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Konan Yao Lambert - L'humanimalité, comprendre le supplice du loup et de la hyène dans le Roman de Renart et les contes de l'araignée

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"L’Humanimalité"1 : Comprendre les revers du loup et de la hyène dans Le Roman de Renart et les contes d'araignée de l'espace Ivoirien Konan

Yao Lambert

Le compagnonnage entre l’homme et l’animal apparaît dès les textes fondateurs.2 L’homme n’en finit pas, en effet, de s’identifier à l’animalité originelle, d’y chercher son essence et son reflet.3 Les hommes, dès les peintures rupestres, ont ainsi témoigné de leur fascination devant ce corps à la fois étrange et familier, auquel le chamanisme a ouvert des voies de passage imaginaire4. A ce sujet, Lucille Desblache5 affirmait : « La présence animale en littérature (…) nous permet de refléter le passé, le présent, mais mieux encore d’imaginer le futur, un futur inspiré que nous avons le pouvoir de transformer en un heureux présent». Koulsy Lamko conforte cette opinon : « c’est dans l’animal qu’il faut creuser pour déterrer les limites de l’homme »6. Le monde animal est donc nécessaire à l’homme pour indiquer la voie du " bon sens", et, les animaux, personnages de conte, sont des modèles à suivre ou à éviter. La référence animalière qui permet de souligner les qualités ou de dénoncer les vices et défauts des hommes ne revêt pas partout le même symbolisme. L’anthropomorphisme des personnages animaliers dans les contes et récits est, en effet, ambigu : il pourrait être facilement mis au compte d’une récupération purement allégorique de l’animal dans l’attribution de ses divers caractères spécifiquement humains. Caractérisé par un anthropomorphisme plus ou moins prononcé, le bestiaire a un symbolisme variable suivant les cultures. Ainsi, dans le conte d’Europe occidentale (France), de fait, il décline, avec lui, les catégories symboliques du caractère : le lion est roi ; ours, loup, goupil - Ysengrin et Renart - sont ses vassaux (Le Roman de Renart) ; âne et mouton, grenouille, cigale et fourmi, son peuple…Araignée, serpent, loup, sont les figures du mal.

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Terme néologique de Nathalie Carré, considéré comme une écriture de l’humanité par l’animalité, cf."Humanimalité", in Notre librairie (Indispensables animaux), N° 163, 2006, pp.7-17. Cette étude s’appuie sur ce concept dans une perspective comparatiste. 2 Nous donnons à ce terme le sens que Michel Foucault dans L’Ordre du discours, Paris, Seuil, 1962, lui donnait : « il y a, écrivait-il, dans les sociétés les discours qui se "disent" au fil des jours et des échanges, et qui passent avec l’acte même qui les a prononcés ; et les" discours " qui, indéfiniment, par delà leur formulation, sont dits, restent dits, et sont encore à dire. Dans le système culturel des hommes, ce sont les textes religieux ou juridiques et les textes littéraires. Donc les textes premiers sont les textes fondateurs. », p.87. 3 L’Antiquité classique grecque mélange les figures : Zeus s’incarne dans différents animaux pour assouvir ses passions, Pasiphaé s’accouple avec un taureau, Midas a des oreilles d’âne (voir Les Métamorphoses d’Ovide qui relatent ces différents récits.). Sphinx, centaures, hydres, sirènes, licornes, dragons médiévaux, sont les créatures composites en lesquelles animalité et humanité affirment une parenté archaïque. 4 Michel Boccara, La Part de l’homme, Esquisse d’une théorie du mythe et du chamanisme, Paris, Anthropos, 2002. 5 Lucille Desblache, Ecrire l’animal aujourd’hui, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2006, p.7. 6 Koulsy Lamko, La Phalène des collines, Paris, Le Serpent à plumes, 2002, p.48.

