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MILLENNIO MEDIEVALE 58

Strumenti e studi

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SISMEL · EDIZIONI DEL GALLUZZO

c.p. 90

I-50029 Tavarnuzze - Impruneta (Firenze)

tel. +39.055.237.45.37

fax +39.055.237.34.54

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ISBN 88-8450-146-6 © 2005 - SISMEL . Edizioni del Galluzzo

Peter von Moos

ENTRE HISTOIRE ET LITTÉRATURE

COMMUNICATION ET CULTURE AU MOYEN ÂGE

Moos ENTRE HISTOIRE ET LITTÉRATURE COMMUNICATION ET CULTURE AU MOYEN ÂGE FIRENZE SISMEL · EDIZIONI DEL

FIRENZE

SISMEL · EDIZIONI DEL GALLUZZO

2005

TABLE DES MATIÈRES

IX

Introduction

ABÉLARD AVEC ET SANS HÉLOÏSE

3

1. Le silence d’Héloise et les idéologies modernes

45

2. Les Collationes d’Abélard et la «question juive» au XII e siècle

POSTÉRITÉ DE LA LITTÉRATURE ANCIENNE

89

3. Lucain au Moyen Âge

89

I. Introduction

102

II. Un poète historien et philosophe

128

III. Un poète du mépris du monde

139

IV. Un poète «luciférique» et cataclysmique: Lucet Alexander Lucani luce

152

V. Un poète tragique

176

VI. Un poète satirique chez Jean de Salisbury

186

VII. Conclusions

LEXEMPLUM

205

4. The Use of Exempla in the Policraticus of John of Salisbury

257

5. Sulla retorica dell’exemplum nel Medioevo

277

6. L’exemplum et les exempla des prêcheurs

RHÉTORIQUE, DIALOGUE ET COMMUNICATION

293

7. La retorica medievale come teoria dell’argomentazione ed estetica letteraria

VI entre histoire et littérature

331

I. Rhétorique et philosophie

333

II. Le dialogue, le vrai et le probable

335

III. Le dialogue et les silences

336

IV. Dialogue et soliloque

338

V. Le dialogue et l’immédiat

339

VI. Les pseudo-dialogues

343

9. Le dialogue latin au Moyen Âge: l’exemple d’Évrard d’Ypres

343

I. La forme dialoguée au Moyen Âge

350

II. Dialogus Ratii et Everardi

368

III. Usages du dialogue

381

IV. La culture dialogale du XII e siècle

389

10. L’ars arengandi italienne du XIII e siècle. Une école de la communi- cation

INDIVIDU ET SOCIÉTÉ PUBLIC ET PRIVÉ

419

11. Identité personnelle et identification avant la modenité. Corré- lation entre hétéronomie sociale et autodéfinition de l’individu

437

12. Public et privé au cours de l’histoire et chez les historiens

471

13. Le “bien commun” et “la loi de la conscience” (lex privata) à la fin du Moyen Âge

471

I. Les concepts et les discours

475

II. Un discours “scolastique”

484

III. Le discours communautaire

496

IV. Le discours personnaliste

507

V. La séparation des discours

511

14. Introduction à une histoire de l’endoxon

525

15. Le sens commun au Moyen Âge: sixième sens et sens social. Aspects épistémologiques, ecclésiologiques et eschatologiques

529

I. Un sens interne central

539

II. «L’opinion respectable» et «le bon goût»

546

III. Notio communis sensus spiritualis consensus catholicus

555

IV. Le «sens commun» et les fins dernières

579

16. Occulta cordis. Contrôle de soi et confession au Moyen Âge

579

I. Formes du silence

589

II. Formes de la confession

611

17. Les solitudes de Pétrarque. Liberté intellectuelle et activisme urbain dans la crise du XIV e siècle

table des matières

VII

LES ÉTUDES MÉDIÉVALES : HIER ET AUJOURDHUI

651

18. Muratori et les origines du médiévisme italien

671

19. I «Tribunali della coscienza»: riflessioni di un medievista

691

BIBLIOGRAPHIE DE LAUTEUR

701

INDEX

INTRODUCTION

Un historien renommé, sans doute intrigué par l’éclectisme de ma re- cherche, me demandait récemment: «Mais dites-moi, est-ce que vous vous sentez historien ou littéraire?» La question m’évoqua celle du docteur Knock:«Est-ce que ça vous gratouille ou est-ce que ça vous chatouille?» Je répondis spontanément que je ne le savais pas exactement, que je me sentais un peu les deux à la fois. Mais la nuance légèrement provocatrice de la question me préoccupa pendant toute la conversation, si bien que j’éprouvai plus tard le besoin de corriger: «Non, à vrai dire je me sens pleinement historien». J’expliquai à mon interlocuteur que l’his- toire de la littérature me semblait mériter ce titre tout autant que les autres dis- ciplines qui se consacrent à la dimension historique de leurs objets (batailles, contrats, institutions, doctrines, tableaux, médicaments, lois ou langages), et que le seul critère permettant de distinguer des études plus véritablement «histo- riques» que d’autres, était leur degré de conscience de l’altérité du passé, de la dif- férence essentielle entre nos intérêts et ceux de nos ancêtres. Une telle herméneu- tique «historiciste» au sens mélioratif du terme n’est pas le monopole des histo- riens, elle est pratiquée dans toutes les disciplines historiques, à l’exception peut- être d’une certaine histoire intellectuelle, actualisante et édifiante. C’est le moment d’ajouter une autre réflexion à propos du caractère pluridisci- plinaire de l’Histoire: l’histoire factuelle ne peut pas plus se passer de l’histoire littéraire que celle-ci de la première. L’historien ne peut étudier les conflits réels, les rituels qui les endiguent, les imprévus qui les font éclater, sans se sou- cier de la nature du filtre textuel, des récits et descriptions destinés à de tout autres lecteurs que nous et avec des intentions souvent très opposées à nos at- tentes. Ce que les historiens appellent des «sources», ces instruments qui, selon le mot de Ranke, révèlent «les choses comment elles ont réellement été», est déjà un anachronisme grossier, puisque ce mot suggère la neutralité objective d’un ou- til qu’il suffirait d’utiliser correctement une fois son authenticité vérifiée. Ces «sources», même quand il s’agit de documents sans ambition littéraire, ne sont jamais dépourvues d’indices sur le contexte communicatif, «sur la maniere, non la matiere du dire» (Montaigne, III 8). Les procédés et stratégies rhétoriques, les allusions au patrimoine culturel et religieux, les ambiguïtés, sous-entendus et ironies, peuvent atteindre un tel degré de subtilité, que l’historien sans compé-

X

entre histoire et littérature

tence littéraire risque de ne pas les remarquer ou de mal les comprendre. Le spé- cialiste de la littérature ne peut pas non plus faire l’économie de l’histoire fac- tuelle, il lui faut replacer l’œuvre dans le cadre interactionnel dont elle est is- sue, en respecter ce qu’Umberto Eco nomme l’intentio operis. Même si, faute d’in- formations, la situation herméneutique d’origine demeure obscure, cela n’autori- se pas pour autant une lecture qui se limiterait à l’analyse des structures formelles ou qui s’ouvrirait sur tout ce qu’une fantaisie postmoderniste pourrait imagi- ner. «L’intention de l’œuvre», même partiellement hypothétique, reste à la fois son stimulus et son garde-fou historique infranchissable. Le titre de ce recueil: Entre histoire et littérature exprime ma conviction que ce double engagement entre le vécu et le langage du passé constitue mon mariage de «Mercure et Philologie», mariage qui n’admet ni séparation disciplinaire ni priorité épistémologique. C’est pourquoi, dans la petite esquisse autobiogra- phique qui suit, je voudrais m’expliquer sur ma méfiance vis-à-vis des excès de la spécialisation. En guise de préliminaire j’aimerais préciser que je n’ai pas la moindre intention de me présenter comme modèle ou antimodèle de quoi que ce soit, mais uniquement de décrire, d’expliquer et peut-être parfois de justifier les aléas d’un chemin de vie. Je commencerai par un aveu: ce n’est pas d’une qualité qu’est né ce refus de tou- te spécialisation, mais d’une faiblesse, de l’incapacité à faire un choix. À l’adoles- cence nous sommes tous forcés de quitter le paradis des possibilités infinies; hor- mis les cas de vocations irrépressibles, les choix, pour la plupart d’entre nous, se font heureusement par paliers successifs. À l’âge de vingt ans, devenir professeur titulaire de latin médiéval ne me serait même pas venu à l’esprit. En rusant un peu avec le sort l’on peut heureusement parvenir à éliminer les prédilections secon- daires ou moins urgentes. Au lieu de me diriger vers les Beaux-Arts ou l’Art dra- matique, j’ai cédé à l’injonction de faire des études supérieures «sérieuses, qui mè- nent à quelque chose d’utile». Il me fut d’abord facile de réduire les choix à la seu- le faculté des lettres, puis à l’intérieur de celle-ci, après beaucoup d’hésitations, de préférer l’histoire aux langues et littératures romanes; le hasard m’a orienté vers le Moyen Âge. Ce qui me semble aujourd’hui rétrospectivement important, c’est que toutes ces options abandonnées ont eu une survie clandestine, sont restées pour ainsi dire en veille, prêtes à être réactivées; je ne me suis jamais vraiment consolé d’avoir dû opter pour une seule voie. Pour illustrer un peu ce lent processus de ré- trécissement du champ d’action, je voudrais rapporter quelques anecdotes sur mes maîtres et sur mes collègues. Dans la Suisse des années cinquante, un étudiant ne choisissait pas nécessairement l’université la plus proche de son domicile, mais cel- le dont la renommée était la plus retentissante. Dans mon cas c’était sans le moindre doute l’Université de Bâle. Cette institution ambitieuse avait, depuis l’époque de Burckhardt et de Nietzsche, réussi à attirer de nombreuses célébrités internationales. Grâce aux cours de Karl Jaspers, Karl Barth, Edgar Salin, Harald

introduction

XI

Fuchs, Walter Muschg et autres, un étudiant en histoire pouvait facilement faire un vrai studium generale et continuer à s’adonner aux multiples plaisirs intellectuels dont le choix d’une discipline unique aurait dû le frustrer. Mais cette ouverture était contrebalancée par l’ambition des professeurs de recruter des étudiants pour leurs séminaires et équipes de recherche. Il était impossible de passer inaperçu dans une si petite université. Ainsi, en 1957, lors de ma première année d’étude

en histoire et romanistique, le célèbre linguiste Walther von Wartburg me pro-

posa de faire une thèse sur l’étymologie d’un mot français. On savait qu’il avait be- soin de collaborateurs pour son Französisches Etymologisches Wörterbuch, alors en plein chantier. Par esprit de liberté, j’ai refusé de devenir une petite roue dans cet- te immense machine encyclopédique.

Je ne voulais pas non plus me laisser détourner de mon engagement pre-

mier, l’histoire générale, et je m’inscrivis au cours de Werner Kaegi, célèbre plus tard pour sa biographie en sept volumes de Jacob Burckhardt. Comme bio- graphe, il suivait la devise d’Aby Warburg sur «Dieu qui est dans le détail», com-

me historien retravaillant des sujets déjà traités par Burckhardt, il était nécessai-

rement généraliste. Ce mélange du microscope et du télescope m’a fasciné. L’en- seignement de Kaegi consistait en un cycle de huit cours et séminaires sur l’his- toire occidentale de Constantin à Napoléon. Après huit semestres, il recommen- çait: c’était le même cours, mais revu, bibliographiquement mis à jour, prononcé de façon plutôt monotone, mais émaillé de saillies critiques sur les nouvelles pu-

blications. Or, le hasard voulut que lorsque j’arrivai chez lui, son cycle en était au Moyen Âge. Un travail sur l’abbé Suger dans un séminaire sur la Renaissance du

XII e siècle me valut la chance de lire avant Kaegi le livre de Panofsky qui venait

de paraître, si bien que celui-ci, convaincu que j’étais un «médiéviste né», me

proposa une thèse sur le Moyen Âge. N’étant pas médiéviste lui-même – ce

burckhardtien connaissait surtout la Renaissance italienne –, il m’attribua com-

me tuteur son collègue médiéviste Wolfram von den Steinen. Un nouveau cha-

pitre de ma vie et de ma spécialisation s’ouvrait. Je ne vais pas refaire ici l’éloge d’un maître 1 auquel je suis autant redevable de ce qu’il m’a appris que de ce qu’il m’a incité à penser différemment. Je voudrais seulement lui consacrer quelques notes plus privées ou anecdotiques. C’était sous tous les aspects un homme extraordinaire. Profondément nourri de Goethe, d’Höl- derlin, de Nietzsche et encore de Burckhardt, il était l’un des derniers disciples personnels de Stefan George, le «prince des poètes». À mes yeux il représentait l’Allemagne culturelle d’avant 1933 (par une curieuse coïncidence l’année de la mort de George est celle de l’élection d’Hitler) et la grande mélancolie antimo- derne de la dissolution de cette Allemagne dans la civilisation de masse, un dé- clin auquel il aimait appliquer le vers de George: «Schon eure Zahl ist Frevel»

1. Cf. N° 5-7 et 46 de la bibliographie.

XII

entre histoire et littérature

(«déjà votre nombre est scélératesse»). Mais il faut ajouter que son pessimisme était également le fait de son exil, les lois raciales de son pays ne lui permettant pas de retour. Le Moyen Âge, comme l’Antiquité pour d’autres disciples du «cercle», servait de contraste nostalgique aux malaises du présent. Wolfram von den Steinen cultivait jusque dans son comportement quotidien un style cérémonieux «à l’an- cienne», afin d’afficher contre la modernité vulgaire ce que Dante appelle lo sde- gno, le dédain magnanime. Il aimait répéter la métaphore de George, qu’il faut vivre en roi invisible («König unter der Tarnkappe»). Il n’était pourtant pas hau- tain, c’était au contraire le professeur le plus aimable, serviable et convivial, que l’on puisse imaginer. Une fois par semaine il recevait à dîner les quelques étudiants de son séminaire, pour discuter avec eux, non pas du Moyen Âge, mais des ques- tions philosophiques et essentielles de la vie. Par une discrétion que j’admirais, il évitait tout prosélitisme pour le «Georgekreis». Il aurait peut-être aimé me voir transmettre à la prochaine génération le flambeau du «cercle», mais il se résigna avec dignité à ce que je sois «arrivé au seuil du paradis, mais ne le franchissais pas», ainsi qu’il me l’écrivit vers la fin de mes études. Dans son esthétique géor- géenne, j’ai toujours apprécié une ouverture d’esprit qui s’accompagnait de la plus rigoureuse réprobation de tout scientisme et positivisme méthodologique, de tou- te méthode n’ayant d’autre but que de prouver son propre fonctionnement. Je vis un jour von den Steinen jeter avec un geste d’indignation un gros livre offert par un collègue. Il s’agissait d’une minutieuse analyse de toutes les sources littéraires et réminiscences d’un hymne de l’office. Devant mon étonnement, il déclara qu’il aurait été immoral de revendre ou d’offrir un tel monstre, qu’il fallait plutôt em- pêcher qu’il trouve des lecteurs et – absit! – des imitateurs. Son unique souci fut de trouver, dans la lettre de remerciement, les mots les plus polis et ironiques pour que l’auteur comprenne combien il détestait ces exercices de gymnastique intel- lectuelle. Le plus grand bénéfice des années passées sous sa direction me fut ce- pendant fourni par un hasard institutionnel. Von den Steinen enseignait deux dis- ciplines universitaires; comme Extraordinarius (professeur non-titulaire) il était chargé de l’histoire du Moyen Âge, comme Privatdozent (enseignant indépendant) il avait une venia legendi (droit de faire des cours) pour la littérature médiolatine. Il enseignait en fait ces deux disciplines comme si elles n’en faisaient qu’une. Il était fier de ce programme à double visage. La littérature lui était objet historique – «Les plus belles fleurs de la poésie n’existeraient pas sans l’humus de l’histoi- re», disait-il – et l’histoire lui était objet esthétique, ce que revendique le titre de sa synthèse classique: Der Kosmos des Mittelalters. La thèse que je préparais à son ins- tigation sur l’évèque-poète Hildebert de Lavardin était symbolique à cet égard; elle m’obligea, par exemple, à interpréter des poèmes d’amour quelque peu pré-trou- badoresques de cet ami de Marbode de Rennes et de Baudri de Bourgueil et, en même temps, à commenter des lettres de conseil juridique en matière de sexualité et de mariage, puisque cet ami d’Ives de Chartres était également réformateur ec-

