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Centre Scientifique et Technique du Bâtiment

Laboratoire de sociologie urbaine générative


4 avenue du Recteur Poincaré
75782 Paris cedex 16
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LABORATOIRE DE SOCIOLOGIE URBAINE GENERATIVE

LA SPATIALISATION DES IDENTITES :


DE L'ANCRAGE SYMBOLIQUE A LA QUETE
DES REFERENTS IMAGINAIRES

Michel BONETTI
Janvier 1995

Revue Internationale de Psychosociologie n° 2 - 1995

Article Habiter/MB 1995 – La spatialisation des identités : de l’ancrage symbolique à la quête des référents imaginaires
LA SPATIALISATION DES IDENTITES :
DE L'ANCRAGE SYMBOLIQUE A LA QUETE
DES REFERENTS IMAGINAIRES

Nous avons saisi l'opportunité que nous offrait la rédaction de cet article
pour poursuivre une réflexion sur les questions touchant à la construction
des identités à travers le rapport à l'espace, à la formation des identités
spatiales, que nous avons engagée dans le cadre de différents travaux de
recherche car elle est au coeur de nos pratiques d'intervention dans le
domaine de l'habitat social. Ces pratiques de conseil en matière de
conception de l'habitat et de soutien aux projets de développement social
urbain auprès des acteurs qui conduisent ces projets (maîtres d'ouvrage,
architectes, travailleurs sociaux, collectivités locales), visent à faire de
l'espace le support du développement individuel et collectif des habitants de
ces quartiers, requièrent une compréhension préalable des enjeux
identitaires auxquels ils sont confrontés.

Ces réflexions, nourries par les travaux de J. Palmade1, ont fait l'objet d'un
livre2 publié récemment, à l'issue duquel il nous paraît nécessaire de revenir
sur les fondements de ces enjeux identitaires, afin de comprendre pourquoi
ils peuvent être vitaux pour les individus concernés et pourquoi la
construction des identités fait actuellement problème. L'autre question qui
nous intrigue concerne la contradiction entre l'affirmation des différences
identitaires individuelles et le recours aux références collectives pour fonder
ces différences.

Dans nos pratiques d'intervention, la question est pour nous de savoir si,
face aux processus de fragmentation des identités auxquels les individus se
trouvent désormais confrontés, l'habitat et plus largement l'espace peuvent
constituer un support de recomposition, de réagencement, fût-ce sur un plan
imaginaire, des référents identitaires qui les traversent. Il nous semble que
certains individus peuvent effectivement prendre appui sur leur trajectoire
spatiale pour rassembler en un lieu les éléments disparates à partir desquels
ils sont en mesure de reconstituer une unité symbolique tenant lieu
d'identité, alors que pour d'autres, la condensation en un lieu des multiples
référents composant leur histoire ne permet pas pour autant de les faire tenir
ensemble, car elle ne suffit pas à masquer les failles et les fractures qui les
minent. Si le fait d'avoir pignon sur rue permet d'accéder à un certain statut

Article Habiter/MB 1995 – La spatialisation des identités : de l’ancrage symbolique à la quête des référents imaginaires
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social, ceci ne procure souvent, vous me pardonnerez le jeu de mot, qu'une


identité de façade. Sans parler de ceux qui ne disposent que d'un logement
vétuste ou d'un abri de fortune, dont la précarité ne fait que redoubler leurs
difficultés économiques et leur fragilité psychologique, lesquelles tendent
souvent à se renforcer mutuellement.

Entre ces extrêmes, toute une série de configurations sont envisageables,


cela va de l'ancrage dans une maison familiale symbolisant à jamais la
fidélité imaginaire à une identité culturelle passée, dont on se pare d'autant
plus volontiers que l'on échappe aux conduites qu'elle impose à ceux qui la
subissent quotidiennement, en se contentant d'y faire retour rituellement
pour y puiser juste ce qu'il faut de sens pour entretenir cette fiction,
jusqu'aux tentatives réitérées de se doter d'un lieu, réel ou imaginaire,
servant de repaire dans lequel on dépose, par couches sédimentaires
successives, les matériaux symboliques susceptibles de constituer les
éléments d'une construction identitaire en voie de réalisation, mais dont
l'achèvement est sans cesse différé, chaque expérience nouvelle exigeant un
réaménagement de l'ensemble ou, pire encore, ruinant les efforts déployés
jusqu'alors.

