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Juin 2002

L’orgue du Titan

Georges SAND

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Un soir, l'improvisation musicale du vieux et illustre maître Angelin nous passionnait comme de coutume, lorsqu'une corde de piano vint à se briser avec une vibration insignifiante pour nous, mais qui produisit sur les nerfs surexcités de l'artiste l'effet d'un coup de foudre. Il recula brusquement sa chaise, frotta ses mains, comme si, chose impossible, la corde les eût cinglées, et laissa échapper ces étranges paroles: - Diable de titan, va! Sa modestie bien connue ne nous permettait pas de penser qu'il se comparât à un titan. Son émotion nous parut extraordinaire. Il nous dit que ce serait trop long à expliquer. - Ceci m'arrive quelquefois, nous dit-il, quand je joue le motif sur lequel je viens d'improviser. Un bruit imprévu me trouble et il me semble que mes mains s'allongent. C'est une sensation douloureuse et qui me reporte à un moment tragique et pourtant heureux dans mon existence. Pressé de s'expliquer, il céda et nous raconta ce qui suit:

né dans une très pauvre condition et que je n'ai pas connu mes parents. et qui. En outre. en ce temps-là je vous parle du commencement du siècle -. avec toutes les excentricités que l'on nous attribue. que quelques-uns de nous affectent encore. j'étais un véritable idiot. un véritable type de musicien classique. comme vous allez voir. car j'étais plutôt son domestique que son élève et je faisais mugir les soufflets de l'orgue plus souvent que je n'en essayais les touches. Il n'était pas sans talent. avait des leçons en ville et m'en donnait à moi-même à ses moments perdus. il prétendait m'enseigner le solfège et le clavecin.Vous savez que je suis de l'Auvergne. par conséquent redoutables. à tous autres égards. Jansiré. Il était bon musicien. que l'on appelait par abréviation maître Jean. soit pour rendre visite à des amis du maître. et le professeur . C'était un homme terriblement bizarre que maître Jean. J'étais son élève en qualité d'enfant de choeur. chez lui. professeur de musique et organiste de la cathédrale de Clermont. car. Je fus élevé par la charité publique et recueilli par M. Ce délaissement ne m'empêchait pas d'aimer la musique et d'en rêver sans cesse. soit pour préparer les épinettes et clavecins de sa clientèle. il y avait fort peu de pianos dans nos provinces. étaient parfaitement naïves. Nous allions quelquefois à la campagne. bien que ce talent soit très au-dessous de l'importance qu'il lui attribuait.

nous repartions à travers ce désert.organiste ne dédaignait pas les petits profits du luthier et de l'accordeur. à quatre. Emportez vos souliers neufs et votre habit vert billard. nous prenions quelque repos et nous déjeunions dans une petite maison d'auberge bien noire et bien froide. A trois heures du matin. Le curé de Chanturgue était un bon vivant et un excellent homme que j'avais vu quelquefois chez son frère. nous étions sur la route des montagnes. que je m'endormis à plusieurs reprises. Nous allons passer deux jours de vacances chez mon frère le curé de Chanturgue.Petit. Un jour. j'étais debout. La route était si ennuyeuse. vous vous lèverez demain avec le jour. Bibi était un petit cheval maigre. Vous ferez manger l'avoine à Bibi. à trois heures. c'était une paroisse éparpillée dans les montagnes et dont je n'avais non plus d'idée que si l'on m'eût parlé de quelque tribu perdue dans les déserts du Nouveau Monde. située à la limite d'un désert de bruyères et de laves. vous lui mettrez la selle et le portemanteau et vous viendrez avec moi. Il fallait être ponctuel avec maître Jean. maître Jean me dit: . qui avait l'habitude de porter maître Jean avec moi en croupe. Bibi ne . mais vigoureux. à midi. J'avais étudié très consciencieusement la manière de dormir en croupe sans que le maître s'en aperçût. Quant à Chanturgue.

d'où l'on pouvait . L'eau. un petit lac.portait pas seulement l'homme et l'enfant. une sorte de petite caisse en cuir où ballottaient pêle-mêle les outils de maître Jean et ses nippes de rechange. d'un gris bleuâtre. De sombres collines tapissées de petits sapins s'élevaient sur ma droite et fuyaient derrière moi. il soupçonnait quelque chose et m'allongeait sur les jambes un coup de sa cravache à pomme d'argent. Quelquefois pourtant. ressemblait à du plomb en fusion. Je m'éveillai dans un lieu qui me parut sinistre.Attention. en disant: . assez élevé. je crois que ce jour-là il dormit pour son compte. dont il ne pouvait saisir nettement l'intention. un portemanteau étroit. adopté une pose en raccourci. presque sur la queue. Les berges unies de cet étang circulaire cachaient pourtant l'horizon. reflétait un ciel bas et nuageux. rond comme un verre de lunette . à mes pieds. il avait encore à l'arrière-train. une fois pour toutes. petit! on ne dort pas dans la montage! Comme nous traversions un pays plat et que les précipices étaient encore loin. C'était encore un sol plat couvert de bruyères et de buissons de sorbiers nains.c'est vous dire que c'était un ancien cratère -. j'avais étudié cela aussi. à pâles reflets métalliques. Il avait beau consulter le profil que nos ombres dessinaient sur les endroits aplanis du chemin ou sur les talus de rochers. de manière qu'il ne sentît pas sur son dos l'alourdissement de ma personne et sur son épaule le balancement de ma tête. C'est sur ce portemanteau que je me calais. et j'avais.

