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Eco-quartier

L
a Terre est malmenée, chamboulée, meurtrie par l'in-
dustrialisation et la modernisation, qui vont de pair et
qui ont indéniablement permis d'atteindre, inégale-
ment entre les humains, un degré de confort incroyable il y a
encore un siècle. Comme dans apprenti sorcier, les humains
Et la ville, qui n'est plus la ville sont à l'origine d'un déploiement technologique qui se
retourne dorénavant contre eux. Le progrès technique et scien-

mais un urbain éparpillé, diffus, essaimé, tifique semble avoir une logique propre, difficile à maîtriser
et à réorienter, d'autant qu'il constitue le moteur de l'enrichis-
sement à l'heure du capitalisme de l'immatériel. Depuis long-
qui la considère écologiquement ? temps déjà, des savants tentaient d'alerter leurs concitoyens
quant aux dangers que la planète-et par conséquent toute
la population mondiale-rencontra itou allait connaître dans
un proche avenir, de par les "méfaits" du progrès. Ces voix du
mal heur, de l'Apocalypse, n'étaient guère entendues, donnant
ainsi raison au célèbre adage :"Nul n'est prophète en son pays."
C'est vrai, ni RachelCarIson.niJean Dorst.ni RenéDumont,ni
Bernard Charbonneau, ni Jan Tinbergen, ni René Dubos et
Barbara Ward, ni tant d'autres observateurs engagés dans la
défense du Bien Commun dans les années 1950 et 1960, n'ont
convaincu les médias, les hommes politiques et l'opinion
publique. C'est avec le rapport du Club de Rome et toutes les
i/ controverses qu'il généra, la Conférence des Nations unies sur
Cf. Halie à Sa croissance ?, sous
la direction de D. H. Meadows, l'environnement à Stockholm en 1972/1, puis la "crise du
1972, qui reprit la notion
pétrole" (1973), le rapport Brundtland {Notre avenir à tous,
d*"éco-développement"
imaginée en 1971 au séminaire 1987) et la tenue du Sommet de la Terre à Rio (1992) que l'éco-
de Founex en Suisse et
popularisée par la déclaration
logie devient une préoccupation générale partagée. Ces
de Cocoyoc au Mexique en années-là sont aussi marquées par de nombreuses catas-
1974, comme le raconte Ignacy
Sachs in Urbanisme n° 303 trophes industrielles (Seveso, Bhopal,Tchernobyl...) qui sen-
(nov.-déc. 1998). sibilisent les citoyens et également les élus. Malgré cette prise
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Semaine du développement durable de Londres : manifestation des cyclistes pour un futur sans pétrole

de conscience, le pollueur est toujours un autre que soi et, à défaut d'effectuer une véritable révolution culturelle a/
Cf. Chris Younès, "L'Âge Deux de
plaçant l'écologie au centre du débat politique, on se borna, au mieux, à faire payer les prédateurs et autres"voyous" l'utopie", in Urbanisme n° 336
des mers, des airs et de la terre.Très (trop?) lentement, la préoccupation envi ronnementale interpella le dévelop- (mai-juin 2004).
pement économique, caractérisé par le "toujours plus", et le traitement des inégalités (la fameuse "question
3/
sociale"). Mais aussi les relations entre le Nord et le Sud, les modes de vie de chacun (quelle production pour quelle Cf. le dossier "Europe : ville et natur'
consommation ?), l'agriculture et la pêche et plus généralement les relations des humains avec la Nature. Enfin, in Urbanisme n° 314 (sept.-oct. 2000
en particulier l'article
les valeurs d'une civilisation digne de ce nom (la responsabilité, la solidarité et l'éthique) et les modalités de la d'Annie Zimmermann sur Malmo.
démocratie (la participation des habitants, les conférences de consensus, le budget participatif, etc.).
Et la ville, qui n'est plus la ville mais un urbain éparpillé, diffus, essaimé, qui la considère écologiquement ? Cette 4/
Cf. Jacques Chevalier, "Quels conten
histoire reste à écrire. Néanmoins, il est possible de repérer dès Habitat l (Vancouver.igyô) certaines velléités en faveur aux politiques du développement
d'un habitat économe en énergie (le solaire, par exemple), optant pour des matériaux dont le rapport qualité d'au- durable des villes aux États-Unis ?",
in Le Développement durable.
tonomie/prix était appréciable et l'agencement simple à effectuer. Des petits ensembles immobiliers écologiques Une perspective pour le X X I e siècle,
ont même été construits ici ou là. Mais penser une ville, toute une ville et ses à-côtés, en termes d'écologie, cela sous la direction de lean-Paul Marëi
et Béatrice Quenault, préface d'Hen
s'apparente pour beaucoup à de l'utopie/S.Toutefois, tant en Europe/3 qu'aux États-Unis/4 et un peu partout Bartoli, Presses universitaires de
dans le monde /5, des quartiers "pi lofes", des transports "propres" et collectifs, des horaires mieux adaptés au cli- Rennes, 2005.Cet ouvrage est excell
mat et aux usages, des jardins "solidaires", des incitations fiscales pour la récupération et le recyclage des déchets,
5/
pour les économies d'énergie et la protection de l'environnement, et d'autres expériences, se sont multipliées. Cf. Villes innovantes du monde enta
Même le droit s'y est mis, timidement, avec des dérogations, mais sûrement/6. sous la direction dei Françoise
Lieberherr, à l'occasion de la
Alors tout va bien ? Non. Des écosystèmes sont saccagés, des chaînes alimentaires interrompues, des espèces Plate-forme internationale sur
animales et végétales définitivement rayées de la carte, les émissions d'oxyde de carbone en augmentation (ainsi le développement durable urbain
(Genève, octobre 2005).
que le trou d'ozone), le réchauffement de la planète est à présent démontré, on utilise des réseaux surdimension- Site à consulter : www.s-dev.org
nés et coûteux (d'autres inadaptés et percés de fuites, d'où un absurde gaspillage...), des matériaux malsains pour
6/
la santé, on observe des conceptions urbanistiques et immobilières uniquement guidées par le profit immédiat,
Cf. Jean-François Inserguet, "La pris
des attitudes irresponsables chez de nombreux décideurs et professionnels, et une profonde indifférence mâti- en compte du développement dura
née de fatalisme chez de trop nombreux terriens. Bref, d'un côté les habituels dysfonctionnements résultant du dans les documents et procédures
d'urbanisme : nouveauté
"chacun pour soi" et de l'autre les bons sentiments. Bien sûr, ce sont les bons sentiments qui sont présents dans ou validation de l'existant ?",
in Le Développement durable.
ce dossier, sans illusions mais avec la conviction que l'exemplarité est parfois inspiratrice d'un changement. Une Une perspective pour le xxi' siècle,
sorte de conversion ? Non, un désir de vie. | Thierry Paquet op. cit.

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Le développement durable pour


renouveler l'action publique
Le slogan fait long feu : concevoir un "développement durable" pour les générations
futures, certes, mais encore ? Penser global, agir local, facile à dire, mais comment faire ?
Entreprendre un agenda 21, une charte de développement durable, ou plus pragmatiquement
s'engager dans la réalisation d'éco-quartiers, favoriser les transports collectifs et la participation
des habitants, est-ce efficace? Certains s'irritent de ce concept vide, de cette fausse/bon ne idée,
à la mode et commode. De fait, le droit comme la politique ont intégré le terme dans leur voca-
bulaire, le militant et l'ingénieury ont aussi recours, l'entreprise l'a vendu au marché... De quelles
ambiguïtés relève cette expression ? Analyse critique de Françoise Rouxel, urbaniste.

