nouvelle sortie de ses entrailles. Cependant. […] La colonisation est la force d’expansion d’un peuple . quand. il met au monde un nouvel état qui hérite par le biais de l’occupation des mêmes traits civilisateurs que son géniteur d’où l’expression : une nouvelle société « sortie de ses entrailles ». D’après le Petit Robert. pour certains. 221 161 . ils prennent rapidement leur place dans les débats d’idées. Dans notre étude.

pour les pays riches. les avantages de la culture intellectuelle.son éducation. littéraire. Jules Ferry. et en même temps apporter aux peuplades primitives qui en sont privés. ses techniques. apanage des races supérieures. Du point de vue stratégique. Le colonialisme se différencie du paternalisme par les objectifs du colonisateur qui ne sont pas le simple bien des colonisés mais un intérêt personnel ou étatique. »222 Ce discours admet que la colonisation est réalisée par intérêt : « profiter ». Les motivations de l’impérialisme colonial sont multiples et dépendent de l’objectif du pays. Jules Ferry renchérit en expliquant que : « Les colonies sont. c’est se mettre en rapport avec des pays neufs pour profiter des ressources de toute nature de ces pays. Elles peuvent être économiques : s’emparer des richesses d’un pays. Les autres motivations du colonialisme sont idéologiques : d’une part augmenter la puissance et le prestige d’une nation. 162 . Op. « intérêt ». conquérir un espace de peuplement. de se prolonger à travers les pays colonisés. morale. leur avoir inculqué sa langue. et d’assurer la sécurité de la navigation. Paris 1882. les mettre en valeur dans l’intérêt national.cit. une des raisons principales de l’impérialisme est la recherche de nouveaux espaces afin de développer les capitaux des pays concernés et de trouver de nouvelles richesses. dit à ce sujet : 222 223 Précis de législation et d’économie coloniales. En fait. artistique. Discours devant la Chambre des députés 29 juillet 1885. scientifique. garantir des débouchés à l’industrie nationale. ses lois. la colonisation se justifie par sa volonté d’empêcher les puissances concurrentes de s’étendre. dans son même discours. sociale. l’Européen compense son ‘invasion’ par l’apport de progrès de toute sorte et dans le même temps. un placement de capitaux des plus avantageux. par son désir d’améliorer sa position stratégique. »223 En effet. contrôler les routes commerciales… Des hommes politiques et des écrivains illustrent cette motivation : Mérignhac (juriste qui a défini la colonisation en 1912) écrit en effet : « Coloniser. mais qu’il y a aussi une envie d’échanges : « apporter […] les avantages ». après les avoir civilisés. ses mœurs… : ainsi « la colonisation […] c’est [un] pouvoir de reproduction ». libéraliser le commerce mondial. commerciale et industrielle. la France se considère comme un géniteur et a pour objectif de s’agrandir. il confirme sa supériorité : « apanage des races supérieures ».

doit-il se proposer exclusivement pour but l’extension de son commerce et se contenter de ce mobile unique. Étant donné la diversité de la nature humaine et les multiples objectifs du colonialisme. Par exemple. installation dans de nouveaux pays tels que la Tunisie. 163 . Enfin. L’auteur suppose que son pays « dont l’opinion régit l’Europe civilisée et dont les idées ont conquis le monde » est un exemple pour tous. Les uns comme les autres sont motivés par l’expansion de la patrie. d’éducation puisqu’ils sont « encore esclaves de l’ignorance et du despotisme ».224 d’autre part accomplir une mission civilisatrice issue de l’humanisme des Lumières ou dans un esprit positiviste. à sa puissance pour sortir de l’ombre. dernières motivations : établir la domination d’une race jugée supérieure sur d’autres jugées inférieures.« Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. les colons se divisent en plusieurs catégories dont deux essentielles : les indigénophiles et les indigénophobes. »225. La France apparaît comme une héroïne. La France. celle de l’émancipation. 44-45. quand il pose le pied sur une terre étrangère et barbare. ce sont les peuples primitifs qui sont demandeurs de progrès. exploitation. de l’appel à la lumière et à la liberté des races et des peuples encore esclaves de l’ignorance et du despotisme. Une entité supérieure dirigerait le comportement de la France. cet Etat européen donne de lui-même une image humaniste et ainsi tente de véhiculer l’idée que ses objectifs impérialistes ne sont point intéressés. Francis : La Cochinchine française en 1864. mais c’est dans leur relation à l’indigène qu’ils se différencient : l’un sera plus enclin au partage. entre autres. répandre une religion. sa culture. Garnier. On retrouve dans ce discours celui tenu par les paternalistes et par les premiers impérialistes qui justifiaient leur colonisation. qu’il rayonne de par le monde et que par conséquent. Elles ont le droit de civiliser les races inférieures. afin d’étendre ses terres. par le gain. Paris : E. Francis Garnier écrit : « Un pays comme la France. l’appât du gain ? Cette nation généreuse dont l’opinion régit l’Europe civilisée et dont les idées ont conquis le monde. il se doit de se montrer généreux et d’accomplir sa mission civilisatrice. la protectrice de nations malheureuses qui appellent à sa générosité. à l’égalité des races alors que 224 225 Ibid.Dentu 1864. Royaume-uni). p. par la mission civilisatrice. a reçu de la Providence une plus haute mission. est une nation qui répond à ces critères impérialistes : exploration. Pour l’écrivain. » . Dès lors. sa langue et ainsi surpasser les autres puissances occidentales (Allemagne.

des finances. Paris : Delagrave 1883. son passé et son avenir (1883). parfois même s’y installent et soutiennent la politique coloniale en pensant que c’est un bien pour la nouvelle nation. Jules Cambon. on constate d’après diverses études sur cet État du Maghreb. humain que le bât blesse et que les véritables motivations des colons transparaissent. contrôle. 164 . Jules Ferry. magique et bienfaisante. Néanmoins. La littérature née de ce mouvement. qui peuvent se recouvrir : la première est humaniste et invite à envisager les relations avec les indigènes sous l’angle du respect de la dignité et de leurs droits d’êtres humains .l’autre ne verra dans l’autochtone qu’un être inférieur qu’il doit dominer et commander. un développement des ports maritimes. par exemple. Jean Jaurès…) vont à l’étranger. Les auteurs coloniaux s’assimilent à l’objet qu’ils ont pour mission d’exprimer. explique qu’il faut. 295. inspirées par la colonie et exprimant celle-ci. ne sont pas ou peu respectées. une amélioration de l’agriculture. Comme les orientalistes et les paternalistes. ce qui est l’attitude majoritaire des indigénophobes. Beaucoup d’écrivains. la colonisation française doit impérativement familiariser au moins une fraction des indigènes avec les mécanismes du pouvoir et de la représentation. non plus des livres exotiques conventionnels. mais des œuvres locales. »226 Il idéalise cette colonisation qui paraît. pour avoir un avenir. accompagnement : le traitement du religieux islamique en métropole (1914-1950). Ce qui ressort de cette définition c’est l’égalité de l’occupant et de l’occupé. le terme indigénophile renvoie à deux attitudes distinctes. Les écrivains coloniaux feront. Dans leur relation quotidienne avec l’indigène. le traiter comme un futur concitoyen. la Tunisie est en plein essor. Selon Michel Renard dans Gratitudes. elle se veut témoin de la réalité des lieux. a pour volonté de dire le vrai. p. à ses débuts. Philippe : La Tunisie son passé son avenir. pour assimiler l’Arabe. des réseaux de transports… Dans les faits. Ils défendent les indigènes contre les colons. du point de vue économique. Ph. Effectivement. militaire et éducatif. cela est vrai. ils ne le 226 Antichan. les indigénophiles (Napoléon III. c’est du point de vue social. la seconde est plus politique et affirme que. en réaction contre l’exotisme. En parlant de la conquête de la Tunisie il ajoutera : « La France sera la fée qui le (pays tunisien) réveillera. dans La Tunisie. Antichan. surtout dans la première période de la colonisation vont considérer celle-ci comme positive. de nombreux Français se montrent méprisants et les directives de la politique coloniale telle qu’enseigner les nouvelles techniques aux autochtones. On peut assimiler les indigénophiles aux paternalistes et orientalistes.

Charles de Foucauld observe le changement qui s’opère chez les Européens. le colon est courageux : « qui n’a pas craint ». Partir à l’étranger c’est essayer de changer de vie. Ces derniers. d’explorateurs. mais en plus. lui. qui sont les colons ? Qui part. Par conséquent. Mais avant tout chose. on constate que le colon peut être n’importe qui et surtout qu’il n’est pas motivé par l’humanisme mais par la réussite. c’est un homme bon et fort : « l’honnête gaillard » qui mérite ce qu’il possède puisque c’est avec son cœur et son travail qu’il l’obtient. résume ce livre dans la Préface de celui-ci en disant : « L’auteur Du Bled à la Côte. ils vont être témoins du mépris de certains colons vis à vis des indigènes et du conflit régnant au sein du gouvernement à propos du sort des colonies. et surtout par la fatalité. »227 Pour l’écrivain. d’autres ont végété. 165 . Le portrait est un peu trop idéaliste. Dans ses divers déplacements. ils occultent les besoins de l’indigène pour ne se préoccuper que de leurs propres biens. s’exile sur une autre terre ? Joseph Schewoebel. d’avoir une vie meilleure qu’en Métropole. Beaucoup viennent en Tunisie dans l’espoir de faire fortune. Par conséquent. dans Du Bled à la Côte (1939). Randau : Préface du Bled à la Côte de Aimé Dupuy. […] Cet émigrant est loin d’être toujours de souche paysanne. se montre plus réaliste dans la peinture du colon. Joseph : La Cinquième prière. 107. Aimé Dupuy. entraînés par la vocation. ils sollicitent l’intelligence et le réel.considèrent plus comme un monde extérieur à eux mais comme un milieu familier. dans La Cinquième prière (1912) écrit : « Le colon est en général l’honnête gaillard plein de santé morale et physique qui n’a pas craint de s’expatrier et de lutter des années pour tailler sa part avec celle de la civilisation. nombreux sont les intellectuels qui. au milieu des serviteurs indigènes. comme pour la littérature exotique. se sont installés dans une ferme. deviennent des exploitants. Arrivés à l’étranger avec l’avantage de la connaissance et de la maîtrise 227 228 Schewoebel. C’est pour échapper à une vie triste et pauvre que le colon tente sa chance ailleurs. »228 Avec cette description. naturel. chez le colon français du bled. Son œuvre est un recueil de nouvelles racontant le quotidien des différents ‘expatriés’ en Tunisie. Leurs ouvrages. reprendre celle-ci à zéro avec l’espoir de réussir. les auteurs vont rendre compte de cette division entre indigénophiles et indigénophobes. Paris : Sansot. sollicitent l’imagination et la sensibilité. s’est vivement intéressé aux péripéties du quotidien. Certains qui avaient de l’énergie et du bon sens ont réussi . Robert Randau. Alger : Charlot 1939. par les conseils d’une agence. p. par le désir secret ou avoué de s’enrichir à bref délai. […].

sous des prétextes divers. Donnelle aime la Tunisie : 229 230 Carrouges. p. Michel : Cinq leçons d’ethnologie. on observe que les écrivains ne se privent pas de montrer dans leurs œuvres les deux types de colonialistes. leur ascendant. les civils ne cherchent la plupart qu’à augmenter les besoins des indigènes pour tirer d’eux plus de profit. leur rôle d’éducateur n’est pas tenu. Paris : Les Éditions du Cerf 1961. Charles Géniaux. leur présence sur cette terre étrangère. Dans le premier ouvrage. leur puissance. […] les militaires administrent les indigènes en les laissant dans leur voie sans chercher sérieusement à leur faire faire des progrès […] On les a maintenus dans la soumission et rien de plus.95. les Français veulent conserver cet avantage et pour beaucoup ne veulent plus le partager avec les autochtones de peur de perdre leurs privilèges et que les indigènes ne deviennent leurs égaux. p. M. par exemple. De plus. Leiris. »229 L’écrivain dénonce une vérité. dans Notre Petit Gourbi (1914) ou Le Choc des races confronte deux hommes au tempérament et surtout au sentiment différent vis à vis des Tunisiens. Les occupants rendent dépendants les indigènes en provoquant chez eux un manque : « augmenter les besoins des indigènes ».100. Michel : Foucauld devant l’Afrique du Nord. celle d’un comportement fréquent qui s’oppose à l’idéologie humaniste. En réalité. Foucauld écrit à ce propos : « On n’y fait (Maghreb) pour ainsi dire rien pour les indigènes. de maintenir cette inégalité qui fait leur force et justifie leur installation. et cela dans leur propre intérêt comme dans celui de tous. Paris : Denoël/Gonthier 1969. »230 Dès lors. Leur orgueil d’occidental les pousse à tenir un discours paternaliste mais dans les faits celui-ci est absent. donc deux comportements opposés. les colons ont peur de perdre leur supériorité. une évolution d’où ne peut résulter finalement que leur élimination). l’opposition entre indigénophiles et indigénophobes se fait sentir plus fortement à travers l’Histoire mais aussi la littérature. est […]. l’un des arguments dont les colonialistes usent le plus volontiers (bien qu’en fait ils redoutent et tendent même à ralentir. « […] la nécessité d’éduquer les peuples regardés comme attardés. […]. les colons les maintiennent dans l’ignorance ou ne leur donnent qu’un minimum de connaissances (suffisantes pour l’exploitation) afin de conserver leur suprématie. 166 . Dans cette dernière.technique.

Dès les premières pages. parce que l’intelligence des colons français sait transformer un médiocre ‘enchir’ arabe en domaine prospère . considère les Arabes comme des sous-hommes. Certes. Géniaux montre cette même dichotomie. mes conceptions de colon français heurtent ces Arabes. Géniaux. il est venu s’installer lui aussi sur ce sol étranger mais il vit en harmonie et équité avec les indigènes. 167 . Charles : Le Choc des races. Paris : Fayard 1911. Charles : Notre petit gourbi. comportements et une opposition souvent grinçante car la bataille n’est pas ouverte. »232 La relation à l’Autre est conflictuelle. Où est l’éducation des indigènes si les Européens ne leur enseignent pas comment développer leurs richesses ? Dans le second roman. Coudignac est le type même du colon imbu de sa personne et qui aime la richesse. résume le contenu de l’ouvrage . En revanche. d’où cette haine mutuelle et la dernière phrase de Coudignac. 181. p. 218. C’est pour avoir méconnu cette loi que les Orientaux voient les Européens les supplanter. et il n’hésite pas à proclamer que : « […] le travail productif marque le vrai progrès. qui est avide de pouvoir et qui conçoit la colonisation comme une bataille : « Mépriser (les Arabes) non pas. Se faire une place en Tunisie est un combat quotidien contre la nature mais surtout contre les autochtones. il faut les « mater » pour les civiliser (p. actes. Toutes les grandes traditions sont respectables.85.12). p. 233 Géniaux.« J’aime l’Afrique pour sa poésie et je déplore la colonisation qui gâte ce beau pays avec ses hideuses fermes. Donnelle comprend ce sentiment de supériorité mais il souhaite un partage de la connaissance : « Orgueil. M. et une démonstration continue de la suprématie du Français. »234 231 232 Géniaux. Le titre d’abord : Le Choc des races. »233 Cette dernière constatation prouve que la mission civilisatrice et le rôle de mère que s’est attribuée la France ne sont pas accomplis. p. p. Charles : Ibid. réalisés. lutte quotidienne en paroles. nous assistons à un combat entre les Français et les Tunisiens. Paris : Laffite et Cie 1914. Il faut qu’ils cèdent ou je serais perdu. 234 Géniaux. Charles : Ibid. Léon qui est indigénophobe. »231 Il apprécie la sagesse et la culture orientales. Seulement. regret de ce qu’on n’aide pas ces malheureux Tunisiens et de ce qu’on ne les instruise pas. 32.

Alors qu’au début. progressivement. « moukère » prouve l’insulte et « qu’elle crève » démontre l’absence de pitié. Dans la littérature tunisienne de langue française aussi. On assiste à une scène où les propos du Français. de costume. le domestique. Souad : Le Jardin du Nord. ni respect pour la confession d’autrui.Ce qu’il méprise. Souad Guellouz en parle à travers la vie de la famille Chébil. Chébil est même un jour confronté à une démonstration de racisme telle qu’il était prêt à en venir aux mains pour inciter le médecin européen à soigner un indigène. p. Souad : Ibid. 237 Guellouz. vivaient en immersion dans la société maghrébine. […] on l’insultait : ‘Sale Arabe’ ! »236 M. »237 Le mépris de l’Autre n’est plus motivé par un sentiment de supériorité mais simplement par une différence de couleur. p. comme Loti ou Isabelle Eberhardt. les Européens côtoyaient les indigènes.138. en bref d’apparence. souhaite préserver cette culture. p. le père de famille. nous y voilà. une différence faciale. Henri. 142. Lors d’un repas. c’est leur inaction et c’est ce sur quoi il fonde la prééminence de sa civilisation. je vous aurais pris pour un Européen. en l’occurrence sa fille. Guelouz. qui essaie de justifier son refus de soigner la jeune fille. On n’allait tout de même pas faire une cuisine spéciale pour cette moukère. cette ‘guerre civile’ est ressentie et retranscrite. il reste en son âme un Orientaliste qui. ce sont des sauvages. vous savez. « L’Arabe étant l’employé. 168 . Charles : Ibid. Ce à quoi Abdelkrim Chébil répond : « Ah bon ! en Afrique Noire. le subordonné en tout cas. n’apprécie pas la transformation du pays maghrébin . ils s’éloignent. Le racisme tel qu’on le connaît aujourd’hui s’installe et prend une grande ampleur.134. ni tolérance. L’Arabe n’est rien sauf un domestique qui doit accepter le mode de vie imposé par ses ‘maîtres’. sont révélateurs d’un état d’esprit de l’époque : « […] Vous comprenez. indigénophile. vivent en communauté. je (le médecin) viens d’Afrique noire et làbas. ‘ils’ ne sont pas pareils ? […] Et c’était donc une question de costume… de peau et de costume. 235 236 Géniaux. D’ailleurs sans ce costume (djellabah). invité chez des Français entend des propos racistes : « Au repas de midi on jetait souvent dans son assiette un morceau de porc. Qu’elle mange ou qu’elle crève ! »235 Aucun sentiment n’est éprouvé.

22. Maupassant est partagé entre deux points de vue. une nouvelle au ton désenchanté. ils délèguent à des contremaîtres indigènes la marche de l’exploitation. le contact se raréfie. des fossés naissent entre les deux cultures et provoquent le racisme de l’Occidental et son souhait de s’éloigner d’une civilisation considérée comme primitive. Les deux cultures se côtoient mais ne se mêlent pas. Nécessairement. pourtant propriétaire de la terre. à une période de découverte et de connaissance succède une époque de retrait où les Français s’installent non dans le but de connaître l’Autre. et créent une ville européenne… « Cette ignorance des indigènes s’approfondit après 1914.cit. Puis. Isabelle Eberhardt. Maupassant met l’accent sur l’ignorance du colonisateur. Guy de : Allouma in Daniel Rivet Op. Gide. […] Au début de la colonisation. par exemple. p. entre pro et anti-colonialistes. »238 À leur arrivée. Maupassant. Propriétaires absentéistes. et dont nous ignorons tout. Charles de Foucauld. p. 23. 169 . mais de s’approprier sa terre. ils se retranchent dans des quartiers à part. De surcroît. ont tous décidé de se plier au mode de vie oriental. nos règlements et nos coutumes. les colons vivaient en immersion dans la société maghrébine aux bords des médinas et dans le bled. tout en lui apprenant les techniques du progrès. donc entre indigénophiles et indigénophobes. il traduit ce malaise qui règne en Algérie : « Et je pensai à ce peuple vaincu.deviennent élitistes dans le choix de leurs ‘amis’ ou de leurs connaissances maghrébines. Pierre Loti. le colonisateur n’a qu’un souhait. de vaincus . de vivre avec lui. L’Européen réduit l’autochtone à une masse informe de travailleurs. des paysages. au milieu duquel nous campons ou plutôt qui campe au milieu de nous […] à qui nous imposons nos lois. peu à peu. La foule indigène est méconnue . au sein même de la culture coloniale une division s’opère qui trouble le gouvernement. la pression de la puissance occidentale s’effectue de manière forte et aveugle. mais tout. Dans Allouma (1889). Dans Le Pharaon. Paris : Hachette littératures. Daniel : Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation. Cependant. les Occidentaux sont curieux de la culture étrangère. le protagoniste Gozlan nous raconte cette lutte comme dans le chapitre 13 lorsqu’il nous rend compte des problèmes 238 239 Rivet. L’existence de l’étranger. celui de la façonner à son image. comme des enclaves coloniales. des tensions. »239 La France vit au milieu des autochtones sans leur prêter attention. Nerval. d’Albert Memmi. Les Européens délaissent de plus en plus le bled. Citadins. est occultée. ils souhaitent donc s’y plonger pour mieux les connaître.

beaucoup s’imaginent que l’expatrié français apporte le progrès en Tunisie. De ce fait. être grand propriétaire. Albert Memmi. malgré l’apparente outrance de l’affirmation : le colonial ainsi défini n’existe pas. D’après Maupassant et d’autres écrivains. la vision de la colonisation est celle de l’occupation d’un pays étranger. Avide de biens. il occupe les places essentielles du gouvernement parce qu’il a le pouvoir de la connaissance. En France. S’il a décidé de s’expatrier c’est pour avoir des privilèges. propose de remettre en question le portrait du colonisateur véhiculé en Métropole : « Le colonial serait l’Européen vivant en colonie mais sans privilèges. il entretient une relation tendue avec les autres qui pensent différemment. il n’en fait pas assez. un petit fonctionnaire. il ne peut concevoir avoir les mêmes droits et être à la même hauteur que le colonisé. il a des droits. le colonisateur s’approprie la terre de l’Autre. 170 . 39. un ‘monsieur tout le monde’. c’est à dire ne donne pas de droits aux indigènes. sensible à cette lutte interne. avoir le sentiment d’être supérieur à quelqu’un. p. En réalité. il souhaite une inversion : là où en France il n’était qu’un petit commerçant. en tant que colonisateur. pour les paternalistes ou colons humanistes. »240 L’écrivain récuse le portrait idéaliste du colon. qui n’aurait pas vis-à-vis du colonisé l’attitude du colonisateur. En fait. La colonisation est une période de trouble où les Français sont séparés sur une même terre. car tous les Européens des colonies sont des privilégiés. Albert : Portrait du colonisé et portrait du colonisateur. comme le déclare Albert Memmi. Et bien ! disons le tout de suite.rencontrés par Perillier : pour les colonialistes il n’agit pas suffisamment dans leur sens. à savoir. C’est une revanche. et les autochtones. Par tempérament ou conviction éthique. dont les conditions de vie ne seraient pas supérieures à celles du colonisé de catégorie économique et sociale équivalente. et par conséquent. être respecté. Cet épisode de l’Histoire révèle des tensions entre les colons euxmêmes car ils sont souvent opposés dans leurs motivations. dans les colonies. le Français est supérieur. Le colon est perdu entre ce qu’il doit montrer et ce qu’il veut faire réellement. il veut. leur manière de voir et de concevoir leurs relations avec l’étranger. une condition de vie meilleure . en l’occurrence l’indigène. celui-ci n’existe pas. en bref. mais aussi des tensions avec la Métropole et sa politique. ne pas donner de pouvoir aux Tunisiens. qu’il agit avec humanité et qu’il est l’égal de l’autochtone. le colon s’en veut le propriétaire unique puisqu’il est à l’origine de son enrichissement et de son 240 Memmi. le colonial serait l’Européen bienveillant.

parfois même ils le trouvent laid et sans saveur.. Paris : Le Sycomore 1982. Paris : A. La Métropole Beaucoup de colons et d’écrivains rendent compte de leur amour pour la terre natale. installé en Tunisie. Ces hommes ne remarquent pas la beauté du nouveau pays. Les deux amours L’Européen. Arthur de Gravillon visite la Tunisie après avoir lu certains ouvrages orientalistes et plusieurs récits de voyage. 242 Roy. l’écrivain Brahimi. p. « J’aime ce peuple. « (il) ne voit dans l’Arabe que l’ennemi à qui il lui faut disputer la terre. 243 De Gravillon. 494. Je suis dans le noir. a. Arthur : En revenant de Tunis. 241 171 . il en tombe amoureux même si son cœur se tourne aussi vers sa patrie. ce prolongement de son pays natal. Denise : Brahimi. p. »243 L’écrivain est imperméable aux séductions de ce pays. c’est que « […] cette vieille ville de Vandales n’offre aucun charme et aucune séduction . Et notre pays. Je n’y vois plus clair. Denise. d’un peuple.Arabes des lumières et bédouins romantiques : un siècle de « voyages en Orient ». L’impression éprouvée au premier contact de Tunis. il éprouve de l’aversion : « au contraire elle choque et déplaît ». Claude : Soleil sur la Terre. 12. »241 Dans ces conditions. Il est troublé car lorsqu’il est venu c’était dans l’espoir d’avoir une vie meilleure et non pour s’éprendre d’une terre. deux cultures. p. au contraire elle choque et déplaît. »242 Le héros ne sait pas pourquoi il aime deux pays. 2. 10. sa terre natale. Savine1891. dit-il. Lequel préfère-t-il ? Par quoi sont motivées les émotions ressenties ? C’est l’amour de la terre qui relie les deux nations. éprouve des sentiments ambigus vis-à-vis du pays conquis ou d’adoption.exploitation. Plus que de l’indifférence. il n’y a pas d’illusion à se faire : les rapports deviennent souvent des rapports de haine qui s’interdisent toute compréhension. Progressivement alors. En réalité. et de son pays natal.

dans Bachour l’étrange. qui justifie aussi leur volonté d’assimiler ces peuples exotiques. Paris: Denoël/Gonthier. de leur culture à la Civilisation universelle révèle un amour exclusif. déçu par ce qu’il y découvre.n’aime pas Tunis. Il aime sa patrie et son amour est exclusif. lui. le porteur de la Civilisation sur terre. ce sentiment sont approuvés par nombre de colonisateurs. il ne veut pas reconnaître aux Arabes la possibilité de créer de belles choses. ou aux Grecs les monuments et les paysages sublimes. p. Cette idée. 172 . s’y approvisionner en produits étrangers à l’Europe. parce qu’il se croit le symbole. y trouver de nouveaux marchés ou assurer simplement ses précédentes conquêtes. il a de l’intérêt pour celle-ci. leur orgueil d’appartenir à une nation si puissante. agit différemment. L’identification de leur civilisation. Pierre Mille avec La Femme et le député (1933). Quoi qu’il en soit. »244 Parce qu’il se sent investi d’une mission civilisatrice. En réalité. pour la France. les odeurs par exemple. pour justifier leur présence sur ces terres étrangères et la raison de leurs privilèges. L’avancée technique de la France justifie l’égocentrisme des colons : ils sont en avance par rapport aux pays colonisés. même si la Tunisie lui avait plu. Les colonialistes croient à la supériorité de leur patrie. Les Européens aiment leur pays natal et 244 Leiris. Loïc de Cambourg. Une expression revient souvent quand les personnages évoquent la France : « le génie civilisateur ». soit comme des « barbares. « Jusqu’à une époque récente l’homme d’Occident […] cédant à un égocentrisme assurément naïf (encore qu’il fût normal qu’il tirât quelque orgueil du développement impressionnant pris chez lui par les techniques). la splendeur du pays. il ne crée aucun lien avec les autochtones ou les colons et ne cesse de dire dans sa lettre qu’il aime la France. il aurait clamé que la France est plus belle encore. 33. Louis Bertrand. cela ne l’empêche pas de la critiquer. la Culture avec la sienne propre […] et n’a cessé de regarder les peuples exotiques avec lesquels il entrait en contact pour exploiter leur pays. Charles Géniaux. et plus précisément dans notre étude. Chauvin ? Peut-être. l’Européen ne peut regarder les autres peuples que comme inférieurs à sa nation. aveugle pour l’Europe. Michel : Cinq études d’ethnologie. Gallimard 1969. la France est supérieure aux autres pays. Pour l’écrivain. Néanmoins. soit comme des « sauvages » incultes et abandonnés à leurs instincts. s’est imaginé que la Civilisation se confondait avec sa civilisation. mais surtout d’attribuer aux Romains. Loti… tous utilisent cette expression ou un équivalent pour montrer comment les colons voient la France. Leurs actes sont donc légitimés par cette puissance technologique. pour illustrer leur fierté. comme en témoigne la littérature coloniale. Il reconnaît à la Tunisie de la beauté. exploités.

mais aristocrate et citadine de nature. qu’il doit travailler davantage pour obtenir des résultats équivalents à ceux de la France. Mme de Croixmare. en espérant se faire connaître des Français expatriés et faire fortune. être fiers de sa politique. ils chantent leur pays. se plaît dans la capitale tunisienne mais elle se souvient aussi de la France et chante son pays natal. sa patrie est meilleure. ils appartiennent à une grande puissance. L’héroïne de Notre Petit Gourbi. au climat si doux. La désillusion est grande et le regret de leur vie en France se fait sentir. ils demeurent aussi pauvres . Elle ne cessera de parler de l’élégance de la société française. plus belle. du climat frais mais agréable du pays… L’éloignement provoque un revirement des sentiments des Européens. de son passé. deviennent nostalgiques de leur passé. D’une simple nostalgie de la terre de son enfance. ces hommes et ces femmes qui n’ont pas réalisé leurs rêves. est éblouie par la beauté des paysages tunisiens. Le manque de ce qui est connu. plus productive. dès lors. de sa famille. avoir une vie meilleure qu’en France mais tous n’ont pas eu cette chance d’acheter une terre prospère et de devenir riche propriétaire ou fonctionnaire de l’État. L’un des personnages des Passagers de l’Europe (1942). de même. Les coloniaux quittent leur patrie pour diverses raisons. de leurs fonctions. le premier. Beaucoup s’y sont installés en espérant y faire fortune. Roman de la petite colonisation d’Aimé Dupuy (1920) s’installent à Sidi Bou Naceur et reprennent une petite auberge. on assiste progressivement à une idéalisation de la Métropole. le mari ajoute à sa fonction le rôle de coiffeur et la femme se prostitue en cachette pour arrondir les fins de mois. entre autre celle de la déception. Néanmoins. les hommes sont conscients que c’est l’éloignement qui cause ce nouvel élan vers la Métropole. elle ne supporte pas la ferme et le côté rustique de Coudignac. le préférer à tous. dira que la terre française est riche et il la comparera à la terre tunisienne sèche. Pourtant. de leur France si verte. par orgueil mais aussi par amour parfois. Par conséquent. Le fait de vivre ailleurs. d’être éloigné de sa terre natale provoque chez les colons deux sentiments : celui de la nostalgie et celui de l’idéalisation. de son agriculture. Le paysan ou l’agriculteur. de ses progrès… En fait. familier et de ce qui était apprécié est très fort chez les Européens partis à l’étranger. Tous les Français n’ont pas réussi en Tunisie. sa puissance et sa modernité. politique et militaire . dit à ce propos que : 173 . dans Bachour l’étrange. on arrive à une passion pour celle-ci. Les protagonistes de La Cantine. Malheureusement. arrivés en Tunisie.ils sont fiers de sa force économique. Pour lui. ils disent l’aimer.

319. l’homme s’est tellement adapté à la vie orientale qu’il s’éloigne des considérations et des inquiétudes européennes de conquête et de civilisation. sa force économique. »247 Même s’il conserve sa culture propre et refuse celle de l’autre. p. loin de l’environnement familier. trop mêlé aux hommes primitifs. 342. »246 Loin de ceux qu’il aime. Charles : Comment on devient colon. b. nostalgie de sa terre natale. l’homme ne peut éprouver que manque et amour pour ce qu’il a laissé derrière lui. mais je ne la comprends plus toujours. la nécessité de reconnaître que sa civilisation est la meilleure. Fromentin dira à propos de l’Orient : 245 246 Laporte. Amour pour la patrie. p. le fait d’être ou de se croire une nation supérieure à l‘étranger provoque un regain de nationalisme. Néanmoins. L’éloignement. Le narrateur du Prince Jaffar de Georges Duhamel. de son enfance passée en France. cela ne l’empêche pas d’aimer sa patrie au même titre que sa terre d’accueil. enfin idéalisation de la Métropole. »245 De manière générale. Paris : Charpentier et Faspelle 1908. politique et militaire. 174 .« […] c’était parce qu’il se trouvait loin de la France qu’il éprouvait à son égard un respect dont il se fût naguère défendu. Charles Géniaux dira même que : « […] le Français établi en sol lointain sent s’exalter en lui sa race et l’amour pour le petit coin de terre qui l‘a vu naître. 133. l’installation dans un pays étranger provoquent chez l’expatrié un besoin de retour vers ses racines. Géniaux. p. Le fait de ne plus être dans le pays. le Français s’adapte au nouveau pays et on remarque qu’il éprouve aussi pour celui-ci de l’amour. l’être humain ouvre son cœur lorsqu’il prend de la distance par rapport à quelqu’un ou quelque chose. installé en Tunisie dit : « Je n’oublie pas la France. Le colon reconnaît à sa terre des qualités qu’il n’aurait guère remarquées s’il était resté en Métropole. Je suis trop près du sol élémentaire. son image. La Tunisie Dans le journal de voyage Une année dans le Sahel (1859). 247 Duhamel. Georges : Le Prince Jaffar. Une fois installé. René : Les Passagers d’Europe. la distance. Paris : Gallimard 1942.

les femmes 248 249 Fromentin. et je prends le mot dans son sens grammatical. blanchâtre. inné . et l’Occidental est alors surpris. uniforme » . après le mouvement orientaliste. l’harmonie des couleurs joue un rôle primordial dans la perception de ce pays et dans l’amour que l’écrivain lui porte. Ce sont encore les sens de l’artiste qui sont mis à l’épreuve et qui sont les moteurs de l’amour éprouvé pour l’Orient. tandis qu’au contraire l’Orient est une immense oasis de silence où les couleurs s’éteignent. Jean Amrouche est sensible à la beauté simple de cet État du Maghreb. il intervertit tout . Il échappe aux conventions. De nouveau. l’Europe se rend compte que la Tunisie est un Eldorado pour les Français les plus pauvres. l’Orient c’est l’immensité. les caractères évoqués par l’artiste sont peu attrayants mais la lumière transfigure le paysage. il renverse les harmonies dont le paysage a vécu depuis des siècles. […] Tel est l’Orient que. Mais l’esthétique n’est pas le seul atout de cet Ailleurs. sensibilisée. ce qui lui plaît c’est le caractère excessif et sauvage de cette terre. Car. Roman de la petite colonisation. et emprunter à certains peintres toute la gamme des blancs. écrit en parlant de la Tunisie en particulier : « Il faudrait. morne. un peu morne quand aucune coloration vive ne le réveille. et qu’il ne trouve que du silence. des décompositions infinies de nuances et de valeurs. comme nous l’avons vu précédemment. des terrains enflammés sous un ciel bleu. qui espèrent. un peu cru dès qu’il se colore. Le rêve est confronté à la réalité. La famille de La Cantine. Jean Amrouche. transporté par cette magie. sous cette apparente unité de tons. il transpose. prendre le ton de la confidence. 175 . il n’y a pas de vraie déception : même si l’Européen s’attend à la foule bigarrée et au caractère tumultueux des Orientaux (les convulsions de la passion et le tumulte des foules). Paris : L’Harmattan. pour parler de la Tunisie. ce sentiment est naturel. […] Je parle de ce pays poudreux. lumineuse. refaire leur vie et faire fortune ou y obtenir une meilleure situation sociale. Comme l’exprime la dernière phrase. L’artiste est subjugué par cette contrée. il est hors de toute discipline . le pays est « poudreux. ce morceau d’Orient. p. »248 L’amour est là pour cette terre immense. nous connaissons. Eugène : Une année dans le Sahel. les couleurs lui donnent vie. blanchâtre. qui nous entoure et que nous voyons. ce qui le touche. Pourtant. Il n’en attend rien. car ce pays entre tous effacé n’admet pas le bariolage des tons heurtés. La fibre artistique est ici touchée. vous et moi. uniforme alors et cachant. Mais on se plaît à voir dans l’Orient les convulsions de la passion et le tumulte des foules.« […] l’Orient est extraordinaire. Jean : Etoile secrète. Amrouche. »249 Comme Fromentin. il reste étonné et demeure fasciné. 323. du clair et de l’immobile. p. 36. C’est le pays par excellence du grand dans les lignes fuyantes.

A Nicolas (1930). »251 Voilà ce qu’éprouvent. C’est toujours un nouveau tableau qui s’offre à la vue du visiteur émerveillé . le héros de Tel qu’en lui-même s’installe et travaille en Tunisie : il tient une boutique de phonographes. les mœurs spéciales si dissemblables des différentes tribus indigènes. il tombe amoureux de cette nouvelle terre et décide de devenir colon. »250 « On ne saurait s’imaginer. 38. reprendre une boutique… L’avenir est un mystère mais ils souhaitent tous tenter leur chance. La beauté des paysages. La famille de La Cantine perd tout en France et va mener une vie difficile en Tunisie. mais la fin ouverte laisse présager du bonheur.de la cinquième nouvelle des Visages voilés (1919). Il achète un lopin de terre qu’il cultive et y construit une maison. tenter l’aventure. riche. en France. ces contrastes s’expliquent aisément par les variations du sol. recommence même parfois lorsqu’il y a des dégâts 250 251 Cambourg. Enfin. Loïc de : Les Lettres d’un colon. Elles se rendent compte que cet Ailleurs est beau. et elles comprennent l’amour ressenti par Coudignac ou Osman. Les femmes des Visages voilés ne connaissent rien de la Tunisie. Petit à petit. la splendeur du bled tunisien. Il travaille sa terre lui-même. 40. Elle a d’abord envie de repartir mais avec le temps elle se sent de plus en plus tunisienne. la femme observe la volonté de Coudignac de réussir sa nouvelle vie. Dans le roman de Géniaux. p. dont les origines ethniques sont variées. ce que constatent l’héroïne du roman de Géniaux et celle de Loïc de Cambourg. Le Français. L’intégration est lente et difficile mais il se lie d’amitié avec d’autres exilés et lui qui était déçu de ne pas être parti vers une destination plus lointaine se retrouve heureux car il trouve en Tunisie le dépaysement dont il rêvait : des paysages insolites. les grands espaces à cultiver attirent l’étranger français : « La Tunisie a cette particularité que chaque contrée de son territoire est homogène. par exemple. elle a pris le rythme de vie oriental et n’envisage plus de retourner en France. un homme est envoyé comme fonctionnaire en Tunisie. elles vont tenter d’y mener une vie meilleure d’après les échos entendus en Métropole. la cultive afin qu’elle ait un rendement équivalent à une terre française. Nous ne savons pas si elles réussiront dans leur entreprise. des ethnies diverses… Dans Les Lettres d’un colon de P. Il décide donc de rester en Tunisie qui devient pour lui son second pays. 176 . Géniaux. le héros de Tel qu’en lui-même (1936). Charles : Notre petit gourbi. c’est à dire fermier. qui a acheté une terre. p. vont tous au Maghreb pour recommencer leur vie : tenir une auberge.

Lucie : « Conquête ». de son habitation. pour lui la France est loin. leur amour pour cette nouvelle patrie et leur volonté de réaliser leurs rêves : « Car c’est pour vous. 177 . loi du sol coutumier. ta ville’. Delarue-Mardrus. on a l’impression que les Européens se considèrent comme les créateurs de la Tunisie actuelle car ils ont donné vie à cette terre laissée à l’abandon. c’est le cas dans le roman de Loïc de Cambourg. elle retrouve des émotions similaires à celles qu’elle a ressenties dans son pays natal. La Figure de Proue. installé en Tunisie construit une maison à l’exemple des villas orientales et il se sent tunisien . Parce qu’il participe au développement du pays. il pense avoir un droit sur ce dernier. Paul Auguste Nicolas illustre par son recueil de poèmes Heures d’Afrique (1922). une artiste mais comme une agricultrice : « fermier ». Les rustiques Travaux qui remplissent vos Jours. « terrien ». et malgré tout. C’est là un élément essentiel de la colonisation : le Français se croit le propriétaire de la Tunisie et il le devient. L’instinct de possession touche les Européens de Tunisie. il s’investit corps et âme pour réussir dans son entreprise. En fait. colons. même loin de la France. Souvent dans la littérature coloniale on lit : ‘ma ville. Qu’en somme. cet investissement des Français dans le travail de la terre. Elle éprouve de l’amour pour ce sol et ressent l’instinct 252 253 Nicolas. je suis prise âprement à la gorge ? Pourquoi je sens. comme une mère nourricière. Le poète ne se considère plus comme une femme. Sansot 1911. elle appartient à son passé et la Tunisie est son avenir. « prise âprement à la gorge ». mes amis. Paris : Gallimard 1908. Il devient enfin propriétaire de sa terre. Mon cœur se gonfle ici comme un cœur de fermier ? Pourquoi devant la houle immense de cet orge Et ces monts. ce pays m’appartient ? »253 L’auteur est attiré mystérieusement par la Tunisie. La Tunisie est une deuxième France pour les colons. est un objet d’amour comme l’expriment ces propositions : « mon cœur se gonfle ». Paul Auguste : ‘Travaux et des Jours’ dans Heures d’Afrique. La Terre. »252 Le poète résume en ces quelques vers l’action des colons fermiers. en friche. et de convoitise. Coudignac. En fait. dédié aux colons. Paris : E. Lucie Delarue Mardrus exprime ce qu’elle ressent à la vue de cette terre tunisienne dans Conquête : « Qui me dira pourquoi. En les enveloppant du mystère qui hante Le rêve de vos nuits et de vos sommeils courts. que je chante.naturels . au fond de mon sang terrien.

ouvert. et toute satisfaction l’exalte. L’écrivain se plaît dans ce milieu qu’il compare à un lac. car elle possède au plus haut degré le cachet de l’Orient et elle semble 254 255 Gide. une ville classique et belle. Cette terre de volupté satisfait mais n’apaise pas le désir.de possession : « ce pays m’appartient ». un bout de mer : « baigne. p. p. uniforme harmonieusement. dans L’Immoraliste (1902). L’ombre en est encore remplie. »254 L’écrivain est subjugué par ce qu’il voit. pour ce qu’il lui a apporté de bon. plonge » . libre. Il est prisonnier de cette volupté sans fin. André : L’Immoraliste. De nouveau.»255 Même si des changements ont eu lieu. sans cesse apaisée et réveillée. de douceur et de sensualité. Dans Feuilles de route (voyage réalisé en mars/avril 1896). de bonheur et de bien. d’amour. ce qu’il ressent à son arrivée dans la capitale tunisienne. intimement. De nouveau. facile. elle se voit comme issue de cette terre. celui de l’appartenance. le lecteur y voit un lien fusionnel. de richesse. ce paysage. La Tunisie est aussi synonyme de plaisir. 464. L’auteur s’attache à Tunis. de nouveau la lumière crée une intimité entre le voyageur et la cité. c’est un lieu dans lequel on ne peut que se sentir bien. notre arrivée à Tunis fut merveilleuse. bien que déjà très abîmée par les grands boulevards qui la traversent. Comme le dit Henry Dunant. en lieu magique et unique : « l’air […] semble un fluide lumineux ». Gide tombe sous le charme de la capitale tunisienne : « À l’automne d’il y a trois ans. il se voit satisfait mais chaque satisfaction attise le désir. la ville continue de plaire à l’écrivain. cette atmosphère faite d’ombre et de lumière. ce sol ne la laisse pas indifférente. Paris : Gallimard. parce qu’elle éprouve le sentiment de toute personne aimant son pays. 178 . Même des bâtisses peuvent créer un lieu chaud et douillet. Paris : Gallimard. C’était encore. l’harmonie est présente. où l’on nage. « Tunis. André : Feuilles de route. On perçoit l’amour qu’il éprouve pour ce petit coin de terre. Lumière plus abondante que forte. 26. où l’on plonge. de volupté. après une visite de la capitale en 1890 : « [Tunis] mérite certainement le titre de reine des cités mauresques. dont les maisons blanchies semblaient s’illuminer au soir. Gide. cet endroit est sans obstacle. comme des lampes d’albâtre. Elle considère la Tunisie comme son pays natal. nage. la lumière d’Orient ravit et transfigure un paysage banal en décor. La terre est synonyme d’avenir. Parce qu’elle s’y sent chez elle. À cela s’ajoute le plaisir : « la volupté ». Gide. décrit ce pays du Maghreb et avoue sa passion pour celui-ci. L’air lui-même semble un fluide lumineux où tout baigne.

La religion est fortement ressentie par l’écrivain : la hauteur des minarets. Dans la splendeur des matins roses Tunis s’éveille en souriant. Ferdinand : Fleurs d’Orient. Cris de pierre jaillis du cœur de l’Orient. Cette capitale est celle de la gaîté. Le même sentiment de beauté. 258 Scalesi. 86. le poète est subjugué par la beauté de Tunis qui s’offre avec simplicité à la magie lumineuse et colorée de l’Orient. Gustave-Henri Jossot raconte pourquoi et comment il est devenu Abdul Karim Jossot. Les frissons de l’espoir au fond du ciel riant. Certains colons ne restent pas insensibles à cet élan religieux partagé par les autochtones. d’alliance entre la lumière. À cela s’ajoute la place prépondérante de la religion dans ce paysage : « Ô minarets si beaux au-dessus des boutiques. Les Européens. Allah ne pouvait employer qu’un appât : le Beau. vont même parfois jusqu’à se convertir à l’Islam. 179 . Blanches tours qui guettez. 1902. qu’elle les rappelle à l’essentiel : « Guettez ». à travers cette strophe. Il m’a offert le repos sous les palmiers… Pour me charmer le Généreux a composé des jeux 256 257 Dunant. Henry : Cahier d’études maghrébines. »256 Ferdinand Huard dans Fleurs d’Orient (1902) avoue qu’il s’est laissé conquérir par ce petit État du Maghreb car il y avait là de quoi tenter et subjuguer un artiste : « Le front tourné vers l’Orient Ivre des lumières écloses . n°4. »258 L’Islam est indivisible de l’Orient. que la foi dirige.justifier le proverbe des maures tunisiens qui prétendent que lorsqu’on a bu une fois de ses eaux. les couleurs et la joie de vivre est éprouvé par Marius Scalesi. ou respiré son air. sentinelles mystiques. Il m’a donc saisi par mon côté faible : Il m’a montré la pauvreté sainte des nomades . les appels à la prière multiples et suivis par toutes les voix du peuple sont la démonstration de l’importance du culte. Huard.. « Pour pêcher une âme d’esthète. du bonheur simple : « s’éveille en souriant ». Le lecteur a même l’impression. encadre la vie des Maghrébins. Cologne. Marius : Poèmes d’un maudit. de la vie orientale. leur blancheur. on ne peut faire autrement que d’y revenir. La lumière et la couleur rose accentuent ce trait de caractère et participent à cette impression de bien-être et de joie. Paris : Belles Lettres 1923. 30 avril 1990. Dans Le Sentier d’Allah (1927). »257 De nouveau. il fait partie du paysage. […] dans le calme des soirs Il a fait lentement défiler devant moi des caravanes . d’abord curieux. p.

» Cette exaltation apaisée. les bureaux. les usines et les casernes. mais bientôt des beautés nouvelles ravivaient mon enthousiasme tandis que les laideurs européennes m’acheminaient vers le « Grand Dégoût ». les cinémas. Abdul Karim : Le Sentier d’Allah. Vous vivez une existence frénétique. jamais trace d’impassibilité ou de quiétude . Certains colons éprouvent un sentiment fort pour la terre. Fatigué par le rythme de vie occidental : « un des principaux facteurs de mon abjuration fut la fatigue que me cause la trémulation ponantaise ». Cet Etat est prisé et convoité en Métropole.de lumière et des harmonies de couleurs adorables qui m’ont plongé dans l’extase . Il a fait accourir une puissance mystérieuse. durant le jour Son soleil a flamboyé sur moi . pendant la nuit Ses étoiles ont illuminé mes songes. il est rare de rencontrer parmi vous une tête grave et majestueuse comme on en voit tant chez les Arabes. Puis. il s’éprend de l’existence paisible des Arabes. les lumières et la quiétude sont les éléments fondateurs de l’attirance et de l’envie des Européens. j’ai repris mon existence coutumière . Le discours révèle que la cause majeure et récidivante du départ de nombreux Européens et de l’attrait des pays de l’Orient vient d’une insatisfaction personnelle et collective. irrésistible : le souffle de l’Islam m’a prosterné. Maupassant dans Bel-Ami. alors j’ai clamé l’attestation millénaire des croyants : « Allah est le plus grand. 98-99. C’est l’opposition vie paisible/vie trépidante qui est la cause majeure de cette transformation. l’amour du pays se double de l’amour pour le peuple et pour sa culture. roumis ! Considérez votre démence ! Vous courez à vos affaires. de cette conversion. pantelant. absorbés par l’espoir du lucre. inquiets. Ici. il a découvert l’univers oriental et en fait l’apologie. Vos visages sont contractés par les soucis d’argent ou dilatés par des satisfactions basses. d’autres tombent amoureux de cette colonie qui leur offre plaisir et réussite. 180 . du fond du Sahara. une force enveloppante. fiévreux. sur le sable des dunes . les beuglants. Innombrables types sans caractère vous vous groupez en troupeaux et grouillez dans les cafés. une vie hors nature qui vous rend horriblement malheureux.. […] Jamais de calme sur vos masques de chair. hallucinatoire et démoniaque. les intérêts de chacun varient selon leurs attentes du pays occupé. le pays. les dancings. L’auteur a un regard extérieur objectif : il connaît son monde occidental et le critique. le paysage. Un des principaux facteurs de mon abjuration fut la fatigue que me cause la trémulation ponantaise. Les enjeux. mais dont vous vous enorgueillissez pourtant et que vous appelez « Civilisation »259. Regardez-vous. La religion. aucune idée calme et reposante ne s’est incrustée en vos cerveaux surmenés. Pour me charmer le Généreux a composé des jeux de lumière et des harmonies de couleurs adorables qui m’ont plongé dans l’extase »). sans cesse agités. Rien n’éclaire vos faces de damnés . nous montre que les Français sont 259 Jossot. et la séduction vient du Beau offert par Allah (« Allah ne pouvait employer qu’un appât : le Beau. p.

A travers ces événements. La France souhaitait s’installer en Tunisie afin de renforcer sa position en Algérie et de développer ses ambitions en Egypte mais l’Italie voulait aussi s’emparer de cet Etat à cause d’une surpopulation et parce que la minorité principale en Tunisie était composée d’Italiens. ce qu’il fait plus ouvertement dans un article des Choses du jour du 28 juillet 1881 lorsqu’il écrit que l’opinion est manipulée dans le but de lui faire accepter la guerre. une cheminée qui brûle notre meilleur bois. p. qu’ils aiment les colonies par intérêt. 294. en manipulant l’opinion publique (intensification des problèmes). 260 261 Maupassant. Les troubles coloniaux permettent d’écrire des articles à sensation et de faire de gros tirages : « Il faut que nous fassions un grand article. »261 mais à côté de cela : « […] ils ont racheté tout l’emprunt du Maroc […] Ils l’ont racheté très habilement. elle est cautionnée.possédés par le gain. Maupassant rend compte de ces malversations boursières. Maupassant critique la politique coloniale de Jules Ferry entre 1880 et 1885. 181 . […]. aident les seuls initiés. c’est de la Tunisie que nous parle l’auteur au chapitre 5. la France établit son Protectorat. plébiscitée car elle permet à certains de devenir riches. Les événements s’y déroulant occupent les journalistes et les potins mondains. p. à profit ou à perte : « La terre d’Afrique est en effet une cheminée pour la France. une cheminée à grand tirage qu’on allume avec le papier de la Banque. du politicien à la presse et aux financiers. l’affaire dont il est réellement question est celle de la dette tunisienne . Guy de : Bel-Ami. 281. que cela est dû aux manœuvres politico-financières et que la France vit dans le règne du pot-de-vin. 228. Tout acte est intéressé. Ibid. Paris : Albin Michel 1993. par le moyen d’agents suspects. Un climat d’insécurité est instauré en raison des révoltes des Kroumirs en Tunisie et de la Dette unifiée de 1879 qui provoquent la baisse des actions tunisiennes que des boursiers français s’empressent d’acheter. Sous couvert du Maroc. 262 Ibid. c’est à dire les financiers. à s’enrichir. »262. Maupassant en était le chroniqueur dans le journal Le Gaulois. »260 On s’aperçoit que la colonisation est une affaire d’argent pour la Métropole. p. les actions tunisiennes sont alors en hausse. Après le traité du Bardo en 1881. un article à sensation. véreux. La presse comme les journaux Le Gaulois ou La République française. En effet. La colonisation est un bien. ce qui fait le bonheur des financiers.

quiétude. Le Comte Ghislain est accosté un soir par un inconnu. 212-213. l’acquéreur pouvait choisir et acheter toutes les parcelles à sa convenance . »263 Á la fin de cette conversation il insinue au Comte que la meilleure affaire serait d’investir dans les terres de la Régence. que. bonheur.] il tenait pour certain qu’avant peu d’années.] serait un des celliers. dont ils neutralisent l’inquiétante étrangeté au prix d’un repliement identitaire. évasion. deux ans après Maupassant (1887) avec La Vocation du Comte Ghislain renchérit sur l’intérêt économique de toute colonie. que ce domaine […] avait pour gérant général un homme du premier mérite . B. il ne veut pas voir un étranger se l’approprier et dire qu’elle est sienne. la Tunisie. [. Les indigènes vont alors revendiquer leur droit à l’existence et à la propriété. Les colons l’aiment pour ce qu’elle apporte : beauté. p. 182 . L’impression ici. haine. qu’avant peu.. ces attachements ont pour conséquence de créer des tensions chez le colonisé. d’autres gagnent. Ce dernier lui raconte : « […] qu’il avait passé quelques temps à l’Enfida . 58. Durant l’épisode colonial. Amour. que ce gérant avait […] une carte de son royaume partagé par lots […] . Rivet. c’est que le pays colonisé est une machine à faire de gros sous. Victor Cherbuliez. »264 263 264 Cherbuliez. les reventes rapporteraient de gros bénéfices.. d’autres ne veulent qu’en tirer un profit pécuniaire. ne laisse pas indifférent. une des caves de l’Europe. de créer. Celui-ci est partagé entre les liens innés qui l’attachent à sa patrie. la colonisation provoque donc divers sentiments chez le colon. ils font l’expérience de la cohabitation forcée avec des Européens. Sa terre lui appartient. La Tunisie comme toute colonie.. Alors que certains y trouvent le bonheur de vivre. sans visiter les lieux et sur la simple vue de la carte. […] Il vantait les progrès de la colonisation française. argent. indifférence. la chance d’exister. quand bien même elle devenait bouleversante. sa terre natale et ceux qui le retiennent sur sa nouvelle terre d’adoption. les Maghrébins avaient appris à s’accommoder de la différence. Ces émotions. Paris : Hachette littératures 2002. Revendication identitaire Daniel Rivet explique qu’ : « Avant même la colonisation. p. Daniel: Le Maghreb à l’épreuve de la colonisation. [. Victor : La Vocation du Comte Ghislain. L’amour de ce pays d’amour du gain et de l’argent. plaisir.Certains perdent.

le Maghrébin ne sait plus qui il est véritablement et quel sera son devenir. les colons ne veulent par partir et ne répondent pas à cette demande de plus en plus insistante de la part des Maghrébins. modifier le paysage urbain. ‘Laroui Abdellah signifie par là que la colonisation contraint le Maghrébin à se cramponner à ce que le colonisateur ne lui a pas ôté : sa foi. (Il). c’est pourquoi il cherche « la compréhension. à trop côtoyer le Français. son sexe. « [Le] fait colonial. et vont même jusqu’à vouloir lui ressembler. Ne sachant comment répondre. du colon.En effet. Ils sont sur la terre du Maghreb et entendent y rester et changer les mœurs des autochtones. p. Le 265 266 Corm. La présence sur le territoire peut être nécessaire. les Tunisiens. »265 Le Maghreb souhaite être traité en égal par l’Europe. […] eut pour effet non seulement de stopper l’évolution historique mais d’obliger le colonisé à la refaire en sens inverse. les Tunisiens. a besoin de l’Europe. Or. cit. Ce qu’il sait. 55. Sa revendication n’est pas de faire de la France un pays ennemi mais d’en faire un Etat ami qui pourra l’accompagner vers le progrès. L’un des éléments essentiels de la culture orientale est la famille. installer de nouvelles techniques. c’est qu’il ne souhaite pas perdre ses racines et qu’il désire une entente avec la France : « pour réussir. Un regain patriotique des Orientaux naît alors. réclame la fin du colonialisme et des rapports inégaux. Famille La colonisation a eu des effets sociologiques chez les colons mais surtout chez les colonisés. sa langue’. ne veut pas rompre avec elle. acceptent la présence de l’Autre. décident. par exemple. Georges: Op. l’assistance. p. 183 . l’imiter pour passer inaperçu et se perdre dans la masse de la puissance européenne. l’assistance ». 1. Daniel :Op. la compréhension. de se replier sur leurs us et coutumes. Toutefois. d’un commun accord inconscient. l’occupation non. mais au contraire cherche le dialogue. Rivet. 13. cit. avec pour conséquence un retour aux fondements de la culture orientale. en revanche. Ils font partie de l’identité orientale à laquelle le colonisateur ne peut réellement toucher. »266 Les trois derniers éléments relevés par l’auteur sont fondamentaux dans la culture maghrébine. le monde moderne.

pour devoir de se voiler devant les étrangers. W. repos. rentre chez lui afin que ses épouses prennent soin de lui et le réconfortent. Pour le Maghrébin. ses racines et son Histoire. des Orientalistes aux Colonialistes. l’épouse est source de plaisir et de bien être pour l’homme. effectivement. essayage de vêtements et de bijoux jusqu’à être sûres de séduire leur époux. son comportement de jeune fille puis d’épouse… Dès sa plus tendre enfance. Ayant pour interdiction de sortir de chez elle. Charles Géniaux. On retrouve alors la réalisation de l’expression ‘le repos du guerrier’. La femme La femme est un mystère qui intrigue tous les Européens venus en Orient. 184 . dans Mœurs arabes : scènes vécues (1913). a. narguilé. d’après la loi coranique. Effectivement. elle est cachée à la vue du sexe masculin à part son père. consacre plusieurs chapitres à la femme arabe : sa mentalité. L’homme. elle est éduquée pour plaire à l’homme. En effet. Dans les récits orientalistes de la fin du XIXe siècle. sorti pour travailler et rapporter de l’argent au foyer. plus ou moins favorites. par exemple. Celui-ci rentre chez lui et trouve une ou des femmes prêtes à exaucer tous ses désirs. une femme est répudiée à la suite d’un malentendu sur la réalisation d’un repas : l’époux lui demande un plat avec une poule entière. raconté dans C’était Tunis 1920 de Maherzia Amira-Bournaz. Nos contes orientaux sont souvent fondés sur l’absurdité de cette décision. enfin on lui enseigne l’entretien de la maison : cuisiner. nous lisons des histoires où la femme est montrée comme l’esclave des humeurs masculines. coudre. est le lieu des retrouvailles avec soi-même. la femme est sacrée. Par exemple. pénètre dans un riche foyer musulman et nous rend compte de la vie des ces femmes enfermées dans une maison magnifique. la tête. passent leurs journées à prendre soin d’elles : hammam.cocon familial. Lemanski. le Musulman peut répudier son épouse si elle ne le satisfait pas. les plumes ! Un autre couple vit la même situation : le mari demande à son épouse un plat (kamounia) en précisant qu’elle doit en prendre soin et le surveiller. la femme laisse les intestins. elle éveille la curiosité et les fantasmes des Occidentaux. Le maître des lieux peut prendre jusqu’à quatre femmes. maquillage. nous trouvons nombre d’exemples de ce rôle de la femme maghrébine. Cette dernière. faire le ménage… Dans beaucoup de contes de la Tunisie comme « Les Sept filles Dannou ». Ces dernières.

elle régit l’ordre du foyer et le bien être de son époux. le fait de se montrer à tous et surtout aux hommes. la tante des deux héroïnes subit trois répudiations. Présente à la maison. un point de repère quand l’un des membres de la famille va mal ou tout simplement quand la colonisation se fait plus oppressive. lorsqu’en rentrant de l’école l’enfant est entouré par les parfums de mets traditionnels. l’époux en colère la répudie. par le décor oriental et accueilli par une mère aimante. Pour lui. celle de se faire belle et non de travailler. Il doit être le seul à apprécier le physique de sa femme. Restée au foyer. Elle appartient à son époux et ne doit être vue que par lui. elle est le trésor de l’Oriental. mais la relation à l‘enfant est différente. qu’il soit pour 185 . Elle est l’équilibre du foyer et de la vie familiale. et surtout de l’influence de l‘Europe. le sexe féminin n’a qu’une seule occupation. on ressent ce rôle de la mère comme refuge. En revanche. L’être féminin est plaisir et récompense mais il est aussi au cœur de la culture orientale en tant que gardien d’un mode de vie traditionnel. a l’impression d’échapper à la modernisation. Elle est nécessaire au bonheur de la gent masculine . des tensions. le père est présent et incarne la figure du respect. avec la mère chaque geste révèle le sentiment amoureux. à la culture européenne lorsqu’il rentre chez lui où sa femme l’attend comme toujours. l’amour est caché. Inconsciemment. où il retrouve son environnement familier. au quotidien. Cette dernière est le symbole de la famille et de l’amour. Nous voyons donc que la femme est le jouet vivant et nécessaire de l‘homme. finit le plat. En effet. est vu comme un sacrilège. son mari refuse qu’elle sorte et ressemble à la femme européenne. ils veulent la protéger du monde extérieur. Beaucoup de critiques européens ont accusé les Orientaux d’emprisonner leur femme. à découvrir ses trésors cachés. N’ayant plus de dîner. la femme maghrébine représente le passé. La femme maghrébine est surprotégée. de l’autorité et du pouvoir. Certes. cachée. Dans les diverses œuvres maghrébines et judéo-maghrébines ayant trait à la culture orientale comme C’était Tunis 1920 ou Qui se souvient du café Rubens. en contact avec l’Europe. De plus. l’une parce qu’elle a grossi. En réalité. une seconde fois parce qu’elle pleure trop. Le Maghrébin qui est. Dans Les Musulmanes de Géniaux. la mère entretient cette atmosphère de bien être et d’intemporalité comme si la colonisation n’avait pas eu lieu.à force d’y goûter pour voir si le goût ne change pas. être femme c’est aussi être mère. Le narrateur de Qui se souvient du café Rubens consacre l’essentiel de son récit à sa mère. ce qui est son rôle à lui. enfin la troisième parce que le mari ne voit plus son avenir avec elle. Beaucoup de romans tunisiens de langue française rappellent ces doux moments de l’enfance et de l’adolescence. la culture orientale. la tradition.

p. la mère sont à l’origine de cette force. les mets traditionnels : la mère prépare les plats préférés de sa famille… On peut comparer les retrouvailles de la femme au foyer avec le passage d’un univers moderne et difficile à un univers traditionnel. 175. d’aider à la préparation des repas… Mère avant d’être grand-mère. l’enfant comme le père. des gestes quotidiens du monde oriental. C’est un combat sous-jacent bien plus puissant qu’une confrontation directe. elle aussi. p. elle 267 268 Guellouz. Ils retrouvent la langue maternelle : la femme. La colonisation provoque le repli sur soi. »267 Parce qu’elle sait que le monde extérieur influence la pensée de ses proches.l’époux ou la progéniture. n’ayant pas accès à l’éducation. La femme. Elles font de leur foyer un monde serein. expliquée par Abdelwahab Bouhdiba dans La Sexualité en Islam (1975). […] Il était déjà assez triste que le pays soit colonisé. aimant et familier. Elle est le lien avec la culture orientale. sans en avoir véritablement conscience. Dans ce même roman. Souad : Ibid. d’élever les petits enfants. La grand-mère est. de protéger ses enfants du colon. elle décide. et une mère conservatrice qui souhaite les éloigner de toute influence étrangère. ne connaît pas la langue du colon et ne parle qu’arabe . elle s’occupe des travaux de couture. où l’atmosphère est si agréable que la tentation de la modernisation disparaît. gardienne des traditions et participe à ce combat contre l’étranger. la mère de Sofia dans Les Jardins du Nord : « Ce n’est pas parce que le mektoub nous fait vivre dans un village de Roumis que nous devons négliger la moindre de nos traditions. retrouvent ce qu’ils ont perdu le temps d’une journée. En réalité. elle est le retour aux sources. de comportements. Guellouz. »268 Cette attitude. 176. stable où l’homme et la progéniture se retrouvent. Sa seule arme c’est la persistance des traditions. 186 . est une « réponse au colonialisme ». Mais elle tenait à ce qu’au moins ce colonialisme s’arrête au seuil de la maison. la réflexion de Ella Yamina. si générale dans toute la Tunisie qu’elle en devient un phénomène social. Ainsi. sur son monde. « […] elle vivait […] dans la terreur de voir ses enfants […] absorbés par les colonisateurs. Présente au foyer. Souad : Les Jardins du Nord. c’est à dire qu’elle craint de ne plus les reconnaître à cause d’un changement de mœurs. de retour au foyer. Ses enfants sont partagés entre un père moderne qui leur conseille d’accepter la civilisation et l’éducation française sans oublier leurs racines. les rites orientaux : le hammam . la femme maghrébine a peur de perdre ses enfants.

p. Elle insiste sur le caractère intime et serein du foyer tunisien centré autour du sexe féminin. elle connaît tout. fermée à clef. p. Le symbole de la préservation de cette vie passée est l’armoire. ce à quoi elle a passé sa vie entière. d’observer sa joie de vivre. c’est son domaine de prédilection. 187 . n’a pas touché. la grosse éternelle »269. en l‘occurrence la grand-mère qui est l’héroïne de l’ouvrage. appartenant à une autre époque. La peinture de l’aïeule et de son environnement se fait du point de vue des sens. Elle régente la demeure avec plaisir. 272 Ibid. elle représente la savoir des ancêtres. c’est-à-dire la ville moderne. son cœur donne vie à la maison. Elle rappelle les traditions. donc les fondements de la culture orientale. la vieille absolue. Néanmoins. Le plus grand des bonheurs de l’auteur est d’assister aux va-et-vient infinis de son aïeule. Celle-ci est décrite avec humour et tendresse par sa petite fille venue passer ses vacances auprès d’elle. Ainsi. soignée : « Le sourcil souligné. »273 ou de la manie de celle-ci de tout garder. On a le sentiment que cette maison est un univers à part. le ciel se dessècherait comme le fond d’une marmite. les cheveux aplatis sur les tempes […] le dos impeccable »270. En effet. 119. La grand-mère est une figure essentielle du foyer maghrébin. 273 Ibid. 138. 12. 82. p. En effet. c’est là que la grand-mère cache tous les objets précieux depuis des années . Mais. 271 Ibid.sait tout. la maison ne doit pas être réduite à un 269 270 Béji. Hélé : L’Œil du jour. menant un mode de vie oublié : « Ma grand-mère se tient toute seule dans sa vérité inaccessible. « le cœur de la maison bat sous le corsage de ma grand-mère »272. l’armoire ne délivre pas ses secrets. 12. Cette métaphore révèle les sentiments profonds éprouvés par la narratrice envers son aïeule. elle en est la mémoire. lorsque Hélé Béji nous fait part de la problématique question du repas : « Si chaque matin le menu ne tombait pas de la bouche de ma grandmère comme une évidence irréfutable. de tout cacher dans une armoire fermée à clef où elle détient les trésors des membres du foyer. Cette dernière ne fait qu’un avec la demeure. p. elle dirige la demeure dont elle est le l’âme. ses petites manies. la romancière nous fait pénétrer dans un monde clos. la grand-mère nous est présentée comme le guide de toute la famille. tout le foyer s’y retrouve. le passé. Ibid. Dans L’Œil du jour. Le portrait qu’elle nous fait de cette vieille femme est celui d’une personne corpulente : « Ma grand-mère. Âgée. que l’extérieur. p. dans son antre du temps »271.