introduction

XIII

clésiastique. Le seul inconvénient de cet heureux tandem disciplinaire était qu’il n’ouvrait guère à des carrières académiques. Je vivais donc une fois de plus sous la menace d’un choix à faire entre littérature et histoire. Mes études bâloises furent en partie enrichies, en partie contrariées, par mon ap- partenance à un groupe que je décrierais aujourd’hui, sans méchanceté, comme une sorte de «loge catholique». Le «cercle de travail académique» dirigé par Hans Urs von Balthasar adaptait le programme d’éducation jésuitique aux futurs cadres su- périeurs, afin qu’ils soient plus tard à même de propager une religion éclairée. Je ne peux passer sous silence une source d’expériences et de connaissances essentielles que je ne pouvais acquérir à l’intérieur de l’université. C’était un véritable centre de formation philosophique et théologique, et également un début d’initiation à la vie contemplative des moines. Bien que j’y ai alors recherché d’autres valeurs, son impact sur mes études médiévales fut considérable. Chaque membre du groupe de- vait participer pendant quelques jours à une sorte de «rite de passage», en prati- quant les Exercices méditatifs d’Ignace de Loyola. Dans mon cas, cela se passa dans l’abbaye bénédictine d’Engelberg, où, matins et soirs, nous chantions les heures ca- noniales, laudes, vêpres ou complies. Ce fut mon initiation à ce que Rémy de Gour- mont décrit dans Le latin mystique. Cette expérience a sans doute contribué à ma vo- cation de médiolatiniste. Je n’ai jamais oublié la beauté de certains vers du psau- tier dans la traduction de saint Jérôme et de leur mélodie grégorienne tels que: Spe- cialiter in spe constituisti me … In umbra alarum tuarum sperabo, donec transeat iniquitas Cela m’a permis d’entrevoir une partie de cette existence monastique médiéva- le baignée de mémoire sonore, à laquelle Dom Jean Leclercq tente d’«initier» les modernes dans son beau livre L’amour des lettres et le désir de Dieu. Le volet intellectuel du «cercle de travail académique», la formation en his- toire des idées, philosophie et théologie, était assuré par des séminaires d’une se- maine dirigés chaque fois par une personnalité réputée de la scène académique al- lemande, avec laquelle on pouvait s’entretenir très personnellement. C’est ainsi que j’ai rencontré Gustav Sieverth, Friedrich Heer et Alois Dempf. Je n’ai pas be- soin d’expliquer pourquoi tout ce milieu intellectuel me mit en conflit avec l’es- théticisme antimoderne de von den Steinen. J’envisageai même d’orienter diffé- remment mes études, de quitter l’histoire médiévale pour une discipline systé- matique ou théorique. Sous prétexte de vouloir suivre des cours d’autres médié- vistes, je quittai donc Bâle pour Münich en automne 1960. Mon intention était de m’inscrire chez Eric Voegelin comme étudiant en philosophie politique et sciences sociales. Ce fut une courte escapade. Habitué à des relations humaines et familières avec mes professeurs, je fus glacé par le formalisme avec lequel le di- recteur de l’institut me reçut. Il ne me fallut pas longtemps pour être déçu par la structure hiérarchique et bureaucratique de l’université de masse allemande d’alors et j’aspirais rapidement à retrouver mon idyllique petite université suis- se. Pour me consoler, je suivis le stimulant séminaire sur les hérétiques milléna-

XIV

entre histoire et littérature

ristes que dirigeait Herbert Grundmann dans le cadre restreint des Monumenta Germaniae Historica, loin du tohu-bohu de l’université. C’était une atmosphère chaleureuse, presqu’intime. Grundmann n’enseignait pas à proprement par- ler, mais présentait les problèmes et dilemmes de sa propre recherche; les étu- diants se sentaient pris au sérieux et participaient de leur mieux à la discus- sion. Un an plus tard je revins chez von den Steinen en fils prodigue et terminais ma thèse le plus rapidement possible et sans grand enthousiasme. Dès 1964 j’enseignais, comme la plupart des nouveaux docteurs d’une faculté de lettres suisse, dans un lycée de province et commençais une thèse d’habilita- tion. Comme je viens de l’expliquer, les chances de faire une carrière avec une thè- se de doctorat ni purement historique ni purement littéraire étaient évidemment minces dans un monde de sacro-saintes spécialisations. Je travaillais donc en cher- cheur indépendant sans grand espoir d’un engagement universitaire, qui me fut ce- pendant offert comme par miracle en 1967. Le germaniste Hennig Brink- mann, professeur titulaire de la chaire de latin médiéval de l’université de Müns- ter, cherchait un assistant qui pût terminer sa thèse d’habilitation assez rapidement pour lui succéder lors de sa mise à la retraite deux ans plus tard. Quoique déter- miné à accepter, mon travail sur la Consolation étant presque terminé, je consultai néanmoins Wolfram von den Steinen. Celui-ci me décrivit avec lucidité les alter- natives: choisir le latin médiéval plutôt que l’histoire, c’était préférer à l’ouverture au monde une sinécure permettant des recherches, certes intensives, mais qui ris- quaient de passer inaperçues; en termes de monachisme, c’était passer du cénobi- tisme à l’anachorèse. Il me loua beaucoup Münster, qui était déjà à l’époque une sorte de Mecque du médiévisme allemand, tout en ajoutant une petite remarque ironique: «c’est un bon pays catholique qui, en la personne de l’évêque et cardinal Galen, a connu un des rares adversaires absolument univoques de la croix gammée (ce qu’on ne peut pas prétendre de Brinkmann, mais cela, évidemment, ne vous touche pas en tant que Suisse)». Je n’avais à vrai dire pas le choix et pensais au pro- verbe «mieux vaut moineau en cage que poule d’eau qui nage». Je n’envisageais d’ailleurs pas de m’enfermer à vie dans le latin médiéval, mais de m’en servir de tremplin pour accéder un jour à une carrière d’historien, supposition naïve qui sous-estimait l’étanchéité du cloisonnement disciplinaire allemand. La chair de latin médiéval de Münster était également une construction bidis- ciplinaire, mais différente de celle que j’avais connue à Bâle. Brinkmann avait, dans les années vingt, écrit plusieurs travaux sur la littérature latine du Moyen Âge, en particulier sur la poésie d’amour. C’était d’ailleurs ce qui l’avait amené à s’intéresser à moi, car, dans la thèse sur Hildebert que je venais de pu- blier, j’approuvais ses interprétations de l’amour précourtois d’un cercle de poètes latins du XII e siecle. Mais Brinkmann s’était compromis par un peu trop de zèle pour l’idéologie nazie, de sorte qu’après guerre l’enseignement du latin médiéval lui fut imposé en lieu et place de sa véritable discipline, la germanistique, un peu

introduction

XV

comme une mesure de rétorsion. Il sut néanmoins tirer son épingle du jeu et il en- seignait les deux disciplines à la fois, en se servant des arts poétiques latins pour expliquer la poésie d’un Wolfram von Eschenbach ou d’un Hartmann von Aue. J’arrivais donc en historien médiolatiniste sans formation classiciste ni ger- maniste dans un séminaire de germanistique médiolatinisée. Grâce à ce croise- ment de deux bidisciplinarités, Brinkmann, dès le premier jour, me traita en lit- téraire intégral et ignora (ou pardonna) généreusement mon origine d’historien. Il n’y avait pas dans toute l’Allemagne d’institut médiolatin mieux fréquenté que le sien. Brinkmann, qui aimait passionnément l’enseignement, attirait jusqu’à 300 étudiants dans ses cours et entre 50 et 100 dans ses séminaires, parce que cela leur donnait accès à des diplômes de germanistes. Dans le reste de l’Allemagne, la plu- part des médiolatinistes étaient orientés vers la paléographie et l’édition critique de textes, ce qui, pour employer un euphémisme, leur épargnait d’être submergés par des foules d’étudiants. La constellation du séminaire de Brinkmann eut l’avan- tage d’élargir mes connaissances en médiévistique générale, discipline institution-

nellement inexistante en Allemagne, et le désavantage sensible de me mettre en porte à faux entre ces disciplines, puisque je n’étais ni historien, ni germaniste, ni latiniste, ni romaniste, ni même médiolatiniste conventionnel. Je terminai donc ma thèse d’habilitation en temps voulu et succédai à Brinkmann en 1969. C’est alors que les prédictions de von den Steinen se réalisèrent pleinement: le déferlement des étudiants se tarit subitement. Dès que les études ne débouchèrent plus que sur un diplôme de latin médiéval, toutes les tentatives pour les rattacher

à l’histoire ou à la romanistique ayant échoué, et qu’il fallut maîtriser le latin et non plus se contenter d’un peu de moyen allemand, l’institut se transforma du jour au lendemain en une sinécure de recherche pour son directeur, devenu ainsi rentier

à 33 ans. Je m’en arrangeai plutôt bien que mal, puisque ce calme nouveau me per-

mit de rattraper toutes les lectures et études que je n’avais pas pu mener à bien pen- dant la préparation acharnée d’une thèse qui, pour impressionner le jury, était de-

venue un vrai monstrum eruditionis positiviste. J’avais alors un urgent besoin de prendre du recul et de réfléchir sur les raisons et les finalités de la recherche mé- diévale. N’ayant pas appris à écrire des «confessions» ni à raconter des «conver- sions», il m’est difficile aujourd’hui de décrire cette phase de réflexion. Néanmoins ce travail de deuil fut un tournant décisif non seulement pour ma recherche, mais aussi pour ma vision du monde. Je ne peux ici que constater un résultat. Ceux qui connaissent mon livre sur les Consolations (1971-1972) et le petit essai critique sur l’historique de la recherche sur Héloïse (1974) remarqueront eux-mêmes le chan- gement qui s’est opéré pendant ces deux années. Certains collègues indignés m’ont d’ailleurs expressément exhorté à revenir dans le droit chemin du médiévisme or- dinaire. Ce qui s’est passé est pourtant très simple: après avoir été un historiciste inconscient qui faisait son métier comme Monsieur Jourdain fait de la prose, je suis devenu un historiciste conscient, c’est-à-dire, radical. J’ai appris que la pensée qui

XVI

entre histoire et littérature

se cherche vaut mieux que la pensée toute faite, que la vérité est «fille du temps», non un point fixe et absolu, mais un devenir, un système de forces et de tensions, de perspectives et «d’opinions respectables» en perpétuelle évolution, qui traversent les époques, cultures et religions. Nous-mêmes, nous ne pouvons com- prendre ces changements que provisoirement, pour la durée de notre propre «construction de la réalité», notre propre world taken for granted. D’un parménidien dogmatique je suis devenu un héraclitien tolérant, qui ne juge pas les autres, mais les questionne et se laisse questionner par eux dans un dialogue continuel, qui ne serait pas possible si, au-delà des différences, il n’y avait pas entre eux et nous quelques traits humains communs. L’essentiel, comme dans tout dialogue, c’est l’écoute, non la parole, la suspension de nos intérêts et besoins en faveur de l’éton- nement herméneutique. Ce tournant – ce n’était à vrai dire qu’un petit pas de la socialisation passive à une certaine indépendance personnelle – ne m’était pas ins- piré par des maîtres, mais exclusivement par des lectures. J’écartai tout travail sur le Moyen Âge et me plongeai dans la philosophie et la théorie des sciences sociales contemporaines – Blumenberg, Ricoeur, l’École de Francfort (Adorno en particulier) –, mais aussi dans les réflexions générales de grands médiévistes (Auerbach, Hui- zinga, Bloch, Chenu), et même dans les pensées de certains génies du passé, que mutatis mutandis j’ose appeler des précurseurs de l’historicisme: Vico et Mon- taigne, bien sûr, mais également, de par leur scepticisme zététique, Jean de Salis- bury et Abélard. C’est ainsi que, par la lecture, j’effectuais une sorte de retraite, va- riante profane des «exercices spirituels» de Loyola, et revins au Moyen Âge rétabli et avide d’apprendre. Je n’ai jamais regretté cette cure philosophique que je devais en partie au manque d’étudiants de latin médiéval. En outre, les difficultés de l’enseignement à Münster furent compensées par la présence de collègues médiévistes particuliè- rement remarquables qui se réunissaient régulièrement dans un forum inofficiel de discussions, le «Mittelalterkreis». Je ne voudrais mentionner que trois d’entre eux, que leurs différentes orientations amenaient à se concentrer également sur le latin médiéval. Le germaniste Friedrich Ohly avait avec ses collaborateurs mis en place un vaste programme de sémantique spirituelle des choses, nombres, cou- leurs, événements, dont il établissait des répertoires et des synthèses. Sa base tex- tuelle était largement médiolatine. Le romaniste Heinrich Lausberg (ancien élève d’Ernst Robert Curtius), après avoir quitté l’histoire de la rhétorique s’orientait de plus en plus vers l’hymnologie latine du Moyen Âge, dont il publia plusieurs ana- lyses, et l’historien Karl Hauck travaillait sur les poètes et historiographes latins décrivant la noblesse dans l’empire gemanique; il écrivit même dans une encyclo- pédie philologique un article de synthèse sur la littérature médiolatine. Je me de- mande rétrospectivement pourquoi, alors que Münster concentrait un tel potentiel d’intérêt et de compétence pluridisciplinaire sur l’histoire de la littérature latine du Moyen Âge, cette discipline, qui aurait pu être le centre d’un riche compara-

introduction

XVII

tisme médiéviste, était quasiment absente du système d’éducation universitaire. Ce n’était pas les médiévistes de Münster qui cloisonnaient ainsi ces disciplines, mais les institutions immuables qui nous enfermaient. Cette situation paradoxale, voire absurde – le latin médiéval, central pour toute recherche sur le Moyen Âge, mais pratiquement inexistant dans l’enseignement de l’époque – a persisté pendant presque deux décennies, jusqu’à ce qu’une innovation, la création dans toute l’Al- lemagne de «collèges de gradués», permit enfin à de petites disciplines ésotériques comme la mienne d’offrir un enseignement normal à un nombre suffisant d’étu- diants motivés. Des doctorants venus de différentes universités de langue alleman- de se retrouvèrent alors à Münster dans un commun intérêt thématique. Pendant les longues années qui précédèrent ce changement (1970-1988), mon besoin de communication orale sur une recherche solitaire dut se satisfaire en gran- de partie en dehors de l’université. Je profitais de ces vestiges de l’ancienne Répu- blique des Lettres que sont les ateliers, colloques et congrès internationaux et in- terdisciplinaires. À la longue, ma destinée s’orienta de plus en plus vers cette for- me de communication intellectuelle, dont je peux aujourd’hui profiter pleine- ment. Ce fut d’abord dans le cercle restreint des «abélardisants», constitué princi- palement d’historiens de la philosophie, que je me sentis à l’aise. Des réunions fré- quentes, presque rituelles, regroupaient toujours les mêmes érudits discutant sur telle ou telle approche nouvelle des mêmes aspects de la pensée d’Abélard. Je ne dé- crirai pas plus en détail cette sorte de «club», qui ne réunissait que des spécialistes de ma spécialité, et qui, à la longue, laissait insatisfait mon appétit de communi- cation intellectuelle. Ce qui m’ouvrit les yeux sur une forme d’échanges plus convaincante, mieux équilibrée entre le général et le particulier, ce furent les col- loques d’Aleida et Jan Assmann, et ceux de Micrologus créés par Agostino Paravici- ni Bagliani. Je ne peux pas assez en faire l’éloge, parce que c’est de ces deux mo- dèles qu’est née plus tard la conception de mon propre cercle de colloques. Le sous- titre de ce recueil – Communication et culture au Moyen Âge – se rapporte à cette nou- velle fondation et aux articles publiés dans la IV e section de ce volume 2 . Aleida et Jan Assmann – elle, spécialiste de la littérature anglaise moderne, lui, égyptologue orienté vers l’histoire des religions – avaient déjà l’ex- périence d’un dialogue entre disciplines différentes avant d’en faire le modèle de colloques extrêmement pluridisciplaires. L’originalité de ces colloques tient à une «archéologie» au sens foucaultien du terme, une discussion «à partir des ar- chives» qui contiennent les règles de formation de tout discours et non pas sur les discours historiques eux-mêmes. Dans les colloques de l’Archéologie de la communi- cation littéraire auxquels j’ai pu participer – sur le secret, la solitude, l’attention –,

2. La préface aux actes du troisième colloque de l’atelier Gesellschaft und individuelle Kommunika- tion in der Vormoderne, «Unverwechselbarkeit», 87 de la biliographie, contient une description dé- taillée de ce programme.