Il n'est pas anodin que le vocabulaire de la construction constitue le registre


privilégié dans lequel sont puisées la plupart des métaphores servant à
désigner les jeux et les enjeux identitaires, que ce soit des fondations sur
lesquelles s'érigent des édifices ressemblant le plus souvent à des châteaux
de carte, à moins qu'il ne s'agisse a contrario de forteresses dans lesquelles
les individus s'abritent au risque de s'y enfermer, ou bien des matériaux que
l'on accumule, des cloisons que l'on dresse entre les différents univers dans
lesquels on évolue, les façades derrière lesquelles on cache son désarroi ou
des arrière-cuisines et des caves où on dissimule les référents peu
recommandables dont on essaie de se déprendre, mais auxquels on tient
néanmoins secrètement.

Ce recours aux métaphore spatiales et constructives signifie bien que


l'identité est un processus de construction à partir des matériaux que nous
offre l'existence, les différentes édifications qui en résultent, homogènes ou
composites, solides ou fragiles, étant plus ou moins résistantes à l'épreuve
du temps, perméables ou étanches aux influences de l'environnement,
souples ou rigides face au changement social, accueillantes ou hostiles à
l'altérité. Inversement on peut voir dans les formes architecturales
développées par chaque culture, chaque classe sociale ou chaque période
historique le reflet des valeurs culturelles qu'elles se sont efforcées de
promouvoir et sur lesquelles se fondent les identités collectives qui
imprègnent les destins individuels.

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LA PROMOTION DE L'INDIVIDUALISME ET LE RECOURS AUX REFERENTS


IDENTITAIRES

La quête effrénée de référents identitaires est amplifiée par changements


brutaux et la crise des valeurs qui affectent nos sociétés et entraînent le
brouillage, voire la disparition, des référents traditionnels. Mais les origines
du problème nous semblent plus profondes et renvoient au déploiement de
l'individu comme catégorie de référence qui s'est esquissé à partir de la
Rennaissance.

Certains anthropologues comme Louis Dumont estiment que ce mouvement


est plus ancien encore et serait à l'oeuvre dès l'émergence du Christianisme,
qui pose l'individu face à Dieu, même si ses effets sur le rapport des sujets
au monde sont beaucoup plus tardifs.

L'émergence de l'identitié comme question sociales et culturelle


accompagne ce dévelopement de l'individualisme : dans le même
mouvement ou la référence à l'identité s'affirme, celle-ci devient
problématique, elle ne va plus de soi, n'est plus assurée, donnée par avance.
Elle doit faire l'objet d'une recherche, voire d'une conquête, chacun étant
condamné à se frayer laborieusement un chemin pour acquérir les attributs
auxquels il aspire. On peut d'ailleurs se demander si çà ne devient pas un
enjeu précisément parce qu'elle fait problème. Le fait même d'aspirer à la
reconnaissance d'un statut ou d'une qualité particulière étant produit par
l'absence de référent originaire dont le sujet serait doté d'emblée.

Tant que les individus naissaient dans un environnement social relativement


stable, dont la reproduction était assurée pratiquement sans changement,
mais surtout tant qu'ils étaient définis par leur appartenance à une famille,
un clan, une caste ou une classe, à un milieu (commerçants, artisans,
paysans), à une profession exercée par leurs parents voire leurs grands-
parents, milieu et profession dans lesquels ils exerçaient tout
«naturellement» leur activité avec peu de chance d'en changer au cours de
leur existence, leur identité leur était donnée, pour ne pas dire imposée
d'emblée.

Le problème de l'affirmation identitaire ne se posait pas, car les individus


intériorisaient les valeurs et les normes de conduites auxquels ils étaient
assujettis, soumis, sans que cela d'ailleurs ne leur pèse. Ils étaient identifiés
à travers les attributs de leur milieu d'appartenance, ils n'existaient pas pour
ainsi dire par eux-mêmes ou pour eux-mêmes, et ils défendaient d'autant
plus spontanément les valeurs de leur groupe d'appartenance qu'ils leur
étaient intrinsèquement liés, ils n'existaient comme sujet social qu'à travers

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elles. Dans ces conditions, il est même abusif de parler d'individu, voire
d'identité, puisque aucune alternative ne s'offrait.