La multiplicité des initiatives qu'inspire le développe- pensée mécaniste en matière de développement durable.
ment durable n'a assurément pas dissipé l'ambiguïté de Mais rien n'estdit.ou presque,de sa nature et de ses fina-
.'ses origines. Son lieu et sa date de naissance,d'abord, res- lités. Sur le terrain, réduire la consommation d'eau
tent imprécis, même si l'on cite volontiers le rapport du potable, favoriser la création d'entreprises dans les quar-
Club de Rome, le rapport Brundtland et le Sommet de tiers marginalisés ou économiser le fonder peuvent rele-
Rio. Il n'y a pas de référentiel du développement durable ver d'objectifs de rentabilité comme de solidarité. Pré-
pouvant faire office de table de la Loi. Sa filiation, ensuite, server des espaces naturels, favoriser les transports
relève plutôt du cousinage, que ce soit du côté du déve- collectifs, mobiliser les habitants peuvent s'inscrire dans
loppement local, de l'éco-développement, de l'écologie deux directions, l'une privilégiant des valeurs d'échange,
urbaine ou de la démocratie participative... l'autre des valeurs d'usage.Ces orientations stratégiques
Il est cependant possible de lever quelques doutes : le n'expriment pas en elles-mêmes des choix de société et
développement durable, c'est d'abord le développement, d'existence collective et individuelle. Mais elles ne sau-
soit une dynamique, un processus conscient de change- raient non plus s'en affranchir, au risque de tomber dans
ment ; il bouscule la permanence des traditions en vue l'action pour l'action.
d'améliorer les conditions de vie antérieures. Le dévelop- Il manque donc un niveau essentiel constitué des enjeux,
pement durable, par sa critique de l'idéologie actuelle des valeurs, du "pour quoi faire ?" qui lui serait intrin-
d'un progrès utilitaire et tourné vers le profit, et insou- sèque. L'expression de ce référentiel ouvert ne saurait
tenable dans la longue durée, propose une évolution de advenir dans le carcan d'un modèle, ni s'accommoder du
la société fondée sur l'être plutôt que sur l'avoir et le plus petit dénominateur commun à des pratiques mul-
paraître. Comme la démocratie ou la paix, cet idéal est tiples.
vulnérable et toujours à reconquérir.
Puisque l'objectif est de refonder le développement sur Orienter l'action publique ?
un paradigme nouveau, il est évident que le développe- En 1997, le ministère de l'Environnement et, indépendam-
ment durable ne peut ni ne doit se laisser enfermer dans ment, les services décentralisés du ministère de
des déclinaisons qui seraient l'apanage d'un groupe ou l'Équipement se sont informés auprès de la Fédération
d'une école de pensée, d'un champ d'intervention ou de nationale des agences d'urbanisme, d'une part des avan-
compétence. cées en France du développement durable dans le cadre
L'action environnementale n'est pas le développement de la production des documents d'urbanisme, d'autre
durable, pas plus que ne le sont l'économie solidaire ou part de la prise en compte du développement durable
bien la prise en compte du long terme. Ces préoccupa- dans les diagnostics territoriaux. L'équipe que j'animais
tions sont logiquement liées au développement durable, a cherché en vain un référentiel de développement
mais elles ne sauraient prétendre en être les moteurs, ni durable structuré pouvant servir de filtre à l'analyse. Cette
même garantir qu'elles abondent dans son sens. Le volonté d'établir un référentiel territorial d'objectifs et de
recours à la transversalité des approches sectorielles, moyens de développement durable nous a incités, dans
si macro soient-elles, provient de l'obsolescence de la un deuxième temps, à inventer une méthodologie de

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ojet pouvant accueillirce nouveau référentiel en amont au long du processus, notamment lors du diagnostic de
• toute démarche de diagnostic territorial, puis de toute territoire.
)litiquepublique,desa conception à la réalisation et à Ce diagnostic n'est pas la simple description d'une situa-
valuation de ses effets. tion circonscrite à un périmètre donné. Il est la projec-
s expérimentations menées avec des collectivités tion d'une grille de lecture, en l'occurrence thématique
:ales,des services de l'État et des établissements publics (habitat, transport, environnement, économie...), sur le
rt révélé la capacité de la démarche à introduire le chan- territoire, lui-même divisé en zones,de l'analyse duquel
'ment, ainsi que le niveau d'exigence qu'elle requiert ne ressort qu'une image propre à reproduire les logiques
)ur s'affranchir du formatage culturel dans lequel s'ins- précédentes.
it d'ordinaire l'action publique. Reconnaître la subjectivité du diagnostic de territoire
1 effet, l'apposition d'une nouvelle approche concep- - qu'il serait plus adéquat de qualifier d'évaluation ter-
lelle et méthodologique sur des logiques de penser et ritoriale-n'est pas une faiblesse mais une force, à condi-
; faire si familières qu'elles n'étaient plus à valider pro- tion que son élaboration puisse se reporter explicitement
ique leur ré-explicitation et la reprise de conscience des aux visées qui la structurent. Introduire ici le référentiel
ndements qui structurent la compréhension des phé- de développement durable pour évaluer la situation d'un
îi-nènes, la conduite des politiques publiques, la ges- territoire met en évidence la marge de progression de
3n des territoires. Elle démontre que la fragmentation l'action publique en ce sens. Le rapprochement entre l'éva-
î la connaissance en champs thématiques, le totalita- luation territoriale et l'évaluation des politiques publiques
sme de l'argumentaire réduit à la statistique, la pré- à travers le référentiel de développement durable est la
iance de l'action négligeant l'expression des problé- clé de voûte de la démarche. Et il rappelle utilement que
iatiques, s'inscrivent dans un paradigme qui n'est ni l'action publique ne vaut que par ses effets concrets sur
liversel ni intemporel, donc relatif. le terrain. | Françoise Rouxel
lais le fonctionnalisme associé au rationalisme qui
COMMANDE POLITIQUE
iprègne la société française depuis un demi-siècle de pas de cahier des charges
Démarche classique de projet
lodernisation n'est pas désarmé. On le constate dans le
mpie resserrement des services de l'État dans le cadre
2 la décentralisation ou dans la répartition sectorielle
îs délégations d'élus au sein des collectivités locales.
aressence,un système complexe évolue en permanence,
t, s'il n'a plus de finalité, il se décompose jusqu'à dispa-
lître. Les témoignages des responsables territoriaux sur
:s dysfonctionnements croissants de l'action publique,
•s tentatives de régulation par le management territo-
al, les difficultés à projeter un devenir pour les terri-
)ires, les embarras de la démocratie locale traduisent
auvent un profond désarroi face au délitement de l'ac-
on publique locale. Ils laissent pressentir que le renou-
îllement des outils ne permettrait au mieux que de pro-
>nger artificiellement l'existence du système, et les
ttentes sont immenses - même réfrénées et ambiva-
'ntes-en matière de reconquête du sens. Démarche de projet renouvelée
Commande
Politique
iedécouurir le territoire SUIVI et ÉVALUATION
Cahier des charges

2 regard n'est jamais neutre. Il est empreint pourcha-


un d'un référentiel propre, forgé à partir d'une histoire
pécifique, d'une culture, d'intentions à l'égard de l'ob-
;t ou du sujet observé et avec lequel s'établit une rela-
lon. La compréhension du territoire et de son évolution
épend du prisme à travers lequel s'effectuent l'état des
eux, la clarification des enjeux, le choix des orientations
t des actions, l'évaluation des politiques mises en œuvre.
itroduire le développement durable dans l'action
'ubiique suppose la mobilisation d'un référentiel d'ob-
îctifs et de moyens auquel il devrait être associé tout ORIENTATIONS"

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Entre éco-villages et projets


d'architectes : les éco-quartiers
L'association EcoAttitude
Quelques constats et réflexions à la suite de la visite de BedZed, un éco-quartier exem-
conduit actuellement un
projet d'éco-quartier dans
plaire de la banlieue de Londres, par Camille Bierens de Haan, présidente de l'association
le canton de Genève. EcoAttitude /I (Genève), en collaboration avec Jonathan Dawson, secrétaire de GEN-Europe /2
(Findhorn).
www.gen-europe.org/