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En revanche, les personnages faunistiques africains exercent, à eux seuls, des fonctions et jouent des rôles : la tortue symbolise la sagesse, l’araignée peut être l’image du père de l’humanité, d’un benêt incorrigible, de la gourmandise ou de la malhonnêteté punie par la bêtise (Mali, Ghana, Côte d’Ivoire, Cameroun, Centrafrique), tout comme la hyène, symbole d’une voracité gargantuesque et de la sottise. Dans cette variabilité tangible, la présente réflexion s’intéresse au sort de deux personnages singuliers, souffre-douleurs de deux décepteurs (Renart et Araignée), d’aires géographiques et culturelles différentes. Il s’agit du loup et de la hyène, catalyseurs de tous les défauts, selon la volonté et l’imagination fertile des conteurs. Lourdauds, bornés, bien armés physiquement, ces victimes similaires du goupil et de l’araignée ne doivent pas, en réalité, essuyer des déboires face à leurs adversaires démunis en taille. Mais alors, pourquoi n’arrivent-ils pas à asseoir leur autorité face à Renart et Araignée afin de se faire respecter ? Comment expliquer leur défaite et l’antipathie manifeste des conteurs à l’endroit de ces personnages sots ? L’analyse des revers du loup et de la hyène vise à saisir, dans les jeux d’oppositions, la fonction représentative de chaque personnage afin de découvrir par la même occasion l’idéologie des auteurs du Roman de Renart et des contes d’araignée.

Le loup et la hyène : deux figures bouffonnesques Vladimir Propp, dans son ouvrage, Morphologie du conte, définissait le terme "fonctions" comme « l’action d’un personnage, définie du point de vue de sa signification dans le déroulement de l’intrigue »7. S’appuyant sur le principe que l’on trouve dans tous les contes des constantes et des variables, le chercheur russe arrive au constat suivant : le conte prête, souvent, les mêmes actions à des personnages différents. Ce qui change, ce sont les noms et les attributs des personnages, ce qui ne change pas, ce sont leurs actions. Se référant à ces travaux, plusieurs folkloristes ont établi un rapprochement entre les personnages du cycle des animaux trompés en raison de leur avidité et gloutonnerie. Ainsi, Gisèle Vallery a assimilé le lièvre au goupil et la hyène au loup, dans l’avant-propos de son recueil : « le lièvre joue le premier rôle, celui qu’en France on a dévolu à maître Renart…la hyène, cette rôdeuse funèbre des ardentes nuits du continent noir, c’est notre Ysengrin affamé et cruellement lâche »8. Dans la même perspective, comparant les contes africains de Birago Diop et les récits occidentaux, Mohamadou Kane écrivait : « on se doute bien que le décor a pu changer, de même les protagonistes ; que le renard a cédé sa place à Leuk (le lièvre), Ysengrin à Bouki (l’hyène) »9. L’étude s’inscrit donc dans cette optique de symétrisation actorielle : il est question d’analyser le comportement de ces personnages sots et d’en tirer des enseignements. Le loup et la hyène sont dotés d’un certain nombre de caractères ou de préjugés stéréotypés, d’attitudes maladroites et de défauts chroniques. Violents dans leurs
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Vladimir Propp, Morphologie du conte, Paris, Seuil, 1970, p.31. Gisèle Vallery, Contes et légendes, Paris, Présence Africaine, 1973, pp.5-6. 9 Mohamadou Kane, Les contes d’Amadou Coumba- du conte traditionnel au conte moderne d’expression française, Dakar (Publications de la Faculté des Lettres et Sciences humaines, 1968), pp. 214-215.