Marta : Leur pesant de poudre : romancières francophones du Maghreb. Ils ne peuvent quitter leur pays : « fuir ». Eugène : Une année dans le Sahel. la petite fille montre que son foyer et son aïeule sont rassurants car ils ne changent pas. avec au centre la femme à toutes les étapes de sa vie : d’épouse. de disparaître le plus possible et de se faire oublier. est créé par une grand-mère désireuse d’offrir à sa petite fille un lieu plein de douceur et de sérénité. Leur principe. Le foyer. il devient plus essentiel encore. b. Il a toujours eu son importance car il répond aux besoins de bien-être du Maghrébin. ils forment une microsociété dont la demeure est l’enceinte.lieu clos. ne pouvant nous fuir. La grand-mère est emblématique de la famille. p. L’aïeule et le foyer sont essentiels au Maghreb. les traditions participent à cette pérennisation de la civilisation maghrébine. Cette cellule familiale fait partie de ses souvenirs. pour l’auteur. évolue. ici elle est une figure d’autrefois. Avec elle. soit ‘l’espace du dedans’. la ville 274 Segarra. constate un phénomène majeur du peuple colonisé : « Ne pouvant nous exterminer. de mère et de grand-mère. 275 Fromentin. ils nous évitent. « L’espace où se passent [les] romans [maghrébins] est surtout intérieur. p. 131. À travers maintes anecdotes. 152. leur maxime. un milieu protégé. elle est à l’origine de la force de cet intérieur maghrébin. »274 On peut même aller jusqu’à dire que l’espace de la vie des Maghrébins est l’intérieur. au contraire de la capitale qui se transforme. est de se taire. La femme est au cœur de ce combat. Hélé Béji ne déroge pas à cette tradition de reconstitution du foyer maghrébin. Elle est l’équilibre nécessaire à la culture orientale. ils vont donc demeurer dans leur médina. ils nous subissent . c’est-à-dire le foyer. mais lors de la colonisation. Les traditions Lors de ses voyages au Maghreb. Le cocon familial est donc une arme contre l’invasion de l’étranger. soit celui de l’intérieur domestique. elle est avant tout. un cocon. Fromentin. ici. Paris : L’Harmattan 1997. grand observateur des Arabes. »275 Les colonisés sont les victimes de la puissance coloniale : « ils nous subissent ». 188 . d’un passé propre à tous les Tunisiens. leur méthode. de son enfance.

Le lecteur a le sentiment. comme un fantôme hante la ville. Ils ne vont pas encore se battre ouvertement. c’est la grandeur de cette fête. Ils vont préférer passer inaperçus afin de ne pas être influencés. Ce que l’on observe durant la colonisation c’est un refus. le pays. Celle-ci ne ferait que glisser sur lui. la musique . le nombre de jours requis pour l’union. circoncision. elle reste immobile sur son trône à attendre la fin des festivités. de ne pas se métamorphoser en Occidental au risque de perdre ses origines. »276 En effet. ce retour aux traditions : « […] C’est pourquoi la plupart des commerçants et ambassadeurs (Maghrébins) en Europe reviennent au pays pour confirmer leurs compatriotes dans l’aspiration à se tenir à l’écart du changement.arabe traditionnelle et éviter ainsi de côtoyer les occupants européens : « ils nous évitent ». la soirée où. Ils vont vouloir « disparaître » pour ne pas subir les propos des colonisateurs qui les rabaissent. cuisine. D’ailleurs. tout est démesuré comme pour marquer le caractère unique du mariage. habillée d’une robe cousue de fils d’or et d’argent. 169. interne.. p. de retour au pays natal vers 1930 (période de la montée du nationalisme avec le Destour et en 1932 le Néo Destour. de ses préparatifs à la dernière nuit. Mustapha.Culture et mémoire collective au Maghreb. pour des yeux étrangers. pour ne pas être atteint par la civilisation occidentale. Ce qui est surprenant. à la lecture de ces propos. leur donnent une image négative d’euxmêmes et pour ne pas ressentir trop fortement la différence avec les Européens. Tous les ouvrages de la littérature orientaliste ou de la littérature tunisienne francophone nous montrent la persistance des rites orientaux : mariage traditionnel. encouragent cet acte de refus. que l’Arabe souhaite faire partie du décor. le meilleur moyen de lutter contre l’influence de la colonisation. 276 189 . à s’enfermer dans la tradition. assimilés par la culture française. commerce… Dans Le Cimetière des moutons de Salem Trabelsi. leur lutte est sous-jacente. les voyageurs maghrébins. Chelbi. La famille ne modifie en rien cet événement unique dans la vie d’une femme : sept jours à l’abri des regards hormis ceux de l’esthéticienne (hannena) et des amies sélectionnées afin de se préparer physiquement à l’union . C’est une manière douce mais radicale de ne pas répondre à l’assimilation. le lecteur assiste à un mariage tunisien. Dans Bachour l’étrange et Le Choc des races. leur opposition. Paris : Académie Europ livre 1989. c’est de conserver ses us et coutumes. et du retour des Tunisiens partis étudier en France). une femme française assiste à un mariage traditionnel.

ce n’est pas le cas : il incarne un mode de vie maghrébin. Couscous. réveille la nostalgie des Tunisiens. d’un passé où les Européens étaient absents. dans les ouvrages dits de littérature coloniale. oubliée et surtout c’est un événement qui réunit tous les Arabes. par exemple. C’est pourquoi. il refuse même de rentrer chez lui de peur de voir cette différence entre sa culture et celle des Européens. bien que l’Aïd soit considéré comme barbare par les colons. Même s’il y a amour entre un colon et une Maghrébine ou un Arabe et une Européenne. dans La Statue de sel. il considère certains us et coutumes orientaux comme barbares. celle de leurs ancêtres. l’union est impossible en raison de différences culturelles mais surtout à cause du regard de chacune des civilisations. comme le marchand de cacahuètes. C’est une fête religieuse trop importante pour être effacée. les soirées d’exorcisme dont la mère est l’héroïne ou encore en ce qui concerne la gastronomie. La gastronomie traditionnelle plaît tant alors pourquoi en changer ? De nouveau. Lorsqu’ils passent devant un restaurant ou devant une maison. D’autres éléments de la vie orientale participent à cette lutte inconsciente contre le colon. ils sont heureux de goûter à leur cuisine. Hélé 190 . Ne sachant plus qui il est véritablement. bricks. gâteaux sont un régal. c’est une manière d’affirmer leur différence et de s’opposer à toute influence européenne. les Arabes continuent d’immoler les moutons ce fameux jour et de colorer de rouge les rues de la ville. Par exemple. salade méchouia. de l’associer à la sienne par crainte de se laisser envahir. les rend solidaires comme si ce jour précisément était la manifestation de leur force et de leur opposition face au colonisateur. les sandwichs que lui prépare celle-ci et qu’il trouve bien pauvres par rapport à ceux de ses voisins français. Influencé par l’extérieur. les Maghrébins refusent toute modification de leurs rites matrimoniaux.de la part des deux camps. Benillouche. crème au sorgho. La gastronomie. en rentrant chez eux. De même. du métissage. on retrouve nombre de couples métissés malheureux de ne pouvoir s’aimer ouvertement comme c’est le cas dans Les Musulmanes avec le couple de la sœur d’Etoile et du frère français de la tutrice ou encore dans Bachour l’étrange avec le héros et la femme du commandant. voire de sa communauté entière. toute simplification. nous avons un refus d’accepter la culture de l’Autre. Pour eux. remarque cette attitude d’opposition de la part de sa famille. D’autres figures de la civilisation orientale traversent le temps. celui du marchand ambulant qui offre un bref instant de plaisir aux enfants qui achètent des cacahuètes sous un soleil de plomb. il a honte des rites orientaux. Ce pourrait être un individu sans importance. Durant cette période. ne disparaissent pas et démontrent la volonté des Arabes de ne pas perdre leur identité.

l’énergie infatigable de ses pieds nus. c’est une figure légendaire de Tunis. il est un refuge où se retrouver pour échapper à l’influence européenne et pour ne pas oublier ses racines. »277 Figure d’une vie passée. le mystérieux dessin de ses rides immortelles. Le marchand est le symbole d’une vie insouciante. Paris : Noël Blandin 1992. ils conservent cette chaleur. ce sens de l’hospitalité qui fait leur réputation. de nouvelles marchandises venues d’Europe comme les bonbons ou certains vêtements arrivent sur le marché. Certes. […]. qui ne cesse de marcher comme s’il traversait les années. Le souk est aussi un lieu typique du monde arabe et personne ne peut le détruire ou le transformer. d’être ce qu’il a toujours été. 52. sa voûte plantaire. p. 277 Béji. […] . […]. d’un rythme propre à la vie orientale c’est à dire lent. De même pour l’accueil chaleureux des Arabes : même si leur vie change au contact des Européens. mais le souk continue de vendre majoritairement des produits locaux. déposant délicatement ses offrandes. il est aussi représenté dans Un été à la Goulette où il ouvre et ferme le film. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. Devant la montée du colonialisme. souple et fine comme une algue. inchangé . leur famille. Milieu familier. fort d’amour. de souvenirs et d’Histoire. La religion accompagne ce mouvement de repli. Elle va aussi être un refuge et le lieu de la solidarité musulmane face à l’incroyance des Français. anguleuse comme la pointe d’un parasol planté sur la plage avec l’aplomb longiligne des négresses africaines. rugueuse comme un rocher. 191 . le visage soudain sorti de l’ombre tressée du panier qui le dissimulait. pour apparaître dans un mystère encore plus grand. ce qui est à l‘opposé de la civilisation occidentale.Beji nous peint un homme vieux mais jamais fatigué. lui encore. creusée comme un coquillage. unifiée au sable comme une pièce archéologique qui a survécu à l’usure des siècles. légère comme un scarabée. son identité. continue d’être classé par corporations. ses traditions. Il supporte la chaleur avec l’impassibilité végétale d’une graine brûlée poussée par la brise. paisible. les Arabes n’ont pas d’autre choix que de se replier vers leurs traditions. coiffé de cet immense panier rond gonflé d’étages de cornets disposés en étoile. « Sa longue enjambée dans le tempo presque féminin de sa démarche. où l’âge s‘est fixé pour toujours. Il s’agenouille. […]. […].

se tourna vers l’Orient comme pour appeler la lumière. p. ce qui n’est pas le cas de Lamartine. et faisoient. »278 « Pendant ce temps là. Alphonse de : Souvenirs et impressions pensées et paysages pendant un voyage en Orient. la barbe et les mains. ce regard français sur l’Islam n’est pas toujours tendre. t. et chante l’heure et la prière de toutes les heures . bien supérieure. »279 Chateaubriand se montre réticent envers l’Islam. il décrit l’appel à la prière qui va. T1. Dans d’autres circonstances. mais là encore. voix vivante. en revanche. il est incomplet. 474. il est curieux des rites. La religion La première relation du monde occidental avec l’Islam s’effectue au Moyen-âge lors de la conquête arabe aux VII-VIIIe siècles. 202. « C’était l’heure de midi. Charles René de : Itinéraire de paris à Jérusalem. il décrit les ablutions et le déroulement de la prière. Cependant. nos marchands turcs descendoient à terre. »280 Chateaubriand. se lava les coudes. au milieu des champs. Il est bref et réducteur. « Le janissaire fit sa prière. il ne s’intéresse pas à cette religion. luttes religieuses pour la suprématie d’une seule foi. Du Reyer publie l’Alcoran de Mahomet. T2. tournoient le visage vers la Mecque. p. Le lecteur perçoit de la dérision dans la proposition « comme pour appeler la lumière » et de la moquerie déplacée dans le verbe culbuter associé à l’adjectif religieux. En 1647. puis des Croisades. Ibid. certains écrivains comme Chateaubriand se montrent irrévérencieux vis à vis des pratiques musulmanes.2. des espèces de culbutes religieuses. Dans son Voyage en Orient (1835). troubler les colons français venus s’installer au Maghreb.1. à mon avis. 280 Lamartine. p. 218. à la voix sans conscience de la cloche de nos cathédrales. l’heure où le muezzin épie le soleil sur la plus haute galerie du minaret. il s’enthousiasme de la différence avec le christianisme. il résume l’Islam à l’obligation de prier et l’interdiction de boire du vin et de manger du porc. Dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem. 279 278 192 . animée. L’écrivain reste indifférent à cette foi orientale. qui sait ce qu’elle dit et ce qu’elle chante. Celui-ci admire l’Islam. mais ce n’est qu’au XVIIIe siècle que la France s’intéresse véritablement à cette religion qui attire alors la considération spirituelle et intellectuelle des érudits européens. s’asseyoient tranquillement sur leurs talons. des années plus tard encore.

Elle dirige leurs gestes mais aussi l’organisation de leurs espaces géographiques. sanctifie leurs pratiques sociales. Les arabomusulmans vivent leur foi et cela intrigue les Occidentaux. Les peintres comme les écrivains remarquent que chaque ville orientale est construite de la même manière : « […] au centre une grande mosquée. Michaud et Poujoulat nous racontent. 68. plus chaleureux dans son appel que le son froid des cloches. le quotidien est parsemé de gestes et de paroles religieuses. « […] l’Islam fournit aux Maghrébins un langage de base qui habille leur parler quotidien. sans parler des cinq prières obligatoires.cit. p. de kûtabs ou école coranique. donnent des explications et les peintres représentent les symboles de l’Islam (mosquées). du haut du minaret. justifie leur croyance en un ordo mundi. à laquelle est accolé le souk central. et vont tous ensemble à la mosquée où l’imam les attend. le lecteur ressent l’intérêt du voyageur pour cette culture religieuse. Les Occidentaux sont surpris par cette vie régentée par l’Islam et admiratifs de cette existence ordonnée qui rassemble tous les Arabes.cit. et aux alentours des quartiers qui constituent des unités architecturales définies par l’existence d’une mosquée à prône. de découvrir le sens du Coran… Les arts vont exprimer ce regain d’intérêt pour cette croyance : les écrivains décrivent les pratiques. […] Ainsi commence la journée. de même. Daniel : Op. sous la cabane. 3 in Le Voyage en Orient. 283 Rivet. Daniel : Op. de comprendre les motivations des Musulmans. entre 1831 et 1833. Charles Cottu. p. 61. La religion fait partie intégrante de la vie des Maghrébins.Dans cette peinture. Vers 1830. JC Berchet. d’un hammam et de fours à pain. et le coq. anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXe siècle. Même s’il ne s’étend pas sur le contenu. Paris : Robert Laffont 1985. »283 Rivet. annoncent le retour du matin . l’artiste est sensible à l’humanisme islamique. l’Occident s’intéresse à l’aspect spirituel de l’Orient et tente d’en savoir plus. dans leur Correspondance le début de la journée d’un Musulman : « On se lève quand le muezzin. »281 Effectivement. 282 281 193 . […] et déjà [les Arabes] se pressent autour de la fontaine pour y laver les souillures de leurs corps. insiste sur les trois prières journalières et sur la volonté ferme de chaque musulman d’aller à la Mecque au moins une fois dans sa vie. Michaud et Poujoulat : Correspondances d’Orient t. »282 La religion est collective : « tous ensemble » et non individualiste. p. 307-308. les unit dans une même voie.

elle est partout sous forme de décor car elle est le bâtiment essentiel de toute ville de l’Islam : Colonnes de granit du portique de Canope à Alexandrie (Luigi Mayer) en 1802 ou Citadelle du Caire (Louis Haghe) en 1838. des peintres peignent des hommes se rendant dans ce lieu de culte . En peinture. Maupassant décrit les hommes priant à la mosquée. Figure 34 : Colonnes de granit du portique de Canope à Alexandrie. « J’éprouve de plus en plus de sympathie pour ce peuple d’obédience islamique. Paris : Bibliothèque nationale. l’Européen ne peut échapper à cette démonstration de ferveur religieuse. ce peuple que je vis écouter en prière à la mosquée d’Ulu de Bursa.La mosquée. 1802. la piété est présente partout : Gustave Guillaumet peint des hommes priant le soir dans Prière du soir dans le Sahara. d’autres comme Louis-Claude Mouchot font du lieu de culte des Musulmans le thème de leur tableau : La Mosquée de Kaid Bey (sans date). devant ce mouvement collectif unique où la réunion des êtres répond à la réunion des âmes et de la foi. est au cœur de la ville comme la foi est au cœur de la vie des Arabes. Où le mouvement des ablutions autour de la fontaine vers la coupole de verre centrale accroche la lumière du soir qui tombe sur les parties du corps que 194 . enfin d’autres peintres font de la mosquée l’élément incontournable du paysage oriental . Luigi Mayer. Les Occidentaux sont en admiration devant la beauté du lieu de culte islamique mais aussi devant la ferveur des Musulmans. gravure extraite des Vues d’Egypte. généreux comme nous autres on respire. lieu de prières.

pavillons et oreilles. Marc : Sur les Chemins d’Oxor. mains. elle fait taire ses craintes. puis une vraie barbe […] Il avait la manie de se laver à tout moment. poignets. Tunis : Cérès 1997. chevilles et mollets. Dans Tirza. ce besoin de se laver fréquemment sont les résultats de sa conversion. Ali : Tirza. Pieds. […] Son maintien. ocre. Musso. l’individu ne peut se présenter à lui ou même l’invoquer s’il n’est pas propre. Abassi. La récitation du Coran agit comme un baume sur le cœur du croyant. visage. »284 Cette scène exprime la beauté de cette ferveur religieuse : la lumière. »285 Le passage d’une vie normale à une vie pieuse transforme Musso. » Musso explique à son ami : « Je ne connais plus de chemin autre que celui qui va de la maison à la mosquée ou à la boutique […] Je me dis […] que si je ne succombe pas à la tentation (celle des femmes faciles). et. me réconcilie avec mon autre moi… […] Il (l’Imam) a éclairé mon chemin et je lui dois ma vie désormais. sa jebba et ses babouches avaient toujours un blanc immaculé et laissaient émaner une agréable et imposante odeur de musc. à ma journée écoulée. Je ne te cache pas que j’ai aussi des remords en repensant après la prière du soir.chacun prestement purifie. de certitude et d’espoir. 96-99. couverte d’ocre et d’or sur les piliers et les murs de laquelle sourates du Coran et signatures de sultans sont écrites en de noires et sublimes calligraphies anciennes. L’hygiène est essentielle dans le rapport à Dieu. ses tentations. Le lecteur remarque que la religion musulmane touche l’esprit de l’homme mais aussi son mode de vie. de sorte que sa calotte. l’écriture noire participent de l’esthétique islamique. Marc Roger. elle lui apporte la paix. p. Je récite alors des versets du Coran. sa façon de s’asseoir. éprouve du respect devant ce spectacle qui réunit tous les musulmans de confession musulmane. 85. Dieu me pardonnera mes petites faiblesses. avant-bras. rien que le son de ma propre voix psalmodiant la parole divine embaume mon âme un moment tourmentée. or. surtout. qui se convertit à l’Islam. […] Une mosquée à vingt coupoles. de soigner ses effets. son allure. sa manière d’appréhender le futur. une merveille. L’ambiance des lieux saints nous reposait de la vie trépidante et bruyante des souks. me sembla tout à fait métamorphosé. 195 . […] Il laissa pousser une barbiche. Musso. ce dernier raconte : « […] nous fûmes réellement conquis. L’écrivain. les couleurs. qui prouve aussi que la religion fait parti de leur identité. nuque. […] En quelques semaines il devint un modèle de piété. Le « blanc immaculé » des vêtements. Tout commence par un marchand très pieux qui emmène Musso et un collègue à la mosquée. nous avons l’exemple d’un homme. p. tout en lui était arrivé à un diapason. cette vie de quiétude. au-dessus de la tête des fidèles qui se lèvent puis s’abaissent en réponse à l’imam. D’où « la vie de 284 285 Roger.

Jean Louis : Littératures francophones. La grand-mère de Hélé Béji. bèsmélè (bénédiction)… tout événement est interprété comme étant 286 287 Béji. Ainsi. alors qu’elle préserve dans sa maison un mode de vie passé. sa petite fille n’hésite d’ailleurs pas à dire que : « La religion bat dans son cœur comme un phénomène de la nature. Ils usent toute la journée. Hélé : L’Œil du jour. et ici l’aïeule. Chaque jour est nouvel espoir. p. de ce qui leur est offert (plaisir du corps et de l’esprit) et une Éternité.quiétude » revendiquée par Musso mais aussi par tous les Musulmans et constatée par tous les Occidentaux. Une religion permanente et une vie paisible caractérisent le mode de vie du Maghrébin. Ce retour à la religion est une manière de se retrouver . issues de la modernité abandonnent tout ce passé. 217. »286 L’une des manifestations de la religion chez les Maghrébins. Anthologie. rythme sa vie. le fait que le lustre se brise en raison de sa vétusté est interprété par la grand-mère comme le détournement d’un malheur puisque cet incident aurait pu coûter la vie de leur voisin qui finalement s’en est sorti indemne. Joubert. est manière de se démarquer des Français et de s’affirmer comme peuple croyant. les nouvelles femmes. Alors que l’aïeule de Hélé Beji est à l’aube de la mort mais qu’elle n’en a crainte. aucun phénomène naturel. c’est à dire profiter de la vie. rabiosteur (que Dieu me protège). l’homme se remet en question et tente de trouver des réponses à travers sa relation à Dieu. hemdoulè (merci ou grâce à Dieu). Paris : Nathan 1999. De même. sa journée selon les heures de prières . p. ce phénomène n’est pas rare dans la société maghrébine. la grand-mère en met sous l’oreiller de la narratrice afin de la protéger du mal incarné par Boutellis. d’expressions religieuses pour se protéger du malheur. tout phénomène imprévu est considéré dans la maison comme une manifestation de Dieu. est l’usage des amulettes . pour souhaiter du bien à autrui : inch’allah (si Dieu veut). 196 . La grand-mère incarne ce mode de vie aujourd’hui un peu moins répandu. Cette alliance est typiquement orientale et elle a depuis toujours intéressé les sociologues européens. En réalité. 12. »287 La religion est présente dans chacun des gestes de la vie des Arabes. Lamartine dans son Voyage en Orient faisait la même observation : « Ce peuple ne voit aucun incident de la vie. sans y attacher un sens prophétique et moral. à savoir préparer la vie après la mort. appartenant à ses propres ancêtres. Les hommes sont partagés entre un Carpe diem.

Lorsque Hélé Béji parle de sa grand-mère elle aborde le funeste sujet du décès.la volonté de Dieu… On pourrait dire qu’ils vivent la religion. celle-ci est attendue. sa vieillesse emblématique. où l’harmonie règne . la religion sont une manière de lutter contre l’envahissement d’une culture moderne. »289 288 Gautier. son temps de vie massé derrière elle par une loi de non-retour. JC Berchet. la distance avec les vivants. d’avoir une identité propre. 169. les vivants continuent donc de côtoyer les disparus. de cette manière ils forment une ligue contre la colonisation. manger. De même. Être musulman. loin de craindre ce moment fatidique. 289 Béji. la vie ne se sépare pas soigneusement de la mort comme chez nous. l’Aïd qui marque la fin de ce mois. des couples se promener à travers celles-ci. mois durant lequel la solidarité est plus présente. p. le masque. […] marche au bord de la tombe. 368. La mort qu’elle touche semble ici. Paris : Robert Laffont 1985 . Le deuil a aussi son importance et est vécu. Hélé : L’Œil du jour. où toutes les familles se regroupent pour fêter cet événement ensemble. « En Orient. En effet. dans sa personne. sans crispation ni crainte. chapitre IV ‘Smyrne’ in Le Voyage en Orient. l’épouvante. sans aucune gêne. p. le cimetière est un lieu de recueillement mais aussi un lieu de promenade. […] ce qui en elle aurait dû suggérer la frontière inquiétante et déprimante avec la mort. […] me suggère […] l’idée d’une complicité infinie avec la vie. aucune dissociation n’est possible. atteindre et déployer la vie. »288 Au Maghreb. c’est l’affirmation d’être différent. la famille. appréhendé différemment que chez les Occidentaux. l’aïeule attend la fin avec naturel : « La pauvre. contre une civilisation peu pratiquante. Les pratiques religieuses soudent les Arabes entre eux. s’asseoir. les traditions. mais elles continuent de frayer ensemble comme de bons vieux amis . D’ailleurs les Européens en sont conscients et sont fascinés par la force de l’Islam capable de réunir tant d’individus. causer d’amour sur une tombe n’emporte ici aucune idée de sacrilège ou de profanation. Théophile : Constantinople. […] la perte vitale. fumer. La mort fait partie de la vie. […] tout ce qui en elle est le plus voisin de la mort. dormir. de l’approche de la mort. Or. l’Aïd kbir qui correspond à l’immolation d’un mouton. celle-ci fait partie d’euxmêmes. anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXème siècle. Tous les Musulmans se retrouvent lors des fêtes religieuses : le Ramadan qui accueille tout homme ou femme souhaitant faire le jeûne. 197 . Les touristes peuvent assez souvent voir des femmes ou des hommes discuter autour de tombes. sans avoir le sentiment d’être irrespectueux.

les creux réalisés pour recueillir l’eau et ainsi étancher la soif des oiseaux. à côté de la vie et sans qu’on y prenne garde. lieux qui se distinguent de ceux de l’Europe par le refus de l’ostentatoire et de la commémoration visuelle. »290 Cette comparaison comique montre combien la mort fait partie du quotidien. déprimante. maisons. Au contraire. p. les termes utilisés sont l’expression de ce sentiment qui n’est point ressenti par la personne concernée : « inquiétante.L’écrivain éprouve de la compassion pour sa grand-mère : « la pauvre » alors que celleci avance vers la mort « sans crispation ni crainte ». La mort et la vie font partie d’un tout. Slaymane. il vit avec le tombeau de son aïeul au milieu de sa villa : « Slaymane circule dans la familiarité de ce mort sacré comme dans celle de son fourneau. comme la mort elle-même. de même. la foi dans le cœur. la fin est sombre et effrayante. comme le remarque Flaubert à Constantinople en 1850 : « le cimetière oriental est une des plus belles choses de l’Orient. et c’est ce qui étonne l’écrivain. l’approche du repos éternel provoque chez la grand-mère une envie de vivre . Hélé : Ibid. où les femmes discutent du quotidien sur la tombe. elle continue ses activités sans se préoccuper de la fin. On traverse un cimetière comme on traverse un bazar »291. Aux yeux de Hélé Beji. en mettant l’accent sur la simplicité du cimetière et son absence de frontière avec la ville. l’absence de murs afin que ce lieu soit ouvert sur la vie et qu’il n’y ait pas de frontières. 117. 290 291 Béji. Ce lieu si paisible. les croyants font donc en sorte que du point de vue matériel (tombes. rien ne les dissocie . combien la peur qu’elle provoque (surtout chez les Occidentaux) est tournée en dérision. la perte vitale ». tout à coup et partout. sont sensibles à cette simplicité du rapport à la mort des Maghrébins. Ils peignent nombre de tableaux où ils illustrent cette relation à la mort. Les peintres comme Fromentin ou Kandinsky (dans des styles différents). par sa luminosité. Gustave : in Dictionnaire de l’orientalisme de Christine Peltre . ne craint pas la mort. Plusieurs ont évoqué le recueillement dans les cimetières. l’épouvante. où ils rendent compte aux spectateurs des enterrements à la fois tristes et paisibles. si serein est aussi très vivant par le nombre de ses visiteurs. le masque. p. lieux) l’harmonie continue. des visites joyeuses aux morts. 198 . enfin où ils montrent que le cimetière est aussi lieu de vie : l’argent laissé sur les tombes pour les pauvres. […] ça se trouve à propos de rien dans la campagne ou dans une ville. Flaubert. le blanc qui attire et réfléchit la lumière intense du soleil. sa gaieté. 22.

les morts n’étaient ni isolés ni parqués. je devais pourtant la saluer sur le chemin de l’abreuvoir […]. offert aux intempéries. ordinaire. Et l’on multiplierait les bonnes actions pour faciliter le passage du trépassé dans l’autre monde. sans déchirement apparent. Les cimetières sont fermés par de hauts murs. 293 Amrouche. elle n’y est pas occultée comme dans les pays ‘civilisés’ qui veulent ainsi préserver l’activité inconsciente des vivants. avec simplicité. Ce n’était pas comme dans les cimetières européens de Tenzis. sans cercueil. je souhaitai qu’à mon heure on me mît en terre avec cette simplicité. qui bientôt se fit glorieux. l’appréhension de la mort est différente car attendue. Certes. la mort était un personnage prestigieux mais dont on parlait sans frayeur. Les visages exprimaient une gravité sereine. Au Maghreb. Ici. décrit des femmes qui discutent de leur quotidien. psalmodiaient d’un air recueilli. la narratrice Taos Amrouche décrit la mort. Et une civière passa. 111-112. […] La mort.avec la vie. p. Venant du côté du cimetière des ancêtres. Taos : Rue des tambourins. […] En plus du dénuement c’est la splendeur hautaine du chant rituel qui m’a bouleversée […]. un chant monotone et envoûtant se fit entendre. dans ses Essais (1935-1968). Denise : Arabes des lumières et bédouins romantiques : un siècle de « voyages en Orient ». tout y est gris ou presque pour rappeler la tristesse et le caractère malheureux de la perte d’une personne. »293 292 Brahimi. Enveloppé d’un linceul et roulé dans une natte. Une peinture d’une animation douce et vivante symbolisant la mort au Maghreb nous est offerte comme la peinture déjà vue de Fromentin (1853). l’enterrement et exprime son admiration pour la quiétude avec laquelle cela se déroule : « Dans notre pays. des hommes qui fument près des tombes et des enfants qui se poursuivent dans le cimetière. […] On ferait un repas funèbre : un couscous servi au cimetière même. dans de grands plats de bois. ce qui rend le passage de la vie au trépas beaucoup plus simple. Ils reposaient au-dessus de l’abreuvoir. la lumière aveuglante tombaient sur eux à profusion. »292 L’Europe préfère oublier l’idée de la mort de peur que celle-ci ne paralyse les vivants et les empêche ainsi d’être actifs. p. la douleur est présente mais elle ne doit pas occulter la vie. 199 . « La mort au Maghreb est un spectacle naturel. Ici. Gida prononça la formule coranique et pria pour que Dieu fît miséricorde au défunt que l’on allait rendre à la terre. On se la représentait comme une femme élancée. le corps n’était suivi que par un cortège d’hommes qui. tous.8. le soleil et la pluie. Dans Rue des Tambourins (1969). Obscurément. Paris : Le Sycomore 1982. aux gestes nobles et au goût difficile. Henry de Montherlant. ou sur la colline d’oliviers. […]. Les mendiants des environs viendraient se restaurer. sans fleurs ni pompe vaine.

d’où les termes de « parqués » et « isolés ». les paroles coraniques protègent le mort et apaisent les cœurs des vivants. aligné. la vie n’ose s’exprimer. alignées . Vassily Kandinsky. L’enterrement est partagé par tous. c’est un moment comme beaucoup d’autres où la solidarité. sans émotion. sans encadrement . Figure 35 : Cimetière arabe. L’expression « sans déchirement apparent » montre que l’Arabe n’est pas un homme sans cœur.5/98cm. enfermé.La narratrice rend hommage à la mort et à l’enterrement au Maghreb. rangées par famille certes. de couleurs gaies est une vue d’un cimetière tunisien. non par discrimination mais parce que l’usage suppose que la femme est plus émotive et risquerait de montrer sa douleur lors du cortège. lourd de tristesse. Enfin. Ce tableau de Vassili Kandinsky intitulé Cimetière arabe (1909). l’endroit est parsemé de morts. joie ou peine. Hambourg : Kunsthalie. il est un être réservé qui cache sous sa gravité ses sentiments. En Europe. Huile sur carton : 71. des femmes agenouillées devant une tombe qui discutent avec une amie. la générosité s’éprouvent comme le fait de donner à manger aux pauvres. mais non classées. L’écrivain compare les cimetières occidental et oriental : le premier est cadré. le chant rituel accompagne le défunt jusqu’au bout. comme la coutume le veut. Le lecteur européen apprend que le linceul n’est suivi que d’hommes. La mort fait partie de l’existence des Orientaux comme tout ce qui s’y rattache. l’autre est ouvert. seul le silence est présent. On y voit. l’individu qui s’y promène voit des tombes de-ci de-là. 1909. des hommes qui s’éloignent 200 .

Sartre explique dans L’Être et le Néant (1943). se tourne alors vers ce qui le particularise. Sacrilège compris par l’héroïne française de l’ouvrage qui pense que la France devrait respecter la religion de l’Autre. donc une nouvelle vie loin de la tristesse que peut provoquer la mort d’un proche. décident de se tourner vers la religion. leurs différences. Dans ce roman. qui 201 . les Tunisiens se réunissent. et qui essuie un refus de la part de la France. c’est à dire son identité d’arabe et de musulman. Foi. Le regard. Aujourd’hui. de sa religion. « Je » ne peut percevoir et saisir l’autre comme sujet qu’en étant perçu et objectivé par lui au même moment. vers leurs traditions. C’est un mouvement de repli nécessaire et inné face à l’Autre. de les réunir pour une cause et contre l’ennemi. À la fin du récit.et des enfants qui s’y promènent. le Maghrébin qui cherche à s’intégrer et à correspondre à la norme française. Ce que l’on remarque. l’Arabe a le sentiment de devoir changer. À l’époque de la colonisation. Ce retour aux origines de sa culture. le renouveau. c’est que la religion a le pouvoir de motiver ses adeptes. ses us et coutumes. famille. En effet. insouciants. On remarque dans les banlieues françaises essentiellement. Cette couleur c’est le printemps. Il est alors difficile de se connaître mais tout cela n’est qu’un jeu de regards. que les immigrés noirs ou arabes ont tendance à revenir vers leurs origines. Nous verrons plus avant ce phénomène en troisième partie. que la relation de Moi à autrui est réciproquement conflictuelle. est provoqué par une crise identitaire. de même pour les portraits réalisés par les Maghrébins. manifestent et se battent contre les Français qui veulent raser et déplacer le cimetière de la capitale pour y construire une route. les portraits effectués par les Orientalistes puis par les Colonialistes sont divers et parfois opposés. les Européens peuvent observer l’intérêt des Orientaux pour leur cimetière. qui a pour but de se différencier des Français. afin de revendiquer leur existence. il cherche donc à s’affirmer et à se protéger de l’influence européenne. tradition sont ce vers quoi les Arabes se tournent pour lutter contre les Européens car ce sont les trois éléments fondateurs de l’orientalité que ces derniers n’ont pas et ne peuvent pas toucher. Les jeunes qui se sentent mal intégrés. les Tunisiens gagnent leur cause et le cimetière n’est pas touché. La prédominance du vert s’explique par l’image de vie qu’est la mort au Maghreb. afin de trouver des réponses à leur mal-être. Au début du XXe siècle. Dans Bachour l’étrange. Qui suis-je ? Qui vais-je devenir ? Ces questions sont d’ailleurs encore d’actualité. repoussés par les Français.

202 . Le Moi a besoin du regard de l’Autre pour exister et vice et versa. En écho de cette dépréciation de l’Arabe et de son environnement. »294 En effet. Par la suite. Guy : Littérarité et anthropologie dans le Voyage en Orient. dès le XVIIe siècle la France a été attirée par l’Orient. p. Soi à travers l’Autre Guy Barthélémy. qui analyse le comportement humain dans Le Voyage en Orient de Nerval écrit que : « […] la rencontre de l’Autre se réduit soit à une entreprise de coloriage soit à la vérification par l’Occidental de la supériorité dont il est à priori convaincu. on observe une démystification de ce même Orient et de ses attributs par les colonialistes. L’orientaliste subjugué par le pittoresque. l’exotisme. 1. Ce qui plaisait est transformé en défauts. les Tunisiens se mettent à décrire les Français comme leur double négatif. l’Arabe et l’Orient sont appréhendés différemment selon les étapes de la colonisation. Ces derniers réfutent la poésie et la beauté du Maghreb et de ses habitants.dépend de la culture et du contexte historique. période rococo… la femme orientale séduisait les femmes occidentales qui se sont 294 Barthélémy. En effet. C. Chacune des deux civilisations est consciente de l’existence de l’autre mais en tant que culture inférieure.1996 . L’Orient est un idéal dans l’imaginaire européen. peindra l’indigène et le paysage de manière positive. Les Tunisiens Il est loin le temps où les femmes arabes faisaient rêver les Européens et où les hommes avec leur port altier forçaient l’admiration et le respect des Occidentaux. Descriptions riches en couleurs et en bizarrerie sont le lot de cette période de découverte. 14. en défaillance. fige l’être dans des propriétés bien déterminées. Période des Turqueries. en revanche. l’étrangeté de cet Ailleurs et de cet Autre.

Au contraire. s’inventent des scènes de femmes nues. une absence d’individualisation de l’Arabe. n’utilisent aucun outil de personnalisation..mises à adopter sa mode vestimentaire. »295. élégant. du vocabulaire de masse. Ces hommes. elle est la femme fatale. Ces images figées qui expriment un imaginaire social propre à l’Europe permettent d’appréhender l’Oriental de manière collective et fréquemment négative. ‘eux’. c’est à dire de : « manières de penser par clichés. Paris: Éditions SEDES 1982. sensuelle. au fil des lectures. des impersonnels : ‘les Arabes’. Se développe alors l’utilisation de lieux communs. que l’image des indigènes change dans le regard des Européens. La femme voilée attise les convoitises comme l’explique Mary Montagu dans ses Lettres : elle a la liberté de l’adultère puisqu’elle est cachée ! Le harem et le hammam. objets de préjugés. de caresses. bienveillant… Nerval. sont les milieux de l’imaginaire érotique masculin. lieux clos que le regard européen ne peut pénétrer. que le Maghreb et les autochtones sont critiqués. la femme est représentée comme étant l’incarnation du mystère et de la sensualité. Lamartine et même Chateaubriand (lorsqu’il parle de la délicatesse des Arabes) pour les Romantiques et Fromentin ou Dumas pour les Orientalistes illustrent par leurs propos cet ensemble de qualités attribué à l’Arabe. il est par la suite. Ruth et Rosen Elisha. comme les peintres orientalistes nous l’ont montré. Apparence Les Européens. de jouissance… L’Orientale est belle. la « Fellah de Gautier » ou la Maghrébine d’Anatole France. 203 . Pendant les périodes romantiques et orientalistes (1820-1900). C’est avec l’impérialisme du début du XXe siècle. qui désignent les catégories descriptives simplifiées basées sur des croyances et des images réductrices par lesquelles [l’individu qualifie] d’autres personnes ou d’autres groupes sociaux. Albert Memmi qui a écrit le portrait du colonisé écrit à ce propos : 295 Amossy.Le Discours du cliché. On se rappelle « Sara la baigneuse » de Victor Hugo. a. ‘ils’. c’est à dire un colonialisme d’intérêt politico-économique. 27. En ce qui concerne l’homme. pour parler des Arabes. coquettes. on observe. d’abord considéré comme un tyran (on se souviendra de l’influence turque). p. (après les voyages au Maghreb et au Moyenorient) regardé par l’Européen comme un homme noble. Celui-ci est désigné par des généralités.

qu’il est le représentant d’une culture. il n’a droit qu’à la noyade dans le collectif anonyme. de valorisation. Nerval généralise avec ‘les Orientaux’. »296 Effectivement. Albert : Portrait du colonisé et du colonisateur. l’Arabe est un pantin anonyme. 105-106. Le Voyage en Orient. les artistes observent un même physique : 296 297 Memmi. (Il) […] n’existe pas comme individu. ils ont des traditions. Ceci revient à dénier toute personnalisation. Par exemple. D’ailleurs. ils sont tous identiques avec des mœurs. Les hommes sont présentés comme des moricauds . l’usage à outrance de généralisations démontrent que les Européens ne connaissent pas ou peu les Orientaux. ils [les Arabes] se ressemblent tous. un Arabe de Tunisie est différent d’un Arabe du Moyen Orient ou du Maroc.« Le colonisé n’est pas ceci. Louis : Le Mirage oriental. Jamais il n’est considéré positivement […] (il) n’est jamais caractérisé d’une manière différentielle. Ils n’ont pas d’individualité précise »297. use du nom commun ‘les Arabes’… Cette absence de précision. Un type se dégage. dans un article « Racisme et colonialisme en Algérie » (dans Les Temps modernes. Or. Il fait l’objet du tutoiement et non du vouvoiement qui est une marque de respect et de distinction. dans la bouche des colons cela résonne de manière péjorative. celles-ci sont vécues différemment. Louis Bertrand illustre ce phénomène encore présent en écrivant dans Le Mirage oriental (1910) « Comme une matière industrielle débitée à des millions d’exemplaires identiques. Anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXe siècle est un échantillon de textes dans lesquels on remarque que l’étranger n’a pas de nom. p. Pour eux. une religion commune mais comme chez les Européens. on remarque la négation du colonisé comme individu. aux yeux du colonisateur n’est pas un être humain ! En ce qui concerne le physique des Maghrébins. 123. Jean Cohen. p. Le Maghrébin. Bertrand. Au quotidien. novembre 1985) rapporte une anecdote très significative de l’absence de substance chez le colonisé pour le colonisateur. qu’il est un parmi tant d’autres. un même personnage étrange est représenté . Michaud utilise l’expression ‘le vieil Orient’. une même peinture est fréquente. Certes. par le biais du Résident général. Paris : Perrin 1910. Forbin parle des ‘Moghrébins’. On observe que depuis le XVIIe siècle. Loïc de Cambourg. toute identité . Un Européen témoignant devant le tribunal répond au juge qui lui demande s’il y avait d’autres témoins : « oui cinq : deux hommes et trois Arabes ! ». des caractères similaires. Savary emploie le pronom personnel ‘il’. 204 . on note aussi une absence de beauté. n’est pas cela.

les yeux noirs et vifs. le regard humide et singulièrement doux.Cit. ont un tempérament robuste. « la voix grêle ». 1772. ils sont bien faits et légers.cit. 841. sec rebute l’Européen. publié dans Au Soleil. La « longue barbe » marque l’appartenance des Arabes à l’Islam. 34.»301 Ce physique est très spécifique et marque la différence avec les Européens au teint blanc. ils ont la tête ovale. in Arabe vous avez dit Arabe ?. le 31 août. in Op. une barbe noire encadre des dents blanches »300 « Ces hommes parlent peu . p. anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXe siècle. « les yeux noirs » peuvent faire peur et faire penser à un individu malsain. un corps maigre. Maupassant insiste sur cette opposition en peignant un Arabe mozabite à son désavantage : « […] (une) taille plus petite et plus trapue […] (une) face souvent plate et fort large. une voix grêle. 302 Maupassant. 34.D’Alembert. p. Jean : Encyclopédie.« Ils sont d’ordinaire maigres. mais rarement agréable. 35. p. 15. le nez aquilin. p. peu recommandable. le nez aquilin. Paris : Robert Laffont 1985. p. (des) fortes lèvres et (un) œil généralement enfoncé sous un sourcil droit et très fourni »302 Ce portrait est peu flatteur et il est loin des peintures orientalistes représentant de beaux hommes grands. »304 Moreri.. ont un regard farouche et portent une longue barbe. Charles René de : Itinéraire de Paris à Jérusalem 1811. 20 et 27 septembre. le front haut et arqué. le physique maigre. une physionomie ingénieuse. fins. leur geste est rare. in Op. « le regard farouche ». Louis : Le Grand Dictionnaire historique 1674. le poil brun. 303 Denis. »303 « Les Arabes […] m’ont paru d’une taille plutôt grande que petite. Raynal. le visage basané. p. JC Berchet. 4. secs et basanés. »299 « Leur visage est olivâtre . les yeux grands et coupés en amandes. in Le Voyage en Orient. L’opposition avec l’Occidental est très marquée au désavantage du Maghrébin. bien bâtis. »298 « Les Arabes avec une petite taille. p. 32. 299 298 205 . Leur démarche est fière. comme dans ces portraits de Diderot ou Chateaubriand : « Les Arabes grands et bien faits. in Arabe vous avez dit Arabe ?. Guy : Le Zar’ez paru dans Le Gaulois. l’œil noir. 301 Comtesse de Gasparin : A Constantinople. De même. 300 Forbin : Voyage dans le Levant. 304 Chateaubriand. 19 octobre 1881. Guillaume : Histoire politique et philosophique 1770.

« […] Sur leurs corps monstrueux. la dévalorisation de l’individu se fait sentir à travers un mépris du costume. le dur orgueil de sa race. voire parfois déplaisant. qui dit à lui tout seul l’égoïsme sensuel. Dans un autre recueil. en vérité. in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. l’aspect fourbe. La Vie errante. 2. Maupassant la désigne par « ce paquet informe de linge sale »306. sournois. le regard de l’Européen sur l’Autre change au gré de ses ambitions. des espèces de gaines en drap d’or et d’argent. en partie caché. Maupassant va aussi faire un portrait hideux de la femme juive après 16 ans. autant d’éléments qui suggèrent que le Maghrébin est traître. quand elles sont en toilette. celle d’un ennemi . marque extérieure de l’identité culturelle de la femme. Elissa Rhaïs écrit dans Le Café chantant. L’écrivain est très dur avec cette proposition et semble ici. à rendre l’Arabe plus commun. Elle n’a aucune féminité. Durant la période coloniale. ces portraits peu flatteurs s’expliquent par le besoin des Européens de justifier leur supériorité et leur présence sur une terre étrangère. mépriser cette civilisation. en parlant du nez arabe : « nez crochu. le visage luisant. flottent des blouses de couleurs vives. p. cet Autre. cruel. possède une intelligence perverse au service de la trahison. ce sont les 305 Rhaïs. il a une particularité négative. elle est réduite à son vêtement qui la cache. il est beau. la fourberie. p. noble. aucune existence. une représentation qui était justifiée au Moyen-âge en raison des Croisades. ce qui correspond aux critères européens. Leurs mollets et leurs chevilles empâtées par la graisse gonflent des bas ou bien. »305 Même s’il est fin. Cette peinture écœurante est partagée par d’autres écrivains. […] Ces créatures étranges et bouffies. Elissa : « Kerteb » dans Le Café chantant (1920). 306 Maupassant. révélateur d’une morale peu recommandable aux yeux de l’Occidental. des événements historiques. elle n’a aucune forme. La femme n’est pas épargnée. Leurs cuisses informes sont emprisonnées en des caleçons blancs collés à la peau. 51. De nouveau. Les images mettent en avant le ‘nez sémite’. Guy : Allouma. Assez souvent. séduisant ce qui n’est plus le cas par la suite avec le colonialisme. 206 . huileux.Ces peintures sont avantageuses pour l’Oriental . On peut avoir l’impression avec les portraits esquissés par les écrivains colonialistes qu’ils cherchent à enlaidir les images flatteuses. l’Européen assimile l’Arabe au fellah perfide et paresseux. Le lecteur retrouve une image qui s’était perdue au fil des siècles : celle d’un homme farouche. Étrangement. masse de chair houleuse et ballonnée.

»307 Ces femmes ressemblent à des animaux (des vaches). les pratiquants n’ont pas le droit de manger ni de toucher du porc. De plus. des monstres : « créatures ». surabondantes de chairs bouffies et flasques. cause la disparition de toute forme. Les différentes comparaisons des parties du corps avec des objets ou des animaux réduisent encore plus la femme juive à une créature monstrueuse. Les nombreuses énumérations montrent combien elles sont obèses. « Les mères (juives) sont malpropres. »308 L’écrivain commence de manière virulente à dire que les Juives sont sales. à leurs formes immondes (« la bouffissure ». l’excès de formes grasses. les ventres ballonnent. 141-142. grasses. Alfred : Algérie et Tunisie. elle est un ensemble d’éléments disparates n’ayant en commun que la taille énorme et la graisse. phénoménales. la gorge un goitre énorme. L’écrivain se montre ironique en rappelant que ces femmes écœurantes sont « les belles juives ». Elle n’est pas humaine. elles n’ont aucune présence véritable. récit de voyage et études.juives. Le critère commun de beauté a disparu pour laisser place à des semblants de femmes. surabondantes ». que Paul Arène appelle « des masses gélatineuses. grosses. chevilles. la comparaison avec des « pots de saindoux » est blasphématoire puisque dans la religion juive. « les chevilles et poignets qui disparaissent sous la chair flasque ») : seuls leur corps qui gonfle comme un ballon semble doué de vie : « les seins se gonflent. elles sont hideuses et écœurantes. 207 . D’ailleurs. phénoménales de corpulence. celui-ci est aussi précis et imagé. replètes. comme des pots de saindoux qui débordent. combien la graisse n’en finit pas de prendre possession du corps féminin et d’apparaître partout : « grosses. les belles juives ! […] Les seins se gonflent. p. énormes. elles sont réduites à leur graisse. les poignets et les chevilles disparaissent sous une lourde coulée de chair. les seins des boules spongieuses. grasses. 267-268. Paris : Plon 1893. sont du reste célèbres sous ce rapport. les ventres ballonnent. les croupes s’arrondissent… ». Les artistes européens ne les 307 308 Maupassant. Les Juives de Tunis. les hanches des croupes d’hippopotame. Ces femmes sont des phénomènes de foire. cuisses. séparées par la bouffissure . Alfred Baraudon réalise le même portrait. replètes. elles n’ont plus rien de féminin . […] Les jambes sont des poteaux. encroûtées d’or ». p. « corps monstrueux ». mollets sont un amas de graisse que le vêtement collant à la peau empêche de tomber. Leurs jambes ne ressemblent à rien . La femme n’est plus une femme mais une outre embarrassée de son trop-plein. les cuisses s’écartent. Ces êtres semblent être des mastodontes flasques. Baraudon. les croupes s’arrondissent. Guy de : La Vie errante.

p. chaussent des mules brodées de perles. mais ce n’est pas tout. p. En réalité. en coquetterie. ces femmes frisent le grotesque et elles font partie des curiosités à ne pas manquer lors d’un voyage au Maghreb. cet accoutrement paraît clownesque. les jambes et la gorge de bijoux et d’émaux. au turban. Baraudon de nouveau. Elle est une chose informe qui ne provoque aucun désir si ce n’est celui de ne pas l’approcher. une moquerie vis à vis des femmes obèses et une vision réductrice du peuple oriental. des bagues à tous les doigts. mais dans l’excès : « […] elles s’affublent de vêtements éclatants. Fromentin. le portrait en lui-même est une hyperbole négative de la femme juive enrobée. Fromentin observe ce même excès de parure mais son regard se fait plus tendre. les comparaisons sont dégradantes . 300. comprimant la gorge et la gonflant . perles. »310 Fromentin décrit l’habit de la femme orientale sans porter de jugement. coraux. au bras. rayées. 268. d’autres couverts de métal agrafés très haut. qu’elle soit de confession juive ou musulmane. moins critique : « […] les chemisettes lamées. colliers de coquillages […] anneaux de jambes […] orfèvrerie scintillent sur de noires poitrines. Néanmoins. de tissus. »309 Pour l’artiste. Maupassant parle de « bas ». sultanins. Cette attitude. pointillées. des bracelets accumulés l’un sur l’autre et montant depuis le poignet jusqu’au coude . dont les manches ondoyaient avec des étincelles . de petits corsets d’étoffe. des fleurs partout. se couvrent les bras. Imagine encore trois ou quatre pendeloques à la même oreille . Cette peinture quoique sobre et neutre révèle l’originalité et l’étrangeté de l’habit oriental. excentrique. des blouses de soies multicolores. Là-dessus étaient semés à profusion des bijoux de toute espèce : dorures. des miroirs . de « gaines d’or et d’argent ». ce comportement est très 309 310 Ibid. On note que la femme maghrébine. Cet excès de couleurs. de bijoux fait penser à Arlequin ou à un déguisement.épargnent pas. en laideur. verroteries. est sensible à ce plaisir de se parer. l’Orientale aime à se parer jusqu’à devenir un support à vêtements et bijoux. 208 . pailletées de broderies. à la barbarie de ce que l’on voit sans chercher le sens de la coutume. les foutas de soie légères et frissonnantes bariolées à l’infini et habillant les femmes par le bas comme une sorte d’arc-en-ciel changeant. Souvent on s’attache au grotesque. Eugène : Une année dans le Sahel. mettent des culottes en drap d’or ou d’argent. ce manque d’égards pour une mode différente révèlent une incompréhension de la part des Européens. est un excès en tout : en poids.

p. in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. Edmond Dantès. Alexandre : Le Comte de Monte Cristo (1846) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. Le singe est la première créature de comparaison . »315. Il a comme l’animal : « […] les lèvres découvrant (des) dents serrées (qui) se retroussent et claquent sous les moustaches. hormis chez quelques indigénophiles.rare chez les Européens. 18. La plupart des écrivains colonialistes sont très critiques vis à vis des Arabes et ils les traitent de manière péjorative. L’Illustration du 6 mai 1911. comme des babines de chiens qui vont mordre. cependant. ici. la bouche a une rare expression de férocité »316. Jules Verne déclare que « chez l’Arabe. Jules : Les Enfants du capitaine Grant (1868) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. Par exemple. Le singe est le cousin de l’homme pour les savants. Emile : Le Conquérant (1932) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. p. De Vandelbourg. c’est mon esclave. s’il manquait à son devoir. »317 A ces mots. la peau presque noire. De Vandelbourg : Moulaye Ali (1931) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. 53. L’étranger prend de l’animal les traits les plus méchants ou les plus soumis. 316 Verne. 55. cette analogie infériorise l’indigène qui devient un homme non accompli. p. 55. Le chien est le second sujet de comparaison. c’est mon chien . p. je le tuerais. estime son boy fidèle. aux yeux des colonialistes. ce n’est pas un domestique. aux ongles teints de henné et qui ressemblent à des griffes »314. le physique particulier des indigènes est associé à la face ridée du primitif. lui. Emile Nolly écrit. dans le Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas. 317 Dumas. 55. « Ali écouta. 76. resté à l’état animal. je ne le chasserai pas. L’Arabe le rappelle par son côté sauvage. Louis : Le Jardin de la mort. Myriam Henry relate la rencontre d’une Tunisienne et du président Fallières et précise que cette dernière lui tend « sa patte simiesque »313. 312 311 209 . p. Louis Bertrand a le même sentiment. présenté sous sa forme la plus sauvage. pour eux. s’approcha de son Nolly. s’apitoie devant le « regard de mouton »312 de tel indigène. Paris : Ollendorff 1905. d’où ce passage où il décrit le physique d’un indigène : « […] une pauvre main simiesque toute plissée de rides. le héros. Le meilleur ami de l’homme est. p. lui. 52. Myriam : « Avec le président dans l’extrême sud tunisien ». [elle est pourvue] de prunelles de chèvre »311. sourit. de les décrire c’est de les assimiler à un animal. en parlant de la jeune arabe Kadoudja qu’outre : « son museau de guenon futée. p. 314 Bertrand. Par exemple. 315 Ibid. « Il n’a pas de gages. 313 Harry. le moyen.

p. ou qui vient lécher la main levée sur lui. de sentir et d’agir »321 de manière dévalorisante sous-entend un conflit social sous-jacent. Paris: Éditions SEDES. 34). 42. Souvent. Pierre : ‘Pour en finir avec une phraséologie encombrante’. parce qu’il est un intrus sur cette terre. c’est le chien qui mord si l’on recule. sommaires et tranchées. Les métaphores zoologiques abondent pour prouver que l’Européen est supérieur et que l’Arabe est un être inachevé.Le Discours du cliché.. Le stéréotype dévalorisant apparaît comme le moyen de légitimer la supériorité. d’une nation. la littérature coloniale serait l’un des lieux où cette négation aurait été produite. et qui est dépourvu de personnalité (tous se ressemblent). Gerard de : Le Voyage en Orient (1851) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. abeilles) car il fait partie d’un peuple qui grouille à cause de son surnombre. 320 Halen. Ibid. Il est fidèle. prêt à défendre son maître. « Le colonialisme étant la négation de l’Autre. p. l’usage de l’analogie zoologique pour parler des étrangers en écrivant dans son Voyage en Orient que : « l’Arabe. L’utilisation de stéréotypes. Ruth et Rosen Elisha. L’esclave agit comme le chien auquel il est comparé. 55. véhiculer. »318. 27 (Morfaux 1980. »319. 321 Amossy. des choses et des êtres que se fait l’individu sous l’influence de son milieu social et qui déterminent à un plus ou moins grand degré nos manières de penser. Nerval. qu’il n’a pas de repères linguistiques et topologiques. c’est à dire de « clichés. l’indigène est inférieur à l’Européen. l’Arabe est assimilé aux insectes (fourmis. Dans la littérature coloniale comme dans le quotidien des hommes. Gérard de Nerval résume ces propos et illustre une nouvelle fois. il est soumis aux humeurs de celui-ci : de nouveau. images préconçues et figées. p. parce que s’ajoute à cette angoisse la pression de la Métropole et de l’image prestigieuse qu’il doit porter.maître. les exemples de ce type ne manquent pas. p. enfin. 319 318 210 . mit un genou à terre. indifférent. »320 L’immigré européen ne peut s’empêcher d’inférioriser le peuple maghrébin pourtant en plus grand nombre à cause de sa position minoritaire. et lui baisa respectueusement la main. la domination d’un être.

dans sa façon de le voir. Op. plus humain. p. l’absence d’individualité. p. beaucoup 322 323 Amossy.« Le regret et la dévalorisation des groupes extérieurs favorisent l’estime de soi »322 Dans Sherif & Sherif. est humaine et universelle. l’indigène comme l’ennemi. Effectivement. Isabelle Eberhardt. En substance. Pour eux. il est dit à ce propos que : « la promulgation d’images de supériorité-infériorité dans une société est […] l’un des moyens qu’utilise le groupe dominant pour maintenir sa position. elles accroissent le fossé entre l’Européen et l’Arabe. de celui qui ne nous ressemble pas. 211 . »323 En effet. comme l’être inférieur qu’ils se doivent de civiliser. les Français sont inconsciemment obligés de se représenter l’autre. paresseux.Le Discours du cliché. Ainsi. Pour cela. l’usage abondant de ces clichés le conforte dans sa manière d’agir vis-à-vis du colonisé. ignorants. Ruth et Rosen Elisha. b. Sans être dégradantes ces comparaisons intensifient la dévalorisation de l’Oriental. 41. Les mœurs Ce que représente la civilisation maghrébine chez un grand nombre de colons c’est : « Un peuple sauvage et pourri que nous civilisons »324. les mœurs n’échappent pas non plus à cette critique de l’Autre. il est dit que la cohabitation avec les autres impose un effort d’adaptation. groupe minoritaire à l’étranger mais possédant les techniques et le pouvoir. P. 50. la mode vestimentaire sont dépréciés. Paris: Éditions SEDES. A. Le physique.Loti remarquent une autre tendance négative des Arabes à l’immobilisme. en 1969.cit. Ce sentiment que les Arabes ont tout à apprendre des Européens conforte ces derniers dans leur démarche de conquête et d’exploitation et renforce leur sentiment de supériorité. p. Les sociologues pensent que ce phénomène est naturel. L’aversion du dissemblable (personne extérieure à la sphère familière). voleurs. À croire que dans une même culture se réunissent les tares de l’humanité. Chevrillon. la représentation négative de l’Arabe. Alphonse : Tartarin de Tarascon. 254. de l’appréhender. Paris : Omnibus 1997 . la littérature coloniale exprime cette dévalorisation par les comparaisons animales. l’Européen se sent meilleur. au contraire. les Maghrébins sont incultes.. se trouve plus beau et. 324 Daudet.

Le Comte de Marcellus (futur secrétaire de Chateaubriand). économique des pays d’Orient. dira dans La Galilée (1894) : « On sentait combien ici la vie était demeurée simple et contemplative »325. on le doit bien à l’effort de leurs bras. Ce dernier emploie des techniques du Moyen Âge. Pierre : La Galilée. Toutefois. il laisse filer le temps. 69. afin de la maîtriser. Les colonialistes vont assimiler cette vie tranquille.d’Orientalistes ont été frappés par ce mode de vie calme. L’immobilisme des Orientaux est mauvais pour l’économie du pays. Maupassant. s’insurge contre ces déclarations excessives et écrit : « Qui donc met en valeur ces vignes merveilleuses. à ce sujet écrit dans La Vie errante (1890) : « Le sillon de l’Arabe n’est point ce beau sillon profond et droit du laboureur européen. Maurice Violette. dans ce respect pour la plante poussée sur la terre de Dieu. sans appréhension du futur. Si l’Algérie n’est pas en friche. « âme fataliste ». les caprices du destin sans intervenir : « promène capricieusement ». On pourrait croire que ces observations sont positives. autour de touffes de jujubiers. 327 Violette. à une paresse innée de l‘Arabe. 183. Maurice : L’Algérie vivra-t-elle ? Notes d’un ancien gouverneur général (1931) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. lui. p. l’image du colon européen est celle d’un agriculteur qui travaille la terre afin d’en extraire des richesses. mais en réalité elles justifient la grandeur des Européens et expliquent le retard technique. « indifférence tranquille ». ces cultures soignées à l’égal de véritables jardins. Maupassant. ce sont bien ces paresseux d’indigènes. sans course au progrès. Pierre Loti. Ainsi. il manque de vitalité et il est le partisan du moindre effort. Qu’on n’exagère donc pas ! »327 325 326 Loti. »326 Ce portrait prouve que l’Arabe est un homme qui aime la vie. parle de « vie extatique » c’est à dire une existence qui n’évolue pas comme si elle restait bloquée. De manière opposée. 212 . l’âme fataliste de l’Oriental. p. son travail est mal fait. dans Ses Souvenirs de l’Orient (1820). p. Paris : Robert Laffont. qui n’est pas matérialiste : il ne cherche pas à tirer profit de la terre plus qu’il ne doit . certains Occidentaux admettent le fait que toutes ces remarques sur la paresse des Arabes sont exagérées. un ancien gouverneur de l’Algérie. mais une sorte de feston qui se promène capricieusement à fleur de terre. 418. Guy de : La Vie errante . sans ambition. […] On retrouve bien dans cette indifférence tranquille.

mais il critique aussi l’excès d’inactivité : « l’Arabe croit vivre dans sa ville blanche . arriérés. comme pour la terre qu’il laisse aller à sa guise. à tous les membres d’un groupe. se faisaient souvent des injures et des injustices. Coudignac. L’erreur consiste à attribuer une caractéristique X. Thomas : Dictionnaire géographique et historique . 330 Montesquieu. l’Arabe agit de même avec sa vie qui ressemble à un long fleuve tranquille. p. Eugène : Une année au Sahel. que Fromentin n’adhère pas à ce mode de vie trop calme. Fromentin. »329 « Les Arabes. enseveli dans une inaction qui l‘épuise. Ceux-ci sont menteurs. En réalité. l’autochtone est présenté comme un employé à surveiller. voleurs. On a l’impression que. peuple brigand. 202. De même. p. Corneille. et d’écrire sur ses tablettes 328 329 Fromentin. On ressent à travers ces termes. De là proviennent les remarques négatives sur les Arabes. il s’y enterre. La généralisation de la croyance devient stéréotype inexact. sans être nécessairement racistes ou colonialistes réduisent l’Oriental à un aspect négatif de l’être humain. trop silencieux. sans surprise et surtout sans vie. Charles Louis de : L’Esprit des lois. mourant de langueur ». enseveli.Il ne nie pas l’indolence de l’Arabe. amoureux de la terre d’Orient. 35. « […] Cette nation (les Arabes) […] a toujours été adonnée au brigandage. p. Diderot écrit à ce propos : « Une des fautes les plus communes. 32. explique à ses visiteurs qu’il est obligé de surveiller le travail de son personnel indigène. car à la moindre occasion il se cache pour se reposer. Dans Notre Petit gourbi de Charles Géniaux. et surtout que l’indigène travaille. d’être présent afin qu’il ne reste pas inactif. en réalité il dépérit : « enterré. le colon amoureux de la Tunisie propriétaire d’une terre. Cette inaction excessive apparaît aux yeux des Européens comme une preuve du caractère paresseux de l’Oriental. 1755. Le vol est déjà affirmé dès le XVIIIe siècle pour définir ce qu’est un Arabe. dans d’autres ouvrages de la littérature coloniale. c’est de prendre en tout genre des cas particuliers pour des faits généraux. apprécie cette simplicité de l’existence. paresseux. accablé de ce silence même qui le charme. ici le brigandage. de quelques cas ils font une généralité assenée telle une vérité. 213 . il explique qu’elle n’est pas totale.1708. quand en réalité la plupart des membres de ce groupe ne possèdent pas cet attribut. »328 Le Maghrébin croit vivre. enveloppé de réticences et mourant de langueur. »330 Les écrivains de l’époque.

dans Allouma. sont menteurs dans les moelles au point que jamais on ne peut se fier à leurs dires. d’un acte particulier. 134-135. […] vous êtes différent. jusqu’à modifier la race entière et à la différencier des autres au moral autant que la couleur de la peau différencie le nègre du blanc. celle de convaincre que ce qui est dit est vrai. toutes les aubergistes sont acariâtres et rousses. Souad Guellouz. de leur âme. des péchés et donc mentir. indépendant l’autre culture en conclut un mode d’action et de fonctionnement commun. 214 . 333 Maupassant. défend le Maghreb contre les abus de la colonisation. nous observons un dénigrement de toute humanité chez l’Oriental comme l’indiquent ces qualificatifs : il est 331 332 Diderot. dans L’immigration p. vous n’êtes pas voleur… »332 Concrètement. alors pourquoi ? A-t-il rencontré des Arabes menteurs et en a-t-il fait une généralité ? Ce défaut n’est pas compatible avec leur foi mais l’Arabe est un homme. est devenu chez eux une seconde nature. une nécessité de la vie. Plus qu’une dévalorisation. »333 Pourtant l’écrivain apprécie l’Orient. La famille Chébil est invitée à la table d’Européens car elle n’est pas comme les autres Arabes. p : 24. jusqu’à modeler leurs instincts. p. Chébil. Il faut avoir vécu parmi eux pour savoir combien le mensonge fait partie de leur être. 100. Est ce à leur religion qu'ils doivent cela ? Je l’ignore. Guellouz. de leur cœur. les Orientaux ont-ils fait preuve de bassesse ? À lire ces propos on pourrait croire que les Européens ont tous fait l’expérience du mensonge ou du vol de la part d’un Arabe ! Maupassant. Les autres défauts apparaissent par la suite avec la même force.en cent façons différentes : À Orléans. à ce défaut s’en ajoutent beaucoup d’autres. Voilà ce que disent ces Français au père de famille : « Vous comprenez. »331 La figure linguistique la plus usitée dans ce cas est la synecdoque : d’un Arabe on passe aux Arabes. un invariant de l’Arabe : « C’est là un des signes les plus surprenants et les plus incompréhensibles du caractère indigène : le mensonge. Sous entendu : bien qu’Arabe. donc un individu qui peut commettre des fautes. Néanmoins. Souad : Les Jardins du Nord. vous n’êtes pas menteur. vous n’êtes pas ignorant. Denis D’Alembert Jean : Voyage en Hollande. dénonce le profit tiré par quelques-uns uns de ces colonies. nous rapporte les propos quotidiens entendus par les indigènes. Ces hommes en qui l’islamisme s’est incarné jusqu’à faire partie d’eux. Guy de : Allouma dans l’Echo de Paris 1889. M. pousse un cri d’avertissement sur le mensonge.

il n’a ni culture. sans exception »336… Il possède tous les défauts du monde. Le vol et le meurtre dans l’ordre moral. puéril. au contact de l’argent il devient fou (« syphilis »). incontestablement. mais aussi physique et moral. p. Si des portraits positifs d’étrangers émergent parfois. 63. son cerveau serait plus petit ce qui expliquerait l’ascendance de l’homme civilisé sur lui. 335 334 215 . Guy de : « Le Zar’ez » dans Au Soleil (1884) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. on ne saurait trop le redire. En fait. 55. Charles : Etude sur l’insurrection du Dahra (1846) in Le Credo de l’homme blanc d’Alain Ruscio. il est méprisable… il est voleur d’où cette vérité générale énoncée par Maupassant : « qui dit Arabe dit voleur. L’Autre maghrébin est l’opposé. 63. du point de vue biologique. le capitaine Charles Richard écrit : « Le peuple arabe.« déraisonnable. « Le peuple arabe » possède à lui seul ce qui peut y avoir de pire en l’être humain : « le vol et le meurtre ». l’Arabe est. fourbe comme un animal. Comme l’explique Alain Ruscio dans Le Credo de l’homme blanc. il est polygame ce qui connote une certaine perversion . c’est à dire une religion ennemie du Christianisme . p. sa langue n’est que charabia . Saïd. Richard. sont les larges plaies qui le rongent jusqu’à le rendre méconnaissable dans la grande famille humaine. et le colonisateur. bizarres. dans le cadre de l’activité il est paresseux. tout est réalisé afin d’affirmer la supériorité du colonisateur du point de vue technique. En 1846. celui qui civilise. il est de confession musulmane. Dieu aurait divisé les civilisations en accordant à l‘une les qualités (l’Occident) et à l’autre les défauts (l’Orient). et les affirmations ne laissent aucune place au doute ou à l’erreur. sans passé il ne peut prétendre à un avenir . la syphilis et la teigne dans l’ordre matériel. est seul porteur de la sagesse et des qualités humaines à en croire ces différents propos que l’on pourrait qualifier de racistes. il travaille mal d’où l’expression contemporaine ‘travail d’arabe’ . est un peuple dans un état de dégradation morale qui dépasse toutes nos idées de civilisé. différent »334. 336 Maupassant. le miroir négatif de l’Européen. par conséquent. Malek Chebel nous fait un portrait de l’autochtone maghrébin ainsi défini par l’Europe : il n’est pas un individu . ni Histoire. Le présent de vérité générale permet d’assener une idée qui semble ferme et vraie. enfin. traître. il symbolise l’étrangeté car il est d’apparence et de mœurs inquiétantes. L’Arabe possède toutes les tares : il est mesquin. dépravé. ce n’est que très rarement le cas pour les Arabes. Cit. la bête noire de la pensée coloniale. incompréhensibles . p. certes. »335 Ces propos sont très durs. Edward : Op.