Moi. J'étais en ce temps-là plus maigre encore que lui. . selon moi. Bien que nous fussions en plein été. Maître Jean ne fit nulle attention à ma mélancolie. Aujourd'hui. je ne me sentis pourtant pas rassuré pour moi-même. de belles routes sillonnent ces sites . Etait-ce un pressentiment? Enfin il reparut. Bibi eût fort bien pu les tenter. l'air était glacé. Bibi se mit à brouter les fines herbes et les jolis oeillets sauvages qui foisonnaient avec mille autres fleurs dans ce pâturage inculte. mais je ne m'en rendis point compte et j'eus une sorte d'étonnement craintif en voyant les nuages ramper si près de nos têtes. que. qui ne paraissait nullement démoralisé d'entrer dans la montagne. et. Il s'éloigna et disparut dans les buissons.conclure que nous étions sur un plan très élevé. le ciel menaçait de nous écraser. Je trouvais le pays affreux et ce que le maître appelait une partie de plaisir s'annonçait pour moi comme une expédition grosse de dangers. Ce lieu désert devait servir de refuge à des bandes de loups. malgré sa maigreur. il a besoin de souffler. je vais voir. disant que c'était le bon chemin et nous repartîmes au petit trot de Bibi. Je ne suis pas sûr d'avoir suivi le bon chemin. j'essayai de me réchauffer en battant la semelle.Laisse brouter Bibi. me dit-il en mettant pied à terre . Il me sembla que les recherches du maître duraient un siècle.

nous remontâmes rapidement. Elles n'étaient empierrées que par les écroulements fortuits des montagnes. n'étaient point faciles à suivre. Le soleil sur son déclin enveloppait le paysage d'une splendeur extraordinaire et ce paysage était une des plus belles choses que j'ai vues de ma vie. Quand nous eûmes descendu jusqu'aux rives déchirées d'un torrent d'hiver. c'est que les prismes étaient contournés en spirale et semblaient être l'ouvrage à la fois grandiose et coquet d'une race . Le chemin tournant. Ce que l'une de ces roches avait d'ailleurs de particulier. il arrivait que l'herbe recouvrait fréquemment les traces des petites roues de chariot et des pieds non ferrés des chevaux qui les traînaient. quand elles traversaient ces plaines disposées en terrasses. en partie cultivés déjà. tout bordé d'un buisson épais d'épilobes roses. mais jamais avec cette régularité et dans cette proportion. et. nous nous retrouvâmes vers le midi dans un air pur et brillant. les voies étroites. dominait un plan raviné au flanc duquel surgissaient deux puissantes roches de basalte d'aspect monumental. inclinées ou relevées dans tous les sens. à l'époque où je les vis pour la première fois.sauvages. mais. en tournant le massif exposé au nord. J'avais déjà vu les combinaisons prismatiques du basalte dans mes promenades autour de Clermont. allant au plus court n'importe au prix de quels efforts. et. portant à leur cime des aspérités volcaniques qu'on eût pu prendre pour des ruines de forteresses. à sec pendant l'été.

La chaîne de montagnes où nous entrions avait des formes bien différentes. Puis. les grottes où le suintement des sources entretenait le revêtement épais des mousses veloutées. Dans tous les endroits adoucis. brillantes comme de fauves étincelles au reflet du couchant. Ces deux roches paraissaient. les ravins à pic tout tapissés de plantes grimpantes.d'hommes gigantesques. avec leurs mille cascatelles au frais murmure. . Les bois de hêtres jetés en pente rapide. droites comme des tours. tout cela était bien plus alpestre et plus mystérieux que les lignes froides et nues des volcans de date plus récente. d'où nous étions. par-dessus l'abîme des vallées profondes noyées dans la lumière. et coupées de ressauts charmants formés de lignes rocheuses et de forêts. au bout de cette perspective. Telles qu'elles se présentaient. mais en réalité elles étaient séparées par un ravin à pic au fond duquel coulait une rivière. ces gorges étroites brusquement fermées à la vue par leurs coudes multipliés. elles servaient de repoussoir à une gracieuse perspective de montagnes marbrées de prairies vertes comme l'émeraude. plus sauvages et pourtant plus suaves. on saisissait au loin les chalets et les troupeaux de vaches. et les monts Dômes profilaient dans le ciel leurs pyramides tronquées. leurs ballons arrondis ou leurs masses isolées. fort voisines l'une de l'autre. l'horizon se relevait en dentelures bleues.

