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Moi, Mohamed Merah

A l’invitation du « Monde des livres », l’écrivain Salim Bachi, auteur de « Moi, Khaled Kelkal », est entré dans la tête du tueur, mort le 22 mars à Toulouse

« une », suite La littérature face au terrorisme: les textes d’Olivier Rolin et Marc Weitzmann

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a La

prière d’insérer Jean Birnbaum

Prosopopéedu terroriste

a Traversée Les Lumières mènent l’enquête

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a Littérature française Eric Fottorino raconte son Monde

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JESSY DESHAIS

a Littérature

fiction

Salim Bachi
écrivain

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ous ne m’aurez pas vivant, je suis déjà mort, je leur ai dit à tous ces flics qui m’encerclent et lancent leurs grenades contre les murs de l’appartement. A peine né, déjà crevé. J’ai commencé à disparaître très jeune quand on me traînait devant les tribunaux. J’ai commencé par voler pour ne plus être le gentil gamin tout souriant tout beau arabe toujours poli merci monsieur au revoir madame vous avez raison allez vous faire foutre mesdames et messieurs les gens bien de préférence nationale. J’ai trafiqué des scooters volés dans les quartiers huppés de Toulouse, près du Capitole, la nuit, quand les fils à papa se gobergeaient, entourés de donzelles à la croupe rebondie, jolies meufs, affalés autour de comptoirs ou entrés dans des boîtes de nuit où j’étais refoulé une fois sur deux, voire deux fois sur deux lorsque le videur, un putain de Black ou d’Arabe retourné comme ces paras de Montauban qui me ressemblaient et ne me ressemblaient pas et que j’ai troué pour leur apprendre que nous n’étions pas du même monde à jamais séparés par la porte d’une caserne, j’ai eu le temps de gamberger dans mon garage où je retapais des bagnoles cabossées comme mon âme, relevant des pare-chocs, redressant les ailes des anges de métal qui partiraient dans le jour rutilant et s’envoleraient vers un ciel vide et mort habité par un Dieu absent dont l’unique représentant a été jusqu’à présent Ben Laden, un grand monsieur qui savait ce qu’il voulait lui.

A 16 ans, quand les autres passaient leur bac, je savais déjà maquiller une bécane, changer sa plaque d’immatriculation, la repeindre aux couleurs de l’arc-en-ciel et de la liberté bleu blanc rouge égalité fraternitémon cul foutaisesmensonges tartufferies. Je mettrai cette Ripoublique d’hypocrites à genoux en massacrant tous sesenfants. Je rêve d’un jour sans gloire où tout le monde tuera tout le monde, où Arabes et Juifs, Blancs et Noirs, se feront leur Afghanistan en direct au 20 heures de Claire Chazal. Fatigue. Le RAID a plongé le quartier dans le noir pendant qu’ils me parlent, racontent qu’ils me veulent vivant, parlent, m’empêchent de dormir, mais je sais qu’ils ne désirent rien d’autre que de me mettre dans un trou, prison ou cercueil voilà la solution au problème final qui leur a sauté à la gueule comme un Joker de mauvais film Batman Terminator Mortal Kombat superproductions avec force feux d’artifices explosions de gratte-ciel avions bourrés de kéro-

Je rêve d’un jour sans gloire où tout le monde tuera tout le monde
sène qui s’écrasent s’embrasent dans une grande ville quel beau spectacle mesdames et messieurs les gens bien de préférence nationale dommage, je n’ai jamais pu passer mon brevet d’aviatueur. Cela aurait été d’une autre classe, comme de rouler en BMW mais dans le ciel sans nuages d’une matinée de septembre. J’adorais voler des grosses bagnoles et faire des rodéos aux Izards le jour de l’an. On filmait nos exploits, on se marrait, tout partait en fumée et on rentrait content à la maison dormir dans de beaux draps. Pourquoi vous avez fait ça, monsieur Merah, pourquoi ? Je ne sais pas, dans le fond, je ne sais pas, j’avais envie de tout faire

péter comme un gosse un peu mauvais, un sale gosse, pour sûr. Donnez-moi vos avions et je vous donnerai mon scooter. Donnez-moi vos bombes et je vous donnerai le pistolet avec lequel j’ai tué ces gamins pour venger d’autres gamins tués par des paras israéliens ou français c’est la même chose vu du trou sans fond où l’on se trouve. J’ai rendu le mal pour le mal et je ne regrette rien non je ne regrette rien maudite chanson qui rengaine dans ma tête pendant que ces enculés RAID dehors m’encerclent et que le téléphone sonne sonne je ne décroche pas qu’importe qu’ils aillent au diable s’il existe ou à Dieu puisque je suis un membre d’Al-Qaida, Rendez-vous nous ne vous ferons pas de mal, monsieur Merah Vous me foutrez au trou Vous bénéficierez d’une remise de peine, monsieur Merah, Ma peine je l’ai déjà purgée, ma peine c’est la mort, filmée ou cachée, j’ai failli ajouter, mais j’ai fermé ma gueule parce que je ne voulais pas parler pour ne rien dire fatigué que j’étais les nerfs tendus et que j’avais mal au dos, mes yeux brûlaient comme les lampes à soudure du garage où j’officiais avant de prendre les armes et de flinguer ces militaires qui avaient ma gueule d’Arabe et ces gamins Israéliens qui ressemblaient à des Palestiniens qui ressemblaient à la bouillie sanglante qui hante mes nuits sans sommeil sans repos sans conscience pendant que je visionne ces ignobles vidéos de décapitations tortures exactions massacres charniers sur YouTube en boucle comme une phrase sans point final Je comprends vous ressentez de la colère dit le flic au bout de la nuit lui aussi Colère ? Je ne ressens rien, j’en aurais tué plus si j’avais pu, Lire la suite page 2

étrangère L’amour baladeur d’Arthur Phillips

ne semaine après la mort de Mohamed Merah, policiers et journalistes s’efforcent de reconstituer les motivations du tueur. Les écrivains, avec leurs outils et leurs techniques propres, peuvent-ils participer à l’enquête ? En passant la conscience de l’assassin au scanner de la fiction, ont-ils la moindre chance d’éclairer ce qui s’est joué dans sa tête ? De livre en livre, Salim Bachi répond « oui ». Six ans après Tuez-les tous ! (Gallimard, 2006), où il faisait parler l’un des djihadistes du 11-Septembre, l’écrivain publie Moi, Khaled Kelkal (Grasset, 140 p., 15 ¤). Cette fois, il forge le monologue intérieur de celui qui, en 1995, fut « l’ennemi public numéro un », et dont la trajectoire offre plus d’un point commun avec celle de Mohamed Merah. Banlieue, délinquance, radicalisation en prison et mort, à 24 ans, sous les balles d’une unité d’élite… « On connaît le programme », ironise Kelkal dans cette prosopopée du terroriste, comme pour mettre en exergue un scénario atrocement convenu. « Je suis mort, et ma confession, c’est du vent », ajoute-t-il. Certes. Mais pour l’auteur, le vent de la littérature, le souffle de la fiction permettent de balayer l’idée que la haine demeure impénétrable. Un tel espoir habite encore le texte que nous publions aujourd’hui. Il s’agit de saisir la pulsion de mort à même les mots, d’intérioriser le déchaînement de la brutalité, la cérémonie de l’élimination, pour prendre en charge la part monstrueuse de l’âme humaine. Il s’agit aussi, simplement, de ne pas céder sur l’exigence de comprendre. Mais à trop vouloir comprendre, ne risque-t-on pas de banaliser, voire de justifier ? C’est aussi la question que pose ce numéro du « Monde des livres ». Voilà pourquoi, en contrepoint de la fiction signée Salim Bachi, nous publions les textes des écrivains Marc Weitzmann et Olivier Rolin. « L’explication généralise autant qu’elle rassure et, dans une certaine mesure, absout », affirme le premier, tandis que le second crie son indignation face à toute tentative littéraire d’« apprivoiser l’ignoble ». p
Lire aussi, en pages « Société » : Sur les traces de Khaled Kelkal

a Histoire d’un livre Immortel, enfin, de Pauline Dreyfus

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a Essais

Serge Audier observe les nébuleuses néolibérales

a Le feuilleton Jonathan Coe déçoit Eric Chevillard

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a Rencontre William Marx secoue la tragédie antique

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Cahier du « Monde » N˚ 20899 daté Vendredi 30 mars 2012 - Ne peut être vendu séparément

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…à la Une

Vendredi 30 mars 2012

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Suite de la première page j’ai raccroché, le téléphone était mort dans ma main inerte et j’ai attendu longtemps que le silence et la nuit s’emparent de mon âme et la convertissent en eau de pluie oupireen quelquechose de dégoûtant et de poisseux dont seule la mort me débarrassera enfin putain j’ai 24 ans et je vais mourir comme Kelkal fait comme un rat dans un village fin de la conversation avec le gentil flic du RAID mielleux et sympa on aurait pas dit un flic mais je les connais ces enfoirés qui nous insultaient traitaient de fils de putes de bicots ratons, nous hurlaient dessus de retourner en Algérie en trépignant comme de gros babouins habillés de bleu. Algérie? Connais pas vraiment. Patrie ? Pays du père ? Ils ont divorcé et je crois bien qu’il est reparti là-bas se remarier avec sa nouvelle pute qui ressemblait à la conne d’assistante sociale que j’ai boxée parce qu’elle voulait absolument que je lui parle bien que je ne la regarde pas dans les yeux. Je racontais à ma pauvre maman que je retournais en Algérie alors que je partais pour le Pakistan, sur les traces de Ben Laden, mon maître à penser dont on disait tant de bien en prison, après les prières entre frères. J’ai emporté un sac avec une radio, une bouteille d’eau et des biscuits, matériel de survie de base, et je les attends les armes à la main, ils ne m’auront pas vivant, ils boufferont de la viande halal cette nuit et j’en emporterai trois ou quatre avec moi dans la tombe comme en Afghanistan, ce pays sordide où j’apprenais le maniement des armes, me rêvais en soldat moderne, cagoulé des pieds à la tête, le sabre dressé dans la nuit prêt à s’abattre sur la tête des mécréants qui m’avaient jeté en prison pour le vol d’un sac à main me précipitant dans un trou où plus personne ne me relèvera jamais même pas le gars sympa qui m’employait dans son garage et me traitait comme son fils luimême avait renoncé comme j’avais renoncé à m’engager dans la Légion pour faire l’Infiltré comme dans Homeland qu’ils entrent maintenant les types du RAID ils peuventvenir je lesattends en costume sombre et noir de Ninja mort p Salim Bachi

L’auteur de «Tigre en papier» est un citoyen en colère. Il dénonce la «vulgarité alambiquée» des paroles qui ont suivi les drames de Toulouse et de Montauban

«La littérature, ce sera pour après»
tribune

Olivier Rolin
écrivain

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n point de vue d’écrivain sur le fameux Mohamed Merah ? D’accord, je vais vous donner le mien, mais ce ne sera pas un point de vue mesuré. La réserve, la dignité, très bien, autant que vous voudrez, mais moi je ne suis pas un responsable. Je suis un citoyen lambda, et je crois qu’il est des circonstances où l’individu peut faire droit à l’émotion, où l’émotion est civique, où c’est le sang-froid qui serait incongru. La révolte a le sang chaud. Ce ne sera peut-être même pas un point de vue d’écrivain. La littérature,ce sera pour après,éventuellement. La littérature, c’est de la réflexion sur de l’émotion, il y faut les deux, la brutalité de l’émotion et le temps long de la réflexion, le sang chaud et le sang-froid, si l’un manque ça ne va pas, ça manque de souffle ou de pensée. Nous n’en sommes pas là. Nous en sommes, j’en suis, à l’effroi, c’est de ça que je peux parler, pas plus. Quand je vois cette gueule de petit salaud hilare à la « une » de nos journaux, je suis horrifié. Je suis horrifié non seulement parce que cela existe, cette haine, mais parceque je sens monter,sous prétexte de mesure, de dignité, de raison garder, de tas de « bonnes » intentions, une tentation de l’indulgence qui n’ose pas dire son nom. J’entends ce matin (lundi 26 mars peu après 8 heures, sur France Inter) Cécile Duflot expliquer de sa petite voix péremptoire que le « terreau» qui produitce criminel « est alimenté par les politiques qui stigmatisent certaines communautés,ce qui donnedu crédit au fanatisme religieux ». D’où tire-t-elle ça, cette tordue méca-

c’est bien la moindre des choses pour un écrivain, même quand il ne fait pas de littérature. Si je ne le savais pas, j’irais chercher dans le dictionnaire. Petit Robert : « Gamin : garçon, fille jeune et espiègle.» On voit que c’est tout à fait le mot qui convient pour désigner un tueur de petits enfants qui eux étaient sans doute, je ne sais, espiègles. Or je crois que ce n’est pas par bévue qu’on emploie ce mot-là, par ignorance lexicale, mais pour suggérer en douce je ne saisquoi d’irréfléchi, quelquelointaine innocence égarée derrière l’horreur. Il a commencé, lit-on, par « faire des bêtises », et puis après, évidemment, au terme d’une « dérive », une bien grosse bêtise… Il y aurait, en somme, un Gavroche très profondément enfoui au fin fond de cet exécuteur. Eh bien, je n’aime pas cette façon, dérisoire autant que lâche, d’essayer d’apprivoiser l’ignoble.

