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ETRE ANGE3-Monsieur le Curé

ETRE ANGE3-Monsieur le Curé

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Suite et fin de mon 2º roman avec la vérité révélée par Monsieur le Curé
Suite et fin de mon 2º roman avec la vérité révélée par Monsieur le Curé

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Monsieur le Curé

I. La vocation

Oui, je suis le curé de leur village. Leur village en pente, perdu dans la vallée dont personne n'a jamais entendu parler, dont personne n'aurait entendu parler s'il n'y avait eu quelqu'un, —un journaliste, puis deux puis toute la presse—, pour le mettre à la une. Leur village brumeux, silencieux, paisible. Comme tous ses habitants. Certains vont m'accuser de les avoir secoués, réveillés. Bah, si ce n'est que de ça ! C'est qu'ils n'auront vraiment rien compris. Je ne leur aurais dès lors rien appris, rien apporté, rien laissé. Les malheureux, les ignorants. Qu'ils restent tels qu'ils sont s'ils ne veulent pas changer ! De toute façon on ne pourra rien y changer. Tout est ainsi. On ne peut rien y faire. Mon arrivée, ce n'est un secret pour personne, ne fut pas la bienvenue : le curé précédent prêchait là depuis plus de cinquante ans. Quel âge devait-il avoir, alors ? Tous les curés sont vieux. Moi, j'étais jeune. Ce fut comme la fin d'un long règne ; la succession fut difficile. La comparaison à mon désavantage était toujours avancée : "Avec l'ancien curé, la messe ne commençait pas si tôt" ou "avec l'ancien curé, on n'était pas obligés de venir" disaient les enfants.
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"On n'était pas tout le temps surveillés, épiés" disaient les plus anciens. "L'ancien curé venait boire un coup avec nous", "l'ancien curé nous aidait de temps en temps". Mais je n'étais pas là pour m'amuser, pour boire ou travailler. J'étais là pour Lui, pour leur montrer le chemin à ces ignorants, leur inculquer "un peu de religion" qu'ils avaient perdus avec leur "ancien curé". La vocation ? Pourquoi pas ? Si vous voulez. Moi, je n'en avais pas de vocation. Enfant, tous les espoirs de ma mère s’étaient sont portés vers moi. l'enfant parfait puisque disparu. quelqu'un à ma naissance. Moi qui venais après le Déjà, je dus remplacer disparu, l'enfant noyé à quinze ans, l'enfant prodige, De parents âgés, aigris et

brisés, je fus entouré, surprotégé, étouffé pour m'éviter de tomber, de me blesser, de "prendre froid", je dus parcourir en peu de temps ce que l'autre avais mis des années à construire. Ma naissance aida beaucoup ma mère à surmonter le deuil. Cependant, décevoir. me comparant constamment à l'autre, soulignant le faux pas, l'erreur, je ne pouvais que la Si sa foi avant était celle d'une brave fille de paysans, embourgeoisée par son mariage, celle-ci se mua en brutale dévotion. Il n'y avait à ses yeux que l'Eglise pour trouver un réconfort. Ses regards se détournèrent de son mari et de son fils. Le premier ne put résister à cette Le second, —moi—, ne Ma mère,
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soudaine bigoterie et s'en alla.

pouvait pas beaucoup décider de son sort à quatre, cinq ans et dut rester avec cette marâtre pour lui.
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certes, m'éleva, m'éduqua, me dressa plutôt. vers son Ange qui l'attendaient.

Sans

effusions, sans chaleurs. Ses sentiments allaient vers Lui et Lorsqu'elle parlait de mon père, ce n'était que pour le rabaisser, l'humilier en son absence, le détruire. Il n'était que violent et voluptueux. l'amour, de la sexualité ! Le voisinage des prêtres, des abbés, des religieuses, de l'Eglise et des monastères me devint familier. Pas un jour sans rencontrer un de ces représentants de Dieu : l'école catholique (bien entendu) —car ma mère se résout quand même à me payer des études, sous les conseils de son confesseur—, les fêtes chrétiennes dûment célébrées en présence du prêtre, les excursions organisées et régentées par les nonnes. Et si d'aventure, elle s'accordait quelques jours de vacances, ce n'était que pour accompagner un pèlerinage, assister à une procession exceptionnelle à l'autre bout du pays, se mêler à la foule qui acclamait la venue du pape. Alors, vous comprendrez que la religion, la foi fut moins une vocation qu'une éducation, une habitude prise très tôt. Je pourrai même dire qu'elle fut la dot que ma mère apporta lors de son union avec l'Eglise. En effet, lorsque j'atteins l'âge du disparu, elle me prépara des bagages, des cartons, des balles de linge. camionnette nous attendait.
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Comme tous les hommes

ajoutait-elle. Quelle image, me faisais-je de mon père, de

Une

Le voyage ne dura pas
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longtemps, une heure, une heure et demie. Assez pour être ailleurs, loin. seigneuriale. Nous arrivâmes dans une belle propriété L'enseigne à l'entrée ne pouvait être plus

