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Manuel González Prada :


un enjeu symbolique dans le Pérou des années vingt

Joël DELHOM
CRILAUP et GRAL-CNRS

Paru dans :
Hommage des hispanistes français à Henry Bonneville, Tours, Société des Hispanistes Français de
l'Enseignement Supérieur, 1996, p. 173-190.

Tandis qu'on célébrait, en 1994, le centenaire de la naissance de José Carlos


Mariátegui, un autre anniversaire était passé sous silence, celui de l'homme qui avait
inauguré une nouvelle étape de la pensée péruvienne en y introduisant la dimension
sociale. Cette année offrait pourtant deux excellentes occasions d'honorer sa mémoire :
Manuel González Prada est né le 5 janvier 1844 et la publication de son premier
ouvrage, Pájinas libres [sic], date de 1894. Si l'on méconnaît, en France du moins, sa
contribution intellectuelle à l'édification du Pérou moderne, c'est peut-être que, dans son
propre pays, on a parfois eu tendance à la minimiser, voire à l'occulter. Nul n'est
prophète...
Pourtant, la personne et l'œuvre de González Prada ont bien exercé une influence
déterminante sur l'élite intellectuelle des années 1920. Après sa mort, survenue le 22
juillet 1918, la reconnaissance fut si unanime, par-delà les sensibilités idéologiques des
uns et des autres, que chacun s'appropriait la figure emblématique du Maître, reprenait
ses idées et imitait parfois même son style, dans une sorte de communion œcuménique
en contradiction avec les passions antagoniques que le rebelle déchaînait de son
vivant (1).
Notre intention n'est pas d'étudier ici en détail l'influence de Prada sur la
génération postérieure, mais simplement de nous intéresser à la décennie qui suivit sa
mort, pour observer les deux acteurs principaux de la scène politique péruvienne et leur
manière d'établir avec lui un lien de parenté.

Immense fut le prestige de Manuel González Prada pour la génération montante


des Haya de la Torre (1895-1979) et des Mariátegui (1894-1930), pour ne citer que les
deux figures de proue de la littérature politique (2). Durant les trois dernières années de

1
) Mariátegui a pu en témoigner : "Se ha propagado la moda de decirse herederos y discípulos de
Prada. La figura de González Prada ha corrido el peligro de resultar una figura oficial, académica.
Afortunadamente la nueva generación ha sabido insurgir oportunamente contra este intento."
MARIÁTEGUI, José Carlos - "González Prada" - Amauta, Lima, III (16), juillet 1928, p. 13. Voir aussi
l'excellent article de WISE, David O. - "La Consagración de González Prada : maestros y epígonos, 1918-
1931" - Cuadernos Americanos, México, CCL (5), sept.-oct. 1983, p. 136-172.
2
) Ajoutons, entre autres, pour la littérature et la poésie, les modernistes Enrique López Albújar (1872-
1966) et José Santos Chocano (1875-1934), la génération des "Colónidas", José María Eguren (1882-
2

sa vie, cinq journalistes viendront solliciter un entretien et, après sa mort, l'ensemble de
l'intelligentsia péruvienne va soudain se découvrir une fibre "pradienne". On lui
consacre une thèse, des essais et des articles louangeurs (3). Sa pensée engendre même
des réalisations politiques, telles que le Front des travailleurs manuels et intellectuels
qui s'inspire visiblement de son discours du 1er mai 1905 "El Intelectual y el obrero" (4).
La véritable consécration vient dès 1922, lorsque la Fédération des Étudiants du Pérou,
dirigée par Víctor Raúl Haya de la Torre, baptise les nouvelles Universités Populaires
du nom de l'écrivain fétiche. Voilà González Prada canonisé (5) !

Dans un article qu'il lui consacre en 1925, Haya de la Torre raconte ses
souvenirs, notamment leur première rencontre à la Bibliothèque Nationale, le 26 avril
1917, dix jours seulement après son arrivée à Lima. Les dernières phrases,
particulièrement émouvantes, révèlent l'importance de Prada dans la prise de conscience
politique du jeune provincial :

"Y en el mes que siguió a su muerte, yo sentí hambre por primera vez y
comencé a comprender el dolor de los otros.
¡Cuántas veces en mis amargos días de soledad y de privación surgía el
recuerdo de aquel viejo amigo, el único que yo tuve, sin que él supiera
quizá, en la época en que alumbró en mí la fe de una nueva vida!...
¡Cuántas veces!" (6).

Haya de la Torre, alors âgé de 22 ans, fut tout de suite attiré, puis fasciné, par la
personnalité du "vieux combattant", dont il avait seulement entendu parler en bien dans

1942), Enrique Bustamante y Ballivián (1886-1936), Federico More (1889-1955), Abraham Valdelomar
(1888-1919), César Vallejo (1892-1938), Félix del Valle (1892-1950)... Ces trois derniers interviewèrent
G. Prada à la fin de sa vie.
3
) Ramiro PÉREZ REINOSO lui consacre un livre en 1920 : Manuel González Prada - Lima, Imp. Lux,
1920, 223 p. Luis Alberto SÁNCHEZ soutient une thèse qu'il publie en 1922 : Elogio de Don Manuel
González Prada - Lima, Imp. Torres Aguirre, 1922, 143 p. En 1924, Luis VELAZCO ARAGÓN édite
une anthologie de plus d'une vingtaine d'études critiques : Manuel González Prada por los más notables
escritores del Perú y América - Cuzco, Lib. e Imp. Rozas, 1924, 228 p. C'est également en 1924 que
paraît la seconde édition, corrigée et augmentée, du livre de G. PRADA - Horas de Lucha - Callao, Tip.
Lux, 1924, 361 p. En ce qui concerne les articles, ils sont trop nombreux pour que nous les mentionnions
ici (pour la période 1919-1925, nous en avons dénombré plus de vingt dans notre bibliographie
personnelle, qui est loin d'être exhaustive). Signalons, enfin, qu'en 1918 et 1919 paraissent également en
Espagne deux essais sur Prada dont l'écho sera important au Pérou : le premier, de Miguel de
UNAMUNO dans Ensayos - Madrid, Residencia de Estudiantes, 1918, VII, p. 115-122, et le second du
Péruvien Ventura GARCÍA CALDERÓN dans Semblanzas de América - [Madrid], Biblioteca Ariel,
[1919], p. 177-183.
4
) G. Prada y déclarait notamment : "[...] no hay diferencia de jerarquía entre el pensador que labora
con la inteligencia y el obrero que trabaja con las manos, que el hombre de bufete y el hombre de taller,
en vez de marchar separados y considerarse enemigos, deben caminar inseparablemente unidos", Horas
de lucha, in : G. PRADA, M. - Páginas libres. Horas de lucha ; prólogo y notas de Luis Alberto
Sánchez - [Caracas], Biblioteca Ayacucho, 1976, p. 229.
5
) Le mot n'est pas trop fort puisque Luciano Castillo écrira plus tard : "Se siente veneración por su
nombre, y se le ha elevado a la categoría de un santo civil." CASTILLO, L. - "El Sentido vital de la obra
de González Prada" - Amauta, III (16), juillet 1928, p. 3.
6
) HAYA DE LA TORRE, Víctor Raúl - "Mis recuerdos de González Prada" - Sagitario, La Plata, III,
1925, p. 329-334 ; reproduit dans PINTO, Willy - Manuel González Prada : profeta olvidado (seis
entrevistas y un apunte) - Lima, Ed. Cibeles, 1985, p. 89-103 (la citation provient de la p. 103).
3