J’aimerais qu’on ne cherche pas déjà à alléger le poids terrible du crime
Jeviensde relire leslivresde Vassili Grossman. Je suppose qu’il y avait dans les Einsatzgruppen massacreurs des juifs de l’Est des jeunes gens qui avaient l’âge de Mohamed Merah : viendrait-il à l’idée de quiconque de les appeler des « gamins» ? J’essaie de garder à l’esprit l’admirable leçon d’humanité que nous donne Grossman : « Condamner un homme est chose redoutable,même s’il s’agit du plus redoutable des hommes » (Tout passe). J’essaie. Cette morale est exigeante, difficile. Je ne suis pas sûr d’être à sa hauteur. J’aimerais en tout cas qu’on ne cherche pas déjà à alléger le poids terrible du crime, à banaliser derrière des prêts-à-porter sociologiques ce que désigne, plus mystérieusement peut-être mais plus profondément, le nom du Mal. p

Impacts de balles sur l’immeuble où était retranché Mohamed Merah, Toulouse, 23 mars.
JEAN-PHILIPPE ARLES/REUTERS

nique des passions noires, Mme Duflot ? (On sent que Dostoïevski ne doit pas être son auteur de chevet.) Je la cite elle, parce que je viens de l’écouter, mais beaucoup d’autres tiennent ce discours, ou sont tentés de le tenir, le suggèrent, le laissent entendre, ce

qui est peut-être pire encore. Je me dis qu’une mesure écologique, pour moi, consisterait à nettoyer la parole publique de ce genre de vulgarité alambiquée. Puis je lis un peu partout que ce tueur est un « gamin », qui aurait « dérivé ». Je sais ce que les mots veulent dire,

La concurrence du terroriste et de l’écrivain
analyse
vain tente de s’éveiller trouve ici sa reformulation postmoderne. Quand le temps heureusement perdu de la narration, qui est la liberté de l’écrivain, est remplacé par l’instant live – comme on dit pour désigner des infos ayant le plus à voir avec la mort – qui dicte l’actualité,qui dicte la narration du monde, sinon le terroriste? L’image de l’attentat est à elle-même son propre message et sa seule revendication. Elle fige tout avenir : contrairement à la guerre classique, dont le début et la fin sont légalement encadrés, la terreur une fois libérée ne s’achève pour ainsi dire jamais. Une bonne partie de son pouvoir repose même sur le fait que, passé le premier attentat, rien ne se passe. Nul ne sait quand la prochaine attaque surviendra. Huit ans séparent le premier attentat au World Trade Center, en 1993, de l’attaque contre les tours en 2001. Le vrai temps de la terreur est celui de l’attente. Et ce qui guette l’individu, dans ce temps suspendu, n’est autre que le piège de la rationalité. Je repense à la romancière Zeruya Shalev qui vivait à Jérusalem en2002, durantla hautepériode des attentats, et dont une bonne part des journées consista à engager un dialogue pseudorationnel avec la terreur. Chaque jour, ainsi qu’elle me le raconta, elle redessinait le plan de la ville en tenant compte des attaques terroristes qui avaient précédé, dans l’espoir de deviner quelles rues seraient plus sûres, quelles lignes d’autobus il fallait éviter. Elle parvint à convaincre ses enfants de suivre ses consignes, rendant tout le monde fou dans sa maison. Plus les attaques sont arbitraires, plus les victimes sontanonymes,et plus grande est la tentation d’y trouver un sens caché : les points d’impact ne sont pas choisis au hasard, pense-t-on quand (et parce que) justement ils le sont. Thomas Pynchon, avec L’Arc-en-ciel de la gravité (Seuil, 1988), a

Le temps de la terreur est celui du direct, pas des lettres. Pourtant, les romanciers sont tenus d’échapper à la sidération
ses personnages: l’acte terroriste idéal est celui qui fait preuve de « l’étalage le plus inquiétant d’imbécillité féroce ». Car cette imbécillité met au défi « l’ingéniosité des journalistes» à en saisir les motifs. Ces derniers, pourtant, croient pouvoir mieux que d’autres raconter la terreur. Chaque fois que survient un nouvel attentat s’alignent dans la presse les acteurs habituels des « centres préformés de l’industrie culturelle» comme l’écrivit le philosophe Adorno dans la page de Minima Moralia (Payot, 1980) qu’il consacre au sujet. L’explication généralise autant qu’elle rassure et, dans unecertainemesure,absout: le système est le premier responsable, peuton lire. Ce qu’a fait le meurtrier n’est bien sûr pas excusable, mais. Il faut se mettre à sa place. Voire dans sa tête. Bien sûr, chacune de ces explications tombe à plat comparée à l’horreur disproportionnée de l’acte. N’est-ce pas aussi de cettefaçon, par le déni, que les médias courent après la terreur ? C’est Walter Benjamin, dans son essai sur Baudelaire (Payot, 1990), qui a le premier souligné ce parallèle entre développement de la presse écrite et augmentation du nombre des attentats anarchistes. De même, à dater des années 1960, la généralisation du direct a coïncidé avec une montée en flèche du nombre des attaques terroristes de par le monde. Cette convergence temporelle, induite par la technologie, entre terreur et médias est aujourd’hui complète. Elle oblige, sous peine de disparaître, chaque responsable politique à exploiter l’acte de terreur à son profit, tout comme elle force les férus des « analyses rationnelles » à se compromettre éthiquement sous couvert de « comprendre» ce qui ne demande qu’à être répété. Sans doute faudrait-il reparler de la guerre froide – ces soixante années au cours desquelles on apprit à vivre dans « l’équilibrede la terreur», ainsi qu’onl’appelait.N’est-ce pas dansla poubelleidéologique du XXe siècle que, d’Oslo à Montauban et à Toulouse, les enfants d’aujourd’hui s’excitent à faire la guerre ? « Apprenez à connaître vos déchets », a écrit Don DeLillo, qui après Beckett et Dostoïevski, s’impose comme l’un des écrivains les plus visionnaires en ce domaine. Un autre auteur venu de ce temps, le Yougoslave Danilo Kis, a écrit que l’art s’est avéré impuissant « à interpréter le comportement paranoïde de l’homme ». Kis a vécu, enfant, les massacres de Novi Sad durant la guerre, avec son père qui mourut par la suite à Auschwitz. « Le devoir de l’écrivain, ajoutait-il, est de fixer cette réalité paranoïde, d’étudier grâce au document, à l’investigation, à l’enquête ce dément concours de circonstances, et non de tenter, de sa propre initiative et arbitrairement, d’établir des diagnostics et de proposer des remèdes. » Toute autre voie serait obscène. p

S

Marc Weitzmann

i la terreur est une perversion des causes – « Ici il n’y a pas de pourquoi », avaient écrit les nazis à l’une des entrées d’Auschwitz –, elle est aussi une perversion du temps. L’acte terroriste mine ainsi par avance toute tentative d’en faire la narration. L’Américain Don DeLillo a montré la concurrence qui existe entre l’écrivain et le terroriste. Comme ce dernier, l’écrivain est un être solitaire qui passe une bonne partie de son temps enfermé dans une chambre à fabriquer un objet unique. « La seule bombe, c’est le livre », disait déjà Mallarmé. Mais si « le roman alimentait naguère notre recherche d’une signification », comme l’écrit DeLillo dans Mao II (Actes Sud, 1993), si la littératurede fiction, dans sa durée, représentait « la grande transcendance séculaire (…), notre désespoir nous a entraînés vers quelque chose de plus sombre. Nous nous tournons donc vers les informations, qui créent une atmosphère ininterrompue de catastrophes. C’est là que nous puisons l’expérience émotionnelle introuvable ailleurs.» La fameuse phrase de James Joyce sur l’Histoire comme cauchemar dont l’écri-

« L’Histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller » James Joyce, « Ulysse »
écrit tout un roman kafkaïen pour se moquer de ce genre de logique. Mais la moquerie est cruelle. Lorsque, revenant enfinà la raison, Shalevdécida d’abandonner sa délirante stratégie urbaine de protection, elle se força à monter dans un autobus pris au hasard, et le bus explosa, faisant d’elle l’une des victimes de l’un des pires attentats de cette époque. A ma connaissance, Zeruya Shalev, gravement blessée, n’a rien fait sur le plan littéraire de cette expérience. Tautologie du présent, l’acte terroriste échappe à la narration. C’est ce que remarque déjà l’écrivain Joseph Conrad dans son roman L’Agent secret (1907) par la voix de l’un de

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Vendredi 30 mars 2012

Traversée 3
d’Olivier Barde-Cabuçon, Actes Sud, « Actes noirs », 336 p., 22,50 ¤. Où l’on mesure la difficulté d’inventer la pratique d’une police scientifique quand on est seul ou presque, sous la très étroite surveillance du parti dévot, des cercles francs-maçons, d’une secte millénaire qui rêve de se substituer à la monarchie, et accessoirement de la police royale ordinaire. Mais face au chevalier de Seingalt, alias Casanova, rien d’impossible?

de Frédéric Lenormand, JC Lattès, 324 p., 18 ¤. Où l’on s’efforce de retrouver un improbable roman licencieux, Le Tabouret de Bassora, dont un illuminé fait une lecture fatale aux philosophes comme aux libertins; où l’on suit la délicieuse marquise du Châtelet dans sa soif de savoir et le très galant duc de Richelieu dans celle du plaisir. Avec Monsieur de Voltaire pour guide et héros malgré lui…

Meurtre dansle boudoir

Casanovaet la femmesansvisage

L’énigme des fontaines mortes, de Christophe Estrada, Actes Sud, 448 p., 24 ¤. Où l’on apprendra à se défier des gardesmarines de Toulon, de leur douteux sens de l’honneur et de leur goût pour les garçons ; où l’on mesurera la fragilité des dynasties parlementaires aixoises menacées par un assassin aussi audacieux qu’odieux; où l’on apprendra à connaître la nature déconcertante d’un chevalier qui, hanté par ses démons, sait les utiliser pour servir le Roi sans état d’âme…

Hilarion.

Lumières sur le crime

Enquêtedevérité etde raison,voici Voltaire,Casanovaet autreshéros d’exceptionlancéssurlestraces desinguliersassassins.Romans policiers,donc,mais aussiportraitsréussisde laFrancedu XVIIIe siècle

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Philippe-Jean Catinchi

e XVIIIe siècle est un moment déroutant pour l’historien, mais ô combien stimulant pour le romancier. Alors que la charge des philosophes ébranle les piliers de la France absolutiste, nombre d’aventuriers, affranchis des interdits séculaires, déjouent le règne de la raison, à peine amorcé, pour satisfaire le goût des gens simples comme des beaux esprits pour la magie, l’alchimie et les voies les moins rationnelles d’un savoir fantasmé. Transmutation des métaux, quête de l’immarcescible jeunesse ou de la vie éternelle, magnétisme, pierre philosophale et communication avec les esprits, ondins et salamandres, le siècle de Voltaire, de Maupertuis et des Cassini est aussi celui de Cartouche et de Casanova, de Mesmer et de Cagliostro, savants, charlatans et aventuriers se partageant les premiers rôles d’unechroniquericheen scandalesetcomplots. Dans un livre enlevé, Le Temps des illusions. Chronique de la Cour et de la Ville 1715-1756 (Fayard, 444 p., 22 ¤), l’historienneEvelyne Leverrappellela complexitéde ce premier XVIIIe siècle où l’on crut découvrirce « droitau bonheur» qui allait bouleverser la donne de la culture française. Le roman policier historique ne pouvait manquer de se saisir de ces temps pittoresques. Si le genre a depuis longtemps enrôlé des figures historiques parmi ses premiers rôles – récemment Michèle Barrière, révélée par la saga culinaire des Savoisy (6 vol., éd. Agnès Vienot, 2006-2010), invitait Léonard de Vinci à ouvrir celle de Quentin du Mesnil (Le Sang de l’hermine, JC Lattès, 2011) –, ces derniers mois, la logique scientifique qui augure des méthodes policières modernes est dévolue à des philosophes et écrivains fameux. Ainsi, doublant les commissaires et inspecteurs chargés de confondre les assassins, d’assurer l’ordre et d’empêcher tout dérèglement social, voilà Voltaire et Casanova sur la trace de criminels hors du commun. Hommes « neufs» dont la façon de penser sort des sentiers battus et tranche sur le raisonnement policier, ils

annoncent l’émergence d’une figure inédite du justicier : pour être officiellement chargé des missions les plus délicates, il agit en marge des pouvoirs en place. On avait découvert, avec La Baronne meurt à cinq heures, de Frédéric Lenormand (JC Lattès, 2011, réédité en poche au Masque,« Labyrinthes»,336 p.,8 ¤), unVoltaireenrôlémoinsde gréquede forcepar le lieutenant général de police René Hérault, gagné à la dimension humanitaire de sa charge et autant soucieux du bien public que de la préservation du bien-être des nantis. Le philosophe commençait alors son idylle avec Emilie du Châtelet, au printemps 1733. Quelques mois sont à peine passés qu’on le retrouve sommé de déter-

miner qui décime les rangsdes libertins s’il veut éviter la Bastille, promise à l’imprudent auteur des Lettres philosophiques. Ce deuxième volet, Meurtre dans le boudoir, qui respecte au plus près la chronométrie de l’Histoire, offre une délicieuse divagation sur un texte libertin, naturellement interdit, dont les scènes inspirent un censeurvindicatifquiabhorreles libertésnouvelles. L’enquête de Voltaire, plus comique que jamais, dépasse les espérances de ceux qui entendent le manipuler. Même si la vérité ne peut éclater. Trop tôt sans doute. Etune lettrede cachetsoustraitle coupable à une douteuse notoriété. Peut-il en être autrement un quart de siècle plus tard, lorsque entrent en scène

Extraits
« “La curiosité est un défaut si peu répandu qu’elle en devient une qualité”, répondit Voltaire. Tant qu’à être mêlé à une vilaine affaire, il voulait savoir de quoi il retournait. A l’intérieur les attendait un spectacle macabre et déconcertant. (…) Principale bizarrerie, un homme était affalé sur le tapis, avec sa perruque poudrée pour tout vêtement, une flèche plantée entre les omoplates. Un feuillet était enroulé autour du projectile. La marquise le détacha. C’était une gravure licencieuse arrachée d’un livre. Elle représentait la pièce où ils étaient. “Voilà qu’un livre est devenu réalité, dit l’écrivain. C’est plus fort que du Newton!” »
Meurtre dans le boudoir, page 41

« Une grande pièce lui servait de salon, bureau et salle à manger. La demeure de Volnay n’avait de raison d’être et de cohérence que par rapport aux livres. Ceux-ci envahissaient son séjour, parsemant sous la lueur des chandelles les murs de taches d’ocre et d’or, illuminant par moments d’un éclat inattendu un endroit ou un autre. C’étaient des livres reliés en peau ou en parchemin, aux couvertures cloutées et aux reliures gaufrées. Leur présence et leur place dans cette demeure indiquaient tout autant l’étendue du monde intérieur de leur propriétaire que ses limites. »
Casanova et la femme sans visage, page 19

« Hilarion parcourut lentement les rayonnages. La bibliothèque du marquis ne différait pas vraiment de celle de son père, le comte Henri. Beaucoup d’ouvrages étaient consacrés à l’histoire, aux coutumes de la province, aux historiens latins et au droit. La littérature y avait sa place, mais une place médiocre. Les tragédies de Voltaire voisinaient avec les contes de Crébillon père ; “Aucun des nouveaux philosophes”, remarqua Hilarion. (…) C’était la bibliothèque d’un gentilhomme qui avait exercé les fonctions de magistrat dans une Cour de province, c’est-à-dire tourné vers le passé, indifférent ou presque à son temps. »
Hilarion, pages 103-104

