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Centre Scientifique et Technique du Bâtiment

Laboratoire de sociologie urbaine générative


4 avenue du Recteur Poincaré
75782 Paris cedex 16
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Fax : 01.40.50.28.86

LABORATOIRE DE SOCIOLOGIE URBAINE GENERATIVE

AU PLAISIR DE L’ESPACE

MICHEL BONETTI
JUILLET 1995

Communication au forum professionnel des Psychologues


Paris-Juillet 1995
Les réflexions qui suivent s’appuient sur des analyses que nous avons exposées dans un livre
récemment publié1, dans lequel nous avons tenté de montrer comment chaque individu se
construit un rapport imaginaire à l’espace dans lequel il vit, en s’efforçant d’articuler les
différents registres de son expérience sociale et affective à travers un bricolage des différents
éléments dont il dispose, bricolage qui pour être empirique n’en est pas moins subtile.

Ce travail de composition du rapport à l’espace qui mobilise une énergie considérable


constitue une source de plaisir non négligeable, mais il n’est jamais exempt de souffrances,
faites d’aspirations déçues, de deuils impossibles, de craintes et de menace qui planent sur
cette œuvre jamais achevée. C’est dans ce jeu imaginaire, mais qui se croise avec des enjeux
symboliques et idéologiques, qu’émane le plaisir.

L’espace, qu’il s’agisse de l’habitat, de l’espace urbain, des paysages « naturels » ou de


l’espace de travail, constitue la scène sur laquelle se déploie toutes nos expériences. Nos
activités sociales et notre vie affective sont pour une large part tributaires des lieux qui leur
servent de décor. Nos états d’âmes entrent subtilement en résonance avec l’esprit des lieux, ce
« Genius loci » qui infiltre mystérieusement nos sentiments.

Si l’espace peut nous procurer de rares plaisirs, il peut aussi être la source de désagréments
notoires, voire de souffrances insupportables, alimentant un sentiment d’oppression ou de
vide suscitant parfois une impression de malaise sans que l’on parvienne toujours à en déceler
la cause. Lorsque l’environnement semble confirmer en tous points un état dépressif qui nous
menace et contre lequel nous luttons farouchement, nous risquons de nous laisser envahir par
la sinistrose ambiante qui réduit à néant tous nos efforts pour échapper à ce glissement
progressif vers l’atonie généralisée. Les difficultés que nous pouvons éprouver dans nos
transaction avec l’espace ne se limitent pas au névroses « classiques » telles que le vertige, la
claustrophobie ou l’agoraphobie, même si celles-ci sont sans doute les choses au monde les
mieux partagées et peuvent littéralement tétaniser les individus qui en sont la proie.

Les souffrances que l’espace peut susciter sont sans doute à la mesure du plaisir qu’il peut
nous offrir. Au-delà même de la souffrance, l’espace peut être lourd de menaces et de dangers
pour celui qui s’aventure dans des lieux qui ne luis sont guère familiers, où ses repères
s’estompent ou se brouillent. Ce titre « Au plaisir de l’espace » résonne étrangement pour
nous avec cette référence « au péril de l’espace » qu’évoque Gisela Pankow2, qui montre
comment les liens que nous tissons avec notre espace environnant peuvent se révéler sournois
voire mortifères. C’est donc bine dans une subtile dialectique plaisir-déplaisir, et c’est là un
euphémisme, que se joue notre rapport à l’espace, dialectique dont nous voudrions explorer
ici quelques éléments.

