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Gertrude Lowthian Bell, les années d’apprentissage 1905-1914. Itinéraires et voyages en


Syrie, en Mésopotamie et en Arabie.

Gertrude Lowthian Bell constitue l’une des figures les plus fascinantes de ce groupe d’amateurs
doués qui au cours des dernières années du dix-neuvième siècle et des premières années du
vingtième parcoururent les provinces arabes de l’empire ottoman, souvent soupçonnés
d’espionner pour le compte du gouvernement britannique.1
Les pages qui suivent ont pour objet de retracer ce que furent les étapes les plus marquantes de
son expérience au Proche-Orient dans les premières années du vingtième siècle.
Au cours de la première décennie du vingtième siècle apparaît un groupe informel constitué de
personnalités appartenant à l’élite sociale et universitaire britannique et dont les préoccupations
personnelles et professionnelles vont se rejoindre autour du thème de l’exploration géographique
des provinces asiatiques de l’Empire ottoman. Autour de la figure de William Ramsay,
professeur à l’université d’Oxford, archéologue et spécialiste de l’histoire des premières Eglises
chrétiennes, auteur, en 1890 d’un ouvrage intitulé The Geographical History of Asia Minor
publié avec le concours de la Royal Geographical Society et de l’Asia Minor Exploration Fund
vont s’intégrer un certain nombre d’individus, dont David George Hogarth et Gertrude Lowthian
Bell.
Né en 1862, Hogarth rejoignit l’équipe de Ramsay en 1887 et, en 1897, fut nommé directeur de
l’Ecole anglaise d’Athènes. Délaissant quelque peu les études archéologiques pures, il publia en
1902 The Nearer East, ouvrage commandé par la maison d’édition Heinemann pour sa
collection Regions of the World, dans lequel il décrit les systèmes géologiques, orographiques,
hydrologique de l’Asie ottomane ainsi que son organisation sociale et politique. En 1904 paraît
The Penetration of Arabia, compilation exhaustive des récits des voyageurs en Arabie, depuis
les premiers temps jusqu à la fin du dix-neuvième siècle. En 1908, il prit la succession de Sir
Arthur Evans à la tête de l’Ashmolean Museum à Oxford. Hogarth accompagnera G. Bell tout
au long de sa carrière et sera à l’origine de son recrutement par le Bureau Arabe du Caire au
début de la première guerre mondiale.2
1
On pourra consulter à ce sujet, Ygal Sheffy, British Intelligence and the Middle East, 1900-1918 : How Much Do
we Know ? Intelligence and National Security, 2002, 17:1, 33-52.
2
Sur D.G. Hogarth, voir C.R.L.Fletcher, David George Hogarth, President, R.G.S. 1925-1927, The Geographical
Journal, vol LXXI ,n°4, 1928. H.V.C. Winstone voit en lui l’intermédiaire entre les services du renseignement
nouvellement réorganisés et le monde de l’érudition universitaire. Il fut de ceux qui accompagnèrent les premiers

1
2

Gertrude Bell fut une des premières femmes diplômées de l’Université ; férue d’archéologie et
d’épigraphie, elle rencontre en 1899 D.G. Hogarth par le truchement de sa sœur Janet et William
Ramsay en 1900, avec lequel elle collabore lors des compagnes de fouilles dirigées par ce
dernier dans le nord de la Syrie et cosigne un ouvrage intitulé A Thousand and One Churches.
Ce groupe informel est ainsi constitué de professionnels de l’archéologie et d’amateurs éclairés
dont G. Bell est une figure centrale mais non unique, jouissant d’une fortune matérielle leur
permettant de voyager sans que les soucis d’intendance viennent contrecarrer leurs projets et
caractérisés par leur appartenance à une élite sociale souvent proche des cercles les plus élevés
du pouvoir politique.3 Son biographe Elizabeth Burgoyne peut ainsi écrire que ses amis et les
proches de sa famille constituent une part non négligeable du Who’s Who. Parmi ses relations
elle cite Sir Edward Grey, collègue de son père Hugh au Conseil d’administration de la Northern
Railway Company, Valentine Chirol, son fidèle correspondant avec lequel elle s’entretient des
problèmes diplomatiques de l’heure, et qui après 28 années passées au Foreign Office est
devenu directeur du service étranger du Times,4 Cecil Spring-Rice, ambassadeur, Sir Franck
Lascelles, ambassadeur lui aussi, Lord Roberts, futur commandant en chef des armées
britanniques. On peut citer aussi Mark Sykes, fils d’un riche propriétaire terrien du Yorkshire
avec qui elle entretint des relations exécrables et qui négocia les accords Sykes-Picot.5
Les personnages évoqués au cours des lignes qui précèdent ont, de par leur origine sociale ou la
légitimité conférée par le prestige académique, un rapport de proximité avec les mécanismes du
processus de décision en matière politique et diplomatique. Il ne s’agit pas de suggérer qu’ils
puissent se trouver investis de missions précises, mais le détail de leur pérégrinations, en raison
de la précision des informations dont ils pouvaient disposer, tant pour ce qui concerne la
géographie des régions visitées que l’évolution des opinions publiques et l’appréciation des
situations politiques, en font les auxiliaires précieux du stratège, du militaire et du diplomate,
ainsi que des reflets fidèles des préoccupations de l’heure.

Gertrude Bell en Syrie : The Desert and the Sown.6

pas de la carrière de T.E. Lawrence et apparaît comme le mentor et l’inspirateur de voyageurs britanniques au
Proche-Orient dans les années qui précèdent la première guerre mondiale.
3
Yves Brillet, L’élaboration de la politique étrangère britannique au Proche-Orient dans la seconde moitié du dix-
neuvième siècle et au début du vingtième siècle. Lille Thèses ISSN :0294-1767.
4
Chirol est le fidèle Domnul de la Correspondance de Gertrude Bell.
5
Elizabeth Burgoyne, Gertrude Bell : from her Personal Papers, 2 vols, (Londres: Ernest Benn, 1958-1951)
6
Gertrude Bell, The Desert and the Sown, (Londres: Heinemann, 1907).

2
3

Dans sa correspondance à sa famille, publiée en 1927 par Lady Florence Bell, ainsi que dans ses
carnets, G. Bell consigne de façon détaillée les impressions des pays et des populations qu’elle
rencontre, donnant ainsi une indication du cadre dans lequel va s’opérer son rapport à la région.
L’étude de cette correspondance, qui forme le substrat des ouvrages qu’elle rédigera une fois
revenue en Grande-Bretagne, témoigne de sa capacité d’observation de l’état de la société et de
sa faculté d’analyse des rapports entre les différents groupes qui la composent.7
Au cours des premiers mois de l’année 1905, G. Bell entreprend un long périple qui la
conduit de Beyrouth et Haïfa à Damas puis à Konia et finalement Constantinople en passant par
les régions situées à l’est du Jourdain, lui donnant ainsi l’occasion d’observer et d’analyser les
changements à l’œuvre dans les provinces ottomanes. La société est tout d’abord pensée en
termes d’opposition des sources d’autorité, ottomane et indigène, ce qui révèle une opposition
plus générale entre l’administration et la population qui n’est pas non plus appréhendée comme
une entité homogène, mais comme un ensemble composé de groupements séparés, entretenant
des rapports complexes de proximité, d’interdépendances et d’opposition. Parmi celles-ci, elle
note celle existant entre le monde urbain et le monde des campagnes, soulignant par exemple les
écarts en matière de prononciation et de vocabulaire. Elle constate de même la séparation
conflictuelle entre le monde sédentaire et le domaine nomade structuré par l’appartenance et la
loyauté tribale.
The Desert and the Sown est ainsi le résultat d’observations faites sur le terrain et une
réflexion sur les pratiques du gouvernement turc et ses dysfonctionnements, ainsi que sur la
place qu’occupe, ou pourrait occuper la Grande-Bretagne dans cet univers. Dans une rapide
esquisse de l’évolution des rapports turco-britanniques, elle considère que la Grande-Bretagne
aurait pu, avec des perspectives de succès non négligeables, prendre en main l’administration de
la Syrie, tout en constatant que, dans l’ensemble, elle n’a rien fait pour endiguer la baisse de son
prestige. Reprenant les critiques formulées traditionnellement à l’encontre de la politique de la
Grande-Bretagne, par un discours de la méthode où elle analyse les moyens et les effets, elle
conclut que le déclin de l’influence britannique à Constantinople est dû à un manque de lisibilité
et de cohérence.8