claire : "Petit Séminaire de Saint-***” Le nom du saint m'échappe. “Ici, tu seras bien me dit-elle.” Je la regardais sans encore vouloir comprendre. Une soutane nous reçut, il nous pria (oui, c'est bien le terme !) de passer dans un petit bureau très petit, très sombre. On y patienta quelque vingt minutes. La porte s'ouvrit sur un grand homme sec, pâle et cagneux. Ma mère se confondit en remerciements, en “Mon Père”, en “épreuves envoyées par Dieu”, en “Son Salut”. Puis l'explication vint. S'il y avait un petit séminaire c'est qu'il y en avait un grand. Le premier prépare au second. Si le jeune homme subit brillamment les épreuves du premier, il est apte à s'abandonner au second... Je sentis que quoique je pusse dire, mon sort était tout décidé : ma mère m'avait sacrifié sur l'autel de sa propre foi. J'étais son offrande assurant son salut. Les mots n'ontils pas quelques fois, une certaine résonance qui leur permet de s'agencer mieux qu'on ne l'aurait voulu. Ma mère m'abandonna à la prêtrise ; elle s'abandonna dans les ordres. Je ne reçus plus de nouvelles d'elle par la suite. Gabrielle avait rejoint le Seigneur. Voyant On mon m'annonça un jour au milieu du réfectoire que Sœur incompréhension et mon désintérêt, l'informateur m'indiqua

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d'une voix claire et posée que c'était ma mère. Elle avait tout abandonné, même son nom. Je subis ma formation philosophique et théologique. philosophie teintée de théologie. professeurs catholique, arrivaient apostolique à nous et théologie justifiée par la philosophie. romain Une

Je pourrais dire une Les différents notre Dieu Des partout. dénicher

présocratiques, —qui ne le connaissaient pas encore—, à l'être existentialiste, —qui l'avaient oublié. Bien sûr le gros morceau se constituait de Saint-Augustin et de SaintThomas. Même sous la dialectique hégélienne voire marxiste se cachait le dessein divin. Ensuite, j'appris toutes les ficelles du métier : l'histoire des saints, les béatifiés, la hiérarchie du clergé, les commandements, les pêchés, les fêtes, les sacrements et tous les objets et vêtements liturgiques. Bref, tout ce que devait savoir tout qui allait être un jour ordonné. Je jonglais avec tout cela, avec tous ces principes, ces raisonnements, ces théorèmes. Je passais allègrement d'un concept théologique à son incarnation dans tel sacrement. Tout ce savoir virevoltait au-dessus de ma tête tels les ions de l'atome. De plus, les langues anciennes me faisaient découvrir plusieurs textes. Je souriais des comédies latines, je me réjouissais de les comprendre sans dictionnaires. Je me délectais sous les draps de tragédies grecques dans le texte, j'en jouais des extraits pendant la journée. A la première lecture, je complétais de voyelles les consonnes
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de l'hébreu des premiers textes chrétiens. Je m'enfermais des journées entières dans la bibliothèque pour feuilleter, déchiffrer, dévorer ces livres étranges, étrangers que plus personne ne consultait. originale, fatigues. une reliure On ne gardait ces ouvrages que exceptionnelle. De bonnes pour leurs valeurs historiques ou artistiques : une édition traductions en format plus malléable évitaient de longues Ni les pères ni les autres séminaristes ne me A la grande joie de mes professeurs et dérangeaient dans mon antre poussiéreux. Je passais pour le fort en tout. confesseurs. “Si Madame votre mère, la très sainte Sœur Gabrielle, vous voyait. Elle qui a tant fait pour notre institution !” Je ne la connaissais pas si philanthrope. Mes coreligionnaires m'évitaient par contre. Il n'est pas de bon ton dans toute communauté quelle qu'elle soit d'être doué pour ce que l'on fait et de plus être reconnu par ses supérieurs. Ecoles, chantiers, administrations, prisons : aucun n'échappe à cette règle. Les mois, les années passèrent ainsi. Tout comme la vie. Peut-on encore parler de vie quand les sentiments sont bannis, les besoins méprisés ? La religion est amour mais pas pour un prêtre. La frugalité de l'ultime dîner se devait d'être répétée à chaque repas. Nos pulsions d'adolescents, de pré-adultes étaient réprimées, cassées, salies lors de la confession. Nos désirs incompréhensibles châtiés, flagellés.

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J'appris à ne plus les exprimer faute de les vivre. J'appris à ne plus les assouvir faute de pouvoir les partager. On se retrouva un matin le visage et le corps plaqués contre le dallage froid, les bras en croix. résumait bien le chemin accompli par Cette position le novice : Pour

l'abaissement progressif qui menait à l'ordination. soumission aveugle à cet ordre.

certains elle exprimait l'humilité du prêtre, pour d'autres sa Je ne savais pas qu'en penser à ce moment-là. Les questions ne se bousculaient pas. On m'avait appris l'obéissance. J'obéissais comme je l'avais toujours fait. Ainsi je ne bronchai pas lorsqu'on m'envoya dans ce village. II. L’arrivée

Lorsque je me couchai dans le lit moelleux et sentis le fumet agréable venant de la cuisine, lorsque la chaleur de la pièce me réchauffa rapidement les mains et un silence envahit la pièce, les battements de cœur s'accélérèrent, un frisson me traversa tout le corps. La cure se composait de plusieurs pièces. La cuisine, où Le l'ancienne bonne me préparait d'excellents repas.