les cercles ouvriers de Trujillo et que les bigotes prenaient pour le diable en personne (7).
L'étudiant, qui rencontra quatre fois Prada, avait été frappé par un contraste saisissant :
d'un côté, l'arrogante suffisance et surtout la vacuité des célébrités universitaires et
politiques, dont les noms fleurissaient dans les colonnes de la presse nationale ; de
l'autre, l'aimable humilité mais aussi la force qui émanaient de cet homme entouré de
silence. Il faut peut-être voir dans ce "silence prémédité", comme l'écrit Haya, une des
causes du regain d'intérêt de la nouvelle génération pour González Prada. A quoi
s'ajoutent l'impact symbolique de sa démission, en 1914, du poste de directeur de la
Bibliothèque Nationale, pour ne pas cautionner le coup d'Etat du colonel Oscar R.
Benavides, et l'écho suscité par la réédition madrilène de Páginas libres en 1915 (8).
L'APRA (Alliance Populaire Révolutionnaire Américaine), mouvement fondé en
1924 par Haya de la Torre, se réclamera plus tard, de manière quasi permanente, de la
pensée de cet illustre précurseur (9). Le chercheur Eugenio Chang Rodríguez, dont les
ouvrages laissent paraître une sensibilité "apriste", affirme à ce propos :

"El Apra [...] reconoció desde el primer momento de su fundación que


González Prada era uno de sus precursores, y recalcó, entre otros puntos
programáticos, algunos de los que don Manuel había abogado por años : la
moralidad, el descentralismo, la separación del Estado y la Iglesia, la
incorporación del indio a la nacionalidad, la difusión de la literatura
democrática para el pueblo porque la literatura debe cumplir una misión
política y social. El Apra recibió su primer impulso socialista del Maestro
pero no aceptó su teoría anárquica; tomó su antimilitarismo, su
antigamonalismo y su desprecio por la dictadura del proletariado, y
también su anticlericalismo; pero desechó su anticatolicismo" (10).

José Carlos Mariátegui ne manqua pas non plus de revendiquer sa part de


l'héritage intellectuel, même s'il devait en contester la valeur dix ans plus tard. Dès
1916, il avait interviewé G. Prada afin que ce dernier donnât ouvertement son opinion
sur la nouvelle génération littéraire réunie autour de la revue Colónida. Une polémique
opposait alors Enrique López Albújar et Clemente Palma à Abraham Valdelomar, César
Falcón, Federico More et Mariátegui, polémique suscitée par un jugement de González
Prada émis en privé et publié par Valdelomar dans La Prensa (11). Dès le début du

7
) "Había crecido oyendo decir que González Prada era el demonio y viendo santiguarse a las viejas
cada vez que alguien recordaba su nombre", ibid., p. 95.
8
) GONZÁLEZ PRADA, M. - Páginas libres ; con un estudio crítico de Rufino Blanco-Fombona -
Madrid, Sociedad Española de Librería, Biblioteca Andrés Bello, [1915], 302 p.
9
) Notons également que la veuve de G. Prada, Adriana de Verneuil, par testament daté de 1946 (elle
est décédée le 22 septembre 1948), fit de Haya de la Torre ou, à défaut, du "Partido Aprista Peruano o
Partido del Pueblo", son légataire universel ainsi que son exécuteur testamentaire, sous la condition que
soit créé avec les biens légués un "Musée Manuel González Prada" (celui-ci, malheureusement, n'a jamais
vu le jour). Voir SÁNCHEZ, Luis Alberto - Nuestras vidas son los ríos... (historia y leyenda de los
González Prada) - Lima, Universidad Nacional Mayor de San Marcos, 1977, p. 335-336.
10
) CHANG RODRÍGUEZ, Eugenio - La Literatura política de González Prada, Mariátegui y Haya de
la Torre ; introd. de Germán Arciniegas - México, Ed. de Andrea, 1957, p. 124. L. A. SÁNCHEZ, dans la
plupart de ses travaux, revendique aussi Prada comme le précurseur de l'APRA.
11
) Valdelomar écrivait : "El muy insigne príncipe de las letras nacionales y americanas, don Manuel
González Prada afirmaba, hace poco, en privada charla, que la generación de hoy es la más fuerte,
4

reportage, ou plutôt de ce qu'il appelle lui-même la "conversation", Mariátegui affirme


clairement l'admiration que sa génération voue à Prada, malgré son retrait de la vie
publique : "[sus opiniones] Las exige una generación que le admira. Yo vengo a
turbarle en su retiro de pensador para pedirle que hable" (12). En réalité, bien qu'à partir
de 1910 G. Prada ne s'exprimât guère en public, il ne vivait pas reclus pour autant. Son
épouse et Luis Alberto Sánchez, son biographe, notent que de jeunes écrivains
fréquentant son fils Alfredo, lui rendaient visite à son domicile, au moins depuis la
publication d'Exóticas en 1911 (13). Félix del Valle, qui accompagnait Mariátegui, fit
durant l'entretien une remarque très flatteuse, que Prada accueillit d'un sourire
approbatif :

"- Se podría decir de usted, señor, que está a la cabeza de la juventud y


se estaría en lo justo.
[Et Mariátegui commente :]
González Prada sonrió ante la acertada lisonja. Y yo la celebré" (14).