7
The Letters of Gertrude Bell, selected and edited by Lady Bell, 2 vol, (Londres : Ernest Bell, 1927) Cette édition,
fruit du choix opéré par Lady Bell est maintenant enrichie par l’immense travail de mise en ligne de l’ensemble des
carnets et de la correspondance effectué par l’université de Newcastle. Voir le site www.gerty.ncl.ac.uk
8
G. Bell, The Desert and the Sown, xii : “Reluctant to accept the responsibility of official interference, we have yet
permitted the irresponsible protests, vehemently expressed, of a sentimentality that I make bold to qualify as
ignorant, and our dealings with the Turks have thus presented an air of vacillation that they may be pardoned for
considering perfidious or for regarding with animosity.”

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Ces considérations sur les ambiguïtés de la politique britannique la conduisent à proposer


une nouvelle approche de la relation entre la Turquie et la Grande-Bretagne. Posant le principe
de l’ existence d’un capital de sympathie de la part des populations à son égard, rappelant que
son statut de grande puissance asiatique et musulmane l’oblige à élaborer une doctrine ferme et
constante dans le cadre de ses rapports avec le chef de l’Islam, il lui paraît possible, en menant
une politique sincère et adroite, de voir restaurer la confiance dont l’Angleterre jouissait à
Constantinople.
The Desert and The Sown n’est pas que considération de politique générale. C’est aussi
le récit d’un périple à travers la steppe syrienne et les régions situées à l’est du Jourdain, qui lui
permet de rendre compte des traits géographiques caractéristiques de la région, d’effectuer des
relevés cartographiques et de décrire la vie sociale du désert.9 Elle identifie les différentes tribus,
leur territoire, leur force au combat, ainsi que la nature de leurs rapports avec l’administration
ottomane.10 Elle remarque ainsi au sujet des Anazeh qu’ils nomadisent en hiver aux abords de
l’Euphrate. Le clan dominant est celui des Beni Sha’lan, allié aux Shammar d’Ibn Rashid.
Passant sans cesse des renseignements particuliers aux considérations générales, G. Bell insiste
sur l’importance du rapport personnel dans la construction d’une relation avec les bédouins, les
liens tissés par les rencontres étant de la plus grande importance pour établir une situation de
confiance avec les tribus.11
Ces contacts avec les tribus lui permettent d’obtenir des renseignements sur les affaires
d’Arabie centrale, et ainsi d’actualiser les connaissances concernant notamment la rivalité entre
Ibn Rashid et Ibn Séoud. Ceci lui donne la possibilité de reconstituer les différents éléments du
conflit qui oppose Hail et Riad et de noter les changements survenus dans la répartition
territoriale entre les Shammar de Hail et les wahhabites. Après le dernier épisode de ce conflit,
elle relate que les zones contrôlées par Ibn Rashid ne comprennent plus que Hail et les régions
situées au nord, dont Jauf, pour lesquelles Ibn Rashid doit reconnaître la suzeraineté d’Ibn
9
D.G. Hogarth considérait The Desert and the Sown digne de figurer comme l’un des grands classiques du récit de
voyage en Orient. On peut consulter à cet égart H.V.F. Winstone, Gertrude Bell, (NewYork : 1978), 321
10
Gertrude Bell, The Desert and the Sown, 23. Parlant des tribus nomadisant aux environs de Salt, bourgade située
dans le désert syro-jordanien, elle rappelle ainsi que, “ the men of Salt are classed among the tribes of the Belka,
with the Abadeh and the Da’ja. And the Hassaniyyeh and several more that form the great group of the Adwan. Two
powerful rulers dispute the mastership here of the Syrian Desert, the Beni Sakr and the Anazeh. There is a
traditional friendship, barred by regrettable incidents between the Sukhur and the Belka, perhaps that was why I
heard in these parts that the Anazeh were the more numerous but the less disinterested for courage of the two
factions.” Les carnets offrent une vue détaillée des notes prises pendant le voyage. Voir par exemple l’entrée pour le
9 février 1905.
11
Les relations entre les tribus font l’objet de nombreuses notes. G. Bell consigne ainsi les hiérarchies du désert,
rapportant par exemple que les Shérarat, bien que constituant l’une des tribus les plus nombreuses et les plus
puissantes, sont considérées comme étant de rang inférieur. Les querelles tribales sont incessantes, la vie dans le
désert n’étant qu’une suite ininterrompue de trêves et d’accrochages.

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Séoud. Tout ceci lui permet d’évoquer les raisons qui entraînent la fragilisation du régime de
Hail, la personnalité de son émir n’en étant pas la moindre. 12 Il lui est aussi possible d’apprécier
le rôle que la rumeur de désert prête à la Grande-Bretagne et de déterminer le degré de soutien
que ses actions peuvent rencontrer. Elle estime ainsi qu’Ibn Rashid est persuadé que son rival est
armé par la Grande-Bretagne, par le truchement du cheikh du Koweït, l’installation d’un pouvoir
militaire fort dans l’intérieur de l’Arabie ayant pour intérêt stratégique d’affaiblir la pression
turque sur la périphérie de la péninsule, plus particulièrement sur les rives du golfe Persique et
en Mésopotamie.13
G.Bell conclut ses observations sur les tribus par une interrogation sur leur avenir et
constate l’avancée, partout perceptible, de la civilisation rurale et du gouvernement. Les
quartiers d’été des nomades subissent la pression des paysans sédentaires, leurs sources
d’approvisionnement en eau sont contrôlées par des circassiens installés par le sultan. A son
avis, il ne fait guère de doute que les jours des bédouins sont comptés14.
Après les bédouins et la vie politique du désert, elle s’intéresse aux populations druses
qu’elle rencontre lors de son séjour dans le Jebel druse. La nervosité des autorités ottomanes
reflète l’état des relations entre Turcs et Druses, basé sur une méfiance réciproque. Cette
méfiance est à l’origine de la prudence avec laquelle le gouvernement ottoman gère les affaires
de la province.15
G.Bell souligne que le processus de pacification mis en place par le pouvoir ottoman fait
son œuvre et que la prospérité grandissante, ainsi que l’apparition d’une vie économique
diminuent les risques d’une confrontation brutale avec le pouvoir central.. Elle remarque ainsi
que l’impression dominante est celle d’une situation de paix plus fermement établie que cinq ans
auparavant. 16

