Vous êtes sur la page 1sur 268

UN MAÎTRE SPIRITUEL DE NOTRE TEMPS

DOM AUGUSTIN GUILLERAND

PRIEUR CHARTREUX

1877-1945

par André Ravier, s. j.

DESCLÉE DE BROUWER

Imprimi potest

Philippe LAURENT, s. j. Praep. Prov. Lutetiae Par.

20 décembre 1963

Imprimatur J. HOTTOT Vic. Gén. Arch. Lutetiae Par.

21 janvier 1964

© Desclée De Brouwer 1965

ÉCRITS DE DOM AUGUSTIN GUILLERAND

Silence cartusien (6e édition). Avant-propos du Professeur O. Tescari. (Traduit en allemand, en italien et en espagnol.) (épuisé)

Voix cartusienne (4 e édition). (Traduit en italien.) (épuisé) Ces deux ouvrages ont été traduits en anglais et publiés en un seul volume sous le titre : « They speak by silences » (édit. Longmans Green, Londres).

Harmonie cartusienne (2 e édition). (Traduit en italien et en espagnol.) (Traduit en anglais, avec des notes de direction, sous le titre :

« Where silence is praise », édit. Darton, Longman et Todd, Londres.) (épuisé)

Face à Dieu (2 e édition). (Traduit en italien.) (épuisé)

Hauteurs sereines (2 e édition). (épuisé)

Contemplations mariales (2 e édition). Préface de Mgr Cristiani. (Tra- duit en anglais.)

Liturgie d'âme (2 e édition). Préface de Mgr Cristiani.

Au seuil de l'abîme de Dieu. Élévations sur l'Évangile de saint Jean (2 e édition). Préface et présentation du R. P. A. Ravier, s. j.

Vivantes clartés.

L'édition critique des ÉCRITS SPIRITUELS est en préparation (en 2 volumes).

Éditeur pour tous les volumes : Benedettine di Priscilla. Catacombe di Priscilla. 430, Via Salaria. Roma. Italie.

Dépositaire pour la France : Office Général du Livre. 14 bis, rue Jean-Ferrandi. Paris, VI e .

PRÉFACE

Ce n'est pas sans avoir longtemps hésité que j'ose nommer Dom Au- gustin Guillerand un « maître spirituel de notre temps ». Car je pressens toutes les objections qui se peuvent élever contre ce titre : bien qu'il ait été vicaire, puis professeur et préfet de division dans un collège ecclé- siastique, et enfin dix ans curé en deux paroisses, Dom Augustin fut es- sentiellement, même avant son entrée en Chartreuse, un contemplatif ou plus exactement un homme de solitude. Dans les textes que nous possé- dons de lui, nous trouverons, certes, une doctrine, — et combien spiri- tuelle ! — de la charité apostolique : mais il faut le constater dès le dé- part, afin de lever toute ambiguïté, le souffle original qui anime ses écrits, et qui s'est imposé dès leur première révélation, à des milliers de lecteurs, pousse l'âme vers le silence, l'intériorité, la contemplation, la lutte spirituelle et sa paix reconquise, l'intimité personnelle avec Dieu plutôt que vers les affrontements avec l'homme, sa condition, sa misère ou son péché. Sur l'existence, le temps qui passe, la souffrance et la joie, la vie et la mort, Dom Guillerand jette délibérément un regard d'éternité. Le jugement qu'il porte sur les personnes et sur les choses est un juge- ment absolu, sans compromission avec l'éphémère ni le contingent. N'est-il pas alors étranger à une époque merveilleusement missionnaire et « pastorale » ? N'apparaît-il pas comme un « exilé » volontaire, un « déserteur » de l'action ? Ne s'est-il pas de lui-même, et par toute la poussée de son tempérament et de sa grâce, mis à l'écart de la foule ? Un homme peut-il à ce point appartenir, d'un même mouvement d'âme, « à l'éternité » et « à son temps » ? Loin de nous la prétention de réduire toutes les dissonances qui exis- tent entre la spiritualité de Dom Augustin et certaines tendances du ca- tholicisme contemporain. Ce livre ne cherchera en aucune façon à les estomper, et moins encore à les escamoter. À quoi bon ? Une longue fréquentation de la pensée de Dom Augustin nous a convaincu en effet que ce chartreux, en vivant avec une fidélité, parfois héroïque, sa vie de chartreux, avait atteint très vite ce point extrême de la vie mystique où l'âme, dépassant toute contemplation et toute action au sens exclusif ces termes, n'aspire plus qu'à l'union à Dieu par Jésus-Christ, c'est-à-dire, pour parler le langage même de Dom Augustin, n'aspire plus qu'à parti- ciper au « mouvement d'amour » qui unit le Père, le Fils et le Saint- Esprit dans la Trinité, et à reproduire en elle, quoi qu'elle fasse, par la

vie de grâce, cette vie divine. L'âme de Dom Augustin est toute impré- gnée de la pensée de saint Jean et de saint Paul : elle en vit profondé- ment, intensément. Nous nous refuserons à préciser, au cours de cette biographie, si le Seigneur a gratifié Dom Augustin de faveurs « extraor- dinaires » : ce serait ouvrir un débat qui lui aurait singulièrement déplu. Lui-même eut d'ailleurs toujours grand soin ramener les âmes les plus mystiques à la contemplation de la vie de Jésus de Nazareth. Ce qui est sûr, c'est que sa spiritualité, dont la Règle cartusienne favorisait admira- blement l'efflorescence, répond encore à un besoin, au besoin spirituel le plus urgent de l'homme d'action. Avec quelle souplesse par exemple, cette spiritualité se muait en directives d'éducation pour quelque petit neveu : l'ancien professeur du Collège Saint-Cyr de Nevers coïncidait alors avec le chartreux. Je crois aussi pouvoir affirmer que s'il avait eu à conseiller ou à diriger des prêtres engagés dans le ministère, l'ancien curé de Ruages et Limon, en lui, ne se serait pas moins trouvé en accord avec le chartreux ! Quant aux laïcs, fussent-ils parmi les plus fervents nos formes modernes d'évangélisation, ils sont nombreux déjà à raviver leur ardeur aux heures lourdes de leur itinéraire ou de leur combat, dans les Écrits de Dom Augustin

Un dernier point encore doit être précisé avant que ne s'ouvre ce livre. Cette étude ne vise pas, comme les biographies ordinaires, à présen- ter jusque dans son détail le plus fouillé une existence. Les premiers admirateurs de Dom Augustin se rappellent encore de quel sévère ano- nymat s'entouraient dans les commencements Silence cartusien, Voix cartusienne, Harmonie cartusienne : ces opuscules n'étaient même pas

présentés comme les écrits d'un chartreux ! (Encore qu'il fût difficile de

Si la discrétion — j'allais dire la pudeur — car-

tusienne requérait pour de nombreuses et justes raisons ce silence, le

succès même de ces recueils ne permettait pas d'espérer que la pieuse

curiosité des lecteurs ne déchirerait pas tôt ou tard le voile

ne pas s'en apercevoir

)

C'est à pré-

sent chose faite : le nom de Dom Augustin Guillerand appartient à la littérature contemporaine de spiritualité. Mais en cette étude, nous avons été invités par les supérieurs de Dom Augustin, et nous avons tenu per- sonnellement, garder quelque chose de la discrétion première. Notre but n'est pas tant d'étaler sous le regard du public l'existence de Dom Au- gustin, que de lui révéler son âme, dans la mesure où cette âme explique la tonalité originale et le rayonnement ses écrits.

Nous nous sommes pourtant assuré une base scientifique large et sûre. Nous avons interrogé la plupart des personnes qui ont connu Dom Augustin, et qui sont encore de ce monde ; nous avons écouté ceux qui l'ont aimé et admiré, et avec non moins d'attention ceux qui ont souffert

de son impulsivité et de sa nervosité (car parfois les nerfs cédaient sous

Nous avons pèleriné en tous les lieux où il a vécu

(sauf, à notre regret, à Vedana). Nous avons recueilli impartialement les

critiques et les réserves qui ont été adressées à l'une ou l'autre ses œuvres ; nous sommes d'ailleurs personnellement persuadés que ce se- rait le trahir que de publier telle méditation intime, telle note jetée à la volée sur le premier bout de papier qui lui tombait sous la main, telle inspiration qu'il n'avait pas amenée son point correct de formulation. Lui-même rechignait à confier à tel admirateur un peu trop pressé ou

pressant le manuscrit de ses Sermons capitulaires

lui ! Son texte n'était jamais assez au point ! Et par trois fois au moins, à notre connaissance certaine, il brûla ses notes : en quittant San Frances- co, puis Vedana, et une quinzaine de jours avant sa mort. Nous tiendrons compte, en cette étude, du fait que les écrits de Dom Augustin sont à présent édités et que chacun peut se les procurer à son gré. Pourtant, nous essaierons de lui laisser à lui-même la parole chaque fois qu'il nous sera possible de le faire, et nous le citerons largement en des écrits inédits. Rien ne saurait remplacer, à notre avis, le contact im- médiat avec son âme ; sur ce point, tout le monde s'accorde, amis ou, disons, indifférents : Dom Augustin avait un « charisme » pour l'entre- tien particulier, vivant, direct, familier ; et ceux ou celles qui ont bénéfi- cié de ses conseils diraient volontiers ce que disait l'un de ses amis les plus sûrs : « Ses écrits, c'est le fond de son âme. »

Il n'écrivait que pour

l'effort spirituel

).

En la fête de saint Bruno 6 octobre 1964 A. R.

Introduction biographique

L'HOMME ET SA VOCATION

I. « NOS GENTILS VALLONS NIVERNAIS »

(26 novembre 1877-1916)

La famille de Guillaume Guillerand

« Aujourd'hui, vingt-neuf novembre mil huit cent soixante-dix-sept, a été baptisé Pierre, Joseph, Maxime, Théodore Guillerand, né à Reugny de Dompierre, le vingt-six novembre, du légitime mariage de Guillaume Guillerand et de Françoise-Julie Cointe. « Le parrain a été Pierre Guille- rand, frère de l'enfant, et la marraine Laure Cointe, cousine germaine de l'enfant. »

Ainsi parlent les Archives paroissiales de Dompierre (1 ) de celui qui devait être un jour Dom Augustin Guillerand, chartreux.

Maxime était le cinquième enfant de Guillaume-Martin Guillerand et de Julie Cointe. Guillaume mourut, jeune encore, en 1882. « Nous avons grandi, nous, dans une maison de sept, écrira un jour Dom Augustin, et nous avons vu une maman, cependant veuve, toute rayonnante quand elle avait son parterre complet autour d'elle. » Faisons connaissance, au moins sommaire, avec ses frères et sœurs. L'aînée de la famille était Émilie (1868-1943) ; de son mariage avec Bertrand Pesle (1893) naquirent deux enfants, René et Pierre. Pierre avait onze ans lorsqu'il se noya dans le canal du Nivernais. Accident d'autant plus douloureux que le père de l'enfant était mort lui-même tra- giquement plusieurs années auparavant. La mort de ce neveu eut un re- tentissement certain sur la santé et peut-être même sur la vocation de son oncle. Le second enfant de la famille s'appelait Pierre-Marie (1870-1924). Puis venaient Alexis (1874-1948) et Louise, « Ise » comme l'appellera parfois dans ses lettres de chartreux, Dom Augustin avec une nuance de tendresse privilégiée (1875-1958). Après Maxime, notre chartreux, naquit encore une petite fille, Auré-

1 C'est donc par erreur que le palmarès du Petit Séminaire de Pignelin de 1887 dit de Maxime Guillerand qu'il est de Guipy. Le palmarès de 1888 rectifie cette er- reur. Guipy est limitrophe de Dompierre.

lie (1879-1933). De cette sœur puînée, Dom Augustin écrira après sa mort : « Nous étions les deux derniers ; nous avons grandi ensemble ; nous mangions la soupe ensemble, et quand elle était moins à notre goût, c'était à qui en prenait la plus petite part ; nous nous chamaillions bien des fois au cours d'une journée, et nous aimions autant qu'on peut s'aimer, je crois. » En se développant, la famille essaima en différents lieux de la Nièvre : Nevers, Varzy, Moraches, Héry, — ces noms apparaîtront dans la correspondance de Dom Augustin. Tous, sauf la branche de Nevers, étaient encore, il y a quelques années, des « ruraux » fidèles à la terre. Dom Augustin lui-même se révélera toujours, sous les goûts et les affi- nements du lettré, du prêtre et du moine, un homme de la terre, ou mieux un homme de terroir.

Reugny

De toute cette famille, le centre fut longtemps ce lieu-dit que l'acte de baptême désigne par ce nom : « Reugny de Dompierre ». Reugny, aujourd'hui fort délabré, était alors un beau domaine, à l'écart de tout village ; cette vieille gentilhommière, bordée de grands sapins, au milieu des champs, où pouvaient s'abriter enfants et petits- enfants, marqua très profondément l'âme de Maxime Guillerand. De son existence à Reugny lui vinrent incontestablement un sentiment très vif de la famille, un amour passionné et un peu jaloux des siens, son atta- chement pour Émilie sa sœur aînée, et pour Louise qui, de deux ans seu- lement son aînée, se sentait très proche de lui. Reugny restera toujours pour Dom Augustin un point de très vive affectivité et son éloignement un sacrifice : c'était la maison de sa naissance et de ses petites enfances, la maison aussi de ses vacances tandis qu'il était aux Séminaires et après son sacerdoce. Il n'est pas douteux que cette grande demeure solitaire, silencieuse même parmi les travaux des champs, ait incliné son âme vers une certaine qualité du sentiment religieux, et favorisé sa vocation cartusienne. « Ma vocation de chartreux est une vocation de silence et de solitude. » Un jour, Reugny sera vendu (décembre 1956) : Dom Au- gustin alors ne sera plus de ce monde.

Enfances

Des toutes premières enfances de Maxime Guillerand, nous ignorons à peu près tout. C'était un enfant d'allure petite et un peu malingre, mais

dont le visage était illuminé de magnifiques yeux profonds. Il apprit à lire et à écrire à l'école communale de Dompierre-sur-Héry. Il dut mani- fester très tôt une piété réelle, car il n'avait pas dix ans lorsqu'il fut en- voyé au petit séminaire de Pignelin. C'est là qu'il fit sa première com- munion le 6 juin 1889 et reçut le sacrement de confirmation le 27 juin de la même année : il était alors élève de sixième. Grâce aux Palmarès des prix et aux souvenirs de quelques con- disciples encore vivants, il est assez facile de recréer l'existence du jeune séminariste, et surtout de percevoir les premières tendances de son esprit : chaque année, sauf en classe de troisième (1892), Maxime re- cueillit d'abondantes nominations à la distribution des prix : ces courtes listes mériteraient commentaire : signalons du moins qu'une seule fois, — ce fut en 1889, lors de sa seconde septième, — l'enfant obtint une nomination (un premier accessit) en calcul ! Tandis que chaque année, avec une régularité parfaite, sauf en troisième, il obtenait un prix ou un accessit en histoire, qu'elle fût grecque, latine ou « de France ». À la fin de sa rhétorique (1894), qu'il fit sous la direction du P. Ch. Maillard, il enleva le second prix de discours français et le second prix de critique littéraire. Ces palmarès correspondent bien aux notes hebdomadaires ou mensuelles qu'obtenait l'écolier : Maxime était un littéraire, avec un goût prédominant pour l'histoire, beaucoup plus qu'un « matheux » ou un « scientifique ». Voici le souvenir que garde de son « compagnon de

cours » de petit séminaire, un prêtre nivernais : « C'était un enfant ai- mable, intelligent, pieux, gai, travailleur, énergique, estimé de ses pro- fesseurs, en particulier du P. Maillard. C'était un fin littérateur qui discu- tait volontiers et ardemment, avec ses camarades, en récréation et en promenade, sur les auteurs qu'on étudiait en classe. » La formation du petit séminaire était solide et profondément reli- gieuse. Sur les vingt élèves de rhétorique, treize au moins, à notre con- naissance, devinrent prêtres. Maxime Guillerand était-il un petit sémina- riste modèle ? Ses bulletins hebdomadaires que nous avons eu la chance de retrouver ne l'indiquent pas : ses notes « d'étude » ne sont que moyennes et il ne figure pas sur les listes de la « Congrégation des Saints-Anges » ni, plus grand, sur les listes de la « Congrégation de la

de

la pêche et qu'il fabriquait, aux heures de libres loisirs, des filets avec lesquels il allait pendant les vacances, pêcher sur l'Yonne. Il paraît qu'un

jour, ayant tiré de l'Yonne une perche d'une exceptionnelle envergure, il ne se lassait pas d'admirer sa victime, et finit par tomber à deux genoux devant elle ! La pêche sera longtemps pour lui une occupation préférée.

Sainte Vierge ». Par contre, nous savons qu'il était déjà un fervent

Il sera — lors de son conseil de révision — « réformé » pour fatigue pulmonaire. L'origine de ce mal ne semble pas devoir être située avant le grand séminaire : pendant ses huit ans de Pignelin, il ne fut absent qu'une seule fois : pendant quinze jours, à la fin du premier trimestre de sa troisième, il est signalé « à l'infirmerie » : cette année de troisième est d'ailleurs l'année « moyenne » de ses études secondaires. Dans une lettre à son frère Pierre-Marie, il évoque, longtemps plus tard, ses « départs pour Pignelin », d'une façon charmante :

« Merci de ta bonne lettre, lui écrit-il le 1 er janvier 1918. Elle me rappelle une affection dont je n'ai pas le droit et dont je ne serai jamais tenté de douter. Elle me rappelle mes premiers départs pour Pignelin où j'étais fier d'être accompagné par un grand frère aîné et aimé, et les bons conseils pas assez écoutés, mais qui sont restés tout de même dans quelque coin de mémoire et qui ont peut-être, sans que je m'en doute, éveillé ma vocation de chartreux. Et s'ils ont eu cette secrète influence, ne le regrette pas : car tu as ajouté à mes joies de séminariste le grand bonheur de ma vie. J'ai connu beaucoup de jouissances avant de venir ici ; mais je n'ai eu le bonheur qu'ici. C'est bien un peu étrange, n'est-ce pas, de nager dans la paix profonde et la joie perpétuelle avec 3 h. 1/2 d'offices toutes les nuits, un seul repas par jour pendant 7 mois de l'an- née, la solitude presque complète, le silence presque continuel, et le reste à l'avenant. Eh bien ! C'est cependant mon cas et c'est le cas de tous ceux qui sont ici. »

Au grand séminaire

Maxime Guillerand n'avait pas dix-sept ans lorsqu'il passa du petit séminaire de Pignelin au grand séminaire de Nevers. Le grand séminaire s'abritait alors dans un ancien couvent d'Ursulines, à la lisière de la ville. Il était dirigé par les Pères Maristes et le supérieur en était un homme de grand talent, le P. Charles Peyrard. De cette période du grand séminaire, nous conservons quelques do- cuments d'archives intéressants. Ils nous permettent de nous faire une idée assez précise de celui que déjà l'on appelle « l'abbé Guillerand ». Pour la « conduite », la « piété », le « chant » et les « cérémonies », on lui attribue la note « Bene » ; mais pour le « caractère » et la « prédica- tion », il n'obtient que « Satis bene ». À ses examens, il mérite des « sa- tis bene ». Une note de Mgr Lelong, qui fut évêque de Nevers de 1877 à 1903, le décrit ainsi au moment du sous-diaconat : « Bon séminariste, sauf le caractère un peu rude, — assez intelligent » ; et une autre note

plus tardive précise : « Bon séminariste, solidement pieux, caractère fermé, santé faible. » Au cours de ces années de grand séminaire, l'abbé Guillerand eut l'honneur d'être « thésiste ». On appelait ainsi les élèves qui étaient dé- signés, selon leurs notes d'examens, pour soutenir une thèse de philoso- phie ou de théologie, dans les séances académiques ou « Concerta- tiones ». Ces séances solennelles avaient lieu quatre fois l'an, sous la présidence de l'évêque, des vicaires généraux — et du vénérable cha- pitre, « amplissimi canonici ». Naturellement, la langue latine était seule admise dans ces illustres débats, dont les champions se mesuraient avec des vicaires généraux ou des professeurs étrangers à la Maison

Les ordinations

L'abbé Guillerand reçut la tonsure le 23 juin 1895, les ordres mineurs le 29 juin 1896, le sous-diaconat le 23 décembre 1899 et le diaconat le 29 juin 1900. À 20 ans, il fut réformé par l'armée et exempté du service militaire. Cette exemption valut à l'abbé Maxime Guillerand d'être ordonné prêtre

très jeune. Il avait à peine 23 ans, le 22 décembre 1900, lorsque Mgr Lelong lui conféra le sacerdoce en la cathédrale de Nevers. Et l'on sait par le Registre paroissial de Dompierre qu'il chanta dans l'église de son baptême l'une de ses premières messes, le 27 décembre, en la fête de saint Jean. Des sentiments qui furent les siens sous le don de cette grâce im- mense, rien n'est parvenu jusqu'à nous, sauf un écho tardif, mais très significatif, dans une lettre du 26 décembre 1927 :

« J'ai beaucoup songé ce matin à la journée du 27 décembre 1900 où je célébrais ma première messe solennelle. Je ne sais pourquoi, ce sou-

venir m'est revenu d'une façon si insistante

C'est grand comme le cœur du Bon Dieu qui s'y donne tout entier. Il s'y sacrifie, il s'y immole, il y anéantit son être pour qu'on puisse s'emparer de lui. »

C'est si grand une messe !

Un autre souvenir nous a été transmis, dont nous n'avons pu vérifier rigoureusement l'exactitude, mais qui semble très vraisemblable. L'abbé Maxime Guillerand aurait, pour célébrer l'une de ses premières messes, peut-être même la première, revêtu une chasuble ayant appartenu à saint François de Sales. Cette chasuble précieuse, aux arabesques de velours broché d'or, existe encore à la Visitation de Nevers ; et beaucoup de

jeunes prêtres sollicitaient la faveur de la revêtir pour célébrer leur pre- mière messe.

Premiers ministères

En janvier 1901, le jeune prêtre était nommé vicaire à Corbigny. Il y resta deux ans et demi (janvier 1901-octobre 1903). De ce temps de vi- cariat, nous n'avons recueilli aucun souvenir. En octobre 1903, il passait à l'Institution Saint-Cyr, — le collège ec-

clésiastique de Nevers —, en qualité de préfet des grands et de profes- seur d'histoire et de géographie. C'était se souvenir opportunément des dons que le petit séminariste avait manifestés en cette science ! — Ses anciens élèves gardent de lui l'image d'un maître juste, exigeant, sévère. « Il suffisait, raconte un de ses anciens élèves, qu'il apparût sur la cour de récréation pour que les élèves se réfugient, comme des oiseaux apeu-

rés, à l'autre extrémité du terrain

Pourtant, il était 'très facile à ai-

mer'. » Est-ce du temps du grand séminaire ou de ses premières années de sacerdoce que datent ces anecdotes qui semblent mal préluder à une vo-

cation cartusienne ? Plusieurs amis, dont l'abbé Guillerand, accompa-

gnèrent un jour jusqu'en Angleterre, un confrère qui s'en allait prendre

l'habit dans un monastère exilé de France

Les matelots s'amusèrent à « faire boire » le candidat-moine plus que de

On naviguait sur un rafiot.

raison ! L'affaire faillit mal tourner ! — De cette époque aussi datent deux pèlerinages : l'un à la Pierrequi-Vire — il y alla à pied avec un compagnon de séminaire ; et l'autre à Lourdes. Pourtant, le plus clair de ses vacances se passaient tout simplement dans le cher Reugny, où la famille se regroupait et où chacun vaquait, selon ses aptitudes, aux travaux de l'été.

Curé de Ruages

En décembre 1905, le jeune abbé fut nommé curé de Ruages. Des pa- roissiens de ce temps vivent encore à Ruages : lorsqu'on leur parle de l'abbé Guillerand, leur visage s'éclaire, leurs souvenirs se réveillent et s'animent. Ils gardent très vif le souvenir de ce « très bon curé qui (à leurs yeux) n'avait qu'un défaut : il avait mauvaise santé et était délicat sur la nourriture ». D'un de ses anciens « enfants de la paroisse » nous est même parvenu un souvenir vécu, dont il ne faut pas majorer l'impor- tance certes, mais qui reste très précieux à recueillir. Ce trait pourrait

entrer dans des « fioretti » de l'abbé Guillerand ! Donc, le petit garçon d'une des familles les plus chrétiennes de la pa- roisse avait atteint l'âge du catéchisme. À cette époque, il y avait entre les mamans une sainte émulation : elles mettaient leur point d'honneur à ce que leurs enfants, lorsqu'ils se présentaient à M. le Curé, aient déjà reçu une initiation réelle aux choses de la foi : elles débroussaillaient leurs premières notions de catéchisme et surtout leur apprenaient leurs

prières et leur signe de la Croix. Le jeune héros de cette histoire avait été bien formé par sa mère, et lorsqu'il se présenta à son curé, il était assez fier de tout ce qu'il savait. Ici je lui laisse la parole : « Je déchan- tais vite, dit-il. L'abbé Guillerand jeta tout ce bel édifice par terre. Je ne faisais pas le signe de la Croix selon ses vues. Ma mère m'avait habitué

à me frapper le front, la poitrine en disant « Au nom du Père, du Fils ».

Sur ce point, pas de contestation ; mais je disais : « Et du Saint-Esprit » sur l'épaule gauche, et « Ainsi soit-il » sur l'épaule droite, avec un temps d'arrêt. L'abbé Guillerand nous dit : « Ce n'est pas cela, il n'y a qu'un Saint-Esprit et vous avez deux épaules. Il faut dire « Saint » sur l'épaule gauche, et « Esprit » sur l'épaule droite. Quant à « Ainsi soit-il », en- voyez-le au large, comme s'il n'existait pas. Jetez-le au vent, nous disait- il pour nous faire comprendre. Il nous fallait recommencer des quantités de fois. C'était très difficile pour nous. Et il y tenait, au signe de Croix ! J'imagine qu'il nous aurait tout pardonné, même de mal savoir son caté-

chisme, si on faisait bien son signe de Croix. Plus tard, ses successeurs

Le résultat, c'est qu'aujourd'hui

à 56 ans

Croix, mais j'ai toujours conservé la manière de faire de l'abbé Guille-

j'ignore comment il faut véritablement faire le signe de la

nous ont fait faire ce signe rapidement

rand, car jamais je n'ai constaté chez aucun prêtre la même application

et la même ferveur que chez lui. Je crois que c'est un des grands souve-

nirs qu'on peut conserver de lui

pour moi, j'ai eu un grand chagrin d'enfant à son départ, je crois que c'était un émule du curé d'Ars, un vrai saint, car j'ai toujours dans les yeux ses gestes fervents lorsqu'il nous apprenait le signe de la Croix. »

Deux autres souvenirs, pittoresques, intéresseront ceux qui ont connu Dom Augustin : il ne travaillait que debout, en marchant ; s'il écrivait, il

Et il redoutait

tellement d'aborder, le dimanche, la « chaire de vérité », qu'il s'exerçait

longuement à dire son prône, devant une grande glace ! Il aimait aussi que les chants liturgiques fussent bien préparés, et disposait dans sa cure d'un gros harmonium à deux claviers, autour duquel il groupait souvent les enfants ou les choristes de la paroisse.

posait ses livres et son papier sur un pupitre surélevé

L'abbé Guillerand a su se faire aimer ;

Il semblait qu'il n'y eût pas dans toute la Nièvre de curé plus heureux que le curé de Ruages. Dans sa modeste et sobre église de campagne, —

dont les fondations dataient du XVI e siècle, - il aimait célébrer les Of- fices, il stylait avec soin ses clercs et son chœur de chant, il officiait lui- même avec une dignité recueillie qui frappait et édifiait. Sa cure, à quelque distance de l'église, était tenue par sa sœur Louise. Il s'occupait activement de ses quelque 300 paroissiens : c'est ainsi qu'à l'époque où la vigne régionale périclitait, il faisait venir pour eux du Midi des wa- gons de raisins desséchés, dont ils fabriquaient une boisson ; on prétend même que le charitable curé y laissa une partie de sa fortune et de la for- tune de sa sœur, car il n'était pas remboursé de ses avances d'argent avec

Les jours de congé, il aimait à se livrer à sa

une exactitude scrupuleuse

passion de la pêche : l'Yonne et le Canal du Nivernais sont proches de Ruages, et dans les cures voisines le curé de Ruages comptait d'excel- lents amis qui partageaient sa passion.

La mort de Pierre Guillerand

Tout semblait s'accorder pour que l'abbé Guillerand connût toute sa vie l'existence paisible, pieuse et bienfaisante, l'existence heureuse du parfait curé de campagne ! Voici pourtant qu'en octobre 1908 survient dans cette harmonieuse existence un drame qui la bouleverse. L'événement ayant pesé très lourd sur la santé et la vie de l'abbé Guillerand, nous souhaitions beaucoup découvrir un récit incontestable de l'accident, et les récits oraux que nous recueillions ne concordaient pas tout à fait. Par chance, nous avons retrouvé le numéro du Journal de Marigny, Monceaux, Ruages qui re- late le fait dès le 25 octobre (l'accident eut lieu le samedi 17 octobre). Nous citons le récit original :

Fauché dans sa fleur Le samedi 17 octobre, un événement douloureux jetait la conster- nation parmi nous. Un enfant de 11 ans, Pierre Pesle, neveu de notre cher confrère, M. l'abbé Guillerand, curé de Ruages, tombait dans le canal, à Dirol, et se noyait. Ce pauvre enfant était entré joyeux au petit séminaire de Corbigny, le 3 octobre, mais la coqueluche l'ayant pris, le médecin le renvoya chez son oncle, à Ruages, avec recommandation de se donner de l'air et du mouvement. Après douze jours de ce régime, Pierre allait déjà bien mieux et le

moment approchait où il devait rentrer définitivement à Corbigny. En attendant — et conformément au régime - une petite promenade était décidée pour la matinée du 17 octobre. L'enfant et son oncle iraient à Monceaux faire quelques provisions, puis on passerait à la gare de Di- rol prendre les journaux qui arrivent le samedi. Le trajet de Ruages à Monceaux se fit de concert à bicyclette. Puis l'enfant, les emplettes terminées, seul maintenant à bicyclette, se rendit à la gare de Dirol où se trouvait M. le curé de Marigny, et où M. le curé de Ruages, venant à pied, les rejoignit bientôt. Après avoir assujetti sur la bicyclette ses journaux avec les provi- sions, le jeune Pierre Pesle remonta sur sa machine et partit pour Ruages par les bords du canal. Il était près de dix heures. Son oncle et M. le curé de Marigny prirent à pied le même chemin, quelques minutes plus tard, et ne se doutèrent pas que les eaux paisibles qu'ils longeaient venaient d'engloutir le pauvre enfant. Comment le drame s'est-il produit ? Personne ne s'en est aperçu. Malgré son âge, Pierre Pesle était très vigoureux et se tenait parfaite- ment à bicyclette. Maintes fois il avait suivi ce chemin. On pense qu'il fut pris d'une quinte de coqueluche et que cet accès l'agitant de mouve- ments convulsifs et lui fermant les yeux, comme de coutume en pareil cas, il fit un faux mouvement et fut projeté dans le canal avec sa bicy- clette. Lorsque notre cher confrère de Ruages rentra chez lui, n'apercevant pas son neveu, il pressentit un malheur et retourna sur ses pas. Après une heure d'allées et venues sur le bord du canal, on vit la casquette de Pierre flotter à la surface de l'eau. À ce signe manifeste de l'irréparable malheur, les habitants de Dirol s'empressèrent d'organiser des re- cherches et y mirent tout leur dévouement. Ce ne fut pourtant que vers trois heures du soir qu'ils parvinrent à découvrir et à ramener sur la rive le corps de l'enfant. Impossible de dire la douleur de son oncle et de sa tante qui le soi- gnaient avec tant de tendresse. Impossible de rendre la désolation de sa pauvre mère si cruellement éprouvée, il y a onze ans, par la mort tra- gique de son mari.

Le coup fut très dur pour l'abbé Guillerand dont la santé était déjà fragile (2 ). Il se sentait en quelque façon responsable de ce petit neveu,

2 Il existe une autre explication de la fragilité nerveuse de Dom Augustin : curé (à Ruages ou à Limon?), il aurait été appelé un jour de très mauvais temps auprès

très doux et très attachant : n'était-ce pas lui qui avait insisté pour qu'on lui achetât cette bicyclette ? N'aurait-il pas dû lui interdire de rentrer par le chemin de halage ? ou du moins l'accompagner ? Une sorte de re- mords minait l'abbé Guillerand. « Il tomba malade », nous disent les témoins. Sans doute une dépression nerveuse ? Quoi qu'il en soit, il dut interrompre son ministère et s'en fut se reposer à l'abbaye d'Einsiedeln, en Suisse. Il emportait, en quittant Ruages, l'affection et la vénération de ses paroissiens : tous le regrettèrent.

Curé de Limon

Revenu dans la Nièvre, mais de santé encore très frêle, il demanda et obtint de ne pas reprendre la cure de Ruages. En mai 1912, il fut nommé curé à Limon, près de Saint-Benin-d'Azy. La paroisse n'était pas moins nombreuse que Ruages, elle comptait même peut-être quelques per- sonnes de plus (3 ). Mais le travail de la paroisse était plus calme qu'à Ruages, et le curé de céans jouissait de quelques loisirs. Tout de suite, il donna à son existence un rythme quasi contemplatif. Il renonça d'abord aux services de sa sœur Louise, assurant lui-même son entretien et sa cuisine. Il se remit au jardinage, en amateur, par hygiène. Il excellait,

paraît-il, dans la culture d'une certaine variété de fraises et il en parais-

Il en tirera même un jour, — c'était en juin 1916 — une

leçon à l'adresse d'une jeune pensionnaire :

« Fais comme mes fraises. Elles ne prennent pas seulement de la

sait très fier

taille, mais de la couleur et du parfum. Cela se fait tout doucement, parce que la chaleur et le rayon de soleil leur sont donnés d'une façon parcimonieuse. Mais toi, tu reçois tout cela abondamment : ce sont les

, les recommandations qu'on t'adresse de droite et de gauche. Tâche donc de mûrir vite et bien, de prendre du goût et de la couleur. En attendant, prie bien le Bon Dieu, garde ta bonne santé et ta gaieté, et sois sûre que les premières fraises de mon jardin seront pour toi. »

enseignements du pensionnat, ce sont les conseils de Mlle N

ce sont

Bref, il semble que l'abbé Guillerand ait alors inauguré une vie de re-

d'une mourante. Il serait rentré à la cure avec des habits trempés de pluie et aurait contracté là une maladie assez grave. Aucun document ne nous permet de retenir cette version. 3 348 habitants d'après des statistiques de 1900. — En 1905, Ruages comptait 392 habitants, et en 1912, Limon n'en comptait plus que 220.

latif ermitage. Limon est proche des bois. L'abbé se plaisait dans leur solitude. Un sentier, en face de son presbytère, se perdait dans les champs, d'où la forêt n'était pas éloignée. L'abbé emportait quelque livre et, assis sur un tronc d'arbre, il passait des heures entières à lire et à mé- diter. Il s'essayait ainsi à la solitude cartusienne qui, déjà, l'attirait. De la cure toute proche, il se rendait aisément à l'église et il y passait de longues heures en prière. Cette église du XVI e siècle, dédiée à Notre- Dame de l'Assomption, donne une impression d'unité et de pureté plus nette que l'église de Ruages ; elle en est plus intime, plus priante. D'au- tant que Limon, blottie au creux d'une cuvette boisée, semble isolée des villages avoisinants. Une question s'impose à l'esprit : l'abbé Guillerand était-il dès lors décidé à entrer en Chartreuse ? Nous n'avons pu préciser la date où il engagea une correspondance avec la Chartreuse de la Valsainte, mais nous restons persuadés que, si sa santé le lui avait permis, il aurait, dès son retour d'Einsiedeln, sollicité son admission au noviciat cartusien. D'aucuns ont retenu que vers les années 1914-1916 il exista une certaine tension entre l'évêché de Nevers et le curé de Limon : il semble que l'abbé « bouda » alors son évêque parce que celui-ci lui refusait l'autori- sation de quitter le diocèse pour entrer en Chartreuse. Pendant les vacances, il rejoignait avec joie Reugny et le groupe fa- milial, mais il aimait aussi s'évader seul, dans la nature. C'est ainsi que pendant l'été 1913 ou 1914, il s'en fut visiter les châteaux de la Loire seul et à bicyclette : le témoin qui nous rapporte ce souvenir se rappelle encore que cette bicyclette était équipée « à la moderne », c'est-à-dire qu'elle était munie de changements de vitesse, ce qui situait alors le cy- cliste à la pointe du progrès ! À l'époque de Limon, nous entrons dans une connaissance plus pré- cise et plus directe de la vie de l'abbé Guillerand. Nous le voyons d'abord s'occuper avec beaucoup d'intérêt des sémi- naristes de la région, les recevoir même à sa table, les accueillir toujours avec joie. Était-ce en souvenir de ce petit neveu Pierre, dont la mort lui restait présente ? Peut-être. Quoi qu'il en soit, voici le témoignage d'un prêtre originaire de Saint-Benin d'Azy qui, en 1912, était au petit sémi- naire, à 14 ans, et qui s'apprêtait à entrer au grand séminaire lorsqu'en août 1916, l'abbé Guillerand partit pour la Chartreuse :

« Mon état de séminariste me mit en rapport avec le nouveau curé de la petite paroisse voisine (Limon). Le doyen de Saint-Benin-d'Azy, mon curé, me fit l'éloge de ce prêtre qui était nouvellement arrivé dans le doyenné.

La connaissance fut facile. L'abbé Guillerand venait faire ses em- plettes au chef-lieu de canton et déposait sa bicyclette chez des cousins que je voyais pendant les vacances et auxquels le jeune curé était déjà devenu bien sympathique. Sa première rencontre avec les séminaristes de l'endroit fut conqué- rante. Le détail cependant m'en échappe. « Le petit curé de Limon », comme on disait, était accueillant et affable. J'allais à lui facilement.

Dès que je l'apercevais de la maison, sur la route retournant à Limon, je me précipitais pour l'accompagner un bout de chemin. Sa conversation était aussi intéressante que cordiale. Il portait grand intérêt aux séminaristes du voisinage. L'un d'eux, moins favorisé du côté de sa famille, passait une bonne partie de ses journées ou de ses vacances au presbytère de Limon, et se plaisait à pré- parer avec le curé qui y vivait seul, la cuisine quotidienne. Les autres étaient aussi reçus de temps en temps à la table de l'aimable curé. Tous venaient le voir au gré de leur fantaisie. Il les recevait toujours avec son bon sourire : il nous racontait des histoires du temps de son séminaire, il se mettait à l'harmonium qu'il avait dans son bureau, et chantait avec beaucoup d'âme. Sa joie intérieure était communicative. Il nous emme- nait dans sa petite église toute voisine. Elle était entourée du petit cime- tière ; de l'enclos de la cure, on poussait une barrière et on était à deux pas de la sacristie, et à quatre pas du portail. Église gothique, bien re- cueillie ; le chœur à l'allure un peu monastique avec des stalles, aurait

évoqué, si on avait su l'avenir, celui de Vedana

»

Les thèmes spirituels

Il était évidemment très désirable de connaître quelques-uns des

thèmes spirituels les plus familiers de l'abbé Guillerand, en ces années qui précédèrent son départ pour la Chartreuse. Or, grâce à une fidélité émouvante, nous possédons quatre lettres qu'il écrivit en 1915-1916 à l'une de ses nièces, une enfant de 12-13 ans, qui était en pension, mais

Il faudrait les citer tout entières, rien n'y est

pas trop loin de son oncle

indifférent : force pourtant est de choisir. L'enfant — est-ce sa première année de pension ? — « s'ennuie ».