Mais avant de procéder à cette exploration, il convient de préciser quelques points concernant
les modes de structuration de nos rapports à l’espace. Tout d’abord l’espace ne peut être
considéré comme étant en soi, par sa nature intrinsèque et ses caractéristiques propres, la
cause de nos déboires ou de notre jubilation. Il n’est que le support du sens investi en lui et
des projections dont il est l’objet. Certes il se prête tout particulièrement à ces processus
d’injection et de projection de sens, il a une capacité étonnante à recueillir une multiplicité de
significations, qui peuvent à leur tour donner lieu à une grande variété d’interprétation. Ces
« lectures » sont plus ou moins stables dans le temps et varient largement selon les sociétés et
les individus concernés, ceci en fait un objet polysémique par excellence.
L’espace n’est pas un donné mais le résultat d’une production sociale et culturelle orientée par
des intentions et des finalités qui lui confèrent à la fois sa forme, son utilité et son sens, sens
qui est incorporé en lui à travers ce processus de production, mais qui se renouvelle et
s’enrichit au fur et à mesure de son usage. C’est un véritable palimpseste, de par
l’accumulation des multiples strates de significations à laquelle il donne lieu à travers le
temps, significations qui se superposent, mais aussi s’interpénètrent et se condensent.
L’espace donne lieu à cette accumulation de sens, et cette expression doit être prise au pied de
la lettre : il donne effectivement un lieu, il offre une inscription concrète tangible, un topos,
une figure spatialisée, au sens qu’il recueille, qui sans cela resterait évanescent et fugace, en
même temps qu’il est le produit de cette inscription. Il inscrit le sens dans une temporalité
qu’il ponctue, à laquelle il assure de multiples repères. Pratiquement aucune partie du monde
n’échappe désormais à cette construction par le sens et porteuse de sens, et c’est abusivement
que l’on parle encore d’espace naturel, car même les lieux qui n’ont pas encore été
transformés par l’activité humaine sont intégrés par celle-ci, ne serait-ce que parce qu’ils se
voient affectés des fonctions, productives ou symboliques, et n’échappent pas à son contrôle.
Le plaisir que peut nous procurer l’espace, ou l’effroi qu’il provoque en nous sont donc pour
l’essentiel suscités par les transformations que nous lui avons faut subir ou par la culture dont
nous sommes porteurs.

Il ne faut pas oublier que la nature est toujours apparue menaçante, elle a de tous temps
effrayé l’humanité, qui a consenti des efforts considérables pour s’adapter à ses caprices ou,
de préférence, la réduire à sa merci. C’est seulement après l’avoir maîtrisée et partiellement
détruite que l’on peut se porter à son secours et prétendre la protéger comme le font les
écologistes. Les rez-de-chaussée en pierres rustiques des palais renaissance ou le socle de
marbre mal équarri des statues de Bernin sont là pour témoigner du fait que les formes
culturelles dont l’esthétique nous procure tant de plaisir émergent de l’informe et naissent de
la maîtrise des matériaux bruts : mouvement par lequel l’homme se saisit des matériaux à sa
disposition pour les soumettre à ses désirs et leur conférer un sens.

Ce mouvement de maîtrise s’est amorcé dès l’aube des civilisations à travers la fabrication
des mythes qui visaient à mettre de l’ordre dans le chaos originel et fournir des explications
au déchaînement des puissances naturelles et s’en prémunir, fut-ce symboliquement. Dès ce
moment, le logos, comme le montrent Adorno et Herkheimer3, s’est saisi du monde pour lui
imprimer sa marque. Depuis lors cette lutte contre la nature pour donner forme à l’espace et y
incorporer des significations culturelles n’a jamais cessées.

Le jardin anglais, développé au moment où s’affirmait la puissance industrielle de la Grande


Bretagne, représente à nos yeux l’expression la plus subtile et la plus raffinée de cet effort.
Les jardins à la française imposent à la nature un ordre géométrique rigoureux, affichant ainsi
la volonté de la soumettre au rationalisme cartésien, allant jusqu’à chercher à reproduire les
motifs des tapisseries, de manière à montrer que le moindre parterre de fleurs peut être brodé
comme un tissu. A l’encontre de cette maîtrise brutale de la pensée rationnelle sur la nature
sauvage, les jardins anglais se présentent comme une tentative de la préserver contre le
développement industriel qui la menace et en réalité la recomposent minutieusement, selon un
ordre implacable, mais de manière à conférer au paysage une apparence… plus vraie que
nature. Dans ce travail de naturalisation de la culture certains concepteurs n’ont d’ailleurs pas
hésité à déplacer des rivières ou des collines, afin de tirer le meilleur parti de l’espace à leur
disposition, pour que la nature pariasse plus vraie qu’en elle-même.