12
Gertrude Bell, The Desert and the Sown, 44: “A reckless man, so I read him, with a restless intelligence and little
judgment, not strong enough, and perhaps not cruel enough, to enforce authority upon the unruly tribes whom his
uncle Muhammad held in a leash of fear.”
13
Gertrude Bell, The Desert and the Sown, 48. L’évolution de la rivalité entre les principautés de Riad et de Hail
fait tout au long du 19ième siècle l’objet d’une surveillance attentive de la part des autorités britanniques en Inde
représentées par le Government of India. Le voyage à Hail et à Riad constitue un des seuls moyens de constater et
d’apprécier l’évolution du rapport de force entre les Rashid et les Séoud. C’est à cette entreprise que se consacrera
G. Bell en 1913 et 1914.
14
Gertrude Bell, The Desert and the Sown, 57: “ The truth is that the days of the Arabs are numbered. To judge by
the ruins, it will be possible, as it was possible in other countries, to establish a fixed population all over this
territory, and they will have to choose between themselves building villages and cultivating the land or retreating to
the east where water is almost unobtainable and, in the summer, the heat is far greater than they can face.”
15
Gertrude Bell, The Desert and the Sown, 86.
16
Gertrude Bell, The Desert and the Sown, 87. La présence ottomane renforcée dans la région de Salt et de Salkhad
s’explique par l’importance de sa situation stratégique au point de départ des pistes reliant la Syrie au Nejd par Kaf
et le wadi Sihran.

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Toutes ces observations permettent à G. Bell d’apprécier les qualités et les défauts de
l’administration ottomane. Elle constate tout d’abord l’existence d’une classe d’administrateurs
capable d’agir efficacement sur le terrain et d’organiser la vie sociale. En revanche, les défauts
proviennent principalement des échelons supérieurs de l’administration de la province, peuplés
de Grecs, d’Arméniens et de Syriens souvent corrompus et dénués de scrupules. Les positions
subalternes sont occupées par des Turcs souvent compétents, dotés d’un solide bon sens et d’un
instinct naturel pour gouverner. En dépit de ses échecs, G. Bell estime que l’élément turc est seul
en situation de gouverner le pays. Elle remarque de même les effets qu’ont sur les populations
les entreprises de modernisation de l’Empire mises en place par Constantinople. L’un des
facteurs d’unification autour de la politique du sultan lui semble être la construction de moyens
modernes de communications; elle y voit la marque d’une volonté modernisatrice autour de
laquelle se retrouve une opinion publique naissante.17
G. Bell conteste la validité d’une politique basée sur le concept de nation arabe. L’idée
nationale, au sens occidental du terme, ne lui semble pas avoir de réalité concrète. La Syrie ne
lui apparaît ainsi qu’en tant que notion géographique et entité administrative qui ne génère pas
dans le cœur des habitants le sentiment d’une appartenance. Elle en déduit que le panarabisme
est une chimère. 18
En dernier lieu, elle mentionne une évolution notable dans la manière dont est perçue la
Grande-Bretagne auprès des populations de la Syrie, soulignant un renversement dans les
opinions exprimées à ce sujet par rapport à l’époque de la guerre en Afrique du Sud. Ceci lui
semble dû à une appréciation positive de l’action de Cromer en Egypte et de Curzon dans le
golfe Persique.19

17
Gertrude Bell, The Desert and the Sown, 136: “The bazaar, that is public opinion, does not think that it (the
railway) will be abandoned in spite of the opposition of the Sherif of Mecca and all his clan, who will never be
convinced of the justice of the Sultan’s claim to the Khaliphate of Islam, nor willing to bring him in close touch
with the religious capitals. The bazaar backs the Sultan against the Sherif and all other adversaries, sacred or
profane. The wheels of the Turks grind slowly and often stop, but, in the end they grind small, especially in Arab
tribes is rendered particularly brittle by their private jealousies and suspicions.”
18
Gertrude Bell, The Desert and the Sown, 140: “Of what value are the pan-Arabic associations and inflammatory
leaflets that they issue from the foreign printing presses? The answer is easy: they are worth nothing at all; there is
no nation of Arabs, the Syrian merchant is separated by a wider gulf from the Beduin than he is from the Osmanli;
the Syrian country is inhabited by Arabic-speaking races all eager to be at each other’s throats, and only prevented
from fulfilling their natural desires by the ragged half-fed soldier who draws at rare intervals the Sultan’s pay.”
19
Gertrude Bell, Letters, 3 mars 1905 : “ We have gone up in the world since 5 years ago. I think that is due to the
success of our government in Egypt to a great extent – that counts with the learned who see their brothers in Cairo
able to write and study as they please. The defeat of Russia stands for a great deal, and my impression is that the
vigorous policy of Lord Curzon in the Persian Gulf and on the Indian Frontier stands for a great deal more. No one
who does not know the East can realize how closely it all hangs together. It’s scarcely an exaggeration to say that if
the English mission had been turned back from the gates of Kabul, the English tourist would be frowned upon in
the streets of Damascus.”

6
7

G. Bell dégage ainsi trois points forts : l’Empire ottoman, malgré ses défauts, accomplit
en Syrie une œuvre de modernisation sensible dans l’évolution des organisations sociales;
l’élément arabe n’est pas susceptible de s’unir en raison de sa diversité ni de tenir tête aux Turcs
dans la mesure où les haines réciproques sont plus fortes que l’antagonisme à l’égard de ces
derniers; la Grande-Bretagne enfin peut espérer retrouver son crédit et son influence sur la
région.
La dernière partie du voyage de G. Bell la conduit de Damas à Hamah, Alep et Konia
avant de rejoindre Constantinople, lui permet de rendre compte de l’état économique des
secteurs du nord de la Syrie et de l’Anatolie et d’évoquer les rivalités économiques entre les
puissances européennes présentes dans la région. Elle s’intéresse particulièrement aux
problèmes concernant la construction de lignes ferroviaires et aux difficultés de financement de
celles ci.20
A Adana, G.Bell rencontre George Lloyd, attaché honoraire à l’ambassade britannique à
Constantinople avec lequel elle demeure quelques jours et qui lui fait part des avancées de la
liaison ferroviaire vers la Mecque et de la constriction de lignes secondaires vers Ma’an et
Akaba.21
Arrivée à Konia en mai 1905 et reçue chez le consul d’Allemagne dans cette ville, elle
continue de noter ce qu’elle entend concernant les problèmes de constructions des lignes de
chemin de fer. Malgré les difficultés liées au financement des travaux, elle rapporte qu’une issue
pourrait être trouvée grâce à l’obtention, dans le nord de la Mésopotamie, de concessions
pétrolières le long de la ligne.22
Ce dernier aspect montre l’intérêt que G.Bell pouvait porter au développement de la
situation politique et économique dans laquelle la Grande-Bretagne n’entendait pas se laisser

20
Gertrude Bell, The Diaries, 28 mars 1905 : “Shellun tells me interesting things of the railway – Aleppo is nipped
between contending interests. The original French concession was from Damascus to Hama , Aleppo Birejek – even
the tickets were printed and all preparations made. Then came the German Baghdad line with its branch line from
Killiz to Aleppo and objected to the French concession as spoiling theirs. Meantime in 3 years the Germans have
only got 4 hours E of Eregli and it seems very doubtful whether they will be able to go on. The kilometric guarantee
is not forthcoming and they will have to raise a loan for their work if it to be continued. From Killiz the plan is to
go right away East and so to tap Mosul and the Tigris valley, but this is an immense distance. There is some talk of
bringing the railway by Adana and Alexandretta to Aleppo which wd be the only line that wd really benefit Aleppo
for what she wants is a port.”
21
Gertrude Bell, The Diaries, 24 avril 1905. George Lloyd est un de ces amateurs de talent, attachés honoraires de
l’ambassade et qui sans mandat véritablement officiel parcourent, à l’instar de G. Bell, les provinces asiatiques de
l’Empire ottoman et apportent ainsi des informations utiles aux autorités diplomatiques britanniques.
22
Gertrude Bell, The Diaries, 7 mai 1905:“ The work on the line has stopped at the next station between Eregli. He
(the consul) sees no immediate prospect of its going on. But there is the petroleum scheme in N Mesopotamia and if
the oil turns to be sufficient in quantity the Co might accept that concession in lieu of the kilometric guarantee
which the government is entirely unable to pay further. It is 15,000 frcs a kilometre, rough and smooth. The
company has mountain rights for 20 kilometres on either side of the line.”

