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Adrien Subiela

M2 lettres modernes

(pour deuxi ème session)

Mon meilleur ami de papier

ou des relations spécifiques entre auteurs et lecteurs de fanzines.

spécifiques entre auteurs et lecteurs de fanzines. L' activit é du lecteur dans la lecture litt

L'activité du lecteur dans la lecture litté raire

Cours d'Annie Rouxel – Rennes 2 – 2008/2009

Tout ceux­là , pour une fois, on veut bien les écouter, les regarder. Un temps. Pas forc é ment s'en faire des amis. On ne peut

pas être ami avec tout le monde, n'est­ce pas. On pr éf è re tout de m ême se concentrer sur nos grands compagnons de route,

nos livres de chevet, ceux qui ont su nous é mouvoir, nous bouleverser, et m ê me changer notre vision du monde – ceux qui

vivrons avec nous, et qu'on cherchera, un jour ou l'autre, à transmettre à quelqu'un (“Tiens, lis­ç a ma fille, c'est beau.”). Peu

de perdants dans ces cas­là . Mais plut ô t Cé line, Baudelaire, Kundera, Dosto ï evski, Proust, etc.

Mathilde Lé v è que et Laurent Quinton, “Effusion pr é liminaire” in Anthologie des perdants 1

* * *

Introduction : ce garç on que je n'ai pas connu

Je dois faire un aveu : je n'ai dans ma biblioth è que aucun livre de Victor Hugo. Je n'aime pas trop le

bonhomme. Son importance m'indif è re quelque peu. J'ai cependant les oeuvres complè tes de Daniel

Cressan, ré unies dans un fascicule de 32 pages, un comix. Si un jour quelqu'un me proposait pour

é change l'int é grale de Victor Hugo en é dition de la Plé ïade contre mon Les Aventures de Daniel

Cressan raconté s par l'auteur, je refuserai. Et pourquoi donc ? Parce que c'est Daniel Cressan. C'est­ à­

dire ce gar ç on que je n'ai pas connu et qui a, à Rennes, publié s quelques livrets photocopié s, contenant

quelques strips autobiographiques narrant une vie quelconque, banale, path é tique, pleines de chutes (au

propre comme au figuré ) et de ratages, d'anecdotes inutiles.

Daniel Cressan a publié peut­ ê tre trois ou quatre fanzines, mal photocopié s, mal agrafé s,

certainement trè s mal distribu é s ; et c'est une chance que les é ditions des Requins Marteaux aient un

jour d é cidé de publier ses ouvres inté grales posthumes 2 (parce que oui, triste à dire, Daniel est mort,

fid è le au personnage qu'il racontait dans son oeuvre, chutant dans sa salle de bain).

1 Anthologie des perdants trouv é s par les é tudiants de licence 1 – ann é e 2004­2005. Dans le cadre du cours de LGC “Introduction aux litt é ratures europ é ennes : histoire des perdants”. Rennes 2.

2 CRESSAN Daniel, Les Aventures de Daniel Cressan racont é es par l’auteur, les Requins Marteaux, « Comics », Albi,

2001.

Ce qu'il faut savoir c'est que des Daniel Cressan, il y en a de nombreux, qui publient eux aussi leurs fanzines (mais qui, heureusement, ne meurrent pas tous b ê tement) : c'est­ à­dire, des gens plus ou moins connus, g é n é ralement plutô t moins, qui produisent des livres photocopié s, dont le tirage oscille entre une dizaine et trois­ cent exemplaires. Des livres qu'on ne trouve pas en librairie, ou difficilement, qui sont parfois donn é s, vendus de main à main, diffus é s dans des cercles ré duits, confidentiels. Des livres qui, la plupart du temps, ne sont lus que par les autres producteurs de fanzines. Ils regardent en g é né ral des milieux spé cifiques : il existe des fanzines de bande dessin é e (Rennes en est un trè s riche terreau),

de poé sie (qui, n'aimant pas le terme, pr éf è rent souvent s'appeler “revue”, tout en ayant pourtant les m ê mes caract éristiques), d'autres consacré s aux genres des litt é ratures de l'imaginaire (le premier

fanzine avé r é , The Comet, datant de 1930, fut publié aux USA par une association de fans de SF)

que

ce soit au niveau des auteurs ou des lecteurs, on se mé lange peu, à quelque exceptions. Mon travail de mé moire universitaire 3 , consacr é à ces formes de publications, m'a tout de mê me permis d'avoir la certitude de l'existence de lecteurs­lecteurs : existerait donc un lectorat non producteur, constitu é de quelques fidè les. Les questions sont alors celles­ci : pourquoi ces lecteurs lisent­ils des fanzines ? qu'y trouvent­ils qu'on ne trouve pas ailleurs ? Pourquoi je me fiche pas mal de Victor Hugo alors que Daniel Cressan a tant d'importance pour moi ?

alors que Daniel Cressan a tant d'importance pour moi ? 3 Lieux parall è les de

3 Lieux parall è les de l'é dition et de la litt é rature : exemple des fanzines et de la micro­ é dition, sous la direction de Bruno Blanckeman, 2007/2009, Rennes 2.