Nous fabriquons l’espace de manière à lui incorporer le sens qui nous convient afin qu’il
suscite des émotions profondes. Mais ces émotions en apparence spontanées sont le fruit
d’une longue acculturation. Le regard qui s’émerveille devant un paysage naturel grandiose,
l’émotion qui nous saisit à la vue de la chaîne du Mont-Blanc ou le plaisir que procure un
coucher de soleil superbe sont le produit de l’éducation du goût, pour ne pas dire des
sentiments. P. Bourdieu4 a montré comment se faisait cette formation sociale du goût,
comment s’opérait selon les classes sociales, cette acquisition différentielle des dispositions
permettant non seulement d’apprécier les œuvres culturelles, mais également de jouir du
spectacle du monde. Sachant que cette acquisition différentielle a d’abord pour fonction
d’affirmer et d’afficher des distinctions permettant de conforter une fine hiérarchisation des
positions sociales, allant du commun des mortels, incapables d’apprécier à sa juste valeur la
beauté des formes spatiales, et les élites à même de savourer les splendeurs qui leur sont
offertes.

Le plaisir de l’espace tient ainsi en partie à l’opportunité qu’il offre à chacun d’exercer ses
talents de décrypteur des subtilités qu’il recèle. Là où le passant non averti ne voit qu’un
immeuble banal, l’initié découvre des lignes épurées, des proportions équilibrées, une riche
modénature, ou une composition élégante d’éléments où il peut déceler l’influence de
différents styles qu’il peut référer à l’histoire de l’architecture. Le plaisir se nourrit des
connaissances esthétiques acquises et se redouble de la délectation que procure leur mise à
l’épreuve chaque fois que le regard s’attarde sur une façade ou parcourt un paysage, cet
exercice permettant par ailleurs in fine au « connaisseur » d’afficher une forme de distinction.
Comme on peut l’imaginer ces trois formes de plaisir ne font que se renforcer mutuellement.
Mais c’est surtout l’espace dans lequel on a la possibilité d’évoluer, et plus précisément celui
dans lequel on habiter, qui détient le plus grand pouvoir de distinction. C’est dans l’espace
que l’on peut revendiquer comme étant le sien propre, qu’il s’agisse de son quartier, de son
immeuble ou de son appartement, a fortiori si on en est propriétaire, que l’on peut afficher la
position sociale et culturelle acquise par ailleurs.

L’habitat devient ainsi le support le plus efficace pour inscrire les signes d’une réussite due à
ne promotion sociale fulgurante, ou bien pour atténuer la dévalorisation de soi qu’entraîne la
dégradation de son statut, lorsqu’on a la chance de pouvoir conserver son logement en dépit
d’un tel revers de fortune. L’habitat permet de se construire une image de soi flatteuse, tant à
ses propres yeux qu’à ceux des autres, lorsqu’on peut s’offrir un appartement luxueux dans un
quartier prisé, et le plaisir qu’on en retire habituellement n’est pas mince. C’est d’ailleurs
souvent le registre que privilégient les gens qui accèdent à un statut valorisé après avoir connu
la misère, car au-delà de l’affichage de la réussite que cela permet, la matérialité de l’objet
dans lequel s’investissent les fruits de la réussite et sa pérennité permettent métaphoriquement
de la concrétiser, de la rendre tangible, et semble constituer un garant de la solidité et du
devenir de la position nouvellement acquisses, comme pour conjurer le doute et les
incertitudes qui pèsent sur l’avenir. Par un curieux mécanisme métonymique, les qualités et la
valeur des lieux dans lesquels on élit domicile rejaillissent et déteignent sur ses occupants qui
s’en trouvent ainsi parés. Même si les parvenus éprouvent parfois quelques difficultés, car ils
ne maîtrisent pas les codes spatiaux des classes sociales auxquelles ils aspirent, et tendent
toujours de ce fait à en faire un peu trop. Quel plaisir alors, pour ceux qui découvrent la
supercherie, de leur signaler discrètement, mais de manière généralement cinglante, leur
manque de goût. Inversement le statut d’un quartier finit toujours par refléter celui de ses
habitants, comme en témoigne le réinvestissement actuel des quartiers populaires dégradés
des centres villes par les couches supérieures, à l’image de la transformation qu’à connu le
quartier du Marais en moins de vingt ans. Plaisir que ne goûtent guère les habitants des grands
ensembles dont l’entretien a été négligé dès lors que les classes moyennes les ont abandonnés
pour être remplacés par les familles en difficulté, classées des centres par la spéculation
immobilière. Car l’attention portée à l’espace est fonction du statut de ses utilisateurs.