« Quant à l'ennui, il passera comme tout le reste si tu veux le soigner. Je vais t'indiquer deux remèdes infaillibles si tu veux bien les employer. 1 o Mets-toi vigoureusement au travail. Ne pense plus qu'à tes leçons,

à tes devoirs, aux questions de la classe. Donne toute ton attention, tout ton effort d'esprit à cela, et je te garantis qu'au bout de quarante-huit heures tu auras écarté l'ennui pour toujours. Tu pourras avoir des petits ennuis, des petites difficultés avec les maîtresses ou les camarades, mais tu ne connaîtras plus l'ennui de cette quinzaine, l'ennui qui consiste à penser à Reugny, aux vacances, et à beaucoup d'autres choses qui, en ce moment, doivent être mises un peu à l'écart. Tu t'ennuies tout simple- ment parce que ton esprit est inoccupé, et toutes sortes de pensées inu- tiles viennent prendre la place qui est vide. Si cette place est prise par l'étude, le goût du travail, le souci de faire des progrès à tout prix, d'ap- prendre, de comprendre même ce qui ne se comprend pas du premier coup et tout seul, sois tranquille, l'ennui va bien disparaître. Il trouvera la maison garnie, et il ira se loger ailleurs. Pendant ce temps-là, tu con- naîtras la joie de l'étude, le plaisir de connaître des choses nouvelles et tu te trouveras très heureuse. 2 o Je connais un deuxième remède. Il s'emploie très bien en même temps que le premier : c'est la prière. Les peines de la vie sont parfois très lourdes à porter, bien plus lourdes que celles que tu as éprouvées ces jours-ci. Il arrive souvent que nous serions écrasés sous le poids si nous n'étions pas aidés. Il y en a beaucoup, d'ailleurs, qui sont écrasés, précisément parce qu'ils ne se font pas aider. Mais le Bon Dieu a prévu notre faiblesse et il nous a offert son secours. Il n'y a qu'à le lui deman- der. Je suis sûr que tu as oublié de le faire. J'espère que tu voudras bien essayer de mes remèdes. Si tu le fais avec courage et avec confiance, je te promets le succès. J'irai voir les résultats dans quelque temps. »

Chez l'abbé Guillerand, il y avait un éducateur-né. Il compte surtout sur l'enfant lui-même pour assurer le succès de son éducation : on ne fait rien contre l'enfant, et même sans l'enfant. Gentiment, il explique à sa jeune correspondante ces choses difficiles et, à travers ces conseils pé- dagogiques, on perçoit aisément les principes qui guident sa propre exis- tence :

« J'espère que tu t'es remise courageusement au travail et à ton rè- glement de vie. Il ne suffit pas de le faire, il faut t'habituer peu à peu à comprendre le but de tes années de pension. Elles ne doivent pas seule- ment développer ton esprit et t'apprendre un peu plus d'arithmétique, de grammaire ou d'anglais que tu n'en savais en quittant Me B. Elles doi- vent faire de toi une jeune personne dont le cœur, la volonté, en même temps que l'esprit, auront reçu une formation et qui, par conséquent, au-

ra non seulement des connaissances vraies dans l'esprit, mais des senti- ments justes dans le cœur, et une volonté bien réglée, qui se domine, qui se commande ce que l'on sait être bien, qui a le courage de se l'imposer. C'est par là surtout que l'on est quelqu'un et que la formation du pen- sionnat est importante. »

Parmi ces lettres, l'une, datée du 22 juin 1916, revêt une valeur parti- culière. La jeune destinataire va recevoir le sacrement de confirmation. L'abbé Guillerand lui écrit, mais cette lettre n'est-elle pas une confi- dence personnelle, plus encore qu'un conseil spirituel ? En tout cas, elle prélude admirablement — et presque la résume — à toute la spiritualité que développeront les écrits postérieurs : de cette « Vie » que l'abbé Guillerand, curé de Limon, va si bien décrire pour cette enfant de 13 ans, Dom Augustin le chartreux vivra et fera vivre les âmes. « Je ne veux pas attendre pour te dire que je vais prier à tes intentions ce soir et que je vais demander au Saint-Esprit de vouloir bien t'éclairer et te fortifier pour que tu commences à comprendre la vie et que tu aies le courage de la bien diriger. La vie, ce n'est pas seulement l'acte par lequel on respire, on mange, on accomplit des mouvements plus ou moins rapides ; ce n'est même pas seulement l'acte par lequel on ap- prend une leçon, on comprend un problème. La vie, c'est cela, et c'est quelque chose de plus. Si elle ne consistait qu'à respirer, manger, dormir, apprendre, com- prendre et vouloir, elle ne durerait pas longtemps et pour beaucoup, elle ne vaudrait pas la peine d'être vécue. Cela, c'est la vie qui passe ; c'est la vie de ce monde qui n'est pas toujours gaie et qui est à la merci d'une grippe, d'un accident, d'un froid et chaud, d'un obus, d'une balle ou d'une bombe. Mais il est trop clair que ce n'est pas la vie éternelle pour la- quelle nous sommes faits et qui seule compte. La vie éternelle, c'est la vie du bon Dieu qui seule dure toujours. Elle consiste à le connaître et à l'aimer comme il se connaît et comme il s'aime. C'est cette vie que tu as reçue du Bon Dieu (et, je crois bien, par mes mains) le jour de ton baptême. Tu l'as nourrie, développée par la prière, par l'instruction religieuse, par la communion et les mille moyens dont le Bon Dieu nous commu- nique la grâce qui précisément est sa vie, et qui est aussi son Esprit que nous appelons l'Esprit-Saint parce qu'il est la sainteté même. Tu comprends qu'ayant l'Esprit du Bon Dieu, tu vois les choses comme lui, tu aimes ce qu'il aime, et par conséquent, dans une certaine mesure, tu vis de sa propre vie.

Eh bien ! c'est cet Esprit de sainteté et de vie divine que tu vas rece- voir spécialement ce soir, qui demeurera en toi tant que tu auras la grâce sanctifiante, et qui mettra en ton propre esprit la lumière et la force du bon Dieu. Il faudra bien profiter de cette présence. Je crois que tu y trouveras, si tu le veux bien, les plus grandes et les meilleures joies de ta vie, précisément parce que c'est la vraie vie. Je m'unis donc à toi pour demander au Saint-Esprit de vouloir bien s'installer en ton âme, te faire voir, comprendre, goûter et aimer tout ce qui regarde les choses du bon Dieu, la prière, les sacrements, les offices, l'effort, la souffrance, le sacrifice, et toutes sortes de très belles choses qui malheureusement ne sont plus assez pratiquées aujourd'hui. »

Et quelques jours plus tard, il invite l'enfant à faire le bilan de son année scolaire :

« Es-tu contente de ton année ? Cela dépend des progrès que tu as faits en science et surtout en sagesse. Nous verrons cela. Continue tes efforts pendant tes vacances, au point de vue de la sagesse et de la piété, et demande bien au Bon Dieu, sans lequel tu ne peux rien, de t'y aider ».

Effort et prière, en ces deux mots se résumera toute l'ascèse chré- tienne selon Dom Augustin. Ce n'est pas en Chartreuse qu'il en a décou- vert le secret.

Ce « charisme » d'éducateur faisait déjà de lui un excellent directeur d'âme. En 1914, une personne en difficultés spirituelles, — étrangère à la paroisse, — s'adressa à l'abbé Guillerand ; elle lui garde encore au- jourd'hui une reconnaissance profonde : « Il a su tout de suite me mettre en paix, écrit-elle, me mettre `au large » et m'aider à surmonter mes dif- ficultés. » Ce violent, ce tourmenté, avait le don d'apaiser les autres

Veille de départ

L'heure du départ en Chartreuse approche : dans deux mois, l'abbé

Guillerand quittera Limon, le diocèse de Nevers, Reugny

vient pas morose. Jadis avec un confrère, l'abbé Guitton, il faisait sur

l'Yonne des parties de pêche fructueuses. Notre futur chartreux conti- nue, semble-t-il, à taquiner le poisson et à agrémenter de ses prises la cuisine familiale. Il sait aussi se rendre utile aux travaux de la grande ferme. La der- nière lettre que nous ayons de lui avant qu'il ne quitte Reugny (22-7-

Il n'en de-

1916), nous l'apprend : « Je suis allé faner à Reugny la semaine der- nière. »

C'est que les hommes manquent alors à la terre ; la guerre les retient loin des champs.

Il est en bonne santé. Il regrette

sa bonne fourche avec laquelle il tournerait si volontiers le foin au so- leil. »

« J'ai eu aujourd'hui un mot de X

Mais enfin, il faut partir. Monseigneur de Nevers, après avoir fait at- tendre l'abbé Guillerand « pendant des mois », à cause du grand nombre de prêtres mobilisés, a enfin donné son accord. De son projet d'ailleurs, le curé de Limon ne se cachait pas. « Le cher curé, rapporte un sémina- riste du temps, me mettait au courant des renseignements sur sa vie de futur chartreux (et avec quel gracieux enthousiasme !) que lui envoyait le prieur de la Valsainte. » Les paroissiens de Ruages et ceux de Limon, en apprenant ce départ, n'étaient pas sans inquiétude pour la santé de l'abbé Guillerand. « On a beaucoup plaint l'abbé, écrit l'un d'eux, lors- qu'on a su qu'il partait pour un monastère ; on craignait pour sa santé, on disait qu'il ne résisterait pas, que ça serait trop dur pour lui. » Et en effet, ses lettres de 1915-1916 laissent souvent percer, sinon une inquiétude, du moins une incertitude de santé.

« Je compte faire mon possible pour aller te voir prochainement, écrit-il à sa nièce. Mais comme je dois avoir, au moment de partir, le beau temps, la liberté, et les forces en bon état, je crains toujours que ces trois conditions ne soient pas réunies. »

Il s'excuse une autre fois de n'avoir pas été fidèle à un rendez-vous. « Je n'avais pas le courage de faire le parcours (à) bicyclette. » Vers 1923 ou 1924, il écrira :

« Quel mouvement ! Et dans la paroisse, et dans la région. Le curé de

Beaumont et de

y a déjà au moins trois ou quatre ans ! Ils devaient tous m'enterrer quand

je suis arrivé parmi eux. Et je me sens toujours la même résistance secoué par un rien, toujours debout. »

enlevés il

Parigny que je voyais souvent, le doyen X

Le départ pour la Chartreuse

Un beau jour, il quitta sa petite cure de Limon. Son frère Pierre et sa nièce Jeanne, sans doute aussi sa sœur Louise qui était arrivée à Limon le 22 juillet au soir, l'aidèrent dans son déménagement. L'abbé « se mon- tra, paraît-il, très gai ». On ramena à Reugny tout son petit bien, qu'il partagea avant son départ, entre ses frères et sœurs. Il ne se réserva qu'une modeste somme d'argent. Quant à ses chers livres, il les distribua entre un séminariste de Ruages et un séminariste de Saint-Benin-d'Azy. Il dut quitter Reugny le lundi. Son frère Pierre-Marie « attela » (était- ce le fameux « cheval blanc » de Reugny ?), et accompagna le partant à la Trouillère ou à Guipy ; l'abbé monta seul dans le « tacot » qui l'em- porta vers Nevers d'où, par Lyon, il gagnerait la Suisse et la Valsainte.

II. PROFES DE LA VALSAINTE

(28 août 1916 — 10 décembre 1928)

Grâce à quelques confidences, il nous est possible de suivre comme pas à pas les débuts de Maxime Guillerand dans la vie cartusienne et, ce qui est infiniment plus intéressant, de saisir quelque chose de sa voca- tion.

Vers la Valsainte

Voici d'abord dans quelles conditions s'opéra le trajet de Reugny à Bulle, dernière étape avant la Valsainte. N'oublions pas que nous sommes en 1916, c'est-à-dire en pleine guerre franco-allemande et que la Suisse s'efforce de garder une difficile neutralité entre les belligé- rants.

« Me voilà presque au but. Avec un peu de courage et d'audace j'au- rais pu aboutir ce soir, mais il aurait fallu faire six kilomètres à pied à la tombée de la nuit, trouver l'entrée de la Valsainte en pleine obscurité, et je craignais, outre la pluie très menaçante, que mon bon ange gardien me fasse expier, en me laissant perdre, ce qui eût été une imprudence. J'ai fait escale dans une charmante petite ville nommée Bulle, à dix ki- lomètres du monastère, rattachée à l'abbaye par un petit train sur deux kilomètres et, pour le reste, par une voiture publique. J'y ai trouvé une chambre parfaite à 2.50, une bonne brosse à linge, des gens d'une poli-

tesse exquise

et qui parlent le français à ravir ; tout autour, des mon-

tagnes superbes et un air déjà très vif qui m'excite à fausser compagnie à

la voiture et à « m'appuyer » les 10 kilomètres à pied, une fois déchargé

de mes bagages. Tout le voyage s'est d'ailleurs effectué aisément, sans encombres. Les difficultés de passeport sont insignifiantes quand on est en règle. Ledit passeport m'a été remis à la préfecture (4) mardi matin, sans autre forme de procès. On lui a donné une durée de 45 jours au lieu de 30 que j'avais demandée (ce qui est sans importance) et en le faisant partir du 30. À 13

h 15, je prenais l'express de Lyon qui me déposait à Perrache à 8 h 39

(5 ). Là, un groom de l'Hôtel Bristol se saisissait de mon sac, et moyen-

nant 4 francs m'indiquait une chambre et un bon lit où, après un rapide

4 Bellegarde, cérémonie de la douane, du passeport 5 Lire : 20 h. 39.

»

potage, j'avais hâte de m'installer (je m'étais couché la veille à 11 h). Je me suis reposé pour mes 4 francs, mais à 4 h 30 on me tirait de mon sommeil sur ma demande. Je tenais à dire ma messe à Fourvière, et comme il n'y avait encore ni tram ni funiculaire, j'en étais réduit à me débrouiller entre 5 et 7 h 15 ou 7 h 20 pour monter à pied à Fourvière, dire ma messe, redescendre à Perrache et m'embarquer. J'ai réussi, mais je me demande encore comment. J'ai raté un ou deux trams de retour, j'ai « posé » à la consigne où j'avais laissé mes bagages, je me suis rési- gné au moins trois fois à attendre l'omnibus de 10 heures ou midi et à

enfin, une seconde avant le départ du train j'étais

perdre une journée

en place à travers deux ou trois bonnes figures de bonnes sœurs qui se rendaient à Modane.

Premières impressions

Le 1 er septembre, il écrit de l'hôtellerie de la Valsainte où selon la coutume cartusienne, le candidat séjourne avant d'être admis à la postu- lance. Ce sont des jours de retraite, où lui-même et les supérieurs de l'Ordre étudient encore une fois les éléments de la vocation, avant l'en- trée en cellule.

« Au moment de mettre ma lettre à la boîte, j'apprends que l'unique levée est faite et qu'elle ne partira pas avant demain soir vers 4 heures J'en profite pour allonger la sauce. Je suis arrivé par le brouillard et de temps en temps la pluie. Vers le soir, la température s'est tout à coup et très sensiblement refroidie, le ciel s'est éclairci et je me demande s'il n'a pas gelé un peu ce matin. Mais en conséquence la matinée est magnifique. J'aperçois de ma fe- nêtre toute une série de sommets qui ont reçu du soleil une heure avant moi et qui avaient l'air contents d'être dans la lumière. Ils ne sont pas très élevés : quelques centaines de mètres au-dessus de nous ; je pense que les religieux doivent les escalader de temps en temps le jeudi. Ma vie actuelle est très douce ; elle ne se rapproche pas du tout du régime chartreux ; la table, le lit, le règlement, tout est fort acceptable. Je ne puis donc pas prévoir, d'après ce que je fais maintenant, mes im- pressions de la semaine prochaine. En tout cas, je demeure très calme et, au fond, très heureux d'avoir tenté mon expérience. J'ai confiance dans le bon Dieu qui sait mieux que moi ce qui me convient et ce qui nous convient à tous et qui saura bien, si nous ne nous y opposons pas, tout diriger pour le mieux. »

Il ajoute d'ailleurs un peu plus loin : « Je n'ai pas agi sans réflexion. » Ainsi commence à apparaître ce qui va caractériser sa vocation jusqu'à sa profession solennelle : une grande maturité de réflexion spirituelle, mais aussi une hésitation, soit de lui-même, soit de ses supérieurs, hési- tation qui retardera de six mois sa profession temporaire et de six mois encore sa profession perpétuelle. La cause de cette hésitation est claire :

« raison de santé », c'est-à-dire que, dès le début, vont peser sur sa voca- tion et sur sa vie religieuse sa « nervosité » et, conséquence de cette nervosité, une difficulté particulière à s'adapter aux exigences cénobi- tiques, communautaires, de la vie cartusienne. Il en souffrira profondé- ment, lui le premier, et il souffrira de faire souffrir les autres ; cette croix, il la portera courageusement, on peut même dire à certains mo- ments, héroïquement ; mais il la portera aussi dans un abandon total, filial, à la volonté de son Père des Cieux. L'incertitude même de son ap- titude pour ainsi dire naturelle, ou physiologique, à la vie cartusienne, le conduira à approfondir son attrait personnel vers Dieu, tout en se pliant avec rigueur aux observances de la Règle. De là viendra à sa pensée, à ses paroles, à ses écrits, cet accent original, cette note étonnante d'inté- riorité ardente qui, aujourd'hui encore, nous frappe et nous séduit. Vo- lonté de fidélité à la Règle et abandon total à la Providence du Père des Cieux, nous allons voir se préciser ces deux vertus, parmi les incerti- tudes des premiers jours.

« Le Moléson a son chapeau de brouillard et je crois bien qu'il vient de chez vous. Résultat pratique : il fait un temps très noir et assez frais, et je crains bien que vous ne soyez pas mieux servi que nous. Malgré ce temps, je suis redescendu hier à Bulle pour quelques courses. Je vous rappelle que Bulle est la jolie petite ville où j'ai passé une nuit en arrivant. J'ai trouvé là deux soldats français internés revenus d'Allemagne après blessure et maladie et j'en ai rencontré un certain nombre d'autres qui sont installés dans les villages environnants et qui se promènent à loisir entre les repas Un autre résultat de ma course à Bulle, c'est que je n'ai pas pu vous écrire. Je suis rentré à pied à l'heure où notre unique courrier partait. Je le regrette, parce que probablement dans quelques jours je vais me mettre au règlement de la maison et commencer vraiment mon expé- rience de vie religieuse et, à partir de là, mes lettres vont devenir beau- coup plus rares. Je les remplacerai par de nombreuses prières et si l'effet n'est pas le même en apparence, dans la réalité il est bien préférable.

Je ne sais rien de plus sur la Chartreuse. On vit dans un vaste appar- tement dont vous avez une idée, on ne donne à son estomac que ce qui lui est nécessaire sans le charger inutilement, on se lève la nuit, on s'exerce le corps par un peu de travail manuel, on s'exerce surtout l'âme par la prière. Tout cela est arrangé, organisé, réglementé depuis huit cents ans de façon à ce que ceux qui sont faits pour ce genre d'existence puissent s'en bien trouver. Je saurai dans quelques mois, une année ou deux au plus, si j'appartiens à ce groupe. »

Le postulant

Le 6 septembre le retraitant va devenir postulant. Chaussé de laine blanche et revêtu d'un ample manteau noir sans manches, le postulant est introduit à l'église dans le chœur des moines ; il prendra part désor- mais aux exercices conventuels. Il n'habite plus à l'hôtellerie, mais en cellule comme tous les chartreux. Le 6 septembre, l'abbé Guillerand an- nonce à sa famille que son « entrée en cellule » aura lieu le soir même :

c'est avec prudence, et même avec une certaine réserve, qu'il va franchir ce pas.

« Je dois entrer ce soir dans ma cellule de chartreux ; je ne serai pas chartreux pour cela, d'ailleurs : il faut cinq ans pour faire un religieux de cet Ordre ; je serai simplement ce qu'on nomme un postulant, c'est-à- dire quelqu'un qui demande à se faire chartreux et qui veut essayer cette vie. Au bout d'un an cependant, on commence à être un peu fixé et à voir clair. Pour mon compte, je ne le suis aucunement et je tiens beau- coup à ne pas m'emballer. Je ne sais pas quel est le règlement des postulants pour la corres- pondance. Mais il est possible qu'on leur demande (sans les y obliger, car ils sont libres complètement encore) de se conformer à la manière de faire des religieux. Il se peut donc qu'à partir de cette lettre je ne vous écrive qu'une fois par mois. Je tâcherai d'écrire la première le plus tôt possible et je vous donnerai tous les détails de ma vie. Je n'aurai à ma disposition que de petites plumes qui m'obligeront à écrire très fin. Ce sera terrible pour moi, mais plus encore pour mes correspondants s'ils veulent me déchiffrer. Quatre pages alors vaudront plus de huit d'au- jourd'hui. Ce ne sera d'ailleurs pas très intéressant ; les nouvelles à la Chartreuse sont rares, et quand je vous aurai décrit mes murs blancs, mon lit sommaire, ma table étroite, mon régime peu somptueux, je pour- rai polycopier cette lettre-là à une centaine d'exemplaires et vous en

adresser un le premier de chaque mois. A moins qu'un beau jour je m'en aille trouver le Père Prieur (c'est le supérieur de la maison) et que je lui dise : `Mon Père, j'en sais assez maintenant, je m'en vais aller étudier ailleurs. » Alors je vais lui rendre ses trois paires de souliers et son cos- tume blanc et je vais reprendre la route de Reugny. On m'a en effet, hier, apporté trois paires de souliers, des bas blancs et un manteau noir que je vais mettre à partir de ce soir pour aller aux offices. Les bas sont divisés en deux parts : le chausson en laine blanche qui ne prend que le pied, et une jambe de même étoffe qui descend jusqu'au talon et s'em- boîte dans le chausson. La jambe est retenue par une attache en étoffe qui passe sous le pied. C'est assez étrange au premier abord, mais on s'y habitue comme à tout le reste. »

Le novice

Le postulat proprement dit dure au moins un mois, ce fut exactement le délai imposé à l'abbé Maxime Guillerand. Ce mois achevé, le postu- lant est présenté à la communauté réunie au chapitre : les Pères délibè- rent sur l'admission et votent. Si le vote est favorable, le nouveau novice reçoit l'habit cartusien de laine blanche ; aux exercices conventuels, il portera en outre une ample chape noire. Il reçoit aussi, s'il le désire, un nom nouveau. Cette cérémonie eut lieu, pour l'abbé Guillerand, le 5 oc- tobre 1916 : ce jour-là, il recevait l'habit de l'Ordre et le nom d'Augus- tin. Aucun écho de ses sentiments ne nous est parvenu. Ce silence n'est dû sans doute qu'au seul fait que le nouveau novice, ne devant écrire à sa famille que rarement, avait choisi d'envoyer de ses nouvelles un peu avant l'Avent.

« Comment trouvez-vous mes lettres depuis tantôt deux mois ? Vous ne leur refuserez pas, du moins, la qualité (si c'est une qualité) d'être

Si je ne profitais pas des trois derniers

rares comme les beaux jours

quarts d'heure libres qui me séparent du l er dimanche de l'Avent, vous vous morfondriez bel et bien sans nouvelles du moine jusqu'à Noël C'est ainsi qu'en Carême probablement il faudra vous attendre à un si- lence non moins profond et qu'en temps ordinaire, si je passe la limite

mensuelle dont je vous avais parlé, il ne faudra pas trop vous inquiéter. Dites-vous : 10 h 30 du soir (à moins que vous ne dormiez, ce qui est mieux encore), le moine se prépare à 'jouper' à bas du lit pour se rendre

à Matines ; 2 heures du matin, il regagne sa cellule ; 6 heures il se remet

à prier à son oratoire ; 7 heures, il va chanter la messe de communauté ;

8 heures, il va en servir une autre ; 8 h 30, il commence la sienne et il jette un rapide regard du côté de Reugny et du côté de ceux qui nous

attendent là-haut, etc., etc., etc. Je crois bien que je vous ai déjà fait connaître toute la série qui, avec quelques variantes, se renouvelle tous les jours et que je demande au bon Dieu de pouvoir réaliser toute ma vie, et que je vous demande de demander avec moi qu'elle se continue

(ou plutôt je le lui demande officiellement) qu'elle

me rendra service en me gardant en bonne place ma petite rente an- nuelle de Reugny (si elle peut être servie) qui peut m'être utile dans le cas où je devrais rentrer. Si je ne rentre pas, elle en fera l'usage qu'elle voudra, c'est-à-dire qu'elle en deviendra légitime propriétaire. Si cela lui dit d'offrir sur cette somme des pèlerinages de Lourdes après la guerre :

ainsi soit-il. »

Je rappelle à L

L'Avent 1916 s'achève. Et Dom Augustin sort de son silence pour écrire aux siens. L'incertitude semble demeurer sur son aptitude à l'exis- tence cartusienne, mais il se livre loyalement à cette expérience et il abandonne de plus en plus son avenir spirituel à la main paternelle de Dieu.

« L'Avent est terminé et nous reprenons nos droits à une corres-

pondance — non pas fréquente (cela n'est pas de règle en Chartreuse),

J'ai donc l'autorisation, ce soir, de rompre le

silence dont vous vous plaignez. Or, je suis déjà tellement fait à ce si- lence que je sais à peine que vous dire Ce n'est pas que la réunion ici-bas ne soit impossible. Tout d'abord, il faut envisager une obligation militaire, un conseil de révision, un appel quelconque que la prolongation de la guerre rend assez pro- bable. En dehors de là, il est bien entendu que, pendant cinq ans, et sur- tout pendant la première année, on fait une expérience. En ce moment je fais la mienne. Je tiens à la faire très sérieusement. Jusqu'à présent il me semble et on me dit (ce qui est plus important) que je suis à ma place. Mais les indications peuvent varier. Or, il est arrêté clairement en mon esprit que le jour où on me dira que je n'ai pas la vocation religieuse, je reprendrai ma place tranquillement parmi vous. En attendant, je vis bien calme, au jour le jour, plein de confiance dans le Père qui est aux cieux et qui sait (heureusement) mieux que moi ce qui me convient et ce qui me conviendra demain, et qui saura parfaitement me le découvrir. Faites comme moi, et vous n'imaginez pas comme la vie devient plus simple et la mort moins redoutable. »

mais un peu moins rare

La menace du conseil de révision n'était pas illusoire. La convocation dut en parvenir à Reugny, et Reugny, inquiet, a fait suivre. Le 14 mars 1917, Dom Augustin poste à Reugny ce simple billet :

« Dormez en paix. J'ai écrit, en temps voulu, à l'ambassade de Berne et au préfet de la Nièvre pour leur faire connaître ma situation. J'attends des ordres. J'ai demandé à passer ma révision au consulat. Si cela m'est accordé, je ne partirai qu'au moment de l'incorporation. »

En fait, c'est à Pontarlier que Dom Augustin fut convoqué par les au- torités françaises. Il dut donc repasser la frontière « Me revoilà sur terre française, mais pour quelques instants seule- ment. Je suis arrivé ce matin à Pontarlier et ce soir à 9 heures j'ai dû m'exhiber à la mairie pour me conformer à la fameuse loi sur les exemp- tés et réformés. Quand la loi suivante sur le même sujet passera, vous m'avertirez. Je me présenterai de nouveau, et cette fois avec assurance ; car je constate de plus en plus qu'on veut se passer de mon concours pour expulser les Allemands. Je m'attendais à beaucoup plus d'exigence. Malgré la présence de quatre majors (deux assis et deux debout) et de

tout un jury très important de pékins, la plupart des gens de mon espèce ont été maintenus dans leur situation militaire. Le Bon Dieu me veut donc décidément à la Chartreuse. Ou du moins, il ne veut pas profiter de la circonstance pour m'en écarter. J'en suis très heureux. J'ai passé là depuis septembre dernier de bons mois. L'exis- tence de la Valsainte est certainement la plus conforme à mes goûts que

j'aie rencontrée jusqu'à présent

»

Problèmes de santé

À l'automne de 1917, une épreuve était réservée à Dom Augustin. Au bout de son année de noviciat (le noviciat ne durait alors qu'un an), il était informé qu'il n'était pas admis à la profession « en raison de sa san- té », et que son noviciat était prolongé de six mois. Ainsi, en cette fête de saint Bruno 1917 (6 octobre), sa destinée cartusienne reste-t-elle en- core très incertaine. Il ne semble pas qu'il ait fait part aux siens de cette déception, sans doute pour qu'ils ne s'inquiètent pas. Mais sa lettre du l er janvier 1918 se colore, malgré qu'il en ait, d'une certaine mélancolie : il est vrai que les circonstances politiques sont lourdes et sombres. Mais on notera très particulièrement — car c'est là une des confidences ma- jeures de Dom Augustin, — un des plus importants coups de lumière

jeté sur sa psychologie spirituelle et sur sa grâce personnelle :

« Je demeure dans ma disposition de départ : tout prêt à rester ici, si on m'estime capable de mener ce genre de vie et fait pour lui, tout prêt aussi à vous revenir et à faire un ermite indépendant dans les anciennes carrières ou sous les sapins, si on ne me trouve pas les forces suffisantes pour continuer la vie d'ici ; tout prêt aussi à n'être ni chartreux ni ermite indépendant, et à faire tout ce qu'on voudra. Je m'acharne à n'avoir plus

de désirs

»

Il faut sentir quel pas spirituel cet ajournement de sa profession fait franchir à Dom Augustin. Mais il ne faut pas minimiser davantage le contrecoup de cette épreuve : ce novice qui, sans nourrir aucune objec- tion contre l'aspect cénobitique du chartreux, n'allait pourtant qu'à con- trecœur au « spaciment » c'est-à-dire à la promenade de détente hebdo- madaire, se sent comme rejeté vers la solitude. « La solitude est ma grâce », aurait-il confié un jour vers cette époque à un de ses pénitents :

pour un chartreux, cette grâce, ce goût de la solitude, doit s'équilibrer d'une autre grâce, l'acceptation franche, sinon le goût, d'une part de vie cénobitique Cette lettre du 1 er janvier 1918 doit être citée :

« Je vous écris au premier jour de 1918, et je viens à peine de m'en apercevoir. Les années passent si vite quand on a franchi la quarantaine qu'on les voit se succéder sans y faire attention. Et puis, cette pauvre année 1918 se présente sous un aspect si peu riant qu'on n'a pas le cou- rage de la saluer avec beaucoup de joie Je ne désire qu'une chose, c'est que le Bon Dieu me donne la santé voulue pour continuer à ne plus connaître d'autre existence. Je pense que je serai à peu près fixé à cet égard dans les premiers mois de cette an- née. J'ai pu jusqu'à présent suivre sans à-coup le règlement de la Char- treuse. Je suis debout constamment, comme je l'étais dans le monde. Est-ce suffisant pour faire profession ? Je ne le sais pas. Je m'en remets à mes supérieurs qui me le diront. Je demeure dans ma disposition du départ : tout prêt à rester ici, si on m'estime capable de mener ce genre de vie et fait pour lui, tout prêt aussi à vous revenir et à faire un ermite indépendant dans les anciennes carrières ou sous les sapins, si on ne me trouve pas les forces suffisantes pour continuer la vie d'ici, tout prêt aus- si à n'être ni chartreux ni ermite indépendant, et à faire tout ce qu'on voudra. Je m'acharne à n'avoir plus de désirs et je donnerais ma tête à couper que c'est la seule voie du bonheur, même ici-bas. Quoi qu'il en soit et en attendant que je sache si ma demeure de la

terre doit être la Valsainte ou l'ombre fraîche et encore très aimée de nos grands sapins, ou quelque coin solitaire (ah ! solitaire sûrement!!) que j'ignore, je vous resouhaite une bonne année, de la santé autant que le bon Dieu voudra bien vous en donner, du courage plus que jamais et surtout le courage le plus difficile et le plus vrai qui s'appelle la pa- tience, et enfin le rendez-vous définitif où il est bien entendu (n'est-ce

pas) que personne ne doit manquer à l'appel, le grand paradis

où il fera

bon dans toute la mesure où il fait mauvais ici-bas, et infiniment plus encore. »

Un appel sous les drapeaux ne viendra-t-il pas, vers cette époque, in- terrompre l'essai cartusien de Maxime Guillerand ? Notre moine « ré- formé » en est menacé, mais ne s'en inquiète pas à l'excès et rassure son frère qui, de France, s'est chargé de lui constituer son dossier de ré- forme :

« Merci de la pièce envoyée ; merci des recherches pour me procurer la seconde. Si elles n'aboutissent pas, demeure en paix ; j'écrirai au con- sul français pour lui exposer le cas et lui demander la marche à suivre. Il est très bien disposé. Il s'agit d'ailleurs d'une pièce très simple, un certi- ficat sur papier libre attestant que le conseil de révision de Pontarlier m'a exempté de tout service le 12 avril 1917. La mairie de Limon m'en avait délivré un après la visite de décembre 1916 ; et je l'ai envoyé à Berne à tout hasard : peut-être suffira-t-il. Encore une fois, sois tran- quille, tout s'arrangera, même si tu ne trouves rien à Cosne. »

Première profession

Dom Augustin avait raison : l'Armée le laissa à sa Chartreuse, et le 19 mars 1918, en la fête de saint Joseph, il était admis enfin à faire sa profession temporaire, c'est-à-dire à prononcer pour trois ans les veux de stabilité, d'obéissance, de pauvreté, de chasteté et de conversion des mœurs, selon la Règle de saint Bruno. Ainsi que tous les « jeunes pro- fès », il quitte alors la chape noire du novice, et revêt la grande « cu- culle », sorte de scapulaire dont les bords sont réunis par une étroite bande de laine. Il y a dix-huit mois qu'il est entré à la Valsainte.

1918-1921

Le profès des veux temporaires (1918-1921)

C'est pour trois ans que le jeune profès chartreux s'engage par ses vaux à l'égard de Dieu et de l'Ordre. Trois ans au terme desquels, si l'Ordre le juge apte à la vie cartusienne et si lui-même sent en soi l'appel de Dieu et la grâce, il fera profession solennelle et définitive. Pendant ces trois ans, Dom Augustin ajoute aux obligations de la vie régulière, des « confessions, quelquefois une prédication », et à ses frères en religion qui font leurs études ecclésiastiques il enseigne la phi- losophie. Cet ensemble constitue une existence finalement très occupée. Il semble pourtant que la lutte spirituelle et les pénibles incertitudes sur son avenir cartusien ne lui furent pas épargnées, malgré sa profes- sion temporaire. Le 28 août 1920, il écrit à sa famille cette lettre qui n'est pas sans mélancolie, et dont le sourire est « voulu » : de nouveau s'exprime ce sentiment qu'au-delà de son désir, si fervent soit-il, de vivre en chartreuse, une vocation plus profonde encore existe en lui : la vocation de faire la volonté de Dieu, quelle qu'elle soit, et de s'abandon- ner, les yeux fermés, à l'amour de son Père des Cieux :

« Saint Augustin, priez pour nous. Notre-Seigneur ne prêche que la paix, l'union fraternelle, l'amour. Et quand il semble demander quelque sacrifice, c'est pour rendre au cen- tuple ce qu'on lui sacrifie. Je vous dis cela après 1460 jours d'expé- rience, et pas un seul de ces jours ne m'a révélé le contraire. Vous devi- nez ainsi que je ne suis aucunement découragé de ma vie religieuse, et bien décidé à la continuer, si le Bon Dieu le veut. Je souligne ces mots, parce que ce qu'ils expriment, je l'aime encore bien mieux que la Char- treuse. Je n'aime que cela, je ne veux de plus en plus que cela. Voilà la vraie source de toute paix et joie. Et si le Bon Dieu me disait : ce soir, à quatre heures, il faut reprendre la voiture de Bulle, le train de Genève- Lyon-Nevers (ou quelque autre direction), je vous arriverais dans trois jours, la lèvre fleurie de tous les sourires dont je suis encore capable

Par une coïncidence qui ne semble pas un hasard, les quelques lettres que nous possédions de cette période ne cessent de répéter aux autres :

« Courage ! Courage ! », de leur rappeler que l'existence est brève, que la vraie vie approche et qu'elle se prépare déjà à travers nos travaux, nos joies et nos souffrances quotidiens. On dirait que Dom Augustin ne

parle si bien aux autres que pour s'exhorter lui-même.

« Courage ! Courage ! Voilà ce qu'il y a de mieux. Il faut être plus fort que n'est lourd le poids à soulever. Et cela, on le peut toujours à condition de se faire aider par celui qui est la Force Infinie et qui met cette Force Infinie à notre disposition. Il n'y a qu'à demander. Comme c'est simple ! »

Et il ajoute encore avant de terminer : « Une fois de plus courage ! »

Ne nous trompons pas d'ailleurs sur le sens de ce « courage » : ce n'est pas celui de s'évader de nos peines et de nos souffrances familières pour usurper prématurément la paix du ciel ! Non, c'est le courage d'ac- complir en perfection la besogne de chaque jour. Par ce courage chré- tien, tout illuminé de foi et soutenu par la prière, la vie se transfigure :

« Du courage ! Encore du courage ! Et toujours du courage ! Nous n'avons pas le droit de dire ni même de penser que la vie est triste. La vie est une chose magnifique ; seulement il faut l'envisager sous son vrai jour. Si vous la regardez dans la réalité présente, avec sa succession

d'ennuis, de séparations, de deuils, etc., etc., etc., il est évident que c'est le plus atroce tissu de misères qu'on puisse imaginer. Mais si vous la regardez comme une marche vers la maison du Père qui est aux cieux,

et si vous songez que chaque minute et

chaque épreuve sont les moyens fixés par Celui qui sait tout, qui peut

tout et qui nous aime pour nous acheminer au terme, alors vous ne son-

gerez plus à vous plaindre, vous serez plutôt tentés de dire : `Mon Dieu,

tout ce que vous voudrez,

pour que nous nous retrouvions là où on ne se quitte plus. » Cela ne supprime pas la souffrance, cela n'empêche pas de la sentir, parfois bien

rudement, mais cela lui donne un aspect qui la fait accepter avec bien plus de courage, et parfois qui la fait aimer. »

vers le foyer de famille,

encore des jours tristes, encore des peines

Est-ce seulement vers cette époque qu'il lut la vie et les écrits de Sœur Élisabeth de la Trinité, cette Carmélite de Dijon, morte à 27 ans, en 1906, et dont les Souvenirs publiés dès 1909 exerçaient un si vif at- trait sur les âmes contemplatives ? Les indices ne manquent pas pour le croire, sans que l'on puisse pourtant l'affirmer. Ce qui est sûr, c'est que vers ce temps la pensée spirituelle de Sœur Élisabeth faisait sur lui une profonde impression et le confirmait dans une voie où il ne demandait qu'à avancer. Il en résume la vie en une de ces courtes biographies dont

il avait le goût ; il fait de ses pensées un florilège, et ses choix sont si- gnificatifs. En voici quelques exemples :

« C'est là, tout au fond de moi, dans le ciel de mon âme, que j'aime

trouver le bon Dieu, puisqu'il ne me quitte jamais

Il est tellement là

qu'un léger voile seulement semble nous séparer

« La prière est un repos ; on vient tout simplement à Celui qu'on

aime ; on se tient près de Lui comme un petit enfant dans les bras de sa

mère, et on laisse aller son cœur

« Je crois que le secret de la paix est dans l'oubli, la désoccupation de soi-même, ce qui ne consiste pas à ne plus sentir ses misères physiques

ou morales

« Il vous paraît peut-être difficile de vous oublier. Ne vous en préoc-

cupez pas. Comme c'est simple ! Voilà mon secret. Pensez à ce Dieu qui

est en vous

»

»

»

Peu à peu, on s'habitue

»

« Il faut rayer le mot `découragement » de votre dictionnaire

»

La profession solennelle

Voici Dom Augustin parvenu au terme de ses trois ans de profession simple. La date approche où il aura à faire sa profession solennelle et définitive. 1921 : nous voudrions le suivre pas à pas au cours de cette année décisive. À la fin de décembre 1920, il lui faut renouveler son permis de séjour en Suisse ; il écrit à Reugny et, à son accoutumée, du simple événement il s'élève et élève les âmes vers des pensées spirituelles.

« L'administration suisse m'offre le plaisir de vous adresser un rapide

bonjour. Elle réclame, pour me renouveler mon permis de séjour sur son

territoire :

1 o un extrait de naissance ; 2 o un certificat d'exemption ou de situation militaire.