BedZed, un jour maussade de l'automne 2005. Et au de quarante ans, inventent sur les cinq continents une
détour d'une rue, surprise ! À deux jets de pierre de la autre manière d'occuper l'espace et de vivre ensemble.
gare de Hackbridge,au milieu d'une banlieue pavillon- De l'auto-construction écologique à la prise de décision
naire londonienne sans originalité ni charme, on se par consensus, en passant par la production d'énergies
retrouve d'un coup face aux images familières - pour les alternatives et de systèmes de monnaie locale, les éco-
avoir si souvent regardées sur Internet comme le née plus villageois y ont construit un modèle en huit points /3
3/ ultra en matière d'éco-quartier en Europe-de bâtiments qui couvre l'ensemble des activités humaines dans les
Énergies renouvelables, en brique et en verre, aux toits arrondis surmontés des champs de l'environnement, de l'économie et de la
bio-construction, gestion
de l'eau, traitement des fameux manches à air multicolores. Surfond de ciel gris société. BedZed a été primé en tant que bonne pratique
déchets, production et mouillé de novembre, ça a de la gueule, c'est le moins par UN-HABITAT eni987.
alimentaire bio de proximité,
économie locale, qu'on puisse dire ! Au milieu de tous ces petits pavillons Mais les éco-villages, pour la plupart situés en zone rurale,
gouvemance participative, mitoyens, BedZed a l'air d'un grand navire qui entre au sont l'expression d'un courant de pensée alternatif dans
vitalité culturelle et
spirituelle. port tous fanions dehors. les pays développés, et leurs habitants restent assimilés
à des marginaux. Le modèle - pour global et séduisant
4/
Pas un éco-village urbain, qu'il soit-n'avait jamais été véritablement pris au sérieux
http://www.global-
vision.org/city/footprint mais presque... parles urbanistes "orthodoxes", et n'avait que timide-
FR.html
BedZed, il y a près de dix ans qu'on en parle. Il n'est pra- ment franchi le périmètre de quelques villes des États-
Chacun peut calculer son
empreinte écologique tiquement pas un texte concernant les villes ou les quar- Unis, en général sous forme d'occupation par des mou-
personnelle ;
www.agir2i.org/flash/
tiers durables qui ne cite ce projet et ne vante son exem- vements d'habitants de friches situées dans des tissus
empreinteecoweb/ plarité. BedZed fait partout référence en matière urbains dégradés. Aussi, le modèle d'éco-village urbain
loadcheckptugin.html
d'éco-village: dans les bureaux d'architectes ou chez les ne semblait guère devoir séduire les classes moyennes.
5/ alternatifs, chez les professionnels, les élus ou les rési- BedZed vient pourtant de démontrer le contraire.
Selon Living Planet Report dants qui se mobilisent pour un habitat urbain plus éco-
2004.
logique. Comment expliquer un si large succès ? BedZed L'empreinte écologique : une mesure
est-il donc le parangon de l'éco-quartier qui réunit tous de la pression exercée par l'homme sur
les suffrages au-delà des intérêts divergents ? la nature /4
Il est vrai qu'à Bedzed les concepteurs ont su combiner L'empreinte écologique est un concept élaboré par Rees
avec succès le respect de valeurs envi ronnementales, éco- et Wackernagel, deux chercheurs de l'université British
nomiques et sociales à des choix architecturaux et tech- Columbia de Vancouver. Il désigne la surface de terres pro-
niques très convaincants; avec pour objectif de prouver ductives et d'écosystèmes aquatiques nécessaires à la
qu'il est possible de construire en milieu urbain en res- production des ressources et à l'assimilation des déctiets
pectant les valeurs écologiques sans faire exploser les d'une population définie, à un niveau de vie spécifié, à
budgets, et d'obtenir une qualité de vie de haut niveau; un moment et dans un lieu donnés. En consommant les
avec également une prise en compte des aspects écono- produits et services naturels et en rejetant leurs déchets
miques et sociaux du projet, en proposant à la fois l'ac- dans l'environnement, les humains exercent sur la nature
cès à la propriété pour les personnes aisées et la location une pression que celle-ci ne peut absorber que dans les
pour les familles disposant de revenus plus modestes. limites des capacités de régénération desécosystèmes.
Bien qu'il se défende d'appartenir au mouvement des Avec notre mode de vie actuel, la demande moyenne
éco-villages, BedZed s'est sans doute inspiré des réalisa- mondiale est de 2,2 ha par personne, alors qu'en Suisse
tions des pionniers de l'habitat alternatif, qui, depuis plus elle atteint 6 ha/5. Sachant qu'il n'y a que 1,8 ha de sur-

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face de terre et de merbiologiquement productif dispo- ler son propre chauffage d'appoint selon ses besoins. Une
nible par personne, l'empreinte écologique montre que unité de co-génération fournit l'ensemble du quartier en
l'humanité consomme plus de ressources et émet plus chaleur et électricité. Il est toutefois à noter qu'elle était
de déchets que ce que la planète peut supporter. Notre en panne le jour de la visite... Mais enfin, la consomma-
empreinte globale dépasse à présent de plus de 20 % la tion d'électricité de BedZed est inférieure de 25 % à la
capacité de charge de la planète (et c'est une moyenne...). moyenne locale!
En d'autres termes, il faudrait donc un peu plus d'un an Quant à la consommation d'eau, elle avoisine 100 litres
et deux mois pour régénérer les ressources consommées par jour et par habitant, contre une moyenne nationale
par l'humanité en un an. Nous utilisons actuellement au Royaume-Uni de 150 litres. Quand le système de phyto-
1,2 planète, alors qu'il n'en existe qu'une de disponible... /6 épuration -dit "Machine vivante"-fonctionne (or, il était
Pour réduire drastiquement tant nos déchets que notre lui aussi en panne lors de notre visite...), ce chiffre peut 6/
consommation, des aménagements ponctuels ne suffi- même descendre à 70 litres. fr.ekopedia.org/Empreinte_
%C3%A9cologique
sent plus-même hautement technologiques. C'est notre Au final, la rationalisation de la production énergétique
mode de vie dans son ensemble qui est à revoir, notre permet à BedZed de réduire de 50 % son empreinte éco- 7/
rapport à l'environnement, lui-même induit par le rap- logique. Pour donner un ordre de grandeur, en comparai- www.cocagne.ch/
port que nous établissons avec les autres, souvent à son avec les habitations classiques, le chauffage est réduit
l'image de celui que nous entretenons avec nous-mêmes :
a/
de 90 %, la consommation énergétique totale de 70 %, www.cepheus.de/
certains parlent de changement de paradigme. BedZed et le volume des déchets de 75 %.
est une réponse concrète à ce constat. A présent, dix ans après la création de BedZed, les tech- a/
Le premier principe durable appliqué à BedZed est celui www.frankfurt.de/sis/sis/
nologies ont progressé et l'on est capable d'améliorer detail.php?id=io5473
de la boucle locale : pour la construction du quartier et encore les performances : suppression des ponts ther-
pour son fonctionnement, il a été fait appel aux res- miques,triple vitrage pour la température et puits cana- 10/
sources locales chaque fois que cela était possible, à la www.igpassivhaus.ch/
diens pour le renouvellement de l'air, comme dans le
réutilisation et au recyclage. Ici, 90 % des matériaux pro- Vorariberg /8 par exemple, ou dans cette école proche 11/
viennent de moins de 50 km à la ronde (bois certifiés) et de Francfort /9 qui se passe totalement de chauffage etat.geneve.ch/dt/site/
ont souvent été recyclés (anciens rails de chemin de fer, tout en étant constamment tempérée à 19 °C. Les protection-environnement/
energie/mastercontent.jsp?
etc.). La conception des logements est pensée en termes constructions dites "passives"/10 remportent d'ores et componentld=kmelia68
d'efficience énergétique et de qualité de vie : isolation &nodeld=478
déjà un succès croissant chez nos voisins germanophones,
renforcée, ensoleillement maximum,terrasses et jardinets, tant en milieu urbain qu'à la campagne. À Genève, un
système de ventilation avec récupération de la chaleur... gigantesque projet de pompage de l'eau du lac est déve-
On a eu systématiquement recours aux énergies renou- loppé, afin de réchauffer l'hiver et de rafraîchir l'été les
velables et à l'optimisation des ressources naturelles : bâtiments de tout un quartier /11. Les exemples ébou-
récupération des eaux de pluie pour les toilettes, énergie riffants ne manquent pas !
électrique et thermique fournie par la biomasse (cen-
trale de co-génération fonctionnant aux copeaux de bois), Les technologies seules ne résoudront
chaleur récupérée et panneaux photo-voltaïques sur les pas le problème
façades... Cette électricité produite permet même de S'il ne s'agissait que des technologies, elles existent !
recharger à 100 % les véhicules électriques mis à la dis- Mais, bien qu'elles soient indispensables, il faut se sou-
position-en partage-des habitants. Le quartier est une venir et répéter qu'elles ne suffiront pas à opérer le chan-
zone "sans voitures", les véhicules stationnant en péri- gement nécessaire. Une transformation plus profonde
phérie. D'ailleurs, les déplacements sont réduits, puisque est requise pour enrayer la destruction de l'écosystème
des espaces de travail complètent les logements, ainsi planétaire.
que des commerces de proximité et un système de livraison D'abord, les usagers doivent apprendre à utiliser correc-
de produits frais régionaux (de type Jardin de Cocagne/7). tement ces technologies, et surtoutà les maintenir (était-
Le quartier est composé de huit immeubles orientés plein ce un hasard si, à BedZed, les deux technologies de pointe,
sud afin de récupérer un maximum de lumière et de cha- à savoir la Machine vivante et la centrale de co-généra-
leur : 82 logements sur 2 500 m2 consacrés à l'habitat et tion étaient en panne le jour de la visite...?) ; ensuite, ils
au travail, avec des jardins privatifs et un terrain de jeu doivent à brève échéance prendre conscience des dan-
commun. gers que le comportement consumériste et technocra-
Grâce à l'optimisation de l'énergie solaire passive, aune tique fait courir à l'ensemble du genre humain. La pla-
isolation rigoureuse alliée à une très importante masse nète est fragile, certes, mais elle se débrouillera bien sans
thermique, les bâtiments de BedZed ne nécessitent que nous, le cas échéant. Par contre, le contraire n'est pas vrai :
très peu de chauffage : 10 % de ce que requièrent les mai- sans une certaine qualité d'air, d'eau, de température,
sons traditionnelles - bien que chacun soit libre d'instal- d alimentation, la vie humaine ne peut pas se développer.

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BedZed, dans la banlieue de Londres, fait figure de référence en matière d'éco-village (conception : Bill Dunster Architects).