L'admiration du penseur socialiste ne s'éteindra pas avec la disparition de Prada.


Dès son premier numéro, note David O. Wise, la revue Claridad, que dirigea Mariátegui
après l'exil de Haya de la Torre en octobre 1923, invoquait l'esprit du Maître : "Claridad
que es revista de juventud y de juventud libre, va en busca de la siembra luminosa del
espíritu altísimo de don Manuel González Prada" (15). Et cinq ans plus tard, à l'occasion
du 1er mai 1929, le bimensuel Labor reproduisait le discours de Prada "El Intelectual y
el obrero" (16). Cependant, le séjour de Mariátegui en Europe (octobre 1919-mars 1923),
décisif pour son adhésion au marxisme, n'avait pas été sans conséquence sur son
attitude. La publication, en avril 1926, d'une étude où les éloges atténuent à peine la

fecunda y valiosa de cuantas generaciones haya tenido este pueblo", La Prensa, Lima, 23 septembre
1916, cité par PINTO, W., Manuel González Prada... [6], p. 51.
12
) CRONIQUEUR, Juan [MARIÁTEGUI, José Carlos] - "Conversación con don Manuel González
Prada", El Tiempo, Lima, 2 octobre 1916, p. 2-3 ; reproduit par PINTO, W., Manuel González Prada...
[6], p. 49-64 (la citation est extraite de la p. 59).
13
) SÁNCHEZ, L. A., Nuestras vidas... [9], p. 236-237 et 262. Fréquentaient la maison, "devenue un
cénacle permanent", Valdelomar, Abril de Vivero, Bustamante y Ballivián, Mariátegui, Eguren, F. More,
F. del Valle et d'autres encore. La veuve de G. Prada, Adriana, signale que Bustamante y Ballivián et
Eguren vinrent pour la première fois en 1909 et visitèrent Prada régulièrement par la suite, et que
Valdelomar et More ne commencèrent à le fréquenter qu'après la publication du recueil de vers de
G. PRADA - Exóticas - Lima, Tipo. El Lucero, 1911, 168 p. Elle cite également Percy Gibson. Voir
GONZÁLEZ PRADA, Adriana de - Mi Manuel - Lima, Editorial Cultura Antártica, 1947, p. 380 et 387.
14
) CRONIQUEUR, Juan, "Conversación con..." [12], p. 63. La suite de l'entretien montre que Prada
avait lu tous les articles journalistiques du jeune Mariátegui (p. 64). D'autres thèmes littéraires furent
abordés, mais ne sont pas rapportés, et l'article finit sur ces mots : "Al escribir esta versión de una
entrevista tan noble siento el orgullo de ser el intérprete de los conceptos que le merece al gran maestro
la generación literaria a la cual pertenezco" (p. 64).
15
) Cité par WISE, D. O., "La Consagración de González Prada..." [1], p. 141, note 19. Sept numéros de
Claridad parurent à Lima entre 1923 et 1924.
16
) Labor, Lima, n° 8, 1er mai 1929, p. 1-2. Mariátegui fit paraître dix numéros (de novembre 1928 à
septembre 1929) de cette revue conçue comme un supplément à Amauta. Voir CHANG-RODRÍGUEZ,
Eugenio - "El Indigenismo peruano y Mariátegui", Revista Iberoamericana, Pittsburgh, L (127), avril-juin
1984, p. 386-388.
5

sévérité des critiques en est une incontestable manifestation (17). Cet essai sera repris
deux ans plus tard dans la revue qu'il dirige, Amauta, et intégré dans les célèbres Siete
ensayos de interpretación de la realidad peruana (1928), sous le titre "González Prada".

Attardons-nous un instant sur ce numéro 16 d'Amauta qui rend hommage à


Prada, à l'occasion du dixième anniversaire de sa mort, et dont l'organisation même
revêt une signification. Les trois premiers articles préparent le lecteur aux points
cruciaux de l'analyse de Mariátegui, en reproduisant symboliquement la structure interne
de son essai. Celui-ci est ainsi présenté comme une synthèse des études précédentes,
alors qu'il est sans nul doute leur source d'inspiration. En première page, Antenor
Orrego considère que l'œuvre de Prada rompt avec le passé colonial et annonce une
"nouvelle période historique" ; José Eugenio Garro estime, en page deux, que "González
Prada fué íntima, esencial e intrínsecamente un Poeta" ; enfin, en troisième page,
Luciano Castillo déclare son message idéologique dépassé, mais confirme l'exemplarité
de sa vie (18). L'article le plus critique est donc relégué en dernière position, comme une
infamie que l'on cherche à dissimuler (19). Une telle stratégie discursive suggère que
Prada jouissait encore d'un grand prestige à la fin des années vingt.
Glissons, nous aussi, sur les éloges (rejet du passé colonial et de l'élitisme,
enrichissement de la littérature nationale, lien établi entre littérature et politique), pour
nous intéresser au contrepoids négatif de l'essai de Mariátegui. Ce dernier regrette chez
Prada, dont il dit cependant qu'il est le "premier instant lucide de la conscience du
Pérou", un manque de réalisme qui se traduit par l'absence d'un programme, d'une
doctrine à valeur pratique et scientifique : "González Prada no interpretó este pueblo,
no esclareció sus problemas, no legó un programa a la generación que debía venir
después" (20). Il l'explique par son tempérament fondamentalement littéraire et
aristocratique qui l'entraîna plutôt vers un anarchisme individualiste :

"González Prada fue más literato que político. El hecho de que la


trascendencia política de su obra sea mayor que su trascendencia literaria
no desmiente ni contraría el hecho anterior y primario, de que esa obra, en
sí, más que política es literaria" (21).