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comportements, naïfs dans leur sincérité, ils sont surtout gourmands. A l’origine de leurs mésaventures, il y a la faim : " Ventre affamé n’a point d’oreille ", dit l’adage. Ysengrin, pour assouvir sa faim, croit à tout ce que lui dit Renart. Il est prêt à recevoir dans la branche III, La tonsure d’Ysengrin, une « trop grande coronna / tonsure bien trop grande », (v. 349), à se laisser trancher la queue (La pêche à la queue ,vv.404-508), à tomber dans un puits10 ou à s’offrir grossièrement au jeu de la mort feinte pour être ensuite battu et humilié11. La voracité qui caractérise le loup particularise la hyène parmi les bêtes africaines. « L’affreuse bête est essentiellement sotte et goinfre »12, affirme Diarrassouba Colardelle ; c’est pourquoi, pour l’attirer, il suffit à l’araignée de lui parler de l’existence d’une proie imaginaire et « la salive dans la gorge, faisait klouc-klouc »13. L’auteur de La Grande famine mentionne l’irrésistible attrait que la nourriture exerce sur le personnage (la hyène) dont « les yeux brillaient d’envie » pendant qu’ « il se léchait les babines »14. La naïveté dont font preuve le loup et la hyène vient de leur besoin effréné de nourriture. Evidemment, leurs compagnons respectifs ne manquent pas la moindre occasion pour les tourner en bourrique. Autant Renart persuada Ysengrin de la présence de poissons dans la glace fondante pour le livrer à la hache du vilain15, autant Tôpé16 convainquit Dissia de l’existence d’une proie considérable dans la savane voisine, pour soumettre ce dernier à l’exemplaire correction de mère-crocodile dont il avait auparavant dévoré les petits17. Si Ysengrin peut croire en l’existence d’un paradis au fond d’un puits, Dissia alors ne peut douter de la présence d’un bœuf dans une termitière et vendre sa mère pour conquérir cette proie18. Les conteurs, de part et d’autre, dépeignent ainsi l’avidité, la gloutonnerie du loup et de la hyène, mais surtout dénoncent leur bêtise et leur naïveté. Dans Le Roman de Renart, Ysengrin le loup, dans le conflit qui l’oppose à Renart le goupil, présente un visage d’hypocrite, contrairement à son homologue africain, la hyène. Ce dernier n’est pas l’ennemi juré du décepteur (Araignée), mais son compagnon de tous les jours, et ce sont habituellement les récits de quête de nourriture qui dévoilent leurs mésaventures. Les conteurs les présentent sous des indices sociaux défavorables. Le loup du Roman de Renart se nomme Ysengrin, époux de Hersent la louve et père des louveteaux. Contrairement à son partenaire Renart, les noms de ses enfants ne sont pas mentionnés. Baron (connétable) de Noble le lion au même titre que le goupil, Ysengrin vit dans une grotte (lovere)19. Cette résidence souterraine s’oppose à la solide forteresse qui laisse apercevoir « les murs, les tors, les rolleis,
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Branche IV, Ysengrin dans le puits, vv.341-344. Branche XIV, Primaut, vv.260-286. 12 Diarrassouba Colardelle, Le lièvre et l’araignée dans les contes de l’ouest africain, Paris, UGE, 1975, p.197. 13 Bernard B. Dadié, La vache de Dieu, p.108, in Le Pagne noir, Paris, Présence Africaine, 1955. 14 Touré Théophile Minan, La grande famine, p.101, in Les Aventures de Tôpé l’Araignée, Abidjan, CEDA, 1983. 15 Branche III, La pêche à la queue, (vv.177-510). 16 En Afrique, le concept du décepteur ne désigne pas un animal exclusif. Le personnage varie suivant les zones, les pays, voire les ethnies. Comme l’araignée en zone forestière (Côte d’ivoire, Ghana, Togo, Benin, Nigeria), l’on a le lièvre en zone sahélienne, la tortue ou l’antilope naine en Afrique centrale. Araignée, personnage mâle aura pour nom propre Tôpé, appellation d’une ethnie ivoirienne, le Tagouana, située dans le centre-nord du pays. L’appellation de la hyène dans cette ethnie est Dissia. Le personnage est mâle. 17 Touré Théophile Minan, Voyage au pays de l’abondance, pp.40-50, in Les Aventures de Tôpé l’Araignée, op. cit. 18 Bernard B. Dadié, op, cit, Le groin du porc, p.83; Amon d’Aby, Le mariage de la fille de Dieu, p.26, in La Mare aux crocodiles, Abidjan-Dakar-Lomé, NEA, 1973. 19 Branche Ib, Renart Teinturier et jongleur, v. 2613.