Au vu des signaux d'alarme que lancent,depuis plusieurs pour promouvoir la construction d'éco-quartiers et d'éco-
années déjà, les observateurs de notre écosystème, et villages un peu partout dans le monde.dans le cadre d'un
sauf à se ranger sous la bannière-en général bien pour- réseau OnePlanetLiving/13 (OPL), en partenariat avec
vue - des "après-moi-le-déluge", il est désormais priori- le WWF International. Des unités d'habitation basées sur
taire de consacrer nos énergies à inventer des dispositifs le modèle BedZed sont en cours de réalisation dans la
capables de sauvegarder les conditions de vie nécessaires vallée de la Tamise et au Portugal. L'objectif à moyen
à l'ensemble de l'humanité plutôt que de se tourner vers terme est de créer des communautés OPL sur les cinq
tout autre objectif, forcément plus futile en comparaison. continents, en pays tant développés qu'en voie de déve-
Les éco-quartiers représentent précisément un de ces loppement.
dispositifs. Complexes, divers, émergents, encore impar-
faits, ils sont la réponse d'une certaine frange de popu- Ni éco-village ni BedZed
lation, ou de quelques entrepreneurs éclairés qui savent Les performances écologiques de BedZed sont indé-
que c'est au niveau de l'habitat et du lieu de vie que les niables. Même s'ils ont été pionniers en technologies
changements de fond pourront se négocier : le change- dites "vertes", les autres éco-villages n'ont en général ni
ment sera systémique ou ne sera pas. Ce sont tous les le degré d'organisation collective, ni les moyens et la
petits et grands gestes de la vie quotidienne-se chauf- rigueur requis pour atteindre les mêmes résultats. Et un
fer, se nourrir, boire, assurer sa santé, son hygiène, se éco-village reste souvent une addition d'initiatives indi-
déplacer...-qui, additionnés et soutenus par des dispo- viduelles ou de petits groupes plutôt que l'application
sitifs concrets, feront la différence. d'un plan concerté et dessiné par une collectivité.Rans
Il faut savoir que BedZed a été conçu et promu par une le cas de BedZed, la pertinence du travail au niveau du
toute petite équipe : ce sont deux personnes, à BioRegio- quartier et du plan d'urbanisme est évidente. Bref, tech-
nal /12, qui ont monté ce projet en 1995 avec un archi- nologiquement, BedZed est convaincant à tous points
ia/ tecte visionnaire et audacieux, Bill Dunster, et une caisse de vue. D'où me venait alors cette sensation de n'avoir
www.bioregional.co.uk/ de pension, la Peabody Trust, qui a flairé le coup de génie pas un seul instant l'envie d'y vivre ?
et pris le risque de leur faire confiance. Rien à voir avec Était-ce la typologie extrêmement contraignante des
13/
www.oneplanetliving.org/ un mouvement de la base comme cela s'est produit dans appartements - celui que nous avons vu était de fait
le quartier Vauban à Fribourg,en Allemagne. BedZed, assez petit, mais c'était l'appartement de "démo"-, conçus
c'est du top down pur sucre. De plus, le modèle peut être pour de petites familles ? Était-ce dû à la différence de
facilement reproduit. Un programme a été mis sur pied culture ? À la grisaille de novembre, ou à la saturation des

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abita nts face à ces visites répétées? En tous cas, le quar- lorsque ses usagers eux-mêmes en sont responsables.
er ne transpirait pas la joie, et on peut même dire qu'il Tous les techniciens de maintenance vous le diront.
lanquait carrément cT'ambiance". La pièce dite com- À Findhorn, par exemple, pour renforcer le sentiment de
iune,où nous avons été conviés à nous asseoir le temps solidarité et de partage communautaire, les habitants
'un café et de quelques questions-réponses, était un doivent tenir certains engagements : suivre une forma-
eu froid, sans âme, peu engageant. Difficile de croire tion au fonctionnement de la Machine vivante, avec expli-
'ailleurs qu'il s'agissait vraiment d'un espace de ren- cation des risques encourus par l'ensemble du village si
Dntre utilisé par l'ensemble de la collectivité. Bref, hor- elle venait à se bloquer ; participer au système agricole
iis les manches à air qui pavoisaient avec leurs couleurs de proximité ; acheter leurs denrées alimentaires au
ives,tout était silencieux et sans vie. magasin communautaire local ; donner des heures de
lais comment donner aux gens l'envie de l'éco-habitat ? travail pour assurer le maintien de la propreté et la déco-
omment prouver que c'est possible, agréable, accessible ration des lieux communs.
tous ? BedZed l'a démontré, Vauban aussi. D'autres sont Les projets d'éco-quartiers sortent dorénavant de terre
n marche... Et qu'en plus cela peut être joyeux ! Le slogan comme bourgeons au printemps. Ils sont souvent sou-
e Findhorn est :"lfit's nofun,it is not sustainable"/14. tenus par les autorités locales (Lille, Kronsberg), parfois
our qu'il en soit ainsi, il y a probablement des conditions initiés par des groupements d'habitants (Rungis, Stras-
respecter. Et, à mon avis, la première est la motivation bourg), et leur construction se négociera avec les pou-
es habitants. voirs politico-financiers et les milieux immobiliers, selon
fabiter un éco-quartier signifie prendre le parti de l'éco- chaque cas de figure. Par contre, ce que seuls les habi-
3gie appliquée,d'une certaine simplicité de vie dans une tants peuvent réaliser, quel que soit le contexte de leur
roissance/décroissance soutenable,et celui de l'expéri- éco-quartier en devenir, c'est la construction de la com-
nentationde nouvelles façons de vivre ensemble. Vivre munauté autour d'une idée forte et partagée qui consti-
n éco-quartier pour seule cause de cohérence politique tuera un ciment (les Anglo-Saxons disent g/ue), assortie
iersonnelle, bonne conscience ou confort familial, n'est de la mise en place et de l'expérimentation de disposi-
ilus suffisant. Il n'est plus temps. Un éco-quartier se doit tifs sociaux et économiques dont elle portera elle-même
lésormais d'être un laboratoire expérimental, un lieu où la responsabilité. Se constituer en groupes de concerta-
'invente la vie de nos villes à venir, où l'engagement dans tion, décider ensemble sans créer de minorités oppri-
;t pour la collectivité est une absolue nécessité. Les éco- mées, gérer les conflits qui surviennent inévitablement
|uartiers à venir auront besoin pour naître et s'implan- et les transformer en croissance qualitative pour l'en-
er de la motivation joyeuse de celles et ceux qui savent semble, mettre en place des liens de solidarité qui ren-
e qu'ils ont perdu à vivre dans le "vieux système"-que dent caduques la compétition effrénée et l'exclusion qui
e soit leur emploi, leur santé, leur réseau social, leur che- en résulte, sont quelques-uns de ces dispositifs sociaux
nin ou le sens de ce qu'elles ou ils font... - et sont prêts capables de reconstituer le lien social.
i payer de leur personne pour inventer un futur qui Entre top down et bottom up, entre vitrine technologique
epose sur leurs valeurs. et mouvement politique, l'éco-quartier doit trouver ses
)e ce fait, la population d'un éco-quartier sera sociale- assises pour préserver sa nature et maintenir son dyna-
nent et financièrement mixte, tout en partageant la misme tout en assurant sa pérennité. En tirant les ensei-
'olonté de gérer en commun l'ensemble des lieux de vie. gnements des expériences de BedZed et des éco-villages,
déalement, un éco-quartier devrait être une pépinière il se pourrait que la bonne formule soit non pas PPP
bisonnante d'expérimentateurs sociaux, de créateurs (Public Private Partnership) mais bien PPPC, à savoir Par-
le dispositifs aussi bien psychologiques qu'économiques tenariat Public, Privé et Civil. Mais, quoi qu'il en soit, si
;t techniques, d'animateurs de recherche en tout l'allégement de notre empreinte sur la planète ne va pas
lomaine.Avec pour point commun la conscience de l'état de pair avec du plaisir et de la joie, nous courons à l'échec.
l'urgence dans lequel l'humanité amis cette planète, la Et, au final, l'engagement des personnes devra être au
/olonté de réparer et d'améliorer. Concrètement, cela moins aussi important que celui des organisations. Je
•ignifie la mise en place defiltres d'accès pour les candi- dirais même plus important... 1 CamWe Bierens de Haan
lats à résidence, et la signature d'une charte d'engage-
•nents pour être admis. Rien de très différent en somme
ie ce que font actuellement les agences immobilières
;ur des bases uniquement financières !
'ar ailleurs, on sait qu'en matière de développement sou-
:enable,rien nesefaitde"durable"qui ne soit pris en
:harge par les participants eux-mêmes.Au niveau tech-
lique, un dispositif ne fonctionne jamais aussi bien que

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Urbanisme - 01.05.2006

ENTRETIENS SUR LA HAUTE QUALITÉ ENVIRONNEMENTALE (HQE)