17
) "Peruanicemos al Perú", publié en trois parties dans Mundial, Lima, VI, n° 305, 306 et 307, les 16,
23 et 30 avril 1926, selon WISE, D. O., "La Consagración de González Prada..." [1], p. 142, note 21.
18
) ORREGO, Antenor - "Prada, hito de juvenilidad en el Perú", Amauta, Lima, III (16), juillet 1928,
p. 1 ; GARRO, J. Eugenio - "Sobre la obra poética de González Prada", ibid., p. 2, 3 et 4 ; CASTILLO,
Luciano - "El Sentido vital de la obra de González Prada", ibid., p. 3.
19
) En 1927, un article de Miguel Angel Urquieta présentait déjà cette ambivalence et tendait aussi à
minimiser l'importance idéologique de Prada pour les nouvelles générations. L'auteur écrivait, après un
long panégyrique précédant la critique : "Voy diciendo todo esto para dejar sentado, antes de seguir
adelante, mi devoción por González Prada." URQUIETA, M. A. - "González Prada y [Lino] Urquieta",
Amauta, I (5), 1927, p. 25-29 (la citation provient de la p. 25). Cet article suscita une réplique de
Francisco Chuquihuanca Ayulo, qui souligna malicieusement la roublardise de M. A. Urquieta : "Cierto
que U. hace el férvido elogio del Maestro; y bien podría U. decir que he tomado las hojas del rábano.
Pero esas hojas... achican tanto su raíz..." CHUQUIHUANCA AYULO, F. - "Carta periodística de un
indio", Amauta, II (7), 1927, p. 13-15 (la citation est de la p. 15).
20
) MARIÁTEGUI, "González Prada" [1], p. 8.
21
) Ibid., p. 13.
6

On pourrait objecter que c'est précisément le caractère utopique, moral et non


pragmatique de son message politique qui en assure la pérennité et l'universalité. De ce
point de vue, Prada fut une aussi grande figure politique que littéraire et l'absence de
système résultait logiquement d'une conception éthique de la politique. N'écrivait-il pas
lui-même : "La verdadera política se reduce a una moral en acción" (22) ? Par ailleurs, il
fut tout le contraire, et Mariátegui ne pouvait l'ignorer, d'un idéaliste romantique, inapte
au réalisme ; il suffit, pour s'en convaincre, d'examiner son attitude patriotique face au
Chili, en dépit de fermes convictions anti-militaristes et internationalistes (23). A la fin de
sa vie, sa rigidité doctrinale, son intransigeance quant aux principes guidant l'action, son
rejet de toute autorité et son amour de la liberté, de la justice et de la vérité avaient fait
de lui "le symbole de la pensée anarchiste" (24). Et n'est-ce pas là, au fond, ce qui gênait
un Mariátegui désormais convaincu de la supériorité scientifique du marxisme ? Prada
était devenu un symbole dangereux qu'il fallait neutraliser. C'était probablement
l'objectif des critiques portant sur son manque de réalisme et son tempérament littéraire
et aristocratique :

"[Prada] Predicó realismo. [...]


Pero él mismo no consiguió nunca ser un realista. De su tiempo fue el
materialismo histórico. Sin embargo, el pensamiento de González Prada,
que no impuso nunca límites a su audacia ni a su libertad, dejó a otros la
empresa de crear el socialismo peruano. Fracasado el partido radical, dio
su adhesión al lejano y abstracto utopismo de Kropotkin. Y en la polémica
entre marxistas y bakuninistas, se pronunció por los segundos. Su
temperamento reaccionaba en éste como en todos sus conflictos con la
realidad, conforme a su sensibilidad literaria y aristocrática" (25).

22
) G. PRADA, M. - "Piérola" - Figuras y figurones (Manuel Pardo, Piérola, Romaña, José Pardo) -
Paris, Tipo. Louis Bellenand et Fils, 1938, p. 207.
23
) G. Prada écrit, par exemple : "Abandonemos el romanticismo internacional y la fe en los auxilios
sobrehumanos: la Tierra escarnece a los vencidos, y el Cielo no tiene rayos para el verdugo" et
"Viviendo en las regiones de las teorías, olvidamos que los estados no se rigen por humanitarismo
romántico ni ponen la mejilla izquierda cuando reciben una bofetada en la derecha [...]", Páginas libres
[4], respectivement "Discurso en el Politeama", p. 46, et "Perú y Chile", p. 51. La guerre du Pacifique
(1879-1883) opposa le Pérou et la Bolivie au Chili, qui convoitait les exploitations de salpêtre. Lima fut
occupée (1881-1883) et les Chiliens annexèrent la province littorale de Tarapacá ainsi que les
départements de Tacna (restitué en 1929) et Arica. Cette déroute détermina l'entrée de Prada dans l'arène
politique pour dénoncer la caste au pouvoir, responsable à ses yeux de la défaite.
24
) F. Chuquihuanca Ayulo écrivait, en réponse à l'article de Miguel Angel Urquieta qui fustigeait le
socialisme "un peu éclectique et contradictoire" du Maître, lui reprochant son "patriotisme à l'ancienne" :
"Dice U. "Las juventudes del Perú no han tomado el nombre de Gonzáles [sic] Prada como un símbolo
por el mayor o menor radicalismo de sus principios socialistas en el sentido de hoy, sino por su
desorbitada irreductible pasión por la libertad. Gonzáles Prada era ante todo un libre pensador en la más
exacta acepción de la palabra". No sé a que [sic] juventudes se refiera [sic] U.; pero si es a las socialistas
avanzadas y a las anarquistas, que son las únicas que toman como un símbolo el nombre de Gonzáles
Prada, muestra U. que no las sigue; o que quiere dar límites a su pensamiento que nadie pudo darlos.
Esas juventudes viven al día, y no pueden inscribir el nombre de Gonzáles Prada en su bandera, sino
como el símbolo del pensamiento anarquista." CHUQUIHUANCA AYULO, "Carta periodística..." [19],
p. 14.
25
) MARIÁTEGUI, "González Prada" [1], p. 13.
7

Le discours de Mariátegui ne laisse subsister aucune équivoque : il établit une


équivalence positive entre les termes "réalisme", "matérialisme historique", "socialisme"
et "marxistes", qu'il oppose à la série négative "utopie de Kropotkine", "bakouninistes",
"sensibilité littéraire et aristocratique".

