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Supplément Le Monde des livres 2012.05.11

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Rythme, pulsation, ivresse musicale.

« A pas aveugles de par le monde» est le grand roman des rescapés de la Shoah

Rochman, l’odyssée des revenants

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3

La « une », suite a Eclairage Un renouveau yiddish ? a Entretien Rachel Ertel, traductrice

prière d’insérer Jean Birnbaum

Leprintempsenrab

a Traversée Vertiges de l’amour

I

a Littérature étrangère Donald Ray Pollock et ses âmes damnées

4

a Littérature française Virginie Despentes kiffe Sabri Louatah

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P

Nils C. Ahl

lus de 800 pages, une confusion permanente des formes, un entrelacement constant des voix – et pourtant. Ce qui frappe dès le début frappe à chaque phrase: un rythme,une pulsation, un bruit de pas, peut-être. Un battementde cœurà la fois linguistique,stylistique et romanesque. On l’entend, on le voit, on le lit, il bourdonne à l’oreilledu lecteur,il trembleà la surface du texte. A pas aveugles de par le monde est une ivresse musicale autant que romanesque, une incantation, un poème, une hallucination. Un livre publié en 1968 en Israël, inédit en français, emporté, dans tous les sens du terme, par le fleuve du temps. Il s’impose immédiatement par son architecture complexe, la confusion permanente de ses registres (élégiaque, historique, anecdotique, érotique,religieux…)et sonsujet– une fantastique errance des juifs d’Europe, au lendemain de la seconde guerre mondiale. D’une petite ville de Pologne au désert de Judée, de véritables « flots humains » s’étirent sur tout le continent, morts et rescapés réunis, sous la terre et sur la terre. « Ils sont partout », ironise le narrateur. Inconnu en France, Leïb Rochman (1918-1978) est originaire d’un milieu hassidique polonais. Après l’invasion allemande,en 1941, il est enfermé dans le ghetto de Minsk-Mazowiecki, puis transféré dans un camp de travail dont il s’évade. Il passe deux ans caché entre deux murs. Il est à Kielce au moment du pogrom, tristement célèbre, de 1946, puis quitte la Pologne, voyage en Europe et se fixe à Jérusalem en 1950. A l’évidence, cet itinéraire n’est pas sans rappeler celui des

juifs de son roman. Mais on n’y verra aucune invitation à l’autobiographie. Ou, s’il le fallait, ce serait au sens religieux d’une vie parmi d’autres, de la partie du tout. La narration reflète d’ailleurs cette continuité de l’autre à soi puisqu’elle s’éclate rapidement entre plusieurs points de vue, extérieurs et intérieurs, de la première à la troisième personne. Le chapitre d’ouverture, prodigieux tour de force romanesque à lui tout seul, consacré au retour d’un juif dans la ville polonaise de son enfance, est le plus classique à cet égard. Odyssée à l’envers, la malédiction, c’est Ithaque, on y revient sans rien retrouver. Libéré, le survivant est « enfermé à jamais » : « un cercle tracé sur le sol autour de lui, un cercle infranchissable». Revenant dans le ghetto après l’Anéantissement, le personnage principal se rend compte que le temps ne s’est pas arrêté. Qu’il dévore l’absence et la douleur. On ne trouve plus rien

L’Europe est traversée de part en part, de mémoire en mémoire
des juifs : « Est-ce qu’il en reste une trace, une senteur dans l’air ? », se demande le « revenant». Il cherche en vain, il se tourne vers « la dernière communauté de juifs dans la ville », celle du cimetière: les défunts tentent de le raisonner,de l’apaiser– il sedéfend.Après les « Plaines de la mort », la continuité des générations est rompue, « les racines de son enfance (sont) à jamaisextirpées». Il refuse l’injonction biblique et biologique « croissez et multipliez ». Pour l’instant. Car A pas aveugles de par le monde est aussi l’épopée des corps qui redeviennent féconds, de la vie qui bat à nouveau à l’intérieur des moribonds. « Tels des semeurs dans les champs, ils allaient planter leur propre semence (…), l’unique héritage légué par leurs ancêtres », annonce le texte.

Les étreintes se propagent d’un bout à l’autre du roman comme une épidémie, érotique et religieuse, animale et symbolique.«Unenuit(…)leslitscroulèrent. Personne ne pouvait plus attendre. Une chaleur étrangère, comme une flamme froide souleva les corps.» Commence l’Exode. L’Europe est traversée de part en part, de mémoire en mémoire. Remontant le temps, la narration s’attarde à Amsterdam (un tribunal rabbinique s’y est réuni, comme pour Spinoza) et s’épanouit au soleilde Rome (etau souvenirde la première guerre judéo-romaine, au Ier siècle). Entre-temps, les corps se soignent en Suisse, à l’abri des montagnes, et à Offenbach, en Allemagne, les livres juifs rescapés prennent la parole. Car « on (finit) toujours par brûler les livres juifs » : l’Anéantissement a frappé les hommes, mais pas seulement. C’est le sort réservé par les nazis à toute la culture yiddish qui est évoqué, ici, dont A pas aveugles de par le monde représenteun reliquatpréservé, un concentré de mémoire. « Ce n’était un secret pour personne que les livres en yiddish, leurs couvertures closes sur elles-mêmes, étaient ignominieusement humiliés. (…) Le sein qui les allaitait leur avait été arraché. » Comme son personnage principal, comme l’ensemble de voix dominantes qui forment la colonne vertébrale de ce roman, le yiddish est séparé de son tronc. Il est orphelin, il est en fuite. C’est pour cela, probablement, que l’on entend si bien dans ce livre « la douleur de (cette) langue qui erre dans l’espace au-dessus des Plaines, muette. Pas de lèvres pour la dire ». Mais quelle main pour l’écrire. Un chef-d’œuvre. p (Mit blinde trit iber der erd), de Leïb Rochman, traduit du yiddish par Rachel Ertel, préface d’Aharon Appelfeld, Denoël, « & d’ailleurs», 830 p., 35 ¤.
A pas aveugles de par le monde

a Histoire

d’un livre Correspondance Marcel DuchampHenri-Pierre Roché. 1918-1959

l faisait chaud, cette nuit-là, à la Bastille. Les amis s’étreignaient, les amoureux planaient, les gamins prenaient la tangente par le boulevard Beaumarchais. Du haut d’un balcon, une voix lançait : « Giscard, au chômage ! » En chœur, la foule reprenait : « Les Duhamel, au chômage ! Mougeotte, aux pelotes ! » Bien sûr, à l’époque, L’Internationale côtoyait La Marseillaise. Certes, le mot espoir brûlait alors les lèvres, quand beaucoup n’ont à la bouche, aujourd’hui, qu’un âpre soulagement. L’autre soir, malgré tout, on la sentait omniprésente, cette fameuse fête de 1981, parmi ceux qui étaient venus célébrer la victoire de François Hollande à la Bastille. Qu’importe si beaucoup n’avaient pas 30 ans. Chacune et chacun revoyait défiler ces images, revivait dans son corps ces instants. Or loin d’être passéiste, une telle réminiscence constitue le signe tangible que le futur peut encore ouvrir ses portes : « Quand nous vivons à nouveau l’instant présent, avec la ferveur du recommencement, cette surprise nous rappelle la réalité de l’avenir », écrit Frédéric Worms dans un tendre essai intitulé Revivre. Eprouver nos blessures et nos ressources (Flammarion, « Sens propre », 320 p., 19 ¤). Notre existence est traversée par la dimension du « revivre », explique le philosophe : « Je suis ce que je revis. Nous nous définissons par ce que nous “revivons”, souvent sans le vouloir, sans le savoir, par ce qui revient en nous. » Convoquant Proust, Freud ou Bergson, il décrit à la fois la face radieuse et la face périlleuse de cette expérience. Revivre, c’est recréer ou vitrifier, relancer ou ressasser. Revivre, sur la scène de l’histoire et sur celle de l’intime, en politique comme dans la vie, c’est accueillir l’espoir d’une renaissance sans rechute, d’un printemps qui tiendrait enfin l’hiver en respect. Vladimir Jankélévitch résumait naguère les choses d’une question : « Comment tant de déceptions, tant d’échecs, tant d’hivers n’ont-ils pas dégoûté Avril de rhabiller les arbres que la saison de la méfiance et de l’étroitesse a déshabillés ?» p

Luis
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Etre soldat soviétique pendant la seconde guerre mondiale
a Essais

SEPÚLVEDA
MORDZINSKI
En Patagonie, l’un des derniers endroits où sont encore possibles les légendes. Le formidable roman d’un monde à jamais disparu.

Daniel

Photographies de

a Le feuilleton Pierre Senges mène Eric Chevillard en bateau

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a Rencontre Nathalie Heinich, sociologue en solitaire

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Cahier du « Monde » N˚ 20934 daté Vendredi 11 mai 2012 - Ne peut être vendu séparément

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…à la “une”

Vendredi 11 mai 2012

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Cours de théâtre, concerts, ateliers… A New York, Montréal ou Paris, la langue de Leïb Rochman et d’Isaac Bashevis Singer connaît une renaissance. Peut-elle nourrir à nouveau une création littéraire?

Le yiddish, vivant et vital
éclairage
Florence Noiville

M

ais pourquoidiableécrivez-vous en yiddish ? » Cette question, on a dû la poser à Leïb Rochman, un certain nombre de fois après la seconde guerre mondiale. Il est vrai que le choix de (ou la fidélité à) cette langue d’écriture pouvait sembler bizarre à l’époque. Alors que, dans les années 1930, on comptait environ 11 millions de yiddishophones dans le monde, ceux-ci n’étaient plus que 5 à 6 millions après la Shoah. Et leur idiome allait peu à peu disparaître au point de devenirce que le poète Paul Celan appelait « la langue de personne». Pourquoi donc s’obstiner à écrire dans une langue sans lecteurs ? A cette interrogation, dont il avait l’habitude, l’écrivain Isaac Bashevis Singer (1904-1991) avait une réponse toute prête. « Je crois à la résurrection, disait-il. Quand des milliers de morts parlant yiddish se réveilleront, leur première question sera : “C’est quoi le dernier bon bouquin en yiddish?” » Le Prix Nobel de littérature n’avait pas tort.C’est en effet à une résurrectionrelative du yiddish que l’on semble assister aujourd’hui, ou du moins à un regain d’intérêt qu’illustre la publication d’A pas aveugles de par le monde. A New York, à Montréal, à Tel-Aviv, à Anvers, à Paris… les

exemplesfleurissent.Cours delangue, ateliers de cuisine ou de théâtre, groupes de musique klezmer, séminaires de cinéma ou de littérature… : il suffit de taper « yiddish revival » sur le Net pour tomber sur une multitude d’initiatives témoignant immédiatement de ce regain d’intérêt pour la culture du Yiddishland. Des exemples ? Le chanteur canadien Socalled remixant de vieilles ritournelles yiddish au rythme du hip-hop. Le groupe américain The Klezmatix, qui a remis au goût du

Une multitude d’initiatives témoignent de ce regain d’intérêt pour la culture du Yiddishland
jour la musique klezmer. Ou le groupe français Gefilte Swing proposant, en plein Quartier latin, « un voyage entre Odessa et New York à travers des chansons yiddish d’hier et d’aujourd’hui dans l’ambiance swingante de l’époque de la Prohibition». Cet attrait pour la culture yiddish se double d’une attirance tout aussi nette pour la mame-loshn (la langue maternelle). Dérivé de l’ancien allemand avec, notamment, des apports de vocabulaire emprunté à l’hébreu, aux langues

«Woody Allen a tout piqué à Singer»
« Impossible de ne pas considérer l’œuvre d’Isaac Bashevis Singer (1904-1991) comme un élément central dans le renouveau du yiddish », affirme le spécialiste de l’histoire des religions Isy Morgensztern, qui a consacré un beau documentaire au Prix Nobel de littérature 1978. « Singer, c’est un Woody Allen qui a de la culture. Pour moi, le cinéaste a tout piqué à Singer, mais il n’ose pas le dire… » Pas étonnant que l’auteur de Shosha soit aujourd’hui un élément moteur dans ce « yiddish revival ». Sa nouvelle Yentl reparaît d’ailleurs ces jours-ci. Ce récit très moderne – une jeune fille, qui refuse l’avenir tout tracé auquel on la destine, se travestit en garçon pour pouvoir étudier mais tombe sous le charme de son compagnon d’étude… – avait inspiré le film musical américain de et avec Barbra Streisand (1983). Il est aujourd’hui publié dans l’excellente collection « Les Contemporains, classiques de demain » (Larousse, 92 p., 4,10 ¤). En octobre, Stock proposera aussi une nouvelle traduction de La Famille Moskat (de Marie-Pierre Bay et Nicolas Castelnau-Bay). Enfin, toujours en octobre, sortira un « Cahier de l’Herne » Singer, enrichi de nombreux inédits ainsi qu’une nouvelle jamais traduite, La Vieille Fille.

Calligraphie hébraïque de Michel d’Anastasio. Le yiddish s’écrit dans cet alphabet.

slaves et même au vieux français, le yiddish séduit de plus en plus de nouveaux locuteurs. «Entre1990 et 2005, les effectifs de nos cours sont passés d’une cinquantaine à environ 200 élèves par an », indique Gilles Rozier, écrivain et directeur de la Maison de la culture yiddish à Paris. La plupart renouent avec la langue de leurs grands-parents, que leurs parents ne leurontpastransmise.Mais,faitintéressant, 10% à 20% de ces étudiants ne sontpas juifs. «Dans nos universités d’été, notamment, nous accueillons des chrétiens allemands ou polonais, précise Gilles Rozier. Des étudiants en histoire ou en linguistique, par exemple, qui ont besoin de connaître la langue pour leur sujet d’étude.» On s’étonne plus encore lorsqu’on entend dans une rue de Manhattan un enfant de 5 ans demander en yiddish à sa mère si elle peut lui acheter une glace (« Tsi kenen mir koyfn ayzkrem itst ? »). Le spécialiste de l’histoire des religions, auteur et réalisateur Isy Morgensztern explique : « Aux EtatsUnis, certaines familles ont en effet choisi de se regrouper pour élever leurs enfants en yiddish. Il ne s’agit pas des milieux ultra-orthodoxes de Brooklyn, mais de familles laïques ou modérément religieuses, des “bobos” de gauche dont les tee-shirts disent “Yiddish is beautiful”. On peut voir cela aussi à Tel-Aviv. Ce retour au yiddish a souvent une signification précise. C’est une manière de se relier à une culture européenne. » Si le yiddish regagne aujourd’hui du terrain, peut-on faire l’hypothèse qu’il redeviendra un jour une langue de création littéraire ? Difficile à dire. L’écrivain et traductrice Rachel Ertel (lire l’entretien ci-dessous) en doute. « Je reste très pessimiste, dit-elle. Un peuple ne se relève pas d’un génocide. Une langue non plus. Tous les exemples que l’on note aujourd’hui restent du domaine de l’exception. Il faut se rendre compte de ce que cela représente, sur le plan psychologique, d’écrire en yiddish. Ecrire dans une langue qui aurait dû être maternelle mais qui ne l’est pas et qu’il faut réapprendre comme si elle l’était. Il y aurait des livres à écrire là-dessus…» D’autres sont moins pessimistes. Ecrire en yiddish ? En toute logique, on ne voit pas ce qui s’y opposerait. Et surtout pas la langue elle-même. Là encore, il faut se souvenir de ce que disait Singer lorsqu’il soulignait l’exceptionnelle richesse