Je n'ai aucune de ces pièces et j'ai recours à vous pour me les procu- rer. Ni ne vous troublez, ni ne vous pressez. Il ne faut jamais le faire, mais dans la circonstance, moins que jamais. On ne me jettera pas par la fenêtre avant que je n'aie pris, sans courir, les moyens voulus pour régu- lariser cette situation. Le ferait-on, que je continuerais d'être, comme vous et comme tous, l'enfant sur lequel le Bon Dieu veille, en bon Père,

depuis 43 ans, et sur lequel il continuera de veiller

»

Dieu, par les événements, oriente son âme vers un abandon toujours plus total. Sa profession solennelle aurait pu avoir lieu le 19 mars 1921, — elle n'eut lieu que le 6 octobre 1921. De nouveau six mois de retard :

pourquoi ? Raison de santé ? Il ne semble pas. Ce n'est qu'après Pâques qu'il annoncera à sa famille, — et encore ne présentera-t-il pas la nouvelle comme absolument certaine — qu'il fera sa profession solennelle le 6 octobre. Il lui faut donc préparer sa « re- nonciation » : avant de prononcer le vœu solennel de pauvreté dans l'Ordre, le chartreux doit disposer en pleine liberté et en faveur de qui il veut, de tous les biens meubles et immeubles qui lui appartiennent.

« Je vous avise tout d'abord que j'aime bien ceux qui aiment le Bon Dieu et que si vous avez passé de bonnes fêtes de Pâques avec commu- nion fervente et bonnes résolutions de recommencer le plus souvent et le mieux possible, je vous fais place dans la plus haute cime de mon cœur. Je vous avise en second lieu que grâce aux pièces que vous m'avez diligemment envoyées, je suis en règle (pour cinq ans je crois) — avec toutes les autorités constituées de ce pays et de mon pays, et je puis, en observant les lois, y faire tranquille et pieux séjour Je vous avise en troisième lieu que le 6 octobre prochain, si le Bon Dieu le veut (et s'il ne le veut pas, ce sera tout ce qu'il voudra avec le même plaisir et la même paix) je ferai ma profession solennelle, et qu'à cette date il faut que mon titre et mes droits de propriétaire soient passés de vie à trépas. Or, ici encore, je compte sur vous pour que vous me conseilliez fraternellement. Voyez, étant donné les circonstances, ce qui vous parait le plus simple, le plus sûr et le moins onéreux. Bien entendu je vous donne tout. Il s'agit donc de vous assurer les meilleures condi- tions de `prise ». Je ne réaliserai d'ailleurs ce projet qu'au mois de sep- tembre. Si je m'y décide définitivement, je vous enverrai à ce moment toute procuration nécessaire. En attendant, songez à ce que je vous de- mande, et dès que vous aurez envisagé une solution pratique vous me la ferez connaître. »

« Si je m'y décide », le mot reviendra encore dans une lettre qui date très probablement du mois de septembre, et qui mériterait d'être étudiée à fond. Que l'accès de Dom Augustin à la profession solennelle soit en- core incertain, c'est évident. Mais d'où vient cette incertitude ? Il semble bien, cette fois, qu'elle lui soit imputable : « Si je m'y décide », dit-il.

Par contre, ce que dit en clair cette lettre, c'est qu'il se dépouille de tout selon la loi civile, sauf d'une certaine somme qu'il garde en réserve pour un éventuel retour à Reugny. Quel projet pouvait-il bien avoir alors en

tête ? Il est impossible de le définir

chartreux après la profession solennelle, comme s'il n'envisageait pas d'autre avenir pour lui ! On sent, à travers l'humour, — j'allais dire le badinage, — du ton, qu'en ces jours qui précèdent le don de soi sans ré- ticence ni possibilité de retour en arrière, l'âme de Dom Augustin se dé- bat dans une incertitude très douloureuse. Son existence, en ce qu'elle a

à la fois de plus « charnel », comme dirait Péguy, et de plus spirituel, se

joue là. Les problèmes de santé et les problèmes d'âme se mêlent étroi- tement en ces jours de lutte extrême. Donc, vers le 23 septembre, il adresse une lettre au notaire de Bulle qui « bien que non valable légalement, affirmait suffisamment (sa) vo- lonté (de renoncer à tous ses biens) et pouvait suffire provisoirement ». À cette lettre d'affaires, il ajoute une autre lettre pour sa famille ; c'est de cette lettre-là que nous parlions plus haut :

Et pourtant, il parle de la vie du

« J'ajoute un petit mot commun à la lettre d'affaires qui me donne ma liberté. Merci encore une fois de vous être prêtés avec tant de bonne volonté

à l'arrangement. Il reste une somme dont je ne sais guère le montant qui

se rattache à des droits de bâtiments, etc

sion (le 6) quelle destination je désire lui donner (6 ). Pour le moment, je

la réserve et si quelque obstacle surgissait qui m'empêchât de faire pro- fession, elle me servirait à reprendre place parmi vous. Pour tout le reste, usez-en à votre aise. Que je fasse profession ou que je revienne, je me dépouille. Pensez bien à moi le 6 octobre. »

Je vous dirai après la profes-

Comment se tira-t-il de son angoisse ? Par quels sentiments ? Sous quelle lumière intérieure ? Nous ne le savons guère. Peut-être son secret se cache-t-il dans cette confidence à son frère :

6 « Si j'étais sur place, écrira-t-il quelques jours après sa profession, et que je puisse me rendre compte de ce qui peut vous être nécessaire ou vraiment utile, et si vous me disiez que ces quelques centaines de francs ne vous sont pas indispensables pour assurer votre pain quotidien, je vous dirais : « Eh bien ! donnons-les à nos morts sous forme de messes et de bonnes œuvres. » Il ne convient pas que dans cette distribution ils soient oubliés. » Dom Augustin était très fidèle à prier pour ceux qu'il appelait « nos morts ».

« Avec cela, ne regrettons rien. La vie n'est pas un rêve qu'on arrange à son gré ; c'est une réalité dont il faut accepter la plus grande partie comme elle se présente, sans chercher à changer ce qui n'est guère changeable. Ce dont nous disposons ce sont nos sentiments. C'est (cela) qu'il faut arranger et cultiver avec soin. »

Quoi qu'il en soit, l'issue de sa lutte est certaine ; l'attitude de son âme est franche et nette. Quatre jours avant la profession, arrive à la Valsainte la pièce officielle qui lui permet de rendre sa renonciation lé- gale et effective : il la signe résolument. « La pièce nouvelle me place donc dans une situation définitive. » Il ajoute, s'adressant à son frère :

« Encore une fois merci. Demeurons unis dans la prière. Je recommande tout spécialement la journée de jeudi. J'écrirai plus longuement la se- maine prochaine.

Et en effet, quelques jours après la cérémonie du 6 octobre où Dom Augustin s'était lié pour toujours à Dieu et à l'Ordre de saint Bruno, une lettre parvenait à Reugny. Document capital qui éclaire rétrospective- ment les cinq années dernières, mais qui jette aussi une grande lumière sur les années à venir. Il faut peser les mots de Dom Augustin, ils sont prophétiques. Il prévoit, sous la lumière du Saint-Esprit, que son exis- tence cartusienne connaîtra encore difficultés et souffrances. « J'espère même, avec la grâce du Bon Dieu (qui ne manque jamais) arriver à les aimer comme le trésor de la vie. » Oui, il y parviendra. Déjà résonne ici le mot de son agonie « Comment tant de joie et tant de souffrance peu- vent-elles s'accorder à ce point ? » Pour le moment, il mise, les yeux fermés, sur la grâce : « On y va à corps perdu ! » La vie sera-t-elle pour lui longue ou courte ? Peu importe. « Ce qui compte, c'est l'instant qui

c'est l'amour infini que Dieu a mis dans

passe, c'est la minute présente

chacune de ces minutes. » Lorsque nous l'entendrons développer cette spiritualité de l'instant, il conviendra de nous rappeler cette lettre de sa profession solennelle :

« Bien chers,

Eh bien ! cette fois, me voilà bien définitivement religieux chartreux. Et pour ne pas l'oublier vous aurez à demander à M. le curé de Dom- pierre de noter le fait aux registres de baptême. J'en suis très heureux, vous le devinez bien. C'était, de ma part, une volonté bien arrêtée d'es- sayer et de faire mon possible, quand je vous ai quitté il y a cinq ans. Mais je n'espérais qu'à demi réussir. Je voyais de graves difficultés,

moins graves dans la réalité pratique que dans les livres où j'avais étudié le genre de vie, mais sérieuses néanmoins. Le bon Dieu a voulu que ces difficultés s'arrangent dans une mesure suffisante pour que, après cinq années d'expérience, je pusse faire profession. Je n'entends pas dire par là que je sois au bout de mes peines. Non ! Il y en a ici comme ailleurs, pas plus cependant. Mais je ne suis pas venu pour les éviter. J'espère même, avec la grâce du bon Dieu (qui ne manque jamais), arriver à les

aimer comme le trésor de la vie : ce qui ne veut pas dire qu'on n'en souffre pas, mais on les sait pleines d'avantages supérieurs, et on y va à corps perdu, comme le moissonneur qui, sous le dur soleil, lie ses gerbes parce qu'elles seront sa richesse. Notre richesse à nous, c'est la souf- france. Nous aimons semer dans les larmes pour moissonner dans l'allé- gresse ! Que le temps des semailles est court ! Et la moisson sera sans fin ! Et puis, un tel état d'âme a l'avantage de mettre de la douceur dans ce qu'il y a de plus pénible. Voilà pourquoi je suis heureux d'avoir fait pro- fession, de m'être donné plus complètement et plus définitivement à Dieu, d'avoir renoncé à tout, de n'être plus beaucoup de la terre et de désirer n'en être plus du tout. Maintenant je trouve que tout est grand et beau, parce que c'est de l'éternité. Avoir froid ou chaud, cela ne compte plus. Une seule chose compte, c'est l'instant qui passe, c'est la minute présente, ce sont toutes les circonstances variées qui la caractérisent, c'est l'amour infini que Dieu a mis dans chacune de ces minutes et dans chacune de ces circonstances par lesquelles il veut m'unir à Lui et me combler de sa joie à jamais. Tout le reste, ce que ces minutes ou ces cir- constances ont de joyeux ou de pénible, cela passe, passe sans cesse, n'a pas de réalité et par conséquent ne compte pas pour un religieux. Et même pour vous, il faut, si cela compte encore, que Dieu compte plus

Je joins un

que tout. Lui avant tout. Voilà la vie vraie pour nous tous mot pour régler la dernière question financière. »

1921-1929

Évolution spirituelle

Le 31 décembre 1921, trois mois donc après sa profession, Dom Au- gustin enverra à Reugny ses veaux de Nouvel An. À travers « ses nou- velles », on peut percevoir le travail qui s'est fait dans son âme et la ma-

nière dont il lutte contre ses difficultés. Cette lutte ira en s'exaspérant pendant les huit années qui vont venir : il souffrira, lui le premier, de cet état nerveux, et il en souffrira d'autant plus qu'il aura conscience de faire souffrir les autres ; mais il ne cessera pas de lutter courageusement, avec « patience »

« Je ne vous donne pas de mes nouvelles. Je suis aujourd'hui ce que

j'étais hier. Mes pensées, mes sentiments, mes occupations, ma santé ne varient pas. Nous sommes un peu plongés dans le monde de l'éternité où il n'y a plus de levers ni de couchers de soleil, ni de jours qui se suivent, ni de saisons qui se succèdent et apportent de la variété dans la vie. Tout se ressemble ou à peu près. Et vous savez que j'aime beaucoup cela. Je l'aime de plus en plus. Est-ce que je me prépare à aller bientôt au pays de là-haut où c'est bien vraiment et pour toujours l'immuable éternité ? Je n'en sais rien et je ne veux pas le savoir. Il me suffit que la minute où je trace ces lettres, et les lettres elles-mêmes que je trace, et le mouve- ment un peu trop rapide (car elles ne sont guère lisibles) qui les trace, et

il me suffit que tout cela soit

bien ce que Dieu veut pour que je sois au comble de mes vœux

la pensée et le sentiment qui les dictent

»

Il semble qu'en ces années 1921-1922, le sentiment de la précarité et de la rapidité de l'existence humaine se soit encore accru, et comme exacerbé en lui. Tout événement, une naissance, un deuil, un départ, lui fait percevoir de façon aiguë, ce qu'il appelle « le mouvement perpé- tuel » des êtres. Le mot est à retenir ; car il deviendra, chaque jour da- vantage, pour Dom Augustin, « un mot d'âme » : à ce « mouvement », à ce flux perpétuel des personnes et des choses, il opposera en lui le « mouvement » de Dieu, le don réciproque du Père et du Fils dans la Trinité, le don de Dieu à l'homme et son invitation à reproduire en soi, en y participant, le mouvement trinitaire. Pour échapper à ce mouve- ment éphémère, ou du moins pour lui donner un sens, il ne voit de re- cours que dans le Mouvement éternel et pour ainsi dire immobile de Dieu. — Or, ce point est d'une importance capitale : on risque, à ne pas le comprendre, de faire un contresens grave sur « cette retraite silen- cieuse » où Dom Augustin se replie lorsqu'il perçoit jusqu'à en avoir le vertige, le mouvement perpétuel des choses d'ici-bas : sa « retraite silen- cieuse » n'est pas un refuge, ce n'est pas un exil où il déserte nos ter- restres combats. Ainsi qu'il le dit magnifiquement : « Ce détachement est tout simplement une forme nouvelle et plus durable d'attachement », c'est-à-dire que son âme et, pourquoi craindre le mot ? son cœur, déci-

dément fixés, amarrés en Dieu, n'aiment, ne désirent, ne se souviennent, ne projettent, ne jugent que selon Dieu. « Je ne suis pas devenu l'ennemi de la nature humaine », affirme-t-il ; mais cette nature humaine, il la voit dans sa destinée éternelle, il en intègre le temps dans l'éternité. Que cette vision s'accompagne pour Dom Augustin d'un sentiment trop vif et d'ailleurs illusoire de sa mort prochaine, cela semble indéniable ; mais qui le reprochera à ce moine de quarante-cinq ans, qui a été longtemps un malade et le demeure ! Les témoignages de ceux qui vivent avec lui à la Valsainte à cette époque concordent : Dom Augustin se montre religieux de très fidèle observance, il aime la Règle et la pratique, ses directives en confession sont toujours très appréciées ; on continue de sentir chez lui une préfé- rence marquée pour la solitude et un manque d'attrait spontané pour toute rencontre communautaire, encore qu'il s'y montre très vite, une fois qu'il se retrouve avec ses frères, enjoué, surnaturel, causeur agréable. Si se manifeste chez lui quelque nervosité, ce ne doit pas être très grave : car, à la visite canonique de 1923, il est nommé, le 25 juin, « vicaire » de la Valsainte. Cette responsabilité est grave dans une Char- treuse. Cette charge le mettait en contact plus fréquent et plus étroit avec le Père Prieur, mais aussi avec tous les moines. Ces obligations auraient dû normalement aérer son existence ; il semble que très vite au contraire elles le fatiguèrent et que son état nerveux empira. 1924 ramène en France des élections, dont les observateurs poli- tiques s'accordent pour prévoir qu'elles seront graves. Dans une lettre qu'il écrit à ses sœurs au début de l'année, Dom Augustin fait allusion à cette situation délicate.

« Nos prières obtiendront-elles que les élections soient bonnes et que

nous puissions rentrer en France ? Aidez-nous. Il est vrai que beaucoup

, est vrai aussi que tous les lieux sont bons quand on y trouve le Bon Dieu. Conclusion pratique et dernière : ne nous attachons donc qu'à Ce- lui qui ne manque jamais. »

d'entre nous devraient rester pour soutenir les maisons actuelles

et il

Cette année de vicariat dut être bonne et donner satisfaction aux res- ponsables de l'Ordre. Car au chapitre général de mai 1924 on adjoignit à la charge du vicaire la charge de coadjuteur. Cette fois, le poids était trop lourd pour la santé de Dom Augustin. Sur ses propres instances, le 14 septembre 1924, il obtenait « miséricorde » de ses deux charges, c'est-à-dire qu'on les lui enlevât.

Crise de santé

De cette période qui s'étend de la fin de 1924 jusqu'au départ de Dom Augustin de la Valsainte en 1929, quelqu'un qui l'a bien connu alors af- firme que ce fut sans doute la période la plus critique pour la santé et l'existence cartusienne de Dom Augustin. Il semble que se soient déve- loppés en lui des phobies, des soupçons et une sorte de sentiment de persécution qui l'ont fait profondément souffrir. Il se renferme plus que jamais dans sa cellule, évite les contacts avec la communauté, participe le plus rarement possible à la promenade hebdomadaire ; plutôt que de demander les permissions, notamment les exemptions de jeûne qu'exi- geait son mauvais état de santé, il préfère supporter ces souffrances. Il amenuise de plus en plus cette part de vie cénobitique que saint Bruno jugeait indispensable pour l'équilibre de ses moines. Il reste l'homme de la solitude, mais trop exclusivement l'homme de la solitude. Et cet excès n'était pas sans inquiéter ses supérieurs et ses frères en religion. Les lettres de ce temps continuent pourtant à être joyeuses et sou- riantes, et ses mots orientent toujours les âmes vers la confiance et l'ef- fort, vers la joie.

« T'ai-je cité une belle pensée que j'ai copiée il y a de longues années et que je me rappelle bien souvent : `la tristesse, c'est le regard sur soi ; la joie, c'est le regard sur Dieu ! » Médite-moi ces mots-là, et tu y trou- veras le secret du bonheur. Les âmes étouffent parce qu'elles sont étroites ; et elles sont étroites parce qu'elles restent dans les bornes de leur tout petit moi. C'est tout naturel qu'elles manquent d'air, dans cette prison-là. Il faut en sortir. Nous sommes plus grands que nous ; voilà pourquoi nous souffrons en nous. Nous sommes grands comme Dieu, mais à la condition d'entrer en Lui. Tout cela paraît bien compliqué et

Non ! ce sont nos mots qui ne sont pas faits pour tra-

Heureusement, nous pouvons nous en

duire ces réalités très simples

bien mystérieux

passer. La foi les remplace avantageusement. Il faut croire que Dieu est vraiment présent au fond de ton âme, qu'il y vit sa vie éternelle si tu es

en état de grâce, que ton âme est donc une église (temple de l'Esprit- Saint), un tabernacle, que lorsque tu te tournes vers lui par la confiance et l'amour, tu as avec lui des rapports, que ces rapports c'est la vie éter- nelle. Tu le fais vivre en toi par ces rapports, comme il vit au ciel. Ton âme est donc devenue, uniquement par un acte de foi et de charité, un

vrai ciel

»

Des années 1927 ou 1928 date cette formule qui résume toute sa conception du bonheur : « Voir le bon côté des hommes, des choses et des événements, voilà le seul moyen d'être heureux et de faire des heu- reux autour de soi. » Lorsqu'on lit ces fragments de lettres de Dom Augustin, on ne se douterait en aucune façon, — n'était parfois l'écriture (« Pourrez-vous lire ? ironise-t-il en un post-scriptum. J'ai voulu consoler par mes pattes de mouche, les mains qui tremblent après la cinquantaine, en leur mon- trant des mains qui manquent d'aplomb après 49 hivers ») — on ne se douterait pas, dis-je, qu'il était aux prises avec une fatigue nerveuse qui allait s'aggravant et mettait en péril son équilibre humain et religieux. Pourtant, il semble que dans ce contraste même, en cette « dispropor-

tion » se révèle la face mystique de cette crise qui ébranlait l'être entier de Dom Augustin. Tout en constatant ces misères de santé, nous sommes forcés de dire : Digitus Dei est hic. Le jour de sa profession solennelle, il avait envisagé dans la foi une vie de souffrances. Le Sei- gneur, à l'accoutumée, avait accepté son offrande, mais l'avait réalisée

par des voies qu'il n'avait pas prévues

Or, deux faits du moins sont

certains : d'abord, malgré ces difficultés, — ne faudrait-il pas dire : à cause de ces difficultés ? — Dom Augustin a été incontestablement une âme profondément unie à Dieu. Et, second fait non moins incontestable, ses écrits — ses écrits qui ont pris leur source dans ces difficultés

mêmes — exercent une influence que n'explique pas leur seule valeur littéraire : d'où leur vient ce rayonnement, sinon de leur accent spiri- tuel ? À la fin de 1929, la santé de Dom Augustin semblait définitivement

C'est alors que le R. P. Général l'envoya à Marseille, le

compromise

premier décembre, pour servir d'aumônier aux Frères qui s'occupaient à fabriquer une liqueur semblable à la liqueur de Chartreuse. Il était temps : les nerfs touchaient à la limite extrême de leur résistance

III. EN « EXIL » SUR TERRE FRANÇAISE :

MARSEILLE ET MONTRIEUX

(10 décembre 1928 — septembre 1929)

À Marseille, Dom Augustin demeurera trois mois et quelques jours. Parti de la Valsainte le 10 décembre 1928, il annoncera son départ im- minent pour Montrieux par une lettre du 20 avril 1929.

Nouvelles occupations

Lorsqu'il part pour Marseille, il y a treize ans qu'il n'est pas sorti de sa Chartreuse. Écoutons-le décrire ses impressions de voyage et de sé- jour et expliquer la raison, les raisons, de sa présence à Marseille. Le 18 décembre, il poste aux siens cette lettre où il affirme son attachement profond à la Valsainte et sa fidélité à l'existence qu'il y menait ; ces lignes expriment la nostalgie qu'il garde de sa cellule cartusienne, de sa solitude et de son silence. Marseille, pour lui, c'est « l'exil » !

« Pour la première fois depuis douze ans, me voilà sur territoire fran- çais. Le voyage ne m'a pas rapproché de vous : je suis à Marseille, 15, rue de l'Obélisque. Ce n'est d'ailleurs que pour un temps qui, je l'espère bien, sera court. J'accompagne deux frères qui aident à la fabrication d'une liqueur semblable à la nôtre. Je suis chargé de leur dire la sainte Messe et de leur faire quelques exercices spirituels quand ils sont libres. Hors de là, je mène une vie que je rapproche le plus possible de l'exis- tence de la Valsainte. 'Le plus possible' ne veut pas dire qu'elle s'en rap- proche beaucoup. Le bruit d'une grande ville n'est pas et ne sera jamais le calme d'un cloître Nous avons déjà réoccupé une vieille Chartreuse du XII e siècle quelque 70 kilomètres de Marseille et à 25 de Toulon. Je vais y passer les fêtes de Noël et reprendre, pour trois jours, notre vie accoutumée. Cela m'aidera à porter les semaines d'exil Montrieux ! j'avais oublié de vous le dire, c'est le nom de la Char- treuse qui vient de rouvrir ses portes et ses cloîtres après 25 ans de fer- meture. Une autre maison se réorganise dans l'Ain. Viendrai-je finir mes jours dans l'une ou dans l'autre ? C'est le secret du Bon Dieu. »

Ce séjour marseillais se prolonge plus longtemps qu'il n'était prévu d'abord : quel chemin prendra ensuite Dom Augustin ? Sélignac ? Mon-

trieux ? Ou tout simplement la Valsainte « où j'ai passé douze bien

bonnes années

clair, c'est que, si bien organisée que soit sa vie à Marseille, « tout cela ne remplace pas la cellule, et j'ai hâte d'en retrouver le calme et la régu- larité ». De ces « loisirs très relatifs de Marseille », il profite pour rendre aux uns ou aux autres de ses frères des services qu'il pouvait difficilement rendre de la Valsainte. Le 9 janvier, il écrit à une de ses sœurs une lettre où, à propos d'une image sainte qu'il aimerait retrouver, pour la plus grande joie « d'un bien bon religieux de la Suisse allemande », Dom Augustin va formuler, et de façon fort heureuse malgré la simplicité des termes, sa doctrine spirituelle sur les fautes et les défauts, l'effort et la joie :

Tout d'abord, tu peux remarquer

C'est tout de même ma résidence normale ». Ce qui est

« J'en profite pour dire bonjour

qu'un religieux peut avoir encore des désirs et qu'on lui permet de cher- cher à les satisfaire ; car il s'agit en effet d'un bien bon religieux de la Suisse allemande qui, depuis plus de trente ans, n'a manqué qu'une seule

fois son office de nuit et accomplit toute sa règle avec une régularité

exemplaire. Il est d'ailleurs bien résigné à faire le sacrifice de cette

Et voilà

comment il faut être avec le bon Dieu, prêt à tous les sacrifices qu'il peut demander, acceptant avec reconnaissance les joies qu'il veut bien

accorder, content de ces joies comme des sacrifices, sans tenir compte des mouvements naturels qui les accompagnent et qui ne sont pas volon-

taires. C'est cela qui nous trompe le plus souvent

oui, moi qui ai l'air de faire le médecin, je ne suis pas du tout à l'abri

oh ! mais pas du tout

point, à cet égard. Nous voudrions tant être parfaits, ne rien ressentir en

nous que du bien et de la vertu

notre vrai bien et comment nous le procurer, ne partage pas toujours cet avis. Il permet au contraire que la mauvaise nature demeure là, que la vanité, la susceptibilité et l'amour-propre poussent sans cesse leurs rejets

vivaces, que mille autres défauts s'agitent au fond de nos âmes, nous troublent, nous humilient, nous montrent ce que nous sommes par nous- mêmes, et combien il est grand, lui, de n'avoir aucun de ces défauts, et combien il est bon de nous aimer malgré ces défauts, et combien il faut se défier de nous-mêmes qui sommes si mauvais, et combien il faut se

confier en lui qui est si bon

Remarque qu'il lui suffirait d'une seconde

pour les détruire à tout jamais. Non : il aime mieux les supporter. Eh

Eh bien ! Le Bon Dieu qui sait quel est

bref nous sommes bien à peu près tous au même

Moi-même, vois-tu,

image si on ne la trouve pas

et pourtant il y tient beaucoup!

bien ! supportons-les comme lui

des fautes : il n'y a faute que quand nous cédons librement à ces ten-

dances

aime pas, on ne fait donc pas de fautes, ou bien petites ; et souvent, si on

offre sa peine à N. S. on gagne plutôt des mérites. »

À Reugny et autres lieux, les imaginations travaillent sur l'existence marseillaise de l'oncle chartreux. A-t-il froid ? Est-il assez vêtu ? Et puis, ne pourrait-il faire une fugue, si brève soit-elle, du côté de la

vieille maison familiale, puisqu'il est en France ? etc

apaise tous ces émois fraternels et en profite pour administrer à ses cor-

respondants une petite leçon sur la pauvreté. La lettre est datée du 24 janvier :

« Je m'empresse de vous rassurer. Les incommodités marseillaises n'étaient que des surprises auxquelles j'ai fait face bien vite et très aisé- ment. Ce qu'il faut retenir de mes taquineries à l'égard des poêles ou des fenêtres, c'est que l'organisation des pays de neige est vraiment très heu- reuse, et que les hivers montagnards sont délicieux pour ceux qui les subissent ; c'est que le chartreux dans sa cellule est beaucoup moins à plaindre qu'on ne le croit communément et que si, dans le monde, on songeait à offrir au bon Dieu tous les sacrifices qui se présentent, on

et c'est

serait souvent plus riche que les religieux les plus mortifiés

Dom Augustin

on ne les

Remarque encore que ce ne sont pas

et alors on n'en souffre pas. Quand on en souffre

aussi que nous ne sommes pas sans nous préoccuper — beaucoup trop — des petites misères qui arrivent à franchir la barricade de toutes nos précautions. Ne me plaignez donc plus ; ne vous inquiétez plus de la température des appartements très-citadins où j'ai du feu, de l'espace, de la lumière, le bon Dieu, et beaucoup d'autres choses absolument sous la main

Ainsi en sera-t-il du plaisir qu'il y aurait à m'envoyer un manteau parfaitement inutile, et surtout de la surprise d'une visite à Reugny dont

Folie ! Non, pas tout à fait.

on a bien soin de me dire que c'est folie

Quand nous passons à proximité de la terre natale, on nous permet vo- lontiers un arrêt de 24 heures. À la rigueur, la chose pourrait se présen-

ter. Mais je me suis demandé bien souvent si, dans ce cas, les quelques

heures que je pourrais vous donner en vaudraient la peine

»

Le 18 février, il annonce aux siens que la date de la fin de séjour re- culant de plus en plus, lui et les frères ont « retenu (leurs) places à Mon- trieux pour passer les fêtes de Pâques en Chartreuse ».

« Nous avons déjà retenu nos places à Montrieux pour passer les fêtes de Pâques en Chartreuse. Nous aurons au moins là une semaine

d'offices et de vie régulière. Après cela, nous reprendrons l'exil encore pour quelques semaines. Je ne suis pas davantage fixé sur la direction que je prendrai, et je ne pense pas l'être avant le moment de repartir. Comme je vous l'ai dit, je ne m'en préoccupe aucunement et je n'ai pas à

Donc, si j'avais à vous annoncer — ce que je ne prévois pas —

que j'ai reçu ma feuille de route pour quelque maison renaissante, ne

vous en troublez pas

le faire

»

Pèlerinage à la Sainte-Baume

Vers le milieu de mars, il a la joie de faire avec ses compagnons le pèlerinage de la Sainte-Baume. Cédant à un attrait que nous lui connais- sons bien, il rédigea, le 20 mars 1929, une monographie de quelques pages pour raconter ce pèlerinage. Il intitule ce récit, destiné à sa sœur :

« Visite d'un solitaire à une grande solitaire (racontée à une solitaire) ». Dom Augustin accepte l' « histoire » de sainte Marie-Madeleine, telle qu'elle se raconte en Provence ! L'essentiel reste pour lui ce mystère d'amour que recèle la pénitence de Marie-Madeleine, plutôt que l'exacti- tude historique des faits. « Puisse-t-elle (Marie-Madeleine), du sommet définitif de tous ses rêves, obtenir à ceux que le cadre extérieur de sa pénitence et de sa prière a rapprochés d'elle le rapprochement plus précieux et plus vrai des âmes dans cet unique amour ! Puisse-t-elle obtenir à tous ceux ou à toutes celles qui imitent ses longues heures de silence et de solitude de les emplir de la pensée de Celui qui est la Parole Éternelle et la Pléni- tude infinie ! Loué soit Jésus ! »

Maître des novices à Montrieux

Le 20 avril, enfin, Dom Augustin annonce qu'il est nommé à la Char- treuse de Montrieux. « Est-ce avec enthousiasme » qu'il part ? « En tout cas, c'est sans déplaisir. » Ce qu'il ne dit pas, c'est qu'une fois encore ses supérieurs lui témoignent leur confiance : il part à Montrieux en qualité de Maître des Novices.

« Simple mot de 4 lignes pour vous annoncer que je reste sur terre française et provençale. Je prends le chemin de Montrieux lundi pro-

chain et j'y reprendrai ma vie solitaire. Est-ce avec enthousiasme ? Me voilà trop vieux pour m'emballer bien fort. Mais en tout cas, c'est sans déplaisir. J'y aurai plus chaud quand il fera chaud ; j'y aurai moins froid quand il fera froid ; et, en définitive, pourvu que j'aie empli mes jour- nées de beaucoup d'actes d'amour de Dieu, je serai aussi heureux à la Saint-Sylvestre que si le cadre de vie et les circonstances avaient été autres. Voilà toutes mes impressions à l'heure actuelle.

Il ne séjournera pas longtemps à Montrieux. Dès le mois de sep- tembre, il est nommé « Vicaire » des moniales chartreuses de San Fran- cesco.

IV. VICAIRE DES MONIALES A SAN -FRANCESCO

(septembre 1929-janvier 1935)

Nous abordons la période que beaucoup des amis de Dom Augustin présenteraient volontiers comme la période la plus réussie ou la plus pleine de son existence. À en juger selon les mesures humaines, leur jugement n'est guère contestable : il est certain que Dom Augustin avait le goût et le don de la direction des âmes, et que les obligations d'un Père Vicaire de moniales convenaient fort bien à son tempérament. Il trouvait là, plus que dans les prescriptions cénobitiques de la règle car- tusienne, ce « complément », ne disons pas « cette compensation » à la vie de solitude et d'oraison, dont dépend l'équilibre du chartreux. Mais convient-il d'instaurer une « hiérarchie » entre cette vie du vicaire de moniales et la vie du chartreux en cellule ? Si on l'avait interrogé sur ce point, Dom Augustin aurait sans doute répondu : « La vie pleine, la vie réussie, ce n'est pas de faire ceci ou cela, c'est de faire avec beaucoup d'amour la volonté de Dieu », ou encore, comme il l'écrivit dans une lettre de 1931 : l'essentiel est de « transformer toutes les minutes en vie éternelle ». L'intérêt de cette phase de la vie de Dom Augustin est très grand pour nous : l'occasion lui est donnée, sans qu'il l'ait cherchée, d'exposer les principales « lignes de force » de sa spiritualité à l'usage des âmes religieuses, ou même laïques : et nous pourrons constater que :

1° cette spiritualité s'apparente de très près, étant reconnues les indis- pensables nuances, à sa propre expérience, 2° et qu'elle prélude de façon très nette à la spiritualité des écrits de ses dernières années en Grande Chartreuse.

San Francesco

Recueillons d'abord ses impressions de voyage et d'arrivée, Elles da- tent toutes deux du début de septembre 1929 :

« Me voilà redevenu grand coureur devant l'Éternel. Pas par goût, certainement ! L'hiver à Marseille ; l'été à Montrieux ; l'automne sous le ciel d'Italie. Ce site porte le nom bien religieux de San Francesco ou Saint Fran- çois ». C'est un vieux couvent de franciscains ou capucins que nous avons acheté il y a vingt-cinq ou vingt-six ans pour nos religieuses.

Elles s'y sont installées tant bien que mal, en attendant mieux, et elles y sont toujours. Il leur faut deux aumôniers qui soient de l'Ordre, et pour

trois ans s'il ne se produit rien de spécial, je serai l'un d'eux. Inutile de vous dire que cette nomination, bien que très inattendue, ne m'a pas

beaucoup troublé

en attendant que je

trouve enfin ma place au terme de toutes les courses. Le religieux que je remplace m'assure que je serai très occupé (7 ).

Cela ne me changera guère ; car je n'ai guère connu les loisirs en Char- treuse. Je ne m'en plains pas. De loin, en y pensant, j'entrevoyais avec délices de longues heures de silence et de solitude où je pourrais me

Je n'ai trouvé que

plonger dans les livres et les réflexions personnelles

de courtes minutes pendant lesquelles il fallait m'initier et initier les

autres aux usages et aux Règles, enseigner, prêcher, confesser, etc

Ce-

quittés, je prenais position sur une nouvelle terre

Ainsi, treize ans jour pour jour après vous avoir

la m'a donné l'occasion de me renoncer, de sacrifier mon temps et mes goûts, et peut-être d'acquérir quelques mérites pour le ciel. Je vais es- sayer de continuer. »

Et cette pensée donne occasion à Dom Augustin de développer un thème extrêmement important pour qui veut juger correctement de sa spiritualité. Ce moine qui vit certainement « dans l'éternité », ce « soli- taire » qui est enclin, — trop enclin, au goût de certains — à la plus stricte solitude, ne boude pas la terre, ni les obligations de la terre, ni les affections de la terre. Terre et ciel sont pour, lui l'objet d'« un double amour ».

« Cela n'est pas si difficile qu'on le croit communément. Il suffit d'of- frir au Bon Dieu ce que l'on fait. Cela n'empêche pas de gérer tous les intérêts temporels dont on a la charge. Au contraire, on le fait avec d'au- tant plus de courage et de soin qu'on est inspiré par un double amour :

celui de la terre et celui du ciel. Ils ne sont pas opposés en principe. Ils

ne le deviennent qu'en fait quand on ne sait pas faire à l'un et à l'autre la

place à laquelle ils ont droit

»

7 Avant le nouveau Code de Droit canonique, le « vicaire » était, chez les moniales chartreuses, le supérieur de la Maison. Son nom l'indique : il « tenait la place » du Père Prieur général, et la prieure lui promettait obéissance. Depuis le nouveau Code, il n'est plus que confesseur. Cependant il représente la maison au chapitre général et reste toujours le conseiller de la prieure et de sa communauté. Il est en- core le supérieur de la petite communauté de chartreux (2 pères et 2 frères) qui résident au vicariat.

Dans les lettres de cette période, Dom Augustin se présente volon- tiers comme un « viator », un pèlerin qui ne sait pas où Dieu le mène. A San Francesco, il pense qu'il ne demeurera pas plus de trois ans !

« Il faut la vocation pour vivre chez nous, surtout ici. C'est un ancien couvent de capucins que nous avons acheté au moment des expulsions. Les religieuses qui craignaient d'être chassées de France ont envoyé en

avant quelques-unes des leurs pour préparer les lieux. Mais, par suite de circonstances assez étranges, leur maison située dans l'Isère a été res- pectée ou oubliée. Alors on a reçu ici des Italiennes qui voulaient se

Ce

sont de bien bonnes âmes, qui aiment bien le Bon Dieu, qui passent le tiers de leur nuit dans une église bien froide et le reste de leur temps dans une maison bien pauvre. La pluie y tombe aussi souvent que de- hors — mais pas tout à fait autant. Le vent y prend ses ébats ; les souris y dansent l'hiver et les scorpions s'y promènent l'été. Et au milieu de tout cela, nos bonnes moniales chantent gaiement les louanges du Bon

Dieu. »

faire chartreuses, et elles sont en ce moment de trente à quarante

Le tableau n'est pas forcé. Dom Augustin néglige seulement de parler

du logis du vicaire et de ses compagnons, qui ne le cède en rien au cou-

La cellule du Père

Vicaire n'était qu'une mansarde sise sous le toit, et elle donnait sur une sorte de corridor de grosses pierres mal cimentées, ouvert à tous les

Le confessionnal, où il passa des heures, était également installé

sous le toit, et également glacial et inchauffable l'hiver, étouffant l'été.

Dans une lettre écrite peu après son arrivée à San Francesco, Dom Au-

gustin comparait sa « cellule ensoleillée » de Montrieux et son « pi- geonnier » de San Francesco. Ce n'était pas, certes, pour se plaindre : en l'un et l'autre endroit, il trouvait Dieu avec sérénité. Un chartreux disait justement du vicariat de San Francesco : « Les Pères y étaient les dignes successeurs du Poverello d'Assise. » L'église où se célébraient les of- fices n'était pas davantage chauffée. La raison de cet inconfort, c'est que

provisoire. C'est sous le vicariat de Dom Au-

gustin que furent décidés les travaux d'aménagement, dont profitèrent ses successeurs.

vent des moniales en fait d'inconfort et de pauvreté

vents

l'installation n'était que

Les occupations d'un vicaire de moniales

Mais n'anticipons pas ! Pour l'instant, le Père Vicaire ne fait qu'arri- ver dans sa nouvelle résidence Ses occupations ? Offices du jour et offices de nuit, sermons « capi- tulaires » aux dates fixées par la Règle, et surtout confessions et direc- tion des moniales au confessionnal.

« Je continue ici à peu près la vie de la cellule, avec cette différence que je remplace le promenoir et le jardin entouré de grands murs par les sentiers de la montagne. J'écrase les innombrables châtaignes que per-

Et puis, quand j'ai fait courir le sang qui commence

sonne ne ramasse

à se ralentir en vieillissant, je reprends ma vie de prière coupée de lec- tures rares et de confessions fréquentes. Offices de jour et offices de nuit

remplissent nos heures qui coulent de plus en plus vite, au fur et à me- sure que le sang, lui, coule plus lentement. »

À ce ministère spirituel s'ajoutent quelques soucis temporels. Dès le 17 septembre, il donne aux siens quelques détails sur sa nouvelle exis- tence. Exceptionnellement il date sa lettre de façon précise :

« 17 Sept. (1929)

Je mets une date contre mes habitudes parce que les deux feuilles destinées à Reugny sont du premier (peut-être même du mois d'août), pour que vous voyiez ce que sont mes journées. Le D. Coadjuteur (c'est

le religieux qui est avec moi dans cette maison) vient deux ou trois fois par jour me demander des renseignements, des livres, etc. ; — un homme attaché au service de la communauté vient m'annoncer que le mouton n'a pas mangé depuis samedi, que les vaches se sont battues,

que les pommes de terre sont arrivées (et cela tout le long du jour) entre-temps, le timbre retentit pour m'appeler au confessionnal, la

;

, etc

heures du soir sans avoir eu un moment de répit, sans avoir achevé une pauvre dizaine de chapelet. Il faut accepter cela. Le Père doit tout savoir, tout régler, tout con-

; et j'arrive régulièrement à 7

cloche sonne pour l'office, etc

seiller. Et je m'efforce de répondre à tout ce monde et de le conduire, en attendant de savoir me conduire moi-même Si je continuais sur ce ton-là, tu croirais que le ciel d'Italie m'a dis-

sipé. Non, vraiment, non

plus que jamais

j'aime la solitude, le silence, le recueillement

d'autant plus que je les ai moins. »

La plupart des lettres de cette période seront des « lettres d'affaires », comme les appelle avec humour Dom Augustin. A chaque fois, il usera de ce don qu'il possède d'accrocher gentiment une pensée surnaturelle à l'incident le plus banal. À la fin de novembre 1934, il laisse entendre que son départ approche.