De la bonne architecture
Parler d'éco-quartier, d'écologie et d'urbanisme, de ville "durable", d'architecture
bioclimatique, c'est aussi évoquer la procédure dite HQE (haute qualité environnementale). Depuis
1996, l'Association HQE, présidée par Dominique Bidou, encourage les professionnels à "réduire
les impacts du bâtiment sur l'environnement" et à "créer un intérieur
confortable et sain". Pour cela, elle recense quatorze cibles, regroupées
Les quatorze "cibles" : en deux ensembles : le premier concerne les effets de la construction
• harmonie entre le bâtiment et son site sur son environnement ("cibles d'éco-construction" et "cibles d'éco-
• choix intégré des procédés constructifs gestion") et le second veille au confort intérieur ("cibles de confort" et
et des matériaux
"cibles de santé"). Chaque constructeur, chaque architecte, est libre de
• chantier "propre" et à faibles nuisances
• gestion de l'énergie combiner plusieurs de ces cibles selon sa propre logique, rien n'est
• gestion de l'eau obligatoire. Il s'agit d'une invitation à réaliser un chantier"propre", à ne
• gestion des déchets d'activités
pas gaspiller les "ressources renouvelables", à économiser l'énergie et à
• gestion de l'entretien et de la
maintenance assurer aux habitants un réel confort, tant thermique qu'acoustique.
• confort hygrothermique Facile à dire et pas toujours aisé à mettre en pratique. Qu'en pensent les
• confort acoustique
praticiens ? Quatre d'entre eux sont convaincus, et ce depuis bien avant
• confort visuel
• confort olfactif 1996, qu'une architecture de qualité est celle qui est agréable à vivre et
• conditions sanitaires des espaces dialogue amicalement avec ce qui est autour, ils nous disent pourquoi :
• qualité de l'air Philippe Madec, Catherine Furet, FrançoisTirot et Patrick Bouchain. Leurs
• qualité de l'eau
opinions ne reflètent aucunement l'état du débat au sein des architectes
qui travaillent en France, elles traduisent des singularités qu'Urbanisme
souhaite populariser. Il serait temps non pas de labelliser les bâtiments respectueux de "l'art de
bâtir" mais les autres, afin d'avertir le public. La règle devrait être une architecture, un urbanisme,
un ménagement qui accorderaient à l'habitabilité la plus grande attention,et l'exception, le reste.
Cette inversion est un combat.] Thierry Paquot

Philippe Madec, architecte


^ ^ Si on lit bien les textes de la HQE, on remarque ciologique, de confort spatial et de confort d'activité en
9 W qu'ilyestquestiond'artdebâtirenvironnemen- sont exclues" /1. C'est explicite ! Avec la HQE, on n'est pas
V tal, pas d'architecture. Dans cette procédure française dans une logique d'architecture; si les architectes s'en satis-
Définition des cibles de la visant à répondre à la norme européenne de qualité des font, ils démissionnent. Face à ces vides clairement énon-
qualité environnementale
des bâtiments, constructions environnementales, on ne trouve pas une cés, ils pourraient se dire qu'il leur appartient de les rem-
Association haute qualité seulefois le mofarchitecture", ni dans les cibles, ni dans plir. Mais ils n'aiment pas s'entendre dire : l'ingénierie ou
environnementale,
dossier n°i, les textes d'accompagnement. Ses rédacteurs ont été très la pensée technique vous fait une proposition, quasiment
nov.1997, p. 15. de définition, ou de contours que vous avez à assumer
clairs sur ce point : la HQE concerne le bâtiment, l'acte de
construire. La dernière note en dernière page précise que pour rentrer dans le durable, elle vous fait un cadeau de
la HQE "est très globale" et, est-il précisé, que "seules les ce retour à la relation entre éthique et technique. C'est le
questions de pérennité, de sécurité, de confort psychoso- premier aspect de la HQE: pourquoi ne pas se servir tant

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Urbanisme - 01.05.2006

ZAC Beaumanoir-Duguesclin (Dinan) : pour la reconversion de ces friches


militaires Philippe Madec a choisi de maintenir tout le patrimoine de qualité
permettant une réaffectation aisée et de réemployer in situ les matériaux
issus de déconstruction.

de ses apports que de ses faiblesses pour comprendre en


partie ce qu'il nous revient de faire?
Second aspect : ce n'est pas si simple, bien sûr ! Quand on
rassemble autour d'une table des technocrates et des
ingénieurs cultivés - dont certains ont une activité poli-
tique - et quelques architectes pour parler de bâtiment,
quand ils essaient de définir une procédure de travail, il
se dessine forcément entre eux une idée de l'architecture.
Et je me suis attaché à trouver quelle est la théorie sous-
jacente présente dans les textes de la HQE. Mon hypo-
thèse vaut ce qu'elle vaut. Il y a un courant historique extrê- térieur pollué. On en arrive à un discours qui associe science,
mement fondateur de l'architecture moderne française: connaissance technique, santé, donc hygiène. Discours
c'est le rationalisme structurel, celui des Julien Guadet, dont l'histoire du modernisme devrait nous préserver.
Léonce Reynaud, Paul Cret, puis des Perret, et même de Le Par ailleurs, aucune des cibles HQE n'établit de rapport au
Corbusier. Ce courant est le parent éloigné de la HQE. En territoire. Dans un lieu où l'on n'accéderait qu'en voiture,
effet,dans le rationalisme structurel, la beauté et la vérité il est possible de faire un bâtiment HQE ; la méthode
de l'architecture procèdent de la structure - quand une anglaise BREAMM prend comme point déterminant le
structure est calculée avecjustesse,elle atteint à une vérité positionnement du projet dans le territoire. Chez nous, à
architecturale, une beauté, disait-on. À l'époque, grosso partir de l'approche HQE, le passage du bâtiment à la ville
modo, l'architecture trouvait son essence dans la relation n'est absolument pas gagné.
de la structure à la lumière.À présent qu'elle est considé- Les critiques que je fais de la HQE sont celles de quelqu'un
rée comme un art de bâtir environnemental, sa "vérité" qui l'utilise tous les jours et qui essaie d'être architecte. Je
découlerait d'un autre calcul technique .-véracité des lux, m'attache à combler les manques que j'y ai repérés, car
des décibels, des kilowatts. Si le calcul est bon, le projet d'ar- cette procédure est actuellement, en France, la seule effi-
chitecture le serait aussi. Si on s'en tient à cela, on tombe cace pour faire progresser le bâtiment environnemental.
dans le piège d'un recul de la pensée architecturale vers Je la promeus, même si ses dérives posent de véritables
une réponse purement technique - bien qu'environne- problèmes (certification, labellisation). Le passage de l'ar-
mentale. Sans garde-fou, car comment la HQE s'adresse- chitecture environnementale à la ville durable, la ville habi-
t-elle à l'homme? Dans cette théorie contemporaine, née table, ne peut pas se faire parla seule addition de bâti-
de l'histoire moderne de l'architecture, l'homme occupe ments environnementaux.Je n'ai jamais cru à la réduction
le centre du projet architectural.Après tous les apports de de la ville à la typo-morphologie. On sait que le fait d'ad-
la phénoménologie et les idées développées par les post- ditionner des immeubles pourfaire un îlot,que l'on addi-
modernes quant au retour du corps, quoi de plus normal. tionne à un autre îlot, ne permet pas d'assumer la com-
Mais comment l'homme y est-il considéré ? Comme un plexité intrinsèque à la ville contemporaine. Il en est de
corps qui émet des calories que l'on prend en compte dans même pour le durable.
les calculs thermiques. Comme un être qui voit, qui res- Il est actuellement convenu de dire :"De quartier durable
sent, et à qui il faut donner un certain confort. Les hommes en quartier durable, cela fera tache d'huile par un recours
de la HQE sont des individus, outils de mesure et outils de à la parole citoyenne, une meilleure gestion de l'environ-
chauffage, assemblés par addition ou par multiplication, nement-l'eau en surface par exemple-, un rapport un
mais pas dans une logique historique et culturelle. C'est- peu plus intelligent au soleil et au vent." Mais, comme dans
à-dire que la HQE ne pense pas l'homme comme un être le cas de la HQE, on ne dispose pour travailler sur la ville
politique et social, un homme d'aujourd'hui. En outre,elle que d'outils, il manque de projet politique. Un projet ins-
rejoint quelques penchants plutôt alarmants de la société trumenté ne suffit pas ; il faudrait être capable de consi-
: le repli sur soi, sur un intérieur sain, en opposition à l'ex- dérer ensemble, sans les dissocier jamais, l'économique,