Tout a commencé à se gâter dès lors que la reproduction sociale n'allant


plus de soi, des possibilités de changer de milieu ou de profession se sont
ouvertes, les liens familiaux et les relations avec les groupes d'appartenance
d'origine s'étant distendus. Un espace s'est ouvert et des opportunités se sont
offertes à chacun, créant ainsi une disjonction, un écart entre les personnes
et leur milieu, faisant émerger l'individu comme une catégorie auto-
réflexive et auto-référencée, ouvrant la possibilité de choix, certes sous
contraintes et limité par les pesanteurs culturelles et socio-économiques.
Mais l'important est l'ouverture de cet espace, de cette brèche qui pose
l'identité comme une question, un objet de conquête. Toute une plage de
conduite s'est alors développée, allant de l'acceptation du statut et des
activités antérieures au renoncement à tout changement à l'issue de
quelques tentatives infructueuses, jusqu'à la dépense d'une énergie farouche
pour s'extraire du milieu d'origine et se déprendre de ses valeurs qui restent
prégnantes. C'est là que prennent place les conflits identitaires qui
alimenteront le développement du roman, dont Flaubert et Balzac
représentent les formes canoniques. C'est une phase de transition marquée
par des tensions considérables, l'enjeu étant de se déprendre de l'identité
donnée initialement, qui apparaît dès lors imposée, car elle ne va plus de
soi, pour s'efforcer de conquérir une identité nouvelle, à soi, qui ne doive
rien aux aléas de la naissance, aussi illusoire que cela puisse être. Au plan
affectif c'est la lutte farouche dans laquelle s'engagent les héros
romanesques, qui refusent de s'inscrire dans les projets formés par leurs
familles et rejettent les destins qui leur sont promis, au prix de douloureuses
tribulations amoureuses et de conflits entre les penchants du coeur et les
pressions de l'entourage auxquels ils ne peuvent rester insensibles.

C'est là également que s'inscrit l'origine de la psychanalyse, car les


références traditionnelles vacillent et le désir partiellement affranchi des
contraintes sociales qui pesaient sur lui et l'endiguaient commence à
réclamer son dû.

Il convient également de noter que ce processus de promotion de l'individu


correspond également au projet de la philosophie des Lumières, qui
contribue à l'amplifier à travers le mouvement d'émancipation de l'homme
dont il se fait le chantre. Ce mouvement vise à faire triompher la raison
universelle et pose l'égalité de statut des individus en s'efforçant de les
dégager des codes et des pesanteurs sociales et culturelles singulières qui
entravent leur développement, qu'il s'agisse des références familiales,
religieuses ou géographiques. Cet héritage sera repris par la révolution

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française et se prolongera à travers différents mouvements sociaux ou


politiques, notamment le marxisme, en vue de promouvoir un "homme
nouveau", affranchi du carcan des particularismes locaux. Il vise à doter
l'individu d'une identité qui renvoie à une figure universelle abstraite au
prix de l"éradication des identités locales dont il était porteur, qui sont dès
lors considérées comme autant de freins, de limites et d'entraves à son
épanouissement, puisqu'elles l'enserrent dans de multiples réseaux
d'allégeance et d'obligations créant des inégalités de statut.

Il s'agit dans doute là d'une contradiction majeure du processus de


développement des identitiés individuelles, puisque celles-ci sont censées
se déployer en étant privées de l'ancrage symbolique dans un système de
différences susceptibles de les nourrir et sur lequel elles peuvent s'étayer.
On peut se demander si cette perte d'ancrage symbolique ne cesse pas de
faire retour sous forme de quête imaginaire, dès que les promesses de la
raison universelle travesties, instrumentalisées, à travers l'espérance d'un
progrés indéfini, sont déçues. L'homme, arraché aux contraintes d'un terroir
qui l'étouffait, chercherait ainsi désespérement à s'y réfugier dès que l'orage
menace et qu'il sent le sol se dérober sous ses pieds.

LE DEPLOIEMENT DE L'IMAGINAIRE SUR LES RUINES DU SYMBOLIQUE

Autrefois l'identité sociale coïncidait avec les identifications collectives,


dans la mesure où les individus s'efforçaient d'acquérir un statut valorisant à
l'intérieur d'un groupe ou d'une classe sociale, de manière à renforcer les
liens de solidarité qui les unissaient à ce collectif tout en y jouant un rôle
privilégié. Désormais il semblerait que l'on assiste à une dissociation, voire
à une opposition des identités sociales et des identités collectives, le
renforcement des premières, qui seraient recherchées pour elles-mêmes, se
faisant au détriment des secondes, dont le dépérissement s'en trouve ainsi
accentué. Autrement dit, les individus chercheraient toujours à obtenir un
statut valorisant reconnu par un groupe social, sans pour autant se sentir
parties prenantes de son destin et liés par les valeurs qui l'animent. Ce serait
seulement l'image gratifiante que confère l'obtention d'un tel statut et la
position sociale dont il atteste qui mobiliseraient les individus.