boudoir, c'est ainsi qu'elle le désigna : "Où Monsieur le Curé... euh où vous pouvez recevoir...” ; un bureau, une bibliothèque fournie mais vieillie, —j'y remédierais—, deux chambres, une pour la bonne, une pour moi. Elle ne restait jamais là. "Un soir, Monsieur le Curé m'a dit que j'allais pas
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rentrer comme ça avec cette neige". Depuis, elle appelle ça "ma chambre". Le bois craquait dans l'âtre. Je n'avais plus souvenir de ce bien-être. Ici, plus de peaux rougies par l'hiver, plus de voix chuchotées sous les draps dans l'immense dortoir, plus de dégoût de fins de repas, plus de confesseurs pour "rappeler à l'ordre", plus de sommeil perturbé par des prières inutiles, plus de moqueries à mon encontre pensaisje un peu trop rapidement. Le repas me pesa lourdement. Le changement de régime fut trop brutal. Je me serais recouché quelques minutes Elle me rappela l'heure. mais je ne voulais montrer aucun signe de faiblesse à cette femme qui me jaugeait déjà. à cette heure-ci. changer les usages. Des enfants d'abord m'avouèrent ne pas avoir aidé leur mère aux tâches ménagères ou de voler le chocolat en haut de l'armoire. Ils me promirent de le partager et de "mettre la table" de temps en temps. Des vieux fatigués me dirent leurs emportements quand la soupe était froide ; les fils de ceux-ci, leurs fiertés de paysans enrichis. qu'elles en voulaient toujours plus. J'appris ainsi la répartition des terres, la vie des villageois et leurs richesses. Je fis ainsi la connaissance des familles, des femmes qui jalousaient leurs voisines ou belles-sœurs,
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Certains paroissiens avaient pris l'habitude de se confesser Je ne devais pas aller trop vite pour

Leurs femmes,

leurs sœurs pleuraient qu'elles n'avaient plus un sou et

des enfants, qui en grandissant, se posaient des questions sur leur origine, leur naissance, sur leur corps qui les préoccupaient. Que ma vie était facile me disais-je, alors. Les problèmes du siècle ne m'atteignaient pas. Sans famille, sans compagne, sans enfants, sans richesses, dénué de tout, de tout sentiment, de tout désir, je ne pouvais succomber à aucune tentation. Je souriais à leurs faiblesses. Je m'attendrissais de leurs Moi qui ne

erreurs. Je me gaussais des faux pas qu'ils me narraient. Que ma vie était facile me disais-je encore. aimer, je ne souffrais pas non plus. séminaire avait réussi. Le dressage plutôt ! Je vécus ainsi un temps. Entre messes et confessions, entre processions et extrême-onction. distance entre eux et moi. Je gardais toujours une Celle de la grille du possédais rien, qui ne désirais plus, qui ne pouvais plus L'éducation au

confessionnal, celle de la largeur de l'autel, celle que je laissais entre les confesseurs et les marcheurs, celle que je gardais par le vouvoiement contrairement à "l'ancien curé". Je vouvoyais tout le monde, même les enfants. La forteresse tenait bon. Mes sens, mes sentiments étaient parfaitement maîtrisés au point d'être en veilleuse. Il n'eût suffit que d'une étincelle pour les rallumer. Ni joie, ni amour, ni appétit, ni désir, ni souffrance non plus.

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La crainte du début se mua en respect pour certaines, en méfiance pour d'autres. Je représentais pour les premières ce que devait être l'homme d'Eglise même : innocent, vertueux, pur à toute tentation afin que je puisse trouver en moi la force de recevoir leurs confessions sans condamnation, sans jugement. Ce qui permettait la

possibilité de l'absolution, du pardon. Loin des turpitudes du monde, de ses bassesses, de ses vices. Ignorant de tout mais ainsi plus proche de Celui qu'elles recherchaient, qu'elles priaient en levant les yeux vers moi. A travers moi, par ma soutane, mes sacrements elle ne voyait que Lui. récipiendaire de J'en étais le représentant. leurs désirs, leurs J'étais le leurs On me amours,

sentiments, de leurs péchés, de leurs doutes. chargeait de les transmettre en "Haut-lieu". rites. En me voyant, elles Le voyaient.

Je n'existais

que par la messe, les rites ; que pour la messe, que pour les

Je récitais : Pendant le repas, il prit du pain et après avoir prononcé la bénédiction, il le rompit, le leur donna et dit : “Ceci est mon corps.” l’incarnation même. Par ma présence, elle vivait Elle ne J’étais le corps, son corps.

regardait pas celui qui était derrière moi souffrant dénudé et mutilé. ... et il leur dit : “Ceci est mon sang” et les yeux perlaient sur les bancs. elles toutes. Comme
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Je souffrais pour eux tous, pour Cette parfaite adulée,
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Elles m’en rendaient grâce. sur scène de

communion ne durait que le temps de la célébration. l’apparition l’actrice

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maquillée, élégamment parée, provoque ce frisson dans la salle, ce silence magnifique et, lorsqu’elle a lieu à la sortie des artistes déçoit, fâche car la femme ne vous a pas souri, car elle se sentait lasse et est rentrée précipitamment dans le taxi. Ainsi après la messe, redevenu “homme”, lorsque je croisais les paroissiennes en rue, je ressentais certes ce qui prenait les apparences du respect envers le prêtre mais manquait ce regard, cet amour lancé vers l’Autre. Comme gênées de la duperie, comme surprises par l’aveu qu’elles pensaient susurrer à l’amant mais que seul entend le mari, elles baissaient les yeux à mon passage, en rougissant. Pour les autres, j’étais trop jeune pour être prêtre. Trop

jeune pour entendre leurs femmes en confession et eux moins encore. Je vous passe certains commentaires d’une pauvre vulgarité que l’on ne pouvait s’empêcher de proférer à mon égard. Le Dieu de leur enfance, —l’image qu’ils en avaient, celle de l’ancien curé—, avait vieilli avec eux. Et maintenant, il était mort. Pour eux, je n’aurais pas l’occasion de le remplacer. J’entablai malgré tout certaines relations au village. Le maire, quelque peu réticent qui, me louait de temps en temps la salle communale. Le patron de la scierie qui me fournissait en bois pour l’église. En échange, il me chargea de rappeler à l’ordre son fils, idiot à ses yeux : il passait son temps juché sur une poutre à lire. Inutilité, oisiveté pour le père. Je n’eus pas le

