Joseph Lajugie

Avant-propos. — Décentralisation et aménagement du territoire
In: Annuaire des collectivités locales. Tome 5, 1985. pp. 1-7.

Citer ce document / Cite this document : Lajugie Joseph. Avant-propos. — Décentralisation et aménagement du territoire. In: Annuaire des collectivités locales. Tome 5, 1985. pp. 1-7. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/coloc_0291-4700_1985_num_5_1_971

des fissures apparais sent l'arsenal réglementaire. tertiaires ou de recherche. — 1 — . semblait devoir s'insérer tout naturellement dans la politique nationale d'aména gementdu territoire. en même temps.E. Qu'en est-il en réalité ? Paradoxalement. C'est dans cet esprit qu'avaient été adoptées. On aurait pu s'attendre à ce que l'année 1984 fût une année faste en matière de décentralisation et d'aménagement du territoire. à un meil leur équilibre des activités et des revenus sur l'ensemble du territoire et. au moment même où les autorités régionales et locales bé néficient d'un élargissement sensible de leurs compétences. grâce aux contrats de Plan État-régions. on le sait. Première année d'applica tion effective des grandes réformes de 1982 et 1983 tendant à l'accroissement des pouvoirs des collectivités territoriales et à une véritable planification régio nale.R. elle aurait dû être marquée par un coup de fouet au développement régio nal. entre Paris et les régions de province.Avant-propos DÉCENTRALISATION ET AMÉNAGEMENT DU TERRITOIRE par Joseph LAJUGIE Doyen honoraire de la Faculté de Droit et des Sciences Économiques de Bordeaux Directeur-fondateur de PI. des mesures de dissuasion à rencontre de ce que l'on appelait alors la congestion de la région parisienne (agrément préalable pour les créations ou extensions d'entreprises) et des mesures d'incitation en fa veur des régions dont on souhaitait favoriser le développement (aides à l'implan tation d'activités industrielles. en vigueur depuis trente ans pour atténuer les dans disparités régionales de développement.O.S. La politique élaborée dans les années 1954-1960 tendait. particu lièrement.un développement régional qui. revitalisation de certai nes zones rurales).

Mais. A certains égards. celle d'un aménagement du territoire dynamiq ue. bien entendu. c'est aux régions que reviennent. sur la mise en valeur de leurs ressources et l'amélioration de leurs infrastructures d'accueil. — 2 . imposant de nouvelles priorités à l'action gouvernementale. Sans doute ne s'agit-il pas seulement d'une réforme régionale. — Les ambiguïtés de la décentralisation La plus grande réforme institutionnelle intervenue en France depuis la suppression des provinces en 1790 : c'est ainsi qu'à l'étranger beaucoup avaient perçu la portée des lois de décentralisation de 1982 et 1983. que peut attendre l'aménagement du territoire du renforcement des pouvoirs régionaux ? Ne faut-il pas se préparer à une remise en cause de ses principes les mieux établis et de ses orientations traditionnelles ? A. les responsabilités principales en matière d'aménagement du terri toire. c'est-à-dire de transfert d'activités de Paris vers la Province. au sens de « décentralisation industrielle ». puisqu'elle con cerne l'ensemble des collectivités territoriales et qu'en fait les grands bénéficiai res en sont les départements et les Présidents de Conseils Généraux. dans la me sure où elle frappait plus durement les régions de vieille industrialisation et pro voquait de nouveaux clivages dans l'appareil productif. C'est ce pendant l'aspect régional que nous retiendrons seul ici puisque. voire de la survie de certaines régions sinistrées par les mutations technologiques. les trente années d'une croissance. pendant de longues années. chez leurs tenants comme chez leurs adversaires. dans la nouvelle répartition des compétences alors décidée. ont bien connu un début de rééquil ibragedu territoire : la tendance séculaire à l'hémorragie démographique au profit de la capitale s'est ralentie puis inversée et les régions sous-industrialisées de l'Ouest ont vu s'amorcer un « décollage » impulsé. dans bien des cas. dont on a seulement me suré la portée quand elle s'est interrompue. Dans une telle conjoncture.AVANT-PROPOS II est caractéristique d'ailleurs que le terme de décentralisation ait été em ployé. Quoi qu'il en soit. porteuses d'avenir. au côté de l'État. il ne s'agit plus là de l'aménagement créateur des périodes d'expansion mais d'opérations ponctuelles de sauvetage de l'emploi. un débat politique qui fut rarement à la hauteur de l'enjeu du débat. par des activités de pointe. dans le cadre d'une politique nationale de solidarité interrégionale. fondé sur une vue prospective du développement des régions. portée voilée dans notre pays par un climat de passion post et pré-électoraliste et par les outrances verbales qui marquèrent. la crise allait continuer à réduire les disparités. avant que ne pré vale une plus saine conception.