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Urbanisme - 01.05.2006

il est pour le moment compliqué de construire un projet


fondé sur le social, alors que l'on y assiste à un engage-
ment massif dans l'environnemental, engagement d'au-
tant plus nécessaire que la situation en la matière est
assez catastrophique. Quand on décide de faire un plan
quinquennal, comme à Shanghai, la ville est fondamen-
talement transformée. Chez nous, le discours social est
bien présent, et il faut certes l'enrichir, mais le discours
sur l'environnement reste le parent pauvre, et ce manque
est désormais perçu par les élus. Les ruraux quant à eux
considèrent que l'écologie est une invention urbaine, ce
en quoi ils n'ont pas tort,imême s'il existe une agricul-
ture bio, raisonnée. Ce serait une invention des urbains
qui les empêcherait de vivre, de ces urbains qui les ont
l'environnemental, le social et le culturel pourfaire une désignés comme des prédateurs détruisant la nature,
vraie proposition urbaine. J'ai longtemps dit que nous étions fabriquant de la mal-bouffe et polluant la nappe phréa-
des orphelins du politique ;je le ressens sur le terrain. Il est tique.Avec le monde rural, il est pour l'instant difficile de
rare d avoiraffaire à une équipe municipale capable de parler d'écologie. Pourtant, il n'est pas question que l'on
prendre position et de s'y tenir. MaintenantJe modère un ne s'emploie à l'environnemental que dans les villes. En
peu mon propos, parce qu'une part du projet politique nous règle générale, on progresse en la matière. Mais, quand
revientJ'ai toujours pensé que l'architecte était un homme on passe de l'environnemental au durable, on rentre dans
du politique p|^ q^n artiste, et cela est de plus en plus une complexité difficile à assumer complètement, on ne
vrai. Je crois que nous arrivons à un moment où l'enjeu de réussit pas toujours à aller jusqu'au bout. Ce n'est pas
la ville rend plus palpable encore le question humaniste seulement technique, c'est politique. Quand on a affaire
pour la multitude, à laquelle il faut bien répondre. La dimen- à des élus qui ont un sens de l'histoire et sont prêts à tra-
sion organisationnelle de l'architecture et de l'urbanisme vailler sur la durée, alors, lentement, régulièrement, il y
apparaît désormais plus clairement. a compréhensions et engagements.
Chacun essaie à présent de prendre une position poli- Et ces engagements-là sont magnifiques. C'est ce qui
tique dans ses projets, mais ce qui fait vraiment défaut, s'est produit pour nous à Plourin-lès-Morlaix.Mais aussi
c est la capacité de recueil de la parole, de partage des dans la commune de Pacé, près de Rennes : depuis dix
expériences et, fondamentalement, d'un engagement ans, un vrai travail de réflexion y est mené, et il a abouti
partage. Je suis persuadé que ceux qui ont une démarche à une proposition urbaine à part entière. La plus grande
urbaine politique font preuve d'un engagement réel. Mais ZAC privée de Rennes Métropole s'y réalise ainsi. C'est un
la prise de position de certains individus ne suffit pas, il projet vraiment enthousiasmant, et nous en avons encore
faut un engagement collectif, qui ne vient pas que du pour au moins dix ans. La construction de cette ZAC
partage, même si ce partage est indispensable, quelque (1500 logements à raison d'une centaine par an) va faire
chose de l'ordre de l'en-commun. Nous sommes dans une passer la population de 8 ooo à 12 ooo habitants, et cela
situation d'urgence où nous n'avons pas assez de temps ne peut se faire qu'en douceur pour ne pas perturber la
pour refléchir et pour comprendre. Nous ne sommes plus structure sociale.
dans la situation antérieure où la théorie précédait la Enfin, en ce qui concerne l'enseignement, je vois bien que
pratique, même si certaines normalisations de pratiques mes étudiants sont écologistes. Ils sont d'une génération
se transformaient parfois en théories. La pensée et l'ac- à laquelle on a dit très tôt qu'il fallait sauver la planète ;
tion se nourrissent sans décalage. c'est devenu une évidence pour eux.À nous de ne pas les
Si le durable n'est pas encore bien défini, il se trouve déjà désespérer. Pour répondre à ces réelles préoccupations
a l œuvre dans l'environnemental, pour des raisons qui et demandes de leur part, le corps enseignant en archi-
différent d'une culture à une autre. On peut ainsi com- tecture cherche à présent à se structurer.
parer la culture asiatique et la culture française: en Asie,

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Catherine Furet, architecte


^ ^ Quand la HQE est apparue - même si pour ma tives car elles sont également intégrées dans les PLU,
99 part je préfère parler de "développement notamment l'obligation de réaliser dans les bâtiments
durable"-, J'ai constaté qu'en fait, dans ma pratique d'ar- des locaux spacieux pour les vélos et pour le tri sélectif.
chitecte, je prenais en compte depuis toujours une bonne Ce qui me semble le plus inadéquat dans la HQE, ce sont
part de ses exigences. La conception de l'architecture, de ses procédures, ses méthodes d'évaluation et de gestion
l'espace, de son usage, relève de ces qualités simples,que financière. Car, paradoxalementJe constate que le bud-
je considère comme une charte personnelle et que l'on get alloué à la construction de logements est souvent
semble redécouvrir actuellement. Pour moi, tout projet inférieur de 10 à 15 %, en monnaie constante, à celui d'il
commence par la recherche d'une insertion harmonieuse y a quinze ans, qu'il s'agisse d'opérations publiques ou
dans le lieu. Donner un éclairage naturel aux circulations d'opérations privées. Cela pour des raisons complexes,
communes des logements, aux salles de bains, comme que l'on peut expliquer par la flambée du coût du fon-
ménager des cours plantées et calmes et être attentif cier, l'augmentation du prix des matériaux comme de
aux vis-à-vis sont des principes de base indispensables, celui de la main-d'œuvre... Il faut y ajouter la baisse des
pour des raisons tant d'économies d'énergie que de bon revenus des ménages pour le logement social (nécessité
voisinage.Je favorise également les appartements tra- de proposer des logements moins chers) et probable-
versants, pour leur qualité de lumières multiples, d'aéra- ment, à en croire l'envolée des prix de vente, les intérêts
tion, et parce qu'ils procurent un sentiment d'espace et financiers des promoteurs et des investisseurs pour l'ac-
permettent des typologies beaucoup plus intéressantes. cession à la propriété. Il faut savoir, en ce qui concerne
Et en quoi consiste la HQE ? Elle définit quatorze cibles, les logements, que le prix d'un bâtiment est calculé sur
dont la qualité d'insertion dans le site, ce qui concerne la base du mètre carré habitable, donc les locaux com-
notamment les problèmes de vents dominants et d'ef- muns (à vélos parexemple),tout ce qui n'est pas"espace
fet Venturi, le traitement de l'effet de serre... Une ou deux privé" n'est pas pris en compte financièrement, en loge-
cibles incluent également des préoccupations d'ordre ment social comme en accession. Si, de plus, l'architecte
social, de vie de quartier, bref tout un ensemble de para- souhaite développer dans son projet des parties com-
mètres oubliés par un urbanisme brutal et indifférent à munes de qualité, des cours, des jardins, des abords, etc.,
l'homme, à son échelle, et à la notion de convivialité. c'est-à-dire des "espaces partagés", leur "surcoût" sera à
Dans l'ensemble, ces directives émanent du simple bon déduire du budget alloué aux logements proprement
sens, celui d'avant les"normes"du rendement en matière dits. Cette situation entraîne les maîtres d'ouvrage à
de construction. Au plan de l'isolation phonique par réduire les parties communes, halls, locaux, espaces de
exemple, le minimum requis m'a toujours paru insuffi- sociabilité, à une "peau de chagrin". Or, pour l'accession,
sant. Quand la norme demandait une épaisseur de on mettra plus facilement de l'argent dans letape-à-l'œil
16 cm de béton entre deux logements, je prévoyais 20 cm (moulures et poignées dorées par exemple) et le sécuri-
-pas besoin de formation technique poussée pourcom- taire (vidéo-surveillance), parce que c'est prétendument
prendre que ce serait plus efficace ; il suffisait d'avoir vu "vendeur". Dans cette logique, les cibles retenues pour
les malfaçons des constructions des années 1960-1970. la HQE seront les plus visibles et les moins coûteuses à
Je l'ai fait dès mon premier bâtiment, aux "4000" à La l'investissement, comme le "geste vert" ou la "toundra
Cou meuve, car, après la démolition des premières barres, sur le toit".
il s'agissait de construire des bâtiments vivables. La dif- Grâce à la HQE, je devrais, en théorie du moins, avoir un
férence est que ce soit désormais "officialisé", ce qui pro- peu plus de facilités à faire passer mes idées. Mais la mai-
cure un argument supplémentaire pour éviter que les greur des moyens alloués à la construction constitue un
entreprises ne"déshabillent"trop nos projets. C'est là le véritable handicap, malgré tout cet affichage de bons
côté extrêmement positif de la HQE. principes. Le véritable enjeu de la HQE, c'est-à-dire la prise
Les directives sur le traitement de l'eau sont, par contre, de conscience, puis la prise en compte, du coût global, de
un paramètre nouveau. Il s'agit d'inciter à récupérer l'eau la longue durée (investir plus pour dépenser moins), ne
de pluie plutôt que de la rejeter directement dans les va pas dans le sens de la logique actuelle du "produit
réseaux, et de limiter l'imperméabilisation des sols : on financier immédiat" ni dans le rythme de l'échéancier
conçoit donc maintenant des fosses de rétention qui peu- électoral. Les choix continuent trop souvent à privilégier
vent devenir des espaces plantés et valorisés. Les toitures le résultat à court terme, chacun voulant engranger son
"vertes", qui permettent la rétention de l'eau, sont éga- dividende.
lement encouragées. Par ailleurs, si la HQE a généré de nouveaux métiers, cela
Depuis la HQE, on ne peut plus contourner certaines direc- a plutôt profité pour l'instant aux bureaux d'étude qui