XVIII

entre histoire et littérature

le centre d’intérêt était toujours très clairement délimité par une série de pro- blèmes généraux ou théoriques qui pouvaient être traités par une diversité illi- mitée de spécialisations, englobant des extrêmes comme la sociologie et la sino- logie, la psychanalyse et la biologie, l’histoire de l’art et l’hébraïstique, etc. Si la focalisation de cette forme de colloque est garantie, non par les thèmes mais par une problématique soigneusement prédéfinie, le modèle de Micrologus, à l’inver- se, est thématiquement restreint à certains aspects du Moyen Âge: «la nature, la science et la société», alors que les problématiques sont, elles, plus ou moins à la discrétion des participants. Un des meilleurs exemples de cette concentration thé- matique fut le colloque “Vue et vision au Moyen Âge”, organisé à Lausanne en 1995, qui réunissait des médiévistes spécialisés dans l’histoire de l’optique et de l’ophtalmologie ainsi que des connaisseurs de la mystique et des théories de la connaissance. Bien que l’intérêt central portât sur un aspect de l’histoire des sciences, les résultats dépassèrent de loin ce point de départ, puisque l’anatomie de l’œil y côtoyait les idées sur la vision béatifique, la perspective en peinture, la passion amoureuse naissant du regard, l’onirisme, l’Apocalypse et l’astrologie, etc. Quand, en 1996, j’ai fondé mon propre centre de colloques Société et commu- nication individuelle à l’âge prémoderne, j’ai essayé, afin d’éviter le piège de la pseu- do-interdisciplinarité additive qui domine dans les congrès internationaux, de combiner les avantages spécifiques de ces deux modèles: la précision d’une pro- blématique et une relative restriction thématique.

***

J’aimerais remercier Claudio Leonardi et Agostino Paravicini Bagliani qui ont proposé et organisé la publication de ce recueil aux Edizioni del Galluzzo. Après réflexion, afin de ne pas trop éparpiller le public par la diversité des langues, nous nous sommes décidés à publier séparément les travaux en allemand 3 . Je voudrais profiter de l’occasion pour remercier vivement ma femme, Anne Tastemain-von Moos, qui a depuis des années tenté d’améliorer mon français germanisant et a, en particulier, revu toutes les contributions françaises de cette publication 4 .

3. Gesammelte Studien zum Mittelalter, 3 vols. éd. Gert MELVILLE, à paraître chez LIST, Münster à

partir de 2005.

4. Tous ce textes ont été stylistiquement revus. D’autres changements de forme et de contenu,

en particulier les mises à jour bibliographiques et les adaptations à des éditions critiques parues après la publication originale, sont signalés dans la première note (*) de chaque article. Les articles 3, 8, 10 et 12 n’ont jamais été publiés en français.

1. LE SILENCE D’HÉLOÏSE ET LES IDÉOLOGIES MODERNES *

«Ich hoffe, Sie haben nichts gegen die Bosheit? ln meinen Augen ist sie die glänzendste Waffe der Vernunft gegen die Mächte der Finsternis» Thomas Mann 1

1. L’unanimité des érudits sur la grandeur d’Héloïse m’a toujours intri- gué, parce qu’elle repose sur une thèse qui n’est point une donnée immé- diate mais le fruit d’une interprétation assez subtile. Bien que les uns se ré-

* Version remaniée d’un article publié la première fois dans Pierre Abélard - Pierre le Vénérable (Colloque de Cluny, juillet 1972, Colloques internationaux du CNRS 546), Paris 1975, p. 425- 468. Pour une version allemande voir bibliogr. N° 19 [Les références à des publications ultérieures sont entre crochets]. 1. Der Zauberberg, Berlin 1924-1952, p. 81. – Malgré les multiples suggestions qui auraient per- mis de modifier cette communication, je préfère présenter ici le texte de ma conférence [qui n’a été que stylistiquement remanié en 2004] à titre de témoignage sur l’état de la recherche avant le 4 juillet 1972. Ce point est particulièrement important étant donné les thèses inattendues de John BENTON (ci-dessous s.l.) que je ne peux discuter dans le cadre restreint du sujet qui m’est proposé. La présente contribution, qui se veut purement «textologique», peut être lue dans le sens d’une «double vérité», de sorte que l’essentiel n’en contredit ni ne confirme l’approche originale de Ben- ton. – Les textes sont cités d’après les éditions suivantes: Abélard, Historia Calamitatum, éd. J. MON- FRIN, Paris (1959), 3 e éd. 1967 (= Hist. Cal. avec les lignes). Les lettres de la correspondance entre Abélard et Héloïse sont numérotées d’après l’ancien système (parce que l’Hist. Cal. est effective- ment la première lettre du dossier) et citées d’après l’éd. de J. T. M UCKLE, Mediaeval Studies 15, 1953, p. 68-94 (= Epp. II-V); ib. 17, 1955, p. 241-281 (= Ep. VI-VII) et T. P. M CL AUGHLIN, ib., 18, 1956, p. 242-292 (= Ep. VIII); les autres ouvrages d’Abélard d’après Migne (PL. 178); les lettres de Pierre le Vénérable d’après The Letters of Peter the Venerable, éd. G. CONSTABLE, 2 vols, Cambrid- ge Mass. 1967. – Abréviations de travaux plusieurs fois cités (*marquera la référence à cette liste):

[AAVV], Pierre Abélard - Pierre le Vénérable (Colloque de Cluny, juillet 1972, Colloques internatio- naux du CNRS 546), Paris 1975. – J. BENTON, Fraud, fiction and borrowing in the correspondence of Abelard and Heloise, ibid., p. 425-468. – M. BLOCH, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien (1941), 5 e éd. Paris 1964. – Ch. CHARRIER, Héloïse dans l’histoire et la légende, Paris 1933. – E. P. M. DRON- KE, Héloïse and Marianne: Some Reconsiderations, Romanische Forschungen, 72, 1960, p. 223-256. – G. DUBY, L’histoire des systèmes de valeurs, History and Theory II, 1972, p. 15-25. – I. A. FESSLER, Abälard and Heloisa, II, Berlin 1807. – M. DE GANDILLAC (et C. MCLEOD), Abélard et Héloïse, dans Entretiens sur la Renaissance du XII e siècle, éd. M. DE GANDILLAC et É. JEAUNEAU, Paris-La Haye 1968. – É. GIL- SON, Héloïse et Abélard (1938), 3 e éd. revue, Paris 1964. – L. GRANE, Peter Abaelard, Göttingen 1969

4

entre histoire et littérature

fèrent à la fidélité d’Héloïse à elle-même et à son idéal de don total à l’être aimé, et les autres à son obstination tragique dans le péché, il s’agit tou- jours de son inaltérabilité extraordinaire. Si l’on considère la correspon- dance comme document biographique, nous pourrions en effet nous éton- ner de ce qu’Héloïse, après une si longue séparation et dans une situation sociale si différente, ne cesse d’aimer Abélard avec la même passion, et que le conflit entre l’amante et l’abbesse, en ajoutant à l’ancienne volupté une nuance blasphématoire, semble même l’enflammer de plus belle 2 .

(trad. du danois, 1964). – H. R. JAUSS, Literaturgeschichte als Provokation, Francfort (Ed. Suhrkamp 418) 1970. – S. KRACAUER, Geschichte – Vor den letzten Dingen, Schriften, IV, Francfort 1971 (éd. aug- mentée, en partie traduite de l’anglais The Last Things before the Last, New York 1969). – M. MCLAUGHLIN, Abelard as Autobiographer, Speculum 42, 1967, p. 463-488. – Ead., Peter Abelard and the dignity of women: Twelfth century “feminism” in theory and practice, dans Pierre Abélard - Pierre le Véné- rable, p. 287-334. – G. MISCH, Geschichte der Autobiographie III I, Francfort 1959. – J. MONFRIN, In- troduction à Abélard, Historia Calamitatum (1959), 3 e éd. Paris 1967. – Id., Le problème de l’authentici- té de la correspondance d’Abélard et Héloïse, dans Pierre Abélard - Pierre le Vénérable, p. 409-424. – P. VON MOOS, Consolatio, Studien zur mittellateinischen Trostliteratur über den Tod und zum Problem der christli- chen Trauer, Münstersche Mittelalterschriften III, 4 vol., Munich 1971-1972. (Je citerai les paragraphes d’après les sigles C = Consolatio, vol. I; A= Anmerkungen, vol. II; T = Testimonien, vol. III; et les pages pour l’Index, vol. IV). Id., Hildebert von Lavardin, Humanitas an der Schwelle des höfischen Zei- talters, Pariser Hist. Studien III, Stuttgart 1965. Id., Mittelalterforschung und Ideologiekritik, Der Ge- lehrtenstreit um Heloise, Munich (Fink) 1974. Id., Palatini quaestio quasi Peregrini, Ein gestriger Streit- punkt aus der Abälard- Heloise-Kontroverse nochmals überprüft, Mittellateinisches Jahrbuch 9, 1973, p. 124- 158. – R. M ORGHEN, Civiltà medioevale al tramonto, Bari 1971. – J. T. M UCKLE, The Personal Letters between Abelard and Heloise, Introduction, Mediaeval Studies 15, 1953, p. 47-67. – D. DE ROBERTIS, Il senso della propria storia ritrovata attraverso i classici nella «Historia Calamitatum» di Abelardo, Maia 16,1964, p. 6-54. – D. W. ROBERTSON, Abelard and Heloise, New York 1972. – B. SCHMEIDLER, Abae- lard und Heloise, Eine geschichtlich-psychologische Studie, Die Welt als Geschichte 6, 1940, p. 93-123. – R. W. SOUTHERN, The Letters of Abelard and Heloise (travail inédit de 1953 revu), dans Medieval Huma- nism and Other Studies, Oxford 1970, p. 86-104. – L. SPITZER, Les «Lettres portugaises», dans Romanische Literaturstudien 1936-1956, Tübingen 1959, p. 210-247. – D. VAN DEN EYNDE, En marge des écrits d’Abélard, Analecta Praemonstratensia 38, 1962, p. 70-84. Id., Chronologie des écrits d’Abélard à Héloïse, Antonianum 37, 1962, p. 337-349. Id., Les écrits perdus d’Abélard, ib., p. 467-480. – G. VINAY, Comp-

Torino 1950, Giornale storico della letteratura ita-

liana, 1950, p. 452-459. – W. VON DEN STEINEN, Der Kosmos des Mittelalters, Bern (1959), 2 e éd. Id.,

Die Planctus Abälards

2. Cette inaltérabilité exceptionnelle ressort de l’interprétation du texte, même si les consé-

quences biographiques n’en ont pas toujours été tirées, car elles sont plutôt la pierre d’achoppement des thèses en faveur de l’authenticité. Pour ne citer que quelques exemples parmi les plus anciens et les plus récents cf. I. A. FESSLER*, p. 347 ci-dessous dans n. 34. M. CARRIÈRE, Abälard und He-

so wenig seine Reden (Christi)

Producte fremder schriftstellerischer Reflexion sind, da sie, wenn irgend etwas, den Stempel ge-

nialer Ursprünglichkeit tragen, eben so wenig kann die Meinung einiger Philologen Stich halten, dass die Briefe von Heloise und Abälard nach dem Tod der Liebenden von einem Dritten verfasst

seien. Ein solcher Einfall erinnert an jenen, dass die ganze Griechische Literatur das Produkt müs-

Über die trennende Noth der Zeit siegt so gewaltig der Gedanke unzertrenn-

licher ewiger Einheit, dass alle Liebespoesie des Mittelalters hier in den Schatten gestellt wird. Jene

, aber man halte nur im Auge, dass die Liebe

te rendu: É. Gilson, Eloisa e Abelardo, Traduzione

, Mittellatein. Jahrbuch IV 1967, p. 122-144.

loise, Ihre Briefe und die Leidengeschichte, Giessen 1844, p. XC s.: «

siger Mönche sei

Meinung könnte sich auf Äusserlichkeiten stützen

le silence d’heloïse et les ideologies modernes

5

2. Un autre argument en faveur de cette constance inébranlable est four-

ni par l’absence de conclusion des lettres (dites) d’amour 3 . Malgré les ef- forts d’Abélard, qui atteignent leur point culminant à la fin de la cinquiè- me lettre, pour convertir son épouse, cette femme passionnée n’y répond pas expressis verbis comme nous pourrions l’attendre; elle ne semble pas en- core (et donc jamais) renier intérieurement l’ancienne relation érotique, bien qu’elle ait accepté de l’ensevelir dans un silence énigmatique. Pour Charles de Rémusat 4 : «Héloïse se conforme aux volontés d’Abélard, et pour lui à tous les devoirs de son état. Sous la déférence de la religieuse,

Mais inconsolable et indomptée,

elle cacha le dévouement de la femme

elle obéit et ne se soumit pas». L’opinion des érudits et des écrivains qui se sont consacrés à Héloïse ne varie guère sur ce point, et depuis le livre cé- lèbre d’Étienne Gilson, elle est pour ainsi dire canonique 5 . Citons par exemple le passage expressif de Paul Zumthor: «Elle ne comprit jamais – jamais avant que la mort d’Abélard eût rompu le dernier lien de son falla-

ein andres Zeitmass hat, als die Gleichgiltigkeit der Uhr, so wird jener scheinbare Widerspruch sich gerade in einen Beweis der Echtheit verwandeln». Sautant le conflit bien connu entre SCHMEID- LER et GILSON sur ce même problème: si la «logique du sentiment» permet bien qu’Héloïse soit res-

tée entièrement fidèle à sa première flamme pendant plus de 12 ans, on pourrait citer la critique de W. VON DEN STEINEN* dirigée contre G. MISCH* (p. 123): «Auch die subtile psychologische Son-

frühere und spä-

tere Briefe der Heloise

kunstvoll verschweißt hätte, ist zu glatt gedacht, um zu überzeugen. Was

dierung von Georg Misch (III 1, 541 ss. und 628 ss.), wonach ein Herausgeber

Misch als zeitliche Schichten scheidet, das sind in Wahrheit seelische Schichten der blutvollen Frau, die noch – oder gerade?! – als Dreißigerin die Spannungen zwischen Sinnlichkeit und Askese un- verkümmert in sich austrug». À partir d’une telle critique il me semble impossible de se pronon-

cer pour ou contre l’historicité du témoignage. Comment savoir au XX e siècle si et pour combien de temps la passion d’une femme du XII e a pu durer?