je restai immobile. Personne ne m'avait encore appris en quoi consiste le beau dans la nature. que cet endroit est un des plus extraordinaires et des plus effrayants que vous verrez jamais. où nous étions. oubliant de suivre le cavalier. c'est la roche Sanadoire et la roche Tuilière.Depuis ce jour. . De cela. J'avais gravi assez souvent les pyramides escarpées des monts Dômes pour ne pas connaître l'éblouissement de l'espace. et faites attention à vous. et j'ai pu me rendre compte du vague éblouissement que j'en reçus quand je les vis pour la première fois.Eh bien. je ne fus point effrayé. imbécile? Je me hâtai de le rejoindre et de lui demander le nom de l'endroit si drôle. et. drôle vous-même. comme j'avais mis pied à terre pour faciliter la montée au petit cheval. répondit-il. Il n'a pas de nom que je sache. que faites-vous là-bas. Je le sentis pour ainsi dire physiquement. . Nous avions tourné les roches et devant nous s'ouvrait l'abîme vertigineux qui les sépare. mais les deux pointes que vous voyez là.Apprenez. Allons . me cria maître Jean. j'ai revu l'entrée solennelle que les deux roches basaltiques placées à la limite du désert font à la chaîne du mont Dore. qui n'était pas né dans la montagne et qui n'était venu en Auvergne qu'à . remontez. eh bien. Maître Jean.

à faire quelques réflexions sur les puissants accidents de la nature au milieu desquels j'avais grandi sans m'en étonner. je demandai à mon maître *qu'est-ce qui avait fait* ces choses-là. répondit-il.C'est Dieu qui a fait toutes choses. était moins aguerri que moi. ce jour-là.Ce que vous voyez là. mais pourquoi a-t-il fait des endroits qu'on dirait tout cassés. c'est l'effort que firent les titans pour escalader le ciel.Les titans! qu'est-ce que c'est que cela? m'écriai-je . Je commençai. il ne lui convenait pas d'avouer son ignorance. . comme la plupart des gens de ce temps-là. . me retournant vers la roche Sanadoire. Cependant. au bout d'un instant de silence. mettait encore en doute l'origine volcanique de l'Auvergne. Il tourna donc la difficulté en se jetant dans la mythologie et me répondit emphatiquement: . qui n'avait aucune notion des lois naturelles de la géologie et qui.Je sais.l'âge d'homme. . comme s'il avait voulu les défaire après les avoir faits? La question était fort embarrassante pour maître Jean. car il avait la prétention d'être instruit et beau parleur. et. vous le savez bien.

il en est resté quelques-uns.Est-ce qu'ils pourraient nous faire du mal? . des géants effroyables qui prétendaient détrôner Jupiter et qui entassèrent roches sur roches.Qui ça? les titans? . .Eh! eh! cela se pourrait bien. tout cela. et. et ces montagnes brisées. ces abîmes. . monts sur monts.Est-ce qu'ils sont tous morts? demandai-je. . répondit-il. il répondit: . . voulant s'en amuser. mais il les foudroya.Bien méchants? . .Terribles! .Est-ce que nous en verrons dans ces montagnes-ci? . c'est l'effet de la grande bataille. est-ce qu'il y en a encore? Maître Jean ne put s'empêcher de rire de ma simplicité.Certainement. ces autres éventrées. pour arriver jusqu'à lui.Oui.C'était.voyant qu'il était en humeur de déclamer.

Quant à moi. c'était fort près. nous avions passé derrière les montagnes que j'avais vues de la roche Sanadoire et nous étions de nouveau à l'exposition du midi. Si vous me demandiez où est située la paroisse de Chanturgue. la peur me gagnant de plus en plus. je serais bien empêché de vous le dire. Je me rappelle très bien l'église et le presbytère avec les trois maisons qui composaient le village. je jetais des regards méfiants sur toute roche ou surtout gros arbre d'apparence suspecte. C'était au . Maître Jean crut que j'avais compris son ironie et songea à autre chose. je n'étais point rassuré. car il ne faisait pas nuit noire quand nous y arrivâmes.Qu'à cela ne tienne! répondis-je gaiement. tu te dépêcheras d'ôter ton chapeau et de saluer bien bas. me trouvant tout près. puisqu'à plusieurs centaines de mètres au-dessous de nous croissaient quelques maigres vignes. En réalité. si tu en rencontres.Peut-être! mais. Selon toute probabilité. Nous avions fait beaucoup de détours en côtoyant les méandres du torrent. jusqu'à ce que. . il me sembla que c'était fort loin de la roche Sanadoire. Comme j'étais impatient d'arriver. Je n'y suis jamais retourné depuis et je l'ai en vain cherchée sur les cartes et dans les itinéraires. et.. je pusse m'assurer qu'il n'y avait pas là forme humaine. comme la nuit commençait à se faire.

Il chérissait son frère Jean. le curé de Chanturgue était gros. Malgré son isolement et la sobriété de son ordinaire. on pouvait se croire dans le désert. Il était bien battu. et. situées en haut. Le pays.sommet d'une colline adoucie que des montagnes plus hautes abritaient du vent. gras et fleuri comme les plus beaux chanoines d'une cathédrale. comptait environ trois cents habitants que l'on voyait arriver tous les dimanches. il me reçut et me traita comme si j'eusse été son neveu. les maisons qui eussent pu être en vue se trouvaient cachées sous l'épaisseur des arbres au fond des ravins. étroits et longs comme des pirogues et traînés par des vaches. Excepté ce jour-là. Le souper fut agréable et le lendemain s'écoula gaiement. tolérant. il était enfoui et sombre. ouvert d'un côté sur les vallées. sur leurs chars à quatre roues. car la paroisse. . Il n'avait pas été trop tourmenté par la Révolution. Il avait le caractère aimable et gai. Ses paroissiens l'aimaient parce qu'il était humain. et celles des bergers. Le chemin raboteux était très large et suivait avec une sage lenteur les mouvements de la colline. en famille. et prêchait en langage du pays. composée d'habitations éparses et lointaines. n'avaient rien qui me rappelât le site terrible de la roche Sanadoire. de l'autre. bon pour tout le monde. n'était point triste. coupés par des prairies humides d'une fraîcheur délicieuse. étaient abritées dans les plis des grosses roches. mais les bois de hêtres et de sapins pleins de fleurs et de fruits sauvages.