Ceci nous renvoie semble-t-il à la distinction entre le développement de


l'individualisme et la conquête de l'autonomie, entre l'individualisme et ce
que nous pourrions appeler l'individuation ou plutôt l'individualité, pour ne
pas prêter à confusion avec le concept psychanalytique du même nom. La
conquête de l'autonomie, pour reprendre les conceptions développées par
Castoriadis3, consiste à se déprendre de l'imposition du discours de l'autre et

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de ses injonctions aliénantes, tout en intégrant les exigences de la vie


sociale en s'étayant sur les liens et les valeurs collectives pour développer
un projet d'autonomie, dans un processus de dépassement homologue au
processus analytique. Le développement forcené de l'individualisme
constitue à bien des égards l'opposé de ce mouvement, puisqu'il recouvre
effectivement des tentatives pour se dégager de l'emprise de l'autre, mais
dans une opposition radicale et un rejet de toute contrainte et de toute
référence à la vie collective contre laquelle il s'institue en proclamant une
volonté totale d'indépendance. Ce faisant, il se trouve démuni de toute
possibilité d'étayage sur et dans le rapport aux autres pour assurer son
développement, sauf à considérer l'autre comme une source à exploiter dans
un rapport de domination ou parasitaire. Il se pourrait qu'il s'agisse là d'une
conduite défensive : l'autre étant vécu comme un obstacle au
développement de sa propre autonomie en raison de l'emprise qu'il exerce,
dans l'incapacité de s'en déprendre tout en conservant le soutien qu'il
procure, on s'efforcerait de le dévaloriser, le nier, voire le détruire, car se
serait la seule solution pour pouvoir s'en dégager, cette violence même
signant l'échec de cette tentative puisque ça n'est jamais en niant l'existence
de l'autre, au prix même de sa destruction que l'on s'en abstrait, puisque dès
lors on ne procède que du manque ainsi instauré et on se trouve rapidement
condamné au repli sur la vie privée, qui ne croit pas si bien dire.

Les tentatives de conquête ou de confortation des identités sociales, au sens


de recherche de signes de statut, déliées de l'inscription dans les identités
collectives qui en sont porteuses, ont quelque chose d'artificiel et assurent
une crédibilité limitée. Ces éléments ne sont jamais réellement incorporés
dans la mesure où ils ne s'ancrent pas dans une pratique dont ils seraient
l'expression au plan symbolique. Les individus les adoptent mais n'y
adhèrent pas fondamentalement, ils s'en revêtent en fonction des
circonstances, à titre transitoire, avec toujours l'espoir de pouvoir en
changer au profit d'un habit plus seyant ou distingué. Ces référents restent
en extériorité, comme flottants, ce qui explique à la fois le succès et la
fugacité des modes identitaires et la promotion du changement et de
l'innovation comme idéologie de rechange.

Il suffit de penser à la façon dont les identités collectives d'un paysan ou


d'un sidérurgiste s'inscrivent jusque dans l'épaisseur de leur corps et
imprègnent toute leur gestuelle pour se convaincre de la fragilité, pour ne
pas dire de la vanité, des identités sociales qui ne prennent pas appui et ne
pénètrent pas la profondeur des pratiques et des valeurs qui leurs sont liées.

Ceux qui se réfèrent seulement à des jeux de signes et des emblèmes, à


moins qu'ils ne soient cyniques, risquent d'être la proie des marchands

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d'espoirs les moins recommandables, des sectes aux intégrismes de toutes


natures qui fleurissent par ces temps de crise des idéologies. Ils se trouvent
dans un état de vulnérabilité, car cette relative extériorité des identités les
rend fragiles, et par là-même fragilise ceux qui s'y réfèrent. Pour reprendre
les métaphores constructives, les identités sécrétées, imposées de
«l'intérieur», par le milieu familial, constituaient des fondations sur
lesquelles les individus pouvaient s'édifier, ceux-ci acquérant d'ailleurs une
certaine force par le fait même d'avoir parfois à s'y opposer. Il s'agissait de
véritables armatures, certes souvent rigides, alors que les référents que l'on
puise au gré de ses expériences successives ressemblent à une mosaïque de
carreaux ou de briques mal jointes, posés ou accumulés à la hâte, traversés
de failles ou menacés d'infiltrations, qui servent de revêtements, sorte de
«double peau» comme disent les architectes, dont la stabilité est précaire, et
qui peuvent conduire à la prolifération de "faux-self", car elles viennent se
coller sur des édifices psychiques dont elles ne suffisent pas à colmater la
fragilité.