Mondialisation et spectacle 4 : magie de l'objet livre

Prenons n'importe quel livre en librairie. C'est sa place normale, j'entre dans une librairie, il y a des

livres. Cela va de soi. Tout comme quand j'appuie sur un interrupteur la lumiè re se fait. Tout comme j'ach è te une pizza surgelé e dans un supermarch é . Ce qui se passe, c'est qu'autour de moi, le monde est agencé d'une faç on “magique” : quasiment jamais, lorsque j'allume la lumi è re, mange ma pizza, mets

je ne pense au fait qu'il y a eu pour que

ses objets parviennent jusqu' à moi des dizaines et des dizaines de personnes oeuvrant à leur conception, à leur fabrication, à leur acheminement. Ces objets banaux semblent ê tre là quoi qu'il advienne. Tout est camouflé par des emballages color é s et de la publicité .

mes chaussures, ré cure mes toilettes avec une é ponge grattoir

Il en va quasiment de mê me pour le livre. A une diff érence prè s : c'est, avec la plupart des objets culturels, un des seuls produits de consommation courante qui garde la trace d'un de ses auteurs. Je dis

bien “un de ses auteurs”, car on garde en tê te l' é crivain, effaç ant presque systé matiquement é diteurs,

maquettistes, imprimeurs, diffuseurs

si avec d'autres produits, elle se dissout dans la banalité de leurs usages, elle est ici d é cuplé e : d'une part par la pré sence explicite du premier maillon de la chaîne, l' écrivain (ainsi que l'absence des autres

maillons), et d'une autre par la dimension symbolique, culturelle, intellectuelle

comme sup érieure aux autres activit é s – banales – sus­mentionn é es. Cet é crivain, plus que souvent, je ne le connais pas ; et surtout existe à son sujet une sorte de l é gende : celle qui m'est fournie par le paratexte du livre, biographie succinte, usant de quelques biograph è mes types pour le cerner tr è s vite, à laquelle s'ajoutent les histoires vé hiculé s par les mé dias, par l'auteur lui­mê me, par les critiques, quelques photos ou illustrations qui s'imposent. « L'auteur est, par dé finition, quelqu'un qui est absent. Il a sign é le texte que je lis – il n'est pas l à . », nous dit Philippe Lejeune 5 . Pourtant, d'une faç on assez naturelle, je cherche, en lisant à entrer en contact avec cet auteur. Je cherche à faire se connecter ce que je lis et ce que je sais de l'auteur, je recoupe les é lé ments et les é v è nements. Comme on me l'a apris à l' é cole, j'essaye de ne pas m'arrê ter à ç a, à bien cerner la diff é rence entre a) l'auteur r éel, b) le narrateur, c) les personnages. Mais comment savoir qui est quoi et

du livre qui apparaît

etc. Et ici, la dimension magique prend tout son sens. Parce que

4 Selon l'expression de Guy Debord et des Situationnistes.

5 Philippe Lejeune, « L'image de l'auteur dans les m é dias » in Moi aussi, Le Seuil, « Po é tique », Paris, 1986.

quoi est qui ? Ce que je cr é e dans ma t ê te, le fruit de ma lecture (qui se forme à partir de nombreux é lé ments é pars, eux aussi peut­ ê tre quasiment fictifs), est aussi une nouvelle fiction. Cependant, j'ai beau en ê tre conscient, elle s'impose à moi, et je ne peux plus m'en dé tacher. Par exemple, j'ai vu il y a longtemps le film Rimbaud – Verlaine 6 , avec Leonardo di Caprio en Rimbaud. Aujourd'hui, si je pense à Rimbaud, j'ai bien s û r à l'esprit les quelques tableaux cé lè bres qui illustrent de faç on systé matique les couvertures des Illuminations et des oeuvres complè tes. Mais je vois de mê me le beau Leo, aussi clairement, et je ne peux le d é tacher. Le Rimbaud/Leo du film a dans mon imaginaire la mê me importance que celui des tableaux. Il est pour moi le “vrai” Rimbaud au mê me titre que l'autre. Je ne suis pas dupe, je sais que ç a n'a rien à voir avec la r éalit é . Que le v é ritable vrai Rimbaud qui a existé dans la r éalit é é tait beaucoup plus complexe et certainement bien moins mythique. Pourtant, il est impossible de me d é faire de la fiction qui vit en moi. Comme le dit Philippe Lejeune :

Au moment o ù je produis ma lecture, je vais m'imaginer remonter vers une source qui la garantit, et m'enfoncer dans un mirage plus ou moins tautologique, puisque le plus souvent, la « vie » est reconstruite à la lumiè re de l'oeuvre qu'elle doit expliquer. Mirage d'autant plus insidieux qu'il n'est pas tout à fait un mirage : on est souvent encourag é à ré agir ainsi par l'auteur lui­m ê me, qui tend plus ou moins directement à se repr ésenter dans son oeuvre, ou donne à penser qu'il s'y est repr é sent é 7 .