on se disposa à la séparation. qui voulait fêter son frère et qui l'attendait. qui me chantèrent beaucoup de chansons. le troisième jour. Je la fis remarquer au sacristain. âpre au goût. Le jour suivant. Le curé. . mais il ne l'entendit pas et crut que je rêvais. ne pouvant se résoudre à nous laisser partir sans être bien lestés. et l'on se mit à déjeuner avec le projet de manger vite et de boire peu. Maître Jean voulait partir de bonne heure. s'était approvisionné de son mieux. mais vierge de tout alliage malfaisant. disant que la route était longue. Pourvu que vous soyez . Maître Jean avait un médiocre appétit. Enfin. noir comme de l'encre. mais lui et moi faisions seuls honneur au festin.Qui vous presse tant? disait-il. Le curé lui servit à discrétion le vin du cru. On me laissa courir où je voulus. comme les gens qui boivent sec. et. selon lui. et je fis connaissance avec les bûcherons et les bergers.les fantômes de titans qui m'avaient gâté le souvenir de ce bel endroit s'effacèrent de mon esprit. je pêchai des truites avec le sacristain dans un petit réservoir que formait la rencontre de deux torrents et je m'amusai énormément à écouter une mélodie naturelle que l'eau avait trouvée en se glissant dans une pierre creuse. Mais le curé prolongeait le service. incapable de faire mal à l'estomac.

la lune est au plein et il n'y a pas un nuage au ciel.Qu'est-ce donc qui les a faites.Certainement. voyons.Pourquoi *Chante-orgue*? dit maître Jean.sortis en plein jour de la montagne. frère Jean. . . Voyons. répondit le bon curé. à partir de la descente de la roche Sanadoire vous rentrez en pays plat et plus vous approchez de Clermont. .Avec des tuyaux tout droits comme à ton orgue de la cathédrale.Et qu'est-ce qui en joue? .Eh! ne vois-tu pas que Chanturgue vient de Chante-orgue? C'est clair comme le jour et je n'ai pas été long à en découvrir l'étymologie. meilleure est la route. de ce bon petit vin de *Chante-orgue*! .Oh! les vignerons avec leurs pioches. Il y en a plus d'un quart de lieue de long. ces orgues? . . . Avec cela. encore un verre de ce vin.Il y a donc des orgues dans vos vignes? demandai-je avec ma stupidité accoutumée.Avec des tuyaux? . .

qui. et agréablement. Je n'avais jamais ouï parler des célèbres orgues basaltiques d'Espaly en Velay. On peut dire que c'est l'oeuvre des titans! J'ignorais que l'on donnât le nom de *jeux d'orgues* aux cristallisations du basalte quand elles offrent de la régularité. . le curé et je me félicitai de n'être point descendu à la vigne. chante dans mon verre! chante aussi dans ma tête! Je te sens gros de fugues et de motets qui couleront de mes doigts comme tu coules de la bouteille! A ta santé. ni de plusieurs autres très connues aujourd'hui et dont personne ne s'étonne plus. c'est bien dit.*Les titans*! dit maître Jean en reprenant son ton railleur et doctoral.En effet.Chante-orgue! Joli vin. frère! Vivent les grandes orgues de Chanturgue! vive mon petit orgue de la cathédrale. est aussi puissant sous ma main qu'il le serait sous celle d'un titan! Bah! je suis un titan aussi. Le déjeuner se prolongea indéfiniment et devint un dîner. presque un souper. Maître Jean était enchanté de l'étymologie de Chanturgue et ne se lassait pas de répéter: . petit vin. reprit le curé. émerveillé du génie de son frère.. joli nom! On l'a fait pour moi qui touche l'orgue. moi! Le génie grandit l'homme . car toutes mes terreurs me reprenaient. Je pris au pied de la lettre l'explication de M. tout de même. je m'en flatte! Chante.

il s'en souvenait . Là où il avait passé une fois. Je montai en trébuchant sur l'échine de Bibi. Bibi était si raisonnable que j'étais sans inquiétude. Mais il ne me frappa point. car on eut beaucoup de peine à équilibrer ses étriers. et. j'escalade le ciel! Le bon curé prenait sérieusement son frère pour un grand homme et il ne le grondait pas de ses accès de vanité délirante. par hasard. monsieur serait ivre ? dit maître Jean en caressant mes oreilles de sa terrible cravache.et chaque fois que j'entonne le *Gloria in excelsis*.Est-ce que. Je ne sais point ce qui se passa jusqu'à la nuit. dont l'un se trouvait alternativement plus long que l'autre. si bien que le soleil commençait à baisser quand on m'ordonna d'aller habiller Bibi. L'hospitalité avait rempli bien souvent mon verre et la politesse m'avait fait un devoir de ne pas le laisser plein. Je ne répondrais pas que j'en fusse bien capable. les deux frères baignés de larmes se quittèrent au bas de la colline. Il avait le bras singulièrement mou et les jambes très lourdes. après de longs et tendres embrassements. Je crois bien que je ronflais tout haut sans que le maître s'en aperçût. Lui-même fêtait le vin de *Chante-orgue* avec l'attendrissement d'un frère qui reçoit les adieux prolongés de son frère bien-aimé. . Heureusement le sacristain m'aida.