Extrait
« Des rumeurs affirmaient que sous la terre d’Europe, les Juifs tramaient un soulèvement. On disait qu’ils étaient partout, même à la surface. Leur présence est perceptible mais personne ne les voit. On parlait des ultimatums qu’ils avaient adressés aux gouvernements, aux parlements des pays. On y trouve un avertissement: “Comme Samson, écrivent-ils, nous tenons entre nos mains vos fondations. Ouvrez les portails, laissez-nous passer, ou nous agirons comme Samson qui a crié: Que je meure avec les Philistins! Vous ne pouvez plus nous envoyer dans les Plaines de la mort, vos parlements sont minés.” Les journaux écrivaient que l’Europe préparait sa défense. Les gouvernements font des réunions d’urgence. Ces réunions sont tumultueuses. On s’y déchire. Les politiciens conciliants veulent accepter, les laisser franchir les frontières pour qu’ils rejoignent leur terre promise à travers mers et déserts. Mais les enragés refusent. Ils disent que les Plaines de la mort sont une invention pure et simple. Ils n’y étaient pas. La preuve, ils sont vivants. Dans les Plaines, on n’était pas censé survivre. Les enragés ont la majorité dans tous les parlements.»
A pas aveugles de par le monde, pages 753-754

littéraire du yiddish, ses images, sa saveur, son inépuisable « sens de l’humour ». Aux Etats-Unis, un auteur comme Katla Kanya l’a bien compris, qui propose un blog d’histoires spirituelles dans la veine de l’écrivain Sholem Aleichem (1889-1916). En France, une fois par an, Gilles Rozier publie Gilgulim (www.gilgulim.org), un almanach littéraire de poésie et de prose, dont le numéro 3 sera mis en ligne ce mois-ci. « Trois ou quatre auteurs publiés dans ce numéro ont moins de 40 ans », souligne Rozier. L’écrivain indique aussi que la Maison de la culture yiddish réfléchit à la mise en place d’un atelier de création littéraire, tel qu’il en existe dans les universités américaines. p

«La saveur particulièredeLeïb Rochman: un alliagedetous lesstyles»
Rachel Ertel, écrivain et traductrice du yiddish, a mené à bien la version française d’«A pas aveugles de par le monde»
entretien
Deux ans durant, il se cache chez une paysanne polonaise. Il vit dans une double cloison, « emmuré », mais réussit à rédiger entre ces deux murs un livre en forme de journal intime couvrant ces deux années, 1943 et 1944. Ce livre s’appelle Oun in daïn blout vestou lebn (« Et dans ton sang tu vivras »). Il a été publié en 1949, en yiddish, à Paris. Dans les années 1950, Rochman s’installe à Jérusalem. Jusqu’à présent, aucun de ses autres ouvrages, ni Oun in daïn blout… (« Et dans ton sang… ») ni Der mabl (« Le déluge »), un recueil de nouvelles paru en 1978, l’année de sa mort, n’avait été traduit en français. Comment l’avez-vous découvert ? Après un passage par le sanatorium de Leysin, en Suisse, Rochman s’installe à Paris. Entre 1948 et 1950, il va vivre dans une maison communautaire, rue Guy-Patin, dans le 10e arrondissement. Or il se trouve que j’étais, moi aussi, à la même époque, avec mes parents, dans cette maison qui accueillait des intellectuels et des artistes rescapés. J’avais entre 10 et 13 ans, mais je me souviens bien de lui. Il m’impressionnait par sa prestance, le calme de son visage et la douceur de sa voix. Je me souviensaussi de l’ambiance qui régnait dans ce lieu. La nuit, on pouvait entendre les cris et les cauchemars de ceux qui s’y trouvaient. Mais pendant la journée, tous ces gens ne pensaient qu’à vivre et à créer. C’est cette tension, ce déchirement entre traumatisme et envie de vivre, que j’ai retrouvés plus tard dans l’écriture d’A pas aveugles…. Quelle place occupe-t-il dans la littérature yiddish ? Une place unique. Non pas par son sujet, l’anéantissement des juifs d’Europe, mais par sa constructionet sa forme.Les survivants y sont porteurs de tous les morts. Et ces morts continuent à vivre de façon souterraine en parfaite symbiose avec les vivants. Résultat, des tranches de temps distinctes se télescopent dans une écriture qui est à la fois réaliste et surréelle. Cette abolition du tempspermet à Rochmand’imaginer des chapitres comme l’étonnant « Procès d’Amsterdam», par exemple, où les survivants sont jugés par les rabbins de l’époque de Spinoza, avec, en filigrane, une réflexion sur la permanence du peuple juif, de son éthique, de la croyance en une rédemption humaine… Un autre temps fort du livre est l’assemblée des livres juifs rescapés qui se tient à Offenbach sur le Main. Des incunables à la période contemporaine, tous les livres – les manuels d’histoire qui n’ont rien vu venir, les livres religieux, les ouvrages profanes… – dialoguent entre eux, se découvrent, s’interrogent mutuellement. Leurs pages s’agitent et s’emmêlent. Exactement comme se mêlent les héros de ce livre qui sont au nombre de quatre, S., Leibl, « je » et « nous » et qui, tour à tour, se font narrateur ou acteur, se fondant au besoin pour ne faire plus qu’une seule voix… Tout cela est parfaitement atypique dans la littérature yiddish. On y trouve des romans historiques, bien sûr. Mais là, nous avons affaire à un « roman total ». Dans sa préface, l’écrivain Aharon Appelfeld note que Rochman a su rompre avec la littérature yiddish traditionnelle, cette « prose mémorielle qui vise principalement à immortaliser la vie juive d’avant l’Anéantissement» ? En quoi la langue de Rochman est-elle différente ? Ce qui est nouveau, c’est justement cette saveur particulière qui résulte d’un alliage de tous les styles,réalisme,irréalisme,modernisme, théâtralité… En même temps, Rochman combine les registres de langue – quotidienne, philosophique, poétique, métaphysique. Aucun de ces styles, aucun de ces registres ne fait bande à part. Ils fusionnent véritablement. C’est du reste ce qui explique la difficulté qu’il y avait à le traduire. Il m’aura fallu trois ans pour cela. p Propos recueillis par Fl. N.

D

octeurès lettresetprofesseur émérite des universités,RachelErtel estécrivain et traductrice. Elle a notamment publié Le Roman juif américain (Payot, 1980), Le Shtetl. La bourgade juive de Pologne de la tradition à la modernité (Payot, 1982), Dans la langue de personne. Poésie yiddish de l’anéantissement (Seuil,1993)et Brasiersdemots(Liana Levi, 2003). Fondatrice de la collection « Domaine yiddish », qu’elle a longtemps dirigée et qui a été abritée par différentes maisons d’édition, elle a particulièrement œuvré pour la (re) découverte du yiddish en France, cette « langue territoire » qui reste une des rares traces du monde ashkénaze d’avant-guerre.Une langueque les juifs d’Europe « emportaient, ditelle, à la semelle de leurs chaussures ». Rachel Ertel a connu Leïb Rochman, qu’elle évoque ici.

Rachel Ertel. DR

Qui est Leïb Rochman ? L’écrivain Leïb Rochman naît en 1918, à Minsk-Mazowiecki, aujourd’hui en Pologne, dans une famille hassidique. Très imprégné de la Torah, du Talmud et de la Kabbale, il se détache pourtant de la religion, commence à écrire et fréquente le Club des écrivains yiddish de Varsovie. Lorsque la seconde guerre mondiale éclate, il a 22 ans. Ghetto, camp, évasion.

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Vendredi 11 mai 2012

Traversée 3
Trois essais sur l’amour et la sexualité d’André Comte-Sponville, Albin Michel, 414 p., 21,50 ¤. Philosophe de l’humanisme matérialiste, athée, rationaliste, André Comte-Sponville développe sa sagesse, fondée sur Epicure, Montaigne et Spinoza, dans des livres et des conférences qui ont atteint une très grande audience. L’amour est au centre de sa pensée. Réunis, ses trois essais sur l’amour et la sexualité sont aussi pédagogiques que passionnants à lire sans formation philosophique.

de Jean-Paul Enthoven, Grasset, 400p., 21 ¤. Autant qu’à la littérature, Jean-Paul Enthoven, chroniqueur littéraire, éditeur, essayiste, romancier, voue aux femmes élégantes et perdues une attention stendhalienne: admirative, mélancolique, heureuse. Il explore ici avec la distance et l’humour du philosophe les possibilités du roman d’amour et les expose en séduisantes hypothèses.

L’Hypothèse dessentiments

LeSexe ni la mort.

Anthologie de la poésie érotique française, édité par Zéno Bianu, Poésie/Gallimard, 627 p., 12 ¤. Cinq siècles de volupté des mots voués à l’Eros, sous une épigraphe empruntée à Georges Bataille: « Je bois dans ta déchirure/j’étale tes jambes nues/je les ouvre comme un livre/où je lis ce qui me tue.» Cette anthologie, dit son éditeur, Zéno Bianu, obéit au « principe de délicatesse» qui hante l’histoire de la poésie érotique française – de la plus feutrée à la plus pornographique.

Erosémerveillé

Badine-t-on avec l’amour?

Dire le trouble, y céder: un roman, un recueil d’essais et un autre de poésie nous rappellent qu’il n’y a guère de passion sans mots, ni lettres, pour l’exprimer. Considérations printanières

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Michel Contat

ans La Chartreuse de Parme, le comte Mosca pense, en regardant s’éloigner la berline qui emporte Fabrice et la Sanseverina : « Si le mot d’Amour vient à surgir entre eux, je suis perdu. » Sartre citait volontiers cette phrase pour expliquer que nommer une chose, un sentiment, une passion, c’est les faire exister. Et c’est aussi ce que La Rochefoucauld affirmait, anticipant Stendhal et Flaubert : « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour.» Où ailleurs que dans les livres ? On pense à Don Quichotte, le chevalier à la Triste Figure qui espère conquérir le cœur de Dulcinée par ses exploits imités des romans de chevalerie ; à Emma Bovary, puisqu’elle veut vivre les romans qui ont creusé en elle le manque de ce qu’ils nomment amour. Sartre engageait les écrivainsà prendre gardeauxmots, ces «pistolets chargés », selon l’expression du philosophe Brice Parain, car ils font surgir la haine autant que l’amour. Il faut donc, si l’on ne se tait pas, viser une cible plutôt que tirer au hasard, pour le plaisir, comme un enfant. MaxMills,lehérosromanesquede L’Hypothèse des sentiments, du très stendhalien Jean-Paul Enthoven, est encore, à 50 ans, du côté de l’enfant : priorité au principe de plaisir. Ce n’est pas qu’il soit dépourvu de morale – et la morale, rappelle André Comte-Sponville dans Le Sexe ni la mort, surgitchez l’être humaindès qu’il dépasse, sans la nier, sa nature animale et prédatrice pour entrer en relation avec autrui par le langage, l’échange, le regard, la caresse, en un mot la culture. Mais la morale de Max Mills donne priorité à la « chasse du bonheur », comme disait Stendhal. Commentaire de l’auteur, ou plutôt de la narrationelle-même,caril n’ya pas de narrateur dans le roman d’Enthoven, c’est le roman qui parle: « Le malin Stendhal savait (…) ce qu’il suggérait en remplaçant un datif prévisible par un génitif mystérieux. La chasse

d’un roman d’amour se lient par l’échange fortuit de valises de cuir rouge identiques ? Qui sinon justement un lecteur, une lectrice de romans d’amour ? Max Mills, dans sa valise rouge qui n’est pas la sienne, trouve parmi des objets mulièbres unexemplaired’AnnaKarénine et un journalintime. Aucun scrupule: il pénètre l’intimité d’une femme qu’il devine élancée et gracieuse, en apprend l’âge, 35 ans, la splendide maturité où bat l’inexorable horloge biologique. Elle est mariée, en manque surtout d’une connaissance de l’amour, emportement mystérieux qu’elle n’a jamais véritablement éprouvé et dont elle chercheune révélationdans l’histoire d’Anna Karénine, la femme adultère du chef-d’œuvre tolstoïen.

Il faut donc vivre « le désir désespérément », et la littérature vous y entraîne
Son nom à elle est Marion, baronne d’Angus, nouvelle incarnation d’Ariane Deume, la « Belle du seigneur » d’Albert Cohen. Donc Max Mills est un nouveau Solal, juif aussi (avec ce que cela implique de rapport au Livre) : son nom est Maximilien Millstein, il l’a américanisé comme il faut dans l’usine à remakes du cinéma. Quant au mari insuffisant, c’est un banquier genevois au cerveau en château de cartes, un dérangé charmant, obsédé de numérologies paranoïaques, amoureux jaloux, fou inoffensif mais quand même inquiétant. Marion le protège affectueusement en se protégeant ellemême contre ses propres désirs – lubricité et passion –, auxquels elle cédera comme il convient au roman. Et Max, qui ne voulait céder qu’au plaisir, le vivra cette fois associé aux tourments de l’amour dont il voulait se garder. Car Marion, évidemment, elle aussi est rusée et piégeuse. De ce couple à la destinée littéraire, en quoi elle est humaine, André Comte-Sponville dirait sans doute ceci : « Il n’est pas vrai que l’amour soit plus fort que la mort. Cela toutefois ne prouve rien contre l’amour, ni contre la vie. » En faisant se rejoindre l’imaginaire et le réel, le mot et la chose, le lyrisme amoureux d’Eluard et le cynisme désespéré de Cioran, ces amants vivent la poésie de leurs propres corps mêlés dans ce que la débordante anthologie de poésie érotique si bellement française – et parfois très gauloise – assemblée par Zéno Bianu appelle à tout jamais Eros émerveillé. Anna Karénine, Belle du Seigneur et quelques autres (Sterne, Diderot, Nabokov, Kundera) servent de tuteurs, comme on dit pour les constructions florales, au tragique attendu de L’Hypothèse des sentiments. Leurs filigranes scénariques, leurs astuces narratives, inscrivent ce roman virtuose, ciselé de trouvailles, dans le sillage des romans nés de livres et qui indiquent avec bonheur, courtoisie, drôlerie, leurs secrets de fabrication, généalogies, filiations. Abordant le sexe et l’amour avec vérité et distance, ils ont affaire à l’éros, qui ne va pas sans transgressions. Ils s’en tiennent à l’amour avec délicatesse. En quoi le philosophe, profondcomme un fauteuil, et la morale, inquiète, ne trouveront rien à redire, du moment que la littérature l’emporte, et la culture sur la nature cruelle. p

FLORENCE CHEVALLIER. EXTRAIT DE LA SÉRIE « LE BONHEUR »

au bonheur, en effet, signifie que le bonheur n’est qu’un gibier naïf qu’il convient depoursuivreavecruse etobstinationà travers les forêts de la vie. La chasse du bonheursous-entenden revancheavecune pertinence supérieure que ce gibier est luimême chasseur, c’est-à-dire rusé, piégeur, capricieux, préférant ceci ou cela selon son seul bon plaisir.» Le désir deMax Mills,scénaristede cinéma, jouissant de beaucoup de loisirs et de

quelque fortune, est disponible pour les femmes chasseresses. A Rome, il a une liaison intermittente avec une épouse de sénateur, sensuelle et voluptueuse, surtout pas amoureuse. Max est un homme heureux, aime-t-il à penser, et qui ne veut rien d’autre de la vie que la perpétuation de ce bonheur égal à l’absencede souffrance. En quoi il est épicurien, comme il faudrait l’être aussi pour Comte-Sponville, qui prône la sagesse de Montaigne, un