Plusieurs choses ont alors lieu : des intellectuels et universitaires s érieux me disent que c'est mal de lire naï vement Rimbaud ainsi ; de nombreux autres lecteurs lisent aussi Rimbaud cr é ant eux­aussi leurs fictions en entretenant un rapport intime sp é cial avec le pauvre Rimbaud. C'est­ à ­dire que ma relation toute sp é ciale et personnelle avec Rimbaud est parasité par un double mouvement qui se croise et se contredit : on me signale que ma lecture est fausse, et en mê me temps je suis confronté à la masse de lecteurs faisant la queue pour dire bonjour personnellement à l'ami Rimbaud. Explicitons cette double id ée : d'une part le sacré de l'oeuvre reconnue au Panth é on des classiques, et d'une autre de trè s nombreux lecteurs empê chent, s'introduisent et se mettent en travers de ce que je voudrais ê tre une relation unique, intime, une amiti é , avec Arthur. D'autant que le Rimbaud qui s'impose à nous est comme une figure mythique, limite christique. Tandis que je ne suis que moi.

6 Total eclipse en V.O. 1995, ré alis é par Agnieszka Holland.

7 Philippe Lejeune, « L'image de l'auteur dans les m é dias » in Moi aussi.

Maintenant, prenons un fait actuel : aujourd’hui, un certain nombre d’é crivains sont starifié s, apparaissent dans les mé dias, jouent des rô les (comme pour Rimbaud, beaucoup d'autres sont morts depuis longtemps et il ne reste d'eux que des lé gendes). Mê me si l’on sait que les é crivains sont de vrais ê tres humains, dont la plupart doivent exercer à cô t é une activité professionnelle rentable, une id ée reç ue tenace et toute romantique fait qu’on se les imagine vivant de leur art, ou au pire pré fé rant la boh è me. Nous savons que c’est une jolie histoire. Mais cette illusion persiste tout de mê me.

Des Amé lie Nothomb ou des Michel Houellebecq sont aujourd'hui hypermé diatis é s, et d é j à des l é gendes circulent sur leur compte. Mais cela pourrait tr è s bien marcher avec un é crivain plus proche de nous, aux cours de laquelle j'ai pourtant assisté : Anne Garetta, qui fait partie de l'Oulipo et dont on racontait qu'elle prenait l'avion une fois par semaine pour donner un cours aux États­Unis. En vé rité , il s'agit d'un semestre en France, un autre aux Etats­Unis. Mais justement, la d é formation du fait r éel, qui a lieu dans les discussions des é tudiants, montre bien comment se monte la fiction autour de ce fait. Le rapport que nous pouvons entretenir avec ce genre de personnalité s (et ce mê me si nous les rencontrons en personne à l'occasion) est entiè rement faussé par un prisme fictionnel qui n'est peut­ ê tre qu'effets spé ciaux mais qui marche. En bande dessin é e, des auteurs comme Joann Sfar ou Lewis Trondheim, issus du fanzinat dont nous parlons ici, mais aujourd'hui stars de la bande dessin é e fran çaise, appartiennent d é j à à un univers coup é du notre : tous deux tiennent des carnets dessin é s 8 , dans lesquels ils té moignent de leurs aventures d'auteurs. Joann Sfar y raconte comment il rencontre, de faç on toute simple, un bon nombre de personnalité s du grand monde intellectuel fran çais, notamment parisien. Pour le lecteur exil é en province, qui prend peut­ ê tre le train pour aller sur la cô te et ne rencontre en fait que ses copains, toujours au mê me caf é , les vies de Joann Sfar ou d'Anne Garetta, dont nous savons pourtant qu'ils existent bel et bien, restent de lointaines fictions.

8 Publi é s un premier temps dans la collection “C ô telette” de L'Association, puis d é sormais dans la collection Shampoing de Delcourt, dirig é e par Trondheim lui­mê me.

D'une voix à une autre

Cette id é e de fiction est importante pour comprendre o ù je veux en venir : je crois profond é ment que pour ce qui est de l'art, tout y est fiction, et pas seulement l'oeuvre. Imaginons que je lise une autobiographie, dont les é v è nements sont d éclaré s comme ré els, et dont il n'y a pas lieu de douter, v é cus par une personne existant ; ces é v è nements et cette personne (l'auteur­narrateur) passent par le prisme de ma lecture et de mon imagination pour les rendre vivants : le ré sultat est que ce qui arrive à moi lecteur n'est plus qu'une version d é grad é e, transformé e de ce qui fut la ré alité , une fiction de cette r éalit é .

