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ERNEST CURTIUS

HISTOIRE GRECQUE

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TOMK PRKMIER

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ERNEST CURTIUS

HISTOIRE

GRECQUE

Traduite de l'alIemaDd sur la cinquième édition

PAR

A. BOUCHÉ-LEGLERCQ

PROFESSEUR SUPPLÉANT A LA FACDLTÉ DES LETTRES DE PARIS

TOME PREMIER

PARIS

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR

28, Rue Bonaparte, 28

1880

2- \ ^

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

L'auteur de la présente Histoire grecque n'a pas cru que

]^

5^

l'ouvrage eût besoin d'une préface. L'historien n'a qu'un

devoir, la recherche de la vérité , et il est inutile qu'il se vante de l'avoir accompli de son mieux. Mais le traducteur

fait partie du public, et ce serait peut-être de sa part une

réserve inopportune que de ne pas indiquer l'opinion qu'il

s'est faite du livre auquel il donne, au prix d'un labeur

ingrat, un nouvel instrument de propagande.

L'histoire de la Grèce est une des plus complexes que

^ nous offre l'antiquité. Elle n'a point l'unité de l'histoire

^ romaine, qui va d'un cours régulier, et par des étapes bien marquées, de ses origines à sa conclusion. En Grèce, autant

^ de villes, autant d'États ; au-dessus de cette vie politique

\ disséminée, des groupes plus larges, mais déjà dépourvus

i de réalité tangible, les tribus ethnologiques. Ioniens,

Eoliens, Achéens, Doriens ; au-dessus encore, cette unité tout idéale d'une race qui n'a jamais ni constitué ni aspiré à

constituer une nation compacte et cohérente. L'histoire grecque, encombrée de légendes dans ses origines, inter- rompue par de larges lacunes , ne s'éclaire d'une vive lumière qu'aux alentours de Sparte et d'Athènes. Autour

de ces deux foyers s'ouvrent dans toutes les directions des perspectives incertaines et fuyantes, où la chronologie

chemine d'un pas mal assuré et l'hypothèse achève les

combinaisons tentées sur la foi de documents incomplets.

Et pourtant, cette histoire offre un incomparable attrait :

c'est, au fond, la jeunesse de notre civilisation européenne

II

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

qu'il s'agit d'étudier en suivant à la trace les agissements,

les expériences, les succès et les mécomptes de ce peuple

qui a légué au monde moderne ses œuvres et son esprit.

Aussi, depuis la Renaissance, Férudition s'est-elle appliquée

à recueillir et à classer les matériaux fournis par les textes

et les monuments figurés : toute la littérature classique a été

soigneusement interrogée; les recueils d'inscriptions vont

grossissant tous les jours ; sur une foule de questions de

détail, les monographies abondent : il est devenu possible

d'écrire une histoire grecque qui soit autre chose qu'une compilation dépourvue de critique, à la manière de RoUin.

Mais il n'en faudrait pas conclure que la tâche de l'historien soit aujourd'hui plus facile. Tous ces travaux préparatoires

ont eu pour résultat d'élargir le domaine qu'il doit embrasser

du regard, de mettre en évidence l'activité multiple du

peuple grec et la variété de ses aptitudes : ils ont surtout abattu les barrières qui séparaient le monde hellénique de

rOiij :î et posé de ce côté des problèmes nouveaux. La

synthèse exige désormais un puissant effort d'intelhgence.

Il est naturel que l'effort ait été d'abord tenté par ceux

qui n'en sentaient pas bien toute la difficulté, par les esprits

qui conçoivent l'ensemble comme une série de détails

successivement examinés et qui prennent volontiers pour

une synthèse historique une juxtaposition de réalités bien

établies. C'est en Angleterre et en dehors du cercle des

savants de profession que l'érudition s'essaya le plus tôt à

l'œuvre définitive. Les précis d'Obvier Goldsmith* et de J.

GilHes ^ précédèrent de peu d'années l'estimable ouvrage de

W. Mitford^ qui cessa bientôt de répondre aux exigences

*) Ol. Goldsmith, The grecian history to the death of Alexander. Lon-

don. 1776. 2 vol. 80.

-) John Gillies, History of ancient Greece, its colonies and conquest

from, the tarliest accounts to the division of the Macedonian empire in

the East. 2d edil., 1787.

3) Will. yinFOwv, Eistor y of Greece. 1784-1794. 3 vol. 4°. New édition.