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les donjons / les murailles, les tours, les forteresses et les donjons »20, la demeure (Maupertuis) de Renart. Les conteurs africains font de Tôpé un des plus grands notables du village 21, le conseiller universel des êtres vivants22, le héros civilisateur par excellence23. Par contre, Dissia, la « mal abaissée »24, « la rôdeuse »25 bénéficie d’un statut dépréciatif. Elle bat, en effet, à travers les chaudes nuits, les records de la quête de la viande en putréfaction ou de la gent ailée, vecteurs de la décrépitude, les mouches : « Dissia se contentait des grosses mouches vertes que sa famille n’appréciait pas beaucoup (…), les bêtes de malheur »26. Face à ces personnages sans éclat, le lecteur oublie que Renart et Tôpé vivent continuellement de tromperie, mais contre toute attente demeurent des héros. Leur héroïsme s’établit aux dépens de leurs victimes, Ysengrin et Dissia, en réalité, leurs bouc-émissaires. S’ils n’inspirent jamais la pitié, car victimes des traquenards tendus par leurs partenaires (les décepteurs), cela provient de la volonté des conteurs qui leur confère le rôle de bouffon. Sinon, comment comprendre leur revers face aux personnages de petite taille. Plus forts et mieux armés a priori, griffes et crocs, ils devraient pouvoir facilement se débarrasser de leurs adversaires, mais dans la confrontation, ils en sortent toujours vaincus. Quelles explications pourrait-on donner à leur défaite récurrente face aux décepteurs ?

La fatalité de l’infortune des puissants : quelles significations ? Dans Le Roman de Renart et les contes ivoiriens de l’araignée, le loup et la hyène sont les principaux partenaires du goupil et de l’araignée, mais leurs reflets contraires. Autant Renart et Tôpé sont futés, autant Ysengrin et Dissia font preuve de sottise. A ce sujet, Robert Bossuat, portant un regard analytique sur le loup renardien, affirme : « Il (Ysengrin) est sa raison d’être et sa signification. La fourberie de Renart, son mépris des lois et de la morale ne lui attirent la sympathie que parce qu’ils l’aident à triompher de la force brutale. Entre ce rustre d’Ysengrin, aveuglé par la rage, toujours prêt à tomber dans les pièges qu’on lui tend et son joyeux mais cynique adversaire, la partie n’est pas égale. Entre la victime et l’auteur de ses maux, c’est paradoxalement la victime qui a le mauvais rôle »27.

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Branche II, Renart et Hersent, v. 1037. Bernard Dadié, op. cit. Le groin du porc, p.83 ; Amon d’Aby, op. cit. Le mariage de la fille de Dieu, p.26. 22 Bernard Dadié, Les Contes de koutou-As-Samala, Dakar, Présence Africaine, 1982, Araignée et la sagesse, pp.21-36 ; Léon - Marie Anoma Kanié, Quand les bêtes parlaient aux hommes, contes africains, Abidjan, NEA, 1974, L’Araignée, p.24 ; Touré Théophile Minan, op. cit, La gourde de sagesse, pp.7-11. 23 N’guessan Ano Maruis, Contes Agni de l’Indénié, Abidjan, CEDA, 1988, Le vent, p.234. 24 Rolan Colin, Les contes noirs de l’ouest africain. Témoin majeur d’un humanisme, Paris, Présence Africaine, 1957, p.150. 25 Ibidem. 26 Touré Théophile Minan, op. cit, La grande famine, p.94. 27 Robert Bossuat, Le Roman de Renart, Paris, Hatier, Connaissances des lettres, 49, éditions revues, 1957 et 1971, p.97.

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En déniant le triomphe du plus fort sur le faible, les conteurs vilipendent la force brutale ; ils la tiennent en mépris. Et, leur héros, Renart, s’adressant à Ysengrin, le confirme : « Vos savez enging et art Si vaut a chose main bournir C’on puet part force fournir ». Vous le savez bien, là où la force ne sert à rien L’adresse et l’astuce ont des chances d’aboutir. Branches II- vv : 13336-13338. La défaite du loup et de la hyène procède avant tout d’une volonté des auteurs et de l’imaginaire social. Les deux bêtes sont, en réalité, redoutées. Elles suscitent la peur. Selon Pierre de Beauvais, en effet, l’origine du nom loup est un mot qui a le sens de « enlever de force », c’est pour cette raison que l’on appelle louves, les femmes dévergondées qui détruisent les bonnes qualités des hommes qui les aiment28. La représentation du loup est inhérente à la dissolution des mœurs, car le nom latin féminin "lupa" signifie aussi bien la" louve" que" la prostituée ", et le mot latin "lupanar" désigne un lieu de débauche et de prostitution. Dans Le Roman de Renart, le personnage gourmand est dévolu à Ysengrin le loup. Cette attribution n’est pas fortuite, et selon le point de vue de Pierre de Beauvais dans Les Loups en France, légende et réalité, le loup incarnerait véritablement la sexualité débridée. Les travaux de Gilbert Durand confirment les propos précédents, puisqu’il affirme en substance que la gourmandise débouche symboliquement sur l’appétit sexuel comme le révèle l’analyse psychanalytique de la dévoration dans le conte29. Paragon de la bêtise et de la force brute, le loup dans l’œuvre s’identifie au soldat homérique dont il constitue le modèle30. Cependant, dans les récits, il est l’éternel assaillant et ignore la loi, pour qui, celle-ci n’a aucune valeur. Toute chose qui explique son insatisfaction dans la branche Va : lorsque le roi devant sa plainte contre le goupil voulait calmer son ardeur, le loup refusa l’intervention royale : « il vit qu’il volt tenchier / il se rendit compte qu’il voulait trancher », (v.33). Ce comportement est suffisamment éloquent pour considérer Ysengrin comme celui qui vit hors des codes et des valeurs qui constituent les fondements du groupe social. Or, l’intégration dans la cité est fondée sur la connaissance et surtout sur le respect des