Casanova,laPompadour,lecomtedeSaintGermain et le chevalier de Volnay dans Casanova et la femme sans visage, d’Olivier Barde-Cabuçon ? Première enquête d’un improbable «commissaire aux morts étranges» qui a obtenu ce poste atypique pour avoir sauvé la vie du roi, l’intrigue est atroce à souhait – d’entrée une jeune femme est découverte, méconnaissable, le visage proprement arraché – mais l’essentiel est ailleurs : dans la confrontation de forces antagonistes qui projettent des France différentes, du parti dévot au camp des francs-maçons avec, au centre, un jeune homme d’une glaçante rectitude. Les enjeux des Lumières sont ainsi mis en musique avec une science et une astuce qui culminent quand l’austère Volnay raisonne. Il essaie d’avoir un coup d’avance surchacun de ses rivaux,Casanova en tête, «fripon à la gaieté contagieuse, farfadet de la volupté dont la femme était à la fois messe et religion ». Et si Voltaire n’apparaît pas dans ces pages, son verbe tempère les extrêmes en jeu : « Un jour tout sera bien, voilànotre espérance! Toutest bien aujourd’hui, voilà l’illusion. Que tout soit mal ou bien, faisons que tout soit mieux! » A lire le roman de Christophe Estrada, Hilarion. L’énigme des fontaines mortes, on est loin, en revanche, de cette optimiste feuille de route. Nous sommes aux premiers temps du règne de Louis XVI. La ville d’Aix-en-Provence, balayée par un mistral qui lessive le ciel et agace les nerfs, devient le cadre d’une série de meurtres effroyables décimant la progéniture de cesmessieursduParlement.Chargé derestaurer l’autorité royale dans la province, un jeune chevalier va seconder les autorités à titre officieux.Hilarionde S.est précédé d’une réputation de froide brutalité et d’impeccable maîtrise tant comme bretteur que comme investigateur. Le voilà en

chasse du monstre qui perpètre des crimes odieux ébranlant la bonne société et mettant à nu une élite en perdition; cette dernière est bien près de s’abîmer dans le déshonneur, tant par le relâchement de ses mœurs que par ses trafics abjects. Issu de cette noblesse, le chevalier Hilarion est le cruel greffier de ses turpitudes. Mais si son intransigeance le préserve de ces excès,il en commet d’autres,marquant au visage un domestique insolent que la rue est prête à soutenir. L’esprit des Lumières, qui est aussi frondeur puisqu’il aiguise le sens critique et libère des soumissions aveugles, gagne résolument du terrain… Certes, ces hommes, probes et astucieux, savent patiemment dénouer les fils les plus ténus et mettre au jour une vérité le plus souvent inadmissible, et de fait soigneusement dissimulée à l’opinion ; c’est invariablement l’issue de ces intrigues, tant la ténacité et la lucidité des inquisiteurs tranche sur un jeu social qui ne les tolère pas. Mais ils sont bien souvent encore manipulés. Voltaire, soumis à la pression du lieutenant Hérault ; Volnay, surveillé par un réseau de « mouches » dont les commanditaires multiplient les obstacles à l’émergence de la vérité, et qui sait ne compter que sur sa pie et un moine excommunié; Hilarion, dont le seul soutien indéfectible est celui de son compagnon muletier. Tous jouent une partition si contrainte que leur victoire semble miraculeuse. Pour la dixième des « Enquêtes de Nicolas Le Floch », commissaire au Châtelet, popularisées désormais par leurs adaptations pour le petit écran, le cas est pire encore. Dans L’Enquête russe (JC Lattès, 504 p., 18,50 ¤), Jean-François Parot permet à son héros de venir à bout d’une sombre affaire où la diplomatieinternationale (fin de la guerre d’Indépendance américaine, immixtion de la Russie de la Grande

Hommes « neufs » dont la façon de penser sort des sentiers battus, ils annoncent l’émergence d’une figure inédite du justicier
Catherinedans le concert des belligérants) est venue compliquer l’enquête – celle-ci étant d’ailleurs double et portant à la fois sur le barbare assassinat à Paris d’un ancien amant de la tsarine et sur une série de meurtres à l’ambassade russe alors que l’héritierdu trône, le tsarévitchPaul Petrovitch, y séjourne incognito. Mais il semble bel et bien que le ministre Vergennes et l’ancien patron de Le Floch, Sartine, aient porté l’art du marionnettiste à un niveau jamais atteint… Faut-il s’étonner que la science policière n’ait pu enrayer la pulsion révolutionnaire sur le point de mettre à bas un régime dépassé ? En confiant à certains beaux esprits, emblèmes de la liberté des Lumières, comme à leurs émules, la mission d’inventer l’heuristique policière, les écrivains font plus que trouver un ressort romanesque astucieux. Ils invitent à penser l’inquisition de la vérité comme un combat voué à l’échec qui ne se gagne que par une grâce qui tient du hasard et d’une inoxydable détermination. Une leçon aussi civique qu’éthique. p

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Littérature Critiques
Sans oublier
Tracey jour après jour

Vendredi 30 mars 2012

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Le récit passionné et subjectif d’Eric Fottorino, vingt-cinq ans journaliste au quotidien du soir, qu’il a dirigé de 2007 à 2010

Un homme du «Monde»
Jean-Noël Jeanneney
historien de belle dimension (vive la capacité d’admiration!). C’est l’époque où il fait admettre, malgré les ironies, qu’on puisse être à la fois journaliste et romancier – ce qui lui est reconnu au-dehors, nous dit-il, avant de l’être à l’intérieur du Monde : une bonne plume ayant son prix dans tous les champs de l’écriture, comme en témoignent assez ses chroniques en dernière page, de 2003 à la fin de 2005. A ce « touche-à-tout passant d’une enquête à une autre sans autre lien que le fil capricieux de l’actualité », la « France profonde » paraît bientôt aussi attirante que les contrées lointaines. Voyez cette visite aux moines de Bellefontaine avant

L

’antipathie analyse bien mais la sympathie seule comprend.» En célébrant cette phrase du politiste André Siegfried, Eric Fottorino donne à son Tour du « Monde » une manière d’épigraphe qui en résume bien, en somme, la tonalité. L’ouvrage scelle trois décennies de la passion d’un homme pour notre quotidien préféré (oui, le nôtre, lecteurs exigeantset fidèles…).Ah ! l’exemplairedéposé chaque jour par un père qui « considérait qu’un étudiant devait à tout prix lire ce journal, malgré son air austère et son encre qui tachait les doigts » : une drogue honorable, un « présent rempli d’avenir, un bonheur différé… » Ah ! l’obsession de constituer, avec des ciseaux et de la colle, pour dépasserl’immédiat, de gros dossiers d’articles accumulés. Ah ! la certitude que dans le seul sanctuaire de la rue des Italiens pourrait s’épanouir la fierté du plus beau des métiers. Ah ! l’arrivée du néophyte forçant la porte en tremblant, à un âge où il peut croire que s’en remettre à Bernard Lauzanne, directeur de la rédaction, c’est, étrangement, consulter la Suisse pour décider du sort d’un article… Bientôt survient, au tournant des années1980 et 1990, le temps du « flâneur salarié » (selon la formule célèbre d’Henri Béraud), explorantla planètedans tous les sens. Eric Fottorino, à partir de ses reportages enfouis dans les archives du journal et de ses carnets de voyage préservés dans les siennes,fait resurgirà foison des paysages, des lumières, des souffrances, des personnages; et l’on goûte les portraits qu’il donne, chemin faisant, de diverses figures

Rejet de toute jactance, aveu des angoisses ressenties, confession des maladresses
leur départ pour Tibéhirine, cette enquête mouvementée dans la Corse de Charles Pasqua, cette incursion dans les cortèges du Front national… Un homme capable, à 40 ans, d’assez de détermination pour suivre à bicyclette la course du Midi libre afin de la raconter dans son journal ne peut être, on en conviendra, complètement mauvais. Après quoi la curiosité du lecteur change de nature, et c’est d’une autre plongée qu’il s’agit : dans le centre du quotidien. Eric Fottorino est porté à la rédaction en chef, puis à la direction du Monde, à partir de juin 2007 – jusqu’à ce mois de décembre 2010 qui voit sa révocation par le Conseil de surveillance, à la suite de l’arrivée des trois nouveaux actionnaires, Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse, désormais maîtres du jeu. Sérénité, toujours, chez l’auteur ? Elle serait surhumaine, au plus près d’une telle blessure. Subjectivité du tableau d’hon-

Extrait
« Je me revois encore marchant dans Carthagène, assistant à l’enterrement sans bruit de ce qu’on appellerait bientôt “la décennie perdue pour le développement”. (…) Des femmes étaient assises dans la pénombre d’un patio, on entendait à peine leurs murmures (…). Le vent transportait par bouffées chaudes l’odeur odieusement mêlée des fleurs et de l’urine. C’était un vent qui saoulait les pélicans avec des histoires à leur clouer le bec en plein vol : derrière le paseo de los Martires, au Centre des conventions, tout près du théâtre de cette “cité héroïque” libérée jadis par Simon Bolivar, des hommes en costume cherchaient l’esprit de Carthagène. »
Mon tour du « Monde », page 140

neur ? Il n’en peut être autrement. Mais rejet de toute jactance, aveu des angoisses ressenties, confession des maladresses, refus du manichéisme et clarté dans l’exposé des enjeux. « Il est possible que l’on soit sauvé par le simplefait decomprendreunmomentdécisif» : la formule est de Thomas Bernhard, citéeparEricFottorinodevantlarédaction. La lucidité n’a pas suffi, en l’occurrence. La donnée primordiale ? L’impossibilité de parvenir à redresser complètement les comptes, plombés par des décisions anciennes d’investissements périlleux, par les charges salariales de l’impression et par les conséquences – partagées par toute la presse – de l’émergence d’Internet; d’où pour finir (fût-ce inévitable?) l’obligation de renoncer à la maîtrise de la rédaction surlesdestinéesdujournal,l’emprisecapitaliste mettant fin au modèle d’indépendance incarné par un fondateur, Hubert Beuve-Méry, plus que jamais mythique. L’historien est sensible, dans ces pages, à des complexités qui lui sont familières. La nécessité, pour comprendre l’issue, d’une chronologietrès fine, au jour le jour. La part du hasard dont la prégnance est partout démontrée: un rendez-vousmanqué, une rencontre accidentelle, un coup detéléphoneau bonmoment – ou au mauvais. La confusion, chez tous les acteurs, des passions et des intérêts, tant il est vrai que la possession d’un grand journal ne se résume jamais ni à l’espoir de gagner un jour de l’argent ni à la possibilité – d’ailleurs limitée – de peser sur son contenu. La rencontre des calculs personnels avec les mouvements imprévisibles de l’émotion collective. L’entrelacs, à chaque instant, des évolutions longues de la technique et des attentes durables du public aveclessursauts quimonopolisentsuccessivement l’attention. Le choc, enfin, des forces internes et des pressions extérieures. Le rôle de Nicolas Sarkozy et des siens au cœur de ce tourbillon, de scène en scène, est décrit d’une façon étincelante, et on gardera en mémoire cette contribution, parfois sidérante, à la connaissance de l’idée que l’actuel président de la République s’est fait des interventions « légitimes » (et d’ailleurs, en définitive, malheureuses)du pouvoir politique dans l’univers de la presse. C’est ici que l’on retrouve, avant qu’Eric Fottorino ne retourne à la littérature et à sa bicyclette, le romancier au regard aigu. On ne s’en plaint pas. p
Mon tour du « Monde »,

Depuis son premier roman, très réussi, Le Musée de la Sirène (Stock, 2005), jusqu’à ce quatrième, La Belle Année, on sait que Cypora Petitjean-Cerf s’intéresse à la recherche de l’identité et qu’elle a un sens très sûr de la narration et des dialogues. En cet automne 2008, Tracey Charles, 11 ans, entre en 6e, au collège Jean-Lurçat de Saint-Denis, la ville où elle vit depuis sa naissance. Autrement dit, loin des beaux quartiers. C’est une excellente élève, elle a toujours « vingt sur vingt », et a fini ses devoirs quand les autres les ont à peine commencés. Pourtant rien en elle de la petite fille modèle. Même si elle déteste la manière dont certains de ses camarades traitent les professeurs, en particulier Rabah, auquel elle préfère de loin Cosimo. On suit Tracey pendant quatre saisons. Rien ne lui échappe des aléas du quotidien. Sa mère est enceinte de son nouveau petit ami, un Japonais que Tracey ne supporte pas – les scènes de son apprentissage du français sont hilarantes. Irait-elle vivre, six cents mètres plus loin, avec son père, qui ne sort plus de chez lui mais la fournit en Kinder Pingui, Mars et autres friandises? L’appartement est vraiment trop petit. Tracey lit beaucoup. Cela lui permet de mettre un peu à distance les embarras de tous les jours, les parents, sa petite sœur qui vient de naître, Cathy, l’amie de sa mère avec ses fécondations in vitro qui, toutes, échouent. Et même Cosimo, qui va déménager. L’été arrive. Le 8 août, elle a 12 ans. Et, curieusement, elle se rapproche de ce Rabah qui l’insupportait… Premier amour ? C’est la rentrée. Ils ne sont plus dans la même classe. On verra bien. p Josyane Savigneau
a La Belle Année, de Cypora Petitjean-Cerf,

Stock, 320 p., 19,50 ¤.

Plans sentiment
Les questions les plus banales sont parfois les plus opaques. Et de ce fait, les plus difficiles à transformer en littérature. Aussi lit-on avec admiration les huit nouvelles qui composent le recueil d’Eveline Mailhot, jeune Canadienne qui signe là son premier livre. Car chacune de ces histoires part du grand mystère que représente la vie sentimentale des autres : pourquoi Unetelle, si mignonne, si spirituelle, vit-elle toujours seule ? Et comment ces deux-là, que rien ne semblait destiner l’un à l’autre, ont-ils fini par s’aimer ? Qui nos parents ont-ils aimé, avant nous ? Dans chacun de ces récits très dialogués, Eveline Mailhot a opté pour une architecture inattendue (au moins au sein d’une nouvelle): le texte est découpé en pseudo-petits chapitres, tous portant des titres. Cela donne « La conversation avec un ami qui m’oblige à me défendre », ou « La visite du père, après la course». Le stratagème est amusant, et astucieux: il permet de faire alterner différentes versions des faits, ce qui est, on le sait, essentiel dans les histoires d’amour. Et encore plus de désamour. p Raphaëlle Rérolle
a L’Amour au cinéma, d’Eveline Mailhot,

Les Allusifs, 142 p., 12,50 ¤.

Les chemins du passé
Quand, sur le tard, Emile se réinstalle à Bourg-en-Rouergue dans la maison de ses parents, il enferme au grenier, dans des malles, tout ce qui l’a précédé. D’où vient qu’on chasse les souvenirs comme les bêtes font des mouches en été ? Un brusque mouvement de tête. Un frémissement d’échine. Un galop dans le pré. Vite s’enfuir vers l’oubli. Celui qui chasse les fantômes des maisons et change les paysages, saison après saison. A quoi sert de fouiller, de retrouver les traces, de renouer le fil qui nous lie aux années… Pour le comprendre, l’admettre, il lui faudra croiser le chemin de l’Arpenteur, l’étrange (nouveau) notaire du village. L’homme a la passion du passé. Il sillonne la campagne, y glane des secrets simples, ramasse les histoires tues, recueille les mémoires et des gens et des lieux. Entre eux naît une amitié rare. Aux mots prudents, aux gestes apprivoisés. En échos, en résonances, Marie Rouanet écrit ici un beau roman des origines et de la connaissance. « C’est cela être vivant, être alourdi de vécu au point de succomber.» p Xavier Houssin
a L’Arpenteur, de Marie Rouanet, Albin Michel, 184 p., 15¤.

d’Eric Fottorino, Gallimard, 542 p., 22,50 ¤.