Mais toujours, nous é crivons pour quelqu'un, et ce quelqu'un qui lit, lit lui­mê me avec l'id é e de quelqu'un qui écrit le livre, qui s'adresse à lui. On pourrait s'amuser encore une fois à d é finir ce qu'est la litté rature. J'ai mê me tent é le coup, de faç on modeste, dans mon mé moire (en tout cas de trouver ce que Genette 9 , citant Wittgenstein, appelait une « ressemblance de famille »). C'est quelque chose dont on cerne à peine les contours, avec quoi on s'embrouille pas mal : « La litt é rature est sans doute plusieurs choses à la fois », dit encore Genette. Todorov imagine m ê me que le terme finira peut­ ê tre par ne plus se suffire, celui­ci n'é tant ni naturel, ni é ternel 10 . En tout cas il me semble que le point capital d'une d é finition, l'essence de la litté rature dirais­je, serait en r éalité le moment de la lecture. Une oeuvre é crite, quelle qu'elle soit, est litt é rature, si elle est

une voix que quelqu'un r éceptionne en lisant : « L’objet litt é raire est une é trange toupie, qui n’existe qu’en mouvement. Pour la faire surgir, il faut un acte concret qui s’appelle la lecture, et elle ne dure qu’autant que

cette lecture peut durer. Hors de là , il n’y a que des trac é s noirs sur le papier. » (Sartre 11 ) En somme, parler

d'amitié , de rapport intime entre l'auteur et le lecteur n'a rien de d é placé . C'est là le centre, la raison d'ê tre mê me de la litté rature 12 .

9 Fiction et diction, Le Seuil, « Point essais », Paris, 1971, 1991 et 2004.

10 Tzvetan Todorov, La Notion de litté rature et autres essais, “Point essais”, Le Seuil, Paris, 1987.

11 Jean­Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ?, Gallimard, « Folio essais », Paris, 1948, 1999.

12 C'est pourquoi je place la bande dessin é e au sein de la litt é rature, parce que celle­ci, mê me si elle est graphique et visuelle, elle se lit avant tout.

Un rapport sp é cifique

Penchons­nous un instant sur Daniel Cressan, ce jeune homme ne sachant pas dessiner, qui dessine quand­mê me, et raconte ses mé saventures d’une banalité sans nom (voir document en fin de liasse). Des scénettes de la vie quotidienne de l’auteur. Vie qui n’a rien d’exceptionnel, véritable succession d’évènements et d’anecdotes sans grand intérêt : celle d'un étudiant quelconque, pas très beau et plutôt maladroit. Cependant, les récits, de la façon dont ils sont traités, usant de ce dessin mal dessiné, et agencés en strips (rendant ainsi encore plus anecdotique l'anecdote), ont une efficacité immédiate. L'auteur y fait preuve d'une intelligence du gag toute particulière : une sorte d'humour plat, sans chute. Si ce n'est les nombreuses véritables chutes qu'expérimente le personnage Daniel Cressan, chutes qui n'ont rien de particulièrement héroïque. N’est­il pas bien plus « vrai », plus palpable ?

Ce que j'expliquais plus haut sur le spectacle pourrait ê tre figuré ainsi :

dans l' é dition traditionnelle, tout se passe comme s’il s’agissait d’une piè ce de th é â tre ; l’illusion fonctionne parce que nous sommes dans un th é â tre, les personnages­auteurs n’existent que sur la scè ne, puis disparaissent en coulisses. La micro­ é dition et les fanzines sont plutô t comme ces troupes de th éâ tre de rue, qu’on voit se changer derriè re un d écor bringueballant, bricol é , dont les acteurs portent des costumes dont on remarque les coutures. Acteurs auxquels ont pourra sans h ésiter aller serrer la main si on a appré cié le spectacle. C’est ce rapport sp é cifique que je cherche à souligner. Parce qu'il joue é norm é ment – mê me de faç on inconsciente – dans la valeur que l'on peut donner au fanzine : il ramè ne les choses à une dimension humaine. Assez semblable à ce que l'on peut dire, comparant une ville comme Rennes avec une autre telle que Paris : « Ici c'est bien, c'est une ville à taille humaine. » S'ajoute à ç a la rareté . Expliquons : cette relation avec un auteur est en fait sans cesse menacée par ce simple fait d'ê tre un illusion. J'aime Brautigan (je change un peu d'auteur), je lis Brautigan, sa voix me parle, ses po è mes ré sonnent en moi, j'entretiens une sorte d'amitié avec lui. Or, il y a, tout autour de moi, des milliers et des milliers d'autres lecteurs entretenant la mê me amiti é . Imaginons l'auteur comme un gâ teau : et l'auteur se partage, dans sa capacité à avoir une relation avec son lecteur, dans une sorte de limite de disponibilité . A la fin, je me retrouve avec un miette de miette de relation. Combien peut­il