Sentiment privé, séisme public
AU TEMPS DE MOLIÈRE, on ne se mariait pas, on était marié – par les siens, par les convenances et les usages. La passion individuelle ne tenait presque aucun rôle dans les choix cruciaux de l’existence. Ce qui guidait alors les vies, c’étaient principalement la loi, le devoir, la nation et l’honneur. Tout a changé, de fond en comble, avec le triomphe, au long du XIXe siècle, du choix amoureux personnel. Cette mutation capitale, dont s’ensuivent une quantité de conséquences, Luc Ferry l’a déjà mise en lumière dans La Révolution de l’amour (Plon, 2010). Il y revient au fil d’entretiens lumineux avec Claude Capelier, qui ouvrent de nouveaux horizons. En effet, on comprend vite, dès qu’on s’embarque dans ce dialogue panoramique, que l’émergence de la relation amoureuse – érotique autant qu’affective – en tant que modèle dominant des relations humaines ne se limite pas à un tournant sociologique, encore moins à un changement datant d’hier, un simple événement passé. C’est tout l’inverse : les conséquences profondes de ce bouleversement sont à venir, ses répercussions politiques et sociales restent à élaborer, les outils philosophiques pour en rendre compte demeurent à forger. C’est donc carrément une nouvelle grille de lecture du temps présent qui se trouve exigée, dont ce livre esquisse le plan. Le moins qu’on puisse dire est que ce plan est ambitieux mais ne manque pas d’allure. En effet, si le triomphe de l’amour comme prototype des relations humaines demeure bien l’affaire la plus individuelle qui soit, Luc Ferry propose d’en penser les dimensions politiques, les liens à l’écologie, l’impact sur le système éducatif comme sur la sensibilité artistique. Sans oublier les liens entre ces thèmes et l’immémoriale question philosophique de la vie bonne, elle aussi travaillée et transformée par l’avènement du monde amoureux. De l’amour est en fait un livre sur l’avenir, et sur le monde à préparer pour ceux que nous chérissons, bambins d’à présent bientôt générations futures. Sans partager tous les choix de Luc Ferry, il est juste de reconnaître et la cohérence de son propos et l’ampleur de vue de son programme de travail. p Roger-Pol Droit
De l’amour. Une philosophie pour le XXIe siècle, de Luc Ferry, Odile Jacob, 190 p., 21,90 ¤.

détachementpassionné. On connaît Comte-Sponville apologiste du couple fondé à égalité sur éros et philia (l’« amitié maritale », disait Montaigne). Ses thèmes favoris – le bonheur désespéré, l’athéisme inquiet, la spiritualité du corps amoureux, l’amoralité du capitalisme –, disséminés en conférences autant que par ses livres populaires, son Traité du désespoir et de la béatitude (PUF, 1984-1988), son Petit traité des grandes vertus (PUF, 1995), son audience médiatique, en font un moderneAlain,un philosophede la modération, social-démocrate et pédagogique. Membre du très officiel Comité consultatif national d’éthique, il plaide pour un humanisme érotique. Confrontant le sexe et la mort, qui peuvent se regarder en face quandon est stoïcienautant qu’épicurien, et les deux de façon critique, il pense qu’il n’y a pas à choisir entre deux idées du désir, celle qui en fait un manque (Platon, Schopenhauer, Freud, Sartre) et celle qui en fait une puissance (Aristote, Spinoza, Nietzsche). A l’en croire, et il est persuasif, nous vivrions les deux alternativement, selon l’échec ou la réussite de notre relationavec leou la partenaire,relationnécessairement inscrite dans le temps, donc dans le rapport à notre propre corps qui lui aussi obéit au temps, à l’histoire, à la société. Il faut donc vivre « le désir désespérément», et la littérature vous y entraîne. Le roman de Jean-Paul Enthoven est philosophique aussi, de façon hyperlittéraire. Ce qui veut dire cultivée. C’est un roman épris des artifices du genre, et qui les montre et démontre, en une prestidigitationexhibantses truquages.Qui trouverait plausible que les deux protagonistes

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Littérature Critiques
Sans oublier
Monty Flibuste

Vendredi 11 mai 2012

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L’AméricainDonaldRayPollockfaitdansersurleringdeson«Diable,toutle temps»unetristeéquipedepaumés,decinglésetd’assassins.Effetfoudroyant

Ils ne l’emporteront pas au paradis

C

Raphaëlle Leyris

’est le nom son village natal, dans l’Ohio, le titre de son premier recueil de nouvelles (Buchet-Chastel,2010), le lieu où se déroule une partie de son premier roman… « Knockemstiff» semble bien être, aussi, la devise d’écrivain de Donald Ray Pollock: cette contraction de l’expression anglaise «knock them stiff », qui peut se traduire par « étends-les raides», renvoie à l’effet que produit, pour le meilleur, l’écriture de cet Américain de 58 ans, ancien ouvrier dans une usine de papier venu tardivement à la littérature: ce livre ressemble à une succession de coups assénés– directsàl’estomacou crochets plus vicieux –, qui laissent le lecteur groggy et ébloui. Et même assez atteint pour en redemander. Le Diable, tout le temps n’est pourtant pas précisément le genre de livre que le lecteur saisit avec entrain. Après s’être pris le prologue en plein visage, il pourrait même avoir envie de parer les beignes qui s’annoncent… mais ces premières pages sont trop époustouflantes : le voilà ferré. Le roman, situé entre 1945 et 1965, entre l’Ohio et la Virginie-Occidentale, se présente comme une galerie de portraits dont on ne saisit pas avant la fin quels liens unissent les protagonistes. Il y a Willard, revenu traumatisé de la guerre dans le Pacifique, après avoir vu un ami être écorché vif et crucifié, et qui, quelques années après son retour, procède à des sacrifices d’animaux pour implorer Dieu d’épargner sa jeune épouse rongée par un cancer – en vain,évidemment.Il y a Roy,le prédicateur convaincu qu’il peut ressusciter les morts, et Théodore, le musicien handicapé (il a avalé de l’antigel pour mettre sa foi au défi), qui accompagne ses prêches à la guitare et pousse son acolyte à prouver ses talents résurrecteurs. Il y a Carl et Sandy – « mais il leur arrivait aussi d’avoir d’autres noms » –, qui écument les routes

Donald Ray Pollock nous plonge dans un bain de saleté, d’horreur et de désespoir, un univers littéralement infernal. Mais s’il sait jouer de l’effet d’accumulation, il perçoit très précisément quand le trop-plein de gothique et de sordide menace de nuire à la puissance suffocante de son texte. Il frappe si juste, si fort, le lecteur, parce que le secret de son uppercut est celui de tous les bons cogneurs: le sens du rythme.

JEAN LUC BERTINI/PASCO

du pays à la recherche d’autostoppeurs qu’ils tueront et mutileront avant de les prendre en photo. Et puis un pasteur amateur de chair fraîche et d’âmes torturées, un shérif corrompu et assassin, une orpheline paumée…

Un ciel vide Face à cette accumulation de pathologies, de violence et de démences, on pense à Flannery O’Connor(1925-1964),cetteromancière américaine majeure persuadée que Les braves gens ne courent pas les rues (titre de son plus fameuxrecueil de nouvelles, Gallimard, 1963) et chez qui pullulent les évangélistes sanguinaires, les colporteursassassinset autrespsychopathes. Comme dans l’œuvre de cet écrivain du sud des Etats-

Unis, les personnages de Donald Ray Pollock, quoique appartenant au Midwest, sont obsédés par Dieu, mais il n’y a aucune forme de grâce possible, aucune rédemption à l’horizon pour eux. Ils ont beau multiplierles actes abominables ou tragiquement absurdes avec l’espoir d’obtenir une réaction divine, fût-elle une sanction, ils se heurtent à un ciel vide. Tous espèrent le salut au cœur même des ténèbres – « Il pouvait encore aller au Paradis, au moins s’il se repentait», écrit Pollock, épousant les pensées du pasteur lubrique. Ils ne le trouveront pas, mais finiront par rencontrer une forme torduede justice, incarnéepar un personnage aux allures bibliques, à ceci près que Dieu, jamais, ne lui prête la main.

Commentaires ironiques La brièveté des chapitres consacrés alternativement à chacun des personnages est le premier indice de sa maîtrise du tempo narratif. Sa capacité à faire cesser à temps une description horrifique, pour laisser place à une ellipse efficace, en est une autre, tout comme l’alternance de passages au lyrisme crépusculaire, de dialogues d’une grande justesse et de commentaires ironiques. Car l’humour, aussi étrange que cela puisse paraître, apparente également le roman de Donald Ray Pollack à l’œuvre de FlanneryO’Connor.Il rappelle aussi celle de Cormac McCarthy – Pollock a raconté à la presse américaine, enthousiasmée par son entrée en littérature, que, pour se constituer un bagage littéraire et se faire l’oreille, il avait recopié inlassablement des textes qu’il aimait, avant de se lancer. Cethumournoirsous-jacentpermet à Donald Ray Pollock de se tenir à la juste distance de ses personnages. Ni trop près – évitant ainsi l’écueil de la complaisance – nitroploin–cequirisqueraitd’exclurede l’humanitécette poignée de personnages Le Diable, fracassés. L’auteur réustout le temps sit à nous les rendre (The Devil sinon proches, du moins All The Time), souvent touchants, malde Donald gré leurs turpitudes – ou Ray Pollock, peut-être justement à traduit de cause d’elles, car leur l’anglais folie et leurs maux vien(Etats-Unis) nent de loin. Cette proxipar Christophe mité dans laquelle il les Mercier, place avec le lecteur est Albin Michel, peut-être bien la forme 384p., 22 ¤. de rédemption que Donald Ray Pollock offre à ses personnages. Et l’une des raisons pour lesquelles son roman nous laisse « raides» par K.-O. p

« Bons à rien, mauvais en tout! » La formule est peu amène, mais pour ceux qui ont lu les premiers volets des aventures du Capitaine Pirate et de son équipage de bras cassés, pas de doute, elle sonne juste! Héros sous ce titre d’un film d’animation de Peter Lord (Chicken Run), ces extravagants écumeurs de mer sont nés de l’esprit loufoque de Gideon Defoe, Britannique né en 1975 qui laisse entendre qu’il appartient à la famille du père de Robinson Crusoe et n’avoir imaginé cette geste maritime désopilante – parodie érudite et humour potache, anachronismes et jeux de mots inassumables – que pour séduire une fille. Un régal de délire imaginatif et de british nonsense. On ne s’étonne pas qu’après avoir croisé Darwin, Moby Dick ou Lord Byron… Defoe confronte son désastreux Capitaine Pirate à Napoléon lui-même, à Sainte-Hélène bien sûr. Deux ego sur un misérable caillou, c’est un de trop! En marge de gags absurdes et de délirantes notes de bas de page – l’esprit des Monty Python est là –, la satire épingle le leurre électoral et la fragilité de l’idéal démocratique. p Philippe-Jean Catinchi
a Pirates ! dans Une aventure avec

Napoléon (The Pirates ! In An Adventure With Napoleon), de Gideon Defoe, traduit de l’anglais par Thierry Beauchamp, Le Dilettante, 224 p., 17 ¤.

Beauté fondamentale
Le Brésilien Vinicius de Moraes (1913-1980), poète, diplomate et musicien, fut l’auteur d’un livret, Orfeu da Conceiçao, transposé du mythe d’Orphée d’où fut tiré, avec la musique de Tom Jobim, le film de Marcel Camus Orfeu negro (1959). On goûte ici, en édition bilingue, l’œuvre poétique de cet amoureux de la beauté «fondamentale» (il se maria neuf fois et eut beaucoup d’enfants…). Recette de femme réunit célébration sensuelle, humour mordant et vague à l’âme. Quant aux Cinq élégies – dont la dernière, écrite en 1939, mêle le portugais et l’anglais dans un « langage d’amour» –, elles témoignent, selon l’auteur, de «la plus grande aventure lyrique de (s)a vie». p Monique Petillon
a Recette de femme. Cinq élégies & autres poèmes, de Vinicius de Moraes, préface de Véronique Mortaigne, traduit du portugais par Jean-Georges Rueff, Chandeigne, édition bilingue, 160 p., 12 ¤.

Fictions russo-catalanes
Drôle de projet que celui de Francesc Seres: ce Catalan a composé une anthologie de textes de cinq écrivains russes de la fin du XIXe siècle à nos jours. Son projet : montrer «une Russie vue de l’intérieur». Sauf que les auteurs, la préfacière, sont tous plus fictifs les uns que les autres. Etrange idée? Elle colle pourtant parfaitement au sujet. «Ne pourrait-on penser l’histoire de la Russie de ces 150 dernières années comme une immense fable? » Des moujiks décimés par la peste aux employées d’une compagnie low cost pour qui «le monde est (…) un low cost absolu », en passant par un cosmonaute coincé dans un vaisseau spatial, Seres balaie l’histoire russe avec virtuosité. Ou comment une hyperbole de la fiction permet de saisir l’âme d’un peuple. p Stéphanie Dupays
a Contes russes (Contes russos),

Mariage à l’ukrainienne
Daria choisit la Californie pour fuir le postsoviétisme, sans illusion. Un premier roman prometteur
mois en travaillant pour Unions soviétiques, une agence matrimoniale qui met en relation des Américains esseulés avec des femmes « prêtes à perdre gros pour remporter une vie meilleure loin d’ici ». Elle sait naviguer dans les méandres de la corruption, tenir la mafia à distance, éviter les avances d’un patron trop pressant. Cet art de se faufiler entre les écueils et de se tenir en suspens entre deux mondes est presque un jeu national : « Nous faisions d’excellents équilibristes,car nous frôlions toujours le bord du gouffre (…). Au bord de la Russie, au bord de la misère. » Ce n’est peut-être pas un hasard si, étymologiquement,le mot «Ukraine » renvoie à la frontière, aux confins, au bord. Pourtant, en dépit de sa lucidité, Daria succombe peu à peu au rêve de confort, d’évasion et d’amour, et elle s’envole rejoindre un Californien, Tristan : « Le choix n’était pas difficile. La belle Amérique ou la sombre Ukraine, ombre oubliée de la Russie. » Au début tout l’émerveille: «La vieen Amérique était si… calme. L’eau coulait, l’électricité circulait, les ordinateurs fonctionnaient.Les façades et les carreaux reluisaient. » Mais, peu à peu, le doute s’installe : le confort matériel ne suffit pas à transformer l’exil en conte de fées. Le conte de fées, c’est ce qu’évoque au premier abord la couvermythes, comme dans ce passage drôle et amer où notre exilée comprend, au détour d’une phrase, que ses voisins si bienveillants la prennent pour une réfugiée, « la petite Russe que Tristan a sauvée ». L’auteur n’excelle pas moins dans le portrait des personnages secondaires a priori caricaturaux, et finalement passionnants, qu’elle affine, nuance, fait évoluer. Boba, la grand-mère attachante, Vlad, le mafieux romantique, M. Harmon, le patron amoureux, ou Valentina Borisovna, une ancienne communiste reconvertie dans le commerce, tous sont plus complexes que leur apparence. Avec un talent de conteuse qui emporte le lecteur, Janet Skeslien Charles signe un roman narquois sur l’économie des rapports humains, tout en laissant juste un peu de place à l’espoir. p (Moonlight in Odessa), de Janet Skeslien Charles, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Adélaïde Pralon, Liana Levi, 450 p., 22,50 ¤.
Les Fiancées d’Odessa

de Francesc Seres, traduits du catalan par Laurent Gallardo, Jacqueline Chambon, 286 p., 21,50¤.