Nous comprenons mieux maintenant l'importance accordée aux enjeux


identitaires, la nécessité impérative de pouvoir se définir et se situer
socialement puisque la place, le statut et les attributs de chacun ne sont plus
donnés par avance. L'accès à l'identité aurait d'autant plus d'importance qu'il
est problématique, incertain et fragile, condamnant chacun, à colmater les
failles qui menacent sans cesse son édifice intérieur d'effritement.

L'humour veut que les deux modes de construction de l'identité que nous
avons distingués, l'un étant l'expression symbolique du groupe social ou
culturel auquel on appartient par essence et qui constitue les fondements de
son existence, l'autre étant constitué d'un ensemble de signes que l'on puise
dans le socius pour se les approprier et s'en recouvrir en les agençant tant
bien que mal, correspondent aux deux principaux paradigmes de
construction des édifices. On peut en effet construire des bâtiments à l'aide
de murs solides et rigides, reposant sur des fondations solidement ancrées
dans le sol, ou bien réaliser une ossature légère résultant de l'assemblage de
divers éléments que l'on recouvre ensuite d'un revêtement, d'un matériau
servant de "parement", ce terme technique signifiant bien qu'il ne s'agit là
que d'une parure. Ce système est plus fragile que le précédent, mais il est en
même temps plus souple et il est notamment utilisé pour faire face aux
séismes, ce qui suggère par homologie des réflexions sur la stabilité des
identités renvoyant à ce paradigme.

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LA PROLIFERATION DES SIGNES POUR COLMATER LE VIDE

Nous avons vu que ce besoin d'identité renvoie aux processus d'abstraction


auxquels les individus sont confrontés, puisqu'ils sont définis abstraitement
à la fois par leur valeur sur le marché et comme membre d'une entité
universelle, la nation, dont le sens tend par ailleurs à s'épuiser, car ses
fondements sont sapés à leur tour par le marché après avoir servi de cadre à
son expansion. Ce sont donc des entités désincarnées qui servent de
référents majeurs après avoir travaillé à la dissolution des repères culturels
singuliers. L'individu se trouve donc privé des éléments qui suffisaient à
fonder sa différence, qui était ancrée profondément dans les entités
collectives dont il procédait sui généris. Il se présente désormais comme
une page blanche dont les limites sont incertaines, puisqu'elles dépendent
de ses capacités à acquérir un statut social valorisant et des contraintes qui
pèsent sur ses possibilités de choix, en raison des opportunités que lui offre
la société et des mécanismes qui régissent le cloisonnement social. Ces
derniers circonscrivent en effet l'espace dans lequel il peut espérer se
déployer. L'individu devient donc une surface d'inscription de signes de
statut et de référents culturels, sur laquelle il est amené à écrire son
existence, avec plus ou moins d'habileté et selon un style qu'il lui faut
élaborer. C'est sans doute ce qui explique la vogue dont bénéficie la
sociologie des «styles de vie», dont le flou ne serait que l'expression de
l'incertitude et de la perplexité à laquelle les individus se trouvent
confrontés.

Autrefois le mode d'écriture était déjà fourni en fonction de l'origine sociale


et culturelle et le texte était parfois largement écrit, chacun ayant à charge
d'accomplir ou de réinterpréter en fonction des circonstances la partition qui
lui était dévolue. Certains pouvaient être parfois désireux ou contraints de le
réécrire, mais ils disposaient d'un référent par rapport auquel ils pouvaient
se situer. Les individus pouvaient se contenter de reprendre l'ensemble en
apportant seulement quelques retouches, ou bien remanier ce texte en
profondeur, changer de style ou de registre en empruntant pour cela à
d'autres. Le vocabulaire ou le rythme pouvaient changer sensiblement, mais
la syntaxe était souvent conservée pour l'essentiel, bien que certains
éprouvaient le besoin d'effacer une partie de leur histoire, de mettre en
valeur certains traits pour en occulter d'autres, voire déchirer rageusement
ce document ou leur devenir était tracé par avance, avec le risque de ne pas
avoir pour autant l'énergie nécessaire pour le recomposer, ne parvenant
parfois qu'à réaliser une esquisse maladroite de la vie à laquelle ils
aspiraient, à n'en faire qu'une ébauche ou à en tracer seulement quelques
bribes, l'essentiel restant à l'état de projet inachevé.

