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Enquête

Les neuf de Tarnac


LE MONDE | 20.11.08 | 13h10 • Mis à jour le 20.11.08 | 13h11

uand Mathieu B., 27 ans, se souvient de son arrestation, il a cette image, à la fois drôle et
amère, d'hommes encagoulés de la police antiterroriste cherchant "des explosifs dans les pots
de confiture de (sa) mère". Etudiant il y a encore peu en mastère de sociologie à l'Ecole des hautes
études en sciences sociales (EHESS), il fait partie des neuf jeunes arrêtés le 11 novembre et mis en
examen pour "association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste". Cinq d'entre
eux - "le noyau dur", pour le parquet - doivent, en plus, répondre du chef d'accusation de
"dégradations en réunion sur des lignes ferroviaires dans une perspective d'action terroriste", les
fameux sabotages de caténaires de la SNCF.

Ce n'est pas le cas de Mathieu. Il a été remis en liberté sous contrôle judiciaire, comme trois autres,
après quatre jours de garde à vue. Des heures et des heures d'interrogatoire dont il retient ceci :
"On est ton pote. On va te foutre en taule. On est d'accord avec toi. Tu as de la merde dans le
cerveau parce que tu as lu des livres. On va aller te chercher un sandwich. Tu reverras jamais ton
fils." Lorsque nous l'avons contacté, il a demandé un peu de temps pour réfléchir parce que "ce
type d'expérience est assez difficile à relater".

Comme lui, la plupart des neuf interpellés sont des étudiants brillants ultradiplômés. Tous fichés
pour leur appartenance, selon les mots de la ministre de l'intérieur, Michèle Alliot-Marie, à
"l'ultragauche, mouvance anarcho-autonome". Julien Coupat - présenté par la police comme le
chef de file et dont le nom a été mis en avant -, 34 ans, a fait une grande école de commerce,
l'Essec, puis un DEA, avant d'enchaîner un début de doctorat à l'EHESS en histoire et civilisation.
Au dire de son père, il envisageait de se lancer bientôt dans des études de médecine. Son amie,
Yldune L., 25 ans, fille d'universitaire, a eu la mention très bien à son master d'archéologie.
Benjamin R., 30 ans, a fait Sciences Po Rennes et a passé un an à l'université d'Edimbourg en
sociologie du développement et responsabilité environnementale. A Rouen, Les plus jeunes, Elsa
H., 23 ans, et Bertrand D., 22 ans, sont respectivement en première année de master d'anglais et en
licence de sociologie. Trois se distinguent : Gabrielle H., 29 ans, inscrite depuis septembre dans
une école d'infirmières, Manon G., 25 ans, musicienne, premier prix de clarinette dans son
conservatoire, et Aria T., 26 ans, qui a longtemps joué le rôle d'une ado un peu rebelle dans une
sitcom populaire en Suisse, Les Pique-Meurons.

Aucun n'est en rupture familiale. Les parents, dirigeant de laboratoire pharmaceutique, médecin,
ingénieur, universitaire, prof ou de la classe moyenne, continuaient à les voir régulièrement.
Yldune, l'étudiante en archéologie, incarcérée depuis sa mise en examen le 15 novembre, habitait

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encore chez son père et sa mère. Pas de rupture donc. Mais tous avaient décidé de vivre selon des
canons différents de ceux de leur milieu, à l'écart de la société marchande.

Un jour de 2003, en quête d'une ferme "pas trop chère", Julien Coupat débarque dans le bureau de
Jean Plazanet, alors maire communiste de Tarnac, un village de 335 habitants sur le plateau de
Millevaches, en Corrèze. L'affaire est vite conclue : une bâtisse, des dépendances, 40 hectares. Le
Goutailloux. "Ensuite, j'ai vu arriver un groupe de jeunes, très sympas, serviables", raconte avec
enthousiasme Jean Plazanet.

Ils reprennent l'épicerie du hameau. La gérance est confiée à Benjamin R., qui a l'expérience de
l'animation d'un lieu de vie alternatif pour avoir fait fonctionner un squat - l'Ekluserie - à Rennes.
C'est le plus écolo de la bande. Entre 16 et 19 ans, il a travaillé bénévolement dans des associations
de protection du gibier d'eau, des rapaces et des loutres. Il a brièvement présidé la fédération des
Jeunes Verts européens.

A Tarnac, le groupe élève des moutons, des poules, des canards, ravitaille les personnes âgées
alentour. "Je ne crois pas me tromper en disant que l'un des buts était de se donner les moyens
matériels et affectifs de fuir la frénésie métropolitaine pour élaborer des formes de partage", dit
Mathieu B.

Ils fuient le travail salarié, rejettent le système capitaliste et l'hyperconsommation. Sans


concessions, ils bannissent les téléphones portables. Par refus de la sujétion, plaident-ils. Par souci
de clandestinité, pense la police. Leur radicalité est dans leurs écrits, leurs lectures, leurs
comportements, estiment amis et réseaux. Elle s'est traduite en actes, soupçonnent les enquêteurs
qui les surveillaient depuis le printemps et affirment avoir vu deux d'entre eux à proximité d'une
des caténaires endommagées la nuit du 8 novembre. Des "projets d'attentats consommés", a
estimé le procureur de Paris, Jean-Claude Marin.