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temps d’y faire grand-chose. Il fut décapité net en tombant sur la scie en marche. Quelques commerçants de la ville où je me rendais épisodiquement. J’y trouvais mon linge et accessoires : Je devais crucifix pour la veste, cierges, missels,... ici. Quelques ouvriers ou paysans qui rendaient de petits services à la paroisse : remplacer un carreau, réparer une chaise, changer les ampoules, refaire la plomberie,... Et puis les parents des futurs communiants. Je dus bien les rencontrer s’ils voulaient que je professasse la catéchèse à leurs enfants. Ils durent bien s’y résoudre malgré les Les paroisses les plus proches De plus, comme les réticences des pères.

m’occuper de tout. L’évêché m’avait bel et bien abandonné

n’acceptaient pas les enfants d’ici.

communions ne s’étaient plus réalisées depuis plus d’une dizaine d’années, à cause de la maladie du curé, je dus organiser les grandes et les petites. Je me retrouvai avec un groupe d’enfants très divers de 6 à 18 ans. III. Les soupçons

Je le repérai tout de suite malgré son silence, son retrait par rapport à toute chose. Félix, l’appelle sa mère. Au début, il n’y avait pas trop de problèmes avec les enfants. Il y avait les plus petits qui remuaient tout le temps, ne voulaient rien entendre et les plus grands calmes
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L’innocent, il l’appelle au village.

mais qui n’écoutaient plus. Les timides endormis et ceux qui voulaient savoir jusqu’où ils pouvaient aller. Les distraits par le vent, par un oiseau, les bavards, les colériques, les appliqués, les attentifs, les espiègles, les tricheurs, les moqueurs, les moqués. Comme tous les Mais à la autres, Félix était un peut tout cela à la fois.

différence des autres enfants, il passait très rapidement d’un état à l’autre, d’un statut, l’autre, de l’apathie à l’énergie épuisante en quelques instants. Il pouvait courir et subitement s’arrêter et s’asseoir par terre des heures à regarder le ciel. Il me regardait fixement, les yeux vides et puis me posait des questions, tout à fait insensées bien sûr. Ce qui provoquait l’hilarité et son silence immédiat pour juste après ricaner comme et avec les autres de lui-même. Ses attitudes, ses gestes n’étaient pas très naturels. Ils semblaient mimés. Involontairement, —il n’y avait aucune volonté chez lui, juste de l’instinct—, il posait une distance entre lui et ce qu’il faisait, disait. A la manière de ces comédiens amateurs qui nous jouent chaque année la même pièce pour la fête paroissiale et qui à chaque fois me désole, il répétait, reproduisait, imitait ce qu’il voyait, entendait, comprenait. Alors sortaient de sa bouche des Sans saisir pourquoi les unes insultes ou des poèmes.

provoquaient le rire des plus petits et la colère des adultes, —dont la mienne—, et les autres, la risée des plus grands et l’admiration de sa mère. Il savait frapper et caresser, crier et chanter, danser et se déhancher de manière obscène. On l’avait laissé trop faire.
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Voyez le résultat !

Dans le bus, j’avais entendu du bruit

derrière. Je bondis. Félix excitait tout le monde. Je compris trop tard qu’il était vraiment malade mais je me devais d’aller jusqu’au bout de ma colère. En remontant dans le car, le silence fut complet. Le voyage se poursuivit ainsi. J’avais préparé une excursion pour couronner la fin de la catéchèse. Je remarquai que “la Petite”, qui maintenant allait vers ses 16 ans, se souciait quelque peu de Félix. Elle ne riait pas aux quolibets, pleurait plutôt. Qu’elle laissât sa place à Félix dans le bus tranchait avec l’attitude des autres. Ils s’assirent à l’écart pour manger leurs viatiques. Elle riait avec lui et non de lui. Il était calme avec elle. Des gestes tendres s’échangeaient. Avant de boire, il lui tendait la bouteille d’eau. Elle lui pelait une orange. Les attitudes de Félix n’avaient pas ici ce caractère, cet aspect empesé, lourd dont j’ai déjà parlé. Avec la Petite, il n’avait pas besoin de simuler, de se protéger par un rôle qu’il improvisait avec nous, en nous regardant, en nous réfléchissant. Peut-être venait-elle de là notre haine envers ce personnage qui nous renvoyait notre image, nos faiblesses, nos bassesses. Je n’étais pas le seul au village à lui en vouloir. m’aideraient. Finalement, l’après-midi de l’excursion se déroula bien agréablement. Elle se clôtura par une baignade collective
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Ceux-là

au lac.

Non, pas moi !

Le ciel était encore très bleu, le Le premier week-end de l’été.

soleil, encore chaud.