L

Stéphanie Dupays

es mythes ont la vie dure. Le rideau de fer a beau être tombé depuis près d’un quart de siècle, les visions fantasmées de l’Est et de l’Ouest ne se sont pas effondrées avec. A l’Est, les jeunes femmes rêvent toujours d’Occident, et d’Amérique avant tout : « Stabilité, opulence et maison moderne. » A l’Ouest, les hommes fantasment sur des amours sublimes avec des sirènes russes ou ukrainiennes. La confrontation de ces deux rêves et leur conversion en monnaie d’échange sur le marché matrimonial, voilà ce qu’explore JanetSkeslien Charles, une Américaine qui a vécu deux ans à Odessa, la Marseille de la mer Noire, où commence ce premier roman décapant. Son héroïne, Daria, ingénieur de formation, devient secrétaire tout en complétant ses fins de

Deux en un
Roma est la sœur jumelle de Milan Kotzia, un violoniste londonien qui glisse à la surface de sa propre vie, jusqu’à ce qu’il découvre, à 42 ans, qu’il porte en lui, comme un double secret, le fœtus d’un être jumeau qu’il identifie comme la fille que ses parents désiraient. Dès lors, sa vie bascule, régie par la soif de communiquer avec cet être en lui qui irradie d’énergie et engloutit toutes ses pensées. A la façon de Singer et Antonpoulos, les héros du Cœur est un chasseur solitaire, de Carson McCullers, dont Milan délecte Roma, ces deux-là apprennent à vivre dans l’attention de leur double. Chorégraphe, plasticien et compositeur écossais, Billy Cowie livre là son premier roman, vertigineux, que sa science du dialogue, si adaptée à son propos, rend aussi magistral que dérangeant. p Ph.-J. C.
a L’Incluse (Passenger), de Billy Cowie, traduit de l’anglais (Ecosse) par Olivier Philipponnat, Autrement, 192 p., 17 ¤.

Au mièvre et au sucré, « Les Fiancées d’Odessa », de Janet Skeslien Charles, préfère l’acidulé
ture du livre qui joue la carte de la chick lit, la « littérature de midinette », avec un gros gâteau rose tendredécoréde fleurs,roseségalement, surmonté d’une figurine de mariée. Kitschissime. Il ne faut pas s’y fier : au mièvre et au sucré, JanetSkeslien Charlespréfère l’acidulé. Une tonalité qui tient beaucoup au regard que Daria porte sur le monde, un regard jamais habitué, qui balance sans cesse entre ingénuité et lucidité et qui, l’air de rien, déconstruit les poncifs et les

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Vendredi 11 mai 2012

Critiques Littérature 5
Sans oublier
Morts à Venise
«En France, on n’a pas besoin d’avoir vraiment lu les écrivains pour les aimer, (…) pour savoir vaguement de quoi ils parlent et pour avoir envie de se battre pour eux, on les aime les yeux fermés.» Cette formule définitive dit la malice d’Adrien Goetz. Ce normalien, maître de conférences en histoire de l’art à la Sorbonne, a tous les « travers» requis pour figurer parmi ses propres personnages de fiction. Essayiste brillant, il croise en romancier une connaissance aiguë du monde de l’art avec son goût pour les intrigues feuilletonesques. Au point de flanquer Pénélope Breuil, l’héroïne d’Intrigue à Venise, qui était déjà celle d’ Intrigue à l’anglaise et d’Intrigue à Versailles (Grasset, 2007 et 2009), d’un soupirant qui emprunte son prénom, Wandrille, à un roman de Maurice Leblanc (La Comtesse de Cagliostro) ayant pour cadre l’abbaye de Jumièges. Mais c’est autour de la Sérénissime et de ses palazzi que se déroule ce nouveau roman: la jeune conservatrice y est emmenée pour un colloque, avant que la piste d’un Rembrandt non répertorié ne l’y retienne, entraînant dans son sillage un lecteur transporté par des tribulations aussi érudites que jubilatoires. Si la toile du maître, liée à une histoire de spoliation par les nazis, menace de mort les «écrivains français de Venise » (Philippe Sollers, Jean d’Ormesson…), gardiens de son secret, elle ne met pas en échec la belle héroïne d’Adrien Goetz. Une fête pour l’esprit, espièglerie en prime. p Philippe-Jean Catinchi
a Intrigue à Venise, d’Adrien Goetz, Grasset, 320 p., 18,50 ¤.

Entresagafamilialeetsériedepolitique-fiction,letomeIIdupremierroman deSabriLouatahs’ouvreunjourd’élection:le6mai2012…Enthousiasmant

Doux «Sauvages»
Virginie Despentes
écrivain

CARMEN SEGOVIA

S

abri Louatah a l’art de convoquer avec une même aisance et dans un seul récit l’opéra de Mozart, les chansons du poète berbère Lounis Aït Menguellet et les hymnes rock de Bruce Springsteen. Les Sauvages est un premier roman, une saga, annoncée en quatre tomes, dont le premier est paru cet hiver, et le deuxième vient d’arriver en librairie. A 29 ans, Louatah signe une fresque sociale ambitieuse, qui en appelle autant aux Rougon-Macquart qu’à Millenium. Le récit bouge des quartiers à loyers modérés de Saint-Etienne aux hôtels particuliers parisiens, alterne les points de vue d’un travesti roumain, d’un haut fonctionnaire ou d’un chauffeur de bus, avec acuité et enthousiasme. Car ce qui caractérise Les Sauvages, ce n’est pas tant l’ambition de composer une histoire complexe, le rythme soutenu, la multiplicité des personnages ou les techniques narratives décomplexées que l’enthousiasme. L’écriture de Louatah est remarquable d’abord par sa vitalité, sa fantaisie, sa bienveillance. A rebours du roman mesquin et revanchard, l’auteur promène sur la débâcle de ses personnages un regard résolument doux. L’anti-nihilisme qui le soutient n’est pas ce qui se défend le plus facilement en ce moment, c’est peut-être ce qui

L’écriture est remarquable par sa vitalité, sa fantaisie, sa bienveillance
rend ce roman aussi atypique dans le ton que convaincant dans la forme. L’action du tome I (voir « Le Monde des livres» du 23mars) se déroulesur une journée. On découvre le clan Nerouche, engoncé dans des costumes de fête rarement portés, à l’occasion d’un mariage entre un garçon de cette famille kabyle et une

femme originaire d’Oran. On entre dans l’histoire avec l’impression de découvrir un auteur raisonnablement doué, capable de travailler une mosaïque de dialogues et de situations. Le personnage principal de ce premier opus, Krim, est un adolescent sympathique et largué. Il avance en zigzag dans une cité béton, où les crassiers font figure de collines. On suit le mouvement, séduit par la vivacité du style de cette œuvre de politique-fiction – à la veille du second tour, la France s’apprête à élire un président d’origine algérienne. Dans le dernier tiers du livre, on réalise que chaque situation apparemment gratuite était une marche vers le climax sur lequel s’arrête le premier volume – on comprend avec plaisir à quel point on a été manipulé, comme le héros. Comme dans un très bon roman. On a juste peur que le tomeII ne soit pas à la hauteur. Or c’est l’inverse qui se produit. Si le deuxième volume des Sauvages emprunte encore aux techniques de la série télé, on pense plus souvent aux films du mexicain Alejandro González Iñárritu (Biutiful, Babel…) qu’aux épisodes de « The

Wire » (« Sur écoute » en français). Désormais, on sait qu’on ne s’attache à ces personnages que pour les accompagner dans leur chute. Fouad, le jeune comédien professionnel, qui avait réussi à se faire une placeau soleilde la capitale,devient le protagoniste. Louatah choisit d’observer le pays par le prisme de son système judiciaire. L’enquête qu’il détaille pourrait tout aussi bien évoquer Tarnac que l’affaire Merah.La loi, la police,la presse, le politique : ce tome est une galerie de portraits sans amertume ni naïveté, de gens de bonne volonté, ceux qui tentent de faire en sorte que tout marche au mieux. C’est la descriptiond’un gâchis global, une chronique des petites et grandes pressions que chacun subit et qui, conjuguées, mènent à la défaite générale. Le plus frappant dans cette vision vient de ce que l’ennemi est toujours issu de son propre camp. Dans Les Sauvages, c’est d’abord les siens que l’on détruit. L’auteur sait rendre visible la fracture séparant les citoyens décideurs des citoyens objets. Du roman du XIXe siècle, Sabri Louatah garde la description des structures qui permettent aux uns de

régner sur les autres. Surveillés, arrêtés, relâchés, observés, manipulés, enfermés: une fois la machine lancée, un groupe va écraserl’autre.Maisentreles deuxmondes l’auteurrendvisiblesdenombreusespasserelles : les personnages font l’aller-retour. L’échec n’en est que plus amer. Les Sauvages aurait pu s’appeler « Les Aliénés », tantlalaisseestcourtequitientchaqueprotagoniste prisonnier de sa base de départ. Si on était dans La Guerre des étoiles, le héros de ce tome II serait Luke Skywalker, le jeune homme qui œuvre pour le bien. Logiquement, un volume prochain devrait être consacré à son alter ego, son frère, qui œuvre brillamment pour le mal. On attend le grand duel de la fin avec impatience. La rage et la colère sont des sources autrement plus faciles à manipuler pour mener une narration que les bons sentiments sur lesquels Louatah fait reposer son récit tout au long de ces deux tomes. Alors on ne se fait pas trop de souci pour lui. p
Les Sauvages 2,

La voix de Duras
«Il n’y a pas d’écriture qui vous laisse le temps de vivre. (…) Je me souviens d’années entières, mortes.» Peu souvent la parole de Marguerite Duras aura été aussi douloureusement précise. Aussi intime. Ces Entretiens la restituent avec une troublante vérité. Ils sont la transcription de ses rencontres avec Jean Pierre Ceton telles qu’elles ont été diffusées aux auditeurs de France Culture en octobre1980. Duras se trouve en pays proche avec ce jeune écrivain qu’elle a rencontré un an auparavant au Festival du cinéma d’Hyères. Ensemble, ils entretiennent une longue conversation sur l’engagement littéraire, les allers-retours entre cinéma et écriture, le désespoir et les éblouissements. Sur son rapport avec la modernité du monde, sa manière de construire la fiction dans la mise en silence. L’an dernier, Jean Pierre Ceton avait mis en scène ce dialogue au théâtre. Aujourd’hui, ce livre nous le restitue, intact, en perspective. Et puis nous rend sa voix. p Xavier Houssin
a Entretiens avec

de Sabri Louatah, Flammarion, 500 p., 21 ¤.

Le chantier enchanté de Maryline Desbiolles
Une route en travaux de l’arrière-pays niçois devient pour l’écrivain la matière d’une somptueuse épopée
Un « jour d’octobre », la narratrice observe les ouvriers du chantier, appréciant leurs gestes, leur savoir-faire. Elle se passionne pour la fabrication de « l’enrobé », mot qu’elle a « appris à l’occasion, et qui n’est ni le goudron ni l’asphalte, mais un mélange de graviers, de granulats concassés, de sable, le tout lié par du bitume, caramelenrobé de chocolat»: descriptionétonnamment savoureuse, rappelant les mets succulents qui, dans les romans de Maryline Desbiolles, mettent souvent l’eau à la bouche, de La Seiche (Seuil, 1998) à Manger avec Piero (Mercure de France, 2004). Le « mille-feuillebouleversé » de la route suscite une plongée vertigineuse dans le point de mire de ce que je fais dans l’écriture. Un pays qui est le mien sans être le mien. » Inscrit dans la route, il y a aussi ce fait divers de 1815, le « crime de la Fontaine de Jarrier » : une attaque de diligence, par de jeunes « bandits d’opérette », suivie d’un châtiment cruel. « Ils grimpent sur la colline où je vais si souvent avec mes chiens. Peut-être ont-ils couru dans mon champ, sur l’emplacement de ce qui sera ma maison. » La romancière les imagine dans cet espace si proche, où chaque jour elle va « faire un tour ». « Dans le champ, dit-elle, j’éprouve un sentiment d’éternité que je relie au beau temps. Dans la route, je ressens l’impermanence des choses. D’où mes phrases qui ne peuvent pas se terminer, parce que quelque chose d’inattendu peut en dévier le cours.» Ainsi se déroule, sous le « gigantesque rouleau encreur » de la machine, l’épopée somptueuse de la route. Etrange expérience d’immersion, dans laquelle il faut accepter de « galoper au ralenti » : car la fougue de l’écriture y est sans cesse bridée, retenue par les reprises, les ajustements, les variations. « Voir, y compris ce que l’on a sous les yeux, assure-t-elle, ce n’est pas donné, parce que toutes les images sont à décoder. Par l’écriture, j’ai l’ambition de voir un petit peu mieux. Je reprends les motifs, en les assemblant autrement, afin de les mettre dans une autre lumière. Pour moi, c’est infini. » p

C

Monique Petillon

’est une campagne sacrément rude, aride. Qui ne requiert pas de racines, au sens propre. » De passage à Paris, avant de reprendre le train qui la ramènera vers l’arrière-pays niçois, Maryline Desbiolles évoque le cadre de son nouveau livre, Dans la route. En couverture, le lit asséché d’une rivière, le Paillon (une Empreinte du sculpteur Bernard Pagès). Dans ce beau texte rugueux, elle s’est saisie d’un « segment de route » qu’elle avait «sous les yeux », à la Fontaine de Jarrier – où elle avait déjà situé son roman Anchise (Seuil 1999, prix Femina). Le«chantierdel’écriture»aétédéclenché parlaconstructiond’unrond-point,décidée àlasuited’unterribleaccidentdescooter.Le motif est récurrent dans ses derniers livres, depuis La Scène (Seuil, 2010). A nouveau, Maryline Desbiolles évoque les deux jeunes gens qu’elle a été la première à voir, juste après l’éclat du choc, l’un agonisant, l’autre déjà mort: «Sa posture était celle d’un mort, écrit-elle, je le savais sans avoir aucune connaissance des morts de mort violente, je le savais depuis ma propre mort, mort à laquelle nous goûtons en naissant de sorte que jamais nous ne sommes innocents.»

de Maryline Desbiolles, Seuil, « Fictions & Cie », 144p., 16,70 ¤.

Dans la route,

Marguerite Duras, de Jean Pierre Ceton, François Bourin, 112 p., 18 ¤.

Toutes les littératures sont à l’Odéon...

La fougue de l’écriture est sans cesse bridée, retenue par les reprises, les ajustements, les variations
l’espace et le temps : des passages innombrables s’y sont imprimés, « sabots et jarrets entremêlés, dignes de la Bataille d’Uccello ». La construction de la route a été jadis une prouesse. Route du sel où passaient les mulets chargés de ballots étincelants. Route royale, voulue par un comte de Savoie, la première à relier Nice à Turin. « Qu’elle mène vers l’Italie ne m’est pas indifférent, dit-elle. L’Italie est toujours

Mardi 15 mai à 18h30

Direction Olivier Py

Les Fleurs du mal de Charles Baudelaire Par Jean-Michel Maulpoix, animé par Daniel Loayza.

Pourquoi aimez-vous ?

Jeudi 17 mai 18h30

Orphée Aphone

Texte et mise en scène Vanasay Khamphommala, interprétation Martin Juvanon du Vachat, accompagné au théorbe par Damien Pouvreau.