Le roman d’un jouisseur
Septansaprès leGoncourt,François Weyergansimagineun donjuan impénitent– oupresque
C’est que, on l’apprend dès le « prologue », le sujet de Royal romance est sérieux. Il va être question d’un « drame». Daniel Flamm, écrivain sexagénaire et reconnu, va « parler de la vie et de la mort d’une jeune femme », aimée quelques années plus tôt. Elle s’appelait Justine, était actrice, incandescente et désirable, vivait à Montréal. Daniel l’a rencontrée alors qu’il était en mission pour un obscur employeur finlandais travaillant dans le secteur du papier. Structurellement infidèle, fort de la devise conservée depuis ses 16ans (« Ne rien refuser de ce que vous offrira la vie »), Daniel s’est Royal romance, lancé dans une liaison de François Weyergans, torride avec cette Julliard, 214 p., 19 ¤. jeune femme « un peu folle », comme toutes celles qui l’approchent, selon lui. Au fil des ans, malgré la distance et les autres aventures, leur histoire s’est prolongée, à coups de voyages, de textos et d’envois, par Justine, de cassettes audio, sur lesquelles elle lui racontait son quotidien sans lui ou lui récitait des textes. Le lecteur a beau avoir été prévenu du drame à venir, il est amené à l’oublier, tant le récit arbore la pellicule de grâce désinvolte typique de l’écrivain-académicien, à peine entaillée par des allusions furtives au malheur qui se profile. Weyergans construit son roman allegro ma non troppo, sautillant d’une digression à l’autre (sur les ouvrages de la collection « Petit Larousse », les boîtes de conserve, la série télévisée « 24 heures chrono »…) avant d’en revenir à Justine. Ou plutôt à la liaison de Daniel et Justine, qui n’a, au fond, pas beaucoup compté pour le don juan sexagénaire jusqu’à la mort de la comédienne. En tant que portraitd’une femme,Royal romancene convaincpas réellement.Mais l’auteur semble en être conscient, faisant dire d’emblée à son narrateur : « Je voudrais écrire quelque chose sur elle, comme un peintre ferait au fusain le portrait de sa compagne. Un texte modeste, un portrait sans fioritures, sans psychologie, sans trop de métier. Juste des informations » – le conditionnel annonce l’impuissance. En revanche, le roman vaut comme croquis à main levée d’un jouisseur égoïste qui finit par prendre conscience qu’il passe à côté de tout, trop occupéà saisir toutesles occasionsque « la vie [lui] offrira». Une caractéristique qui a autant à voir avec l’appétit sensuel du personnage qu’avec son statut d’écrivain, attentif à ce que peut lui dire sa maîtresse seulement pour pouvoir s’en servir, plus tard, dans un roman. On n’attendait pas forcément Weyergans dans le rôle du moraliste. p

A

Raphaëlle Leyris

vant d’être le nouveau roman de François Weyergans, Royal romance est le livre écrit à la premièrepersonnepar sonpersonnage, Daniel Flamm, pour pouvoir se décharger d’une histoire douloureuse et s’atteler à d’autres romans. Un peu comme Trois jours chez ma mère (Grasset, 2005), qui a valu à l’auteur le prix Goncourt, était d’abord le titre de l’ouvrage que son héros, FrançoisWeyergraf,neparvenaitpasàécrire.Composéde misesen abyme,de jeux de masques entre l’auteur et le narrateur, un livre de Weyergans a toujours quelque chose d’une poupée russe posée dans une galeriedes glaces.Enplus duprocédé-gigogne qui le fonde, Royal romance comporte des clins d’œil à la bibliographie de son auteur, comme l’exergue, tirée de son premier roman publié, Le Pitre (Gallimard, 1973). On se perd pourtant moins ici que dans Trois jours…, où proliféraient les hétéronymes et où la nonchalance, charmantemarquede fabriquede l’auteur,flirtait par moments avec la négligence.

Monologue de l’autre
Malgré ses premières phrases à la brièveté trop convenue, Et souviens-toi que je t’attends est un premier roman réussi. A travers ce monologue de femme, Marine Meyer parvient étonnamment à échapper aux poncifs alors même qu’elle revisite les lieux communs de l’attente amoureuse. A l’homme qui l’aime et la fuit, à l’amant dont elle perçoit les peurs et les blocages, la narratrice propose une écoute fine et aimante, patiente, et respectueuse de la liberté qui s’énonce. Tout ceci sonnerait sans doute faux si le propos n’était porté par un style dans lequel s’exprime tout autant la passion amoureuse que la retenue. Il est rare de lire un monologue qui ne soit pas narcissiquement centré sur celui ou celle qui l’énonce. La force de celui-ci est précisément d’éviter tout excès hystérique et toute sensiblerie complaisante, pour laisser place à l’autre. En peignant ce « jeu léger et désespéré et plein de promesses de deux êtres blessés qui se cherchent dans le noir et hésitent à croire à l’amour», Marine Meyer nous offre à lire, à sentir et à voir ce que peut être l’âge de la maturité amoureuse. p Florence Bouchy
a Et souviens-toi que je t’attends, de Marine Meyer, L’Aube, 138 p., 13,80 ¤.

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Vendredi 30 mars 2012

Critiques Littérature 5
Sans oublier
Chasse à l’homme
A ceux qui nourrissaient l’illusion d’un effet bénéfique de la nature sur l’homme, Délivrance, de James Dickey (Flammarion, 1972), puis le film fameux qu’en a tiré John Boorman (1972), avaient achevé, dans l’effroi, de dessiller les yeux. En plaçant une citation du livre en exergue du Canyon, Benjamin Percy avertit le lecteur de la veine dans laquelle s’inscrit son premier roman, et commence à faire planer une menace sur la tête de ses personnages. Il y a là trois générations d’une famille : le grand père, Paul, le fils, Justin, et le petit-fils, Graham. Avant la transformation en golf d’Echo Canyon, ils y passent un week-end de chasse – une vision de la complicité masculine qui n’a pas grand-chose de commun avec ce que sont Justin et Graham, mais qui plaît à l’écrasant Paul. La grande habileté de l’auteur consiste à brouiller les pistes sur le lieu ou le personnage d’où va jaillir le danger qui sourd à toutes les pages. Si ce premier roman est moins stupéfiant que La Bannière étoilée, le recueil de nouvelles qui avait fait remarquer Benjamin Percy, 33 ans, en 2009, il confirme le talent de ce jeune écrivain de l’inquiétude à peindre une virilité déboussolée. p R. L.
a Le Canyon (The Wilding), de Benjamin Percy, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Renaud Morin, Albin Michel, 368 p., 22,90 ¤.

Arthur Phillips signe avec «Une simple mélodie» le roman rock des années 2010

L’amourest enfantdel’iPod
Raphaëlle Leyris

R

is quand d’autres s’attendent à te voir pleurer – on sera ravi de tirer un trait entre les pointillés. » C’est le huitième des onze conseils que Julian, spectateur d’un concert, griffonne au dos de sous-bocks, avant de l’adresser anonymement à la chanteuse, Cait. Il servira beaucoup à cette jeune artiste en pleine ascension, lui permettant de sortir ses interprétationsdes sentiersbattus et de surprendre, pour le meilleur, un public grandissant. Ce commandement, l’auteur d’Une simple mélodie, Arthur Phillips, semble s’y être lui aussi soumis durant l’écriture de son quatrième roman – le troisième traduit en France –, dans lequel il déploie un réjouissant art du contre-pied. Il déjoue sans arrêt les attentes du lecteur, faisant semblant d’entamer la partition anodine d’une comédie romantique plus ou moins générationnelle pour la transformer en une rhapsodie riche et mélancolique, tissée de chansons rock, de morceaux de jazz ou de bossa nova (voir la playlist glissée en guise d’index) et d’improvisations maîtrisées autour des motifs de la solitude, de l’obsession et de l’amour. La tangente semble d’ailleurs être la figure favorite de cette étoile montante des lettres américaines, né en 1969, à la tête d’une œuvre éclectique. Il avait intitulé Prague (non traduit, 2002) un premier roman situé à Budapest, avant de jouer à saute-mouton

avec les genres, passant avec bonheur d’un livre d’aventures mâtiné de policier (L’Egyptologue, Cherche Midi, 2007) à la veine victorienne (Angelica, Cherche Midi, 2009), avant de s’emparer, ici, du romanrock, dans lespas du Britannique Nick Hornby… Soit Julian, réalisateur de publicités new-yorkais fondu de musique, qui tient l’iPod, le baladeur d’Apple,pour la plus grande invention humaine. Il prend conscience de son âge, le mitan de la quarantaine, en réalisant qu’il ne connaît plus aucun des groupes qui se produisent dans les bars de Brooklyn. Son mariage avec Rachel a volé en éclats après la mort de leur petit garçon. Entré par hasard dans le caféoù se produitle groupe deCait, il est envoûté par le talent de cette Irlandaise – rousse, orgueilleuse et flamboyante, comme il se doit.

ZIR/SIGNATURES

« Glaciation définitive » Avec les conseils qu’il lui adresse anonymement débute, entre le quadra qu’inquiète « la glaciation définitive de la vieillesse » et la jeune femme angoissée par l’échec, un jeu de piste et de cache-cache, semé de messages échangés par SMS ou sur des forums, et jalonné de chansons – existantes ou inventées par le

très doué Arthur Phillips, qui a étudié la musique au Berklee College de Boston. Une simple mélodie fait de l’attente et de la frustration ses ressorts principaux. Tandis que Cait et Julian necessentde reporterleur rencontre,ce quidistilleuneformidable tension érotique dans le roman, Arthur Phillips joue avec les nerfs du lecteur, différant toujours la narration de son intrigue principale. Le roman ne commence, ainsi, qu’après un long et somptueux prologue sur la passion du père de Julian pour la chanteuse Billie Holiday. Le récit central est toujours ralenti, remis à plus tard par l’insertion de personnages et d’histoires (faussement) secondaires, comme le morceau de bra-

Extrait
« Il avait toujours escompté être monogame. (…) Mais la métamorphose du polygame en monogame n’était pas la simple mue que la pop music lui avait longtemps promise. En fait, les opportunités de séduire d’autres femmes ne firent qu’augmenter avec les fiançailles, voire se multiplier de façon encore plus fructueuse après son mariage. Les chansons de propagande pour le Grand Amour alternaient avec de la pop music contradictoire qui ne cessait de promettre un vague bonheur inconnu, flou, quasi inaccessible, dans les yeux de celle-ci (non, minute, de cellelà), et les deux types de chansons semblaient crédibles mais avaient l’air de parler d’une expérience qu’il n’avait pas encore vécue.»
Une simple mélodie, pages 74-75

vouresur le frèrede Julian,traumatisé d’avoir proféré une insanité monstrueuse alors qu’il triomphait au jeu télévisé « Jeopardy». S’il est beaucoup question de la musique, de son influence sur la vie et de l’effet qu’elle exerce sur la mémoire, si Arthur Phillips effleure le sujet des relations amoureuses à l’ère virtuelle, ou encore de la création artistique et de la célébrité, tous les thèmes qui traversent ce roman permettent surtout à l’auteur d’explorer le sujet de l’insatisfaction. Julian souffre d’une sorte de bovarysme musical : il a trop cru aux paroles des chansons pop pour ne pas être déçu par ce que l’existence peut offrir. Et il continue à se retrancher derrière elles pour se tenir en lisière de la vie, qui l’a terriblement blessé. Capable de faire jaillir la profondeur de la légèreté, comme les meilleurs titres chargés sur l’iPod de Julian, dosant avec justesse sobriété et envolées, ce roman entêtant mérite un concert de louanges. p (The Song Is You), d’Arthur Phillips, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Edith Ochs, Cherche Midi, 444 p., 21¤.
Une simple mélodie

La poésie qui sauve
Quand le pouvoir soviétique refusa La Matière du vers, le maître ouvrage du linguiste Efim Etkind (1918-1999), théoricien incontesté de la traduction poétique, proche de Soljenitsyne et de Brodsky, il eut pour commentaire: « Il résulte de votre ouvrage que la poésie est une valeur absolue, indépendamment de sa mission sociale.» Inexpiable bien sûr. Comme un pied de nez à ces oukases qui lui ont coûté ses grades, sa chaire et sa nationalité, Etkind a conté l’étonnante histoire de Tatiana Gnéditch (1907-1976), passionnée de poésie anglaise, qui traduisit de tête les 17 000vers du Don Juan de Byron et survécut ce faisant à la prison comme aux camps. Une leçon simple mais magistrale sur le pouvoir résistant de la poésie face aux dictatures imbéciles. p Philippe-Jean Catinchi
a La Traductrice (Dobrovolny krest), d’Efim Etkind, traduit du russe par Sophie Benech, Interférences, 32 p., 5 ¤.

Jésus tête à claques
L’histoiretragi-comiqued’unerédemptionparLarsHusum,DanoisprochedeLarsvonTrier
séance de masturbation en pleine classe, suivied’une premièretentativede suicide. Une poignée d’années plus tard : seconde tentativedesuicidedevantla série « Beverly Hills 90210 » (ce détail, drôle et sordide, est à l’image de l’ensemble), puis quelques mois se passent avant le passage à tabac de sa petite amie. Dans la foulée, sa grande sœur trop protectrice, Sanne, plonge dans le port de Copenhague, et ne se rate pas, elle. L’addition est salée mais les poches de Nikolaj sont profondes. Il passe entre les gouttes, sa chanteuse à succès de mère lui tations de chrétiens en colère à prévoir : on a vu pire. Et à tout prendre, la vision de ce Sauveur en sandales très seventies est plutôt positive.Bien aidé par une architecture remarquablement claire et précise pour un premier texte, ce roman est une tragi-comédie de la rédemption tout à fait convaincante. Mais pas seulement. Car Lars Husum, par ailleurs dramaturge et scénariste proche de la société de production de Lars von Trier, joue sur les représentations – et sur les icônes. Qu’elles soient divines ou maternelles. La mère de Nikolaj est en effet la pop star par excellence, celle que l’on imite, celle que l’on célèbre, celle que l’on honore. Celle que l’on adore en images. Celle dont on adore l’image. Et ce n’est pas un hasard si l’ultime enjeu de l’intrigue tient à un festival de province, organisé à sa mémoire, une véritable messe du souveniret l’ultimeabsolutiondu fils indigne : même l’ex-petite amie battue est annoncée sur scène. La facture narrative est si habile que l’on ne voit rien venir. Car la grande qualité de l’écrivain danois, c’est de ne pas avoir l’air d’y toucher. On redoutait la caricature, on craignait la farce : on goûte une littérature subtile sans même s’en rendre compte. Certains Danois sont imprévisibles. p
Mon ami Jésus, (Mit venskab med Jesus Kristus), de Lars Husum, traduit du danois par Jean-Baptiste Coursaud, JC Lattès, 382 p., 21,50 ¤.