Personne n’avait oublié son maillot, pas même Félix. Quand tout le monde se déshabillait dans les buissons, il vint me dire qu’il ne trouvait pas le sien dans sa besace. J’y regardai moi aussi. Rien ! La colère me montait déjà. Docile, il se déshabilla. Sa “T’as qu’à y aller tout nu !”

mère avait eu soin de lui mettre sous son pantalon. Dans la confusion de l’incident de l’autocar, je ne l’avais pas remarqué. “Et là, qu’est-ce que c’est ?” lui désignant son maillot. Félix se regarda et fit un “Oh !” de contentement. “Allez, va”. Il explosa jusqu’à l’eau en oubliant ses vêtements sur l’herbe. Je les ramassai derrière lui. Ensuite, les autres enfants sont sortis des buissons pour plonger dans le lac. On entendait les branches froufrouter : le vent frais dans les feuilles. Les voix, aussi et puis les petits cris au contact de l’eau froide sur les peaux réchauffées par la journée. Je m’assis. Autour de moi des pantalons rouges, verts ; des chemises bleues, orange ; des jupes beiges, bordeaux ; des chaussettes blanches, jaunes ; de fines bretelles de coton qui dépassait d’un sac ; des souliers, des slips blancs, roses. En les détaillant, je sentis un vide entre mon ventre et ma gorge. l’enfance s’amusait, s’ébrouait, riait. étaient genoux. complètement mouillés des pieds Dans l’eau, à la tête. Les plus courageux

D’autres avançaient progressivement, de l’eau jusqu’aux Des gouttes tachaient déjà leurs slips, les Les petits,
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éclaboussements faisaient partie des jeux.
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nageurs course. l’autre.

maladroits,

sautaient,

se

chatouillaient ;

les

garçons s’élançaient vers le milieu du lac, en simulant une Les filles, piaffaient en criant le nom de l’un ou Leurs maillots soulignaient leurs adolescences La Petite et Félix pataugeaient à deux

naissantes.

tranquillement. Enfin, il faut préciser que la Petite ne savait pas très bien s’y prendre et que Félix l’aidait à se tenir hors de l’eau en lui mettant une main sous le ventre. Un faible vent froid m’a fait frissonner le bas du dos. L’eau, les rires, le vent, les corps d’enfants, le soleil, les cris, l’herbe chaude que j’empoignai, les jeux innocents, les pins qui embaumaient, l’enfance rafraîchissante, le tableau me plut assez pour le laisser vivre quelques instants encore. J’aurais voulu me lever et les rejoindre. Plonger, jouer avec eux, sentir leurs peaux aussi, éclabousser mais ils n’auraient pas compris, ils auraient eu peur. Moi aussi j’ai eu peur quand il venait me chercher, la nuit. Ensuite, il s’en voulait d’être gentil avec moi. Il me Il me réveillait, je me débattais et lui me rouait de coups. déshabillait lui aussi en me parlant doucement. Il me faisait mal. Il ne s’en rendait pas compte. Je criais, il me tenait le cou pour que je reste sur le ventre. Il soupirait, gémissait et râlait lourdement. Après, il retombait sur moi. Je pleurais de douleur pas encore de honte. Moi, je ne voulais pas être ainsi, je voulais qu’ils jouent avec moi comme avec d’autres enfants, qu’ils m’aiment aussi un peu. Une vive tension, oubliée depuis longtemps, me
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paralysa un temps. Tout le travail fourni au séminaire se révélait vain face à la vie, à l’enfance, à la beauté. C’est facile de ne pas désirer ce que l’on ne voit pas au séminaire mais ici le désir —feu trop longtemps couvert- grondait, —la montagne tremblait, le volcan se réveillait. Le trop-plein explosa. Les yeux piquaient. Le calme revint. La conscience et par conséquent la honte aussi. Je me levai promptement. Je m’en pris à la proie la plus faible. “Félix, c’est pas bientôt fini ces saletés ?” Je le giflai, le sommai de se rhabiller en crachant ses vêtements. La Petite et les autres se figèrent, comprirent et sortirent de l’eau pour s’habiller. “Toi, ton père va m’entendre” menaçai-je la Petite. “Maintenant, on rentre.” Le silence s’installa à nouveau pour le retour. J’assis la Petite à mes côtés et Félix loin au fond. Il regardait le paysage Je inconscient de tout, elle pleurait, triste et en colère. lourd dans l’autocar.