y avoir de lecteurs de Daniel Cressan ? Si mille personnes sont au courant de son existence, c'est dé jà bien. Si une centaine le lisent encore aujourd'hui, ça n'est pas mal. Peut­ ê tre y a­t­il une trentaine de « fans », c'est ceux­là qui vont se projeter en priorité dans cette relation amicale avec lui. Ma petite bouch ée de g â teau est alors bien plus cons é quente. Mon amitié fictive, plus “ré elle”.

Cette amitié se développe aussi de façon plus concrète dans le travail micro-éditorial. Une des

façons de diffuser son travail, plutôt que de chercher à le vendre ou à le placer en librairies, est de chosisir l'échange postal, tel que celui auquel a recourt Jean-Paul Jennequin pour son fanzine 52. Jean- Paul Jennequin est actuellement une personnalité reconnue du monde de la BD : critique, théoricien,

Il continue pourtant de publier ses propres fascicules photocopiés. 52, projet

hebdomadaire, est envoyé à une trentaine de personnes (dont moi, depuis que je lui envoie mon propre travail). S'instaure alors une sorte de dialogue, de relation épistolaire (dont n'est pas exempte la littérature d'une façon générale), d'échange. Activant quelque chose qui n'a pas lieu normalement lorsque l'on lit Proust, ou John Irving, ou Hergé : ici le lecteur n'est plus simplement celui qui lit le livre ; le rapport n'est plus celui d'une hiérarchie auteur/lecteur, mais celui d'auteur-lecteur/auteur- lecteur, ce qui est fondamentalement différent.

historien, traducteur

C'est aussi, le coeur du travail de David Christoffel, poète contemporain, qui a pratiqué et pratique encore le fanzine – et qui à l'occasion pratique lui aussi la diffusion épistolaire de son travail. Il suffit de se pencher sur Mon nouvel ami (2003), dans lequel plusieurs textes sont des “lettres à Klara S.”, sa comparse de Tais-toi, là (précédent fanzine réalisé à deux, en 1998). On croit bien alors qu'il s'agit de son amie. Il la cite d'ailleurs à plusieurs reprises, sous tous ses hetéronymes : Klara S. est Sophie Ouvrard (cela est dit dans les ours de Tais-toi, là). Tout lieu de croire alors que Salomé Védrine (citée en exergue d'un texte de David dans Tais-toi, là), éditée aux éditions Ouvrard est encore la même Klara. Bien qu'il ait déclaré être contre les personnages 13 , se dessinent, de façon informe, deux entités. Une voix qui en appelle une autre. Dans ce dispositif, les textes de David Christoffel sont comme une adresse, un appel. Et à travers cette liturgie performante cet appel semble s'adresser au lecteur. Effectivement, bien que créé dans un contexte particulier (à l'occasion des « premières rencontres de la Fédération des Réseaux et

13 Discussion lors d'un repas pendant le festival de po é sie Dé klamons, Rennes, 18 mars 2009.

Associations d'Artistes ») ce fanzine donne des éléments clés de la poétique de David, qu'il livre lui-

même presque avec dérision : « Menant depuis 1994 (

et sur leurs conditions de '' diffusion '', je me définis volontiers comme un plasticien de l'intimité, comme un ami formidable, au sens le plus formel du terme. » Entendons-nous, quand nous disons « semble s'adresser au lecteur ». Tout écrivain s'adresse à son lecteur. A la différence qu'ici cette adresse devient presque le coeur et l'intention de l'oeuvre, qui confine le lecteur dans cette relation intime.

un '' travail '' sur les relations confidentielles

)

Dans ce même ordre d'idée, il est important de souligner que la plupart des groupuscules (ou “collectifs”) micro-éditoriaux son constitués de groupe d'amis. Cette même amitié est celle qui lie ces groupes, et participe de leur cohésion. Et cette thématique est à l'oeuvre dans plusieurs poèmes du groupuscule aixois des Berbolgrus. Par exemple, François Moll écrivait 14 :

ah ! vous mes amis tous si / pertinents / drôles / oh ! moi toujours très flou / alors qu'il y a / une sorte

d'atmosphère festive / à s'épanouir dans ma rue / mes très tendres connards / je pense à / notre actualisation de la décadence / nos digestions littéraires pour vivoter / puis tout ce qu'on est si pareils tellement divergents

/ je veux vous demander : est-ce que / vous pouvez m'indiquer comment / il / faut s'y prendre (

)