“Magnifique!”
François Busnel, L’EXPRESS

“ Une tragédie murmurée ”
Christine Ferniot, LIRE

A

Nils C. Ahl

u moment d’ouvrir ce roman, dissipons d’emblée une appréhension ou un soupçon légitime. Car oui, cetextes’inscrit dans la continuité d’une tradition discutable, l’humour danois. Une tradition volontiers anticléricale, libre-penseuse, voire irréligieuse, dont on se souvient de récentes irrévérences,millésimées2005,peu goûtéespar certains. Avec Mon ami Jésus, on l’accordera au lecteur, il a toutes les raisons du monde de se méfier. Après le Prophète en dessins (d’humour), le Messie en roman (comique) : les Danois sont prévisibles – ou pas. Car si Lars Husum, né en 1975, a bel et bien commencé son livre à la suite de la fameuse affaire des caricatures de Mahomet, il a eu l’intelligence de construire un vrai personnage avec Jésus-Christ, mais secondaire. En effet, texte par moments farcesque, Mon ami Jésus est la caricature subtiled’unautre.Desonpersonnageprincipal, Nikolaj: un (autre) « fils de » à problèmes, un angoissé délirant, un violent – sans aucun rapport avec son saint patron. Ni Dieu, ni mitre : un Nikolaj anarchiste par défaut, parce qu’il en a les moyens. Car a priori, Nikolaj n’est pas du premier cercle des amis de Jésus. A 15 ans :

“ Un scénario impeccable ”
Jean-Baptiste Harang, LE MAGAZINE LITTÉRAIRE

Ce texte n’a rien d’un exercice de style à charge, écrit pour le plaisir d’un blasphème
ayant laissé une jolie somme après son accident de la route. Une « boule au ventre » le poussant à défier toujours plus sa bonne fortune, c’est finalement JésusChrist qui se déplace en personne, sans invitation et en pleine nuit. Mais Nikolaj prend ce grand type à barbe et à cheveux longs (qui « donne l’impression d’avoir énormément confiance en lui ») pour un cambrioleur et le frappe. Le pécheur n’est ni pauvre ni repentant. Très loin d’une parabole vertueuse ou d’un récit édifiant, Mon ami Jésus n’a rien non plus d’un exercice de style à charge, écrit pour le plaisir d’un blasphème ou d’un ridicule de plus. Peu de manifes-

Photo Philippe Matsas © Flammarion

Flammarion

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Histoire d’un livre

Vendredi 30 mars 2012

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Pour écrire «Immortel, enfin», Pauline Dreyfus s’est imprégnée du style et de l’esprit de l’écrivain. Résultat: un roman plein de mansuétude
livre : Venises. Entre le moment où il dépose sa candidature et son discours de réception, ce n’est plus le même homme et c’est ce qu’il m’intéressait de dépeindre. » Elle ajoute : « D’autre part, le contexte dans lequel s’inscrit ce changement, celui de l’après-Mai 1968, est particulièrement intéressant car Morand, si moderne dans l’entredeux-guerres, ne se reconnaît plus dans cette époque. Nous sommes donc loin des clichéshabituelset un peu exaspérants de “l’homme pressé”,cosmopolite,qui aimela vitesse, les voitures.» Après s’être posé comme contrainte de s’en tenir aux neuf mois précédant son entrée sous la Coupole, Pauline Dreyfus, guidée par le Journal inutile, va nourrir son propos d’innombrables lectures, de Morand bien sûr, qui a influencé merveilleusement son style, mais aussi de récits, de journaux (notamment celui de Matthieu Galey, « admirable portraitiste ») et de correspondances parfois inédites comme celle à sa grand-mère Charlotte Fabre-Luce.

MavieavecPaulMorand

P

Christine Rousseau

aul Morand (1888-1976) était un être complexe, aux« moi» multiples,comme en témoigne son œuvreprotéiforme.Stylisteen diable, encensé par Proust et Céline, l’écrivain séduit autant que l’homme, qui fut ami de Laval et fidèle du Maréchal, révulse. Trop peut-être pour emporter l’adhésion d’un biographe. Car, depuis GinetteGuitard-AuvisteetsonPaul Morand(Hachette,1981), aucuntravail d’envergure n’a été entrepris sur l’auteur d’Ouvert la nuit, malgré la publication en 2000 de son Journal inutile (Gallimard) qui fit polémique en raison de ses propos antisémites et homophobes. Un Journal sur lequel Pauline Dreyfus s’est largement appuyée pour concevoir son remarquable premier roman, Immortel, enfin, où, prenant prétexte de l’élection de Morand à l’Académie française en 1968, elle trace avec une parfaite justesse de ton le portrait d’un homme au crépuscule de sa vie. Si la longue fréquentation de son œuvre ne doit rien au hasard – Pauline Dreyfus est la petite-fille d’Alfred Fabre-Luce, un ami des Morand –, elle n’est pas directement à l’origine de son livre. « Tout est parti de la lecture des Derniers Jours de Stefan Zweig, de Laurent Seksik (Flammarion, 2009). Ce qui m’a impressionnée est qu’on pouvait ne rien connaître de Zweig et pourtant être emporté par ce roman vrai. Cette idée de prendre un morceau de vie et d’y insuffler du romanesque m’a immédiatement séduite. » Une fois la forme définie, son choix s’est porté sur Morand – la romancière et nouvelliste ne cache pas l’« influence littéraire considérable » qu’il a eue sur elle – et plus particulièrement sur un moment charnière de son parcours. « Son entrée à l’Académie française m’est apparue passionnante, non pas tant pour l’élection que pour le changement de statut qu’elle opère sur lui. Jusque-là, il était encore un paria des lettres et puis soudain, grâce à cette élection, il reprend goût à l’écriture. Ce n’est pas un hasard d’ailleurs si peu après il compose son plus beau

Une grande tendresse Avec plus de parcimonie, pour ne pas se retrouver « prisonnière» de la parole d’autrui, elle va recueillir également des témoignages, comme celui, négligé par les biographes,de Nathalie Baye. Elève auConservatoire,l’actriceestrecrutée en 1968 par l’écrivain pour servir de lectrice à Hélène Morand, presque aveugle. Malgré des débuts compliqués – séducteur, Paul Morand se fait pressant – Nathalie Baye restera deux ans. Si

Pauline Dreyfus confie avoir pris plaisiràmettreenscènedespersonnalités à l’orée de leur carrière, tels Jean d’Ormesson, Patrick Modiano ouFrançois-MarieBanier,fréquemment invités à la table des Morand, elle reconnaît aussi que ce fut quelque peu oppressant de vivre avec ces «deux vieillards ». «Ma respiration est venue de la présence de Nathalie Baye. Elle fut un vent de jeunesse dans l’écriture.» Pourtant–etcen’estpaslemoindre paradoxe ou ambiguïté de la romancière–,ilémanedeladescription de ce couple perclus de douleurs, de regrets et de souvenirs sinon de l’affection du moins une grandetendresse.«C’est la vieillesse qui m’attendrit », lâche Pauline Dreyfus, qui concède ne pas éprouver beaucoup de sympathie pour Hélène Morand. «Lorsque j’ai commencé à écrire, je pensais le faire à travers sa voix car elle était l’âme de la maison.Et puis c’est pourelle qu’il se représente à l’Académie. Mais, à mi-parcours, je me suis rendu compte que cela ne marchait pas. Pour dire “je” à la place d’un autre, il faut l’aimer vraiment.» Ce qui n’a pas empêché Pauline Dreyfus de réhabiliter celle que d’aucuns ont perçue comme la « mauvaise conscience» de son mari. « Malgré des côtés odieux – homophobe, xénophobeetantisémite– dusà son éducation, elle est un personnage intéressant et injustement décrié. A mon sens, elle n’a pas eu l’influence qu’on lui prête sur Morand, qui avait ses faiblesses, aussi. » Comme son antisémitisme, sur lequel l’auteur passe assez vite ? « Je suis assez circonspecte sur cette

Paul Morand (au centre), entre Jacques Chastenet et Marcel Pagnol, en octobre 1968, alors que Morand vient d’être élu à l’Académie française.
RUE DES ARCHIVES/AGIP

question. J’ai lu France la Doulce, mais c’est davantage de l’ordre de la farce qu’autre chose. Morand avait le snobisme d’un certain milieu et son antisémitisme ne va pas au-delà.Il n’a pas épousé l’idéologie nazie, en revanche il fut pétainiste. Son homophobie et sa misogynie m’horrifient bien davantage. » D’où le choix de la fiction,

ainsi qu’elle le confie dans un ultime aveu : « Avec une personne pas toujours très sympathique comme Morand, il est plus aisé d’emprunter la voie romanesque que biographique. Le roman permet de donner un relief plus intéressant.» Gageons que cet Immortel… suscitera, enfin, des vocations biographiques. p

Extrait
« Les jeunes écrivains viennent ici comme au musée. Arrachent des bribes de souvenirs à ce grand silencieux. Quémandent des conseils à Paul. Il n’aime pas parler boutique mais il est touché par leur admiration affectueuse. Elle lui rappelle Nimier et sa hargne à le réhabiliter, au moment où plus personne ne parlait de lui. A tous, il répète : – On écrit avec son caractère, avec son foie, avec ses rhumatismes, avec ses yeux, jamais avec son intelligence. N’ayez pas trop d’idées : elles font vieillir les livres. Luimême dit qu’il ne parvient jamais à retenir les idées abstraites (…). Il leur dit encore que la bonne littérature, ça n’est qu’une suite d’images simples qui remuent des couteaux dans des plaies invisibles.»
Immortel, enfin, pages 101-102

Marathon académique
EN 1933, Paul Morand, craignant d’avoir perdu son œil photographique, cherche refuge sous la Coupole pour contrer les attaques de la nouvelle génération qui commence à le classer parmi les auteurs d’arrière-garde. Il se lance dans la ronde des visites mais, faute de voix, renonce. Trois ans plus tard, il se remet en piste et, une nouvelle fois, échoue, doublé par l’amiral Lacaze. Dès lors, le sprinteur, aiguillonné par Hélène Morand, se mue en marathonien. Finalement, en 1968, au terme d’un parcours semé d’embûches (dont un veto en 1958 de de Gaulle, protecteur de l’Académie, qui n’a pas digéré le départ du diplomate de Londres pour Vichy), l’écrivain voit l’immortalité se profiler. C’est dans cette ultime ligne droite que Pauline Dreyfus a choisi de se placer pour tracer le portrait d’un homme au soir de sa vie, tiraillé de remords et de regrets, et d’un écrivain qui soudain renaît sur la cendrée verte et or de l’Académie. Au cours d’une campagne qui se conclura par une « élection de Maréchal», la romancière nous introduit dans l’appartement-cathédrale de l’avenue Charles-Floquet, encore hanté par la présence d’Anna de Noailles, Drieu La Rochelle ou Emmanuel Berl. Là, elle dépeint le quotidien d’un vieux couple recroquevillé sur ses maux et ses souvenirs. Touchants dans leur amour indéfectible, féroces parfois, Paul et Hélène se révèlent bienveillants à l’égard des jeunes écrivains conviés à leur table ; ainsi les campe-t-elle dans un troublant clairobscur qui estompe certaines zones d’ombre. Morandienne jusqu’au bout de la plume, Pauline Dreyfus l’est incontestablement grâce à un sens de la formule et du croquis vif que n’aurait pas renié son modèle. p Ch. R.
Immortel, enfin,

de Pauline Dreyfus, Grasset, 238 p., 17 ¤.

La vie littéraire Pierre Assouline

Dante est partout !
che même qu’au lendemain de la catastrophe nucléaire de Fukushima il s’est immergé dans la lecture de L’Enfer, premier cantique de la Commedia, incapable de lire autre chose en pareille circonstance. Dante, toujours! Son œuvre ne se donne pourtant pas au premier venu. La dernière livraison du magazine Books fait justement état d’une nouvelle édition allemande parue chez S. Fischer Verlag. Quelque chose comme une « Divine Comédie pour les nuls», ou peu s’en faut, si l’on en croit ses détracteurs, qui dénoncent sa trivialité et l’appauvrissement de sa complexité sémantique. Il est vrai que le traducteur, Kurt Flasch, prenant conscience de ce que la pensée humaine est le personnage principal de cette odyssée à travers les cercles de l’Enfer, la montagne du Purgatoire et les sphères du Paradis, a jugé que le meilleur moyen de désobscurcir le texte n’était pas seulement de remplacer « excrément» par « merde », s’agissant de « merda» ; il a voulu également le débarrasser de l’avalanche de commentaires érudits et d’interprétations allégoriques qui menacent de l’engloutir. De quoi mettre au chômage technique la moitié de l’université italienne.

A

llez comprendre! Il suffit parfois qu’un classique relève la tête à la faveur d’un coup de menton de l’actualité pour que brusquement tout semble lui faire écho autour de vous. Ainsi Dante ces jours-ci. Parfaitement, Dante Alighieri, un écrivain qui n’est pas de première jeunesse (Florence 1265- Ravenne 1321), l’auteur du poème épique et allégorique La Divine Comédie, chef-d’œuvre de la littérature mondiale de tous les temps, n’en jetez plus. Soudain, il est partout. Un vrai complot. Récemment, vous avez ouvert par hasard un journal italien et vous avez découvert cette information incongrue qui fait scandale, à juste titre, dans la Péninsule: une organisation non gouvernementale dénommée Gherush92 exige que, au nom du respect des droits de l’homme dont elle se croit probablement dépositaire, l’étude de La Divine Comédie soit bannie de l’enseignement secondaire au motif que le texte est « raciste, antisémite, islamophobe, homophobe» et conçu dans un esprit « discriminatoire» (on a échap-

pé de peu à « pédophile» et « négationniste », ce qui aurait bouclé la boucle de l’infamie). Bien que la présidente de l’ONG ait aussitôt assuré qu’il n’était pas question de censurer le poème ni de le livrer à l’autodafé (le simple fait de s’en défendre est déjà inquiétant), des intellectuels italiens ont aussitôt réagi en déplorant le niveau auquel tombait le « politiquement correct». On mesure l’étendue de ses ravages dans le champ de l’éducation lorsqu’on découvre que Gherush92 jouit d’un statut de consultant auprès des Nations unies. La simple suggestion de « filtrer» la dangerosité supposée de La Divine Comédie en l’annotant à destination des jeunes esprits est aussi stupéfiante que la perspective de préfacer Tintin au Congo comme on le fait déjà pour Mein Kampf. Basta! Pour vous nettoyer l’esprit de cette moraline, vous êtes allé vous perdre dans les travées du Salon du livre à Paris ; et là, en vous mêlant à la foule captivée par les propos de l’écrivain japonais Kenzaburô Ôé, vous avez appris de sa bou-