nous nous avions pris le sentier à mi-côte. et nous. Il l'avait engagée dans un faux chemin. au lieu de suivre le chemin d'en haut. la roche Sanadoire toute bleue au reflet de la lune. avec son jeu d'orgues contoumé et sa couronne dentelée. ne rêvez pas! Il ne peut pas et il ne veut pas! .Non. Maître Jean n'avait pas dormi. car je me rendis fort vite compte de la situation.Allons donc. mais voilà qu'il sentait le terrain manquer devant lui et qu'il se rejetait en arrière pour ne pas se précipiter avec nous dans l'abîme. Bibi n'est-il point une chèvre? .toujours. à droite. la roche Tuiliére. était à gauche. ou bien il s'était malheureusement réveillé à temps pour contrarier l'instinct de sa monture. et je vis au-dessus de nous. l'abîme entre deux. c'est un cheval. Je fus vite sur mes pieds. . . Vous ne pouvez point passer là! c'est un sentier pour les chèvres. répondit-il d'une voix forte. descendez! criai-je au professeur de musique. poltron. sa soeur jumelle. Le docile Bibi avait obéi sans résistance. de l'autre côté du ravin.Descendez. Je m'éveillai en le sentant s'arrêter brusquement et il me sembla que mon ivresse était tout à fait dissipée. non maître.

Il n'y avait point là de gazelle. ficelée d'un ruban noir. Heureusement pour moi. sautait d'une épaule à l'autre avec une rapidité convulsive lorsqu'il était ému. bien qu'il n'eût aucun mal. je me tranquillisai. Ses idées se succédèrent trop rapidement. en parlant ainsi. maître Jean ne s'en aperçut pas. il chercha sa cravache pour m'administrer une de ces corrections qui n'étaient pas toujours anodines. ce qui força le maître à descendre plus vite qu'il n'eût voulu. Malgré l'aversion qu'il m'inspirait dans ses accès de colère. J'avais tout mon sang-froid. et. Je ramassai la cravache avant lui. . Ceci le mit dans une grande colère. et. sans respect pour la pomme d'argent. Mais. . se dirigeant vers le précipice. je fus épouvanté et m'élançai sur ses traces. et Bibi ne peut pas! Bibi n'est pas une chèvre! Eh bien. au bout d'un instant. je retirai Bibi du danger. je suis une gazelle! Et. sans tenir compte de l'endroit dangereux où nous nous trouvions.Et d'un violent effort. je la jetai dans le ravin. Rien ne ressemblait moins à ce gracieux quadrupède que le professeur à ailes de pigeon dont la queue. mais non sans l'abattre un peu sur ses jarrets. moi.Ah ! Bibi ne veut pas ! disait-il. il se prit à courir devant lui.

petit malheureux! me dit-il. il avait quitté le sentier à pic. il lui restait assez de raison pour ne pas songer à descendre. laissant le fidèle Bibi sur sa bonne foi. il remontait en gesticulant vers la roche Sanadoire. J'y voyais comme en plein jour. il vous attend. ce qui n'était pas facile. je comptais y retrouver maître Jean. répondis-je. Puis je remontai avec lui le sentier pour regagner la route. et.Ah! ah! c'est toi. maître. La lune éclairait vivement.Son habit gris à longues basques. Je le vis bientôt s'agiter au-dessus de moi. et. Je pris Bibi par la bride et l'aidai à virer de bord. il n'était pas dangereux. ses culottes de nankin et ses bottes molles le faisaient plutôt ressembler à un oiseau de nuit. je redescendis à pied. bien que le talus fût rapide. en droite ligne. Qu'as-tu fait de mon pauvre cheval? . . . Je ne l'y trouvai pas. qui avait pris cette direction.Il est là. les jambes pendantes et reprenant haleine. Je ne fus donc pas longtemps sans découvrir maître Jean assis sur un débris. jusqu'à la roche Sanadoire.