Cette valeur attachée à l’espace habité est confirmée par le succès que rencontrent les
commerces et les revues consacrés aux maisons de rêve, au mobilier et à la décoration
d’intérieur. Mais ce domaine opère une forte différenciation entre les hommes et les femmes,
dont l’investissement ne prend pas les mêmes formes. Traditionnellement gardiennes du
foyer, héritières en cela de la déesse grecque Hestia, les femmes ont conservé un goût
prononcé pour la décoration de leur intérieur, activité qui semble constituer une préoccupation
essentiellement féminine. Même si les hommes profitent largement de l’énergie déployée par
leurs compagnes, nombre d’entre eux, ne paraissent guère sensibles à ces efforts pour leur
ménager un espace agréable, ou du moins feignent-ils de s’en désintéresser. Au moment où
les femmes refusent farouchement d’être cantonnées au foyer et ne revendiquent guère les
titres, de fée du logis ou de maîtresse de maison, autrefois si prisés, la prégnance de cet
investissement dans l’aménagement de l’univers domestique paraît étonnante. Ceci renvoie
bien entendu au souci de confirmer, à travers la « tenue » de son intérieur, le statut auquel on
aspire, que la maison ou l’immeuble que l’on habiter semble promettre. Dans certains cas,
lorsque les contraintes du marché immobilier et les aléas de la trajectoire sociale ne
permettent pas de loger dans un quartier ou un immeuble conforme à ses aspirations,
l’aménagement de l’intérieur est surinvesti et chargé de compenser, à défaut de pouvoir
l’effacer, l’image dévalorisée que l’on est obligé de subir.

Néanmoins, et ceci est vrai pour tous les registres concernant le rapport à l’espace, on ne peut
pas réduire cet investissement et le plaisir qu’il procure ou les affres qu’il suscite aux enjeux
de distinction sociale et de statut. Il faut en effet tenir compte d’un phénomène particulier, qui
fait de l’espace le support privilégié des projections anthropomorphiques. Ceci laisse à penser
que dans le rapport à l’espace se joue le rapport aux corps et à l’identité, et le plaisir comme la
souffrance s’enracinent dans ce lien. La douceur d’une colline, l’aspect chatoyant d’un massif
de fleurs ou la brutalité qui semble émaner d’une falaise, sont autant de pures projections,
l’espace n’ayant que le sens qu’on lui prête. Ceci n’empêche pas cependant que, selon leurs
caractéristiques propres et leur apparence, les formes spatiales soient plus ou moins à même
de susciter de tels phénomènes.

Ceci tient sans doute au fait que l’espace est en mesure de solliciter tous nos sens. Le regard
bien entendu, que l’architecture privilégie, qui peut embrasser la majorité d’un paysage, être
fasciné par la puissance qui se dégage d’un monument ou bien se porter sur le détail d’un
balcon ou d’une fenêtre, voire s’attarder avec ravissement sur les ciselures d’une serrure. Mais
aussi le toucher, depuis la rugosité des pierres jusqu’à la douceur du bois, en passant par la
froideur du marbre. Curieusement ces sensations tactiles semblent se communiquer au regard,
car on peut ressentir les mêmes impressions en contemplant à distance ces matériaux
lorsqu’ils ornent une façade. L’ouïe participe également aux impressions qu’un lieu peut
susciter, qu’il s’agisse du bruissement des feuillages, du murmure d’une fontaine, du
grincement d’un parquet, ou plus prosaïquement du vacarme de la circulation automobile.

Bien que notre civilisation s’efforce de les éliminer, les odeurs sont convoquées lorsqu’on se
promène dans une rue ou on pénètre dans un appartement. Elles suffisent à qualifier les lieux
dans lesquels elles se déploient et influencent profondément nos sensations, nos jugements et
nos réactions à leur égard et vis-à-vis de leurs usagers. On n’échappe pas à la puanteur d’une
cage d’escalier et le mélange d’éther, d’alcool et d’eau de javel qui nous saisit quand on entre
dans une chambre d’hôpital confirme si besoin était qu’on ne peut pas vraiment s’y sentir
chez soi. Un mélange particulier d’odeurs se dégage de chaque logement et suffit à
caractériser ses occupants : mélange fait du graillon qui émane de la cuisine, de la cire
fraîchement étalée dans le salon, de la sueur qui imprègne les draps.