3. Ep. VI, p. 241 s. citée ci-dessous n. 75.

4. Ch. DE RÉMUSAT, Abélard, Paris 1845, I, p. 160. Le passage est surtout célèbre grâce à la ci-

tation de GILSON*, p. 126 s., accompagnée de la remarque: «Pas un mot, dans ce jugement si fer-

me qui n’exprime exactement la vérité telle qu’elle ressort des textes; et pourtant, sans qu’il paraisse s’en apercevoir, quel redoutable problème de Rémusat ne soulève-t-il pas en formulant ces évi- dences!» (voir n. 95).

5. Pour ce qui suit, il n’est peut-être pas superflu de noter que ce livre a eu le sort de beaucoup

d’idées géniales, celui d’être dogmatiquement exploité par des vulgarisateurs moins géniaux. GIL- SON lui-même était d’ailleurs loin d’accepter le rôle d’autorité qui a pu lui être attribué, ce qui res- sort admirablement de l’appendice III de sa 3 e édition (n. 14); voir MONFRIN, Le problème de l’au- thenticité* ainsi que les remarques de F. C HÂTILLON , Notes abélardiennes , dans Rev . du Moyen Âge lat .,

XX, 1964, p. 277, n. 2: «C’est contredire absolument aux paroles et à la pensée du maître que d’écri-

ayant été étudiés, et probablement ré-

re, comme le fait M. Monfrin: “Les nombreux problèmes

solus, dans l’Héloïse et Abélard de M. Étienne Gilson, il suffit de renvoyer le lecteur à ce livre” (Abé-

lard, Historia Calamitatum

2 e éd. 1962, p. 7-8). M. Gilson tout le premier s’est défendu d’une pré-

tention qui serait absurde: “Je n’ai pas l’illusion de n’avoir commis aucune de ces fautes” écrivait-il

Au reste, l’authenticité des

lettres, alors principal souci de M. Gilson, continue à faire l’objet d’une controverse latente».

(p. 10), “mais j’ai voulu du moins pousser aussi loin que l’ai pu

”.

6

entre histoire et littérature

cieux espoir. Mais devant l’implacable austérité de son époux, elle se replia dans une fidélité muette et, le laissant poursuivre une ascension où elle ne l’accompagnait pas, du moins cessa-t-elle de se plaindre, et se replia sur son attente. Elle “faisait comme si”, et peut-être Abélard s’y trompa». À l’occasion d’un Colloque sur l’humanisme du XII e siècle, Maurice de Gan- dillac a résumé de façon définitive une tradition érudite bien établie 6 :

6. P. ZUMTHOR, Héloïse et Abélard, Revue des sciences humaines 91, 1958, p. 331. – Pour GAN- DILLAC*, p. 369, 364, les sentiments d’Héloïse sont «tout d’un bloc et paraissent immuables». C’est

d’ailleurs le seul point où je me trouve en désaccord avec les appréciations généralement fort judi- cieuses de l’auteur (cf. ci-dessus n. 57, 64). – Au lieu d’une liste oiseuse de jugements analogues voir par ex.: L. GRANE*, p. 75, 79: «Halten wir fest, dass Heloises unbedingte Liebe zu Abaelard ihn zu ihrem Gott macht, dann wird auch deutlich, dass der Konflikt unlösbar ist. Weil der Gott

Das aber ist von vornherein unmöglich,

denn da sie das auf Abaelards Geheiß nur will, kann Gott nicht Gott für sie werden. Das setzte

nicht willens

Ob es ihr je glückte, ihren Schmerz

zu überwinden und in ihrem Kloster den Frieden zu finden, wissen wir nicht. Die Korrespondenz

zeigt uns nur, dass sie noch nach einem etwa 13-jährigen Klosteraufenthalt immer noch die näm-

liche war, wie zu der Zeit, da sie

ment le plus répandu, bien qu’il soit très prudemment exprimé ici. L’immuabilité de ces 13 années est étendue à toute une vie). MISCH*, p. 679: «Wir meinen, dass man dem schicksalhaften Gang nicht gerecht wird, wenn man denselben in das Schema einer Bekehrungsgeschichte einspannt

Über sein (Abälards) Verhältnis zu Heloise ist zu sagen, dass

nicht den beabsichtigten Erfolg gehabt hat, sofern zum Erfolg eines solchen Bemühens gehört, dass

Und eben das war bei He-

loise eingestandenermaßen nicht der Fall

lettres d’Héloïse à Abélard, qui selon lui aurait ainsi fait son propre panégyrique, l’absurdité, que Peter DRONKE ne manque pas de relever, d’une telle interprétation est manifeste, cf. n. 35). La ten- tative de E. MCLEOD pour concilier l’indestructible amour-passion avec la vie exemplaire de l’ab- besse suscite également un malaise (Héloïse, trad. par St. Viollis, Paris 1941, p. 145): «Bien qu’il soit douteux qu’elle ait jamais triomphé, dans le tréfonds de son cœur, du chagrin de la perte irré- médiable d’Abélard, cependant, en s’y efforçant, elle se donne si complètement à tous les aspects de

sa tâche

de continuer à tout prix cette correspondance, afin de conserver du moins la consolation de voir de temps à autre une écriture si chère». Dans les Entretiens sur la Renaissance du XII e siècle (GANDILLAC*, p. 361), McLeod parle même malicieusement de la ruse bien féminine qui consiste à implorer des conseils d’administration pour rester en contact avec l’amant. Maurice de Gandillac taxe (p. 368) cette exégèse de «quelque peu tendancieuse». Cependant, est-ce pur hasard si plusieurs femmes ont adouci, d’une façon ou d’une autre, l’idée héroïque peut-être plutôt masculine de «la grande sainte de l’amour»? Ainsi, dans un ouvrage de vulgarisation d’Yvette JEANDET (Héloïse, Lausanne 1966), on retrouve l’argument «tendancieux» de MCLEOD (p. 163 s.) suivi d’une phrase sibylline parlant de «l’évolution d’un sentiment immuable dès le premier jour, mais qui se nuance indéfiniment au gré, j’allais dire de l’adversaire» (p. 169). JEANDET qui voudrait susciter l’admiration non seulement pour «la femme continuellement éprise» (p. 163) mais encore pour l’abbesse «aussi entière, aussi ardente» dans sa tâche religieuse (p. 169; voir aussi n. 118), a quelque peine à réitérer les interpré- tations de Rémusat et Gilson que je viens de citer (§ 2, n. 4; p. 247 s. après «elle obéit et ne se sou- mit pas» nous trouvons son «Est-ce bien sûr?»), et à admettre que «cette femme de tête» se soit «enfermée dans les larmes secrètes pour le tiers de sa vie» (p. 226). Aussi le bon sens s’en tient-il «au secret de cœur que nous ignorerons toujours» (p. 245). Le livre se termine sur un point d’in-

Peut-être son mobile, en lui écrivant ainsi sur d’autres sujets, était-il en partie le désir

(Puisque MISCH suit SCHMEIDLER et attribue les

in dem zu Bekehrenden ein Gesinnungswandel herbeigeführt wird

mit ihrem Geliebten getraut wurde». (C’est peut-être l’argu-

nämlich voraus, dass sie den Gedanken an die totale Liebe aufgibt, dazu aber ist sie

– Abaelard – ihr es gebietet, will Heloise Gott dienen

Es ist klar, dass sie sich überhaupt nicht verändert hat». «

sein Versuch, sie zu bekehren

».

le silence d’heloïse et les ideologies modernes

7

«Vous savez qu’Héloïse ne fit jamais ce geste (celui du consentement à la sublimation religieuse qu’Abélard voulut obtenir d’elle), ce geste qui eût

été pour elle une trahison, et qu’elle resta fidèle à la seule union totale et inamissible, celle des corps et des âmes dans la folie de l’amour-passion … Il s’agit bien chez Héloïse, presque dès le début et en tout cas jusqu’à sa

». Ce jugement

de fait («vous savez que», «il s’agit bien», «en tout cas») se transforme ce-

pendant insensiblement en un jugement de valeur («trahison», «don to- tal») qui dénote une admiration quelque peu romantique du Grand Amour. C’est ici que l’unanimité ne joue plus et que des opinions contraires se font entendre. En simplifiant un peu, on peut les réduire à l’interprétation morale bien expressive que Gonzague Truc nous donne de

, du

la mort bienheureuse d’Héloïse 7 : «Elle s’endormait dans le Seigneur

moins espérons-le! Car le jugement à porter sur elle, favorable à nos yeux,

Nous avons ses lettres et les

n’est pas si rassurant au regard de l’éternité

terribles aveux que nous avons lus. Elle s’est tue après qu’Abélard n’a plus

Ne doutons pas qu’elle

été là. Qui nous dit qu’elle se soit démentie?

n’ait été persuadée que l’enfer attendait sûrement l’âme qui n’avait pas at-

teint au sacrifice de soi, et avait consenti à ce péché impardonnable: préfé-

rer la créature au Créateur. Or elle nous a dit ce qu’elle nous a dit:

qu’el-

propre mort, d’un don total au-delà de toutes les normes

le avait obéi dans sa vocation même non à Dieu mais à Abélard, qu’elle continuait. Et nous n’avons pas vu venir le désaveu». À propos du début

de la 6 e lettre, Gonzague Truc ne nous épargne pas ce commentaire: «Elle cependant résistait. De son amour elle semble avoir tout accepté et même

ces horreurs peccamineuses

résignation; croirons-nous qu’Héloïse

3. Nous sommes donc confrontés à deux exégèses contraires: l’une laïque, bourgeoise, esthétique, érotique; l’autre ecclésiastique, monas- tique, morale, ascétique. Elles sont toutes deux brodées d’une façon presque pathétique autour du même «fait», dont l’objectivité ne permet

Serons-nous dupes de ce silence et de cette

ait pu cesser d’être Héloïse?».

terrogation: celle qui «se faisait gloire de demeurer semblable à elle-même» s’est peut-être conver- tie un jour, «comme Pierre le Vénérable en fut persuadé» (p. 247 s.). De même R. PERNOUD, Hé- loïse et Abélard, Paris 2 1970, p. 216 s.) dans son commentaire sur le début de la 6 e lettre laisse la question ouverte: «Délibérément elle imposera silence aux sentiments qu’elle ne peut refouler, et parce qu’elle se méfie d’elle-même, elle mettra un soin scrupuleux à se contrôler. … Ils sont désor- mais unis dans un commun vouloir; Héloïse a obtenu de lui cette sollicitude qu’il lui devait; Abé- lard a obtenu d’elle que cette sollicitude fût toute pour l’aider au service du Seigneur». 7. G. TRUC, Abélard avec et sans Héloïse, Paris 1956, p. 93 s., 50 s., dont les certitudes caricatu- rent les prudentes suppositions de Gilson (cf. § 2, n. 95).

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entre histoire et littérature

apparemment pas le moindre doute: le silence d’Héloïse sur sa vie intime, silence qui parle, silence qui prouve sa grandeur, sa fidélité à elle-même et le sacrifice effrayant de son salut temporel et éternel à l’amour-passion. Contester ce petit fait, ne fût-ce qu’en le réduisant à un argumentum e silen- tio, donc faible par définition, s’en tenir «au premier devoir de l’historien, l’ignorance», comme dit Lytton Strachey 8 , devient assez dangereux car cela risquerait de retirer la pierre angulaire de l’arc de triomphe érigé en l’hon- neur d’un héroïsme surhumain. Aussi antagonistes que puissent être, du point de vue idéologique, les interprétations postromantiques (souvent an- ticléricales, quelquefois même chauvines) et les interprétations catholiques – il suffit de lire Gilson contre Schmeidler et Misch contre Gilson 9 –, elles s’opposeraient toutes immédiatement à l’ennemi commun, la thèse héré- tique qui oserait toucher à ce phénomène mystérieux et terrible qu’est le silence d’Héloïse. Ce mystère semble avoir suscité ce double intérêt pour la correspondance et rendu possibles les gloses les plus divergentes. Il est cependant tentant de se demander s’il ne s‘agit pas d’un prétexte permet- tant de poursuivre un conflit entre deux visions du monde et de l’amour, alors même que les deux groupes politico-religieux à l’origine d’une telle controverse commencent à s’en désintéresser. Chez les médiévistes le sym- bole d’Héloïse donne toujours lieu à des escarmouches d’arrière-garde. 4. Mon intention n’est pas iconoclaste mais herméneutique. Bien que tout travail sérieux doive commencer par la question technique, la vérifica- tion des faits par les textes, même si les documents peuvent comporter des lacunes, je ne crois pas que, face au mythe d’Héloïse, «grande sainte de l’amour» et symbole de la beauté du diable, une impartialité absolue soit possible. Une femme aussi admirée, de Jean de Meung à Rilke, devient pour nous, consciemment ou non, ce que les philosophes herméneutiques appellent de façon intraduisible un «Vorurteil» au sens positif ou négatif du mot. Personne ne peut lui échapper puisqu’il a contribué à préformer nos opinions actuelles. Ce symbole historique, transmis par la tradition, est lui-même inhérent à la prise de conscience des motifs qui l’ont constitué et

8. L. STRACHEY, préface à Eminent Victorians, Harmondsworth 1948, cité d’après E. H. CARR,

Was ist Geschichte? Stuttgart 1963, p. 14 (trad. de l’anglais What is History? Londres 1961). Voir

également les considérations très utiles de R. VAN CAENEGEM, Méthodes et problèmes actuels de la re- cherche historique, particulièrement dans le domaine de l’histoire du Moyen Âge, Revue de l’Institut de sociolo- gie 36, 1963, p. 789-800, et en particulier sur la déficience des sources.

9. J’ai rassemblé quelques témoignages de cette mémorable controverse idéologique dans Conso-

le silence d’heloïse et les ideologies modernes

9

le constituent toujours en nous 10 . On ne peut à bon droit considérer le ca- ractère d’Héloïse comme «extraordinaire» sans définir le système normatif auquel ce jugement se rapporte. Mais celui qui s’engage dans cette voie de réflexion herméneutique se verra obligé de la dépasser en affirmant sa propre position théorique et pratique. Comment y parvenir sans d’abord comprendre les besoins qui ont transmis ce symbole mythique jusqu’à notre époque? Après tout, même le spécialiste est impliqué dans la philo- sophie, que Jean Jolivet – cette fois non en abélardisant mais en critique de la «trahison des clercs» – définit comme une «conduite politique 11 ». 5. J’aimerais discuter un point qui touche de près le programme mé- thodologique que je viens d’esquisser 12 : le silence abrupt qu’Héloïse im- pose à ses plaintes à partir de la 6 e lettre et qui introduit ses interrogations concernant l’organisation du Paraclet 13 . La première question est celle de l’authenticité de ces lettres et de leur utilisation possible comme source d’interprétation biographique ou psychologique. Il est malheureusement impossible de traiter en peu de mots une question qui est loin d’être réso- lue à l’heure actuelle, et force m’est de conclure, sans commentaire, que sur la base des arguments déployés jusqu’ici, on ne peut, en toute probité, ni admettre ni nier l’historicité du document 14 . Il n’est sans doute pas défen-

10. D’un point de vue théorique il suffit de citer la discussion ouverte par le livre de GADAMER

(voir n. 110) depuis 1960; J. HABERMAS, Zur Logik der Sozialwissenschaften, Francfort (Suhrkamp) 1970; P. RICŒUR, Le Conflit des interprétations, essais d’herméneutique, Paris 1969; G. Bergfleth, Her-

meneutik: Eine politische Kritik, Stuttgart (Metzler) 1972 ainsi que les anthologies: Hermeneutik und Ideologiekritik, Francfort (Suhrkamp) 1971; K. LENK, Ideologie, Neuwied-Berlin (Luchterhand) 1971. Voir aussi ci-dessous §§ 30 ss. et n. 17.

