Vous êtes sur la page 1sur 1

Amartya Sen, le Prix Nobel d’économie a calculé qu’il manque 107 millions de femmes sur la planète. Les femmes, qui vivent plus longtemps que les hommes, devraient être plus nombreuses qu’eux. S’il en manque, c’est simplement qu’on les tue. En Occident, la discrimination envers les femmes se traduit par des salaires plus bas à responsabilité égale, par un plafond de verre dans l’accès à certains postes dirigeants. « Dans une grande partie du monde, la discrimination est synonyme de mort. » Un proverbe indien ne dit-il pas « élever une fille, c’est comme arroser le jardin du voisin ». Pourquoi ne pas s’en débarrasser à la naissance ? En Inde, on trouve des bébés dans les poubelles. Leur seul tort ? Le mauvais sexe. Conséquence : en Chine, il y a 107 hommes pour 100 femmes, en Inde 108 et au Pakistan, 111. Au cours des 50 dernières années, plus de femmes ont été tuées parce qu’elles étaient des femmes que d’hommes ne l’ont été sur les champs de bataille ». C’est ce qu’écrit Manon Loizeau en préface à l’extraordinaire livre, La moitié du ciel , de Nicolas D. Kristof et Sheryl WuDunn, paru en 2010 aux Editions des Arènes. Ce livre a eu un écho considérable dans le monde anglo-saxon. A sa parution, Ban Ki Moon lui a consacré une session à l’ONU. Mais en France, il a été peu commenté, largement passé sous silence. Peut-être parce qu’il est politiquement incorrect.

Il est politiquement incorrect d’avertir qu’au moins 5 000 femmes meurent chaque année des soi-disant « crimes d’honneur », par lesquels les hommes d’une famille assassinent leur fille ou leur sœur au seul motif qu’elle prétend épouser l’homme de son choix et non celui qu’ils lui ont attribué d’office. Il est politiquement incorrect de dire qu’une femme est brûlée vive en Inde, toutes les deux heures, parce que sa dot est estimée insuffisante, ou parce que son mari souhaite tout simplement se remarier. Il est politiquement incorrect d’écrire que dans plusieurs régions du Libéria, 90 % des filles et femmes de plus de 3 ans ont été violées durant la guerre civile. Il est politiquement incorrect de signaler qu’un fort pourcentage des prostituées enfermées dans les bordels de certains pays asiatiques sont des esclaves sexuelles, kidnappées, vendues par des trafiquants, battues, droguées et violées, avant d’être mises en exploitation. Tout aussi incorrect d’expliquer pourquoi on a emprisonné au Centre de détention des femmes de Kaboul un grand nombre de jeunes femmes, ayant échoué, face à la police afghane, au « test de virginité ». Selon, sa directrice, c’est pour les protéger : la coutume veut que leur famille les ébouillante si elles rentrent chez elles. Au Soudan, en Ethiopie et en Somalie, on pratique couramment l’infibulation. Il faut savoir de quoi l’on parle : il s’agit de trancher le clitoris, les lèvres et l’intégralité des organes génitaux externes aux petites filles. Après quoi, l’orifice vaginal ainsi mutilé est recousu avec du chardon sauvage en ménageant une petite ouverture pour le passage du flux menstruel ; enfin, la fillette a les jambes attachées pendant plusieurs jours, afin de permettre à l’horrible blessure de cicatriser. Le jour de son mariage, la malheureuse sera « réouverte » au couteau par son époux ou par une sage-femme.

Il y a des coutumes qu’il faut appeler par leur nom : elles sont barbares. Non, toutes les traditions ne sont pas également respectables, contrairement à ce que prétend le relativisme ambiant. Celles qui humilient, mutilent ou tuent des êtres humains, au nom de croyances absurdes, doivent être combattues. Les droits de l’homme et la dignité des femmes ne sont pas des marottes d’Occidental, mais des principes universels. Et il faut se battre, ici et sur place, pour les faire respecter.

Pour les auteurs de « La moitié du ciel », tous deux Prix Pulitzer, l’égalité n’est pas seulement affaire de droits et dignité. C’est en outre la voie principale vers le développement économique. Car là où les femmes vont à l’école, elles apprennent des techniques de contraception et cessent de croire que leur valeur se mesure à l’importance de leur progéniture. Elles cessent de croire que les maladies qui les atteignent sont des malédictions divines et qu’il est juste qu’elles soient, du fait de cette malédiction, livrée aux hyènes, comme Mahabouba, 14 ans, à l'époque des faits. Là où elles accouchent dans des hôpitaux, elles cessent de mourir en couches ou d’attraper des maladies comme les fistules pour lesquelles leurs maris les chassent. Lorsqu’elles accèdent à l’éducation, à l’emploi et surtout au crédit - qui leur permet de démontrer leur esprit d’entreprise, elles s’émancipent et font sortir leur famille de la misère. Comme l’écrivent les deux auteurs, « Les pays qui répriment les femmes tendent à afficher un retard économique qui ne fait qu’accentuer la frustration dont se nourrit la violence des hommes. » En particulier la violence des hommes contre les femmes…