PREFACE DU TRADUCTEUR

III

de la science renouvelée par les travaux de Niebuhr, de

Bœckh, de K.-Fr. Hermann etd'Otfried Müller. G. Thirlwall

prit la plume à son tour ; mais, à peine avait-il achevé son

intéressant et judicieux travail ' que George Grote commen- çait la publication de son Histoire delà Grèce^-^ destinée à

un si prodigieux succès. L'Allemagne elle-même accueillit

avec une faveur mêlée de surprise l'œuvre de ce banquier

de la Cité qui, après avoir longtemps dirigé la maison

Prescott, Grote et C'^ et siégé à la Chambre des Communes,

abandonnait les affaires pour se consacrer tout entier à

l'étude de la civihsation grecque et apparaissait tout à coup

muni de vastes lectures, armé d'une critique tranchante,

faisant d'un trait précis le départ de l'ombre et de la lumière, sacrifiant les problèmes désespérés pour chasser de partout

la conjecture, décidé aussi dans ses sympathies et ses

antipathies, ami de la liberté, indulgenl pour la démocratie

et sévère pour le privilège.

Le volumineux ouvrage de Grote a une valeur incontes-

table, qu'il gardera longtemps encore et que je n'entends

pointmettre en question. C'est le répertoire le plus complet

que nous ayons d'informations et de jugements motivés

concernant l'histoire pohtique delà Grèce. Mais la méthode

de Grote est loin de satisfaire ceux qui pensent qu'une

histoire bien faite doit être par surcroît une œuvre d'art, c'est-à-dire, un composé harmonique, équilibré dans toutes

ses parties et offrant un développement continu. L'art ne

fait pas plus de sauts que la nature. La facilité même avec laquelle l'Histoire de Grote se débite en traités spéciaux ^

1) C. Thirlwall, lîistoryofGreece. London. 1835-1844. 8 vol. in-12(ap. The

Cabinet Cî/clopa2dia).Tnid. française (inachevée) par Ad. Joanne. Paris, 1852. 2) G. Grote, History of Greece from the earliest période to the close of

the génération contemporary xoith Alexander the Great. London. 1846-

1855. 12 voL (éd. 1862. 8 voL 8°). Traduction française par A. L. de Sadous (Paris. 1864-1867. 19 voL 8").

3) Cf. Th. Fischer, Mythologie und Antiquitäten aus Grote. 4 vol. 8".

Lebens- und Characterbilder griech. Staatsmänner und Philosophen

aus Grote. 2 vol. S", etc.

IV

PREFACE DU TRADUCTEUR

trahit une cer(auie faiblesse de composition, un assemblage

assez lâche des diverses parties. L'auteur, tout préoccupé

de l'utile, interrompt souvent son récit pour justifier, contre Clinton et autres, une date qu'il vient d'établir, une

allégation qui va à l'encontre des idées reçues : texte et

notes fourmillent de renseignements, de comparaisons

avec les usages de diverses époques et de divers pays, de

rectifications de toute sorte qui embarrassent le cours de la

narration, déjà ralenti par les résistances d'un style qui ne

coule nulle part sans effort. Enfin, défaut plus grave et qui, pour avoir été voulu, n'en est pas moins choquant, l'œuvre

de Grote ressemble à un édifice auquel on aurait enlevé ses

premières assises et qui resterait suspendu par miracle

au-dessus du vide. Tout ce qui précède l'ère des Olympiades

est réputé appartenir à la légende et se trouve retranché

de l'histoire : puis, la certitude commence à heure fixe,

et, dès lors, l'historien se met à l'œuvre avec confiance.

Le lecteur peut se faire de la partie ainsi sacrifiée l'idée qu'il

lui plaira : on lui fournit les matériaux triés et classés ; il

a devant lui une mythologie à compartiments où sont

étiquetées les légendes des divers pays grecs; puis, il

parcourt du regard la série des moteurs premiers jadis invoqués au hasard, Pélasges, Lélèges. Cariens, Phéni-

ciens

etc., vieux rouages dont on ne veut plus et qu'on

détaille en passant pour attester qu'on n'a rien oubhé.