7
8

distancer par ses rivaux européens. Une note du 22 avril 1905 dans ses carnets fait ainsi état
d’un dîner au cours duquel furent commentés les agissements de la France en matière de
construction de lignes ferroviaires ainsi que le problème de la construction de la ligne de
Constantinople à Bagdad, de son prolongement éventuel jusqu’au golfe Persique et de la
participation de la Grande-Bretagne au financement du projet.23
La lecture de la correspondance, des notes et des carnets, montre que G. Bell, dès son
arrivée à Constantinople et plus tard lors de son retour en Grande-Bretagne, au cours des mois
de l’année 1906 qu’elle passe à la rédaction de The Desert and the Sown, grâce aux
conversations et discussions qu’elle peut avoir avec ceux qui forment son cercle social, Sir Cecil
Spring-Rice, Sir Valentine Chirol, ainsi qu’avec des membres éminents du cabinet, remplit une
fonction d’informateur informel au service des instances dirigeantes de son pays.24

L’aventure mésopotamienne.

Les mois qui suivirent son grand voyage en Syrie ne furent pas seulement employés à la
rédaction de The Desert and the Sown et à la fréquentation de son cercle d’amis. G. Bell, tout en
consacrant une partie des années 1906 et 1907 à un travail archéologique dans le nord de la
Syrie avec William Ramsay, fréquente aussi assidûment la Royal Geographical Society où elle
s’initie à la cartographie.25
Elle assiste aussi à une conférence de D. G. Hogarth, publiée dans le Geographical
Journal de l’année 1908 dans laquelle il dresse l’état de la connaissance géographique en Asie
occidentale à l’ouest d’une ligne reliant la mer Noire au golfe persique. De toutes ces régions,
l’Arabie lui semble être la moins bien connue. Il lui paraît important d’obtenir des informations
sur la situation politique à l’intérieur de la péninsule, sur l’existence des pistes reliant les
principaux centres urbains. Hogarth mentionne également la nécessité de mieux connaître le
nord de la Mésopotamie ainsi que le Kurdistan. Le programme qu’il trace aux futurs géographes

23
Gertrude Bell, The Diaries, 22 mai 1905:“ We certainly ought to come in over the Baghdad line. Our demand for
the Board was preposterous -30Eng. 30 French, 30 German and 10 neutral – and cd never be agreed to. As to the
difficulty over the laying of the Gulf bit at once £ 100000 to Izzet ant £50000 to the Sultan would end it. If we do
not, they will certainly make the line without us and find another harbour than Koweit . There are others to the
north which we tried unjustly to get included in Koweit’s territory but did not succeed.”
24
Gertrude Bell, The Complete Letters of Gertrude Bell, vol 1, 226; voir aussi, vol 1, 252, “ Today I lunched with
Sir Edward and Mr Haldane.- Willie Tyrrel told Sir E. I was here and he quickly asked me to lunch. It was most
interesting and delightful. I’ll tell you about it. Sir Franck (Swettenham) is coming to tea and I dine with Domnul
and spend the balance of the evening, after he goes to the office with Willie T. Sir Henry C.B. hasn’t sent for me
yet. I’m a little surprised, aren’t you?- So different from my habits in Constantinople.”
25
Le fruit de cette coopération sera publié sous le titre : A Thousand and one Churches.

8
9

et explorateurs, par les pistes de recherche qu’il esquisse, permet d’apprécier les attentes en
matière de renseignements sur l’état géographique et l’évolution politique de la région. Deux
pôles distincts sont dégagés, concernant le nord et le sud. En Arabie, il s’agit de collecter des
renseignements sur l’état des tribus, de consigner l’état politique de la région, d’apprécier le
rapport de forces entre les émirats et le pouvoir central ottoman. Dans le nord, on notera la
nécessité réaffirmée de mieux connaître les réseaux possibles de communication, au moment où
se déroulent les conversations entre les puissances européennes sur le développement ferroviaire
des provinces turques. Ce programme de découverte n’est rendu possible, selon Hogarth, que
par le rétablissement de l’autorité ottomane, considérée non pas comme un frein au progrès,
mais comme le moteur nécessaire à la modernisation de la région.26
Les déplacements de G. Bell en Syrie au cours des années 1909-1911 soulignent ce
regain d’intérêt pour l’étude des voies de communication entre l’Orient et l’Occident, font
l’objet de publications dans le journal de la Royal Geographical Society et constituent la matière
de son second ouvrage consacré à la région, Amurath to Amurath.27
L’étude des carnets et de la correspondance permet de reconstituer l’activité de G. Bell
pendant les mois où elle séjourna dans le nord de la Syrie et en Mésopotamie et de remarquer
l’intérêt qu’ elle porte à l’évolution politique de la région.
Dès son arrivée à Alep en février 1909, elle constate l’émoi causé par la proclamation de
la constitution et s’interroge sur l’évolution des mentalités ainsi que sur l’avenir des relations
entre la minorité chrétienne et la majorité musulmane dans le cadre d’une autonomie renforcée
ou d’une quasi indépendance de la Syrie. Elle perçoit et rapporte la montée, à Alep et à Damas
d’un sentiment antichrétien, impression corroborée par le témoignage de l’évêque grec-
catholique d’Alep, Mgr Kali.28 Il lui semble ainsi que la présence des Turcs constitue un garant
et un rempart contre le déferlement du fanatisme.
Le 7 février G. Bell rencontre le correspondant du Berliner Tageblatt qui la renseigne sur
la situation à Urfa et à Diarbakir où la tension règne entre les Arméniens chrétiens et les Kurdes

26
D. G. Hogarth, Problems in Exploration, Western Asia, The Geographical Journal, vol XXXII, n°6, 1908, 550-
569.Le Président de la Royal Geographical Society, Sir Thomas Holdich fit remarquer à l’issue de la conférence
que “ Mr Hogarth’s lecture will tend to stimulate explorers, and to fix their minds on that part of the map to which
attention should be given.”
27
G. Bell, The East Bank of the Euphrates from Tel Hamar to Hit, The Geographical Journal, vol XXXIV, 1910,
513-537. Voir aussi Amurath to Amurath, (Londres: Heinemann, 1911)
28
Gertude Bell, The Diaries, 5 février 1909:“ The Bp thinks that Syrian autonomy wd without doubt be a
disadvantage to the Xian community The Xian population in Syria is in a smaller proportion of the whole of Syria
than the Xian population of Turkey in proportion to then whole of Turkey. Moreover the Arab is far more fanatical
than the Turk. Therefore in a practically independent Syria the Xian wd be much more oppressed than he is under
the Turk.”