O vin! vin de Chanturgue. mon garçon! Mais comment as-tu fait pour te sauver toi-même? Quelle effroyable chute. maître. vin de Chante-orgue. C'est un vilain endroit. beau petit vin musical! J'en boirais bien encore un verre! Apporte. . à ta santé! A la santé des titans! A la santé du diable! J'étais un bon croyant. voyez où vous êtes! . doux sacristain! Frère. Il pleut des pierres ici.Mais. hein? . la terre en est couverte..Quoi! tu l'as sauvé? Fort bien. maître.Vous êtes au pied de cette grande roche Sanadoire qui surplombe de tous les côtés. voyez.. monsieur le professeur. où je suis? où dis-tu que je suis? Au fond du torrent? Je ne vois pas le moindre poisson! . Revenez à vous. nous n'avons pas fait de chute! . . m'écriai-je. Les paroles du maître me firent frémir. petit! Viens çà.Pas de chute? L'idiot ne s'en est pas aperçu! Ce que c'est que le vin! le vin!.. d'où jaillissaient les éclairs du délire. N'y restons pas..Où je suis? reprit-il en promenant autour de lui ses yeux agrandis.Ne me dites pas cela..

le brigand! le monstre! ne le vois-tu pas aussi! . si un autre géant me dispute le droit de faire ici de la musique. au bout d'un instant d'angoisse ..Eh parbleu! là-haut. j'en suis un. petit? où est ma cravache? . oui. qu'il se montre!.Oui.Non. et la main d'un titan peut seule te faire chanter! Mais ne suis-je pas un titan.. comme tu dis! Je ne disais rien et ne voyais rien qu'une grosse pierre jaunâtre rongée par une mousse desséchée. Ah! ah! oui-da ! Ma cravache. maître? lui répondis-je épouvanté.Quoi donc.Roche Sanadoire! reprit le maître en cherchant à soulever sur son front son chapeau qu'il avait sous le bras. je te salue entre toutes les roches! Tu es le plus beau jeu d'orgues de la création. assis sur la dernière pointe de la fameuse roche *Sonatoire*. Roche *Sonataire. lui dis-je. Mais l'hallucination est contagieuse et celle du professeur me gagna d'autant mieux que j'avais peur de voir ce qu'il voyait. je vois.Oui. où donc? .. je le vois. . c'est là ton vrai nom. moi? Oui. qu'en voulez-vous faire? est-ce que vous voyez?. .* oui.. et. Tes tuyaux contournés doivent rendre des sons étranges..

je le vois à présent qui remue! . Il a beau être là. il dort! Allons-nous-en! Attendez! Non.Tu ne vois rien! là.Le soufflet? Quel soufflet? Je ne vois pas. je le vois. me prenant au collet avec une force vraiment surhumaine. ne bougeons pas et taisons-nous. Les flancs de la roche Sanadoire étaient revêtus de gazon et de plantes qu'il n'était pas prudent d'ébranler. à ce barbare! . j'étais tout entier au péril imaginaire d'éveiller et d'irriter le titan. brute! Je vais te régaler d'un *Introït* de ma façon.Oui. Mais ce danger réel ne me préoccupait nullement. je prétends lui enseigner la musique. On sait que ces colonnettes de pierre sont souvent fendues et comme craquelées de distance en distance.inexprimable. .. Je refusai net d'obéir. c'est-à-dire des prismes du basalte. là. perché sur son orgue. Le maître s'emporta. il me plaça . non..A moi.Mais je veux qu'il me voie! je veux surtout qu'il m'entende! s'écria le professeur en se levant avec enthousiasme. et. et qu'elles se détachent avec une grande facilité si elles reposent sur une base friable qui vienne à leur manquer. petit! où es-tu? Vite au soufflet! Dépêche! . il ne bouge pas. te dis-je! Et il me montrait une grosse tige d'arbrisseau qui sortait de la roche un peu au-dessous des tuyaux. . attends.

. en me criant: . commence. mille tonnerres! *allegro risoluto*! . je vais souffler. j'avais eu quelque espoir de l'emmener. le voyant souffler son orgue imaginaire avec une ardente conviction. je perdis tout à fait l'esprit. et ne nous trompons pas! *Allegro*. me cria-t-il aux oreilles. joue-le. tu le sais! Moi. orgue. Jusque-là. j'étendis mes mains sur le prétendu clavier et je remuai les doigts. grandir et prendre des proportions colossales.devant une pierre naturellement taillée en tablette qu'il lui plaisait d'appeler le clavier de l'orgue. Cette transformation rapide ne . Mais. chante! chante. La peur fit place à je ne sais quelle imprudente curiosité comme on l'a dans les songes.Allons. qu'il avait le vin gai et se moquait de moi.Joue mon *Introït*.Et toi. Mais alors quelque chose de vraiment extraordinaire se passa en moi.. j'entrai dans son rêve que le vin de Chanturgue largement fêté rendait peut-être essentiellement musical. pensant. . Je vis mes mains grossir. par moments. gravit la base herbue de la roche et se hissa jusqu'à l'arbrisseau qu'il se mit à balancer de haut en bas comme si c'eût été le manche d'un soufflet. *orgue*! chante *orgue*!. puisque tu n'en as pas le courage! Et il s'élança.