L'appréciation du parti radical Unión Nacional, fondé par González Prada en


1891, semble également très sévère (26), compte tenu du fait que son programme est, à
notre connaissance, le premier en son genre au Pérou et qu'il manifeste une certaine
modération, une volonté de composer pour unir, à laquelle Prada ne cèdera plus par la
suite. On ne peut, du reste, le tenir pour responsable des errements de ce parti. En effet,
à peine quinze jours après sa fondation, Prada s'embarquait pour l'Europe où il devait
rester sept ans et où sa pensée allait se radicaliser (27). Ce n'est pas ici le lieu d'étudier de
manière détaillée ce programme qui suppose, contrairement à ce que dit Mariátegui, une
analyse préalable de la réalité nationale, mais signalons tout de même qu'il se veut
pragmatique, qu'il affirme le droit des Indiens à la propriété comme élément
fondamental de la citoyenneté, qu'il dénonce l'utilisation de la politique à des fins
personnelles et prône le débat d'idées, qu'il préconise le fédéralisme, une véritable
démocratisation de la vie publique fondée sur la responsabilité devant les électeurs et
sur la représentation parlementaire des minorités, le suffrage universel direct et sans
exclusion des résidents étrangers, une réforme du système fiscal favorisant l'imposition
directe, une réforme de l'armée et de la défense nationale, et qu'il vise à légaliser et
garantir les principales libertés individuelles et publiques. En ce qui concerne le chapitre
social, citons simplement les points VII et VIII :

"VII - Elevar la condición social del obrero.


VIII - Recuperar, por iniciativa oficial, las propiedades usurpadas a las
comunidades indígenas" (28).

Si le premier n'affirme qu'une vague intention, le second, plus concret, ne rompt-il pas
vraiment avec la tradition libérale ? Certes, il s'agit davantage d'une déclaration de
principes que d'un réel programme, mais son caractère progressiste, et même
révolutionnaire pour 1891, est indéniable (29). Ce parti radical est surtout, pour
26
) Mariátegui déclare : "La filiación literaria del espíritu y la cultura de González Prada, es
responsable de que el movimiento radical no nos haya legado un conjunto elemental siquiera de estudios
de la realidad peruana y un cuerpo de ideas concretas sobre sus problemas. El programa del Partido
Radical, que por otra parte no fue elaborado por González Prada, queda como un ejercicio de prosa
política de "un círculo literario". Ya hemos visto cómo la Unión Nacional, efectivamente, no fue otra
cosa", ibid., p. 13-14. Notons que L. A. Sánchez prétend, lui, que le programme du parti fut élaboré par
G. Prada (SÁNCHEZ, L. A. - Don Manuel : biografía de Manuel González Prada, precursor de la
revolución peruana - 3ª ed. corregida, 1ª ed. 1930, Santiago de Chile, Ercilla, 1937, p. 138).
27
) A son retour, il censura dans son discours "Los partidos y la Unión Nacional" (21 août 1898 ; in :
Horas de lucha [4]) une partie du comité de direction qui avait amorcé un rapprochement avec le parti
libéral d'Augusto Durand, dans la perspective des élections présidentielles. Il s'éloigna ensuite
progressivement du parti qui trahissait ses principes fondateurs, jusqu'à son auto-exclusion le 11 avril
1902 (cf. en annexe à Horas de lucha (1924) [3], la lettre de Prada à Francisco Gómez de la Torre du 30
avril 1902).
28
) SÁNCHEZ, L. A., Nuestras vidas... [9], p. 124 (le programme est reproduit p. 122 à 126).
29
) A ceux qui critiquaient l'absence d'un programme précis, Prada rétorquait en 1898, avec une pointe
d'ironie : "Piden algunos que toda palabra o manifiesto de la Unión Nacional encierre tanto un
programa definido y completo, cuanto una fórmula para solucionar problemas no solucionados en
8

Mariátegui, l'exemple qui peut infirmer son jugement, en montrant un homme ancré
dans le réel et prenant des responsabilités politiques. Cela suffit à expliquer sa sévérité.

Tout en affirmant péremptoirement que "La ideología de Páginas Libres y de


Horas de Lucha es hoy, en gran parte, una ideología caduca", Mariátegui déclare rester
fidèle à "l'esprit" de G. Prada :

"Los jóvenes distinguen lo que en la obra de González Prada hay de


contingente y temporal de lo que hay de perenne y eterno. Saben que no es
la letra sino el espíritu lo que en Prada representa un valor duradero. Los
falsos gonzález-pradistas repiten la letra; los verdaderos repiten el
espíritu" (30).

De là à réduire son influence à une simple valeur morale, il n'y a qu'un pas, vite franchi
au demeurant :

"He dicho ya que lo duradero en la obra de González Prada es su espíritu.


Los hombres de la nueva generación en González Prada admiramos y
estimamos, sobre todo, el austero ejemplo moral. Estimamos y admiramos,
sobre todo, la honradez intelectual, la noble y fuerte rebeldía" (31).

Cet habile distinguo, en conclusion de l'essai, permet à Mariátegui de minorer la


contribution idéologique du précurseur encombrant et d'écarter de la filiation légitime
tous les adversaires politiques qui s'en réclament, ceux qui suivent "la lettre" : les
anarchistes en 1926, probablement aussi les partisans de l'APRA en 1928. En dehors de
son adhésion au matérialisme historique, il ne se risque pas à énoncer ce que lui-même
apporte de nouveau, ce qui le distingue. Voulant minimiser le rôle de Prada et grandir le
sien, Mariátegui avoue maladroitement que le seul tort du penseur libertaire est d'avoir
eu raison trop tôt, et donc qu'il n'y a pas de différence fondamentale entre leurs idées,
d'un point de vue pratique : "Le tocó a González Prada enunciar solamente lo que
hombres de otra generación debían hacer" (32).

Le discours de Mariátegui, par un double travail idéologique, cherche donc à


confisquer un héritage politique qu'il prétend dépasser (33). Mais dans quelle mesure la

ningún pueblo de la Tierra. Si la Humanidad hubiera resuelto sus problemas religiosos, políticos y
sociales, el Planeta sería un Edén, la vida un festín. Un partido no puede ni debe condenarse a seguir un
programa invariable y estricto como el credo de una religión; basta plantar algunos jalones y marcar el
derrotero, sin fijar con antelación el número de pasos. La Unión Nacional podría condensar en dos
líneas su programa: evolucionar en el sentido de la más amplia libertad del individuo, prefiriendo las
reformas sociales a las transformaciones políticas.", "Los Partidos y la Unión Nacional", Horas de lucha
[4], p. 214.
30
) MARIÁTEGUI, "González Prada" [1], p. 13 et 15. On lit également à la p. 14 : "Por éstas y otras
razones, si nos sentimos lejanos de muchas ideas de González Prada, no nos sentimos, en cambio,
lejanos de su espíritu."
31
) Ibid., p. 15.
32
) Ibid., p. 13.
33
) Mariátegui cherche une justification chez Prada lui-même en écrivant : "Pienso, además, por mi
parte, que González Prada no reconocería en la nueva generación peruana una generación de discípulos
y herederos de su obra si no encontrara en sus hombres la voluntad y el aliento indispensables para
superarla", ibid., p. 15. On retrouve la même idée et le même vocabulaire dans l'article de Luciano
9