11. J. JOLIVET, La philosophie conduite politique, Toulouse (Privat) 1970, cf. surtout p. 74 s.

12. Ce programme a été le sujet d’un cours d’université et l’occasion de discussions fécondes avec

mes étudiants. Il sera étendu à l’ensemble de la correspondance d’Héloïse et d’Abélard dans un tra- vail de synthèse [encore inachevé en 2004 bien que les articles N° 12, 34, 57 de la bibliographie soient les premiers fruits de ce projet]. Après un bilan de la recherche philologique sur le texte et

une interprétation détaillée de tout le recueil (qui remettra les soi-disant «lettres d’amour», si sou- vent arbitrairement isolées, dans leur vrai contexte), je tâche de retracer les sommets de la postéri- té d’Héloïse dans la littérature et le médiévisme savant, pour combler, dans un esprit critique, les lacunes du travail de Charlotte CHARRIER*. J’ai eu le plaisir de retrouver dernièrement ce pro- gramme en quelque sorte déjà accompli, quant à la structure générale et à quelques idées qui me tiennent à cœur, dans le travail de D. W. ROBERTSON* (l’éminent spécialiste de Chaucer expose, non sans courage et peut-être non sans quelques exagérations explicables par la prépondérance des positions adverses, qu’il est temps de dépasser les considérations psychologistes et sexistes d’un ro- mantisme périmé qui ont si longtemps bloqué toute discussion véritablement herméneutique).

13. Voir § 20-21.

14. Il faut bien dire que cette neutralité est loin d’être originale depuis que le Père MUCKLE* (p.

66) a conclu d’une façon si décevante pour les successeurs de Schmeidler et Gilson: «I have tried to set forth the evidence for or against the authenticity of these letter From the information furni-

10

entre histoire et littérature

du d’opter provisoirement pour l’hypothèse positive, à condition de ne pas perdre de vue le terrain mouvant dont on est parti. Cette règle de pruden- ce est néanmoins extrêmement difficile à observer. L’historien qui avoue son manque de certitude absolue dans le domaine de la «critique externe», et qui essaie de développer son interprétation à la lumière d’une probabilité, risque trop vite de se transformer en apologiste de son propre subjectivis- me, parce que la moindre critique interne (interprétative) d’un texte si im- portant est inévitablement contaminée par les considérations idéologiques dont je viens de rapporter quelques échantillons. Gilson, dans sa préface, insiste à juste titre sur la responsabilité de l’historien, car de l’authenticité de la correspondance (et même si on doit ajouter que notre vision de cette époque est déjà inconsciemment préformée par la solution positive du pro- blème) dépend toute interprétation du XII e siècle. Toute discussion abou- tit fatalement à une sorte d’engagement émotionnel, à une défense soit de la grandeur humaine contre l’hypercriticisme mesquin, soit de la réalité des rares faits incontestables contre la boursouflure mythologique. Il n’est que trop facile de se moquer du bon mot, légèrement ironique, cité par Gilson:

«Il est impossible que cela ne soit pas authentique, c’est trop beau!» ou même du cliché obligatoire: «C’est si vivant, si vrai, que personne ne peut l’avoir inventé». Il ne suffit pas non plus de mettre le doigt sur les impos- sibilités historiques, telles que le scandale qu’aurait été pour un XII e siècle chrétien le personnage d’Héloïse qui se dégage des lettres. Tous ces juge- ments sont des approximations qui se valent, tous s’appuient sur le carac- tère exceptionnel de l’abbesse amoureuse pour démontrer à la fois l’authen- ticité et l’inauthenticité des lettres. Ce que l’érudit nomme dédaigneuse- ment «la légende d’Héloïse» s’introduit traîtreusement dans son métier le plus sobre, l’examen philologique du témoignage.

shed by present day scholarship, I do not consider that one can arrive at certitude on this moot ques- tion». Un certain scepticisme souvent inavoué (voir n. 5) semble s’emparer des abélardisants d’au- jourd’hui, si bien que l’ancienne controverse semble se terminer moins par la conclusion d’une paix définitive que par un armistice dû à la lassitude. GILSON lui-même dans sa réédition de 1964 ajou- te: «L’imagination même semble avoir renoncé à faire ici (c’est-à-dire sur le nom d’un faussaire éven- tuel) de ces hypothèses dont elle est prodigue. Mais il reste que le vrai diffère parfois du vraisem- blable dont se contente souvent l’histoire. La persuasion la plus invincible doit donc se tenir toujours prête à s’effacer, le cas échéant, devant la vérité» (p. 211). – Dans une étude préliminaire à mon tra- vail (voir n. 12), Mittelalterforschung und Ideologiekritik, paru chez Fink à Munich en 1974, je tâche d’analyser l’apport idéologique de la controverse en cours, du début du XIX e siècle à nos jours, pour nous débarrasser de ce lourd héritage d’arguments subjectifs. (Voir également MONFRIN, Le problème de l’authenticité*, qui met l’accent sur d’autres fausses routes possibles dans cette recherche).

le silence d’heloïse et les ideologies modernes

11

6. Tous les dés ne sont pourtant pas pipés. S’il est impossible de prou- ver avec certitude qui a écrit, retravaillé, composé et publié cette collec- tion de lettres, dont les premiers manuscrits ne remontent qu’au XIII e siècle tardif, ce qui reste incontestablement garanti, c’est le texte lui- même, en tant que texte, et également en tant que document historique de la vie littéraire et sociale du XIII e siècle. Ce n’est pas rien. S’il y a una- nimité pour le considérer comme un chef-d’œuvre unique de la littérature mondiale, quels sont les historiens et sociologues de la littérature qui se sont réellement penchés sur lui 15 ? Ils ont laissé la parole à une légion de biographes qui ont usurpé le monopole de la recherche sur Héloïse 16 et se

15. La question n’est pas entièrement rhétorique, puisqu’il existe des ébauches et des analyses

partielles, du moins dans la direction des études stylistiques. Le premier résultat d’une interpréta-

tion littéraire du texte n’a été qu’un produit accessoire des efforts de B. SCHMEIDLER pour prouver la construction fictive du dossier par son unité monastique. Abstraction faite de son but biographiste, les moyens herméneutiques de cette argumentation restent toujours valables (cf. surtout Abaelard

* 1940, probablement sa contribution la plus suggestive). Malheureusement cette ten-

nicht so leicht seines gleichen hat» (ib., p.

114) a été supplantée par les disputes pour et contre l’authenticité, jusqu’à ce que l’éminent médio- latiniste Gustavo VINAY*, dans son compte rendu si pénétrant et si peu connu, mette l’accent sur ce

que Gilson ne semble pas avoir surestimé: «

si pro-

Di quanto la lettera si stacca dalla concreta

realtà biografica per avvicinarsi alla pura espressione artistica, di tanto si vengono moltiplicando le

probabilità che l’autore abbia ricorso a quella ‘esagerazione’ che è uno dei tanti artifici della retorica

scolastica di tutti i tempi

tormenti a lettore futuro per fare un’opera bella». Une certaine ruse de l’histoire érudite a fait de G. MISCH* (1959) le promoteur d’un nouvel intérêt pour les questions littéraires, puisque son psycho- logisme excessif aurait suscité par réaction des travaux comme ceux de DE ROBERTIS* et MCLAUGH- LIN, Abelard as Autobiographer*. Voir aussi J. ENGELS, Abélard écrivain, dans Peter Abelard, éd. E. M. BUYTAERT (Mediaevalia Lovaniensia, Series I/Studia II), Louvain 1974, p. 65-84 sur certains aspects rhétoriques de l’Historia calamitatum. Sur l’interprétation littéraire des lettres voir DRONKE*, SOU- THERN* et ROBERTSON*. Les premières victoires herméneutiques sur le biographisme naïf ont donc été remportées en principe, et pourtant tout cela est encore bien peu en comparaison de ce qui reste à faire, pour que les huit lettres soient interprétées intégralement non seulement du point de vue d’une «explication de texte» immanente, qui risquerait de tomber dans un formalisme anhistorique, mais surtout par rapport aux structures sociales dont les plus simples formes du langage peuvent ma-

ha mai, nel medio evo latino, narrato le suoi

pone innanzitutto di comporre un pezzo eloquente

non è per caso più un documento artistico che un do-

cumento biografico? lntendiamoci: dicendo artistico non voglio dire artificioso

und Heloise

tative pour apprécier ce «Werk der Weltliteratur, das

Eloisa

Nessuna prima di Eloisa,

nifester des traces. Il nous faudrait pour ces lettres ce que L. GOLDMANN par exemple a inauguré mé- thodologiquement pour Pascal et Racine, quoi qu’on pense de ses résultats pratiques. Voir aussi l’es-

quisse d’une nouvelle «histoire des mentalités» par G. DUBY, Des sociétés médiévales, Paris 1971 (sur- tout p. 11 ss.) et L’histoire des systèmes de valeurs*; pour la sociologie des valeurs esthétiques médié- vales voir E. KÖHLER, Esprit und arkadische Freiheit, Aufsätze, Francfort 1966, en particulier p. 83- 103; P. BOURDIEU, Postface à Architecture gothique et pensée scolastique d’E. Panofsky, Paris 1967.

16. Cette prépondérance du positivisme historique s’explique en partie par les difficultés de la

recherche sur l’authenticité qui, selon la logique des spécialistes, aurait dû précéder toute autre re- cherche. Ce néfaste parti pris (voir n. 18) nous a valu des disputes comme celle qui se rattache à la

contradiction biographique causée par le seul mot conversio. VINAY* qui s’en débarrasse avec un bon sens convaincant, conclut (p. 455): «Il Gilson ha forse avuto torto di dar troppo peso alle tesi dei

12

entre histoire et littérature

sont intéressés à «tout ce qui n’était pas le texte», pour reprendre le mot de Péguy contre les positivistes. 7. Mais n’est-il pas légitime, voire indispensable, d’analyser un texte – tel que l’Odyssée ou les drames de Shakespeare – sans prétendre absolu- ment en connaître l’auteur? Est-ce du formalisme à la manière du ‘new cri- ticism’, ou de l’Histoire au sens plein du mot, si nous prenons ce texte comme l’effet visible d’une cause malheureusement inconnue, qui a susci- té la longue chaîne en partie seulement connue de ses lectures successives? Ne peut-on pas partir d’un fait littéraire, et non pas d’un fait biogra- phique, réel, mais dont nous avons perdu la trace? Même si nous savions exactement quel était le rôle original d’Héloïse, d’Abélard ou d’un tiers dans la composition du recueil, serions-nous dispensés de distinguer le plan littéraire du plan documentaire? Nous n’aurons de toute façon jamais une photographie des états d’âme du XII e siècle. La réalité de l’auteur, transmise par le truchement de l’écriture, perd son autonomie et prend va- leur de signe. Elle devient partie intégrale d’une communication et ne peut plus être comprise en dehors du contexte social inextricablement for- mé par l’auteur, le lecteur et le livre dans un milieu et un temps précis 17 .

suoi avversari col risultato di cadere egli stesso in controtesi che in definitiva non persuadono». W. VON DEN STEINEN s’indigne catégoriquement contre le tour qu’ont pris ces recherches: «Die ganze Debatte gereicht der modernen Forschung nicht zur Ehre» (Kosmos*, p. 387). Une critique plus dé- taillée ce cette controverse se trouve dans mon article: Palatini quaestio quasi peregrini*. Bien que je m’ouvre aux nouveaux arguments de Benton, je ne puis m’empêcher d’y trouver encore une direc- tion méthodologique trop semblable à celle qui vient d’être critiquée, et je crains surtout que la ré- action éventuelle ne puisse pas dépasser le plan de la pure facticité et du pointillisme biographique, dont trop souvent les preuves portent en elles leurs propres réfutations. 17. En France «l’histoire littéraire du lecteur» est une approche relativement bien connue, de- puis Sartre (1948), Picon (1953), Nisin (1959) et d’autres, jusqu’à R. Barthes, parce que le pays qui a peut-être poussé le plus loin le culte positiviste de la biographie d’auteur est celui qui a eu le plus vite besoin de s’en détourner. La France est également en avance sur l’Allemagne dans le domaine de la théorie de l’histoire générale, depuis peut-être le mémorable défi que Marc Bloch porta à «l’idole des origines» ou «l’obsession embryogénique» française. En Allemagne cependant, les orientations nouvelles (couramment appelées «Rezeptionsästhetik» ou «Wirkungsgeschichte» par opposition à la «Produktionsästhetik» ou «Entstehungsgeschichte») ne viennent que de faire leur entrée. L’histoire du public, de la transmission et réception des œuvres, propagée chez nous surtout par les thèses du romaniste Hans Robert JAUSS*, fait actuellement le sujet d’une controverse inter- ne entre historiens de la littérature assez semblable à celle des philosophes et sociologues autour de l’herméneutique (voir n. 10). Quoiqu’il s’agisse également d’un problème en fin de compte poli- tique: faut-il seulement interpréter la tradition interne des textes par l’accueil qu’ils ont reçus, ou en plus, analyser l’histoire extérieure dont la «réception» fait partie, et même juger ce contexte so- cial, dans la mesure où il agit toujours sur nous comme une sorte de «préhistoire»? Voir H. R.

, id., Paradigmawechsel in der Literaturwissenschaft, Linguistische Berichte 3,

JAUSS, Literaturgeschichte*

1969, p. 44 ss.; W. ISER, Die Appellstruktur der Texte, Konstanzer Universitäts-Reden 28, 1970; H. Weinrich, Literatur für Leser, Stuttgart 1971. Pour des aspects critiques voir H. GUNTHER, Grund- begriffe der Rezeptions- und Wirkungsanalyse im tschechischen Strukturalismus, Poetica 4, 1971, p. 224-

le silence d’heloïse et les ideologies modernes

13

Si nos renseignements sur l’auteur sont aussi douteux qu’ils le sont dans notre cas, il n’est que logique que notre attention se concentre sur les deux autres données: les destinataires éventuels et la structure globale de la composition telle que les manuscrits la conservent. Ce point de départ, l’explication du sens de l’œuvre par son contenu et par la réception dont elle a pu jouir, ne lève pas, il est vrai, toutes les hypothèses. Celles-ci sont cependant moins invraisemblables que celles qui sont nécessaires à une foi objectiviste qui prend biographiquement à la lettre toutes les expressions et même toutes les omissions d’un texte médiéval 18 . 8. L’hypothèse fondamentale, très vraisemblable en l’état actuel de la re- cherche, nous la devons à la découverte de Jacques Monfrin sur la tradition manuscrite. Le texte servit très probablement de dossier historique et ca- nonique à la fondation de l’Ordre dans les prieurés du Paraclet. On pour- rait s’aventurer encore un pas plus loin en supposant qu’Héloïse elle-même fit la révision du texte après la mort d’Abélard. Mais ce n’est là qu’une idée de «brain storming» à user avec d’autant plus de prudence qu’elle est, en effet, tentante 19 . La provenance monastique du manuscrit de Troyes n’ex- plicite en rien ni la date ni le degré de vérité autobiographique de la com- position, mais elle jette une lumière suffisamment claire sur le premier emploi et les premières lectrices de la correspondance.