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Claude Catherine et Gilles Ragache, Les loups en France, légende et réalité, Paris, Aubier-Montaigne, 1981, p.15. 29 «Depuis Freud, l’on sait explicitement que la gourmandise se trouve liée à la sexualité, le buccal étant l’emblème régressé du sexuel. », p. 129, cf. Gilbert Durand, Les Structures anthropologiques dans l’imaginaire, Paris, Bordas, « Etudes », 1969. 30 Carla Mainoldi, L’image du loup et du chien dans la Grèce ancienne d’Homère à Platon, Paris, Orphys, 1984, p.98.

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normes communautaires. Conséquence, en dépit du soutien massif des adjuvants31 dans l’affaire qui l’oppose à Renart, Ysengrin demeure solitaire en raison de sa scandaleuse bestialité. Derrière la rivalité entre Renart et Ysengrin, entre le mystificateur et sa victime, Le Roman dessine un autre conflit : celui de l’homme et de la brute, dans lequel la condamnation ne frappe plus le dupeur mais le dupé. Renart a beau être menteur, voleur, tricheur, ses tours ne sont qu’un jeu et son caractère pervers même suppose une conscience morale qui peut l’amener à se repentir. En cela, il a bien droit au titre d’homme. Ysengrin, pour sa part, n’est que muscles, gueule, ventre, esclave de la tyrannie du corps qui ne connaît d’autre règle que celle de ses besoins. Ses attributs humains le rendent plus fautif lorsqu’il préfère l’obscurité de la sauvagerie à l’ordre supérieur des hommes. Qu’il puisse être baron, piller les habitants des campagnes, semer la zizanie, manger de la viande le vendredi saint et tenter de corrompre les officiers royaux, achèvent de le désigner, ainsi que tous ses pareils, à chaque niveau de la hiérarchie sociale, comme un bandit sans foi ni loi et une menace permanente pour la communauté. Dans l’imaginaire populaire occidental (la France), le loup est l’objet d’un sévère jugement moral appuyé par la légende. Le loup a été, et est encore, un sujet qui fascine et suscite l’imagination. Ennemi empirique de l’homme, le loup symbolise la cruauté et l’agressivité. Il évoque le caractère immuable des instincts, et donc l’énergie pulsionnelle libre et débridée, faisant perdre à l’homme la maîtrise de lui- même. A l’époque médiévale, les habitants des campagnes restaient muets si l’on en venait à évoquer le nom de l’animal au cours d’une conversation. "Quand on parle du loup, on voit sa queue ", dit un proverbe qui semble dissuader chacun de prononcer ne serait-ce que le nom de la méchante bête, de peur de voir ce terrible carnassier surgir en chair et en os. Cette phrase légendaire est l’expression concrète de la peur et du mépris du loup comme l’approuvent Claude Catherine et Gilles Ragache : « craint, détesté et maudit dans la réalité quotidienne, le loup ne devait pas connaître de répit dans le monde de l’imaginaire »32. Esope, et tous les fabulistes qui lui succéderont, éclaire les comportements humains en transférant sur l’animal leurs sentiments et leurs actions. Le loup traduit, ainsi, la méchanceté des hommes, et ceux-ci l’apparentent au diable. Dans ce dédoublement, ce carnassier recueille toute la part de l’asociabilité, et est le suppôt de Satan comme l’affirme Brunetto Latini dans son ouvrage : « Le fait que le loup ne peut fléchir le cou sans tourner tout le corps signifie que le diable ne peut se tourner vers aucun bien »33. Buffon, quant à lui, écrira : « Désagréable en tout, la mine basse, l’aspect sauvage, la voix effrayante, l’odeur insupportable, le naturel pervers, les mœurs féroces, il est odieux, nuisible de son vivant, inutile après sa mort »34. L’étrangeté de sa constitution et de ses habitudes trahit sa connivence avec les puissances des ténèbres. Presque tout, chez lui, évoque la mort : son regard couleur de feu, son
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L’on se souvient du loup qui, au mépris de la conciliation par serment des reliques dans la branche I, Le jugement de Renart, soudoie Roonel, le chien, pour tendre un guet-apens à Renart. Il refuse en cela, la recherche loyale de la paix et privilégie une justice privée. 32 Claude Catherine et Gilles Ragache, Les loups en France, légende et réalité, op. cit. p.115. 33 Brunetto Latini, Le livre du trésor, trad. de Beltrami Pietro, Paris, Ed. Du Cerf, 1996, p.138. 34 Buffon, Histoire naturelle, trad. De Stéphane Schmitt, Paris, Champion, 2009, p. 225.