À son pays qui est laid. À la lecture de toutes les œuvres coloniales. Les Français a. Physique Les Français décrits par les Français ont droit. l’Arabe est présenté comme un être négatif. Le Choc des races. au climat vicieux.« La dévaluation du colonisé s’étend ainsi à tout ce qui le touche. attirantes. suscitant le désir et la convoitise de l’homme et de l’Arabe en particulier. Cromer : Decline and Fall of the Roman Empire. dur. 6. Jeunes. avide d’argent. 90. dans Bachour l’étrange. malodorant. Mme de Croixmare. à un portrait physique flatteur. Strictement rien n’est épargné. son regard envoûtant. il suffit de lire les définitions des dictionnaires du XVIIe au XIXe siècles. cruel et tyran (Furetière). 216 . Les héroïnes des romans de Charles Géniaux Notre petit gourbi. de la laideur jusqu’à l’infériorité. »337 De tout temps. Albert : Portrait du colon. Ces peintures sont 337 338 Memmi. l’homme est confronté au charme naturel émanant des jeunes filles. ses robes colorées au profond décolleté attirent le regard. sa main est gracieuse. À chaque rencontre. sont tout aussi ravissantes. 2. l’Européen dévalorise tout. à la dépendance pour l’éternité. l’individu comme le pays est le symbole de la pauvreté. p. L’Arabe est avare. agissant comme un pirate (Boileau dans sa Satire VIII A Monsieur M*** Docteur de Sorb)… L’image de l’Orient et des Orientaux véhiculée par le colonialisme du XXe siècle est bien négative. et ce très fréquemment. Ces derniers vont peindre les Européens de manière tout aussi dépréciative. à la géographie si désespérée qu’elle le condamne au mépris et à la pauvreté. parle et pense exactement à l’opposé de l’Européen »338 Il n’est alors pas surprenant d’obtenir une réponse tout aussi virulente de la part des Maghrébins. trop chaud. elle est bien mise. étonnamment froid. rien n’est plus attrayant. elle est élégante. elles suscitent l’intérêt des héros des récits y compris d’un Arabe suffisamment épris pour vouloir épouser une étrangère. a la peau blanche. fraîches. 289. p. de manière générale. on remarque que les femmes sont toujours décrites comme belles. « […] l’Oriental agit.

l’Oriental fait de l’Européen un type. beaucoup d’aristocrates ou de bourgeois viennent s’installer en Orient. cela ne signifie pas que la Française soit laide. sans goût ». On peut observer que les Arabes accordent de l’importance à la couleur de la peau. est un propriétaire terrien qui participe aux travaux de la ferme. L’écrivain introduit le jugement d’un Arabe sur les Européennes dans son récit . Quant à en épouser une. p. et leur corps tiendrait entre mes mains. mais en général il conserve une certaine distinction. habillé avec élégance. Malgré une différence de climat et de vie. elles ont été élevées si mal. elle ne s’adapterait pas aux coutumes orientales. Sa mise et son attitude reflètent son pouvoir et sa richesse. Ibid. cette peinture conforte les Européens dans leur idée de 339 340 Nerval. Pour lui. bien bâti. 311. aux larges épaules. le Maghrébin donne un avis. ils n’abandonnent pas leurs habitudes d’Européens. pareillement à la femme. Quant à les épouser. sans couleur et sans goût. considéré par l’héroïne comme un homme grand. »339 La femme européenne pour Soliman Aga est fade : « sans couleur. blanc de peau. il en est hors de question d’où son exclamation virulente. à la différence homme/femme très marquée en Egypte à cette époque. p.belles. 217 . gantés »340. elle ne correspond pas à ses goûts orientaux. c’est autre chose . Comme les Français. De manière inconsciente. des figures maladives que la famine tourmente. l’étranger français est souvent un homme grand. Le teint blanc est un attribut qu’ils apprécient et sur lequel ils insistent dans leurs descriptions. flatteuses pour les Européennes. Gérard de :Voyage en Orient. Ainsi. 278. dans le roman de Géniaux. il est très peu décrit physiquement. lorsque Soliman-Aga fait le portrait d’une Occidentale dans Le Voyage en Orient de Nerval. son goût est différent. intelligent. En ce qui concerne le sexe masculin. tous les Maghrébins ne sont pas sensibles à ce type de physique. elle ne correspond pas à ses critères. car elles mangent à peine. tout simplement. En effet. bridés. Coudignac. que ce serait la guerre et le malheur dans la maison. Toutefois. on note qu’il a une opinion négative sur celles-ci et que les Orientaux préfèrent de loin les femmes plantureuses et enrobées. il a certes un comportement un peu brutal. Mais il est regardé. Nerval dit que ce sont des « gentlemen toujours coiffés. il insiste sur sa banalité voire sa fadeur : « […] si ces belles méritaient qu’un croyant leur permît de baiser sa main ! mais ce sont des plantes d’hiver. Certes le portrait n’est pas très avantageux mais à l’inverse des colonialistes qui ne trouvent aucune qualité chez l’Oriental et surtout qui nient son existence.

vertueux.cit. mûr. Ceux sont les Occidentaux qui disent cela. permet de dénoncer une attitude de fermeture à l’Autre au profit d’une vision positive de soi-même. Béji. C’est le caractère qui les intéresse. Du point de vue physique. stricts en un mot 341 342 Saïd. b. c’est ne pas être normal ! Des écrivains franco-tunisiens illustrent cet orgueil du Français à se prétendre supérieur aux autres peuples.supériorité et les Arabes dans leur sentiment d’infériorité. car pour les Maghrébins. Hélé Béji dans Itinéraire de Paris à Tunis se moque d’un homme qu’elle a connu dans son enfance car en grandissant il est devenu arrogant. 55. 218 . Pour eux. L’usage. c’était le Résident Général lui-même. Souad Guellouz démontre la haute image de soi qu’ont les Européens à travers leur comportement vis-à-vis de la famille Chébil. parfois irréfléchi. Ils leur ressemblaient si peu… Ils avaient l’air de Français… Ils étaient si clairs. de clichés. « […] avec (eux) […] ils les flattaient pour mieux mépriser les autres Arabes et insinuaient qu’eux aussi devaient les mépriser. surtout vis-à-vis des Maghrébins. On dit que l’Européen est « raisonnable. de pouvoir et d’oisiveté. c’est pourquoi les descriptions des mœurs des Européens sont plus nombreuses. En effet. qu’être Tunisien par exemple. ponctuels. Ces adjectifs sont flatteurs pour l’orgueil des Européens et révèlent qu’ils sont imbus de leur personne. en fait. si propres… Ils étaient réservés. cet individu n’est jamais nommément désigné : « […] ce qu’il aurait rêvé d’être. normal » ou encore « courageux. habile et intelligent »341. méprisant. l’emploi de « normal » sous entend que toute autre civilisation ne rentrant pas dans la norme est étrange. énergique. p. bizarre et différente . comme il y en a eu sur l’Oriental. Op. l’apparence ne reflète pas le tempérament de la personne. Mœurs De grandes vérités apparaissent pour parler de l’Occidental. 84. les Tunisiens ne font quasiment pas de portraits des Européens. Comme le faisaient les colonialistes avec les Arabes. p. dans le divertissement de la pompe beylicale et des turqueries de la Régence. Edward. De la même manière. »342 Ce fantasme du Français révèle un désir de domination. les Français sont moins parfaits. de sa culture. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis.

à travers les intellectuels français. De même. ils sont des pantins s’imitant les uns les autres. insignifiants. Cette absence de cœur ne réside pas seulement chez 343 344 Guellouz. parmi les colons. les Européens. à la lecture des œuvres tunisiennes de langue française mais aussi des œuvres orientalistes sont considérés comme des êtres individualistes. 16. peu accueillants. Ce dernier en est conscient. Benoît : Le Roman des quatre. Hélé Béji. mais eux ne le voulaient pas. Henri et Pierre. »345 La surprise de l’auteur : « Et ils étaient civilisés ! » prouve que les traits de caractère remarqués ne correspondent en rien à ce qui fait un peuple policé. Paul . on ne peut compter. 345 Béji. ennuyeux. Souad : Les Jardins du Nord. avec dignité sur une terre étrangère. p. Duvernois. car pour ce qui est des Européens et en particulier de mes compatriotes… »344. c’est une manière de se mettre en valeur et d’inférioriser le Maghrébin. p. […] Je voulais les rendre à l’humain. Cette description est une forte dévalorisation de l’intellectuel et au-delà du Français. Les Français se flattent euxmêmes en énumérant des qualités qui les caractérisent. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. p. Effectivement. 219 . confirme cet abandon. […] Ils étaient plats. Gérard . reflets du pays : froid. « J’avais du mal à m’imaginer qu’il y eût en eux le moindre grain de vie intérieure. 32. vraisemblablement. fait un portrait plus virulent encore de la froideur et de l’inhumanité des Européens. il remarque ainsi leur vanité et leur fausseté. froids. nonchalants et peu fréquentables. d’Houville. Le sort de la famille dans La Cantine d’Aimé Dupuy illustre ce comportement. en écrivant à ses amis restés en Métropole : « C’est l’être humain (Messaoud le chaouch) que je préfère ici. Ces Français se sentent supérieurs et apparaissent comme vaniteux et arrogants aux yeux de l’Oriental. le héros du Roman des quatre (1926). Autre défaut découvert par ce dernier : leur froideur. Bourget. n’aide la famille à s’intégrer et à vivre correctement.Eux des Arabes ? Incroyable… ! »343 Ces pensées révèlent que les Occidentaux sont prêts à provoquer des conflits au sein d’un même peuple. laids. ou à ce que ce mot évoquait pour moi. Les points de suspension résument la déception de Lucien et traduit l‘individualisme des Occidentaux sur qui. Ces êtres semblent sans vie : « elle ne palpitait nulle part ». Personne. elle ne palpitait nulle part. les en éloignaient davantage. Cela montre aussi le mépris éprouvé pour les Arabes qui semblent être des gens sales. De nouveau. 138. ennuyeux. Et ils étaient civilisés ! […] les efforts que je faisais pour les rattacher à l’humanité. cette absence de solidarité des Français.

Ces dîners-débats. Hélé : La Presse. Les invités se prêtent au jeu du paraître. il semblerait que pour Hélé Béji. La narratrice est aussi péjorative. Ibid. »347 La narratrice caractérise cet individu par une série d’antithèses. ces congrès sont les lieux de la manifestation du ridicule humain. uniquement porté et bercé par le conformisme culturel des temps . sarcastique. On atteint le summum de la déshumanisation avec le camarade d’enfance qui réunit à lui seul la laideur humaine. ils mettent 346 347 Ibid. vindicative et reconnaît en l’Occidental la somme des tares qui font l’inhumanité. bien que férocement ambitieux déjà désabusé . D’ailleurs. Cette peinture incisive révèle un personnage inintéressant. occidental. L’année même de la publication d’Itinéraire de Paris à Tunis. est conditionné par la société et qu’il perd ainsi tout contact avec la nature. la culture. 220 . L’auteur avance la théorie que l’homme. sociable mais occidental. En effet. 88. par le biais de la culture. négative. et bien que jeune déjà rassis . repu mais famélique . Tunis 1991. dur et insensible : « ces Parisiens sans cœur »346. Il est dans la même veine que les peintures effectuées par les écrivains colonialistes au sujet des Arabes. banal. « Dans le fond terne. p. p. 10. société sans cœur. éloquent mais stérile .l’intellectuel. 348 Béji. la simplicité. sans vie. ce dernier terme qui finit la description semble être la justification de cette inhumanité d’où une mise en valeur finale. »348 Cette idée. Ne disait-il pas que l’homme est naturellement bon et que c’est la société qui le pervertit ? Nous assistons à une critique de la société française. fondée sur la simple apparence sociale. Le portrait est extrêmement satirique. elle déconstruit un système de valeurs : l’apparence est trompeuse. soit en quelque sorte l’assassin de l’humanité. courtisé mais seul . Les concessions révèlent l’ironie de la romancière. insignifiant. c’est à dire l‘ensemble des activités soumises à des normes sociales. elle déclare : « De même que l’humain est toujours de l’ordre de la nature. bavard mais sans conversation . la vérité se trouve dans les revirements tels que « bien que jeune déjà rassis » ou « cultivé mais vide ». elle la rependra et la développera dans L‘Imposture culturelle en 1997. On a là l’écho de la perception de la nature humaine de Rousseau dans son Discours sur les sciences et les arts de 1750. l’homme occidental en général est réputé froid. cultivé mais vide . l’inhumain est de l’ordre de la culture.

le héros quitte la France après la mort de son père pour s’installer dans son village natal. Paris: Éditions SEDES 1982 . Dans Vie lointaine. L’étranger à Paris est comme dans un autre monde. les gens très nombreux ne se côtoient pas car ils ne se connaissent pas. Ces clichés ou stéréotypes qui circulent alors sur les Français sont essentiellement des représentations dues aux déformations de la réalité par l’imaginaire de l’individu puis par l’imaginaire collectif. en vacances de surcroît. leurs productions. de 349 Amossy.en avant leur culture. Ruth et Rosen Elisha. comme beaucoup d’autres Arabes. La romancière met là en évidence une tare de certains intellectuels français restés très ‘nombril du monde’. Arrivé à Paris c’est le choc. p. le cliché perdure telle une vérité. le beige . « Le stéréotype peut ainsi déterminer la vision de l’Autre au point de modeler le témoignage des sens et de la mémoire. La ville est immense. il vient d’un pays où le soleil est présent la majorité de l’année. les Parisiens travaillent et le rythme est beaucoup plus rapide surtout pour le regard d’un Maghrébin. le climat est différent. Ces intellectuels parisiens ont perdu leur âme dans la complaisance et la banalité. reste sur des images véhiculées par sa société. le blanc des bâtiments est remplacé par le gris. Le protagoniste est issu d’un petit village où tout le monde se connaît. leur fonction sociale. 221 . et de retour dans son pays.. Le héros. et ainsi rivalisent d’insignifiance et de sottise. Aujourd’hui encore. En effet. où la gestion du temps est plus lente en raison de la chaleur mais aussi d’un rythme de vie indolent inné. Donc. enfin. Tout ce qui est extérieur à la subjectivité d’un individu est par définition différent. Ce qui ressort de cette vie française ce sont des clichés du regard maghrébin sur la capitale. 38. la capitale française rebute l‘étranger par sa grisaille et son indifférence. où le blanc est la couleur principale afin de réfléchir la lumière du soleil. les éléments comparés ne sont pas comparables. il rend compte de manière subjective de ce qu’il a vu. »349 L’individu. Il observe le mode de vie des Parisiens. l’image qu’une personne a de l’autre est souvent une image très simplifiée dès lors qu’il s’agit de personnes étrangères à sa culture. afin de déterminer l’Autre. les touristes maghrébins ont la même vision du Français.Le Discours du cliché. D’où vient cette influence ? De l’environnement ou de l’homme ? En effet. il produit des effets flagrants de perception sélective. a été marqué par la foule et le rythme trépidant des Parisiens : tout le monde court pour gagner du temps.

»351 Les Français ne semblent pas très gais. de même que le temps voile de taies les yeux des vieux miroirs »350. vous entraînait dans son courant . 222 . on se rappellera la fameuse scène où M.l’argent. 20. 69-70. loin de la lumière bienfaisante de son pays natal. lorsqu’elle fait le tableau de Paris. à mon insu . Ce dernier. ternes. Pour elle. Chebil s’en prend à un médecin qui refusait de soigner sa fille en raison de son costume. p.déjà s’était déposée en moi. Son mépris pour les peuples différents se transforme en xénophobie et racisme. Maupassant. […] La grisaille -cette limaille. nouveau monde sans doute […]. d’une autre nature . fébrile. la foule : elle y était différente. Nous avons affaire à un miroir inversé de l’Autre où l’Arabe ne se reconnaît pas dans ce qu’il peint du Français. Ali : Du miel et d’aloès. par exemple. morte. il se pose comme son contraire. Ainsi. de bronze et de tiédeur d’ardoise sous un ciel mat comme le fond d’un vieux poudrier s’effritant tendrement sur les toits vert-de-grisés. rejeter le corps en arrière pour éviter d’être jeté en pâture à la horde trépidante des autos qu’un œil vert avait déchaînées. Il est entouré d’inconnus. Toutefois. Ainsi. voleur et irrespectueux. Hélé Béji éprouve le même sentiment. en fait. il fallait de tout son poids freiner aux carrefours. impérieuse. Les Tunisiens continuent leur peinture négative de l’Europe pour bien marquer leur différence. Béji Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. Dans le camp des Français. cette suspendue moirure. le boulevard Barbès sale… Le héros de Du Miel et d’aloès de Ali Becheur raconte son premier contact avec la France : « […] venu de ce mince appendice de terre retroussée sur la Méditerranée […] je débarquai dans une autre planète . elle avait terni mon ciel intérieur. la capitale française n’est pas chaleureuse. dans Les Jardins du Nord. l’Arabe continue en montrant que l’Européen est raciste. que le climat influe sur la ville. son architecture. elle vous imposait son temps. les rues. il semblerait. les hauts immeubles gris. qui pourtant aime l’Orient et les 350 351 Becheur. Ainsi. pressée. et il a été surpris par la grisaille environnante : Paris trop souvent sous la pluie. dans ce velours ensommeillé de gris. du froid. ses habitants. d’après les descriptions de l’écrivain. elle est triste. elle parle de « […] cette incertaine belle froideur. explique son geste par son expérience passée en Afrique noire où il ne soignait pas les hommes de couleur. p. car ce qu’ils disent des Occidentaux ne concerne pas leur civilisation. comme pour excuser sa méprise. Ce jeune Tunisien arrive dans un autre monde. du gris et n’éprouve aucun plaisir. Par exemple.

Il y a là une critique de l’architecture d’une ville qui ne s’interroge pas sur les raisons de telles constructions. à des travaux informes construits sans outils. Pour lui. p. y ramène la paix à coups de bâton.Orientaux. 352 Maupassant.L’Arabe.Mahomet promet aux musulmans un paradis tout sensuel. Guy de : Zar’ez.Le Français se marie le plus tard possible. la religion. seul ce qu’il voit et ressent compte. « constructions d’animaux quelconques »… ces propositions révèlent un manque de considération pour les peuples différents. dit en parlant d’une cité du Sahara : « […] cette pauvre cité de terre délayée fait songer à des constructions d’animaux quelconques. . « Entre l’Arabe et nous (les Européens). si la paix est troublée dans son ménage. et si elles sortent ne peuvent sortir que voilées. . Les qualificatifs de voleurs et d’irrespectueux sont adressés aux Français par les Tunisiens. les mœurs des Arabes. . . sans respect pour les us et coutumes. avec les moyens que la nature a laissés aux créatures d’ordre inférieur. »352 Que répondre à cela si ce n’est que c’est une nouvelle preuve du rejet de l’autre comme être inculte et non civilisé.Les femmes arabes sont prisonnières dans leurs maisons.Les femmes françaises marchent la figure découverte. ils se sont appropriés celle-ci sans respect pour la propriété d’autrui. . les habitants de cette cité sont inférieurs. plus il est riche. . . encore primitifs comme l’illustrent leurs habitations.Le Français ne peut épouser qu’une femme. et condamne la colonisation excessive et inhumaine. Ce manque de respect provoque non seulement la colère des autochtones mais aussi leur mépris pour les valeurs européennes. à des habitations de castors. « Créatures d’ordre inférieur ». ce qui a coûté la vie à Mme de Croixmare. De nouveau. .Le musulman peut épouser quatre femmes et réunir autant de concubines que sa fortune lui permet d’en prendre.L’Arabe se marie le plus tôt qu’il peut.Une seule femme suffit souvent à ruiner un Français. il n’y a aucune analyse de cause à effet. et sont sans cesse dans les rues. . et a toutes sortes de lois contre l’adultère.Plus l’Arabe a de femmes.Le Français qui frappe une femme est déshonoré. . 223 . . Ainsi. Les Européens ont volé leur terre. 4. tout est contraste. La pauvreté pourrait être l’une d’elle.Jésus-Christ promet un paradis tout immatériel. . c’est ce que sousentend Dumas. la volonté des Français de raser un cimetière musulman. On a l‘impression que Français et Tunisiens s’opposent. mais l’auteur n’en parle pas.

Nous mangeons la viande des animaux assommés.L’Arabe ne fait que des voyages d’utilité. 439-440.Le leur est rude.Nous connaissons toujours notre âge. .Nous sommes providentiels. . 224 .L’Arabe l’ignore toujours. ni priser.Il est fataliste.Nous portons les habits serrés.L’Arabe ne s’inquiète de rien. . .Nous tutoyons nos parents. . . .La première question d’un Français quand il rencontre un ami. Loin d’imaginer une hiérarchie des civilisations. .Nous nous inquiétons de tout.L’Arabe les regarde comme sacrés. hakoun-Erbi. c’est à dire depuis le moment où l’on ne peut distinguer un fil blanc d’un fil noir. »353 Ces oppositions de mœurs révèlent simplement que les coutumes sont différentes..Nous aimons les voyages de fantaisie. . ni fumer. ordre de Dieu. l’Arabe ne peut ni boire ni manger. . que la culture n’est pas la même.Ils mangent avec leurs doigts.La peinture des images est chez eux un péché. .Nous enfermons les fous. . . .Nous buvons plusieurs fois en mangeant. .Demander à un Arabe des nouvelles de sa femme est une des plus graves insultes qu’on puisse lui faire.Ils ne mangent que la viande des animaux saignés. . S’il lui arrive quelque grand malheur. . . . dit-il. . .Notre jeûne est doux. Alexandre :Le Véloce. . ni embrasser sa femme. jusqu’au soir. ni même un frère cadet devant son frère aîné.L’Arabe ne peut ni s’asseoir. et avons en général pour eux plus d’amour que de respect.Nous saluons en ôtant notre chapeau. . .Nous sommes rieurs. . ni parler devant son père . Depuis la pointe du jour. . .Ils lèvent la toile de leur tente.Nous mangeons avec une fourchette. .Le vin est interdit aux Arabes. . . est de lui demander des nouvelles de sa femme.Ils disent qu’il faut avoir la tête chaude et les pieds froids. . ni fumer. .Ils saluent en enfonçant leur turban sur leur tête.Ils les portent larges. .Nous fermons la porte de la maison. Dumas assène des faits observés et observables symbolisant la diversité du 353 Dumas.La peinture d’histoire est chez nous un art.Nous buvons du vin. p.Ils sont graves.Nous attachons notre honneur à ne pas reculer d’un pas dans la bataille ou dans le duel.Nous disons qu’il faut avoir les pieds chauds et la tête froide. .Ils ne boivent qu’une fois après avoir mangé. . .L’Arabe fuit sans déshonneur. .

»354 Le rapport à l’Autre est toujours ambigu. qu’ils soient français ou tunisiens sont.monde. et que le portrait effectué est un miroir de ce que l’on ne veut pas être ou devenir. somme toute. Chaque société a ses lieux communs. Certains Européens vont interpréter ce texte à leur avantage en énumérant ce qui leur apparaît comme incongru. Toute relation est intéressée (se connaître. qu’ils soient orientaux ou occidentaux. négatifs. donc de le faire passer de l’inconnu au familier. barbare donc synonyme de primitif. Les stéréotypes. Souvent. puisque l’individu n’appartient pas au même univers que l’Autre. Or. « Les perceptions de l’autre prennent en compte celui-ci moins pour ce qu’il est que pour ce qu’il paraît représenter comme menace. connaître l’autre. ses préjugés. le moyen de le maîtriser c’est de le nommer. un univers culturel extérieur. de poser les vérités de chacune des cultures sans marquer une préférence. d’inférieur. pour renforcer ou illustrer un courant interne. Les portraits. c’est que l’on voit chez l’Autre ce que l’on ne veut pas voir chez soi. 1. M. en connexion avec les passions et les intérêts. une société se voit. Dès lors. Rodinson. ses stéréotypes. Paris : Le Sycomore. se pense en rêvant l’Autre . les images et représentations produites par les groupes sur eux-mêmes et surtout sur les autres traduisent très souvent une vision stéréotypée de la réalité. comme pervers. p. le dominer) et se joue sur le regard objectif/subjectif de l’individu ou du groupe social. la différence entre l’Orient et l’Occident. Ce dernier surprend par ses différences par rapport à la norme de l’Orientaliste ou de l’Occidental et cela peut inquiéter. Les clichés se fondent donc sur des images subjectives. Par conséquent. comme espoir. on peut lui imputer toutes les tares que l’on n’accepte pas chez soi. : La Fascination de l’Islam in Arabes des lumières et bédouins romantiques : un siècle de « voyages en Orient ». ce passage a le mérite d’être neutre. de sa méconnaissance de l’autre culture. naissent de l’ignorance de l’individu. De plus. 354 225 . Le phénomène n’est donc pas limité à une aire culturelle mais affecte l’ensemble des cultures et des sociétés. il y a donc un besoin réciproque de reconnaissance en dépit d’une ignorance de l’autre culture. Elles témoignent d’une méconnaissance de l’Autre. Nul ne hait ni n’aime gratuitement un peuple. La raison. Les clichés comblent l’imaginaire et l’inconscient social du public ignorant et renforcent ses croyances et ses normes mêmes si celles-ci sont fausses.

Ce qu’on lui a refusé avant tout. mais autre justement. voir mène au vrai. Les deux étapes ont été nécessaires pour la découverte. ses récits sont ceux du vrai. elle. de s’attarder sur l’extérieur puis l’intérieur s’effectue progressivement dans l’une et l’autre civilisation. un désir d’inventaire . écrit : « L’histoire du discours sur l’autre est accablante. Mouton. par les critères qu’on s’applique à soi-même. La religion. ou tout au moins normal . »355 L’Autre c’est la différence. On passe d’Autrui c’est à dire un autre Moi à Autre. Nièvres : Desclée De Brouwer.3. seules ont changé les tares qu’ils imputaient à ceux-ci. Tout regard est relatif . Mais dans le même temps. Jean Mouton. Si bien que regarder mène à l’exactitude. le regard étranger met en évidence ce que l‘Autre est grâce à la distance prise . écrit : « Regarder serait le simple fait de la curiosité. il réalise un compte rendu de ce qu’il lui a été donné de voir. il y a donc une distance vis-à-vis du Même. de la précision. 226 . à savoir un être différent de Moi. de l’autre. il est donc aussi objectif. la connaissance et aujourd’hui la reconnaissance de l’Autre.cit. ni (même) supérieur. »356 L’exotisme est fondé sur le regard. […] les autres nous sont inférieurs parce qu’on les juge. on considère son propre cadre de référence comme étant unique. p. donc « un inventaire ». est fondée sur le « voir ». Chacune d’elle reconnaît des qualités à l’Autre et confronte la réalité à ses croyances. Les auteurs souhaitent donner au lecteur leur vécu. donc d’appréhender et de connaître. par exemple. La littérature coloniale. Jean : Les Intermittences du regard chez l’écrivain. Mais il est certain qu’il faut commencer par regarder pour voir. voir. Paris : Le Seuil 1980. on voit l’Autre avec ses yeux mais surtout avec sa culture. c’est d’être différent : ni inférieur. qui a étudié les relations de l’Orient et de l’Occident. du réalisme. 8. Edward : Op. dans le meilleur des cas. écrivain et philosophe français. leur véritable vie. 10. L’image que l’on se fait est donc subjective. De tout temps les hommes ont cru qu’ils étaient mieux que leurs voisins . Le voyageur est curieux. est un sujet de discorde 355 356 Saïd. par rapport à ce cadre nous sont inférieurs. Ce phénomène de regarder puis de voir. a. Cette dépréciation a deux aspects complémentaires : d’une part. Croyance et réalité À propos du regard. Objectivité/Subjectivité Edward Saïd. p. on constate que les autres. c’est contempler avec tout son être.

les récits religieux (Salomon. en plus. c’est cette méconnaissance qui est à l’origine de mauvaises interprétations du comportement oriental. comme par exemple. mais comme le dit Nerval aussi. Moïse. 566. pour les Musulmans il est un prophète. alors croire que l’Islam est monstrueux et tyrannique. beaucoup de similitudes existent entre ces deux religions : les croyants croient en un Dieu unique. chez les Musulmans il y a le Ramadan. La différence majeure réside dans la fonction de Jésus Christ : pour les Chrétiens il est le fils de Dieu. 227 . Or. D’ailleurs. La connaissance de la vérité n’est possible que si l’ignorance disparaît. d’où vient donc l’immense préjugé qui les sépare encore des Chrétiens et qui rend toujours entre eux les relations mal assurées ? »357 Le fossé entre l’Islam et le Christianisme est bien réel mais il est en grande partie créé par l’homme. le contact quotidien et le regard comme volonté de découvrir et de connaître l’Autre permettent de rétablir la vérité. la vérité. En effet. nos prophètes et nos saints . des principes de vie son identiques comme la virginité jusqu’au mariage. ne pas boire d’alcool et ne pas manger de porc pour des raisons d’hygiène . L’Européen ne peut y échapper s’il habite au Maghreb puisque la religion fait partie du quotidien des Arabes. Les musulmans honorent le Christ comme prophète sinon comme Dieu . Beaucoup de stéréotypes sont ainsi véhiculés dans l’une et l’autre culture . Gérard de : Voyage en Orient. l’Islam ajoute. p. ni voler. et servir les conflits. la place de la femme en Orient. ni tuer son prochain. que le Christianisme n’est que mécréance. Adam…) sont les mêmes… L’essentiel est identique. beaucoup d’Occidentaux. l‘une comme l’autre culture croit voir en l’autre confession une ennemie. sinon. le Coran et la Bible sont similaires en de nombreux points. les prophètes sont les mêmes . Abraham. lors de la colonisation. ils révèrent la Kadra Myriam (la Vierge Marie) et aussi nos anges. la peinture. ne pas mentir. L’intérêt pour la religion est montré à travers la littérature. qu’elle est présente partout. la restriction « n’est qu’un résumé» peut ne pas plaire et froisser l’orgueil des musulmans. comme nous l’avons vu. Nerval aborde ce sujet en écrivant : « […] le Coran n’est qu’un résumé de l’Ancien et du Nouveau Testament rédigé en d’autres termes et augmenté de quelques prescriptions particulières au climat. ne fait que fausser la réalité. En effet. C’est au contact de l’autre que le vrai est appris et rendu au public. vont se convertir à l’Islam. les similitudes sont majoritaires.entre l’Orient et l’Occident. chez les Chrétiens le Carême . 357 Nerval.

ces idées sont fausses ou exagérées. ce qui confirme l’impression des Européens. surtout avec l’influence de l’Occident. Nerval. on ne remarque que celle de l’Autre. il est vrai. ce sentiment d’emprisonnement est ressenti plus profondément par les Maghrébins ouverts sur l’Europe. l’Occidental perçoit l’étranger comme ce qu’il voudrait qu’il soit ou ce qu’il croit qu’il est. de l’héroïne des Musulmanes : Nefissa. parlent avec vivacité. derrière le voile. la femme arabe est enfermée chez elle sans avoir le droit ni le pouvoir de sortir. cette impression d’emprisonnement est moins sensible pour l’Occidental comme pour l’Oriental. 228 . celui qui lui est différent. les Arabes se disputent. mais chez nous. n’a qu’un souhait. Parce que la civilisation orientale est immobile. p. Il est vrai que les femmes orientales sortent peu. face à une même attitude. juchées sur des ânes et dans une position inaccessible . Depuis toujours. Au XXe siècle. on la considère comme plus tyrannique. d’ailleurs. mais on ne voit. 260-261. Or. ou véhiculées. Pourtant au XIXe siècle. Cette envie et cette prise de conscience de l’enfermement sont motivées. Gérard de : Ibid. les femmes du même rang ne sortent guère qu’en voiture. L’homme est ainsi fait. les bazars. Ce jugement est tout relatif. les Arabes préfèrent les savoir au foyer et beaucoup d’Européens ont vu cela comme un emprisonnement. de pouvoir tenir la main de son fiancé devant tout le monde. que tout est silence. marchant seules à l‘aventure. une absence de liberté. sereine. influencée par le mode de vie européen. par exemple. cette remarque a lieu au XIXe siècle mais même au XXe siècle les femmes de haut rang sont toujours accompagnées pour sortir. l’Européen croit qu’elle n’a aucune vie. note que la privation de liberté n’est pas totale et que cette idée est exagérée : « […] n’est-il pas encourageant de voir qu’en des pays où les femmes passent pour être prisonnières. Cette vie cloîtrée aiguise la curiosité des Européens. C’est le cas. Ils cherchent à deviner ce qui se cache derrière les murs des maisons. recourent à la 358 Nerval. qu’il va juger plus durement. plus difficile. les Européennes n’ont pas autant de liberté : les femmes de distinction sortent. les rues et les jardins nous les présentent par milliers. »358 Certes. celui de sortir découverte dans les rues de Tunis.Dans l’imaginaire occidental. l’inaccessibilité de la femme pour l’homme est égale dans l’une et l’autre civilisation. Souvent. calme. ou deux ensembles ou accompagnée d’un enfant ? Réellement.

Paris : Maspero 1975. Revue des deux Mondes.101. JC écrivent « la vision romantique est mystificatrice en ce sens qu’elle est essentiellement folklorisante et idéalisante. De même. avril-mai 2006. de benjoin et d’aloès. Merle dit : « Le mobilier du harem. Ainsi. nous assistons à une confrontation entre la réalité et l’imaginaire européen. […]. dans une atmosphère de rose. »361 L’Occidental cantonne l’Oriental dans un univers qu’il a défini. 15 janvier 1842. anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXe siècle. des meubles d’acajou lourds. à l’étrange. 359 Ampère : ‘Une course dans l’Asie mineure. la richesse. p. La distance. incrustés de nacre. Berchet.gestuelle comme les Italiens. 229 . Voilà. ce qui le rassure. p. de ce qui appartient au traditionnel. ces chants bruyants qu’on entend chez les nôtres. découvre un pays inattendu où tout ou presque tout leur semble merveilleux. un luxe étonnant de coussins sans nombre. En fait. et Vatin. mais des tapis de grand prix jetés à profusion sur le carreau. Jules : in « Le Maghreb colonial ». P. p. En parlant du harem. des lits entourés de moustiquaires de mousseline de l’Inde brochée à fleurs d’or. de jasmin. puisqu’il est fondé sur une idée prédéfinie. P. une troupe de Français menée par l’officier Merle. Par exemple. »359 Heureusement. tout le monde n’est pas riche. le monde oriental est idéalisé. J. était plus somptueux qu’élégant. 362 Bertaut. et Vatin. 361 Lucas. l’ignorance accentuent ce phénomène. bien entendu. Or. Nous trouvions encore un grand nombre de tables de toilettes.-C. d’ivoire ou d’ébène. Guy de : La Vie errante. Lucas. 360 Maupassant. On ne voit jamais de dispute. certains Orientalistes se montrent plus objectifs et rendent la réalité telle qu’elle est. Paris : Robert Laffont 1985. de coffres et de nécessaires en bois précieux de l’Asie. est réductrice : le terme « folklorisante » sous-entend qu’il y aura une accentuation de l’exotisme. 72. ces jurements. massifs. Le Monde diplomatique. L’Oriental est tout sauf silencieux. Cette image. Maupassant parle de la « note aiguë de l’Arabe qui semble descendre du front dans la gorge »360. p. inventés pour satisfaire les caprices et les habitudes fantasques des femmes d’Orient »362. 47-48. JC : L’Algérie des anthropologues. Au XXe siècle. Ainsi. de musc. des étoffes d’or et d’argent. et une multitude incroyable de petits meubles inconnus en Europe. ce qu’on pense chez les Français comme l’écrit Ampère : « […] on n’entend point ces cris. des porcelaines de la Chine et du Japon du plus grand prix. les fêtes. au contraire. sous l’influence des Mille et une nuits. l’imaginaire européen croit que l’Orient c’est le faste. in Le Voyage en Orient. des divans partout. on n’y trouvait ni le goût français ni la propreté anglaise. 386.

mousseline de l’Inde à fleurs d’or. bois précieux d’Asie. D’ailleurs. d’ivoire ou d’ébène… ». les autres habitués se placent sur l’appui que forme les deux côtés de la porte. 230 . ce sont des espèces de salles basses ou quatre ou cinq personnes ont peine à tenir . Ibid. Enfin. la vision de l’Orient comme univers de faste et de richesse est erronée. De nouveau. […]. dans nos romans orientalistes ou tunisiens. et l’auteur découvre « une multitude incroyable de petits meubles inconnus ». pour leur élégance et leur propreté. voilà tout ce qu’on y trouve. Ces Français constatent constate le fossé qui sépare l’imaginaire de la réalité. or. en réalité. La richesse n’est pas partout et n’appartient pas à tous. qui vont aux bains autant pour des motifs d’hygiène que par devoir religieux »363. sur des pierres ou même par terre. le café maure est empreint de simplicité. de l’eau bouillante. des meubles d’acajou lourd. D’ailleurs. « Ces cafés ne ressemblent en rien aux nôtres . qui traverse toute la Tunisie dans le but de trouver du travail et de gagner de l’argent. Le rythme des phrases. le « luxe est étonnant ». l’écrivain ne lésine pas sur les détails des matières qui attestent de la préciosité des décorum orientaux : « tapis de grands prix. Toutefois. Du marbre. laissent place à une sobriété proche de la pauvreté : « espèces de salles basses ». Nous avons vu précédemment que les cafés maures parisiens mettaient l’accent sur la somptuosité. du café et des pipes. L’or. La Comtesse de 363 364 Ibid. et tout ce qui suffit aux besoins des Turcs et des Maures. Cette description du hammam prouve que l’imaginaire se méprend parfois. longues mais ponctuées de nombreuses virgules. d’autres devant la porte. C’est le cas d‘Ali Ben Moktar. le café maure subit le même désenchantement. je les ai visités et je n’ai été frappé ni de l’une ni de l’autre. les jeux de lumières. traduit la profusion des meubles découverts. la pièce ne ressemble en rien à ce que l’on peut voir en Europe. le bain maure déçoit ces esprits et ces yeux émerveillés. Le cafetier est le plus souvent un esclave nègre qui n’a d’autre occupation que de faire bouillir de la poudre de café dans un grand vase de terre ou de métal »364. l’étonnement est présent et ressenti.Cet espace si convoité par les curieux réserve une magnifique surprise aux Français : luxe et curiosités y résident. étoffes d’or et d’argent. les écrivains parlent de familles pauvres et de la misère. De même. « Ils sont renommés. du linge de coton. incrustés de nacre.

366 Roy. Bastard : « Il a dû arriver ici tout feu. 349. les femmes. Jamais il ne saura qui il est. le voile permet de tromper le regard. nous demandons plus tard à la réalité des merveilles qui ne sont plus de ce monde. hommes simples qui respectent leur protecteur. d’Ibn Khaldoun. si les jeunes filles sont belles. rêvé . 413. Néanmoins. roublards. Claude : Le Soleil sur la terre.] pour nous complaire. un héros bronzé en saharienne au milieu de gens pareils à ceux de la Bible. et un héros de la Chanson de Roland faisant régner l’ordre juste au milieu d’un peuple noble et farouche.Gasparin parle des Arabes en guenilles. Les Arabes. qui estiment la force qu’on montre pour n’avoir pas à s’en servir. la curiosité des Occidentaux qui imaginent des intrigues amoureuses. est en quête d’un ‘fantôme’ voilé de blanc qui va tous les jours puiser de l’eau à la sortie de la ville. la paperasserie. découvrent la réalité et la donnent à voir aux spectateurs européens : des vieillards à genoux qui mendient. aussi. fanatiques. Et puis les années passent […] les Arabes qui ne sont pas ressemblants du tout à l’idée héroïque qu’on s’en faisait. Psichari. Lecoutre. p. 1er mai 1844. surtout celles qui sont mariées. Les peintres. Paris 1985. L’Européen qui a vu des peintures. rusés. sont parfois grasses et hideuses comme le montre Maupassant. l’un des personnages. par exemple. elle est un mystère. les instructions de la Résidence. lu des récits exotiques. en général. l’homme est un éternel insatisfait.»365 C’est une réalité. Voilée. »366 De Valon. La belle Shéhérazade disparaît pour laisser place à des Juives assimilées à des mastodontes. comme moi débarquant à Tunis. Revue des deux Mondes. la simplicité des vêtements portés… La femme est un autre sujet de démystification. avec le romanesque de la culture. […. Bournazel. l’Orient lui-même n’a pas d’assez riches couleurs. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXème siècle. et les tableaux qu’il nous offre sont. de leurs philosophes et de leurs poètes. la vérité est toujours quelque peu différente. aimant d’avance les Arabes. guerriers et pasteurs aux yeux clairs et nobles. jamais il ne verra son visage. Ainsi. dit à propos de l’un de ses amis. forts différents de ceux que nous avons rêvés. tout flamme. 365 231 . est souvent déçu car ce qu’il voit lors de ses voyages ne correspond pas précisément à ce qu’il avait imaginé. s’y laissent prendre. Alexis : ‘La Turquie sous Abdul-Mejid 1 Smyrne’. lui avec le petit romanesque du Français « impérial ». Dans le roman de Claude Roy Le Soleil sur la terre. eux-mêmes. « Habitués à vivre dans des régions idéales. Lyautey. Editions Robert Laffont. moi à cause des Mille et une Nuits. p. Berchet Jean Claude. in Le Voyage en Orient. Tunisiens pas francs. Le narrateur de Tirza. elle suscite le désir. ces femmes ne sont pas toutes séduisantes.

Chez le Maghrébin. plus pesant. et beaucoup d’artistes leur ont reproché leur appartenance au mouvement réaliste. En réalité. tricheur. par être accepté et vécu par le colonisé. Dans Autrui de Mildred Szymkowik. La lascivité des Orientaux. cette langueur se transforme aux yeux du colonialiste en paresse : la qualité devient défaut. il est dit en substance que le colonisateur est considéré comme un oppresseur. était synonyme de sensualité féminine. d’autres non. seulement préoccupé de ses privilèges . le colonisé. Albert : Portrait du colonisé. p. et seule la présence sur la terre orientale et la cohabitation permettent d’entrevoir la vérité. de reconnaître l’humanité de l’indigène en le traitant comme l’élément d’un ensemble ou comme un animal. comme nous l’avons vu précédemment. plus insistant. lui. imposée […] il finit par la reconnaître […] Ne sommes nous pas […] paresseux. Mais l’imaginaire colonial exotique perdure. devenue vérité générale. Ce qui se passe. La réalité est fort différente. Son objectif n’est plus le plaisir de la contemplation. 108. Toutefois. Ce dernier ne peut alors qu’intérioriser l’image dégradante que le colonisateur fait de lui. on peut supposer que ce réalisme a pour objet une propagande dont le but est de justifier l’impérialisme. 232 . c’est que le regard du colon se fait plus exigeant. accepter de se mépriser lui-même en admirant celui qui le méprise. Certains Européens vont accepter cette distance entre le rêve et la réalité. Ainsi défini. brisé dans son développement. l’impérialisme refuse. Albert Memmi explique dans Portrait du colonisé que « Confronté en constance avec cette image de lui-même.La déception est rude pour le colon venu s’installer en Tunisie sur la foi des images romancées de la littérature coloniale héroïque. plus vraie que ce qu’il avait imaginé. est vu comme un être opprimé. progressivement. Mais. proposée. Il gagne ainsi une certaine réalité et contribue au portrait réel du colonisé. ils se nourrissent l’un l’autre. les rôles de colonisateur et de colonisé sont liés. remet en question l’idée que le Tunisien se fait de lui-même. Et pourtant des écrivains de la littérature coloniale ont pour objectif de dire le vrai. de plaisir de vivre. par exemple. Le colonisé est voué à osciller entre sa fascination pour la culture 367 Memmi. dans une certaine mesure. Albert Memmi sous-entend que l’opinion du Français. puisque nous avons tant d’oisifs ? Timorés puisque nous nous laissons opprimer ? […] ce portrait mythique et dégradant finit. c’est le rendement de sa nouvelle propriété. une métamorphose s’effectue dans le même temps en raison de ce regard colonial. »367 Le regard de l‘Autre a une forte influence sur soi.

et sa fidélité à une culture d’origine dominée. en revanche. p. le regard sur l’étranger diffère d’un artiste à un autre . l’Occidental se montre supérieur et autoritaire. et par conséquent. la sensibilité n’est pas la même. les colonies au cœur de la République. il fait tout pour que la réalité corresponde à ses souhaits. le décalage entre l’imaginaire colonial et la vie quotidienne […] où les indigènes sont censés mettre en scène une version hallucinée de leur culture pour la consommation des colons et des métropolitains de passage. Nous assistons à une sorte de lavage de cerveau. sans aucune notion de leur langue. à son imaginaire et justifie son comportement. Sandrine : Culture impériale. par exemple. 1931-1961. du fossé qui sépare leurs rêves de la réalité. l’autre est un double négatif du Moi. en dehors en quelque sorte de toute communication . 233 . cette situation provoque chez l’individu concerné. les deux écrivains rendent compte d’une réciprocité du regard étonné. une métamorphose des traits maghrébins. »368 Les voyageurs attendent des autochtones un comportement conforme à ce qu’ils ont vu. l’Orient est idéalisé. habillé d’un costume tout différent de celui des habitants. une acceptation de ce défaut et ainsi confirme l’image que le Français se fait du peuple colonisé. chaque 368 Blanchard.puissante du colonisateur. Pour le premier. Paris : Éditions Autrement. dans Touristes de bananes (1938). aborde ce sujet : « Il [Georges Simenon] décrit les mirages de l’espace colonial. Touristes de bananes. Georges Simenon. imaginé. Jean Vaast Deleroiere écrit à ce propos dans Voyage en Orient (1836): « On éprouve une singulière impression en parcourant ainsi absolument seul un pays qu’on ne connaît pas. Son avis est-il objectif ? Non. les indigènes restent eux-mêmes et les Occidentaux s’aperçoivent de leur erreur. À l’époque du Romantisme. pour le second. collection Mémoires. l’Arabe est conditionné inconsciemment par le biais des discours européens. À la même période. Néanmoins. confronté à cette seule représentation. voilà pourquoi ces deux aspects de l’image de l’Autre coexistent. 65. Chateaubriand comme Lamartine ont pris conscience de l’existence d’un Autre. les rencontres et les expériences sont diverses. devenus plus réalistes mais aussi souvent plus négatifs. avec le Colonialisme c’est le colon qui est idéalisé. Dans les deux cas. curieux de l’Européen et de l’Arabe. Heureusement. Avec le Romantisme et l’Orientalisme. Pascal et Lemaire. il correspond à une opinion fondée sur des critères occidentaux et non sur la culture orientale. il est un complément nécessaire du Moi. Au-delà de cet aspect.

certains Européens vont alors tenter de passer inaperçus en empruntant le costume oriental (Lamartine. Chebil. en continuant de rester ce qu’ils sont. Il y a Moi et l’Autre. Dans la première décennie du XXe siècle. 15. p. Coudignac sait qu’il est un bon colon lorsqu’il compare son travail à celui de ses ouvriers. Alaoui Abdelaoui. a conscience de ses qualités par rapport au regard et au comportement aimable voire affable des immigrés français. permettent aux Européens de voir que leur imaginaire n’est plus d’actualité. Nerval) et les Arabes. et quand il entend sortir de votre bouche des sons étrangers qui jamais n’ont frappé son oreille. « La conscience de soi. 1836. L’étranger sera alors ou l’opposé ou le complémentaire ou l’identique. vont s’attacher à conserver leur réserve c’est-à-dire cacher leurs émotions. qui voit l’installation en masse de colons au Maghreb considéré comme un prolongement de la Métropole. On note une relativité du regard de l’une et l’autre culture qui atteste une prise de conscience de l’existence de l’Autre et de sa personnalité. quelque chose d’indécis qui vous met mal à votre aise . Le jeu de miroir est une manière de se connaître. il se peint sur sa figure quelque chose qui n’est ni affection ni haine. il vous adresse la parole. M’Hamed : Le Roman maghrébin des années 80. 369 370 Vaast Deleroiere. Paris : Debecourt. dans Le Choc des races. C’est la différence qui permet de se voir soi-même. 177-178. p. son étonnement est extraordinaire . comme quelque chose de curieux . dans Les Jardins du Nord. Les Maghrébins. 234 . de se poser comme Moi par rapport au reste du monde. Il faut la confrontation à l’autre pour comprendre son identité. la compréhension de soi de l’Occident. De même. a une nécessité vitale de l’image mirage de l’Autre.individu que vous rencontrez vous regarde et vous examine depuis les pieds jusqu’à la tête. en dehors du fait qu’ils vont prendre aussi le vêtement occidental. »370 Le Moi est nécessairement lié à l’Autre c’est à dire l’étranger différent. combien il a besoin de se sentir des appuis au moins voisins pour développer ses forces et pour compter sui lui-même ! »369 L’étonnement est mutuel. Jean : Voyage en Orient. vous sentez dans ce moment combien l’homme isolé est faible. M. on observe une démystification de l’Orient qui devient plus accessible et moins irréel. mais il sait aussi les travers de sa culture lorsqu’il explique à sa fille qu’il faut être aussi consciencieux et ponctuel que les Français. De cette position dépendra la relation à l’autre et l’image que l’individu a de soi. et non à Autrui (le semblable). d’exister. Par exemple. l’individu réagit alors différemment selon ses objectifs.

vit avec lui. ici deux cultures. irréaliste… L’objet regardé est alors vu de différentes manières selon l’objectif de l’artiste. Mouton. L’Occidental est donc conscient. existent en tant qu’individu. Conscience de soi Hélé Beji écrit dans L’Identité par rapport à l’autre que : « Rien n’est plus étranger à soi que soi-même. »372 Nous n’avons plus. En ce qui concerne l’Arabe. que cela soit positif ou négatif. de l’existence d’un Autre différent. construit son propre individu. si en face c’est le néant. poétique. jusqu’à connaître l’autre au mieux et soi parfaitement. une vague de reconnaissance permet de faire un portait plus juste. Hélé : L’identité par rapport à l’autre. il passe sa vie à se découvrir. Il y a conscience de soi à travers ce que l’on dit de l’Autre et ce qui est dit par l’Autre. un rapport de soi à soi (« Je pense donc je suis ») mais de soi à l’autre. à se construire sans cesse. comme avec Descartes. Le regard dans la littérature est essentiel. le méprise. Il devient malléable. Ainsi. même s’il ne souhaite pas l’admettre. plus réaliste du Tunisien et du Français. une vérité générale dit que l’on ne peut connaître une personne véritablement car on ne se connaît pas soi-même profondément. Ce dernier dépend de l’écrivain qui peut se montrer pessimiste. Le Français voit l’Arabe. 235 . La seule pensée de moi existant ne suffit plus. p.b. »371 En effet. donc je suis. le lecteur doit dès lors recouper tous les éléments des diverses littératures pour définir au mieux l’objet en question. 36. 161. p. Le Français comme l’Arabe donc. 371 372 Béji. se réalisent en tant que personne puisqu’ils se regardent l’un l’autre. Jean : Op.cit. Ce que le Maghrébin ou le Français voit chez l’autre. Leur relation n’est qu’un jeu de voyeur et de regardé. le critique. Le racisme et l’impérialisme n’ont plus lieu d’être s’ils n’ont pas d’objets vivants sur qui agir. En fait. Ce dernier est donc un sujet vivant en relation avec autrui. Sartre affirme dans Le Sursis (1945) : « J’existais en présence d’un regard… et je me dis : On me voit. L’homme est un mystère. la tentative du colonisateur d’occulter la présence et l’individualité du colonisé ne fait que confirmer son existence. au milieu du XXe siècle. J’existe parce que l’Autre me voit.

Abdelwahab : La Sexualité en Islam. Le regard échangé est essentiel car il permet à chaque culture de se connaître l’une l’autre et de se percevoir plus clairement soi-même. Ce qu’il reconnaît. en effet. l’observe évoluer. c’est observer. décolonisés (2007). L’Arabe se cache aux yeux de l’étranger et ne se laisse découvrir qu’après maint et maint contact.celui-ci sait qu’il existe et qu’il vit. décolonisés. L’Occidental va donc étudier le comportement de l’Arabe. Les femmes jouent de ce mystère . ce qu’ont fait les orientalistes et colonialistes. C’est une décision intérieure qui prouve la remise en question de soi et la marche vers l’acceptation d’autrui. Bouhdiba. par exemple. ce qu’il peut en apercevoir. On peut avoir l’impression que l’Oriental peut être hypocrite : « contrôler son regard ». orientalistes ou colonialistes reconnaissent cette qualité aux Maghrébins de savoir recevoir leurs hôtes quel qu’ils soient. c’est son sens de l’hospitalité. L’Oriental. p. Voir est une relation à l’autre en surface. »373 Il faut que l’Arabe (comme le Français) accepte l’existence de l’autre même s’il nourrit à son égard de la colère. Abdelwahab Bouhdiba dit à ce propos : « Comment regarder et comment être regardé font l’objet d’un apprentissage précis et minutieux qui fait partie intégrante de la socialisation du musulman. prendre le temps de l’étudier. Poétiquement. à l’Oriental. p. Michaud et Poujoulat disent que : 373 374 Beji. Être musulman c’est contrôler son regard et savoir soustraire à celui d’autrui sa propre intimité. 236 . Tous les Européens. Paris : Arléa 2007. qu’il soit fait d’amour ou de haine. la réserve du Maghrébin est la preuve d’une préservation des sentiments car ils font partie de l’intimité. Hélé : Nous. et que c’est un jeu : laisser voir à l’autre ce que l’on veut bien lui montrer. 96. les maisons aussi participent à ce jeu avec les moucharabiehs qui permettent de voir sans être vu . dans son dernier ouvrage Nous. que : « […] la reconnaissance qu’on attend de l’autre dépend de notre propre capacité à le reconnaître. regarder est plus profond. a conscience de ce jeu de regards puisque dans sa religion il l’utilise. s’arrêter sur l’individu. 51. enfin. se débattre… Hélé Beji explique. On ne peut lui demander de faire le chemin que nous ne sommes pas capables de faire dans sa direction. en parlant du Tunisien. surtout dans son rapport avec le colonisateur. Il sait aussi que l’Autre existe puisqu’il exerce sur lui son ascendant. son accueil chaleureux. voire de la haine. »374 Le rôle du voile s’explique alors et illustre cet apprentissage.

l’homme se construit toujours par rapport à un autre. p. Là. il est impossible de s’asseoir sur le seuil de son appartement ou de sa maison et de discuter avec les passants. est conscient de la force des Français. Paris 1985. Ces derniers en sont conscients. leur talent dans la gestion économique et sociale. l’hospitalité et le caractère chaleureux des Arabes est une constante : « toujours ». sans en être affecté. et qui appartient à tous ceux qui passent. toujours en ce qui concerne l’hospitalité des Arabes. l’économie et la prudence »377.« l’hospitalité en Orient est comme un arbre immense dont les rameaux sont toujours verts. À Paris. et personne n’y manque. c’est pourquoi il demande à ses enfants de les imiter afin d’être libres : « S’ils voulaient chasser le colonialisme il leur fallait absolument apprendre la rigueur. comment ils doivent se traiter dans toutes les occasions. quels égards ils doivent avoir les uns pour les autres. Berchet Jean Claude. »376 Le Français remarque donc une différence entre lui et l’Arabe. »375 La générosité. en revanche. 307. Les Maghrébins. leur maîtrise de l’économie et du progrès. […] on enseigne aux hommes la politesse en même temps qu’on leur enseigne la religion et la morale. p. en bref leur intelligence. Souad :Les Jardins du Nord. 851. Dans le même temps. 144. De même. Le progrès et le développement de la Tunisie démontrent cette capacité des Européens. Ainsi. C’est une nouvelle caractéristique qu’il découvre. anthologie des voyageurs français dans le Levant du XIXe siècle. son système de pensée. et aussi de mieux le connaître. eux. Castellan ajoute à cette hospitalité le respect qu’ont ces Orientaux pour les femmes. que ce dernier appartienne à la même sphère culturelle ou non. reconnaissent aux Français leur talent. en faveur de celui-ci. dans les écoles primaires comment les hommes doivent vivre entre eux. ces remarques permettent à l’Européen de mieux se connaître soi-même. Abdelkrim Chébil dans Les Jardins du Nord. En effet. 375 237 . daigne avouer et accepte. de leur savoir. son fonctionnement. toute la jeunesse apprend. Editions Robert Laffont. toujours chargés de fruits. 376 Ibid. En Tunisie. Ces observations permettent de mieux comprendre l’Arabe. c’est très fréquent . personne ne s’en offusque car c’est dans les mœurs. Le sentiment des convenances est dans tout l’Orient comme une religion. Michaud explique que : « […] ces mœurs hospitalières sont accompagnées d’un esprit d’urbanité qu’on trouverait à peine chez nous parmi les gens qui ont reçu la meilleure éducation. p. comment ils doivent recevoir les étrangers. on se rappelle leurs propos et Michaud et Poujoulat : Correspondances d’Orient TIII in Le Voyage en Orient. 377 Guellouz. leur rigueur. la famille et les enfants.

leurs comportements durant la colonisation. Cet échange permet à chacun de se remettre en question et d’apprendre d’autrui. Il a le courage d’avouer ce qu’il n’est ou n’a pas. ce sont les Maghrébins qui en sont conscients et qui acceptent cette supériorité technique. dans les habitudes. […] ce qui frappe au premier abord tout nouveau venu qui débarque d’un pays d’Europe où ces qualités extérieures sont précisément les plus rares. Le narrateur. est invité à un séminaire où des Européens débordés par leurs activités sont présents afin de mieux gérer leur vie. peu après cette anecdote. Paul : Vues ‘Feuilles de mon carnet’. dans Vues (1948). C’est en reconnaissant à l’autre des qualités. Fromentin. 202-238. En somme ils étaient là pour apprendre à gérer leur temps au mieux de leur santé. 256. un officier de la colonie française s’arrête et lui propose de l’emmener afin d’arriver plus vite à destination. changer et apprécier autrui. et la patience arabe est une arme de trempe extraordinaire […] J’ai parlé de gravité. donc en assumant son infériorité dans certains domaines. L’indigène lui répond qu’il a de quoi boire et manger et qu’il ne lui est donc pas nécessaire d’être plus tôt à Ouargla. Fromentin n’hésite pas à louer les Arabes au détriment de sa culture. une qualité. p. […] le misérable Européen voit toujours quelque chose à faire devant soi. Chaque culture a tout à apprendre de l’autre. Pléiade. est un sujet qui sépare les deux cultures mais les rapproche aussi. un chapitre des Exercices du bonheur (1997). ce que faisait le bédouin de manière instinctive. Paul Valéry. Comme précédemment. À présent. Albert Memmi montre dans « L’Art du temps ». que l’on peut se construire. p. »379 378 379 Valéry. Un bédouin marche le long de la route en direction de Ouargla. Il vit dans le surlendemain. de discrétion. Les projets et les craintes le dévorent. écrit : « […] le temps ne presse point ces êtres (les Orientaux). on reconnaît à l’Autre un savoir. dans le langage. et l’avenir pour eux n’a point d’aiguillon. chez l’autre c’est une course. Dans son compte rendu du voyage au Sahel. C’est en ayant conscience de ce que l’on est véritablement que l’on peut au mieux évoluer. Eugène : Une année au Sahel. qui justifiaient ainsi leur présence en terre étrangère. 238 . avoir un regard objectif sur soi et s’améliorer. il déclare : « […] ils [les Arabes] sont patients. l’appréhension du futur chez l’un se fait au jour le jour. Le temps. par exemple. que l’Européen tente aujourd’hui de vivre davantage comme l’Oriental. de dignité naturelle dans le port. »378 Le mode de vie de chacune des ces civilisations est différent.

Ainsi. Moura. afin de se découvrir plus chaleureux et plus fraternel. dans Josabeth et Mourad. intelligent. par exemple. in La Littérature des lointains de J. 381 380 239 . n’est pas aussi organisé que lui. Une société qu’il trouve trop matérielle lui offre l’occasion de se féliciter de la supériorité de ses goûts plus spirituels. Le regard est tout autre. surtout lorsque cet autre appartient à une civilisation différente. de se sentir supérieur. l’environnement. l’être humain se montre toujours aussi sévère lorsque cela concerne sa communauté. rigoureux ne peut que lui faire plaisir. le réconforte. Or. le contact est différent. plus intelligent qu’un autre. lui dire que l’Arabe n’est pas aussi bon gestionnaire. »380 L’homme s’enorgueillit d’être plus accueillant. R : Orients. 237. il sait ce dont il parle et peut dès lors se montrer exigeant mais parfois pas très juste vis-à-vis de ses compatriotes. Critique de la raison postmoderne. Il va même jusqu’à dire qu’il découvrait chez le Parisien un visage humain et fraternel. Or. et de ses traditions d’affabilité et de désintéressement. Hélé : Équivalence des cultures et tyrannie des identités. ce conflit disparaît. il y est peut être déjà. Lorsqu’un Tunisien rencontre un Européen en Tunisie. Ivekovic. p. il se modifie selon le contexte. qu’elle soit positive – il en est alors très fier – ou qu’elle soit négative – il va alors faire en sorte d’y remédier pour être égal si ce n’est supérieur à l’autre. Toute la démarche du portrait du colon et du colonisé consiste à « mettre à l’épreuve de l’Autre l’étrangeté du Même. p. « […] le musulman aime à se comparer à l’Occidental. »381 Béji. en fait l’expérience. plus spirituel. De même. C’est un moyen pour lui d’affirmer son identité. 112. Lorsqu’on apprécie une attitude chez autrui on aimerait que chez soi aussi ce comportement existe. C’est toujours par rapport à un autre que l’individu se construit. Cette comparaison est nécessaire voire vitale pour l’être humain. L’être humain se complaît dans la croyance d’être meilleur qu’un autre. nous avons vu précédemment que celui-ci était désagréable envers les indigènes. 389. Mourad. les sujets. p. d’assumer sa différence. mais au quotidien on ne s’en rend pas compte ou alors la manifestation en est différente et donc moins agréable. Chaque homme a besoin de s’enorgueillir. D’ailleurs. ce dernier est très souvent assimilé au colon.-P. Blandin 1992.Français vivant en France. Mais à Paris. Dire à un Français qu’il est humain.