9
10

musulmans, ainsi qu’à Mossoul et Bagdad. Le lendemain elle rencontre le vali qui lui confie que
la priorité est à la réorganisation de la police, de la gendarmerie et du système judiciaire et
estime impensable l’accès de la minorité chrétienne à de hautes responsabilités administratives
dans la province, à la différence de ce qui peut se passer à Constantinople. G. Bell profite de son
séjour à Alep pour rencontrer le Comité local d’Union et Progrès et assister à une réunion au
cours de laquelle sont abordées les questions relatives à la liaison ferroviaire entre Alep et
Alexandrette (Iskanderun) et à la modernisation de l’agriculture.29
L’itinéraire entre Alep et Hit la fait voyager le long des rives de l’Euphrate, à travers des
espaces qui n’ont pour la plupart jamais fait l’objet de repérage cartographique : Rameilah,
Rakka, Deir ez Zor, Abu Kemal, Ana et Hit. Parallèlement à ses activités purement
géographiques elle profite de ses rencontres pour se renseigner sur l’état d’esprit des populations
concernant l’évolution de la situation politique ; ainsi note-elle le 15 mars 1909 dans ses carnets
une conversation avec un notable de Haditha, localité située à l’est de Hit, qui lui fait part de ses
doutes quant à une évolution pacifique de la situation ainsi que des difficultés rencontrées par
les différents éléments arabes à s’unir pour être représentés et entendus au plus haut niveau.30
S’écartant des pistes habituelles G. Bell parvient enfin à rejoindre la forteresse d’Ukhaidir, un
des buts de son expédition.31 Après avoir étudié les ruines de la citadelle, elle prend la route de
Kerbala pour rejoindre Bagdad en passant par Babylone où elle est l’hôte du Dr Andrae, chef de
la mission archéologique allemande.
G. Bell arrive le 6 avril 1909 à Bagdad où elle est reçue par le colonel Ramsay, Consul-général
britannique qui se met à sa disposition et la présente aux notables de la ville.
Le séjour de G.Bell à Bagdad lui permet d’apprécier l’état politique de la Mésopotamie. Les
relations de confiance et d’amitié qu’elle noue avec Ramsay lui donne l’occasion d’avoir avec
lui des conversations politiques sur l’avenir de la province et l’évolution de la situation
politique. Les travaux de Willcocks sur l’irrigation lui font entrevoir un plan pour contrôler et
administrer le pays. Ramsay insiste aussi sur la nécessité de se concilier les grandes familles, en

29
Gertrude Bell, Letters, 9 février 1909.
30
Gertrude Bell, The Diaries, 15 mars 1919:“ He says there is no probability of anything like just rule and is certain
there will be a universal conflagration. Then he thinks and hopes the powers will have to step in and that is the only
prospect he can see […]. He says there is much talk in the Arab newspapers of a separate Arab assembly and he
fears that the newspapers will stir up trouble and revolt. He does not believe the Arabs have many good men at
present but in the next generation it will be different […]. He says the difficulty is that there is no real union.
Aleppo hates Der and Der hates Damascus and so forth.”
31
Gertrude Bell, A Palace in the Syrian Desert, The Fortnightly Review, vol 212, 1910, pp 339-369. En fait la
forteresse avait été redécouverte et visitée un an auparavant par un jeune orientaliste français, Louis Massignon.

10
11

particulier le clan du Naqib, chef des nobles de Bagdad et descendant du Prophète en raison de
son pouvoir d’influence sur les Musulmans de l’Inde et de l’Afghanistan.32
Divers entretiens avec des personnalités influentes de Bagdad lui font découvrir l’étendue des
maux dont souffre la province, la premier d’entre eux étant la corruption généralisée qui
gangrène l’ensemble de l’administration. Grâce à Ramsay, G. Bell rencontre notamment Raouf
Effendi Chaderjizadeh, fils d’un grand propriétaire terrien du district de Hillah, qui lui fait
remarquer l’absence d’homogénéité de l’Empire. Il estime par contre qu’un mouvement national
arabe est en train de naître et que les Arabes voudront un jour être les maîtres dans leur propre
pays.33
Les bons rapports qu’elle entretient avec Ramsay lui permettent d’avoir accès aux
documents confidentiels de la Résidence, notamment en ce qui concerne les sujets liés à
l’irrigation et aux chemins de fer. Elle écrit à ce propos à Valentine Chirol au Times pour le
convaincre d’attirer l’attention de l’opinion britannique sur l’importance de ces questions qui
sont vitales à ses yeux pour l’avenir économique de la région. Elle écrit aussi à ce sujet à son
père, lui demandant son concours et son appui auprès des personnes influentes du Board of
Trade et du Foreign Office intéressées par le dossier, parmi lesquelles Sir Ernest Cassel, l’un des
principaux financiers britanniques impliqué dans les négociations portant sur la construction de
la liaison ferroviaire entre Constantinople et Bagdad, et mentionne l’aide possible de son ami
George Lloyd, diplomate préposé à la collecte du renseignement dans l’Empire ottoman.34
Après avoir quitté Bagdad, elle parvient à Samarra le 15 avril puis à Tikrit où elle
rencontre l’un des principaux cheikhs de la tribu des Shammar, Humeidi Beg Ibn Fahran, l’un
des quatorze fils du chef suprême des Shammar ; elle profite de la circonstance pour réaffirmer
la nécessité d’installer un climat de reconnaissance réciproque avec un des pouvoirs de fait de la

32
Gertrude Bell, The Diaries, 7 avril 1909: “ He is anxious to keep on good terms with the Nekib because of the
latter’s influence on Afghanistan. He thinks the lower delta wd be very easy to hold if the irrigation works were
carried out The locks of the dams wd be kept in Baghdad and the moment any Arabs misbehaved or refused to pay
taxes, they wd be sent down and the water supply cut off. The Arabs wd not dare to ruin the water works as they wd
thereby ruin themselves. The N. desert road he thinks could be easily held by the Indian frontier system. The big
Sheikhs shd be regularly subsidized and made responsible for sections of the roads. The guards over them wd be the
Sheikh’s people and if incidents occurred the subsidies wd be cut off and reprisals made. The first thing needed is
that the tribes shd be treated honestly and this they never are. Honesty is entirely lacking everywhere. He evidently
considers as possible some sort of scheme of putting Englishmen into the provinces who would report to C’ple.”
33
Gertrude Bell, The Diaries, 9 avril 1909.
34
Gertrude Bell, Letters, 15 avril 1909:“ I am sending a long letter, to Domnul, for publication if he sees fit, about
railways and irrigation. I think the matter is extremely important and I hope Domnul will support it. The money will
eventually, I trust be found in England. Now I don’t want you to put anything into it […], but you might I think lend
a hand, what with your influence at the Board of Trade, to say nothing of your friendship with Sir Ernest Cassel!
My letter to the Times is necessarily the merest sketch. If you care to hear more of the matter, George (Lloyd) will
tell you and Willie T. ( Tyrrell) could show you an elaborate report of Colonel Ramsay’s in a despatch to the F.O. I
am writing to George to tell him he must help.”