en même temps. c'est parce qu'elles n'avaient pas. si. hélas. au cours des « Trente glorieuses ». par là même. de déterminer librement les orientations qu'ils souhaitaient donner à son développement et les priorités qu'ils entendaient établir dans la réalisation de leurs projets. On ne peut qu'enregistrer un décalage très net entre l'enthousiasme qui avait marqué la phase publique de préparation des plans r égionaux. on prône avant tant d'insistance les vertus d'un déve loppement endogène. comme par la « banalisation » des résultats. Elle devait assurer. 2. une certaine cohérence entre les plans des ré gions. Il est encore trop tôt pour apprécier la portée de cette première expérience de planification contractuelle. on pouvait l'espérer. Cette insertion de la contractualisation dans le processus de planification était. celui du « développement par le haut ou du développement par le bas ». à bien des égards. en matière d'intervention économique et de planification régio nale. Formule privilégiée d'économie mixte. une convergence entre les priorités du Plan national et celles des plans régionaux et. c'est bien souvent. les virtualités d'une croissance spontanée .AVANT-PROPOS 1. les termes d'un consensus entre les forces économiques et sociales en présence. L'écart entre les ambitions exprimées et les projets retenus reflète-t-il seule ment les sacrifices nécessaires pour rendre les plans des régions cohérents et compatibles avec les moyens financiers de l'État ? Exprime-t-il une tentative de récupération par l'appareil administratif de l'État d'une partie des pouvoirs délé gués par l'appareil politique ? Traduit-il une « crise de la contractualisation » ou dissimule-t-il une « contractualisation de la crise » ? N'est-il pas seulement le — 3 . En fait. devaient leur permettre de préciser la conception qu'ils se faisaient du de venir de la région. aujourd'hui. les pouvoirs nouveaux donnés aux Établissements pu blics régionaux. séduisante. par l'intermédiaire des contrats de plan État-régions. d'un instrument apparem ment adapté pour associer l'État à leur effort et pour intégrer leur action bien dans le contexte du plan national de développement économique et social. cer taines régions moins favorisées durent bénéficier d'une politique d'entraînement. et les déceptions engendrées par les marchandages auxquels ont donné lieu la négociation quasi-confidentielle des contrats de plan. dans certaines régions tout au moins. parce que les sources d'investi ssementsextra-régionaux se font rares. en elles-mêmes. en fournissant au delà de normes purement politiques. tout le monde sait bien que si. En tout état de cause. Il semblait possible dès lors de résoudre harmonieusement un problème que certains ont redécouvert ingénument il n'y a guère. elle permettait de pousser plus loin la démocratisation du plan. alors qu'il se pose depuis que l'on se préoccupe de développement régional. Conception d'autant plus prometteuse qu'en même temps ils disposaient.