La chimie à l’œuvre Etait-ce le fait de la providence ou de la coïncidence, au même moment les éditions La Dogana faisaient atterrir sur la table du critique comblé une réédition de l’Entretien sur Dante (traduit du russe par Jean-Claude Schneider). Dans cet essai critique datant de 1933, le poète Ossip Mandelstam explore la Commedia en démontant sa structure de polyèdre à treize mille facettes ; il avance dans cette œuvre minéralogique, une couche après l’autre, armé de son seul marteau de géologue, « pour parvenir jusqu’à la texture cristalline de sa roche, pour étudier ses impuretés, ses fumées, sa limpidité, pour en estimer la valeur en tant que cristal de roche exposé aux accidents les plus disparates ». En un peu moins de cent pages denses, rigoureuses, aiguës mais d’une luminosité sans égale, il dialogue de poète à

poète par-delà les siècles, met l’accent comme nul autre sur la chimie à l’œuvre dans tel chant, sur le timbre de violoncelle de tel autre, sur des métaphores qui ont gardé le charme des choses jamais dites jusqu’à nos jours. En entraînant le lecteur dans leur commun laboratoire, là où cela pulse en plein milieu du mot, il rend justice au génie de la langue de Dante et donc de toutes les langues lorsque le souffle poétique les irrigue sans jamais se dégrader en récit. Vertigineux. Dimanche, le salut à Antonio Tabucchi aurait pu n’être qu’une ode à l’œuvre de Fernando Pessoa, qui engagea et gouverna sa vie d’écrivain. Mais sa disparition fut l’occasion de la feuilleter. Et qu’y découvre-t-on? Que si la mélancolie du romancier toscan devait beaucoup à l’intranquillité du poète lisboète, son italianité devait l’essentiel au long commerce entretenu avec Dante; et que La Divine Comédie aurait été l’un des trois livres qu’il aurait emportés sur une île déserte, avec Don Quichotte et le Nouveau Testament. Quelle semaine… dantesque! p

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Critiques Essais 7
Sans oublier
La justice et l’Etat
L’historien du droit Jacques Krynen reprend le cours de son enquête sur les rapports entre magistrature et pouvoir politique depuis le Moyen Age, débutée en 2009. Au XIXe et au XXe siècle, la France serait redevenue, comme sous l’Ancien Régime, un « Etat de justice » dans lequel «rien de ce qui touche à l’action politique et à la marche de nos valeurs n’échappe finalement à l’emprise des juges», même si la Révolution, le Consulat et l’Empire avaient tenté de réduire le pouvoir judiciaire. Dès le début du XIXe siècle, des magistrats ont réfléchi aux voies d’une émancipation et l’ont revendiquée. Surtout, c’est dans la pratique même de la justice (édification progressive d’une jurisprudence, invention du droit administratif…) que se créent depuis deux siècles les normes essentielles de l’Etat de droit, dont l’autorité s’impose à la loi ellemême. Cette «emprise des juges » appelle pour l’auteur une adaptation démocratique: ceux-ci devraient désormais être élus. Une réflexion d’une grande ampleur. p Pierre Karila-Cohen
a L’Etat

Il n’y a pas une pensée néolibérale, mais plusieurs. Le nouveau livre de notre collaborateur Serge Audier retrace leur histoire et rend compte de leur diversité

Un néolib’ peut en cacher d’autres
Pierre Zaoui
philosophe

L

’art de la politique repose sur au moins deux principes : connaître aussi précisément ses ennemis que ses amis et savoir jouer de leurs divisions comme de leurscontradictions.L’art d’écrire l’histoire des idées, lui, repose sur au moins trois principes : « faire la chasse à l’anachronisme », comme disait l’historien Lucien Febvre, ne jamais écraser la pluralité des faits et des discours sous une grille explicative univoque, et tâcher toujours de distinguer entre les concepts, les usages et les finalités. De ce double point de vue, Néo-libéralisme(s), le nouveau livre de Serge Audier, apparaît comme un travail incontournable pour tous ceux qui se soucient de comprendreen quoiconsiste précisémentce que l’on nomme aujourd’hui, à tort et à raison, « la » pensée néolibérale. Cette œuvre impressionnante de plus de 600 pages, à l’érudition ébouriffante, retrace en effet, en un style toujours clair, l’histoiremouvementée,compliquée,plurielle, des idées et des positions dites néolibérales. Une « histoire » davantage qu’une « archéologie», malgré ce que prétend un sous-titre incongru, tant l’auteur, dans l’esprit comme dans la méthode, se situeaux antipodesdela démarchefoucaldienne. Car là où la démarche du philosophe Michel Foucault consistait à mettre au jour les stratifications du présent, il s’agit ici d’une déconstruction radicale de l’unitéde la penséenéolibéralequelui supposent la plupart de ses adversaires. Pour Serge Audier, si le néolibéralisme existe, c’est seulement en tant que nébuleuse d’idées tantôt proches (comme l’idée de neutraliser la monnaie ou l’opposition au socialisme), tantôt antagonistes (sur le rôle de l’Etat, de l’individu, des aides sociales, etc.), dans tous les cas, multiples. Plus précisément, on saura gré à ce livre d’un triple mérite. D’abord, historiquement, Serge Audier détaille comme personne auparavant les attendus et les positions singulières des grands moments constitutifs de la pensée dite néolibérale: le « colloque Lippmann » de 1938, la fondation de la société du Mont-Pèlerin en 1947, ou encore, bien que moins connu, le colloque d’Ostende qui se tient au même momentet fonde l’éphémère« Internationale libérale » sur des bases sensiblement différentes. Ensuite, épistémologiquement, Serge Audier a le grand mérite de montrer combien l’idée d’un seul et unique paradigme néolibéral ne tient pas. Entre l’école autrichienne (von Mises et

de justice, France, XIIIe-XXe siècles. Tome II : L’emprise contemporaine des juges, de Jacques Krynen, Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 432 p., 26 ¤.

NICOLAS KRIEF

L’autre Winnicott
Donald W.Winnicott (1896-1971), ce maître de l’école anglaise de psychanalyse, fut un excellent chroniqueur et un bon portraitiste, habitué à rédiger la nécrologie de ses amis et collègues. On trouve dans ce petit recueil de belles évocations d’Ernest Jones, James Strachey, John Bowlby. Mais on sera étonné de voir comment, en 1969, il traite les thérapies comportementales dans un article célèbre: « Je veux tuer la thérapie comportementale par le ridicule. Sa naïveté devrait faire l’affaire. Sinon il faudra la guerre, et la guerre sera politique, comme entre une dictature et la démocratie. » Et c’est avec un humour féroce qu’il décrit les résultats de ce conditionnement qui est aujourd’hui contesté dans le monde anglophone. p Elisabeth Roudinesco
a Lectures

Hayekessentiellement)défendantun libéralisme déontologique voulant réhabiliter en dehors de toute considération sociale le « laisser-faire », l’école de Chicago (Milton Friedman et Gary Becker) défendant plutôt un libéralisme empirique et prédictif, l’ordo-libéralisme allemand (Alexander Rüstow et Wilhelm Röpke) accouchant d’une « économie sociale de marché » si ambiguë que peuvent s’en réclamer aussi bien la droite que la gauche allemandes, et l’anarcho-capitalisme d’un

L’auteur corrige nombre d’approximations, voire de pures sottises historico-politiques
Murray Rothbard ou d’un David Friedman, aussi terrifiant que décapant, il n’y a pas que des nuances, il y a d’abord des gouffres qui travaillent même au sein de chacune de ces écoles (Gary Becker, par exemple, est à maints égards plus proche de Mises que de Milton Friedman). Enfin, politiquement, ce livre a le grand mérite de rendre à nombre de protagonistes plus ou moins connus de cette histoire leur complexitésingulière(Louis Rougier, Wal-

ter Lippmann, Walter Eucken, Maurice Allais…), tout en défaisant les identifications comme les oppositions trop rapides : entre libéralisme classique et libéralismes rénovés, entre néolibéralisme et conservatisme, entre laisser-faire et construction européenne, entre libéralisme et absence de tout souci du social et de l’écologie. Malgré toutes ces qualités, ce livre n’en laisse pas moins subsister un double regret. D’abord, parce que c’est un livre à chargenon pas contrelenéolibéralisme mais contre la vision dogmatique ou caricaturale qu’en donnent à la fois une certaine gauche et une certaine droite antilibérales. Certes, on ne saurait reprocher à Serge Audier de corriger nombre d’approximations, voire de pures sottises historicopolitiques. Là, il fait œuvre pie. D’autant que tous ceux à qui il s’attaque vertement, de Serge Halimi ou Frédéric Lebaron en France, à Naomi Klein, David Harvey ou Perry Anderson dans le monde anglosaxon, ne sont pas des perdreaux de l’année et sauront sûrement, par leur culture de la polémique, se nourrir de telles critiques. En revanche, on peut regretter qu’une telle charge constitue l’ossature

générale de l’ensemble des chapitres. Ensuite, parce qu’un tel travail de pure déconstruction de l’anti-néolibéralisme laissebéantes lesgrandes questionspolitiques qui nous préoccupent aujourd’hui. Et c’est d’autant plus dommage que tout l’ouvragelaisseentendredes réponsesfortes et originales : que le néolibéralisme réel (celui initié par les politiques de Thatcher et Reagan) n’est jamais réductible à l’application d’une pensée unique; que le paradigmenéolibéral n’est donc peut-être ni la seule bonne matrice pour comprendre les violences réelles du capitalisme d’aujourd’hui (en termes d’accroissement considérable des inégalités, de destruction des piliers de l’Etat-providence, d’indifférenceécologique),ni le meilleurépouvantail à inventer pour les combattre; ou encore que la liberté économique n’est pas nécessairement incompatible avec une institution forte de la solidarité sociale. En ce sens, ce second regret est plutôt une espérance. Car cet immense travail de renvoi de la pensée néolibérale à son hétérogénéité première ne peut pas en rester là. On attend une suite, avec impatience. p
Néo-libéralisme(s). Une archéologie intellectuelle,

de Serge Audier, Grasset, « Mondes vécus», 636 p., 27 ¤.

et portraits, de Donald W. Winnicott, traduit de l’anglais et présenté par Michel Gribinski, Gallimard, « Connaissance de l’inconscient », 290 p., 22,90 ¤.

L’empire colonial, ses chevaliers, ses hérauts
Deux essais montrent les ressorts d’une «culture populaire de l’impérialisme » en France sous la IIIe République
A cette thèse a succédé récemment celle d’une large diffusion des enjeux coloniaux dans le pays sous la IIIe République. Les historiens des colonies, au sein d’une discipline en vogue dans les universités françaises depuis une décennie, sur le modèle américain des colonial studies, nomment ce phénomène la « culture populaire de l’impérialisme » : l’empire eut un réel impact sur les pratiques, les valeurs, les croyances et les représentations quotidiennes. Deux livres viennent conforter cette idée en l’illustrant de manière très différente mais complémentaire. L’historien Edward Berenson, professeur à l’université de New York, montre la profonde appropriation par la population des images et des vies exemplaires des héros coloniaux. Il s’appuiesur cinq exemples. TroisFrançais: le jeunecapitaineJean-Baptiste Marchand, qui faillit déclencher une guerre franco-britannique à Fachoda en 1898 ; Pierre Savorgnan de Brazza, le « conquérant pacifique » du Congo ; Hubert Lyautey, grand soldat et homme de lettres qui s’empara du Maroc. Etdeux Britanniques: Charles Gordon, qui périt glorieusement à Khartoum en 1885, et Henry Morton Stanley, désormais plus célèbre pourson« DrLivingstone,I presume ? » que pour ses exploits cruels au Congo. ment construites par la presse et l’imagerie populaires, le public participa de plain-pied à la « fabrique des héros » en assimilant les étapes de l’expansion coloniale à autant d’aventures personnelles. Ces hommes qui bravaient les périls et les peuples « sauvages » se révélaient commodes pour les pouvoirs politiques. Positifs, virils, chevaleresques, mais rusés, ils offraient du rêve en métropole en faisant croire qu’une autre vie était possible, mais qu’il valait mieux la laisser à l’état de rêve puisque tout le monde ne pouvait être héroïque… L’historien Pierre Singaravélou, quant à lui, déniche la présencecoloniale dansun autreespace typique de la France Belle Epoque : les institutions et les professions chargées d’étancher cette enivrante soif de savoir au cœur de la IIIe République, ce qu’il nomme la « science coloniale ». Il démontre que ceux qui forment les élites et les cadres de la colonisation, ne sont pas, loin de là, des marginaux de l’université, ni des savants de second rang, mais œuvrent au cœur du système enseignant où leurs méthodes, leurs savoirs,leurs parcours académiques, représentent un espace intellectuel d’expérimentation et d’innovation extrêmement dynamique. Les « sciences coloniales » ont ainsi largement contribué, en France, à l’essor de la géographie, de l’histoire, du droit, de l’économie, de l’ethnologie tout en créant une éphémère « psychologie » coloniale. Elles ont représenté une forme de légitimation de la conquête et de sa « mission civilisatrice », donnant une voix largementaudible au discours humanitaire de la colonisation. Ainsi, grâce à ses héros et à travers ses professeurs, la bonne conscience impériale française devint une culture partagée. p
Les Héros de l’Empire. Brazza, Marchand, Lyautey, Gordon et Stanley à la conquête de l’Afrique,

C

Antoine de Baecque

e fut une thèse longtemps admise: l’empire colonial, en France, fut un jouet pour les élites républicaines, un espace rhétorique pour le discours de la « mission civilisatrice », un terrain de jeu pour quelques aventuriers et une occasion d’ascension sociale et de fantasmes exotiques pour une minorité de colons autoritaires et brutaux. Mais la population française, quant à elle, aurait été largement indifférente à cet ailleurs lointain, contrairementà la consciencecoloniale affirmée des Britanniques.

Destins charismatiques Passer par ce phénomène de l’héroïsationest une voie judicieuse car les colonies fascinèrent profondément. Grâce à ces figures aux destins charismatiques, large-

Singaravélou, Publications de la Sorbonne, « Histoire contemporaine», 416 p., 35 ¤.

Professer l’Empire. Les « sciences coloniales » en France sous la IIIe République, de Pierre

d’Edward Berenson, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie Boudewyn, Perrin, « Pour l’histoire», 432 p., 25 ¤.