11
12

région.35 Depuis Tikrit, elle se rend à Asshur où elle est reçue par l’équipe archéologique
allemande fouillant le site, puis à Mossoul où elle peut rencontrer les notables et apprécier
l’atmosphère politique de la ville au moment de la déposition du sultan. Abdul Hamid.
C’est depuis Diarbakir qu’elle rend compte des rumeurs circulant autour de cette
déposition selon lesquelles le sultan Abdul Hamid aurait ordonné à ses fidèles de procéder à des
massacres des populations chrétiennes de la région.36 Elle pense que la situation en Turquie va se
dégrader, que le pays va sombrer dans l’anarchie et que l’armée et les éléments les plus
conservateurs et réactionnaires ne vont pas manquer de s’affronter. Elle s’interroge sur la
capacité de l’armée à imposer son autorité à l’ensemble de l’Empire.
Les rencontres qu’elle fait dans la ville et les conversations qu’elle peut y tenir lui
permettent de reconstituer les évènements de la semaine du 13 au 19 avril. Les officiers fidèles
au Comité d’Union et Progrès ont pu intercepter un télégramme en provenance de
Constantinople ordonnant au vali de susciter des troubles à l’ordre public et d’inciter ainsi au
massacre des chrétiens. Elle y voit le dernier expédient du sultan Abdul Hamid dans sa lutte
contre le nouveau régime. Elle précise que les massacres n’ont pu être évités que grâce à
l’influence des comités locaux. Les rumeurs les plus contradictoires parcourent la région et les
craintes réciproques de la communauté chrétienne et de la majorité musulmane, qui se voient
toutes deux prêtes à être agressées par l’autre ne lui semblent augurer rien de bon. Elle ajoute
que dans la région de Diarbakir les musulmans n’acceptent pas la détermination du
gouvernement à assurer la protection des chrétiens.37 Ces informations sont corroborées par une
conversation avec le consul des Etats-Unis en poste à Kharput qu’elle relate dans sa lettre du 10
juin 1909.38
G.Bell rejoint enfin Constantinople où elle prend contact avec l’ambassadeur, Sir Gerald
Lowther, ainsi qu’avec le premier dragoman Fitzmaurice avec lequel elle a une longue
35
Gertrude Bell, Letters, 21 avril 1909:“ Fahran was the very famous sheikh of all the Shammar. Now the Shammar
and the ‘Anazeh for all practical purposes divide the desert between them, without amity, and all the little tribes
tremble at their nod […]. We had an interesting talk about the desert, at the end of which I gave him my visiting
card and he bade ma welcome to all the Shammar tents. Some day I shall profit by the invitation. I like making the
acquaintance of these desert lords. It may always come in useful.”
36
Gertrude Bell, Letters, 31 mai 1909.
37
Gertrude Bell, Letters, 6 juin 1909.
38
Gertrude Bell, Letters, 10 juin 1909:“On Ap 25 the Vali came to him looking like a man who was on the verge of
nervous collapse. He said that on the 17th a telegram had come from C’ple ordering massacres. He swore that no
one but himself and the telegraphji knew of its existence, but he added that for 4 days he had been holding the
Kurds at bay. For 4 days they had been clamouring at his gate, demanding that he should give them the word to fall
upon the Xians. This quite tallies with other things that I have put together bit by bit. There must have been a
preliminary propaganda among the people; they all knew that massacres were to take place; then even knew the
date almost to a day. The vali’s resistance does him all the more credit because he is a man of the old order and
thoroughly reactionary. The fact was that the order from C’ple was too sweeping; even reactionary officials feared
the consequences if they carried it out.”

12
13

discussion politique. Elle rencontre aussi Philip Gaves, correspondant du Times et l’un des
meilleurs connaisseurs de la vie politique de l’Empire ottoman. Elle annonce son intention de
revoir George Lloyd dès son retour en Grande-Bretagne afin de discuter de la situation en
Turquie.
En 1911, G. Bell se rend une nouvelle fois en Syrie et entreprend de rallier Damas à
Bagdad en traversant le désert syrien. Elle arrive à Damas à la fin du mois de janvier où elle
constate que la situation politique à l’intérieur de la province s’améliore.39 Elle s’intéresse à
l’activité de l’armée turque dans les zones habitées par les Druses et semble se réjouir des
progrès obtenus par l’administration ottomane dans leurs entreprises de contrôle et de
subordination des tribus bédouines.40
Elle profite de son séjour à Damas pour rencontrer des notables et des chefs de tribus qui
la renseigne sur l’état politique de la Syrie, renseignements qu’elle consigne dans une longue
lettre à Valentine Chirol dans laquelle elle fait le point sur l’évolution des affaires politiques de
la région.41
La traversée du désert entre Damas et Bagdad ne présente pas de difficultés majeures. Un
cheikh de Kubeisa, petite localité située non loin de Hit s’offre pour l’accompagner et lui servir
de guide ; elle quitte Damas le 9 février 1911, en direction de Dumeyr, dernier poste turc avant
le désert. Tout au long de cet itinéraire, elle note l’emplacement des points d’eau, remarque les
vestiges de citernes le long de l’ancienne piste datant des Abbasides, mentionne le nom des
différentes haltes. Sa caravane arrive en vue de Kubeisa le 23 février.
Après la traversée du désert, elle se rend à Najaf puis à Babylone. Elle entre à Bagdad le
13 mars 1911. Son bref séjour à Bagdad lui permet revoir le Naqib, avec qui elle s’entretient de
l’avancement des travaux de la ligne du Chemin de fer de Bagdad. Celui-ci pense que c’est à la
Grande-Bretagne que doit revenir la construction de la section située entre Bagdad et le golfe
Persique.42 Elle rencontre aussi les notables de la ville qui lui font part de leur opposition au vali
Nazim Pacha et de l’état de dissidence des grandes confédération bédouines, les Shammar et les
Muntefiq. Elle parvient aussi à avoir une longue discussion politique avec le nouveau consul
Lorimer qui lui donne son point de vue sur la situation britannique à Bagdad et dans la province.
Celui-ci considère qu’il est de l’intérêt de la Grande-Bretagne d’abandonner Bagdad à
39
Gertrude Bell, Letters, 20 janvier 1911:“ The country is changing slowly. The army is paid and the police are paid
and there is a general consensus of opinion that Syria has never been so well-policed before.”
40
Gertrude Bell, The Diaries, 20 janvier 1911:“ The Hauran absolutely settled. It began with quarrels between the
Druzes and the Moslems in the Hauran and Bosrah […]. The arms have been largely seized, truckloads of arms and
ammunition came in […]. The Jebel Druze will now be civilized.”
41
Gertrude Bell, Letters, 27 janvier 1911.
42
Gertrude Bell, The Diaries, 16 mars 1911.