se produisit au-dessus de moi. maître Jean. car il me criait: . Les basaltes s'écroulaient. à mesure que mes mains devenaient celles d'un titan. ce n'est pas de vous.Ce n'est pas de vous.Ce n'est pas l'*Introït*! Qu'est-ce que c'est? Je ne sais pas ce que c'est. c'est sublime! . disparaissait sous les débris: . mais ce doit être de moi. qui surgissait dans mon cerveau. l'orgue rugissait. Un fracas épouvantable et qui n'avait plus rien de musical. Le clavier reculait et le sol se dérobait sous mes pieds. j'étais ivre d'orgueil et de joie. Maître Jean soufflait toujours avec fureur et je jouais toujours avec transport. Et. il me sembla que la roche Sanadoire oscillait sur sa base. le chant de l'orgue que je croyais entendre acquérait une puissance effroyable. Je tombai à la renverse et je roulai au milieu d'une pluie de pierres. Maître Jean croyait l'entendre aussi. lui répondis-je. charmant une foule enthousiaste. lorsqu'un bruit sec et strident comme celui d'une vitre brisée m'arrêta net. Et je continuais à développer le motif étrange. le titan ne bougeait pas. lancé avec l'arbuste qu'il avait déraciné. c'est de moi. car nos voix devenues titanesques couvraient les tonnerres de l'instrument fantastique. sublime ou stupide.se fit pas sans me causer une souffrance telle que je ne l'oublierai de ma vie. je me croyais à l'orgue de la cathédrale de Clermont. non.

Pourtant. s'il m'eût répondu.nous étions foudroyés. Le froid avait dissipé les dernières influences du fatal vin de Chanturgue. Il me semblait avoir les jambes écrasées et les reins brisés. J'étais étendu sur le sable du rivage. mais je ne pouvais l'appeler. me dit le professeur en étanchant mon front avec son mouchoir trempé dans l'eau glacée du lac. et. Bibi broutait aussi philosophiquement que de coutume. puisque. Je ne recouvrai mes esprits qu'auprès de ce petit lac Servières où nous nous étions arrêtés trois jours auparavant. . sans s'éloigner de nous. Je n'avais qu'une idée dont j'aie gardé souvenir. J'étais sourd et muet dans ce moment-là. Maître Jean lavait mes blessures et les siennes. Ne me demandez pas ce que je pensai et ce que je fis pendant les deux ou trois heures qui suivirent: j'étais fort blessé à la tête et mon sang m'aveuglait. je n'eusse pu l'entendre. je me trouvai insensiblement debout et marchant devant moi.Eh bien. commences-tu à te ravoir? peux-tu parler à présent? . je n'avais rien de grave. chercher maître Jean. Ce fut lui qui me retrouva et m'emmena. après m'être traîné sur les mains et les genoux. car il était fort maltraité aussi. mon pauvre petit.

C'est vous qui ne vous souvenez pas. puisque tu la chantais quand la roche s'est ruée sur nous. et à présent monsieur siffle comme un merle! Qu'est-ce que c'est que cette musique-là? . c'est une chose que tu sais.. j'ai du mal aussi.Je ne sais pas. je jouais l'orgue. tu ne pouvais ni parler ni entendre. maître. vous . . . bon! te voilà fou. Et vous. vous n'étiez donc pas mort? . lui dis-je. . .Je me sens bien. toi! Tout à l'heure.Apparemment.Que diable chantes-tu là? dit maître Jean surpris. à présent? As-tu pu prendre au sérieux la plaisanterie que je t'ai faite? La mémoire me revenait très nette. le grand orgue du titan! . Tu as une singulière manière d'être malade. mais ce ne sera rien.Si fait.Je chantais dans ce moment-là? Mais non. Nous l'avons échappé belle! En essayant de rassembler mes souvenirs confus.Allons. répondis-je. maître. je me mis à chanter.

nous vîmes arriver le bon curé de Chanturgue fort effrayé. nous reprîmes notre route.ne plaisantiez pas du tout. mais nous étions si las et si affaiblis. Vous souffliez l'orgue comme un beau diable! Maître Jean avait été si réellement ivre. que j'avais chanté et de la manière étonnante dont ce motif avait été redit cinq fois par les échos merveilleux mais bien connus de la roche Sanadoire. Il soutint que j'avais rêvé. nous étions descendus à mi-côte du ravin pour nous amuser à *folâtrer* autour de la roche Sanadoire. Il n'avait conscience que du motif. que nous dûmes nous arrêter à la petite auberge au bout du désert. . Le soir. mais il ne put jamais expliquer comment. le danger que nous avions couru et les blessures que nous avions reçues. qu'il ne se rappelait et ne se rappela jamais rien de l'aventure. inconnu à lui. on avait trouvé le chapeau de maître Jean et des traces de sang sur les débris fraîchement tombés de la roche Sanadoire. à quoi je lui répondis que c'était la rage obstinée avec laquelle il avait secoué et déraciné l'arbuste qu'il avait pris pour un manche de soufflet. Il voulut se persuader que c'était la vibration de ma voix qui avait provoqué l'écroulement. Quand nous eûmes bandé nos plaies et bu assez d'eau pour bien enterrer le vin de Chanturgue. qu'il nous fallut garder le lit. au lieu de chevaucher tranquillement sur la route. nous étions si courbatus. Le lendemain. Il n'avait été dégrisé que par l'écroulement d'un pan de la roche Sanadoire. A ma grande satisfaction.