Dès lors. l’individu voit ce qu’il ne souhaite pas être et reporte sur l’étranger cette image méprisée et refusée. l’accession au pouvoir de Bourguiba et la modernisation de la vie et des mœurs orientales. 47. l’image reflétée par le miroir se transforme. d’ailleurs. mais dans le fond. Le cliché aplanit la différence par le biais d’images grossières que l’individu a de lui-même et des autres. La vision de l’Occident sur l’Orient évolue selon le contexte historique.La relation à autrui est un jeu de miroirs . il s’aperçoit que l’étranger est aussi un individu qui réagit comme lui. Chercher à mieux se connaître c’est déjà chercher à mieux connaître l’autre. L’homme prend conscience de ce qu’il est et de ce qu’il souhaite devenir. plus objectif. l’identité d’une civilisation persiste et conserve des traits immuables. 382 Leiris. si lente que soit son évolution. Avec l’arrivée de l’indépendance. C’est une manière de s’attacher une identité et de maintenir à distance ce qui pourrait être une menace pour celle-ci. Le regard est culturel donc subjectif. c’est vouloir sortir du moule dans lequel le stéréotype tend à confondre l’individu. on remarque que le regard des Maghrébins sur eux-mêmes se fait plus ouvert. mais il est aussi évolutif donc objectif. Faire l’éloge de celle-ci. Michel : Cinq études d’ethnologie. ses qualités et sa différence. puisque son champ d’action est capable de s’accroître ou de diminuer […] qu’elle est représentée à chaque moment de son histoire par un ensemble d’éléments socialement transmissibles […] et qu’elle peut ainsi persister. de même pour le regard des Orientaux sur leur propre nation. ne peut jamais être entièrement statique puisqu’elle est inhérente […] à un groupe en état de constant renouvellement par le jeu même des morts et des naissances. Le reflet lui sert de modèle pour sa construction. d’échanges. »382 La culture évolue. différente de surcroît. et dès lors plus critique lorsque cela s’avère nécessaire. « S’identifiant à la façon de vivre propre à une certaine masse humaine à une certaine époque. il lui rend sa liberté et va même jusqu’à admettre son existence. 240 . p. À force de contacts. à accepter sa différence. Dans le même mouvement. après l’avoir façonné comme il l’imaginait. une culture. La remise en question du gouvernement et des nouvelles mœurs permet aux Tunisiens de mieux revendiquer leur identité personnelle et d’exprimer leurs souhaits. La mise en valeur de cette identité et surtout sa reconnaissance nécessite le regard d’une autre culture.

la joie et un sentiment de liberté éclatent chez les Tunisiens. 241 . leur existence et leur imaginaire individuels et collectifs. En réalité. dans les années 30 va se répandre une littérature maghrébine francophone qui sera une réponse au colonialisme mais aussi au nouveau gouvernement tunisien (Hélé Beji) et enfin à la quête de l’identité (Albert Memmi). leurs traditions. Par la suite. Ils voient un avenir qui leur appartient. chantent l’indépendance mais aussi commencent à critiquer le nouvel État. Albert Memmi (La Statue de sel 1953. et jusqu’à aujourd’hui. leurs concitoyens. Deux conséquences naissent de cette déception : une forte critique du monde actuel et une nostalgie pour leur passé. sont déçus par la réalité et leur gouvernement. Charles Bonn. Paris : Champion 2001. naguère heureux et optimistes. les écrivains se rebellent contre le colonialisme. longtemps occultés ou méconnus par la littérature métropolitaine et coloniale. Ils sont malheureux de l’évolution de leur pays qu’ils pensaient voir devenir meilleur et fort à tout point de vue. dans un premier temps. Des auteurs comme Claude Benady (Un été qui vient de la mer 1975). un président qui est leur Sauveur. Agar 1955). le dénoncent. p. un pays qui ne peut que se développer et devenir riche. 44-45.Désillusion partagée L’indépendance obtenue. l’autonomie est plus difficile qu’il n’y paraît et les Tunisiens. Un double mouvement caractérise cette génération : la critique interne en se regardant en face et la critique externe en affrontant le regard de l’autre. « (Ils) se sont approprié la langue française pour affirmer. Les écrivains de cette seconde et troisième générations de la littérature tunisienne de langue française ont pour objectif l’expression du Moi individuel et collectif. Zarzis 1935. ils s’en sont servis pour voir plus clairement en eux-mêmes : le détour par la langue maternelle crée une distance qui rend possible le regard critique sur soi. Hachemi Baccouche (Ma foi demeure 1958) ou Tahar Sfar (Journal d’un exilé. »383 En effet. De 1950 à 1975. 1960) représentent cette littérature qui 383 Alaoui Mdahri Abdallah in Littératures postcoloniales et francophonie. Les écrivains maghrébins se chargent de dire et de véhiculer partout dans le pays et le monde cette colère.

aborde un panel de sujets comme la reconstruction du pays et de soi. où ils ont fondé leur famille. bâti leur vie. tout en essayant de sauvegarder ce qui peut l’être. donc leur patrie originelle. o Le groupe cherche à s’intégrer économiquement mais cherche à conserver de façon énergique son identité culturelle. ils sont déçus par l’accueil qui leur est fait. pour mieux se protéger. l’intégration est difficile. o Le groupe essaie d’accentuer sa différence en se développant. Seulement. Ils sont en colère car ils doivent quitter un pays qu’ils ont construit. par ailleurs. Dans le même temps. développé. et participe à des échanges. qui offrent un panorama parfois désenchanté de la vie contemporaine. la contreacculturation qui se manifeste par un repli sur soi et un communautarisme et la reculturation qui entraîne la recherche et la récupération d’un patrimoine perdu. Frederik Barth. Certains Tunisiens vont préférer partir en France afin d’y mener une vie plus libre. L’identité est alors la question centrale de l’individu. des écrivains féminins se font connaître (Hélé Beji avec L’Œil du jour. Emna Ben Yahia et ses Chroniques frontalières. Faouzia Zouari avec La Caravane des chimères) . d’avoir plus l’opportunité de réussir. Les colons ont beaucoup de difficulté à se situer après l’Indépendance. Ils ne savent plus qui ils sont. le couple mixte. Ils sont devenus des étrangers dans leur propre pays. L’intégration et le problème de la double culture apparaissent. Ce dernier point. L’identité est un sujet qui passionne les écrivains qui reviennent alors sur leur passé. la nouvelle politique… Après 1975 et jusqu’à aujourd’hui. C’est l’intégration et souvent la disparition de ses particularismes culturels. les thèmes diffèrent quelque peu. anthropologue norvégien distingue trois types de réactions de la part de sociétés confrontées à la domination d’une autre : o Le groupe essaie de s’incorporer au modèle industriel et culturel. est partagé par tous les Arabes mais aussi par les Français. c’est la troisième génération. Souad Guellouz et Les Jardins du Nord. à leur retour en Métropole. 242 . À cela s’ajoutent deux autres phénomènes que nous étudierons plus avant.

dire leur mécontentement. « Dès lors. p. une fois le gouvernement installé la surprise est là : ce n’est pas ce que les autochtones espéraient. et sera d’autant plus attendu que la déception aura été forte. le colonialisme tombe en désuétude au profit d’une réalité plus contemporaine. Un écrivain tunisien fait cette remarque qu’ « Il faut oser donner tort aux siens lorsqu’ils sont dans l’erreur. osent parler d’eux dans le négatif. le pays et la culture plagiés. De la critique du colonialisme. le discours critique. prévoyaient. deux gouvernements ont existé en Tunisie dont l’un est encore en fonction. 1. »384 La littérature et la presse vont s’exprimer. 243 . Le sujet des écrits change. Les Tunisiens sont les témoins et les victimes de cette mise en place d’une nation. Critique L’indépendance souhaitée et obtenue est comme la réalisation d’un rêve pour nombre de Tunisiens. Albert : Les Exercices du bonheur. Mais. L’objet de la critique change. par le biais de l’imitation. 384 385 Op.A. pourra porter sur ces nouveaux États indépendants. Memmi. jusque là impensable parce que l’objet contesté ne pouvait être que le colonialisme. les problèmes causés par leur entrée dans un monde moderne propre à leur culture et louent de manière détournée. Celles-ci sont essentielles pour comprendre la littérature maghrébine propre à ce pays et les raisons du mécontentement du peuple. 139. la Tunisie moderne. de la réalisation d’un pays autonome. »385 C’est ce qui va se passer sous Bourguiba comme sous Ben Ali. et louer les autres lorsqu’ils le méritent. Roland Mattéra ou Faouzia Zouari et Taoufik Ben Brik. 29. les Tunisiens passent à celle de leur gouvernement et de leurs nouvelles mœurs. les écrivains comme Hélé Beji. Cit. Les gouvernements Depuis le 20 mars 1956. p. Il y a eu du positif et du négatif dans les deux mandats. Qu’ont-ils réalisé durant leur mandat à vie ? Quelles sont ou ont été leurs erreurs ? Comment la nation a-t-elle vécu sous ces deux gouvernements ? Voilà les questions que l’on peut se poser sur la vie politique tunisienne. admettent les erreurs de leur gouvernement.

de cette crise et de l’amener vers la modernité. la femme se montre l’égale de l’homme et choisit son partenaire amoureux. 38. de travailler. Le « Combattant suprême » a pour objectif de sortir le pays -son pays. avec Faouzia Zouari. l’obtention de l’indépendance s’est faite avec des révoltes qui ont causé l’inflation de l’économie et provoqué une certaine insécurité. Tahar : Op. Chez Hélé Beji. p. sa réalisation. Bourguiba va changer en profondeur certaines mœurs tunisiennes. y compris les filles. Le « Sauveur » sait l’importance de la culture et du savoir dans l’évolution d’un pays. le progrès et la réussite. Différentes organisations reflétant le modernisme de Bourguiba naissent sous son mandat : l’UNFT (Union Nationale Des Femmes Tunisiennes) créée le 8 avril 1958. La femme est le premier élément fondateur de la politique de Bourguiba. la CNSS (Caisse Nationale 386 Belkhodja. En effet. 244 . dans La Retournée. La narratrice des Jardins du Nord de Souad Guellouz perd le voile et s’instruit… Nos écrivains femmes illustrent aussi cette liberté accordée très tôt par Bourguiba. géographiquement. Cit. la création aussi d’une Banque centrale (BCT) et d’une monnaie nationale (le dinar) en novembre 1958 qui met fin à l’appartenance du pays à la zone franc. il va proclamer (soit cinq mois après la déclaration de l’indépendance) la liberté de la femme. et enfin la promulgation de la Constitution en juin 1959. Habib Bourguiba Le pays est en crise lorsque Bourguiba arrive au pouvoir. Par conséquent. Cette déclaration est une louange sous jacente de ce pays. de sortir à découvert (sans voile). l’interdiction de la polygamie et une révision du divorce… Dans nos œuvres. la loi coranique étant sans appel.a. économiquement. les peuples Nord africains sont et seront liés à la France. Bourguiba décide de prendre pour modèle la France : « Culturellement. son autonomie c’est à dire le droit de voter. Dès août 1956. »386 La France est et sera le modèle de tous les pays du Maghreb. Il n’y a que sur l’héritage qu’il n’a pas pu instaurer d’égalité. Tunisien de culture intellectuelle française. La scolarisation est aussi révisée : elle est obligatoire jusqu’à l’âge de 16 ans pour tous les enfants. Trois autres actes de souveraineté se succèdent entre 1956 et 1959 : la création de l’armée nationale en juin 1956. cette dernière devient une femme d’affaire et se mêle de politique. les héroïnes sont les exemples de cette libération de la femme.

enfin. telle un pléonasme . pro-occidental tout en conservant son arabité. Bourguiba lutte contre la léthargie et le fatalisme oriental. éradiquée de notre histoire. des hymnes nouveaux tonitruent dans les haut-parleurs »388. surchargeant les parchemins pâlis : Carthage et ses comptoirs. les derniers en date. la TAP (Tunis Afrique Presse). 74-75. « Le régime politique issu de l’indépendance a. Ali: De miel et d’aloès. se vend. Son mandat indéfini commence donc par des modifications qui laissent présager une modernité de la population tunisienne. on rebaptise les rues. abolie de notre mémoire. de suspendre le Ramadan (il boit un verre de jus d’orange en plein jeûne pour l’exemple) afin que l’activité ne soit pas ralentie durant ce mois de jeûne. en 1967 l’Académie militaire est créée ainsi que l’ONFPE (Office National de la Formation Professionnelle et de l’Emploi). éradiquée ». mais sans succès.fr. L’histoire change d’encre. un an plus tard le pays se dote d’une agence de presse. extirpée. À propos du changement. cultivé le particularisme et tenté de soustraire la Tunisie à l’influence de l’Orient. La brièveté de la première proposition qui met en valeur la disparition du colonisateur par la place du participe passé « effacée » et du complément « colonisateur ». expriment cette joie et la difficulté avec laquelle cette révolution a 387 388 www. extirpée de notre géographie. les bédouins déferlant du fin fond du désert. les galères ottomanes débarquant leurs cargaisons de beys et de pachas . 245 . une avancée dans les mœurs et l’entrée de la Tunisie dans l’ère du progrès. la couleur des drapeaux vire . s’achète autrement. Un autre alphabet écrit un autre destin . Cependant. Rome. l’inscription latine subsiste au second plan. ne témoigne-t-elle pas plutôt de la survivance d’une trace ? La Révolution renouvelle le code : les villes changent de nom . les marques et les néons se libellent désormais dans une autre langue : tout se nomme. ses marbres et ses aqueducs . dans une certaine mesure. révèle la satisfaction du narrateur tunisien. avec une progression significative de leur valeur : « effacée. Ali Becheur écrit dans De miel et d’aloès : « Effacée l’image abhorrée du colonisateur . les enseignes et les raisons commerciales. Il tente même. des statues sont déboulonnées.de Sécurité Sociale) voit le jour en 1960. enfin. d’autres effigies s’érigeront sur leur socle . »387 Effectivement.tunisie. p. Becheur. les places . raturant d’autres tablettes. une page du Coran fichée à la pointe du sabre . Roumis barbus ployant sous le faix de leurs canons et de leurs livres. Il est moderne. Un nouveau palimpseste s’inscrit sur la chronique du temps. abolie. Les verbes signifiants la disparition utilisés de manière successive.

été effectuée. à l’intérieur des commerces. en effet. p. La Tunisie évolue au gré des conquêtes et des révolutions. l’empire ottoman avec son luxe. il va développer un culte de la personnalité démesuré qui est en partie responsable des difficultés traversées par le pays. il reçoit la consécration de ce dernier le 18 mars 1975. une nouvelle page de l’histoire tunisienne se tourne : « l’histoire change d’encre ». Rome et son architecture urbaine. on s’aperçoit qu’il n’a rien gagné de son mandat à vie : il a tout légué à son pays. Du point de vue économique et politique. il est écrit à ce propos : « L’ère secrète sa propre iconographie: oriflammes et banderoles déployés au vent. illustrent un nouveau discours »389. de toutes parts: portraits et images collées aux murs. lui rendaient un hommage quotidien. les bédouins et leur religion. se heurter à des obstacles. À l’occasion de cette nomination il déclare : « Le fait de me désigner à vie à la tête de l’État ne peut être qu’un hommage de reconnaissance rendu aux yeux du monde entier à un 389 Ibid. enfin. il confond son histoire avec l’Histoire de la Tunisie (à sa mort d’ailleurs. Le narrateur va alors brièvement évoquer les diverses invasions et leurs apports : Carthage et son calcul. accrochés dans les vitrines. néanmoins. alors même que son mandat avait été jusque là houleux. Le premier président tunisien est victime de son orgueil. par l’affirmation de l’identité nationale tunisienne (drapeaux. la tâche est plus ardue. Le nouveau président modifie en profondeur la mentalité maghrébine en l’occidentalisant. 246 . élu par les députés chef d’État à vie de manière « exceptionnelle ». la photo de Bourguiba est affichée comme si les Tunisiens lui vouaient un culte. En fait. Un constat est réalisé. effectivement. mais à côté de cela. encadrés en haut des estrades. Il est. il meurt avec les seuls biens hérités de son père). Sûr de la reconnaissance et de l’amour de son peuple. Durant son régime. Avec Bourguiba. par le retrait des derniers vestiges de la colonisation française. les Français et leur ambiguïté. il revendique son arabité par la langue (les enseignes). Dans De miel et d’aloès. hymne). Cette mise sur pied des structures d’un État souverain va. 75. c’est à dire une conquête par la force et le savoir comme l’illustre la proposition « les Roumis barbus ployant sous le faix de leurs canons et de leurs livres ». s’inscrit une nouvelle histoire faite de passé et de futur. Partout dans la rue. son mentor. Ayant libéré le pays du joug français. il se considère et il est considéré comme le Protecteur de la Tunisie.

sans consultation préalable.homme dont le nom s’identifie à la Tunisie (…) Oui. c’est la période yousséfiste. pour le président. sachant qu’il pouvait les congédier du jour au lendemain en fonction des événements ou de sa stratégie politique. je l’ai libéré du joug. Par exemple. j’ai extirpé les mauvaises coutumes » et son seul souhait c’est de rester dans les mémoires du monde entier et que personne ne prononce le nom de Tunisie sans penser à lui. libre de changer de ministres à tout moment. Albert Memmi. Durant cette période de conflits internes qui montre l’omnipotence et l’intelligence bourguibienne. dans Le Pharaon. fait adopter par le VIe congrès syndical son plan économique. Tahar: Op. j’en ai extirpé les mauvaises coutumes. tente de prendre la place de Bourguiba . c’est à dire seul décisionnaire. Ben Salah est destitué en décembre 1956. Dans la foulée. 12. Par exemple. Bourguiba contre-attaque : il suscite artificiellement en octobre 1956 la création d’un syndicat concurrent. la reconnaissance de son peuple. n’ayant plus de raison d’être. Salah Ben Youssef. p. Il se considère comme le créateur de la Tunisie libre moderne : « j’ai nettoyé le pays. 247 . mais surtout sur le régime bourguibien. l’UTT (Union Tunisienne du Travail) dont il confie la direction à Habib Achour déjà secrétaire de l‘UGTT. Le chapitre 23 de ce roman relate comment Ben Youssef fut arrêté et compromis par l’un de ses sbires (l’officier Tabarki). il fait voter une résolution demandant l’unité organique du syndicat et du parti. c’est qu’il va diriger son État seul. qui pense être nécessaire à la Tunisie comme l’air que son peuple respire. Cit. Prenant conscience de cette dérive. Mon passage à la tête de ce pays le marquera d’une empreinte indélébile pendant des siècles. »390 Cette désignation à vie illustre. comment. alors qu’il était emprisonné à vie. dirigeant du parti Destour traditionaliste (pro Orient) attente à la vie de Bourguiba. je l’ai libéré du joug qui l’asservissait (…). un autre opposant au régime. L’ouvrage de Tahar Belkhodja nous en apprend beaucoup sur Bourguiba l’homme. fusionne avec l’UGTT en mai 1957. il s’évade avec l’aide de ses gardiens de prison et gagne la frontière libyenne où il est attendu. l’UTT scissionniste. Ben Salah. secrétaire général de l’UGTT en septembre 1956. il est clairement dit que le président pratiquait le népotisme en mettant à des postes de haute responsabilité ses hommes de confiance. Ben Youssef. évoque cette période de troubles et de luttes fratricides. C’est un personnage obnubilé par le fait d’avoir sa place dans l’Histoire. j’ai nettoyé le pays de toutes les tares qui l’enlaidissaient. Affaibli. Le parti 390 Belkhodja. Le danger avec ce culte du Moi. qui devait aboutir à l’absorption du Néo Destour et à l’avènement d’un parti travailliste.

maîtriser. Il lui octroie à lui seul la responsabilité et la direction de cinq ministères : les Affaires sociales. il réitère sa demande. obsédé par la question algérienne. diriger seul sans tenir compte de l’avis de ses collègues et encore moins de celui du peuple. comme son président.yousséfite est dissous. en la personne du général de Gaulle. l’Agriculture et enfin l’Éducation nationale. enfin. la réforme des structures favorisant le développement régional et ainsi agissant sur les mentalités afin de les extirper de l’obscurantisme . le général de Gaulle. La France. Lors des conventions franco-tunisiennes de 1955. Les intentions de ce Plan sont positives et elles auraient pu aboutir à satisfaire le peuple tunisien. la Tunisie était déjà secouée par l’épisode de Bizerte du 19 juillet 1961. Il devient le premier secrétaire d’État au Plan. Alors que Bourguiba souhaitait l’évacuation du port par la France de manière pacifique. le chef d’État nomme au pouvoir Ben Salah. Sa grande tentative de collectivisation. la France reconnaît et proclame l’autonomie interne de la Tunisie […] que dans les domaines de la défense et des affaires étrangères l’état de choses actuel demeurera et que les affaires seront traitées comme elles 248 . l’article 2 du traité du Bardo octroie à la France le droit de s’occuper de la sécurité de la frontière et du littoral de la Tunisie. c’est la première bataille gagnée contre les fondamentalistes. l’auto-développement en réduisant l’aide étrangère et en associant tout le pays aux décisions. sur le modèle communiste/socialiste. le Commerce et l’Industrie. Se sentant trahi et ne supportant pas d’être le second dans les négociations. ne répond pas. réveille chez les Tunisiens la colère et la révolte. le temps que la relation avec l’Algérie s’améliore. D’autant plus qu’avant la pleine application de cette réforme. la grande réforme socialiste de la Tunisie. fera la lourde erreur de vouloir tout contrôler. Ce Plan qui reprend l’essentiel du programme économique de l’UGTT de 1956 s’articule autour de quatre objectifs principaux : la décolonisation économique contre la mainmise des investisseurs étrangers de l’intérieur et de l’extérieur . l’article 4 définit ainsi l’autonomie de cet État : « À dater de la ratification des présentes conventions. les Finances. la promotion de l’homme avec un revenu minimum de 50 dinars par jour et par personne . refuse en prétextant que son pays avait besoin de cet endroit stratégique et que cela n’était pas prévu dans leurs accords précédents. En effet. Mais les réformes économiques excessives vont déplaire. À la même époque. mais le président tunisien apprend que les États-Unis et la France ont accepté le départ de leurs troupes militaires des ports marocains. Les événements auraient pu rester en l’état. Ben Salah.

73. jusqu’à l’évacuation de Bizerte le 15 octobre 1963. le pouvoir judiciaire. et cela lui vaudra d’être limogé du ministère de l’information par Bourguiba qui se sentit attaqué : « Toutes les forces rivales sont disloquées. p. seul. p. la confrontation militaire qui causa 630 morts et 1555 blessés se clôt par un cessez-le feu le 27 juillet 1961. Le Monde diplomatique. une lutte au sommet qui a coûté la vie à de nombreux Français et Tunisiens. une assemblée délibérante. décide. 47-48. mars 1962 les perspectives décennales. maîtres de leur pays. Tout converge vers le détenteur du pouvoir qui. enfin le 1er juin 1962 le premier plan triennal. les Tunisiens déjà bouleversés voient la saisie de certaines de leurs terres par l’Etat. s’exprime en même temps qu’il exprime le pays et l’incarne (…) Parce que le pouvoir personnel est tenu par un homme. 249 . Leur prestige et leur autorité déclinent jusqu’au néant. Ben Salah veut aller vite. il est frappé du sceau de la fragilité et de la précarité. la presse continuent d’exister. Le bras de fer. Cet événement illustre le combat de deux hommes. avril-mai 2006. elles dureront deux ans durant lesquels les présidents français et tunisien seront critiqués par les journalistes. Bourguiba soutient Ben Salah sans connaître les tenants et les aboutissants de cette politique de collectivisation à outrance. avec autorité et dans 391 392 Bertaut. mais leur liberté d’action n’existe plus. Le 1er mai 1964. subjuguées ou éliminées. existe. des syndicats ou partis politiques. alors.l’étaient jusqu’à ce jour (allusion aux traités du Bardo et de La Marsa) »391. Belkhodja. Jules : in « Le Maghreb colonial ». Le peuple est conscient qu’il est un jouet entre les mains du président. Cit. La même année que l’évacuation de Bizerte. »392 Lors de la tentative d’attentat par les yousséfites le 20 décembre 1962. l’un des sous officiers accusés justifiera sa participation au complot par le fait qu’il ne pardonnait pas au Chef d’État de « les avoir sacrifiés dans la bataille de Bizerte ». commence le 19 juillet. Mais les discussions n’en finissent pas. Car. Ben Salah s’attaque au secteur commercial : tous les circuits traditionnels sont brisés et remplacés autoritairement par un réseau centralisé d’officiers d’État et de coopératives de commerce. pour lui ce sont « les structures nouvelles qui créeront de nouvelles mentalités et réaliseront une société harmonieuse sans classes sociales ». Ils ne constituent plus que des instruments d’appoint du pouvoir qui s’adressent au peuple sans intermédiaire. Tahar : Op. Masmoudi dira à ce propos. Ces années de riches événements voient l’application du Plan en trois étapes : 1961 le pré-plan.

militairement et politiquement.le plus grand désordre. la solvabilité de nouvelles créances était devenue plus qu’hypothétique. le gouvernement dissimule ses échecs. Il ne fallait pas s’attendre à un surplus de productivité : le peuple ne s’était pas adapté aux techniques nouvelles importées. discrète. Cette nation vit dans le mensonge. Et le plus puissant Empire du Couchant voulait bien continuer à soutenir. l’écrivain parle de son pays de manière indirecte. Après avoir traversé le monde du Couchant au Levant. une création du gouvernement. en réalité. Un Conseil restreint de ministres fut convoqué d’urgence […]. nommé au sommet du pays et c’est la fête durant des mois. Les objectifs de l’État rappellent le Plan de Ben Salah. les caisses de l’Etat se vident. certaines unités terrestres étaient laissées en friche. L’assistance technique ? Aucune perspective de ce côté. 250 . éprouve des difficultés à renflouer les caisses de l’État. de plus en plus. l’exploitation des richesses du pays est mal effectuée. sa gestion rappelle l’omnipotence de Bourguiba 393 Chams. devenu gouverneur du royaume. l’aide étrangère disparaît (comme celle de la France). Cependant. le régime mais faisait. »393 Ce conte est. par le biais de l’invraisemblance et de l’irréalité véhiculées par ce genre littéraire. arriva ce que l’on craignait le plus dans l’appareil dirigeant : les caisses se trouvèrent totalement vides. il revient et découvre que l’Araignée n’est qu’une illusion. p. Un jour enfin. Ce dieu exige chaque mois une certaine somme d’argent et des offrandes. mais finalement ce sont eux qui vont mourir. la France retire son aide financière puisque le pays tunisien reprend toutes ses terres y compris celles appartenant aux étrangers… Dans l’Astrolabe de la mer de Chams Nadir (1980). Le narrateur explique : « […] les fêtes ne pouvaient résoudre aucun des problèmes économiques auquel était confronté le pays […]. Le héros part à la recherche du Dieu appelé Araignée qui est la cause du malheur du peuple. et reporte ses erreurs sur le peuple. ses faiblesses. Outre que la plupart des terres et des moyens de production avaient été déjà vendue au plus offrant. Alors qu’il revient aux portes de sa ville. la sourde oreille quand il s’agissait de renflouer des caisses trouées. des soldats et le gouverneur lui-même tentent de l’assassiner pour taire la vérité. la mécanisation et la modernisation des techniques n’étaient pas de mise puisque les ouvriers ne savaient pas encore l’utiliser . Khedar. En effet. Paris : Folio. le héros : « Sauveur de la nation » (même appellation que pour Bourguiba) est applaudi. d’autres étaient dotées de trop de travailleurs . Nadir: L’Astrolabe de la mer. 55. les apparences . une dénonciation du monde réel. il faut donc réinventer le retour de l’Araignée pour justifier une nouvelle levée d’impôts. le héros du conte « La Montagne de l’araignée ». de la Tunisie de Bourguiba.

commerce extérieur). le 8 septembre 1969. Après les enseignants. une dévaluation du dinar de 25% s’impose. il est palpable que le pouvoir ne jouit plus du consentement de la nation en équilibre instable entre la peur et la révolte. la révolte se propage. jeunes désœuvrés qui n’acceptent plus la pesanteur du régime. Le 30 septembre 1964. en dépit de cette rébellion et de cette colère des Tunisiens. qui refusent. les revenus des Tunisiens n’augmentent pas au contraire des biens de consommation. le chômage est en hausse et les inégalités deviennent importantes. elle devient plus forte. d’affronter la réalité. Ksar Hellal préfigure le ‘Jeudi noir’ : les foules sont dehors. Dès 1968. Le parti déjà unique devient alors omniprésent. Petit à petit. la dette de l’État s’accentue. se rebelle et tente de s’opposer violemment aux tracteurs gouvernementaux venus prendre leurs terres. une nouvelle fois. révoltées. plus moderne. en bref le gouvernement. le Parti Socialiste Destourien. Nombreux sont ceux qui furent punis par la milice. la croissance augmente (PIB. Les syndicats accusent le régime bourguibien d’être monarchique et non démocratique : « On ne peut imaginer l’existence de libertés syndicales sans l’existence de libertés individuelles et 251 . eh bien ! je n’y vois aucun inconvénient ! ». la faiblesse du régime bourguibien. Ben Salah fait front et en octobre le Néo destour devient le PSD. En dépit d’une amélioration économique du pays. plus intelligente. alors même que Ben Salah impose sa fuite en avant il est limogé. qui ne se sentent plus intégrés. plus cultivée. Quelque dix ans plus tard. le 26 janvier 1978. Le gouvernement de Nouira qui a succédé à Ben Salah réalise des progrès du point de vue économique. persuadés d’avoir raison. 13000 mineurs se mettent en grève suivis des cheminots. Elle se montre donc plus exigeante. Toutefois. Les intellectuels et syndicalistes accusent le gouvernement de leur préparer des potences (Al Chaab du 9 décembre 1977). Dans un entretien au Monde (août 1964) Bourguiba déclare : « Si le chemin qui doit nous mener au développement est le chemin du socialisme ou même celui du collectivisme. Fin 1977. une crise sociale naît au sein du peuple qui ne trouve satisfaction nulle part. entièrement mobilisé au service de la collectivisation. est réélu. le fameux ‘Jeudi noir’ illustre. Sans absoudre complètement leur chef d’État. Le pays se modernise. dont il est originaire. Dès 1967. ils incriminent surtout le gouvernement. omnipotent. Bourguiba.et de son entourage. les étudiants manifestent leur désaccord avec le parti mais aussi avec le Plan. Le sentiment d’oppression gagne les différentes couches de la population : Ben Salah le savait mais ne s’en inquiétait pas. La population tunisienne évolue avec son temps. Bourguiba n’a d’alarme que le 25 janvier 1969 lorsque la population du Sahel.

Dans son recueil Caractères. que le pouvoir s’amuse. Au lieu d’assister à une montée de la Tunisie. qu’il ne prend pas au sérieux les demandes du peuple et qu’il est loin de ses préoccupations. mettra une semaine à la réduire. la crise populaire. L’armée. d’après les derniers vers. De nombreux intellectuels tunisiens. ». de ses décisions abusives. Il a le sentiment. de cette revendication du peuple tunisien qui ne souhaite pas retrouver le silence qui lui était imposé lors de la colonisation. Tahar : Op. Le Président décrète l’état d’urgence et un couvre-feu est institué durant près de trois mois. Le combat entre civils et policiers s’engage. déçus par les événements et par le gouvernement de Bourguiba. »395 Il est conscient du chaos où vit la Tunisie et il accuse le président et son gouvernement d’en être la cause. Le 26 janvier au matin. p. ce ‘Jeudi noir’ : « c’était l’expression de la colère et de la détresse des citoyens qui n’oublieront jamais le crépuscule du bourguibisme. le peuple est le jouet d’un combat interne au gouvernement entre le parti (PSD) et le syndicat (UGTT). Metoui. Gafsa vit en état de siège jusqu’au 3 février de la même année. chargée de venir à bout de l’insurrection. On dénombre 200 morts et 1000 blessés. 85.publiques. avec Gafsa et les accords annulés avec la Libye. 92. p. Le 26 janvier 1980. 252 . Officiellement le bilan parmi la population civile 394 395 Belkhodja. les femmes Et les petits fours. De nouveau. la ville minière de Gafsa est attaquée par un groupe armé composé de Tunisiens.»394. Deux ans après le ‘Jeudi noir’. Mohamed Moncef Metoui est un de ces artistes révoltés dont les poèmes sont l’expression de son amour pour la patrie mais aussi de sa colère envers la politique du gouvernement de Bourguiba. un des poèmes fait référence au ‘Jeudi noir’ : « La Tunisie sombre de jour en jour Janvier témoigne d’une volonté La colère populaire arrête le tambour La fête présidentielle a assez duré Ainsi que le whisky. sort de sa léthargie pour enfin avouer ses désillusions. Les vers 2 et 3 sont les expressions de ce changement. l’écrivain est le spectateur de sa déchéance : son pays « sombre de jour en jour ». ne vont pas hésiter à critiquer celui-ci et à parler dans leurs textes de ces révoltes. Cit. Pour un journaliste français. Le peuple se réveille. le pays frôle une nouvelle fois. des milliers de manifestants descendent dans les rues pour se rebeller contre le régime. Mohamed Moncef : Caractères. exprimer ses désirs et prouver son existence.

françaises. […] L’État : « Fils. La Cour de sûreté de l’État prononce les condamnations. Treize Tunisiens sont exécutés par pendaison Le plus jeune. le verdict.est de 15 morts. 121-128. Ce poète engagé écrit alors à ce sujet : « Il a lutté pour un idéal et des principes Voir la Tunisie libre. d’opinion et d’opposition est contrôlée. Cette décision provoque l’indignation de nombreux Tunisiens mais aussi des pays étrangers. pour lui. 96 blessés au sein de l’armée. Les intrigues de tes clans. En France. avait vingt ans Mon père avait cinquante quatre ans. ta vie ne dépend que d’excuses. de pardons » Des excuses. ‘Pendaison’ 2 juin 1980. de la police tunisiennes. mis en prison. »396 La construction du poème suit le parcours du Tunisien de la lutte pour l’indépendance jusqu’aux événements de Gafsa. mais recrutés et surtout armés par les Libyens. des pardons ? Oh ! Que non… J’ai pris les armes pour abattre ton régime. méprisés. À l’origine de cette insurrection. économique Les sciences. avoir 396 Metoui. le choix d’une politique La renaissance de la civilisation arabo-islamique Bafoués. démocratique Voir s’épanouir la vie sociale. censurée voire absente. des pardons ! Suis-je un destourien. Un procès suit immédiatement les événements de Gafsa . 253 . les arts. des Tunisiens certes. Mohamed Moncef : Ibid. l’autonomie. Les armées tunisiennes. Il s’est battu pour obtenir la liberté. sa colère contre la décision inébranlable de Bourguiba. marocaines Prennent part à la répression dans Gafsa et sa région. de nouveaux martyrs d’un régime totalitaire où la liberté d’expression. rejetés… ses principes Il prend les armes contre un régime machiavélique […] Parce qu’ils aiment la Tunisie À Gafsa. un enfant. 16 blessés et 2 morts. p. est de 25 peines à perpétuité et de 15 condamnations à mort. Mohamed Moncef Metoui exprime sa rage. ils attaquent les représentants de l’ennemi Les officiers de la gendarmerie De l’armée. Des membres du commando sont arrêtés. un ancien membre du gouvernement ? Des excuses. Un Européen. Ces condamnés sont. ce fut le cas du Monde du 18 avril 1980 par le biais d’un article intitulé ‘Á l’ombre des potences’. très sévère.

de poésie…). souhaitant s’opposer au chef de l’UGTT Achour. de nouveau. lui. Il devient alors un martyr. L’État fermerait les yeux si le rebelle décidait de s’excuser et surtout de se taire. Les ouvrages qui vont se permettre de critiquer le gouvernement bourguibien sont généralement écrits après coup et sont d’ordre historico-socio-économique. la sentence irrévocable voit la mort de la génération de l’Indépendance et de cette Tunisie moderne. des confrontations ont lieu dans la rue qui causent la mort de 143 personnes et des milliers de blessés. les inquiétudes.une vie meilleure (première strophe). les deux ouvrages sont composés de chapitres thématiques. Ils sont des témoignages d’une époque. Annoncée à la radio. Bien qu’ils ne soient pas des écrits littéraires à proprement dits (absence de fiction. Extérieur à celui-ci. ne baisse pas la tête et accepte la condamnation. à des postes intéressants de surcroît. Le premier ayant fait partie du régime de Bourguiba. ses travers. d’un gouvernement. la Tunisie connaît. Le dernier tercet résonne de manière solennelle . Les deux hommes. associée dans un même combat. par exemple. de romanesque. En janvier 1984. Face aux erreurs du gouvernement. plusieurs époques. trois jours de soulèvements dus à la hausse du prix du pain. en revanche. plusieurs événements vrais. plus objectif sur le président et ses actions. pour l’amélioration de la vie des Tunisiens. Le Premier ministre Mzali. cette augmentation reçoit la désapprobation du peuple et dès lors provoque les ‘émeutes du pain’. les sujets mettent en scène plusieurs personnages. ont lutté pour leur patrie. Ces hommes. Ce sont des biographies d’un protagoniste et d’un pays. Mohsen Toumi. évoquent les mêmes vœux populaires. Il ne veut pas de révolte qui révélerait les faiblesses du régime et se montre donc cruel. et porte un regard plus sensible. Le Tunisien clairvoyant et ayant l’audace de dénoncer les intrigues du gouvernement. a une vision intérieure du gouvernement. condamnés à mort. du système gouvernemental tunisien. pour leur rêve d’une Tunisie libre. ils expriment leurs souhaits. les déceptions et les joies du peuple au fur et à mesure des événements. maintient la hausse des prix de tous les féculents : le pain double de tarif et les dérivés céréaliers augmentent de 70%. Comme le ‘Jeudi noir’. C’est le cas des textes de Tahar Belkhodja et de Mohsen Toumi. il décide de recommencer le combat mais cette fois-ci contre ses frères (seconde et troisième strophe). porte un jugement plus incisif sur les désirs de chacun des membres du gouvernement. L’écrivain déplore la pendaison qui est un acte inhumain mais il déplore encore plus la non-réalisation de sa Tunisie comme il la rêvait à l’Indépendance. il voit évoluer les différents protagonistes du régime bourguibien. Bourguiba annule tout bonnement 254 .

Ce discours annonce un pays enfin pris en main. qui est devenu depuis un jour national. L’époque que nous vivons ne peut plus souffrir ni présidence à vie. Mohsen : La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali. Zine El Abidine Ben Ali. il propose un État démocratique sur le modèle de la France (multipartisme). susceptibles d’assurer une plus large participation à la construction de la Tunisie et à la consolidation de son indépendance dans le cadre de l’ordre et de la discipline. Les dernières années du régime bourguibien rappellent la IVe République française : trois ministres en 15 mois se succèdent. […] Nous agirons en vue de restaurer le prestige de l’État et de mettre fin au chaos et au laxisme. une meilleure discipline surtout financière. ni succession automatique à la tête de l’État desquelles le peuple se trouve exclu. Le peuple d’abord surpris. Nous proposerons prochainement un projet de loi sur les partis et un projet de loi sur la presse. Après avoir annoncé que le ‘Combattant suprême’ avait été déclaré dans l’incapacité de poursuivre son mandat. le peuple ne sera plus exclu… Il propose une plus grande liberté. qui a de nouveau subi une attaque cardiaque. conformément à l’idée républicaine qui confère aux institutions toute leur plénitude et garantit les conditions d’une démocratie responsable […]. Cette intervention ramène au pays le calme et le peuple vainqueur descend dans la rue pour crier « Vive Bourguiba ! ». Ben Ali Le 7 novembre 1987. Le président.cette décision. le ‘Coup d’État’ qui amène Ben Ali à la présidence est vécu par les Tunisiens comme un nouvel espoir. 255 . 208. b. annonce à la radio son arrivée à la présidence et la destitution de Bourguiba. Point de favoritisme et d’indifférence face à la dilapidation du bien public… »397 Le nouveau président s’oppose au gouvernement passé. est heureux de ce changement et 397 Toumi. La succession ou comme le disent les Occidentaux. il adresse aux Tunisiens l’allocution suivante : « Notre peuple a atteint un tel niveau de responsabilité et de maturité que tous ses éléments et ses composantes sont à même d’apporter leur contribution constructive à la gestion de ses affaires. n’est plus aussi solide et fiable. p. Notre peuple est digne d’une vie politique évoluée et institutionnalisée. Cette Constitution appelle une révision […]. fondée réellement sur le multipartisme et la pluralité des organisations de masse. alors Premier ministre.

Ce nouveau président. Dans la seconde partie. l’État développe les thèmes de la démocratie : « Les droits de l’homme impliquent la sauvegarde de la sécurité de l’individu et la garantie de sa liberté et de sa dignité. les nouvelles autorités tunisiennes entreprennent de donner corps à la déclaration du 7 novembre. »398 La troisième partie est destinée au développement avec la nécessité d’augmenter la production et de favoriser l’équilibre entre le secteur public et privé. Le 25 décembre 1987. la liberté de la presse et de l’édition et la liberté du culte. L’argent ainsi récolté permet l’urbanisation de certaines zones tunisiennes. la quatrième partie est consacrée aux relations extérieures. la Tunisie ratifie la Convention internationale contre la torture. la section tunisienne d’Amnesty International reçoit le visa qui en légalise le fonctionnement. Enfin. En juillet. d’ailleurs. Tahar Belkhodja. la 398 Toumi. explique cette joie des Tunisiens en disant que le pays allait à la dérive. Le 12 avril 1988. La première partie s’attache à l’identité de la Tunisie et rappelle que celle-ci est partie intégrante du monde arabe et de la nation musulmane. Dorénavant. ce qui signifie l’interdiction de la torture… et le bannissement de toutes les formes d’arbitraire… De même ils impliquent de garantir la liberté d’opinion et d’expression. « La neutralité politique de l’ensemble des institutions et des forces de défense et de sécurité […] sont une condition […] pour la survie de la démocratie et la pérennité de l’État. À peine installées. la Cour de sûreté de l’État est dissoute. Toutes ces dispositions trouvent leur aboutissement dans le Pacte national paraphé le 7 novembre 1988. le président est élu pour un mandat de cinq ans au suffrage universel et ne pourra être rééligible que deux fois de suite. Plusieurs mesures suivent ces paroles : les appels à la prière du muezzin rythment les programmes télévisés et le Conseil Supérieur islamique est réactivé. 255. et qu’elle est attachée à son arabité et son islamité : « Il incombe à l’État et à lui seul de veiller à l’épanouissement et au rayonnement de l’Islam » déclare publiquement Ben Ali.espère en ce nouveau chef d’État. ce nouveau gouvernement s’annoncent positifs et leurs projets correspondent aux besoins des Tunisiens. Le gouvernement de Ben Ali prend de grandes mesures sociales : le 26/26 est créé. qu’il se dirigeait vers l’obscurantisme et l’anarchie avant cet important changement politique. p. Un Conseil constitutionnel est créé. organisme qui recueille des dons bénévoles pour les particuliers et obligatoires pour les sociétés. 256 . la présidence à vie est supprimée. Mohsen : La Tunisie de Bourguiba à Ben Ali. Le 12 juillet 1988.

a le monopole des places au Parlement. et les élections sont assez souvent faussées. les informations sont consacrées à la politique intérieure. »399. les artistes. Ben Ali est au pouvoir . le gouvernement confirme ses choix libéraux en dynamisant le commerce extérieur. Zine El Abidine Ben Ali n’avait-il pas condamné le culte de la personne exploité par son prédécesseur. le journal télévisé du soir s’ouvre sur le compte rendu détaillé de ses activités (Notre Ami Ben Ali. rend compte de cet ennui de voir le programme journalier du chef d’État. aux acclamations du peuple…la réaction de la narratrice est un profond désintérêt et une grande lassitude face à ce genre de spectacle : « La politique est accueilli. comme la visite indésirable d’un pique-assiette assommant. en réduisant les restrictions sur l’importation des matières premières et en améliorant les mécanismes de financement. des promesses du nouveau président de supprimer toutes formes de tortures et de favoriser la liberté d’expression. p. l’installation de l’eau courante pour des villages. même si quelques opposants sont présents. Hélé Beji. à ce propos. Le chef d’État Ben Ali met tout en œuvre afin que son pays connaisse la réussite. or. p. s’ils le souhaitent et s’ils en ont le courage 399 Beji. Deux journalistes français se sont penchés sur le ‘cas Ben Ali’ et déplorent le fait que la Tunisie soit devenue « un pays totalitaire ». en libérant les prix. la décision est prise d’élire le président pour un mandat de cinq ans. Seulement. en dépit de l’adhésion aux Droits de l’Homme. depuis 1987. il permet l’aide aux plus démunis et ainsi l’amélioration de la qualité de vie des Tunisiens. le pays est encore loin du résultat. Les promesses ne sont pas tenues. Les citoyens vivent dans la peur de l’arbitraire policier . Lors de son allocution. 135). en simplifiant les procédures administratives. des intellectuels tunisiens expriment. 257 . L’État assouplit le régime des sursis militaires. ces diverses actions positives sont ternies par d’autres moins glorieuses. pour que son peuple soit satisfait. deux fois renouvelable. 150.création d’habitats. Son portrait est présent dans tous les magasins. il agit de même et tente d’occulter les réalisations de Bourguiba. Chaque jour. Hélé : L’Œil du jour. comme pour le mandat de Bourguiba. En ce qui concerne l’économie. son parti unique. et pour cela retiré toutes les statues le représentant ? Pourtant. augmente la bourse d’études supérieures. dans la deuxième semaine de novembre 1987. Effectivement. aux visites présidentielles. alors. en bref. des logements sont créés et les salaires sont augmentés (de 3 à 5%). les locaux administratifs et immanquablement. leur mécontentement et révèlent les travers de cette nouvelle autorité gouvernementale. à l’heure du dîner.

sachant manier avec art les services secrets. 22. Il le montre comme un homme rusé. évoque ce président mais en gardant son anonymat.et avaient permis d’éviter des pertes considérables. Ceux-ci étaient de tous ordres – économiques. Ibid. les Tunisiens ont le sentiment d’être obligés de faire attention continuellement aux sujets de leurs conversations. lui communiquaient régulièrement des renseignements « sensibles ». Ainsi. ses contacts. ses prises de position. tous plus flatteurs les uns que les autres (La Tunisie de Ben Ali. 258 . pense à tous ses « espions » : « […] certains de ses proches collaborateurs installés aux Etats-Unis en tant qu’universitaires. son concours dans l’organisation de la sûreté du pays avait permis d’effacer cette image d’Etat policier collée au régime depuis des lustres. Cette manœuvre est ressentie comme une violation . »401 C’est un fait observé par les autres pays (Notre ami Ben Ali) et mal vécu par les citoyens tunisiens. Abdelaziz Belkhodja. techniques ou politiques . les Tunisiens savent. 57. ses propos ou écrits vise à entreprendre une action 400 401 Belkhodja. dès le début de l’ouvrage.parlent de leur président sans le nommer ouvertement ou alors ils le font pour l’encenser. Aujourd’hui. des écoutes sont effectuées à tous les niveaux en nombre deux fois supérieurs à ce qui était au temps de Bourguiba. Il est écrit à propos du bras droit du chef d’Etat : « Aussi discret qu’efficace. que leur président a fait ses premières armes auprès des services de renseignements américains. un président humain maîtrisant les dernières technologies. et le chef d’État ne s’en cache pas. Une allusion corrobore cette idée que le Président ainsi mis en avant dans le roman d’Abdelaziz Belkhodja est Ben Ali. L’article 25 de la loi du 3 mai 1988 sur les partis est l’expression de la mainmise de l’État sur la liberté de son peuple : « […] est puni d’un emprisonnement de cinq ans au maximum tout fondateur ou dirigeant d’un parti qui par son attitude. »400 Or. en pleine réflexion. Abdelaziz : Les Cendres de Carthage. p. financiers. p. c’est le cas de beaucoup d’ouvrages biographiques qui ont été écrits sur Ben Ali. dans son roman Les Cendres de Carthage. Ce roman illustre un homme qui aime son pays et est fier de son Histoire (il s’oppose aux Etats-Unis) quant à l’acquisition d’un bien carthaginois). la Tunisie a un pôle Renseignement au service du chef de l’État et surtout. le président. Olfa Lamloum et B. chercheurs ou techniciens. Ravenel chez l’Harmattan 2002 ou Ben Ali et la voix pluraliste en Tunisie de Bo Chaabane chez Cérès 1996).

est vorace. Dans « Khannibal ». 402 259 . Paris : Exils/Aloès. être son double. privé de sa liberté de dire ce qu’il veut. prêt à tout dévorer sur son Toumi. il use de métaphores pour parler du président et de sa loi du silence. Le titre d’abord. l’édition…Le cas de Taoufik Ben Brik est l’exemple de cette mainmise de l’Etat sur le droit à la liberté d’expression. la nouvelle épouse du chef de l’État. l’écrivain se montre déjà très méfiant vis-à-vis de ce nouveau président. qui sous-entend que le personnage dont il est question dans le poème. mélange d’un nom illustre : Hannibal. il contrôle alors tous les modes d’expression : la presse (le papier appartient à l’État). sur l’avenue qui s’abandonnent désormais au sommeil. p. Le Jardin secret du général Ben Ali. p. »403 Aujourd’hui. 16. est le passage obligé de tous les publicitaires). »405 Il raconte que Leïla. il dort. 403 Ben Brik. ce n’est plus le cas. Taoufik : Et maintenant tu vas m’entendre. Eh non ! À présent mon calvaire chemine sur la place du marché. Cit p.de démocratisation de la nation dans le but de troubler l’ordre public ou de porter atteinte à la sûreté intérieure ou extérieure de l’État. L’allusion à « l’Atlantique » reflète ici le passé de Ben Ali qui a fait ses études aux États-Unis et son souhait futur : être proche de ce pays. »402 Le gouvernement craint l’opposition et ce qu’elle peut provoquer . Cet écrivain a fait la grève de la faim durant 42 jours en l’an 2000 pour dénoncer le régime dictatorial tunisien. Mohsen : Op. au service du gouvernement. Dans le poème « La Prophétesse ». 17. les allusions au pays et au gouvernement ne manquent pas. année de l’accession à la présidence de Ben Ali. »404 Le peuple ne s’exprime plus. Supplice tunisien. cité par Ahmed Manai. Dès le début. bercé par les paroles du chef de l’État. Dans son recueil Et maintenant tu vas m’entendre (2001). sur l’agora. 17. Paris : La Découverte 1995. La vie privée et les vœux cachés du président sont exposés : « […] Leïla te désire Et elle tue la reine Fermes donc ton échoppe Carthage ne borde pas l’Atlantique. a pris la place de la première dame de Tunisie. et d’un nom commun : cannibale. qui a marqué l’histoire du Monde et de la Tunisie en particulier. créée dans les années 90. Agence Tunisienne de Communication Extérieure. 404 Ibid : p. 77. p. 28. je vois. 405 Ibid. il dort. les publicités (l’ATCE. il pleure le silence : « Tu ne chantes plus. poème écrit en 1987. il évoque avec nostalgie l’époque où la Cité avait droit à la parole : « Que vivent les lieux où l’on parle ! Il me souvient que la Cité s’érige en l’honneur du vocable.

pas seulement pour protéger les citoyens mais aussi pour les surveiller et ainsi empêcher tout type d’opposition qu’elle soit verbale ou associative. il rappelle la couronne du roi. mais dans le même temps. Dans les ouvrages tels que Rouges gorges et souris ravageuses. c’est la police qui est la nouvelle puissance du pays. Ils sont partout en uniforme. est le résultat d’une intrigue. Tunis blues. dans les cafés. Le peuple n’a pas eu le loisir d’intervenir (1er vers). 260 . il aborde sa torture volontaire (grève de la faim) pour dénoncer l’absence de liberté d’expression. pour l’écrivain. pour atteindre la renommé d’Hannibal. cette présence excessive lui fait peur et l’étouffe. La police est le moyen majeur utilisé par le gouvernement pour diriger. […] Diadème usurpé. au lieu de cela. »406 Ces trois vers révèlent que l’accession au pouvoir de Ben Ali. quand demeure insignifiant ce qu’exprime la ville. la police est l’image littéraire de la sécurité. « Carthage est un tombeau funeste sans cadavres » pour Taoufik Ben Brik. « Le diadème » est le symbole du pouvoir. il est clairement dit que la place du Président a été volée (3e vers). parcourt les rues de la capitale tunisienne. Le nombre de policiers est passé de 20000 à 85000 depuis le 7 novembre 1987. aux croisements. L’Œil du jour ou Les Cendres de Carthage. à chaque coin de rue. p. 34. La voix serait la force tunisienne. Comme l’exprime le titre d’un autre poème. en civil. les boîtes… Cette manifestation de force de l’ordre accentue le sentiment de sécurité qui habite chaque Tunisien. enfin. […] Les mains enfouies dans les rets de l’intrigue bloquent en plein enfantement la lionne. les mains du nouveau chef d’Etat sont souillées par l’intrigue (2e vers). la présence trop importante de la sécurité de l’Etat. L’impression qu’il ressort de cette forte présence est 406 Ibid. Jimmy dans Tunis blues. Dans un autre poème : « Le Cordonnier d’une botte crevée laissant le champ libre à l’ogre de la marche à pieds nus ». C’est ce dont se plaint Taoufik Ben Brik. l’absence de changement dans un pays en évolution. il a affaire à la police dès son arrivée à l’aéroport et dès sa sortie.passage pour parvenir à la place la plus haute du gouvernement. Le texte exprime le flou sur la venue de Ben Ali et sur ses projets : « Voici que se répand ce que dissimule Zallâj le cimetière. surveiller au mieux les Tunisiens. il prend conscience qu’elle est partout.

l’excès du nombre de policiers. […] Je perçois l’immense étendue de bassesse humaine dont sans le savoir lui-même il est capable. La malheureuse victime est obligée de faire plus de 200 km afin de satisfaire l’appétit de cet agent qui se sert de son uniforme pour avoir des avantages en nature et profiter de la crainte qu’il inspire aux civils. L’excès est montré du doigt. Hélé Béji. Le portait qui est fait de ces hommes est très négatif : « L’agent du poste douanier ou du guichet de police attend les voyageurs derrière son comptoir comme s’il nourrissait une aversion primordiale pour la nature humaine. 20. Pour être sûr du retour du jeune homme. ami. dans Pu…rée d’époque !. la police abuse de son pouvoir. 261 . Ce dernier demande au jeune homme de se garer et de présenter ses papiers. Le lecteur a aussi la sensation d’être dans un Etat militaire alors qu’en réalité ce n’est pas le cas. Avec une telle guimbarde il peut trouver toutes les infractions possibles et imaginables. et son hostilité remonte du fond de lui comme une lave d’un bloc volcanique qui se pétrifierait avant l’éruption. un garde national me fait signe de m‘arrêter à l’aide de son bâton à lumière rouge. quelque part. ils se servent de leur fonction pour intimider les voyageurs. Il scrute attentivement les papiers de la voiture puis me demande le plus sérieusement du monde si je peux accompagner sa cousine à Boussalem. l’excès dans leur comportement…. p. Pour fermer les yeux sur cette infraction. Al : Rouges gorges et souris ravageuses. avec un air malin. c’est à dire à 109 km de là où la scène se passait. aborde aussi ce sujet et critique ouvertement cet abus de pouvoir des policiers mais surtout du gouvernement. 52-53. pour se montrer plus important qu’ils ne le sont véritablement. au lieu de me faire passer à la torture ! »407 Ces situations sont fréquentes dans toute la Tunisie. Il fallait le dire plus tôt. dans L’Œil du jour. Béji. lui apporter de quoi boire. »408 Ceux-ci sont arrogants. le policier lui prend sa carte d’identité. de son statut afin de profiter de quelques services : le déposer lui ou sa famille. Hélé : L’Œil du jour.celle d’une sphère qui couvre le pays et empêche toute entrée et toute sortie.Le protagoniste de Rouges gorges et souris ravageuses raconte une anecdote commune à tous les Tunisiens : « Au sortir de la station. d’aller lui chercher des gâteaux à la capitale. qu’il n’a pas. Ils prennent alors un malin 407 408 Sid. manger ou fumer… Hamadi Nacef. l’agent lui demande. p. évoque dans la nouvelle « Une journée comme ça » la rencontre d’un jeune homme et d’un policier.

Les douaniers sont ici considérés comme les représentants de la bassesse humaine. ni le distinguer de l’autorité qui nous a fait piétiner dans l’attente. fixé sur une idéologie abstraite : reproduire la démocratie occidentale tout en conservant un reste de monarchie. Le gouvernement tunisien présenté par Hélé Béji ne semble pas se préoccuper du peuple. L’aversion ressentie pour les voyageurs peut avoir au moins deux raisons : l’envie envers les touristes européens qui peuvent partir en vacances et la jalousie envers les Maghrébins qui viennent d’Europe où la vie. le gouvernement tunisien pousse les habitants à consommer toujours plus. dit-on. Toutefois. Le népotisme existe partout mais là il est affiché. il est obnubilé. Le douanier doit travailler. 262 . 55. Dans sa quête de la modernisation. ici le douanier. la persécution tatillonne et le laisser-aller. semble être l’esclave du gouvernement . alors. Son seul objectif est de devenir à son tour une grande puissance d’où parfois un abus de pouvoir et une tyrannie qui atteint surtout la liberté d’expression. haut placées. réduit à cet état de vulnérabilité et de faiblesse où l’on se trouve dans les pays où l’autorité est devenue une force séparée des hommes. Pour recouvrer un peu d’amour propre il se montre bouffi de suffisance et reporte sa colère sur les voyageurs. L’État veut être à la hauteur de l’Europe. Hélé Béji transforme son animosité en compassion et compréhension. les douaniers se montrent serviables mais toujours en échange d’un service. se montrer féroce pour subvenir aux besoins de sa famille . Pourtant. p. l’obéissance. Il facilite l’accession aux véhicules en diminuant 409 Ibid.plaisir à faire attendre les vacanciers. d’une reconnaissance du privilégié. naturel. L’être humain est un pantin au service de personnes plus importantes. »409 Hélé Béji dénonce explicitement. est meilleure. On comprend mieux. le comportement désagréable et méprisant de ce dernier : il se venge. que ce soit en droit ou en économie. Il était devenu aussi cette autre chose qui l’avait revêtu d’une cruauté abstraite et anonyme. en réalité. il n’a. apparent. L’homme. aucun pouvoir si ce n’est celui d’exécuter les ordres de ses supérieurs. le mutisme sans que je puisse encore vraiment l’absoudre. […] il était lui-même l’absolue servitude. et détourne sa critique vers les hautes sphères du gouvernement tunisien. d’où cette passivité des douaniers et du peuple. Il fait preuve de sévérité dans le respect des lois afin de prouver ce dont il est capable. à les mettre au supplice et ainsi à montrer leur pouvoir. il doit se soumettre aux volontés de l’État : « c’est sur lui que je vois peser la menace quotidienne. ouvertement la dictature de l’État tunisien. pour certains. n’agissant plus pour leur compte mais pour celui d’une réalité occulte et pervertie […].

comme l’explique Mohsen Toumi a tenté de dénoncer ces abus mais elle s’est retrouvée confrontée à l’État et à ses manœuvres peu orthodoxes.les taxes douanières et il permet l’achat d’une quantité de biens par l’instauration du crédit. sans aucune raison si ce n’est d’avoir une opinion différente de celle de l’État et de manifester pour la liberté et le respect des Droits de l’Homme. plus de 18% des crédits accordés en 1998 risquent de ne jamais être remboursés . Le peuple a tendance à vivre au-dessus de ses moyens et à prendre de nombreux crédits comme le raconte Salem Trabelsi dans Le Cimetière des moutons. Des militants de gauche. les artistes préfèrent publier. Il explique que la sécurité. Mohsen Toumi ose. parler en France. Les critiques du gouvernement de Ben Ali et de sa bellefamille qui tient les rênes de l’économie en ayant le monopole de toutes les sociétés privées se font. la Tunisie est un exemple de pays maghrébin moderne. sont restées des mots. même si elle peut paraître excessive. la surconsommation provoque le surendettement des familles mais aussi des banques. Bien sûr. dire les aspects négatifs du gouvernement. parle de son pays en disant que les Libyens et autres Arabes viennent se faire soigner dans les hôpitaux tunisiens car l’hygiène et surtout les compétences y sont présentes. par exemple. de la ‘nouvelle république’. Les promesses du Premier ministre d’alors. Al Sid. Malheureusement. Les intellectuels. dans son livre. La presse. comme l’expliquent Jean-Pierre Tuquoi et Nicolas Beau. les Tunisiens en sont conscients. Ces intentions sont excellentes et respectueuses des nouveaux besoins des Tunisiens mais elles sont aussi dangereuses. le foyer a besoin de deux salaires et il n’est pas rare de voir des femmes de professeur ou de cadres. Dix ans auparavant. vendre des articles fabriqués à domicile ou des fripes importées de France dans les rues de la médina ou dans les souks. le parti au pouvoir. est 263 . Pour être un citoyen tranquille en Tunisie. d’autres des Droits de l’Homme ont reçu quelques menaces de la part de la police. dénoncer ce qui est déplorable surtout du point de vue humain. que la garde à vue a été réglementée mais que des bavures continuent d’être nombreuses. le président n’est pas passé à l’action. il faut. posséder sa carte d’électeur mais surtout sa carte d’adhérent au RCD. comme le montre l’ouvrage Notre ami Ben Ali (1999). Les taux d’intérêts sont exorbitants. Les mandats de Ben Ali ne sont pas parfaits mais une évolution essentiellement sociale et économique a été effectuée. Ces personnes qui avaient chaleureusement accueilli le 7 novembre se trouvent déçues par la réalité. Il explique. par exemple. cela était inimaginable. mais pas sur le territoire. Pour acquérir tous ces nouveaux biens de consommation. dans Rouges-gorges et souris ravageuses. cette nouvelle société de consommation devient débridée.

Les deux gouvernements de Bourguiba et de Ben Ali ont permis à la Tunisie indépendante de maintenir sa réputation de ‘pays du Maghreb en avance sur son temps’ aux yeux du monde. Guellouz. le peuple souhaite dire son mécontentement mais ne le peut sinon à l’étranger. Cependant. Al : Rouges-gorges et souris ravageuses. tout cela n’est pas suffisant. » 411 Les maladresses économiques de Bourguiba réveillent la colère des Tunisiens sans leur retirer l’amour porté à leur chef d’État. Dans ce continent africain accablé par la misère et les catastrophes. Souad : Les Jardins du Nord. se reposer sans la peur de se faire égorger. ne comprend pas. continue ce même combat. la Tunisie est devenue un havre où ils viennent se faire soigner. 145. des intégristes ou des illuminés de tous bords.rassurante. Et alors ? Qui n’en fait pas. les deux régimes ne sont pas parfaits et le peuple le fait savoir quand cela lui est possible avec l’espoir d’un avenir meilleur : « Et le jeune pays avait lui aussi commis des erreurs. des fenêtres en fer forgé. Son pays. rares sont les Tunisiens qui sont conscients de leur bonheur. Des maisons blanchies à la chaux. de développer et d’améliorer l’économie. le plus petit du Maghreb. « Les présidents des nouvelles républiques miment en 410 411 Sid. Ben Ali. de marchands ambulants crasseux. Des rues propres. a fait en sorte de libérer les mœurs. Des trottoirs bien pavés. profiter de la vie pleinement. Albert Memmi avance une théorie où les comportements des deux hommes sont les conséquences de la colonisation. Toujours. faire des achats. p. l’impression de dictature du régime de Ben Ali agace. n’avance pas. qui a la même volonté. 264 . n’apprend pas. le citoyen tunisien a aussi besoin de se faire entendre. le moins bien arrosé. des jardins plantés de citronniers et de bougainvilliers multicolores. considéré comme le père fondateur de ce pays. 67. des mouchards. En effet. Pas de mendiants en haillons dans les rues. Drôle de pays quand même que la Tunisie. 8. que les plans d’urbanisation et d’assainissement on fait de ce petit État un beau pays : « Hier la risée de ses voisins pour son côté paisible et petit bourgeois. »410 Cependant. le moins pourvu en ressources naturelles et en pétrole et de loin le plus prospère. Bourguiba. sans crainte des comités populaires. son tout petit pays et son tout petit peuple trébuchent et se relèvent. En revanche. enfin. p.

Le pays est partagé entre une reconnaissance car la Tunisie est belle. p. leurs critiques sur les mœurs de leurs concitoyens sont traitées de manière plus crue et plus précise. vont être attirés par ce nouveau mode de vie qui semble octroyer plus de liberté. Les déceptions sont différentes sous chacun des gouvernements. 24. de ses ententes avec les autres. de l’Histoire. Ce que les Tunisiens reprochent. « […] toute nation est constituée d’un mélange étrange d’ordre et d’innovation. 265 . s’est intéressée aux mœurs européennes. 78. »412. La modernité est communément entendue comme un renoncement aux traditions. M’hamed : Le Roman maghrébin des années 80. Ils reproduisent ce qu’ils ont vu et vécu. En revanche. de pouvoir montrer son affection aux yeux de tous. Beaucoup. Alors que les écrivains français critiquent ouvertement la Tunisie. de conservation et de changements. ils s’aperçoivent que leur souhait de liberté d’expression et de démocratie n’est pas encore atteint. la seconde parce que ce qui est révélateur de la nouvelle société c’est son comportement qui choque. en comparant leur vie à celle des Français par exemple. Les mœurs La Tunisie. que l’imitation de l’Occident deviendra unanime et excessive. la pauvreté y est presque éradiquée et le niveau de vie assez bon. et une frustration car en dépit de tous ces éléments positifs les habitants se sentent emprisonnés et. Les failles des régimes sont certes évoquées mais de manière moindre pour deux raisons : la première à cause de la politique du non-dit existant en Tunisie. c’est une modernisation à outrance dans le mode de vie mais aussi l’environnement. de continuités et de ruptures. en fonction de ses attentes. et surtout les femmes. comme celle de sortir sans voile. de porter des vêtements qui paraissent plus confortables… Ce n’est qu’à l’Indépendance et grâce à la volonté de Bourguiba de faire entrer son pays dans la modernité. p. dès l’époque de la colonisation. les écrivains de la littérature tunisienne francophone critiquent les régimes en restant flous sur les périodes et en ne nommant pas les chefs d’État. Albert : Portrait du décolonisé. Hélé Béji parle alors d’une nouvelle forme de colonisation : 412 413 Memmi. Alaoui Abdalaoui. »413 Toute nation est vouée à changer au gré du temps. moderne.général le pouvoir colonial dans ce qu’il a de plus arbitraire. 2.

Dans son livre Le Cimetière des moutons. sur le modèle français entre autres. contre les publicités modernes qui vendent des serviettes hygiéniques.« Car. autre chose s’est substituée aux conquêtes. d’ailleurs. Mais elles en ont trop. […]. »414 L’usage de la force n’existe plus. »415. Dans notre cas. Celles-ci. de techniques. qui continue de perpétrer l’influence occidentale. Leurs bijoux sont d’une facture très sobre. Le protagoniste. Hélé : Nous. la femme s’est intéressée de très près à la mode occidentale. par exemple. Louis Bertrand. Cette dernière est encore plus puissante puisqu’elle agit de manière insidieuse : aucune obligation si ce n’est de ressembler à des modèles de réussite. c’est la perte d’identité et l’occidentalisation à outrance provoquées par cette colonisation. Salem Trabelsi rend compte de la haine des hommes contre ces femmes qui travaillent. très européenne. d’argent. si la vieille colonisation est morte. 75-76. toute cette ingérence normative du progrès. d’idées. mais plutôt d’images. p. c’est l’imitation par le biais de la télévision. française particulièrement. vont travailler et devenir les égales des hommes. remarque. que les Orientales « portent des toilettes ultra-modernes. Bertrand. Elles sont la première catégorie de personnes touchée par la modernisation des mœurs. Dans beaucoup de nos ouvrages tunisiens de langue française. raz-de-marée imperceptible qui s’infiltre dans notre subconscient. et avec la ‘bénédiction’ du président. dans Le Mirage oriental (1909). p. un passage souvent négatif est dédié aux mœurs des Tunisiennes. des touristes et autres. « trop » montrent l’excès de la copie. 266 . décolonisés. d’objets. « de plus parisien ». Les Maghrébins traditionalistes vont déprécier l’émancipation féminine. qui va choquer certains Tunisiens et inspirer cette littérature critique tunisienne de langue française. C’est ce « trop » qui est la marque de fabrique de l’imitation des Maghrébines. « ultra-modernes ». a. refuse que son épouse travaille. qui portent des vêtements moulants. par cette pénétration anonyme où il n’est plus besoin de « colons » pour investir de vastes régions. de modes. Ce nouvel équilibre va provoquer une modification du schéma familial et des relations hommes/femmes. tout ce qu’il y a de plus ‘parisien’ […]. Apparence Depuis les années 30. 49. Louis : Le Mirage oriental in Anthologie des voyageurs du Levant. « très ». il refuse cette liberté de la femme en pensant qu’émancipation est 414 415 Beji.