réalité vient-elle confirmer cette prétention du discours ? Si on essaye de répondre


partiellement à cette question en étudiant la façon dont est traité le fameux "problème
indien", sujet fort débattu à l'époque, on serait tenté de conclure que l'émancipation
intellectuelle n'a pas eu lieu, contrairement aux apparences. Comme l'a souligné
E. Chang-Rodríguez (34), le premier article indigéniste de Mariátegui, "El Problema
primario del Perú" (Mundial, 9 décembre 1924), reprend très directement
l'argumentation déployée par G. Prada dans "Nuestros indios" (35), et l'essai "El
Problema del indio", qui figure dans Siete ensayos, n'apportera aucune nouveauté
substantielle. Avant que le problème ne soit posé en termes de classes par le critique
marxiste, n'avait-il pas déjà été rattaché à la possession de la terre et envisagé sous un
rapport entre exploiteurs et exploités ? Sans vouloir remettre en cause le rôle historique
de Mariátegui et ses mérites personnels, force est de constater que son analyse socio-
économique de la question indienne, d'ailleurs partagée par les apristes, ne fait que
développer la pensée de Prada, ce qui conduit Chang-Rodríguez à écrire : "[...] la
concepción mariateguiana del indio es más gonzalezpradista que bolchevique [...]" (36).
Le discours des Siete ensayos, reproduit même l'ambiguïté de la conception pradienne
de l'Indien, à la fois lyrique et sociologique, raciale et économique, dans laquelle la
perspective politique prédomine sans parvenir à supplanter totalement la dimension
mythique (37). On ne peut donc que s'étonner de l'injuste censure que Mariátegui adresse
à son précurseur en le taxant de philanthrope optimiste et moralisateur (38).

Castillo qui, en bon élève copie son maître, mais avec moins de talent et de nuances : "Y el deber en el
caso de González Prada es el de seguirlo, superándolo. [...] Se ha hecho justicia al valor de su vida.
Pero ideológicamente ha sido superado. [...] Y como la nueva generación se forma en una época en que
hay otra sensibilidad y otro estado de conciencia que dominan el mundo, incorporada a ellos, está
escribiendo, más con el acto que con la palabra, su propio mensaje, y enriqueciendo y superando el
acerbo ideológico que dejara el Maestro y haciendo sobre todo de su vida más que de su obra un
símbolo de renovación." CASTILLO, L., "El Sentido vital..." [5], p. 3.
34
) CHANG-RODRÍGUEZ, E., "El Indigenismo peruano..." [16], p. 375.
35
) Cet essai, écrit en 1904 mais resté inachevé, fut incorporé dans la seconde édition de Horas de
Lucha (1924), publiée quelques mois après le retour d'Europe de Mariátegui. Dans le n° 16 d'Amauta, où
il est reproduit, il occupe les p. 4 à 7 et précède immédiatement l'analyse de Mariátegui qui figure dans les
p. 8, 13, 14 et 15. C'est en raison de l'importance donnée ainsi au problème indien dans ce numéro
d'Amauta que nous l'abordons à notre tour, tout en étant conscient qu'il ne s'agit là que d'un aspect limité
d'un ensemble beaucoup plus vaste, dont l'étude exhaustive pourrait seule apporter une réponse à la
question que nous posons.
36
) CHANG-RODRÍGUEZ, E., "El Indigenismo peruano..." [16], p. 388.
37
) Cf. FERRARI, Americo - "El Concepto de indio y la cuestión racial en el Perú en los Siete ensayos
de José Carlos Mariátegui" - Revista Iberoamericana, Pittsburgh, L (127), avril-juin 1984, p. 395-409.
Prada et Mariátegui coïncident également dans un certain mépris pour la race noire.
38
) La citation est un peu longue, mais il convient de la reproduire in extenso par souci de clarté.
Mariátegui écrit : "La tendencia a considerar el problema indígena como un problema moral, encarna
una concepción liberal, humanitaria, ochocentista, iluminista, que en el orden político de Occidente
anima y motiva las "ligas de los Derechos del Hombre". Las conferencias y sociedades antiesclavistas,
que en Europa han denunciado más o menos infructuosamente los crímenes de los colonizadores, nacen
de esta tendencia, que ha confiado siempre con exceso en sus llamamientos al sentido moral de la
civilización. González Prada no se encontraba exento de su esperanza cuando escribía que la "condición
del indígena puede mejorar de dos maneras: o el corazón de los opresores se conduele al extremo de
reconocer el derecho de los oprimidos, o el ánimo de los oprimidos adquiere la virilidad suficiente para
escarmentar a los opresores"." MARIÁTEGUI, J. C. - "El Problema del indio", in : Siete ensayos de
interpretación de la realidad peruana ; pról. de Anibal Quijano, notas y cronología de Elisabeth Garrels -
Caracas, Biblioteca Ayacucho, 1979, p. 23-24. A toutes fins utiles, ajoutons que six phrases après l'extrait
cité par Mariátegui, Prada déclare, rendant toute équivoque impossible, en conclusion de l'essai : "En
10

Sur le terrain de l'indigénisme, l'innovation serait plutôt du côté de Haya de la


Torre qui, sans renier sa filiation, développe une argumentation anti-impérialiste et opte
pour une approche résolument internationaliste, faisant de l'indianité le facteur central
de l'unité américaine (39). Son espoir de voir renaître le "communisme primitif des Incas"
sous une forme moderne n'est pas, non plus, dérivé de la pensée de G. Prada. Ce dernier
avait en effet récusé tout passéisme millénariste, tel celui de Valcárcel : "¿cabe hoy
semejante restauración? Al intentarla, al querer realizarla, no se obtendría más que el
empequeñecido remedo de una grandeza pasada" (40).