plaquai sur elle ma honte. Nul ne tenta de crever le silence Je pus ainsi concevoir à mon aise, avec tout le calme requis, la suite des événements. J’en dis suffisamment au père de la Petite pour qu’il l’empêchât de sortir un premier temps, qu’il l’accompagnât à chaque promenade un deuxième, —ce qui était encore peu—, et lui interdit de revoir Félix, un troisième. La parole de la Petite contre la mienne avait peu de poids. Moi “un homme d’Eglise”, elle “la Petite dévergondée” selon les mots de son père.
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De plus, il était facile dans ce village de faire comprendre certaines choses sans trop les dire. Il suffisait de lancer un mot, comme un appât, de laisser le comprendre pour qu’il attire l’attention, en lancer d’autres pour étayer les propos. Ne pas oublier surtout les “Il paraît que...”, “On m’a dit que...” Prononcez ces formules avec une pointe de scepticisme dans la voix alors que vous prononcerez la phrase accusatrice d’un ton ferme et assuré. L’auditeur se fera un plaisir de répéter ce qu’il a entendu. Au cours des répétitions, les doutes se dissiperont, les “à ce qu’il paraît” disparaîtront pour ne garder que la rumeur devenue, —par ce jeu du bouche à oreille—, information, vérité. Choisissez aussi un terrain fertile à la propagation de la rumeur. Au village, les pères, gouailleurs, grivois mais craignant aussi pour leurs filles d’une part et d’autre part les mères, vertueuses ou croyant l’être, soucieuses de leurs honneurs étaient le terreau fécond nécessaire à cette particulière culture. Les basses plaisanteries et les appels à la vengeance des uns, les malédictions, les mines outragées des autres nourrirent encore le propos. Si le père isolait sa fille et la mère de Félix le gardait à la maison pour le protéger, les autres enfants étaient aussi mis en garde. La Petite devenait la pécheresse à éviter par les garçons ; Félix, le Judas qui avait trahi toute notre confiance. Lui si gentil, si innocent on ne pouvait concevoir qu’il put ainsi aimer, être aimé. Le village échaudé, décida de me confier la tâche de les surveiller, les deux-là. Mais que pensaient-ils décider. Moi
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seul avais tout planifié. Le peu de religion qu’ils avaient me servait bien. “Les brebis égarées”, “les pêcheurs repentis”, je les avais sous les yeux, et je me devais de les sauver.

IV. La confession

Félix pouvait sortir. Il se rendait chaque jour dans la forêt. Je le voyais passer et revenir par la place. Il avait adopté, sans s’en rendre compte, une cadence de sorties. déchiffrai bien vite. Je la Les deux premiers jours, il partait le

matin ; le troisième ne partait pas, le quatrième et le cinquième, le soir et le matin respectivement, le sixième ; le matin mais plus tard ; le septième, jour de marché, toute la journée. Lors d’une de ses sorties, sa mère vint me voir. Elle

s’excusait de me déranger et puis de Félix aussi. Elle ne pouvait pas croire ce que l’on racontait de lui au village. “Lui si gentil ! Il est souvent tout seul savez-vous. Quand je travaille. Je sais qu’il est un peu sauvage. Mais il n’a pas connu son père voyez-vous. Peut-être que vous vous pourriez l’aider, le raisonner, vous occuper de lui quand je suis pas là.” Elle m’offrait la victime. Elle m’investissait du pouvoir paternel. De plus, elle reconnaissait mon autorité spirituelle. Que demander de plus ?

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Je lui promis de voir ce que je pouvais faire.

Que je ne

pourrais pas m’en occuper tous les jours mais que je ferais au mieux. Elle me remercia en pleurant et m’embrassant les mains. Ces effusions me perturbent toujours un peu. Je les stoppai net. Elle dut prendre ça comme signe de mon statut, de ma rigidité, de ma sècheresse caractéristique. Elle ne m’en voulut donc pas d’ainsi la rudoyer. Le jour du marché m’offrit l’occasion de suivre Félix. Les femmes trop occupées à négocier, les hommes à discutailler au café : personne ne se soucierait de moi. Félix traversait la place bondée comme si elle était vide : le regard lointain, sans regarder devant lui, le sourire aux lèvres. Je contournai les échoppes pour le retrouver à l’orée du bois. J’entrai dans la forêt parallèlement à lui. Assez près pour ne pas le perdre des yeux, assez loin pour que les craquements que je produisais ne l’effraient pas. Il Insouciant, il avançait en connaissant bien le chemin.

contournait, avant de les voir, des buissons d’orties, il se baissait aux branches, il sortait un petit canif avant d’arriver à des plants de framboises. Il avait la démarche de quelqu’un qui se promenait sans buts, en s’arrêtant de-ci delà mais pour Félix ces étapes étaient programmées : c’était clair, il allait quelque part en suivant un chemin connu. Comme il devait être à l’avance, il prenait son temps.
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Le mystère ne fut pas long à découvrir.

Après quelques

minutes de telle déambulation, la lumière se fit plus forte, les arbres se raréfiaient, un faisceau de soleil m’éblouit : une clairière. Félix s’assit sur un tronc fraîchement abattu et, —comme si elle était cachée en l’attendant—, la Petite apparue de l’autre côté. Elle l’embrassa sur la joue, s’assit à côté de lui et commença à lui parler. De loin, je n’entendais pas ce qu’elle disait, ce qu’il répondait. D’un petit sac, elle sortit des fruits qu’elle éplucha, de l’eau. Des livres qu’elle sortait un à un comme pour les proposer à Félix. Elle en ouvrit un et entama la lecture. Elle lisait, il écoutait. Ils Il mangeaient, parlaient, buvaient.

souriait, elle riait : une fraîche cascade sur des galets polis. Cela changeait des disputes habituelles d’enfants, des mots grossiers, de leurs airs blasés. Il n’était plus question de pincements et de cheveux tirés, de moqueries et d’insultes. Grâce à la Petite et à Félix, je retrouvai l’innocence de l’enfance que l’on avait tant vantée et que je n’avais jamais rencontrée. J’en étais arrivé à en douter. Grâce à eux, je me réconciliais avec la mienne d’enfance, d’adolescence, avec mes peurs, mes frustrations. Je revins plusieurs fois les épier, les observer. Je n’avais

rien d’un voyeur, ils ne s’exhibaient pas non plus. Ce qu’ils faisaient là, ils auraient aimé le vivre au village. Or on le leur avait interdit, moi le premier, alors ils se cachaient. Et tout cela je me devais de le briser. Le village aussi me demandait de le détruire. Les jours suivants, je convoquais
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Félix à la fin de messe. Mais quand il venait à la cure, je lui donnais du chocolat chaud, des biscuits. Je l’emmenai au café où je le rudoyai devant tout le monde. Les quelques témoins se feraient un plaisir de s’en faire l’écho. Dans la cour de l’école, à la sortie des cours, j’ordonnai à la Petite de venir à confesse. Elle m’avoua une petite gourmandise, une colère soudaine envers sa mère. Je ne lui en demandai pas plus. Je l’absous encore maintenant.