C'est la passion de la vérité palpable, le besoin de la

certitude, qui décide Grote à mutiler ainsi l'histoire de

l'Hellade. Il a essayer, lui aussi, de poursuivre à travers

les détours et les redites trompeuses de lalégende la réalité,

fait ou idée, qui se cache sous cette végétation touffue ;

mais il y a renoncé, et il a gardé de sa fatigue un certain

dépit. « En vérité, dit-il, je ne sais rien de si décourageant et

de si mal récompensé que les laborieuses pesées de ce qu'on

appelle évidence, les comparaisons de probabilités infinité-

simales et de conjectures toutes dépourvues de preuves,

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

V

en ce qui concerne ces temps et ces personnages obscurs. »

Les hommes de sa trempe, esprits entiers et positifs, plus

vigoureux que pénétrants, sont mal propres à ces sortes de

tâches qui exigent beaucoup de perspicacité, de souplesse,

de patience, et, pour tout dire, un usage discret de la cor-

jecture. Mais, renoncer à se faire une opinion sur les

origines du peuple grec, c'est, de peur d'un mal, se jeter

dans un pire. Chaque progrès des sciences sociales tend à

affirmer de plus en plus nettement la solidarité qui, par

l'hérédité, par la tradition sous toutes ses formes, unit le

présent au passé ; et l'on risque fort de ne pas saisir le sens

d'un mouvement dont on n'a pas voulu examiner la direction

initiale.

Retrouver les premiers germes de la civilisation helléni-

que, les sources de sa vitahté ;

reconstituer, avec leur

tempérament particuher, les tribus helléniques, person-

naUtés collectives dont chacune met en évidence un trait

saillant du type commun : expliquer par l'effet des aptitudes héréditaires les tendances divergentes que l'histoire de

Sparte et d'Athènes, par exemple, montre à chaque instant

en conflit ; jeter ainsi, à travers la multiplicité des détails,

de larges générahsations qui les groupent et les rendent

inteUigibles ; telle a été. au contraire, la préoccupation de

la science germanique et particulièrement de l'école

d'Otfried Müller. On sait qu'en écrivant l'histoire des tribus

helléniques \ le vaillant archéologue que la mort a arraché

tout plein de projets à ses fouilles de Delphes se préparait

àécrire une histoire générale de la Grèce. Cette tâche qu'il

réservait à sa maturité, son disciple d'alors, Ernest Curtius,

l'a abordée à son tour après une longue

et conscien-

cieuse préparation dont témoignent tant de notes de

voyage, de recherches personnelles, de monographies.

') K. 0. Müller. Geschichten hellenischer Stamme und Städte. I. Or- chomenos und die Minijer. II. III. Die Doner. Breslau. 1820-1624. i2«

édit. Breslau. 1844. 3 vol. in-8°).

.

VI

PRÉFACE Dr TRADUCTEUR

1

d'esquisses oratoires accumulées autour de YHistoire

grecque '

On commence à se plaindre, dans le monde savant, de la

di\1sion du savoir en spécialités dont chacune suffit à

l'activité d'un esprit mais risque de rétrécir l'intelligence à

laquelle elle suffit. Pour ne parler que des études histori-

ques et, parmi elles, de celles qui ont pour objet l'antiquité

classique, elles offrent déjà une surface immense, plus

d'un travailleur se contente de se tailler une province.

Philologie hnguistique et httéraire, épigraphie,

archéologie de l'art, étude des coutumes et institutions

politiques, religieuses, économiques, tout cela sert ou,

pour mieux dire, tout cela est nécessaire à qui veut se

rendre maître d'un pareil sujet et en rapprocher toutes les

parties en conservant à chacune sa juste proportion. En

suivant la carrière scientifique de M. E. Gurtius depuis le

jour il pubhait ses Anecdota DelpJnca (1843) jusqu'à l'heure présente il dirige les fouilles d'Olympie, on

pourrait montrer que, disciple d'O. Müller, de Welcker, de

Bœckh, successeur de K.-Fr. Hermann à Gœttingen, de E. Gerhard à Berlin, secrétaire perpétuel de l'Académie

des Sciences et, par-dessus tout, voyageur infatigable, il a

parcouru le cycle entier des investigations de détail se forme et s'essaie Fhistorien. Il est plus simple d'aller tout

droit au résultat et de dire qu'il s'est acquitté d'une tâche

particulièrement difficile avec un remarquable talent. Cinq

éditions successives du texte original ", chaque fois revu

et amélioré, la traduction de l'ouvrage en anglais, en italien

') Le Péloponnèse (E. Curtius, Peloponnesos. Gotha. 1851-1852. 2 vol.