La synesthésie qui résulte de cette sollicitation de nos différents sens rappelle que notre corps
dans son entier est saisi dans notre rapport à l’espace : le rapport à l’espace renvoie
fondamentalement au rapport au corps. L’habitat, plus que tout autre espace, opère ce renvoie
en profondeur, précisément parce que nous y logeons notre corps, et ceux des êtres qui nous
sont chers, et c’est en ce lieu même que nous développons avec ces corps une grande variété
de relations intimes, qui ne sont autorisée nulle part ailleurs, bien qu’elles soient parfaitement
codées selon les personnes concernées et les pièces du logement dans lesquelles on se trouve,
et même si ces pratiques corporelles varient en fonction des cultures et des classes sociales
qui s’y réfèrent.

Dans le rapport à l’habitat l’anthropomorphisme se trouve poussé très loin puisque chaque
partie d’une maison ou d’un immeuble peut être référé à des parties du corps. Ce n’est pas par
hasard si on parle d’un « corps » de bâtiment, si l’ossature d’un immeuble rappelle le
squelette, si les façades évoquent la face, le visage, les fenêtres en étant les yeux comme le
montre l’expression « l’œil de bœuf ». Le toit est le chapeau, ou la tête, comme le suggère le
terme italien « il teto » utilisé à cet effet. Pour désigner les revêtements des façades les
architectes parlent couramment de la « peau » du bâtiment. L’habitat est métaphoriquement
associé au corps et inversement le vocabulaire de la construction est fréquemment utilisé pour
parler du développement corporel ou psychologique. On parle ainsi d’une personne bien
charpentée, des fondations de la personnalité, de la construction du sujet, des cloisonnements
psychiques, de l’étanchéité d’une personne à l’égard de toute influence. Le terme le plus
significatif est sans contexte l’étayage, qui fait référence aux étais qui assurent la solidité
d’une charpente ou aux poutres utilisées pour conforter un édifice fragile. De ce fait on parle
aussi de la fragilité ou de la solidité d’un édifice psychique. Ce lien entre le corps et l’habitat
est légitime, puisque pour se construire l’individu a besoin d’un nid le protégeant des menaces
que fait peser sur lui l’environnement extérieur. Il a besoin de limites, et en même temps il lui
faut se séparer de cette enveloppe, de ce monde environnant dont il ne se différencie pas à
l’origine, séparation douloureuse et jamais achevée. Le besoin de protection peut être tel que
l’habitat peut se transformer en forteresse dont l’individu ne peut sortir sans se sentir menacé.
Quand on sort de chez soi, on effectue d’ailleurs souvent toute une série de rites, ce que les
ethnométhodologues appellent les « rites de présentation de soi », car on est en quelque sorte
dépossédé de sa coquille, d’une enveloppe protectrice, et on doit s’armer pour affronter le
monde extérieur.

Ce terme « chez soi » est fondamental, car il signifie bien que le soi a besoin de cet espace
protecteur. Etre chez soi c’est être avec soi, en soi et le chez soi c’est bien le lien qui permet
d’être avec soi, plus encore qui est lui-même cet avec soi, qui rend possible l’existence même
du soi. Mais ce chez soi peut prendre deux sens, qui sont généralement confondus alors qu’ils
sont en réalité opposés. Le chez soi est en effet souvent référé à un lieu privé, au sanctuaire de
la vie privée, inaccessible aux autres, cette notion étant encore mieux désignée par le terme
anglais de « privacy », de « privauté ». Or cette « privacy » est souvent confondue avec
l’intimité, qui est nous semble-t-il le contraire de la vie privée. L’intimité est en réalité l’accès
à soi, à ce que nous avons de plus profond, de plus secret, à une véritable intériorité du sujet.
Mais il ne suffit pas d’être coupé d’autrui, grâce à un lieu privé, pour pouvoir accéder à soi, à
l’intimité. Plus profondément, on peut même penser que l’accès à l’intimité est en fait la
condition de la possibilité de rencontre de l’autre, d’accès à l’autre. L’affirmation de la vie
privée témoignerait plutôt à notre sens de l’impossibilité simultanée d’accès à soi… et aux
autres, car elle pose la nécessité d’un rapport défensif aux autres, dont il faut d’autant plus se
protéger que l’on ne peut pas s’appuyer, s’étayer sur un véritable soi, car l’autre est alors vécu
comme une intrusion. Ce rapport entre le corps et l’habitat est également attesté par le
vocabulaire juridique relatif aux menaces d’intrusion dans le domicile, puisqu’on parle alors
de violation de domicile. Cette expression doit être prise au sens littéral, car toute intrusion
dans l’habitat est effectivement perçue comme une violation du corps propre, comme un
véritable viol. L’immixtion de l’autre dans le rapport que l’on entretient avec son espace
habité ou l’atteinte portée à celui-ci, constituent une atteinte à l’intégrité corporelle des
individus eux-mêmes. Ceux-ci font plus que d’identifier à leur environnement immédiat, la
distance qui les en sépare est toujours fragile et tend à s’estomper. Ceci peut entraîner une
sorte de confusion entre soi et son environnement et aller jusqu’à une sorte d’osmose dont il
est difficile de se détacher.