Sa virulence exprime son absence de compréhension du monde moderne. Le mouvement féministe se 416 Trabelsi. il répond à une volonté d’égaler l’homme. par l’introduction des femmes en politique. c’est la manière d’être. C’est l’excès de modernisme qui agace les Tunisiens et provoque la réplique des écrivains. par exemple. à un mouvement féministe. débauche » et vulgaire « Madame a du cul ». 267 . essaie de prouver à la France. la justice ne donnera pas cher de ta peau […] Eh ! Quoi ! on ne peut même plus battre sa femme pour la ramener au droit chemin ! Le pouvoir veut nous cocufier malgré nous… »416 Le chauffeur de taxi se montre méchant « puanteur. souillure. Et si un jour tu oses ouvrir la gueule devant une femme et qu’elle porte plainte. d’une inimaginable témérité. Hélé Béji est une femme mais il n’empêche qu’elle va critiquer très sévèrement les « dragons du travail ». […] lorsque je te dis que les Tunisiennes sont devenues d’une incroyable effronterie. elles laissent derrière elles une puanteur de souillure et de débauche… […] c’est cela donner la liberté à des écervelées ! […] une femme n’est pas faite pour l’extérieur. de manière moins vulgaire. Voici. En réalité. par qui elle est fortement influencée. la crainte d’être trompé aveugle leur raison. Dans L’Œil du jour. et quand elles descendent de mon taxi. la Tunisie. Lorsqu’elle aborde le sujet des Tunisiennes en politique. que l’égalité homme/femme existe en Orient. les propos d’un chauffeur de taxi révélateurs de la colère de certains hommes qui n’acceptent pas cette modernité : « […] je sillonne tout Tunis. 167-168. […] Que devient le pays ? tu vas à une administration pour régler un problème et on fait passer une femme avant toi parce que madame a du cul et des yeux mouillés. p. la parité dans le travail comme dans la vie serait acceptée. Si le sexe féminin se comportait. ce n’est pas l’imitation des femmes occidentales qu’elle critique. Il n’accepte pas la liberté de la femme et la juge malsaine. Ce mode de pensée est arriéré mais la critique touche surtout les femmes qui abusent de leur pouvoir de séduction. Les hommes ont peur de perdre leur virilité. d’après eux. de se comporter qu’elles adoptent et qui leur sied mal. Salem : Le Cimetière des moutons. Elle en a apporté les premières preuves en devenant le pays le plus scolarisé du Maghreb. L’écrivain ne supporte pas ces femmes qui prétendent être les égales de l’homme et deviennent des androgynes écervelés. en accordant le droit de vote aux femmes et en interdisant la polygamie très tôt. […] elles sautent sur la première occasion et fondent comme du chocolat sous le soleil du luxe. celles qui imitent les mœurs des Européennes de manière excessive. à savoir le 18 août 1956. la narratrice explique que l’entrée de certaines femmes en politique est une mauvaise idée car ce nouveau rôle n’est pas inné.synonyme de débauche.

sa fonction n’est pas réellement prise au sérieux.développe. ce n’est pas le cas. ni cette gravité inspirée de la pruderie moderne ne peuvent une seconde être comparés à l’intelligence. mais si spirituelles ! La péroraison donne à ces égéries de la bureaucratie une âcreté vocale qui détonne avec les redondances du passé. 135. l’authenticité. le gouvernement tunisien se voit donc dans l’obligation de répondre à quelques-unes de ses exigences. fermé ». et ce qu’elle prône c’est la simplicité. à la finesse de nos vieilles. ni cet air buté. moins perspicaces que les femmes au foyer : « […] quand elles se penchent sur leurs dossiers et les remuent. La narratrice insiste sur le caractère théâtral de leur entrée en politique : ces femmes se métamorphosent en quelque dragon des affaires publiques. pourtant. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. »417 L’auteur reproche à ces femmes d’oublier le passé. ces nouvelles politiciennes sont présentées comme de mauvais éléments. c’est avec mille fois moins de science et d’art que ne tourne ma grand-mère sa vieille cuillère dans la saveur de l’existence. Ceci rappelle un événement similaire : l’entrée massive de femmes au gouvernement d’Alain Juppé à Paris il n’y a pas si longtemps. Ces nouvelles politiciennes n’ont plus rien de la femme orientale si ce n’est l’embonpoint. Malheureusement. les termes « d’égéries » et « d’âcreté vocale » symbolisent le passage de la féminité à l’insensibilité masculine. de cette évolution des mœurs orientales. de mauvaises comédiennes. celle-ci n’est que l’instrument de la nouvelle politique tunisienne. fermé qu’ont tous ceux qui s’engagent dans un noviciat dont elles appliquent les règles pour espérer en tirer un bénéfice protocolaire. elle devrait donc être fière de ce nouveau poste accordé à la femme maghrébine. est occidental. qui répondait ainsi à un désir de parité de ces femmes en 417 Béji. Or. d’autant plus que l’expression « égéries de la bureaucratie » réduit le rôle de la politicienne tunisoise à une représentation futile et sans profondeur du gouvernement. L’écrivain. au charme. de perdre leur naturel. elles entrent dans l’univers trompeur des hommes. 268 . Elle reproche à ces femmes modernes de se disperser. dont la mixité en politique. à la lecture de son roman. elle correspond à une demande massive d’égalité de la part du sexe féminin. « l’air buté. Ce nouvel emploi n’est qu’une comédie. de narguer les femmes au foyer en se considérant comme supérieures à cause de leur nouvelle fonction et surtout de perdre leur féminité. p. Ni les traits du visage qu’elles se composent pour leur nouvelle fonction. grosses comme elles peut-être. La transformation est dégradante. comme un petit rictus d’autorité conquis sur le sourire ineffable de nos grands-mères. Le « rictus d’autorité ». En effet.

»418 Hélé Beji se montre ironique. Elle était toujours à la recherche d’un féminisme nouveau. plus elle s’acharne à être moderne plus elle affiche son idiotie. Dans Itinéraire de Paris à Tunis. ampoulée. les comparaisons. tout lui désobéissait. p. le début est toujours un peu instable. disgrâce ». exprime l’aversion de la narratrice pour ce genre de femmes. tout l’assujettissait à une règle autocratique sans notes. civilité sans âme. elle ne voyait pas que le moderne laissait sur elle des faux plis. civilité sans âme. sa modernité lui sied mal. et dans cette irréflexion qui l’exaltait. sans mémos que lui dictaient les exigences de l’époque. sa naïveté. probablement parce qu’elles entrent en terrain inconnu.politique. Quelques années plus tard. disgrâce jusque dans les salutations de l’amitié […]. l’écriture familière. le spectacle d’un pantin inachevé. tout exprime l’incompréhension et la répulsion de la romancière face à ce comportement qu’elle juge de manière très dure : 418 Béji. L’ironie est exprimée par l’ensemble des négations attribuées à cette femme : elle est prétentieuse. elle souhaite afficher son féminisme mais elle ne parvient qu’à être « fagotée. Hélé Béji condamne de manière plus cinglante la femme moderne. ses coiffures permanentées. mais les trésors d’ingéniosité qu’elle y déployait […] n’avaient réussi à faire d’elle qu’une femme fagotée. 269 . ces Tunisoises exagèrent. assommante ». La modernité se transformait sur elle […]. Tout se déréglait en proportion de son acharnement. dont l’encre invisible tatouait sa cervelle. comme toute nouvelle expérience. Cet individu souhaite tant devenir moderne qu’il en devient pathétique aux yeux de l’écrivain qui ajoute du ridicule avec le détail de la coiffure permanentée. L’écrivain condamne le manque de naturel de cette femme et son manque d’esprit : elle semble être devenue un pantin à la merci de la société moderne qu’elle admire sans s’apercevoir qu’elle perd son identité pour entrer dans le moule occidental. Hélé : Ibid. assommante » . Les séries d’adjectifs : « fagotée. brutale. elle se moque de ce genre de femme qu’elle réduit à un ensemble de traits négatifs comme « immodestie. ne tombait pas exactement comme il faut […]. ses prunelles. sans ambages et sans demi-mesure. l’italique du mot « moderne ». elles en font trop. Dans notre œuvre. sans arrêtés. assommante. Leur entrée en politique est une innovation dans le monde oriental. elle n’a aucune grâce. 96-97. ampoulée. Elle se fonde sur sa rencontre avec l’une d’elles pour faire un portrait hideux de ce que ce genre de créature peut incarner : « Elle n’était qu’immodestie. ampoulée. Son rêve à elle était d’être moderne. d’une fade niaiserie d’actualité.

Dans Le Cimetière des moutons. il est fort probable qu’une fois rentrée chez elle. observe la rue et le va-et-vient des femmes plus précisément. Fethi. il est naturel et nécessaire. au monde moderne mais sans se transformer et sans perdre sa nature. p. la femme moderne suit un phénomène de mode. ce phénomène rencontre l’approbation de tous. cheveux au vent. se promenaient en short ou mini jupes. Ce que les écrivains dénoncent c’est une manière choquante de se comporter au travail comme à la ville.« je me demandais si le préjugé de la sottise innée des femmes ne trouvait pas dans cette créature un cruel fondement. la société) veulent qu’elle soit. Les femmes sont maquillées à outrance. tout les sépare. l’être humain doit s’adapter au développement. la tête haute. la politicienne retrouve son rôle de mère au foyer. Elle ne désapprouve pas le mouvement de modernité. la coiffure apprêtée. Mais pour les oeilleurs de talent. le foyer a besoin de deux salaires pour vivre confortablement. cette métamorphose est inutile et déplorable. De même. Tout ce qui fait le charme du sexe féminin : sensibilité. La modernité a renversé les valeurs. »419 Cette peinture de la femme « moderne » est extrêmement négative. pour elle. Hélé Béji fait une critique cruelle de la modernisation de la femme. Le vêtement est le premier élément moderne qui attire le regard et par la même occasion la critique. comme nous l’avons vu précédemment. sa douceur et sa féminité. ce qu’elle reproche à la femme c’est d’oublier ce qu’elle est pour devenir ce que les autres (les hommes. En réalité. Que les femmes travaillent n’est pas un drame en soi. plaît à son esprit lubrique et permet l’expression du regard critique de l’auteur : « Les femmes et les filles défilaient plus que les voitures. 94. […] les chouffeteurs des cafés…c’était les caleçons ! Cette 419 Ibid. pour mieux avancer. même si cette attitude est temporaire. coureur de jupons invétéré. une tendance. l’allure guindée. Elle se montre donc impitoyable : les femmes privées d’esprit sont les jouets de la modernité. ces femmes ne sont pas et ne deviendront pas la grand-mère de Hélé Béji. L’écrivain est déçu . en boucles ou plaqués par le gel. elle se fond dans la collectivité pour mieux s’intégrer. Les filles. douceur disparaît au profit d’une froideur calculée. Ce qu’il voit conforte son voyeurisme. faire de la politique est un emploi. cela ne signifie pas qu’elle perd toute individualité . il est encouragé par le gouvernement et surtout il est nécessaire puisque à l’heure actuelle. 270 . grâce. bien au contraire.

et que l’on imite sans discernement ne touche que la bourgeoisie orientale. leur capacité à être chic et moderne. Salem : Le Cimetière des moutons. et le passage du voile et des vêtements amples mais sensuels à un habit occidental moulant et vulgaire : « short. c’est que ces personnes. p. Ce sentiment n’est certes pas partagé par les femmes mais ressenti par les hommes outrés de cette imitation excessive. Le snobisme. caleçons ». l’objectif de cette nouvelle classe est d’être à la mode. 25. Tahar : Littérature de Tunisie et du Maghreb. En effet. de montrer aux autres qu’ils soient Tunisiens ou Européens. Albert Memmi soutient cette thèse dans son ouvrage Portrait du décolonisé (2004). Malheureusement. ces petits cotons imprimés ou unis qui moulent toute silhouette féminine ne laissent aucun Tunisien. c’est cette manière de s’habiller qui révèle le corps féminin. c’est à dire le fait d’affecter des manières. avec un manque de goût esthétique qui défigure les êtres et leur environnement. p. accentue ce phénomène. « les indépendances ont développé la montée de nouvelles classes à l’arrogance voyante. ne peuvent renouveler leur garde-robe fréquemment. 271 . l’existence moderne. n’ayant pas l’habitude d’être ce qu’ils paraissent. cet immense laboratoire lubrique ! »420 La rue est un théâtre. leurs paroles. mini jupes. la pièce où se joue la nouvelle mode. »421 Les classes moyennes ou pauvres ne peuvent se permettre de sortir dans les lieux huppés de la capitale.nouvelle mode. Les manifestations ostentatoires d’existence. le symbole d’une frustration que ces nouvelles mœurs exorcisent. En fait. Les interdictions sont les moteurs de ce mode de vie. leur cadre de vie. Bekri. Le fait de vivre dans un pays où la liberté pleine et entière n’est pas respectée. cette absence de pudeur. voilà pourquoi le paraître est essentiellement présent chez les personnes aisées. l’exagération une forme de revanche sur le gouvernement. occidentale de la femme maghrébine. 129-130. […] imperturbable. ont tendance à tout exagérer : leur attitude. Hélé Béji observe un phénomène identique chez les bourgeoises tunisiennes. de richesse. ce qu’observe la narratrice. Tout bouge silencieusement dans la rue . Ce qui déplait fortement. le mode de vie et le parler d’un milieu que l’on croit plus distingué. Il écrit à ce sujet : 420 421 Trabelsi. d’occidentalité sont une manière de compenser le manque de liberté. la scène des jeux de séduction homme/femme.

le développement du foyer est encouragé par le gouvernement. de préférence non loin du palais présidentiel. la première. qui tiendront éveillé tout le quartier. on organisera des fêtes bruyantes. dans lequel il peut se montrer aux autres. d’ailleurs communes à toutes les bourgeoisies neuves . outre l’enrichissement et ce qu’il procure. il est tout autre. p. Albert : Portrait du décolonisé. De même. des manifestations ostentatoires. se sentir plus libre. l’importance du regard de l’autre prend de l’ampleur et les Maghrébins deviennent de plus en plus matérialistes. Il se rabattra sur quelques sucettes . c’est à dire d’avoir deux personnalités : l’une sage correspondant à la norme orientale du pays. Le confort. dans le silence et ne se différencie pas des autres Maghrébins. Hélé Béji rencontre ces bourgeois dans un quartier de Tunis dont le restaurant Neptune est le symbole. Ces Tunisois décident de plagier ceux qu’ils croient être supérieurs c’est-à-dire les Européens. plus débridée répondant à un besoin de vie moins contrôlée. croyant sincère et pratiquant fidèle. Il donne l’impression d‘être schizophrène. la seconde. Les Occidentaux 422 423 Memmi. la voiture la plus puissante et du modèle le plus récent . fade et sans goût. le décolonisé aura deux vies . heureux et d’être au goût du jour. c’est à qui aura la résidence secondaire la plus opulente.« Dorénavant. la consommation. Hélé : L’Œil du jour. 127. La narratrice évite ce décor dans lequel elle a déjà « croisé ces visages qui se donnent l’illusion d’être ce qu’ils ne sont pas. pas toujours du meilleur goût. il tombe dans la norme orientale. l’artifice est ici de mise. »422 Le Tunisien va se montrer plus expansif dans ce qu’il peut maîtriser. Dans le quotidien. La narratrice se montre hostile. publique. on achètera à profusion des tableaux de peintres locaux […] . celle d’un citoyen respectueux de l’ordre. »424 Le comportement excessif de ces oisifs s’explique par la volonté d’être autre et d’être meilleur qu’autrui. et même satisfait . et viole discrètement les prescriptions coraniques. l’environnement manque de naturel. Peu à peu. s’est enlisé dans un style précieux. p. l’autre plus superficielle. le restaurant qui pourrait être chic. Effectivement. 272 . privée. Béji. ce leurre pathétique de l’existence où l’on veut éblouir les autres. p. 68-69. admirateur du leader national. « les maisons croulent sous leur plâtre festonné. 424 Ibid. elle hait la tromperie et elle dénonce la fausseté de ces êtres qui trompent les autres mais aussi et surtout eux-mêmes. où il n’en pense pas moins. en revanche. Pour le Tunisien. pour montrer sa munificence. c’est l’univers qu’il peut contrôler. [les] vérandas [sont] baroques »423. Il leur est donc nécessaire de jouer un rôle. 126. de faire semblant d’être riche.

»425 Effectivement. Le cadre. le lecteur a l’impression d’assister à la projection d’un film. Hélé Béji les considère comme des pantins sans cervelles. portant un masque au lieu de leur vrai visage. Car à toutes ces poses. elles remuent leur coiffure avec une grâce raide comme un torticolis. 130. Tahar : Littérature de Tunisie et du Maghreb. sans âme ni authenticité. Les femmes surtout se prennent pour des stars. ils sont l’exemple de la modernité. du savoir-vivre et de ce qui est actuel. D’ailleurs. « L’apparat social est roi dans une modernisation d’imitation. le Neptune est loin du naturel. L’écrivain est déçu par un tel comportement : l’humanité et l’authenticité ont disparu. 273 . il est aussi artificiel que ses occupants. ressemble à un décor cinématographique dont on aurait effacé tous les aspects enchanteurs. le maquillage ajoute une épaisseur bovine. elle rit de leurs artifices et raille leurs mensonges. froid. ces femmes du Neptune ressemblent aux comédiennes qui jouent dans les séries sentimentales mexicaines très prisées en Tunisie. individuellement. p. les bourgeois tunisiens sont ici des pantins qui cherchent à imiter sans rien comprendre. Hélé : L’Œil du jour. »426 Ces femmes rappellent les deux prostituées des Paravents de Genet : Malika et Warda. Au Neptune. sans essayer d’expliquer la raison d’une attitude si fausse. l’auteur conclut cette description d’un univers artificiel. Béji. superficiel. de la liberté. elles jouent des rôles : ceux de femmes fatales qui les ridiculisent. Ils ne s’appliquent pas à se moderniser de manière progressive. Comme le quartier. […] la main frôlant l’échancrure du cou dans une pose de passion inspirée […] avec un excès qui défait tous les charmes. ils copient en espérant parvenir à un paraître aussi réussi que l’original. p. inanimé et détestable. Elle se moque de cette attitude ridicule. comme le fait si bien remarquer Hélé Béji. 45. trompeur et pourtant réel en disant que : 425 426 Bekri. De même. On retrouve le même goût pour le maquillage prononcé et les vêtements criards : Genet parle de leurs visages fardés de blanc. de leurs lèvres rouge sang et de leurs robes de tissus d’or. Leur comportement qui pourrait paraître normal en Occident frise ici le vulgaire en raison de leur exagération : « […] Leurs visages [sont] apprêtés […].son pris pour modèles. Le monde reflété par le Neptune est plat.

Tout est jeu. elles ne laissent pas la place au 427 428 Ibid. Loin d’empêcher cette attitude. un mode de vie qui ternit l’image ‘sage’ de la Tunisie et pousse à l’extrême celle de la France et des États-Unis. Les Tunisiens ont-ils ce sentiment ? Sont-ils si déçus par la réalité et la non-réalisation de leurs rêves qu’ils se construisent une vie en parallèle. »429 Pour Hélé Béji. La femme tunisoise joue de ses charmes. »428. mais pour parfaire la ressemblance. elle ajoute son élément personnel qui est l’exagération en pensant qu’ainsi elle fera plus moderne. la société a une part de responsabilité dans ce comportement. sont appuyés du même crayon de niaiserie. véritable Beverly Hills de la banlieue nord aux mœurs occidentales et passablement dissolues. 274 . Al: Rouges-gorges et souris ravageuses. elle l’encourage par une reconnaissance sociale : la nouvelle mariée nargue ses amies. en pensant que celle-ci est meilleure ? Probablement mais surtout inconsciemment. ils n’ont pas l’impression de copier ou de vivre par procuration. la prolétaire. un même sentiment touche les écrivains. Sid. Ce sont dans les quartiers les plus représentatifs de la réussite sociale que résident les mœurs les plus critiquées. elle correspond à la modernité maghrébine. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. Voilà l’absurdité de la démarche : la fille et sa famille cherchent un époux.. par exemple. que ce soit lors de l’entreprise de séduction ou lors de la cérémonie. de fausse grâce. Leur vie n’est pas ratée. Être à la mode c’est être occidental. s’est déjà dissimulée en elle. 429 Béji. Lahouache l’intégriste. use d’instruments pour séduire. la fille a serré son cou gracile d’une fantaisie à la mode. est le lieu où se manifeste ce jeu de l’apparence. tout est calculé : « Avant d’avoir déniché l’épouseur. En fait. elle a réussi à trouver un mari. Le paraître règne. celui que la bourgeoisie reflète les travers de la Tunisie. sa démarche. son teint et jusqu’à la courbe de ses cheveux. Ils ne réalisent pas leur plagiat excessif. rien n’est naturel dans sa démarche. 64. […]. la Maghrébine ne se contente pas de copier. p. Le mariage. par mille brèches. Et si chacun de ses gestes. ses regards. imitation de la vie française. p. il touche d’abord les personnes aisées mais progressivement il attaque toutes les couches sociales. Al Sid donne des quartiers riches une image réductrice très négative pour les Orientaux mais aussi pour les Occidentaux : « À quelques centaines de mètres de Gammarth. hypocrisie. de coquetterie poussive c’est que la société. 30.« Le Neptune est l’image qui nous vient à l’esprit quand on se dit : ‘notre vie est ratée’ »427.

existe en Occident comme en Orient. il faut organiser le plus beau mariage… c’est réellement le lieu de l’illusion et du simulacre. c’est le monde du paraître. c’est que la jeune génération. de la fausseté humaine. elle n’admet pas ce recours à la tromperie pour se faire une place dans un cercle social. p. de ces marionnettes. dans L’Œil du jour. d’ailleurs. la femme était : « scéniquement fardée ». Le mariage n’est plus le lieu de l’harmonie et de la pureté des êtres mais celui de la rivalité. Ces femmes sont sans consistance. De nouveau. Hélé Béji est horrifiée par ce comportement superficiel. Lors de la cérémonie. parle : « [des yeux dont les] cils. elle faisait les mêmes observations. La simplicité. Elle se montre cruelle. le naturel ont disparu au profit de l’importance de l’aspect extérieur. »431 Le maquillage est plutôt un déguisement. la réduction au « végétal brûlé » illustrent la laideur de ces personnes. Hélé : Ibid. dans les pays du Maghreb. 69-70. le comportement. 275 . p. La romancière se moque de ces femmes. La narratrice. dans Itinéraire de Paris à Tunis. Il faut être la mieux habillée. le nombre des bijoux. de toilettes. représentations de la tromperie. le changement qui s’opère dans le comportement de la femme surprend plus car la société n’y est pas encore habituée. Béji. Le maquillage est tellement excessif qu’il en devient écœurant. son visage était « raidi par l’épaisseur des cils et les énormes macarons laqués [de la] coiffure. une peinture . cette comédie est encore plus accentuée par le visage lourdement fardé de la mariée et de ses invités. les balayages […] qui ravageaient toutes les chevelures en une vision végétale brûlée. féminine essentiellement. Le souci. aujourd’hui. être la plus belle. de paraître ce qu’elles ne sont pas. Quelques années auparavant. encore 430 431 Ibid. de l’envie et de la fausseté. d’être supérieures . tout est démesuré chez la femme tunisoise qui se marie ou qui assiste à un mariage. dans une nation en voie de développement et dans un pays déjà moderne. elles sont obligées de tricher. [de] la passion pour les mèches décolorées. comme le montre Hélé Béji. Ce jeu de l’apparence. »430 La comparaison aux « pattes d’araignées ». un peu trop épais de mascara.hasard. [de] l’excès de soins. remuent comme des pattes d’araignée. elles n’ont qu’un seul but. Par conséquent. celui de jouer un rôle. [de] cheveux recoiffés selon le goût insupportable [du] milieu. 143. ne se collant pas les uns aux autres. cherche à aller encore plus vite. Cependant.

hors mariage . semblent vouloir croire que ce qui est vu est la réalité . les règlements de compte. ça ne les intéresse pas vraiment […] Qu’ils s’entretuent. des films. vêtues de manière sexy. Bécheur. Avec cette distance prise vis à vis de l’autre au quotidien.plus loin. les grandes villes ne permettent plus d’échanges innocents. viols. Des jeunes filles riches. change mais pas toujours de manière positive. 50. Ce nouveau type de relation déçoit. est fondé sur la recherche d’un délinquant : Jamel alias Jimmy. les Maghrébins sortent de la norme orientale pour entrer dans la norme occidentale.. Quels sont les dangers qui attendent la population ? « […] dans les bidonvilles de la périphérie […] on n’aperçoit un keuf que le cinquième jeudi du mois. Cit. à un groupe). Or la Tunisie était habituée à des rapports plus chaleureux et fraternels. qui brûle les voitures des familles fortunées et vole les touristes (femmes). des relations : homme/femme libres. le paraître (appartenir à une classe. Le développement des villes et leur nouvelle superficie ne permettent plus d’avoir les mêmes rapports qu’auparavant . la jeune Tunisie souhaite parvenir au même résultat. tout ça. la vie au Maghreb connaît les mêmes soucis qu’en Europe : l’insécurité. les soûleries qui dégénèrent en bagarres. la méfiance est présente. avoir de belles voitures. ces maquereaux et que les honnêtes gens puissent dormir sur leurs deux oreilles. Ali : Tunis blues. Le modèle n’est plus la France qui par son métissage est devenue plus conventionnelle mais les Etats-Unis. les luttes d’influence pour le contrôle d’un bout de trottoir. Daniel : Op. pour beaucoup. la société de manière générale évolue. mais surtout il montre qu’il y a deux types de danger : celui qui touche les bidonvilles qui est plus de l’ordre du trouble urbain et l’autre qui intéresse plus le policier car il est d’ordre criminel (cambriolage. Comme en France. p. On abandonne les gestes de civilité coutumière pour serrer la main à ses voisins et leur dire plus sobrement bonjour. »433 Ce passage confirme l’insécurité qui règne à Tunis. p. de nouveaux visages arrivent et il est impossible d’entretenir des relations chaleureuses avec tous.) et qu’il touche la classe supérieure de la société. Tunis blues. ces gibiers de potence. Le roman d’Ali Bécheur. […] Les demi-sel qui se tailladent la tronche à coups de canif. les duels au couteau pour la propriété d’une gagneuse. belles. Il agit seul mais des receleurs sont là pour écouler ses larcins et d’autres méfaits sont ainsi commis. 276 . « Les rapports d’homme à homme s’individualisent. sortir encore et toujours… Les Tunisiens. »432. Hormis la femme. Par le biais des séries américaines. 319. ils imitent donc un théâtre. qu’ils s’étripent. Alors qu’à une époque une femme richement vêtue et parée de nombreux bijoux pouvait rentrer à pied 432 433 Rivet.

l’un des personnages de Tunis blues fait une tirade sur ce jeu qu’il considère comme de la folie : « Une question. « Il est tout à fait compréhensible que l’attrait de la modernité ne se caractérise nullement par l’envie de produire mais par celle de consommer. que je ne cesse de me poser. voilà que nous gravissons les sept sphères célestes et survolons les basses contingences terrestres. voire de la virilité-ou du moins la mieux pourvue de gadgets et d’options. depuis de longs siècles enfin maîtres de notre destin. les familles se contentaient du strict nécessaire. elle crée aussi des soucis. toujours plus de biens. des dangers et de mauvais comportements. il leur faut toujours plus de confort. comme un ressort longtemps comprimé. l’esbroufe comme règle de vie. la 434 Mattera. 277 . par exemple. durant des millénaires la tête courbée sous le joug de l’autorité étrangère ? (Vous y croyez. à l’explication historique ?) Et puis d’un coup nous voilà indépendants. nous parle de meurtres et de grand banditisme. p. d’un jour à l’autre nous prenons quelques centimètres. plus rapides. 66. vous. comme le djinn de la lampe d’Aladin. nous nous détendons. Al Sid. nous nous redressons comme un diable surgi de sa boîte. L’ostentation. Ismaïl. plus forts. vous. alors que dans le passé. sans béquille ni tuteur. est un apport de l’Occident qui a fait entrer le trouble dans les foyers maghrébins. Majid El Houssi avec Le Conclave des pleureuses s’intéresse à une affaire de viols… Ces thèmes sont les manifestations d’une réalité vécue aujourd’hui par les Maghrébins. c’est toujours plus que les autres. alors. à présent. dans. surchargée de meubles tarabiscotés comme un décor de film égyptien -. et du coup nous ne nous sentons plus. de posséder la maison la plus ornée-rutilante de dorures. Rouges gorges et souris ravageuses. ça tient à quoi ? À notre passé de colonisés. voilà que nous décollons. nous voilà victimes de notre croissance tels ces adolescents montés en graine couverts d’acné et de boutons et pour enfin nous tenir droits sur nos jambes. ce n’est plus le cas aujourd’hui.sans inquiétude. Vous y croyez. sans en connaître la réponse : tout ça. la voiture la plus puissante. L’imitation de l’Occident n‘apporte pas que des bienfaits.image sociale de la réussite. »434 Mais. L’accès aux biens de consommation par le biais des crédits fait entrer ces Tunisiens dans un engrenage dangereux car ils veulent toujours plus et surtout plus que le voisin. Ce n’est même pas toujours plus. Roland : Retour en Tunisie 30 ans après. à ce retour de manivelle ? à ce bouchon lancé trop loin ? à cette frénésie de vouloir paraître plus grands. le front dans les nuages. partout et toujours. La consommation. mieux que les autres. Le paraître est aussi un moteur de la société de consommation.

Il suppose que la liberté octroyée trop tôt ou trop soudainement : « d’un coup » est la cause majeure de cette ostentation maghrébine. vers une manière de vivre qui est fragile et superficielle. Par la suite. le jeu du regard est encore présent dans la construction du Moi. ce n’est plus le regard d’un autre étranger mais d’autrui me ressemblant . »435 On ressent dans ce passage la colère de l’auteur contre son propre pays. Très peu encadrés. Ali : Tunis blues. p. La consommation est le piège de la modernité. c’est nous. après le mariage. continue de vivre à crédit : l’épouse fait ses courses dans le quartier où elle a un carnet de traites qu’elle honore chaque mois. 32-33. les deux individus appartiennent à une même sphère au sein de laquelle il leur est nécessaire de se distinguer. 278 . L’auteur s’interroge sur les raisons d’un comportement aussi ‘m’as-tu vu’. ne cherchez plus. s’arrêter quand il faut. De nouveau. il faut étaler ses biens afin d’exister et de se sentir mieux. des bijoux… elle va donc prendre un crédit et son fiancé de même afin d’obtenir ce dont elle a envie. mieux loti que l’autre. comment faire des économies ? Comment subvenir à ses besoins en cas de coup dur ? L’importation. Il est déçu de l’évolution de celle-ci vers un mode de vie qui est discutable. Dans ce cas. on note que le couple qui a déjà les frais des festivités et de l’aménagement de leur demeure. l’accès à la télévision étrangère suscitent l’envie et poussent inconsciemment le consommateur à acheter le dernier modèle de tel objet ou à posséder les mêmes biens que son voisin : « Il faut bien admettre que le scandaleux spectacle publicitaire que diffuse l’occident par télévision interposée jusque sous les tentes des 435 Bécheur. Ne pas posséder c’est accepter le fait d’être différent. de voisinage. Il lui reproche de ne pas savoir se gérer. reconnaître le bon et le mauvais et de jouer le jeu de la modernité c’est à dire de consommer encore et toujours. Cette fois-ci. plus riche. sa compassion. en revanche. La consommation et surtout l’accès à ses biens sont une manière d’y parvenir. des vêtements pour son trousseau. Dès lors. Les préparatifs de mariage sont une illustration de cette envie de consommer : Ahlem souhaite avoir de l’électroménager. contre sa société. c’est assumer le regard supérieur de l’autre ou pire parfois. Les premiers producteurs au monde de poudre aux yeux. c’est une compétition quotidienne de consommation voire de surconsommation. plus puissant. de toute société contemporaine.montre comme credo. Rivalités familiales. les Tunisiens agissent comme des enfants à qui on aurait interdit de vivre pendant trop longtemps.

de l’émancipation. Roland : Retour en Tunisie 30 ans après. du progrès. de voiture . p. La liberté s’est fondue dans le besoin de consommer . Néanmoins. de la vie quotidienne contre l’indigence. de son appartenance à une classe sociale supérieure. c’est essayer d’ouvrir les yeux aux Tunisiens. Cette possibilité d’acheter est une forme de liberté qui donne l’impression à l’ex colonisé de ne pas être différent de l’ex colonisateur. d’un emploi. c’est une consommation à outrance qui est critiqué dans tous nos ouvrages. C’est un domaine dans lequel ils peuvent être sur un pied d’égalité tous les deux. une forme miraculeuse de liberté. Le gain du bien-être est vécu comme une délivrance de la pauvreté. trouble les esprits en créant un désir de consommation qui ne peut être assouvi et pousse à une évolution des mœurs qui pervertit les âmes ! »436 De nouveau. le soulagement qu’apporte l’acquisition matérielle est une jouissance de liberté. la plus concrète. Le bourgeois va aimer montrer qu’il possède le dernier modèle de portable. c’est une preuve de sa richesse. dans nos pays. 66. Beji. Hélé Béji explique que la consommation est la liberté des Tunisiens décolonisés. En effet. Le reste de la population tunisienne va agir de même jusqu’à s’endetter parfois. à montrer l’étendue de ses relations…La Tunisie moderne se fonde de plus en plus sur l’apparence. 436 437 Mattera. Au-delà des mœurs et du jeu de l’apparence. elle écrit à ce propos : « L’extension de la consommation. Certes. »437 La modernisation a crée de nouveaux besoins dont la consommation de biens matériels en est l’expression. à organiser les plus belles soirées. p. mais dans une société de rareté. En parler c’est le dénoncer.Touaregs. Les libertés s’absorbent dans leur satisfaction matérielle. Hélé : Nous. 279 . la consommation peut être vécue comme une aliénation. l’attrait de la consommation prouve que la Tunisie est une société fondée sur le paraître. décolonisés. avant de manquer à la conscience. C’est logique. Ca reste la forme la plus tangible. c’est la modernisation qui est critiquée. L’acquisition d’une maison. Les écrivains reconnaissent les bienfaits du modernisme. Elle aime à étaler ses biens. d’une voiture. mais ils accusent ce même modernisme de dénaturer leur société. d’enlaidir et de banaliser leur pays. de l’instruction symbolise les petites conquêtes de l’émancipation. a aspiré l’exigence de liberté proprement dite. 164. elle en épuise chaque jour les nouvelles joies. dans une société d’abondance.

il y a dénaturation de l’Oriental qui devient dès lors. à trop de gens. langue…. fini. voici le sentiment de Louis Bertrand : « Les petites échoppes de la plèbe. Fromentin. à ne répandre que des images de pseudo altérité. p. Pour lui. de provoquer la banalisation de l’Orient et de son peuple. l’individu luimême change. Hormis le paysage. Le XIXe siècle. grâce aux chemins de fer et aux paquebots. en Orient. »439 Le regret est ressenti. on sort à peine de l’atmosphère européenne et ‘civilisée’. des véhicules… enlaidissent le paysage et font perdre leur particularité aux Orientaux qui se mêlent aux colons. 438 439 Bertrand. parce qu’il a trop servi. Nous avons vu précédemment ce qu’en pensait Loti. »438 On note la déception de l’auteur. il se transforme pour mieux lui ressembler : vêtement. Eugène Fromentin. Eugène Fromentin qui aime le Maghreb et ses indigènes dira : « On est las parce qu’il (l’Arabe) est devenu commun avant d’être bien connu. De nouveau. 280 . son agacement de ne pouvoir contempler le véritable Orient : « affreuse camelote ». il a réussi à le tuer. Urbanisation et banalisation Dès le début de la colonisation donc à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle.b. allemande ou autrichienne en général. l’écrivain reproche à la modernisation et à sa rapidité à prendre forme et à prendre possession du monde. commencent à critiquer l’arrivée de l’Occident et de la modernisation dans cette contrée. des grands hôtels. de la mode vestimentaire. « Le voyageur français de 1900 ne semble plus découvrir. de l’électricité. […] La nature elle-même n’échappe point à l’invasion sacrilège de l’Occident. qu’un paysage décoloré. Pierre Loti. Au contact de l’Européen. « invasion sacrilège de l’Occident ». p. Il est déçu de ne pas avoir eu le temps de mieux connaître cette culture et de s’en imprégner. comme les grands magasins pour touristes sont envahis par une affreuse camelote. le charme même de cette contrée disparaît en raison du progrès. amoureux de l’Orient tel qu’ils l’avaient connu. a cru pouvoir le réduire à un exotisme familier . […] tout le temps que dure le voyage. les Orientalistes. Louis Bertrand sont de ceux que l’occidentalisation a le plus révoltés. l’arrivée des voies ferrées. Eugène : Une année au Sahel. un être banal. 77-81. Louis : Le Mirage oriental. Pour eux. sans individualité. usé. 107. Le caractère ‘commun’ fait de l’Arabe un être indifférent et de son paysage un environnement banal.

« sinistre réussite ». mais le pays est aussi un État moderne qui ressemble à bien des égards à la France et même trop. il ne prophétise plus. La surprise ne subsiste plus alors. La littérature exotique de masse est une des raisons de la banalisation de l’Orient. À force de trop montrer. l’excessive modernisation de la Tunisie a tué en elle toute identité orientale. anthologie des voyageurs français dans le Levant au XIXème siècle. « pollution planétaire ». »440 Les termes « décoloré ». des transports modernes…gâche tout le dépaysement du voyage et rend cette contrée égale à d’autres pays d’Europe. L’entreprise de déculturation de l’Europe a remporté la victoire. Il ne cautionne pas la transformation des pays et des peuples d’Orient et accuse l’Europe d’avoir détruit une civilisation. lumineux. « usé » remplacent ceux de coloré. Ces stéréotypes deviennent des lieux communs. Jean-Claude : Le Voyage en Orient. je dois faire partie de la couleur locale – un de ces spécimens d’indigènes qu’on voit sur les dépliants en papier glacé rutilant de couleurs : silhouettes se découpant sur une mer turquoise ourlée d’écume qui lape une plage de sable doré sur tranche sous le 440 Berchet. il y a de cela. 281 .Loin de nous offrir le recours à sa merveilleuse étrangeté. Le progrès et la volonté d’imitation des Maghrébins sont l’autre élément responsable de ce phénomène d’indifférence. La mise en valeur de « l’étrangeté » au moyen de l’italique montre que ce qui saisit c’est la disparition de la différence entre l’Orient et l’Occident. 20. à trop de gens ». cet Ailleurs si particulier qu’il a suscité l’attrait du monde entier est devenu commun. Les écrivains maghrébins ont aujourd’hui le même sentiment. d’un Ailleurs exotique. terne. de trop dire (de nouveau l’excès). une tirade qui illustre le sentiment des Tunisiens et de l’auteur en particulier : « À mon avis. Certes. Les clichés même qui circulent et font vendre ne parviennent pas à calmer cette colère des Tunisiens. p. cela finit par lasser et laisser indifférent. par le spectacle de son acculturation que la sinistre réussite de notre gigantesque entreprise de pollution planétaire. L’Orient n’est plus. des publicités. En effet. retrouver en Orient des hôtels européens de luxe. de nombreux visages européens. De surcroît. plage. qui abuse de la naïveté des touristes. ‘Soleil. Tous les Européens ont lu et donc vu du point de vue de l’imaginaire des ouvrages ou des peintures de cet Ailleurs. L’auteur exprime son mécontentement : « trop servi. Ali Bécheur fait dire à l’un de ses personnages. L’accessibilité des pays du Maghreb par le train ou le bateau réduit cette impression de lointain. neuf. un passage obligé pour décrire la Tunisie. accueil chaleureux’ voilà ce que le Français peut voir dans des agences de voyage.

plage. Malheureusement. de grandes avenues. Ali : Tunis blues. L’exotisme oriental tombe dans la banalité. avril 1990. avec le soleil et la plage. un autre côté demeure traditionnel. n°4. 87. 282 . Tunis est devenue une capitale laide. avec de petites maisons aux murs décolorés. le développement occidental de la ville fait de la capitale un véritable chantier : la poussière règne partout. plus de beauté mythique. « Soleil. couleurs » c’est à dire ce qui les dépayse de leur quotidien. d’hôtels surhaussés sur des trépieds. Ce passage laisse supposer avec ces paysages. il faut conduire entre des murs bâtis […]. Zouhli : Cahier d’études maghrébines. avec des rues étroites et labyrinthiques. le parachute ascensionnel et le couscous. En fait. indigènes. Cologne. elle empêche toute marginalisation et rend les pays identiques. Chelli. prenant place partout y compris dans les bidonvilles. couscous. La modernité agit de même. »442 Du point de vue esthétique. « Pour rentrer vers la capitale. Les écrivains haïssent l’enlaidissement de l’État et ses chantiers interminables. La tirade du personnage résume les éléments cherchés.soleil déclinant et. »441 Ces idées sont réductrices et tuent tout l’exotisme du pays puisqu’elles deviennent courantes. Un côté de la capitale est européen. p. Il n’est plus étonnant aujourd’hui de côtoyer ces images du Maghreb. Un horizon de formes trouées. la ville devient biculturelle. Elle vit sous l’occupation française un bouleversement total de son équilibre puisqu’elle verra naître à ses flancs une véritable nouvelle cité connue sous le nom de ville européenne et qui prendra après l’Indépendance en 1956 des proportions gigantesques. 17. un contrechamp de palmiers adossés au crépuscule mauve -qu’elles sont venues chercher ici. ces images préfabriquées pour le tourisme. de quartiers sur pilotis […]. Dans tous les pays du Maghreb l’urbanisation ne s’est pas faite sans mal : la manière de travailler et les délais de construction non respectés retardent le développement de la ville. plus de style oriental. Les travaux effectués pour y parvenir sont alors critiqués très violemment par la littérature tunisienne de langue française. que tout est organisé de sorte que l’étranger y trouve son compte. des façades de style mauresque. p. « [Tunis] connaît un développement tout azimut avec l’ouverture sur l’Europe au milieu du XIXe siècle. en prime. un design moderne. au fond. prisés par les touristes européens lorsqu’ils viennent passer des vacances en Tunisie. des travaux en cours couvrent toute la cité… Ce que les voyageurs européens avaient retenu de la ville a disparu. avec de hauts immeubles. ce ne sont rien d’autre 441 442 Bécheur.

Tout est sombre. son identité disparaît pour ne ressembler à rien si ce n’est une cité moderne manquée. à travers ce tableau de la capitale. la ville perd de ses attraits. La ville n’est plus ce qu’elle était. qui sont pourtant vieilles de milliers d’années. 77. qu’il a fallu tout refaire. Hélé Béji est d’ailleurs effarée de la vitesse avec laquelle les nouveaux bâtiments vieillissent. p. que la modernité lui est refusée ou encore que la cité était si peu urbanisée. c’est là une peinture très négative de la Tunisie. sa saleté sous la brume bleutée de ses terrasses. aussitôt montés. de son originalité. ces récentes bâtisses l’enlaidissent. cinq. ou dix ans d’âge […] ces nouvelles ruines sont des bâtiments qui. « saleté ». 107. développée. usé. De même. la ville en devient écœurante. de mauvais matériaux ? Le fait est qu’au lieu d’embellir la capitale. même les constructions traditionnelles se sont évanouies : « […] l’âme de nos maisons semblait se défaire de ses secrets et de ces vicissitudes privées dans la forme conciliante et digne de l’harmonie urbaine. p.que des ruines. 283 . Celle-ci est bien loin du tableau poétique qu’avait effectué ce même écrivain de Carthage. Hélé : L’Œil du jour. sont frappés en quelques mois d’une décrépitude incompréhensible. p. dans la puanteur de ses rues. Ibid. le plan d’urbanisation est un échec. la modernité a détruit ce qu’il y avait de beau dans cette cité sans parvenir à recréer un environnement meilleur . ses quartiers détruits. »444 L’écrivain n’est pas tendre avec sa capitale : « misérable ». à l’abandon. Est-ce en raison d’un mauvais entretien. l’auteur fait allusion aux ‘hôpitaux crasseux’ de la capitale. 109-110. jauni. mou. pauvre. « puanteur ». mais des ruines qui ont tout au plus trois. recréer une autre ville. sont mieux conservées et égayent Tunis. […]. Tunis est dépréciée d’un point de vue esthétique mais aussi d’un point de vue hygiénique : « Ville misérable ! Des chantiers se lèvent sur des collines abandonnées […] la ville toute entière flotte entre eux comme flotte son linge aux fenêtres. 445 Ibid. »443 On a l’impression. »445 443 444 Béji. Pour la narratrice. « jauni ». Même les ruines de Carthage. et non d’une ville qui se construit. aux détritus amassés sur la plage… On a la sensation de se trouver dans quelques bidonvilles où la pauvreté et l’ignorance règnent . « usé ». Ce dépérissement donne l’image d’une cité détruite.

Emna: Chronique frontalière. Hamilcar. les Tunisois imitent avec excès les grandes villes européennes sans se soucier de préserver les vieilles constructions orientales (« pancartes écaillées »). la beauté du neuf ne dure pas. p. les Maghrébins se plient au conformisme occidental. Ports puniques. Le nom donné à la période post-coloniale : ‘Reconstruction’. Elle constate la même chose que Hélé Béji. et ses nouveaux quartiers périphériques : la laideur de la cathédrale SaintLouis devenue musée archéologique. les Tunisois tendent à oublier leur environnement traditionnel. mais. Les restes de la culture orientale ont quasiment disparu.Il est nécessaire que toute la ville soit bâtie avec harmonie afin de reproduire parfaitement les grandes villes européennes. les chantiers étant trop nombreux. à savoir que la nouveauté en Tunisie vieillit très vite : « délabrés ». C’est un défi pour les Maghrébins. elle se fane et ne laisse que des bâtiments qui enlaidissent le paysage en raison de leur vétusté. 51. du moins pour Hélé Béji. on a l’impression de voir une ville détruite. Tous les Arabes qui reviennent dans leur pays natal après une absence plus ou moins longue sont surpris par les nouvelles constructions. 284 . françaises. arrêtaient la vision comme la décristallisation d’un amour qui s’éteint brutalement. les lagunes stagnantes des ports puniques. L’auteur critique à la fois le gouvernement et ses projets et 446 447 Westphal. Byrsa. elle est devenue un encombrant modèle pour le reste de la ville. des séries d’immeubles neufs mais déjà délabrés. Toutefois. à croire que c’est un projet sans fin. p. au contraire. à le rejeter. »446 Nous assistons à une métamorphose profonde de la ville . 9. faire aussi bien si ce n’est mieux que les Européens et ainsi dépasser leur nonchalance originale. est déçue voire écœurée par la tournure que prend la modernisation de sa ville : « Non seulement Carthage n’est plus forcément un mythe revigorant l’imaginaire des Tunisois. Un quartier chic peut alors devenir un bidonville très rapidement. la beauté de Carthage. »447. Finalement. reconnaître des souvenirs. L’écrivain réprouve l’urbanisation à outrance. L’héroïne de Chronique frontalière (1991) « […] longe de nouvelles cités. ils doivent montrer ce dont ils sont capables. les nouveaux quartiers et surtout par les travaux qui continuent toujours et encore. il y a une volonté d’urbanisation mais celle-ci s’effectue avec beaucoup de difficultés en ne respectant rien de ce qui faisait l’originalité. est ici pleinement justifié. les pancartes écaillées où l’on peut lire Salammbô. Bel Hadj Yahia. Bertrand : Francofonia. Carthage. Hélé Béji qui revient dans son pays natal pour retrouver. des lieux oubliés.

ce n’était que tas de sable. ce beau quartier qui faisait miroiter ses clinquantes façades. pyramides de graviers .les Tunisiens qui ne prennent pas soin de leur environnement. recousue. Au flanc de la cité pantelante. Becheur. Un immense lego escaladait les combes. »449 Le protagoniste et derrière lui l’écrivain tunisien critiquent l’outrance urbaine de la Tunisie. ponctuées de chantiers . et. de remblayer. Je parcourais. de ranchs et de fermes basquaises. s’ouvraient de larges blessures . armaturés d’acier. la terre tressaillait. 146. Le héros continue la découverte de sa capitale moderne : « la frénésie immobilière s’était emparée de la ville . assurances. banques. qui fait un caprice et trépigne. un Alhambra suspend ses encorbellements aux hautes branches d’un eucalyptus promis à la hache. L’énumération de tous les ingrédients propres à la construction transmet cette impression de trop plein de travaux. s’y enchâsseront désormais les flamboyants joyaux dont aiment à se parer les nouveaux riches : orgie de mas provençaux et d’haciendas. un Alcazar criant de créneaux ocres . p. de grêles grues agitaient leurs pattes d’araignées. montagnes de pierres à équarrissage. je voyais à présent la ville-neuve exhiber ses poussiéreuses estafilades. night-clubs. Cette outrance est traduite par les nombreuses énumérations : « la frénésie 448 449 Becheur. Le héros de De Miel et d’aloès. de pavillons de chasse et de gentilhommières . plus loin. sertissant le verre. navré. tel une maquerelle de paillettes. qui nous cernaient de senteurs de thym et de romarin. l’ostentation triomphait sans vergogne. suturée. amoncellement de sacs de ciment. ici Trianon ajouré de fenêtres à la française . Ali : Ibid. p. là. comme ces vieilles belles s’affublant de turbans de soie vive. pour y engranger de pleines récoltes de papier-monnaie . 285 . hôtels. dévalait les pentes : jouets dispersés par un enfant gâté. Ville. tours. s’affichant au bras d'un gigolo à quelque thé dansant. qui ne fussent enlevés de vive force . au-dessus du chaos. telle est ta victoire ? Ou ta débâcle ? Jusqu’aux versants des collines. restaurants. d’excaver. murée. L’émeraude des piscines étincelait des mêmes feux que la bague d’une rombière. »448 La ville est un chantier gigantesque qui répond à une demande du gouvernement de développer son urbanisation. ma ville. Elle triomphait enfin en cubes. tout alentour. de niveler. elle ne cessera de creuser. parallélépipèdes de béton. La laideur de la capitale est ce qui chagrine les écrivains. éventrée. parsemés au petit bonheur la chance. De toutes parts. ensevelie sous des tonnes de ciment. 148. Ali : De Miel et d’aloès. […] De loin en loin rutile un sérail de tous ces dômes. à son retour à Tunis observe : « À travers la vitre. découpant sur le ciel ses rectilignes forteresses.

éventrée. s’agrippe aux versants. ainsi : « Jusqu’aux versants des collines. qui nous cernaient de senteurs de thym et de romarin. de chantiers sans fin. « la terre tressaillait. assurances. hôtels. p. à chaque retour au pays des chantiers sont encore en action. se convulse sous le charivari des camions. les pyramides de briques. tue le charme des vertes collines. de niveler. d’une erreur de la ligne de conduite tunisienne. elle déborde. La nouvelle ville ressemble aux cités américaines : « cubes. suturée. La ville est en crue. Trois éléments agacent les écrivains tunisiens : tout d’abord l’impression générale et partagée que les travaux n’en finissent jamais. « banques. d’excaver. de précipitation. 13. La déception les pousse à réagir et à dire leur mépris de cette modernisation outrancière. les quartiers neufs foisonnent. 286 . escalade les collines. rectilignes forteresses ». les chantiers prolifèrent. d’une modernité invoquée à mauvais escient. va utiliser une langue familière pour mieux exprimer sa colère et pour illustrer au moyen de mots crus la laideur d’une ville en perpétuelle construction : « Tout alentour. on slalome entre les monticules de graviers. les sacs de ciment et de plâtre. restaurants. on zigzague entre les échafaudages. qui ne fussent enlevés de vive force » . murée. La colère vise le gouvernement qui ne surveille pas assez le matériel de construction et les Tunisiens qui 450 Bécheur. Ali Bécheur. parallélépipèdes. dans Jours d’adieu (1996). »450 L’impression première est que la ville est vivante.immobilière […] ne cessera de creuser. Cette soif de constructions. détruit la nature si généreuse de Tunis. le fait que la nouveauté. Même les ruines sont plus belles que les nouvelles cités qui ont dépassé deux ans d’existence. ensevelie sous des tonnes de ciment »…Le lecteur à cette sensation de multitude. on patauge dans la gadoue. l’aspect oriental a complètement disparu pour une ville froide où triomphe le verre et l’acier. cette fois-ci. de nouveau. cette ostentation n’est que le signe de la bassesse humaine. comme une lave elle prend possession de tout l’espace. L’individu doit trouver son chemin à travers tous les obstacles provoqués par les chantiers. Les écrivains recherchent la beauté perdue ou cachée de leur pays natal et ne trouvent que délabrement ou transformation négative. de remblayer ». Ali : Jours d’adieu. recousue. Pour lui. night-clubs ». Ce phénomène de chantiers à tout va est-il positif ou négatif ? L’auteur semble opter pour la seconde proposition d’où son ton « navré » et ses sarcasmes lorsqu’il compare les cités des nouveaux riches aux maquerelles ou aux rombières. partout. tours. ensuite. l’embellissement de la ville soient éphémères.

Souad : Les Jardins du Nord. les trop nombreux projets d’urbanisation font de la ville un chantier géant où la modernité ressort vieillie et laide. […] ces intrusions de modernisme et de la technique gênaient beaucoup Sofia. surtout dans les classes bourgeoises. 287 . La littérature francophone tunisienne de la seconde génération. p. La femme. sans originalité est laide. Comme le disait Ali Bécheur.enlaidissent les façades avec leurs paraboles. […] Les super-marchés exercent sur les Metlinoises […] l’attraction d’un aimant. sans style identitaire. Les auteurs qui ont vu l’Europe et qui connaissent la Tunisie du passé s’aperçoivent que le progrès a certes favorisé la qualité de vie des Tunisiens mais qu’il a créé dans le même temps l’insécurité. leur linge. ressemblant à tous les pays modernes. en raison de ses excès. arrogantes et hideuses. Pour eux. des crédits illimités et ainsi l’endettement financier de nombreux foyers. est une caricature de la femme occidentale. c’est à dire celle de l’émancipation de la Tunisie a pour objet la revendication identitaire vis à vis du colon. »451 Comme pour Hélé Béji. commun. des besoins futiles. les écrivains éprouvent aussi du chagrin de voir la Tunisie se transformer en un État banal. les écrivains se permettent de crier leur chagrin. Ils ne retrouvent plus le charme de l’Orient. Une nostalgie de la beauté des cités d’antan motive la critique des auteurs. dit à propos de Sofia qui revoit son village : « Metline n’est plus le ravissant village blanc et bleu dont l’apparition sur la colline dilatait littéralement le cœur de Sofia de joie. […] Les toits andalous aux courbes si douces sont à présent hérissés d’antennes de télévision que l’on voit de loin. L’écrivain. on peut expliquer cette exagération dans tous les domaines par la trop grande liberté qui a été octroyée aux Tunisiens du jour au lendemain ou comme le pense Albert Memmi par la manifestation d’une frustration née de la censure tunisienne. La modernité et la soif d’être dans la norme contemporaine annihilent tout repère. la transformation du pays natal est vécue comme un déchirement. l’esthétique des nouvelles bâtisses si modernes. et de dénoncer 451 Guellouz. par exemple. une transformation urbaine banale. celle de la troisième génération la critique du pays libre et l’analyse identitaire d’une double appartenance culturelle. 179. si contemporaines. dans Les Jardins du nord. une émancipation féminine poussée à l’extrême. Enfin. de l’Autre. qui salissent l’environnement et ne prennent pas soin de leur habitat. leur colère. Ce qui réveille la colère des écrivains c’est l’existence dans leur propre société du paraître et de l’excès. Déçue par cette évolution. De même pour l’environnement.

ces métamorphoses négatives afin que leurs compatriotes prennent conscience de ce qui se passe. L’artiste incite, par le biais de ses œuvres, le peuple à faire son autocritique, à avancer plus rapidement afin de rejoindre ceux qui l’ont devancé. Il ne s’agit pas de choisir entre la civilisation occidentale et la civilisation arabe, mais de rattraper le niveau européen et, en même temps, de sauvegarder l’identité arabe. Cette déception provoque chez les Maghrébins une volonté de retourner dans le passé et de retrouver des valeurs vraies. La nostalgie caractérise cette nouvelle littérature tunisienne de langue française.

B. Nostalgie
À l’orientalisme européen répond dans la deuxième moitié du XXe siècle un orientalisme maghrébin. Tous deux sont motivés par la déception face à la réalité et par la quête d’une vie meilleure correspondant aux souhaits des orientalistes. Les Occidentaux ont trouvé ce qu’ils cherchaient en Orient, les Orientaux le trouvent dans leur propre passé, à travers leurs us et coutumes. La nostalgie caractérise cet orientalisme maghrébin : un regret d’un passé aux valeurs plus saines, une volonté de retrouver le bien-être de son enfance. Comme l’écrit Léa Vera Tahar, la littérature tunisienne francophone
« C’est la quête d’une identité dans le monde où se fondent et où se perdent les origines et les statuts. C’est à la fois la quête et l’affirmation d’une identité tunisienne plurielle. »452

Retrouver ses racines c’est, en effet, se retrouver soi-même lorsqu’on se perd dans le monde moderne. Les Tunisiens souhaitent ce retour aux sources, à leurs origines.

1. Orientalisme tunisien
Comme en Europe, la Tunisie connaît après l’Indépendance, l’ère de la modernité. Certes, le développement était déjà présent dans le pays grâce à la colonisation mais à partir du 20 mars 1956, c’est l’État tunisien qui détient et maîtrise l’évolution du pays moderne. Ce progrès et l’entrée dans l’ère contemporaine sont nécessaires ; toutefois, l’imitation de l’étranger est ressentie par beaucoup de
452

Véra Tahar, Léa : Ravaudage au pays du ménage, p. 6.

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Maghrébins comme une perte d’identité, une perte de la mémoire du passé et des traditions. Hédi Mabrouk dans un hommage au personnage de Bourguiba exprime le sentiment de tous les Tunisiens du XXe siècle :
« Sous son souffle, la Tunisie s’inséra dans la bouleversante mouvance de la modernité afin de permettre aux générations montantes de pouvoir affronter les défis apportés par l’évolution de la société, cette société que le miraculeux progrès technologique a arrachée aux douces senteurs de la vie traditionnelle, aujourd’hui sollicitée avec nostalgie à travers le film de nos souvenirs. »453

Le journaliste admet qu’aujourd’hui, face à la modernité, un malaise s’est installé chez les Tunisiens qui trouvent, dès lors, refuge dans leur passé. a. Nostalgie Ces nostalgies sont brusques et apparaissent souvent lorsque l’individu est troublé. Il s’ensuit de la poésie comme si ces moments passés étaient magiques. Ainsi, Le héros de De Miel et d’aloès écrit :
« Il advient qu’une infime nostalgie se réveille en sursaut ; déploie l’efflorescence de ses coraux au fond de la mer intérieure, y allumant de brusques flamboiements. Alors, une fièvre me prend d’ouvrir les tiroirs de ma vie, d’aspirer à pleins poumons la poussière du temps : photos jaunies, cartes postales racornies, annotations griffonnées dans les marges de livres débrochés ; ces effluves, mêlées de fleur fanée et de souvenirs moisis, secrètent un lent vertige, aussi suave qu’une bouffée d’opium »454.

Le narrateur semble être dans un autre monde lorsqu’il redécouvre ces pièces du passé. Il n’est plus maître de ses gestes, de ses pensées ; il est transporté comme s’il s’était drogué. S’ensuivent alors plusieurs bribes de son vécu : ses amours, son père, son adolescence… On note, alors, chez beaucoup d’écrivains tunisiens de langue française l’usage de longs passages, poétiques parfois, pour décrire une maison, un paysage, un visage d’antan. Hédia Baraket, elle, a préféré les images. Dans son livre Chouf, elle montre des photos de la Tunisie traditionnelle. Son ouvrage est un album de photographies qui permet aux Maghrébins de se replonger dans leurs origines. Portes bleues, femmes en blousa fouta (tenue traditionnelle des vieilles femmes), l’âne et la charrette (moyen de transport privilégié à une époque)…autant d’éléments qui montrent l’évolution de la société, sa transformation. Ce que peuvent regretter les Tunisiens, c’est
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Mabrouk, Hédi : ‘Il a marqué l’Histoire’, Jeune Afrique n°2049, 18/24 avril 2000, p. 59. Becheur, Ali : De Miel et d’aloès, p. 29-30.

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un mode de vie où le temps laissait indifférent, où les gens prenaient justement le temps de vivre, où les plaisirs les meilleurs étaient aussi les plus simples. Dans L’homme de paille (1988), par exemple, le narrateur s’interroge sur les motivations qui l’ont fait écrire sur son père. Celles-ci se résument à une seule expression : « Il faut être bon, tout est là. ». Cette phrase était celle que répétait comme un leitmotiv son père car c’était la philosophie de la vie que ses ancêtres lui avaient apprise. Pour vivre heureux, il fallait tout simplement être bon. Ce sont des valeurs qu’à présent les Maghrébins oublient, et dont le fils, face à sa société moderne, face à l’évolution de sa propre identité se souvient comme s’il prenait conscience qu’il n’était plus sur la voie de ses origines, comme si inconsciemment, il cherchait dans son passé des réponses à son présent. Habituellement, ce sont des personnes âgées qui se remémorent leur jeunesse avec nostalgie, or là, ce sont des individus d’âge moyen. Comme pour les Européens, un manque s’est installé en dépit du progrès et du confort. Ce vide c’est celui de l’insouciance, de la simplicité, du naturel de la vie et de la société maghrébine avant la colonisation et avant son indépendance. Mohamed Fouzi Fredj, dans un long passage décrivant son quartier montre son amour pour cette période insouciante : « Mon quartier, fief de mes quinze siècles d’Arabité, est la chaleur. Il ne sent pas le calculé, le factice, les vertus aurifiques, les claustrations comme c’est le cas pour les cités esseulées, lépreuses exhalant le froid massacreur, les odeurs des asiles, les grandes et meurtrières rancunes. Les odeurs d’encens se répandent, se promènent, se faufilent, habitent les corps des jeunes filles simples, sveltes, fières. […] Les marmots de mon espace ne sont ni ordonnés, ni grincheux. Quand ils rient, ils rient pour de bon. Ils n’ont ni vêtements signés ni jouets onéreux. Le luxe, ils le refusent arborant des sourires colgate. Les hommes de mon quartier vénèrent le travail ; leurs sueurs sont un bel encensoir qui trône majestueusement. Oui, j’aime mon quartier. Il est chaleureux, animé. […] Les maisons de ces territoires sont spacieuses, accueillantes et lascives. On dirait des avalanches d’air, de pureté, de prodigalité. Elles sont aérées, irriguées, coquettes. […] Comme j’aime les vieux de mon quartier ! Ils ne sont ni emmerdeurs, ni gâteux. Leurs chéchias sont vraies, authentiques, jamais tapageusement folkloriques. Leurs pardessus, les pantalons bouffants qu’ils portent sont amicaux, sympathiques. Quelque chose de spécial, on dirait de la magie, les embellit. Leurs corps sentent l’ambre, les lumières, le musc. Et les dignités. Leurs visages ridés sont musiciens. Assis auprès d’un kenoun, ils préparent un thé succulent. Et boivent le thé ensemble, sans calcul, sans imposture, sans fanfares comme on le voit à la télé, dans les chaînes sataniques. Leurs femmes quelque peu taquines ne

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sont pas vieilles. Leurs corps ne sont ni flasques, ni géminés, ni latescents. Oui les vieilles de mon quartier se pavanent, se dandinent dans leurs accoutrements traditionnels. Et leur allure est franchement conquérante. […] Dans ces territoires de la vraie vie, on n’aime ni le clinquant, ni les apparences. Les signes veufs du modernisme guignol sont rejetés. Sans regret. Les hommes de mon quartier prient apostrophent la première, la primitive, l’originelle, l’unique et la plus sacerdotale identité. J’aime frénétiquement mon quartier. Je l’aime avec mes entrailles. C’est une passion inlassablement inextinguible. »455

L’auteur fait la comparaison avec les cités modernes froides, tristes qui respirent l’insécurité et la laideur, avec la nouvelle société moderne fondée sur l’ostentation et l’apparence. «le quartier ne sent pas le calcul, le factice, les vertus aurifiques, les claustrations ». On sent l’amour de l’écrivain : « j’aime » répété quatre fois, l’adjectif possessif « mon », le terme « passion » sont autant d’éléments qui prouvent l’appartenance du narrateur à ce monde, sa revendication identitaire de simplicité, d’authenticité et d’humanité. Ces propos s’opposent à ceux des colonisateurs et rétablissent la vérité, sa vérité. Les femmes quelque peu enrobées ne sont pas laides et écœurantes, « leurs corps ne sont ni flasques, ni géminés, ni latescents », au contraire elles se pavanent et « leur allure est franchement conquérante ». De même, il insiste sur la chéchia qu’il qualifie d’authentique « jamais tapageusement folklorique ». Ces hommes traditionnels ne portent pas ces vêtements et ces accessoires pour correspondre à l’image touristique européenne mais parce qu’ils aiment ça, parce que c’est leur culture, leur identité. Les habitants de ce quartier respirent la simplicité : ni jouets onéreux, ni luxe de pacotille, ni calculs, ni clinquant, ni apparence. Ils sont, pour l’auteur, à l’image de la culture maghrébine, à l’image de sa Tunisie natale : authentiques. Ces quartiers existent encore dans quelques villages mais bientôt tout cela ne sera plus qu’un souvenir et c’est ce contre quoi les écrivains tunisiens luttent. Leurs ouvrages sont autant de dénonciation de cette perte d’identité et autant de souvenirs à ne pas oublier. Écrire est un moyen de rappeler aux Tunisiens leur passé et comme tout orientaliste de l’idéaliser :

« […] nous remontons lentement une de ces ruelles fraîchement arrosées de Sidi-Bou-Saïd. Le parfum suave des orangers en fleur se répand dans la ville comme des bouffées de bonheur. Le soleil éclaire
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Faouzi Frej, Mohamed : Le Pitre et Arbia, p. 16-17.

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les demeures d’un blanc immaculé. Les grilles en fer forgé luxueusement ouvragées, les jalousies et les portes en bois épais sont bleues, d’un bleu inimitable, à la fois doux et lumineux. Ici et là, des cascades de glycines et de bougainvilliers signalent les jardins en terrasse où poussent dans un heureux désordre pins et arbres fruitiers, aloès et oliviers avec, de place en place, les célèbres figuiers de Barbarie. Nous suivons un chemin qui mène sur les hauteurs au-dessus de la mer : le panorama est d’une rare splendeur. À l’horizon, le ciel et l’eau se confondent dans une brume légère. La richesse et l’harmonie des couleurs, la douce chaleur, l’envoûtante lumière, cette impression de calme et de paix, l’espace immense et silencieux, tout contribue à faire de cet endroit qui plut tant à André Gide, l’image réelle d’un coin de paradis. »456

Ce coin de Tunisie respire le bien-être, le narrateur qui a parcouru Sidi-Bou-Saïd s’y plaît, il s’y sent bien : « bouffées de bonheur », « doux et lumineux », « heureux désordre », « douce chaleur », « l’envoûtante lumière », « calme », « paix »… Le paysage semble féerique, édénique. Le style du texte, de même, illustre le plaisir du héros, il se montre poétique dans son souvenir : « cascade de glycines », « blanc immaculé ». Ce quartier est idyllique voire extraordinaire, le lecteur n’a qu’une envie, celle de prendre la place du personnage, de déambuler lui-même dans Sidi-Bou-Saïd et de ressentir les mêmes émotions, respirer les mêmes parfums, voir les mêmes couleurs. Ce lieu est encore conservé tel quel pour les touristes. De manière détournée, c’est un moyen de dire qu’il faut préserver les richesses de la Tunisie afin de pouvoir en profiter éternellement. En revanche, Claude Benady, lui, accuse ouvertement la modernité, la course à l’industrie et le développement touristique d’être la cause de la destruction de la beauté tunisoise de Sidi-Bou-Saïd, de sa dénaturation. Pour lui, ce village n’existe plus tel qu’il l’a connu :
« J’ai aimé Sidi-Bou-Saïd au temps de sa splendeur, c’est à dire dans son intimité de village arabe pas encore pollué par l’exotisme, le tourisme des Hilton et l’artisanat industriel. »457

Contrairement à Roland Mattera, il pense que ce site a perdu de son charme, de son authenticité à cause des touristes. Pour eux, nombre de boutiques d’artisanat ont ouvert, des cafés se sont implantés, le parking permettant l’arrivée de centaines d’étrangers sans compter les Tunisiens, s’est agrandi. Certes Sidi-Bou-Saïd est bien présent avec ses maisons blanches, ses fenêtres et ses portes bleues, sa situation géographique qui permet
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Mattera, Roland : Retour en Tunisie après 30 ans d’absence, p. 71. Benady, Claude : Un été qui vient de la mer, Périples 1972.