Le sauvetage d'entrepri ses en difficulté et la lutte contre le chômage l'emportent. de gérer les restructurations industrielles. en même temps. pouvait-il en être autrement ? Après tout. En réalité. sans risquer de voir s'aggraver les disparités régionales que l'on dit vouloir réduire ? Pourrait-on laisser les régions fortes poursuivre l'effort de développement que permet leur potentiel financier. à vrai dire. ajuste titre. de favoriser la compétitivité internationale et de sauvegarder l'emploi. de plus en plus. laisser les régions décider seules du volume des crédits qu'elles voudraient voir affecter. déjà. maine. en effet. même si l'on peut. à moins d'aller jusqu'à une solution fédérale qui n'est pas de mise pour l'instant. De nouveaux enjeux apparaissent et de nouvelles priori tés s'imposent à l'État dont les interventions sont âprement contestées mais à qui on demande. dans les préoccupations gouvernementales sur les préoccupations à moyen terme de rééquilibrage territorial. L'idée même « d'un territoire » national faisant l'objet d'un projet global d'amé nagement équilibré est contesté au projet des spécificités « des territoires » et de la promotion de leurs vocations propres. au détr iment de régions constituant les piliers de la puissance industrielle du pays et d'activités qui étaient le moteur de son développement. deux préoccupations majeures s'imposent aujourd'hui en ce do 4 — . aux grandes opérations d'équipement ou à des ac tions de développement régional directement productives. notre conception traditionnelle de l'aménagement du territoire qui doit être aujourd'hui reconsidérée ? La crise a profondément modifié la dynamique de l'espace régional. sans associer le pays tout entier à une certaine péréquation des ressources nationales. Certains en viennent à considérer l'Aménagement du territoire comme un luxe des périodes de prospérité et comme un frein à la reprise de la croissance. discuter du bien-fondé de certaines décisions en ce qui concerne les projets retenus et aidés par l'État. sur leur territoire. au profit des plus faibles ? Ne serait-ce pas la négation même de toute la politique d'aménagement du territoire. — Vers une « révision déchirante » de l'aménagement du territoire N'est-ce pas. la crise en remet en question les principes les plus solidement établis ? B.AVANT-PROPOS prix de l'apprentissage nécessaire pour faire sentir aux autorités régionales les l imites obligées de la décentralisation dans un État unitaire ? Autant de questions que l'on est en droit de se poser mais. peut-on con tester le principe de cet arbitrage de la puissance publique ? Pourrait-on. alors que.

après tout. qui. au plus haut niveau. même si celui-ci est moins aigu en région parisienne qu'en bien d'autres parties de l'hexagone. 1982). c'est le principe même de cette politique qui était remis en cause par une décision du Conseil des Minist res 1 1 décembre 1984. « la liberté du commerce » héritée de la Ré volution française. mécanisme auto correcteur que s'imposait l'Etat et qu'il imposait aux régions les plus riches. de la politique française d'Aménagement du territoire : Olivier Guichard et Michel Rocard. la promotion du développement local et l'accroissement du produit régional. libérant les initiatives locales et régionales en faveur du développement économique et fondant l'expression de la solidarité nationale sur le dialogue. (dans la Revue Vous et Nous. s'inscrivaient dans la logique de la politique suivie depuis 1955 pour atténuer les disparités régionales. à la fois. au contraire. entérinée par un Décret du 14 janvier 1985 curieuse du ment sous-estimé par la presse et les médias. celle d'un meilleur Les réformes récentes. partage territorial des fruits de la croissance qui avait été assuré jusqu'ici à l'in itiative du pouvoir central par un dirigisme décentraliseur. Cette exigence d'une autorisation préalable avait fait l'objet de violentes attaques. la négociation et le contrat ? On pouvait. Tant bien que mal admise dans la période d'expansion économique. se demander si l'instauration de trois niveaux de pouvoirs locaux dotés de compétences économiques et non subordonnés les uns aux autres serait en mesure de déclencher des effets de synergie susceptibles de favoriser. encore qu'il faille ramener à leur juste pro portion les migrations de population active qui lui sont imputables. en même temps. puis ensuite sur le thème de la « désindustrialisation » de l'Ile-de-France. Le souci de renforcer la compétitivité de la — 5 — . favoriseront-elles l'émergence d'une <r nouvelle donne » pour l'amé nagement du territoire. s'interrogeaient-ils. Au moment même où entraient en vigueur plans régionaux et Contrats de plan État-régions. au nom de la liberté d'établissement tout d'abord. La première s'exprime dans l'alternative bien soulignée au cours d'un per tinent débat entre deux anciens responsables. cette réglementat ionréduit de façon significative la part de la région parisienne dans les avait créations ou extensions d'entreprises. n° 7. Le débat reste ouvert mais il est. supplanté par l'impact de mesur es récentes qui dépassent le champ des polémiques institutionnelles pour attein dre cœur de la politique d'aménagement du territoire. elle al lait être de moins en moins tolérée avec la prolongation de la crise et le dévelop pement du chômage. aujourd'hui. ou.AVANT-PROPOS 1. bien que limitée dès le départ aux établissements dépas sant une certaine taille et appliquée avec une grande souplesse en ce qui con cerne les entreprises de services et les installations de bureaux. marqueront-elles «l'abandon d'une ambition». Il s'agit d'un « allégement » du régime de l'agrément applicable aux entrepri ses souhaitant s'installer ou se développer en région parisienne. En effet. au 2.