Ce jour-là, j’expédiai les charges de la matinée pour me retrouver autour de la clairière avant eux deux. m’immobilisai. Je m’enfouis dans un buisson, me calai sur une branche, Le vent se levait dans les branches. Quelques bruits furtifs : quelque oiseau ou quelque feuille déchue. Dans cette position, je m’engourdissais mais je ne devais pas bouger. Après un long temps de la sorte, des pas craquèrent. Très légers. La Petite était là. Je vis ses yeux innocents, timides. Ils attendaient Félix. Pas méfiante, elle s’assit sur le tronc. Elle regardait autour

d’elle. Elle s’habituait au vent, aux légers bruits. Au début, elle sursautait quand les branches soufflaient, quand les feuilles tombaient. Après un temps, elle s’y fit. Je la voyais sourire, —à quoi pensait-elle ? —, lever les sourcils, les froncer, tourner la tête d’un côté, se lever. S’impatientaitelle ? On perçut des bruits plus lourds, des craquements plus secs, des pas plus cadencés.
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Et ce de plus en plus
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clairement : quelqu’un s’approchait. La Petite ne s’inquiéta pas : Félix arrivait, pensa-t-elle. Lorsqu’elle comprit son erreur, l’homme l’avait déjà

empoignée. Je ne pus voir son visage, masqué qu’il était. Je revis les yeux de la Petite : surpris, apeurés, se débattant, souffrant. obscénités. L’homme par contre criait des Il Il transpirait sur son Il la détruisait également par ces mots.

soufflait de son haleine rageuse. visage en sang.

La surprise, la colère, la peur me figèrent. Je ne bougeai pas. Je payerai plus tard ma lâcheté. cessèrent les coups et Et puis comment la brutalité et allai-je justifier ma présence dans la forêt ? Lorsqu’enfin s’assouvirent les pulsions, la Petite s’évanouit. Elle n’avait déjà plus la force de crier, d’implorer, de crier, de vivre. L’homme s’est levé, s’est rhabillé, sans la regarder. Il se retourna vivement vers un buisson qui craquait ne voyant rien, il repartit vers le village. J’attendis qu’il soit loin pour sortir. Lorsque je me décidai, le buisson bougea à nouveau et Félix en sortit. Lui aussi devait avoir tout vu. partir maintenant Personne ne le croirait. du secours. Je le vis Je sortis s’occuper d’elle, la couvrir, lui parler tendrement. Je devais chercher prudemment de ma cache.

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A

mon

arrivée

au

village,

les

derniers

marchands

rangeaient leurs étals. et de Félix.

On s’activait pour le dîner.

Personne ne s’inquiétait encore de la disparition de la Petite

Je n’eus pas le temps d’aller à la gendarmerie que sur le parvis quelques vieilles m’exigèrent que je les confessasse sur-le-champ vu qu’elle m’avait attendu toute la matinée et qu’on se demandait à quoi je servais. Pour calmer leurs ardeurs et pour que les voix n’attirent pas l’attention sur moi et sur mon absence, je les priai de rentrer dans l’église et que la première s’installât dans le confessionnal. partis me changer et me rafraîchir. La file s’était allongée. On avait dû se passer le mot. Il est vrai que le jour du marché, on profite pour réaliser toutes ces petites formalités : la poste, la mairie, la confesse. Défilèrent à nouveau les emportements, les erreurs, les oublis, les mépris. Quelque jalousie ou colère, quelque envie ou gourmandise mais rien de très mortel. Il n’y avait vraiment pas urgence. Enfin, quand la dernière pécheresse s’était s’épanchée, lorsque la file se tarit, au moment où je pensai en avoir fini, la petite porte du confessionnal grinça à nouveau. J’entendis le petit banc craquer. Je sentis la transpiration sèche, l’alcool froid. Alors, je reçus la monstrueuse, l’inimaginable,
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Je

l’innommable

confession.

Pervers

et
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cependant croyant, craignant quelque enfer ; lui qui venait de le créer pour la Petite. Il m’avoua ses désirs rentrés qu’il déchaîna sur elle. Sa colère aussi envers elle car elle avait repoussé son fils et lui également. Et puis, mauvaise interprétation de sa part, elle avait de ces attitudes provocantes, aguichantes. Bien normal à son âge ! Alors à toutes ces raisons il ajouta qu’il avait fait ça pour m’aider à éliminer toute tentation. Comment savait-il ? Dans ses mots, on sentait bien l’homme repentant. Il se dégoûtait lui-même, me disait-il mais la turpitude avait pris le dessus. sincères. Il m’avoua la naissance de son désir, ses tentatives pour l’étouffer, ses échecs. Il me confia ses plans pour la suivre, l’épier. Au début, la voir simplement se promener lui suffisait. Il voulut s’en approcher, elle l’écarta violemment comme elle le fit avec son fils. Elle se vengeait ainsi des moqueries, des insultes des humiliations qu’il assénait à Félix. Lui, le fils, comme tout le groupe, tout le village, d’ailleurs. Il continua de la suivre, de l’épier, tout comme vous ajoutat-il. Je n’osais pas encore comprendre. Là, le ton de sa confession se transforma complètement. Si l’homme avait été avachi sur son banc pendant tout ce temps, maintenant il devait dresser le tronc, bomber le torse. Il devait reprendre du souffle pour m’achever de la suite.
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Il n’en était plus maître.