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Urbanisme - 01.05.2006

Ateliers d'artiste, Paris 20° arrondissement.

décernent le label. On peut parfois être choqué par les un réservoir et une pompe, mais je ne peux pas l'obtenir.
sommes investies pour rémunérer le technicien qui saura Comment prétendre à la HQE alors que l'on nefaitmême
manipuler les bons paramètres nécessaires à l'obtention pas le minimum en la matière !
du label HQE, ou le publiciste qui fabriquera les images Même type de problème avec les parkings de surface.
chlorophyllisées et les effets d'affichage qui n'ont aucune Sur le permis de construire, ils étaient prévus "végétali-
répercussion sur les questions de fond, quand, par ailleurs, sés"et pavés, et maintenant, pour des raisons d'écono-
les moyens financiers ne sont pas réunis pour édifier des mie, on risque de mettre de l'enrobé, qui n'est pas infil-
logements véritablement durables. trant, et les treilles et plantations ont été purement et
Pendant ce temps, la question de la pérennité de l'habi- simplement supprimées.Alors, que reste-t-il de la HQE?
tat et de la ville reste absente du débat de la critique Pour l'instant,elle demeure une obligation morale, une
architecturale. On continue de s'intéresser à des sujets sorte de charte de qualité. Mais si elle n'est pas soute-
comme la "mobilité" (donc le contraire de "ce qui nue par une augmentation des budgets réellement
demeure"), voire aux dernières trouvailles de l'architec- alloués à la pérennité de la construction,elle ne sera rien
ture précaire, comme les cabanes par exemple, qui ne d'autre. Soyons honnêtes, respecter effectivement ces
sont pour moi que des postures. Ce n'est pas de cette directives coûte 10 à 15 % de plus par opération. Je ne peux
manière que l'on fera comprendre aux maîtres d'ouvrage certes qu'applaudir son principe, mais il ne sera réelle-
l'enjeu du développement durable. ment efficace qu'associé d'une part à des financements
Je prends l'exemple d'un de mes chantiers en cours, à supplémentaires assortis d'une obligation de résultat,
Villeneuve-d'Ascq. Il s'agissait d'un concours promoteur- et d'autre part à des actions visant à favoriser ladurabi-
architecte, avec affichage HQE, pour un lot de 180 loge- lité tant sociale qu'au plan du bâti.
ments, dont 50 maisons individuelles et des maisons Enfin, à l'échelle urbaine, il est courant de dire que faire
intermédiaires. L'État se désengageant de plus en plus de l'espace public, c'est faire des rues. Mais si, faute de
des questions de l'habitat, on fait appel à des promoteurs moyens, on n'arrive pas à réaliser des logements (c'est-
privés pour des opérations de logement mixtes. Le maître à-dire au moins 80 % de la production architecturale)
d'ouvrage s'est engagé à respecter les termes de la HQE. avec des fenêtres généreuses donnant sur ces rues et
Dans les fa ils, cela reste en grande partie des vœux pieux, d'autres sur des cours plantées pour dormir au calme, si
d'une part parce qu'il n'y a pas encore de mode d'évalua- ces façades ne sont pas pérennes et deviennent poussié-
tion réel,d'autre part parce que la logique de marché ne reuses en un an et graffitées de tags, quel espace public
va pas dans le sens de l'investissement à long terme. Il fabrique-t-on ? Il y a vingt ans on y était presque, aujour-
faut donc trouver la bonne combinatoire de chiffres et d'hui on a l'impression de repartir à zéro, il faut tout redire,
de notes, et l'on s'aperçoit c^u'infine cela ne change pas y compris que les espaces publics sont aussi constitués
grand-chose. Rien n'étant hiérarchisé, il suffit de piocher par les bâtiments qui les entourent. Le développement
cinq cartes sur quatorze pour être labellisé. durable pourrait être l'occasion de se reposer toutes ces
Dans ce projet, je me bats par exemple pour que l'on récu- questions.qui sont primordiales pour la qualité de la ville
père l'eau de pluie qui va dans des fossés et des bassins comme bien partagé.
afin de l'utiliser pour arroser les jardins. Ce n'est pour-
tant pas compliqué ni extrêmement coûteux d'installer

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Urbanisme-01.05.2006

François Tirot, directeur de l'urbanisme


et du paysage, EPA Sénart
^ ^ À Sénart, entre ville et campagne, l'écologie "premier village solaire de France", à Nandy.Jenepense
W W urbaine est à l'échelle d'un territoire de 12 ooo ha cependant pas que la production de l'habitat soit de
habité par près de no ooo habitants ! Il y a dix ans, j'ai meilleure qualité aujourd'hui qu'il y a vingt-cinq ans, sauf
imaginé de planter l'allée Royale de séquoias sur 5 km, dans la mesure où les promoteurs et les constructeurs
entre deux forêts. L'idée était de créer à cette vaste échelle doivent respecter certaines réglementations et normes
un signe fort et persistant. Le Carré est ensuite venu se qui, du même coup, standardisent et uniformisent la pro-
greffer sur cet axe. duction. Les surfaces utiles et d'usage se réduisent, les
La première partie du "volet écologique" concerne les ouvertures aussi.
bourgs et les villages situés sur ce territoire. Pour la Une de mes préoccupations actuelles est de faire naître
construction des nouveaux quartiers, un certain nombre une approche environnementale dès la conception des
de mesures sont appliquées depuis de nombreuses bâtiments, et qu'il ne s'agisse pas seulement d'une décla-
années, allant de la récupération et de l'utilisation des ration d'intention. Si l'on intègre dans un projet les qua-
eaux pluviales à l'amélioration de la qualité thermique torze cibles delà HQE, et si l'on veut une architecture un
de l'habitat, en passant par le traitement des déchets et peu plus élaborée que ce qui se fait couramment, le coût
les préoccupations visuelles. C'est souvent une simple du logement par exemple atteint alors 1 500 euros/m2,
question de "bon sens"et de discipline. alors qu'il n'est financé qu'à hauteur de 1 ooo euros/m2.
Les habitations n'ont pratiquement pas changé depuis Qui paie la différence? Il y a là de grands progrès à faire.
dix ans: on construit quasiment le même nombre de mai- En ce qui concerne les réseaux des déplacement, nous
sons à l'hectare, et les maisons villageoises, pseudo-vil- réalisons des kilomètres de liaisons piétons/cycles, mais
lageoises, pittoresques ou même néo-rurales, ont un réel les gens n'abandonnent pas leur voiture pour autant.
succès. Et l'on voit actuellement le retour de panneaux À Sénart, l'usage du vélo au quotidien est difficile en
solaires, quelque vingt-cinq ans après l'expérience du raison des longues distances à parcourir. Il reste une