Odéon-Théâtre de l’Europe / Tarif unique 5€ 01 44 85 40 40 • theatre-odeon.eu

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Histoire d’un livre

Vendredi 11 mai 2012

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Témoignageready-made
EntravaillantsurHenri-PierreRoché,l’auteurde«Juleset Jim»,sesbiographesontdécouvertunecorrespondance avecl’artisteMarcelDuchamp.Bellesurprise
de Duchamp à Roché et 33 de Roché à Duchamp, lequel semble n’avoir rien conservé de leurs échanges avant 1954. « La chance des chercheurs, aujourd’hui, observent les éditeurs, est que les auteurs et artistes d’hier s’écrivaient, très régulièrement, et que certains d’entre eux (en l’occurrence Roché, mais pas Duchamp) conservaient ces correspondances. Dans le cas de Roché, les lettres de son ami étaient relues, annotées, compilées, et il y répondait avec rapidité et grand soin. » Brancusi – dont il se porte acquéreur d’ailleurs en 1924, à la mort de Quinn, en s’associant avec Duchamp. Cette opération tient une place considérable dans leurs lettres. Braque, Gris, Man Ray, Ernst : il se trompe rarement dans le choix de ceux qu’il défend et sur lesquels il spécule, revendant avec bénéfice des œuvres achetées à bon prix quand leurs auteurs n’étaient pas encore célèbres. Cela suppose qu’il les fasse connaître, qu’il fréquente les collectionneurs potentiels et trouve des arrangements avec les marchands parisiens qui regardent avec méfiance cet intermédiaire qui parle fort bien anglais et joue de son charme autant que de la dialectique. Il ferait volontiers de même pour les œuvres de son ami Duchamp. Si ce n’est que ce dernier,à l’inverse,de ses « confrères», se montre réticent. S’il monte volontiers avec lui l’affaire Brancusi, s’il l’aide à vendre Braque ou Picabia, les choses se compliquent quand l’artisteest en cause. « Roché est pratiquement le seul Français à collectionner systématiquement l’œuvre Duchamp, à en faire une sorte de “promotion” (que Duchamp récuse d’ailleurs) », notent les éditeurs. L’essentiel est dans la parenthèse. Si les œuvres de Duchamp exercent leur magnétisme sur Roché dès qu’il les découvre, il est aussi clair qu’il ne reprocherait pas à son ami une productionun peu moinsrestreinte– qu’il y ait de quoi « travailler », autrement dit. Problème : à partir du début des années 1920, Duchamp ne crée plus, ostensiblement – ou seulement des multiples (La Boîte-

A

Philippe Dagen

« La Boîte- en-valise », de Marcel Duchamp, 1955.
RABATTI-DOMINGIE/ AKG-IMAGES

New York, le 11 août 1918, première lettre entre un jeune artiste et un de ses amis qui est alors « attaché au Haut-Commissariat français » : « Mon bien cher vieux. Mon bateau pour Buenos Aires part mardi matin très probablement. Donc ceci sont mes adieux. (…) Je m’éloigne encore, ça devient une manie chez moi. » L’artiste, c’est Marcel Duchamp (1887-1968), 31 ans alors, assez connu aux Etats-Unis depuis 1913 et l’exposition à l’Armory Show du Nudescendantun escalier. Son ami, c’est Henri-Pierre Roché (18791959), 39 ans, qui attendra 1953 et la parution de Jules et Jim pour devenir un écrivain célèbre. En 1918, la seule réputation dont il puisse se prévaloir est celle d’un libertin nouant et dénouant intrigues et liaisons avec de nombreuses dames, parfois mariées. Les deux hommes se sont rencontrés en décembre 1916, à New York, lors d’un dîner chez Louise et Walter Arensberg, collectionneurs de Duchamp. Ils causent, ils jouent aux échecs et, semble-t-il, à d’autres jeux avec des amies que les expériences érotiques à plus de deux ne rebutent pas. Et néanmoins, « je m’éloigne, ça devient une manie ». On pourrait faire de cette phrase la devise de Duchamp qui, au long de sa vie, n’a cessé de s’éloigner, de revenir, de s’éloigner à nouveau : de la peinture, de l’art en général, de Paris, de sa famille, de ses amis. En 1912, il est parti pour Munich, séjour mystérieux qu’une exposition commémoreaujourd’hui(auKunstbaujusqu’au 31 juillet; catalogue: Marcel Duchamp in München 1912, Schirmer/Mosel, 336 p., 49 ¤). En août 1918, pourquoi quitter New York, où il a tant d’amis et travaille au Grand Verre, pour Buenos Aires et rester neuf mois y disputer des parties d’échecs ? Duchamp, celui qui s’en va sans s’expliquer… Il n’y a guère qu’aux échecs et à Picabia qu’ilsoitdemeuréfidèle.EtàRoché. Leur correspondance est donc une source de premier ordre. Scarlett et Philippe Reliquet, qui la publient, ont retrouvé 159 lettres

Braque, Gris, Man Ray, Ernst A la mort de Roché, l’ensemble a été racheté par le collectionneur Carlton Lake qui l’a déposé à l’université du Texas à Austin. C’est là que Scarlett et Philippe Reliquet les ont lues pour la première fois, alors que l’objet de leurs recherches n’était pas Duchamp, mais Roché. Ils préparaient sa biographie, L’Enchanteur collectionneur (Ramsay, 1999). Partis à la recherche de « l’homme de lettres, amateur de femmes et auteur de Jules et Jim », ils se sont aperçus que leur héros avait, discrètement, joué un rôle considérable comme « collectionneur,marchand,mécène,introducteur des artistes, entremetteur, amateur éclairé ». L’inventaire de ceux qu’il a défendus en France et, ce qui est plus important, contribué à introduire aux Etats-Unis, comprend à peu près tout ce qui compte dans l’art de son temps. Mandaté en 1917 par l’avocat new-yorkaisJohn Quinnpour composer sa collection, il lui fait acheter les Picasso les plus importants du moment et une trentaine de

en-valise) qui obtiennent peu de succès. Régulièrement, Roché incite Duchamp à participer à des expositions à Paris. Non moins régulièrement, il reçoit des réponses dans le genre de celle-ci, un peu vive, le 9 mai 1949 à propos d’une manifestation prévue galerie Maeghtà laquelle Duchamprefuse de prêter l’une de ses toiles de 1911: «La vraie raison est (…) que j’ai de moins en moins envie de me

prêter au petit jeu parisien (et newyorkais) de la bourse à la peinture. Toute cette charlatanerie de goût me ferait presque oublier qu’il existe autre chose qu’une profession plus ou moins lucrative.» Cet autre chose, c’est l’art évidemment, l’art comme idée, l’art comme mode de vie – comme art de vivre. Sur ce dernier point, il n’y eut jamais le moindre désaccord entre les deux amis. p

Extrait
Le 17 décembre 1944, de New York, Duchamp écrit à Roché, resté en France : « Après ces deux années de silence on peut enfin échanger quelques mots. Ta carte m’a tranquillisé sur votre sort et il ne reste qu’à patienter pour que les conditions s’améliorent. Ici, c’est comme prévu une vie de grand luxe comparée à celle que j’ai quittée en France. (…) Les amis Tanguy, Léger, Seligmann, Ernst sont fidèles au poste et travaillent. Mais il n’y a plus comme aux premiers jours de l’exil de fréquentes réunions d’âmes en peine… Chacun s’est débrouillé de son côté. Breton est le seul que je voie assez souvent, il a parlé depuis presque trois ans et parle encore à la radio plusieurs fois par jour ; vous avez peut-être entendu sa voix.»
Correspondance…, page 67

Aller et retour des «Moules mâliques»
DÉBUT 1919, la mission d’Henri-Pierre Roché aux Etats-Unis n’ayant plus d’objet après l’armistice, il rentre en France. Dans son bagage, une œuvre encombrante et fragile, les Neuf Moules mâliques de Marcel Duchamp, que leur auteur a laissés pour lui chez les Arensberg en partant pour Buenos Aires. Exécutée sur une grande plaque de verre, l’œuvre appartient à l’histoire de La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, où elle figure la part masculine, comme leur nom l’indique. Soigneux comme à son habitude, Roché la conserve en excellent état, la prêtant parfois pour des expositions en France. En 1956, deux ans après leur mariage, Duchamp écrit à son ami que Teeny, son épouse, « rêve de posséder (son) verre, qu’elle a vu tous les matins en se réveillant» lors d’un séjour chez Roché, boulevard Arago. Roché accepte : « C’est Teeny la seule personne à qui je peux vendre avec joie le verre, car il ira vers toi. » Le montant fixé est de 14 000 dollars (l’équivalent d’environ 100 000 euros actuels) – qui paraît dérisoire aujourd’hui. Teeny doit vendre un Rouault et un Miró pour verser la somme à Roché. En juin et juillet 1956, les lettres techniques se croisent: petits problèmes de chèques, de taxes, de transport et de douane. Enfin, le 4 novembre, billet de Duchamp : « Bravo – Le verre est arrivé sans une égratignure (…). Teeny est au 8e ciel. » Pas une fois au cours de cette affaire, il ne dit un mot de l’œuvre elle-même, comme si elle lui était devenue presque étrangère. Il consent seulement à réfléchir au meilleur moyen de l’éclairer. p Ph. D.
Correspondance Marcel Duchamp Henri-Pierre Roché. 1918-1959,

éditée par Scarlett et Philippe Reliquet, Mamco, 304 p., 22 ¤.

La vie littéraire Pierre Assouline

Et c’est ainsi que le cousin Pons est grand
Ce ne fut pas tout à fait « chez Balzac » mais cela n’en avait pas moins de charme; en effet, sa maison ayant récemment reçu un brutal rappel à l’ordre de l’époque, des travaux de mise aux normes électriques ont dû y être entrepris, ce qui a obligé les balzaciens à demander l’asile poétique à Victor Hugo, place des Vosges, puis aux frères Goncourt, boulevard de Montmorency; entre confrères, il faut s’entraider jusque dans les situations domestiques (nos contemporains pourraient en prendre de la graine – et BHL me prêter pour l’été sa villa à Tanger car j’ai moi aussi en ce moment des travaux à la maison…). comme Balzac ! »), puis de critiques de son Bonhomme après l’avoir lui-même fait résonner. Les deux premiers chapitres, intitulés « Un fastueux débris de Mai 68 » et « La machine aux gloires éphémères », convoquent Barthes & Co. Certains prennent des notes, d’autres écoutent les yeux fermés (esprit de Balzac, es-tu là ?). L’exercice est réjouissant car il provoque des commentaires des comédiennes Sarah, Anne et Mathilde sur les digressions et les métaphores qui se remarquent davantage à l’écoute qu’à la lecture. « Il faudrait réduire le dialogue.–Peut-être… – Et pourquoi Sylvain Pons est devenu Fernand Pons chez vous ? – Le mien est né en 1945 dans une arrièrecour de province. – Mais plus personne ne s’appelle comme ça ! – Bon, je vais revoir ce chapitre… – Non, pas trop ! » Mais sans attendre d’être retravaillée, la pâte trouve déjà un écho sur le site Remue.net qui tient fidèlement registre des minutes de cet atelier. On ne sait plus si l’on parle du texte de Balzac ou de celui de Leclair. Discrètement assise dans un coin, la romancière Camille Laurens, venue par amitié pour l’un et l’autre, pourrait le dire : « J’y entends de l’intertextualité, comme un écho des Paludes de Gide », risque-t-elle, hypothèse aussitôt confirmée par l’auteur. De toute façon, un balzacologue est toujours là qui veille. Il y eut José-Luis Diaz ; et cette fois, il suffit effectivement que l’on s’interroge sur la place des arts divinatoires dans cette œuvre pour que Brigitte Mera, consultante au cabinet Rastignac, fournisse une réponse précise et érudite: « Il possédait un don de seconde vue et s’en inquiétait », dit-elle avant de commenter un dédoublement qui ferait du livre un roman fantastique aux antipodes du label réaliste qui colle à son auteur. Le remake sera peut-être un jour en librairie: « On verra», concède Bertrand Leclair, pour qui le rapport à la vérité, et non pas simplement la vérité, prime sur tout le reste dans l’ensemble de l’œuvre de Balzac. Et c’est ainsi que Pons est grand. p

O

n peut toucher à Balzac ? On le peut d’autant mieux qu’il vous y encourage en vous recevant chez lui. Le critique et écrivain Bertrand Leclair ne se l’est pas fait dire deux fois. Il a accepté sans hésiter la proposition de la Maison de Balzac, magnifique point de vue à flanc de coteau sur la plaine de Passy, dans le 16e arrondissement de Paris. Une expérience, puisqu’il s’agit de reprendre Le Cousin Pons en l’actualisant. Quel culot ! Le profanateur n’en disconvient pas : « On peut même dire que c’est un remake, au sens où les cinéastes l’emploient, ou une reprise, comme disent les compositeurs.» Il faut oser moderniser une icône de la littérature, se demander comment vivrait Pons de nos jours, de quoi il serait gourmand ou ce qu’il collectionnerait, et procéder à ce blasphème dans les lieux mêmes où se réunissent d’ordinaire les gardiens du temple. Une réécriture eût à coup sûr horrifié les balzaciens canal historique. Mais une reprise? Hervé Plagnol, l’éditeur du Courrier balzacien, loue le principe de cette ini-

tiative, « à condition que cela conduise à quelque chose qui élargisse la lecture de Balzac plutôt que de n’être qu’un travail d’érudition» ; mais sans porter de jugement sur le choix de l’auteur en résidence, dont il avoue ne rien connaître, il regrette que les balzaciens n’y aient pas été associés. La résidence de M. Leclair chez M.de Balzac, financée par le conseil régional d’Ile-de-France, a débuté en janvier pour s’achever en septembre; elle est ponctuée de rendez-vous ouverts au public sur réservation, mensuels avec des personnalités invitées à balzaquer en réunion (François Bon, Pierre Rosenberg), et hebdomadaires avec la tenue d’un atelier de lecture. L’auditoire varie selon la nature des séances entre une dizaine et une trentaine de personnes. « Une première dans un musée de la Ville de Paris », souligne Véronique Prest, responsable de ce projet destiné à faire vivre l’œuvre et à témoigner de la modernité de sa vision de la société. Le chroniqueur de « La vie littéraire» ne pouvait manquer de s’y glisser.

Esprit de Balzac Cette variation qui mène du Cousin Pons (1847) au Bonhomme Pons (2012) apparaît comme une version interactive d’un work in progress hic et nunc (vous suivez?). Car l’auteur s’enrichit en permanence des séances de lecture créative du Cousin par de convaincantes élèves du conservatoire municipal du 16e (« Joue-la

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Vendredi 11 mai 2012

Critiques Essais 7
Sans oublier
Le roman de Larousse
Issue d’une thèse du premier et des recherches complémentaires du second, surtout sur la période contemporaine, la somme que consacrent Bruno Dubot et Jean-Yves Mollier à plus d’un siècle et demi de « librairie Larousse» complète nos connaissances sur la carte de l’édition parisienne. La maison est née des visions d’un fier républicain doublé d’un pédagogue hors du commun et d’un militant de la paix perpétuelle, Pierre Larousse (1817-1885) qui, à partir de 1852, conçut des manuels scolaires, le Nouveau Dictionnaire de la langue française (ancêtre du Petit Larousse illustré) et le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle, énorme encyclopédie en 15 volumes. Mort avant d’avoir pu terminer cette œuvre, Larousse s’était cependant bien entouré, laissant une entreprise familiale chargée de perpétuer le projet pédagogique et républicain d’un savoir universel si ancré dans la culture et la science françaises, tout en diffusant partout dans le monde francophone dictionnaires et encyclopédies. La maison de la rue du Montparnasse n’est bien sûr pas sortie tout à fait indemne des vicissitudes du XXe siècle, un temps proche de Vichy, puis peu à peu intégrée dans le giron des groupes du capitalisme éditorial (le Groupe de la Cité, Editis, Hachette Livre). Mais la Semeuse des origines conserve son savoir-faire encyclopédique et « sème à tout vent », même sur le Net. Il fallait deux historiens honnêtes et rigoureux pour raconter cette aventure sans faire de concession à la saga d’entreprise. p Antoine de Becque
a Histoire de la librairie Larousse (1852-2010),

De l’hécatombe de 1941 aux crimes de 1944-1945, l’historienne Catherine Merridale suit le quotidien du troufion de l’Armée rouge