il se sentit pris de faiblesse et me fit signe de m'asseoir à sa place. Après la messe. Je n'avais jamais joué que devant lui et je n'avais aucune idée de ce que je pourrais devenir en musique. ce qu'il faisait de son propre aveu très médiocrement. A l'élévation. le grand vicaire. mais l'organiste ne pouvait manquer à la grand-messe du dimanche et nous revînmes à Clermont le jour suivant. n'était pas sorti de ma tête. Il avait la tête encore affaiblie ou troublée quand il se retrouva devant un orgue plus inoffensif que celui de la Sanadoire. M. Mais l'enfance a ses accès de confiance spontanée. Un moment je fus presque aussi ému que je l'avais été devant l'orgue du titan. qui était un . La mémoire lui manqua deux ou trois fois et il dut improviser. Maître Jean n'avait jamais terminé une leçon sans décréter que j'étais un âne.le torrent avait emporté la cravache. je pris courage. depuis ce moment-là. vous allez voir comment. bien qu'il se piquât de composer des chefs-d'oeuvre à tête reposée. Le digne homme nous soigna fort bien. je jouai le motif qui avait frappé le maître au moment de la catastrophe et qui. Il voulait nous ramener chez lui. Ce fut un succès qui décida de toute ma vie.

mélomane très érudit en musique sacrée. mais c'était un sabbat et non un *Adoremus*. aujourd'hui. menaçants et comme irrités quand ils doivent être humbles et suppliants. Ainsi. je dois l'avouer. tendres ou sautillants quand ils doivent être sévères. Je vous ai déjà blâmé d'improviser ou de composer des motifs qui ont du mérite. mon enfant. . J'étais derrière maître Jean pendant que le grand vicaire lui parlait. à l'élévation. son élève. Mais pourriez-vous me dire. . C'était fort beau. répondit maître Jean.C'est lui.Ce petit âne a fort bien joué. et le coeur me battait bien fort. c'est ce petit âne! . vous nous avez fait entendre un véritable chant de guerre. quel est ce motif qui m'a frappé? J'ai bien vu que c'était quelque chose de remarquable. mais je ne saurais dire où cela existe. mais il ne faut point manquer de discernement.Vous avez du talent. lui dit-il. . fit mander maître Jean dans la salle du chapitre. . reprit le grand vicaire en riant. et qu'un enfant de choeur.Est-ce vous. L'organiste s'excusa naturellement en disant qu'il s'était trouvé indisposé. mais que vous placez hors de saison. mon petit ami? dit le vicaire en voyant ma figure émue. avait tenu l'orgue à l'élévation.

Cela n'existe que dans ma tête. .. il ne sait ce qu'il dit.Viens chez moi demain après ma messe basse. répondis-je avec assurance. elle vaut une grosse pièce. Je fus exact. Cela m'est venu. c'est la première fois que quelque chose m'est venu..Vous auriez dû ne pas laisser perdre cette bribe-là.. .. dans la montagne. .Non. reprit le grand vicaire avec malice. Il avait eu le temps de faire ses recherches. je veux t'examiner.T'en est-il venu d'autres? .C'est possible. Il avait chez lui un .Ne faites pas attention..De moi probablement. mais de qui? . Nulle part il n'avait trouvé mon motif. reprit l'organiste. c'est une réminiscence! . Il se retourna vers moi en ajoutant: .Pourtant. on jette tant d'idées au hasard quand on compose! le premier venu ramasse les bribes! .

en peu d'années.beau piano et me fit improviser. en improvisant. C'était lui dire que mes leçons lui seraient bien payées. mes idées s'éclaircirent et le prélat fut si content de moi. qui exposèrent ma raison et ma vie à la roche Sanadoire. puis. ce serait trop long. où je fus. Cela ne dure qu'un instant. peu à peu. développa en moi une faculté refoulée par la rudesse et le dédain du maître qui eût dû la développer. mais cela ne s'est point guéri entièrement. Il m'envoya à Paris. qu'il manda maître Jean et me recommanda à lui comme son protégé tout spécial. Parfois. Je n'en bénis pas moins son souvenir. j'imagine entendre l'écroulement du roc sur ma tête et sentir mes mains grossir comme celles du Moïse de Michel-Ange. me traita avec plus de douceur et. m'a pourtant laissé une susceptibilité nerveuse qui est une souffrance. m'enseigna tout ce qu'il savait. et vous savez maintenant ce que vous vouliez savoir: comment une grande frayeur. Mais ce n'est pas l'histoire de ma vie entière que je vous ai promise. . et vous voyez que l'âge ne m'en a pas débarrassé. Le professeur me retira donc de la cuisine et de l'écurie. très jeune encore. ce qui couvait en moi n'en fût peut-être jamais sorti. à la suite d'un accès d'ivresse. Sans sa vanité et son ivrognerie. en état de donner des leçons et de jouer dans les concerts. Cette folle aventure qui m'a fait éclore. D'abord je fus troublé et il ne me vint que du gâchis. Mon protecteur vit bien alors que je pouvais aller plus loin et que le petit âne était plus laborieux et mieux doué que son maître.

qu'à des orties ou à des ronces qui poussaient sur le prétendu clavier. Vous voyez. mes amis.Je ne peux l'attribuer. du bruit. que tout est symbolique dans mon histoire. La révélation de mon avenir fut complète: des illusions. répondit le maestro.. dit le docteur au maestro quand il eut terminé son récit... cette souffrance qui vous saisit à la roche Sanadoire avant son trop réel écroulement? . et des épines! . à quoi attribuez-vous cette dilatation fictive de vos mains.Mais.