Comment apparut le Père vicaire au cours de ces cinq années, à la communauté des moniales ?

Au service temporel du couvent

L'impression que fit dès l'abord Dom Augustin fut conquérante. Ici je me dois de citer un texte qui contraste singulièrement avec les derniers témoignages de la Valsainte, et ce contraste même pose un problème que nous tenterons de résoudre plus tard : « Dom Augustin se donna pleinement à sa charge, sans laisser soupçonner le prix qu'il put lui coû- ter. Il était toujours serein, égal à lui-même, souriant, et il semblait qu'on pût lui appliquer l'éloge prononcé à la mort de notre Père saint Bruno par ses frères de Calabre :

« Il fut à louer en bien des choses, mais surtout pour son égalité d'humeur dans son existence, comme s'il en avait fait sa spécialité. — Toujours il était de visage joyeux, de parole modérée ; énergique comme un père, il révéla une tendresse de mère. — Nul ne fut impres- sionné par sa grandeur, mais tous éprouvèrent sa douceur. Il fut en cette vie le vrai Israélite. » Avec ce témoignage concordent, sans exception aucune, tous les té- moignages que nous avons recueillis sur le vicaire de San Francesco. Il fut, pendant ces cinq années et demie, d'une patience, d'une bonté et d'une serviabilité merveilleuses. Assez froid et réservé dans son atti- tude extérieure, maître parfait de ses sentiments, c'est par son dévoue- ment et sa délicatesse qu'il s'imposa très vite à la communauté des mo- niales. À quelque moment que ce fût, on pouvait faire appel à sa charité, et pour les choses les plus hétéroclites. Tantôt ce sont des objets à « ra- fistoler », telles des petites figurines détériorées, tantôt ce sont des hymnes ou des leçons de l'office qu'une Sœur, par dévotion, lui de- mande de traduire. Tantôt ce sont des leçons de chant grégorien qu'il donne aux Moniales dans un parloir Un jour, la Mère prieure avait reçu de sa famille la partition d'un très beau cantique de Noël. Très beau, mais très difficile à déchiffrer, et les meilleures musiciennes du Couvent capitulèrent. Force fut de recourir

au Père vicaire : il arrangea toutes choses pour se rendre au parloir le dimanche suivant, après Nones, avec la Mère Prieure et la meilleure chanteuse de la communauté. Le difficile cantique fut dûment déchif- fré

Encore que quelques moines

de la Valsainte ou de Vedana lui aient trouvé « la voix nivernaise » ! Ce qui est certain, c'est qu'il connaissait et aimait le chant grégorien ; et il

tenait — parfois de façon singulièrement autoritaire — à ce qu'il soit chanté dans toute la simplicité de la tradition cartusienne. Il eut, à San Francesco, l'occasion de manifester un sens que d'aucuns lui contestaient, le sens pratique ! L'ancien monastère franciscain ne disposait que d'un très petit jardin en terrasse : c'était peu pour des char-

treuses, surtout lorsque leur nombre s'accrut. On rêvait d'agrandir

la topographie des lieux ne s'y prêtait guère. Pourtant quelqu'un inventa un jour la solution : on creuserait un souterrain sous la route qui conduit au monastère, on accéderait ainsi à des prés et à un bois qui apparte- naient au monastère, et on clôturerait ce terrain d'un haut mur. S'il n'eut pas l'idée de cette « grande clôture », Dom Augustin fut chargé de la réaliser. Et dès lors on le vit souvent arpenter le terrain et s'efforcer de résoudre les problèmes que posaient aux entrepreneurs l'aspérité du sol. — À ces travaux, vinrent s'ajouter, sur la fin du vicariat de Dom Augus- tin, des aménagements extérieurs et intérieurs : si les souvenirs des

mais

Lui-même chantait non sans agrément

sœurs ne sont pas enjolivés, il semble que ce contemplatif ait manifesté en toute cette entreprise des dons incontestables d'organisateur.

Il était habile « sourcier ».

(Plus tard, il s'intéressera aussi à la graphologie.) La source qui alimen-

tait le monastère ne suffisait pas à la consommation du couvent. Dom Augustin arpenta les environs de la maison, un pendule à la main. Et il découvrit sur un autre versant de la montagne, une source qui donne une eau très pure et qu'en souvenir de lui on appelle encore aujourd'hui la « Source de saint Augustin ».

Il eut à utiliser d'autres dons encore

Ce fils de race paysanne aimait la nature. On le voyait parfois esca- lader, par sa face abrupte, à pic, la paroi de la montagne qui ferme l'ho- rizon au couchant. Et l'on dit que, chaque soir, quand la saison le per- mettait, il profitait du temps où les Sœurs étaient réunies au réfectoire pour grimper sur le promontoire rocheux qui domine la maison. Il en redescendait dès que les moniales sortaient au jardin.

Au service des âmes

Mais toute cette activité charitable et cette serviabilité n'étaient que peu de chose en comparaison du dévouement spirituel que le Père vi- caire prodiguait à la communauté des moniales. Chacune pouvait à toute heure le prier de la recevoir, si bien que l'une d'elles écrit : « Il se sacri- fiait au confessionnal. » Toutes gardaient de leurs confessions une im- pression étonnante de contact avec le divin. Dom Augustin s'était fait pour lui-même une existence austère : sa santé restait médiocre, encore que « le fond » de constitution fût ro- buste. Il se traitait avec beaucoup d'énergie, même durement. Il ne de- mandait jamais rien. Discrètement, la Mère prieure veillait sur la santé du vicaire du couvent. Elle l'empêcha maintes fois de faire des péni- tences excessives ou d'en conseiller aux moniales. Mais elle ne pouvait l'empêcher d'expédier ses repas en quelques minutes. On retrouva, après son départ de San Francesco, une casserole fameuse où il mêlait, à la façon du curé d'Ars, tout ce qui servait à son maigre repas. L'hiver pour- tant était rude à San Francesco : il l'affrontait avec plus de courage que de prudence. — Il se montrait indifférent à tout confort et surtout à tout ce qui pouvait paraître un luxe : une sœur avait brodé une aube vraiment très belle ; lorsqu'elle fut achevée, on la disposa un jour pour la messe de Dom Augustin : il ne la remarqua pas, à la grande édification et con- fusion de la brodeuse ! Sa messe ? Les souvenirs ici sont unanimes : c'était vraiment « le saint Sacrifice de la Croix renouvelé mystiquement sur l'Autel ». On sentait que pour Dom Augustin là était la source de sa force et de sa prière. Si nous n'avions que la correspondance familiale où le propos atteint rarement à la véritable confidence spirituelle (8), nous ne saurions pas très bien ce que fut la vie profonde de Dom Guillerand à San Francesco. Grâce à Dieu, nous avons pu converser avec quelques-unes des mo- niales de ce temps, recevoir des rapports sérieusement pesés et contrô- lés, nous avons même disposé de quelques lettres d'amitié (9 ) ou de di-

8 Nous rappelons que le manuscrit édité sous le titre de Liturgie d'âme a été écrit par Dom Augustin pour l'une de ses soeurs malade, il s'agit d'une méditation sur la Messe et les Vêpres. C'était un sujet cher à notre Chartreux, puisqu'il existe un autre travail sur le même thème : « Le Dimanche à Reugny. » Liturgie d'âme a été rédigé vers 1928. 9 Voix cartusienne est composé avec des extraits de lettres que Dom Augustin a adressées à un ami, M. Saverio Gliozzi, aujourd'hui décédé.

rection, encore que la discrétion nous oblige à en exposer l'esprit plutôt qu'à en citer le texte. Enfin, et la pièce est capitale, nous avons ce petit opuscule : Silence cartusien, qui est sans doute ce que Dom Augustin a écrit de plus exquis et de plus achevé, la qualité de son correspondant ne lui permettant aucune négligence, aucun laisser-aller : dans la préface qu'il a consacrée en 1960 à la 6 e édition française de ce précieux vo- lume, M. le professeur O. Tescari (10) déclare qu'un certain nombre des lettres qui constituent ce recueil datent de la période 5 juin 1930 — 19 décembre 1934, les autres de la période de Vedana, 10 janvier 1935 — 26 mars 1940 (11 ). Les textes de Silence cartusien sont à la disposition de quiconque veut les lire. Nous ne les analyserons pas ici. Précisons seulement que les quelque soixante pièces de cette correspondance ren- ferment toute la substance de la pensée spirituelle de Dom Augustin. Au centre de cette pensée, l'inspirant, la hiérarchisant et la transfigurant, il y a le « Deus caritas » de saint Jean : « Soyez de plus en plus de ceux qui croient à l'amour du bon Dieu ou mieux, qui croient que Dieu est l'Amour même, qu'Être et Aimer pour lui c'est tout un. » De cette vue

10 Le professeur O. Tescari a raconté lui-même, très joliment, dans sa Préface à la 6 e édition, comment, au hasard d'une excursion en montagne, il découvrit San Francesco et, par San Francesco, les Chartreux et Dom Augustin. « Durant une excursion de montagne, j'étais arrivé à une église aux premières lueurs du jour. J'y entre, tandis qu'on célébrait la Messe, et celle-ci me parut aussitôt d'un rite étranger. Trois hommes vêtus de blanc participaient à la fonction. Je m'approchai du plus âgé, qui était aussi le plus éloigné de l'autel, et m'informai auprès de lui à voix basse. La réponse fut rude : « On ne parle pas à l'église ; on ne parle pas ! » Et ce fut tout. J'appris ensuite que je me trouvais dans l'église d'un monastère de moniales chartreuses, la maison de paix et de joie, comme nous devions l'appeler toujours dans la suite » (Préface, p. x et xi). — Et voici la scène des adieux. « Lorsque nous eûmes terminé, ce soir-là, l'entretien, il m'accompagna comme de coutume jusqu'au tournant des châtaigniers séculaires qui embrassent, comme d'une gigantesque étreinte, tout l'ensemble du monastère. Au moment de nous sé- parer, il m'apprit que cette rencontre serait la dernière : il devait partir le lende- main pour la chartreuse à laquelle il était assigné. Je tressaillis et, comme il est naturel, je lui demandai pourquoi il ne me l’avait pas dit plus tôt. Il me répondit en souriant que cela n'eût pas été conforme à l'esprit cartusien. Je ne pus que m'incliner » (Préface, p. xiv).

11 Il ne nous a pas été possible d'en contrôler les dates. — Quant aux autres ou- vrages publiés, ils ont été composés à l'aide de divers manuscrits appartenant tous, ou presque tous, à la période 1940-1944. — Mettons à part cependant Hau- teurs sereines, qui est un recueil de morceaux choisis, prélevés sur l'ensemble des manuscrits publiés ou à publier.

spirituelle jaillissent alors mille conseils pratiques où nous reconnais- sons les sonorités de Dom Augustin : « Il faut être content de tout,

Car aimer, c'est se donner, et se donner, c'est

s'oublier » ; « cette acceptation de notre faiblesse est une grande force, car elle est la forme la plus authentique de l'humilité » ; « La vie d'ici- bas ne consiste pas à vivre hors de la lutte et du danger, mais à triom- pher avec la grâce » ; « La souffrance est un vouloir divin : l'âme qui l'accepte avec amour s'unit à ce vouloir, ne fait plus qu'un avec Celui dont le vouloir, c'est l'Être » ; « La volonté bonne, c'est la volonté de Celui qui est Bonté même et Amour même. La volonté est bonne, quand elle s'identifie en tout à Celle-là ». Il est inutile de multiplier les cita- tions : quiconque le désire, peut se reporter aux textes eux-mêmes.

même d'être mécontent

Les grandes lignes directrices de la spiritualité

C'est donc à partir des documents et témoignages émanant des mo- niales que nous allons tenter une synthèse (incomplète, nous en avons conscience) des « directives spirituelles » de Dom Augustin, au temps de son vicariat de San Francesco. Un fait nous rassure : toutes les mo- niales consultées sont unanimes pour dire qu'elles ont retrouvé dans les Écrits déjà publiés la pensée, le tour de phrase et pour ainsi dire le ton de Dom Augustin.

Dieu est vie

À la source de cette spiritualité, il faut voir, semble-t-il, chez Dom Augustin, un sentiment extraordinairement vif, un goût absolu, de la vie. D'où son insatisfaction totale en face de ce que peut apporter de joies, de consolations, la vie éphémère et rapide de la terre, — mais aussi sa luci- dité et sa patience en face des épreuves et de la souffrance. D'où aussi en contrepartie son désir de la vie éternelle, de la vie en Dieu participée par l'âme chrétienne. L'option, chez lui, est radicale, nette, et ne supporte pas de compro- mis. D'abord, parce que ce fils de race paysanne, cet homme de la terre dispose d'une volonté de fer, d'un courage et d'une énergie peu com- muns. Ce qu'il a choisi est choisi. Et nul plus que lui n'aura le sens des conditionnements physiques et psychiques de la vie spirituelle : il est convaincu que la santé, l'équilibre des forces, la « mesure » (c'était un mot qu'il aimait), la discrétion sont indispensables à la qualité de la vie

spirituelle, mais aussi la raison, la constance de la volonté, la persévé- rance des vouloirs. Il ne craint pas de multiplier, surtout auprès des no- vices, les conseils de bonne et simple hygiène ; on trouve dans ses lettres et dans ses souvenirs, cette sagesse populaire de santé, on pour- rait dire : « ces recettes de bonne femme », ces expériences directes qui, en assurant au corps et à l'esprit leur bon état, facilitent beaucoup l'effort et l'essor de l'âme. Tout cela repose d'ailleurs sur une conception parfai- tement orthodoxe des rapports de l'âme et du corps, et surtout une vue juste de la Rédemption. Il aimait à citer cette parole de la sainte Écri- ture : « Fecit Deus hominem rectum » ; et, à propos de la mortification, il donnait pour règle qu'elle doit, non pas tuer la nature, mais la rectifier, l'équilibrer. C'est l'être total, corps, âme et esprit, qui doit « vivre de la vie de grâce », et permettre par leur harmonie à un baptisé de mener son exis- tence de « fils de Dieu ».

La vertu primordiale : la foi

De là pour lui l'importance primordiale de la vertu théologale de foi. « Justus meus ex fide vivit » : cette parole de la sainte Écriture revenait fréquemment dans ses entretiens : elle contenait les trois mots qu'il con- sidérait comme les clés merveilleuses du Royaume de Dieu : justus, fides, vivere. Par la foi, l'âme pénètre et s'établit dans le Réel, le stable, le solide, le sincère, c'est-à-dire dans la Vie Éternelle. Rien de vague dans cette atti- tude spirituelle. C'est à travers l'événement, l'incident, fût-il mineur, de notre vie quotidienne, qu'il s'agit de « voir » Dieu et de nous unir par amour, c'est-à-dire par toute notre volonté, à Sa Volonté toujours pater- nelle. Il conseillait une moniale : « Vous irez à Dieu à travers mille choses qui le masquent. Vous saurez le trouver, derrière ce masque et lier avec Lui ce rapport de tous les instants, intime, simple, profond, qui est la vraie vie. » Dieu était pour lui le Dieu vivant, plus intime à nous que nous-mêmes, vivant en nous et nous faisant participants de sa vie. « Dieu est au fond vrai de toutes choses, disait-il, et le trouver est la vie éternelle. »

L'union à Dieu

L'union avec Dieu s'opère par l'union de notre volonté à la Volonté

de Dieu. Là est le test essentiel, qui ne permet pas à l'âme de s'égarer dans l'illusion ou le sentimentalisme. Cette volonté de Dieu, l'âme qui en est en quête sincère et loyale, la trouve d'abord et avant tout dans la sainte Écriture, et surtout dans l'Évangile, tels que nous les transmet et les interprète pour nous l'Église catholique. Dom Augustin vivait profondément de la Parole de Dieu : si on lui demandait des conseils spirituels, il renvoyait aux textes sacrés, surtout à l'Évangile, c'est-à-dire à l'exemple de Notre-Seigneur Jésus- Christ, le Verbe fait chair. Ses sermons capitulaires, nous le verrons plus loin, étaient nourris d'Écriture sainte. L'on sait ce que fut pour lui l'évangile de saint Jean, et comment il se plut à le lire et à le relire indé- finiment, plume à la main. Cette lecture lente, continue, patiemment re- prise, des textes sacrés, il semble qu'il l'ait volontiers conseillée aux âmes vraiment contemplatives, comme un moyen de « goûter » Dieu de façon toujours plus approfondie et vivante.

Une autre voie pour trouver la Volonté de Dieu, c'est la Règle. À une future postulante il écrivait à peu près ceci : « La Règle est le cadre ex- térieur à l'abri duquel se développe un rapport entre notre intérieur et Dieu qui habite en nous. Ce rapport est une recherche, une découverte et enfin une « prise » de Dieu. Toute observation de règle, donc tout ins- tant de nos journées, est possession de Dieu, donc oraison. » Aussi re- commandait-il à ses moniales de s'imprégner, chaque jour davantage, par la méditation et la bonne volonté, de la liturgie et des observances cartusiennes : là, dans ces textes vénérables, se cachait une sève pré- cieuse et riche. Parmi ces textes, certains lui paraissaient plus concis, plus essentiels que d'autres. C'est ainsi qu'à une novice il résumait tout l'esprit cartusien en deux textes des statuts. — Ce respect de la Règle, Dom Augustin l'étendait aux supérieurs de l'Ordre : il recommandait de voir en eux ou en elles les « tenant lieu » de Jésus-Christ, et de chercher dans la parfaite obéissance à leur endroit, la sincérité et le succès de notre recherche de Dieu. Aussi ne se montrait-il pas très empressé pour approuver des pratiques de dévotion qui s'ajoutaient à la liturgie et aux coutumes de la Règle, tels par exemple les vœux privés. Sans doute ne s'y opposait-il pas quand il reconnaissait dans l'âme une motion authen- tique du Saint-Esprit, mais il était lent, patient, prudent à les approuver :

il se tenait visiblement sur la réserve : pour lui, l'essentiel, le normal n'était pas là.

Les inspirations du Saint-Esprit

Sur ce point des « inspirations du Saint-Esprit », se pose précisément un problème délicat de vie spirituelle : la conduite personnelle de Dieu sur chaque âme. Pour Dom Augustin, le Saint-Esprit est l'Éducateur spi- rituel par excellence, « le Maître intérieur qui enseigne sans mots et dont l'enseignement retentit en des profondeurs sacrées, où tout se grave pour l'éternité ». Il agit, soit en indiquant à l'âme comment elle doit réagir à « l'événement extérieur » qui s'impose à elle, soit en lui suggérant des initiatives spontanées, des conduites libres et généreuses. Les « inspira- tions du Saint-Esprit » apparaissaient donc à Dom Augustin comme un des ressorts les plus importants de la vie spirituelle. C'est par elles que se révèle à l'âme la volonté particulière de Dieu, c'est en les suivant que l'âme réalise le plan original de Dieu sur sa vie. Sa théologie, sa vision de l'homme et, brochant sur le tout, sa propre expérience des voies de Dieu, ses auteurs spirituels préférés, saint Augustin, saint François de Sales, l'Imitation de Jésus-Christ, tout l'inclinait à considérer que chaque âme est l'objet d'une providence particulière de Dieu. « Saint Paul, di- sait-il, déclare : Scimus quoniam diligentibus Deum, omnia cooperuntur in bonum (12), et saint Augustin ajoute : etiam peccata (13 ). » C'est sur cette foi en la conduite de Dieu, — ce qu'il appelait un jour dans une lettre : « cette confiance à l'action toujours exactement convenante du Divin Amour de nos âmes », — qu'il appuyait ses principales attitudes de « directeur d'âmes ». D'abord la relative sobriété. Il n'aimait pas les subtilités et les éter- nels ressassements des « états spirituels ». En ce point d'ailleurs, la tra- dition cartusienne le confirmait dans sa tendance spontanée : en char- treuse, « il y a peu de directeurs et peu de direction ». Les « retraites » par exemple, se font dans le seul à seul avec Dieu. Cette sobriété l'inclinait à se tenir, dans ses exhortations et ses con- seils, aux grands principes et à aider seulement l'âme à tirer elle-même, autant qu'elle le pouvait, les conclusions pratiques. Si tel cas d'allure extraordinaire se présentait à lui, il attendait, restait dans l'expectative, suivait pas à pas les démarches de l'âme avant de se prononcer. « La perfection est dans le juste milieu, disait-il : rien en de- çà, rien au-delà. » Ses critères de jugement étaient alors les plus tradi- tionnels, les plus contrôlables : cette âme aux voies extraordinaires était- elle fidèle à la Règle, à la pratique des petites vertus, franche et « ou-

12 « Nous savons que pour ceux qui aiment Dieu, tout finalement tourne à leur pro- fit. »

13 « Même leurs péchés. »

verte », obéissante ? Il écarta du couvent une religieuse à « voie mys- tique », dont l'effort pour les vertus communes lui paraissait très insuffi- sant. Il approuva la voie d'une autre parce qu'elle était « ouverte et sou- mise » à son directeur et à ses supérieurs.

L'heure de Dieu

Il existe, pour chaque âme, ce qu'il appelait l' « heure de Dieu » :

« L'habitude crée dans notre vie spirituelle, écrivait-il, de ces besoins dans lesquels inconsciemment la nature peut se glisser. Mais un jour vient où le Saint-Esprit nous en avertit. Jusque-là, rien à faire puisque la lumière n'était pas levée. Ce jour-là au contraire, on sent que c'est l'heure de Dieu. Comment reconnaître cette heure ? Parfois par une as- surance intérieure qui supprime toute hésitation. Le plus souvent, par le directeur. » « Restez bien à la disposition de l'Esprit de Notre-Seigneur, conseil- lait-il dans une lettre. N'ayez pas peur des épreuves qui peuvent l'ac- compagner. Elles ne sont que le voile superficiel sous lequel se cache une action d'amour. Elles seront d'ailleurs accompagnées elles-mêmes de tous les soutiens nécessaires. » Et dans une autre lettre, il précisait :

« La confiance consiste à tout faire bien tranquillement et de votre mieux au moment présent dans la pensée de cet amour (de Notre- Seigneur), en lui offrant ce que vous êtes, ce que vous faites, ce que vous voudrez être et faire. » « Le moment présent » : l'expression nous rappelle ce qu'il disait au temps de la Valsainte sur la « minute éter- nelle » : ici et là, c'est bien la même doctrine : il faut donner à chaque instant de notre vie « son poids d'éternité ». Cette heure de Dieu peut fort bien survenir à contretemps de nos at- tentes. Il n'est pas rare par exemple qu'elle contredise à toute notre lo- gique, à toute notre sagesse, à ce qui nous semble raisonnable. Que la confiance de l'âme se fasse alors « foi pure et aveugle ». Dom Augustin aimait beaucoup le texte d'Isaïe : « Vos pensées ne sont pas mes pensées et mes voies ne sont pas vos voies, oracle de Yahvé. Haut est le ciel au- dessus de la terre ; aussi hautes sont mes voies au-dessus de vos voies, et mes pensées au-dessus de vos pensées. » Non pas certes qu'à ses yeux la Sagesse de Dieu fût nécessairement contraire à la sagesse humaine :

nous avons déjà eu l'occasion de le signaler, la Rédemption pour lui est, comme pour saint Paul, la restauration du plan primitif de Dieu Créa- teur : et il considère que souvent cette restauration se réalise par la voie de la contradiction, de la tentation, des défauts, voire même de la faute.

Toutes ces épreuves sont pour l'âme qui les vit dans une foi totale et pure, des occasions de s'humilier devant Dieu, de se jeter dans une con- fiance éperdue, et d'accéder ainsi à un amour plus essentiel. « Nos heures d'impuissance sont les heures de Dieu. Il a toute la gloire. Car c'est Lui qui fait tout. Aussi le travail est merveilleux. » Aux âmes qui se trouvaient dans l'épreuve physique ou morale, il re- commandait l'abandon, mais l'abandon actif, c'est-à-dire la générosité, la patience, le calme, la conviction que « derrière le voile » de la souf- france, de l'humiliation, de l'échec, il y a l'amour immense du Père des Cieux. Il leur donnait volontiers en modèle la Vierge de l'Annonciation ;

elle n'a mérité de recevoir en elle le Verbe de Dieu qu'après avoir fait un

acte de foi aux paroles de l'Ange : «

Deum omne verbum (14 ) » ; de même, disait-il, l'âme, souvent, ne rece- vra spirituellement en elle le Verbe de Dieu que lorsqu'elle aura cru pos- sible ce qui est humainement impossible. Ou bien encore, il recourait à l'exemple de Notre-Seigneur lui-même : « Pour arriver au `consumma- tum est » de Jésus en Croix, à l'union consommée, il faut passer souvent par la plainte du Seigneur : `Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous abandonné ? » »

Écrivant, le 26 décembre 1933, à une personne que la souffrance écrasait, au point qu'elle avait le sentiment de ne plus pouvoir prier, il disait :

« Ne vous étonnez pas que votre prière demeure douloureuse ; elle n'en est ni moins prière ni moins puissante sur le cœur de Dieu. Le Bon Dieu ne demande pas de ne pas souffrir ; il demande de prendre votre croix à deux mains et de la lui offrir en union avec la sienne. Nous com- prendrons un jour que les heures où il la dépose sur nos épaules sont les plus précieuses de nos vies. `Bienheureux ceux qui pleurent parce qu'ils seront consolés. » Médi- tez parfois cette association de mots `Bienheureux » et `ceux qui pleu- rent ». Évidemment c'est une vérité qui nous dépasse ici-bas. La terre n'est pas la patrie de la vérité ; on n'y connaît que des vérités partielles. Et c'est pourquoi le Bon Dieu a ajouté au regard de raison qui est trop court le regard de foi qui est une participation à son propre regard. Il développe en vous en ce moment ce regard supérieur. Vous l'en remer- cierez un jour. »

quia non erit impossibile apud

14 « Car rien n'est impossible pour Dieu. »

À une âme tentée, il écrivait :

« Soyez absolument tranquille. Jésus accomplit en vous une œuvre

merveilleuse par le dur moyen dont vous me parlez

vous n'avez été aussi unie à votre Divin Époux. Vous souffrez précisé-

ment parce que vous l'aimez et que vous avez peur de le perdre. Si vous ne l'aimiez pas, vous ne souffririez pas. Jésus est en vous ; Jésus vit en

vous. Jésus ne vous quittera jamais malgré vous

conseille : 1 o un regard vers Jésus, c.-à-d. un mouvement de votre âme avec ou sans formule. Une formule généralement nous aide, cela dépend de chacun, cela dépend aussi des heures. 2 o Une paix voulue, une con- fiance commandée. Ne cherchez pas à sentir. C'est la faute que nous commettons tous. Nous confondons la paix avec le sentiment de paix,

l'amour avec le sentiment. »

Voilà ce que je vous

Jamais peut-être

Les défauts et les fautes

La doctrine de Dom Guillerand sur les défauts et les fautes, sur leur valeur vraie dans l'effort vers la perfection, ne varie pas, qu'il s'agisse des Religieuses ou des laïcs. Loin de nous décourager, défauts et fautes doivent au contraire, en même temps et par le fait même qu'ils nous font expérimenter nos limites ou notre faiblesse, nous jeter vers Dieu comme vers notre seule force. Ils nous font découvrir expérimentalement Jésus comme unique Sauveur.

« Malheureusement, écrit-il à une moniale, vous regardez vos dé- fauts, vos manquements, votre faiblesse. Vous faites comme le petit en- fant qui verrait son impuissance et qui ne verrait personne pour y sup- pléer. Naturellement, il aurait raison de se décourager. Mais s'il voit pa- pa et maman qui le gardent, le soutiennent, le portent, lui préparent tout ce qu'il faut, lui sourient, le caressent, le couvrent de baisers, alors il ne se trouble plus, il n'a plus peur de sa faiblesse, il ne s'occupe pas de son impuissance. Faites comme lui, car vous avez plus que lui. — Mais, me dites-vous, ces défauts et ces fautes ? Est-ce qu'ils ne gênent pas l'action transformante de l'amour ? Et je vous réponds : Non, parce que vous ne les voulez pas, vous ne les désirez pas. Ils sont dans votre nature, ils ne sont pas dans votre volonté. Ils sont les faiblesses que le grand frère aîné vient guérir chaque jour, à chaque instant, par ses grâces continuelles, et chaque matin par le pain des forts. »

Et il ajoute ces mots essentiels, où nous apparaît l'un des points fon-

damentaux de ses principes spirituels :

« Vos défauts ont un avantage immense, ils vous révèlent cette fai- blesse que vous ne connaissiez pas. Avant de travailler à fond une âme, Jésus doit lui montrer à fond cet abîme où son Amour est descendu. Vous voyez ce qu'il a eu le courage d'aimer et d'épouser, vous avez donc là la manifestation de cet Amour infini dont je vous parlais. Après cela, vous pouvez marcher et vous marcherez. Ajoutez à ce grand moyen

quelques petites pratiques simples et tranquilles, par ex. signes de croix,

invocations rapides

Mais comme preuves de confiance et de votre

bonne volonté, non pas comme moyens qui contiennent la force. La

force est en Jésus seul et en son amour. »

Le progrès spirituel

Il est clair que la règle du véritable progrès spirituel, selon Dom Au- gustin, n'est autre que la grande règle de l'Évangile et de la tradition :

reconnaître que Dieu est tout et que nous ne sommes rien. « Il faut qu'il croisse et que je diminue », disait saint Jean-Baptiste en parlant du Sau- veur. Dom Augustin aimait à commenter le verset 23 du Psaume 72 :

« Ad nihilum redactus sum et nescivi; ut jumentum factus sum apud te, et ego semper tecum (15 ) » Une telle attitude est en même temps cause et effet de la foi pure ; et de la foi pure, Dom Augustin poussait l'âme à se contenter, non seulement au cas où Dieu voulait l'éprouver, mais en état normal, « au repos ». Il était indispensable, selon lui, que l'âme

tende activement à ce dépouillement de tout, à réaliser en elle le vide intérieur. « Il faut croire, disait-il, que Dieu est au fond de ce rien. » Il comparaît cette attitude de foi non sensible et pure à l'attitude des Mages

devant l'enfant de Bethléem : «

dans le pauvre enfant d'une pauvre femme d'ouvrier. »

Il faut reconnaître Dieu et l'adorer

Le dégagement du créé

Le dégagement devait être, selon lui, absolument radical. À une no- vice qui se désolait et craignait de ne pouvoir vivre en chartreuse, parce qu'elle ne supportait pas le froid, il déclara : « Il faut être détachée de tout, même, si le Bon Dieu l'impose, de sa vocation. » Et ce mot qui pa-

15 « Moi, stupide, je ne comprenais pas ; j'étais une brute devant toi, et je restais là devant toi. »

raît brutal, ne nous éclaire-t-il pas rétrospectivement ces longs débats sur sa vocation cartusienne que pendant ses cinq premières années de la Valsainte lui imposèrent sa santé et son tempérament ? Un jour, nous nous en souvenons, Dom Augustin avait écrit à propos des affections familiales : « Ce dégagement est un véritable engagement plus profond. » C'est ainsi qu'il concevait pour les autres et leur conseil- lait le renoncement, l'abnégation et en général toute l'ascèse. La mort complète à soi, le dégagement total des créatures et de soi-même n'a de sens et n'est légitime que si elle est l'aspect négatif — l'ombre — d'une réalité merveilleuse : l'union à Dieu. Toute mort, en spiritualité catho- lique, est condition et signe de résurrection. La condition de l'âme chré- tienne n'est autre que la condition du Sauveur du Monde : « Il fallait que le Christ souffrît pour entrer dans sa gloire. » Aussi Dom Augustin se faisait-il de la « virginité spirituelle », chère à la spiritualité cartusienne, une idée très haute et très exigeante. Elle était, à ses yeux, la vertu source autour de laquelle se regroupaient et prenaient leur sens toutes les autres vertus : par ex. le silence, la paix, la patience, la simplicité. Elle devait être comme la respiration — aspiration et expiration — de notre âme. Dégagée et engagée, dégagée de tout et d'elle-même, enga- gée à Dieu, et réengagée par Dieu et en Dieu à tout ce dont elle s'était dégagée : tel est le rythme de l'âme en état de « virginité spirituelle ». Cette virginité n'est autre en son fond que la charité, telle que saint Paul la décrit et la chante dans la II e Épître aux Corinthiens (ch. XIII).

La virginité spirituelle

Dom Augustin ne prononça jamais de sermon capitulaire sur le vœu canonique de virginité. Et cependant, il expliqua plusieurs fois en con- versations particulières qu'à ses yeux, ce vœu était le symbole de la vir- ginité spirituelle, et n'atteignait qu'en elle sa plénitude de signification et de valeur. En 1933, pour la première fois (auparavant, on s'adressait à des prédicateurs étrangers à l'Ordre), on pria le Père vicaire de prêcher lui-même la retraite de huit jours préparatoire à la Consécration virgi- nale : trois fois par jour, Dom Augustin donna donc une instruction à la Communauté. Il prit pour thème les belles formules de la cérémonie, telles qu'elles figurent au Pontifical romain. Il ne reste aucun manuscrit de cette retraite, mais les auditrices se rappellent encore que lorsqu'il en vint à l'invocation des Litanies : Santa virgo virginum, il se contenta de dire qu'elle était intraduisible et dépassait tout commentaire. De même, lorsqu'il expliqua la Préface de la Consécration virginale, il s'arrêta lon-

guement à ces mots : Agnovit Auctorem suum beata virginitas, et lui conféra un sens contemplatif profond. Il la compara à la Béatitude des cœurs purs : Beati mundo corde quoniam ipsi Deum videbunt.

Commentant un jour l'invocation « Jesu, corona virginum », il disait :

'virginise' les âmes en les divinisant. Elles deviennent

`closes » en Lui-même qui devient leur être, leur principe profond de vie. Les Ordres contemplatifs — les Chartreux surtout — sont Vierges, parce que voués uniquement à l'union divine. La vertu n'est que moyen :

Dieu seul est fin. Unie à Dieu qui est sa fin, l'âme ne doit plus se préoc- cuper que de Lui : c'est Dieu qui, en son fond interne, la fait participer à ses perfections divines, et la rend ainsi `vertueuse". Mais il faut aller jusqu'à ce fond par le détachement de tout le moi, même, en un certain sens, du moi vertueux. »

« Le Christ

Et il ajoutait, en rapprochant virginité et fécondité spirituelles :

« Dieu est fécond par son regard fixé sur Lui-même. Il enfante en se

voyant. Sa vision reproduit son essence, parce que très pure, très déta-

Virginité parfaite parce que simplicité

parfaite ; fécondité parfaite pour la même raison. La virginité de son intelligence qui ne voit que Lui-même et la simplicité de son essence qui se livre toute, voilà les sources de sa fécondité. Le silence, c'est le dégagement qui permet de voir (aspect négatif) ; la lumière, c'est Dieu qui remplit le silence vide (aspect positif). Dans une âme silencieuse, la `Lumière vraie', lumière de lumière, qui est Verbe ou Parole, rayonne et résonne à tout moment : car Dieu est là, se donne et ne peut pas ne pas se donner. L'âme silencieuse, c'est-à-dire détachée et vierge, ne fait que seconder l'activité éternelle de Dieu, en lui permettant de se communi- quer à elle. — Le pouvoir d'enfanter les âmes (fécondité spirituelle née de la virginité) s'exerce par voie d'amour, c'est-à-dire par l'Esprit-Saint, comme dans le mystère de l'Incarnation. Toute la Trinité y prend part ; l'âme entre dans le courant de vie qui unit les Trois Personnes, elle de- vient enfant du Père, membre du Fils et épouse de l'Esprit. »

chée, tout fixée sur Lui-même

Cette appartenance totale à Dieu à laquelle nous fait accéder la foi pure, Dom Augustin aimait en voir l'expression dans le beau texte d'Isaïe (62,4) : « On t'appellera désormais `Ma Volonté » », comme si l'être tout entier, en ses dernières profondeurs, en ses sources de vie, n'était plus que Désir de Dieu. À l'âme qui correspondait ainsi sans réti-

cence à l'action du Saint-Esprit en elle, il appliquait ce titre de la Litur- gie : « Filia Principis, Fille du Prince. » Et ce n'était pas là, de sa part, seulement littérature. Commentant les versets du Psalmiste : « Ascen- sions in corde suc, disposuit. Ibunt de virtute in virtutem, videbitur Deus deorum in Sion (16 ) », il montrait que la vie spirituelle authentique doit s'exprimer dans la pratique des vertus chrétiennes, et que par là seule- ment l'âme prouve que son accès à « Sion », c'est-à-dire au sanctuaire intime où l'âme saisit Dieu dans le regard simple et direct de la foi, n'est pas illusion ou duperie. « En théorie, disait-il un jour, il est difficile de distinguer une formule quiétiste d'une formule qui ne l'est pas ; mais en pratique, rien de plus facile que de distinguer une âme quiétiste d'une âme qui ne l'est pas. On voit de bonnes âmes qui vous disent qu'elles veulent aimer le Bon Dieu à la folie et qui se fâchent parce qu'on leur sert un œuf mal cuit. »

Effort et abandon

Avec lui d'ailleurs, le danger de quiétisme n'était vraiment pas à craindre. Il appelait vigoureusement l'âme à l'énergie, au courage, à la patience ; il ne minimisait en aucune façon la part de l'effort humain dans l'œuvre de notre sanctification, tout en maintenant que « Dieu fait tout ». L'union à Dieu était présentée par lui comme un long travail de la grâce, mais aussi comme une longue patience de l'âme. « Est-ce que le paysan, disait-il aux âmes impatientes, va voir tous les jours si ça pousse dans son champ ? » On a noté ci-dessus comment, à l'âme tentée, il re- commandait « une paix voulue, une confiance commandée ». C'est là un des traits les plus fermes de la direction spirituelle de Dom Augustin :

de toutes vertus, on ne devrait parler selon son esprit qu'en alliant ainsi des mots qui semblent s'exclure. La générosité qu'il recommande est une générosité humble et qui s'accompagne du sentiment aigu de notre fai- blesse. La modération doit être audacieuse, et l'audace mesurée et rai- sonnable. « Oh ! que le Bon Dieu est mesuré ! » s'écriait-il volontiers ! L'abandon vrai est singulièrement actif. Dom Augustin voulait que l'âme fît par l'ascèse la conquête d'elle-même, mais cette ascèse était à la fois cause et effet de l'union à Dieu : nul n'eut plus que lui le sentiment que la sanctification était tout ensemble affaire d'énergie humaine et de

16 « Heureux les hommes dont la force est en toi, qui gardent au cœur les montées. Ils marcheront de hauteur en hauteur et Dieu leur apparaîtra dans Sion » (Ps.

83,6).

grâce de Dieu, qu'elle était l'œuvre totale de nos forces naturelles et de notre force surnaturelle, qu'elle réclamait l'effort de l'être entier. « Dieu, disait-il, nous a établis, selon le mot de saint Jean dans l'Apocalypse, rois et prêtres. Nous ne pouvons être prêtres, c'est-à-dire offrir à Dieu le sacrifice de nous-mêmes, sans en être d'abord rois. » Cette harmonie entre l'effort humain poussé à ses dernières limites, et l'efficacité divine pleinement reconnue donnait à la spiritualité de Dom Augustin un cachet très original. Au cours d'un simple entretien, il dé- cochait à une moniale trop inquiète de sa perfection sans doute, ce re- proche plein de sagacité spirituelle : « Vous vous tendez vers un Dieu que vous aimez au lieu de vous reposer en un Dieu qui vous aime. »

Par Jésus-Christ, en Jésus-Christ, avec Jésus-Christ.