Ailleurs, son confrère, Tristan Séré de Rivières répondait avec un autre texte. Et ainsi de suite. Plusieurs fanzines célébrant dans un ou plusieurs textes les groupes au sein desquels ils sont créés (ceci dans une sorte de projection prenant sa source dans les nombreux mouvements littéraires ou artistiques passés ayant donné lieu à des revues, par exemple les poètes du Chat Noir ou Dada). On objectera que cette amitié empêche certainement un certain recul critique 15 , fait lire les oeuvres d'une perspective manquant d'objectivité, peut-être. Mais peu importe, car je ne crois pas que la littérature soit chose objective. D'ailleurs, en tant que lecteur, si je lis les lettres à Klara S. de David

14 In En Attendant n ° 6 [40].

15 Je note une chose, qui me semble inté ressante : ce n'est pas parce qu'on lit les textes d'un ami que cette lecture se fait dans une totale empathie. Je sais justement ê tre souvent surpris quand je propose des textes à Tristan et Fran ç ois (qui animent actuellement un nouveau fanzine appelé Madame) et qu'ils me transmettent leur choix final, celui­ci n'ayant jamais à voir avec ce que j'avais pré vu. Tristan connait d'ailleurs par coeur un de mes po è mes, qu'il ré cite à l'occasion en public ; alors qu'il s'agit pour moi d'un po è me bacl é , que je trouve moyen et que j' é carterais volontier de mon travail.

Christoffel, je ne suis pas Klara, pourtant je me projette – de façon toute subjective – dans cette relation, l'appel qui est celui de David à Klara, ou celui de François à ses amis, cet appel me parvient, comme si, d'un autre endroit, d'une autre vie dont j'ignore tout, il m'était adressé. Et comme le dit Sartre : « L'oeuvre d'art est valeur parce qu'elle est appel. » Et cette valeur est pour moi une valeur intrinsèque aux oeuvres (l'essentiel) qui les étend vers l'extérieur (le conditionnel) 16 . Ce rapport spécifique, qui ne peut avoir lieu avec autant de facilité que dans la micro-édition, simplement parce qu'il y est facile (en tout cas en théorie) d'être auteur, et qu'à cette endroit ce rôle est quelque peu désacralisé, change entièrement la donne : il permet à chacun – et non à une élite – d'être dans la littérature.

De la litté rature comme pratique d'une “ é lite”

Je me souviens de plusieurs choses qui ont é té capitales dans ma formation de lecteur­auteur. Des choses que ma m ère v é hiculait malgr é elle. Mon grand­p è re (é migré pied­noir venant de Tunisie et d'origine italienne) ne lisait pas. Il interdisait à ma m ère de lire, l'envoyant plutô t aider ma grand­m ère à la cuisine. Le souvenir qui s'est implanté en moi de faç on confuse, par l'effet du discours de ma mè re, est qu'avant elle le monde é tait plongé e dans une sorte d'ignorance obscure. Elle, lisant, ayant é té aux beaux­arts, faisant du th é â tre (elle a longtemps enseign é celui­ci dans des é coles et des centres culturels), incarnait la lib é ration, l'é tape suivante, n é cessairement supé rieure, l' è re de la culture et du savoir. En grandissant, j'ai vite compris qu'il s'agissait d'une construction. J'ai appris que mon grand­pè re, selon la situation politique du pays, allait soit à l' é cole fran çaise, soit à l'é cole italienne, et qu'il n'a pu finalement apprendre bien ni l'une, ni l'autre langue. Triste à dire, mais je crois que ma mè re a pris go û t aux choses qui lui semblaient ê tre tout l'inverse de son contexte familial ; et que mon grand­pè re, écrasé par un discours hié rarchisant et é litiste, voyait en elle une sorte de menace.

Pour ma part, j'ai à plusieurs reprises travaill é en interim dans la manutention. J'y ai cô toy é des gens qui y travaillait à plein temps, issus de milieux o ù la lecture et les é tudes sont vus comme suspects. Je

16 Termes de Genette dans Fiction et diction, Le Seuil, « Point essais », Paris, 1971, 1991 et 2004.

devenais g é n éralement “l'é tudiant”, et on me regardait bizarrement, jusqu' à ce que je produise moi­

m ê me un discours pour minimiser la valeur de ces é tudes.

Je crois que cela est problé matique : cette hi érarchie laisse croire à certains qu'ils sont au­dessus des

autres 17 ; et placent ces autres dans une attitude de mé fiance et de rejet ; tandis que flotte une id é e

fausse selon laquelle, les é tudes (et la lecture, car dans l'imaginaire vé hiculant ces id é es, cela est lié ) ne

seraient pas faites pour eux 18 . Tout comme il existe une forme de hi érarchie entre diffé rentes lectures,

auquelles on a accord é des valeurs tr è s diff é rentes, parfois pé joratives. Hierarchie qui persiste encore,

comme le montrent quatres profils de lecture proposé s par Dominique Lafontaine, et remis en question

par S é verine de Croix et Jean­Louis Dufays 19 .