"Je suis un communiste, du temps de la Commune de Paris", a dit un jour Julien Coupat à son
père. Les neuf se réservent de longues heures pour la lecture et l'écriture. Mais bougent aussi
beaucoup. Certains font des milliers de kilomètres pour visiter des squats politiques, participer à
des contre-rassemblements à l'occasion de G8 ou de sommets européens. Le 3 novembre, plusieurs
se sont retrouvés à Vichy lors de la réunion des ministres de l'intégration des Vingt-Sept. Autant de
manifestations qui se sont soldées par des heurts avec la police.

Julien Coupat ne réside pas à demeure à Tarnac, où est née la petite fille qu'il a eue avec Gabrielle
H., il y a trois ans. A Paris, il fréquente les milieux intellectuels. Il a tissé des vrais liens avec le
philosophe italien Giorgio Agamben, rencontré lors d'un séminaire. Ils jouent de temps à autre au
football, le philosophe l'a aidé au moment du lancement de la revue Tiqqun en lui trouvant un
imprimeur en Italie. Julien Coupat était membre du comité de rédaction de cette publication
éphémère influencée par le situationnisme.

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"Il est de la mouvance postsituationniste avec le langage qui va avec, c'est un très bon
connaisseur de Guy Debord", souligne Luc Boltanski, directeur d'études à l'EHESS. "C'était un
étudiant brillant, quelqu'un d'extrêmement gentil", poursuit le sociologue qui l'a distingué
nommément dans la préface de son livre Le Nouvel Esprit du capitalisme (avec Eve Chiapello,
Gallimard 1999). "Le genre de type qui en sait plus que ses profs, assure Eric Hazan, son ami
depuis six ans. Pour lui, les modes d'action et les mots du passé sont à laisser tomber. Ce n'est pas
un philosophe spéculatif." Cet éditeur parisien a publié L'insurrection qui vient (éd. La Fabrique,
2007), un ouvrage signé "Comité invisible", qui excite la curiosité policière depuis plusieurs mois.
Le style relève de la littérature "situ" fascinée par l'émeute. Il y est évoqué le sabotage des voies de
TGV pour bloquer la machine économique et créer un état de chaos "régénérateur". Julien Coupat
est désigné comme l'auteur principal du livre. Le parquet de Paris lui attribue le rôle de penseur et
de dirigeant d'un groupe terroriste. A ce titre, il encourt vingt ans de prison.

"Julien m'a dit : "Moi je veux vivre dans la frugalité", confie son père, un ancien médecin qui a
cofondé un laboratoire pharmaceutique, aujourd'hui à la retraite. Il aurait pu devenir directeur
financier de Barclay's." Mais ce fils unique qui vit avec 1 000 euros par mois a tourné le dos à
l'univers très cossu où il a grandi, dans les Hauts-de-Seine. "Quelque part, cela a dû être un
formidable accélérateur de sa réflexion", réfléchit le père à haute voix, au milieu des riches
demeures nichées dans une sorte d'enclave boisée. M. Coupat, qui a découvert Tarnac il y a un an,
a acheté la maison jouxtant l'épicerie. Il a également acquis pour son fils, dans le 20e
arrondissement de Paris, un ancien atelier d'artisan de 50 m2 qui devait héberger un futur projet
de journal militant. Indûment présenté dans la presse comme un loft luxueux, il servait pour
l'heure de refuge à Julien et Yldune.

Effondrés, choqués par l'étiquette "terroristes", les parents tentent de faire face, tétanisés à l'idée
de "trahir" leurs enfants par une phrase maladroite, un mot de trop. En une semaine, ils ont dû
tout apprendre : les avocats, les couloirs du palais, la pression des médias. La mère de Gabrielle H.
a passé 72 heures en garde à vue. Celle d'Yldune revit en permanence la scène de sa fille tirée du lit,
menottée, et tremblant si fort que les policiers ont appelé SOS-Médecins. A l'association
d'archéologie dont elle est membre depuis huit ans, on s'offusque que des "pinces de forge", saisies
lors des perquisitions, puissent être retenues comme des pièces à charge pour le sabotage des voies
ferroviaires. "C'est une spécialiste du néolithique et du coulage du bronze, on l'a vue des dizaines
de fois manier ces pinces pour ses recherches !", s'insurge un ami.

"J'ai lu tous les textes de Julien, je n'y ai jamais trouvé le moindre appel à homicide ou violence
contre un individu, je suis révolté par tout ça", proteste le journaliste et chercheur Olivier
Pascault, ancien condisciple de l'EHESS. Pour Giorgio Agamben, "on ne va pas les traiter comme
les Brigades rouges, ça n'a rien à voir ! On cherche le terrorisme et on finit par le construire, tout
ça pour répandre la peur chez les jeunes gens". Les avocats Irène Terrel, Steeve Montagne, Cédric
Alepée, Dominique Vallès, dénoncent une incrimination terroriste "démesurée", la "faiblesse" des
dossiers et rappellent l'absence de casier judiciaire de leurs jeunes clients.

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A l'intérieur de l'atelier du 20e arrondissement, tout est figé, humide, en désordre. Sur la porte en
contreplaqué, d'une écriture un peu enfantine, est inscrit : "Ceci est ma maison, éphémère comme
les précédentes. Les objets sont à la place que je leur ai désigné. Demain je déménagerai et ils me
suivront. D'eux ou de moi qui est le plus exilé ?" Un peu plus loin : "Je suis comme un soldat qui ne
porte pas d'uniforme, qui a choisi de ne pas combattre mais qui se bat toute la nuit pour d'autres
causes."

Isabelle Mandraud et Caroline Monnot


Article paru dans l'édition du 21.11.08

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