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De l’Amadis de Gaule (Amadís de Gaula ; il s’agit du pays de Galles, Wales) la littérature fran-

çaise n’a conservé que des allusions au palais d’Apolidon (el palacio de Apolidón) chez
Montaigne

et madame de Sévigné (parlant de Grignan), à la gloire de Niquée (la gloria de Niquea)


chez Brantôme, Saint-Évremond, madame de Sévigné, Voltaire, sans oublier Saint-Simon
(« On vit alors sortir de son cloître de Fontevrault la reine des abbesses [Marie-Madeleine-Gabri-
elle de Rochechouart], qui, chargée de son voile et de ses vœux, avec plus d’esprit et de beauté
encore que Mme de Montespan sa sœur, vint jouir de la gloire de cette Niquée, et être de tous les
particuliers du roi les plus charmants, par l’esprit et par les fêtes, avec Mme de Thianges, son autre
sœur, et l’élixir le plus trayé de toutes les dames de la cour ») ; le seul personnage du roman
dont le souvenir se soit un tant soit peu maintenu — de Ronsard à Béranger et Féval —
est celui de la magicienne Urgande.
Enchanteresse, prophétesse (comme Cassandre, mais on la croit), amoureuse (unrequited
love : sa passion n’est pas payée de retour), celle qui règne sur la Ínsola no Hallada (l’île
invisible, littéralement : introuvable) a dû son regain de notoriété dans la littérature
espagnole à sa mise en valeur (même si elle est ironique) dans Don Quichotte, dont le
héros escompte que la protectrice d’Amadis jouera le même rôle auprès de lui. À la suite
du Prologue, ce sont les sept dizains de cabo roto (à rimes tronquées) qu’Urgande adresse
au livre qui ouvrent la série de dix poèmes servant de préliminaires au roman.

Reste l’épithète de desconocida, inséparable du personnage.

Desconocer (dont desconocida est le participe passé au féminin) est l’antonyme de conocer
« connaître » (je simplifie à dessein) ; le tout est de savoir sur quoi — sur quel sème —
porte la négation inhérente au préverbe des-. Mais il n’est pas utile de passer en revue le
catalogue des acceptions du verbe, car le narrateur de l’Amadis de Gaule nous épargne cet
effort et éclaire ses choix.

(Premier dialogue entre Gandales, chevalier écossais qui a recueilli et élève Amadis sans rien savoir de
ses parents, et Urgande, qui ne veut pas encore qu’on sache mais qui veut qu’on sache qu’elle sait.)

—Pues dezidme vuestro nombre, por la fe que devéys a la cosa del mundo que más
amáys.
—Tú me conjuras tanto que te lo diré, pero la cosa que yo más amo sé que más me
desama que en el mundo sea, y éste es aquel muy hermoso cavallero con quien te comba-
tiste, mas no dexo por esso yo de lo traer a mi voluntad, sin que él otra cosa hazer pueda.
Él sabe que mi nombre es Urganda la Desconocida, agora me cata bien, y conósceme si
pudieres.
Y él, que la vio donzella de primero que a su parecer no passava de diez y ocho años,
viola tan vieja y tan lassa que se maravilló como en el palafrén se podía tener y començóse
a santiguar de aquella maravilla. Cuando ella assí lo vio metió mano a una buxeta que en el
regaço traya, e poniendo la mano, por sí tomó como de primero, y dixo:
—Parécete que me hallarías ahunque me buscases? Pues yo te digo que no tomes por
ello afán, que si todos los del mundo me demandassen no me hallarían si yo no quisiesse.
—Assí Dios me salve, señora —dixo Gandales—, yo assí lo creo. […]