Ivan s’en va-t-en guerre
ceux qui seraient tentés par la désertion. Après le discours de Staline du 3 juillet 1941, l’engouement populaire est au rendez-vous, un premier temps… avant de s’essouffler au vu des conditions de combat. Comment l’Armée rouge tient-elle donc? Catherine Merridale démontre que l’importancedu «groupeprimaire» de soldats (les combattantset leurs plus proches camarades),mise en valeur par les sociologues militaires des années 1950, ne fonctionne pas tant la mortalité est élevée et la méfiance de règle entre des soldats soumis au contrôle des commissaires politiques. En revanche, l’Etat use d’un mélange de sanctions (condamnation à mort des déserteurs et, après le fameux ordre 270 de Staline d’août 1941, possibilité de représailles contre la famille du déserteur) et de compassion (prise en charge des familles de soldats, atténuation des restrictions sur le culte) –, tandis que la peurde tomber dansles mains allemandespousse à se battre jusqu’au bout. A l’été 1942, l’hécatombe a été terrible mais les signes de renouveau sont là. Des officiers plus compétents et plus écoutés en haut lieu sont en poste. Les hommes sont mieux entraînés et plus respectueux de leurs chefs. L’ambiance change dans les unités. Des efforts sont faits dans l’habillement ; on rétablit les épaulettes supprimées par la révolution. L’Armée rouge se professionnalise, tandis que la

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Raphaëlle Branche

ans la « grande guerre patriotique » racontée par l’Etatsoviétique,il est question de sacrifice, de patriotisme etd’héroïsme. 27 millionsde morts dont 8,6 millions de soldats : l’URSS a payé le plus lourd tribut à la seconde guerre mondiale. A partir du 22 juin 1941, le conflit contre l’Allemagne nazie mobilise 30 millions d’hommes et de femmes. La situation est d’abord désastreuse: plus de 4,5 millions de soldats meurent dans les six premiers mois, tandis que 2,5 millions sont faits prisonniers. Les Allemands arrivent aux portes de Moscou. Mais, à partir de 1943, l’Armée rouge parvient à reprendre le dessus : le tournant de Stalingrad est connu. Après la bataille de Koursk – immense marée de chars s’affrontant dans des bruits effrayantsde machines,de bombardements et d’incendies –, la bataille de Bagration, déclenchée le 22 juin 1944 dans les marais occidentaux de l’URSS, constitue le second tournant. Ces revirements ont déjà été explorés par une historiographie qui a souligné l’immense effort humain et économique consenti. Restait à comprendre comment l’Armée rouge avait tenu. Qui étaient ces soldats qui rêvaient de célébrer, un jour, la chute de Berlin? C’est cette guerre-là que l’historiennebritanniqueCatherineMerridale nous raconte, à hauteur d’hommes : une « guerre d’Ivan » (c’est le titre original), fantassins russes frappés par la conscription, paysans pour les trois quarts d’entre eux. L’Armée rouge porte alors les stigmates des purges staliniennes qui l’ont décapitée et des effets de la collectivisation des terres qui a amené de nombreux conscrits à manifesterde la distance,voire del’hostilité au régime. Elle est surtouttrès mal préparée, très mal entraînée et mal équipée. Dansces conditions,le rôle de la propagande est essentiel ; il ne pourra cependant suffire : la contrainte est là pour effrayer

production intensive d’armement commence à porter ses fruits. Des femmes sont massivement recrutées : elles se distinguent notamment comme aviatrices ou comme snipers. Auplusprès des soldats,grâceà de nombreuses sources privées ou des informations recueillies par les Allemands auprès de leurs prisonniers, Merridale observe alors de nouveaux ressorts à l’œuvre dans cette armée. Une fois la reconquête du territoire national achevée s’ouvre un autre chapitre : en Roumanie d’abord, en Hongrie, puis en Prusse-Occidentale, les soldats soviétiques se livrent à « une orgie de crimes de guerre » au premier rang desquels les viols massifs. Si la vengeance est alors le moteur explicité de cette violence,

La reconquête du territoire national achevée, les soldats soviétiques se livrent à « une orgie de crimes de guerre »
l’historienne y voit aussi l’expression de ressentiments et de frustrations prenant leur source dans les bouleversements subis par ces « Ivan » dans leur pays. L’impunité totale dont ils jouissent alors précède le silence qui recouvre leurs crimes dans la guerre racontée ensuite en URSS. Dans les entretiens menés avec les anciens combattants, l’historienne s’y heurte aussi : dans la Russie d’aujourd’hui, la « grande guerre patriotique » est encore très présente. Le sort réservé aux soldats faits prisonniers des Allemands qui eurent à prouver leur innocence s’ils voulaientéviter le travail forcé et la déportation, la situation dramatique des invalides de guerre : tout cela est gommé par une mémoire officielle. Apparemment, le récit des « Ivan » et de leur guerre n’a pas perdu son potentiel subversif. p
Les Guerriers du froid. Vie et mort des soldats de l’Armée rouge 1939-1945

de Bruno Dubot et Jean-Yves Mollier, Fayard, 744 p., 28 ¤.

La fin du royaume de Judée
Ancien journaliste et éditeur, Jean-Claude Lattès a entrepris de rédiger une biographie d’Aggripa Ier, né en 10 av. J.-C., père de la Bérénice de Racine et petit-fils d’Hérode, dernier monarque à régner brièvement sur la Judée sous domination romaine (39-44). Contrairement à l’historien Flavius Josèphe, le biographe estime que la mort subite d’Agrippa, pourtant un protégé de l’empereur Claude, est le résultat d’un complot du légat de Syrie, Marsus, qui l’aurait fait empoisonner. Après lui, le royaume de Judée redeviendra simple province jusqu’à la révolte de 70 suivie de l’incendie du Temple. Agréable à lire, ce voyage dans une Terre sainte fortement hellénisée et romanisée permet de croiser de nombreuses figures illustres, comme celle du philosophe juif d’Alexandrie d’expression grecque, Philon. Bonne vulgarisation du crépuscule d’une difficile synthèse entre Rome, Athènes et Jérusalem. p Nicolas Weill
a Le Dernier Roi des juifs. Un oublié de l’histoire,

Extrait
«Le remède de Staline s’incarnait dans un nouveau slogan. “Pas un pas en arrière!” : tel devait être le mot d’ordre de l’armée. Chaque homme devait se battre jusqu’à la dernière goutte de son sang. “Existe-t-il une circonstance atténuante pour se retirer d’une position de tir?”, demandaient les soldats à leurs politrouks. Désormais, la réponse prévue par les manuels fut: “La seule circonstance atténuante est la mort”. “Les lâches et ceux qui répandent la panique doivent être éliminés sur le champ”, décréta Staline. Un officier qui permettait à ses hommes de battre en retraite sans ordres explicites devait dorénavant être arrêté pour crime capital. Une nouvelle sanction était également prévue pour tous les membres de l’armée.»
Les Guerriers du froid, page 186

de Jean-Claude Lattès, Nil, 322 p., 18 ¤.

Pionnier de la route des Indes
En 1997, alors que l’on célébrait les cinq cents ans de la circumnavigation de l’Afrique par Vasco de Gama, sortait cette biographie rédigée en anglais par Sanjay Subrahmanyam, historien indien à la carrière internationale. Le résultat ne fut pas du goût de tout le monde, en particulier au Portugal, où la légende du « héros national» avait la peau dure. Car l’ouvrage met finement en perspective le récit de la vie du navigateur et de ses explorations, avec l’étude de la construction du « mythe nationaliste». Des sources portugaises, espagnoles et italiennes, ainsi que des documents produits tout autour de l’océan Indien nourrissent cette histoire chorale des « découvertes», abordant le phénomène selon les points de vue divergents de ses différents acteurs. Apparaissent alors tous les enjeux de la rencontre entre les Européens, les Africains et les Indiens, les violences et les négociations, les échanges et les incompréhensions. Récit d’aventure, critique ironique et analyse historique se mêlent dans cet ouvrage qui éclaire tout autant l’histoire politique et économique du Portugal au XVIe siècle, que la construction d’une mémoire restée fondatrice dans l’idéologie européenne jusqu’à nos jours. p Claire Judde de Larivière
a Vasco de Gama. Légende et tribulations du vice-roi

(Ivan’s War. The Red Army 1939-1945), de Catherine Merridale, traduit de l’anglais par Odile Demange, Fayard, 512 p., 25,40 ¤.

L’apocalypse littéraire n’aura pas lieu
La«Littérature»aperdu desonlustre ?Qu’àcelanetienne, lesécrivains existent toujours
roman : réflexion sur la postlittérature, de Richard Millet (Gallimard, 2007 et 2010) : les « déclinologues » ne manquent pas ; tous répètent en chœur que « la grande littérature est morte : c’est là un fait qui n’a pas besoin d’être prouvé ». Cette formule d’un certain A. Chaho (auteur de La France littéraire en 1834) n’a rien de très nouveau. En son temps déjà, Tacite regrettait l’« âge d’or» de la littérature… Suffit-il cependant d’ignorer tous ces adieux? Lesfaitssont là, quisemblentdonner raison aux plus pessimistes, telles la mondialisation du marché éditorial, l’entrée dans l’ère du numérique et la lente réductionde la littératuredans l’enseignement scolaire ou dans les pages « culture» Corti en 2008, portait sur Pierre Bergounioux, Gérard Macé et Pierre Michon), il décide de prendre au sérieux la critique en saisissant la production contemporaine par sa « fin ». Loin de se limiter à une « défense et illustration » vainement polémique, les contributeurs qu’il réunit s’intéressent donc à « ce qui meurt » aujourd’hui : à savoir une certaine conception de lamodernité qu’alimentaientune sociabilité littéraire et des pratiques de lecture extrêmement compactes. Autrement dit, ce que l’on nomme, depuis les romantiques, la « Littérature», au singulier. Il y a là pourtant une chance. Car nous vivons certes la fin d’un mythe, mais pas celle d’une pratique. Reconnaître que le statut d’exception autrefois dévolu à la littératuren’est plus, c’est ainsi lui découvrir d’autres finalités, d’autres ambitions : s’ouvrir, avec François Bon, aux ressources d’une littérature numérique; se montrer sensible aux formes de vie, comme le suggère Marielle Macé ; ou encore privilégier, à l’instar de Claude Burgelin, l’attention portée à « l’extrême singulier », qui fait du « je » (souvent condamné comme narcissique ou exhibitionniste) le meilleur moyen de « rendre compte de ce que la sociologie, l’histoire, les sciences sociales ne peuvent dire ». p
Fins de la littérature. Esthétiques et discours de la fin. Tome I, sous la direction de

L

Jean-Louis Jeannelle

es Presses universitaires d’Oxford lui avaient demandé de rédiger le chapitre « France » d’un nouveau « Guide de la littérature contemporaine mondiale ». Quelle ne fut pas la surprise de John Taylor (traducteur en anglais de Philippe Jaccottet), pressenti pour cette tâche, quand son éditeur lui reprocha de ne parler dans son article que d’écrivains…! Le temps n’était plus, ajouta l’éditeur, des Gide, Sartre et autres gloires du Nouveau Roman : que n’évoquait-il plutôt la philosophie poststructuraliste? Foucault, Lacan ou Derrida au lieu de Bonnefoy, Simon ou Modiano… L’anecdote que rapporte John Taylor dans ce collectif sur les Fins de la littérature est symptomatique: aux yeux d’un éditeur, suivre les multiples voies de la création contemporaine compte moins que de rejouer l’éternelle querelle des anciens et des modernes. Peu importe que l’éditeur en question soit britannique : en réalité, c’est en France même que les cassandres se font le plus entendre. Contre Saint Proust ou la fin de la littérature, de Dominique Maingueneau (Belin, 2006); La Littérature en péril, de Tzvetan Todorov (Flammarion, 2007) ; La Grande Déculturation, de RenaudCamus(Fayard,2008);Désenchantement de la littérature et L’Enfer du

des Indes, de Sanjay Subrahmanyam, traduit de l’anglais par Myriam Dennehy, Alma, 490 p., 25 ¤.

Suffit-il d’ignorer tous ces adieux ? Les faits sont là, qui semblent donner raison aux plus pessimistes
des médias. De fait, quelque chose se termine – reste à savoir quoi et dans quelles conditions. Coauteur du premier essai exhaustif surLa Littératurefrançaiseau présent(Bordas, 2005), Dominique Viart n’ignore pas que l’on devient « déclinologue » avant tout par refus de lire ce qui s’écrit aujourd’hui ou par incapacité à l’évaluer autrement qu’en fonction des seuls « classiques ». Avec Laurent Demanze (dont le très bel Encres orphelines, publié chez

Dominique Viart et Laurent Demanze, Armand Colin, « Recherches», 270 p., 25,40 ¤.

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Chroniques
A titre particulier
Le feuilleton
Eh oui ! L’exégèse est audacieuse mais elle a le mérite de rendre enfin crédible et recevable le récit biblique qui jusqu’alors nous semblait relever plutôt de la légende mystificatrice ou de la parabole fumeuse. C’est bien la semencede Noé lui-mêmequi a fécondé les femelles de chaque espèce et permis à toutes de se reproduire. Et si les preuves manquaient encore, pour enfoncer le clou, Pierre Senges nous donne à lire le carnet tenu par le vénérable patriarche durant ses quarante jours de réclusion sur l’arche.Ce sont quatre-vingt-dix-neuffragments relatant ces accouplements formidables, quelquefois périlleux, le plus souvent voluptueux, car la limace par exempleest « une amantepulpeuse», carle scorpion même sait alors contenir son agressimais le style scrupuleux. Buffon n’y trouverait rien à redire sur le plan de la science. C’est bien une histoire naturelle que nous lisons (d’ailleurs illustrée comme le veut le genre de quelques planches de Sergio Aquindo).Mais la précision n’est pas ennemie de la poésie. Un nouveau Cantique des cantiques monte de la gorge de Noé, dédié celui-ci à la biche : « Ses yeux sont deux oiseaux-lyres, ses oreilles sont deux orchidées (…), son sabot est la pointe d’une plume trempée dans l’encre de Chine, sa croupe est le bossoir d’un navire au départ de Cythère (…) » Et pourtant, « en matière de plaisir, croyez-moi, elle ne vaut pas un chiffon de daim ». Et tandis que la libido de l’homme moyen décline autour de la cinquantaine, Noé, toujours vert et vigoureux à l’âge de six cents ans, honore sans faillir la girafe, la chauve-souris(« la tête en bas, les ongles dans le dos »), le paresseux, le dromadaire, l’hippocampe, la truite, la puce (son histoire d’amour « la plus minutieuse »), l’impatiente hirondelle (qui « croit toujours avoir sept bouches d’oisillons à nourrir dans l’urgence ») et même l’oursin. Précédé d’une très amusante et empathique préface de Stéphane Audeguy, ce bestiaire lubrique se lit comme un bréviaire, nous invitant à l’amour du prochain sans discrimination de taille ni de race, de l’amibe à la baleine. p de Pierre Senges, illustrations de Sergio Aquindo, Cadex, 64p., 12 ¤.
Zoophile contant fleurette,

Vendredi 11 mai 2012

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La croisière s’amuse
d’Eric Chevillard