8°) est déjà plus qu'une monographie. C'est une« description géographique

et historique de la péninsule », d'une facture tout à fait magistrale.

2) E. Clrtus, Griechische Geschichte. Berlin. 1857-1867. 3 vol. 8». (5«

III, Berlin. 1878). L'ou\Tage

édition des vol. I et II et 4<= édit. du vol.

il est peut-être utile d'en avertir ici se termine au lendemain de la bataille

de Chéronée (338), qui met fin à l'indépendance de la Grèce. Mitford s'était arrêté à la mort d'Alexandre (323), etGrote à la bataille d'Ipsus (301). Thirl-

wall clùt l'histoire de la Grèce à la destruction de Corinthe (146).

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

VTI

et présentement en français, attestent que ce talent n'a

point passé inaperçu '.

M. E. Curtius n'a point entendu refaire l'œuvre de Grote.

Il n'a pas voulu introduire de dissertations ou de polémique dans son texte, ni traîner derrière lui un appareil d'érudition

qu'il réserve pour ses travaux d'ordre purement scientifi-

que. D'après le plan primitif, YHistoh^e grecque^ destinée

au grand public, devait être, comme VHistoire romaine de

Th. Mommsen dont elle forme le pendant, dépourvue de

références et de notes. Le monument une fois construit,

les échafaudages devaient disparaître. Mais, tandis que

M.

Mommsen s'est refusé sur ce point à toute concession,

M.

E, Curtius s'est, on le verra^ montré plus accommodant

pour ceux qui ne veulent pas jurer sur la parole du maître.

Cependant, il ne faut pas chercher ici un courant régulier

de références aux sources antiques. Le livre garde son

caractère

d'études

originel : ce n'est

point

une

série

spéciales, mais le résultat d'un labeur antérieurement

accompli et comme l'épanouissement d'une science repo-

sée. Ceux qui tiennent à s'instruire eux-mêmes plutôt qu'à

être instruits devront donc chercher ailleurs, à l'aide des

notes bibhographiques, la démonstration circonstanciée

des vues personnelles de l'auteur.

Parmi ces vues, qui ont modifié sur bien des points les

idées courantes, il en est une qui a en quelque sorte

renouvelé l'histoire primitive de la Grèce; je veux dire, la

part faite aux Ioniens, et par eux à l'Asie, dans l'œuvre de la civilisation hellénique. 0. Müller, tout en ayant un senti-

ment très vif de la complexité des éléments dont la réaction réciproque a fini par constituer le génie national, s'est

laissé aller à simphfier outre mesure sa conception du

1) La traduction anglaise, par A. W. Ward (London. 1868-1873. 5 vol.

8°), a été commencée sur la deuxième édition et achevée sur la troisième. La traduction italienne, faite sur la quatrième édition par G. Mïj'ller et G. Oliva (Torino, 1877-1880. 3 vol. 8°), est en cours de publication.

VIII

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

tempérament, du caractère propre des Hellènes. Il ramène

à un petit nombre d'idées maîtresses la religion, l'art, les préférences morales et politiques de la race, et il incarne

ces idées dans la tribu des Doriens, une façon de peuple

élu qui sort tout à coup delà vallée de Tempe pour apporter

aux autres tribus, avec le culte d'Apollon, l'idéal d'ordre et

d'harmonie dont il est épris. Le Péloponnèse devient le

centre de la vie nationale, et la législation de Lycurgue,

l'œuvre grecque par excellence. M. E. Curtius a senti que

l'esprit conservateur des Doriens, leur goût de stabilité, leurs tendances anti-démocratiques et leur penchant à la

dévotion scrupuleuse, ne pouvaient vraiment pas passer

pour le trait caractéristique du génie grec. Il a bien vu aussi

que cette civilisation autonome, créée pour ainsi dire de

longtemps isolée de tout

contact avec le dehors, serait un phénomène anormal dont

rien ne saurait rendre compte. Le peuple grec, si bien doué

qu'il fût d'ailleurs, a suivi la loi commune ; il n'a été en

toutes pièces

par une

tribu

aucun temps indépendant des influences extérieures et,

avant d'arriver à l'âge adulte, il a avoir pour éducateurs

des peuples plus anciens et plus cultivés. Ce n'est pas au

pied de l'Olympe, mais en Asie qu'il faut chercher le berceau

de la civihsation hellénique ; ce n'est point par voie de terre

et avec la lenteur solennelle d'une procession religieuse qu'elle s'est d'abord propagée, mais bien par la mer, qui

est le trait-d'union de tous les pays habités parles Hellènes.