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haleine pestilentielle, ses dents luisantes, son audace et son endurance, et par-dessus tout, la couleur de son pelage. A travers la figure du lycanthrope35, la triade sorcier-loup-diable est désormais constituée, réunie dans un même complot : l’anéantissement de la société des hommes. Cette connotation diabolique du loup est perceptible chez son homologue la hyène qui n’est pas, en effet, un animal de bonnes mœurs36. Déjà au XIII siècle, Brunetto Latini, dans son ouvrage37, tenait d’elle les propos suivants : « Hiene est une beste qui une foiz est mascle et autre femele, et habite es cimetiere as homes, et manjue les cors des mors. / L’hyène est une bête alternativement mâle ou femelle, elle habite dans les cimetières et mange le corps des morts ». La hyène, en milieu africain, a peu de noblesse. Laide, en effet, dans sa stature physique, la bête est répugnante dans ses activités nutritionnelles. Elle se nourrit de charogne. Cette image est chargée d’une valeur symbolique de monstruosité, de cruauté qui va au-delà de la réalité effective. L’animal est, par extension, l’exécutant du sort le plus malheureux qui puisse échoir à un homme : celui de rester sans sépulture et, par conséquent, sans une place au royaume des morts. Voilà comment la figure de cette bête se rattache directement à la conception de l’animal impur, de la bête de mauvais augure, de l’être lié à la mort et de la mort même qu’il faut éloigner de son univers. En conséquence, cet animal nocturne et charognard suscite toujours la crainte et la méfiance. La hyène reste associée au mal et aux esprits de l’obscurité. Aujourd’hui encore, cette image lui colle à la peau et de ce fait, les Africains, surtout ceux du monde noir, la considèrent comme un auxiliaire du sorcier. Elle est le "balai" préféré des sorciers ; elle leur sert, en effet, de monture la nuit et se transforme en animal monstrueux obéissant à son maître. Le loup et la hyène étant donc, aux yeux de l’homme, des bêtes à la fois craintes et détestées, celui-ci trouve une arme de vengeance dans les contes en leur attribuant les mauvais rôles, comme pour démontrer que si la ruse du décepteur (le goupil ou l’araignée) est souvent néfaste dans la cité, il existe un cas où elle est admise, voire acclamée, lorsqu’elle est dirigée contre l’ennemi. Damnés par l’imagination des conteurs pour leurs fautes, coupables de gourmandise et surtout de gloutonnerie, le loup et la hyène, englués de défauts, doivent être châtiés comme le veulent la morale chrétienne et le bon sens populaire. C’est une revanche délicieuse et savoureuse de les voir souffrir. Le traitement infligé aux partenaires des décepteurs est justifié. La fiction rassure et annule la force physique par le manque d’intelligence ou de bon sens. Les conteurs exorcisent, ainsi, la peur suscitée par ces bêtes.
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Homme-loup, du grec "lucos"(loup) et "anthropos" (l’homme). Cela se lit dans différentes appellations : en langue peul, la hyène a pour noms "bonôru", la saccageuse ;"gi do niwre", l’amie de l’obscurité ; "balêru", la noire ;"wasôru", la pauvre ;"gadara", la bête au derrière bas. En manding, le même mépris se dégage :"surfin", la nocturne ; "sumangu", la puanteur ;"dyndy", qui surprend (idée de violence et de brutalité) ;"subbaxa", le déterreur de cadavres ; "koyo", le désagréable ;"lagaburi da dyugu", la mauvaise gueule ; en langue Baoulé, ethnie ivoirienne issue du groupe Akan du centre,"Gbô-clô koffi", la sotte de tous les animaux. 37 Brunetto Latini , Le livre du trésor, op. cit.