13
14

l’Allemagne, la Perse à la Russie et de maintenir sa prééminence sur le littoral du golfe


Persique.43
G. Bell quitte la ville le 21 mars et prend la direction de Khanikin, un des nœuds du futur
réseau ferré vers la frontière perse où elle est l’hôte de Mustapha Pacha, l’un des chefs kurdes
les plus puissants de la région. Elle rejoint ensuite Kirkouk et entreprend de visiter le nord de la
Mésopotamie. Elle peut ainsi voir à l’œuvre l’armée turque dans son entreprise de pacification
du désert et de subordination des tribus. Elle visite ainsi le camp de Hatra, où le commandant
Riza Beg est parvenu à prendre le contrôle de la puissante tribu des Shammar.44
Depuis le nord de la Mésopotamie, elle fait ensuite route vers Diarbakir, travaillant à la
correction des cartes du War Office, rencontrant à Nisibin l’équipe franco-allemande chargée
des derniers relevés topographiques avant la construction de la section de la ligne vers Bagdad et
rejoint Constantinople le trois juin où elle est reçue par l’ambassadeur et par Babington-Smith,
directeur de la National Bank of Turkey, institution financière particulièrement intéressée par
l’avancement des travaux sur la ligne.
On peut ainsi remarquer que malgré les incessantes références à l’architecture antique et
à l’archéologie, les lieux décrits et visités par G. Bell ont tous ici un rapport avec les
préoccupations du moment: la construction de liaisons ferroviaires entre la Méditerranée et
Bagdad. Elle n’est pas un personnage officiel, investi par une autorité politique. Mais elle
montre, par sa proximité avec les cercles du pouvoir, par l’attention qu’elle porte aux évolutions
politiques, la nécessité ressentie de se tenir au courant de la réalité géographique et humaine de
la région. Elle agit ainsi à la fois comme agent d’influence et comme agent de renseignement
participant à l’élaboration d’un savoir sur la région permettant d’optimiser l’action de la Grande-
Bretagne et de conforter son crédit.

L’aventure arabe.

Depuis les premières années du dix-neuvième siècle les autorités britanniques se sont
toujours montrées intéressées par l’évolution de la situation intérieure de l’Arabie. Il s’agit pour
43
Gertrude Bell, The Diaries, 17 mars 1911:“ He thinks we had far better leave Germany alone here and Russia in
Persia. It wd divert their attention and the loss to our trade wd be a small price to pay. Perhaps we may still retain
predominance in Irak which would satisfy all our desires; anyhow we cd close the Gulf and prevent danger to the
Indian route. He dislikes the Committee and thinks it is nearing its end. It is hated in Irak for its Ottoman policy; it
is a terrible despotism. Its policy is also strongly anti foreign. He believes all annoyances to foreigners are due to
it.”
44
Gertrude Bell, Letters, 14 avril 1911:“ Riza Beg, who was in command, took the Sheihks by surprise. Without
firing a shot, he forced about 15000 of the tribe to come to Hatra, levied, in kind, the long unpaid taxes, settled all
grievances, and appointed a single sheikh over the whole tribe who is responsible for the good behaviour of all.”

14
15

Londres, mais plus encore pour les autorités britanniques en Inde de surveiller l’évolution du
rapport de force entre les deux émirats rivaux de Riad et de Hail qui se disputent la prééminence
sur l’intérieur de la péninsule. Pour les intérêts anglais, la victoire d’Ibn Séoud sur son rival
signifierait à la fois le renforcement de son allié principal dans le golfe, à savoir le cheikh
Moubarak du Koweït, mais aussi un regain possible de l’ardeur militante du wahhabisme, source
éventuelle de déstabilisation de la frontière du Nord-Ouest. En revanche, le rétablissement de la
dynastie des Rashid du Jebel Shammar impliquerait un renforcement de la tutelle ottomane sur
l’ensemble de la région. Tous les voyageurs anglais qui se sont rendus dans l’intérieur de la
péninsule au cours du 19ième siècle ont ainsi rendu compte de la situation politique de l’intérieur
de l’Arabie.45
L’expédition de G. Bell à Hail constitue le point d’orgue et l’aboutissement de ses
voyages et explorations au Proche-Orient avant 1914.
A la fin de l’année 1913, elle arrive à Damas, espérant ainsi réaliser le projet longuement
entretenu de pénétrer en Arabie centrale et de traverser l’ensemble de la région du Nejd
jusqu’aux confins de la partie désertique dans le sud de la péninsule. Dans l’article qu’il lui
consacre en 1927, D.G. Hogarth souligne qu’ayant tout lieu de croire que cette expédition ne
recevrait pas l’agrément des autorités ottomanes, elle évite autant que possible les contacts
officiels pendant les trois semaines que dure son séjour à Damas.46 Elle en profite cependant
pour rencontrer les personnalités amies qui peuvent lui fournir aide et assistance dans la
préparation de son expédition. Elle s’entretient ainsi avec l’un des principaux marchands de
Damas, Mohammad al Bassam qui la renseigne sur l’état politique du Nejd mais la dissuade de
chercher à pénétrer jusqu’en Asir.47 Les conversations de G. Bell avec les notables de Damas lui
48
permettent d’obtenir des informations sur l’état des forces dans l’intérieur de la péninsule G.
Bell s’entretient avec ses hôtes du mouvement national arabe et mentionne que le Naqib de
Bassora, Sayyid Talib a convié Rashid et Séoud à une conférence devant se tenir à Hasa ou au

45
On peut lire à ce sujet, Madawi al Raheed, Politics in an Arabian Oasis, The Rashidis of Saudi Arabia,( Londres:
I.B. Tauris &Co Ltd, 1991)
46
D.G. Hogarth, Paper on a Journey to Hail, with remarks by Sir Hugh Bell, The Geographical Journal, vol LXXX,
n°1, 1927, pp. 1-32, 1.
47
Rosemary O’Brien, Gertrude Bell, The Arabian Diaries, 1913-1914, ( Syracuse University Press: 2000.) 138:
“Muhammad Bassam came to see me and gave me some satisfactory account of the desert. There are some good
camels to be brought and everything is at peace. He thinks Nejd quite possible and the Wadi Dawasir, but not Asir
Ibn Rashid very powerful and at peace with Ibn Sa’ud. Ibn Sha’lan at Jof.”
48
Rosemary O’Brien, 139: “Muhammad says Ibn Sha’lan is not art peace with Ibn Al Rashid. The present man is
Sa’ud ibn al Rashid but he says that Abd al’ Aziz bin Sa’ud holds Nejd but just immediately round Hayyil.”