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Le fait d'être devant une page blanche peut susciter quelques inquiétudes,
voire saisir d'effroi l'auteur en mal d'inspiration qui se trouve face à cette
nouvelle liberté, d'autant plus que celle-ci reste largement factice. Celui qui
croit en effet que le champ des possibles lui est désormais largement ouvert
apprend vite à ses dépens qu'il n'en est rien. Ce qui ne lui est plus
réellement imposé de l'intérieur, en raison de ses origines sociales et à
travers l'inculcation des normes et des valeurs inhérentes à son milieu
culturel, lui revient de l'extérieur, sous forme d'exigences et d'exercices de
style auxquels il doit se conformer pour réussir, de compétences qu'on
attend de lui pour pouvoir postuler au statut auquel il aspire, d'une
concurrence effrénée à laquelle chacun est désormais soumis,
d'opportunités qui se dérobent ou s'éloignent au fur et à mesure qu'il croit
avancer.

L'individu se trouve donc menacé de se retrouver face à un vide


symbolique, qu'il lui faut à tout prix combler, d'où cette frénésie pour
trouver des signes, des traces, des images, des repères. Sans cela il se
retrouve dans un univers lisse et indifférencié, dans un espace blanc,
isomorphe et isotrope, réduit au même. Face à ce risque d'effacement, de
déni d'identité, l'autre paraît à son tour menaçant, du moins projette-t-il sur
lui la responsabilité de cet «état des choses», pour reprendre le titre du film
de Wim Wenders qui correspond parfaitement à cette atmosphère d'atonie.

Ces signes identitaires étant puisés à l'extérieur, au gré des circonstances, ils
ont une certaine labilité, il s'agit de signifiants instables, dont le sens évolue
et s'épuise rapidement. La construction de l'identité se fonde sur le recours à
une multitude de signes, et exige de ce fait la fabrication désordonnée
d'images, et c'est sans doute pourquoi le régime de la fiction produit par les
usines à rêve audiovisuelles connaît un tel succès, car le réel appauvrit par
les processus d'abstraction ne suffit plus à répondre à cette demande sans
cesse renouvelée par l'usure rapide des codes qu'elle entretient.

On peut se demander si on ne passe pas ainsi de processus identitaires


fondés sur le symbolique, à des processus exploitant et exultant
l'imaginaire. Le symbolique est défini là comme résultant d'un ancrage du
sens dans la réalité, comme établissant ou préservant une correspondance
entre un objet, une situation et le sens qui en émane ou lui est conféré,
comme procédant d'un code relativement stable, même s'il peut évoluer
historiquement ou donner lieu à des connotations variées. L'imaginaire lui
n'est pas astreint à de telles entraves, les significations peuvent se déposer,
se fixer transitoirement sur certains objets, se déplacer et se modifier sans
cesse, de manière aléatoire et arbitraire. Il autorise toutes les lectures, les
pirouettes et les imbrications. Les significations sont déliées des objets sur

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lesquels elles se posent. Elles virevoltent, se juxtaposent et se condensent,


indépendamment de toute rationalité apparente. Au plan des
représentations, le déferlement de l'imaginaire serait l'antidote du processus
de rationalisation et d'instrumentation croissantes de notre société, une sorte
de contre-feu dialectique. En effet plus la «ratio» l'emporte et circonscrit les
pratiques sociales jusqu'à les étouffer, plus on assiste à une exubérance des
phénomènes apparemment irrationnels (qui obéissent en fait à une autre
rationalité) et au déferlement de significations exotiques.

Conçue de cette manière, la distinction entre le symbolique et l'imaginaire


renverrait à une distinction entre le sens lié aux choses et aux situations,
doté d'une épaisseur et correspondant à une structure logique, à la raison, et
les significations volatiles, multiples et variant au gré des courants.

Ceci nous fait penser à la différence que fait Carlo Argan4 entre
l'architecture de la Renaissance, dont l'esthétique est liée à la forme, à la
composition d'ensemble des constructions, dans leur plénitude et leur
matérialité, et le baroque, qui joue sur des images de pures représentations,
multiplie les trompe-l'oeil, s'amuse à accoler des fresques et des fausses
colonnades sur les façades, allant jusqu'à simplement les dessiner pour
plagier de manière ironique le sérieux du style précédent, auquel il s'oppose
ainsi avec humour. Alors que le style de la Renaissance proposait une
représentation de l'espace, le baroque offre seulement un espace de
représentation, un théâtre chatoyant, où l'espace n'est plus que le support
des images données à voir.