243; G. KAISER, ib., p. 267 ss. (compte rendu d’Iser); Plusieurs contributions très importantes se trouvent dans le N° XI, 1973 de Lili, Zeitschrift für Literaturwissenschaft und Linguistik: «Soziologie mittelalterlicher Literatur», éd. W. Haubrichs.

18. Sans prôner «l’étude historique d’un texte» proposée par L. SPITZER, je peux néanmoins

souscrire entièrement à sa devise propédeutique: «On dirait que le bon sens lui-même devrait

conseiller aux historiens littéraires de ne pas s’attaquer au problème de l’attribution d’un texte avant d’en avoir élucidé la signification exacte» (Les «Lettres Portugaises», p. 210).

19. MONFRIN, Introd.*, p. 15 ss. pour la présence du corpus au Paraclet. SCHMEIDLER* (p. 114)

wenn Abaelard dieses Werk … seiner Gattin und dem … Paraklet übergab (cf.

n. 26), so hatte er zugleich einen sicheren Aufbewahrungs- und Überlieferungsort, in dem es für die Nachwelt erhalten werden und von dem aus es, wenn seine Gattin es wollte (!), in Abschriften, z.B. in den Tochterklöstern des Paraklet (!), verbreitet werden konnte». – La supposition concer-

nant la rédaction ou la révision par Héloïse est faite pour la première fois par L. LALANNE, Quelques

, Correspondance littéraire 1, 1856-1857, p. 32 s., puis par O. GRÉARD, Lettres

Paris 1859, p. XV et J. MCCABE, Peter Abelard, Londres 1901, p. 231. Ce n’est qu’avec

l’importante découverte de Monfrin, que cette hypothèse (pourtant timide, Introd.*, p. 30: «Mal- heureusement toute certitude manque») connaît un certain succès érudit: voir GILSON* (1964), p. 209 s.: «Je suis plus tenté que jamais de croire que la composition du recueil est l’œuvre d’Héloï- se»; D. SCHALLER, Probleme der Überlieferung und Verfasserschaft lateinischer Liebesbriefe des hohen Mitte- lalters, Mittellat. Jahrbuch 3, 1966, p. 33; DE GANDILLAC*, p. 372; SOUTHERN*, p. 103: «The let- ters dominated her life as they did not dominate Abelard’s; indeed they were her life, and the basis for the life of the monastic foundation that she did her best to make great». W. Von den Steinen,

complètes

doutes sur l’authenticité

le suppose déjà: «

14

entre histoire et littérature

9. D’autre part, considéré d’un point de vue purement descriptif, ce re- cueil, si inconsistant à première vue et dont l’unité psychologique ou sty- listique peut être sujet à discussion, doit pourtant avoir été composé et lu comme un tout cohérent, puisque sa meilleure rédaction comporte les lettres personnelles ainsi que l’Historia Calamitatum et la Règle, et que l’ensemble se présente, et comme une collection épistolaire, et comme un livre divisé en chapitres 20 . Sur ce dernier point j’aimerais ajouter un détail, assez amusant à mon avis, qui n’a pas été remarqué jusqu’ici: dans sa deuxième réponse, Abélard cite un passage de sa première lettre à Héloï- se. Or, plutôt que: «Comme je te l’ai déjà expliqué dans ma dernière lettre», nous trouvons: «comme je l’ai remarqué plus haut», comme s’il s’agissait d’un seul livre ou traité 21 . De plus, on sait que, en ce qui concer- ne les lettres qui traitent de sentiments privés, la collection n’est pas com- plète, mais présente un choix de textes disponibles et en exclut d’autres, mentionnés ou conservés ailleurs 22 . Or, pouvons-nous expliquer d’après le seul contenu le but pour lequel cette anthologie a été assemblée? Il est clair que le centre chronologique de tous les événements traités concerne la fon- dation du Paraclet et ses préliminaires. L’autobiographie ne continue pas au-delà de cette période; le conflit religieux d’Héloïse se situe avant l’ins-

20. Voir également MISCH*, p. 540: «keine bloße Zusammenstellung der verschiedenartigen

Briefe, sondern trotz der Verschiedenartigkeit der Bestandteile ein in sich geschlossenes, wohl-

komponiertes, planmässig für die literarische Offentlichkeit zusammengestelltes Ganzes

falls setzt die Komposition einen Herausgeber

21. Abaelardi Ep. IV, p. 91: De quibus etiam ut iam supra memini scriptum est: Mulieres se-

Je m’étonne de ce que l’éditeur

ne donne pas la référence interne à côté de celle de l’antiphone Benedictus du Samedi Saint (Brév. ro- main). Le passage de l’Ep. IV manque seulement dans les mss. CEP, ce qui n’affaiblit guère l’argu- ment, vu la qualité des mss. T et A. J’ai déjà relevé ce détail dans Consolatio* CA 570. De même, dans Ep. VIII, p. 258 Abélard renvoie à Ep. VII, p. 278 s. par les mots: ut iam alibi meminimus (concernant la cura des apôtres vis-à-vis des femmes). Par ailleurs la tournure ut supra memini se ren- contre aussi dans l’Hist. Cal. I.366, 1492, où elle ne contribue guère à l’élégance du style. D. VAN DEN EYNDE (Le recueil des sermons de Pierre Abélard, Antonianum 37, 1962, p. 26) note la formule ac- compagnée d’une référence plus précise: sicut iam supra in alio meminimus (Sermo 2, 455 A ren- voie à Sermo 7, 435 B-C).

22. Voir D. VAN DEN EYNDE, Les écrits perdus*, pp. 476-480 (concernant le Psalterium) et Chro-

nologie*, p. 377-349. – Où sont les lettres dont Abélard parle dans l’Hist. Cal. I. 296 299, 393, (pour ne pas parler des carmina amatoria de I.355)? Elles auraient pu trouver leur place dans une col- lection «d’épîtres amoureuses» qu’on regrette de ne pas posséder. Si les sermons et poésies reli- gieuses destinées au Paraclet, les lettres IX (de studio litterarum) et XVII (confessio fidei) n’ont pas été recueillis, on peut penser que ces pièces appartiennent à une période plus tardive ou ne font pas par- tie du genre épistolaire qui détermine le cadre formel du dossier. Même si le texte est authentique ou simplement retravaillé après la mort d’Abélard, la lettre de condoléance de Pierre le Vénérable à Héloïse (cf. §§ 13 ss.) n’y est probablement pas insérée parce qu’elle ne concerne pas les origines du Paraclet. – Voir aussi ROBERTSON* (p. 120 ss.) sur cette «collection made for special purpose».

Jeden-

voraus».

dentes

et Ep. II, p. 77:

sicut scriptum est: Mulieres sedentes

le silence d’heloïse et les ideologies modernes

15

titution de la Règle, qui représente le point culminant du recueil. Une règle monastique est un document juridique précieux. Comment expli- quer le fait que son texte complet n’ait pas été conservé indépendamment des lettres, si celles-ci n’avaient pas comme fonction d’en commémorer l’origine 23 ? Même sans la supposition très plausible de Jacques Monfrin sur la provenance des manuscrits, la structure tripartite des textes réunis – l’Historia, les lettres personnelles et celles qui concernent la Règle 24 – suf- firait à conclure, ainsi qu’il est de mise depuis plus d’un siècle et que Bern- hard Schmeidler a tenté de le prouver à grand renfort d’érudition, qu’il s’agit d’une construction littéraire sous forme épistolographique sur les dé- buts du Paraclet 25 . Cette thèse très simple n’aurait rien de provoquant si elle n’avait pas été si souvent submergée par des hypothèses risquées sur la paternité littéraire de l’œuvre. Schmeidler n’aurait peut-être pas dû s’en- têter à l’attribuer à Abélard, ce qui n’a fait qu’encourager ses détracteurs à l’attribuer à Héloïse ou à un faussaire de génie 26 . Car cette controverse a

23. Lorsque j’ai écrit cette phrase je croyais à l’authenticité de la Règle, au moins dans le sens

indiqué par D. VAN DEN EYNDE, En marge

TON (Fraud

la principale difficulté de sa thèse dans le problème que pose la possibilité d’un projet idéal, irréa- lisable dans la vie concrète du couvent, et pourtant réellement souhaité par l’auteur de la Règle, fût- il Abélard ou un autre. Les contradictions entre lnstitutiones nostrae et la lettre VIII s’expliqueraient par l’écart entre les «utopies» du maître et la réalité pratique du Paraclet. Pour l’intérêt littéraire

qui me guide ici, il suffit d’affirmer que la règle telle qu’elle nous est parvenue (observée, projetée ou construite ex post – peu importe!) est le document le plus «précieux» pour décrire la structure de tout le dossier. Même sans aller plus loin, on voit facilement qu’avec les deux autres lettres (VI et VII) qui l’introduisent directement, elle «constitute more than five sixths of the correspondance, which can only be seen as a whole» (DRONKE*, p. 229).

fonde toute sa critique sur cette partie centrale du dossier. Quoi qu’il en soit, je vois

p. 70 ss. Je ne m’attendais pas à ce que John BEN-

*,

*)

24. Cette disposition est bien analysée par MISCH*, p. 540-544.

25. Je tiens à souligner que par «construction littéraire» il ne faut pas nécessairement entendre

«fabrication de fausse monnaie». Je garderais ce terme même s’il était prouvé que nous ayons af- faire aux ipsissima verba d’Abélard et d’Héloïse, puisque toute parole et a fortiori toute écriture transforme le vécu en structure symbolique (cf. Gœthe, Tag- und Jahreshefte 1811, GA XI, Zürich 1950, p. 846, qui prétend avoir choisi le titre Dichtung und Wahrheit parce qu’il était «innigst überzeugt, dass der Mensch in der Gegenwart, ja vielmehr noch in der Erinnerung die Außenwelt

nach seinen Eigenheiten bildend modele:» voir le commentaire pénétrant de ce passage par R. PAS- CAL, Die Autobiographie, Stuttgart 1965, p. 21 ss., trad. de l’anglais Design and Truth in Autobiogra- phy, Londres 1965). Bien que SCHMEIDLER utilise le même terme, c’est plutôt à l’emploi sociolo- gique que je pense, tel que le définissent P. L. BERGER et Th. LUCKMANN, The Social Construction of Reality, Garden City, N.Y. 1966.

26. L’interprétation «monastique» accompagne malheureusement presque toujours automati-

quement la thèse de l’inauthenticité, de sorte que les adversaires de celle-ci ne peuvent percevoir le bien-fondé de l’analyse littéraire elle-même. En 1807 déjà, FESSLER*, p. 352, parvient à cette double conclusion: «Wahrscheinlich ist mir, dass diese Briefe, bald nach Abälards Tode, von einem, weder ungelehrten, noch gefühllosen Mönche erdichtet und an die Historia calamitatum angeschlossen

worden seyn. Sein Zweck mag gewesen seyn, den höchsten Enthusiasmus der weiblichen Liebe im

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entre histoire et littérature

fait oublier l’essentiel, le sens de l’œuvre. Nous allons donc exclure tout «wishful thinking», sans avoir honte de notre ignorance, et nous en tenir strictement à la conviction que le texte qui nous est parvenu a été rédigé, on ne sait quand ni par qui, comme une œuvre intégrale et dans une in- tention monastique, et que des documents autobiographiques authen- tiques (ce qui est probable pour l’historia) ont pu y être intégrés 27 . Cette rédaction finale peut, pour ne pas dire doit, avoir servi de monument his- torique et édifiant pour le Paraclet, qui comme tout couvent avait besoin d’une commémoration de sa fondation 28 . Si ce livre, grâce à la Règle, a eu

Kampfe gegen die kalte, ruhige Kloster-Ascesis darzustellen, und diese über jene siegen zu lassen».

Pour Schmeidler voir n. 16 (les trois autres articles se trouvent dans Archiv für Kulturgesch. 11, 1914,

p. 1-30; Zeitschr. für Kirchengesch. 54, 1935, p. 323-338 et Revue Bénédictine 52, 1940, p. 85-95).

Parmi les témoignages de l’écho érudit, il faut particulièrement louer celui de J. HUIZINGA, qui gar- derait une certaine actualité si la correspondance se révélait être un «faux»; Zwei prägotische Geister:

Abaelard, Johannes von Salisbury (1933), paru dans Geschichte und Kultur, Stuttgart 1954, (p. 161 ss.)

p. 173: «Das tut meiner Meinung nach nicht viel zur Sache, man mag es sich vorstellen wie man

will. Den Fall selbst hat er (Abaelard) sicher nicht ersonnen; er war

kannt

hat fassen und ausdrücken können, dass noch nach acht Jahrhunderten jeder Mensch Leben und Wirklichkeit darin spürt». Les thèses de SCHMEIDLER ont été gravement compromises par les exa- gérations presque fanatiques de sa lointaine «disciple» française (Ch. CHARRIER), qui rendent la cri- tique facile. Dans la filiation érudite qui remonte à Schmeidler on ne trouve presque pas d’auteurs,

à l’exception de MISCH* peut-être, qui n’aient forcé le sens de la thèse originale, comme si c’était

un résultat définitif (L. S PITZER * qui se réfère indirectement à Schmeidler en citant F. H EER ; puis

T. L. P OLLMANN, Die Liebe in der hochmittelalterlichen Literatur Frankreichs, Francfort 1966, p. 287,

qui sans citer ces prédécesseurs écrit: «dieser Briefwechsel

tischen, gedanklichen und topischen Momenten, die ihn mit dem übrigen Werk Abaelards ver- binden, alle Merkmale eines aus abaelardischer Ideologie gespeisten literarischen Produkts zu ha- ben, vielleicht ein erstes Beispiel für die Infiltration der provenzalischen Ideologie in Nordfran-

kreich»). Je suis d’ailleurs très étonné que ROBERTSON*, dont j’apprécie l’analyse intégrale du dos- sier, puisse suivre Schmeidler et (surtout) Charrier en ce qui concerne l’attribution, sans en donner les raisons. – Il est équitable de noter que, malgré le ton à mon avis désagréablement ironique dont il s’en prend à la «Gründlichkeit» du professeur Schmeidler, GILSON (p. 92) en accepte pourtant en partie les conclusions (sans le nommer cette fois) en ce qui concerne ce «Werk von typischer Be- deutung für ein Nonnenkloster» (SCHMEIDLER, p. 113), quand il détermine l’importance du genre littéraire qui se rattache au nom de saint Jérôme. – En outre il est normal que les érudits enclins à attribuer la révision du texte à Héloïse (voir n. 17) soient aussi plus ou moins consciemment inté- ressés par sa destination monastique.

27. Un certain scepticisme provisoire est toujours recommandable, même envers les preuves les

plus évidentes d’une révision, fiction ou supercherie partielle. Ces preuves ne seraient qu’une étape supplémentaire vers la seule question importante: Comment distinguer les couches originales des

retouches postérieures? Comment restaurer le tableau, tant qu’on ne sait pas exactement à quels en- droits il a été refait?