Ici se pose une question qu'il nous faut enfin résoudre. Vers quel « Dieu » Dom Augustin orientait-il l'âme religieuse ? Vers Dieu « trine et un », ou vers le Christ ? Vers le Christ historique ou vers le « Christ total » ? Lorsqu'on a fréquenté un peu longuement les écrits de Dom Augustin, la question est dépourvue de sens, et on a tendance à ré-

pondre : « Mais tout simplement vers le Dieu de l'Écriture

religieuse qui lui confiait : « Je suis très attirée vers la Trinité », il répli- quait : « Oui, mais il faut passer par l'Humanité de Jésus-Christ. » Il était trop imprégné de la pensée de saint Jean pour qu'il y eût sur ce point la moindre ambiguïté.

Le mystère de la sainte Trinité était incontestablement le lieu de son âme, sa demeure d'élection. C'était surtout à Noël et à la Pentecôte, que Dom Augustin parlait aux moniales de la Trinité : il se plaisait alors à leur expliquer comment par la grâce, l'âme baptisée est appelée à parti- ciper à la vie trinitaire. À la Noël, il commentait inlassablement le Pro- logue de saint Jean, montrait comment le mystère de la génération du Verbe par le Père s'accomplit sans cesse dans l'âme chrétienne, mais en retour comment le Verbe nous révèle le Père, par qui tout a été fait et en qui tout est vie. Des sermons capitulaires de la Pentecôte, le sujet était presque tou- jours emprunté au Discours après la Cène. Il aimait les textes de la tona- lité de celui-ci : « In illo die vos cognoscetis quia ego in Patte mec, et vos in me, et ego in vobis (17 ) » Il soulignait le rôle de l'Esprit-Saint

» À une

17 « En ce jour, vous connaîtrez que je suis dans le Père, et vous en moi, et moi en vous » (Jn 14,20).

dans l'âme chrétienne. L'Esprit-Saint était pour lui le Don par excel- lence. Cette mystique du Don — « Tout revient à se donner et à don-

ner » — lui était familière. Deux des plus beaux sermons qu'il fit à San Francesco furent prononcés, paraît-il, à des cérémonies de « Donation ». En Chartreuse, il existe des Donnés ou Données, c'est-à-dire des frères ou des sœurs qui ne font pas de vœux, mais ont seulement un « contrat de donation » avec la Maison. À la prise d'habit d'une novice « don- née », le Père vicaire n'a pas d'autre geste à accomplir que de la bénir

« In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti ». À l'une de ces cérémo-

nies, Dom Augustin expliqua la beauté du mot « Donné », qui évoque Celui qui est l'Amour subsistant, le Don de soi en Personne. À l'autre cérémonie, ce fut plus simple encore, il commenta les paroles de la bé-

nédiction : « Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » Pour accéder, même avec cette admirable simplicité, au mystère tri- nitaire, Dom Augustin demandait que l'on passât par l'Humanité de Jé- sus-Christ. Il rappelait avec insistance que Jésus était la Voie en même temps que la Vérité et la Vie, et qu'il n'y avait pas d'autre voie pour aller au Dieu vivant. C'est encore à l'aide du Prologue de saint Jean qu'il s'ef- forçait de persuader aux âmes que Jésus est la Lumière, la seule Lu- mière, qui éclaire tout homme venant en ce monde, et que celui-là

« seul » qui le suit ne marche pas dans les ténèbres, mais qu'il a la lu-

mière de vie, lumen vitae, qu'il aimait traduire « la lumière qui est vie »,

« la Lumière-Vie ». Il présentait volontiers Notre-Seigneur comme le Maître de vérité. Beaucoup plus rarement comme l'Époux des âmes : et c'était alors pour une prise d'habit, une profession ou lors de la retraite de la consécration virginale. Généralement, en parlant de Notre-Seigneur il disait : « Le Divin Maître. » Il aimait le « Dominus est » de saint Jean, à la pêche miraculeuse qui suivit la Résurrection, de même qu'il aimait le « Ego Dominus » de l'Ancien Testament. Par-dessus tout, c'était à la Personne même de Jésus-Christ au Ver- bum cura, que Dom Augustin paraissait avoir dévotion. Jésus était pour lui le Verbe, le Fils unique du Père, leSeul qui connût le Père et pût le révéler aux hommes. Dans le cérémonial de la consécration virginale, l'évêque passe au doigt de la Religieuse l'anneau d'or, et lui dit : « Des-

ponso te Jesu Christo, Filio Surinai Patris (18 )

» Dans sa retraite, Dom

Augustin commenta longuement ces paroles et déclara qu'une vie en- tière ne suffirait pas à en épuiser le sens. Il insista en particulier sur la

18 « Je te donne pour épouse à Jésus-Christ, fils du Père Suprême. »

grandeur de ces deux mots : « te Jesu », en faisant remarquer que Jésus est présenté comme « le Fils de Celui qui n'est que Père ».

L'Eucharistie

L'Eucharistie était à ses yeux le « mysterium fidei » par excellence. Là, au Saint Sacrifice de la messe, il rencontrait sous les apparences du pain et du vin, ce Verbum Caro qui est la source de toute sanctification. Sa messe ! Avec quelle dévotion il la célébrait ! Il estimait qu'une âme qui avait fait de l'Eucharistie le centre de sa vie, était une âme qui mar- chait à grands pas vers la véritable union à Dieu.

La Vierge Marie

De Jésus, le Verbe fait chair, il ne séparait pas sa Mère, la Vierge Marie. De quel amour filial, il sut l'aimer ! Il avait d'ailleurs avec ce

qu'il appelait « le peuple invisible du Paradis » une familiarité d'un réa-

lisme touchant. Sa foi les lui rendait présents

Vierge Marie, une double tendance de sa dévotion : d'une part, il aimait à contempler en ses mystères la Galiléenne qui avait porté en elle et ac- compagné au cours de sa vie terrestre Jésus de Nazareth, et d'autre part il la considérait comme le type parfait de l'âme vivant de la vie trinitaire par la Grâce, — et comme « la Mère du Bel Amour », par qui venait aux hommes cette vie divine. L'union de ce réalisme et de cette mystique très pure se retrouve d'ailleurs dans toutes les expressions de sa dévo- tion : et en cela encore, il est bien le disciple de Jean l'Évangéliste. À une novice qui ne comprenait pas encore très bien la place et le rôle de Marie dans la vie spirituelle, il déclarait : « Maria de qua natus est Jesus (19 ) », toute la Sainte Vierge est là. » Si, dans les sermons capitulaires qu'il eut à prononcer pour des fêtes de la Sainte Vierge, il se tenait plu- tôt dans les hautes considérations de la théologie mariale, par contre ses conseils privés revêtaient une très grande simplicité ; on retrouvait en eux ce caractère pratique, gestuel, populaire, qu'il aimait dans les exer- cices de la piété : il conseillait par exemple à une religieuse, pendant ses nombreuses allées et venues de sa cellule à l'Église, de tenir en main son chapelet, même sans en égrener les Ave : c'était une façon très simple, disait-il, d'« aller à Dieu par Marie ».

D'où, à l'égard de la

19 « Marie de qui est né Jésus. »

Les sermons du Père vicaire

Il semble qu'aucun des sermons ou schémas de sermons que l'on a conservés de Dom Augustin ne remonte au temps de San Francesco. Mais les religieuses ont retrouvé dans leur mémoire ou dans leurs notes quelques-uns de ses « thèmes » ; ils sont très caractéristiques de sa ma- nière. Parlant à des contemplatives, ce contemplatif insiste moins sur la Révélation de Jésus-Christ au monde, que sur l'action de son Esprit dans l'âme. Commentant par exemple un jour le mot du Cantique du vieillard Siméon : « Lumen ad revelationem gentium (20) », il présentait Jésus, non seulement comme la Lumière qui illumine les nations « assises à l'ombre de la mort », mais comme la Lumière qui brille au plus profond de nous-mêmes et révèle à l'âme, avec une exigence sans cesse plus ab-

solue, ses tendances, inclinations, mouvements qui ne sont pas selon Dieu. Un autre jour (c'était en novembre 1929), il commentait ainsi un texte des statuts de l'Ordre cartusien qui recommande au moine de s'oc- cuper « ordinate et utiliter », en cellule, « legendo, scribendo, psallendo, orando, meditando, contemplando et laborando (21 ) » : « Une vie cartu- sienne est donc ordonnée et utile, c'est-à-dire rapportée à Dieu, unissant l'âme à Dieu dans toute cette diversité d'occupations qui la remplissent. La pleine remise de l'être à Dieu leur confère à toutes le caractère et la valeur d'actes d'union parce qu'elles sont l'épanouissement de cet être. En les accomplissant, la moniale ou le moine font donc oraison. Nos ancêtres, les moines solitaires d'Égypte, faisaient des nattes tout le jour et n'avaient pas autre oraison que les mouvements d'âme par lesquels, tout en travaillant, ils se reliaient à Dieu. » Une pensée ainsi orientée vers les choses de l'âme s'inspirait instinc- tivement des expériences personnelles du « prédicateur ». À telle in- flexion de la voix, à telle répétition des mots, l'auditoire pressentait que ce qui se formulait alors sortait du fond de l'âme de Dom Augustin, comme en ce jour où il parla du « voile si léger, et pourtant si lourd de

Il multipliait surtout les citations de la sainte Écriture : « il

la foi nue »

jonglait avec les textes », découvrant des rapprochements inédits, des sens nouveaux. Au contraire, bien qu'il en fût pénétré, il citait très rare- ment, pour ne pas dire jamais, les grands auteurs spirituels. Son érudi- tion avait passé « dans son cœur ».

20 « Lumière à révéler aux Nations. »

21 « Avec ordre et utilement templant et travaillant. »

en lisant, écrivant, chantant, priant, méditant, con-

D'ailleurs, le temps lui aurait manqué pour « écrire » ses sermons. Un peu avant l'heure de parler (le sermon capitulaire se donnait à 2 heures de l'après-midi), il s'évadait dans la montagne et griffonnait quelques notes sur un bout de papier. C'est d'après ce petit canevas qu'il parlait ensuite pendant un quart d'heure.

Cet art qu'avait Dom Augustin d'orienter les âmes vers Dieu peut se résumer dans ce fragment de lettre datant de 1935 (ou peut-être 1936) :

« La vie, mon enfant, est une synthèse que l'analyse dessèche pour la saisir. Contentez-vous de la vivre. Vous connaissez le secret ; il tient en trois termes :

…`Deus charitas est … `Et nos credidimus charitati. » … `Qui credit in me habet vitam. » L'Amour — Principe de tout, `charitas ».

La Vie

L'union à l'amour dans la foi, 'Credidimus'.

Faites beaucoup de ce credidimus qui est vie moi. »

et priez un peu pour

»

terme de tout 'Habet vitam'.

À cette lumière s'éclaire, en ses profondeurs, la vie cartusienne :

« Le Cartusianisme, écrivait-il, repose sur un fond de silence que vous connaissez et que vous aimez. C'est en ce fond que naît pour cha- cun de nous Celui qui est la Parole Éternelle. Toute notre vocation est là : écouter Celui qui engendre cette Parole, et en vivre. La Parole pro- cède du Silence, et nous nous efforçons de l'atteindre en son Principe. C'est que le Silence dont il s'agit n'est pas un Vide et un Néant, c'est, au contraire, l'Être en sa plénitude féconde. »

Nul aveu ne pourrait, mieux que cette confidence, nous faire saisir dans quel monde de pensées et de sentiments habitait Dom Augustin Guillerand en ces années de San Francesco, et selon quelles lignes spiri- tuelles il orientait les âmes que la Providence et ses Supérieurs con- fiaient à sa vigilance.

V. LE PRIEUR DE VEDANA

(janvier 1935 – juin 1940)

Vedana et sa Chartreuse

En janvier 1935, le T. R. P. Général nommait Dom Augustin Guille- rand prieur, c'est-à-dire supérieur (22 ) de la Chartreuse de Vedana. Dans sa correspondance des années 1937-1938, il aura l'occasion de décrire son lieu de séjour et son existence à de jeunes neveux curieux de con- naître un peu la vie de leur oncle lointain :

« Oui, Belluno est bien au nord de la Vénétie, dans la partie haute. Vedana est situé aux pieds des montagnes à 400 m. d'altitude. Le climat est excellent. Nous sommes abrités des vents d'hiver par des rampes presque à pic de 1.000 m. de haut ; et en été le voisinage des neiges nous assure un air presque continuellement frais et des orages fréquents. Mais rien ne pousse sur nos rochers, et la région est très pauvre. » À un ami, il expose le rythme de sa nouvelle vie sur un mode beau- coup plus intérieur, et laisse percer quelques-uns de ses sentiments, — faut-il dire déjà quelques-unes de ses appréhensions ?

« Vous devinez que ma vie d'ici n'est plus du tout la même. Le mou- vement et la physionomie de nos maisons ont un caractère très différent, de ce que vous avez vu à San Francesco. Tout y est simple et grand ; tout y est ordonné à une vie de recueillement et de prière. Le cadre lui- même, sans être plus beau, est plus intime et plus reposé. La maison est située au bord d'une vallée, au premier relèvement du terrain, aux pieds de hautes cimes rocheuses, sans un bruit alentour. La propriété tout en- tière enveloppée de murs de 3 m de haut s'étage aux flancs de la mon- tagne, avec des allées, des prairies, des bosquets, des jardins, des sta- tues, et une charmante vieille chapelle dans le cimetière qui est chez nous. Nous sommes là une bonne douzaine de moines, avec chacun notre petite maison séparée autour de l'église. Nous nous y rendons trois fois le jour pour matines, la messe et les vêpres. En dehors de ces trois sorties, le plein silence et la grande solitude d'une vie toute dégagée des choses. Même dans les cloîtres, si nous avons à sortir, on n'entend pas un bruit, on ne rencontre jamais personne. Vedana à ce point de vue est parfait ; on a supprimé peu à peu tout ce qui pourrait troubler le silence

22 En Chartreuse, il n'y a que des prieurs, il n'y a pas d'abbé, et donc pas de béné- diction abbatiale. Le prieur qui n'est plus prieur redevient ainsi simple moine.

et la paix. Avec cela, des offices exécutés à la perfection ; sans un éclat de voix ni un seul fléchissement en 3 heures de nuit. Évidemment c'est encore la terre. Nous ne sommes pas des anges, et dans quelque temps je verrai probablement beaucoup de petites misères

parfois assez péniblement. Malgré tout, envisa-

gée dans l'ensemble, cette vie est belle et haute, et j'éprouve à la retrou-

ver une joie que je suis heureux de vous dire. »

qui me le rappelleront

Ce départ de San Francesco n'est pas allé sans quelque déchirement intérieur : fut-on le plus saint des directeurs spirituels, on ne se dévoue pas pendant cinq ans à une communauté sans s'y attacher quelque peu et sans attacher à soi les âmes. L'important est, l'heure venue du départ, de se « dégager » avec une obéissance parfaite à la volonté du Père. Le 25 janvier 1935, Dom Augustin écrit cette lettre qui ne laisse aucune ombre sur la pureté de son attitude spirituelle. On notera au passage, ce mot

admirable : «

le grand silence reposé de ce cadre

c'est mon âme

»

« J'ai quitté San Francesco parce que, pour nous surtout 'non habe- mus hic manentem civitatem'. Mais je ne veux pas oublier ni la maison où le Bon Dieu m'a fait vivre plus de cinq ans, ni les âmes que j'y ai connues, ni les bons amis que j'y ai rencontrés. Je vous ai parlé de Vedana parce que c'est le cadre actuel de mon existence ; je vous ai dit la jouissance éprouvée dans le grand silence reposé de ce cadre parce que c'est mon âme, et que j'ai toujours tenu à vous parler avec toute mon âme. Mais je ne renie rien du cadre égale- ment beau que je viens de quitter et où tant de quiétude et de splendeur accompagnaient et semblaient comme prolonger nos bonnes conversa- tions du dimanche. Quant aux souffrances provoquées par mon départ, je les ai bien de- vinées, et c'est pourquoi je suis parti à l'improviste. Je les comprends et je n'ai pas de raison de les condamner. Mais je ne m'en laisse pas trop émouvoir pour deux raisons : la première, c'est qu'il s'agit d'impressions assez superficielles que l'arrivée du nouveau vicaire fait envoler en un clin d'œil ; — la seconde c'est que ces impressions doivent faire place peu à peu à un détachement supérieur qui n'est pas absence de senti- ments, mais soumission de la sensibilité aux vues plus hautes de la foi. Je dois ajouter d'ailleurs que pratiquement c'est ce qui s'est produit très vite. Il m'est arrivé quelques lettres qui s'achevaient toutes, comme la vôtre, dans le 'Fiat de l'abandon'. »

Convisiteur de la province d'Italie

Une seconde charge serait d'ailleurs bientôt imposée à Dom Augus- tin. En mai 1936, le Chapitre général le nommait « Convisiteur » de la province d'Italie. De ces visites canoniques qui le transformaient de nouveau en « pèlerin », nous n'avons trouvé que quelques rares échos dans sa correspondance. À l'un de ses correspondants, il écrit en 1939 :

« Je réponds en hâte à quelques-unes de tes questions. J'ai dû aller en hâte à Toscane où ta lettre m'a rejoint, et je rentre avec quelque travail supplémentaire qui limite mon temps et ma plume. »

Et il signale à un autre que sa dernière lettre est « allée le rejoindre au fond de la Yougoslavie ».

Menaces de guerre

Pendant cette période, outre les soucis de sa charge, un grave pro- blème préoccupe Dom Augustin. La situation internationale se dégrade et la menace d'une nouvelle guerre pèse chaque jour plus sombre sur le monde. On devine quels conseils Dom Augustin donnera aux siens, en ces années d'angoisse et de misère : prix divin de la souffrance, prière, abandon à la Providence.

« Il faut prendre la vie comme elle est, et non pas comme nous vou- drions qu'elle soit ».

Dès 1937, il pressent que les jours qui viennent seront douloureux, et que déjà la France, le monde s'engagent dans une « époque bien trou- blée », et il pense non sans raison qu'aux foyers nivernais, les imagina- tions travaillent et les cœurs se troublent. Il rappelle à tous la confiance, l'abandon: « Je comprends — ou du moins je devine — vos préoccupa- tions pour la formation de ces jeunes âmes. Car je suis obligé de par- courir un journal chaque jour ; et les titres seuls me révèlent une époque bien troublée. Pourtant je crois pouvoir vous dire : `Ne vous découragez pas. » À ces heures-là, les âmes se développent beaucoup, et celles qui sont bonnes deviennent excellentes. Et puis ce sont des heures de crise. Le temps qu'elles durent est tou- jours trop long ; cependant il ne l'est jamais beaucoup. Les hommes s'agitent, mais Dieu les mène. Courage ! »

La guerre Franco-Allemande

1939 ! L'Italie reste en dehors du conflit qui déchire la France et l'Al- lemagne. Mais les communications entre Vedana et la Nièvre devien- nent irrégulières. Volonté de Dieu, donc acceptation et abandon, con- fiance aussi, telles sont les consignes qu'il adresse aux siens.

Le monde est appelé à traverser une heure bien sombre. Les

heures pénibles que nous vivons peuvent être suivies de plus pénibles

encore : nous ne savons pas où nous allons : nul ne le sait que Celui que je prie pour vous chaque jour et que vous avez le grand avantage de

prier aussi

«

»

« La guerre s'affermit, se développe et pourrait se prolonger? »

Belle occasion d'offrir ses larmes au Seigneur : Jésus a marché le premier sur le chemin du Calvaire :

« Il y a toujours eu et il y aura toujours des yeux qui pleurent et des cieux qui versent des larmes abondantes. Tu ne changeras pas cela

nous ne changerons pas cela

Cependant il y a quelque chose qu'il faut changer : c'est la direction

de notre regard. Si nous restons en face des motifs que nous avons de pleurer, du monde qui est mauvais, du temps qui est maussade, des san- tés qui sont vacillantes, de la guerre qui s'affermit, se développe et pour- rait se prolonger, on ne peut pas ne pas avoir envie de pleurer. Mais si tu vois Dieu et sa bonté qui permet cela pour notre bien, si tu songes que les cieux qui pleurent préparent ta salade et tes choux, et que tes larmes versées et unies à la douleur de la Croix peuvent mériter une éternité de bonheur, alors tout change. Je ne dis pas, remarque bien, que la souf- france cesse et que les maux sont écartés. Je dis que tu trouves de la joie

dans ta prière elle-même

et qu'un jour tu seras bien contente d'avoir

mêlé tes larmes à celles qui tombent des nuages. Qui sait si le seul bien qui nous restera ne nous viendra pas de nos souffrances ?

Donc, pas de pourquoi au Bon Dieu. Il a répondu à l'avance et sa ré-

ponse est péremptoire. Il a pris le chemin et employé le procédé. C'est

et s'il t'invite à l'accompagner sur sa route, suis sans

donc qu'il est bon crainte. »

ils ou elles ne changeront pas cela.

Pâques 1940 ! L'inquiétude est partout : Dom Augustin insiste pour que ces inquiétudes, ces séparations soient supportées dans un parfait

esprit chrétien, et qu'on voie en tous ces événements la main très ai- mante de notre Père des Cieux. La sérénité spirituelle des lettres de cette époque est d'autant plus étonnante qu'au dire de ceux qui vivaient alors avec Dom Augustin il était lui-même extrêmement bouleversé de la si- tuation et inquiet de l'avenir. Il admet, il comprend que les cœurs soient anxieux, que l'on remue mille projets d'avenir, mais il alerte les âmes : Trop prévoir l'avenir, « c'est la seule manière de rater le présent »

« Mais tout de même, un peu de patience à l'égard des choses que nous ne pouvons pas gouverner, un peu moins de rêves et d'illusions et de désirs irréalisables, un peu plus de confiance en celui qui mène tout cela, et qui sait mieux que nous ce qui convient ; et beaucoup de prières, beaucoup de prières, beaucoup de prières (mais des prières vraies, où l'on n'impose pas au bon Dieu sa manière de voir, mais où l'on com- mence par accepter tout ce qu'il veut et par reconnaître que c'est incom- parablement le meilleur), cela avancerait un peu plus les choses et nous donnerait beaucoup plus de paix. »

Et voici le premier signe d'un éventuel retour en France. Si la guerre venait à éclater enfin entre la France et l'Italie, les Chartreux seraient reconduits poliment à la frontière.

« Vous êtes silencieux comme des Chartreux. Je comprends très bien que vous avez des occupations et des préoccupations, pendant que nous respirons encore (un air tranquille), mais de tranquillité relative. Pour combien de temps le respirerons-nous ? Dieu seul le sait et il ne me donne aucune participation à cette science qui ne se trouve pas dans les livres. Ce que je sais seulement, le voici : c'est que si la guerre écla- tait entre France et Italie, on nous reconduirait poliment à la frontière Voilà toutes les nouvelles de Vedana. Au milieu de ce pauvre monde si profondément secoué qu'on se demande parfois s'il n'en est pas à sa fin, nous continuons notre prière de jour et de nuit : (cinq heures de jour et quatre heures de nuit), et nous attendons d'aller la continuer dans la

paix sans nuages de là-haut quand le bon Dieu voudra

»

Il ajoute, comme en post-scriptum, pour rassurer ses sœurs :

« Il me reste encore une minute avant le courrier. Ne vous troublez pas de l'idée de rapatriement dont je vous parle dans la lettre « pro om- nibus ». C'est une entente entre le gouvernement italien et le Vatican. Nous en sommes avisés depuis l'an dernier et pas du tout troublés. Nous

avons des maisons en France

pas parlé plus tôt parce que l'horizon, sans être bleu, n'était pas trop

couvert de nuages. Il est peut-être un peu moins clair en ce moment, mettons « blanc laiteux ». Quelquefois, avec un petit coup de vent, cette

et

brume devient orage. Nous sommes entre les mains du Bon Dieu

c'est une bonne fortune — la dernière — par le temps qui court. Le pou-

voir des hommes est bien limité

la barque des choses à leur gré. Alors il faut regarder plus haut. »

et je n'en vois plus guère qui mènent

On s'y organisera. Je ne vous en avais

Le Père prieur

De ce temps de priorat de Dom Augustin à Vedana, nous avons pu rassembler quelques souvenirs que nous regrouperons ici. De nouveau, nous ne pourrons pas citer nos sources : la discrétion nous l'interdit. Mais nous certifions que nous les avons contrôlées, critiquées d'aussi près que possible et que tout ce que nous allons dire repose sur des té- moignages écrits et même sur des textes de Dom Augustin. Pendant tout son priorat à Vedana, Dom Augustin resta tel que nous l'avons connu à San Francesco. Avec des qualités éminentes, il portait

en lui-même une source trop réelle de défauts : sa nervosité qui le ren- dait trop vif à certaines heures, trop rapide à accuser, susceptible et im- pressionnable. Ces difficultés, il ne faut pas les minimiser ; elles existè- rent de fait. Mais il est juste d'ajouter aussitôt : contre ce déséquilibre nerveux (il le reconnaît lui-même dans une lettre intime), Dom Augus- tin, par sagesse humaine et par grâce, luttait avec une énergie et un cou- rage indomptables. Il avait taillé de grosses poutres de bois pour apaiser, avec ces haltères originales, ses nerfs trop tendus. On l'a entendu, après Matines, donc en pleine nuit, prendre des ablutions d'eau froide dans le jardin du Priorat, au pied des Dolomites coiffées de neige. Le jour, il arpentait inlassablement son petit jardinet, quand il n'écrivait pas (tou-

Tous ces moyens lui étaient

jours debout !) ou ne priait pas à sa stalle

nécessaires, avouait-il, pour maintenir son équilibre et supporter la vie

cartusienne. Ces sautes d'humeur, ces indignations brusques sont donc très réelles ; il est légitime de les reprocher à Dom Augustin ; mais il est

juste aussi de placer en regard ce rayonnement de bonté que lui recon- naissent beaucoup de ceux qui l'ont vu vivre. La plupart de ses religieux

C'était un homme très, très spiri-

tuel

Il aimait manifestement la solitude, mais il accueillait très genti-

ment quand on allait le voir et savait très bien faire les reproches, les

d'abord. « C'était un très bon Prieur

remarques. Il était à la disposition de tout le monde, presque trop

Jamais on ne s'est aperçu de ses souffrances morales,

il les gardait pour lui ! » De ses sermons capitulaires et des quelques mots qu'il prononçait à l'occasion d'une prise d'habit, les auditeurs gar- dent encore aujourd'hui une impression de lumière : il « ouvrait des ho- rizons spirituels toujours nouveaux et élevait en quelques mots sur les

» Sa charge l'amenait aussi à présider les examens des jeunes

profès étudiant en théologie : « Si le candidat ne savait pas répondre à la question ou si, seulement, il hésitait, le prieur répondait pour lui et nous ravissait par un exposé profond et lumineux. De même quand un profes- seur avait besoin d'éclaircissements sur quelque point, il n'était que de l'exposer au prieur, il lui donnait aussitôt sur le sujet une claire synthèse de la doctrine des Pères et des théologiens. » Tout point de dogme et même de morale, de droit ou de liturgie, se transfigurait pour lui en élé- vation spirituelle.

cimes

était très simple

Il

Les étrangers s'accordent sur cette charité et sur cette lumière avec les religieux : un de ses anciens séminaristes de Nevers raconte ainsi la visite qu'il lui fit en 1937 :

« Je faillis le rencontrer à la Grande Chartreuse de Farneta, près de Lucques en Toscane, en 1937. La présence d'un chartreux nivernais, le P. Casimir Thomas, secrétaire du Révérend Père Prieur Général, m'y avait attiré. Le Père Augustin Guillerand y était passé la veille de mon arrivée. Il était à ce moment-là Prieur de la chartreuse de Vedana, près de Feltre au diocèse de Belluno, dans les Alpes Dolomitiques et aussi visiteur de la Province de Yougoslavie et Italie. Quelques jours après, trop heureux d'avoir retrouvé ses traces et sûr d'avance d'un très aimable accueil, je partis pour Vedana, par Florence, Bologne, Venise, Trévise, le long `delta Piave » jusqu'à Feltre. Le bon

Père avait envoyé cheval, voiture et

conducteur pour me prendre à la

gare et m'amener dans le `désert ». Forçant la Règle austère dans la mesure où elle pouvait être forcée, le cher Prieur me reçut, comme jadis à la cure de Limon, très amicalement et selon sa gracieuse manière. Vingt ans s'étaient passés depuis notre séparation. Dans sa robe blanche, le Père, de taille un peu au-dessus de la moyenne, me parut quelque peu solennel ; mais à sa conversation, je reconnus vite sa simplicité et sa délicatesse naturelle. Je pouvais rester au monastère le temps que je voulais. Sous la direction du charmant prieur, je visitai toute la maison et son enclos ; il me fit même les hon-

neurs de son `Priorat » avec sa courette, son petit atelier et son bûcher,

sans omettre l'offrande de petits verres de chartreuse

leurs. J'eus beaucoup de joie à voir à la chapelle l'ancien petit curé de Limon présidant l'office à sa stalle de prieur parmi ses moines. »

de toutes les cou-

Un autre témoignage de cette charité, qui savait être concrète et pra- tique, nous vient d'une visite canonique qu'il fit à San Francesco en 1936. Une religieuse de ce monastère avait une sœur, peu fortunée, qui habitait dans les environs de Vedana. Après le scrutin, elle demanda à voir le Père Convisiteur et le remercia de tout ce qu'il avait fait pour sa sœur. Dom Augustin lui parla alors de cette sœur malheureuse avec une extraordinaire bonté, qui dépassait de loin le secours matériel : « O mon Père, que vous êtes bon ! » ne put que lui dire la religieuse, toute émue de cette immense délicatesse.

Ses principes de gouvernement spirituel

Les documents écrits, émanant de Dom Augustin lui-même, nous montrent d'ailleurs, de façon incontestable, quels étaient les principes de gouvernement spirituel qu'il avait fait siens. Nous regrettons de ne pou- voir les citer, et d'être obligés de les résumer : mais aux quelques rares phrases que nous laisserons filtrer, le lecteur devinera le reste.

Le but

Disons d'abord que ces principes nous ont laissé une impression à la fois de netteté, de sûreté, de précision extraordinaire. C'est vraiment la main d'un « Maître Spirituel », de quelqu'un qui sait où il va lui-même et où il conduit les âmes qui lui sont confiées. Le but est clairement défini : la plus grande gloire de Dieu. « Tout envisager sous cet angle-là et y habituer les religieux. » En quoi consiste donc la sanctification d'une âme ? Dans sa crois- sance « usque ad mensuram aetatis plenitudinis Christi ». On reconnaît là l'intraduisible expression dont use saint Paul dans son Épître aux Éphésiens pour désigner la plénitude de sainteté du Corps du Christ.

Le Christ, unique voie de sainteté

Et voilà déjà un trait caractéristique de la spiritualité de Dom Augus- tin. Si trinitaire qu'elle soit, elle requiert avec exigence que l'âme, pour

aller au Père, passe par la personne du Christ Jésus :

« Ce terrain pratique où tout devient clair et simple, c'est celui que vous présente en toutes ses pages Mgr de Ségur : c'est Jésus lui-même — non pas seulement sa doctrine, son Évangile, son Église, son œuvre, mais sa personne, cet ensemble divin et humain si parfaitement plein, parfait et harmonieux où toutes les perfections sont si heureusement fondues qu'on ne les voit plus, où la grandeur est si simple et la simpli- cité si grande, où il y a tant de perspectives et d'horizons que plus on regarde, plus on avance, plus on découvre à admirer, aimer, imiter, où on trouve enfin quelqu'un qui nous aime, se donne, se fait père, mère,

(c'est lui qui le dit), et beaucoup plus que cela

car nos mots restent à une distance sans bornes de cette réalité

frère, sœur, ami, époux

encore sans fond. »

À une âme engagée dans cette voie, il écrit : « Continuez ! Conti- nuez ! quand vous aurez marché d'un bon pas, il vous restera encore à faire, et vous serez de plus en plus décidée à le faire. Qui bibunt adhuc sitient ! » À ses yeux, Notre-Seigneur est « la Grande Source d'où partent toutes les autres. On ne les connaît vraiment, on ne les comprend que si on le connaît. Il est la `Lux vera » qui éclaire et qui explique tout ». Du chartreux, il a cette idée admirable : « Un chartreux est — et sera tou- jours — essentiellement quelqu'un qui reproduit (le Christ) dans la soli- tude et le silence d'une cellule. »

Ce christocentrisme s'accorde très bien avec sa mystique trinitaire. Cette connaissance de Jésus-Christ conduit l'âme à se rendre parfaite- ment docile à l'Esprit de Jésus, à se laisser posséder par l'Esprit de Jésus. Ainsi les « Missions divines » du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint se réalisent-elles dans l'âme fidèle : et c'est ainsi que dans la Trinité, nous avons « la vie, le mouvement et l'être ».

Un mot qu'il écrit au sujet du Père de Caussade résume à merveille sa position. Il reconnaît qu'on ne saurait « trop le lire et le méditer, et tout entier, traité et lettres » :

« Je lui fais cependant un reproche, ajoute-t-il, qui n'atteint pas l'au- teur lui-même, mais la façon d'exposer la doctrine et l'action exercée dans le mouvement spirituel d'une vie d'âme. Il parle trop peu de Notre- Seigneur. Il tient sans cesse en face des perfections divines. Une telle doctrine conduit à la quiétude acquise ou infuse : et c'est déjà bien beau.

Mais ce n'est pas le terme. Notre-Seigneur est indispensable pour mener l'âme jusqu'aux som- mets suprêmes du véritable abandon qui est le suprême sommet de l'union à Dieu. Sans lui, on peut rester en face d'un Maître. L'union à Dieu exige qu'on soit en face d'un Père. Et c'est Jésus, le Fils fait homme, qui nous y met. »

Cette connaissance amoureuse de la Personne du Christ se développe normalement dans l'âme, par étapes progressives. « Il n'est pas néces- saire que votre reproduction soit parfaite aujourd'hui, ni même demain ou après-demain. Il est seulement nécessaire que vous tendiez, que vous ne vous arrêtiez jamais de tendre et de vouloir tendre : 'Vita in motu'. La vie est un mouvement vers la Source tant que nous sommes ici-bas. En- suite, ce sera un mouvement dans la Source. » Comment donc l'âme va- t-elle se « transformer » peu à peu sous cette Lumière ?

Dieu est charité

« L'âme, écrit-il en une comparaison audacieuse qui rappelle le châ- teau de l'âme selon sainte Thérèse d'Avila, est une demeure à plusieurs étages. Tous sont résidence divine, mais tous ne sont pas occupés ni éclairés en même temps. Les hauteurs sont le lieu propre de Dieu : « Mi- rabilis in altis Dominus. » C'est de là que la lumière descend. Mais elle ne descend pas en quittant son sanctuaire, elle descend en communi- quant aux plaines d'ombre les clartés dont elle illumine les sommets. En

réalité, ce n'est pas la lumière qui descend, ce sont les plaines d'ombre

Dieu seul est (Ego sorti qui soin), qui est

joie, bien, vie et lumière. Et il nous appelle à participer à tout cela parce qu'il est le don de soi (charitas). Mais il faut le rejoindre, et pour le re-

joindre, il faut se donner, il faut sortir de soi et monter vers lui. » Le dynamisme de la vie spirituelle ne peut donc venir que de la cha- ritas (l'agapè). La vie spirituelle consiste à « faire le vide en nous » pour nous laisser envahir par la « charitas ». « Penser à Dieu et vivre de lui ou mieux le laisser vivre en nous sont deux choses bien différentes. On peut penser à Dieu et rester avec ses défauts et sa mauvaise nature. Au contraire, pour que Dieu vive en nous, il faut une vraie transformation. Pour que l'image du Verbe se reproduise en nous, il faut que la nature soit redressée par la pratique des vertus morales : humilité, patience, charité, obéissance, douceur. » Transformation. Tel est le mot-clé de la vie spirituelle. Cette trans-

qui montent vers la Lumière

formation s'opère de façon continue, par le choix que nous faisons à tout instant de la volonté de Dieu sur nous. En unissant notre volonté à sa Volonté, nous participons à ce moment-là « à la plénitude de Dieu comme aussi à son éternité ». Mais prenons garde : après saint Augus- tin, après saint François de Sales, Dom Augustin nous met en garde

contre « la bonne volonté inefficace

tente de la contempler sans faire un pas pour en approcher ». Seule, la « vraie bonne volonté qui veut la fin et tous les moyens qui y condui- sent » nous « transforme » à l'image du Verbe, le Fils parfaitement obéissant du Père. De la vie spirituelle, Dom Augustin a donné un jour au verso d'une image de profession solennelle cette admirable définition : « La vie est un long regard d'amour sur Dieu, qui rencontre le long regard d'amour de Dieu sur nous, et qui y répond. » « Qui y répond. » Et l'âme répond à l'amour de Dieu sur elle de mille manières : par tout ce travail ascétique de rectification de la « nature », par une très grande docilité aux inspirations du Saint-Esprit, par un abandon filial à l'amour du Père qui se cache sous « les circonstances », par toute cette réorganisation de notre intérieur qu'ont déséquilibré les passions et le péché, par le « don de soi » à Dieu et aux autres, constant, persévérant, « tenace ». — N'allons pas surtout nous faire de la vie spiri- tuelle l'idée d'une aventure extraordinaire : l'action de Dieu en nous est

simple : « Non, elle se fait sentir dans les petites inspirations pratiques :

qui ne veut que la fin et se con-

mieux faire ceci, se renoncer en cela, etc. » Vivre ainsi sachant qu'on n'est pas seul, s'examiner avec Lui, sous son regard, et être sûr qu'il ne nous manque pas en toutes les petites circonstances de la journée. « Même si une mère oubliait son nourrisson, moi je ne t'oublierai ja- mais. » « Les circonstances ! » Elles jouent un grand rôle dans la spiritualité de ce moine séparé du monde ! « Il faut, écrit-il un jour, que nous arri- vions à un amour sans cesse triomphant, contre lequel la nature bien vaincue ne puisse plus dresser ses prétentions et ses résistances. Jésus lui-même y conduit (l'âme) par toute une série de circonstances variées dans lesquelles il faudra savoir reconnaître et adorer 'Charitas'. C'est quand ce mot s'échappe de nos cœurs du premier coup et en toute cir-

constance que nous prenons nous-même ce nom

S'habituer à ne pas

regarder les circonstances (personnes, choses, événements). Le mot `cir- constances » veut dire : 'ce qui est autour'. On ne s'arrête pas à ce qui est autour ; on regarde en plein centre ; et le centre, le fond, le foyer, c'est lui, 'Charitas'. Ce sont les circonstances qui nous font souffrir. Lui nous

apaise et nous comble. Les circonstances nous tirent dehors ; car elles sont autour, à l'extérieur ; Lui nous tire au fond et nous apprend à y

» « Priez pour le pauvre monde qui perd de plus

en plus la tête et qui va à l'abîme, écrit-il aux environs de 1940. Mais le

Bon Dieu l'attend au fond. »

vivre avec Lui-même

La haute vertu d'abandon

Il faudrait ici exposer longuement ce que Dom Augustin entendait par cette vertu d'« abandon » qu'il ne cessait de recommander aux âmes qui lui étaient confiées. Elle est très liée, évidemment, avec sa doctrine sur la valeur de la souffrance et du sacrifice d'une part, mais aussi avec sa foi et sa confiance dans l'amour du Père des Cieux : « Notre-Seigneur a porté la Croix ; nous n'avons pas à porter la Croix, mais des croix, des petites croix journalières, proportionnées à notre faiblesse. C'est ainsi qu'on prouve son amour pour celle de Notre-Seigneur, en unissant les nôtres à la sienne qui leur donne son propre mérite. Pour les supporter, il faut toujours recourir à la pensée que Dieu le veut ainsi pour nous, et se dire : 'J'ai Dieu, mon tout, qui me suffit ; je dois être indifférent, indé- pendant de tout le reste. Cherchons à rester toujours dans le plan di- '

vin

» L'abandon est toujours une vertu difficile pour l'âme humaine, mais il semble qu'il le soit très particulièrement lorsqu'il s'agit pour elle de lut- ter contre ses défauts. Quelle sagesse dans les conseils que donne alors

Dom Augustin ! « Rien n'est important dans la vie comme de savoir at-

tendre (la grâce) et adapter à chaque instant ce que nous faisons à ce

qu'Il veut

»

« Nous jugeons le Bon Dieu à notre mesure. Nous croyons que le Bon Dieu nous apprécie et nous aime selon notre perfection. Ce n'est pas du tout exact. Le Bon Dieu est l'amour. Il veut notre amour pour répondre au sien et il nous juge sur l'amour. Si nous sommes pleins d'imperfections et d'amour, tout va bien. Si nous sommes parfaits et sans amour, toute notre perfection ne compte pas à ses yeux. Nous devons tendre à la perfection par amour et en aimant, parce qu'il le veut. Mais si dans notre effort vers ce terme, nous ne remarquons pas de progrès, nous ne devons pas nous en préoccuper. L'amour est une chose, le pro- grès est une autre chose. Nous ne regardons que la seconde. Lui ne voit que la première. Continuons donc nos efforts qui sont notre amour et ne nous préoccupons plus du résultat qui est son affaire.