Il est aisé de comprendre pourquoi Mariátegui, après sa conversion au marxisme,


se livre à une appropriation dichotomique ("esprit" vs "lettre") du patrimoine gonzalez-
pradien et à des attaques frisant la mauvaise foi. Le personnage Prada, dont la vie fut
moralement exemplaire au point que même ses adversaires admiraient son abnégation,
sa rectitude et sa probité (41), était devenu un symbole quasi religieux pour la jeunesse
progressiste et le mouvement ouvrier. David O. Wise a bien montré comment son culte
avait été favorisé sous les deux mandats d'Augusto B. Leguía, avant de se retourner
contre le pouvoir autoritaire de ce président (42). L'homme était donc sacré, intouchable.

resumen: el indio se redimirá merced a su esfuerzo propio, no por la humanización de sus opresores.
Todo blanco es, más o menos, un Pizarro, un Valverde o un Areche", "Nuestros indios", Horas de lucha
[4], p. 343.
39
) "El problema indígena, es, pues, económico, social y eminentemente internacional. Sostengo que la
fuerza de la unidad americana no está en lo de europeo que nos envuelve, sino en lo indígena que nos
arraiga" (p. 188) ; "No necesito extenderme más, para repetir algo que he escrito y he dicho muchas
veces: el imperialismo en nuestros países tiene su aliado en el latifundista, cuya clase es dueña del poder
político, y cuenta con la explotación de nuestras clases trabajadoras, especialmente de nuestros
trabajadores indígenas para hacer de ellos sus mejores instrumentos de explotación. El imperialismo,
enemigo de nuestros países es el peor enemigo del indio. [...] En esto, el problema también es
internacional, es común a todos los países de América. [...] Por eso, todo intento de liberación social en
nuestros países, está relacionado con el gran problema general que plantea el imperialismo" (p. 190-
191). Ces citations sont extraites d'une lettre de Haya au "Grupo Resurgimiento" de Cuzco, écrite en 1927
ou 1928, qui figure dans HAYA DE LA TORRE, V. R. - Obras completas - Lima, Ed. Juan Mejía Baca,
1984, 2ª ed., t. 1, p. 181-191.
40
) G. PRADA, "Nuestros indios", Horas de lucha [4], p. 342-343.
41
) Les conservateurs avaient, après sa mort, tenté de s'approprier le personnage."El sembrador de
ideales, el precursor de un nuevo espíritu, por la interpretación vital del pueblo, de un solo golpe fue
arrebatado a los conservadores que coqueteaban pos muerte con su nombre y su obra. Ha tiempo que
nuestros políticos profesionales han renunciado a citarlo. Se ha destacado tanto su carácter doctrinario,
que corren el peligro de aparecer sospechosos al ambiente conformista en que se nutren", écrivait en
1928 CASTILLO, L., "El Sentido vital..." [5], p. 3.
42
) A. B. Leguía fut d'abord président de la République de 1908 à 1912, puis de 1919 à 1930. En 1912,
il nomme Prada directeur de la Bibliothèque Nationale, puis, à partir de 1919, il prend son nom pour
emblème du combat politique contre le "Partido Civil". David O. Wise montre, dans son article, que
Prada a connu, post mortem, une sorte d'état de grâce correspondant à trois moments du second mandat de
Leguía. De 1919 à 1922, le culte de Prada est en phase avec la répression dirigée par le ministre de
l'Intérieur, cousin du président, Germán Leguía y Martínez (c'est cet ancien membre du Cercle littéraire
dirigé par G. Prada et de la Unión Nacional qui avait su le convaincre d'accepter la direction de la
Bibliothèque Nationale) contre le "civilisme" menaçant pour le régime ; G. Prada acquiert ainsi un statut
quasiment officiel. A partir de 1922, l'éloge de Prada, qu'il soit manié par l'aile conservatrice ou par la
jeunesse désenchantée de la Patria Nueva, sert à censurer le pouvoir autoritaire ; l'anarchiste redevient
subversif. Enfin, après 1928, Prada semble être invoqué moins fréquemment et faire l'objet d'un regard
plus critique, notamment de la part du courant mariatéguiste. Cf. WISE, D. O., "La Consagración..." [1],
p. 165-172.
11

Plus encore, dans un pays où les anarchistes avaient joué le premier rôle sur le terrain
des luttes sociales, il était nécessaire d'invoquer Prada, afin d'asseoir la légitimité
historique de tout mouvement politique de gauche. L'article écrit par Haya de la Torre
en 1925 (v. supra), un an après la fondation de l'APRA, peut aussi être interprété de
cette manière, surtout si l'on tient compte de l'exil de l'auteur (43). Mais cette inscription
dans la continuité exigeait, en parallèle, de se démarquer des héritiers légitimes, les
socialistes libertaires, dont l'idéologie s'opposait à celle de Mariátegui dans un contexte
de fortes rivalités politiques : comment un marxiste léniniste aurait-il pu se montrer en
parfait accord avec un anarchiste ? D'où l'insistance de Mariátegui pour séparer "l'esprit"
de la "lettre" et l'obligation de masquer les critiques par des éloges. Les "faux gonzález-
pradiens" qu'il dénonce en 1926, ce sont bien les anarchistes auxquels les communistes
disputent la direction du mouvement ouvrier. Les années 1925 et 1926 sont en effet, au
Pérou, des années critiques pour un anarcho-syndicalisme entré en crise vers 1921 et qui
n'exercera pratiquement plus aucune influence à la fin de 1927 (44). On se souviendra du
précédent de la Révolution russe qui vit l'élimination des anarchistes par les bolcheviks,
notamment de 1919 à 1921, alors que Mariátegui se trouvait en Europe...

1926 est donc l'année d'une prise de distance tactique et il n'est pas surprenant
que la question indienne, qui monopolise déjà le débat et va bientôt jouer le rôle d'un
catalyseur politique (45), serve de tremplin. Mariátegui cherchait manifestement à
valoriser l'approche marxiste face à la pensée d'un anarchiste qui l'avait, sur ce thème,
précédée de plus de vingt ans. Sans avoir au préalable déprécié la pensée de Prada,
comment aurait-il pu affirmer, en 1928, la "nouveauté" de sa thèse, en titrant : "El
Problema del indio. Su nuevo planteamiento" ? Comment aurait-il pu déclarer, dès les
première lignes :

"Todas las tesis sobre el problema indígena, que ignoran o eluden a éste
como problema económico-social, son otros tantos estériles ejercicios
teoréticos - y a veces sólo verbales -, condenados a un absoluto descrédito.
No las salva a algunas su buena fe. Prácticamente, todas no han servido
sino para ocultar o desfigurar la realidad del problema. La crítica
socialista lo descubre y esclarece, porque busca sus causas en la economía
del país [...]" ?

