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MERCVRE DE FRANCE TOME TRENTIEME Avril-Juin 1899 MARTINESISME ET MARTINISME, 319 NOTES SUR LE MARTINESISME ET EE MARTINISME On ne gonnaissait jusqu’ici, comme on le verra plus: loin, que quelquespages du 7raité de la Réintégration des Etres (1). C'est grace 4 M. René Philipon que nous. devons de pouvoir désormais le lire dans son entier et déterminer, par suite, d'une maniére compléte et pré- cise, la doctrine, dans’ sa partie théorique du moins, du célébre illuminé, Martines de Pasqually. Le Traité de la Réintégration des Etres est — peut- étre a dessein — un ouvrage assez mal composé. Il est écrit sans Grdre et il contient des répétitions nombreuses et des digressions, La langue est assez claire cependant, ~quoique l’'auteur emploie un certain nombre de mots dans un sens qui n’est propre qu’a lui. Le Dicu de Pasqually n'est pas absolu, infini, et il est contradictoire. H dénie, en-effet, 4 Dieu le pouvoir de connaitre les pensées de ses créatures avant que celles-ci ne les aient congues. Sa prescience n'est donc pas abso- Jue. D'autre part, il dira, dans la méme phrase : «Il ne peut y avoir du vide auprés du Créateur, ni dans son immensité; cette immensité n’ayant pas dé bornes, tous les esprits y trouvent facilement leur place dés qu’ils sont émanés du sein du Créateur ; et aussi cette immensité s‘élend & mesure que le Créateur émane des esprits de son sein (2). » (1) Martines de Pasqually : Trailé de la Réintégration des Etres, 1 vol. in jesus, Chacoruac. : (a) Traité de a Réintéyration des Ktres, p. 311. 320 MERCVRE, DE FRANCE—V-1899 Diun cété, ’immensité de Dieu n’a pas de bornes, de autre elle s’étend : la contradiction est évidente. Pour Pasqually, .il n’y a pas trois Aypostases, c’est-d- dire trois:personnes distinctes en Dieu : “@ Ces trois personnes, écrit-il; ne sont en Dieu que re- lativement a leurs actions divines, et on ne peut les con- cevoir autrement sans dégrader la Divinité, qui est indi- visible et qui ne peut étre susceptible, en aucune fagon, d'avoir en elle différentes personnalités distinctes les unes des autres. S’il était possible d’admettre dans le Créateur des personnes distinctes, il faudrait alors en admettre quatre au lieu de trois, relativement 4 la qua- triple essence divine qui doit vous étre connue, savoir : Yesprit divin 10, l’esprit majeur 7, l'esprit inférieur 3 et Yesprit mineur 4. C’est 14 que nous concevons |’impos- sibilité qu’il y a que le Créateur soit divisé en trois na- tures personnelles. Que ceux qui veulent diviser le Créa- teur en som essence observent au moins de le diviserdans le contenu de son immensité (1). » Plus loin, il dira, en parlaot du Christ et de l’Esprit- Saint : « Ils ne sont compris ni J’un ni I’autre dans au- cune espéce d’émanation ni d’émancipation. Leurs ac- tions et leurs opérations ont été et seront toujours pure- ment spirituelles, divines, sans aucun assujettissement ‘au temps ni au temporel (2). » Mais ailleurs il écrit que le nombre 8 (3) symbolise «lespritdoublemeat fort appartenant au Christ » (4), tan- dis que dans tout le cours de l’ouvrage le nombre 10 symbolise la Divinité. Si le motChristdésigne ici unedes trois personnes divines,il est clairqu‘il y a contradiction. Martines associc, d’une maniére assez heureuse, les deux doctrines de l’émanation et de la création. II fait dire 4 Noé, parlant aux habitants de l’arche, avant de les congédier : (1) Traité de la Réintégration des étres, pp. 234-235. (2) Ibid., p. 322. (3) Le nombre 8, « nombre de Ia double puissance spirituelle », était le aombre d’Adam, avant la chute (V. pp. 324 et 325). (4) Ouy. cit.,. p. 79.