La fidélité, écrit-il encore, ne consiste pas à ne pas `chuter', ni à at- teindre la perfection d'un seul coup. C'est la fidélité du ciel. Celle de la terre consiste dans la volonté qui se reprend sans cesse pour s'élever malgré les imperfections et les chutes. Elle se reprend parce que Dieu le veut ainsi et qu'il en donne sans cesse la force. Fac hoc et vives. »

Combien donc il faut être patient avec soi-même, — ou, si l'on est appelé à conseiller, avec les autres, — dans le combat spirituel. Il faut, dit Dom Augustin, « aller au pas de Dieu ». Le combat spirituel n'est pas une lutte irréelle, théorique, factice ; c'est « la vie ». Et les lois de la vie, il les lit dans la nature, dans le développement des plantes, des arbres. « La vie, c'est l'adaptation joyeuse à tout, qui passe par-dessus tout, en s'appuyant sur Dieu » : « Rien ne peut résister à l'effort de la plante qui pousse ses racines en terre, se plie aux accidents du terrain : et nous, nous voulons que la route pour atteindre le but soit droite, unie, aplanie. La vie, c'est le plan de Dieu qui se réalise à travers les broussailles, les obstacles, les montées et les descentes du terrain qu'est notre âme. L'âme « mûrit » comme mûrissent les fruits, à travers les variations des saisons, les intempéries, la pluie et le soleil.

« Ne vous pressez pas. Le moyen d'aller vite, en ces terrains de vie,

ou mieux, d'aller au pas de Dieu qui, lui, n'est

pas pressé. La vie est un voyage. Si on marche, si on est en mouvement, tout va bien. Ce que le bon Dieu ne supporte pas — et ce qui est en effet intolérable — ce sont les âmes stationnaires, ou parce qu'inertes de na- ture, ou parce que persuadées d'avoir atteint le sommet au-delà duquel il n'y a rien. »

c'est d'aller lentement

Aucune illusion n'est donc à craindre, si l'âme conçoit ainsi la vie spirituelle selon les lois de la vie. Car la vie, ne cesse-t-il de répéter, est « in motu », elle est mouvement. Aussi le combat spirituel lui apparaît-il à la fois comme paix et comme tension : Paix pour le présent, on se con- tente pour le moment de ce qu'on est, on possède Dieu bien qu'imparfai- tement ; et tension pour l'avenir vers une plus grande union, un perfec- tionnement de nous-mêmes, une plus exigeante fidélité. Après une faute, restons calmes, abandonnant ce passé à la miséricorde de Dieu ; et ne prenons de résolutions que dans la mesure où, tel qu'on est, on peut les tenir.

Au pas de Dieu

Dès lors la conduite des âmes apparaît comme une lente et patiente

formation, qui s'adapte sans cesse à l'état actuel de l'âme. Pas d'a priori. « Suivez le pas de la grâce dans les âmes. Il est `adagio', et souvent

Soyez tranquille, immensément tran-

quille, corps et âme. Agissez peu, lentement, de la qualité en tout. » Il conseille au directeur de regarder beaucoup comment le Saint-Esprit agit et travaille dans chaque âme, — d'« étudier soigneusement les mouvements en elle de la nature et de la grâce », afin de n'intervenir que lorsqu'il le faut et autant qu'il le faut, — de ne pas se perdre dans les dé- tails, mais d'insister sur le point qui lui paraît « capital » en ce moment, — de mesurer ses effets et de ne pas vouloir faire réussir d'un seul coup

`adagiosissimo', mais très sûr

le progrès spirituel, — enfin de « dilater » l'âme, de lui faire prendre confiance en la grâce de Jésus-Christ, de ne jamais s'imposer ni impo-

« Il ne faut pas se presser de conclure. Le vrai travail d'âme est

souterrain ; ce qu'on en voit ne révèle pas toujours la réalité profonde. » Et voici comment il conseille au directeur d'aborder une âme : « Vous

ne vous présentez pas avec un questionnaire stéréotypé, mais avec votre âme qui veut atteindre une autre âme. » N'est-ce pas là une magnifique formule de la direction spirituelle ?

ser

L'oraison

Dans un tel contexte spirituel, l'oraison elle-même se présente

comme un acte extrêmement vivant. Elle s'oriente très vite vers la con- templation, ainsi d'ailleurs que la « spéculation théologique », la lecture, et toutes les formes de l'activité intellectuelle. Toutes tendent — et, dans une mesure particulière à chaque âme, aboutissent à établir entre l'âme et Dieu un rapport direct de personne à personne. Disons le mot : toutes tendent à aimer. La contemplation, pour Dom Augustin, c'était la dispo- sition foncière d'être tout à Dieu, de le laisser agir en soi, — c'était aussi un regard amoureux et très simple, sans parole, en tout cas sans élo- quence, jeté sur Dieu ; regard qui ne supprimait pas nécessairement les difficultés, peines, angoisses, tentations, découragements, défauts et autres infirmités de l'âme, mais passait au travers de toutes ces misères, comme le soleil passe à travers la vitre la plus pauvre aussi bien qu'à travers le vitrail de la cathédrale. La contemplation, c'était l'accueil de Dieu en nous, et donc la participation à sa plénitude, l'éternité dans le

Il s'agissait dans l'oraison de se mettre « face à

moment présent

Dieu », dans une attitude vivante, — de « sortir de soi » (ek-stasis, l'ex- tase au sens salésien du mot). Dès lors, il conseillait « d'approfondir ce qui est acquis », plutôt que de varier ses expériences, — d'animer avec le cœur les « études » que la Règle laisse au chartreux, — de faire de « l'office » lui-même, un acte de présence de Dieu, de mettre à le réciter ou à le chanter toute son âme, tout son être. « Comment trouver Dieu en toutes ces répétitions ? » lui demandait une moniale, à un moment où se préparait une « Consécration virginale » — « Mais, dans la cérémonie elle-même », répondit Dom Augustin. Tout cela, il voulait qu'on le fît dans le calme, lentement. Il admirait fort le « Directoire des Novices » de Chartreuse (« c'est une mine »), et il recommandait de « l'aimer » et de « le faire aimer » aux religieux.

L'idéal d'un prieur chartreux

Il me semble que rien ne pourrait mieux définir l'idéal du prieur que se proposait à lui-même Dom Augustin que ce conseil qu'il donnait un jour à un maître des novices : « Creusez beaucoup notre esprit ; saisis- sez-le en son fonds, dans le germe vivant à partir duquel il s'est déve-

loppé. Un Père Maître doit le posséder à la fois pour le vivre personnel- lement et pour le faire connaître aux autres. Les deux connaissances doivent s'unir en lui et lui permettre de dire presque instinctivement et instantanément, en face d'une manière d'être, de penser, de faire : `Ceci est cartusien ; ceci ne l'est pas. » Un tel résultat suppose une longue culture. Je vous conseille beau- coup, en vue de cette culture, une étude méditée et approfondie de la lettre de notre Père Saint-Bruno à Raoul-le-Verd et des Coutumes (23 ).

En les étudiant, vous puisez à la Source du

Ce sont là nos `Écritures'

cartusianisme. Tout le reste, si important qu'il soit, est ruisseau dérivé. On peut remonter de là à la source ; il y a intérêt à la faire ; on y trouve des développements qui la font mieux connaître. Mais le contact direct avec la Source assure une profondeur et une pureté de vue que rien ne remplace. Et puis l'amour-propre qui est le grand danger de nos études et le grand ennemi stérilisant de nos activités, y trouve très peu son compte. Continuez surtout de vous plonger dans l'étude de Notre-Seigneur. »

Ce « portrait » de Dom Augustin, prieur de Vedana, n'est pas com-

23 Il s'agit des Coutumes de Guignes, cette première Règle écrite des Chartreux.

plet, nous le mesurons bien. Il faudrait, pour le parfaire, retrouver le ton de sa voix, évoquer sa maigre et fine silhouette, reconstituer ses gestes.

Il faudrait qu'il n'eût pas, avant de quitter Vedana en 1939, brûlé toutes ses notes, tous ses écrits, tous ses sermons, considérant qu'il n'avait grif- fonné tout cela que pour lui-même et que tout cela n'avait aucune valeur ni aucun intérêt. Il faudrait surtout percevoir tout ce qui se cachait d'ex- périence personnelle sous le conseil abstrait, — comment par exemple

les mots de « calme », de « paix », de « contemplation », etc

revêtaient

sur ses lèvres une nuance de lutte courageuse, d'incessant combat, de victoires et aussi de défaites et de reprises dans sa propre vie spirituelle.

Ne livrait-il pas son propre secret le jour où il écrivait à un chartreux :

« Ne vous inquiétez pas de vos insuffisances religieuses ni des diffi- cultés que vous rencontrez pour les supprimer. Voyez simplement de temps en temps, en grande paix et liberté d'âme, s'il y a quelque point précis sur lequel le Bon Dieu vous demande un effort que vous lui refusez. Si oui, amendez-vous sur ce point. Si non, restez tranquille et continuez d'accepter de n'être pas aujourd'hui ce que vous devrez être demain. La vie est une croissance lente, impercep- tible. Nous ne l'avançons pas en regardant sans cesse les progrès ac- complis. Le Maître intérieur est là pour vous dire ce qu'il y a à faire et à ne pas faire. Remettez-vous à Lui ; soyez docile à ses indications pré-

et attendez dans la confiance et le calme la réalisation d'un des-

sein d'amour qui sera son œuvre si vous ne le gênez pas et qu'il désire

mener à bien plus encore que vous. »

cises

La déclaration de guerre de l'Italie à la France

Quand la guerre fut sur le point d'éclater entre la France et l'Italie, les chartreux français essayèrent de rentrer en France, selon l'accord inter- venu entre le Vatican et le gouvernement italien. Ils se rabattirent sur Turin pour tenter de franchir la frontière avant qu'elle ne se fermât. Dom Augustin était accompagné de trois ou quatre Pères : ils furent refoulés une première fois. Après avoir logé quelques jours à l'hôtel, ils rejoigni- rent d'autres chartreux chez les Salésiens. Cette situation se prolongea une dizaine de jours. Dom Augustin, en qualité de plus ancien, se trou- vait responsable du groupe. Il semble que cette charge lui pesa beau- coup ; il recherchait sans cesse sa solitude et se montrait angoissé par la crainte que lui-même et ses Pères et Frères fussent bloqués à Turin par la déclaration de guerre. Finalement, le groupe fut autorisé à franchir la

frontière. C'est à la Chartreuse de Sélignac, dans la région de Bourg, que se rendit Dom Augustin. Le 11 juin 1940, il écrivait à Reugny :

« Me voici rentré en France. C'était temps. Depuis quinze jours j'étais

à Turin en face d'une frontière qui refusait de s'ouvrir

qui menaçait d'éclater L'heure n'est pas claire. Je prie de plus en plus pour tous

spécialement pour ceux qui pourraient être engagés dans la fournaise. »

et d'une guerre

et tout

Il ne fit que passer à Sélignac (24 ). Le T. R. P. Général et quelques moines venaient de rentrer à la Grande Chartreuse, de façon assez ines- pérée. Le R. P. Prieur général, Dom Ferdinand Vidal, ordonna à Dom Augustin de l'y rejoindre.

24 Il eut toutefois le temps de prononcer à Sélignac plusieurs sermons capitulaires qui sont reproduits dans Vivantes Clartés et dans Contemplations mariales.

VI. À LA GRANDE CHARTREUSE

(août 1940 — avril 1945)

Un jour (la lettre ne permet pas de préciser la date. Ce devait être vers l'année 1932 ou 1933), Dom Augustin avait écrit : « Mon idée, ma grande idée, mon idée que je voudrais unique, c'est que tout est prévu, préparé, ordonné ou permis, et réalisé à chaque seconde, par la volonté toute-puissante de quelqu'un qui nous aime. Une âme simple est donc celle qui, au fond de tout ce qui arrive, sait découvrir, adorer, aimer cette volonté. Une vie simple est une vie qui se passe dans l'union de foi à cet amour. »

Retour aux origines de l'Ordre L'heure est venue pour Dom Augustin d'atteindre à ce sommet de l'extrême abandon. En ces années 1940-1945, il aura à donner la mesure de sa foi. C'est à coup sûr une grande joie pour lui d'être du nombre des religieux qui ont pu réintégrer ce couvent de la Grande Chartreuse et de voir refleurir l'idéal cartusien au lieu même (25 ) où maître Bruno avait choisi de vivre dans le silence et la solitude avec ses premiers compa- gnons. Mais lui, le prieur de Vedana (car il le reste) est loin de ses fils. Ce sont aussi des années de guerre et d'occupation ennemie : il est sépa- ré des siens par « la ligne de démarcation ». Et ce sont ses années de vieillesse et de maladie : la mort approche et il sait, il sent, qu'elle

Alors, les textes en témoignent, un immense travail de « simpli-

fication » spirituelle s'opère en lui, auquel nous allons assister

capital qui explique ses écrits, leur valeur et leurs lacunes : la plupart

d'entre eux datent de cette époque

Travail

vient

Donc, le 15 août 1940, Dom Augustin avait prononcé à Sélignac le « sermon capitulaire » de l'Assomption. Le 16, il prenait la route de la Grande Chartreuse. Tout en restant prieur de Vedana et convisiteur d'Italie, il exercerait là l'office de coadjuteur, c'est-à-dire qu'il s'occupe- rait des hôtes qui auraient à prendre contact avec le couvent. Plusieurs fois, le T. R. P. Prieur général lui demanda de le suppléer pour le ser- mon capitulaire qui se prononce, environ douze fois par an, devant la

25 1. Le couvent actuel se situe environ à deux kilomètres en contrebas du couvent de 1084. C'est à l'emplacement de la chapelle Saint-Bruno et de la chapelle Notre-Dame de Casalibus que s'étaient installés les premiers chartreux.

communauté de Chartreuse. La rentrée des chartreux à la Grande Chartreuse a été racontée dans

un ouvrage intitulé : A la conquête de la Montagne Sainte. L'opération

ne fut pas facile

département de l'Isère (le président du Conseil général de l'Isère était le sénateur Léon Perrier, président de la Grande Loge) pour y installer une « Maison universitaire d'été » à l'usage d'« intellectuels fatigués » ; Ma-

rie Curie était la grande animatrice de la Maison ! Dès son élection en 1938, comme prieur de Chartreuse et donc comme Général de l'Ordre, le R. P. Dom Ferdinand Vidal avait entrepris des démarches officieuses auprès du gouvernement français pour que la Grande Chartreuse fût rendue aux Chartreux, comme leur avaient été rendues Montrieux, Séli- gnac, Nonenque. En vain.

Car le couvent avait été loué par le gouvernement au

Un jour de mai 1940, un des frères de la Chartreuse de Farneta, où vivait réfugiée la communauté de Chartreuse, s'en vint dire au Père gé- néral : « Le gouvernement italien a beaucoup d'argent, il achète tous les camions de la région. » Dom Ferdinand comprit que la guerre serait bientôt déclarée à la France par l'Italie. Le consulat de Livourne le lui confirme. Le 23 mai, Dom Ferdinand télégraphie à Mandel, ministre de l'Intérieur : « Invités à rentrer en France, nous vous demandons de mettre la Grande Chartreuse à notre disposition. » Le gouvernement chercha qui pouvait bien avoir invité les Chartreux à rentrer en France ! Ne recevant pas de réponse, le R. P. Général se rendit à Voiron et s'ins- talla dans la maison des Frères chargés de fabriquer la célèbre liqueur. Sur l'intervention de M. Ybarnegaray, Ministre des Anciens Com- battants, Mandel donna aux Chartreux l'autorisation verbale de rentrer

dans leur couvent. Mais Perrier veillait : il détenait un bail en bonne et due forme et les clés du monastère ! Aux gardiens il avait donné l'ordre de ne laisser entrer personne, surtout pas les Chartreux !

Il fallait brusquer les choses.

C'est alors qu'intervint un grand ami des Pères chartreux, monsieur Au- guste Villard, maire de Saint-Pierre de Chartreuse. Il se présenta à la porte du couvent, accompagné du Père général et de deux religieux, et il

déclara aux gardiens : « En qualité de maire, je réquisitionne la Grande

Chartreuse, pour des réfugiés »

d'août, d'autres religieux rejoignirent le petit groupe initial. Parmi eux, il

y avait Dom Augustin Guillerand.

Les « réfugiés » entrèrent ! Au mois

Les troupes allemandes approchaient

Quelque temps après, il écrit :

« Nous faisons une époque d'histoire bien terrible. La tranquillité fa- cile dans laquelle nous avons vécu longtemps ne nous permettait pas d'imaginer qu'on pourrait arriver à de telles extrémités. Qu'aurions-nous pensé si, il y a quarante ans, quelqu'un nous les avait annoncées ? Ce qui ne semblait pas possible est venu. Que suivra-t-il ? J'espère que le terme de l'épreuve approche à grands pas. Mais je n'en suis pas sûr.

Comme il faut se remettre entre les mains du Bon Dieu ! Comme il

faut bien dire son `Notre Père » et faire intervenir tous nos amis de là-

haut pour que nous ne perdions pas le fruit de nos peines!

En ces temps exceptionnels, le « Coadjuteur » eut parfois à recevoir des visiteurs inaccoutumés. Dom Augustin savait s'adapter à ces cir- constances avec une parfaite bonne grâce, et rayonner encore Jésus- Christ. Voici un document qui date du 8 octobre 1941, et que le destina- taire a conservé pieusement :

« Monsieur le Chef d'Escadron, il était bien entendu que vous pou- viez garder aussi longtemps que vous le vouliez le volume que j'ai eu le plaisir de mettre à votre complète disposition à l'occasion de votre sé- jour dans le massif de Chartreuse. Je suis heureux de savoir que vous avez pu le faire lire autour de vous. Et je devine, par votre belle et trop bonne lettre, que vous avez su le faire comprendre comme vous le comprenez vous-même. Cette idée qu'on trouve l'indépendance dans la soumission à une Règle librement acceptée et pratiquée représente en effet le fond vrai de notre vie et de notre esprit. Notre R. P. Supérieur Général a eu très spécialement plaisir à vous ouvrir, à vous-même, à vos officiers et à vos hommes, les portes de notre monastère. Il est très touché des sentiments que vous exprimez à l'égard de notre Ordre, et il se fera un devoir de vous en remercier en faisant prier pour vous et pour les vôtres. Le filleul de notre Père Saint- Bruno a droit, dans ces prières, à une place spéciale et l'aura. Nous nous unissons tous à vous pour demander au Bon Dieu le re- tour de notre cher et grand pays à sa foi et à sa destinée providentielle. »

»

Prodromes d'une crise grave de santé

Vers la fin de 1941, Dom Augustin tombe une première fois malade. Assez gravement pour ne plus pouvoir écrire : une main amie donnera de ses nouvelles aux siens. De quoi souffre-t-il ? Sans doute s'agit-il, à la fois, d'un réveil de sa fatigue pulmonaire, et de cette urémie qui ne

guérira plus. Le 13 décembre, il écrit :

« J'ai retrouvé la liberté du porte-plume. Je m'étais laissé prendre par quelque rhumatisme. L'estomac en particulier me jouait des tours et me

renvoyait à peu près tout ce que je pouvais lui offrir de meilleur. Depuis

et me voilà à peu près retapé. Je dis la

messe et je passe ma journée debout sans difficulté. Au fond, il n'y avait

mais pendant quelques jours je donnais l'impression

de quelqu'un qui songeait à s'en aller. Simple impression superficielle. Me voilà reparti. Ici également, nous vivons dans le sempiternel brouillard. Il fait nuit à 10 heures du matin et il faut allumer le soir à 3 heures. C'est long ! Le

Bon Dieu envoie bien des châtiments aux hommes qui malheureusement ne comprennent guère. »

Ces badinages sur sa santé n'apaisent guère les inquiétudes frater- nelles. On insiste pour en savoir davantage : il accepte de parler, mais il en profite pour redonner à ses correspondants le sens chrétien de la souffrance :

« Tu veux de mes nouvelles. Je suis assez embarrassé pour répondre. Elles sont plutôt variées. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Il y a de bonnes heures, et quelques autres passablement pénibles. Les premières ont été beaucoup plus nombreuses. Le Bon Dieu qui connaît ma faiblesse sait que je ne pourrais pas porter les secondes si elles pre- naient trop de place en ma vie. Je réponds donc à ta question : ça va as- sez bien, mais pas trop. Où donc sont ceux qui trouvent que ça va trop bien ? Conclusion : il faut croire de plus en plus que le Bon Dieu mérite son qualificatif de bon, que ce qu'il veut et fait, c'est toujours ce qui nous

et qu'il faut s'habituer à le prendre de ses mains et de son

convient

pas grand-chose;

quelques jours il s'est assagi

cœur avec amour et reconnaissance. La vie serait belle si nous pouvions en arriver là ! Mais nous sommes trop exigeants. Nous voudrions, quand nous souffrons, ne pas souffrir de souffrir. C'est un rêve irréalisable. Quand on souffre, on souffre ; il n'y a rien à faire à cela : c'est la loi uni- verselle à laquelle le Bon Dieu lui-même s'est soumis. Il a souffert, il a reconnu sa souffrance, il s'en est même plaint avec patience et soumis- sion, et il nous demande de porter la croix en souffrant et en le lui di- sant, s'il le faut.

Nous ne savons pas assez cela. Nous voudrions souffrir sans sentir la

souffrance, et nous souffrons de souffrir. Nous ajoutons ainsi une souf-

france inutile à la première Dieu veut ! »

Heureux ceux qui ne veulent que ce que

Le carême 1942 arrive. La santé, sans se rétablir, s'améliore. Dom Augustin a repris sa vie régulière.

« Notre vie régulière continue son mouvement d'horloge où les heures de prière succèdent aux heures de prière. Le feu attiédit l'air vif de la montagne la scie ou la varlope font circuler le sang. Les petites gênes du froid qui ne cèdent pas à ces deux bons remèdes nous aident à expier nos péchés. »

De laquelle de ces années de Grande Chartreuse date l'anecdote que voici et qui nous a été confirmée par plusieurs témoins ? Elle suppose encore une certaine résistance physique chez Dom Augustin : depuis longtemps il était amateur de radiesthésie et faisait volontiers tourner le pendule ou vibrer la baguette de sourcier. Un jour, il sortit seul pour faire une prospection auprès des falaises abruptes, à l'ouest du couvent, du côté de Saint-Laurent du Pont. Absorbé par ses recherches, il se lais- sa surprendre par la chute du jour. Impossible de rentrer : il décida de rester là où il était et d'y attendre le lever du jour. La nuit était froide ; il dut marcher sans cesse pour se réchauffer un peu ; d'un côté les rochers

Cependant, ne l'ayant pas vu revenir, les Pères

du couvent avaient envoyé à sa recherche des équipes de secours armées

de lanternes ! Elles ne le trouvèrent pas

put regagner la Chartreuse. Il était si fatigué qu'il dut se coucher aussitôt

et renoncer à célébrer sa messe.

Au petit matin seulement, il

à pic, de l'autre le vide

Face aux événements

Vers Pâques, la situation politique ne s'améliore pas. Tout au con- traire. Quelle sera la réaction spirituelle de Dom Augustin ?

« Et en attendant, et malgré tout je vous souhaite la joie pascale. C'est la joie du cœur, c'est la paix de l'âme, c'est l'assurance d'être aimé là-haut, d'y avoir une maison, un Père, une mère, des amis, et d'y retrou- ver ceux qu'on a aimés ici-bas et d'y vivre enfin dans une tranquillité vraie. Ce n'est pas le cas en ce moment sur la terre. Je parcours les journaux d'un regard pour ne pas être surpris par quelque événement important ;

mais ce regard me suffit pour entrevoir que le monde n'est guère ni à l'union ni à la paix. Cependant le Bon Dieu reste le Bon Dieu. Il semble qu'il ait comme plaisir à faire de la joie avec des larmes et de la vie avec la mort. Peut- être qu'un jour radieux brillera dans notre ciel sombre ? »

Vers la fin d'octobre, ou le début de novembre, il écrit à sa sœur

Ce sont des

choses qu'il aime répéter aux autres et, (il l'avoue à la fin de sa lettre), qu'il a besoin de se répéter à lui-même. En d'autres termes, il s'aban- donne à une confidence, que légitiment les circonstances :

« Le Bon Dieu veut pour toi cette période de solitude plus com-

plète

nées ou ces longues heures où on peut vivre avec le passé et avec l'éter- nel présent dans lequel ce passé demeure. C'est là la vie profonde. Le présent passager est trop agité et trop mouvant. Il fatigue comme la marche sous un grand vent. Tu n'es pas faite pour cela. Tu es faite pour le silence, le recueillement, le regard fixé sur ce qui demeure, et le cœur

attaché à des affections immuables. Tu profiteras beaucoup de cette pé- riode de solitude. Tu aimeras de plus en plus les rapports avec le ciel, avec les disparus qui sont en grande majorité maintenant dans notre fa- mille, avec le Bon Dieu où nous les retrouverons, et où nous nous re- trouverons. Ton rôle est de prier pour tous, les partis et les restants. C'est un rôle très beau et très fructueux, bien plus que nous ne pouvons que le croire. On ne voit pas les résultats, il est vrai. Ceux qu'on voit semblent souvent décourageants. Mais il ne s'agit pas de ce qu'on voit et il ne faut pas songer à voir. Les choses d'âme sont essentiellement insaisissables ; le travail se fait en profondeur ; les influences qui s'exercent ne sont presque jamais connues ni de ceux qui les exercent, ni de ceux qui les

on sème son

et on laisse au bon Dieu le soin de faire croître et mûrir quand et

grain

subissent. Et c'est bien mieux comme cela. On prie

et qui ne te fait pas peur. Tu as raison d'aimer ces longues jour-

Louise une admirable lettre sur la solitude et la prière

comme il veut. Indépendamment du bien que tu peux faire aux nôtres, prie pour

prier ; prie pour parler au Bon Dieu ; prie pour avoir des rapports avec Lui. La prière est essentiellement cela : un rapport, une conversation avec le Bon Dieu. Si nous comprenions cette réalité qui s'appelle la pré- sence du Bon Dieu dans une âme, comme la vie serait belle et douce et comme nous serions heureux de nous trouver seul à seul avec Lui, d'y

rester de longues heures, de lui confier tout ce qui nous intéresse

»

Il semble qu'à la fin de 1942 ou au début de 1943, la santé de Dom Augustin ait subi une nouvelle crise ; au même moment, celle de ses sœurs qu'il appelait depuis l'enfance « son bon ange » a elle-même été malade. Il écrit à Reugny cette simple carte :

« Non : l'heure du départ n'a pas sonné. `Mon bon ange » n'est pas prêt, moi non plus ; il faut absolument remettre le voyage ; nous ferons cela ensemble, nous arriverons ensemble Pour le moment, c'est l'heure des préparatifs : et c'est dans ce sens que je prie, pour obtenir quelques années de grande ferveur, toutes oc-

tout ce qui ouvre

cupées du Bon Dieu, avec chapelets, lectures pieuses la porte et assure une bonne place là-haut. »

Préparatifs

« L'heure des préparatifs », c'est aussi « l'heure des appro- fondissements ». À l'âme qui approche de sa rencontre avec Dieu, il faut moins « d'inédit » qu' « un regard prolongé sur les mêmes choses » ; et voici « le but de (ses) rêves » :

« As-tu remarqué qu'en vieillissant on finit par ne plus guère trouver de nouveau ? Heureusement qu'en même temps on prend l'habitude de se répéter sans s'en émouvoir, et souvent peut-être sans s'en douter. Et sur ce point, comme sur tant d'autres, c'est la vieillesse qui a raison. Ce que nous appelons du nouveau ce n'est que de l'inconnu. On en trouve aisément parce qu'on connaît très peu ; on tient à en découvrir parce qu'on veut savoir beaucoup — que de choses qui paraissent différentes et qui ont, au fond, la même physionomie ! En regardant plus long- temps, on finit par apercevoir ce fond identique ; et on se contente de ce regard prolongé sur les mêmes choses, au lieu de courir à la découverte des nouveautés. Je dois beaucoup vieillir, car le goût de l'inédit me laisse dormir bien tranquille. Lire et relire le même livre, suivre chaque jour les mêmes chemins, voir les mêmes physionomies, parler aux mêmes âmes, répéter les mêmes prières, creuser ce que je connais, en pénétrer les profondeurs au lieu de courir à la surface, il me semble que c'est là de plus en plus le but de mes rêves. Être et devenir, ce sont deux choses bien différentes. Les hommes les confondent bien souvent ; et voilà pourquoi ils sont si exigeants et si pressés. Le Bon Dieu ne fait jamais cette confusion-là, lui ! Il sait bien qu'un printemps n'est pas un automne et qu'un gland n'est pas un chêne. Il nous donne nos heures et nos jours pour que nous devenions ce que

nous ne sommes pas. Il n'écrase pas une tige de blé naissant parce que

C'est son indulgence très par-

ticulière que nous appelons sa miséricorde. Il faut lui en emprunter, au-

Simple prière et

simple effort possible, tout cela repris chaque jour sans découragement, dans la confiance et la paix. Cet état d'âme-là, c'est ce que Notre- Seigneur appelle le Royaume des Cieux. Voilà pourquoi il dit : 'Le

royaume des Cieux est au-dedans de vous.' Il consiste à se tenir bien

tranquillement uni au Bon Dieu qui s'y trouve, qui est le divin Roi, et à

Un jour viendra

où, par ce simple exercice, tu auras conquis la paix que tu désires

Dom Augustin sent que « le jour » approche.

Les phrases de cette sonorité : « Nous donnons de l'importance à des choses qui n'en ont pas ; nous sommes terriblement insouciants à l'égard de celles qui en ont le plus », ou encore : « Courage ! La vie est plus longue que la terre ! », jaillissent alors sous sa plume, lorsqu'il écrit.

lui demander d'y établir son pouvoir de plus en plus

tant et plus peut-être pour soi que pour les autres

l'épi n'apparaît pas encore à son sommet

»

« Un jour viendra »

La joie

Cette lettre de 1943 est significative. Elle nous donne « le secret de la joie », le secret de sa joie : un « état d'âme » où la volonté s'unit intime- ment, constamment, à la volonté de Dieu. Alors éclate ce mot que nous attendions depuis ce jour d'août 1916, — « il y a 27 ans », — où il quit- tait Reugny pour « choisir » la vie cartusienne : « Je (la) choisirais en- core si j'avais à recommencer » :

avec le cortège accoutumé d'ennuis

— mais aussi de satisfactions — que chaque jour apporte

et emporte.

D'autres suivront, qui passeront à leur tour et qui seront remplacées. A

force de voir se succéder ce cortège qui est souvent une procession avec la croix en tête, on finit par être moins impressionné de ce mouvement

— on comprend qu'il ne faut pas demander à l'existence d'ici-bas ce

qu'elle ne peut pas nous donner. Ce n'est pas un terme, c'est un par- cours ; on passe, on va vers le terme ; il faut le regarder, il ne faut pas regarder de trop près ce qui y conduit ; il ne faut pas s'arrêter Continue d'être très indulgente et d'encourager. E ne s'agit pas d'ai- mer les défauts ni d'encourager les fautes. Mais il s'agit de soutenir et

d'aimer beaucoup ceux qui ont ces défauts ou qui se laissent aller à ces fautes. Des défauts ! Hélas ! Nous en avons tous ; il faut les traîner après

Et à

« Je vois que la vie reste la vie

soi comme un poids qui ne s'allège pas toujours avec les années

chaque instant ils provoquent des paroles, des pensées, des attitudes re-

Et

il continue de nous aimer, de verser sur nous soleil et rosée, de pardon- ner le passé, de nous soutenir au présent et de nous offrir ses grâces pour que l'avenir soit meilleur. Faisons comme Lui. C'est le secret de la joie. On la répand autour de

Tu en trouveras le moyen et la

force dans la prière. Il ne s'agit pas de longues formules à réciter ni d'exercices de piété à accomplir. Il s'agit d'un état d'âme. On prie en ba- layant son escalier (ce que j'oublie souvent de faire), en sciant son bois et en le mettant au poêle, en approchant du tuyau ses mains gercées par le froid, et en usant ses derniers regards sur quelque travail de fantaisie. On offre tout cela au Bon Dieu de temps en temps ; on reste, sans y pen- ser, dans cette intention et dans ce regard échangé : et c'est la prière, la vraie, celle qui part du cœur et qui devient la vie ; celle qui relie la for- mule du matin à celle du soir et qui remplit la journée ; c'est elle qui fait les journées pleines et qui les rend douces (ou au moins supportables) quand elles se présentent avec des épines à la main La Vie ! On ne la fait pas comme on veut, mais on la porte comme on veut quand on s'est façonné une âme forte. Et de loin, au long des jours de cette année déjà lancée sur sa route, je te soutiendrai dans mes huit ou neuf heures de prières quotidiennes que j'ai choisies délibérément il y a 27 ans, et que je choisirais encore si j'avais à recommencer. »

grettables. Le Bon Dieu voit tout cela comme nous, mieux que nous

soi, et elle revient en nous grandie

Il est intéressant de noter comment, dans cette lumière intensifiée des dernières années, certains principes d'éducation spirituelle se transfor- ment chez Dom Augustin : les uns se renforcent, d'autres au contraire

s'assouplissent. Le sens de l'effort, par exemple, lui apparaît, plus que

et même à

jamais, comme la vertu majeure à inculquer aux enfants ceux qui ont dépassé l'enfance.

« Le plus grand service qu'on puisse rendre à un enfant (et j'appelle

enfants ceux qui ont atteint la jeunesse), c'est de leur apprendre que la vie est un effort, que la joie est dans l'effort, que le secret des réussites est dans l'effort, que l'avenir n'appartient pas aux mieux doués, mais aux plus courageux, qu'il y a place pour tout le monde dans le grand soleil

du bon Dieu si on sait se donner de la peine

sit ce n'est pas le coup de collier d'un matin ou d'un soir, ni même d'une

mais que l'effort qui réus-

semaine, d'un mois, d'une année, c'est le labeur régulier, calme, de tous les jours, de tous les mois, de toutes les années, même quand on n'a plus d'examens à préparer, de cours à suivre, de situations à obtenir, quand la vie est avancée et assurée et qu'il n'y a plus qu'à la soutenir. Il faut leur dire cela gentiment, doucement, mais sans hésiter ; il faut surtout les habituer à le faire. » En même temps qu'il insiste sur la nécessité du sens de l'effort, — donc sur l'éducation chrétienne de la volonté —, il recommande avec beaucoup plus de nuances qu'autrefois l'éducation du « cœur », même et surtout dans la formation religieuse. « Savoir le catéchisme est bien ; il faut aussi le pénétrer. » A propos de la formation religieuse d'une toute petite fille, il donne, en 1943, le conseil que voici :

« Il faut développer beaucoup la piété. Le catéchisme est nécessaire, mais trop sec ; il faut révéler sous ses définitions et ses formules la doc- trine vraie qui est l'amour du Bon Dieu pour nous ; il faut lui faire con- naître Notre-Seigneur, la Sainte-Vierge, les anges et les saints. Ils nous aiment, c'est toute une famille pour nous ; nous devons avoir avec eux des rapports. Ne pourrais-tu pas lire l'Évangile avec elle le samedi, lui

donner quelques explications ?

»

Quelques jours plus tard, il complète ainsi sa pensée :

« Toujours catéchiste ? Explique tout cela avec ton cœur, tout sim-

plement. Tu en sais assez

pas assez qu'on en sait assez. Le catéchisme et la leçon de catéchisme, l'Écriture Sainte et l'enseignement — tout cela devient délicieux quand on se donne. Enseigne surtout que tout cela doit devenir de la vie vivante. Ap- prends-leur à prier, avec les lèvres d'abord, c'est nécessaire ; avec le cœur surtout. »

mais on ne sait

On en sait toujours assez

En décembre 1943, la sœur aînée de la famille meurt. Sa sœur Louise, qui vivait avec elle, sent davantage sa solitude et gémit de vieil- lir :

« Noël approche. Dans ton silence et ta solitude, réchauffe-toi à la douce chaleur de cette fête. Elle rappelle un souvenir qui, matérielle- ment, n'a rien de confortable ni de réjouissant. Et cependant spirituelle- ment, quelle joie, quelle seule vraie joie est sortie de là. C'est donc que le bonheur n'est pas dans la possession de certains biens trop recherchés,

et que le dénuement et le mépris ne le rendent pas impossible. Encore une fois, réchauffe-toi en regardant ces trois-là, dont le nom

est si grand, le cœur si aimant et le désir de te faire place en leur famille si constant et si vif. Nous ne pensons pas assez à cela. Ils nous apparais- sent facilement comme des personnages de légende. On lit l'histoire sainte, l'Évangile, comme de beaux romans qui ont traversé les siècles. On ne se représente pas assez Jésus, Marie, Joseph, comme des êtres de chair et d'os qui ont vécu comme nous, qui ont senti ce que nous sen- tons, mais qui vivaient en même temps une vie supérieure, une vie pro- fonde dont ils tiennent immensément à nous faire part. Nous ne sommes

pas des étrangers pour eux

et il ne faut pas qu'ils le soient pour nous.