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d’avoir une vue magnifique sur le port, la mer, mais il est devenu différent, plus commun, plus accessible donc moins idyllique, moins extraordinaire. Il conserve son exotisme mais banalisé car tout est organisé pour donner une impression de dépaysement et d’originalité aux touristes. Alors que certains écrivains décident de critiquer la modernité et de la mettre face au passé des Maghrébins pour mieux marquer leur différence et mieux expliquer leur nostalgie, d’autres préfèrent écrire des ouvrages où seule la Tunisie traditionnelle apparaît. Moncef Ghachem, par exemple, est un amoureux de la Tunisie et de Mahdia en particulier, son village natal. Celle-ci, comme toutes les villes du littoral (le Sahel) a changé pour répondre aux attentes de tout site touristique. La vieille ville ou médina est toujours occupée, le cimetière, symbole de cette cité, toujours entretenu, c’est la nouvelle ville qui s’est développée avec la création de banlieues, l’installation de bâtiments administratifs, d’hôtels, de lieux de loisirs… L’auteur occulte cet aspect de Mahdia pour n’en conserver que l’image qu’elle avait dans son enfance : une ville de pêcheurs. Il narre alors sa naissance dans le patio de la maison traditionnelle, il parle de son père pêcheur, de son oncle qui a participé à la première guerre mondiale auprès des Français, il raconte la vie dans le quartier du Borj Erras, les cours de français, les rêves prémonitoires de sa mère…en bref, tout ce qui faisait le charme de cette vie, tout ce qui a participé à la construction de son identité. Ce recueil d’histoires vécues est plein d’authenticité ; l’auteur ressent le besoin de dire son passé heureux, les anecdotes de son entourage. Cela lui permet de laisser une trace dans le présent de la vie simple de la Tunisie traditionnelle. Comme le feraient les photos, les récits mémoriels sont un moyen d’éviter l’oubli. Albert Memmi, dans Exercices du bonheur, consacre certains chapitres aux valeurs des Maghrébins, à ce qui faisait leur attrait pour les orientalistes occidentaux : une vie vécue selon la philosophie du Carpe Diem, le temps qui n’est pas un souci, une absence totale d’appréhension du futur. Ces caractéristiques qui auraient été les siennes aujourd’hui sans l’entrée de l’Orient dans l’ère du progrès. De même, Taos Amrouche nous parle de l’époque de son enfance et exprime son amour, le bienêtre qu’elle ressentait :
« J’aimais cette avenue. Je m’y sentais joyeuse et riche. J’aimais ces boutiques, ces gargotes, ces cafés maures crasseux, avec leurs pots de géraniums et de basilic, et ces boucheries décorées de fresques naïves aux devantures desquelles pendaient des fressures, des têtes d’agneaux toutes alourdies du sommeil de la mort. J’aimais ces marchés éclatants de misère et de joie, et cette avenue qui allait

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s’étranglant à mesure que se multipliaient les échoppes, les étalages de fripes, les charmeurs de serpents… »458

Cette description est réaliste, la narratrice ne cache pas ce qui pourrait ne pas plaire ou choquer les esprits : « cafés […] crasseux », « pendaient […] des têtes d’agneaux ». Le lecteur sent la simplicité de la peinture, l’enfant est heureuse, d’ailleurs les termes de « j’aimais » répétés trois fois, « je m’y sentais joyeuse » le prouvent. Elle est « riche » car elle éprouve du bonheur, et le bien-être est plus essentiel que l’argent, surtout pour une enfant. Les démonstratifs : « cette », « ces » sont utilisés car l’auteur ne s’identifie pas au lieu, elle fait comprendre au public, par le biais de la désignation, que c’est cet endroit qui peut paraître bizarre ou incongru qui est la cause de son bonheur. Nous avons vu précédemment que les écrivains tunisiens francophones critiquaient la modernisation à outrance et une affreuse métamorphose de leur société. Ils sont déçus par le présent créé depuis l’Indépendance, et ils ont l’impression que leur véritable origine, faite d’une vie calme et paisible, d’insouciance, de respect et de naturel, ne sera plus. Le roman de Farès Khalfallah : Une vie lointaine, montre cette nostalgie ce désir de revivre comme aux temps traditionnels et ce sentiment que cela ne sera plus possible, que le passé est perdu. Après la mort de son père, un Tunisien quitte la France pour s’installer dans son village d’origine. Il y devient photographe, se marie et prend les habitudes des Maghrébins. Un jour, il quitte tout et part à l’aventure, seul, sans un sou. Lors de ses tribulations, il va participer à la cueillette des oliviers, il va construire des bâtisses, dormir à la belle étoile, marcher et oublier toutes les préoccupations de son époque comme l’apparence, le confort, la richesse, le pouvoir…Après quelques mois, il repart en France puis revient auprès de sa femme. Cette histoire illustre cette envie de beaucoup de Tunisiens de revenir à l’époque où les orientalistes européens les ont trouvés. Ce départ pour une vie inconnue faite de travail mais aussi de sérénité est motivé par le besoin de l’individu de retrouver des valeurs perdues, de se retrouver tout simplement. Néanmoins, le titre « Vie lointaine » suppose que cette parenthèse traditionnelle ne pourra plus exister, qu’elle appartient au passé et qu’avec la modernisation, le changement de mœurs, l’influence de l’Occident, il sera impossible de retrouver cette même authenticité, de créer de nouveau ce mode de vie. Une citation tirée de C’était Tunis 1920 de Maherzia Amina-Bourraz (1993), résume ce phénomène :

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Amrouche, Taos : Rue des tambourins, p. 29.

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« Cette atmosphère a changé avec le développement de la vie moderne. Nous gardons encore de nos jours un reste de nostalgie pour le charme et le pittoresque de la vie d’antan. »459

La nostalgie c’est le regret d’une chose perdue, c’est un regard vers ce qui n’est plus, une idéalisation du passé, de mœurs et a contrario une critique acerbe de l’actualité, des temps modernes qui ne sont que désillusion par rapport aux rêves de l’Indépendance. Les traditions n’échappent pas à cet orientalisme tunisien ; la famille, les fêtes religieuses sont à nouveaux appréciées. b. Tradition Les valeurs qui servent de référence sont essentiellement traditionnelles, construites sur un passé mythique ou idéalisé. Les traditions, qu’elles soient religieuses ou culturelles, sont le fondement de toute civilisation, de toute identité. La perte de celles-ci signifie la perte d’une mémoire, d’une origine, d’une Histoire et l’ouverture vers l’inconnu. Or, c’est ce qui est vécu par les Tunisiens au fur et à mesure de leur modernisation et de l’ancrage de leur société dans l’occidentalité. Lorsque Roland Mattera revient en Tunisie après trente ans d’absence, il est sensible aux changements de la ville, mais pour lui, le sens de l’hospitalité, la chaleur humaine, les traditions sont encore présentes, ont perduré en dépit de l’imitation européenne. Toutefois, un ami tunisien qui a connu le passé et qui vit le présent lui ouvre les yeux :
« Vous m’avez dit que vous avez été accueillis chaleureusement et que vous avez été heureux de redécouvrir le sens de l’hospitalité. Tout est relatif ! votre comparaison avec un pays sans doute plus froid vous donne certainement l’impression que rien n’a changé dans cette Tunisie que vous connaissiez. […] Il y a encore des traditions qui persistent […] mais ce n’est plus ce que c’était […] Chez les jeunes, […] les mentalités […] s’éloignent de l’esprit typiquement oriental et spécifiquement tunisien. »460

En effet, si l’on regarde le roman de Salem Trabelsi on remarque que les héros masculins (Fethi et Hassen) vivent les rites religieux comme le Ramadan ou l’Aïd à distance. Ils y participent parce que tout le monde le fait, par habitude, mais en cachette, ils fument ou ont des pensées lubriques. Ils critiquent même l’égorgement du mouton en le comparant à une boucherie. Le respect et la foi dans ces coutumes ne résistent plus face à la vie moderne, aux mœurs empruntées à l’Europe. On ressent dans le discours du
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Maherzia, Amina-Bourraz : C’était Tunis 1920, p. 71. Mattera, Roland : Retour en Tunisie après 30 ans d’absence, p. 81.

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Ainsi. les mélodies jouées…Pour l’auteur. la normalisation des mœurs et des paysages urbains. mais aussi tout ce qui fait la grâce et le mystère de votre ville. cet ouvrage a un but pédagogique. L’auteur n’est pas nostalgique. 296 . les Orientaux avaient été mis en garde par les orientalistes européens. Volonté ou révélation inconsciente d’une nostalgie des gestes de la mère ou de la grandmère. que les policiers s’asseyaient dans les cafés pour éviter la chaleur au lieu de 461 462 Loti. leur organisation. Chadly Ben Abdallah. paradisiaque et ils ont critiqué cette conquête du Maghreb par le progrès. afin de conserver la mémoire de tout un peuple compose un ouvrage : Fêtes religieuses et rythmes de Tunisie. eux. Chadly : Fêtes religieuses et rythmes de Tunisie. qu’elles triaient les pois chiches. des mets préparés à chaque occasion. des odeurs de la cuisine ? Colette Fellous. va donner au lecteur des détails pittoresques sur la vie quotidienne au Maghreb. Il raconte aussi l’histoire musicale : les danses. Pourtant. chaque Tunisien pourra lire ce livre et ne pas oublier ses racines. il destine celui-ci « à tous ceux qui savent qu’un peuple qui n’a pas de mémoire n’a pas d’avenir »462. Les autres écrivains de la littérature tunisienne de langue française. 1252. préfèrent raconter leur enfance et mettre en situation des événements du passé. Ramadan. dans Le Petit Casino. Elle rappelle que les femmes d’antan faisaient sécher sur les terrasses des piments pour la préparation de l’harissa. éviter la disparition des différences.Tunisien le regret de cette perte. »461 Ce souhait est le même chez les orientalistes européens et chez les orientalistes tunisiens : conserver une noble identité. Lorsque ces derniers ont surpris l’invasion de la modernité au seuil de l’Orient. C’est le face à face avec la réalité contemporaine et la désillusion par rapport aux rêves qui provoquent cette envie de revenir en arrière et surtout de critiquer le présent en le comparant à un passé certes moins développé mais plus authentique. Kbir. Pierre : La Mort de Philae. Pierre Loti déclarait aux Maghrébins : « Essayez de préserver non seulement vos traditions et votre admirable langue arabe. p. des peaux de mouton pour les tapis de l’hiver. Mouloud…de leur origine. ils ont lutté pour empêcher cette dévastation d’un Ailleurs naïf. Ben Abdallah. le luxe affiné de vos demeures. la déception de voir que la génération qui devait assurer la pérennité des traditions ne le souhaite pas. les instruments orientaux. p. Il parle de toutes les fêtes religieuses : Aïd zghir. où il rend compte des us et coutumes de son pays. son but est de permettre le souvenir car connaître son passé c’est mieux vivre son présent et mieux appréhender son futur.5.

elle évoque le pain tabouna qui est cuit dans un four d’argile. de traditions qui sont perdues et le Moi. qui se prélassent au seuil de leurs éventaires […] ‘La paix soit sur vous ! clames-tu d’une voix sonore ! Et sur toi la paix. son existence et les abus du colonialisme. tu traverses le souk des parfumeurs […] Tu frôles les minuscules fioles d’essence de rose ou de jasmin. l’insouciance des marchands. L’écrivain se repasse le film de son enfance où cet homme aimé et respecté incarnait la vie orientale. Ali Becheur. le souk d’antan avec les fioles de parfum. 297 . qui s’alignent sur d’étroites étagères […] Je te vois longer la Grande Mosquée circonvenue par les échoppes des boutiquiers […] D’un geste ample de la main ramenée vers le cœur. La littérature de seconde et de troisième générations (1950-1975 et 1975-aujourd’hui). elle. »463 L’homme ainsi décrit reflète un mode de vie paisible. lui. L’enfance et le recours à la littérature mémorielle permettent de mettre en scène le passé et de mieux signifier la raison de cette nostalgie. Hélé Béji. Les yeux de ma mémoire jamais ne te perdront de vue. p. jour de prière. 463 Becheur. la chaleur humaine avec le salut. parlera de sa seule grandmère. elle. L’écriture sert d’exutoire à une rage : c’est la marque de la littérature de la première génération (1920-1950) où le sens de chaque ouvrage était de dire son identité. la miséricorde d’Allah et sa baraka’. d’ambre ou de violette. Quelques pages plus loin. De ton pas mesuré. de tout un bien-être difficilement accessible aujourd’hui. Ali : De miel et d’aloès. et pars. La liberté de dire permet aux écrivains tunisiens de donner une idée de la réalité actuelle et du passé. exprime une colère contre soi-même : une critique du gouvernement. juste après la prière du matin. et une nostalgie d’un passé qui manque. 10. répond en chœur l’assistance. des nouvelles mœurs dissolues. surtout le vendredi. comme à l’accoutumée. évoque son grand-père décédé. de cette manière : « Sors de ton cadre doré grand-père ! Brise la transparente paroi de la mort .régler la circulation. de toute son enfance. c’est à dire aux peintures et objets évoquant la Tunisie et aux ouvrages de l’orientalisme comme ceux de Loti. symbole de toute une tradition. d’un paysage banalisé . insouciante qu’elle destine une pièce de sa maison en France à l’orientalisme. le marchand de cacahuètes sur les plages… L’auteur est tellement nostalgique de cette époque chaleureuse. tu réponds au salut des marchands de fruits secs. endosse ton burnous. d’une société qui n’est pas à la hauteur des espérances de l’Indépendance.

un roman des origines. leur histoire. les écrivains maghrébins vont écrire sur eux. celle de leur pays à diverses époques : pré et post coloniale. 298 . celle de se fonder sur la mémoire : « Le roman maghrébin est essentiellement un roman mémoriel. Moyens techniques L’autobiographie est le genre majeur utilisé par les écrivains tunisiens francophones. »464 En effet. et son obsession première est de tout dire. Les écrivains veulent donner leur sentiment sur ce qu’ils ont vécu lors de la colonisation. montrer leur Histoire. « […] le genre autobiographique est fondateur de la littérature francophone du Maghreb. a. Progressivement. Pour ce faire. p. 464 El Baz. à la naissance de cette littérature. avant et après l’indépendance. Certes. modernes et traditionnelles. […] Les autobiographies […] maghrébines sont […] marquées par l’altérité occidentale »465 Ce genre. Littérature mémorielle La littérature francophone a une particularité. genres croisement des cultures. sont nés de ce désir de se dire aux Européens d’où une altérité : écrire pour soi en se disant à l’Autre. leur finalité sera double : s’adresser aux Occidentaux pour prouver leur existence et leur identité à part entière mais aussi s’adresser aux Maghrébins pour qu’ils n’oublient pas qu’ils sont des Orientaux avant tout et pour qu’ils ne perdent pas leur identité au profit d’une autre qu’ils ont adopté. leur identité collective et individuelle. aux flash-back et à leurs sens. p. p. ils souhaitent que les Européens apprennent à mieux connaître leur culture. celle de leur pays. Abdallah : Autobiographie. 465 Bounfour. ils vont avoir recours à l’autobiographie.2. leur famille. Robert : Réflexions sur le texte maghrébin ou l’écriture du désert. leur enfance. 2. enfin donner leur opinion sur les différentes sociétés : occidentales et orientales. l’Occident est visé par les discours. de constituer ce livre total où tout serait dit sur ce passé fuyant d’avant la chute coloniale et son prolongement dans l’Histoire. 85 in Le Mythe des ancêtres dans l’œuvre romanesque d’Albert Memmi. leurs souvenirs. 4. voire la littérature du Maghreb toute entière. leurs désirs et leurs déceptions. Leur intérêt ? Exprimer leur personnalité.

le récit autobiographique prend une dimension plus sentimentale. ironiques mis en relief sont plus énergiques. l’armoire où tout objet est conservé en cas de besoin. 299 . l’identité de la personne. Toute mon œuvre fut une tentative de réconciliation entre les différentes parties de moi-même. plus véhéments. […] Toute mon œuvre fut un inventaire de mes attachements . Celui-ci donne un caractère d’authenticité au récit. Celles-ci construisent l’individualité. la critique du Maghreb moderne : « mes attachements. et tout ce qui m’advint par la suite. Cet extrait prouve aussi que l’Homme ne peut se détacher de ses origines. la plage… Chaque Maghrébin se reconnaît dans ces descriptions qui sont de prime abord vécues par le narrateur mais qui sont connues de tous. où je suis né. »466 L’artiste à travers toute son œuvre va parler de sa réalité. 137-138. les danses de sa mère. et une constante révolte contre eux. Albert : Exercices du bonheur. son intégration chez les Français. […] mon pays natal y est partout présent (dans mes écrits). plus intime. son vécu . et les passages critiques. Albert Memmi se livre et par-là explique le comportement de nombreux artistes : « On n’en a jamais fini avec son pays natal. L’autobiographie permet de se dire. les activités… le cadre aussi : le foyer traditionnel avec la cour au centre de la maison et les pièces agencées autour d’elle. de montrer le lien qui unit l’écrivain à sa culture. L’enfance vécue par les Tunisiens est partagée . même s’il le critique car il le déçoit. Le « je » devient un instrument d’individualité dans lequel le collectif se reconnaît. […] j’ai décrit le drame colonial parce que je l’ai vécu . le crépitement du kenoun. qui sont l’expérience de chaque individu tunisien. Hélé Béji utilise le « je ». et une 466 Memmi. p. ses quartiers populeux et cosmopolites. De ce fait.L’élément caractéristique de l’autobiographie est l’usage de la première personne. j’ai peint les ravages de la domination parce que j’ai constaté les souffrances des dominés et les déformations des dominants. de sa culture : « On n’en a jamais fini avec son pays natal ». Avec Albert Memmi qui raconte sa jeunesse. à son pays natal même s’il le quitte. Dans « Le Pays intérieur ». plus réaliste aussi. Lorsque Hélé Béji évoque sa grandmère c’est à toutes les aïeules maghrébines qu’elle fait allusion. directement ou transfiguré par la fiction. Dans L’Œil du jour. Il avoue aussi les différentes étapes de sa création littéraire : dénonciation de la colonisation « j’ai décrit le drame colonial ». entre mon pays natal. et tous les Tunisiens se reconnaissent dans la relation qui lie la grand-mère à la petite fille. tous les Juifs se retrouveront. ses récits sont des témoignages : « parce que je l’ai vécu ». les rites sont les mêmes. les maisons.

Avec Le Pharaon. « Apprendre à voir. de l’histoire du pays. Albert Memmi. son amour de la langue française. cette volonté de 467 Assia Djebar : ‘Regardées et regardeuses’. les insultes. Celui-ci ressent le besoin de parler. je l’ai découvert. c’est rechercher les ombres qu’on croit mortes… »467 Plonger dans le passé c’est voir le monde et se voir soi-même. son tiraillement identitaire causé par sa double culture : « une tentative de réconciliation entre les différentes parties de moi-même ». c’est se ressouvenir certes. de critiquer et de convaincre. Dans Agar. ses contacts. fait de la littérature son arme d’expression de son identité et de son histoire. de trouver la permanence du Moi à travers les aléas de l’existence. par exemple. Les romans maghrébins sont très personnels . Le Scorpion est l’expression d’un problème identitaire : qui suis-je ? À quelle culture appartiens-je ? Ces quelques œuvres autobiographiques illustrent cette quête du Moi. La littérature tunisienne de langue française. ce désir de s’affirmer. ses expériences. des relations Juifs/Musulmans. la tendresse murmurante d’avant. pour lui. de son histoire. 82 in Vaste est la prison. La première personne et ce qui lui est associé stylistiquement rendent compte de cette quête du Moi d’antan. p. les troubles identitaires. de s’exprimer. de dire son intimité et de partager ses émotions. enfin. L’écriture personnelle est un exutoire pour l’individu. La difficulté vécue par son couple pour accepter et s’intégrer dans la culture de l’autre. son intimité. c’est fermer les yeux pour réécouter les chuchotements d’avant. de se ressaisir par les commencements. en majeure partie. l’écrivain nous donne un aperçu de la Tunisie lors de son émancipation. Les rapports de force. Le retour en arrière permet de retrouver le connu. il se confie à un public anonyme.constante révolte contre eux ». ses doutes ou espoirs avec l’autre. de la culture de jadis. l’univers familier et rassurant. Il s’agit. son enfance. l’écrivain parle de lui d’abord. puis il donne ses opinions sur l’évolution des mœurs. il va se centrer sur le couple mixte. de dire ses souffrances et ses joies. est indissociable de la vie de l’écrivain. de conserver son passé et de tirer des souvenirs l’essentiel. il exprime ses craintes et ses souhaits… Ce phénomène individuel est en réalité commun. c’est de parler de ce qu’on a vécu et qui concerne aussi sa propre civilisation. La Statue de sel raconte les tribulations d’un Juif Tunisien lors de la colonisation. son adolescence à travers les examens scolaires. son déni de sa judéité. L’artiste éprouve le besoin d’exprimer son Moi. de ses expériences. 300 . Le meilleur moyen de défendre ses idées. L’autobiographie est un plongeon dans l’intimité de l’individu. le rôle de la famille.

des passages à 468 469 Fellous. « elle »…mais le lecteur sait que c’est un récit véridique qui raconte l’enfance de l’écrivain. À travers ces deux endroits. l’écrivain s’octroie le droit de prendre de la distance. 472 Ibid. 471 Ibid. Toute l’œuvre est le souvenir de la famille. Colette : Avenue de France. la rébellion et l’indépendance. 8. 474 Ibid. »468 mais aussi la troisième personne lorsqu’elle parle de sa famille ou lorsqu’elle personnifie son roman. 473 Ibid. sa ville : « C’est un roman qui a six ans au début de la phrase et quatre-vingt-deux au bout de la ligne. chez d’autres auteurs. Albert Memmi use de différents procédés stylistiques pour parler de son intimité mais le « je » demeure. autre écrivain de la littérature tunisienne de langue française. Paris : Gallimard 2000. Mahmoud. Toutefois. Il parle de Christian. offrir au fils la mémoire du passé. L’héroïne s’identifie à deux artères principales des cités qu’elle considère comme étant sa demeure : avenue de France à Tunis et Place de la nation à Paris. Ainsi. Comme avec Hachemi Baccouche. les relations du héros avec les Tunisiens et les Français… Tout le texte est à la troisième personne : « Mahmoud erre dans Rome »471. sont uniquement à la troisième personne . Hachemi : Ma foi demeure. de « son » père. de « il ». réalise avec Avenue de France (2001). Les Jardins du nord de Souad Guellouz ou Ma foi demeure de Hachemi Baccouche (1958). sa vie. Avec Les Jardins du Nord. depuis les arrière-grandsparents jusqu’à l’enfance de l’héroïne. d’avoir un regard extérieur donc plus objectif sur son enfance. celle de ses proches. p. ce souhait est réalisé et justifie l’existence de cet ouvrage. p. p. 470 Baccouche. Ibid. 253. Paris.témoigner d’une civilisation. 173. l’écrivain introduit le personnage comme si le lecteur le connaissait déjà : « Mahmoud n’attend plus rien »470. 301 . en dehors des anecdotes comme la crainte des Allemands ou des Sénégalais. « Mahmoud s’agenouille »472. d’une histoire commune à beaucoup de Maghrébins. Mahmoud dit : « Oui. une autobiographie appartenant à la fois au Nouveau Roman et à la poésie. 160. Dans La Ferme du Juif de Pierre Chouchan (1998). p. « Mahmoud avait vu Marie-Thérèse »473… sauf lors des dialogues où le protagoniste prend la parole et use du « je ». Sofia. celle de ses cultures. 4e de couverture. dans le roman de Hachemi Baccouche. Il va évoquer l’occupation de la Tunisie par la France. p. la motivation est donnée dès le début. le narrateur est omniscient. Colette Fellous. L’écrivain mêle à ce récit la première personne : « C’est ma vie sans être la mienne. à savoir. À la fin de l’ouvrage. 26. »474. certaines autobiographies. 161. je voudrais pouvoir écrire ce que je ressens. p. »469.

les écuries. 3. »477 (La Ferme du Juif). Enfin. 1950. 480 Ghachem. des pays qui se mettent en scène. 1948. 46. une conscience mature. des mensonges. son enfance. une autre caractéristique de l’autobiographie est l’ancrage dans le temps. le narrateur écrit : « Ce fut à Bizerte que Sofia connut pour la première fois les sentiments les plus violents et peut être les plus mystérieux qu’un être humain puisse éprouver : l’amour et la haine »475 ou encore « Car la Tunisie d’avant l’Indépendance n’avait pas seulement faim. 1924. l’espace temporel est alors très large. « 1860. Cette mise à distance volontaire est motivée par le besoin de l’auteur de se montrer objectif. 150. p. des 475 476 Guellouz. les étables. 5. des rapts. des déplacements de familles. des promenades en calèche l’après-midi. les terres…tout appartiendra un jour à Taïeb et Rebba. sa vie privée mais il raconte avec des mots d’adultes. p. Hachemi : Ma foi demeure : p. 302 . 19. des opéras et des cinémas. des scènes d’amour. Ibid. 1913. travesties. Souvent aussi. p. Pierre : La Ferme du Juif. elle allait les pieds nus et c’était – Sofia s’en souvient bien – un spectacle poignant »476. Certains écrivains sont précis dans leurs récits : « Tunis-Juin 1940 »478 pour Mahmoud. des crimes. il y a prospection dans le discours : la ville Metline ne sera plus aussi délicieuse (Les Jardins du Nord). les oliviers. 72. ses actes. La troisième personne permet le regard extérieur et surtout le jugement. p. donc son intimité. »479 pour Sofia. Souad : Les Jardins du Nord. p. des humiliations. Des guerres. Ces autobiographies se caractérisent donc par l’énonciation d’une intimité à la troisième personne qui permet d’allier le passé et le présent. Ces précisions permettent au lecteur de recréer l’environnement historique de cette période. des mariages. Par exemple. des promesses. D’autre. 478 Baccouche. « fin de Ramadan […] en l’an 139 de l’Hégire et 197. la subjectivité et l’objectivité. des quartiers démolis. 477 Chouchan. « […] l’orangeraie. 1938. 479 Guellouz. des enfants assassinés. 1943. 1865. 1909. des temples incendiés.typographies différentes sont aménagés afin que la narratrice plus mâture puisse interrompre le flot de souvenirs et commenter le passé. comme Colette Fellous passe d’une époque à une autre. du gingembre et du sucre glace sur un gâteau au sorgho. des palais et des casernes occupées. des langues bariolées. des scandales. « je parle d’un temps (1955-56) où la plus grande partie de la ville de Mahdia était cantonnée dans sa presqu’île »480. de vérifier ce qui est raconté et aussi de mieux comprendre l’univers des écrivains maghrébins. pour le héros de L’Épervier. L’écrivain est certes plongé dans le passé. Souad : Les Jardins du Nord. Moncef : L’Epervier.

la bibliothèque du Souk el-Attarine. qui touchent. le casino. des corps de vieillards abandonnés dans les ruelles qui ont à peine la force de tendre la main. Cette énumération traduit le temps qui passe comme le fait la succession des dates au début de l’extrait. des jacarandas. il arrive à Colette Fellous de donner une date. Je feuillette les années. les puits. C’est normal. des parfums de lys. cependant. des livres sacrés piétinés. un fait précis : « L’avenue de France s’appelle toujours avenue de France. des persiennes fermées et les yeux qui se glissent dans les fentes. les hôtels et les cinémas. « Quelle heure est-il au juste ? Onze heures sept du matin. des ficus. D’un côté le théâtre. ce retour autobiographique à l’histoire fait partie intégrante des romans tunisiens. des carrioles à cheval. des bouquets de roses blanches. des chants révolutionnaires. les mosquées. des manifestations de libération. Colette : Avenue de France. l’expérience personnelle côtoie les événements historiques. des jeux de gosses sur la plage. »481 Dans ce passage. La porte de France est donc toujours la frontière entre la ville européenne et la ville arabe. 238. et l’avenue de Paris s’est transformée en avenue de la Liberté à partir du Passage. découverte pour d’autres. les ruelles. jusqu’au Belvédère. l’église. je joue avec mon éventail. sous-entend qu’il y a trop d’événements à évoquer et qu’elle ne pourra parler de tout. des armées conquérantes. elle évoque rapidement tous les événements. les ombrelles. 303 . »482 Ce détail a son importance puisqu’elle est l’expression du changement en Tunisie après l’indépendance. le lecteur se retrouve grâce au récit à une époque ou qu’il a connu ou qu’il souhaite connaître. p. des maïs grillés au coin des rues. les souvenirs individuels sont aussi la mémoire collective. tous les noms de rues ont changé en 1956. quand la Tunisie est devenue indépendante. Parfois. des tramways jaune et blanc. des chats aux yeux crevés derrière les poubelles. 481 482 Fellous. les ânes. qui dévorent. le visage des femmes cachées sous leur sari blanc. des corbeilles de jasmins. elle en explique la raison. p. L’écrivain. beaucoup d’oiseaux. de cette manière. les hommes qui jouent aux dominos dans les cafés chantants. il commence à faire très chaud. L’horloge du Passage est toujours précise. avec partout ce même soleil qu’on ne regarde plus et qui finit par être cynique. des lettres de menaces. des enfants assassinés. Souvenir pour les uns. une odeur de vomi. Toujours dans cette œuvre. Ainsi. De l’autre. des ânes roux. les fiacres. Ibid. les herbes magiques. L’auteur ne s’arrête pas à la seule évocation de cette métamorphose des noms. de vanille et de santal. l’avenue Jules-Ferry est devenue l’avenue Bourguiba. les palais abandonnés. 26-27. Des fiacres. des yeux de feu qui appellent. les pieds nus des enfants. les petits et les grands faits qui ont eu lieu durant cette période.mouvements d’indépendance. qu’on a envie d’éteindre. des soldats lynchés. les épices.

utiliser la première personne du singulier. parler d’événements personnels. des relations diplomatiques importantes. le crépitement du kenoun lui rappelle le thé et les veillées autour de la 483 Ibid. L’autobiographie permet ce voyage à la fois imaginaire et réel. »483 Ce tableau est celui de la Tunisie à l’époque coloniale lorsque les deux cultures se côtoyaient sans se mêler. L’Œil du jour de Hélé Béji est un exemple de roman fondé sur une série de réminiscences. essai. même si la connotation intime est moins présente. le public bénéficie de la peinture d’une époque. autobiographique) sont utilisés à des fins psychologiques : l’artiste montre au lecteur sa personnalité. une religion et un passé commun. à des fins historiques puisque à travers les souvenirs. de renouer avec ses origines. est motivé par le désir de retrouver ce pays jamais oublié. lorsque la Porte était la frontière entre deux mondes. Il en profite. Témoin et acteur de la vie politique tunisienne. C’est une manière de prouver sa maîtrise de l’art littéraire. la construction de la Tunisie nouvelle. dans la mémoire de ses proches aussi.leur sourire. Des Mémoires aussi sont réalisés dans ce but. Ce retour en arrière dans la mémoire de l’écrivain. Donner son sentiment. sa relation avec Bourguiba. de préserver la mémoire individuelle et collective. Il s’appuie sur des dates précises. d’ancrer le passé dans le présent. à des fins morales ou philosophiques : se comprendre soi-même. historique. Les flash-back participent de l’expression de la nostalgie donc de l’orientalisme tunisien. ce qui permet à ce dernier de mieux comprendre celui-là . p. Tahar Belkhodja est un de ces écrivains qui rapportent du point de vue objectif et subjectif à la fois. 52-53. pour avoir un regard extérieur et ainsi donner son jugement sur les épisodes vécus. le benjouin. le henné. La littérature tunisienne de langue française use de tous les genres littéraires pour exprimer son identité. sur son rôle dans le gouvernement. roman (nouveau. les ancrer dans le passé mais avec des conséquences présentes. l’adjectif possessif de première personne. tout cela construit l’autobiographie maghrébine. poétique. Mémoires. 304 . Les pas de la grand-mère la ramènent à l’époque où elle se cachait dans le bureau. affirmer son Moi et étendre son expérience personnelle à l’ensemble de sa communauté. l’odeur de la soupe aux pois chiches et au cumin. Se souvenir permet de ne pas oublier. aussi. deux langues. Les réminiscences sont aussi un moyen de se dire et de rappeler à tous les Orientaux des coutumes. d’un milieu .

devenus étrangers à mon corps. 484 485 Zouari. Pour Hélé Béji c’est le cas. 487 Ibid. Le minaret et la coupole de Sidi Misouni surgissent au loin. ils décident de plonger dans le passé pour ne pas se perdre eux-mêmes d’abord et pour faire prendre conscience aux autres de cette perte. Faouzia: La Retournée. 486 Ibid. deux colombes suspendues dans le silence d’un ciel azur. p. 305 . Deux silhouettes familières entre lesquelles. Je m’apprête à passer de l’autre côté. s’est balancée ma mémoire comme sur sa corde le funambule. Lorsqu’elle écrit « je m’apprête à passer de l’autre côté ». de se remémorer des moments inoubliables qu’ils ne peuvent revivre concrètement. loin de l’Occident familier. la narratrice évoque son combat contre le conventionnalisme tunisien. Je suis au seuil de mon enfance comme on l’est à la fin de sa vie. de tout Maghrébin qui se laisse trop influencer par l’Europe et la modernisation. 12. glissent sur mes paupières. la colère de ses proches. d’un optimisme devant l’avenir. ses talents culinaires. de son aïeule qui l’attendait dans la skifa colorée. pour Georges Memmi ou pour Fouzia Zouari. le souvenir a pour but le plaisir de se raconter. elle n’a pas oublié ses origines : elle parle l’arabe . comme elle le raconte. d’ailleurs son texte est parsemé de quelques mots tels que « hichma »485. p. se sont occidentalisés. »484 L’héroïne avait quitté sa terre natale pour la France où elle a fait sa vie avec un Français. comme tout Tunisien. 45. enfin d’un bien-être. que ce paysage de l’enfance sera aujourd’hui différent car elle est une adulte. 73. frémissant sous la danse du vent. elle signifie. de manière métaphorique. d’un amour respectueux du père qui ne souhaitait que la réussite de ses enfants. Elle évoque avec force de sensibilité son retour au pays et les tourments qu’elle traverse à cause de sa famille. ce que sa famille.télévision. en revanche. p. Cependant. Dans La Retournée. elle se souvient. je ferme les yeux. sont l‘expression d’un amour pour la mère et ses soins. » Involontairement. une langue. Elle écrit : « Au dernier tournant. 9. longtemps. lorsqu’elle sortait le soir. des coutumes… Conscients de la perte de leur identité et de celle. tunisienne. inondée de lumière. n’a jamais accepté. la vallée apparaît. Elle revient pour les funérailles de sa mère et affronte alors la désapprobation. Ibid. p. et mes doigts. assise dignement… Les écrivains. finalement. « mlawi »486 ou « haram »487. qu’elle va pénétrer dans un autre univers. ils ont emprunté à l’Occident un mode de vie. sa gentillesse. Les réminiscences du héros de Qui se souviens du café Rubens.

elle aime sa province. sa religion. L’un des oncles de l’héroïne. à être accepté des siens telle qu’elle est avec sa part d’orientalité et d’occidentalité. L’aîné de mes oncles paternels gesticule comme un forcené. se souvient de proverbes que même les Tunisiens restés au pays avaient oublié. »488 Toute entière à sa peine (l’usage du « maman » est preuve d’intimité). L’indignation fuse sur ses lèvres avec des bribes de versets. renvoie la protagoniste. Qu’il faut renoncer à provoquer la colère des hommes. à affronter les traditions avec lesquelles elles ne sont plus en accord même si elles n’ont pas oublié leurs origines et qu’elles revendiquent même leur appartenance à ce pays. fidèle aux conventions. De même. 26. Cet ouvrage permet le souvenir des différents moments les plus importants de la vie. la rabrouent : « Tu es folle ?Que fais-tu ici ? En pantalon qui plus est ! Je veux voir ma mère. Une flamme brûle dans ma chair contre laquelle je ne peux rien. Sur le plan psychologique. Un peu après. elle se moque des traditions religieuses et du regard des autres. réplique que « Ces choses-là ne sont pas du ressort d’une femme. 488 Ibid. ». de nouveau. Mais j’ai désappris depuis longtemps la soumission. elle cherche à avoir sa place. Celle-ci ne se laisse pas démonter. Son expérience de l’Europe l’oppose aux hommes de sa famille et elle n’hésite pas à faire valoir son droit d’équité. son remord de ne pas avoir vu sa mère une dernière fois. le maire. Le souvenir conserve auprès de l’homme les êtres aimés. le défi lui donne des ailes. elle s’oppose. Je me rue sur une dizaine d’hommes qui me barrent le chemin et me trouve nez à nez avec Slimane. Ses oncles l’insultent. Une force me pousse vers l’avant. vexé qu’elle en sache autant que lui sur les droits du citoyen et qu’elle ose l’affronter. elle fait fi des traditions et apparaît au cimetière. elle aime son pays. D’un bond. sensé être plus ouvert à la parité homme/femme. le passé qu’il embellit souvent lui conférant le charme de ce qui a été et ne reviendra plus. Elle ne revendique pas son occidentalité. j’esquive mon beau-frère et je cours vers la tombe où des bras s’apprêtent à descendre le corps de maman. Lors de l’enterrement de sa mère. Son autobiographie est révélatrice des sentiments ressentis par nombre de personnes revenus dans leur pays d’origine et ayant à subir le regard des autres qui sont aussi leurs compatriotes. à la gente masculine afin de dénoncer l’escroquerie de son beau-frère qui a profité de l’analphabétisme de la mère pour lui soutirer les terres en sa possession. et chante le parfum de la terre et de son foyer. sa culture. p. 306 . […] Je sais qu’il est inutile d’insister.

»489 Les réminiscences sont fondées sur un désir véritable de se raconter. préface. odeurs typiquement orientales. celle-ci est le bien-être de l’enfance. Sur le plan artistique. d’une machine à remonter le temps afin d’écrire. Ce phénomène est très utile et sert les objectifs de nos écrivains nostalgiques et critiques. en outre. un geste. 307 . Souad Guellouz justifie son retour dans le passé par la crainte de ne pas léguer ses racines à son fils. enfin. Parfois. Le recul dans le temps favorise le développement de l’esprit critique et de l’objectivité et permet de ne pas ignorer ses origines. Comme chez Proust. elle permet la connaissance et l’explication du Moi et la reconnaissance. elle produit la nostalgie et de ce fait elle est liée aux thèmes de la jeunesse. l’inlassable chant d’amour des criquets. au crépuscule. Memmi. 138. Chadly : Fêtes religieuses et rythmes de Tunisie . de dates. le narrateur va donc utiliser le passé simple et l’imparfait et il va installer son récit dans le temps à l’aide d‘événements historiques. L’écrivain provoque le retour en arrière. son enfance. ce sont les sensations qui provoquent le retour en arrière : une odeur. du passé et favorise l’évasion et l’imagination. Albert Memmi dans son chapitre « Vie intérieure » tiré des Exercices du Bonheur. p. la juste évaluation du présent. pour les sons méditerranéens : « Dès l’aube. Et la mer !dont j’épie le frisson dans le moindre cours d’eau. Nous avons vu en première partie avec L’Œil du jour de Hélé Béji que les sens ont un rôle dans le souvenir.la mémoire donne le sentiment d’exister. puis. une parole plongent le narrateur dans son passé. le bruit des pas de la grand-mère lui rappelle son enfance et elle replonge dans les moments où elle lui rendait visite. Albert : Exercices du Bonheur. Comme le résume Chadly Ben Abdallah dans Fêtes religieuses et rythmes de Tunisie (1988) : « Le regard en arrière reste donc un facteur de recherche émotionnelle puisque la description d’une époque révolue renferme le levain émotif permettant. la tendre amertume du basilic. nous fait partager son amour pour les parfums de sa jeunesse. les stridences de l’anis. ses racines. le poivre des œillets. pour Hélé Béji il s’agit de lutter contre une occidentalisation à outrance. le retour au pays est aussi une cause de réminiscences… Les artistes ont besoin d’un outil. Le plaisir éprouvé est issu de la sensation. Hachemi Baccouche utilise la colère des Tunisiens pour faire voyager Mahmoud dans son enfance. » 490 489 490 Ben Abdallah. le miel de la rose puis. dans la chaleur qui monte.

c’est alors qu’il va raconter comment cette fuite de son pays natal a été vécue. ce qu’il laisse. petit Tunisien de 197. C’est le cas de Pipouche. Le mot « syndicat » va lui faire prendre conscience de son exil de la Tunisie. de l’insouciance de cette époque. sujet prisé par les écrivains tunisiens. son entourage… Ce qui est troublant dans les sens c’est qu’ils sont capables d’annihiler la marche du temps et de rendre heureux (assez souvent) les personnes qui y sont sensibles. sa famille unie. Quelque fois. l’insouciance de l’enfance. mâchait du chewing- 308 . portait des jeans. Elle imagina sa vie future… Sami Belcadhi. celle d’être oublié et de ne pas donner d’héritage. de leur culture personnelle.Le lecteur est sensible à son environnement natal. tiré à des millions d’exemplaires dans le monde. un Ailleurs personnel et pourtant commun à chaque Tunisien. héros de La Ferme du Juif. Le retour à l’enfance vise deux destinataires selon les auteurs : soi-même afin de ne pas perdre sa mémoire et l’enfant à qui léguer ses souvenirs pour que les traditions et le passé oriental ne s’effacent pas. du goût et du son révèle la particularité de ces éléments caractéristiques de sa Tunisie. Les écrivains ont vécu la transformation de la Tunisie traditionnelle en Tunisie moderne. ses origines. ses sentiments. Écrire pour l’autre précisément suggère une crainte.. la mise en valeur stylistique des odeurs. les Maghrébins souhaitent revenir aux origines de leur vécu. l’agréable retour au pays d’origine. La ponctuation traduit son bien-être. c’est le formatage du fils selon les critères de mode occidental qui fait prendre conscience à la mère/narratrice Sofia de son devoir de mémoire : « Et elle vit en pensée son fils ou plus exactement l’existence actuelle de son fils. Enfance La nostalgie est celle de l’enfance. Les orientalistes souhaitaient revenir aux origines de l’homme. Tous ces outils de l’écriture maghrébine participent au récit de l’enfance. un mot peut plonger l’homme dans sa mémoire. Ils apprécient ce qu’ils ont obtenu de la modernisation mais dans le même temps il y a une volonté perpétuelle de se retrouver. Dans Les Jardins du Nord. L’enfance est un Ailleurs magique où tout était possible. Le récit autobiographique et les retours en arrière ont pour objectif d’aller dans le passé de chacun et de retrouver un peu de bonheur. b.

p. en est l’exemple. Bien sûr écrire pour soi c’est aussi dans l’absolu écrire pour les autres que l’on ne connaît pas. du plus proche au plus lointain. son intention est de revenir sur sa propre enfance à lui pour ne pas l’oublier. Encore faut-il que mon fils connaisse ses racines. Ces petites nouvelles sur Mahdia sont toutes parsemées de mots tels que « béséga ». Symboles d’appartenance à une sphère culturelle orientale. de sa mère et des repas qu’elle préparait avec elle… Son récit est alors parsemé de mots arabes : « Smen »492. D’une certaine façon c’est dire « je m’exprime en français mais je suis maghrébin. était subjugué par la télévision… […] Va pour cette uniformité. « Elhoût ». Souad :Les Jardins du Nord. ma langue maternelle est l’arabe et chaque mot employé dans cette langue qui est mienne me permet de ressentir des émotions perdues et de retrouver une époque quasiment révolue. Son existence est associée à celle du pays car elle est le symbole de ce que fut ce dernier. il exauce le rêve. pensait Sofia. ils font partie du paysage maghrébin. il ne souhaite pas parler de l’Histoire de sa Tunisie ou de sa 491 492 Guellouz. Voulue parce que de cette manière. La narratrice se souvient des discussions avec son père. les yeux de ses rêves. […] Je voudrais ne rien oublier. Ibid. »491 C’est alors que le récit de l’enfance commence. tous les écrivains tunisiens de langue française introduisent dans leurs œuvres des mots arabes. C’est pourquoi. de chansons et de prières…Parce qu’il n’y a pas de traduction véritable et surtout parce que ces mots rappellent à eux seuls cette époque. » Moncef Ghachem dans L’Épervier (1994). mon pays. […] J’ouvre. les rêves de tous : ressusciter le passé. 493 Ghachem. Moncef : L’Epervier. du hammam. 13. 309 . 7. En revanche. 29. L’auteur s‘explique en écrivant : « Je recrée. 30. 494 Ibid. Epris de sa terre. amoureux. de son esprit ouvert. ils permettent d’être plus évocateurs pour les lecteurs maghrébins et ainsi les plonger dans leur propre mémoire et d’introduire une note d’exotisme souhaité par les Français. D’ailleurs. 159-160. p. »494 « Je recrée » signifie ici qu’il redonne vie à son pays par le biais de sa mémoire et de son œuvre. mais dans le retour lumineux de la mémoire de ses soifs sur les rameaux légendaires de ses étendues. p. lignes du désir. les écrivains revendiquent leurs racines et leur langue arabe même s’ils écrivent en français. 28. p.gum. non pas pour ses avatars séculaires. « Ya jarti »493. Cet ouvrage est dédié au père et aux enfants du Cap Africa mais il est aussi destiné à tous les Tunisiens.

même si les guerres faisaient rage. Même si. 11-12. Scribe publiant en français. l’attire. des versets sacrés. de pièges visibles ou épouvantablement camouflés… Scribe aux lignes étincelantes et fulgurantes. le narrateur a un moment de recul pour critiquer un geste. parfois. à Mahdia. mais aussi un autre soi : « cette chaotique découverte de l’autre ». »495 De manière poétique. il deviendra écrivain. d’épreuves complexes. où l’insouciance régnait. regretter une parole. avec dans les mains des gerbes de mulets et de dorades. et 495 Ibid. le souvenir est empreint d’affection. depuis qu’il sait parler ou presque. si étranger. fils d’une tendresse débordant des maisons de pauvreté ancestrale aux cordes chargées de poulpes secs et des vieilles barques émouvantes. Sa naissance au Borj Erras et son enfance laissaient supposer qu’il serait devenu pêcheur comme son père. « ‘La langue est la maison de l’Être’. si différent. La langue traduit l’être humain. 310 . au maniement des rames. arabes et musulmans. de lumière et de sel splendides. même si la colonisation était encore présente. toi qui cherchais la clé d’un chant vigoureux sur ton chemin de foi. remplis certes de pulpes savoureuses. si autre. dont les mots précieux venaient se greffer sur les paupières de mes rêves candides. comme c’est le cas chez Souad Guellouz. face à la mer mélodieuse. « les mots précieux ». Ce qui fait le charme de ces récits de l’enfance c’est l’amour que le lecteur perçoit à travers les mots. si méprisée au début car elle appartient au colonisateur. je vais tisser sur mon métier de la rue blanche et bleue certaines anciennes ‘historiettes’ toutes brûlantes d’amour et de soif liées à ma propre naissance à la langue française : dire les premiers chocs et étonnements d’un enfant d’humbles pêcheurs tunisiens. et qui révèlent encore plus amplement cette chaotique découverte de l’autre. Moncef Ghachem nous apprend qu’il est issu d’une famille de pêcheurs. voué lui-même à l’apprentissage du Coran. de froufroutants dentés et coryphènes.Mahdia natale mais de son histoire à lui. car elle est un outil d’assimilation. où il apprenait la vie. mais charriant en amont tant de promesses illusoires. disent magnifiquement les Arabes. cette nouvelle langue. Sa confrontation à la langue française et au Français en tant qu’individu lui fait découvrir un Autre différent. p. partagée par tant d’autres de ses « frères ». Finalement. les souvenirs. autrefois enfant espiègle de Borj-Erras. En effet. des ancres et des filets. j’habite en quelque sorte la maison des autres… Alors. est beau car il appartient à un moment de la vie innocente de l’écrivain. que celle-ci était humble voire pauvre. admettre une erreur. lui plaît. toi psalmodiais sous les rochers rouillés de lunes fébriles. émerveillé par les chroniques colorées de ton oncle Rhaïs racontant sa drôle de Grande Guerre faite dans le pays de France. C’était une période où l’enfant était choyé par ses parents. Le passé. petit garçon pas encore circoncis. comme l’atteste la première phrase.

de s’exprimer. les amuse. Effectivement. raconter son enfance est une manière d’expliquer son identité. Chez Souad Guellouz. à présent non. où il s’entraînait au Belvédère… Il a alors le sentiment de ne pas trahir les siens. fréquente une femme française et lutte pour une union de la France avec sa Tunisie. de justifier son état au moment où il parle. s’amusaient à glisser et à se mouiller… 311 . Le hammam aussi est un élément du souvenir maghrébin. le retour à l’enfance c’est aussi expliquer un mal-être actuel. l’usage et le mode de fréquentation ont changé. Le kenoun. Il n’y a pas des enfances dans les souvenirs de nos écrivains mais l’Enfance. le soleil… Les journées de grand ménage où les femmes jetaient de l’eau sur le sol et où les hommes. Même si ces bains publics existent encore. La mémoire lui permet de revenir au pays à une époque où il était comme les autres Maghrébins et de percevoir déjà qu’il serait différent (il est ami avec un Français en pleine colonisation). Son personnage. les veillées familiales. de mêmes éléments. Mahmoud. la cuisine… tous ces événements appartiennent à la mémoire de tous les Tunisiens. d’être comme eux à la différence près qu’il habite en France. le marchand de cacahuètes. par exemple. alors des enfants. dans Ma foi demeure. Pour beaucoup d’écrivains. avaient accès aux hammams des femmes jusqu’à un certain âge. les garçons. est rappelé chez Souad Guellouz. d’autres accouraient pour voir les marchandises… L’écho de ses appels les charme. comme c’est le cas pour Georges Memmi. Il nous montre un enfant qui a soif de connaître la vie. Pour Moncef Ghachem c’est dire comment il est entré en contact avec la langue française et pourquoi il l’utilise et l’aime. certains en avaient peur. le hammam était une habitude hebdomadaire : le père y emmenait sa famille tôt le matin. à des périodes pourtant différentes. Le « robe vecchia » ou marchand de fripes. Pour Hachemi Baccouche. est accusé de trahison par ses concitoyens tunisiens parce qu’il a préféré la France : il est déprimé d’être ainsi renié. Il se souvient alors de l’époque où il allait à l’école. Elle est commune à tous les Maghrébins car tous ont vécu des moments identiques. Elle se souvient avec plaisir du froid qu’elle ressentait en sortant du hammam et de l’empressement avec lequel sa mère la couvrait de couvertures chaudes. nos écrivains se souviennent. tous se remémorent les années d’école à apprendre le français. l’école. Ce que l’on peut observer à la lecture des récits de l’enfance c’est un recours aux mêmes souvenirs. Georges Memmi. Auparavant. le beau ciel bleu.c’est là qu’il va avoir l’envie d’écrire : « scribe ». tous se souviennent des parfums de la cuisine de la mère ou de la grand-mère. la mer avec les poissons. Pierre Chouchan… et de la même manière ! Les cris du marchand sortaient ces écrivains tunisiens de leur léthargie.

Comme de nombreux voyageurs. Raconter sa vie est une manière. puis a passé ses vacances. de son vécu. Nos écrivains. La narratrice a passé toute sa jeunesse en Tunisie : c’est le pays de son cœur. ses plages. Notre romancière désire conserver ses souvenirs d’enfance. et il semblerait qu’elle ait été la plus heureuse rue El Marr à Tunis. n’a pu oublier ce qui fait le charme et qui le fait encore de Tunis : ses souks. p. une période heureuse donc rare pour l’homme. il est une manière pour elle de se ressourcer.La jeunesse est une période heureuse car elle est insouciante. n’a pu rester insensible à sa Tunisie natale. renouer avec elles. auprès de sa grand-mère. de leur montrer ce qu’ils ont perdu en voulant trop s’occidentaliser . dans L’Œil du jour nous le signifie en racontant son enfance chez son aïeule. l’écrivain. de circuler dans un univers resté féerique. en effet. n°4. 496 Flaubert. Les réminiscences permettent d’expliquer le Moi actuel. 312 . celui de ses racines. souhaitent rappeler à tous les Tunisiens leur passé et le meilleur moyen c’est de se rappeler sa maison. Tous les souvenirs. Même si la Tunisie a changé Tunis. 30 avril 1990. une résurrection. En effet. Hélé Béji. les mœurs maghrébines sont ancrées en elle. elle y revient sans cesse. même si son esprit et son mode de vie se sont quelque peu européanisés. La culture. de même. Elle parle de son enfance. est inoubliable. de rappeler le passé aux Tunisiens. en dépit d’un séjour prolongé en France. ses ruines antiques. son climat. Voilà pourquoi. pour l’auteur. L’affection qu’elle a « pour ce pays où l’air est si doux qu’il empêche de mourir »496 ne peut s’effacer. Se souvenir. Lors de ses réminiscences. qui ont vu la Tunisie grandir et changer. permettent aussi un retour vers le bonheur et vers ses racines que tout être humain a tendance à perdre avec l’évolution du monde. 94. c’est retrouver ses origines. Il est vrai que nous avons l’impression d’être hors du temps. Chaque retour est nécessaire. du foyer harmonieux dans lequel elle vivait. du bien-être qu’elle ressentait à chaque fois qu’elle franchissait le seuil de la maison pour se retrouver dans des pièces colorées et chaleureuses. lui. elle dira à ce sujet que l’enfance est le monde où tout être aime baigner. Cologne. c’est une manière de faire renaître sa culture natale. sont ancrés dans le cercle fermé de la famille et du foyer. c’est là que résident les origines de chacun. pour l’auteur. Gustave : Cahier d’études maghrébines. elle se souvient surtout des câlineries de sa grand-mère. Hélé Béji. Elle nous dresse un portrait aimant et touchant de son aïeule et de l’environnement dans lequel elle a grandit.

« La vision nostalgique et fantasmatique du pays perdu et des réalités maghrébines cède peu à peu la place à un enracinement dans l‘espace occidental actuel pour laisser transparaître. sa culture et ses traditions. c’est une période révolue où l’homme aime à revenir pour se sentir mieux comme le font les écrivains étrangers lorsqu’ils reviennent dans leur pays natal. Le retour à l’enfance est une manière de léguer au reste du monde et aux personnes appartenant à la même sphère culturelle une mémoire du passé. Ce phénomène concerne l’immigré confronté à sa culture d’adoption et le colon français du 497 498 Saint-Exupéry : cité dans Les Jardins du Nord de Souad Guellouz. C. Le mal-être des Tunisiens partagés entre le mouvement moderne et les traditions justifie ce recours à l’enfance comme refuge.W Powell pour désigner les transformations des modes de vie et de pensée des immigrants au contact de la société américaine. p. Mais. L’acculturation est l’ensemble des phénomènes qui résultent d’un contact continu et direct entre des groupes d’individus de cultures différentes et qui entraîne des modifications dans les modèles culturels initiaux de l’un ou des deux groupes.La crainte de tout un peuple est de perdre son identité c’est à dire ses racines. chagrin. »497 Effectivement. Nous avons affaire au phénomène de l’acculturation. Je suis de mon enfance comme on est d’un pays. Nourreddine : La Tunisie de Nine Moati. une acculturation certaine l’Occident. comme retour sur soi pour mieux se comprendre et moins se perdre. Crise identitaire L’Occupation et l’exil sont difficiles à admettre et à supporter pour ceux qui en sont victimes. incompréhension. ce grand territoire d’où chacun est sorti ! D’où suis-je ? Je suis de mon enfance. 313 . incipit de la seconde partie. Toute métamorphose de la vie provoque une remise en question de l’individu. 111. Ce terme serait apparu en 1880 chez J. »498 Le tiraillement entre le présent et le passé est partagé par les Tunisiens d’aujourd’hui mais aussi par les colons à leur retour en Métropole. mal-être… et une quête de son Moi profond. Sabri. ou exprimer clairement. Saint-Exupéry dit en parlant de l’enfance : « L’enfance. un surcroît d’émotions : colère.

Pour les Arabes. sans passeports. les autres vers le Couchant. même s’il est né sur cette même terre. de fuir une terre aimée . Claude : Les Étangs du Soleil dans Des poètes tunisiens de langue française de Jean Déjeux. C’est pourquoi il est très difficile pour les Français nés au Maghreb de quitter leur pays natal.Maghreb. l’annonce de l’indépendance est ressentie comme une délivrance. en dépit de quelques différences sociales dues à l’occupation française. 107. les seconds entre leurs traditions donc leur passé et la modernité c’est à dire l’avenir et l’occidentalisation de leur vie. l’Occupation est dénoncée et l’exil en est la punition. Albert Memmi résume cette idée en disant : « On n’en a jamais fini avec son pays natal. Les colons comme les Tunisiens sont victimes d’un même tiraillement. Pourquoi la cohabitation ne peut-elle être vécue ? Du point de vue des Maghrébins. Sentiments En Tunisie. s’identifient. mais avec la même identité et le respect au cœur du pain frais. plus de la moitié des résidents européens de 1946 sont nés sur place. a. les premiers entre la terre natale (Tunisie) et leur patrie (France). L’acculturation est un phénomène permanent et continu. ayant participé au développement de celle-ci. et surtout ceux qui y sont nés sont des Tunisiens. Considérée comme un vol. venus au Maghreb. »500 « La même identité » c’est l’identité tunisienne. est un ennemi qui doit rentrer chez lui. même s’il l’aime. C’est dire que les Français ne se résignent pas facilement à partir au moment de l’Indépendance. Ils ne comprennent pas pourquoi cette émancipation les obligerait à quitter tout ce qu’ils ont construit. dès lors. 499 500 Memmi. du vin et de l’olive. Les Européens. le Français. Benady. »499. 1. aux Tunisiens de souche. les uns vers le Levant. Claude Benady dit à ce sujet : « Nous sommes allés. les Européens sont venus sur leur terre pour l’exploiter. il est aussi difficile de perdre le combat face aux autochtones. les cultures se construisent au contact des autres et ne sont pas étanches. Albert : Exercices du bonheur. Les colons Les colons nés en Tunisie. 314 . p.

dans son roman La Ferme du Juif. le lecteur ressent de la tristesse et de la compassion pour cet exil. »501 Ces deux phrases résument à elles seules la situation des Français de Tunisie et surtout leur attachement à ce pays. Certains racontent qu’il a soutenu activement ‘yedi el amra’. 503 Pélégri. qui se situe en Algérie. leur douleur de le quitter. 26. 43. Claude Benady. dans Un été qui vient de la mer écrit : « Ecoutez. la peur de la voir sur la porte de sa maison. de ce sentiment d’appartenance à ce sol maghrébin que certains vont alors lutter pour préserver leurs biens et avant cela pour empêcher l’indépendance. leurs origines sont là. Lucien Sussen militait pour le maintien de la Tunisie française. se rappelle sa crainte de la Main rouge. Jean : Les Oliviers de la justice.Cette sale race qui veut nous chasser d’ici et prendre nos terres ! »503 501 502 Benady. Chouchan. la Main rouge. Elle a parlé avec fureur de la ‘sale race’ : . Colette Fellous. leurs sources. Un groupe de tueurs de la Main rouge est disloqué et mis hors d’état de nuire… »502 Cette organisation a vu le jour dans tous les pays du Maghreb et a inquiété beaucoup de gens. C’est cette crainte et un sentiment d’injustice qui provoquent chez les Européens colère et chagrin. « Au début des années cinquante. Claude : Un été qui vient de la mer. un mouvement secret qui s’opposait à l‘abandon de la Tunisie. J’ai quitté mon pays de racines et de pierres […] Tunis je t’ai quitté un jour contre mon gré. […] À l’indépendance on pouvait lire dans le journal du Néo Destour l’Action : ‘un important gang terroriste français est démasqué. leur vie. à son retour à Lyon. Pierre Chouchan. p. ils y ont bâti leur maison et le pays en travaillant. Dans Les Oliviers de la justice. 315 . dans Le Petit Casino. Les moyens les plus radicaux étaient alors employés pour empêcher les Tunisiens d’obtenir le pouvoir. en Tunisie . C’est à cause de cette souffrance. La peur de perdre ce à quoi on a voué toute sa vie peut conduire à des actes effroyables. Pierre : La Ferme du Juif. p. la fille d’un colon ruiné éprouve de la rancœur envers les Arabes au point de devenir mauvaise : « La peur la rendait haineuse.À la lecture de textes de certains colons français. leur famille ont été conçues là : « pierres » . par exemple. raconte comment quelques colons étaient devenus des terroristes pour éviter la perte de la Tunisie. Pour les Européens nés au Maghreb.

Les Français obligés de partir ressentent cet abandon comme un vol, voire un viol. Ils ont le sentiment d’avoir aidé, participé au développement de la Tunisie, d’avoir permis à celle-ci de prospérer. Ils sont à l’origine de la richesse tunisienne, de sa prospérité d’où les propos de Mme Sussen :
« Pourtant, ils ont fait la richesse du pays. Marie-Claire Sussen raconte souvent à son petit-fils qu’à son arrivée ici, les gens mouraient de faim par dizaines de milliers. Les colons ont mis en valeur les terres, construit des ponts, des routes, des barrages, vaincu les maladies et apporté l’instruction. »504

Ces propos sont vrais, la France a permis à la Tunisie de se développer et d’accéder au progrès (essentiellement technique) très rapidement. La croissance de l’économie, la création d’hôpitaux, l’urbanisation sont autant de preuves de l’aide française. La colère de cette femme est compréhensible : il est frustrant de participer au développement d’un Etat et d’en être exclu violemment. Avec plus de rage, l’officier de marine Croixmare, dans Bachour l’étrange, s’exclame :
« […] l’esprit xénophobe des ‘Jeunes Tunisiens’ ne se manifesta pas trop tant que la Tunisie fut terre aride et sans grande valeur, il se tint prudemment dans l’ombre laissant le rayonnement du génie créateur de notre civilisation s’exercer librement ici et y faire merveille ; maintenant que notre colonie, par nos efforts constants, nos sacrifices financiers, notre culture en un mot, est un des plus beaux joyaux de notre Empire Africain, arrachés à la médiocrité et à la barbarie, ils chercheraient à nous la ravir ? » 505

Il accuse les indigènes d’avoir profité de leur installation, de la colonisation tout simplement pour ensuite les évincer. L’incompréhension gagne le colon qui voit sa terre lui échapper, son pouvoir être anéanti. La reconquête du pouvoir par les autochtones, acte légitime de manière objective, est vu comme une marque de non-reconnaissance par les Européens, comme un vol prémédité car intéressé. La Ferme du Juif illustre la colère, la rage, le chagrin de ces colons. Dès la première phrase le narrateur nous parle d’une « Tunisie devenue étrangère et hostile. »506. La fureur se dirige contre les Arabes d’abord : devant la clameur des Tunisiens criant : « Yah ya Bourguiba, dipendance, dipendance »507, « la population

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Chouchan, Pierre : La Ferme du Juif, p. 22. Cambourg, Loïc de : Bachour l’étrange, p. 35. 506 Chouchan, Pierre : La Ferme du Juif, p. 9. 507 Ibid, p. 12.

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blanche »508 se désolait. Leur opinion ? « Pourquoi avoir laissé Bourguiba faire de l’agitation depuis sa prison dorée alors qu’il suffisait de l’éliminer discrètement ? Nous aurions eu la paix pendant au moins trente ans. »509 Ils en veulent aussi à la Métropole et aux gouvernants français. La première impression, la première réaction a été : « Pierre Mendès France […] Ce salopard venait de brader la Tunisie »510. Cette décision provoque la stupeur chez les colons, ils ne comprennent pas pourquoi elle a été décidée, ils n’admettent pas l’abandon de leur gouvernement, de la République, ils prennent malheureusement conscience que c’est la fin pour eux dans ce pays aimé. Ils tentent de lutter mais vainement et surtout au risque de provoquer la mort d’innocents. Dans le roman de Claude Roy, le narrateur nous rapporte ce fait :
« Un mois plus tôt, le Résident général avait fait arrêter et déporter dans le Sud des dirigeants du mouvement national tunisien. Depuis, les attentats se succédaient. Dans le bled, les poteaux télégraphiques étaient sciés, les lignes téléphoniques coupées, les voies de chemin de fer sabotées. […] Des bombes rudimentaires explosaient devant les commissariats de police, dans les bureaux de poste, les boutiques européennes. Les camions sur les grandes routes essuyaient des coups de feu, et on signalait un peu partout l’activité de bandes de fellagas. »511

Les Tunisiens ne lésinent pas sur les moyens, malheureusement terroristes, pour exprimer leur rage, leur volonté d’être libres, de récupérer leurs terres et de bannir les Français de leurs territoires. La violence est la seule réponse de l’opposant. La sévérité du Résident, sa tentative de faire taire les nationalistes tunisiens est un échec lamentable qui va se répercuter sur tous les colons français, même ceux qui se sentaient maghrébins. Au fur et à mesure de l’installation de Bourguiba au pouvoir, les Tunisiens vont mener la vie dure aux colons ayant souhaité rester au pays, comme pour se venger de leur humiliation d’antan. Des grèves sont organisées, les semaines de 48 heures sont instaurées afin d’empêcher les exploitations françaises de fonctionner. Petit à petit, les Français sont obligés de perdre quelques hectares voire toute leur terre. Socialement ils sont surveillés et traités comme des ennemis :
« Les Français de Tunisie se retrouvent donc seuls. Du jour au lendemain, ils sont devenus des étrangers chez eux. La police tunisienne surveille en permanence leurs allées et venues. […] Les barrages des gardes nationaux poussent sur les routes comme des
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Ibid. Ibid, p. 20. 510 Ibid, p. 11. 511 Roy, Claude: Le Soleil sur la terre, p. 447.