Ceci permettrait de comprendre la tendance à conférer des significations


multiples, souvent inquiétantes, à des phénomènes sociaux en réalité sans
grande importance, à survaloriser certains individus pour des «exploits»
sommes toutes sans grand intérêt, et inversement à affubler certains groupes
sociaux de connotations péjoratives voire stigmatisantes, sans qu'il y ait de
lien réel avec leurs pratiques et leurs agissements. Certes les médias
contribuent largement à l'amplification de ces phénomènes, mais ils ne
rencontreraient pas un tel succès si cette mise en spectacle généralisée de la
réalité, comme le pressentait il y a près de trente ans G. Debord5, ne
correspondait pas à un processus profond et ne rencontrait pas une forte
demande sociale. Il n'est pas étonnant que ces phénomènes se développent
tout particulièrement dans les grands ensembles victimes du style
international né de la Charte d'Athènes, dont l'architecture à la gloire du
formalisme abstrait est faite de constructions immenses, homogènes et
lisses, ou rien n'arrête le regard qui se perd dans des perspectives infinies. Il
s'agit à proprement parler d'une architecture in-sensée, vide de sens, que les
habitants s'efforcent de remplir par les rumeurs les plus folles, les invectives

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mutuelles et les affrontements incessants, tentant ainsi désespérément de


produire des significations, dans ces univers atones. Ils y parviennent
d'ailleurs au point de les saturer de significations et de défrayer la
chronique, le moindre incident étant monté en épingle et risquant de ce fait
de provoquer des drames.

Le discours ambiant sur ces quartiers, repris d'ailleurs par ceux-là même qui
en sont victimes, car ils en tirent des bénéfices secondaires non
négligeables, qui prétend que «ces quartiers n'ont pas d'identité» est
notoirement faux. Ces quartiers souffrent au contraire d'un trop-plein
d'identité qui les rend étouffants. Le problème n'est pas là, il tient au fait
que cette identité n'est pas fondée sur l'identité sociale et culturelle de leurs
habitants, car celle-ci reste en souffrance. Il s'agit d'une identité d'emprunt,
entièrement fabriquée, nourrie des fantasmes les plus fous, plaquée sur une
réalité au demeurant banale. C'est précisément sur cette banalité et à cause
de la banalité même de cet univers, du vide insupportable qui y règne, de
son in-signifiance, que se greffe une prolifération de significations, pour la
plupart violentes et morbides, car les seuls matériaux disponibles pour
fabriquer de l'identité sont fournis par les conflits qui s'y déploient.

A défaut de pouvoir sublimer leurs pulsions et d'acquérir un statut


socialement valorisé à travers des activités culturelles, sportives ou grâce à
la réussite scolaire, il ne reste aux jeunes de ces quartiers qu'un moyen pour
accéder à une certaine reconnaissance, obtenir une certaine «distinction» :
c'est en jouant les délinquants, en multipliant les actes agressifs qui effraient
les adultes. En l'absence d'autres possibilités correspondant à leurs
compétences, ils se construisent ainsi une identité par défaut, en cultivant le
négatif.

Grâce à cette image qu'ils se fabriquent et qui fait peur, ils acquièrent un
statut, une place à certains égards enviable, puisqu'ils attirent sur eux
l'attention des adultes et des pouvoirs publics qui oscillent entre la
sollicitude et la répression violente, qui alimente d'ailleurs en retour leur
propre violence. Leurs actes délictueux sont autant de mises en scène, de
rites, même s'ils tendent à se dissimuler, à hanter les caves et les parkings.
Agissant dans l'ombre tels des fantômes, ils n'en paraissent que plus
inquiétants et menaçants.

La preuve en est qu'ils répugnent à quitter «leur quartier», ils sont même
souvent très inquiets lorsqu'il se rendent au centre ville. Dans leur quartier
ils sont reconnus, craints, ils ont un statut, alors que s'ils en sortent, ils
perdent brutalement cette identité qu'ils se sont façonnés et qui leur est
conférée. Franchies les limites de leur territoire, ils ne sont plus rien, ils

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sont renvoyés à l'anonymat et à leurs difficultés d'insertion,, sauf à y


perpétrer des actes délictueux qui leur permettront d'alimenter le discours
dont ils sont l'objet une fois de retour sur leurs terres (ou plutôt leur bitume)
et de conforter ainsi leur statut. On comprend qu'il leur soit difficile de
renoncer à leurs activités douteuses, car ce serait renoncer à l'identité qu'ils
ont ainsi acquise pour se retrouver réduits à la triste figure du chômeur ou
de l'ouvrier laborieux mal payé.