28. Kaspar ELM, fondateur d’un institut de l’«Ordensgeschichte» dans le cadre du centre

d’études historiques à Bielefeld, a fait une conférence fort suggestive sur cet aspect lors du petit col-

scheint uns, abgesehen von den stilis-

schon in seinen Lebzeiten be-

Das große Faktum bleibt, dass ein Schriftsteller des zwölften Jahrhunderts die Liebe so

loque «Verhaltensformen im Mittelalter» en mai 1972 à Stuttgart: Die Gründerfigur als Norm und der Wandel des Gründerbildes unter dem Einfluss der Ordensentwicklung im 13. Jahrhundert. [Cette contri- bution est entrée dans deux publications ultérieures: Franziskus und Dominikus. Wirkungen und An-

le silence d’heloïse et les ideologies modernes

17

une autorité pour ainsi dire testamentaire, la mentalité médiévale ne pou- vait pas y voir plus de falsification que dans les légendes pieuses et les actes de donation fabriqués ex post, puisque la vérité historique se constituait avant tout par l’exemplarité 29 . Ce n’est pas par scepticisme acharné, mais au contraire en regrettant le manque de certitude, que nous renoncerons à la dimension biographique 30 . L’ignorance dans ce domaine est elle-même une hypothèse, car l’analyse textologique n’est pas un but en soi, mais une propédeutique valable tout autant pour un original supposé faux que pour un faux supposé authentique. Cependant, d’un point de vue sémantique, il est important de noter que la langue même nous contraint de parler d’Abé- lard et d’Héloïse comme s’ils avaient écrit les lettres conservées. Pour qu’il n’y ait pas de mystification, arrêtons que nous ne considérerons que le rôle littéraire, le «je» intratextuel 31 ! 10. En lisant le livre de cette façon agnostique, je ne peux cependant trouver une seule raison qui nous interdise de le voir, avec les yeux d’une re- ligieuse du Paraclet, comme le récit de la conversion des deux fondateurs,

triebskräfte zweier Ordensstifter, Saeculum 23, 1972, p. 127-147; Die Bedeutung historischer Legitimation für Entstehung und Funktion des mittelalterlichen Ordenswesens, dans Herkunft und Ursprung, éd. P. WUN- DERLI, Düsseldorf 1994, p. 71-90].

29. Cf. SPITZER*, p. 224, pour les lettres; en général voir BLOCH*, p. 43 ss.; H. FUHRMANN, Die

Fälschungen im Mittelalter, Überlegungen zum mittelalterlichen Wahrheitsbegriff, et K. BOSL, Zu einer So-

ziologie der mittelalterlichen Fälschung, dans Historische Zeitschr. 197, 1963, p. 529-554; id. Einfluss und Verbreitung der pseudoisidorischen Fälschung, (Schriften der MGH 24. 1), Stuttgart 1972, ch. I er ; W. SPEYER, Die literarische Fälschung im heidnischen und christlichen Altertum, Handbuch der Altertum- swissensch. I 2, 1971; U. MÜLLER, «Lügende Dichter?» Ovid, Jaufre Rudel, Oswald von Wolkenstein, dans Gestaltungsgeschichte und Gesellschaftsgeschichte, éd. H. KREUZER, Stuttgart 1969, p. 32-50; H. BRAC- KERT, Rudolf von Ems, Heidelberg 1968, p. 234 ss. – En attendant de nouvelles discussions possibles sur le genre et le degré d’inauthenticité éventuelle des lettres, on ne peut guère assez recommander une terminologie précise qui sache distinguer entre «révision», «fiction», «faux», pia fraus et «frau- de» tout court; ce qui exige tout d’abord une étude approfondie du concept médiéval de la «vérité historique» et de l’épistémologie (voir aussi n. 55). En mettant les choses «au pis», même le grand

inconnu, le «faussaire de génie», s’il a existé au XIII e siècle, n’a pas inventé ex nihilo le conflit entre l’amour et la religion (voir HUIZINGA n. 23). Il doit en avoir eu une expérience humaine, même in- directe, soit qu’il la tirât d’une source écrite (par une femme, par Héloïse elle-même?), soit qu’il sût exprimer ce que son époque, sensible à de tels problèmes, attendait d’un livre sur la conversion de cette figure célèbre (voir JAUSS*, Literaturgeschichte, p. 173 ss., thèse VII sur l’«horizon d’attente»).

30. Voir VAN CAENEGEM, loc. cit. (n. 8), p. 797: «Il vaut mieux donner une réponse incomplète

à une question importante, qu’une réponse complète basée sur une documentation abondante, à des

questions futiles que personne ne se pose pas ou plus».

31. Post festum il faut avouer que ces principes sont plus vite formulés que mis en pratique. Après

relecture du présent article je constate que je ne me tiens pas assez strictement à ma propre règle du jeu, qui aurait dû garantir une neutralité absolue envers la pluralité des hypothèses possibles, re- latives aux personnes historiques désignées par les noms d’auteurs. Je me suis parfois laissé entraî- ner à mêler les deux dimensions (littéraire et documentaire) avec une arrière-pensée favorable à l’his-

toricité des lettres.

18

entre histoire et littérature

récit subjectif (monologue d’abord puis dialogue) couronné à la fin par l’œuvre commune et objective, qui a survécu durablement à ces deux êtres et à leur union malheureuse 32 . Tout ce qu’on pourrait objecter à cette idée directrice d’une purification ascendante tient aux ruptures incontestables de ton, de genre littéraire et de contenu, entre les trois sortes de documents; mais ces contradictions apparentes, dont nous ne connaîtrons peut-être ja- mais toutes les causes, ne remettent pas en question cette vision d’ensemble, dès que nous abandonnons la pétition de principe biographiste et l’applica- tion au Moyen Âge de vraisemblances psychologiques du XX e siècle 33 . 11. Reprenons l’argument de la persévérance inconvertible d’Héloïse tel- le qu’elle ressort de la transition des «lettres d’amour» aux lettres monas- tiques. Comment, en effet, soutenir que les propres filles spirituelles d’Hé- loïse aient pu croire à l’authenticité et à la fonction légitimante quasi ha- giographique d’un document si scandaleux pour la foi, puisque la conver- sion d’Héloïse n’y est pas, ou du moins pas clairement, signalée? C’est la question que pose le Père Muckle, qui doute de l’historicité des lettres en s’appuyant sur ce même argument moraliste dont s’est déjà servi en 1805 le tout premier érudit qui a rejeté l’authenticité, Ignaz Fessler, ancien capucin, converti protestant et professeur légitimiste de l’Académie de Berlin 34 .

32. ROBERTSON* (p. 135) arrive à une conclusion semblable: «What began as a rather unat-

tractive union in lust, ended with a mutual concern for the life of the spirit. How much of this is

‘historically’ true we do not know

would not have detracted from their usefulness insofar as the nuns of the Paraclet were concerned». Et même pour l’Historia Calamitatum, dont je ne peux pas parler ici, il conclut (p. 118): «Viewed as a whole, the content of the ‘History’ is singularly appropriate to the use to which it was put.

Abelard unoubtedly wrote it

anything more was needed, in addition to the rule, it was an account of the conversion of Heloise

De même R.

SOUTHERN* (p. 101 s.) souligne que les deux dernières lettres – «much longer than all the rest put

together – bring the story to the only possible end that is not despair», et que c’est l’instruction monastique avant toute chose «that insured their survival». «They were the foundation documents of the monastery». D’une façon plutôt énigmatique, mais qui peut être entendue dans le même sens, C. BROOKE (The Twelfth Century Renaissance, Norwich 1969, p. 51 s.) écrit: «Abelard tried to

the

draw her love for him into the world of God’s love, but she at first (!) resisted, pointing out

difficulties in seeing analogies between them. Thus in a way, we are prepared for the analogy of hu-

man and divine love

in the writings of St. Bernard». MCLAUGHLIN, Abelard as Autobiographer* (p.

under Abelard’s direction. This defiency is supplied in the subsequent letters

to supply the beginning of a basic document for his new order. If

The Letters display a great deal of artifice

But this fact

».

484) dans son excellente analyse de l’Historia Calamitatum souligne que le thème de la consolation

et du recouvrement de l’identité personnelle (voir aussi n. 99) sont le lien interne de tout le dossier.

33. Sur ce point, les remarques de L. SPITZER* (p. 225 s.) restent parfaitement valables et dignes

d’être relues.

34. MUCKLE*, p. 60-66, (voir aussi n. 35); FESSLER*, p. 344 ss.: «Heloisa, die gelehrte, kluge,

weise Heloisa wie sie Abälard, wie sie Peter Abt von Clugny, wie sie sich selbst in ihrem Schreiben

an Abälard, worin sie eine Klosterregel von ihm verlangt, darstellt, damals dreyssig, Abälard zwey

le silence d’heloïse et les ideologies modernes

19

12. Comment d’autre part admettre l’unité d’un récit de conversion où l’échec du sermon d’Abélard éclate un peu comme la défaite de l’Église de- vant les grandes valeurs profanes? C’est à peu près l’opinion de Peter Dronke. En admirateur fervent des Lettres portugaises (qu’il croyait elles aus- si authentiques malgré les meilleures preuves philologiques), il s’indigne contre l’idée saugrenue d’une fonction spirituelle attribuée aux lettres d’Héloïse, et en renversant l’argument ‘puritain’, allègue comme preuve de leur historicité précisément, une incohérence qui exprimerait la contradic- tion existentielle des partenaires 35 .

und fünfzig Jahre alt, und in ihren Briefen herrscht eine Raserey der Leidenschaft, ein Streben nach schlüpfrigen Bildern, eine Frechheit der Zeichnung, wie sie kaum einem ungebildeten, achtzehn- jährigen, nur nach dem lange entbehrten Genuss lechzenden Mädchen verziehen werden könnte Die Erscheinung macht der hohe Grad der Bildung und Gelehrsamkeit in Heloisa höchst unwahr- «Berington setzt die Briefe in das Jahr 1134; desto schlimmer für ihre Echtheit

da müssten die Zeit, die klösterliche Zucht,

gen in ihrer Seele doch so geschwächt haben, dass sie sich

derselben nicht verächtlich und lächerlich gemacht hätte» (voir n. 2). La vie et les idées de ce cu- rieux auteur ont été étudiées par P. F. B ARTON , Ignatius Aurelius Fessler , Vom Burockkatholizismus zur Erweckungsbewegung, Vienne-Cologne-Graz 1969 (surtout p. 395 ss.: Abaelard und Heloisa). – D’autre part la transition a servi d’argument contre l’authenticité dans un sens plus technique, puisqu’on pouvait y voir un artifice manqué de la construction fictive. PETRELLA déjà, loc. cit. (n. 39), p. 556

s. objecte contre L. TOSTI (Abelardo, Napoli 1851, p. 187) que le changement de style est trop abrupt «per lasciare tempo a un passagio d’animo dal più concitato ardore sessuale al più rassegna- to spirito di contemplazione» et qu’il ne peut s’expliquer par la pieuse raison que la prière d’Abé- lard ait calmé la tempête du cœur. «Troppo presto!» À mon avis, ceci revient à l’application ana- chronique d’un critère de réalisme moderne. 35. Cet article garde beaucoup de mérites, comme nous l’avons dit (n. 15). Mais parce que DRON- KE* traite en premier lieu du début de la 6 e lettre, et d’une façon qui pourrait paraître exhaustive, je ne peux en éviter la critique. Ce texte devient donc en grande partie une réplique à son roman- tisme sous-jacent, mais ne touche en rien à la finesse de sa méthode descriptive (son analyse des rap- ports entre les deux parties epp. 2-5 et 6-9 ainsi que sa valorisation des «lettres de direction» me semblent mériter le plus haut intérêt). Il faut sans doute comprendre son admiration excessive «of Heloise’s unique perseverance in her unconversion» (p. 229) comme une réaction motivée par

quelques simplifications de SPITZER* (voir § 18), qui, peut-être trop nourri des idées morpholo- giques applicables à l’histoire littéraire des époques plus récentes, s’est en effet permis certains ana- chronismes. – Ce qui est particulièrement important c’est que Dronke plaide ainsi en faveur de l’au- thenticité: 1° Abélard ne peut pas être l’auteur des lettres d’Héloïse parce qu’il serait absurde d’as- sumer qu’il ait voulu montrer ses qualités de directeur d’âme tout en avouant l’échec final de ses ef- forts par le silence d’Héloïse (voir aussi n. 6). 2° Un tiers qui aurait voulu construire une «histoire de conversion» se serait épargné les plus longues parties du dossier (surtout «l’ennuyeuse digression» sur l’administration du couvent), qui n’ont rien à voir avec le changement intérieur d’une pécheres- se. Dronke est tellement sûr de sauver ainsi la position de GILSON qu’il ose écrire (p. 223 s.): «As- suming that Marianne overcome her passion, Dr. Spitzer compares her with Héloise who, (so he would have us believe) does likewise, brought by Abelard to penitence and change of heart. If this were true, Abelard might indeed have written the entire correspondence himself, as an edifying

La dernière phrase fait bien voir le poids d’un problème que je tâche

exemplum of conversion

de résoudre en sens inverse, sans toutefois accepter le tertium non datur («ou Héloïse ou Abélard») proposé par Dronke. – Quant aux Lettres Portugaises cf. l’éd. F. D ELOFFRE - J. R OUGEOT (éd. Garnier)

und das Studieren die wollüstigen Rückerinnerun-

wenigstens durch das Niederschreiben

».

20

entre histoire et littérature

13. Puisque nous sommes sur le plan biographique, consultons d’abord les témoignages contemporains, qui, avec la lettre de Bernard, les bulles pa- pales et le cartulaire du Paraclet, fournissent sur Héloïse les renseignements les plus dignes de foi et nous incitent tous à conclure que la vie et l’admi- nistration de notre abbesse furent exemplaires au plus haut degré 36 . Le Père Muckle et d’autres en furent d’autant plus alarmés. S’agit-il vraiment, pen- sent-ils, de la même femme qui s’était complue dans le souvenir de «ces vo- luptés infâmes» et promettait de mourir de désespoir à la mort d’Abélard? La contradiction semble particulièrement déconcertante à la lumière de la fameuse lettre de Pierre le Vénérable, écrite à Héloïse lors de la mort d’Abé- lard, de ce «passereau errant» qu’il venait de recueillir au sein de Cluny. Car Pierre ne se contente pas seulement de vénérer l’abbesse, il va jusqu’à l’in- viter au couvent de Marcigny pour que l’ordre de Cluny en tire gloire 37 . Ar- rêtons-nous un moment à ce «chef-d’œuvre de l’esprit d’amour clunisien» (Cilento) que Schmeidler considère comme la plus parfaite lettre de condo- léances de l’histoire mondiale 38 . Demandons-nous si elle est vraiment en

1962, dont l’introduction a définitivement établi la paternité de Guilleragues (Dronke a publié son article déjà en 1960!), CHÂTILLON*, p. 279 se demande s’il ne faudrait pas ajouter un chapitre au livre de CHARRIER* qui prouverait «que les Lettres portugaises dépendent en quelque manière des

lettres d’Héloïse». Rien n’est plus sûr depuis le travail de B. A. BRAY, L’art de la lettre amoureuse, Pa- ris 1967, p. 17, qui a découvert une première traduction française de notre texte dans le Nouveau re- cueil de lettres des dames , de F. de Grenaille, Paris 1642 , sous la rubrique «Lettres chrétiennes» (non pas sous «Lettres d’amour»), ce que H. DÖRRIE, qui a le plus récemment traité des rapports en ques- tion, ne savait pas (Der heroische Brief, Berlin 1968, p. 223 ss. sur Pope, et l’«Abailard-Dichtung in Frankreich»). Je vais reprendre le sujet dans le travail annoncé en n. 12. J. PONTON, La religieuse dans la littérature française, Québec 1969, ne s’occupe pas des influences philologiques.