15
16

Koweït portant sur la question de l’unité arabe. La liste des participants lui permet de nommer
les personnalités qui comptent en Arabie.49
G. Bell quitte Damas le 20 décembre 1913. La lecture des carnets ainsi que l’article de
D.G. Hogarth dans le Geographical Journal permet de reconstituer de manière précise son
itinéraire et fournit de multiples informations sur les routes empruntées ainsi que sur les
différents groupes tribaux rencontrés. A chaque fois, elle note avec soin les délimitations de
leurs aires de nomadisation, leurs forces respectives et les rivalités pouvant exister entre eux
ainsi que la nature de leur relation avec le pouvoir central. Elle longe ainsi le Jebel Druse
passant Noël à Burqa, rejoint Qasr Azraq le 31 décembre ; le 3 janvier, elle est arrêtée à Ziza par
les autorités ottomanes Après avoir plaidé sa cause auprès du vali de Damas, elle est finalement
autorisée le 14 janvier à continuer son voyage.50 Au cours de ses pérégrinations G. Bell
mentionne à plusieurs reprises une amorce de développement agricole de la région ainsi que la
modification du paysage que de telles activités induisent. Elle ajoute que le prix de la terre
augmente et que les produits récoltés sont vendus à Jérusalem. Les conversations qu’elle peut
mener lui permettent d’apprécier la politique du gouvernement visant à fixer les tribus et à les
obliger à payer l’impôt. L’avancée du Chemin de fer du Héjaz vers la Mecque est ainsi un outil
aux mains de l’administration.51
Les travaux de repérages géographiques et cartographiques occupent aussi une partie de
son temps. Elle fixe la délimitation entre l’Arabie et la Syrie ainsi que les zones contrôlées par le
gouvernement et relevant administrativement de Damas ; elle fait les relevés topographiques et
note la position des points les plus caractéristiques de ses itinéraires.52
Elle parvient enfin à Hail le 25 février 1914. Le récit du séjour de G. Bell à Hail est
précieux dans la mesure où il constitue le premier de ce genre depuis la visite de l’Allemand
Nolde en 1893 et un témoignage de première main de la situation politique de l’émirat de Hail.53
49
Rosemary O’Brien, 140: “ Long talk with Dr Abd al Rahman, Georges Effendi, and Abd el Wahab about the Arab
Movement. Sayyid Talib, Naqib of Basrah has called a gathering of the Arab Sheikhs. Mubarak of Qweit, the
Muntafiqs, the Sha’lans, Ibn Sa’ud, the Sheikh of Muhammerah. They are to meet in two months’ time at Qweit.
The Imam is not of it nor he is so important as al Idrisi who is gradually eating up Yemen. Ibn Rashid has said he
would be represented but he is half-hearted. The Govt has increased his subsidy. They have also given a motor car
and various presents to the Sherif of Meccah but it is said that a son of his is to go as his representative to Qweit.”
50
D. G. Hogarth,.6: “ She slipped away on te 17th, in good spirits, with help and fresh men from te Bsharras and
rode south west over recently tilled land of the Bani Sakhr for Tuba.”
51
Rosemary O’Brien, 168: “ They (les bédouins), complain much of the dowleh (le gouvernement). I asked whether
the railway was a profit or a disadvantage to them. He said both. It brings the dowleh nearer here.”
52
Rosemary O’Brien, 180 : We got off and rode over the same pebbly sand hills as those over which we passed
yesterday. At 8:5 I got a bearing onto a hill which I noted as Bhaibat al Bait. At 8:35 we saw Helwan al Khuufa and
at 9:46 I got a series of bearings onto Helwan, Senam, Msharid and Dharbar.”
53
Gertrude Bell, A Journey in Northern Arabia, The Geographical Journal, vol XLIX, 1914, 76-77. Elle rappelle
que depuis cette date, “the star of Ibn Soaud has been in the ascendant, and he is now, as far as I can jugde, the chief
figure in Central Arabia.”

16
17

Elle constate un affaiblissement général de la dynastie des Rashid dû essentiellement aux


rivalités existant entre les différentes branches de la famille qui peuvent prétendre au pouvoir et
au titre d’émir.54 Selon certains de ses interlocuteurs, sans l’aide, les subsides et les armes livrées
par le gouvernement ottoman, le pouvoir des Rashid aurait été depuis longtemps remplacé par
celui des Séoud de Riad. 55
La situation politique dans l’émirat est telle que la continuation de son voyage vers le
sud devient impossible Retenue prisonnière pendant quelques jours, elle réussit finalement à
convaincre ses ‘hôtes’ de la laisser quitter Hail. Elle peut ainsi rejoindre la Mésopotamie, mais
sans suivre la piste habituelle. Cet itinéraire lui permet de rencontrer les tribus chiites d’Irak, les
Beni Hassan, les Ghâzalat et les Madan et de noter les différences existant entre les bédouins de
l’intérieur de la péninsule et les groupes résidant à la limite du désert et des zones sédentaires.56
Le voyage en Arabie constitue une des dernières occasions, avant le déclenchement de la
guerre, de constater l’état politique de l’Arabie. En 1927, D.G. Hogarth, lors de la discussion qui
suivit la lecture sa conférence fait remarquer que l’apport le plus important du séjour de G. Bell
dans l’émirat de Hail réside dans le volume informations qu’elle recueille concernant les
éléments tribaux situés le long du Chemin de fer du Héjaz, le wadi Sihran et le Néfoud, plus
particulièrement les Howeitat. Il ajoute que les renseignements communiqués par G.Bell furent
une aide précieuse lors du déclenchement de la campagne arabe de 1917. Concernant Hail et les
relations entre les Rashid et le pouvoir de Riad, Hogarth considère que le mérite de G.Bell est
d’avoir apporté des informations sur le rapport de forces entre les deux pouvoirs rivaux de
l’Arabie centrale qui se révélèrent utiles lorsque l’émirat de Hail, s’étant rangé aux cotés de la
Turquie pendant la guerre, menaçait le front britannique sur l’Euphrate.57

54
Rosemary O’Brien, 197, “ Salih spoke of the Rashid tragedies. Sa’ud when he came back from Medina had all
the children of the Abeyd house put to death […].His uncle Hamid dissuaded him saying he should have no blood
on his hands. He replied that there should be no blood and had them strangled […]. Mit’ab was killed by Sultan
near Gofar; he brought his body back and buried him in a well in the Barzam. The little son of Abd al Aziz,
Muhammad, he killed with his own hand, the children praying for mercy.”
55
Rosemary O’Brien, 214.
56
Gertrude Bell, The Letters of Gertrude Bell, vol 1, 347-348 : “As long as we were with the Shammar, and this
was for te first ten days, we were perfectly safe with a rafiq from Hayil. He rode with us for 8 days and we took on
another Shammari for the next two days. Then the fun began. We had to get through the Shia tribes of Irak, all out
in the desert now fot the spring pasture […]. The first we reached were the Beni Hassan, and we spent a very
delicate hour, during which it was not apparent whether they meant to strip us or to treat us as guests. […] The
edges of the desert are always stormy and difficult. The tribes are not Bedu but Arab, a very important distinction,
for they have not the code of honour and the rules of the Beduin. But these Shia people are a great deal worse than
anyone we have met upon our whole way.”
57
D.G. Hogarth, 1. Il ajoute, concernant l’aspect proprement géographique du travail de Gertrude Bell: “She put her
cartographic material which she had collected on her journey at the disposal of the War Office and the Geographical
Society, and her route was plotted throughout and incorporated in the ‘Million Map’.

17
18

Arrivée en Mésopotamie, elle se rend à Kerbala puis à Bagdad où elle s’entretient avec le
Naqib qui se montre très intéressé par le récit qu’elle fait de son voyage à Hail et l’interroge sur
les actions supposées des Britanniques dans la région.58

Conclusion

C’est à Bagdad en mars 1914 que s’achève la première partie de l’existence de G. Bell
consacrée au Proche-Orient. Ses voyages lui ont permis de traverser et d’étudier l’ensemble des
régions situées entre la Méditerranée et le golfe Persique, de rencontrer et de s’entretenir avec
les plus grands notables et les plus hautes autorités des villes où elle a séjourné. Sa position
sociale en Grande-Bretagne, en lui donnant accès aux membres les plus importants du
gouvernement, de la diplomatie et de l’université, lui permet de faire reconnaître et partager le
savoir qu’elle contribue à construire sur cette région du monde vitale, en raison de sa situation
stratégique sur la route des Indes, pour les intérêts britanniques.
Avec le déclenchement de la guerre, G. Bell sera amenée à mettre au service de son pays
les connaissances ainsi accumulées ; appelée au Caire par D.G. Hogarth, elle rejoint dès 1915 le
Bureau Arabe qui jouera un rôle éminent dans la formation d’un monde oriental tel que nous le
connaissons aujourd’hui.

58
Rosemary O’Brien, 221 :“ He was deeply interested in my stories of Hail. He questioned me as to Shakespear’s
visit to Ibn Sa’ud wanting to know whether the taking of Hasa had been arranged with us.” G. Bell fait ici référence
au capitaine Shakespear, envoyé par les autorités du Government of India auprès d’Ibn Séoud.

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