Jean-Claude Gallotta, chorégraphe

J

La réinvention d’AndyWarhol
ANDY ANDY me rappelle les premières années déterminantes de mon parcours de danse. Etudiant en art, je découvrais avec gourmandise l’univers d’Andy Warhol, qui me conduisit naturellement vers Merce Cunningham, mon chorégraphe de prédilection, et sa pièce Rainforest, dont les décors étaient constitués par les « Silver Clouds» d’Andy Warhol, ces fameux coussins argentés gonflés à l’hélium, voletant au hasard du plateau. Chose singulière aussi, en arrivant à New York, pour danser au studio de Merce, le premier spectacle que je vis fut une pièce étonnante de modernité, intitulée Andy Warhol’s Last Love. Enveloppé de tous ces souvenirs, je découvre le roman séduisant, faussement déconstruit mais tout en ramifications de Michel Nuridsany. Il nous conte les aventures d’un jeune Français originaire de Dreux, Jean Delacroix, étudiant à l’Ecole du Louvre, une tête à la Noureev. Attiré par la peinture mais aussi par les milieux interlopes, il va s’immiscer, croit-on, dans le trafic et le vol d’œuvres d’art. Fausse piste… De voyages en virées, nous croisons André Malraux, le marchant d’art Daniel Wildenstein, l’écrivain Robert Walser, dont le style poétique m’a parfois servi d’exemple pour mon propre travail chorégraphique… Au Japon, Jean Delacroix fait la rencontre décisive d’Andy Warhol. L’attirance est immédiate : « Vous avez séduit monsieur Warhol qui est très silencieux, très silencieux. Comment faites-vous? »

e caresse le ventre du chat, je gratte le crâne du chien, je flatte l’encolure et la croupe de la jument, je laisse en frissonnant la fourmi s’engager dans ma mancheet la rapiette dans mes pantalons, le chimpanzé me lance une œillade, le rat se pelotonne sur mon épaule, sa queue me chatouille l’oreille – et puis quoi ? Pas de second rendezvous ? Pas de premier baiser ? Rien jamais que ces préliminaires torrides, ces pavanes et parades prometteuses? Quand estce enfin que l’on s’enlace et que l’on se vole dans les plumes ? Ces impossibles amours sont décidément les plus tristes ! Et cela pour de stupides raisons de géométrie (certains emboîtements semblent inconcevables) et de morale (ce serait contrevenir gravement à la loi divine). Pour la première, cependant, c’est oublier la plasticité infinie d’un corps en proie au désir, sa souplesse alors, et comme il sait se tordre. Et quant à la seconde, Pierre Senges a des révélations à nous faire qui pourraient en adoucir les rigueurs. Cet écrivain est un puits de science dans lequel monte et descend un ludion hilare. Son érudition non feinte se trouve à chaque instant menacée puis effectivement dynamitée par une imagination et un humour fort peu respectueux des savoirs constitués. L’œuvre compte une douzaine de titres, de grands romans ambitieux (Fragments de Lichtenberg, Verticales, 2008) et de plus petites formes, toujours singulières (Essais fragiles d’aplomb, Verticales, 2002). C’est de celles-ci que relève encore Zoophile contant fleurette, qui paraît aujourd’hui. Je vais vous en parler, mais ouvrons d’abord la Bible. « Dieu dit à Noé : La fin de toute chair est arrivée, je l’ai décidé, car la terre est pleine de violence à cause des hommes et je vais les faire disparaître de la terre. Fais-toi une arche en bois résineux (…). De tout ce qui vit, de tout ce qui est chair, tu feras entrer dans l’arche deux de chaque espèce (…) ; qu’il y ait un mâle et une femelle. » Alors s’abattirent sur le monde, durant quarante jours et quarante nuits, les fameuses pluies diluviennes : cordes, hallebardes, vaches qui pissent, tout cela ensemble déferladu cielen trombespour engloutir l’épouvantablerace humaine. Belle histoire mais qui pèche par quelques invraisemblances de détail. La principale est pointée du doigt par Giordano Bruno dans un texte peu connu que Pierre Senges, seuld’ailleursà le connaître,cite en préambule: la place manquait de toute évidence sur l’arche pour abriter tous ces animaux, aussi « notre vieux Noé (…) a donné l’hospitalité aux seules femelles de toutes les espèces.Par conséquent,toujours dévoué à la cause commune de Dieu et de ses créatures, il a bien voulu assurer la descendance de chaque famille ».

Pierre Senges est un puits de science dans lequel monte et descend un ludion hilare
vité, « son dard dressé en guise de lampion par-dessus nos deux têtes ». Le ton peut évoquer les Tranches de savoir de Michaux, comme cette observation relative aux amours avec le lévrier : « rien de bien haut, mais tout ce galbe donne le vertige (et la désagréable impression de forniquer sur un meuble Louis XV) ». Le propos est certes légèrement délirant,

Dédoublement de personnalité Une fois le contact établi, Jean et Andy se revoient longuement à Giverny. Belles pages sur l’histoire de l’art avec visite impressionniste et heureuses citations d’Auguste Renoir. Au chapitre 10, la clé du roman se révèle : Andy Warhol sature de son existence tumultueuse. Il en a marre, et ce « marre » nous vaut une superbe énumération de ses motifs de « lassitude ». Warhol va donc changer de corps et réclamer un double. Jean accepte de prendre son apparence et pour apprendre son rôle va suivre le roi du pop art comme son « chienchien». A travers le personnage dédoublé, nous sommes informés de tous les agissements, de toutes les rencontres d’Andy Warhol. Belle façon alors de reconstituer sa vie. L’origine ruthène de ses parents, qui fait de lui un uniate, un fervent catholique oriental; son goût pour tous les arts, avec le Velvet Underground, dont Nico est l’égérie ; la Factory, cette « fabrique » de films, de sérigraphie, de journaux, ou d’êtres humains; ses restaurants cultes ; ses TOC ; sa nature politique : « Une personne n’est pas seulement constituée de la somme de ses actes. Une histoire la fonde » ; son attirance aussi pour les boîtes de nuit à la mode, où il prend parfois plaisir à trier parmi les jeunes personnes refoulées à l’entrée qui crient son prénom: « Andy, Andy! » – d’où le titre du livre… Plus tard, Warhol, enfin dépouillé de son identité, va devenir Eddie Brant, peintre réaliste incarnant un nouveau courant: le « précisionnisme visionnaire». Une façon de peindre évoquant de loin Edward Hopper. Michel Nuridsany nous fait découvrir, à l’intérieur d’un chapitre curieusement enclavé, la vie et l’œuvre de Jean-Michel Basquiat, l’artiste révolutionnaire qui contraindra tous ses contemporains à se positionner. Soudainement, le livre bascule : le « vrai » Andy Warhol va mourir… La fin est étrangement écrite, superposant les zones de fantaisie et d’érudition. C’est ce qui frappe dans ce récit survolté de Michel Nuridsany, où tout le savoir de l’auteur s’ajuste à une fiction ténébreuse, disloquée et sensuelle. Il pourrait faire sienne cette phrase du livre : « J’ai compris, je crois, l’essentiel : ne pas rechercher la poésie, s’ouvrir pour qu’elle arrive. » Ainsi, Andy Warhol, lumineusement réinventé, pourra encore sillonner mes souvenirs et ma danse… p
Andy Andy,

EMILIANO PONZI

de Michel Nuridsany, Flammarion, 234 p., 18 ¤.

Sans interdit
Louis-Georges Tin
C’EST BEAU, UN DICTIONNAIRE. C’est « la raison par alphabet», comme le disait Voltaire. C’est une somme, un monument, comme une cathédrale. C’est toujours imposant. Mais à faire, c’est souvent un cauchemar! Etablir un dictionnaire il y a quelques années m’a fait suer sang et eau. Vive les dictionnaires – mais malheur à qui décide d’en concevoir un. C’est pourtant l’initiative folle prise par Fabienne Brugère et Guillaume le Blanc, tous les deux philosophes, qui publient un Dictionnaire politique à l’usage des gouvernés. Le moment, il est vrai, est excellent. Car, on me l’a dit, le changement, c’est maintenant. Donc, puisque le gouvernement change, il faut aussi que les gouvernés changent, s’adaptent aux circonstances nouvelles. Et se procurent ce dictionnaire, qui « se donne pour tâche de corréler pensée critique et alternatives pratiques ».

Un vade-mecumdu citoyen
Nous en aurons bien besoin dans les années qui viennent. Je crois d’ailleurs que l’éditeur aurait dû, le 6 mai, place de la Bastille, procéder à une distribution gratuite de son ouvrage, non ? Juste avant d’aller aux urnes, j’ai lu attentivement l’article « Vote », qui conteste l’illusion selon laquelle l’élection suffirait à garantir l’existence même de la démocratie. Or il n’en est rien. La réalité, c’est que le peuple est peu à peu dépossédé de la souveraineté, qui réside de plus en plus dans l’espace invisible de la finance internationale. C’est que nous vivons dans un contexte de dé-démocratisation, comme le signale Michaël Foessel, terme qui « désigne un phénomène paradoxal: l’abandon des exigences démocratiques au nom d’une certaine conception de la liberté». Le vote est garanti, mais bien souvent vidé de sa substance, et de son efficacité. « Le néolibéralisme n’est donc pas une simple radicalisation du libéralisme économique classique: il désigne une forme de rationalité politique qui soumet toutes les institutions sociales au marché, comme ultime “lieu de véridiction”». Au premier comme au second tour, à l’évidence, des millions de Français ont voté pour résister à ce processus de dé-démocratisation. pour mieux les disqualifier par avance, comme le note Marie Gaille. Par conséquent, « comment passe-t-on du vote à une société réellement démocratique? Nous ne l’avons pas encore écrit dans l’histoire de l’humanité», affirme Fabienne Brugère. Evidemment, les articles de ce dictionnaire sont variés, mais une véritable unité de ton, et de vue, se dégage de l’ensemble. Les philosophes à l’œuvre nous invitent à réfléchir à la gouvernementalité, à la façon dont s’imposent les normes et les usages. A bien y songer, ce dictionnaire, ce vade-mecum du citoyen, pourrait bien être de quelque utilité pour nos nouveaux gouvernants. François, si tu nous lis… p
Dictionnaire politique à l’usage des gouvernés,

Agenda
Rencontres, projections de films et débats : trois jours autour d’une centaines d’éditeurs et autant d’auteurs. Dans la lignée des deux éditions précédentes, le Salon se tient au cœur de Paris, à l’Espace d’animation des Blancs-Manteaux. C’est l’occasion de rencontrer Roger Grenier, Armand Gatti, Serge Quadruppani, Maurice Rajsfus, Patrick Declerck…
salonlivrelibertaire.cybertaria.org

aDu 11 au 13 mai: Salon du livre libertaire à Paris

L’«infra-politique» Mais une élection ne permet pas toujours de formuler ce message de résistance. D’autres formes d’expression politique existent: le dictionnaire évoque le mouvement Occupy Wall Street et son slogan, « Nous sommes les 99% » ; les Yes Men et les « artivistes», dont parle Pierre Zaoui dans l’excellent article « Humour » ; les émeutes des banlieues qu’évoque aussi Judith Revel ; toutes ces expressions que l’on qualifie d’« infra-politiques»

Lauréat du prix Louis Guilloux 2012 pour son roman Là, avait dit Bahi (L’Arbalète/Gallimard), Sylvain Prudhomme participe à une rencontre en public à La Passerelle (Scène nationale de Saint-Brieuc) en présence des membres du jury, dont Yvon Le Men, Michel Le Bris, Boualem Sansal, Bernard Chambaz… Les Editions Persée A 18 heures.
Tél. : 02-96-68-18-40.

aLe 12mai:rencontreàSaint-Brieuc(Côtes-d’Armor)

recherchent de nouveaux auteurs
Envoyez vos manuscrits : Editions Persée 29 rue de Bassano 75008 Paris Tél. 01 47 23 52 88 www.editions-persee.fr

sous la direction de Fabienne Brugère et Guillaume le Blanc, Bayard, 510 p., 24 ¤.

Rectificatif Nous avons orthographié « Cippola » le nom de l’auteur des Lois fondamentales de la stupidité humaine (PUF), Carlo M. Cipolla (« Le Monde des livres » du 4 mai). Une erreur, évidemment, stupide.

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Vendredi 11 mai 2012

Mélange des genres
François Weyergans

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Nouvelleenquêted’HarryBosch,hérosfavorid’un auteur américain toujours plus féru de réalisme

repartent plumés», expliquait le romancier lors d’un récent passage à Paris. Né à Philadelphie et résidant désormais sous le soleil de Floride, Connelly a vécu durant quinze ans dans la mégapole californienne. L’ancien reporter y revient sans cesse, visitant régulièrement ses « sources » – policiers, avocats, magistrats… – et les soignant, un carnet et un crayon à la main. « J’ai toujours l’impression de me conduire en journaliste. D’ailleurs, j’ai un style journalistique, qui appartient à l’école “moins c’est, mieux que plus”. » Ses idées de romans naissent souvent de ces rencontres.

C

L’art du rythme et de l’intrigue C’est le cas avec Volte-Face, seizième enquêted’Harry Bosch.Inspirée d’une histoire arrivéeà « deuxamisdu LAPD », le Los Angeles Police Department, ce livre mêle le roman judiciaire – très en vogue actuellement aux Etats-Unis– et le polar pur jus. Bosch et son demi-frère, l’avocat Mickey Haller, déjà aperçu dans La Défense Lincoln et Le Verdict de plomb (2006 et 2009, Seuil)y sontréunis.Sauf queles deuxhommes jouent cette fois du côté de l’accusation, chargés de faire plonger un assassin condamné à vingt-quatre ans de prison pour le meurtre d’une fillette, mais libéré THIBAULT/SIPAL POUR « LE MONDE » sous caution grâce à un test ADN non concluant. Avec son art consommé du rythmeet de l’intrigue,Connelly alterne le tempslent et calibré desprétoireset le suspolar pense imprévisible de l’enquête de police. « L’idée de reprendre une vieille enquête et de la confronter aux techniques scientifiques d’aujourd’hui m’intéressait, comme celle de faire évoluer Bosch et Haller de Bastien Bonnefous l’autre côté de la barrière, celui de l’accusation. J’ai trouvé que c’était un bon moyen omme son maître, le romande me renouveler », confie Connelly. cier américain Joseph WamDepuisses débuts,le romanciersenourbaugh, Michael Connelly rit d’histoires réelles. Les émeutes de 1992 écrit « des histoires qui ne à Los Angeles, le procès d’O. J. Simpson, disent pas comment les polil’après-11-Septembre et la ciers travaillent sur des aflégislation antiterroriste faires criminelles, mais plutôt comment Volte-face américaine, la corruption cesaffairestravaillentles policiers».A bien(The Reversal), au sein du LAPD… chacun tôt 56 ans, l’ancien chroniqueur criminel de Michael Connelly, de cestraumas s’est retroudu Los Angeles Times est devenu, avec traduit de l’anglais vé dans un de ses romans. James Ellroy, l’un des poids lourds mon(Etats-Unis) « Pour inventer une histoidiauxdu genre noir. En vingt-cinqromans par Robert Pépin, re, j’ai besoin de l’ancrer publiés en un quart de siècle, traduits Calmann-Lévy, dans une certaine réalité, dans trente-six langues, et vendus à quel434 p., 21,50 ¤. afin que le lecteur trouve que 42 millions d’exemplaires sur la plases repères et accepte mon point de vue », nète, il s’est imposé comme le représenestime Connelly. Désormais, le romancier tant moderne de la veine « dur-à-cuire », s’inspire de plus en plus de sa propre vie. anoblie par Raymond Chandler, un genre Père d’une adolescente de 15 ans, il fait qui fascine « parce qu’on y parle de rues où vivre à son héros Harry Bosch les angoisles ténèbres ne sont pas celles de la nuit ». ses et « la vulnérabilité née de la paterLe créateur du Grand Sommeil avait nité ». Aussi introverti, calme et taiseux son privé, Philip Marlowe ; Michael qu’un James Ellroy est explosif, provocaConnelly, lui, a Harry Bosch, son flic irasteur et volubile, le grizzli Connelly, carcible et solitaire, au nom emprunté au rure de bûcheron adoucie par un bouc peintre du chaos Jérôme Bosch poivre et sel et de fines lunettes cerclées, a (v. 1450-1516). Un ancien du Vietnam au « toujours voulu écrire des romans polipassé « ellroyen» – sa mère, prostituée, a ciers » : « Je n’avais pas le tempérament été assassinée, comme celle de l’auteur du pour être policier, mais la noblesse de ce Dahlia noir – qui, à l’image de Marlowe, métier et ses zones d’ombre m’ont toujours évolue dans le décor de Los Angeles. « L. A. passionné. Je sais désormais qu’avec ce est une ville terriblement littéraire, car on mec, Bosch, je vais continuer jusqu’à la fin vient y réaliser ses rêves. Tout le monde de mes jours.» p veut y tenter sa chance, mais beaucoup en