36. Ces documents sont mentionnés par MUCKLE*, p. 60 ss.

37. MUCKLE*, p. 64: «Religious leaders in the Middle Ages were not squeamish, and were qui-

te ready to make due allowance for human weakness, but to say that they would welcome in one of

their convents as a shining light of religious life, a selfconfessed concubine at heart is going a litt- le too far. It just does not make sense». Voir aussi la critique polie de ces objections «of a pecular- ly precarious kind» par SOUTHERN* (p. 99 s.): «We are required to assume that the actions and states of mind of a nun in the twelfth century can be assessed by standards that are applicable (if they are applicable at all) in the twentieth century. This is a point on which every one must form his own judgement». – Petri Venerabilis ep. 115 ad Eloysam abbatissam, éd. G. CONSTABLE, I, p. 303- 309 (commentaire et bibliographie: II, p. 177 s.).

38. V. CILENTO, Medioevo monastico e scolastico, Milan 1961, p. 164 s. SCHMEIDLER*, p. 122 s.:

«der vornehmste und großherzigste Kondolenzbrief der Weltgeschichte». Le style hyperbolique ne manque pas non plus chez R. MORGHEN*, p. 22 s. Presque tous les auteurs qui s’occupent en pas- sant de cet épisode – à l’exception des spécialistes de Pierre le Vénérable – se plaisent à composer des panégyriques vagues en se servant de généralités qu’on peut déjà trouver chez Alphonse de La-

martine (Héloïse et Abélard, Paris 1864, p. 105) ou en répétant jusqu’à satiété une image qui est à l’origine une excellente trouvaille de Gilson (p. 129): «comme le messager de quelque drame an- tique venant raconter la fin du héros». Ce n’est pas ainsi que nous nous délivrerons de la construc-

le silence d’heloïse et les ideologies modernes

21

contradiction avec la correspondance d’Héloïse et d’Abélard et comparons les textes et rien que les textes, sans borner l’analyse par des questions in- solubles telles que: «Pierre le Vénérable a-t-il connu les lettres d’Héloïse? A-t-il fait semblant de ne pas les connaître? A-t-il tout compris et tout par- donné?». Car, si la contradiction postulée s’avère nulle ou secondaire, ces problèmes biographiques sont sans intérêt 39 . 14. La lettre de Pierre le Vénérable est un curieux mélange de genres lit- téraires, qui est assez répandu dans le domaine des correspondances mo- nastiques. C’est une exhortation aux devoirs d’une abbesse, une louange des qualités qu’on recommande, et en même temps un epitaphium Abaelar- di composé autour d’une descriptio bonae mortis. Dans mon étude sur les consolations de Pierre le Vénérable 40 , j’ai déjà constaté que cette combi- naison de genres se retrouve dans plusieurs lettres du grand abbé, parmi lesquelles la plus belle est sans doute son epitaphium matris, malheureuse- ment si peu connue, mais qui mériterait avec plus de raison la louange de Schmeidler que la lettre à Héloïse, somme toute assez conventionnelle. Cette dernière commence par l’insinuatio d’un éloge de l’idéal héroïque de la mulier fortis, de la femme exceptionnelle triomphant des faiblesses de son sexe par la vie monastique 41 . Ce même biais pédagogique, nous le trouvons également un peu partout dans les louanges ou plutôt exhortations d’Abé- lard 42 , et même dans des passages où le Père Muckle semble un peu scan-

tion du «personnage vitrail» qu’aurait été le puissant abbé de Cluny ni de l’idéologie d’un Moyen

Âge en fin de compte toujours harmonieux (cf. A. CHANDLER, A Dream of Order, The Medieval Ideal in Nineteenth-Century English Literature, Lincoln 1970; D. H. HOWARD, The three Temptations, Prin- ceton 1966, p. 27 ss.).

39. J’ai d’abord accepté l’opinion assez répandue que Pierre le Vénérable ait pu se régler sur la

correspondance; voir n. 47, Consolatio* CA 726 s.; GILSON*, p. 142 ss.; MISCH*, p. 717. Ce qui res- te garanti d’après l’évidence du texte même c’est que l’abbé de Cluny loue la sagesse précoce d’Hé- loïse et son activité monastique au Paraclet – ceci probablement en connaissance de cause – et qu’il «n’ignore pas ce que tout le monde sait», comme dit très bien Gilson, sans considérer que cela a pu être bien moins que ce que nous, qui sommes imprégnés de la correspondance, croyons savoir au- jourd’hui. Pour ce que «tout le monde» pouvait savoir sans notre source voir les pages bien qu’un

peu chargées de E. D. PETRELLA (Delle lettere d’Abelardo e Eloisa, Reale Istituto Lombardo di scienze e let- tere, Rendiconti II 44, 1911, p. 561 ss.) sur la naissance d’une légende en plein XII e siècle.

40. Consolatio* CA 586-681: interprétation de l’Epitaphium matris (Ep. 53); CA 682-728: des

autres condoléances; CA 726 s.: de celle qui nous occupe ici.

41. Petr. Ven. Ep. 115, p. 303-305; voir V. MOOS*, ib. Vol. IV, Index V 2, p. 130, s.l. insinua-

tio; et Hildebert

42. Surtout Abaelardi Ep. III, p. 73, 75 s.; Ep. V, p. 83 ss., 87, 93, et toute l’Ep. VII (où p. 269

ss. nous trouvons une série d’exemples héroïques analogue à celle de Pierre le Vénérable); voir V. MOOS, Consolatio* CA 561, 577. J’ose même penser que le panégyrique dans l’Hist. cal. (lignes 1321-1340) peut avoir un sens exemplaire comparable à l’exhortatio des lettres.

, p. 213 ss.

22

entre histoire et littérature

dalisé de ne pas voir venir les reproches mérités 43 . C’est que, selon la Règle pastorale de saint Grégoire bien connue au Moyen Âge, un bon directeur d’âme, plutôt que d’accabler, doit savoir redonner confiance, car, s’il faut humilier les forts par le blâme, il faut par contre relever les faibles par l’élo- ge 44 . Abélard semble non seulement suivre ce conseil, mais même être convaincu qu’Héloïse accepte la règle du jeu: «Jamais mes louanges ne peuvent enfler ton cœur, elles ne cherchent qu’à t’exciter à plus de vertu encore 45 ». Pierre le Vénérable se justifie de la même façon: non adulando, sed exhortando dico 46 . (N’est-ce pas d’ailleurs un avertissement méthodolo- gique pour ceux qui, à la lecture des panégyriques médiévaux, les pren- draient à la lettre ou les soupçonneraient d’hypocrisie? Peut-être leurs au- teurs et leurs lecteurs étaient-ils plus conscients que nous des arts du lan- gage et des rites de l’interaction). Mais pour quelles raisons pareille insi- nuatio pastorale sous la plume de l’abbé de Cluny? Un peu probablement parce que les règles élémentaires de la consolation l’imposent dans une si- tuation du deuil 47 , mais avant tout pour recommander exactement les qua- lités qu’il loue. Lesquelles? À part l’attention spéciale portée sur la conver- sion de la sagesse séculière en «vraie philosophie du Christ» 48 , ces quali- tés, pourtant essentielles à n’importe quelle conversatio d’abbesse, sont si générales que l’on ne peut pas plus y voir une allusion à la terrible obsti- nation érotique d’Héloïse qu’en déduire que pour la tolérance de Pierre les tentations de la chair avaient perdu leur caractère démoniaque 49 . Car per-

43. MUCKLE*, p. 59: «It is quite evident that Abelard in his two replies tries to raise Heloise

up to a truer love of God. One might expect some word of disapproval of such impassioned and sin- ful protestations of love». Il n’est pas inimaginable qu’un maître de l’insinuatio sache aussi faire semblant de ne pas entendre certains détails qu’ ont été dits avec l’art de l’exaggeratio rhétorique exactement correspondant à l’art de «l’understatement» dans les réponses d’Abélard (cf. n. 64, 66).

44. Voir V. MOOS, Consolatio* CA 156 ss., surtout A 160b sur la Regula pastoralis III 1 ss.

45. Ep. V, p. 87: Numquam te mea laus inflabit, sed ad meliora provocabit, et tanto studiosius quae lau-

davero amplecteris, quanto mihi amplius placere satagis. Non est laus nostra testimonium tibi religionis ut hinc aliquid extollentiae sumas. Voir aussi Ep. VII, p. 279 s. où Abélard justifie les louanges hyperboliques de saint Jérôme adressées à des femmes et où il excuse ce qui pourrait y paraître: veritatis tramitem

excedere et non in modicam labi

adulationem, en concluant: Dulcissimum quippe viro sancto fuerat qua-

cumque arte verborum fragilem naturam ad ardua virtutis studia promovere.

ut quanto in transacta pugna carne infirmior, tanto in remuneratione sempiter-

na appareat gloriosior. Haec carissima soror vere non adulando, sed exhortando dico, ut magnum in quo ali-

quandiu perstitisti bonum attendens, ad caute illud conservandum animosior reddaris, et sanctas illas quae te-

cum domino serviunt

46. Ep. 115, p. 304:

ut in eodem sollicite agone contendant, verbis pariter et exemplis accendas.

47. Voir Consolatio* T 28 s., 1101-1179, 1345 ss., 1613 ss.

48. Ep. 115, p. 303 s.

49. Ainsi MORGHEN*, p. 22: «Forse Pietro il Venerabile non viveva più l’attesa escatologica con

l’intensità con la quale l’aveva vissuta Oddone, né forse considerava più l’amor terreno come una

le silence d’heloïse et les ideologies modernes

23

sonne ne sait si à 45 ans, donc 25 ans après les quelques mois de bonheur tragiquement brisés à Paris et à Argenteuil, l’abbesse avait encore besoin d’être admonestée ou excusée sur ce point. 15. Dans la partie nécrologique de la lettre de condoléances, le plus beau passage, souvent cité, se rapporte directement à la singulière vie commu- ne d’Héloïse et d’Abélard. Pierre y affirme clairement les valeurs naturelles et surnaturelles du mariage, sans oublier la copula carnalis sanctifiée par la

charité 50 . «L’homme qui t’appartient, dit-il (illo tuo), celui avec lequel et sous lequel tu as servi le Seigneur, c’est le Christ qui le réchauffe aujour- d’hui dans son sein à ta place comme un autre toi-même: il te le garde pour

par sa grâce, il te soit rendu». Gil-

qu’au jour de la venue du Seigneur

son voit dans ces mots le témoignage raffiné d’une sagacité qui devine l’Héloïse des lettres et lui recommande un amour de Dieu indissoluble- ment lié à son amour humain, le Christ étant le seul garant et protecteur de celui qu’elle chérissait le plus au monde. Par ce biais cette abbesse «bu- tée, rebelle et comme murée dans sa douleur» – c’est le beau portrait de Gilson – pourrait donc être sauvée malgré elle 51 . Je ne crois pas sous-esti-

mer les dons pédagogiques de Pierre le Vénérable en affirmant qu’il ne dit rien de plus ni de moins que ce qui fait la substance même de ses autres lettres de condoléances et – pourquoi le taire? – de toute consolation mé-

Il significato spirituale del ‘corpo mistico’

si traduceva, se mai, in Pietro il Venerabile in un senso d’umanità, sereno e distaccato

50. Ep. 115, p. 307 s.: Hunc ergo venerabilis et carissima in domino soror, cui post carnalem copulam

tanto validiore, quanto meliore divinae caritatis vinculo adhesisti, cum quo et sub quo diu domino deservisti, hunc inquam loco tui, vel ut te alteram in gremio suo confovet, et ‘in adventu domini’, ‘in voce archangeli, et

in tuba dei descendentis de caelo’, tibi per ipsius gratiam restituenduam reservat. Constable a oublié de no- ter la référence I Thess. 4, 15-18, qui est une des citations finales des plus usuelles dans les condo- léances (voir V. MOOS, Consolatio* Index V I, p. 79 8.1). Pour la formule ut te alteram voir ib. T 138, 1492; pour loco tui confovet, ib. T 1539 ss., 1549 ss.

51. GILSON*, p. 145. L’argument a été souvent repris: voir par ex. MCLEOD, Entretiens. (GAN-

DILLAC*), p. 363; CILENTO, loc. cit. (n. 38), p. 167; PERNOUD, loc. cit. (n. 6), p. 273 ss.; JEANDET, loc.

cit. (n. 6), p. 247; R. OURSEL, La dispute et la grâce

à sa vaillance»). Voir aussi la curieuse al-

, Paris 1959, p. 85 s. («Sachant à bon escient flat-

ter dans l’innocence sa coquetterie, il rendait hommage

tération du premier sens chez A. D. SCAGLIONE, Nature and Love in the Late Middle Ages, Berkeley-Los

manifestazione della schiavitù dell’uomo al Maligno

».

Angeles 1963, p. 29: «Public opinion was against this woman in love, and the time had not yet come for public sympathy toward great sinners (voir n. 108, 111). The sympathy of some of her contem-

poraries (for example, Peter the Venerable) for Heloise was purely a movement of exquisite hearts and human understanding, and did not imply recognition of her revolt, rather strove to cover it up offi-

cially. A famous letter

shful thinking,

a noble piece, indeed, of wi-

clearly contradicted by the evidence, since Héloise never appeared to have under-

gone such a conversion to true ‘divine charity’». En voilà une certitude digne d’envie! Faut-il exclu-

re qu’elle soit essentiellement redevable aux semences peut-être involontaires de Gilson?

(vient cité une partie du passage de n. 46)

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entre histoire et littérature

diévale chrétienne 52 . Car les liens d’amour, de parenté et d’amitié peuvent tous, selon cet idéal, être engloutis dans le sacramentum futuri sans perdre leur caractère individuel, et gagnent même en intensité dès que la mort bienheureuse d’un être aimé crée des liens de prière. (C’est d’ailleurs presque dans les mêmes termes que Pierre, à la mort de son père, loue la relation sublimée de ses propres parents) 53 . Certes, la situation d’Héloïse et d’Abélard, à la fois conjugale et monastique, est rare, et même unique. Ce n’est cependant ni par hasard ni par une quelconque influence textuel- le, mais par l’effet homologique d’une même mentalité, que les paroles de Pierre nous apparaissent comme l’écho direct de la fameuse prière qu’Abé- lard à la fin de la 5 e lettre demande à Héloïse de réciter continuellement 54 :

«Maintenant, Seigneur, ce que vous avez commencé dans votre miséricor- de, daignez le combler pour l’achever. Et ceux que vous avez séparés une fois dans le monde, réunissez-les à vous pour l’éternité!» Georg Misch écrit de ces mots solennels qu’ils «sonnent comme une oraison funèbre, comme si toute une partie de la vie était à jamais enterrée ainsi 55 ». Mais il faut être plus précis. Cette oraison funèbre est la consolation anticipée d’une mort qui symbolise la séparation des deux époux dans le siècle, et qui, deman- dée par Héloïse elle-même, devrait, par la promesse conjugale et monas- tique de retrouver un jour l’union brisée sur terre, transformer une tristes- se momentanée en joie durable et faire de la vie active et contemplative du couvent une «antichambre du paradis». Cette prière marque moins la fin d’une vie que le début d’une autre, celle que nous voyons s’épanouir dans l’ac