« Dites-moi donc votre nom, sur la foi que vous devez à l’être que vous aimez le plus au
monde.
— Tu me conjures tant que je te le dirai, mais je sais que l’être que j’aime le plus me déteste
le plus au monde et il s’agit du très beau chevalier contre lequel tu viens de te battre, mais
je ne cesse pas pour autant de le soumettre à ma volonté, sans qu’il puisse s’en affranchir.
Lui sait que je m’appelle Urgande la Méconnaissable ; maintenant, observe-moi bien, et
reconnais-moi si tu le peux.
Et Gandales, l’ayant vue auparavant jeune lle ne lui paraissant pas plus de dix-huit ans,
la vit si vieille et émaciée qu’il s’étonna qu’elle pût tenir sur son palefroi, et du fait de cet
étonnement il se mit à se signer. Le voyant faire, Urgande porta la main à un coffret dans
son giron et, posant la main dessus, reprit l’apparence qu’elle avait auparavant et dit au
chevalier :
— Crois-tu que tu me trouverais si tu avais à me chercher ? Je t’engage donc à ne pas te
donner cette peine, car quand bien même le monde entier se mettrait en quête de moi, nul
ne me retrouverait à moins que je ne le veuille.
— Aussi vrai que j’espère le salut de Dieu, madame, dit Gandales, j’en suis persuadé. »
Dans un autre passage, le géant Gandalac explique à Galaor (frère consanguin d’Amadis),
qu’il a élevé, qu’Urgande porte ce surnom « porque muchas vezes se trasformava y desco-
noscía », parce que bien des fois elle se transformait et on ne la reconnaissait pas.

La magicienne ayant, à l’instar de Protée, le pouvoir de changer d’apparence à sa guise,


cela lui a donc valu le surnom de « méconnaissable » — et non pas « insaisissable » et
« invisible », comme l’indique Maurice Levaillant dans une note aux Mémoires d’outre-
tombe, 1948 ; encore moins « inconnue ».

La première traduction/adaptation en français d’Amadís de Gaula remonte à 1540-1548 et


est due à Nicolas de Herberay des Essarts, qui semble avoir entrepris cette tâche à l’insti-
gation de François Ier.

Comme on voit, Des Essarts a rendu des-


conocida par « deſcogneuë », ce qui était
une bonne équivalence.
Le verbe descognoistre (avec une ribam-
belle de variantes graphiques) est at-
testé du milieu du XIIe siècle au début
du XVIIe siècle (Nicot 1606 et Cotgrave
1611 l’enregistrent encore).
Dans Eneas, Mézence affirme (v. 4189-
4190) « Ainz serion tuit vieil chenu / Que
l’eüsson deconeü », Nous deviendrions
tous des vieillards à cheveux blancs
avant de l’avoir [Énée] reconnu (comme
notre chef).
Le narrateur du Romans de Gaherin li
Loherain nous montre Rigaudin (cas-
régime de Rigaus) « Por desconoistre ot
son chaperon mis », qui a rabattu sur sa
tête la capuche de sa chape pour ne
pas être reconnu.
Julien Fossetier, dans sa Chronique mar-
garitique ou athensienne (citée par
Godefroy) : « Pour descognoistre son
chief elle usoit d’une barette de migraine…
laquelle luy couvroit tousjours le chef .»

Dernière illustration, empruntée à


Plutarque et à son traducteur Amyot,
dans la Vie de Pyrrhus : « Ἐκ τούτου τὸ πλεῖστον ἀνηρέθιστο τῆς στρατιᾶς, καὶ τὸν Πύρρον
ἐζήτουν περισκοποῦντες· ἔτυχε γὰρ ἀφῃρημένος τὸ κράνος, ἄχρι οὗ πάλιν συμφρονήσας
καὶ περιθέμενος ἐγνώσθη τῷ τε λόφῳ διαπρέποντι καὶ τοῖς τραγικοῖς κέρασιν […] »
« Ces paroles emeurent & eſbranlerent la plus part de l’armee de Demetrius [Poliorcète], de
maniere que les Macedoniens regardoient par tout, s’ilz pourroient choiſir et trouuer à l’œil
Pyrrus pour ſ’aller rendre à luy, car il auoit oſté ſon armet de ſa teſte : mais ſ’eſtant apperceu
que cela le faiſoit deſcognoiſtre, il le remeit, & lors il fut recogneu de tout loing, à cauſe du
beau & grand pennache, & des cornes de bouc qu’il portoit pour cimier deſſus ſon armet. »

Dans un registre moins épique, Le Roux de Lincy cite le proverbe « Renard a descogneu sa
qeue » (qu’il glose par « méconnu ») et Morawski (no 2197) « Regnart a descongneü sa gent ».

Les traductions successives du Quixote (où se trouve mentionnée la magicienne) ont em-
boité le pas à Des Essarts et parlé successivement de « la Desconnue » (de César Oudin à
Viardot), puis — quand on eut le sentiment justifié que l’adjectif devenu désuet n’était
plus compris — de « l’Inconnue » (Jean-Raymond Fanlo, 2008) ; soulignons que Jean Cana-
vaggio et Aline Schulman avaient choisi « la Méconnaissable ».