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Chroniques
A titre particulier
Le feuilleton
par un inconnu, ils ne seraient pas refusés sans un petit mot d’encouragement aimable : « Notre comité de lecture a apprécié la sensibilité de vos nouvelles mais regrette de ne pouvoir envisager leur publication en raison d’un manque d’originalité si navrant que nous nous sommes demandé si elles n’étaient pas déjà inscrites plusieurs fois, sous des signatures et des titres différents, au catalogue de notre maison.» Mille fois, en effet, nous avons lu cette évocationdes Noëlsde l’enfanceet des fantômesdu passé dontla première nouvelle, voisin. Sa rêvasserie au piano est sans doute un songe pour le personnage, elle n’en est pas moins pour le lecteur le banal récit d’une vie conjugale prévisible qu’il aurait lu de toute façon, puisque la fiction la plus réaliste demeurera pour lui ce même songe. La troisième nouvelle, enfin, «Versionoriginale», met en scèneun compositeur, membre du jury d’un festival de films d’horreur. Une journaliste lui fait des avances. II lui résiste tant bien que mal, hanté par le souvenir d’une première méprise amoureuse et lié par le scrupule à sa femme restée au pays. La satire des milieux du cinéma n’offre rien de très surprenant, épaissie par un humour fastidieux, à l’image de ce titre parodique d’un film en compétition: A poil, les vampires suceurs de cervelle. Heureusement, tout n’est pas perdu, car le volume se clôt sur le « Journal d’une obsession», évocation de La Vie privée de SherlockHolmes. L’écrivainy racontecomment ce film de Billy Wilder devint pour lui une hantise et l’objet d’une quête infinie. Quelques pages enfin habitées par leur auteur. A les lire, on se dit que ça n’a pas l’air mal du tout, Jonathan Coe. Il va décidément falloir que je me décide à y mettre le nez. p (9th and 13th), de Jonathan Coe, traduit de l’anglais par Josée Kamoun, Gallimard, 100 p., 8,90 ¤. Signalons, du même auteur, la parution en poche de La Vie très privée de Mr Sim, Folio, 480 p., 7,80 ¤.
EMILIANO PONZI

Vendredi 30 mars 2012

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Déception à l’anglaise
d’Eric Chevillard

Amélie Nothomb, écrivain

A

Hier l’apocalypse
LA FIN DU MONDE est-elle pour 2012 ? Aucune idée. Ma seule prédiction, c’est qu’en 2012 on publiera un nombre record de romans apocalyptiques. Le Nostradamus qui sommeille en moi triomphe: en trois mois de cette fameuse année, j’ai déjà raison. Le plus fascinant d’entre eux est le huitième roman de Stéphanie Hochet, Les Ephémérides. En une année indéterminée, mais qui pourrait être la nôtre, les gouvernements occidentaux diffusent l’Annonce, sorte de préavis de fin du monde. L’Annonce est à la fois très vague – ce serait une apocalypse bactériologique mais personne n’a bien compris – et très précise – on est absolument sûr qu’elle aura lieu le 21 mars. L’Annonce est médiatisée trois mois avant l’Apocalypse, afin que les gens puissent s’organiser en conséquence. C’est là que le roman est visionnaire: il ne se passe rien. L’humanité a désormais la certitude de n’en avoir plus pour longtemps: eh bien, on ne change rien à ses habitudes. L’immense majorité de la population continue d’aller au travail, de veiller à son plan épargne-logement et d’élever ses enfants de manière surprotectrice. Le roman nous présente aussi les rares individus que l’Annonce fait réagir. Ainsi, à Londres, Simon Black, un peintre génial atteint d’un cancer, prend l’Annonce pour la meilleure nouvelle, puisqu’elle rétablit la justice : il n’est pas plus condamné que les autres. Son amante, Ecuador, une somptueuse héritière ruinée, voit dans l’Annonce la possibilité de renouer avec l’insouciance. Simon et Ecuador s’éprennent l’un de l’autre en sachant pertinemment que leur amour durera trois mois : libérés du temps, il leur est donné de vivre leur passion dans l’immédiateté dont nous rêvons tous. Les pages consacrées à leur étonnante idylle ont la beauté convulsive que les surréalistes exigeaient de l’amour. « Londres, c’est de l’ennui bâti », écrit Victor Hugo. Sous la plume de Hochet, au contraire, la ville palpite d’une vibration insurrectionnelle qui la rend passionnément érotique.

h, je suis déçu, déçu. Promessesbafouées! Fête tant attendue gâchée par un raseur qui vous tient la jambe tout du long dans une encoignure et vide lui-même les coupes qu’il va chercher pour vous. Je suis trompé, floué, j’avais cru trouver l’ombre fraîche dans le désert où je suffoquais: c’était le noir charbon qui entretenait la fournaise ! Ce devait être le Pérou, et c’est de la roupie. J’allais voir ce que j’allais voir ! Oui ? Eh bien, le blanc de mon œil m’en eût appris assez sur ce qu’il y avait effectivement à découvrir dans ce livre et j’aurais pu le lire sans détacher mon regard de la ligne d’horizon,toutaussi plate.On m’avaittantvanté son auteur. Chacun de ses romans est porté aux nues par la critique, couronné de prix prestigieux. Or je ne l’avais jamais lu. Nulle prévention, pourtant, bien au contraire: il faut savoir se garder des plaisirs, attiser le désir en différant sa réalisation,souffrirdélicieusementles milletourments de l’impatience pour connaître enfin, quand vraiment nos nerfs sont près de lâcher, une jouissancedécuplée par l’attente et, avec elle, le soulagement, le terme de la douleur, la paix de l’âme et du corps. Et donc, Jonathan Coe, je me le réservais pour plus tard. De toute ma volonté arcboutée,jerésistaiàlatentationdelireTestament à l’anglaise ou La Vie très privée de Mr Sim, romans unanimement acclamés pour leur force satirique, leur humour so british et leur finesse psychologique, dont je veux croire encore qu’ils possèdent en effet toutes ces qualités. C’est bien possible.Ilyauraitunegrandeinjusticeàprétendre juger un romancier sur un mince recueil de nouvelles, alors même qu’il reconnaîtlui-mêmeen introductionque la forme courte ne lui est pas naturelle. Il n’a d’ailleurs jamais écrit que ces trois-là, rassemblées aujourd’hui sans grande nécessité sous le titre Désaccords imparfaits. Admettons que ce livre ne soit pas le plus représentatif de l’auteur et que son lecteur puisse avoir le sentiment d’entrer dans l’œuvre par une porte dérobée. Et pourquoi pas, si elle y mène ? Et puis, me suis-je dit, qui peut le plus peut le moins. Enfin, je n’y tenais plus. Jonathan Coe, cette fois,j’allaisle lire. Rien nem’en empêcherait. Je cédai. Comme je suis déçu ! Le fameux JonathanCoe,c’estdonccelaqu’ilécrit! Cesgentilspetitsrécitssansstylenienjeu,oùl’anodin le dispute à l’insignifiant sans réelle volonté de vaincre, où le cliché littéraire s’étale, immaculé, envahissant, tel justement«l’épais linceuld’uneneige toutefraîche » sur la campagne. Alors oui, certainement, on a lu pire. En compétition pour le concours de nouvelles de la revue Plumes en herbe, ces trois textes se retrouveraient bientôt sans concurrents sérieux pour le Prix de consolation. Proposés à l’édition

Gentils petits récits sans style ni enjeu, où l’anodin le dispute à l’insignifiant
« Ivy et ses bêtises », nous propose une énième variation : « A cette époque, nous allions tous les ans passer Noël chez mes grands-parents dans le Shropshire. » Le seul mot audacieux de cette phrase et auquel la littérature restera redevable à JonathanCoe est le mot « Shropshire» qui, certes, en bouche un coin au lecteur français. Mais remplacez Shropshire par Berry ou Limousin, et vous y êtes, toute la magie s’évente ou ne vaut que pour vous. Dans la deuxième nouvelle, « 9e et 13e », un pianiste de bar imagine quelle aurait pu être sa vie s’il avait proposé sa chambre à une belle étrangère de passage au lieu de lui recommander le Bed and Breakfast

Désaccords imparfaits

Monstres malfaisants Quand on présente un écrivain dont on admire le style, il est judicieux d’en citer un extrait. J’ai relu le roman dans tous les sens et je me suis rendu compte que c’était impossible. Stéphanie Hochet ne cultive pas le mot d’auteur: Les Ephémérides est une rhapsodie, son génie tient à son rythme. Isoler une étoile ne renseigne pas sur la constellation. Freud signale que « l’enfant peut devenir pervers polymorphe». Stéphanie Hochet absolutise ce constat: dans son œuvre, tous les enfants sont des monstres malfaisants. Les Ephémérides ne fait pas exception: Ludivine, 9 ans, jouera le rôle de l’Ange exterminateur. La fin du monde, pour elle, c’est aussi chouette que le commencement des grandes vacances. Elle met à profit cette liberté pour nuire davantage. Sophie, excellente caricature de la mère moderne, veille à ce que la chère petite puisse s’épanouir pleinement dans son entreprise de destruction. Tout cela semble délirant, mais chaque fois qu’on se demande où l’auteur veut en venir, on est forcé de constater que c’est exactement ce qui se passe maintenant. La fin du monde se déroule sous nos yeux et personne ne réagit autrement que par des projets personnels dérisoires. Louis XVI, à la page de son journal intime consacrée au 14juillet 1789, écrivit : « Rien. » Nous nous moquons de lui et nous faisons pareil. Le mot « apocalypse» signifie « révélation». Stéphanie Hochet suggère avec panache et drôlerie que la fin du monde pourrait bien ne rien révéler. Comme Flaubert, elle sait que la bêtise, c’est de conclure. J’écris cette chronique le 17 mars. Si elle paraît à la date prévue (le 30 mars), c’est que nous en avons encore jusque 2013. p
Les Ephémérides,

de Stéphanie Hochet, Rivages, 210 p., 17 ¤.

Sans interdit
Louis-Georges Tin
« AINSI, après plus de soixante années de quasi-enfouissement, a soudain surgi un livre sans titre… » Ce manuscrit, retrouvé dans une valise, au milieu de malles poussiéreuses et de caisses en osier, aurait été perdu n’était la diligence de Denis et Elisabeth Crouzet, qui l’ont sauvé de l’oubli et nous le livrent aujourd’hui. Ses auteurs? Le grand historien Lucien Febvre (1878-1956), l’un des fondateurs de l’école des Annales, et son assistant de l’époque, François Crouzet, le père de Denis. A mi-chemin entre l’essai et le manuel d’histoire, l’ouvrage se présente comme une sorte de lettre adressée à un jeune Français. Après les tragédies de la seconde guerre mondiale, Lucien Febvre avait décidé de travailler avec l’Unesco, et c’est dans cet esprit qu’il rédigea ce livre en 1950. L’objectif est clair : il s’agit « d’éradiquer de l’enseignement de l’histoire les ferments conscients et

Français de souche? Mirage!
surtout inconscients du racisme, du nationalisme, du refus ou de la peur de l’altérité». Nous sommes des sang-mêlés : le titre proposé par Denis et Elisabeth Crouzet résume parfaitement la thèse du livre. Nous sommes des sang-mêlés, et c’est très bien ainsi. « La notion de pureté est une de ces notions religieuses qui nous viennent du fond des âges », mais qui sont sans pertinence. La diversité est au contraire source d’enrichissement. « Bienheureux le groupe, bienheureuse la nation qui n’est pas pure », affirme l’ouvrage avec force. ainsi dire un jardin d’acclimatation. Quant à notre histoire, elle est faite d’emprunts constants. On le savait, mais l’ouvrage le démontre de manière énergique: le christianisme? Une religion issue de Palestine. Nos monastères? Une tradition venue d’Egypte. Les châteaux de la Loire? Du bricolage à l’italienne. Notre système parlementaire? Une resucée du système britannique. Des prénoms français ? Cela n’existe pas. Il n’y a que des prénoms bretons, germaniques, latins, grecs, hébraïques, plus ou moins francisés. Et pan sur le bec d’Eric Zemmour! L’identité nationale? Une série d’emprunts, au fil des siècles. L’excellence française dans le domaine de la recherche ? Le fruit de la coopération internationale, évidemment. Au temps pour Claude Guéant et sa circulaire ! A croire que le livre a été écrit en 2012. Ou que les choses n’ont pas avancé depuis 1950… Cependant, cet éloge du métissage culturel reste prisonnier d’une vision colonialiste de l’histoire qui se développe à la fin du livre. Le manuel consacre trois lignes à peine à l’esclavage, pour se féliciter aussitôt qu’Haïti « soit restée française de langue, de mœurs et de culture» (sic). La colonisation est présentée comme une œuvre de « civilisation», idée que dénonçait Aimé Césaire dans le Discours sur le colonialisme, la même année exactement. Bref, l’affirmation de la fraternité entre les peuples reste engluée dans un certain sentiment d’une supériorité française. Il n’est pas si facile, il est vrai, d’être toujours à la hauteur de ses propres valeurs. p
Nous sommes des sang-mêlés. Manuel d’histoire de la civilisation française,

Agenda
La Maison de la poésie, Paris 3e, propose UrSonata, une performance inspirée par la vie de ces adolescents qui restent enfermés dans leur chambre, refusant tout contact avec l’extérieur – les hikikomori, en japonais. Le metteur en scène Roland Auzet s’est appuyé sur l’œuvre du poète dada Kurt Schwitters UrSonate (1921-1932) pour cette réflexion sur la claustration.
www.maisondelapoesieparis.com x

aDu 29 au 31mars: poésie sonore

Les amoureux de la littérature maritime pourront se rendre dans le Finistère pour la 28e édition du festival Livre et Mer. Là s’entremêlent le roman, la littérature jeunesse, la poésie et la bande dessinée, tous célébrant à leur façon l’univers marin. La pianiste Anne Queffélec, invitée du festival, rendra hommage à son père, l’écrivain et cofondateur du festival HenriQueffélec, dans un concert-conférence samedi 7 avril à partir de 19 heures. Avec Eric Fottorino, François Bellec, Yvon Le Men…
www.livremer.org x

aDu 6 au 8 avril : Livre et Mer à Concarneau

Jardin d’acclimatation Nos paysages de France, ces arbres si caractéristiques, ces potagers que nous aimons tant? Tout cela nous vient le plus souvent d’ailleurs: le cèdre, le platane, l’acacia, le haricot, la laitue, la tomate, la pomme de terre, etc. Tous immigrés! Le paysage français est pour

de Lucien Febvre et François Crouzet, Albin Michel, 400 p., 23 ¤.

La Maison des écrivains et de la littérature propose une rencontre à l’auditorium du Petit Palais, à Paris 8e, avec l’auteur et chroniqueur David Christoffel. Au programme, une réflexion sur l’entretien: comment peut-il prendre une forme littéraire? Avec David Christoffel (auteur, chroniqueur), Dominique Quélen (poète), Nathalie Rannou (universitaire), Jacques Rebotier (écrivain, compositeur), Hervé Le Tellier (écrivain). Entrée libre et gratuite.
www.m-e-l.fr

a7 avril: l’entretien en questions

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Vendredi 30 mars 2012

Mélange des genres 9
Mon de chevet Poche
Dalibor Frioux, écrivain
a de Tchouang Tseu, traduit par Liou Kia-hway, Gallimard, « Connaissances de l’Orient poche », 392 p., 12 ¤.