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D’autres significations sont à retenir. Dans la société féodale, les conteurs renardiens dénoncent les comportements (gourmandise, égoïsme, méchanceté) des grands feudataires à l’endroit des serfs qui ploient sous les durs labeurs et dont la table est maigre (rude vie et précarité). Il est reproché à ces seigneurs leur indifférence face aux peines des vassaux, notamment leur toute puissance et leur arbitraire. Au Moyen Age, en effet, la gourmandise (gula) est un péché dénoncé par les prédicateurs, et est associée au Mal. Elle est considérée comme un écart aux normes sociales. En ce sens, le châtiment reçu peut paraître juste. 38 C’est pourquoi Renart, issu du rang de ces faibles, tourne en ridicule les puissants à l’image du loup, représenté par son attitude marginale.39 De même, les auteurs des contes ivoiriens stigmatisent la gourmandise, prototype du caractère qui installe l’homme à l’extrême opposé de la conception du monde de la tradition africaine. Elle est le symbole de l’individualisme, logé aux antipodes de l’idéal de solidarité. La gourmandise est le siège de l’esprit asocial abritant un nombre important de tares dont la dangerosité pour la communauté est multiforme. Egoïsme, hypocrisie, impatience, imprévoyance, imprudence n’en sont que mis en relief. Le personnage gourmand est, dès lors, un rebut social. Ce défaut constitue l’un des claviers majeurs sur lesquels surfe la verve inventive des conteurs. Le persiflage des vices et défauts inhérents au personnage de la hyène favorise la socialisation de l’individu. L’opposition Araignée - Hyène met l’accent sur l’initiation, partie intégrante de l’éducation. Dans la société traditionnelle, l’éducation se confirme de mieux en mieux comme un facteur décisif de l’émancipation, du développement progressif, harmonieux, social et culturel de la personne humaine et surtout des sociétés. La réflexion de Pierre Erny corrobore les propos précités : « C’est à travers la pédagogie initiatique qu’apparaissent le plus clairement les valeurs idéales qu’une société propose ouvertement à ses membres »40. L’éducation, comme l’initiation, permet d’acquérir des valeurs morales comme le respect des conseils, la générosité, la soumission, etc. Par ailleurs, la fonction- interdiction appelle toujours celle de la transgression dans les contes de la faim où Araignée et Hyène sont en quêtes de nourriture. La transgression est suivie de la fonction- punition. L’exemple est patent dans La Vache de Dieu où Hyène n’a pas respecté les recommandations de Kacou Ananzè41 : « -Surtout Hyène, il ne faudra pas toucher au cœur. Tu m’entends ?, (p.107). -Que fais-tu là, Hyène ? -Moi ? Je mange. -Tu touches au cœur. -Mais non !
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Michelle Augier, « Le thème de la faim dans les premières branches du Roman de Renart », in Mélanges Jeanne Lods du Moyen Age au XXe siècle, Paris, Ecole Normale Supérieure (Ecole Normale des jeunes filles), 1978, tome 1, pp.40-48, cité par Armelle Leclercq, « Renart ou le rire rebelle », in Etudes Littéraires, vol. 38, N° 2-3, 2007, pp. 87-100. 39 Thomas Hobbes, Le Léviathan, Paris, Vrin, 2005. 40 Pierre Erny, L’enfant et son milieu en Afrique noire, Paris, L’harmattan, 1987, p.17. 41 Appellation de l’araignée en langue n’zima, ethnie issue des Akans lagunaires au Sud de la Côte d’Ivoire.