Nous avons place en leurs pensées, en leurs cœurs. Ils nous suivent par-

tout et toujours des yeux de ce cœur. Ils désirent notre bien — mais

notre vrai bien. Ils savent ce vrai bien ; ils peuvent nous le procurer.

ou peut-être à

et de ses rigueurs que la

Donc la vie est belle, malgré ses laideurs et ses rigueurs

cause de ses laideurs que la foi peut embellir charité peut adoucir. »

1944. Les documents nous font totalement défaut jusqu'en juillet. Le 14, Dom Augustin écrit à sa sœur :

et parfaite-

« Nous sommes toujours sans lumières sur la situation ment tranquilles pour faire tout ce que le Bon Dieu voudra. »

Les deux dernières lettres

De cette année 1944 date pourtant une longue lettre à sa sœur, où Dom Augustin — pressentait-il que ce serait presque sa dernière lettre ? — rassemble, en une sorte de synthèse, sa conception de l'existence chrétienne. Un à un, on voit revenir ses grands thèmes : l'amour person-

nel de Notre-Seigneur, le sens de la Croix, le vrai bonheur, l'Eucharistie, l'union des âmes par-dessus les temps et les distances, la valeur de l'ef-

Document précieux, qui pour-

rait être comme le Testament spirituel de Dom Augustin, et où résonne

toute sa connaissance familière de l'Évangile de saint Jean :

« Je ne sais plus et je ne veux plus savoir que les choses éternelles Il faut que nous sortions de plus en plus des mille riens où se perdent la moitié de nos pensées et de nos sentiments. Pense beaucoup au ciel. Pense beaucoup à Notre-Seigneur qui est notre ciel de la terre et qui sera encore notre ciel de là-haut. Ce qui nous manque, c'est cela. Il nous

fort, la vraie source de Vie, l'Évangile

manque quelqu'un. Nous ne trouvons autour de nous que des choses ou des personnes qui ne sont pas assez quelqu'un. Et en nous surtout nous ne trouvons pas une personne qui soit assez une personne. Pour être quelqu'un, il faut se posséder, il faut se rendre indépendant ; il ne faut pas être à la merci de tout ce qui nous entoure ; il ne faut pas s'émouvoir et perdre la tête parce qu'il fait clair ou sombre, froid ou chaud, parce que les choux sont plus ou moins gras, parce que le portemonnaie est plus ou moins garni, parce que l'âge emporte les années et apporte les rides, parce que les hommes nous témoignent estime ou antipathie, etc., etc., etc Si on se trouble pour tout cela, on est l'esclave de tout cela ; on n'est pas indépendant de tout cela ; tout cela nous commande, nous fait par- ler, agir, nous en impose ; on n'est pas quelqu'un, on n'est pas vraiment une personnalité, c'est-à-dire un être indépendant et libre. Notre-Seigneur, lui, est vraiment quelqu'un. Remarque comme il tient peu de compte de tout ce que j'énumérais tout à l'heure. Librement et très volontiers il a choisi les intempéries pour naître, la pauvreté pour vivre, le mépris et la croix pour mourir, et chacune de ces choses un peu tout le long de sa vie. Il les a voulues et acceptées et choisies, non pas parce qu'il les aimait. Il ne les aimait pas plus que nous, il en souffrait autant et plus que nous. Il avait une sensibilité beaucoup plus délicate et plus vive que la nôtre, précisément pour mieux les sentir et plus en souf- frir. Il les a choisies pour nous montrer que le bonheur ne consiste pas dans toutes ces choses, puisque Lui qui est le Bonheur même ne les a pas eues — et ne les a pas eues parce qu'il n'en a pas voulu. Il a été plus grand qu'elles, indépendant à leur égard. Elles ne l'ont pas impression- né ; elles n'ont pas commandé sa vie. C'est Lui, au contraire, qui leur a été supérieur, qui les a foulées aux pieds. Si tu aimes bien Notre-Seigneur, il se fera ton divin Maître et il t'ap- prendra cela. Voilà pourquoi il est resté dans la sainte Eucharistie : pour enseigner et fortifier nos âmes. Malheureusement, nous restons très loin de lui, même quand nous sommes à l'église, et même quand nous com- munions. Il faut que nous nous rapprochions, et voici comment : Tu sais bien que l'union des âmes ce n'est pas la proximité des corps. Que de personnes qui vivent côte à côte tout le long du jour et que des abîmes séparent ! et que d'autres qui sont très éloignées physiquement et dont les cœurs sont très unis L'union des âmes, c'est la ressemblance des pensées et des senti- ments. On est très près de quelqu'un quand on a les mêmes façons de

voir et quand on aime les mêmes choses que lui. Non seulement on est

et c'est l'union spiri-

tuelle, la seule qui compte. Tu vois combien il est facile de vivre uni à Notre-Seigneur. Facile ! J'emploie là un mot qui a besoin d'être expliqué. Facile ! Ce- la ne veut pas dire qu'on arrive à cela en un instant et sans effort. Non ! Il faut beaucoup de temps et beaucoup d'effort. Il faut tout le temps et

tout l'effort dont on dispose. Facile ! Cela veut dire que c'est à la portée de tous, que cela ne réclame pas des auditions réservées à des privilé- giés, à des catégories spéciales d'êtres humains. Cela veut dire que toute âme qui le veut et qui a confiance en Dieu peut y arriver. Et moi, je souhaite vivement, je désire plus que tout que ma bonne sœur aimée aille boire de plus en plus à cette source de la piété et de la vie. Remarque bien que les mots que je viens d'écrire et de souligner ne sont pas de moi ; ils sont précisément de Notre-Seigneur lui-même :

`Venez à moi

tout près, mais on ne fait plus qu'un par l'âme

je suis le chemin

je suis la lumière

je suis la Vie

Celui qui a confiance en moi, celui-là a la vie éternelle. » Mon rêve, quand je voulais te communiquer mes pensées, était de te montrer tout cela dans l'Évangile. Vais-je le réaliser ? La terre et l'exis- tence de la terre présentent plus de rêves que de réalisations. Après tout, c'est sans grande importance. Demande à Notre-Seigneur : il te dira en temps voulu et de la façon voulue, tout ce que tu as et tout ce que tu au-

ras besoin de savoir. Il l'a promis

parce que tu es seule, et puis parce que ces

idées-là ne sont pas distrayantes

et ta

vie,

chères, si chères que je voudrais bien qu'elles deviennent ma vie,

et puis parce qu'elles me sont très

et il le réalise, Lui !

J'ai beaucoup bavardé

et la vie de tous ceux que nous aimons. »

Voici enfin la dernière lettre que nous ayons recueillie de Dom Au- gustin. Elle date de novembre 1944, puisqu'il se « prépare à entrer dans la 68e année de (son) âge ». Il annonce à sa sœur qu'il a eu un accident de santé, et qu'il a dû descendre à l'hôpital de Voiron : ce « vomissement de sang », il avoue implicitement qu'il n'est pas le premier qu'il ait eu en sa vie (« C'est d'ailleurs la première fois que cela m'arrive depuis que je suis en Chartreuse »). Il badine en parlant de son mal, mais, tout en plai- santant, il rappelle à sa sœur que seule la prière « unit » vraiment les âmes, et que « le corps est un obstacle ».

Voilà ce qui s'est passé. Un jour, j'ai eu un

vomissement. C'est d'ailleurs la première fois que cela m'arrive depuis

« Je reviens de l'hôpital

que je suis en Chartreuse. Or, on a cru remarquer des teintes rouges dans les matières rejetées. Du rouge en ce moment ! On m'a accusé de

quelque bolchevisme intérieur

et je suis revenu blanc comme

neige, lavé de toute accusation inquiétante. Cela ne m'empêche pas de me préparer à entrer dans la 68e année de mon âge. J'y ai pensé un peu plus en faisant le voyage de Voiron. La

pensée ne m'a pas ému. J'ai regardé bien des fois cette vie par la portière du train qui me menait à la fin. Elle ne m'a jamais beaucoup retenu ; je

suis tout prêt à trouver le point terminus

même si (elle) ne produit pas l'effet de

consolation sensible que nous en attendons peut-être un peu trop. Il faut

prier pour s'entretenir avec le bon Dieu, notre Père, avec Jésus notre

frère aîné, avec la Sainte Vierge notre mère, avec les anges et les saints, notre famille. Il ne s'agit pas d'obtenir d'eux toute espèce de bienfaits et de soutiens ; il s'agit de relations entre gens qui s'aiment. Il faut croire à

Seulement il faut croire à

cela sans le voir. La difficulté est là, elle est réelle ; elle n'est pas insur- montable. En réfléchissant, on comprend que ce sont les âmes qui com- muniquent, et non les corps. Combien de gens qui vivent côte à côte et qui ne communiquent plus, qui ne sont rien les uns pour les autres ! Et combien d'autres que la pensée et le souvenir unissent à des milliers de

kilomètres de distance ! Le corps est un obstacle ; nous avons le tort de le considérer comme un moyen indispensable. Voilà pourquoi quand il s'effrite comme un vieux mur, il ne faut pas s'en émouvoir, mais il faut développer la vie qui ne s'effrite pas. Malgré tout, je suis bien aise de voir arriver la fin de la longue épreuve que le Bon Dieu impose au monde depuis quatre ou cinq ans. Le monde comprendra-t-il que tous les progrès matériels dont il est si fier ne suffisent pas pour rendre heureux ? C'est une arme à deux tran- chants. Le tranchant qui joue depuis quelques années fait surtout de la douleur et de la mort. »

la réalité de cette affection et de ces rapports

et on m'a fait passer à la radio. Naturel-

lement la radio n'y a vu que du bleu

et à descendre

Use beaucoup de (la prière)

Quel fut, à Voiron, le diagnostic du médecin ? Qu'avait révélé l'exa- men clinique ? En tout cas, Dom Augustin reprit sa vie conventuelle. C'est l'époque, ne l'oublions pas, où, dans les moments d'accalmie, il rédigeait ses Élévations sur l'Évangile de saint Jean ; on le trouvait, écrivant debout devant la fenêtre. Il avouait, alors, qu'il sentait très vif

son goût pour la vie intellectuelle

maines montre bien avec quelle énergie il lutta contre la maladie. Un

Un trait datant de ces dernières se-

jour, un Père le rencontra, se promenant à pas lents dans la galerie des Cartes. Il le salua de la tête, selon la coutume ; mais ayant remarqué son extrême pâleur, il lui dit : « Mon Père, vous êtes fatigué, vous seriez mieux dans votre lit. » — « Oui, répondit-il, je suis fatigué, mais je pré- fère me promener. » L'éminent praticien, qui fut appelé en consultation au début de sa maladie, ne s'y trompa pas : « Vous avez trop forcé, lui dit-il, vous vous êtes usé, il n'y a plus rien à faire. »

Face au Seigneur qui vient

Dans les premiers jours de 1945, Dom Augustin dut, un jour, sortir du chœur pendant l'Office. Quand on fut le visiter quelques instants plus tard, on le trouva évanoui sur le sol de sa cellule, et il avait eu un grave vomissement de sang. Il essaya, les jours suivants, de reprendre les ob- servances régulières, mais il dut bientôt convenir, malgré son énergie extraordinaire, que cet effort excédait ses forces. Alors commencèrent des semaines où se mêlèrent pour lui de très grandes joies et de très pro- fondes souffrances. Joies qui lui venaient, autant qu'on en puisse juger, non pas de connaissances extraordinaires, mais d'une intensification de la lumière de Dieu sur ces grandes vérités johanniques dont il avait été si avide pendant sa vie religieuse et surtout pendant ses dernières an- nées. Souffrances qui, elles, lui venaient de la douloureuse maladie qui affectait sévèrement son corps, mais aussi d'une sorte d'angoisse ou de scrupule qui s'était emparé de son âme. « C'est pire que la mort ! Je suis au-delà de la mort ! » l'entendit-on répéter plusieurs fois, dans ces dernières semaines de maladie : mais sa foi et sa résignation étaient admirables, il ne se plaignait jamais. Des anecdotes qui nous ont été confiées sur ses derniers temps, pour- quoi parler ? Respectons ici plus que jamais son « silence cartusien ». Nous ne garderons que ces deux paroles, parce qu'elles sont très liées à cette spiritualité qui se dégage de toute son existence, et pour ainsi dire l'achèvent. Un Père lui portait la communion après Matines, vers 2 h 30 ou 3 heures du matin. Un jour, après avoir communié, Dom Augustin dit au moine qui lui présentait un peu d'eau : « Attendez ! Attendez ! Com- ment tant de joie et tant de souffrances peuvent-elles s'accorder à ce point ? » Un autre jour, au Père qui lui demande comment il a passé la nuit :

« Ah ! mon Père, répond-il, cette nuit, j'ai vu la mort. » — « Cela ne doit pas être agréable? » — « Vous parlez bien, c'est terrible, répondit

Dom Augustin d'une voix grave où passait une angoisse, une terreur Au matin, j'ai brûlé tous mes papiers. »

C'était exact, à la Grande Chartreuse, avant son grand départ, Dom Augustin brûla tous ses papiers, comme il avait brûlé tous ses papiers en quittant San Francesco, en quittant Vedana. Tous ? Non, pas tout à fait. Un de ses neveux lui avait fait promettre de lui laisser certaines notes à sa mort, et l'on trouva en effet sur son étagère un bloc d'écrits enveloppés dans une chemise, sur laquelle il avait écrit : « Notes sans valeur — Remettre ou envoyer à mon neveu,

M. P

dans la suite des temps, si les circonstances le permettent (26 ). »

Le 12 mars, les Pères de la Grande Chartreuse prévinrent la famille de Dom Augustin que son état s'aggravait. « Il n'y a plus de crises vio- lentes comme auparavant, disait-on, mais il est de plus en plus épuisé. Nous pouvons donc craindre qu'il ne résiste plus longtemps. » Il résistera un mois encore. Les derniers jours, sa respiration était de- venue tellement pénible que chaque inspiration paraissait devoir être la dernière. Et cela dura longtemps : il confia à quelqu'un qui le veillait

et cela

qu'il voulait faire de tous ces efforts, autant d'actes d'amour jusqu'au bout !

La mort

Le 12 avril 1945, à 16 h 30, en pleine connaissance, Dom Augustin s'éteignit silencieusement, sans témoin, presque sans qu'on s'en aperçût, quelques instants après que son infirmier l'eut quitté. Il mourait dans la simplicité, en vrai chartreux. En vrai chartreux ! Je n'ai pas caché ce qui pouvait manquer à son tempérament pour faire de lui cet homme de parfait équilibre qui cor- respond à l'idéal cartusien. Lui-même, n'avouait-il pas à un confident, à la fin de sa vie, qu'il « ne s'était pas assez détaché pour atteindre à la plénitude de la vie cartusienne » ? Mais il arrive que le Seigneur appelle parfois certaines âmes à la vie religieuse, sans leur en donner, au départ, toutes les qualités humaines : ce qu'il leur donne par contre, c'est la

26 Il convient de noter dans quelles circonstances ce neveu avait demandé ces notes à Dom Augustin. Pour échapper au S. T. O., le jeune homme s'était réfugié dans un maquis de Chartreuse. Il avait eu alors plusieurs fois l'occasion de visiter son oncle. Il avait connaissance de ces notes, et en particulier du Saint Jean auquel Dom Augustin travaillait beaucoup en ce temps. Il lui demanda de ne pas les dé- truire, mais de les lui réserver.

force de sa grâce. Ces âmes luttent, s'humilient en secret de leurs défauts

et de leurs fautes, souffrent de faire souffrir les autres

cette Croix avec amour. Par-dessus toutes leurs difficultés, à travers toutes leurs difficultés, elles jettent leur regard vers le but, elles tendent vers le but, elles s'attachent avec d'autant plus d'amour au but que la voie, pour elles, est plus rude ou plus obscure. Et finalement, lors- qu'elles ont atteint le but, nous devons reconnaître qu'elles ont manifesté à l'égard de leur vocation, de leur Ordre, de leurs frères ou de leurs sœurs, un singulier amour. Devant cette existence, on ne peut pas ne pas répéter le célèbre texte d'Isaïe, qu'aimait tant Dom Augustin : « Vos pensées ne sont pas mes pensées, et mes voies ne sont pas vos voies, oracle de Yahvé. »

Elles portent

Les quelques écrits qui nous restent de Dom Augustin éveillent dans les âmes d'aujourd'hui de profondes et divines résonances. Cela non plus, ses frères en saint Bruno, et lui-même moins encore que ses frères, ne l'avaient prévu, ne l'ont voulu. Les voies du Seigneur, décidément, ne sont pas nos voies.

En admettant un jour à la profession cartusienne, malgré ses difficul- tés de santé, l'abbé Maxime Guillerand, Dom Florent Mièges, le prieur de la Valsainte, Dom Hughes le Maître des novices, et la communauté du couvent, avaient bien interprété « les voies de Dieu ». Le 12 avril 1945, le Frère « Scribe » du Très Révérend Père Prieur Général, annonçait à l'Ordre la mort du « Vénérable Père dans le Christ, Augustin Guillerand, Prêtre, profès de la Valsainte, coadjuteur de la Grande Chartreuse, prieur de Vedana, convisiteur de la province d'Italie, autrefois vicaire des moniales de San Francesco, et vicaire de sa Maison de Profession ». Pour Dom Augustin, comme pour tout chartreux qui meurt, les reli- gieux de l'Ordre récitèrent l'office des morts. À la Valsainte, sa maison de profession, à la Grande Chartreuse où il mourut, à Vedana dont il était toujours prieur, chaque prêtre selon la coutume cartusienne, célébra six messes

En contemplant cette existence à la fois dramatique et pacifiée, comment ne pas évoquer ce passage de la lettre de saint Bruno à la communauté de Chartreuse : « Vous montrez par vos œuvres ce que vous aimez et ce que vous connaissez. Car vous pratiquez avec tout le soin et le zèle possibles la véritable obéissance, qui est l'accomplisse-

ment des vouloirs de Dieu, la clef et le sceau de toute l'observance spiri- tuelle : jamais elle n'existe sans une grande humilité et une patience in- signe, et toujours elle s'accompagne d'un chaste amour du Seigneur et d'une authentique charité. Il est par là évident que vous recueillez avec sagesse le fruit tout suave et vivifiant des divines Écritures. »

LA PENSÉE SPIRITUELLE DE DOM AUGUSTIN GUILLERAND

(Extraits commentés)

Au terme de cette étude biographique, il nous apparaît clairement que la spiritualité de Dom Augustin, tout en étant fondée solidement en théologie et même en philosophie (27 ), est avant tout la projection en de grands principes, de son expérience personnelle des choses de Dieu. « Vicaire » des moniales de San Francesco, prieur de Vedana, il s'est révélé à nous comme un éducateur d'âmes, plutôt que comme un théori- cien de la spiritualité. Il nous faut pourtant jeter à présent un regard d'ensemble sur ses écrits, et chercher à les présenter, sinon en synthèse, du moins en symphonie : ce sont des thèmes plutôt que des thèses dont il convient de faire apparaître l'accord profond. Parmi les conseils qui m'ont été largement distribués tandis que je préparais cette biographie, il en est un qui m'a beaucoup frappé : « Dom Augustin, m'a-t-on dit, n'aurait pas aimé être 'fixé' comme un papillon sur une planche de collection. » Et à l'appui de ce conseil, on me rappe- lait de lui cette parole assez mystérieuse, mais qui se comprend mieux à présent : « On gagne beaucoup à être deviné », — et une habitude : il donnait rarement aux âmes des conseils pratiques, il préférait leur répé- ter les grands principes qui atteignent le fond de l'âme et inspirent en-

27 Peut-être sera-t-il un jour utile d'étudier les « sources » de la pensée de Dom Augustin. Le temps ne m'en semble pas encore venu. Contentons-nous de signa- ler ici que certaines des influences qui se sont exercées sur Dom Augustin appa- raissent clairement : d'abord l'évangile de saint Jean, et surtout le Prologue, — ce

qui confère un primat parmi les écrits à son commentaire de saint Jean : Au seuil de l'Abîme de Dieu ; puis, parmi les Pères, saint Augustin, son patron, qu'il cite à plusieurs reprises dans ses lettres et pour lequel il avait une très grande dévotion ; parmi les théologiens, saint Thomas d'Aquin et surtout Thomassin, ce grand Ora- torien du XVII e siècle qui lui paraissait, à juste titre, symphoniser à merveille saint Augustin et saint Thomas ; enfin parmi les « Spirituels », il avait une préférence marquée pour l'Imitation de Jésus-Christ et pour saint François de Sales. Nous possédons quelques liasses de notes qui paraissent des résumés ou des extraits de ses lectures : c'est ainsi qu'on voit qu'il a lu, plume en main, Lessius, Merkelbach,

donc des maîtres et des vulgarisateurs. Plusieurs fois au cours de sa

Didiot, etc

correspondance, il conseille à ses correspondants la lecture de tel ouvrage de spi- ritualité, et révèle une information assez abondante. Il cite par exemple Mgr de Segur, ou le P. Caussade, en homme qui a lu sérieusement ces auteurs. On a pu aussi trouver entre sa pensée et certains auteurs, comme le P. Gratry qu'il aimait beaucoup, le P. Grou, le P. Caussade, le P. Libermann, des correspondances étonnantes : il serait imprudent cependant de conclure à une influence véritable.

suite, au gré de l'action intime du Saint-Esprit, toutes les conduites, gestes, actes, paroles, comme par une efflorescence spontanée. N'ou- blions jamais que Dom Augustin, si racé fût-il, était un paysan : il aimait les « germes » vivants et savait qu'il faut au grain de blé du temps, de la pluie et du soleil pour mûrir en épi

L'instinct de vivre, une ardeur aiguë, une exigence foncière de vivre

d'une vie qui soit vraie, voilà semble-t-il, jusqu'où il faut remonter chez Maxime Guillerand, si l'on veut comprendre ses démarches spirituelles, sa vocation sacerdotale, sa vocation de chartreux, son combat spirituel, bref son destin. Passionné comme il l'est, il a de la vie le goût, l'appétit, le désir, et de la mort l'horreur. Qu'on ne le trompe pas et qu'on ne cherche pas à lui faire illusion, il discerne très vite ce qui est la vie au- thentique et ses contrefaçons. Dès l'enfance, chez ce grand affectif, un sentiment douloureux s'est éveillé : cette vie qu'il vit, ces êtres, cette maison de Reugny, cette famille, ces amis, ces compagnons de sacer- doce qu'il aime, sont-ils emportés eux aussi par ce mouvement rapide qui entraîne toutes choses vers l'anéantissement, vers la mort ? Ne se- raient-ils pas « vrais » ? Et lui-même, voici que les jours s'ajoutent à ses jours, les ans à ses ans : ne serait-il qu'un être éphémère, dont rien bien- tôt ne subsistera ? Il faut percevoir dans sa correspondance familière avec quelle nostalgie il compte son âge : à 40 ans, il se considère déjà comme proche de la mort ; il souligne volontiers devant ses intimes que

qu'il y a 10 ans, 27 ans,

il partait pour la Valsainte. La maladie, la fatigue entrent peut-être pour quelque chose en cette arithmétique. Peu importe. Il suffit pour lui : la vie d'ici-bas n'est pas la vraie vie. Tout ce qu'il aime et tout ce qu'il est,

il le projette dans l'éternel. Avec une vigueur et une rigueur que son ca- ractère absolu exagère, surtout à certains moments. Il ne veut plus que de l'éternel. Il se refuse même parfois à compter les heures et les ans :

c'est l'instant, chaque instant, qu'il veut remplir de l'éternité, de l'immu-

une

tabilité de Dieu, dont il veut faire déjà ce qu'il appelle joliment « minute éternelle ».

ses cheveux grisonnent, qu'il a 50 ans, 60, 67

La foi propose une solution à cette exigence de son âme : anticiper le ciel dès cette terre, participer par la grâce, mieux encore : par une prise de conscience de la grâce, à ce qui est la vie éternelle : le mouvement de la vie de la Trinité elle-même. Son goût de la vie par un contrecoup en apparence paradoxal, le pousse à la pure contemplation. Saint Jean est pour lui l'Évangile de lumière. Il le lit et le relit, le commente et recom-

mence sans cesse son commentaire, parce qu'il trouve dans les pages admirables de l'Apôtre tout ce qui émeut son âme : l'appel à la vraie Vie, la révélation de la vie de Dieu, de l'amour réciproque, de cet « unum » mystérieux qui lie dans la Trinité le Père et le Fils, et nous lie nous- mêmes au Fils et par le Fils au Père. « Croire, dit-il, ce n'est pas seule- ment donner son esprit à la vérité, c'est livrer toute son âme et tout son être à Celui qui la parle et qui est la Vérité. Croire, c'est vivre, et cette vie est la Vie même. » Les mots majeurs de la Révélation du Christ :

Vie, Lumière, Amour, Source, exercent sur lui une fascination et se chargent, en son style, d'une puissance extraordinaire de sentiment. « Le bonheur, écrit-il un jour, est dans l'âme, bien plus que dans les choses. »

Le voici donc en possession de la perle précieuse qu'il recherchait avec un cœur avide. Sa foi le comble. Par elle, il récupère pour l'éternité tout ce que le temps lui arrachait. Il éprouve à vivre en son absolu la « plénitude » que saint Paul promettait à ses chrétiens d'Éphèse et qu'il leur présentait comme une participation en Jésus-Christ à « la Plénitude de Dieu ». Notons bien ce caractère de sa dévotion trinitaire : en dépit de certaines subtilités de pensée et de quelques complaisances de lan- gage, ce que cherche Dom Augustin dans le dogme de la Trinité, ce n'est pas seulement la joie d'une connaissance, c'est surtout un « mou- vement » vital, une Vie qui participe à la vie même de Dieu.

« Il faut se mettre d'accord avec le Fond des Choses. » Cette formule, un peu mystérieuse, dont usait volontiers Dom Augustin en ses conver- sations, au dire de plusieurs témoins, et qu'il emploie au moins une fois dans sa correspondance (28 ), nous pouvons la reprendre en prélude à toute sa pensée spirituelle. Elle rappelle en quelque façon la formule par laquelle les écrivains mystiques essaient d'exprimer à quelle profondeur d'intériorité Dieu agit dans l'homme : « le fond de l'âme ». L'une et l'autre expressions signifient que la vie spirituelle, lorsqu'elle est vécue en toute sincérité et générosité, entraîne l'âme au-delà du visible ou du psychologique, jusqu'en ces régions où la connaissance se fait cons- cience du mystère et amour, plutôt encore que science et dialectique.

L'âme a le sentiment, alors, qu'elle touche à l'essentiel, qu'elle atteint la vérité des choses et la vérité d'elle-même. Ses cheminements vers ce terme sont souvent douloureux ; c'est à coup d'arrachements et de sacri- fices qu'elle progresse, et les derniers pas sont parfois les plus cruels.

28 Cf. Harmonie Cartusienne, 2e édit. p. 36.

Pourtant, en sa souffrance même elle éprouve ou commence à éprouver une joie qui est au-delà des joies ordinaires, une paix qui est au-delà de toute paix ; elle se sent appartenir à Dieu et en retour, posséder Dieu. Quelque chose de la joie de Dieu, quelque chose de la paix de Dieu ha- bite à présent en elle : lumière au milieu de ses ténèbres, réalité au cœur des apparences fugaces qui s'écoulent et la déçoivent, perle précieuse dont le gain ne saurait se payer trop cher. Cette joie ne supprime pas la souffrance, mais elle compose avec elle en un état d'âme original. Peut- être est-ce dans ce sentiment antinomique qu'il faut chercher la clé de cette phrase qui, on se le rappelle, échappait à Dom Augustin en ces jours d'agonie : « Comment tant de joie et tant de souffrance peuvent- elles s'accorder à ce point ? » Alors, il n'aurait pas exprimé seulement ce qu'il éprouvait en ces instants suprêmes, mais il aurait, à l'occasion de ce dernier combat, laissé entrevoir le secret de son âme et de sa vie tout entière (29 ).

29 1. Clé des sigles et abréviations : AS = Au Seuil de l'Abîme de Dieu — FD = Face à Dieu — HS = Hauteurs Sereines — CM = Contemplations Mariales — Voix C = Voix Cartusienne — VC = Vivantes Clartés — SC = Silence Cartusien — HC = Harmonie Cartusienne — LA = Liturgie d'âme.

I. AU CENTRE DE LA PENSÉE SPIRITUELLE DE DOM AUGUSTIN

DIEU APPELLE LHOMME A VIVRE DE LA VIE TRINITAIRE QUI EST ESSENTIELLEMENT MOUVEMENT DAMOUR

1. La Vie Trinitaire : Dieu est Amour

« Le fond des choses » pour Dom Augustin, c'est Dieu. Et Dieu, c'est essentiellement le Dieu Trinité, le Dieu Vivant, dont toute l'action, soit à l'intime de lui-même soit à l'extérieur, est essentiellement don de soi, amour. « Nous voilà en plein Dieu, ose-t-il écrire, en pleine vie divine, en face des relations et des communications mutuelles qui unissent et distinguent à la fois les trois Personnes de la Sainte Trinité. » Ces rela- tions, ces communications mutuelles lui apparaissent comme un im- mense, un infini « mouvement (30 ) » d'amour réciproque. Éternelle- ment, le Père engendre le Verbe, le Verbe reflète le Père, l' « exprime » en plénitude, l'Esprit unit le Père et le Verbe. Tous ces mots ne sont pas pour Dom Augustin des concepts abstraits ou usés, mais il les charge

d'un sens vivant, réel, actuel. Ils lui semblent même insuffisants pour cerner l'indicible réalité. Il les dilate, pour ainsi dire, aux dimensions de sa foi. Il en admet l'humaine pauvreté afin de mieux les dépasser par toute la valeur mystique que leur confère la Révélation. « L'acte de l'Être, c'est le don de soi, c'est l'Amour qui se donne. » Tel est le sentiment majeur qui inspire, anime, harmonise toute la pen- sée spirituelle de Dom Augustin. Fidèle à son Maître, Thomas d'Aquin, il conçoit Dieu d'abord comme l'Être supérieur, mais l'Être qui, parce qu'il est précisément l'Être supérieur, est tout entier Amour. Il aime, dans sa correspondance, appeler Dieu : Caritas, Amour. Il a une cons-

En

Lui était la Vie. » Le mot de saint Jean en sa première Épître, est au cœur de sa pensée spirituelle : « Dieu est Amour. »

cience aiguë du dynamisme de la vie trinitaire. « In Ipso vita erat

Il faut participer à ce sentiment fondamental de Dom Augustin, le faire nôtre par la foi, si nous voulons l'accompagner en son odyssée spi- rituelle : c'est ici que tout débute et prend essor, et c'est ici que finale- ment tout s'accomplit.

30 L'A. use fréquemment de ce mot « mouvement » pour désigner la vie trinitaire. Il s'est expliqué ailleurs sur le sens qu'il lui donne : « Son 'mouvement' n'est pas notre mouvement. Je suis dans un monde tout nouveau, où rien ne commence, ni

ne continue, ni ne finit. » « Nos esprits rectilignes en sont tout d'abord déconcer- tés. Nous croyons qu'avancer c'est aller d'un point à un autre, et cela est vrai quand le point initial est néant ou indigence. Quand c'est l'Être même, le déve-

loppement ne peut se faire qu'en Lui, dans la communication

de son Être. »

Voilà ce qui était au commencement : l'Esprit infini qui se parlait, et se disait éternellement ce qu'il est, qui se voyait en lui-même, dans sa Pensée, son Verbe, qui reproduisait ce Verbe pour se voir en lui, qui était tout et qui se voyait tout dans ce Verbe.

Un esprit est une demeure ; plus il est esprit, plus il a un dedans et plus il y demeure. L'Esprit pur, l'Esprit infini procède de lui-même et s'y achève. Éternellement il produit en lui une image de lui-même qui est son Verbe. Éternellement, il la pose en face de lui, il la voit, il la re- garde, il l'engendre ; éternellement l'image demeure là et reproduit Celui qui la produit. Éternellement le Verbe se tient dans cette demeure, dans ce foyer, dans ce sein paternel, recevant le souffle spirituel qui l'en- gendre, et, animé de ce souffle, rentrant et restant dans l'immensité infi- nie qui est son principe. Il y a donc là, dans cette demeure (apud Deum) qui est du Père (in sinu Patris) un mouvement mutuel qui égale l'Être communiqué, qui est cet Être même et cette demeure, qui en procède comme d'un principe, qui se reproduit infiniment dans une image parfaite, infinie, égale au principe, et qui, communiqué à l'image, reçu par elle, lui fait accomplir le don de soi qui est l'acte infini du principe. Le principe la voit en lui- même, il se contemple en elle, il se connaît par elle ; il voit qu'il lui donne tout ce qu'il est, que se donner c'est son être ; il le voit parce qu'il voit son image se donner ; il voit le mouvement qu'elle accomplit et qui est son mouvement ; il jouit de se donner et du don d'elle-même qu'elle lui fait ; il jouit de cet amour, il jouit d'être cet amour et de le répandre en lui ; il jouit de communiquer cette jouissance et de la jouissance de celui auquel il la communique. L'image se tient toute tournée vers le Père, toute en face de lui, pour accueillir cet amour, ce souffle qui de- vient son être, son amour, sa vie et sa joie, et pour les reproduire, afin que le Père les retrouve en elle, en soit heureux et glorifié. Elle reçoit le mouvement qui procède du Père, qui la fait Fils, et qui procède d'elle pour faire en elle et par elle ce qu'il fait dans le Père. Une immense circulation d'amour anime donc cette demeure, est cette demeure et, dans cette demeure qui est l'Être même, se commu- nique à trois tenues, les unit de l'unité la plus complète, l'unité de l'Être, et les distingue en même temps de toute la grandeur de cet Être qui s'oppose. Ces trois termes sont trois Personnes ; ce sont des esprits ; elles sont uniquement spirituelles ; leurs actes sont des actes uniquement spirituels ; elles connaissent et elles aiment ; elles ne font que cela : se connaître et s'aimer. La connaissance et l'amour, c'est le mouvement

même de leur être, et ce mouvement est infini comme leur être, il est leur être même, mais leur être qui se meut pour se donner. Or se donner, c'est leur être ; elles ne sont l'une et l'autre qu'amour et don de soi. Elles se donnent infiniment l'une à l'autre cet être qui n'est que mouvement et amour. Éternellement elles se le communiquent ; éternellement, dans le sein du Père, il va du Père au Fils et du Fils au Père ; éternellement l'Es- prit procède du Père et du Fils et les unit de ce don de soi qui est leur don de soi mutuel. Éternellement ils contemplent ce don de soi, et ils jouissent de se donner, d'être l'un dans l'autre, l'un par l'autre, l'un pour l'autre. Nulle mesure, nulle restriction dans ce don de soi qui est l'Être même et qui se donne comme il est ; nulle étroitesse, nul égoïsme, nulle limite. C'est l'Océan infini qui se répand en lui-même, grâce à sa spiri- tualité infinie, en se reflétant dans une image qui le reproduit tout entier et qui se répand elle-même dans le même lit sans rivage. (AS, p. 9-11)

Le Verbe ! C'est-à-dire la parole de « Celui qui est », la parole de l'Être infini. Car l'Être parle ; il s'exprime ; il se dit éternellement à lui-même ce qu'il est ; il produit une image qui reproduit ses traits et les lui montre. L'Être est esprit ; il l'est nécessairement ; il l'est autant qu'il est ; il est l'Esprit infini comme il est l'Être infini. « L'Être qui est » est infiniment déterminé ; c'est le sens du mot « parfait ». Il est parfait parce qu'il est complètement fait. Il est tout ce qu'il peut être, il a tout ce qu'il peut avoir. Il n'y a donc pas de matière en lui ; il est immatériel, il est esprit, pur esprit. Or un esprit possède une propriété caractéristique : il réfléchit ; c'est un miroir. Il reproduit l'image de ce qui est en face de lui. S'il se regarde lui-même, il reproduit ses propres traits. C'est ce que nous appelons sa pensée ou son verbe. Le Verbe, c'est la parole de l'Esprit, la parole sans mots, la parole in- térieure et ailée. Les mots sont une traduction extérieure et sensible pour les esprits qui sont plongés dans la matière. « L'Être qui est », le pur es- prit, n'emploie pas de mots. Sa parole est toute spirituelle, comme lui ; elle est son image parfaite qui le reproduit tel qu'il est, qui l'exprime tout entier et l'égale. (AS, 8.9)

Vous, ô mon Dieu, vous trouvez en vous-même l'objet de votre pen- sée. C'est votre Être. Vous le contemplez éternellement et éternellement vous produisez en vous son Image qui est votre Pensée, votre Parole

intérieure, votre Verbe, votre Fils, le fruit de votre union avec vous- même. Éternellement, il reçoit cet Être, et éternellement Il le reproduit. Il fait ce que vous faites, car Il est ce que vous êtes. Vous vous donnez à Lui et Il se donne. Le mouvement qu'il engendre est son mouvement parce que c'est le vôtre. Voilà votre Vie : le mouvement, intérieur, qui va de vous à votre Image, qui engendre celle-ci, et qui va de votre Image à vous. C'est comme un souffle qui part de votre sein, qui y reste, qui s'y donne et vous montre en le reproduisant ce que vous êtes. Ce mouvement n'est pas une certaine forme de la vie comme celles que je connais : ce n'est pas le mouvement d'un être, c'est le mouvement de l'Être même, et c'est pourquoi c'est la Vie même. C'est le mouvement d'un océan qui n'aurait pas de rivages. Nulle source ne l'alimente ; rien ne lui vient du dehors, rien ne sort de son sein infini ; il se meut en lui- même. Son onde, c'est une lumière qui en illumine toute l'immensité, c'est cette immensité même et c'est le mouvement de cette immensité. Je distingue cependant dans cette immensité, dans ce mouvement unique, dans cette lumière qui l'emplit, deux termes. Vous regardez votre Image et votre Image vous regarde, vous êtes l'un en face de l'autre, vous vous opposez l'un à l'autre, vous prenez cette position op- posée (je ne dis pas contraire) pour vous voir, pour vous donner, pour vous unir, pour ne faire qu'un. Vous êtes distincts pour ne faire qu'un, et vous êtes infiniment distincts comme vous êtes infiniment un. De là ce mouvement qui est votre Vie et la Vie même. Vous vous mouvez l'un vers l'autre, vous vous mouvez l'un dans l'autre, comme mon esprit dans sa pensée et ma pensée dans mon esprit, comme la lumière dans le mi- roir et le miroir dans la lumière, comme tous ceux qui s'aiment quand ils s'aiment de toutes les forces de leur être. Mais ce ne sont là que des comparaisons lointaines ; si elles expriment l'unité, elles ne rendent pas la distinction ; si elles disent bien la distinction, l'unité est menacée. (FD, p.166-168)

Et le Verbe était Dieu (I, 1).

C'est la conclusion de ce qui précède. En Dieu, il n'y a que Dieu. Dieu est à lui-même sa demeure. L'image, le Fils, la pensée qu'il produit en lui, c'est lui-même. Il ne peut produire que lui-même. Seule une image infinie peut représenter l'infini. Seul un Fils parfait peut procéder d'un Père qui est toute perfection. L'Être parfait accomplit un acte par- fait, et le terme de son acte, le fruit de sa génération est parfait comme lui.

Mais ce fruit se distingue de Celui qui engendre. Le Fils n'est pas le Père. Il peut avoir le même être, il peut accomplir le même acte, il peut

occuper le même lieu, il peut posséder la même perfection, il peut lui être égal en tout, il peut ne faire qu'un avec lui, mais il n'est pas lui ; il est nécessairement distinct de lui. Distinct ne veut pas dire différent. Plus un être est, plus il se dis- tingue de tout autre. Un homme distingué est un homme qui ne se con- fond avec aucun autre ; il possède la même humanité, mais il a sa ma- nière à lui de la posséder. Le Père et le Fils possèdent la même divinité, le même être infini, mais ils ne le possèdent pas de la même façon. L'un le donne sans le recevoir ; l'autre le reçoit et le donne. Le Père engendre, le Fils est engendré. Voici ce qui les distingue. Et voilà ce qui les unit. Ils sont unis dans cet être qu'ils se donnent mutuellement : c'est l'Être

et il ne peut y avoir qu'un infini. Ils sont unis dans cette unité

infini

infinie. « Le Verbe était Dieu », parce que le Père est Dieu et comme le Père est Dieu. « Et Deus erat Verbum. » (AS, p. 12-13)

Cette image est aussi amour, don de soi, car l'Être se donne comme il est et comme il se montre. Être, se montrer, se donner, c'est pour lui la même chose, c'est le même acte, le même mouvement : c'est sa vie. Mais les rapports diffèrent et exigent des termes distincts qui sont les Personnes divines. L'Être qui produit cette image que j'appelle Fils, Verbe, Parole, je le nomme Père. L'image qui le reproduit, qui a tout son être, toute sa lumière, tout son amour et toute sa vie : c'est le Fils. Le mouvement d'amour qui donne au Fils tout ce qu'a le Père et qui fait accomplir au Fils le même don total de soi pour reproduire le Père et le montrer, c'est leur Esprit ; le souffle unique qui part du Père, l'exprime dans le Fils, qui repart du Fils et montre au Père ce qu'il est. Père qui produit l'image, engendre le Fils, s'exprime dans son Verbe ou Parole, se montre dans le rayon de lumière qu'il émet ; Fils qui est cette image, cette Parole, ce rayon, l'éclat et la splendeur de ce rayon, la figure qui porte ses traits et les lui montre ; mouvement d'Amour qui se donne, dans le Père pour se reproduire, et dans le Fils pour que le Père voit cette reproduction et en jouisse : voilà le Dieu qui veut également se reproduire en nous et nous faire ses enfants. (AS, p. 57)

Il la voit parce qu'elle s'est manifestée. Le Père qui donne au Fils d'être ce qu'il est et de faire ce qu'il fait, qui l'engendre de ce don « avant toute aurore », qui se connaît en lui, qui voit son amour dans l'amour de

son Fils, qui jouit en lui de cette connaissance et de cet amour, a voulu nous communiquer ce trésor sans prix. Il a proféré cette parole hors de

lui, dans le néant ; par elle il nous a appelés à l'être et à la vie : « Tout a

été fait par lui. » Tout est son œuvre :

tout, mais surtout la vie, et au

sommet la Vie vraie qui consiste à connaître et à aimer ce qu'il aime, à le connaître et à l'aimer comme il se connaît et comme il s'aime. (AS, p.