« Un écrivain qui se situe au premier rang de la littérature d’aujourd’hui. »
Jean d’Ormesson, Le Figaro littéraire

« Beau portrait d’une jeune femme sensuelle, joyeuse, fantasque, dont la frivole ardeur masque une sentimentalité à vif. »
Bernard Pivot, Le Journal du dimanche

« Weyergans sonde les intermittences du cœur, entre Montréal et Paris. »
Philippe Lançon, Libération

« Royal Romance a un charme fou. »

Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur

« On entre dans ce Royal Romance avec entrain, on en sort brûlé. »
Thierry Gandillot, Les Échos

« C’est l’histoire d’un homme qui aimait les femmes – qui les aimait trop, qui les aimait mal. Et qui, à l’une d’elles, dont il fut “ personnellement amoureux ”, décide de consacrer un livre. »
Nathalie Crom, Télérama

« Weyergans monte très haut sur l’échelle du désespoir en n’oubliant jamais d’être marrant. C’est le champion des mélancoliques drolatiques. »
Olivia de Lamberterie, Elle

« Ils ne sont pas nombreux les écrivains qui savent se faire désirer. »
Frédéric Beigbeder, Le Figaro magazine

jeunesse

Esclave,c’estpasunevie!
A l’occasion de la journée commémorative de l’abolition de l’esclavage, le 10 mai, deux fortes publications viennent transmettre aux jeunes lecteurs le sens du combat pour l’émancipation. Signant un solide documentaire, Esclaves et Négriers, Max Guérout rappelle l’usage antique de l’asservissement, sous toutes les latitudes et toutes les confessions, même s’il privilégie le commerce négrier français, croisant l’illustration exemplaire (les mésaventures du Victorieux sous la Régence) et la réflexion politique (si Bonaparte consul rétablit l’esclavage, l’empereur des Cent-Jours abolit la traite…). L’émotion est plus forte encore dans Catfish, le splendide album que Maurice Pommier consacre à ce négrillon, Baptiste, devenu Scipio, arraché à la terre de la canne et qui devient, à force d’habilité et grâce au secours d’un vieux Noir et d’un tonnelier blanc, un artisan d’exception, dont les outils affolent les collectionneurs, mais plus encore un homme libre et instruit. Le trait sensible et vivant donne à l’évocation une justesse confondante, en écho au parcours croisé de Vieux George, Scipio et Jonas… Une histoire terrible et puissante, dont la brûlure ne s’apaise pas. p Philippe-Jean Catinchi
a Esclaves et Négriers, de Max Guérout, Fleurus, « Voir l’histoire », 64 p.

« Weyergans, maître de l’art du grand écart entre désinvolture et exigence. »
Marianne Payot, L’Express

« Il y a la manière Weyergans, son célèbre charme. Le lecteur est emballé… »
Marie-Françoise Leclère , Le Point

www.julliard.fr

« Weyergans joue avec l’abîme, comme d’autres avec le feu. »
Antoine Perraud, La Croix

« Quand l’air du temps se fait lourd, lire François Weyergans est une échappée. » « Virtuosité du style. Royal Romance est son roman le plus réussi. »

Arnaud Le Guern, Causeur

Jean-Rémi Barland, Luxemburger Wort

Un extrait de « Catfish ».

et 1 DVD, 16,50 ¤. Catfish. Une histoire de combats, de liberté et de courage, de Maurice Pommier, Gallimard Jeunesse, 84 p., 20 ¤. Dès 10 ans.

Julliard

Michael Connelly, comme un journaliste

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Rencontre

Vendredi 11 mai 2012

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Nathalie Heinich
Rétiveaux codes de la tribu universitaire, cettesociologuedel’artsedistingueparsatrajectoire d’outsideret sa singularité intellectuelle. «De la visibilité», son 27e livre en vingt ans, est consacré au phénomène des « people»

L’échappée solitaire

A

Gilles Bastin

u moment de prendre rendez-vous, elle s’était excusée par avance de l’exiguïté des locaux : « Vous connaissez les conditions de l’Université française… » Dans ce bâtiment fatigué du boulevard Raspail, Nathalie Heinich partage son bureau avec cinq autres chercheurs. Certains s’en offusqueraient. Elle n’en a cure et s’amuse de la situation. « Avoir un bureau à soi, vous savez, c’est aussi se sentir obligé de l’occuper ! » Quelquesmotssuffisent à Nathalie Heinich pour prendre son interlocuteur à revers. Il faut dire que l’indifférence aux codes de la tribu universitaire et l’ironie sont devenues sa marque de fabrique depuis la publication du Bêtisier du sociologue (Klincksieck, 2009). Un livre grinçant dans lequel elle fustigeait la pensée claniqueet ceux qui ne savent dire que « Je pense comme nous » par peur de penser seul. Nathalie Heinich vit la sociologie commeunsport… Elleexcelledansla pratique de l’échappée solitaire. Il n’en a pas toujours été ainsi. Jeune Marseillaise, montée à Paris sans avoir choisi encore qui aurait sa préférence de

Parcours
1955 Nathalie Heinich naît à Marseille. 1981 Elle soutient sa thèse, dirigée par Pierre Bourdieu. 1986 Elle entre au CNRS. 1991 Elle publie son premier essai, La Gloire de Van Gogh (Minuit). 2005 L’Elite artiste (Gallimard).
XVIIe siècle – ou pour les phénomènes d’admiration populaire comme ceux qui entourent Van Gogh collait peu avec l’esprit de l’école bourdieusienne. Tout comme son dédain marqué de la théorisation. « Quand j’ai écrit La Gloire de Van Gogh, je pensais sincèrement que Bourdieu me féliciterait. Au lieu de cela, ses disciples sont allés raconter que le livre était une machine de guerre contre lui. » Le ton est apaisé, mais la blessure affleure encore au détour d’une phrase. « Bourdieu était formidable avec les jeunes et avec les étrangers, mais dès que quelqu’un autour de lui risquait de devenir un rival, il pouvait devenir féroce. Un jour, il a arrêté de m’appeler, de commenter les textes que je lui envoyais. A l’époque, je travaillais énormément pour vivre car je n’avais pas de poste, j’enchaînais contrat sur contrat, j’avais d’autres chats à fouetter. C’est comme cela que je me suis retrouvée hors du cercle, sans avoir rien vu venir. » Nathalie Heinich a fréquenté, depuis, d’autres laboratoires. Celui de Bruno Latour un temps, puis celui de Luc Boltanski. Depuis quelques années, elle cherche une façon plus personnelle de pratiquer la sociologie. A un collègue frileux qui lui demandait, à propos d’un de ses textes : « C’est du Bourdieu ou du Boltanski? », elle se souvient avoir répondu, sûre d’elle, « Du Heinich ! ». Le sport, toujours : ne pas se laisser impressionner, surtout quand on est un outsider. « Il y a un moment où j’aicompris qu’ilfallait que j’arrête d’attendre de la reconnaissance de la part de mes aînés immédiats. Je ne suis pas normalienne, pas parisienne, je ne suis pas allée jusqu’à l’agrégation de philosophie, et je ne viens pas d’un milieu intellectuel. Si vous ajoutez à cela que je suis une femme, vous comprendrez pourquoi certains de mes collègues continuent à faire comme si je n’existais pas. » Une image refait surface dans la discussion. En 2005, dans le grand amphithéâtre de la faculté de Bordeaux, elle s’était levée, seule, pour dire son opposition à des quotas féminins au bureau de l’association française de sociologie. « Je suis une féministe universaliste, pure et dure : je refuse que la différence des sexes soit un critère, que ce soit de sélection ou de discrimination. Dans ce genre de situations, vous savez, les hommes ne peuvent pas prendre la parole. Alors je le fais. » Comme à propos du pacs, contre lequel elle avait pris position en 1999, dépitée de voir le législateur se mêler maladroitement de la vie sexuelle des individus, Nathalie Heinich n’hésite pas non plus à manifester sa singularité en matière féministe. Dans Etats de femme (Gallimard, 1996), elle a puisé dans la littérature et le cinéma de quoi comprendre ce qu’elle appelle le « complexe de la seconde ». La version féminine, selon elle, du complexe d’Œdipe, qui oppose les femmes entre elles – mère et fille comprises – pour conquérir leur place auprès d’un homme. Doit-on voir dans sa détermination à exister seule dans le champ académique une forme de révolte contre cet état de dépendance ? Nathalie Heinich ne se reconnaît aujourd’hui qu’un « aîné », le sociologue allemand Norbert Elias, auquel elle a consacré plusieurs travaux et dont elle tire une grande part de son inspiration. Rien d’étonnant à cela. Elias illustrait le processus de « distanciation » qui doit animer le scientifique en citant Une descente dans le Maelström, d’Edgar Poe. Trois frères voient leur navire emporté par un tourbillon ; le seul qui en réchappe est celui qui, observant les éléments déchaînés autour de lui, comprend qu’il faut quitter le navire et s’attacher à un tonneau. Plus léger, seul, il ne s’enfonce pas dans les abîmes. On peut bien lui reprocher de se citer beaucoup.Elle s’en moque. « C’est très mal vu dans le milieu, où il vaut mieux se faire citer par ses disciples. Le problème est que j’ai choisi de ne pas faire une carrière à disciples, avec les attributs classiques du mandarin : un laboratoire de recherche, une revue, une collection chez un éditeur, et des tas d’étudiants qui se réclament de vous. Je ne peux donc compter que sur moimême pour exister. Disons que ça fait partie du sport. » Quelques années et vingt-sept livres plus tard, le tonneau de Nathalie Heinich flotte toujours à la surface des sciences sociales françaises. « J’attrape tout ce qui passe dans le champ de mes radars, je découpe ou je prends des notes, je mets dans des boîtes ou des fichiers d’ordinateur. Quand je sens que c’est prêt pour un livre, je fais le plan, et je mets toutes mes notes à leur place.Ensuite, j’écris d’une traite, dans l’ordre de la lecture. C’est du bricolage méthodologique à la Erving Goffman : des articles de journaux, des conversations entendues, des scènes vécues, des extraits de romans, des résumés de films, des travaux de chercheurs, des enquêtes d’opinion, des photos… Tout ce qui passe. » Cette posture qu’elle aime à comparer à celle du grammairien, Nathalie Heinich l’a particulièrementappliquéeàl’art. «Enpartant de l’art », plus qu’en s’y cantonnant, elle reconstitue depuis des années les valeurssurlesquellesestfondél’individualisme contemporain: la grandeur, la singularité, le travail et maintenant la visibilité. Qu’ils’agissedel’admirationdesclassiques oudesquerellesquientourentl’artcontemporain, auxquelles elle a consacré plusieurs livres, le rapport populaire à l’art est son terrain de jeu favori. Celui sur lequel elleaimeappliquerleprincipededistanciation cher à Elias. « Je ne critique jamais les acteurs, les gens que j’étudie – pas plus d’ailleursque je ne prends leur défense. C’est la règle que je me suis donnée, et je pense que ça vaut des kilomètres de théories.»
YANNICK LABROUSSE/TEMPSMACHINE POUR « LE MONDE »

Extrait
« Avec l’élite médiatique du XXe siècle, la visibilité a remplacé la mondanité : le critère –toujours non dit mais efficient – de sélection des “relations” est la détention d’un certain capital de visibilité. Certes, (…) l’on ne mesure plus ses fréquentations au nombre de quartiers de noblesse ni même – mutatis mutandis – au nombre d’articles ou de photos parus dans la presse. Mais pour un acteur ou un chanteur “en vue”, les ami(e)s n’appartenant pas au monde de la célébrité ont toutes chances d’être l’exception plutôt que la règle : ceux qu’on connaît et qu’on fréquente sont, le plus souvent, des gens ayant “un nom” – c’est-à-dire “un visage connu”.»
De la visibilité, page 59

« J’ai choisi de ne pas faire une carrière à disciples, avec les attributs classiques du mandarin »
Barthes, Baudrillard ou Bourdieu, elle rencontrad’abord ledernierdes trois, au soussol d’une librairie où il présentait Actes de la recherche en sciences sociales, sa revue. Il rayonnait. Elle s’inscrivit en thèse avec lui et comprit rapidement qu’il valait mieux oublier Barthes et Baudrillard. Se fondre dans le collectif. « J’ai toujours la nostalgie de n’avoir pas connu les débuts. Ils refaisaient le monde à plusieurs », ditelle aujourd’hui. Tout en précisant, lucide, « mais c’est éphémère, et puis… je crois que je ne suis pas très douée pour ça ». Prise dans les luttes d’influence autour du grand sociologue, Heinich s’en éloigna à la fin des années 1980. Son intérêt pour la « singularité » artiste – sa thèse portait sur la figure du peintre au

«Célèbres pour leur célébrité»
LES ENJEUX de la « reconnaissance» sont au centre des débats politiques et de la discussion sociologique depuis quelques années. Nathalie Heinich propose, dans ce livre, de les aborder non pas à travers la question de l’invisibilité qui touche de nombreuses catégories sociales mais par son envers: la visibilité qui caractérise le petit nombre de ceux dont le visage est illuminé – comme celui des saints autrefois – par les médias. La visibilité est un capital qui a ses propres lois de reproduction. Souverains, sportifs, poli-

tiques en vue, écrivains à succès, chanteurs, acteurs et mannequins sont le plus souvent « célèbres pour leur célébrité», comme dit Nathalie Heinich en reprenant à Daniel Boorstin la formule de la modernité médiatique. Dans ce livre foisonnant, où les portraits des « visibles » côtoient et illustrent l’argumentation de la sociologue, on glisse tour à tour de l’histoire du concept de visibilité à la distribution (inégale!) du phénomène, de l’expérience intime de ceux qui voient et de ceux qui sont vus à l’analyse des impli-

cations morales de la redéfinition du mérite à laquelle ils procèdent tous ensemble. Qu’on l’aime ou qu’on la dénigre, la visibilité nous emporte en effet tous aujourd’hui, pour Nathalie Heinich. Elle est devenue le mètre étalon de la grandeur contemporaine. Alors que le mérite bourgeois était défini au XIXe siècle par la possibilité d’arriver à l’excellence sans pour autant être singulier (ce que contestèrent longtemps les artistes), la formule de la visibilité est son contraire exact: la singularité sans l’excellence. p

De l’art à ses interprètes, des œuvres aux stars, il n’y avait qu’un pas à franchir. Nathalie Heinich a mis plus de vingt ans à faire ce pas, à glisser de l’analyse de la singularité de l’artiste en régime démocratique à celle de la visibilité des people en régime médiatique. Vingt années qui lui ont permis de devenir ellemême « visible » dans la sociologie française. Et finalement de devoir en assumer les ambivalences. Parlant de son prochain livre, elle clôt l’entretien en se ravisant prudemment. « Ne publiez pas son titre. Quand un titre est bon, on a toujours peur de se le faire piquer ! » Et si, pour Nathalie Heinich aussi, la sociologie n’était pas finalement devenue un sport… de combat ? p
De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique,

de Nathalie Heinich, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines», 594 p., 26 ¤. Signalons également la parution de De l’artification. Enquêtes sur le passage à l’art, sous la direction de Nathalie Heinich et Roberta Shapiro, éd. de l’EHESS, «Cas de figure», 334p., 15 ¤.

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