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champignons. ‘Ils’ arrêtent des voitures, demandent sèchement aux occupants de descendre et entourent le véhicule. »512

Comme les Tunisiens, peu auparavant, les Français ressentent ce sentiment d’être étrangers chez eux. Il leur est difficile d’admettre leur différence, leur infériorité par rapport au passé ; d’être perdus, reniés par leurs compatriotes indigènes. Le mal-être s’installe, la solitude s’abat sur eux. Cette haine est mal vécue par ces Européens qui veulent, en dépit de l’indépendance, s’intégrer dans la Tunisie nouvelle. Pour eux, « La Tunisie c’est chez eux »513, d’ailleurs la famille Sussen explique qu’elle s’est interdit « d’envoyer un seul million en France. (Elle aurait) eu le sentiment de trahir (son) pays, la Tunisie. »514 Le chagrin de toutes ces familles est inévitable et compréhensible. Pour elles, c’est le pays natal où elles ont bâti leur vie qui est leur patrie. En revanche, certains colons qui parviennent à rester en Tunisie ne font qu’attiser la haine des Tunisiens. Certains Occidentaux sont restés pour la coopération (aide au pays indépendant) mais tout en conservant une attitude et une pensée coloniale. La narratrice nous offre, dans L’Œil du jour, le portrait d’un professeur de français, fruit du métissage culturel franco-maghrébin. Effectivement, l’influence culturelle a été réciproque lors de la colonisation : les Occidentaux ont emprunté certains traits de vie aux Orientaux et vice et versa. Ce professeur est l’exemple même de l’interaction culturelle entre l’Orient et l’Occident, interaction inconsciente ou non assumée puisque dans son discours elle accrédite l’idée d’une infériorité des Arabes.
« Elle était devenue pour moi, subtil paradoxe, l’image mythologique de la coopération française en Tunisie, […] elle était comme la dernière image froide, polie, et mortellement ennuyeuse de la coopération française, comme si la fin coloniale avait capté avec ses derniers représentants la mollesse décadente, étriquée, surannée des femmes beylicales, par cette contamination mystérieuse que font subir à l’occupant les mœurs aristocratiques finissantes de l’ancienne société occupée. Chaque fois que je la voyais passer, c’est comme si je voyais […] une silhouette prosaïque, languissante, engourdie, une dernière paresse qu’elle s’octroie dans le boudoir un peu froid de son empire déchu. La colonisation trouvait en elle son image conclusive, une figure de la France qui s’attardait encore sur nos rivages, en faisant une moue douceâtre aux représentants des classes intellectuelles naissantes, en assortissant la pâleur de sa pupille à notre

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Chouchan, Pierre : La Ferme du Juif, p. 26. Ibid, p. 40. 514 Ibid, p. 39.

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ciel, en prenant la démarche d’un animal du désert, et des lenteurs orientales et sucrées. »515

L’auteur se montre sèche, ironique dans sa description d’une femme à cheval entre deux cultures : « sa blancheur beylicale » fait référence à la Régence mais aussi aux femmes maghrébines, sa langueur est inspirée du peuple oriental… De même, les Français se métamorphosent pour mieux se fondre parmi les Tunisiens : ils prennent « la démarche d’un animal du désert, et des lenteurs orientales et sucrées ». La France coloniale disparaît, nous avons l’image d’un Empire déchu : « la colonisation trouvait en elle son image conclusive, une figure de la France […] s’attardait encore sur nos rivages ». La colonisation se finit sur une fusion du maître (le colon) et de l’esclave (le colonisé). Hélé Béji juge de manière moqueuse ce métissage. Elle profite de ce portrait pour montrer la déchéance de l’Empire français, pour critiquer son colonialisme et son hypocrite coopération qui ne cachait en réalité qu’une volonté de conquête, la persistance d’une emprise, du moins d’une influence sur le peuple tunisien. L’attaque de la narratrice est perfide car implicite ; elle ne dit pas ouvertement que la colonisation et la coopération ont été néfastes ou abusives. Au moyen de métaphores et de la symbolisation de la France par l’enseignante, elle décrit avec satisfaction le départ de ce pays. Son plaisir est d’autant plus grand qu’elle dénonce l’hypocrisie des Français au moyen d’une phrase énoncée par le professeur qui détruit ainsi la haute opinion que l’on aurait pu avoir des Européens :
« dans dix ans, disait-elle à ses compatriotes, quand nous serons tous repartis, ils auront regrimpé aux arbres. »516

L’image du sauvage et de l‘animalité est réutilisée pour parler des Orientaux. Le terme « regrimpé » qui accentue la moquerie et le dédain de la Française sous-entend que les Tunisiens sont des singes. Ceux-ci sont, par conséquent, voués à imiter les hommes, les civilisés, les Européens. Ce type de personne est à l’opposé des colons exilés. Restée en Tunisie, l’enseignante, peut-être pour cacher sa déception devant l’indépendance, son chagrin de ne plus se sentir comme chez elle, sa colère, se comporte de manière méprisante, hautaine. Fière de rester dans son pays natal elle ne montrera pas sa tristesse. En fait, l’exil exigé par les Tunisiens est vécu comme un déchirement. Beaucoup ne peuvent supporter le départ et font ce qu’ils peuvent pour éviter cet instant

515 516

Béji, Hélé :Itinéraire de Paris à Tunis, p. 66. Ibid, p. 67.

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où ils n’auront plus pied sur leur terre natale. L’aïeul de J. Jacques Jordi en est le symbole :
« Mon grand-père refusait de venir, mes parents l’ont presque embarqué de force. Pierre, ce grand-père aux origines espagnoles, né en Algérie, aurait voulu s’enraciner jusqu’à la mort plutôt que d’être déporté ainsi de sa terre natale. Il désirait partir en dernier, repousser l’heure, repousser le temps, la réalité. »517

On a le sentiment, à l’écoute de ce souvenir, que l’exil était considéré par ceux qui en étaient victimes, comme un départ vers la mort : « être déporté ». Ce terme rappelle le génocide juif et le climat, le déchirement ressenti dans ce texte peut faire penser aux mêmes émotions éprouvées par ces derniers. La mort serait une plus douce violence. « S’enraciner » évoque le pays du Maghreb comme racine de l’identité du grand-père, d’où cette difficulté à quitter cette terre comme un enfant à laisser ses parents. De même, Pipouche, alors enfant, illustre par son comportement et ses propos cette tristesse de laisser son pays :
« Il remplit ses poumons de l’air torride qui lui paraît tout à coup d’une merveilleuse fraîcheur. Et il décide de profiter de chaque instant, comme s’il allait bientôt mourir. »518

D’une certaine manière, le départ non voulu d’une terre aimée peut être vécu comme une mort, celle de sa vie antérieure, de ses racines, de la construction de son individu. Hélé Béji dira très justement :
« Comment pouvoir ignorer aussi que le monde où nous avons baigné depuis l’enfance illustrera toujours pour nous ce qu’il y a de plus rare et de plus précieux. »519

Le « chez nous » est l’endroit où l’individu a grandi, c’est pourquoi retourner en France c’est aller vers l’inconnu. Certes, la culture est là, mais le Français né en Tunisie ou y ayant vécu très longtemps a perdu de cette culture. L’Indépendance a résonné pour les Tunisiens comme le début d’une nouvelle vie et pour les colons européens comme la fin de la leur. Beaucoup ont souhaité rester mais très peu ont réussi ; l’abandon de leur propriété était la seule solution.

517 518

Haroud, Farid : Premiers jours en France, Editions Autrement 2005, J. Jacques Jordi, p. 55. Chouchan, Pierre : La Ferme du Juif , p. 29. 519 Béji, Hélé : Équivalence des cultures et tyrannie des identités, p. 112.

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b. Mal être Qui suis-je ? Voilà la question posée par tant de Français nés en Tunisie ou y ayant vécu, à leur retour en France. Il faut reconnaître
« […] la part d’elle-même que chaque société a exportée chez l’autre à son propre détriment, mais qu’elle peut maintenant discerner clairement dans l’image d’elle-même que l’autre lui apporte. »520

En effet, le retour dans la patrie originelle est difficile et mal vécu pour deux raisons : premièrement, les Français de Métropole vivent dans l’idée que les colons sont des voleurs et qu’ils méritent leur exil, deuxièmement, ils les considèrent comme étant différent d’eux, à leurs yeux ils ne sont plus ni Français ni Européens mais Arabes. Dans La Ferme du Juif, nous avons les échos de ce qui ce dit en Métropole sur les colons au Maghreb. « Ils se permettent de nous (colons) traiter d’exploiteurs »521, « les intellectuels de gauche crient sur tous les toits que les parents de Christian font suer le burnous aux Arabes. »522 Ces propos blessent les colons qui n’ont pas l’impression d’être mauvais, méchants vis à vis de leurs employés tunisiens, vis-à-vis de leurs concitoyens arabes. La colère submerge alors les Français si mal accueillis, traités comme des ‘moins que rien’. La mère de Christian s’interroge : aller en France ? « Vous nous parlez de Mère Patrie ? Une mère patrie, ce pays qui traite si mal ses coloniaux ? »523. Elle est outrée par tant de mauvaise foi et surtout par tant de critiques non fondées. Lorsqu’elle se décide à quitter enfin le pays pour aller en France, la première remarque qu’elle entend est : « le colonialisme a écrasé les cultures des pays du tiers-monde… »524. Est-ce sa faute ? Le gouvernement les a encouragés à s’installer en Tunisie, à exploiter ses terres, à peupler cette nouvelle colonie, prolongement de la France. À présent, le gouvernement les accuse d’esclavagisme. Ce revirement d’opinion qui cause le trouble chez les coloniaux mais encore plus entre ces derniers et les Français restés en Métropole provoque la haine pour ce pays. Christian a des projets de vengeance non contre les Tunisiens mais contre les Français :
« Patience, Français, la vengeance viendra en son temps. Si ce n’est sur vous, ce sera sur vos gosses. Plus jamais vos petits morveux ne seront en sécurité. »525
520 521

Grandguillaume, Gilbert : Le Langage de l’Orientalisme, p. 3. Chouchan, Pierre : La Ferme du Juif, p. 15. 522 Ibid, p. 37. 523 Ibid, p. 22. 524 Ibid, p. 159. 525 Ibid, p. 158.

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En plus de cette rage causée par les propos odieux de leurs concitoyens français, les colons de retour en France sont accueillis comme des étrangers. Jean Jacques Jordi témoigne en disant :
« Il est certain que mes parents ont mal digéré l’accueil ou, plutôt, l’absence d’accueil. »526

Victimes de l’entreprise de décolonisation, ils sont méprisés. Ils reviennent dans leur pays d’origine dans l’indifférence la plus totale. Ou les Français de Métropole ne les regardent pas ou ils abusent de leur ignorance des mœurs du pays. Le mal être est ressenti par les parents qui ont tout perdu, qui doivent reconstruire leur vie et qui sont confrontés au mépris environnent, mais aussi par les enfants pour qui ce changement est incompréhensible. Bruno Ulmer avoue sa difficulté de s’intégrer à sa venue en France en raison du regard porté sur lui par les autres.
« Je ne me suis jamais senti bien ici. […] A l’école, on venait me dire : ‘T’es un Arabe, tu parles pas comme nous’. Malgré ‘Ulmer’, mon nom alsacien, j’étais l’étranger […]. On me reprochait une chose dont je ne savais rien et sur laquelle je ne possédais aucune maîtrise. […] J’ai connu l’exclusion par le verbe et la sensation d’être différent juste par mes origines. »527

Le regard de celui qui est censé être le Même est porteur de jugement négatif. L’enfant est victime de racisme de la part des personnes qui ont pourtant la même origine que lui, c’est à dire la France. Car il est français : « alsacien » né au Maghreb. Mais son acculturation à l’orient fait de lui un étranger victime de moqueries, de l’exclusion … La langue française apprise et enseignée en Tunisie est différente du français parlé en Métropole. La langue coloniale est formée d’expressions archaïques provençales, de mots arabes ou italiens venus des influences des immigrés et des autochtones, d’un accent maghrébin. Par conséquent, même si l’enfant parle et comprend le français, les signes de différences empêchent l’intégration, l’acceptation par les autres. Même s’il appartient à la nation française, il est porteur d’orientalité, d’étrangeté sur laquelle va se créer le fossé, l’incompréhension, la moquerie voire le mépris des enfants nés et élevés en France. Cette marginalisation explique ce mal-être du colon exilé, et surtout sa traumatisante construction de soi, partagé entre une origine et une culture dissemblable dans un pays inconnu. Connaître, assumer son identité est très difficile dans ces
526 527

Haroud, Farid : Premiers jours en France, p. 57. Ibid, p. 139.

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circonstances. Effectivement, les anciens colons ont le sentiment d’être des étrangers chez eux, d’être regardés comme des indigènes. En fait, il a été observé que :
« Le type s’homogénéise […]. Des deux côtés (France/ Tunisie) joue sans retenue le mimétisme. […] Il se produit une ‘créolisation’ des Européens qui se matérialise par un genre de vie commun, par un système de valeurs et des croyances homologues. »528

L’orientalisation des colons est un fait avéré. Au contact des autochtones, de leurs homologues tunisiens, ils perdent de leur culture européenne et adoptent, souvent inconsciemment, celle de leur pays natal d’adoption. La langue, déjà est un facteur d’orientalisation : les colons et enfants de colons parlent l’arabe. Christian, dans son récit, utilise des mots arabes tels que : « Ya keddeb », « youdi »529, et le narrateur explique que toute sa famille parle « parfaitement l’arabe, comme une langue maternelle »530. Le narrateur de La Femme et le député explique que les enfants élevés en Tunisie sont métissés culturellement et moralement : ils sont à la fois Français et Arabes voire Italiens, ils parlent trois langues ; l’orientalisation se fait malgré soi. Cela s’explique par le besoin de parler la langue de l’autre pour se faire comprendre et surtout pour communiquer. Les enfants l’apprennent facilement et pour ceux nés là bas c’est leur langue, nul besoin de l’apprendre. Le rythme de travail aussi est adopté. Le climat, les rites religieux tout s’accorde pour que l’Européen vive au rythme des Orientaux. La couleur de la peau change aussi : à force de rester au soleil, de vivre dans un pays ensoleillé, la peau s’adapte et prend un teint mat naturel. Enfin, les petits gestes de la vie quotidienne se partagent, se copient : les barbecues, les repas, les gestes ou paroles de superstition. Les adultes, de même, ayant peur de quitter cette terre maghrébine, craignant que leurs enfants ne vendent leur propriété pour partir en France, se font enterrer sur le sol tunisien. Il y avait à cette époque, c’est à dire avant la lutte pour l’émancipation, une certaine harmonie. Dans Lumières et grandes ombres (1930), l’auteur nous parle de ce bien-être :
« Une atmosphère d’insouciance, de paresse voluptueuse, sous un ciel limpide, enveloppait, en ce temps là, la population tunisienne, composée des éléments les plus disparates, un mélange de vingt nations, des gens venus de tous les horizons, mais fixés là depuis

528 529

Corm, Georges: Op. Cit, p. 45. Chouchan, Pierre : La Ferme du Juif, p. 17. 530 Ibid, p. 41.

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Le mauvais accueil qui leur a été fait à leur arrivée peut expliquer ce tiraillement entre la terre natale (Tunisie) et celle d’adoption (France). Mais. Il écrira : « Oublier la Tunisie ? Cela voudrait dire que sa cousine Joëlle […] et Patou […] ressembleront à ces Françaouis avec lesquels nous n’avons rien en commun ? […] Il ne s’adaptera jamais en France. les peuples ne sont pas en conflits. 537 Chouchan. Pour le premier pays ils sont trop français et pour le second trop tunisiens. S’ils avaient été tout de suite intégrés. Des témoignages racontent que « le plus dur était de ne pas être considérés comme des Français et d’être traités comme des moins que rien »533. ils paraissent tous avoir le même train de vie. c’est là bas qu’ils sont nés. 110. abandonnés de tous : la Tunisie ne veut plus d’eux et la France ne les accepte pas. indolent. Mais dénigrés par leurs pairs pourtant. Jordi. la même religion et donc être français. »535. p. ils avouent ne pas avoir la même culture. ils 531 532 Brulat. 534 Ibid. p. Pierre : La Ferme du Juif. la même langueur orientale : « un peuple […] indolent ». »534 Beaucoup. On n’a pas assez de travail pour tout le monde. ont voulu rentrer dans leur pays. »532. ils sont « harmonieux ». Ils sont considérés comme non Français et s’entendent dire « On est déjà trop nombreux en France. Le petit Christian n’accepte pas ce retour dans un pays mal aimé. ont vécu. p. »537 Le fait est que les colons sont seuls. la Tunisie. Le fait d’être différent et de s’être orientalisé empêche les colons de bien s’intégrer lors de leur retour. 13. rêveur et pacifique. p. 39. un peuple harmonieux. Pierre : La Ferme du Juif. nous savons que nous laissons la plus grande part de nous-mêmes en Tunisie. et qui avaient fini par constituer. comme la famille Sussen. la mère n’hésite pas à dire : « Nous. 110. Paul : Lumières et grandes ombres. »531 Cette époque semble heureuse comme le suppose le mot « insouciance ». p. inconnu où comme tant d’autres il peut dire « je [ne] trouve pas ma place »536. 536 Jordi. 324 . Par exemple. sous l’influence du climat. Qui sont-ils au fond d’eux-mêmes ? Tous les colons admettent être d’abord des Tunisiens car c’est là bas leur pays natal. 533 Ibid. et qu’ « ils (les Français restés en Métropole) les regardaient comme des bêtes curieuses. dans le même temps. le mal-être. 45. 535 Chouchan. la colère face à ce comportement inhumain sont ressentis par tous les colons du Maghreb. p. Jean Jacques : 1942 : l’arrivée des Pieds Noirs. 117. 46. Il ne se mariera pas avec une de ces filles-là. Jean Jacques : 1942 : l’arrivée des Pieds Noirs.longtemps. la douleur d’avoir perdu leurs biens et leur vie tunisienne se serait effacée petit à petit. p. et surtout.

Une solidarité entre colons va se créer : des boulangeries tenues par ces derniers proposent du pain comme ‘au bled’. cette réalité ont été déjà vécus par les Tunisiens lors de la colonisation. Certes. des associations sont créées pour se venir en aide mutuellement mais aussi pour parler du passé. Lorsqu’elle 538 539 Benady. entre l’ignorance et l’espoir d’un accueil sans durée. le lecteur s’aperçoit qu’il n’est pas aisé de perdre des habitudes orientales dans un pays européen. parfois haineux. « Nous sommes allés. Ironie du sort : on les accuse de mauvais traitements. Sa mère. Ils ne voient plus d’avenir et il est difficile de tout reconstruire. Taos: Rue des tambourins. qui est le plus difficile. au comportement indifférent des ses semblables. alors que celle-ci leur appartenait. au lieu de cela ils sont montrés du doigt comme des voleurs. il conserve quelques amis mais que peut faire un si petit nombre face à la résolution de tous les Tunisiens de chasser tous les symboles de leur occupation ? L’exil est déjà très difficile émotionnellement mais il est préférable au sentiment d’exclusion. à Paris. en ce qui concerne les colons. Amrouche. quoi de plus cruel ? »539 Ces sentiments.idéalisent la Tunisie et pleurent sa perte. Marguerite Taos Amrouche résume cette situation en disant : « […] mieux valait souffrir de la solitude en exil. aux regards méprisants. »538 Le colonisateur est surpris de la rapidité avec laquelle tout ce qu’il a construit peut être perdu. ils connaissent le bannissement et l’exclusion. 325 . Ils pensaient être réconfortés. en vain. que se sentir exilé dans son propre pays ? Endurer l’incompréhension des étrangers passe. Mais. Il est étonné de ne plus être accepté par les Tunisiens. des Arabes. d’exploiter les Tunisiens et dans le même temps on les renie parce qu’ils sont trop semblables aux Maghrébins qu’ils plaignent ! Dans Qui se souviens du Café Rubens ? de Georges Memmi. se faire des amis ici en France mais qui ont vécu là bas. p. L’exil c’est l’incertitude de l’avenir. Ils se sentaient étrangers sur leur propre terre. attend le marchand de légumes à la fenêtre de l’appartement. parce qu’ils n’avaient aucun droit. Un communautarisme va alors naître. Mais c’est surtout le regard des autres qui sont pourtant comme eux. aidés. Le fait d’être renié est dur et provoque la colère et surtout le chagrin. aucune existence aux yeux du colonisateur qui les dominait. mais endure celle de ses frères. comme des enfants innocents entre le clair et l’obscur. Claude : Un été qui vient de la mer. 31. leur perte.

Beaucoup de Juifs tunisiens sont victimes de ce rejet. dans l’immeuble. 326 . Nine : L’Orientale. des esclaves noirs en pantalon rouge bouffant. […] des lustres composés de verre de lampes égyptiennes […] éclairaient le spectacle. cinq chanteurs-musiciens […] chantent la plaintive et perpétuelle musique des Tunisiens. encadraient le perron. ces derniers la regardent bizarrement. idéaliser leur pays natal perdu. tout le monde ne peut se permettre de recréer à Paris ce type d’habitat et ce genre de réception. personne n’appartient à la même culture orientale. comme on en voit sur les images d’histoire sainte quand Pharaon écoute Joseph. comme nous l’avons vu précédemment. avec méfiance . derrière les balustres. de cette double identité partagée entre patrie de nom et terre de cœur. au même mode de vie. elle frappe à la porte des voisins pour leur en donner. […] Sur le premier palier. des brûle-parfum répandent de l’encens ou des fumées de résine. Leurs racines sont inoubliables et font partie de leur individualité. Hannah est en terre étrangère. interviewer par Farid Haroud. dit à ce titre : 540 Moati. elle engage la conversation. Cette nostalgie du passé et du pays quitté fondent le communautarisme qui s’exprime par une volonté de pérennité des modes de vie et des accents issus du pays natal. à aimer. « Sous la voûte. elle est seule. abandonné. »540 Ce décor somptueux est exagéré. ce qui surprend les Français peu habitués à autant de simplicité. […] une eau qui charriait des pétales de gardénias. car personne autour d’elle ne la comprend. dans son quartier qu’elle connaît bien. Serge Moati. […] sur les marches. dans un milieu familier qu’elle aime même si là bas tout a changé. p. dans L’Orientale. Cette différence va façonner le caractère de ces colons aussi appelés « Pieds noirs ». Le fossé est là : refusée de partout elle est triste d’être à Paris et elle souhaite revenir en Tunisie. d’énormes éventails de plume. en droite ligne. L’héroïne cherche à retrouver ses origines mais aussi à offrir au monde parisien l’exotisme qu’il cherche et dont il est si friand.fait du couscous. […] des jets d’eau et des fontaines variées alimentaient un canal de marbre où coulait. […]. revendique son appartenance au Maghreb en recréant à son domicile un intérieur dit oriental. Les artistes touchés par l’exil et l’exclusion vont rendre compte de ce mal-être. mais elle n’éprouve pas véritablement le mal-être qu’éprouveront les autres exilés après les indépendances. Hannah. Certes. 135-137. d’absence de réserve. Ils seront là en France mais leur cœur. ils vont recréer un environnement favorable à leur nostalgie du pays abandonné. Le refus de leurs semblables va les porter. leurs esprits seront tournés vers le Maghreb. Seule.

« Déraciné » exprime. lorsqu’il revient en Tunisie après trente d’absence dira : « […] il ne me reste qu’un amour viscéral pour ce pays parce que j’y suis né. 327 . Farid: Premiers jours en France. l’autre traditionaliste. Au plus profond d’eux-mêmes. »541 Le racisme dont il a été victime a forgé son caractère et dirigé ses travaux artistiques. deux cultures. La société tunisienne est entre deux mondes. les colons demeurent tunisiens. Il devient alors double. Le tiraillement entre deux pays. même s’il s’y sent bien. et par conséquent ses coutumes ancestrales. comme pour le grand-père de J. il se sent maghrébin. 541 542 Haroud. Le mal-être vécu par ces derniers au lendemain de l’Indépendance est aussi vécu par les Tunisiens aujourd’hui au lendemain de la modernité. L’émigré. Ils ne sont pas perdus entre deux pays mais entre deux cultures : celle du passé et celle de l’avenir. à sa propre modernité et. à la fois Français et Tunisien et revendique ses deux appartenances. »542 L’amour pour la Tunisie. Il habite en France depuis son enfance. Je suis un déraciné. p. 21. il conserve sa mentalité d’antan. ne s’efface pas. il y travaille et est reconnu dans sa profession mais. 80. en dépit des événements. trouble le peuple. parce que j’y ai vécu mon enfance mais aussi parce que j’en ai aimé passionnément la terre. dans le même temps. deux courants : l’un novateur. et c’est cette persistance du Français de le regarder comme un étranger qui a renforcé son sentiment d’appartenance à la Tunisie. de rejet et d’exclusion. Ce dernier participe à la modernisation de son pays. et revendique son arabité. Roland Mattera. Materra. même s’il a adopté ce pays. je peux dire que mes racines sont en Tunisie. […] Tout ce que j’ai pu réaliser dans la vie provient de ce sentiment d’étrangeté. 2. il est Tunisien. Parti volontairement. Roland :Retour en Tunisie après 30 ans d’absence. son départ du ‘bled’ et par conséquent son déchirement. La cohabitation semble difficile dans les deux cas.« Aujourd’hui. Tension tunisienne La Tunisie contemporaine et les Tunisiens émigrés en France vivent le même tiraillement entre la modernité et les traditions. Son hésitation ou plutôt sa tentative de faire cohabiter ces deux modes de vie. Parce qu’il venait d’ailleurs il était considéré comme différent. Jacques Jordi. lui. entre le monde d’aujourd’hui et ses racines. p. deux vies est partagé par tous les colons. fait face à un autre problème.

pourtant. à la mort de sa mère elle va au cimetière alors que les femmes y sont interdites. Ces derniers. Tradition/modernité Beaucoup de nos œuvres présentent un héros déambulant dans la Tunisie moderne ou y revenant après avoir vécu en Europe. cependant. l’héroïne de La Retournée de Faouzia Zouari. En effet.il doit assumer son orientalité et adopter l’occidentalité. Néanmoins. Ce combat provoque une lutte intérieure entre ses deux identités arabe et française. elle participe aux tâches ménagères et à la confection des repas qu’elle n’a point oublié. 21. Rym s’oppose en tout point de vue à sa famille : sa mère. Des enfants sont scolarisés et font de hautes études comme c’est le cas de l’amant de Rym qui est archéologue. elle accepte de porter le voile afin de ne pas froisser les villageois et de ne pas humilier les autres membres de la famille. elle élève seule sa fille car son époux (un Français) l’a laissée… Tous ces petits détails qui sont autant d’exemples de la nouvelle liberté de la femme surprennent le village traditionnel et provoquent sa colère et sa haine. La démocratie aussi semble être devenue courante : des élections ont lieu pour élire le maire du village. demeurent convaincus que les mœurs ne doivent pas changer et accusent Rym d’être la fille du Diable. dans le fond. télévision. où toutes les conjonctions sont adversatives »543 En effet. c’est un choc culturel. ses oncles et tantes. À cela s’ajoute le fait que l’autre ne souhaite pas nécessairement sa venue. la vie matérielle. en dépit de 543 Westphal. C’est alors la confrontation de deux mondes à priori opposés qui nous est offerte. le mode de pensée propre aux Orientaux n’a pas disparu. « Tunis […] Elle est le lieu même où les contraires s’allient . 328 . p. elle se permet de prendre la parole en assemblée et de répondre aux hommes. en dépit de l’évolution du pays. la Tunisie nous offre à voir une cohabitation du progrès et des traditions. Lorsque Rym. Pourtant. Parfois. tente de s’adapter : elle parle l’arabe (elle n’a pas oublié sa langue maternelle). entre deux cultures modernes et traditionnelles. elle ne se voile pas devant les hommes. La modernité a pénétré les maisons : frigidaire. Rym. elle est restée la même. a. est de retour dans son village. Bertrand : La Ville des destins croisés. les deux formes de vie ont du mal à vivre ensemble. et qu’il faut donc qu’il se batte pour s’intégrer et se faire accepter tel qu’il est. Elle revient de France avec sa fille et elle remarque que si la Tunisie a changé dans la forme. et autres formes de confort sont présentes.

maîtrise les rites. par exemple. Certaines régions de Tunisie acceptent la modernisation. parle l’arabe. pour elles. elle est un bien car elle permet une meilleure qualité de vie. 329 . Mais elle a aussi des envies et des attitudes propres à la vie occidentale certes mais aussi à la nouvelle vie en Tunisie. Il semble apprécier ce retour 544 Mattera. semble être une perte d’identité. il revient comme s’il n’était jamais parti et s’adapte au rythme de vie oriental. La nouveauté fait peur. Mansour revient dans son pays natal. il craint pour la virginité de son enfant dans ce monde moderne . Roland :Retour en Tunisie après 30 d’absence. Il n’est point affecté par le choc culturel. D’ailleurs. la connaissance des nouvelles lois adressées à tous les Tunisiens est mal connue… En revanche. de ses discours. Rym est porteuse d’un nouveau monde où elle est parvenue à associer le progrès et le passé.cela. En effet. Il est pressé que celle-ci se marie afin d’être débarrassé de ce poids qui pèse sur les épaules d’un père : l’honneur du nom par l’hymen de sa fille. Si Boubaker. 66. la parabole est l’objet prisé de tout Arabe car elle lui permet de voir le reste du monde. d’abandonner ses coutumes. affirme son occidentalité et son orientalité par le biais de son costume. p. le progrès matériel est déjà présent. aujourd’hui encore. afin de vivre mieux en accord avec ses convictions traditionnelles et modernes. la perdre signifierait pour lui la honte. dans les villages les plus reculés. en particulier la France. mais dans le même temps il craint de perdre. C’est une pensée encore courante chez les Maghrébins même si ces derniers sont modernes et revendiquent l’occidentalité de leur mentalité. dans De Miel et d’aloès. elles refusent de se plier à ce qui. mais lorsqu’il s’agit de l’éducation de sa fille. En réalité. Dans Purée d’époque. ce qui n’atteint pas les fondements de son identité orientale. elle devra partir à Tunis. Elle n’a pas renié ses origines et elle les affirme puisque revient en Tunisie. Son regard est tourné vers l’Occident comme sa vie. »544 Le Maghrébin parvient tant bien que mal à allier les deux modes de vie. la liberté de la femme est mal perçue et refusée . demandé et recherché comme l’explique un ami du héros de Retour en Tunisie après trente ans d’absence : « Il y a […] une recherche d’un bien-être facile à l’image du modèle occidental ou du moins selon l’image qu’ils s’en font. il va emprunter à la France ce qui l’intéresse mais surtout ce qui ne touche pas son intimité. c’est différent. c’est ce que le lecteur ressent à la lecture de La Retournée. la capitale. Dans Tirza nous avons deux réactions différentes face aux traditions. se souvient même de proverbes oubliés par les siens restés au pays. mais en ce qui concerne les coutumes.

écrivent leur opposition à la permanence de certaines traditions. permet l’expression de ce trouble. de changement d’où son refus et son départ du village. entre occidentalité et tunisianité. 186. Musso. Il se cherche. deux courants de pensée. à mettre ses pendules à l’heure. Le poème ‘Conseils aux siens pour après ma mort’ de Salah Garmadi. de cette quête. Ali : De Miel et d’aloès. L’usage populaire voudrait qu’il épouse sa cousine. ni à renoncer à la vaine nostalgie d’une tradition obsolète. qui à son avis. de son cercle. lui s’y refuse ! La réaction des deux hommes face aux us et coutumes orientales surprend. ce retour est donc voulu. Or. et je parcourais des chemins de croix.aux sources dans son village où les conventions sont permanentes. la fuite vers la capitale puis la religion. Musso. Sa manière d’opérer est le refus du mariage. il peut retourner en France puisqu’il a ses papiers. mais elle sait aussi qu’elle ne doit pas tourner le dos à son arabité et son islamisme. où les traditions ne se sont pas perdues. ni aux facilités fallacieuses de l’ère nucléaire. sans réussir jamais à choisir son époque. Cela sera le travail de chaque Tunisien. risquent d’endormir les esprits : 545 Becheur. Les contradictions de la ville nouaient au fond de moi les syndromes de son écartèlement sur les carrefours de l’histoire : je marchais dans les rues. Dans de De Miel et d’aloès. 330 . au sein de sa famille. Certains écrivains. reflète les idées d’un homme qui se présente comme violant les règles. s’oppose au traditionalisme. »545 Le problème oriental est là : son hésitation entre deux modes de vie. les bienséances. Mansour a déjà goûté à la liberté. le lecteur s’attendrait à une réaction inverse. en effet. est en quête de son Moi afin de pouvoir mieux avancer vers l’avenir. « Il me manquait de trouver ma place au sein de cette société alternant le Moyen-Age et les Temps Modernes. et dénonce le décalage entre les traditions et les temps modernes. qui. le héros de retour au pays ressent le trouble vécu par ses compatriotes et plus loin encore par la société tunisienne toute entière. les coutumes. […] Déchirée entre un Orient périmé et un Occident méprisant. de trouver cette stabilité entre hier et aujourd’hui. ne rêve que de liberté. répondre aux besoins de l’époque. crient leur anticonformisme. p. n’est jamais sorti de Tunisie. son ami. en cela. aux conventions. lui. recherché et correspond par conséquent à une envie profonde de revenir vers ses racines même si celles-ci paraissent parfois archaïques par rapport à la vie occidentale. elle ne se résolvait. La Tunisie sait qu’elle doit entrer dans l’ère contemporaine. aux attentes du monde. Il faut que la société trouve un équilibre entre modernité et tradition. La littérature. lui.

Salah : Nos ancêtres les Bédouins. Ce texte est construit sur la formule : « interdit parce que ». 1975. Il commande avec la négation et explique la raison de ces multiples refus. elles lui semblent dépassées. « couscous ». les visites au cimetière. admettre que certaines coutumes sont dépassées n’est pas un déni de sa culture mais un aveu que le monde change et qu’il faut que les traditions évoluent avec le temps. et surtout elles ne lui correspondent pas. les pardons… Or. 331 . D’une noire ironie. le poète refuse ces pratiques. « graines de figue ». De même. L’un des personnages. L’écrivain 546 Gamardi. écrit une lettre où il explique que l’affaire des viols ne cachait en réalité qu’un combat du passé et du présent.« Si parmi vous un jour je mourais mais mourai-je jamais ne récitez pas sur mon cadavre des versets coraniques mais laissez-les à ceux qui en font commerce ne me promettez pas deux arpents de marais car je fus heureux sur un seul arpent de terre ne consommez pas le troisième jour après ma mort le couscous traditionnel ce fut là en effet mon plat préféré ne saupoudrez pas ma tombe de graines de figue pour que les picorent les petits oiseaux du ciel les êtres humains en ont plus besoin n’empêchez pas les chats d’uriner sur ma tombe ils avaient coutume de pisser sur le pas de ma porte tous les jeudis et jamais la terre n’en trembla ne venez pas me visiter deux fois par an au cimetière je n’ai absolument rien pour vous recevoir ne jurez pas sur la paix de mon âme en disant la vérité ni même en mentant votre vérité et votre mensonge me sont chose égale quant à la paix de mon âme ce n’est point votre affaire ne prononcez pas le jour des obsèques la formule rituelle : « il nous a devancés dans la mort mais un jour nous l’y rejoindrons » ce genre de course n’est pas mon sport favori si parmi vous un jour je mourais mais mourrai-je jamais placez-moi donc au plus haut point de votre terre et enviez-moi pour ma sécurité »546 Son poème dépeint le rituel de l’Arabe face aux décès : « versets coraniques ». ce poème est une manière de dire au Tunisien de dépasser les traditions. tous justifiés avec réalisme. d’évoluer pour mieux vivre dans le monde moderne. un journaliste. Le Conclave des pleureuses est un roman métaphorique de la lutte de la tradition et de la modernité. Selon le poète.

est du même avis. d’après Ahmed Mahfoudh. C’est un thème très révélateur de la pensée des Tunisiens d’après l’indépendance. Cit. Paris : Le Seuil 1987. mais il remarque que la culture orientale demeure. l’imitation ou l’influence est indéniable. à travers son roman. ont lutté pour obtenir leur émancipation et montrer au monde entier qu’ils pouvaient vivre comme les Occidentaux. mais les pertes de mémoire. la perdition des paroles. Il dénonce un comportement que nombre de Tunisiens réprouvent aussi. 126. Georges : Op. 332 . est. 549 Corm. l’éviction des origines et l’absence d’être »548. Dire qu’ils se modernisent oui. du gouvernement aussi. Il faudrait une alliance des deux. ni le miroir et les images. ni la surdité des fonctionnaires. dans les 547 548 Mellah. Ce sont les modes de l’Occident qui donnent le ton. comme le suggère les pleureuses : « Elles déclarèrent que le seul objet de leur colère et de leur procès n’était ni le quartier neuf. leur mode de vie et leur vision de l’avenir sont issus de l’Europe. Ils ont beaucoup de mal à se situer dans le monde moderne. comme lorsqu’il écrit : « Comment résoudre le dilemme entre une tradition propice au bonheur mais désormais inopérante et une modernisation nécessaire mais pas toujours réussie ? »547. dans les biens de consommation. pour les Maghrébins.155. l’idée qu’ils plagient les Européens ou que leur état actuel. un être décomposé : un « je » qui accepte la campagne moderniste (le rédacteur en chef) et un « Moi » qui lutte contre l’inutilité du combat modernité/tradition. que la modernité tue la tradition. Il se pose la question. Fawzi : Le Conclave des pleureuses. p. L’auteur donne l’impression. le héros. lui-même. Ibid. interrogé à ce sujet. ni les viols des corps. 76. il est difficile d’accepter. ni les fresques phéniciennes dénaturées. Le tiraillement passé/futur est fort . qu’elle ne disparaît pas au profit de la culture occidentale. que le formel prend le pas sur l’originel. mais au fond de chaque Arabe dort une part d’orientalité. p. mais il ne propose rien en échange.dénonce les ravages de la modernité. qu’ils s’occidentalisent non ! Tahar Belkhodja. p. Ils souhaitent le progrès. Il soutient l’idée d’une modernisation de la population tunisienne. en revanche. »549 Or. Georges Corm écrit: « Le monde est ‘occidentalisé’ aussi bien par les modes de vie que par la façon de se penser et de se mettre en scène. Dans les mœurs.

Hachemi : Ma foi demeure. comme si la cohabitation des deux en un seul individu était impossible. Le parent réfléchit à ce qu’il doit léguer à ses enfants. Gérard. par exemple. comme nous l’avons vu pour Sofia dans Les Jardins du Nord. et non leur langue maternelle. 550 Baccouche. qui sont partis en Europe. Finalement. En Tunisie. heureuse et mère. la mémoire ne se perdent pas. deux affections. cela s’explique par le fait que le Maghrébin est déchiré car il ne veut pas admettre que l’aide de la France est liée à sa réussite. À travers leurs œuvres. ici les Tunisiens. montre que l’Europe a eu beaucoup d’impact sur les esprits colonisés. ses racines aux siens afin que les traditions. leur rancœur. leur appartenance. »550 Ce qui est difficile c’est de devoir accepter le fait que la France ait une grande influence sur la Tunisie indépendante et moderne après avoir tant lutté contre la colonisation. Le choix. Il sait tout ce qu’on lui doit. Albert Memmi. sont partagés entre deux cultures. Ce nouveau rôle est souvent un choc. religion). après avoir tant critiqué les colons européens. c’est une évolution naturelle de chaque État due au progrès et aux temps modernes. Michèle Fitoussi. la langue du colonisateur. pour exprimer leurs doutes. de l’autre. 333 . Il demeure au fond de chaque Tunisien un sentiment d’humiliation à avouer une occidentalisation de leur pays. langue. ami de Mahmoud un Tunisien.mentalités ce n’est pas le cas. dans sa Statue de Sel. Les Tunisiens. us et coutumes. Pour eux. 253. ils mettent souvent en scène des personnages partagés entre deux mondes : l’Orient et l’Occident. p. Le Français ou même l‘Arabe émigré a conscience de ce déchirement. Cependant. ne sait pas qui elle doit aimer le plus. un Français. De nombreux écrivains francophones se sont interrogés sur leurs origines. d’autant plus qu’ils utilisaient. Le problème de la double culture est né avec l’Indépendance. la définition de la modernité en Tunisie par le terme d’occidentalisation est refusée. même les plus européanisés conservent au plus profond d’eux-mêmes leur arabité ou orientalité (traditions. intégrée. leur culture. elle vit avec son temps et transmet sa culture. Elle est née en Tunisie. En contact avec une autre culture. y a passé son enfance et son adolescence mais à présent elle est en France. dans Ma foi demeure de Hachemi Baccouche dit à ce propos : « […] ce déchirement nous en avons en Bourguiba lui-même l’exemple le plus représentatif. mais il est également conscient de ce qu’il doit. pour une femme appartenant à deux sphères culturelles est alors délicat. À quelle culture appartiennent les Tunisiens d’aujourd’hui ? Beaucoup.

éduqué. lançant ses bras. peut-être même avec des yeux d’homme cultivé. barbares. mon dégoût. les cheveux fous. son regard n’est plus celui d’un Juif tunisien mais d’un Français. ce masque primitif. grotesques. mon dégoût. contre les démons. 180-181. folles . le mode de vie. loin des superstitions. La communication ne se fait plus avec les siens car il n’y a plus de compréhension. 34. Sa réaction exprime cette distance : « mon mépris. mouillé de sueur. l’histoire de la civilisation… Lorsqu’il revient dans son milieu. ma honte ». L’œil critique est justifié par la distance que lui fait prendre son acculturation. se précisèrent. au yeux du personnage cultivé. il voit avec des yeux d’Européens. masque primitif. Albert: La Statue de sel. Ainsi Benillouche. jetant sa tête en arrière avec une violence saccadée qui me fit mal à la nuque. Il ne peut alors que trouver curieux le spectacle pourtant familier auquel il assiste. p. et souvent de la révolte. »551 En effet. « ne pourra plus considérer les coutumes. Dans L’Œil du jour et Itinéraire de Paris à Tunis. Voici sa réaction à la vue de ce spectacle : « Une femme. acculturés. ma mère… Mon mépris. il n’y a plus adhésion aveugle aux us et coutumes culturels et religieux juif-tunisiens. vêtue d’oripeaux de couleurs. Memmi. les lèvres décolorées ? […] Comment arrêter cette crise collective d’épilepsie ? Comment communiquer avec ces gens ? »552 L’adolescent ne comprend plus les rites de sa culture. déchirement des chairs…). l’enfant scolarisé est subjugué par la culture française dont il apprend les préceptes. de la sauvagerie et du caractère primitif de sa culture d’origine (sauvagement. les rites de son milieu d’origine qu’avec le recul de la critique. les manières. La phrase finale de ce passage illustre le mal-être des autochtones assimilés.Le Maghreb. par exemple. les Maghrébins regardent différemment leur orientalité et se remettent en question. […] Je croyais entendre et sentir le déchirement des chairs dans l’atroce bataille contre le rythme. il regarde avec mépris le spectacle de danse/exorcisme. il en est honteux. 551 552 Noiray. lorsque la danseuse folle se retourna : c’était ma mère ! ma propre mère. Hélé Béji ne cache pas les travers de sa société en pleine mutation. 334 . ma honte se concentrèrent. nous assistons à un phénomène presque identique. dansait sauvagement. Cette danse est l’expression. Jacques : Littératures francophones I. p. Le regard de l’adolescent puis de l’homme sera alors plus critique envers les siens. le protagoniste de ce roman. les yeux fermés. Etait-ce bien le visage de ma mère.ici l’Occident. Les danses de sa mère lui apparaissent.

maghrébin. les différences ne sont pas palpables. Ainsi. est le cas où l’étranger prend conscience de sa différence. 35. Toutefois. sont attirés l’un vers l’autre et tombent amoureux. en revanche. le lecteur observe un refus de s’intégrer. n°2. est présent chez tous les Arabes. et la France avec un œil oriental. Il n’empêche que même si la cohabitation de deux civilisations est possible. le même et l’autre. Albert Memmi nous offre la peinture de la crise identitaire des deux membres du couple. De son côté. représenté par la capitale française. le héros et Marie. Béji. elle s’oppose à toute entrée de la famille de son époux dans sa vie. français. l’arrogance. mais aussi et surtout. l’identité et la différence. le couple s’en sort alors ou anéanti. p. ses origines. Elle souhaite conserver son couple fusionnel. le couple accepte l’autre tel qu’il est . »554. Il l’admet ou au contraire la vit mal . éloigné de toute imprégnation de la culture judéo-arabe. 119. À leur rencontre à Paris. Le désir de ne pas perdre son identité. un fossé s’installe : la culture. 335 . Son refus. qu’en réalité le fossé que les préjugés ont instauré entre eux peut être réduit voire supprimé. et la froideur. elle franco-allemande catholique).Elle nous fait une description idyllique de sa Tunisie natale passée. Cette objectivité issue d’une vision extérieure permet à l’auteur « de transcrire le plus justement possible ce qui [lui] apparaît. p. les mœurs si différentes n’emportent pas l’adhésion de la jeune femme. Dans Agar. »553 L’écrivain observe la Tunisie avec un regard occidental. celle-ci cause toujours le trouble chez l’oriental. mais par la suite. Hélé : Cahier d’études maghrébines. par exemple. chez tout étranger. dont elle attaque l’hypocrisie. et les propos racistes des colonialistes français réapparaissent dans sa bouche. et dénonce une modernisation manquée. « La double culture inscrit dans le même corps l’ici et l’ailleurs. ou plus fort. presque oubliée. elle avoue très rapidement à son époux : 553 554 Beji. Le mariage mixte. Lorsque le héros et Marie s’installent en Tunisie. au fur et à mesure. se transforme en haine. cela permet de montrer que l’Orient et l’Occident ne sont pas si dissemblables. par la culture occidentale. Hélé : Itinéraire de Paris à Tunis. parisienne plus précisément. opposés pourtant par leurs cultures (lui est juif-tunisien. de son peuple. elle nous fait une critique acerbe de celle-ci. Cette double identité si bien vécue prouve qu’une cohabitation est possible. Dans un univers commun. mai 1990. Cologne. appartenant à la fois à l’Orient et à l’Occident cette démarche analytique est aussi appliquée à la société française.

est essentiel . se révélait coupé en deux : en haut du globe. ses origines. 336 . le protagoniste est heureux. fier de retrouver sa famille. il est nerveux car il ne sait comment sa famille va accueillir sa femme issue d’une culture et d’une religion différentes. 143. sur 555 556 Memmi. blessé dans son orgueil. propres et ordonnés. son retour en Tunisie est souhaité. les gens du Nord. pour la réussite de son couple. qui au fil des disputes. va en s’intensifiant. il va décider. Ainsi. d’autant plus qu’il est devenu médecin. De là résulte sa crise identitaire.« Je n’ai pas quitté les préjugés et les superstitions de chez moi pour tomber dans cette…barbarie ! »555. p. n’est-ce pas ? »556 Pour lui. 54. policés et maîtres d’eux-mêmes. le regard de l’autre. la misère italienne. en bas les gens du Sud. reprend les pensées de sa femme. le héros. les préjugés raciaux occidentaux : « Ah ! les miens étaient sales et anachroniques ! Comme les Grecs et comme les Italiens. Il ne peut continuer de baisser la tête devant de tels propos. la barbarie africaine. En effet. des obstacles. pour le héros. à mes yeux étonnés. Dans le même temps. le maniérisme sud-américain… C’était bien cela. La « barbarie » en question étant les traditions familiales et culturelles de son mari. dans une crise de colère intense. détenteurs de la puissance politique et de la technique. Ibid. Lorsqu’il rentre dans son pays. ce mariage est synonyme de tiraillement identitaire. Devant le fossé qui sépare les siens de son épouse. a rompu avec ses traditions. Il est choqué par les propos de son épouse et il est mal à l’aise par rapport à son propre comportement. elle me l’avait assez répété. Il l’a suit. profession à réussite surtout au regard des siens. son vécu à Paris . 557 Ibid. Va-t-il retrouver les mêmes choses. des malentendus. p. une union métisse pour laquelle elle et lui ont quitté leurs familles. p. et des Italiens je passai à la Méditerranée et de la Méditerranée à l’Univers qui. il est difficile d’admettre l’échec de son couple. Albert : Agar.58. Plus tard. il vit à travers le jugement extérieur. la sauvagerie espagnole. Il se sait juif-tunisien mais il se sait aussi français par sa formation. Pour le héros. a voulu changer d’identité mais il ne peut indéfiniment se voiler la face et refuser ses racines. bruyants et vulgaires. de prendre parti et d’obéir aux concessions demandées par sa femme. va-t-il porter le même regard sur les lieux qu’il connaît. il avoue : « Je tenais à me révéler complètement à Marie et je me sentais mal à l’aise lorsqu’elle découvrait nos différences »557. voulu et en même temps appréhendé.

et l’autre Maghrébin éprouve des difficultés à s’accepter lui-même avec son côté occidental et son côté oriental. Le résultat : un écœurement de sa part à elle et une tension identitaire pour lui. je l’entraînais dans d’interminables expéditions dans les ruelles sordides. même s’il sait qu’il a changé. 337 . p. L’autre purement Européenne refuse l’Orient. p. « Je fis subir à Marie le verre commun d’araki. Je ne lui épargnais ni l’odeur des étals de viande ni celle des tas d’ordures .. les baisers qui sentaient la sueur et dont elle avait peine à cacher son dégoût. les Arabes. c’était là que je me sentais le plus à l’aise. revendique ses origines : « Eh bien cette ville que tu détestes.] oui. il lui fait traverser toutes les étapes les plus opposées à la culture occidentale. […] ces quartiers étaient en quelque sorte mon terroir. j’aurais voulu y vivre. incompréhensibles pour elle […]. dans sa volonté que sa femme accepte son environnement immédiatement. c’est la mienne. Cette tentative d’acceptation de l’autre et de soi-même est un échec. conscient du 558 559 Ibid. […] Revenant au pays après de si longues années. Ibid. mal-être. 182-183. Marie reste sur ses acquis : « Il n’y a pas une seule personne parmi eux que j’aie envie d’approcher ! Je n’aime pas ces gens et je déteste cette ville ! Je ne m’y ferai jamais !jamais ! [. j’en suis. je les hais ! Ce sont des sauvages ! Je déteste leurs coutumes moyenâgeuses et leur religion de primitifs ! »559 Et le héros. tradition/modernité touche encore plus l’Arabe qui est parti en France et qui revient au pays. 63-64. je m’arrêtais devant le moindre pittoresque. je les hais.les traditions qu’il a côtoyé ? En réalité. je tenais absolument à lui faire découvrir et apprécier ces êtres et ces lieux. l’ayant quitté adolescent pour y revenir homme fait. le long des caniveaux où coulait l’eau bourbeuse. son départ l’a changé et il s’en veut de ne pouvoir porter un même regard confiant et innocent sur sa famille. je ne le retrouvais pas sans étonnement ni malaise. je la fis manger dans des tavernes où je n’aurais pas eu l’idée d’aller tout seul. ces gens que tu n’aimes pas. L’Arabe. les longs bavardages en patois. Il recherche la même insouciance et il ne trouve que déception. Ainsi. ce sont les miens. lorsque tu les méprises tu me méprises aussi »560. Sous prétexte d’achats à effectuer ou de curiosités à lui découvrir. 560 Ibid. son pays. la cuillère de confiture qui circule de bouche en bouche. »558 Le fossé instauré par la différence Orient/Occident. Ostensiblement. je m’extasiais devant une clef de voûte ou le détail d’une pierre.

de ce qui est advenu. La première c’est la religion. Fromentin et d’autres ont décrit les appels à la prière. la prière elle-même. les us et coutumes et la religion. Nous allons voir ici deux exemples plus précis sur la reprise de certains thèmes. aujourd’hui. à ses racines symbolisées par la famille. Cit. leurs œuvres. Des écrivains comme Chateaubriand. et qu’elle a déplié sur un gros coussin pour éviter l’effort d’un exercice trop violent. Cela explique le malaise que cause parfois au lecteur musulman cette littérature de voyage : réappropriation par les Européens. Il ajoute un charme 561 Berchet. son marmonnement se perd dans le flottement du tissu comme un départ. l’écrivain décrit cet acte très précisément en se souvenant de sa grand-mère. p. le tapis su lequel elle penchera son front. 12. Dans L’Œil du jour de Hélé Beji. Elle s’est enveloppée la tête et le buste de son voile blanc. cette peinture religieuse fut brève. quelles forces convoque-t-elle. la dernière de la journée. au nom de la pseudo-continuité des civilisations. Lamartine. Elle écrit donc : « Elle s’est donc assise. 338 . pour commencer sa prière. Jean Claude : Op. Jean Claude Berchet explique que : « c’est bien une entreprise de colonisation que ce retour symbolique au pays natal. à droite et à gauche. dans leurs œuvres ajoutaient une note d’authenticité et d’intimité puisque ces images parfois devenues des lieux communs appartenaient à la Tunisie. expirer le murmure de sa prière. se raccroche à ce qui l’a construit. Autour d’elle. ou qui joue au fantôme avec un vieux drap. en alternant ce va-et-vient vertical par de légères torsions latérales de la tête. En littérature.changement qui s’opère en lui. elle est comme un enfant qui s’est confectionné sa tente. sur le bord de sa banquette. c’est une volonté de se réapproprier leur culture. avec un large mouvement du bras. leur identité culturelle. »561 À présent. évoquant les gestes principaux réalisés par les Musulmans. le tout entrecoupé de pauses où je l’entends inspirer. que je ne reconnais pas ? Pendant qu’elle se prosterne. notre tintamarre peut continuer. ce sont les Arabes qui cherchent à récupérer leurs origines. rien ne la distrait ni ne la dérange. de leur patrie. Mais que peut-elle bien voir. une évasion. Les orientalistes et après eux les colonialistes leur ont pris leur identité à travers leurs écrits. et engage ses flexions le dos souple et droit. les ablutions. Ce que l’on peut observer à travers les écrivains étudiés. leurs actions. Toujours. nous avons pu voir en première partie que les écrivains reprenaient à leur profit des clichés orientalistes qui. Devant elle. Les Maghrébins se sont vus et ont pris conscience de leur orientalité à travers le regard de l’Européen.

à demi plongés aussi dans le repli. tient la barre en regardant claquer le vent du large. mais toutes ces actions n’existent plus dans leur simple déroulement. Elle aussi disparaît dans le flux de sa prière. 339 . l’atmosphère qui s’imprègne dans cette chambre qui sert le temps d’une prière d’enclos sacré. 171-172. s’est gonflée . nous retrouvons ce même phénomène. et qui disparaît derrière un monticule de vagues. se recule. Le balancement creuse sur son passage le sillon d’une vallée vers laquelle tout descend en pente douce. déjà très forte. son expérience individuelle et son regard étranger d’occidental associé à celui naturel de son orientalité. »562 Même si l’auteur appartient à la culture orientale. trois Arabes . elles se sont éloignées d’un cran. elle a ici un regard d’occidental athée comme l’atteste cette réflexion : « mais que peut-elle bien voir. pour la danse. À la différence des écrivains orientalistes. qui tourne la tête à droite et à gauche sous le voile. d’une absence. se retire. En effet. un silence. p. en bref. quelles forces convoque-t-elle. que je ne reconnais pas ? ». Hélé : L’Œil du jour. nous laissant désorientés. Chez les écrivains français. chez Hélé Beji elle est authentique c’est à dire que se mêle à la réalité l’intimité. à mi-chemin entre présence et disparition. ou qui d’un coup vire de bord. et onduler l’immobilité des choses dans sa sphère. on ne peut s’empêcher de se souvenir d’un passage sur le même thème écrit par André Gide dans ses Feuilles de route. ou un timonier qui. Avec Albert Memmi. rien ne la distrait ni ne la dérange ». sans solennité. Ce corps vieilli qui se baisse et se redresse. lorsqu’il narre le fameux épisode de la danse/exorcisme de sa mère. « Trois femmes se sont levées. s‘inclinant. laissant leurs cheveux trempés s’égoutter sur 562 Beji. les mouvements de va-et-vient. elles ont dépouillé leurs vêtements de dessus. Chacun continue à vaquer à ses occupations.grandi à la chambre. conversation. puis. avec le mouvement de dos d’un rameur que l’on ne peut pas suivre. la connaissance et l’adhésion à cette culture. dans son grand costume fluide et opaque où il fait fondre ses formes avec une souplesse magique. après avoir placé sa voile. elle se laisse aller à peindre en détail les gestes. la scène est réaliste. Elle exprime le silence qui se fait autour de son aïeule à ce moment : « notre tintamarre peut continuer. lecture. La musique. elle fait des comparaisons. fait pivoter les apparences sur leur face cachée. et me happe en sourdine dans un bercement. rangement…. Hélé Beji reprend une image présente dans la littérature orientaliste et elle se l’approprie pleinement en y mettant sa touche personnelle. les ont répandus sur l’eau. comme un orchestre retiré au fond de la fosse pour laisser libre la vision d’un danseur. droite puis gauche. ont défait leurs cheveux devant le bassin. elle tente de rendre au mieux ce moment privilégié pour elle et partagé avec le lecteur.

les femmes voilées 563 Gide. Comme nous l’avons évoqué précédemment. brusquement. ou mieux la perte de sentiment. Lotfi Seghaier. affirmatives. chez Albert Memmi. puis éclaboussent les épaules . ce même épisode a plus d’impacte car le héros en est personnellement touché. En peinture. leurs corps échappant à toute autorité de leur esprit. André : Feuilles de route. la reprise d’un thème déjà utilisé par la littérature orientaliste est motivée par la volonté d’être authentique. Le lecteur se sent moins extérieur. à chaque coup de reins elles poussent un cri grave comme celui des bûcherons qui sapent . […]À présent. forcenée et dont. Inconsciemment ou pas. il exprime son sentiment de dégoût… Parce qu’il est vécu personnellement.elles. l’écrivain s’immisce dans la scène : il a mal à la nuque lorsque sa mère jette sa tête en arrière. comme un furieux balancier . Meriem Bouderbala. Paris : Gallimard 1925. reprennent dans leurs tableaux les thèmes privilégiés de la peinture orientaliste. les femmes hagardes. leurs cheveux fouettent l’eau. parvenaient à la crise où. éperdues. Ainsi. l’écume aux lèvres et les mains tordues. elles se sont agenouillées devant le bassin . […] La danse s’animait . on peut observer le même phénomène. Kalil. elles ont commencé à danser . et leurs corps battant de droite à gauche. cherchant l’inconscience de la chair. plus réel que celui décrit par Gide. leurs mains crispées à ses bords. rien ne saurait donner l’idée. la danse barbare aux yeux de Benillouche lui fait éprouver de la honte. Hedi Larnaout et d’autres encore. Sehili. ici aussi. Yahia Turki. Le peintre maghrébin accapare la langue de l’autre pour pénétrer une modernité dont le moteur principal est. p. 340 . la ponctuation rend le rythme de cette dernière mais elle ne traduit en aucun cas les émotions d’André Gide. Ali Guermassi. d’un autre sentiment. aucun sentiment personnel hormis cette réflexion « c’était une danse sauvage ». Ahmed Hajeri. cet exorcisme semble plus vrai. De nouveau. c’était une danse sauvage. Henri Saada. d’avant en arrière. à qui ne l’a point vue. Megdiche. Ici. vélocement. il plonge comme l’écrivain dans ces épisodes. L’écrivain reste extérieur à cette scène : les phrases et les propositions sont courtes. »563 Dans cette peinture. En revanche. Ali Khayachi. puis. il utilise la première personne. la revalorisation de la mémoire des racines et une reterritorialisation culturelle. l’exorcisme peut opérer. ces mêmes sujets abordés par les écrivains maghrébins sont porteurs d’une autre image. Beaucoup de peintres tunisiens comme Limam. 48-49. des conjonctions de coordination ou des adverbes de temps sont utilisés pour rendre l’évolution de la danse. s’écroulent en arrière comme si elles tombaient du haut-mal.

La touche est la même que lors de la période orientaliste : le peintre accentue le caractère étrange. Hôtel Nour Palace Mahdia. Ce qui interpelle l’artiste ce sont ces femmes voilées à une époque où le mystère n’est plus de mise. Ahmed Hajeri.fr. galerie. d’une scène que l’Arabe ou l’Européen ne retrouvera que très rarement. Hôtel Nour Palace Mahdia. Ces femmes voilées circulent dans la médina. exotique de la scène même si celle-ci appartient au quotidien. Khellil. où la liberté de la femme lui permet de circuler à visage découvert. Figure 38 : Femmes voilées. avant 2002. c’est à dire la vieille 341 . 2004. Khellil. Khalil et Hajeri.Figure 36 : Femme voilée. avant 2002. Hôtel Nour Palace Mahdia. Les femmes orientales représentées dans ces tableaux de Limam. des ombres blanches au milieu d’une rue et d’une foule colorée.tvardeche. On retrouve cette touche nostalgique d’une époque révolue. Figure 37 : Femmes voilées. avant 2002. Limam. Figure 39 : Ville arabe. www. sont fantomatiques.

Comme les orientalistes français. Hormis. une scène typique est peinte. Khalil a représenté la femme couverte d’un « safsari » (long voile blanc qui recouvre le corps et que la femme retient sous son bras). le peintre souhaite retrouver la société orientale d’antan. Figure 40 : Medina. mystérieuses. son vélo. mais elles sont libres de circuler seules dans la rue. mais aussi l’homme assis sur une chaise dans l’attente du temps qui passe. sa chéchia sur la tête.ville ou cité traditionnelle. Khellil. Ces tableaux sont l’expression de ses souvenirs d’enfance. il a vu ces femmes voilées. la rue étroite. Le peintre peut encore retrouver ces femmes dans des villages reculés où la modernité n’a pas encore atteint le mode de vie des vieilles femmes. De nouveau. d’autres images sont reprises. accessoire traditionnel tunisien. sauf que lui connaît le revers. ce que Ahmed Hajeri illustre avec ce voile transparent qui ne cache rien du visage de l’orientale. Elles sont donc hors du temps. Cette reprise du voile et de la femme cachée est volontaire . Hôtel Nour Palace Mahdia. la femme arabe. elles n’évoluent pas dans la ville moderne. Son vécu en tant qu’autochtone. elles sont l’image du passé. Les femmes sont voilées. telles que les rues des vieilles villes. moyen de transport très usité. typique des villes arabes traditionnelles… Ce tableau semble figé comme 342 . en tant qu’individu appartenant à la même culture apporte de l’authenticité à ces peintures. ce qui à l’époque du Romantisme et de l’Orientalisme était inconcevable pour les artistes qui ne voyaient que l’enfermement des Orientales. la face cachée. près de lui. une petite ruelle comme l’on en trouve dans la médina de Tunis. avant 2002. n’appartenant pas au présent. donc d’un vécu.

1994. Gouache: 40/70. www. Le spectateur est dans un flou qu’il reconnaît néanmoins comme appartenant à l’Orient : Figure 41 : Medina. Les couleurs prédominantes sont celles usitées par les orientalistes car elles représentent la réalité de ce pays : le blanc (beaucoup de murs sont peints à la chaux) et le bleu indigo ou tunisien afin de rappeler le ciel et de mettre en valeur les bâtisses. Ridha Bettaieb.tn. De nouveau. les dessins scolaires dans son tableau réalisé en 1994 : Figure 42 : Paysage. www.si cette scène appartenait à une période passée. Le peintre cherche à conserver la touche d’une époque révolue. le blanc est à l’honneur ainsi que l’ocre du désert.net. représente l’Orient de manière plus simple et rappelle. accentue la foule et le blanc des voiles. lui. intitulé Medina (1984). L’autre tableau.sehili. 1984. Sehili. Ridha Bettaieb.tunisia-stamps. de Sehili. 343 . ainsi.

Les couleurs sont les mêmes que chez Khellil : le bleu pour le ciel et les portes. avant 2002. d‘une culture qui s’oublie. La nostalgie est partagée. ainsi que ce souhait de conserver ce qui leur appartient. emblèmes d’un passé aimé. afin de reprendre aux Européens ces images si réalistes. Les cavaliers et les fantasias. 344 . Le peintre rend la fusion de l’Arabe et de sa monture comme le faisait les peintres orientalistes français. Le flou des visages permets à chaque Oriental de se reconnaître dans ce cliché. Les peintres tunisiens d’aujourd’hui renouent avec leur passé et celui des Français amoureux de l’Orient. et le sol jaune comme le sable du désert. Cette représentation est basique mais fort réaliste. Hôtel Nour Palace Mahdia. même s’ils sont moins répandus sont aussi représentés dans ce tableau de Khallil réalisé en 2004 : Figure 43 : Fantasia. galerie. Khellil. le blanc des maisons.

Des hommes fiers. galerie. Les peintres arabes s’inspirent des œuvres françaises passées plus qu’ils ne les reprennent. Dans le même temps. Les méthodes sont différentes mais le résultat est le même : un cliché typiquement oriental. de beaux étalons. anonyme. 345 . l’absence de précision. Hôtel Nour Palace Mahdia. avant 2002. galerie. la joie de vivre. son cap et ses pêcheurs. Hôtel Nour Palace Mahdia. Figure 45 : Scènes de Mahdia. ils diffèrent des peintures orientalistes par le flou des visages. anonyme. Les paysages marins ne sont pas oubliés comme ce panorama de Mahdia avec sa Skifa Kahla.Figure 44 : Cavalerie. de galoper…voilà ce que nous donnent à ressentir ces tableaux (dont le deuxième est anonyme). le plaisir d’être dans le désert. la passion de la victoire et de la gloire. avant 2002.

2004. www. la lumière aveuglante du soleil. Limam.Figure 46 : La Pêche.tvardeche. comme dans ce tableau de Limam (2003). galerie. Des scènes de la vie quotidienne des habitants du Sahel (le littoral tunisien) : la mer bleue comme le ciel. avant 2002. 346 . Hôtel Nour Palace Mahdia. Figure 47 : La Pêche. Ahmed Hajeri. Ce sujet est repris par Ahmed Hajeri de manière plus drôle dans La Pêche (2004). la pêche dont vit toute une population.fr.

en revanche. un mode de vie. Le désert. avant 2002. galerie. Ces images rappellent celles de Moncef Ghachem lorsqu’il évoque avec plaisir sa ville natale de Mahdia. qui a conservé son orientalité. n’est pas souvent représenté comme une étendue aride (Comtesse de Gasparin). Figure 48 : Scènes exotiques. Ce premier tableau anonyme.Il représente une réalité. Aujourd’hui encore. illustre la sécheresse du désert mais aussi l’oasis. anonyme. 347 . le touriste peut voir ces scènes de pêche à Mahdia. c'est-à-dire un duo vie/mort qui vit. Ces tableaux pourraient même être des scènes prises en photo tant le détail est respecté et tant ces tableaux semblent issus du vécu. une activité répandue en Tunisie. par exemple. comme Alphonse Daudet dans Tartarin de Tarascon ou encore comme les cartes postales ou les publicités véhiculées en France pour inciter les Français à se rendre dans ces contrées si exotiques. les Arabes aiment peindre les oasis. Le tableau suivant anonyme aussi est peint sur un cuir animal. les couleurs sont alors plus vives et apportent une touche féerique à cette œuvre. les chameaux. Hôtel Nour Palace Mahdia.

Enfin. anonyme. 348 . avant 2002. Ce tableau de Yahia Turki réalisé en 1980 est tout aussi chaleureux par la gaieté des tons qui suppose une vie dans le désert. la scène Coucher de soleil de Séghaier (2005) illustre un cliché exotique fort répandu en France. www. 1980. Yahia Turki. Hôtel Nour Palace Mahdia.Figure 49 : Désert.tn. galerie.tunisia-stamps. Figure 50 : Le Désert.