18-19)

J'aimerais m'arrêter sur votre vouloir qui a fait toutes choses de son seul « je veux » et qui les a faites dans la plus complète indépendance à leur égard, sous la seule et infiniment libre pression de votre Amour. Je vous vois tourné vers vous-même, occupé de vous seul — mais de tout en vous — lié par vous seul, plongé dans la joie infinie de vous donner à vous-même et de répandre dans l'océan de votre Être autonome toutes les richesses dont Il est la plénitude, de les communiquer en les gardant, de les garder en les répandant, de les reprendre par le même acte qui les donne. Acte unique, don unique, vouloir unique, commun pourtant à trois Personnes, qui agissent, s'aiment, se donnent et veulent cela et jouissent de ce vouloir. Mais là encore je me sens si perdu dans un monde trop grand ! (FD, p. 175)

En lui était la Vie, et la Vie était la lumière des hommes (I, 4)

Jean avance dans sa description ; ses phrases brèves ont une pléni-

tude à laquelle je n'ose même pas songer

Celle que je viens d'écrire enferme un triple mystère, le mystère de la vie en sa source divine, le mystère de cette vie répandue hors de sa source, et le mystère de lumière qui procède de cette vie. Je passerai mon éternité à contempler ces mystères sans les pénétrer pleinement. Que puis-je espérer des quelques heures d'ici-bas consacrées à les médi- ter ? Le mystère de la vie divine, c'est ce que l'évangéliste a décrit en commençant : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était chez Dieu. » La vie est un mouvement, c'est le mouvement qui part des pro- fondeurs de l'être, qui s'y développe et s'y achève sans en sortir. Plus il est intérieur plus il est « vie ». Le vivant par excellence c'est l'Être même, « l'Être qui est », dans lequel tout est, auquel il ne manque rien. Il n'a pas à sortir de lui-même pour s'entretenir ou se développer. Il a

tant elles me dépassent.

tout, il est tout

Dans cette demeure cependant il se meut. C'est ce mouvement que Jean a décrit au premier verset de son Évangile : « Au commencement était le Verbe, il était chez Dieu et il était Dieu. » Le Verbe est le terme de ce mouvement, et il le reproduit. L'Être est esprit ; il se regarde ; il se tient en face de lui-même comme en face d'un miroir ; il y produit son image qui lui montre ce

qu'il est. Il se donne à elle ; il lui donne d'être ce qu'il est, de faire ce qu'il fait. L'Être se donne et l'Image se donne. Ce don de soi est leur mouvement, et ce mouvement est leur vie. Mouvement unique, mais en sens inverse ; mouvement de l'Être en lui-même et en face de lui-même. Dans l'Être qui se regarde, c'est une expiration, un souffle qui se communique. Dans l'image qui le reproduit, c'est une aspiration. Elle est comme reprise et portée par ce souffle dans

le sein qui la produit en l'expirant

et tout est en lui ; il y demeure.

et qu'elle n'a pas quitté.

Éternellement, l'Être expire et aspire son Verbe ; éternellement le Verbe est expiré et aspiré en même temps ; éternellement ils se commu- niquent ce souffle, cet Esprit qui est l'Amour même, le don de soi essen- tiel ; éternellement cet Esprit, cet Amour, ce don de soi va de l'un à l'autre, demeure dans l'un et l'autre, les fait demeurer l'un dans l'autre, les tient dans l'unité de ce même être qu'ils se donnent, de ce même don et de ce même mouvement : et c'est la vie. Jean la voit dans Celui qu'il aime, et il nous le dit : « En lui était la Vie. » (AS, p. 17-18)

Notre esprit à nous reste ébloui devant cette réalité ; l'idée qu'il s'en fait, les comparaisons qu'il peut tenter restent à une distance proprement infinie. Je songe à une famille : un père, une mère, un enfant, dont les âmes d'une délicatesse parfaite, affinées, dégagées, spiritualisées, vivent dans la plus complète intimité qui se puisse concevoir ; les pensées de l'un sont les pensées des deux autres, leurs vouloirs, leurs sentiments, leurs impressions se communiquent sans cesse, s'accordent, s'unifient en tout ; tout ce qui constitue leur vie d'âme est commun ; les mots, les gestes, l'expression de physionomie, les mouvements se sont peu à peu identifiés ; les corps eux-mêmes — au moins dans tout ce qui peut de- venir reflet du dedans — participent à cette unité spirituelle. Tout en- fermés dans ce cercle et dans cette intimité, isolés de tout et de tous par leur amour qui les unit, ils goûtent, si rien du dehors ne les atteint et si leur sensibilité échappe aux heurts fatals de la vie, une paix et une joie

profondes, ils en sont baignés et emplis ; leur amour est comme une demeure ; ils y vivent, ils s'y déploient comme dans les murs d'une mai- son ; il les inonde et les enveloppe ; c'est un mouvement d'âme qui va sans cesse de l'un à l'autre, dans lequel chacun s'écoule, s'exprime, se communique et reçoit tout ce qu'il donne. Je pourrais prolonger long- temps la comparaison. Hélas ! la comparaison d'une part est irréelle ; elle fait abstraction du corps, des sensibilités, de tout ce qui diversifie et sépare fatalement les âmes les plus unies. D'autre part elle n'est qu'une comparaison ; elle part du fini pour donner l'idée de l'infini ; l'idée qu'elle me donne me laisse à une distance infinie de l'infini. L'infini est par-delà, dans cette lumière que l'Écriture nomme si justement « inac- cessible », la lumière où nous n'avons pas accès. Le « chez Dieu » où le Père profère éternellement sa Parole en lui communiquant son Esprit d'amour qui est tout son être et tout son acte, où le Fils lui répond éter- nellement par la même communication du même acte et du même souffle, et se donne comme il se donne, où ce don mutuel, égal, infini, immuable, les plonge et les retient dans l'unité de ce même Être et de cet unique Amour ; c'est là un sanctuaire réservé où tout effort pour entrer est vain, que seul peut nous ouvrir Celui qui est venu nous en révéler la merveille toute simple, mais sans nom. (AS, p. 11-12)

2.

La Création : une œuvre d’amour

Parce qu'il est Amour, Dieu a décidé de créer. Au sommet de la Création, il a placé l'homme et lui a donné « le pouvoir de devenir fils de Dieu ». Dom Augustin ne cesse de commenter, de répéter, avec une admiration toujours renouvelée, ce mot du Prologue de Jean l'évangé-

liste. Cette vocation de l'homme à la vie divine le plonge dans l'étonne-

ment et la reconnaissance : « L'homme est un porte-Dieu

Nous sommes parfaite-

Le mouve-

ment divin devient notre mouvement intérieur ment nés à cette vie divine. Ex Deo nati sunt

»

Cette merveilleuse destinée se réalise pour l'homme par Jésus- Christ, le Verbe fait chair. « Tout est sorti de Dieu pour y rentrer. Tout y rentre en Jésus. »

La Gloire de Dieu, c'est que l'homme accepte aussi d'entrer dans le « mouvement de Dieu », à la suite de Jésus qui a revêtu la nature hu- maine, afin que nous devenions en Lui et par Lui « des fils adoptifs » du Père.

Tout a été fait par lui (I, 3).

Jean nous a dit la grandeur du Verbe dans le sein de l'Être infini qui

et ce qu'il y fait. Il est égal à lui, infini comme lui ; il est

son Image parfaite ; il le reproduit comme un miroir sans bornes et

mais un miroir vivant, un miroir qui est

l'Être et la Vie même. Le Père se reflète en lui et s'y contemple ; il voit ce qu'il est ; il voit ce qu'il fait ; il voit qu'il est la Lumière qui aime et se

donne, et il se connaît dans cette lumière et cet amour. Le disciple aimé va nous dire maintenant ce que le Verbe fait hors de ce sein, de cette Lumière et de cet Amour. « Hors de l'Être » ? Mes mots de plus en plus sont insuffisants, jus- qu'à n'avoir plus de sens. Qu'y a-t-il et que peut-il y avoir hors de l'Être ? Il n'y a et il ne peut y avoir que le néant. C'est là que le Verbe exercera son activité, reproduira son acte éternel unique, exprimera l'Être qui est : cette expression extérieure, c'est la création. La création est le prolongement hors de Dieu du mystère de sa vie ; il y répète ce qu'il dit en lui ; il y profère le même Verbe, dans le mouvement du même amour. (AS, p. 16)

d'une transparence absolue

l'engendre

Le Verbe est en Dieu ; il est Dieu même, Dieu qui s'exprime, qui se dit intérieurement ce qu'il est, qui s'illumine pour se voir, qui se parle pour s'entendre, qui se montre pour se connaître. Il est là dans cet être immense ; il l'emplit de cette lumière qui est l'éclat, le rayon, la splen- deur, la face, la figure de Dieu, et qui ne fait qu'un avec lui. Il est cet Être même en qui tout est, par qui tout est, qui a répandu hors de lui- même, comme un trop-plein, les richesses de son être, qui s'est exprimé dans la création comme il s'exprime en lui-même, mais en mots finis, multiples, innombrables. En lui la lumière qui a illuminé l'abîme téné- breux et en lui cet abîme ; en lui les plantes et les astres qui les font éclore de la terre où ils sommeillent en germes à peine perceptibles ; en lui tout ce qui peuple cette terre, et le double monde des eaux et des airs où elle semble baigner comme dans un océan ; en lui l'homme et la Lu- mière supérieure qui l'éclaire et l'Esprit qui l'anime ; en lui surtout, comme dans sa source, la divine clarté directement tombée de sa face et qui révèle ce qui est, la face vraie de cet Être, l'amour ou don de soi. Toute cette œuvre magnifique est de lui ; elle est en lui avant d'être faite ; il en est le foyer éternel ; il en est aussi l'exemplaire, le modèle. Lumière et firmament ; plantes et astres, animaux, poissons, oiseaux, hommes avec le double rayon de clarté qui découvre en tout ce qui a été

fait son auteur, et dans cet auteur un Père, sont faits par lui et pour lui, selon des images de son être, qui le reproduisent, le manifestent, font connaître sa beauté et la source première de toute beauté, le principe, le Père, l'Être qui est et qui se donne, l'Amour. Il a tout fait pour manifester cet amour, et pour qu'en voyant cet amour l'œuvre entière qui en sort batte des mains en criant : « Terre,

chante le Seigneur, œuvres du Seigneur, bénissez-le toutes

Seigneur

Dieu vous êtes digne de toute gloire, de tout honneur et de toute puis- sance, car vous avez tout créé, tout a procédé de votre vouloir. » (AS, p.

59-60)

La vie créée, avec ses formes diverses, n'est qu'une reproduction hors de lui de cette vie pleine qui est la sienne. En face du germe qui se déve- loppe, de la plante qui croît, de la fleur qui s'épanouit, du fruit mûr sur la branche féconde, de l'animal qui se meut pour chercher à se nourrir et transforme en lui-même sa proie, de tous ses sens qui le mettent en con- tact avec les êtres qui l'entourent, — en face de l'homme qui partage avec l'animal cette vie sensible et qui, des images recueillies par les sens, fait des idées générales, des sentiments, toute une vie proprement spirituelle, — en face du saint qui dans tout le monde matériel et ses mouvements, dans le monde des esprits et des actes supérieurs reconnaît et adore le Dieu-Amour, qui prend contact avec lui par ses facultés sur- naturelles, qui embrasse sa vérité par la foi, sa bonté par l'espérance, son

en face de ces étapes de la vie créée il faut voir la

amour par la charité,

Vie incréée, le mouvement éternel qui va du Père au Verbe, du Verbe au Père, et qui s'est manifesté à nous dans le Verbe incarné, le Christ Jésus. « En lui était la Vie », avant qu'elle ne fût répandue hors de sa source infinie. Elle était là comme dans un océan sans rivages. Elle se répandait dans cet océan ; elle l'emplissait de son activité immuable, de ce don mutuel qui, sans quitter le sein du Père, porte l'une vers l'autre et retient l'une dans l'autre les trois Personnes divines. La vie était là, dans le Verbe qui l'exprimait. Elle était le souffle d'amour que le Père lui com- muniquait et qui l'emportait dans le Père, qui le tenait en face de lui et en lui ; souffle unique, mouvement unique, vie unique, amour unique, dans lequel les Trois s'unissent et ne font qu'un. (AS, p. 22-23)

Et le Verbe s’est fait chair, et a habité parmi nous (I, 14)

L'Incarnation ne suffit pas, il faut l'habitation en nous. L'Incarnation nous offre le Verbe ; elle le met à notre disposition : elle nous permet de l'accueillir, si nous voulons, elle donne le pouvoir de devenir enfants ; elle ne nous constitue pas « enfants ». Nous devenons enfants si le Verbe devenu l'un de nous, homme comme nous, par l'Incarnation, entre en nous, en chacun de nous, y renouvelle pour chacun et en chacun cette Incarnation, s'empare de notre nature individuelle comme, par l'Incarna- tion en Marie, il s'est emparé de la nature humaine en général, y vit sa vie terrestre, en renouvelle plus ou moins toutes les étapes.

Il ne le fait que si nous lui sommes un sein de mère entièrement livré à l'action de l'Esprit-Saint. De là le rôle de la Sainte Vierge et celui de l'Esprit-Saint — et aussi la place nécessaire plus effacée de saint Joseph et des saints anges — dans une vie chrétienne. La Vierge doit être là pour nous aider à livrer notre corps à l'Esprit. Sans elle il n'a jamais été dit : « Qu'il me soit fait selon votre parole » (Lc. I. 38), et il ne sera jamais dit : « Me voici, je suis à vous », à Dieu

qui offre son Fils par son Esprit. Elle doit être là dans la préparation plus ou moins longue, souterraine et cachée, où l'Esprit enfante l'amour dans notre esprit pour se communiquer à partir de là à notre chair. Tout ce qui

s'est fait en elle doit donc se faire en nous

indispensablement) à tous nos divins rapports. Elle est toujours « Marie de qui Jésus naît ». L'action de l'Esprit qui se fait en nous comme en elle présente un mystère analogue : « Il te couvrira de son ombre » (Lc. I. 37). Jésus s'in- carne dans l'ombre, dans une ombre qui est le reflet même de la Lumière vraie. Le Saint-Esprit ne peut pas se donner à une âme humaine dans sa clarté propre tant qu'elle est encore ici-bas. Car il est esprit pur, et l'âme est ensevelie dans un corps. L'ombre dont il s'enveloppe est une précau- tion de l'Amour ; il veut se communiquer ; et il ne peut le faire que dans cette ombre. Dans la matière sa Lumière s'incarne ; l'ombre est le reflet de la Lumière dans la matière à travers laquelle elle se donne à nous. Pour nous cette ombre c'est la foi. (AS, p. 53-54)

et par elle. Elle est mêlée (et

Si tu crois, tu verras la gloire de Dieu (Jn 11,40).

Pendant ce temps on se rend au tombeau : sorte de caverne creusée dans le rocher (au moins pour les familles riches) et fermée par une

lourde pierre. En arrivant devant le lieu où repose (Lazare), de nouveau le Maître laisse libre cours à son émotion ; il éprouve ce même frémis- sement intime qu'il a ressenti en face de Marie, et il dit, en proie à ce sentiment humain qu'il commande et permet à la fois : « Ôtez la pierre. » Il fait écarter l'obstacle matériel qui le sépare encore de celui qu'il a aimé d'amitié vraie (la plus vraie, la seule complètement idéale et vraie qui ait jamais existé). L'évangéliste, avec son souci de vérité et de détails précis, note à ce moment la réflexion si naturelle et si réaliste de Marthe toujours maî- tresse d'elle-même et soucieuse de ce qui peut heurter les convenances et le respect qu'elle doit à Notre-Seigneur : « Maître, dit-elle, il y a déjà quatre jours qu'il est mort ; déjà il sent. »

Jésus ne lui en veut pas ; il l'aime jusque dans ce souci qu'il com- prend sans le partager, mais il l'en dégage, il l'élève jusqu'à sa propre pensée, et il l'aime parce qu'il peut ainsi se l'unir et qu'elle est toujours prête à se laisser élever : « Ne t'ai-je pas dit que si tu as vraiment con- fiance, tu verras éclater la gloire de Dieu ? » La gloire de Dieu, voilà son seul souci à lui, celui qu'il veut commu-

et qui reparaît sans cesse en toutes ces scènes que Jean a

niquer à tous

relatées. La maladie et la mort de Lazare, sa propre absence et jusqu'à ces menues circonstances d'un cadavre que la putréfaction gagne, tout a pour but le terme unique, terme de tout, de ce qui est grand et de ce qui est vulgaire et même répugnant : Dieu glorifié, et Dieu glorifié par la foi des âmes ! La gloire donc dans la foi, dans la foi qui voit cette gloire. Jésus n'a vu et voulu que cela ; et il veut que ceux qu'il aime le rejoi- gnent là où il est. (AS, p. 368-369)

Notre vie divine est là : dans notre réponse à la Lumière. C'est cette réponse qui accroît notre être. C'est elle que le Verbe, Lumière vraie, est venu faire ici-bas pour que nous voyions comment répond le Fils et comment, à son exemple, nous pouvons devenir fils. Voilà pourquoi « il est venu parmi nous », dans ce monde qui est son œuvre, dans cette terre juive qui était plus particulièrement sa terre. Et voilà pourquoi il se pré- sente à chacun de nous pour que chacun puisse le recevoir, faire ce qu'il a fait, devenir peu à peu ce qu'il est. (AS, p. 56)

Quand donc il dit : « Je suis Fils de Dieu », sa parole n'est pas un blasphème ; c'est une expression scripturaire et qui, dans son cas, s'ap-

plique et se vérifie de façon exceptionnelle. Car il n'est pas Fils seule- ment parce que la révélation divine et les paroles qui l'expriment sont tombées et ont levé dans la terre de son âme. Ce mode de filiation est celui des créatures qui « reçoivent et conservent en leur cœur ce que Dieu a dit ». Ils deviennent des verbes de Dieu. Lui, il est le Verbe éternel, la Pa- role qui exprime le Père tout entier, qui reproduit tout son Être, le Verbe de tous les verbes créés, la Parole unique, le Fils par nature. Ses actes le pouvent ; ce sont les actes de Dieu ; ils prouvent que Dieu appuie sa pré- tention, qu'il dit la vérité quand il se nomme « Fils de Dieu », qu'il mé- rite donc d'être cru. C'est cette foi en lui qui donnera de devenir fils à ceux qui entendent la parole de l'Écriture ; car la parole de l'Écriture c'est sa parole, et elle fait des verbes de ceux qui l'accueillent parce qu'elle est l'expression créée, multiple du mot unique qu'il prononce, lui, éternellement, au sein du Père. (AS, p. 352)

3. L’union à Dieu par le Christ ; une union d’amour

Les mots traditionnels, par lesquels la théologie s'efforce d'exprimer le mystère de notre participation à la vie divine par le Christ Jésus, prennent sous la plume de Dom Augustin un dynamisme, une vie, un réalisme étonnants. Ils se transfigurent. C'est saint Jean et le Discours après la Cène, ou saint Paul et le début de l'Épître aux Ephésiens qui s'évoquent irrésistiblement. Son style vibre, il frémit dès qu'il parle de ce mystère de salut « sur lequel les anges se penchent avec convoitise » (1 Pet. 1,12). « Le mot grâce est le plus beau mot d'ici-bas, dit-il, et le sens même en est magnifique : il signifie la vie même de Dieu répandue dans nos âmes. » La formule la plus dense que Dom Augustin ait don- née de la vie de grâce, est peut-être celle-ci : « Le Fils Unique dit tout ce que dit le Père en son sein ; les fils adoptifs le disent hors du sein de Dieu ; ils rentrent dans le sein en le disant, dans la mesure où ils le di- sent. Ils le disent dans la mesure où ils sont devenus fils unis au Fils unique. Ils sont unis au Fils unique dans la mesure où ils ont reçu l'Es- prit qui les unit au Père. » En quoi consiste donc cette union au Fils ? « Par la grâce, nous sommes ce qu'il est, nous faisons ce qu'il fait, nous donnons à son imita- tion, nous voyons ce don de Lui dans le don qu'Il nous fait accomplir nous-mêmes. » Il s'agit donc avant tout de l'union des volontés. Mais unis au Fils, nous voici par le fait même unis au Père, et alors nous tou- chons au terme ; car « rentre en Lui le mouvement qu'Il a déclenché ; ce mouvement est une effusion dans l'âme de son Esprit d'amour. »

Nous connaissons ce mouvement quand nous le reproduisons nous- mêmes et que nous le voyons reproduit en nous. Alors nous sommes fils ; nous sommes ce qu'il est, et nous faisons ce qu'il fait, nous nous donnons comme il se donne, et nous voyons ce don de lui dans le don qu'il nous fait accomplir nous-mêmes. La Vie est ce don mutuel et elle le manifeste. Tel est le Verbe : « En lui était la Vie, et la Vie était la lu- mière des hommes. » (AS, p. 25)

Mon Dieu, je crois bien ce que vous m'avez dit. Je crois que mon âme en grâce avec vous est un temple où réside réellement le Dieu trois fois saint, le Dieu en trois Personnes. En vous et par vous je possède ce Dieu, je possède ces trois Personnes. Elles déploient en moi cette vie éternelle qui est leur amour mutuel et infini ; elles me communiquent cette vie ; elles me font entrer dans cette grande circulation de leur être unique que le Père verse tout entier dans son Fils et que le Fils retourne à son Père et fait rentrer tout entier dans son Père ; elles vivent en moi ce don mystérieux et plein de tout leur être qui est leur Esprit commun, leur unique amour. Elles me demandent de me donner comme elles se donnent et m'apprennent à le faire. (LA, p. 23)

Du premier coup le Pater nous met en face de Dieu. Pas d'hésitations, pas de détours, pas de complications ; un mot, et nous voilà en rapport. Et ce rapport, nul autre que le Fils éternel ne pouvait le connaître et nous le révéler. Ce rapport, c'est le sien : rapport de Père à Fils et de Fils à Père : nous l'appelons « notre Père ». Père, celui qui nous engendre, nous donne la vie, nous la garde, nous soutient, nous nourrit, nous ins- truit, nous enveloppe sans cesse de vigilance, de soins, de tout ce que la tendresse peut imaginer. Ce rapport nous fait entrer dans son foyer, il nous fait membres de sa famille, il nous unit à son divin Fils et en lui à tous ceux ayant le même Esprit, la douce Vierge Marie, mère de son divin Fils et qui devient notre mère, les anges, les Saints, toute la cour céleste, tous ceux de cette maison où il n'y a plus ni division, ni haine, ni jalousie, ni amour- propre, mais un immense amour qui de tous ne fait plus qu'un. Et c'est pourquoi nous ne disons pas seulement « Père », mais « notre Père ». Le foyer, le lieu où nous trouvons toute cette famille qui nous aime, c'est le ciel. Le ciel est le lieu, la maison de Dieu. Or, ce lieu, nous n'avons pas à aller le chercher bien loin. Je vous ai déjà rappelé la parole si significative de Notre-Seigneur au même endroit de l'Évangile :

« Quand vous prierez ne sortez donc pas de chez vous, ne quittez pas votre maison, n'allez pas sur les places publiques ; au contraire, entrez dans la partie la plus retirée et la plus secrète, la plus silencieuse et la plus intime de votre demeure, allez jusqu'à la chambre à coucher, et là, priez votre Père qui vous y voit dans le secret » (Mt. 6,6). Il s'y cache, mais pour vous y attendre ; il vous y appelle, il vous y attire, il est là pour vous recevoir, vous écouter et jouer son rôle de Père qui répand en ses fils la lumière et la vie. Le ciel c'est cela : c'est la demeure secrète de l'âme, les grandes profondeurs, le centre, le foyer intime de l'âme, loin du dehors, du mouvement, du bruit. Dieu est là, de là il rayonne, se donne, éclaire et vivifie. Voilà où on le trouve ; voilà où il nous invite ; voilà le lieu du Père, voilà la patrie, voilà où le divin Maître nous con- duit pour nous parler et nous unir à Lui. Voilà ce qui a été le grand enseignement de sa vie, l'enseignement capital, sur lequel il est revenu sans cesse pour l'inculquer profondé- ment, sur lequel roule en particulier son dernier entretien après la Cène :

« Si quelqu'un m'aime, dit-il, nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure » (Jn 14,23) ; nous y parlerons, nous y prendrons nos re- pas, nous y vivrons. Voilà où nous introduit le Pater en ces mots : « Notre Père qui êtes aux cieux. » Voilà où nous devrions venir souvent, nous tenir le plus longtemps et le plus intimement possible, seuls, silencieux, indifférents à tout ce qui n'est pas lui et qui est néant éphémère, occupés de lui seul, de sa présence, de son amour, de sa vie qu'il répand sans cesse en nous et, sans cesse, lui redisant ce mot qui dit tout : « Père ». (VC, p. 60-63)

« J'espère bien que le Bon Dieu vous laissera cultiver la petite plante aimée qu'il vient de déposer dans votre parterre. En réalité, elle doit aller achever de s'épanouir dans le sien ; et c'est là que vous la connaîtrez bien un jour et que vous comprendrez la beauté et la grandeur de ce tout petit être. Mais, s'il le veut — et je prie beaucoup pour qu'il nous ac- corde cela - elle doit d'abord se développer entre vos mains. Promettez-

lui bien de diriger ce développement dans ce sens-là

Elle est fille de

Dieu — du Père qui est aux cieux — avant d'être votre fille. Il vous la confie pendant un certain temps pour que vous fassiez briller ses traits paternels dans son âme. C'est ce que vous avez commencé de faire en la baptisant. Le baptême restaure l'image divine que le péché originel avait défigurée.

Oh ! qu'elle est devenue belle ce jour-là. Malheureusement je ne puis

pas vous la décrire. Nos mots de la terre ne sont pas faits pour traduire ces magnificences. Sainte Thérèse dit que si nous voyions la beauté d'une âme en état de grâce nous mourrions de joie. Mais rien — non, absolument rien — n'en peut donner l'idée sur la terre. Les traits les plus heureux, les voix les plus harmonieuses, les pensées les plus belles et nos meilleurs sentiments, et les rapports les plus doux que peuvent avoir ceux qui s'aiment, ne sont qu'une pauvre et lointaine et pâle image des

traits spirituels d'une âme qui porte en elle l'image de son Père des Cieux, de la beauté de ses pensées et de ses sentiments, et de la douceur de leurs rapports. Elle voit ce qu'il voit, elle aime ce qu'il aime, elle parle comme il parle, elle veut ce qu'il veut ; elle vit dans un accord par- fait avec lui ; il la console de ses caresses, il la couvre de sa protection. Il ne lui envoie des croix — et il lui en envoie beaucoup, comme à son Fils bien-aimé Jésus, — que pour qu'elle puisse s'unir davantage à lui et se détacher de tous les faux biens de la terre, comme il en est si complè- tement détaché lui-même.

et voilà le laborieux et très doux et très

, utile travail auquel vous aurez à vous livrer. » (Lettre de 1926)

Voilà ce que doit être A

4. Le péché ou la rupture du lien d’amour

Ce « plan bienveillant » de Dieu, ce désir de Dieu de faire de nous ses fils en son Fils Jésus-Christ, le péché d'Adam l'a ruiné. Et chacun d'entre nous a le redoutable pouvoir de rompre en soi par ses péchés personnels le « mouvement » de vie divine auquel il participe depuis son baptême. Du péché, Dom Augustin, comme tous les vrais spirituels, me- sure la gravité : les ténèbres sont coupables de ne pas accueillir la lu- mière. Mais il connaît aussi le caner infini de notre Père des Cieux ; Il sait sa bonté, sa miséricorde, sa patience. « Dieu aime mieux les âmes spontanées que les âmes impeccables. Sa joie n'est pas dans la perfec- tion toute faite, mais dans celle donnée par lui-même, jour après jour, lentement, au gré du mouvement de vie. Cette éducation est une généra- tion, et son bonheur est de s'engendrer en nous. Le fil des grâces qui rend Jésus maître des âmes comporte cette succession où beaucoup d'insuffisances et de misères conduisent à la plus haute perfection. » Le péché permet à Dieu-Amour de se révéler à l'homme sous une forme plus bouleversante encore que le don : le pardon.

Ce mouvement de l'Esprit qui peu à peu avait répandu la lumière, la vie, l'ordre et la beauté dans la création, l'homme au lieu de le trans- mettre et de le faire rentrer en son principe, l'homme l'intercepta ; il l'ar- rêta à lui-même. Il se fit terme de l'œuvre de Dieu. Il regarda le créé sans Dieu, au lieu de le voir en Dieu. Sans Dieu, hors de la lumière de Dieu, le créé — et l'homme lui-même — est ténèbres. Ce qui l'illumine c'est son rapport avec la lumière du Verbe. Une plaine ensoleillée et tout ce qui l'emplit, un chef-d'œuvre de l'art ou de la littérature, l'activité na- turelle la plus brillante ou bienfaisante, n'est que de la nuit sans ce rap- port ; cela n'est pas éclairé par la Lumière vraie ; et tout l'éclat dont il brille n'apparaît pas dans la clarté qui seule compte et demeure dans l'Être. À toutes les oeuvres de Dieu, si l'homme ne les voit pas dans cette clarté seule vraie et définitive, il manque d'être en face de leur principe. De lui seul elles reçoivent le jour. Sans lui la lumière brille, mais dans les ténèbres. Celui qui devrait l'accueillir et, en l'accueillant, dissiper les ténèbres, se dérobe à son rôle et laisse le monde dans « l'ombre de la mort ». (AS, p. 29)

Mais l'homme n'a pas su reconnaître cette seule vraie clarté ; et c'est par cette méconnaissance qu'il est devenu « le monde ». L'homme, éclairé par le Verbe, était au-dessus du monde ; il était dans le monde pour l'élever jusqu'à son auteur ; sa double nature faisait de lui l'anneau qui les reliait. Toute la nature inférieure était dans son corps, tout son corps uni substantiellement à son âme pouvait s'unir à Dieu. En lui, tout le monde pouvait rejoindre son Créateur. Mais l'homme, éclairé par le Verbe, uni au Verbe dans cette lumière, ne devait voir et chercher que Dieu dans tout ce monde. Son regard d'âme devait dépasser ces ombres pour rester uni à la vraie lumière. (AS, p. 37)

La faute consista dans un mouvement qui le détourna de Dieu. Ce fut la grande habileté du démon : « Pourquoi ne mangez-vous pas du fruit

Ève regarda le fruit, elle vit qu'il était beau aux yeux,

doux au goût » (Gen. 3,6). Ève vit cela en dehors de Dieu, sans la lu- mière de l'amour. Elle ne vit plus que des ombres passagères : la beauté qui ravit les yeux, la suavité qui flatte le goût. Vus en Dieu, ces attraits sensibles sont de la lumière ; ils reçoivent de la Lumière vraie dans la- quelle on les regarde une beauté surélevée qui est la beauté même du Verbe. La plus humble fleur, le fruit le plus vulgaire, l'être le plus banal, participent à cette beauté.

de cet arbre ?

Vus en dehors de Dieu, ce sont les ténèbres. Ève s'arrêta à cette sur- face ténébreuse ; elle ne regarda plus avec la lumière du Verbe qui la

dépasse ; elle ne vit plus l'Être vrai qui se cachait sous ces dehors sen- sibles ; elle n'entendit plus la voix qui disait : « Je suis la Vérité et la Vie » (Jn 14,6). « Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, mais il a la lumière qui est la vraie vie ; il a la vie qui est la lumière vraie. » La voix avait dit : « Si vous mangez de ce fruit vous mourrez. »

Une autre voix disait : « Vous ne mourrez pas

des dieux. » Le fruit, entre ces deux voix, fait entendre la sienne, la voix de ses at-

traits extérieurs. Ève écoute cette voix, la voix de cette forme qui est belle, qui promet aux sens du plaisir. Ève reste dans cette région des ténèbres, est sourde à la voix de Celui qui s'est caché sous ces attraits

pour se donner à ceux qui sauront les dépasser. Elle est faite pour lui et elle reste en dehors de lui. Elle perd ses rapports avec lui qui est Lu- mière et Vie ; elle leur préfère ses rapports avec le créé qui est ombre et

néant ; et elle reste dans cette « ombre de la mort ». Elle y reste

y entraîne Adam avec elle. Ensemble ils engendrent des enfants de té- nèbres au lieu d'enfants de Dieu qui est Lumière. Les enfants des té- nèbres forment « le monde ». Le péché divise de Dieu son œuvre créée. Il l'avait faite hors de lui pour qu'elle rentrât en lui. Elle était l'expression extérieure du Verbe qu'il engendre éternellement dans son sein. Elle devait à ce rapport toute sa raison d'être et toute sa beauté. Séparée, elle perdait l'une et l'autre. Le monde né de la faute est un non-sens, une réalité affreuse, un enfer. Saint Jean résume tout cela d'un mot qui semble nu et froid, et qui est total et terrible : « Il était dans le monde qui a été fait par lui et le monde ne l'a pas connu. » (AS, p. 37-39)

et elle

vous deviendrez comme

Le divin Maître s'explique cette fois. Il ne veut pas qu'on le croit des- cendu sur ce terrain de la politique qui n'est pas le sien : l'esclavage dont il parle, le seul dont il se préoccupe c'est l'esclavage du péché. Une âme qui pèche s'en fait l'esclave ; elle se soumet à un maître qui n'a pas droit sur elle. Elle est fille de Dieu ; elle lui appartient et elle n'appartient qu'à lui ; mais elle a la faculté de se donner à qui elle veut ; si elle se donne à Dieu, elle est libre ; elle a la liberté de l'enfant dans la famille ; la mai- son de son Père est sa maison, les droits et les biens de son Père sont ses droits et ses biens ; tout est à elle, à sa disposition ; tout est commun ; le

Père et le Fils ne font qu'un, ce qui est à l'un est à l'autre, et la vie se dé- roule dans l'unité de l'amour. Si elle se donne au péché, elle se sépare de ce Père, elle quitte cette maison, elle perd ses droits ; elle tombe sous la domination d'un maître qui n'a ni amour, ni maison, ni droits à lui donner. Il peut et il veut seu- lement se la soumettre, l'arracher à des biens qu'il a perdus, l'entraîner dans son esclavage et son supplice. Voilà la servitude sous laquelle gé- mit le monde depuis la faute originelle. (AS, p. 316)

Cette union (avec Jésus) dans la foi qui fait le thème de toute la pré- dication évangélique confère à ceux qui sont unis une grandeur qui est une sorte d'identification à lui : « En vérité, en vérité je vous le déclare :

celui qui reçoit un de mes envoyés me reçoit et qui me reçoit reçoit celui

qui m'a envoyé. » En croyant en Jésus on entre en lui, on ne fait plus qu'un avec lui, et on participe à l'unité qui le relie à son Père. Il est clair qu'une telle foi est la foi épanouie, aimante et vivante, qui livre tout un

et qui les consomme de cette union même. Le

divin Maître y reviendra en ce dernier entretien ; il fera de cette idée essentielle la trame aisément visible de cet épanchement d'âme. Voilà ce que Judas refuse pour suivre sa passion et gagner quelques deniers. Il s'enferme en lui-même, et il se ferme à l'horizon infini qui s'ouvre devant lui et s'offre à se donner à lui. (AS, p. 393)

être à tout un autre être

À partir de là, la scène se précipite, cependant toujours dans le même

mystère pour le groupe des apôtres. Ils voient un geste, ils entendent une

parole

et qui nous le dit avec sa

rapidité impersonnelle accoutumée : « Dès que Judas eut pris ce mor- ceau, Satan entra en lui. Et Jésus lui dit : Ce que tu fais, fais-le vite. »

Le morceau de pain trempé était la dernière planche de salut tendue par l'Amour au traître qui se refusait. Jusque-là, travaillé par les deux esprits qui luttaient en son cœur, il pouvait encore choisir. Le geste su- prême du Maître provoque un suprême combat où Satan a la victoire et c'est fini. Le vainqueur obtient enfin le droit d'entrer définitivement en cette âme et de s'en emparer. Alors la séparation s'impose.

Jésus commande lui-même cette séparation. Ici, comme en toute sa Passion, il reste maître et affirme sa maîtrise. Il a hâte de voir disparaître cette ombre à l'heure où il va répandre l'immense lumière de son Amour

mais ils ne comprennent ni l'un ni l'autre.

Un seul comprend, celui qui nous le dit

à travers les mots de l'entretien qui suit la Cène et les plaies de son corps brisé par la Passion : « Ce que tu fais, fais-le vite. » Puisque le rêve de son cœur ne peut se réaliser en Judas, le traître n'a plus qu'à jouer le rôle d'instrument qui permettra de le réaliser dans les autres. Car Judas — comme le démon même et tous les comparses qui font son jeu — sert l'Amour et concourt à ses desseins. Jésus ordonne la disparition du traître, il ne commande pas la trahi- son. Il a tout fait pour la prévenir et l'empêcher, sauf d'atteindre ce qui en lui est plus cher qu'une âme, à savoir la liberté de cette âme. La liber-

té est la condition de l'amour

Le cœur du Maître n'en est pas moins brisé par cette rupture et la perte qu'elle représente. L'évangéliste n'en dit rien. Il tait toujours, et

comme de parti pris, ces états d'âme qui devaient pourtant avoir retenti si fort dans son âme propre. Il raconte, il dit les faits ; il laisse à ses au- diteurs ou lecteurs le soin d'entrer en ce divin sanctuaire du cœur ado- rable où il a reposé à cette heure ; il sait que l'Esprit-Saint se chargera d'en ouvrir à chacun les portes et d'en découvrir les secrets. Jésus pousse à l'extrême sa délicatesse pour Judas ; il ne le découvre

qui probablement — et peut-être depuis

longtemps — a tout deviné. Espère-t-il encore le retenir sur la pente ? ou le ressaisir prochainement ? Veut-il tout simplement nous donner une leçon de discrétion divine et nous montrer jusqu'à quelles bornes nous devons le suivre en cette voie ? Judas avait réussi à masquer son âme et son dessein dans ce petit groupe qui vivait depuis de longs mois constamment ensemble ; il avait extérieurement la confiance du Maître. Tout son extérieur devait être d'une correction impeccable, comme il arrive aux âmes factices. Elles se font peu à peu des dehors artificiels que peu de regards pénètrent. Judas découvert part en toute hâte. Il a suivi la petite scène entre Jé- sus et le disciple aimé, compris le geste et la parole du Maître ; il n'a plus rien à attendre ; il n'a plus qu'à disparaître et à se jeter dans le crime : « Ayant donc pris la bouchée de pain trempé, il sortit aussitôt. Il était nuit. » (AS, p. 399-401)

qu'au seul confident intime

et l'amour est sa raison d'être.

La Rédemption, le sang divin coulant à l'agonie, au Calvaire, au pré-

toire, voilà le dernier mot de l'Amour

mot ! Mon Dieu, vous êtes cet Amour, vous êtes ce sommet suprême, et c'est là que ma vie de louange doit se fixer. La création n'en est pas ab-

si l'Amour peut avoir un dernier

sente : je reste le chantre de tout ce que vous avez fait, mais c'est au pied de la croix que je dois jeter ma note et toute note avec la mienne, unie à celle du Fils qui remet son esprit entre vos mains. Là s'achèvent toutes choses, là tout est consommé. La Miséricorde, vue du Calvaire, demanderait pour être qualifiée, un qualificatif qui n'existe pas : il faudrait exprimer ce Dieu qui meurt — il est essentiellement inexprimable — il faudrait sonder l'abîme qui sépare ces deux mots : Dieu et mourir ; il faudrait aussi sonder cette mort et toutes les circonstances dont Celui qui mourait a voulu se parer — simples accidents sans doute, et plus accessibles que l'être qui meurt et que la mort d'un tel être, mais qui n'en dépassent pas moins l'imagina- tion. Il faudrait savoir toute la capacité de sentir et, par conséquent, de souffrir de cet organisme dont tout — littéralement tout — a été brisé, froissé, pressé comme un raisin bien mûr pour en exprimer tout le suc ; il faudrait donc connaître l'âme qui l'animait et en laquelle retentissaient

tous ces coups. Là encore — là comme toujours - il faut s'arrêter

Des

perspectives sans fin de torture physique et de martyre mo