L’espace est véritablement la métaphore du corps. On peut ainsi comprendre les fondements
des plaisirs qu’il procure, mais aussi les craintes, les menaces que fait planer toute
perturbations de ce rapport à l’espace et des liens que l’on noue avec lui et qui peuvent
littéralement nous y attacher. Ainsi les destructions agressives du vandalisme et les traces qui
peuvent en résulter sur les murs sont perçues comme des formes de scarification, et il n’est
pas étonnant de voir que des paysans soient prêts à tuer quiconque s’aventure sur leur terre et
plus largement que les hommes se soient livrés à des boucheries effrayantes et se soient
sacrifiés gaiement pour défendre leur intégrité territoriale. Inversement, dans les épopées au
cours desquelles des peuples entiers se sont lancés à la conquête de vastes territoires, on peut
voir la manifestation d’une formidable régression, l’exaltation de la toute puissance infantile,
et ce d’autant plus que dans la mythologie la terre a toujours été associée à la figure de la
mère nourricière. Dans la conquête de l’espace l’enjeu est donc la préservation ou l’extension
de ce lieu archaïque.

On peut ainsi relire l’attention, le soin apporté par les femmes à « leur » intérieur comme un
souci de soi et de séduction, la décoration dont elles parent l’espace étant l’extension de leurs
parures. C’est également un souci d’accueil des êtres chers, et particulièrement des enfants,
qui trouvent là une seconde enveloppe maternelle. Il n’est que de voir la frénésie
d’aménagement d’une chambre d’enfants qui saisit généralement les femmes enceintes pour
s’en convaincre.

Ceci peut aussi expliquer les difficultés que peuvent avoir certaines mères à laisser leurs
enfants jouer dehors et leur tendance à vouloir les garder chez elles, à défaut de pouvoir les
conserver en elles. L’invocation du danger ou du risque de « mauvaises fréquentations » est
en l’occurrence un piètre alibi. Mais on peut mesurer également les troubles qui menacent les
enfants qui sont littéralement expulsés de chez leurs parents et sont condamnés à errer dans
les rues. D’ailleurs ceux-ci s’éloignent en fait rarement de leur domicile, et leurs zones de
prédilection sont généralement les halls d’entrée des immeubles qu’ils s’acharnent à saccager,
ce qui paraît aberrant a priori, mais qui s’explique aisément si on considère que ces lieux
symbolisent en fait l’espace dont ils sont exclus et qu’ils agressent par dépit pour se venger du
rejet dont ils sont victimes : scarifiant ainsi ce qui tient lieu du corps inaccessibles de leur
mère. Certains, saisis de rage, vont jusqu’à uriner ou déféquer là, ce qui n’est pas tout à fait
banal.