43
) La nature politique ayant horreur du vide, la popularité du courant apriste va décroître
considérablement entre 1928 et 1930, au bénéfice des mariatéguistes qui occupent l'espace laissé vacant.
Ce n'est qu'en 1931, avec le retour de Haya de la Torre et après le décès de Mariátegui, que la situation se
renversera.
44
) En 1926, disparaît l'organe anarchiste le plus ancien La Protesta, qui était publié depuis 1911. Dans
l'article déjà mentionné de F. Chuquihuanca Ayulo, une référence à La Protesta a suscité une "note de la
rédaction" d'Amauta qui témoigne du conflit idéologique : "A "La Protesta" se le podría aplicar la frase
de Unamuno: revista que envejece, degenera. Lo mismo se podría decir del grupo anarquista que la
redactaba y que, disgregado y negativo, ha tenido en los últimos tiempos una función disolvente."
CHUQUIHUANCA AYULO, "Carta periodística..." [19], p. 14.
45
) C'est en février-mars 1927 que se produira la fameuse polémique sur l'indigénisme qui opposa
Mariátegui à L. A. Sánchez, dans Mundial (cf. La Polémica del indigenismo, textos y documentos
recopilados por Manuel Aquézolo Castro, prólogo y notas de L. A. Sánchez - Lima, Mosca Azul Ed.,
1976).
12

Ou encore dans "Sumaria revisión histórica" : "La propagación en el Perú de las ideas
socialistas ha traído como consecuencia un fuerte movimiento de reivindicacíon
indígena" (46) ?

La seconde publication, en 1928, de l'essai sur González Prada sert probablement


le même objectif de démarcation, mais cette fois à l'égard des apristes qui le
revendiquent aussi comme précurseur et qui ont été rejoints par un certain nombre
d'anarcho-syndicalistes. Il faut en effet souligner que l'hommage ambivalent rendu à
Prada dans le numéro 16 d'Amauta coïncide avec la rupture entre Mariátegui et Haya de
la Torre, qui se dessinait depuis 1927, à mesure que Haya s'éloignait des orientations de
la Troisième Internationale. Bien qu'intervenue en mai, à la suite de la transformation de
l'APRA en parti, la rupture sera entérinée par le célèbre éditorial d'Amauta de septembre
1928, dans le numéro qui suit immédiatement celui consacré à Prada (47). A l'évidence,
chaque parution du fameux essai jalonne une nouvelle étape du combat idéologique de
Mariátegui, la figure de Prada servant tout à la fois d'ancrage et de repoussoir
symbolique.

A partir de 1929, le contenu des références à G. Prada reflètera la fracture de la


gauche péruvienne : toujours positif pour les apristes, de plus en plus négatif pour les
mariatéguistes. L'essai Perú: problema y posibilidad (1931) de l'historien Jorge Basadre
en est un exemple des plus significatifs. Dans le chapitre sept, qui a pour titre
"Ubicación sociológica de González Prada", celui-ci est présenté comme un bourgeois
snob, animé par le ressentiment. L'auteur conclut son analyse par un jugement sans
appel en faveur de Mariátegui, décédé prématurément l'année précédente :

"Entre Prada y José Carlos Mariátegui hay una diferencia radical. Prada
encarna el pensamiento burgués en rebeldía, en crisis; y Mariátegui la
anunciación del escritor proletario. Prada fué un hombre de preguntas y de
problemas; Mariátegui, hombre de respuestas y de soluciones" (48).

La phase d'investissement progressif de l'espace politique péruvien étant


achevée, la fonction de repoussoir supplante celle d'ancrage, devenue sans objet pour un
mouvement communiste alors en position de force. A l'inverse, la fonction d'ancrage
demeure prépondérante pour les apristes qui doivent reconquérir la popularité perdue

46
) MARIÁTEGUI, "El Problema del indio", Siete ensayos... [38] respectivement "Su nuevo
planteamiento", p. 20 et "Sumaria revisión histórica", p. 29. C'est nous qui soulignons.
47
) Editorial du numéro 17, intitulé "Aniversario y balance" (p. 1-3), dans lequel est déclaré terminé "le
travail de définition idéologique" de la revue (p. 2), dorénavant socialiste. Le 7 octobre 1928 est créé le
Parti Socialiste du Pérou qui adoptera, le 20 mai 1930, le nom de Parti Communiste Péruvien.
48
) BASADRE, Jorge - Perú: problema y posibilidad [reproduction fac. simil. de l'édition de 1931] y
Algunas reconsideraciones 47 años después - [s. l.], Consorcio Técnico de Editores, [s. d.], IVª ed.,
p. 170 (le chapitre sept occupe les p. 156-170). Notons que Basadre ne dit rien des idées indigénistes de
G. Prada dans ce chapitre totalement négatif. Est-il nécessaire de préciser que le qualificatif de
"bourgeois" dont Basadre affuble Prada rappelle étrangement le reproche de Marx à Proudhon ? Le fait
que cette étude ne soit pas "reconsidérée" en 1978 montre à quel point l'appréciation de l'auteur était
définitive. On pourra aussi lire, à titre de comparaison, le point de vue plus mesuré du conservateur
BELAUNDE, Víctor Andrés - La Realidad Nacional - Lima, Ed. Mercurio Peruano, 1945, 2ª ed., 1ª ed.
1931, p. 163-169 (cet ouvrage est une réponse aux Siete ensayos de Mariátegui) et, du même auteur,
Meditaciones peruanas - Lima, Cía. de Impresiones y Publicidad, 1932-1933, p. 41-67.
13

entre 1928 et 1930. En 1931, Haya de la Torre rentre au Pérou pour lancer sa
candidature à la présidence de la République et le 21 septembre il crée le Parti Apriste
Péruvien. Quatorze ans se sont écoulés depuis sa première rencontre avec Prada, mais le
marxiste hétérodoxe qu'il est devenu manifeste toujours sa dévotion : "Nosotros somos
los herederos del pensamiento magnífico de Manuel González Prada" (49). Cette phrase,
prononcée lors d'un discours électoral (23 août), semble lancer un défi aux communistes
qui contrôlent désormais le mouvement ouvrier. González Prada en est évidemment
l'enjeu symbolique et rhétorique. Chacun à sa manière, les deux frères ennemis de la
politique ont "tué" leur père idéologique, mais aucun n'ose le proclamer : tandis que
Mariátegui l'avoue à mots couverts, Haya préfère le taire.

49
) Cité par WISE, D. O., "La Consagración..." [1], p. 171.