D'une certaine faç on, le fanzinat annule ces hié rarchies id é ologiques, et on trouve de nombreux

sans

fanzines collectifs proposant dans le mê me espace nouvelles, po é sies, bandes dessin ées

qu'aucune forme semble valoir mieux qu'une autre (que ce soient En Attendant à Aix, Social­traitre à

Paris, ACD revue litt é raire à Lyon, M écanique urbaine à Rennes

).

Ê tre acteur

Comme je l'ai expliqu é plus haut, les auteurs de fanzines en sont aussi é diteurs, et par consé quent, ils

sont confronté s à la totalité de la cha îne du livre (ici en version ré duite et condens ée). Le leitmotiv y

é tant l'id é ologie (et parfois l'esth é tique) du punk (apparu en 1967) : le “Do It Yourself”. Le principe

essentiel étant alors de faire avec les moyens du bord. En d éfinitive : inutile de connaî tre son solf è ge

pour faire de la musique. Ou bien encore, il s’agit de la dé mocratisation absolue de l’art. Ce principe se

retrouve dans l’esth é tique collage (esth é tique certainement hé ritiè re, mê me de façon indirecte, des

productions Dadas) des pochettes de disques punk : sans graphistes pour les ré aliser, on utilise un vieux

journal, des ciseaux et de la colle, et cela fera l’affaire (voir le document, extrait de 52 de J.P. Jennequin

en fin de liasse).

17 Sans citer de noms, mais suivez mon regard, en tant qu' é tudiants, on est parfois confronté s à des enseignants chercheurs

auxquels des cours d'humilité auraient fait du bien

heureusement qu'il y en a de nombreux autres adorables, ouf !

18 Je renvoie au travail d'In é s Garbarino, que vous allez certainement lire à peu prè s en m ê me temps que celui­ci.

19 Dans “Se raconter pour mieux se percevoir comme sujet lecteur”, in in Le Sujet lecteur, co­dirig é avec Annie Rouxel, “Didact fran ç ais”, PUR, Rennes, 2004.

Le fanzinat permet alors un rapport beaucoup plus souple entre les lecteurs et les auteurs. Lieu de

de la subjectivit é 20 ”, il ram è ne les choses à une dimension

humaine. Donnant de plus un espace o ù le lecteur peut aussi devenir – sans craintes, ni écrasé par la pression du “Litt é raire” – écrivain, auteur, participant de cette faç on à la litté rature (et à l'art et à la culture). Certes de façon minime et confidentielle. Mais né anmoins active.

d é complexion, ou s'annule “l'exclusion (

)

Pré cisons une chose : les fanzines et les livres micro­ é dit é s (donc ceux imprimé s au maximum à trois­cent exemplaires) sont faits de bout en bout par leurs auteurs. L'é crivain est aussi celui qui mets en page le livre, choisit les illustrations (parfois les r é alise lui­mê me), imprime (photocopie, en gé n éral), relie, faç onne, puis commercialise, en assurant lui­m ê me diffusion, distribution, vente (ou don). D'un point de vue didactique, je crois que le fanzinat possè de un pouvoir incroyable : en ce sens j'imagine que proposer des ateliers fanzines dans des collè ges, lycées, m é diath è ques ou maisons des jeunes 21 pourrait avoir des ré percussions int é ressante. Confronter un adolescent aux coulisses de la cré ation d'un livre, à son é criture d'une part, mais aussi à sa fabrication et à sa diffusion, é veillerait selon moi (si cela est bien fait et ins é r é dans un dispositif intelligent) une conscience diffé rente de la culture et de la litté rature, dans sa complexité à l'inté rieur de la socié té .

Et je dois dire que cette pratique – qui est la mienne depuis bient ô t dix ans – a nourri en moi une fibre trè s sp é ciale. Autour de moi, beaucoup de gens pratiquent eux­aussi é criture et auto­ é dition photocopié e, et j'ai dans ma biblioth è que un bon nombre de livres photocopié s, d'auteurs inconnus. Tout à fait conscient que les travaux des uns et des autres sont parfois maladroits et seront peut­ être oublié s de l'Histoire, ils ont leur importance dans ma biblioth è que. Ils ont induit en moi l'id ée que moi aussi je pouvais é crire et dessiner, que moi aussi j'avais le droit de me consid é rer un “é crivain”. C'est, il me semble, une chose importante : les fanzines et les livres micro­ é dit é s dé complexent le rapport à la litté rature, à la lecture. Ils la sortent d'une pratique scolaire, universitaire, avec ses lois rigides et parfois oublieuses des individus. Ils la sortent de lieux r é gis par les lois de l'offre et la demande que sont les grandes librairies et grosses maisons d'é dition.