Pour poursuivre cette analyse du plaisir et des souffrances que peut susciter l’espace, il faut
également prendre en compte le fait qu’il s’inscrit dans la longue durée, il bénéficie d’une
certaines pérennité qui contraste avec la brièveté de notre séjour sur terre. L’identification à
l’espace est aussi une forme d’appropriation par procuration de cette longévité. Ainsi une
maison ou un immeuble qui ont traversé les siècles peuvent nous donner un sentiment
d’éternité, ou tout au moins nous protéger fantasmatiquement contre la mort prochaine qui
nous menace. Le rapport à l’esprit nous inscrit nous-mêmes dans la longue durée, dans la
temporalité, en nous reliant aux générations antérieures et à celles qui nous succéderont, et
c’est ce qui permet de comprendre l’attachement aux héritages immobilier. Lorsque l’espace
est fragile et se dégrade, cette fonction fondamentale n’est pas assurée. Le fonctionnement de
nos sociétés veut que ce soit les groupes sociaux les plus fragiles vivant dans les conditions
les plus précaires, qui donc auraient le plus besoin d’un espace les protégeant contre les
menaces planant sur eux, qui habitent des logements également précaires, redoublant ainsi
leur fragilité psychologique et sociale. On mesure ainsi le drame que cela peut représenter
pour eux.

Notons au passage le phénomène tout à fait singulier qui fait de l’ancrage spatial le support
d’inscription dans la temporalité et du même coup dans l’historicité, en nous inscrivant en
continuité avec les groupes sociaux et culturels qui ont partagé ou qui partagent les mêmes
formes spatiales. Ceci fait que chaque individu se trouve lié indirectement à travers ce support
spatial à un groupe ou une communauté, le protégeant contre les affres de la solitude tout en
préservant son indépendance. Même en étant isolé, on peut ainsi ne pas se sentir totalement
seul. Car l’espace, tout en étant la métaphore et l’enveloppe du corps propre, assure une
fonction de médiation dans le rapport à l’autre et à la société : il nous en sépare, nous en
protège en même temps qu’il nous relie à eux symboliquement. Mais cette médiation est plus
ou moins bien assurée, elle peut s’avérer fragile et on craint alors d’être envahi, ce qui peut
provoquer des réactions de repli défensif. La promiscuité à laquelle certaines personnes sont
soumises engendre souvent de telles réactions, car la cohabitation devient alors
problématique. Mais le renforcement du besoin de protection par rapport aux autres peut aussi
aboutir à l’enfermement et à l’isolement dans ce qui devient une véritable forteresse, dont on
ne parvient plus à sortir. Certaines personnes ne parviennent plus à sortir de chez elle et il est
vain de vouloir les en extraire, elles deviennent prisonnières d’elles-mêmes, ce qu’elles
payent souvent d’une grande souffrance.

L’espace a également une étonnante capacité à recueillir les traces du passé que l’on y a vécu,
il permet ainsi de disposer de ce passé, de le conserver à portée de main pourrions-nous dire.
A la vue de ces signes on peut ainsi se remémorer des moments particulièrement heureux et
préserver la présence imaginaire d’êtres chers désormais disparus. Mais là aussi cette capacité
peut se retourner, car les souffrances passées imprègnent souvent les murs et on peut se
retrouver dans l’impossibilité de faire le deuil des personnes qui nous ont abandonnés. Il ne
suffit pas toujours de changer de lieu pour y parvenir, car les souvenirs douloureux peuvent
nous accompagner même si on s’installe à l’autre bout du monde. Parfois c’est comme s’ils
étaient déjà là, avant même que l’on pénètre dans le nouvel espace dans lequel on a cherché
refuge, comme le montre Gisela Pankow à travers une exploration de la littérature à ce sujet.
La forme d’un jardin, l’atmosphère d’une rue, la présence d’un long couloir, peuvent suffire à
rappeler ces moments douloureux que l’on transporte ainsi avec soi.

Cela signifie aussi que chaque nouvel espace dans lequel on s’installe est vécu par rapport aux
lieux fréquentés ultérieurement, il est réévalué à l’aune de notre expérience spatiale qui lui
imprime des significations particulières. Il s’agit chaque fois d’une rencontre originale, et les
interactions qui s’établissent entre nous et le nouvel espace dépendent de ce que l’on y
retrouve du passé, de ce que l’on estime avoir perdu, et de ce que l’on découvre pour la
première fois. Le plaisir se forme en fonction de la conjonction de ces différents facteurs qui
se condensent en un lieu. Quelques soit l’attrait de l’espace que l’on découvre, le porte des
souvenirs peut être insupportable, ou bien celui-ci peut signifier une dévalorisation de son
statut social, bien que parfois ces éléments peuvent être compensés par d’autres significations
attachées à ces lieux.