Si le centre de l'Hellade est quelque part, il est au milieu de

cette mer Egée que sillonnent en tous sens des aventuriers

de toute race, Phéniciens, Cariens, Cretois, Ioniens.

L'industrieuse tribu des Ioniens, race souple, inteUigente entre toutes, âpre au gain et amie du plaisir, curieuse de

nouveautés et prête à toutes les aventures, a paru à M. E.

Curtius plus voisine qu'aucune autre du type général de la nation hellénique, et c'est elle, à son sens, qui, formée

d'abord à l'école des Sémites d'Asie, a fait ensuite l'éduca-

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

IX

tion des autres Hellènes, auxquels elle apportait pêle-mêle

les marchandises, les inventions et les idées de l'Orient. Le

mouvement civilisateur suit ainsi une marche continue

d'Orient en Occident, d'Asie en Europe, et l'admirable

floraison du génie grec n'est plus un effet sans cause, mais

le dernier terme d'un progrès préparé par des moyens

parfaitement inteUigibles.

Mais cette conception si vraisemblable , si conforme auxlois constatées par l'histoire générale, se heurte tout d'abord à l'opinion des anciens eux-mêmes. Les Grecs ont écrit leur

histoire en un temps où la Grèce d'Europe était la véritable

Beilade, le domaine propre de la race; et, portés comme ils

l'étaient à refaire le passé àl'image du présent, ils ont renversé

les rapports qui, dans une période déjà lointaine pour eux,

unissaient les deux rivages de la mer Egée. La tradition,

adoptée par eux et uniformément reproduite depuis par tous les auteurs, considère les Ioniens d'Asie comme des colons expulsés de la Grèce européenne par l'invasion des

Doriens et installés sur le littoral asiatique depuis un temps

relativement court. Si les villes d'Asie avaient leurs métro-

poles ea Europe et ne dataient que d'une époque les

Doriens avaient déjà affirmé leurs aptitudes spéciales, il

est évident que la civihsation grecque s'est faite elle-même,

et qu'elle doit à l'Asie moins qu'elle ne lui a prêté. Aussi

M. E. Curtius a-t-il commencé par démontrer, dans une

rivage occidental de l' Asie-

dissertation

spéciale*, que le

Mineure est la véritable patrie des Ioniens. Il ne nie point

que le contre-coup de l'invasion dorienne n'ait ramené en

Asie une masse considérable d'émigrants ; seulement, bien que les villes agrandies aient fait dater leur fondation de cette

nouvelle ère de prospérité, il distingue, sous les splendeurs de rionie nouvelle, les vestiges oubliés de laVieille-Ionie.

Ceci une fois admis, tout s'ordonne et s'éclaire. A l'ar-

') E. Curtius, Bie lonier vor der ionischen Wanderung. Berlin. 1855.

X

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

rière-plaii de l'histoire grecque apparaît un grand peuple

aryen campé sur les plateaux de Phrygie. Une première et large poussée d'émigration amène en Occident les Pélasges.

Plus tard, des groupes moins nombreux, mais déjà plus

compacts, s'engagent successivement dans la même voie.

Les uns passent l'Hellespont ; les autres s'installent tout le

long du rivage asiatique de la mer Egée. Alors commence

la genèse de riIellade.Tous ces éléments réagissent les uns

sur les autres, réaction lente à distance de la mer, active

sur les côtes, sans cesse visitées par les Grecs d'Asie ou

Ioniens. Ceux-ci courent les mers avec les Cananéens et,

faciles aux relations de toute sorte, s'allient, au hasard des

circonstances, en Asie et hors d'Asie, avec des races étran-

gères. Il se produit ainsi des populations hybrides, de carac-

tère indécis et de nom variable, qu'on ne peut ni distinguer

nettement des Ioniens ni confondre avec eux, véritables

Protées dont les déguisements ont dérouté jusqu'ici l'érudi-

tion la plus patiente.