Pour les adultes qui n'ont rien, se vivent déclassés et dévalorisés, se


retrouvent isolés, la présence des immigrés est d'autant plus insupportable
que ceux-ci affichent des pratiques culturelles relativement riches, donnent
à voir leurs relations de solidarité, exhibent des tenues vestimentaires
flamboyantes qui tranchent avec la grisaille ambiante. Cette population
française déclassée souffrant d'un déni identitaire ressent comme une
provocation cette prolifération d'images et de valeurs que les immigrés leur
opposent, et leur attitude agressive est une sorte de réaction de dépit.

Pour les petites classes moyennes ou les ouvriers en promotion vivant dans
ces quartiers, la dégradation de l'espace leur renvoie une image d'eux-
mêmes dévalorisée, elle annule la différence de statut qu'ils revendiquent
d'autant plus qu'elle est bien souvent minime et qu'elle a été chèrement
acquise. Dès lors que l'espace, du fait de son homogénéité et de son
isomorphisme, ne confirme pas les différences de statut, n'atteste pas la
supériorité à laquelle prétendent certaines fractions de classes sociales, leur
identité sociale s'en trouve fragilisée.

Nous assistons actuellement à un accroissement de la demande de


renforcement de la ségrégation spatiale entre les classes sociales du fait de
cette fragilisation. Comme les statuts sociaux ne sont plus stables et leur
ancrage n'est plus assuré, les individus ont besoin de réaffirmer de manière
ostentatoire et sans cesse renouvelée leur différence. L'identité étant
procurée par le dehors et n'étant pas une valeur adhérente au sujet,
profondément incorporée, sur laquelle il peut se fonder, il risque de la
perdre, d'en être dépossédé à tout moment. Il est donc nécessaire que
l'extérieur lui confirme en permanence qu'il en dispose effectivement, il a
besoin d'une réassurance de son statut à travers de multiples signes. Il ne
cesse de se regarder dans le miroir que lui tend la réalité et de s'inquiéter de
l'image que les autres lui renvoient. C'est ce processus qui alimente la
«culture du narcissisme» pour reprendre le concept proposé par Lasch6.

Cette quête éperdue de repères identitaires se traduit également par la


résurgence des particularismes ethniques, culturels et religieux, d'autant
plus violente que l'universalisme et la raison instrumentale s'étaient

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acharnés à les éradiquer. La question est de savoir s'il s'agit là d'une sorte de
retour du refoulé, d'une récupération de racines enfouies, l'ancrage dans
cette symbolicité restant intact sous la couche d'acier trempé que la
modernité avait cru imposer à ces bouillonnements culturels, ou bien d'une
effervescence puisant dans une fantasmatique imaginaire frisant le
processus hallucinatoire ? Cette convocation du passé et des valeurs les plus
archaïques pour se protéger des effets dévastateurs du rationalisme ne
constituant qu'un mécanisme de défense traduisant une tentative de fusion
primitive. La prolifération des intégrismes et la violence qui l'accompagne
peuvent en effet s'interpréter comme un resurgissement des pulsions que la
culture s'était vainement efforcée d'endiguer, la mince couche de
rationalisme étalée au cours de quelques siècles sur ce chaudron
bouillonnant ne résistant pas à la formidable pression exercée par ce feu qui
couvait sous la cendre froide de la technologie rayonnante. Mais on peut
aussi penser que cette violence intégriste constitue un coup de force, qui
nécessite le déploiement d'une énergie considérable pour entamer le
bouclier de la raison instrumentale, qu'elle ne parvient d'ailleurs pas
réellement à déstabiliser, celle-ci poursuivant son expansion irrépressible.

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R
éférences bibliographiques

1. PALMADE (J), Postmodernité et fragilité identitaire, Connexion


n°55, 1990

2
. BONETTI (M), Habiter : le bricolage imaginaire de l'espace, Ed.
Desclée de Brouwers, Paris, 1994

3
. CASTORIADIS (C), Le monde morcelé, Paris, Seuil, 1990

4
. ARGAN (Carlo), L'Europe des capitales, Ed. Skira, 1964

5
. DEBORD (G), La société du spectacle, Paris, Ed. Lebovici, 1976

6
. LASCH (Ch), The culture of narcissism, New York, W.W. Norton
and Company Inc, 1978

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