Ses regrets étaient

“Vous

aurez

remarqué

depuis

quelques

semaines

la

disparition au revers de votre veston de votre crucifix. N’est-ce pas ? Je me suis arrangé pour vous le dérober.” Je pensais l’avoir perdu lors de l’excursion avec les enfants. “Vous aurez beaucoup de mal à justifier sa présence dans la main de la petite. C’est tout ce qu’elle a réussi à m’arracher. Et puis vos absences répétées comment allezvous les expliquer ? D’autant que j’ai tout fait pour qu’on les remarque...” J’étais piégé. Entre le poids du secret de la confession et celui de ma toute nouvelle culpabilité, je ne pouvais plus bouger. Il n’avait aucun haine particulière envers moi précisa-t-il comme pour adoucir mais sa notable situation ne lui permettait pas d’être accusé, jugé, condamné et enfermé. Quel exemple de logique ! Alors, il avait pensé à moi. Ces derniers temps, l’image du prêtre succombant à la tentation s’était tellement répandue alors un de plus ou de moins. Il en était là de son monstrueux raisonnement lorsque des cris, des voix nous firent sursauter. On venait de constater la disparition des enfants. La nuit était vite tombée. Il dut en passer du temps mon pécheur dans le confessionnal. Déjà, le village s’organisait pour des battues. Déjà, on

accusait les touristes de passage. Déjà, on demandait s’ils étaient ensemble, la Petite et Félix, mais juste pour savoir, comme ça.

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Je suggérai alors que peut-être, dans la forêt vers où je les avais vus se diriger. On m’avait chargé de les surveiller, Les torches, les fourches, ma parole pesait quelque peu.

les chiens s’engouffrèrent dans les bois. L’important était de les retrouver mais je devais aussi trouver une parade à cette culpabilité qui allait m’éclabousser à cet instant-là. On murmura que peut-être dans la clairière... : la meute changea de cap.

Lorsqu’on les vit, enlacés, la Petite tuméfiée, blessée, horrifiée ; Félix calme, endormi presque, je n’avais rien trouvé d’autre que : “C’est lui, c’est lui”. Personne n’aurait mis ma parole en doute. L’homme ne broncha pas non Je crois plus. Il ne s’attendait pas à ma réaction. On s’empara de Félix, assez violemment, on le bourra de coups. qu’il s’évanouit. Ma deuxième lâcheté fut de me ruer vers la Petite. Je voulais lui reprendre le crucifix. Je lui arrachai presque le bras pour lui ouvrir la main. Impossible. Dans ma rage, je lui serrai encore plus fort le poing pour qu’elle ne puisse plus l’ouvrir. Après l’arrestation de Félix, vous connaissez la suite, le juge décida bien vite de l’interner. témoignage de la Je fis tout pour cela : maîtresse mère étouffante, de la

compatissante, des villageois parlant de leur idiot. Le temps que l’enquête commence et aboutisse, j’aurais l’occasion de réfléchir à la meilleure manière de m’en sortir.
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Je m’arrangeai pour lui rendre visite souvent. voyais le directeur, les infirmiers.

Enfin, je

Leur recommandait la

prudence tout en leur demandant de ne pas trop le faire souffrir. Il l’assommait à coups de calmants, le sanglait sur son lit. On eût dit le pire des assassins. Contre toute attente, l’enquête s’activa. La presse y fut Le test

pour beaucoup. Elle mettait en doute la culpabilité de Félix et pour cause : j’étais le témoin anonyme. génétique le dédouana totalement. l’indifférence. A son retour, ceux qui voulurent le faire taire y réussirent parfaitement. Paralysé, immobile, muet, il ne pourra plus rien dire pour un bon moment. Quant à la Petite, on lui a excisé mon crucifix de la main. Elle ne voulait pas mais l’infection commençait. On a dû l’anesthésier totalement. Il fut libéré dans

Alors, maintenant, je paye mes lâchetés, mes ignominies, mes désirs non assouvis, mes besoins insatisfaits. Je resterai longtemps enfermé ici. Que m’importe ! On m’a privé du monde très tôt. J’en avais pris l’habitude. Puisse cette retraite involontaire me permettre de reconsidérer l’état des choses, d’apprendre à vivre, à aimer, à jouir avant qu’il ne soit trop tard ; de me poser, moi seul, la

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question du sens de mon sacerdoce, de celui de ma vie, au fond. Et après quelques années passées dans cette cellule, ayant croisé de plus infâmes que moi, mais aussi de plus innocents, conditionnellement libéré, peut-être abandonnerai-je la prêtrise. Je pourrai dès lors commencer une autre vie, quelque part, ailleurs. Rencontrer celle que je pourrai aimer sans me haïr, désirer sans me dégoûter. Un, des enfants pour parfaire l’équilibre. Je travaillerai, j’oublierai le village, mon enfance, le séminaire. Défroqué, je pourrai réaliser tout cela mais surtout je me verrai délivré du secret de la confession ...

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