Pour débrouiller ce chaos, il fallait ne pas oubher « le

caractère doux et bienveillant de la mer Egée w. Tandis

que l'historien préoccupé de fixer au sol tous les noms

ethnologiques épars dans les textes se fatigue à retenir en

certains lieux des entités fantasques qu'il rencontre partout,

M. E. Curtius suit du regard le va-et-vient incessant des vaisseauxqui, comme autant de navettes agiles, croisent et mêlent dans toutes les directions les fils multicolores de la

trame historique. A l'équilibre statique, il a substitué le

mouvement, la vie, un perpétuel devenir qui explique égale- ment bien la multiplicité des noms appliqués à un même

agent ou la diversité des éléments rassemblés sous une même dénomination. Cariens , Lyciens , Dardaniens , Tyrrhènes, Cretois, Curetés, Caucones, Taphiens, Télé- boëns, qu'ils soient désignés à part ou sous le titre vague de

Lélèges, sont des peuplades de sang diversement mêlé, qui

forment autant d'intermédiaires entre le Sémite et l'Hellène

PRÉFACE DU TRADUCTEUR

XI

de pure descendance aryenne. Cet Hellène, garanti par un

long isolement et par sa fierté native de toute affinité phy-

siologique avec l'étranger, c'est le Dorien qui, sous ce rap-

port, mais sous ce rapport seulement, peut être pris pour le représentant du vrai type national. Les Doriens n'ont pas

échappé, eux non plus, à la contagion des idées : ils tien-

nent de l'Orientetleurpatroncéleste, Apollon, etleurmodèle

héroïque, Héraclès ; ils sont non pas les créateurs mais les instruments de cet oracle pythique qui, fondé par la propa-

gande orientale, les tient comme asservis par leur foi. Le

dorisme a pourtant sa fonction propre, et c'est à peu près celle que lui assigne 0. Müller. En face de la mobihté cos-

mopohte, de la force dispersive des Ioniens qui déposent

sur tous les rivages de la Méditerranée ou de la mer Noire

des essaims de colons, il représente l'instinct religieux et

patriotique qui attache l'homme à la terre natale, la force de cohésion qui groupe individus et cités en associations régies

par des lois d'origine surnaturelle. C'est lui qui a consacré

par son respect, soutenu de son énergie et enfin gravé dans

la conscience nationale les idées qui font l'unité morale de

la Grèce.

Tel est, dans ses grandes hgnes, ce que j'appellerais

volontiers le « système » de M. E. Curtius si je ne craignais

d'abonder dans le sens de ceuxà qui toutsystème estsuspect,

par cela seul qu'il constitue un groupement voulu et médité des faits. Sur de telles critiques il faudrait pourtant s'enten-

dre. Les métaphysiciens sont dans leur droit en doutant de

l'existence objective de la causahté : mais il est certain que

l'entendement ne conçoit les faits que comme s'engendrant

les uns les autres, et que tout phénomène séparé de sa cause

reste inintelligible. Quiconque veut faire autre chose que

colhger des faits est donc obligé d'étabhr un lien entre eux :

la tâche qui incombe à l'historien digne de ce nom est

précisément de s'élever des rapports particuhers aux in-

fluences plus générales qui paraissent les régir. Sans doute,

XII PRÉFACE DU TRADUCTEUR

on court le risque de se tromper dans cette reconstruction

tardive, pour laquelle on ne dispose souvent que de maté-

riaux insuffisants, mais c'est un devoir de l'entreprendre.

M. E. Curtius y a réussi mieux que personne. Il a mis en

relief le trait de caractère qui explique toute l'histoire

grecque. On ne pouvait tirer plus heureusement parti des

aptitudes variées des Ioniens, de leur infatigable activité de

trafiquants et de chercheurs, pour rattacher l'histoire de la

Grèce à celle de l'Orient, pour

rendre raison de cette

colonisation démesurément étendue qui jette ses avant-

postes partout il y a quelque veine lucrative à exploiter,

enfin, pour apprécier le rôle exceptionnel d'Athènes.

L'attention toute spéciale que M. Curtius accorde aux

Ioniens ne va pas sans sympathie, et cette sympathie n'est

qu'une des formes de l'esprit hbéral qui court d'un bout à

l'autre de l'ouvrage. L'auteur ne porte point, comme

Mitford et Grote, les préoccupations du temps présent dans

l'iiistoire du passé. Une fait point intervenir, sous prétexte

de comparaisons instructives, les sauvages, les Hindous, le

parlementarisme, les whigs elles tories, ou la Révolution

française ; il