20 Contre laquelle se positionne G é rard Langlade avec : “Le sujet lecteur, auteur de la singularit é de l'oeuvre” in Le Sujet lecteur, op. cit.

21 Cela fait d'ailleurs partie de mes ambitions dans l'avenir.

D'une certaine faç on, les fanzines ramè nent la litté rature à ce qu'elle doit ê tre : un é change vivant d'individu à individu.

Conclusions

En terminant mon mé moire de Master, cherchant une ré fé rence dans mes vieux cours, je tombe sur cette liasse agraf é e au coin gauche : Anthologie des perdants trouvé s par les é tudiants de licence 1 – ann é e 2004­2005. Et je me souviens parfaitement de cette exp érience plaisante qui, m'avait alors

convaincu que l'universit é é tait ouverte à autre chose qu'aux canons imposé s par des ouvrages tels que Biblioth è que du litt é raire 22 . Je relis alors l'introduction dont j'ai cit é un extrait en exergue de cette reflexion. elle est le fait de Mathilde Lé v è que et Laurent Quinton, que j'appr é cie grandement et qui

pourtant é crivent ceci : “On ne peut pas être ami avec tout le monde (

concentrer sur nos grands compagnons de route (

etc.” Je crois ne pas pouvoir être tout à fait d'accord. Même si j'apprécie les auteurs ci-dessus, prenant systématiquement la défense de Proust (alors que je ne l'ai même pas vraiment lu !) auprès de ses détracteurs, chérissant mon exemplaire de Crime et châtiment, mes meilleurs amis ne sont justement pas ceux-là. Je suis toujours prêt à donner mon affection et ma tendresse à tous les autres de l'ombre. Eux aussi, parfois bouleversent ma perception des choses, influent sur ma pensée, entrent dans ma vie. Il y a cette citation d'André Suarès, en épigraphe des Vies minuscules, de Pierre Michon 23 , qui dit :

On préfère tout de même se

),

).

Céline, Baudelaire, Kundera, Dostoïevski, Proust,

“Par malheur, il croit que les petites gens sont plus réels que les autres.” Eh bien, il s'agit de la même chose ici : non, les petits livres (les fanzines) ne sont pas plus réels que les autres, mais ils paraissent l'être. Ils me font croire que c'est possible, possible d'écrire, de dessiner moi aussi. Possible d'être lu et d'intéresser quelqu'un, même si je ne suis qu'un Daniel Cressan. Ils me font croire à ma propre valeur en tant qu'individu. Ils m'autorisent à les lire sans aucune pression exté rieure de profaner le sacré , sans risquer de

commettre de “bourdes” en les lisant mal. C'est pourquoi j'aime cette forme de publication, parce

22 Aperç u il y a quelques jours en librairie.

23 Chez Gallimard, 1984 ; collection “Folio”, 1996.

qu'elle ramè ne la litté rature à son essence pure, d é tach é e des contingences soit commerciales ( écrire et publier ce qui se vendra), et d'un certain nombre d'idé ologies qui la paralysent ailleurs. Dans les fanzines, la voix de chacun a son importance, et ceux que je lis sont plus ou moins mes é gaux. C'est pourquoi c'est eux que je transmettrais un jour (avec les grands écrivains aussi, parce qu'il y en a quand mê me de nombreux que j'aime, malgr é ce que je dis ici), à mes enfants, et à d'autres. Parce que je crois aussi profond é ment que tous les discours sur ce qui est le “beau”, le “bien”, le “qu'il faut avoir

imposent une id é e fausse de la litt é rature (et de l'art d'une faç on plus g é n é rale) qui en é loigne

de trop nombreuse personnes. Alors que la litté rature, qu'on la pratique en tant qu' écrivain, ou m ê me en tant que lecteur litté raire, peut é veiller tant de choses en un individu. Permettant entre autre, je le crois, une vraie appr é hension critique du monde, elle devrait ê tre accessible à tous. Elle doit ê tre “populaire” (au sens du peuple en tant que tous les individus), et c'est bien ce que sont les fanzines.

lu”, etc

En annexe :

* * * * * *

1. Extrait de Les Aventures de Daniel Cressan raconté es par l'auteur – 2. Extrait de 52 par Jean­ Paul Jennequin (auto é dition, 2009) – 3. Po è me extrait de Petit rien, par Benjamin Zafra (“Le Syndrô me de la Tourette n ° 5) – 4. Extrait de Les Eaux stagnantes, Tristan Sé ré de Riviè res (“Le Syndr ô me de la Tourette n ° 2) – 5. Mes Fesses froides, Fran ç ois Moll (“Le Syndr ô me de la Tourette n ° 3) – 6. Le Rapport au corps, Thomas Mé dard ( é dition Laglande 2008) – 7. Extrait de Mon Nouvel ami, David Christoffel (auto é dition 2003).