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A peine avait-elle dit cela que d’un coup de gueule « klac ! » et « hop », elle tranche le cœur et l’avale », (p.114). La suite lui est fatale, car elle reçut d’innombrables coups sur tout le corps. La fin du conte donne des informations sur son physique: « les bâtons tombèrent si dru et si fort sur les reins qu’ils les lui brisèrent. Et, c’est depuis ce jour-là que Hyène à l’allure que nous lui connaissons. », (p.115). Le même scénario s’observe dans La grande famine. Pour avoir enfreint les prescriptions de Tôpé, Dissia fut sévèrement battu : « Tôpé vint le chercher pour la grande chasse. En chemin il lui fit des recommandations : - l’armée des cynocéphales est redoutable, il ne faut donc s’attaquer qu’aux plus jeunes qui ferment la marche. Ne te fais surtout pas voir par les grands qui conduisent l’armée. »42 Mais, obéissant à sa gloutonnerie et à sa sottise, Dissia s’attaqua aux grands et aussitôt toute la horde se jeta sur lui et le battit à mort. Les moralités de ces récits ont une grande valeur d’éducation, d’avertissement, d’édification. En cela, le conte ivoirien, voire africain, contrairement au conte européen, notamment aux récits renardiens, prend toujours une position que l’assistance approuve toujours parce que c’est une leçon d’énergie et d’espoir. Cependant, partout et toujours, le conte cherche l’équilibre et rétablit l’ordre : c’est un genre littéraire cathartique. En choisissant le loup et la hyène comme clefs de voûte de cette étude, l’objectif a été de montrer que la société fictive, tout comme la société réelle, a ses sages, mais aussi ses parias qui sont porteurs d’enseignements. Ridiculisés dans l’univers imaginaire, craints et détestés dans la réalité quotidienne, ces partenaires du goupil et de l’araignée contribuent à écrire l’humanité par le biais de la critique sociale. Le recours à "l’humanimalité", qui sert de paravent mais aussi de miroir, permet, en effet, une satire efficace, car libérée de tout risque de censure ou d’outrance, selon Baratay43 , assurée de la caution légitime sociétale. Le loup et la hyène ont été convoqués autant pour ce qu’ils représentent dans l’absolu pour le commun des mortels que pour le symbole religieux ou mythique qu’ils incarnent dans les systèmes de représentation qui décèlent en eux, en dépit de leur aura maléfique, une crédibilisation eu égard à bien des considérations44 heureuses.

Références bibliographiques
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Touré Théophile Minan, La grande famine, p. 100, in Les Aventures de Tôpé l’Araignée, op. cit. Eric Baratay, Et l’homme créa l’animal, Paris, Odile Jacob, 2003, p.246. 44 Tour à tour ami des dieux ou modèle parfait de la sauvagerie dans le monde animal, le loup hante la mythologie grecque et latine ainsi que l’imaginaire des poètes (Alfred de Vigny, La mort du loup). Symboles de la fondation de la ville de Rome (les jumeaux fondateurs de Rome, Remus et Romulus allaités par une louve) et de la guerre (Mars) cf. Lucia Impelluso,. La Nature et ses symboles, Paris, Hazan, 2004, p.212, le loup connaît une situation méliorative et ne finit pas de fasciner historiens, moralistes et psychologues, cf. Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling (l’histoire de Mowgli, l’enfant élevé parmi les loups). En Afrique, la hyène n’est pas seulement inutile. Ses cris sont interprétés par les anciens comme véhicules de messages prophétiques. Ainsi, elle apparaît comme un devin, un oracle, et à chaque message, « on lui égorgeait une chèvre ou un chien », cf. Ahmadou Kourouma, Les Soleils des Indépendances, Paris, Seuil, 1970, pp. 160- 161. Pour la cosmogonie peule bambara, cet animal constitue une allégorie de la renaissance, du savoir et de la science. Cf. Jean- Paul Ronecker, Le Symbolisme animal, Saint- Jean- de- Braye, Dangles, 1994, p. 88.

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