A travers ce jeu de significations multiples, l’espace dans lequel on s’inscrit sert de support de
formation des identités, qu’il contribue à étayer ou à fragiliser, selon le sens qu’il contient, les
modes de réinterprétation qu’on en fait ou que l’on projette sur lui. L’ancrage spatial facilite,
renforce ou déstabilise l’identification à un groupe social ou culturel, conforte les références
au groupe familial ou permet de s’en dégager, en même temps qu’il permet d’affirmer son
identité individuelle lorsqu’on parvient à y inscrire sa différence, à le façonner ou le
réaménager à son image. Il convient de noter que l’architecture moderne des grands
ensembles, qui exalte le formalisme abstrait, l’homogénéité, l’uniformité et la rigidité des
constructions, s’oppose violemment à ce processus d’appropriation différentielle. Ces
bâtiments résistent farouchement aux tentatives réitérées des individus qui s’efforcent d’y
imprimer quelque chose de leur personnalité. Cette architecture indifférenciée et répétitive qui
peut exercer son emprise sur des quartiers de plusieurs milliers de logements impose une
identification massive à l’ensemble des habitants, et provoque en fait un rejet et une mise à
distance de la collectivité, car elle ne permet aucune identification à des identités collectives
limitées au voisinage immédiat, qui assureraient une médiation par rapport à cette masse
nécessairement vécue comme envahissante et menaçante. L’affirmation de la modernité
rationaliste, par l’éradication de toute référence à l’histoire, dans ces constructions qui se
veulent atemporelles, annule toute inscription dans la temporalité et l’historicité et condamne
leurs occupants au repli défensif dans leur logement ou à des réactions agressives. Ceux-ci
luttent ainsi contre l’indifférenciation qui les menace. Le plaisir de l’espace tient en partie à sa
plasticité et à sa flexibilité qui permettent à chacun d’inscrire son individualité, comme en
témoigne l’attrait de l’architecture vernaculaire.

Nous ne saurions conclure cette réflexion sans évoquer les relations affectives auxquelles
l’espace sert d’écrin, car les sentiments qu’elles suscitent entrent curieusement en résonance
avec l’environnement dans lequel ils se déploient. Les lieux de nos amours sont comme
empreints de leur souvenir, et on ne peut les fréquenter sans être submergé d’une profonde
émotion. Ceci peut entraîner des désillusions terribles, lorsqu’on tente en vain d’y faire retour
pour animer la flamme d’une passion déclinante. L’espace ne suffit jamais à réactiver les
sentiments dont il a été le témoin, mais en revanche il rappelle cruellement la puissance
passée des liens affectifs et la tendresse des regards qui l’ont effleuré. Le même genre de
mésaventure menace les vieux couples qui essaient de restaurer une relation qui s’effiloche,
en s’installant dans une nouvelle maison ou en réaménageant une résidence secondaire
comme l’a montré M. Périanès5. L’illusion fonctionne tant que ce projet de resserrements des
liens affectifs est soutenu par le projet d’aménagement. La résidence secondaire, en réanimant
le mythe de la cabane primitive, renvoie aux premiers émois de l’adolescence et est censée
redonner un souffle d’innocence. Mais lorsque cet investissement dans la transformation de
cet espace s’achève, l’enthousiasme retombe, et le couple désoeuvré se retrouve à nouveau
face à lui-même, isolé dans une campagne qui se révèle soudain avenante, et parfois hostile.

1
BONETTI (Michel), « Habiter : le bricolage imaginaire de l’espace » ; Ed. Desclée de Brouwer, Paris, 1994.
2
PANKOW (Gisela), « L’homme et son espace vécu : abord analytique de la parole poétique », Paris, 2ème Ed.
aug et rev., Ed. Aubien, 1993.
3
ADORNO et HERKHEIMER, « La dialectique de la raison », Ed. Gallimard, 1974.
4
BOURDIEU (Pierre), « La distinction », Ed. Minuit, Paris, 1979.
5
PERIANES (Manuel), « L’autre habitat ou le mythe de la cabane », CSTB, Paris, 1978.

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