dès 1978. au Royaume-Uni.AVANT-PROPOS capitale au regard des grandes métropoles européennes a été l'un des arguments invoqués pour justifier le desserrement des normes administratives pesant sur les projets d'implantation en région parisienne. devait être équilibrée dans un proche avenir par la révision des aides à la localisation des activités en province ». Certes. avait commencé à supprimer. américaines ou japonaises notamment. pour certains d'entre eux. la politique régionale des Démocrates. Il ne s'agit donc pas. de préoccupations doctrinales. aux États-Unis. le régime de l'autorisa tion préalable pour l'agglomération londonienne. C'est un problème auquel sont confrontés tous les pays industriels. au niveau fédéral. Ne serait-il pas paradoxal de voir le grand projet de décentralisation des collectivités territoria les déboucher sur un démantèlement de la politique régionale française ? •* Aux yeux de beaucoup. Le gouvernement de Mme Thatcher. On a voulu égale ment alléger les règles en vigueur pour les entreprises de taille moyenne (double ment seuils de superficie à partir desquels l'agrément reste exigé) et favoriser des le développement des villes nouvelles de la région parisienne (liberté d'implanta tion de locaux industriels et de bureaux). même s'il n'est pas exempt. reste la plus puis pesant sante et la plus dynamique de notre pays. on le voit. a-t-il été annoncé également que « cette modulation des contraint es sur la région qui. en souhaitant que la réflexion annoncée sur cette r éforme des aides passe par une concertation assez large pour que soient pris en considération tous les éléments de rééquilibrage indispensable. en supprimant des procédures jugées trop lourdes (liberté pour la construction de bureaux). mais un développement régional qui s'inscrive dans une politique nationale d'aménagement du territoire. L'Administration Reagan. la décentralisation ne peut prendre tout son sens que si elle favorise le développement régional. Il s'agirait. 6 — . la conception de cet aménagement. adaptée au financement de projets à fort contenu capitalistique et rendue plus attrayante. en particulier. d'un simple aménagement technique mais d'un changement fondamental dont il faut mesurer la portée. doit-elle être au jourd'hui révisée. Acceptons-en l'augure. à instal ler leurs quartiers généraux européens en France. au niveau européen. Sans doute. d'inciter les grandes entreprises étrangères. à la fois en fonction des résultats obtenus et du fait de la crise. en 1984. en dépit de certaines difficultés. esquissée il y a trente ans. Plus significatif encore est la liquidation par le gouvernement italien de la Cassa per il Mezzogiorno. certains rêvant de faire de l'Ile de France le premier pôle tertiaire d'Europe. pour les investiss ements étrangers ». a abandonné. Le nouveau Délégué à l'aménagement du territoire et à l'action régionale a bien précisé que « la mise en œuvre de la prime d'aménagement du territoire devait être notamment assouplie.

après avoir vu l'Arc Nord-Est et les pôles de con version supplanter le Grand Ouest dans les priorités gouvernementales. tout au moins pendant un certain temps. . sans souci suffisant de l'int égration nationale nécessaire . c'est un autre principe qui ne tarder ait pas à être remis en cause : celui d'une décentralisation qui aboutirait seule ment à aggraver les écarts entre les régions fortes et les autres. et réexaminer nos modèles traditionnels de politique spatiale.AVANT-PROPOS En ce qui nous concerne. mais à condition que le problème soit posé dans toute son ampleur et non pas abandonné au jeu de décisions ponctuelles. sans doute faut-il accepter de voir remettre en question l'alternative Paris-province. faute de quoi. Soit.

Sign up to vote on this title
UsefulNot useful