Serge, 12 ans, juif algérien, observe le conflit colonial qui s’achève et la guerre entre factions qui lui succède aussitôt. Décapant

Algérie 1962: indépendance thriller
polar
Catherine Simon

Œuvre complète,

P

our le bonheur du lecteur, il arrive que les commémorations fassent retomber les écrivains (et leurs créatures) en enfance. En 1962, année des accords d’Evian et de l’indépendance de l’Algérie, le commissaire Serge Sarfaty n’a pas encore été le héros du Testament syriaque (publié en 2009) ni d’Arabian Thriller (2011), les deux premiers polars de Barouk Salamé. Et pour cause : en 1962, le futur commissaire est un gamin de 12 ans. On l’appelle Serge ou Serjoun (en algérien). Il est le personnage principal d’Une guerre de génies, de héros et de lâches. Sa formidable grand-mère Rebecca l’élève seule, palliant l’absence des parents, happés par le militantisme FLN et l’action clandestine. C’est par les yeux de ce jeune juif « indigène », comme il se décrit lui-même, curieux comme un chat et doué pour l’étude, que le lecteur découvre la fin de l’Algérie coloniale et les batailles de cliques entre nationalistes. Car si la guerre de libération oppose – et avec quelle violence ! – Français et Algériens, elle cache aussi en son sein, « une guerre dans la guerre» : celle que se livrent les Algériens entre eux, en particulier les « messalistes » (du nom de Messali Hadj, figure pionnière du nationalisme algérien)et les « frontistes» (membres du Front de libération natio-

nale), lesquels réussiront, au sortir de l’été 1962, appuyés par les tanks du colonel Boumediene, à prendre la direction du nouvel Etat. Dans la famille Sarfaty, l’une, Rebecca, soutient les messalistes, tandis que les autres, les parents de Serjoun, applaudissentles frontistes. « Au début, ce n’était pas très important mais, à partir de 1956, les frontistes condamnèrent à mort les personnalités messalistes influentes et là, cela devint tragique pour notre petite communauté », explique l’enfant-narrateur, qui décide, fidèle à la tradition familiale et à sa lignée d’interprètes, de rédiger ses « Mémoires de l’été 1962 ». Non sans digressions érudites et évocations de « gens vrais », comme Jean-Pierre Chevènement ou Yves Saint Laurent. Si l’indépendance fut une « fête dans tout le pays », ce méchoui eut aussi, bien souvent, « le goût de la chair humaine », note le garçonnet qui perdra, dans l’histoire, à l’issue d’un suspense impeccablement distillé, plusieurs de ses proches.

contrepartie, qu’on ne l’embêterait pas avec le respect du pluralisme et des minorités – européenne ou juive. Après Alger la Noire, de Maurice Attia (Babel noir, 2006, dont l’adaptation en bandes dessinées par Jacques Ferrandez vient de paraître, Casterman, 132 p., 18 ¤), avecson héros pied-noir Paco Martinez, Une guerre de génies, de héros et de lâches est le second roman policier qui ose se pencher, sans fard, sur cette période sombre de l’histoire franco-algérienne. Les messalistes et, au-delà, « tous ceuxqui ont rêvé d’unenation algérienne multiculturelle et pluraliste, qui se sont battus pour elle », sont les « vrais vaincus de la guerre de libération », confie au Monde Barouk Salamé. Qui accepte, pour l’occasion, de tomber le masque du pseudonyme.

Né en 1958 en Algérie, Vincent Colonna est le fils « d’un couple de Français algériens, des chrétiens progressistes qui avaient lutté avec le FLN et opté pour la nationalité algérienne» au lendemain de l’indépendance. Il n’est pas sûr qu’ils apprécientfollementceromaniconoclaste, qui ridiculise la vieille langue de bois FLN. Que les autres lecteurs se réjouissent : cette Guerre de génies, de héros et de lâches est un thriller décapant et une jolie leçon d’histoire. On attend la suite. p
Une guerre de génies, de héros et de lâches,

de Barouk Salamé, Rivages,«Thriller»,282p.,18,50¤. Signalons, du même auteur, la parution en poche d’Arabian Thriller, Rivages/Noir, 768 p., 10,65 ¤.

« J’ai acheté ce livre quand j’étais encore étudiant. Il est resté sept ans dans ma bibliothèque sans que j’y touche et, aujourd’hui, je ne l’ai toujours pas fini tant il est abyssal. Cette œuvre est l’un des fondements de la civilisation chinoise ; elle a un côté inépuisable, entre philosophie, politique et poésie. Ces écrits remontent environ au IVe siècle av. J.-C., une période pivot où, en Occident, les questions fondamentales sont posées par Platon. Il s’agit de petits contes philosophiques énigmatiques, de saynètes entre des hommes et des animaux, des puissants et des misérables. On y trouve des dialogues entre l’empereur et son boucher, entre une grenouille au fond d’un puits et un faisan. Je pense aussi à une très jolie histoire avec un personnage qui prend pour coussin un crâne humain ; ils engagent la conversation, le premier demande au second s’il n’est pas trop triste d’être mort ; le crâne répond : « Mais comment peux-tu être aussi certain que la vie est meilleure que la mort ? » Déconcertant, ce texte ne relève d’aucun genre connu en Occident – sans compter le problème de la traduction du chinois ancien au français, avec les flottements, les imprécisions qu’elle implique. Mais il est fascinant de modernité, et on peut sans forcer le comparer à Michaux, à Borges, pour sa liberté de ton. C’est impossible à lire d’un trait et c’est ce qui me plaît : l’aspect infini du livre.» Propos recueillis par Hélène Vaveau
a Dernier ouvrage paru de Dalibor Frioux : Brut (Seuil, 2011).

Pacte secret La première partie de ce thriller indigène se passe à Djelfa, une bourgadedes hauts plateauxsahariens (où Barouk Salamé a vécu et fréquenté l’école coranique) ; la seconde à Oran, théâtre, en juillet 1962, de terribles massacres – les militaires français, en dépit des accords d’Evian, n’ayant rien fait pour les empêcher. La thèse de l’auteur (via son narrateur) est qu’il y eut un pacte secret entre le régime gaulliste et le FLN, le premier obtenant le maintien de ses prérogatives pétrolières et nucléaires, le second étant assuré, en

L’hirondelle qui faisait le bleu comme la vie
Ununivers inerte, un oiseau porteur d’espoir. Beau poème en images signéAnne Herbauts
jeunesse
tandis que la chaise remplit « par son attente la moitié de la pièce ». Tout bascule quand Moby Dick, le chat, rapporte de ses rapines une hirondelle blessée, un jour d’automne orageux. Soignée, l’oiselle reprend son vol au sortir du printemps. Mais par sa grâce elle a secoué la torpeur, réveillé l’univers assoupi. Partie aux nues « retrouver le bleu », Theferless – elle se nomme sitôt guérie – en traçant dans le ciel « l’espace, les voyages, les saisons, le temps, le lointain,l’ailleurs », déjoueles fatalités et ouvre le monde, nuages fuyants et vent nu, aux bleus des ciels et des mers. Livrée de la liberté et de l’infini, la couleur envahit l’album dans le sillage de l’hirondelle. Et le spectacle de la vie reprend enfin. Tout juste couronnée par le prix Sorcières 2012 de l’album pour De quelle couleur est le vent ? (Casterman, 2011), merveilleuse invite à l’exploration sensorielle, Anne Herbauts livre avec Theferless une nouvelle pépite d’une poésie inouïe. Méditation sur le temps, l’inertie et l’appel vertigineux de la vie, cette fable splendide conjugue tous les engagements esthétiques de l’artiste. Une splendeur. p
Theferless,

Prix Le Point du polar européen 2012

U

Philippe-Jean Catinchi

ne maisonnette perdue aucœur d’uneforêt sombre et dense. Quelque part hors du temps. Ou dans l’infini, comme le suggère ce chemin sinueux qu’ont dessiné les pas des habitants à l’alentour… Ici, jouant aux dominos, la Mort, placide, attend son heure. La Très Vieille s’éteint doucement, tandis que le Père s’interroge, que la Mère tricote et brode, bouts de laine et de mots, en un maillage duveteux qui berce l’Enfant et comble le vide,

« Forgé en Espagne, ce roman tranchant fut notre plus beau cadeau de Noël. Un polar ? Plus que cela. Une tragédie déguisée en thriller. »
Christophe Ono-dit-Biot, Le Point

d’Anne Herbauts, Casterman, 36 p., 16,50 ¤. Dès 6 ans.

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Rencontre

Vendredi 30 mars 2012

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William Marx
Les essais de ce critique de 46 ans bousculent l’histoirelittéraire. Dans «Le Tombeau d’Œdipe», il démontrenotre méconnaissance de la tragédie antique et poursuit ainsi son enquête sur l’idéede littérature

Agitateur des lettres

EDOUARD CAUPEIL/MYOP POUR « LE MONDE »

R

Jean-Louis Jeannelle

etrouvé dans les eaux du Rhône et actuellement exposé au Louvre, le magnifique buste de l’empereur Auguste est l’unique fragment qui subsiste d’une statue de quatre mètres. Alors que nous passons devant, William Marx me glisse : « Les portraits d’Augustene manquentpas… Alors pourquoi celui-ci nous plaît-il tant? Précisément,parce qu’au lieu de la pompeuse effigie initialement représentée nous voyons une œuvre à moitié détruite qui nous évoque une ruine romantique ou un Chirico. » Rendez-vous avait été donné à l’exposition « Arles, les fouilles du Rhône » : William Marx désirait y contempler le portrait de Jules César découvert en 2007, le seul réalisé de son vivant. Du moins le suppose-t-on… « Comment en être certain, puisque nous n’avions, jusqu’ici, que des pièces de monnaie ou des bustes réalisés après sa mort ? A quoi comparer ce qui est supposé servir de point de comparaison? » Le Tombeau d’Œdipe, son nouvel essai, est destiné à provoquer: ceux qui espèrent quelque découverte archéologique en seront pour leurs frais ; Œdipe a disparu « sans laisser de trace » et ne laisse qu’un tombeau vide. Professeur à l’université Paris-Ouest-Nanterre après un parcours académique imposant (Ecole normale supérieure, Institut universitaire de France…), William Marx n’est jamais exactement où on l’attend : en 2009, il fait l’éloge de la Vie du lettré (Minuit), que l’on ima-

gine volontiers retiré. Mais quant à lui, il prend publiquement position en faveur du pacs et dénonce l’interdiction de la prostitution d’une formule cinglante : « On ne réprime pas un abus en supprimant une liberté » (Le Monde, 22 décembre 2011). Si Le Tombeau d’Œdipe avait eu pour auteur Pierre Bayard (un autre grand nom de la bien nommée collection « Paradoxe » des éditions de Minuit), il se serait certainement intitulé : « Comment parler des œuvres dont on sait peu de chose, même après les avoir lues ? » Car l’effet esthétique que suscite le buste d’Auguste n’est pas si éloigné de celui que nous procurent les tragédies antiques. « A ceci près, précise Marx, que nous avons tout à fait conscience qu’un fragment de statue est une ruine dont la beauté est liée au passage du temps, alors que nous oublions, dans le cas des tragédies, de les lire comme des

Aux yeux du chercheur, la question n’est pas de savoir ce qu’est la tragédie mais plutôt ce qu’elle n’est pas
œuvres radicalement amputées. » Des siècles de commentaires nous ont donné l’assuranced’accéder à un corpus d’œuvres aussi authentiques que le serait une photographie de Jules César ? Trompeuse illusion : de tous les dramaturges du Ve siècle av. J.-C., nous n’en connaissons à présent plus que trois, dont ne subsistent que des fragments : sept pièces

Des dangers de l’échantillonnage
ET SI NOS LOINTAINS DESCENDANTS ne connaissaient de notre littérature qu’un choix tiré d’une sorte de Lagarde et Michard contemporain? Absurde? Les discours longtemps tenus sur la tragédie ne sont pourtant pas loin de cette situation. Le Tombeau d’Œdipe rappelle qu’ils s’appuient en tout et pour tout sur trente-deux pièces. Au IIe siècle de notre ère, on édita une anthologie contenant sept tragédies d’Eschyle, sept de Sophocle et dix d’Euripide. Copiée et diffusée, elle permit de conserver la majeure partie de ce que nous connaissons aujourd’hui du genre. D’où proviennent alors les huit autres tragédies? Non d’un choix éditorial mais d’un hasard: il s’agit de pièces d’Euripide classées selon l’ordre de l’alphabet, dont deux copies nous sont restées. Or ces tragédies alphabétiques sont fort différentes du canon sur lequel s’appuient, depuis longtemps, les innombrables commentaires sur le tragique. Parmi elles ne se trouve, en effet, qu’un seul drame à issue funeste, Héraclès, alors que deux seulement des dix pièces d’Euripide retenues dans l’anthologie antique s’achevaient de manière heureuse. On en a d’ordinaire conclu qu’elles n’étaient pas représentatives; William Marx en déduit à l’inverse que ces pièces forment un « échantillon témoin» plus représentatif.

sur les quatre-vingt-dix composées par Eschyle ou encore sept autres sur cent vingt-trois (pense-t-on) de Sophocle… Il y a plus : entre l’Antiquité et nous, fut inventé, vers la fin du XVIIIe siècle, ce que nous appelons la « littérature ». Le malentendu tient principalement à cela : « Nous lisons les textes anciens avec cette idée d’un art autonome, à vocation universelle, détaché le plus possible de son contexte – des lieux, des temps et des dieux. Or, rien de cette conception-là n’existait à Athènes au Ve siècle avant notre ère. » Certes,les spécialistesde la littérature antique avaient déjà critiqué l’invention, par les romantiques, du concept de « tragique », plus révélateur de la philosophie du XIXe siècle que des pièces ellesmêmes. Ou souligné que notre connaissance s’appuie sur très peu d’œuvres, jouées dans des conditions radicalement différentes des nôtres. Mais William Marx va plus loin : à ses yeux, la question n’est pas de savoir ce qu’est la tragédie mais plutôt ce qu’elle n’est pas – en la matière, établir et analyser notre ignorance est l’une des tâches les plus urgentes. Un tel programme va à l’encontre de l’un des dogmes de la critique littéraire. A savoir que tout texte se suffit à lui-même et qu’il contient, au-delà du contexte biographique et historique, les données qui permettent de l’interpréter. La question est essentielle, et William Marx y a consacré la plupart de ses travaux, depuis sa thèse sur les deux fondateurs de la critique formaliste, Paul Valéry et T. S. Eliot, Naissance de la critique moderne (Artois Presses Université,2002) jusqu’àson Adieu àla littérature (Minuit). En 2005, la publication de cet essai majeur avait suscité d’intenses débats. Marx y montrait que l’idée de « littérature» (confondue le plus souvent avec celle de « texte ») s’inscritdans une histoirelongue. Discutant l’approche sociologique de Pierre Bourdieu, il retraçait, en partant de Voltaire, la conquête par la littérature de son autonomie (qu’illustre le culte de « l’art pour l’art »), et y repérait les causes de la lente dévalorisation qui s’ensuivit. Mais si la littérature fut « inventée » au XVIIIe siècle, qu’en était-il alors auparavant ? Le Tombeau d’Œdipe se situe dans cet amont. On y apprend que la tragédie grecque n’a pratiquement rien à voir avec notre conception « texto-

centrée » de la littérature : qu’il s’agisse du rapport à des lieux précis (mais que nous ne savons plus situer), de l’importance accordée au corps, notamment aux humeurs (sources, selon William Marx,de la célèbre catharsisaristotélicienne), ou encore de la dimension religieuse (dont on trouve aujourd’hui un équivalent dans les églises bien plus qu’au théâtre),

il nous faut nous résoudre : la tragédie « avec ses vestiges trompeurs » est une sorte de mirage et les charmes dont nous la parons tiennent en grande partie à notre ignorance. Ainsi, de livre en livre, William Marx trace une voie de recherche certainementpromiseà un bel avenir : « Saisir la littérature par ce qui lui échappe totalement.» p

de William Marx, Minuit, «Paradoxe», 208p., 16 ¤.

Le Tombeau d’Œdipe. Pour une tragédie sans tragique,