Néanmoins.Figure 51 : Le Coucher de soleil. Lotfi Segahier. Les tableaux sont très colorés. dans ces oeuvres. le palmier et le chameau. Les couleurs principalement utilisées. 2005. n’appartiennent pas à la création européenne. rouge). le coucher de soleil. www. cette réutilisation par des artistes maghrébins laisse penser que ces scènes sont véritables. Le désert c’est aussi l’immensité comme l’exprimait Gustave Guillaumet ou comme l’illustre aujourd’hui Lotfi Seghaier : 349 . jaune. les personnages voilés de noir ou de bleu et de vert…Les caravanes et les palmiers sont aussi présents pour rappeler le quotidien et certain folklore conservé par certains pour le touriste. les tons chauds (orange. ces personnages que les peintures effectuées à cette époque. Aquarelle sur papier. On a l’impression à la vue de ces tableaux de revenir à l’époque de la découverte de l’Orient. 20/30. superficielle de l’Orient. ces peintures peuvent faire penser aux décors de la littérature exotique : le sable du désert. le bleu. l’artiste évoque les peuples du désert : la tente. donc à une image fixe. que les arbres exotiques sont partout dans ces pays. que le chameau est l’animal le plus couru dans le désert…C’est une manière de dire : « non ces tableaux ne sont pas figés dans un imaginaire occidental.artabus. ils sont orientaux. Ils sont empreints du même réalisme. des pays arabes ». D’ailleurs. ils sont les images vraies et quotidiennes de la culture maghrébine. sont le blanc.com. de la même tendresse et du même amour pour ces paysages.

2005.com. 20/30. Le Destin (titre de ce tableau réalisé en 2005) est l’expression de la petitesse de l’homme face à la nature. www. Lotfi Segahier. Huile sur toile : 80/120. Le même peintre réalise des tableaux évoquant cet état : Figure 53 : Le Berger.artabus. Le désert c’est la beauté mais aussi la mort. Aquarelle sur papier. www. 350 .com. Cependant.artabus. La lumière est aveuglante et explique la chaleur et la sècheresse d’où découle aussi parfois le décès.Figure 52 : Destin. 2006. ce paysage rappelle aussi la période primitive des premiers hommes chantée et recherchée par les Orientalistes. Lotfi Segahier.

artabus. 351 . c’est la simplicité de vivre. l’absence d’un trop plein de biens de consommation.com. Ces tableaux datent de 2005. Lotfi Segahier. 2005. Ce qui prime. www. de revenir aux sources et de bannir le superficiel : Figure 55 : Fileuse. les activités représentées sont simples . le quotidien semble éloigné de toute inquiétude. Les petites scènes de genre illustrent aussi ce besoin de se rappeler une époque sereine. Hedi Khayachi.Figure 54 : Vie bedouine. www. Les couleurs sont chaudes. 50/70. et le spectateur peut supposer qu’il y a une pointe de nostalgie dans la représentation de ce passé idyllique.tn.Aquarelle sur papier. L’homme est en relation directe avec la nature.tunisia-stamps. 1983.

Khellil. un homme qui boit à une amphore. avant 2002. fixé sur un tableau un moment de la vie d’un homme. les événements heureux… Figure 57 : Café. Hôtel Nour Palace Mahdia. De même. www. Le peintre va vouloir prendre un instantané d’une scène de la vie en Orient. les artisans. quoi de plus atypique ou quoi de plus normal ? La seconde est plus proche de la vérité.Figure 56 : Soif. 1993. galerie. pour les marchands. 352 . Une femme qui file la laine. Ali Guermassi.tunisia-stamps.tn.

tn. www. Lotfi Segahier. Figure 61 : La Laveuse. 2005. 353 .Figure 58 : Le Graveur sur cuivre. Henri Saada.artabus. Yahia Turki. www. www. Figure 59 : Fiançailles. www.tunisia-stamps. Figure 60 : Le Marchand de beignet. 1930-1965. Huile sur toile : 60/50.com. 2003. 1999. Ali Guermassi.tunisia-stamps.harissa.com.tn.

de nouveau.Figure 62 : Le Vieillard au kenoun. Ainsi le tableau de Khallil. même si aujourd’hui encore on peut retrouver ces moments illustrés dans certains villages reculés ou dans des villes moyennes dans le but de servir le folklore et d’attirer le touriste. www. Par ordre d’apparition : Café d’Ali Guermassi (1993). Figure 63 : Vendeur de dattes et de lait. La Laveuse de Yahia Turki (2003). Toutes ces œuvres utilisent les couleurs. Ces tableaux sont réalisés par différents artistes.tunisia-stamps. Amar Farhat. conserve son habit oriental pour les étrangers qu’il côtoie tous les jours… Ces scènes de genre sont nombreuses dans la peinture tunisienne . elles sont le reflet d’un univers type. l’artisan de cuivre. 1997. Yahia Turki. Le Vieillard au kenoun d’Ammar Farhat (1997). les fiançailles se font de manière traditionnelle avec les tenues adéquates. Les cafés maures où l’on voit des hommes fumer des narguilés. En effet. ces peintures parlent d’une époque.tn.tn. pareillement. Le Graveur de cuivre de Lotfi Seghaier (2005). d’une identité type. Par exemple.tunisia-stamps. Fiançailles d’Ali Guermassi (1999). Le Café maure (2003) : 354 . d’une mode. jouer de la musique. se reposer n’échappent pas à cette réutilisation des clichés orientalistes. du blanc… Les costumes sont ceux du passé ou de la tradition et du folklore. basiques du bleu. du rouge. Le Marchand de beignets d’Henri Saada (1930-1965). 2000. des tons chauds. Vendeur de dattes et de lait de Yahia Turki (2000). www.

Ainsi les peintures de Rejeb Zeramdini : Hammam (2000). www. Acrylique sur toile : 95/65. de Meriem Bouderbala : Femme voilée (2005).com.Figure 64 : Café maure.artabus. 355 . même si la pudeur est de rigueur au Maghreb. Limam. Figure 65 : Hamam. Rejeb Zeramdini. Hôtel Nour Palace Mahdia. avant 2002. galerie. La sensualité de la femme orientale est aussi reprise dans la peinture tunisienne. sans date.

free. http://meriem. Meriem Bouderbala. 356 .Figure 66 : Femme nue. www.bouderbala.net. de Sehili : Fresque intérieure (1998) Figure 67 : Fresque intérieure.sehili. 1999.fr. 2001. Sehili.

artabus.ou encore Fazzani de Lotfi Seghaier (2006) Figure 68 : Fazzani.com. La sensualité de la femme fait parti des attributs d’Orient. Les nus sont flous sauf chez Bouderbala qui s’amuse avec les silhouettes. La peinture contemporaine ne fait pas appel aux mêmes techniques que les orientalistes mais les sujets sont identiques. Ces tableaux récents sont l’expression de l’érotisme et de la suggestion. Lotfi Segahier. 2006. Huile sur toile : 70/50. 357 . tout comme le mystère. www.

la vérité. se réapproprier cette civilisation. les pays d’Orient et d’Occident se ressemblent. Les images peintes sont l’expression d’un désir partagé par les photographes : préserver. pour les artistes orientaux. sont belles. l’exotisme. De peur de perdre leur identité. La majorité d’entre eux acceptent la modernité et les changements que celle-ci entraîne et en même temps espèrent une pérennité de leurs valeurs. rappeler le passé aux Arabes modernes. les paysages sont étrangers donc « exotiques » et pour les Tunisiens familiers donc symboles de leurs racines. Ce tableau d’Adel Megdiche rappelle l’époque où Orient était synonyme de mystère. indéfinissable qu’ont rencontré les orientalistes. Pour les Européens.darcherait.com. toutes ces images prisées par les deux cultures française et maghrébine. ils agissent de manière à 358 . la mémoire d’une culture. il est donc à la charge des artistes de la conserver. de la rappeler. la modernité n’est pas à peindre puisqu’elle est partout. sont représentatives de l’Orient alors que le monde d’aujourd’hui (la Tunisie) n’a plus rien de distinctif . de leurs traditions. ces scènes. le vécu sont requis et surtout sont fixés comme pour mettre en image l’enfance. alors que les traditions et le passé se perdent. et de marquer de leur authenticité tous ces thèmes.Figure 69 : Mystère. www. La nuit. conserver sur tableau une période de l’histoire. Adel Megdiche. ces éléments contribuent à cette atmosphère magique. l’étrangeté étaient de mise. ces paysages. il est aussi de leur devoir de reprendre ce qui est à l’Orient. L’identité culturelle se perd. le désert. On peut penser que chez les Tunisiens. Enfin. De plus. il faut donc en laisser une trace. Ce phénomène est révélateur du trouble vécu par les Arabes. Pour les Européens. les voiles.

cela n’empêche pas le Tunisien à Tunis de regarder vers l’Occident avec désir. 359 .récupérer celle-ci à travers l’Art pour les artistes et à travers les rites et la religion pour le peuple. Le trouble est présent et Hédi Bouraoui l’illustre à travers son poème ‘Crucifié’ : « Flûte ! Je veux m’appeler oui […] Un oui qui nie Les nations Et les Nationalités Source de haine Et d’immortalité Je rêve… Être un simple Mortel Qui passe sa vie Dans les Motels Du Monde Sans identité. Albert Memmi propose une explication afin de justifier l’émigration des Maghrébins : « Le fait est que le décolonisé s’est rapidement trouvé devant une absence de perspectives . Cependant. « sans identité » renforce cette idée de n’appartenir qu’à une seule catégorie. Immigré Dans son Portrait du décolonisé. vers son pays natal. celle qui rassemble tous les hommes. Tradition et modernité peuvent cohabiter. aux convenances de son entourage. Même si le tiraillement est parfois difficile à vivre. quels qu’ils soient. De plus. »564 Ce texte exprime la volonté d’être un inconnu parmi les inconnus. b. politique 564 Bouraoui. et le regard de l’autre. Il allie le progrès de la vie matérielle et des idées aux rites religieux. il doit refaire le douloureux bilan : si la décolonisation est une triple attente. alors que l’émigré tunisien lui. économique. l’individu concerné trouve un compromis. une fois de plus. Hédi : Crucifié dans Des poètes tunisiens de langue française de Jean Déjeux. c’est ce que sous-entend nos œuvres. regarde vers l’Orient. de se libérer de l’éternelle question « qui suis-je ? À quelle culture appartiens-je ? Le poète veut être réduit à son humanité : « simple mortel » ce qui évite les différences.

de liberté. « l’épanouissement des Arts ». la critique de la Tunisie contemporaine par les artistes et les écrivains maghrébins exprime cette déception. que signifie « intégration » ? D’après Patrick Weil. il doit se résigner à convenir que son pays n’a réussi pleinement dans aucune d’entre elles . à fuir à l’étranger où son avenir sera peut être meilleur.et culturelle. dans un cadre national. Après l’instauration du gouvernement tunisien et devant les déceptions. L’intégration est ainsi définie pour Emile Durkheim comme le processus par lequel une société parvient à s’attacher les individus. sans espoir prévisible de changement. Surtout. cette désillusion de tous. d’argent. ce sont les deux vagues d’immigration d’après l’indépendance et lors de la crise économique tunisienne de 1970. Comme ce fut le cas pour les colons. des lettres et des savoirs. « L’intégration désigne […] un processus multiforme. Albert : Portrait du décolonisé. 360 . fruits de l’esprit critique. surtout. l’idée qu’il n’y a pas d’évolution possible l’oblige. si ce n’est à s’évader dans l’imaginaire. S’il ne peut sortir concrètement de la Tunisie. les constituant en membres solidaires d’une collectivité unifiée. qui lui paraît de plus en plus restreint et étouffant »565 Le Tunisien est déçu. p. s’il peut quitter son pays. d’épanouissement culturel peuvent se réaliser. l’intégration est difficile. « la démocratie » telle qu’en Occident. comparable à celle des nations occidentales. sinon se résigner ou fuir ? Devant cet avenir bouché. de réussite. Avant toute chose. » « Ce processus continu d’intériorisation de règles et de valeurs communes permet de socialiser. il ne jouit ni d’une prospérité étendue à la majorité de la population. des citoyens 565 Memmi. ses rêves ne se sont pas concrétisés : « son pays n’a réussi pleinement ». un ensemble d’interactions sociales provoquant chez des individus un sentiment d’identification à une société et à ses valeurs. Et. grâce auquel la cohésion sociale est préservée. un immigré virtuel à l’intérieur de son propre pays. qui est le visage et la garantie de la liberté. […] Que faire devant une maladie apparemment incurable. il le fait par le biais de la télévision. Sa déception est à la mesure de ses illusions perdues. sur la liberté. ni de l’épanouissement des arts. En revanche. le décolonisé rêve d’évasion : il est en somme un candidat à l’émigration. Comme nous l’avons vu précédemment. de la parabole qui est pour lui une ouverture sur le monde. il n’hésitera pas et ira en Occident. 86. là où ses rêves de démocratie. beaucoup de Tunisiens décident de partir en France afin de gagner plus d’argent pour aider leur famille puis pour être plus libres . Trois domaines qu’il affectionne ont peu évolué : « la prospérité » pour tous. ni de la démocratie.

en traversant la mer. sournois. Editions du Seuil 2005. on ne peut lui faire confiance. dans le Monde n°55. octobre 1984. La figure du Maghrébin. soixantedix. rien ne s’oppose du point de vue moral à faire du croyant ou du pratiquant musulman un Français complet. le gouvernement français lui refuse l’assimilation. mais que la France a besoin d’eux. s’ils le sont pour l’instant. p. violent. Ses tentatives d’intégration sont vues comme malhonnêtes. Jean Marie : Discours à l’Assemblée nationale du 28 janvier 1958. ils seront au contraire la partie dynamique et le sang jeune d’une nation française dans laquelle nous les aurions intégrés. janvier 1930. Dans les années 30. des cultures ou des religions différentes. le caractère de fourbe est attaché à l’Arabe. sur l’essentiel ses préceptes sont les mêmes que ceux de la religion chrétienne. Les années 50/60 avec la guerre d’Algérie font ressurgir encore plus les préjugés anti-arabes. des classes sociales. Patrick : La République et sa diversité : immigration. après leur participation à la Première Guerre mondiale. à dépister la curiosité des services chargés de leur surveillance. les pousse à changer de nom. les Maghrébins ont été chargés de stéréotypes négatifs. Celle-ci décrit longuement les massacres commis par le Front de Libération Weil. J’affirme que dans la religion musulmane. de clichés négatifs. car il véhicule à lui seul une multitude de préjugés. Ainsi le discours de Jean Marie Le Pen qui révèle le changement opéré dans les mentalités lors de l’indépendance de l’Algérie : « Ce qu’il faut dire aux Algériens. d’ancestrales habitudes nomades et tant leur méfiance. »566 Or. »567 De nouveau. 566 361 . 47-48. 568 Le Pen. C’est qu’ils ne sont pas un fardeau ou que.appartenant à des entités géographiques. il est difficile pour l’étranger arabe de passer inaperçu. Bien au contraire. délinquant-né. quatre vingt mille. ou leur ruse. Un article du journal Le Peuple de janvier 1931 le dit avec virulence : « Combien sont-ils ainsi dans la région parisienne : soixante. 567 Le Peuple. à troquer leurs papiers. intégration. est exacerbée et légitimée par la grande presse. et de se fondre dans la masse des Français. fondement de la civilisation occidentale (…) »568 Il modifiera ses propos et sa tendance politique que l’on connaît. disrcimination. Il est très vite confronté aux regards désagréables de ces derniers qui ont du mal à l’accepter tel qu’il est. on ne sait pas bien. En effet. lui refuse l’hébergement. tant ils ont conservé. ce n’est pas qu’ils ont besoin de la France. les Arabes ont été loués pour leur courage mais ils sont restés perçus comme un danger potentiel pour l’unité de l’Empire.

Il est vrai que sur le plan exclusivement technique. de nettoyer les saletés du quai . 569 Bhiri. les insultes. il raconte : « Regarde autour de toi. vous nous êtes supérieurs. de temps à autre. Il ne peut plus supporter cette différence. il essuie les insultes. ou elle révèle plus tard l’insécurité qui règne dans les banlieues à cause de la population immigrée (article du Figaro sur la cité des Bosquets à Montfermeil en 1996). Racisme d’abord car pour les Français chaque étranger est un emploi de moins pour le métropolitain puis xénophobie. Dans L’Espoir était pour demain de Slaheddine Bhiri. nous pratiquons une autre religion. quelque sursaut de dignité. Nous avons une autre mentalité. aucun passant français ne veut lui donner l’heure . il est comme transparent. Nous sommes différents de vous. La peur de perdre son travail. d’autres langages. On retrouve les mêmes propos que lors de la colonisation. ils ont quelque velléité de riposte. véridiques : « Nous ne sommes pas une sale race. Lorsque Dine se promène dans la rue. la frustration remplace la fierté du travailleur. bien sûr. En s’adressant à un collègue. L’immigration est difficile car peu acceptée. Nous parlons une autre langue. mais ils sont si vite rabroués […] après ils regrettent leur geste de révolte et ils sont heureux de retrouver leurs chaînes »570. les tribuations d’un jeune immigré en France. tous… »571. sur le plan humain. p : 84. même de femmes : « Eh ben. mais vous ne valez pas mieux que nous. le groupe français. vous êtes tous une sale race. le héros et ses compagnons sont touchés de plein fouet par le mépris des Français. le mépris et même les coups des Français . ce mépris dans le regard. Amor […]. oh. Publisud 1982. vous êtes une sale race les Arabes. 570 Ibid. vous n’avez aucune leçon à nos donner »572. p : 15. lui. une autre culture. 571 Ibid. Slaheddine : L’Espoir était pour demain. Dine est manutentionnaire dans une usine. Ahmed. cette infériorisation due à ses origines. « C’était cette haine dans les yeux. p : 33. d’autres traditions. ils subissent les sarcasmes. Mustapha. Le héros a beau tenir de beaux discours. La désillusion est grande. n’est jamais concerné. en dehors de leur fonction. 572 Ibid. Sinon. à longueur de journée. de ne plus pouvoir subvenir aux besoins de la famille annihile tout orgueil. cette suspicion dans l’atmosphère qui m’empoisonnaient »569. de l’homme. ce qui provoque la révolte du protagoniste.Nationale (FLN) contre les soldats et les colons français. Lui et ses amis maghrébins sont toujours chargés. 362 .

elle refuse que leurs enfants parlent la langue de leur père . qui au contact de sa belle-famille s’oppose et méprise toute différence. il s’est francisé. Ce déni de l’autre différent est pour le philosophe Claude Levi-Strauss. etc. elle existe depuis la nuit des temps et elle est commune à toutes les cultures. qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. il se cache puis se livre à la police. religieuses. le fait qu’ils soient parqués dans des cités. Les Européens craignent le nombre de plus en plus élevé d’Arabes présents sur leur territoire. À cette différence de 573 Levi-Strauss. Claude : Race et Histoire 1961 dans Immigration. c’est la peur instinctive de l’étranger. Des maisons insalubres. à ses yeux. et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques solides puisqu’elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue. en présence de manières de vivre. petites. donne l’impression à ces mêmes Européens que les banlieues sont un espace étranger appartenant aux immigrés. De plus. Le déni de l’identité de l’autre est encore plus fort. L’épouse ne peut supporter les amis arabes de son époux tunisien. son mari n’est pas étranger. 363 . Ce qui n’appartient pas à notre sphère familière semble toujours étrange et le premier sentiment est de répudier ce que l’on ne connaît pas. « cela n’est pas de chez nous ». d’étrangers à leur culture nationale même si beaucoup d’entre eux sont ici depuis des années ou même nés ici. cette même répulsion. en dehors de Paris. sociales. En fuite. naturel. esthétiques. plus grave. Même si des Français acceptent l’autre. cette attitude semble évidente. Beaucoup d’Occidentaux pensent que l’immigré est une menace pour la culture ou l’identité hexagonale de la France. D’ailleurs dans l’Antiquité. dans lesquelles les étrangers tentaient de se sentir comme chez eux. lui et sa famille.Finalement. « L’attitude la plus ancienne. 117. autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson. les Grecs qualifiaient bien de barbare ce qui ne participait pas à leur culture. de croire ou de penser qui nous sont étrangères. il n’est donc plus maghrébin. p. et tant d’autres immigrés. Dans le même ouvrage. face à la désillusion. il va tuer un collègue raciste. consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales. certains sont hypocrites envers les autres mais surtout avec eux-mêmes. C’est pourquoi. »573 C’est le cas de Marie dans Agar. Habib Wardan décrit le bidonville dans lequel il était. hors de la ville. « Habitudes de sauvages ». toutes les civilisations. un couple mixte apparaît. Dans La Gloire de Peter Pan ou le récit d’un moine beur. face à la haine.

Par exemple. La première qui est la moins fréquente est le déni de son origine. de mœurs. Dans son autobiographie il avoue avoir eu honte de son père parce que ce dernier était ‘trop arabe’. lorsque son père tente de parler en Français. les ‘r’ roulés par exemple lui sont insupportables comme ils le sont à Colette Fellous dans Avenue de France. L’univers qu’il incarne. c’est à dire sans subir le regard curieux ou désapprobateur du Français. Le narrateur le rend responsable de sa non-intégration. la ‘boucherie’ de l’Aïd où des milliers de musulmans égorgent le mouton afin de célébrer cette fête. Même si l’Arabe d’aujourd’hui ressemble au Français. donc à l’Occidental. son père monte dans le même wagon que lui. même s’il appartient à une branche modérée de l’Islam. L’Européen accepte difficilement les rites religieux de ces pratiquants. il n’était donc pas bien riche. l’Arabe va avoir plusieurs réactions. Ma grand-mère n’a jamais vu le givre Que sur des cartes postales envoyées d’Europe. la crainte de l’intégrisme et de sa violence terroriste n’aident pas à accepter l’Arabe musulman. qui fait croire à ses camarades de classe qu’elle est italienne et qu’elle s’appelle Marie. Le héros de L’Homme de paille de Marco Koskas illustre ce phénomène. dans la société qu’il a adoptée ou dans laquelle il souhaite s’intégrer. bonjour Comment tu vas et nos parents Nous comprenons à peine. Face à ce refus du Français. Il renie ses origines tunisiennes. dans son poème ‘Francophonie’ tiré du recueil Le Porteur d’eau (1976). la France dénonce. il est toujours vu comme un individu différent. Le patriarche travaillait comme garçon dans un salon de coiffure.traditions. montre la difficulté de se dire européen lorsqu’on n’appartient pas à la même culture : « […] Nous nous disons Salut. Dans le métro. une personne qui doit faire ses preuves pour évoluer normalement. il feint de ne pas le voir car il a honte d’être associé à « l’arabité » de son père vis à vis de ses copains. presque chaque année. La Culture nous colle à la peau Blanche ça va de soi . s’ajoute aussi celle de la religion. encore Que le mot GIVRE ne lui dise absolument rien. D’autres vont changer leur nom afin qu’il ait une consonance plus européenne. pas plus Que nous autres le mot ARABISATION qui nous tinte 364 . c’est le cas d’Amira dans Ce pays dont je meure de Faouzia Zouari. qu’il était trop différent des Français. déplaît ou plutôt fait peur. Larbi Ben Ali. par exemple. qu’il détonnait. la réalité contemporaine des conflits israélo-palestiniens. La mémoire des guerres passées.

Pour le père. La guerre israélopalestinienne change ce destin. j’étais Arabe. même oublieux des signes et des rites. En équilibre instable sur l’arrête acérée d’une réalité décapée de ses dorures.Pourtant à l’oreille en plein sommeil. au sortir du cimetière. toujours . Larbi : Le Porteur d’eau. je n’avais jamais cessé de l’être. à parts égales. soufflée par la Guerre des Six Jours. Mon sang. comme Arabe. le héros revient en Tunisie . mon père me glissa : ‘Te serais-tu francisé. je me reconnaissais . 365 . mille ans déjà avant de franchir la porte de la Sorbonne. ceux qui étaient hésitants entre deux cultures. »576 574 Ben Ali. sur un ton qui trahissait l’affliction et le reproche. ceux qui éprouvaient un mal-être retrouvent une identité pleine et entière et en sont fiers. j’en étais à tenter de recoller les morceaux épars de mon identité. de ses compatriotes a changé car il est devenu différent. du moins une définition de moi-même : Oriental occidentalisé ? Occidental d’orient ? Franco-Arabe ? En porte-à-faux. Par exemple. Ali : De miel et d’aloès. lors des conflits israélopalestiniens. il raconte « Aux funérailles d’un ami de la famille. au-delà des livres lus. p. les ors ternis d’une tradition obsolète. le rite ayant proliféré sur le dogme. et toujours tiraillé entre les indigences sales du sous-développement. 576 Ibid. et si lointaine ! »575 Le narrateur s’est européanisé. 175. ‘francophonie’dans Des poètes tunisiens de langue française de Jean Déjeux. au milieu de la cohue. le héros prend conscience de ses racines lors de la guerre des Six jours. même si je ne le savais pas. Dans De Miel et d’aloès. »574 La méconnaissance est responsable du malaise des immigrés. revendiquent encore plus leur arabité. sinon une identité. […] dans l’humiliation des vaincus. p. il est d’origine arabe mais son mode de vie et ses mœurs sont français. mon fils ?’. je quêtais. ma cervelle. et l’Europe –trop proche. le regard des autochtones. 150. En effet. 575 Becheur. j’étais Arabe . je la revendiquais dans la honte de la débâcle. même déguisé sous les oripeaux de l’Occident . ainsi que font les lianes dans les temples aztèques. il est difficile d’admettre que son fils ne léguera pas à sa descendance les coutumes islamiques et l’orientalité natale. mon arabité. « Et maintenant. Jelal. les mœurs sont dissemblables ? Le Tunisien comme beaucoup de Maghrébins. mes viscères étaient arabes . J’avais perdu ma place dans une société où la forme l’emporte sur le fond. en deçà des poèmes appris. ou feignais ne pas le savoir. Comment s’intégrer lorsque l’Autre est méfiant et surtout lorsque les traditions. je m’empêtrai dans les formules de condoléances . Face à l’Occident.

provoque chez ce dernier l’impression d’être indésirable sur le sol français. son identité. le danger que vivent ses pairs. provoque chez lui un élan de solidarité et par-là. Perdu. les multiples discriminations à l’emploi. Il ne peut cacher les élans de son cœur. p : 69-70. Fadila Djaraï. de ne pas avoir d’alter à qui montrer son existence. l’acceptation de soi comme Arabe. Aujourd’hui.Sa réaction est virulente. même si l’apparence fait de lui un occidental. Les diverses réformes du code de la nationalité où l’immigré né en France devenait un jour automatiquement français. à la citoyenneté montrent que ce déni n’est pas terminé et renforce ce sentiment d’exclusion des étrangers. exprime cet enfermement au sein d’un pays libre : « Et Je pense moi Être au fond de l’abîme Sans rien Ni personne À qui m’accrocher autour de moi dans des murs fermés sans barreau ni écriture Et je crie je hurle La chaîne des osselets (des autres) Sont bouchés L’enclume Le marteau L’étrier Et leurs nerfs Ne veulent rien entendre À qui s’accrocher A un mot à un principe Contenir son inconscience À défaut de ne pouvoir contenir sa vie. éprouver un mal-être immense entre 1986 et 1995 qui ira en s’accentuant. tiré de son recueil Reflets masqués de miroir. une 577 Djaraï. un autre en en faisant la demande. les Maghrébins vont. son arabité innée. La Pensée universelle. un phénomène extérieur lui fait prendre conscience de son identité. »577 Elle a le sentiment d’être incomprise. Après les violents événements israélo-palestiniens. le tire du trouble dans lequel il était. à cheval entre deux cultures. En effet. Fadila : Reflets masqués du miroir. au logement. Les termes employés sont propres au registre de la prison. 366 . dans son poème « Personne n’aide personne ». Comme pour Albert Memmi dans Agar. son être est oriental. de nouveau. d’être tout juste toléré.

»580 Etre immigré c’est accepter de faire des concessions. comme si ce n’était pas elle qui était vêtue de cette manière. comment une famille algérienne tente de s’intégrer dans la société française. Ibid. Il ne pouvait vivre dans ce pays qu’on disait de liberté et garder ses filles prisonnières . Faouzia : Ce pays dont je meures. La mère. ces années passées en France t’ont trop gavée. chez lui. le décor est planté : le voisin ne veut pas d’immigrés. il est presque un fantôme (il manque d’assurance devant les Français).volonté de s’évader se fait sentir (je crie je hurle). 17. La narratrice écrit : « Elle se regarda marcher dans la rue comme si elle avançait à côté d’une étrangère. 47. ses coutumes. c’est devoir mêler les deux cultures. il est difficile d’abandonner ses gestes. Il est temps de rentrer chez toi ! »578. en prenant possession de sa femme. Faouzia Zouari. 580 Ibid. L’une des filles. Mais cela est parfois difficile. dans son roman Ce pays dont je meure. 67). p. gênée à l’école avoue : 578 579 Zouari. Gallimard. Il dit. La femme éprouve de la colère à être ainsi malmenée. raconte. L’écrivain se souvient : « En vingt-cinq ans passés en France. Un mur invisible la sépare des autres. L’écrivain révèle les conditions difficiles vécues par les premiers immigrés : le père vivait dans un foyer où les étrangers s’entassaient à quatre par chambre sans chauffage et parfois sans électricité (p. le regard de l’accueillant détruit tout orgueil de l’étranger. elle. »579 Pour cette mère traditionnelle. a l’impression de reprendre possession de son destin. elle range son voile et troque ses gandouras contre des robes tombant au-dessus des chevilles. davantage. 25. ainsi. son village. On le voyait à son hésitation. C’est le cas du père. Mais. à son regard à la fois curieux d’elle-même et fuyant. mais pour le père c’est le prix à payer pour vivre en France. p. elle qui souhaite faire sa vie dans ce pays. Ce dernier ne retrouve sa dignité qu’auprès des siens. madame Djamila. se conformer aux usages français et imposer sa loi de patriarche. Pour passer inaperçue. et qui. elle se sent étrangère habillée ainsi. elle décide de s’habiller plus à l’occidental. les bons moments passés là-bas. une souffrance aussi est palpable (ne veulent rien entendre). pour se sentir mieux. en rencontrant la mère Djamila au supermarché : « Dis donc. 367 . décide d’occulter son pays d’origine. Dès les premières pages. il avait fini par juger inévitables un certain nombre de concessions. qui au travail tente de se faire le plus discret possible. p.

Le poème « Cet état de non être » de Fadila Djaraï est l’expression de cette interrogation intime. que je n’eus plus qu’un seul défi pendant les années qui suivirent : ressembler aux autres. 148. p: 89. il s’est enfoncé d’une manière plus profonde et plus inextricablement encore que sous le colonialisme. de ce ciel français. Ce que le lecteur peut observer à travers la littérature tunisienne de langue française c’est un mal-être qui touche les immigrés plus ou moins fortement. vivre dans l’indifférence des regards européens. Fadila : Reflets masqués du miroir. de cette lutte interne propre aux immigrés. de langue. Celui-ci est partagé entre deux identités. une farce qui s’apparente à un guet apens où. de ce paysage. 583 Béji. Le Moi qui dépend toujours du regard de l’Autre est alors difficile à construire. ressembler au Français. il souhaite être commun. 78. Djaraï. Ne rien écorcher de cette langue. 581 582 Ibid. celle majoritaire du pays et celle de l’origine. »583 L’Arabe devient schizophrène. que l’individu ait successivement ou même simultanément. p. « L’Oriental moderne vit dans un impossible et absurde intermezzo. Il semblerait. ne pouvant s’assurer ni de son identité ni de la modernité. passer inaperçu.« Je me sentais si peu conforme. 368 . d’allure et de pensée. Il est en quête de lui-même à travers le pays d’adoption (France) et celui d’origine (Tunisie). Le problème n’est plus la tension entre tradition et modernité mais la tension entre un Moi oriental et un Moi occidental. Hélé : L’Occident intérieur. Ces derniers comme leurs confrères restés en Tunisie sont tiraillés entre leur identité et celle qu’ils doivent prendre pour s’intégrer. L’immigré ne supporte plus la différence. »581. d'après la sociologie d’Emile Durkheim. « Que suis je donc Pour être autrement que moi-même Où ce que je crois être Pour ne pas me laisser paraître ? De quelle hypocrisie me suis je donc Laissez enveloppé extérieurement dissociée De ce qui n’est point relatif À ces pensées intérieures de mon être associé ? »582 Que doit-elle être ? Quelle part d’elle-même doit elle montrer ? Être double est-ce possible ? Hélé Béji voit de manière pessimiste l’état du Maghrébin dans la société européenne d’aujourd’hui. p.

Oublier sa mère quand ma mère est vieille et pauvre. sa famille. le fatalisme de certains pratiquants. de l’influence du progrès. de la traduction du ‘r’ grasseyant typiquement français « fghançais ». « Cherche une histoire quand la mienne est veuve. le préjugé européen de l’infériorité des musulmans. primitif. pghogghé ». Pour ce poète. D’un côté l’homme recherche à la fois la conformité par rapport à son groupe d’appartenance et la différence par rapport à d’autres. pour le cas de l’Aïd par exemple. L’Arabe musulman est réduit à une image passéiste. ce qui fait de lui un individu inférieur. assumée par l’individu et sa famille. lui est indifférente. son existence est le résultat d’une création : son Moi est la conséquence d’une acculturation. les rites qualifiés. Inventer une vie Où le sang se colore et se décolore Où le son est femme stérile Est la honte sans voix… Je parle ‘fghançais’ Je pense étranger À l’intérieur d’une coupole Où la sourate Est signe de primitivité Mon père est inconnu Je suis civilisé Produit d’une mode implantée Baptisée ‘pghogghé’ Ma mère ne me reconnaît plus Quand je pense civilisé Que le bonjour est honte Que l’amour est sexe La révolution est marchandise Le réalisme est complexe […] Tu es franco-arabe Tu n’as pas de NOM »584 Le poète révèle. 369 . L’usage des termes « franco-arabe ». Khémais : ‘Sans nom’ dans Des poètes tunisiens de langue française de Jean Déjeux. seul l’immigré existe. « où la sourate est signe de primitivité ». c’est un nouveau Moi qui naît de cette recherche. par le biais de ces vers. cantonnée dans une époque révolue. de barbares expliquent cette opinion occidentale. En effet. Khémais Khayati illustre cette double personnalité plus ou moins acceptée. « Mon père est inconnu » est l’aveu d’une réalité arabe : aux yeux des Français. un Moi qui est double c’est à dire à la fois tunisien et français.plusieurs identités dans un tout structuré. En fait. encore plus différente que lui. 584 Khayati.

Or. reniée par sa propre famille parce qu’elle a épousé un Français et parce qu’elle a adopté un mode de vie européen. car souvent ces vacanciers font référence à la France dans leurs discussions. En France.l’association des propositions « je parle fghançais. originelle et qu’on la revendique. Le franco-arabe est un individu. un être pensant. C’est là-bas qu’ils habitent. de reconnaissance. l’émigré est devenu Français et a perdu son arabité. Il est un étranger parce qu’il est un être hybride. lorsqu’ils vont dans leur pays. l’été. le Tunisien va les considérer comme moins sérieux dans la pratique de la religion. de culture orientale. c’est à dire ma naissance ou mes expériences. même s’ils sont musulmans. lorsqu’on vit dans un pays. Pour ceux qui sont restés en Tunisie. mais il n’a pas d’existence. Les propos. il s’interroge : qui suisje ? Plutôt arabe ou plutôt français ? Qu’est-ce qui forme mon identité. de prendre sa mentalité. il est normal. montrent que cette identité est refusée par ses parents (« ma mère ne me reconnaît plus ») et que finalement cette perte d’un Moi oriental pour un Moi franco-arabe aboutit à un Moi inconnu. Musso est moqué car même s’il parle arabe il conserve un accent français. ils s’habillent différemment . ce nouvel individu est regardé comme étranger. d’être influencé par sa culture. mon éducation ? Ce mal être s’intensifie surtout à cause du regard de l’Autre. mon individualité ? Mon origine. leurs souvenirs. son mode de fonctionnement même si on conserve son identité initiale. les autochtones les appellent ‘les immigrés’ ou ‘les chez nous là-bas’. à cheval entre deux cultures différentes. cependant. Il n’en demeure pas moins que même s‘ils parlent la langue de leurs origines. il les perçoit non pas comme des Arabes habitant en France mais comme des étrangers. c’est à dire des Français. sans « NOM » car hybride. aux yeux de l’autochtone tunisien il y a toujours une différence. je pense étranger » prouve l’appartenance de l’écrivain aux deux cultures. Rym est dénigrée. La difficulté est que même dans son pays natal. vivant. aujourd’hui. cette culture. les enfants de parents immigrés ressentent ce même rejet . même s’ils suivent les rites de leurs cultures. c’est à dire l’arabe. ‘pas tout à fait’ Tunisien. Dans La Retournée. certes moins prononcé mais tout de même énoncé. même s’il est né sur le territoire. C’est ce qu’expliquent Robert Park et Ernest Burgess dans leurs études d’ethnologie : 370 . Dans Tirza par exemple. il est donc normal que leur objet de comparaison soit ce pays. le Maghrébin reste maghrébin aux yeux du Français de souche. De même. Dès lors. Ils ont un accent. comme ayant une mentalité occidentale prononcée…en bref. Ainsi.

Mouloud… toutes ces 585 Tribalat. perpétue les gestes maghrébins. elle jette de l’eau pour assurer le bon déroulement du voyage d’une personne. leur double culture. du pays natal entourent son existence et surtout dirigent son mode de vie. Elle met des morceaux de sucre aux quatre coins de la maison pour éloigner les mauvais esprits. Sa mentalité initialement et uniquement oriental change. dans L’Orientale de Nine Moati. Les parfums de l’enfance. en partageant leur expérience et leur histoire. Certes. 196. gâteaux… Ce sont. couscous. elle retrouve des habitudes orientales et parfois même vit leur culture au sein de la société européenne. Quand il revient de Tunisie. harissa. plus difficilement trouvables… L’Arabe s’entoure de ce qui lui est familier. tissus. s’intègrent avec eux dans une vie culturelle commune. Acceptés ou pas. 371 . Avant elle. p. bien entendu. de ce qui fait son orientalité. des biens qu’il peut trouver en France mais ils ne seront pas aussi bons qu’au ‘bled’ ou ils seront moins jolis. il agit de même. leur double nationalité. Aïd. des coutumes qui ne lui appartenaient pas. de ce qui respire son pays natal. Une enquête sur les immigrés et leurs enfants. des idées. décors… qu’elle ouvre aux Européens curieux de l’Orient. par nostalgie ou tout simplement en raison d’un retour d’orientalité. huile d’olive. Dans son appartement de Paris. Le Tunisien. »585 Par l’imitation. elle construit un foyer orientaliste : draps. Si l’une des deux a l’avantage. Ramadan. Hannah. le lecteur s’aperçoit que la narratrice. le Maghrébin rentre charger de denrées orientales : boîtes de sardines. la communication entraîne une modification progressive et inconsciente des attitudes et des sentiments des membres du groupe.« L’assimilation est un processus d’interprétation et de fusion dans lequel les personnes et les groupes acquièrent les souvenirs. Paris : La Découverte 1995. épices. ou bien l’homme sera français ou il sera tunisien. reproduisait aussi le monde qu’elle avait quitté. L’équilibre entre les deux identités crée l’individu franco maghrébin. l’auteur explique que l’Arabe demeure fidèle à ses traditions qu’il se soit occidentalisé ou pas. En ce qui concerne les rites. les sentiments et les attitudes d’autres personnes ou d’autres groupes et. à force de vivre en France. Dans Nous venons de Tunisie de Wahed Allouche (1995). prend des attitudes. Michèle : Faire France. par exemple. elle aime à inonder les dalles tous les matins comme elle le faisait plus jeune en Tunisie. les fêtes religieuses musulmanes ne sont pas dans le calendrier chrétien mais il n’empêche qu’elles existent et qu’elles sont célébrées par tous les immigrés. les immigrés revendiquent leur double appartenance. évolue et devient occidentaloorientale. Comme beaucoup d’autres immigrés. couleurs. Dans Le Petit Casino de Colette Fellous.

leur identité. en un sens. ils sont sales… La politique. sont hors du temps. ses origines et vivre une époque moderne en Occident ? Comment expliquer le rejet par la France? Les questions sont variées et nombreuses : histoire de travail. […] ce sont les seules fêtes religieuses qui. ce retour ou ce regain de nationalisme arabe. »586 En effet. son pays natal serait vécu et vu comme un dénigrement de ses origines. donner des réponses à des questions. face à la xénophobie environnante. Souvent. Il est déjà si difficile de vivre dans une société de culture différente qu’oublier sa provenance. au chômage. il est entendu : ‘c’est l’Arabe qui prend mon travail. véhicule certaines de ces idées et conforte la xénophobie. s’il apparaît naturellement dans beaucoup de familles immigrées. Beaucoup de Français vont assimiler le chômage. des lieux de prières sont créés afin de remplacer les mosquées du pays d’origine et de permettre aux Musulmans de prier. identiques à elles-mêmes depuis des siècles. Comment un Musulman. Des Imams sont là pour prêcher la bonne parole. comme pour effacer leur exil. malheureusement. Ils auraient pu ne plus pratiquer à leur venue en France mais au contraire. d’amour. 123. Que peuvent faire les immigrés devant le mur de méfiance et de suspicion que leur oppose l’Européen ? Ils vont réagir par un réflexe naturel : ils vont se cuirasser. Dans ce sens. au racisme et à la volonté d’assimilation des Français. toujours en s’inspirant de la parole de Dieu ou de la vie du prophète. ils se montrent encore plus fervents et fiers de leur identité culturelle. d’Afrique ou d’Asie doit-il agir dans le monde contemporain européen ? Comment faire pour conserver ses principes. nos logements. chacune d’entre elles les fait vibrer car elles sont les preuves de leur existence sur une terre étrangère. l’abandon de son passé. Souvent. p. Effectivement.manifestations sont vécues et revendiquées par les Tunisiens émigrés. la perte de la mémoire orientale. 372 . certains vont se tourner de manière plus radicale vers la religion islamique et les traditions orientales. de leur appartenance au monde oriental. à l’Islam. Albert Memmi explique : « […] le colonisé conserve toutes ses fêtes religieuses. ces rites religieux échappent à l’influence de l’Occident et permettent aux immigrés de préserver leurs origines. nos allocations. se replier sur eux-mêmes et sur leur famille et leur 586 Memmi. qu’il soit du Maghreb. naît aussi chez certains d’un malêtre. Albert : Portrait du décolonisé. la crise sociale à la trop forte présence des étrangers. de relations de voisinage… En réalité. en particulier des Arabes. l’interrogation récurrente est celle qui concerne le comportement.

Les médias exagèrent beaucoup la recrudescence islamique. les Maghrébins sont en minorité et ils vivent un état identique. Certes. 64. les immigrés arabes vont se tourner vers le communautarisme. subissaient la puissance française. imprègne progressivement le patrimoine commun de tous. de revendiquer plus fortement son individualité. l’occidentalisation. la maghrébinité. un rituel et une morale. de manifester encore plus son identité. voire à un rythme plus élevé. peut-être les Maghrébins pensent-ils que là est le remède à leurs problèmes. qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore. c’est qu’elle est déjà en péril. La réaction humaine orientale est la même. elle est plus voyante. il faut lutter pour exister. se cuirasser. Le sociologue André Michel explique dans son article « Les Travailleurs algériens en France » paru dans une étude du CNRS de 1956. l’un confortant l’autre. Comme à l’époque de la colonisation. Ibid. D’après Albert Memmi dans son Portrait du décolonisé : « Lorsqu’on affirme tant son identité. que celle des indigènes du Maghreb. se conjuguent pour enserrer toute la vie. aujourd’hui. pour combattre des préjugés raciaux. individuelle et collective. À travers les proclamations identitaires. que face au racisme. il fallait lutter contre l’assimilation afin de se préserver. p. »588 587 588 Ibid. plus présente. Le repli ayant fait ses preuves lors de l’Occupation française. ils ne regrettent pas leur présence en France : ils gagnent mieux leur vie. qu’elle semble plus importante. sur les idées. sa différence. L’exigence d’une intégration totale au groupe dominant est ressentie comme une trahison envers sa communauté d’origine. Aujourd’hui. ils ont plus de liberté mais progressivement face à la difficulté de l’intégration et parfois au sentiment d’être obligés d’abandonner toute différence. La radicalisation de la population arabe de métropole va au même rythme. p. le meilleur moyen de combattre l’influence occidentale est de créer un mur entre soi et l’autre. parce qu’elle regroupe plus de monde. A présent. […] elle contient des croyances. y compris des Français. sa présence et son monopole sur le pays. Dans le premier cas. les Tunisiens. pourtant en majorité. C’est parce que. 373 . 125. les mœurs. Lors de la colonisation. les tentatives d’intégration du Maghrébin se font plus rares. et cette haine renforce et provoque de manière plus forte encore ce contre quoi il agit : la différence. »587 « […] La religion (alors) continue d’être l’un des fondements de l‘identité commune. La xénophobie ou le racisme a un effet pervers : le Français critique l’orientalité qu’il hait pour diverses raisons.religion.

tapis rapportés de là bas. avaient une certaine valeur morale. 589 Bhiri. la culture orientale se manifeste. un soir. par exemple. presque avec nostalgie. Comme le montre Albert Memmi. le respect des traditions est conservé. 26. de même. Ce repli sur soi. l’étranger trouve refuge dans sa famille. ont réussi à se fondre dans la société occidentale. sa religion. tableaux religieux . se rappelle les soirs d’été. La différence entre fille et garçon est maintenue : la femme ne pourra pas sortir comme elle l’entend. »589 La mère refuse les lois françaises octroyant la liberté à la femme et ce dès 18 ans. les mœurs. les mets… il se tourne vers les pays du Maghreb au moyen de la parabole afin de vivre les mêmes actualités que ses ‘frères’. provoquent ce repli imperméable aux mœurs européennes. service à thé. de son pays à elle. Elle revendique son éducation.Comme à l’époque de la colonisation. son foyer s’il était en Tunisie. de préservation a déjà porté ses fruits. dans le même ouvrage. Le frère ne s’inquiète point. ses principes. le garçon a le devoir de réussir afin de devenir l’homme de la maison . de peur de perdre son identité est compréhensible mais cela annihile toute possibilité d’être accepté avec ses différences. p. le lecteur s’aperçoit qu’en dépit d’une longue présence sur le territoire français. Se sentir agressé. Il reproduit un fac-similé de ce que serait sa vie. À son domicile. les traditions et valeurs orientales. sur sa culture. Ces dernières ont plus de poids que les lois d’une société de culture différente. le décor oriental est de mise : coussins recouverts d’étoffes de couleurs vives. c’est à dire ne convenant plus à l’époque d’aujourd’hui. dans la cuisine des épices odorantes. La société française s’aperçoit alors que chaque Arabe recrée dans son univers ses origines. l’enseignement de la langue maternelle est d’usage… Dans De Nulle part de Slaheddine Bhiri (1993). dans le moule contemporain. avoir l’impression de ne plus avoir d’identité. elle est majeure et elle se trouve probablement avec des amis à une soirée. le Maghrébin. car sa sœur âgée de plus de 18 ans n’est pas encore rentrée alors qu’il est minuit. qui eux. certaines familles conservent des modes de pensée ‘arriérés’. 374 . La difficile intégration des immigrés provoque un malaise parmi les Français mais aussi parmi les autres Arabes. sa réutilisation prouve que l’Arabe éprouve un mal-être et que l’Histoire est une éternelle continuité. Slaheddine : De Nulle part. La mère du héros le réveille. Dans l’éducation. la mer. de la viande hallal. Les traditions. une loi pareille ne valait rien. la friture. cette loi qui stipule qu’une fille de cet âge était libre de son corps et de ses mouvements. « Mais pour cette femme (la mère). Ce mode de lutte.

crainte de perdre son identité. Il se caractérise par l’amalgame arabe-islam. Les Français « Pieds Noirs » de retour en France. désir de conserver et ainsi de donner à ses enfants nés en France la mémoire des traditions. de plus fondateur de sa personnalité. La religion devient le support culturel. Aujourd’hui il se passe un phénomène identique. ont aussi été poussés au communautarisme en raison d’une méfiance de la part de leurs compatriotes (ainsi le quartier de Belleville à Paris. Le citoyen assiste à un cercle vicieux : la difficulté de s‘intégrer pour diverses raisons oblige l’immigré à se tourner vers ce qu’il a de plus précieux. qu’il tente d’imposer : un peuple = une religion.Trop les manifester montre un refus de la culture occidentale et pousse au communautarisme et à la naissance de ghettos. « Ainsi l’image que les Maghrébins partagent de la famille ou de la femme est en décalage par rapport à celles qu’en propose la société française contemporaine. boucheries hallal. Celui-ci est perdu sauf s’il parvient à trouver un équilibre entre ses deux appartenances. comme c’est souvent le cas. En effet. La difficulté réside dans le regard de l’autre qui. Dans les banlieues surtout. Les raisons qui expliquent ce regard vers l’Orient sont multiples. sa culture maghrébine. si celui-ci est accepté. inconsciemment. sont parqués dans des cités. essentiellement occupé par les Juifs tunisiens). il se tournera définitivement vers ses origines et se fermera à toute ouverture occidentale. de la langue. Ce communautarisme rejette l’influence occidentale (culturelle et religieuse) héritée du colonialisme. dans ces quartiers leur propre monde d’origine : épiceries arabes. volonté de se préserver d’une culture qui n’est pas la sienne et à laquelle il n’adhère pas totalement. Ils ont donc créé des quartiers à eux où ils se retrouvaient. l’immigré se tourne naturellement vers son pays natal et sa culture orientale. La manifestation et la revendication de cette identité empêchent l’intégration de l’individu. Les immigrés. Une petite ville orientale dans sa ville. lieux de prière… La France se retrouve avec des espaces étrangers au cœur même de son territoire. De plus. ce mode de fonctionnement est fréquent. En revanche. Les stéréotypes qui cimentent la vision du 375 . Nostalgie. Ils recréent donc. s’il est renié ou regardé avec différence. d’image. pour des raisons d’apparence. où ils avaient l’impression de ne pas avoir quitté leur pays du Maghreb. idéologique et dogmatique des valeurs qui le constituent. il se sentira bien dans sa peau et cherchera à allier ses deux cultures. Heureux ou malheureux. de la religion. boulangeries maghrébines. toute assimilation avec la culture porteuse de son mal. dirige l’immigré. il éprouvera un mal être profond qui le poussera à refuser toute ressemblance.

qui refuse sa tunisianité et a honte de son père. c’est la revalorisation de la culture des parents pour les enfants de la deuxième génération. 376 . comme Hélé Béji ou Tahar Bekri. Enfin. Elisha : Le Discours du cliché. Et il lui faut ne pas oublier ses origines.monde de leur culture d’origine sont déconsidérés et déconsidèrent ceux qui continuent à les véhiculer. assez souvent même deux habitations. peut être pour répondre de manière virulente à la xénophobie. p. s’intégrer au mieux dans sa société d’adoption ou de naissance en respectant les lois. Les personnes qui ont peu accès à l’éducation sont les premières touchées par ce comportement. comme d’ailleurs de seconde génération. Ce sont les modalités variables de cette réorganisation qui rendent compte de l’intégration ou de l’assimilation des immigrés de première génération. c’est la revendication de ses origines ou de celles de sa famille de manière provocatrice. La rencontre de cultures différentes nécessite alors de la part de l’immigré une réorganisation souvent difficile de ses systèmes de stéréotypes. Il est partagé entre deux vies. Ces immigrés vivent leur double appartenance sereinement. La seconde stratégie. de son individualité en respectant les traditions sans tomber dans l’excès et le communautarisme et en parlant la langue. éléments fondateurs de sa personnalité. Il lui faut s’adapter à l’occidentalité. 590 Amossy. »590 On observe trois stratégies inconscientes de la part des immigrés. La double culture est un enrichissement personnel et collectif que chacun doit accepter. L’Homme de paille. L’appartenance à un groupe social est essentielle. La première c’est l’identification au modèle dominant donc une assimilation totale jusqu’à gommer toute orientalité. Cela ne signifie pas la perte d’une identité mais le gain d’une identité supplémentaire. ses racines orientales. C’est le cas du héros du roman de Marc Koskas. 45. tout déchirement. ici et là-bas. elles sont plus sensibles à la discrimination et ont plus facilement tendance à s’y opposer par la force du communautarisme. Afin d’éviter tout malaise. ainsi qu’une assimilation modérée. Déjà dans une situation délicate. L’Arabe né français ou ayant vécu en France depuis très longtemps appartient à deux groupes très différents. en parlant la langue et en tolérant un changement de mœurs. en France. Ruth et Rosen. la troisième. il est nécessaire à l’immigré de circuler entre ces deux sphères culturelles et de trouver un juste milieu entre les deux.

CONCLUSION La relation Occident/Orient. les Tunisiens décident de se moderniser. celles-ci étant plus ou moins fortes selon l’Histoire. de sa langue. après l’indépendance de la Tunisie précisément. Dans le régime gouvernemental tunisien. l’image d’un peuple à civiliser. Ce mouvement qui connaît une expansion fulgurante au XIXe siècle a permis la connaissance de l’Orient. En effet. le rapport à l’Autre et à l’Ailleurs évoluent. à travers la France et la Tunisie. les procédures et les modes de fonctionnement des gouvernements français. le Maghreb décide d’entrer dans le monde moderne et prend pour exemple les pays d’Occident afin d’être dans la norme européenne contemporaine. des événements historiques. puis d’une civilisation fastueuse où règne le merveilleux (influence des Mille et une nuits). Néanmoins. ce mouvement qui était d’abord une manifestation de l’amour porté à l’Orient devient un phénomène de mode. les lieux communs pleuvent jusqu’à rendre cet Ailleurs banal et superficiel. La quantité d’œuvres créées à ce sujet. est faite de tensions et d’amitiés. L’orientalisme est un exemple de l’intérêt porté par l’Europe pour le Maghreb. progressivement. enfin. des désirs. qui s’ennuie. entre autres. Une lassitude s’installe et le public devient moins friand de ces récits et de ces peintures orientalistes. Quelques années plus tard. La première image est celle d’un peuple cruel. tyrannique (à l’époque des Croisades). La France qui est déçue par la brutalité de la civilisation industrielle. En fait. donne une image factice et sans profondeur de l’Orient. On s’aperçoit. Ce qui plaît. Dans les mœurs. les Tunisiens seront en quête des mêmes valeurs. de ses mœurs. Au gré des objectifs. trouve le bonheur dans cet Ailleurs rêvé. Les clichés. c’est le dépaysement et l’exotisme de cette culture et de ces pays. puis d’une culture antique qui rappelle les premiers hommes et la Bible. La liberté de la femme est un des exemples du progrès 377 . les dirigeants copient les lois. ces artistes sont en quête d’une vie meilleure faite de valeurs vraies. même de la part d’artistes n’ayant jamais voyagé. que les Occidentaux ont une approche différente de l’Orient. de bien-être. de ses paysages. en bref de bonheur.

Écrire dans une autre langue permet d’avoir une certaine distance par rapport à son intimité et d’exprimer de manière plus énergique. les écrivains et les peintres réutilisent des topoï de l’orientalisme de manière consciente ou inconsciente. s’ajoute à l’orientalisme le paternalisme. Les partisans de cette idée pensent qu’il faut aider ces Orientaux. le colonisateur. la gastronomie…reviennent sans cesse dans cette littérature maghrébine. plus claire son opinion : ainsi. elles appartiennent à un univers défini depuis des années. Progressivement. l’avis sur la colonisation. La famille (conscience collective) avec ses traditions. Certes. La revendication identitaire maghrébine s’explique par l’évolution des mentalités européennes au fur et à mesure de l’Histoire. mais les représentations sont identiques . les Occidentaux sont amoureux de ce qu’ils voient car les régions découvertes et explorées correspondent à leurs souhaits. télévision. La littérature tunisienne francophone est un exemple de l’usage du français en dépit de l’indépendance. Enfin. l’étranger. cette langue est apprise dès la seconde année de l’enseignement primaire. Au XIXe siècle. ils les considèrent comme des enfants et se considèrent comme des pères afin de les civiliser. la nostalgie d’un passé oriental. sa culture. le rôle fondateur de la mère. le style d’écriture pourra être différent. c’est-à-dire se réapproprier des images typiquement orientales. Les enseignes. La langue est une des manifestations de cet emprunt. les ouvrages qui critiquent l’après-indépendance et qui sont l’expression d’une déception. parabole.maghrébin. dans leur imitation de la culture française. l’administration sont en français. Ils laissent aussi entrer toutes les formes de progrès matériel : voitures. les manières de peindre aussi. Ainsi. les artistes s’attaquent à un autre sujet : le monde moderne. Petit à petit. la critique du monde moderne. c’est à dire de les mener vers le progrès et le développement du 378 . ses frères mais aussi par rapport à l’autre. de la pérennité de la colonisation ou de l’assimilation chez les Maghrébins. le différent. à un monde oriental qui revendique ses attributs. de même que la quête de son identité par rapport à soi. vêtements… L’occidentalisation est de mise et c’est un bien pour un pays souhaitant se développer et être à la hauteur de son ancien colonisateur. leur monde moderne. Le regard de l’Européen sur l’Orient a changé au gré des événements historiques. même les écrivains décident de s’exprimer dans la langue de l’autre. La réutilisation de ces clichés a un but différent de celui des Orientalistes : dire son authenticité et récupérer ce qui a été volé. Les thèmes abordés sont multiples et reflètent les préoccupations des écrivains tunisiens musulmans et juifs de langue française.

591 Bezombes. De ce fait. le vol ou l’hypocrisie. Orient et Occident perdent leur sens littéral. l’éloignement provoque chez le colon une idéalisation de la France comme nation supérieure. la conquête de la Tunisie provoque chez le colonisateur une attitude injuste envers les Arabes. soumis . et de l’image que l’on reflète. 36. Ils deviennent les deux faces d’un même être. Les objectifs impériaux du gouvernement français entraînent de nombreux citoyens à s’installer en Tunisie. Ces derniers vont dépeindre négativement les étrangers.monde occidental. l’assimilation met en relief la supériorité de l’Occident. Le lecteur peut observer l’objectivité de la littérature tunisienne lorsque les écrivains tunisiens n’hésitent pas à critiquer leur État et leurs concitoyens. « […] les Orientaux ont besoin d’influences occidentales et les Occidentaux des leçons de l’Orient. »591 Le regard de l’autre permet de mieux se connaître soi-même mais en littérature le recours à l’imaginaire et les objectifs de l’écrivain risquent de fausser le regard. cela n’occulte pas les sentiments portés pour la patrie d’origine. leur relation est construite sur un rapport de forces où chacun veut démontrer à l’autre qu’il a une identité et des qualités. Les Occidentaux. ce pays adopté. les portraits psychologiques des Français effectués par les Tunisiens reflètent ce rapport de force : ils sont tout aussi désavantageux pour le peuple dont il est question. une nouvelle vie avec l’espoir de s’enrichir sont les idées véhiculées par la France pour attirer les Français au Maghreb. du monde contemporain. celui de régions géographiques précises. Un climat agréable. Le regard est le lien qui unit les Orientaux aux Occidentaux. p. Réciproquement. entre autre. En fait. se plaisent en Orient et décident de s’y installer et ainsi d’agrandir leur Empire. Français en particulier. L’image de soi dépend beaucoup de l’autre. mais comme un peuple inférieur. Enfin. de la relation que l’individu entretient avec lui. 379 . la dernière et non la moindre manifestation des Européens au Maghreb est le colonialisme. Roger : L’exotisme dans l’art et la pensée. Ces derniers ne sont plus considérés comme un peuple humain avec ses traditions et sa culture différente. Ces derniers construisent leur vie dans cette nouvelle colonie et deviennent amoureux de cette nouvelle terre. La description objective serait celle qui mêle les points de vue des deux cultures. Toutefois. La colonisation occulte toute objectivité. Français et Tunisiens s’influencent mutuellement. ils vont les animaliser et leur attribuer de nombreux défauts tels que la paresse. les Tunisiens aux Français.

380 . Toutes les villes développées ou en voie de l’être sont identiques et façonnées sur un même modèle. Ils réprouvent l’uniformisme de la société tunisienne qui s’est mise au diapason de la France. L’urbanisation est manquée . les Orientaux sont devenus des pantins. dites antagonistes. les religions. la ville est un véritable chantier. par son Histoire. s’est européanisée. celui des nations puissantes et influentes. Ces derniers sont surpris de l’imitation excessive des mœurs occidentales. Alors même que le but de l’indépendance était la revendication identitaire. s’exprimer. 28. de l’Occident. »592 La société tunisienne. la capitale moderne est laide. deux cultures. la cité s’est développée. à travers ces critiques se cache une lutte du passé et du présent : « Plus qu’un thème de création. l’opposition à l’Occident en tant que civilisation différente. remplacée par des bâtiments communs. Le manque de liberté est un thème qui parcourt toute cette littérature et qui est le témoignage d’une revendication populaire qui ne peut se dire. la problématique tradition/modernité constitue un souci esthétique et formel qui semble caractériser la littérature tunisienne par rapport aux deux autres du Maghreb. tout oppose l’Orient et l’Occident : le climat. les gens. mais tout semble détérioré. En réalité. celui de la culture dominante. s’ajoute une critique acerbe de la nouvelle société tunisienne. les Tunisiens se réveillent et manifestent leur mécontentement. l’Orient et l’Occident sont plus semblables qu’il n’y paraît. l’émancipation n’a fait que renforcer le lien de dépendance de la Tunisie avec l’Europe par le biais de l’influence du modèle occidental. sans charme. Tahar : Littérature de Tunisie et du Maghreb. À priori. contemporains. Pour eux. p. devant les désillusions de l’après-indépendance. toute l’architecture mauresque a été détruite. De même. Car aujourd’hui tous les hommes adhèrent au mode de vie occidental et en reconnaissent la supériorité. modifiée.En effet. certes. Celle-ci déçoit les écrivains qui sont restés en Tunisie et surtout ceux qui vivent en France. les gouvernements ne sont pas à la hauteur de leurs attentes même si tout n’est pas négatif. En dehors des caractéristiques du progrès qui touchent tout pays en voie de développement et tout pays développé. À ce thème. et pourtant les ouvrages de la littérature tunisienne laissent entendre une certaine 592 Bekri. L’État. dissonant esthétiquement . la désillusion et le mal-être lient les deux civilisations. des êtres grégaires ayant perdu toute individualité. orientale et occidentale. En réalité. réunit la tradition et la modernité.

ils ne savent plus où se situer et surtout qui ils sont. mal reçus par leurs autres concitoyens français qui les considéraient comme des étrangers. des Arabes. des années plus tard. leurs origines. Ce phénomène est vécu. c’est le communautarisme. De par leur histoire commune et à cause de la forte présence d’immigrés tunisiens aujourd’hui. où la vie tout simplement était meilleure. Du point de vue de leur relation. On retrouve là l’orientalisme : cette nostalgie tunisienne du passé où les traditions étaient respectées. vont chercher de nouveau. les immigrés se sentant mal aimés. Le mal-être réside dans leur tiraillement entre tradition et modernité. ces actes sont très peu fréquents. Leur foyer sera une imitation des maisons maghrébines. les traditions. le premier réflexe est de se réfugier vers l’enfance. les rites religieux seront pratiqués avec plus de ferveur. Les Tunisiens vont donc rapporter du pays. comme s’ils avaient peur d’oublier leurs origines. Tout d’abord. l’éducation inculquée.similarité. Comme pour les colons. les couleurs du pays. le pays francophone préserve son statut de maître et la Tunisie celui d’élève. enfin. la religion. Mal aimés par leurs concitoyens tunisiens qui ne voyaient en eux que des restes de la colonisation. entre autres. sera inspirée d’une éducation conservatrice. Toutefois. le désespoir et un flou identitaire lorsqu’ils ont dû quitter la Tunisie et venir en France. Les colons ont connu la colère. Alors que l’immigration est synonyme de « se fondre dans la masse ». face aux gouvernements arabes. à chaque retour en France (après les vacances) des marchandises afin de retrouver les parfums. à revendiquer leur identité orientale alors même qu’ils aiment leur vie en France et les droits que la démocratie française leur octroie. de renier celles-ci. cette période heureuse et pleine d’insouciance. Ils vont se tourner vers la famille. par les immigrés tunisiens. le phénomène majeur que l’on retrouve est le communautarisme. où les valeurs étaient conservées. En revanche. surtout aux filles. entre orientalité et occidentalité. Le seul moyen pour eux de se retrouver et de clamer leur identité. les Tunisiens. les écrivains observent une occidentalisation de la population tunisienne mais aussi une orientalisation des Français. percevant l’animosité vis à vis de leur intégration vont agir comme l’ont fait leurs prédécesseurs lors de la colonisation. Ils vont renier leur nom. la colonisation a provoqué une interaction des deux cultures . D’autres. En effet. vont vouloir s’intégrer et oublier leur patrie. la France et la Tunisie ne cessent et ne cesseront de s’influencer mutuellement. Leurs rapports peuvent être parfois tendus à cause 381 .

comme nous l’avons vu. Son désir de revendication s’est atténué pour laisser place à une création plus intime. Aujourd’hui. 382 . même si celle-ci laisse une grande place à l’expression de l’orientalité de l’écrivain francophone. que chaque nation conserve son identité afin de léguer sa mémoire. s’imitent. connaissent les mêmes joies et les mêmes peines. L’orientalisme et la littérature tunisienne de langue française ont permis de montrer les ressemblances des deux cultures et surtout de la nature humaine orientale et occidentale. en effet. « Pièces posthumes ». Comme le disait Goethe il y presque 200 ans : « Celui qui se connaît lui-même et les autres Reconnaîtra aussi ceci : L’Orient et l’Occident Ne peuvent plus être séparés. p. Cependant. les mêmes interrogations et les mêmes remises en question. La civilisation est un cercle où toutes les cultures se retrouvent. c’est à dire une cohabitation au sein d’une même terre de cultures différentes voire antagonistes. qu’il y a eu échange de cultures : une orientalité des Occidentaux et une occidentalité des Orientaux. Nous avons pu voir que la nostalgie était partagée à travers ce même orientalisme. son Histoire au Monde. mais les cultures dans leur cœur ne changent pas. ses origines. ces deux civilisations sont trop proches pour laisser se faire cette rupture. le communautarisme est une nouvelle manifestation de l’identité arabe. la littérature francophone tunisienne a évolué. 199.des dirigeants mais il y a toujours un regard paternel de la France et cette volonté de parvenir à la hauteur de son ancien colonisateur de la part de la Tunisie. »593 Le métissage. Or. il risque de recréer ce qui existait lors de la colonisation. p. 423. « Pour conserver (son) originalité chaque culture doit rester fidèle à elle-même. Il faut. »594 593 594 Ibid. la cohabitation modifient constamment les civilisations. Du point de vue artistique. Goethe : Le Divan. que le mal-être a été vécu de la même manière.

mais leur contenu est celui de la critique. mais aussi la littérature orientaliste et les réactions que provoquent ces dernières dans le milieu littéraire. il n’y a pas de recours à la création. Or. des récits mais aussi des essais. par exemple. l’imaginaire. d’un mouvement. dans cette bibliographie. vous allez trouver. elle est l’expression d’une opinion comme le roman est l’expression de l’imaginaire. Cette bibliographie est l’illustration de toutes les formes d’expression écrites. de l’Histoire 383 . De nombreuses œuvres de la littérature tunisienne de langue française. reflets d’une culture. Ces différents genres reflètent la littérature tunisienne francophone. Dès lors où se situe la frontière ? De même. des critiques. certains ouvrages orientalistes sont des études de civilisation. d’aucuns diront que la critique n’est pas de la littérature. Pourtant. En effet.AVERTISSEMENT Qu’est-ce que la littérature ? Un mode d’expression écrit dans lequel l’artiste se livre. sont des nouvelles ou des romans donc des textes appartenant à la sphère littéraire proprement dite. C’est pourquoi. ces œuvres font partie de la littérature orientaliste et nourrissent ce mouvement artistique. des bandes dessinées ou des albums photos. des analyses.

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