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activité de loisirs.Ainsi, le dimanche, l'allée Royale et les "design environnemental" pour le mobilier urbain. Le but
chemins longeant les canaux sont très fréquentés par est d'avoir non seulement un mobilier urbain classique
les cyclistes et les piétons. De nombreuses activités s'y dit "de transit", mais aussi un mobilier possédant une
pratiquent "en liberté". En effet, à Sénart, l'attitude face qualité environnementale, qui répond à d'autres fonc-
à la nature est active et non contemplative : la nature tions et possède un caractère identitaire. Enfin, nous
n'est pas "sacralisée". Il s'agit à la fois d'une nature qui avons limité les affichages publicitaires. Le centre com-
bouge et dans laquelle on bouge à des vitesses diffé- mercial, par exemple, devait à l'origine avoir un grand totem.
rentes, ce qui me semble intéressant, et surtout vivant. Celui-ci a été remplacé par un élément symbolique unique :
En ce qui concerne la motorisation, force est de consta- une éolienne d'une puissance 132 RW. Bien sûr, l'électri-
ter que le nombre de voitures augmente : il y a vingt ans, cité produite ne va pas alimenter tout le Carré, mais elle
on faisait 1,5 place de stationnement par maison ; il y a participe à une prise de conscience collective et à l'évo-
dix ans, 2,5 places ; aujourd'hui, 4. Que faire contre ce lution des mentalités. C'est un processus qui se met len-
phénomène ? tement en marche.
La seconde partie du "volet écologique" concerne le Carré En termes d'écologie, en fait.je pense que le plus impor-
Sénart. L'histoire a débuté il y a dix ans, à partir d'un pro- tant dans le Carré est la réalisation d'une structure
jet de grand centre commercial, qui a été réalisé et reçoit urbaine forte : un espaqe public composé d'éléments
désormais quelque 12 millions de visiteurs par an. Il a été durables, stables, et, en parallèle, la mise en place d'un
l'élément déclencheur du processus de développement. principe de réversibilité pour l'organisation et l'affecta-
Et le Carré existe. Le Carré n'est pas un centre commer- tion des espaces dédiés aux constructions, aux usages.
cial au milieu de nulle part: il est devenu un lieu,comme La programmation et la planification étant incertaines,
on dit "faire lieu". C'était un pari, dans un contexte très il faut pouvoir évoluer dans le temps sans remettre en
difficile. Et c'est une réussite pour une création exnihilo, cause les aménagements déjà réalisés. J'ai récemment
en rupture avec les formes urbaines traditionnelles envi- mis au point un principe d'occupation temporaire de l'es-
ronnantes. pace pour favoriser l'émergence de projets. Je me suis par
En matière d'écologie, le Carré est d'abord un pré- exemple organisé de manière que des espaces réservés
verdissement. Suivant la trame qui sert de matrice au au stationnement des véhicules soient, dans un premier
projet, nous avons déjà planté 5 ooo tilleuls, ce qui repré- temps, regroupés et aménagés en parcs publics com-
sente la moitié des arbres prévus en totalité. Le Carré muns à plusieurs opérations. D'une part, cela allège les
ayant une surface de 200 ha, les 5 ooo tilleuls correspon- charges des opérations et, d'autre part, ces aires de sta-
dent à un couvert d'arbres d'une vingtaine d'hectares. tionnement pourront par la suite être récupérées en fonc-
Commencer par planter est un parti très volontariste. Il tion d'éventuelles densifications ou évolutions, et sur-
a fallu convaincre d'abord, assumer ensuite.Assumer, car tout en fonction de la valorisation des espaces. C'est là
nous avons des problèmes de gestion et d'entretien des un des paris essentiels du Carré, la réversibilité. Je suis
espaces verts. Au départ, bien sûr, il n'y en a jamais assez, toujours extrêmement vigilant en ce qui concerne l'ave-
ce n'est jamais assez beau, mais ensuite, quand il faut les nir : si cette expérience doit s'arrêter demain, en quel état
entretenir et les gérer correctement, cela devient une sera le territoire ? Je m'attache à laisser quelque chose
autre histoire et c'est bien sûr coûteux. Nous essayons d'acceptable et qui fonctionne, pas une monstruosité
de mettre au point une méthode de gestion différenciée avortée. D'où la gestion de l'agriculture : on conserve les
des espaces verts, qui consiste à assurer un entretien terres cultivées exploitées, on ne prend que ce qui est
simple et limité dans un premier temps, puis à envisager strictement nécessaire à la réalisation des projets connus
des embellissements futurs. Nous avons également et arrêtés.
réalisé de gros travaux d'hydraulique : deux canaux de Le développement durable exige des moyens, mais sur-
20 m de large et de respectivement 620 et 980 m de long. tout une manière de faire, une culture partagée.Alors, le
Ils sont spectaculaires, créent un nouveau paysage, mais Carré, bien sûr, c'était une sorte d'utopie au départ, et il
ce sont d'abord des ouvrages techniques. Ils régulent et est difficile de maintenir le cap. Mais, quand je Vois les
traitent les eaux de pluie. D'ailleurs, pour tout l'espace gens se promener le long du canal et le succès de la
public,qui est le support des déplacements, nous avons grande fête du 14 Juillet, je me dis que, malgré tout, ce
mis en place des principes évolutifs : la voirie peut évo- n'est pas peine perdue ! Tout reste possible.
luer en fonction des flux constatés ; les liaisons
piétons/cycles, nombreuses, constituent un réseau à choix
multiples ; l'éclairage public est modulé en fonction des
lieux et concerne particulièrement les espaces de dépla-
cement des piétons. Nous avons également étudié un

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Patrick Bouchain, architecte


^ ^ D'abord, qu'est-ce que ('"écologie" ? Je trouve étonnant de constater que, si l'on confronte les lois géné-
9 9 cette appellation réductrice. Car on pourrait dire rales - c'est-à-dire les lois de droit commun, pas les lois
que faire de l'architecture sociale, c'est écologique, regar- d'exception-à la réglementation des piscines, on s'aper-
der les gens autrement, avec amour, c'est écologique. De çoit que celle-ci est anti-écologique. Évidemment, pour
même, j'emploie le terme HQE avec modération, parce éviter la contamination entre baigneurs, il semble
que je pense qu'avant la HQE il faudrait faire de la HQH, normal de désinfecter l'eau. Or, cette eau désinfectée
de la haute qualité humaine. Si l'architecture plaçait est dangereuse sur le plan écologique car on doit en
toujours l'homme au centre de ses propos, elle serait rejeter à l'égout 30 litres par baigneur^o litres d'une eau

À Bègles, Patrick Bouchain a proposé de prélever i % scientifique sur le budget de construction afin de réaliser une étude
pour dépolluer l'eau en utilisant des plantes.

d'emblée écologique et environnementale, la question polluante qui a produit des chloramines et que l'on ne
ne se poserait même pas. La HQE est un peu comme peut plus retraiter.
toutes ces mesures d'exception que l'on prend quand on À Bègles, j'ai réussi à réunir un certain nombre de per-
se sent coupable : on invente une sorte de loi ou de règle, sonnes autour d'une table pour refléchir collectivement
presque une mode, et on pense que ça suffit à gommer à ce problème : l'agence de l'eau, la direction de l'action
les problèmes et à s'offrir une bonne conscience. D'une sanitaire, l'entreprise privée de traitement de l'eau à la
manière générale, je pense que nous devrions faire en communauté urbaine de Bordeaux, la communauté
sorte que, dans nos actes quotidiens-ce que l'on dit, ce urbaine, la Ville de Bègles et nous-mêmes. Et, comme
que l'on mange, la manière dont on se comporte-, tout j'avais déjà obtenu um % culturel à Nantes et um % social
soit "écologique". à RoubaixJ'ai proposé à Noël Mamère d'allouer un 1 %
Dans mon projet pour la piscine de Bègles, dont le maire, scientifique à la piscine - prélevé sur son budget de
Noël Mamère, est un Vert, je n'ai pas voulu faire un pro- construction - pour réaliser cette étude sur l'eau.
jet tarte à la crème, moitié bois moitié panneaux solaires. Ensuite, il faut déterminer qui a compétence en la
Car qu'est-ce qu'une piscine écologique ? On doit bien matière. Et il se trouve que le premier adjoint à l'urba-
sûr réfléchir à la qualité et à l'utilisation de l'eau. Et il est nisme de la Ville de Bègles, Jean-Étienne Surlève-Bazeille,

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est biologiste et professeur à l'université de Bordeaux. Que le végétal ne soit plus seulement décoratif mais qu'il
C'était là l'occasion pour un élu de s'impliquer directe- ait également un rôle'pratique. Et l'intuition était bonne :
ment tout en mettant à profit ses connaissances spéci- au bout de trois mois de tests et d'expérimentation, les
fiques. Parce que traiter l'eau, c'est un acte d'urbanisme, plantes avaient assaini l'eau.
il n'y a pas que des voiries et des réglementations à conce- Ce que je voulais, fondamentalement, c'est que le chan-
voir ! Comme il ne pouvait pas le faire en tant que cher- tier donne lieu à une réflexion politique, écologique, scien-
cheur, il a mis en place un laboratoire pour étudier le sujet. tifique, et que cette piscine reste un laboratoire d'expé-
Et nous avons passé une convention - cela ne s'était rimentation. Mon bassin de dépollution va être réalisé
jamais fait auparavant-entre la Ville de Bègleset l'uni- et suivi par les services techniques de la Ville. Et si, dans
versité de Bordeaux pour réfléchir au traitement de l'eau deux ou trois ans, les résultats sont toujours stables, on
de la piscine : que faire pour qu'elle ne soit pas polluée pourra récupérer son eau. Sinon, il servira à transformer
quand on la rejette ? Francis Ribeyre, qui est écologiste l'eau chlorée en eau pluviale. J'ai donc envisagé trois éven-
tualités -.primo, l'eau est totalement dépolluée et je la
remets dans la piscine ; secundo, j'obtiens une eau de qua-
lité moyenne et j'ai le droit de m'en servir pour arroser
les jardins, pour les chasses d'eau desW.-C.de la piscine,
et je pourrai même, avec le surplus, alimenter la laveuse
municipale du quartier ;tertio, l'eau n'est pas assez dépol-
luée et on la rejette à l'égout, comme tout le monde, mais
elle est de la qualité d'une eau pluviale.
Je crois que tout cela peut être assez formateur. D'ailleurs,
nous avons déjà organiséunevisiteduchantierpourla
population,qui du coup s'est intéressée aussi bien au
bâtiment qu'à la question écologique. Des conférences
ont également eu lieu à la piscine, sur l'eau, la danse, le
sport, la natation, etc. Un colloque s'y tiendra avant son
ouverture, et une petite publication est prévue.
Et, comme la piscine est fréquentée à la fois par des gens
très jeunes et d'autres très âgés, je vais utiliser l'ancien
bassin, dans lequel je ne peux pas remettre d'eau, pour
y réaliser une aire de jeux et de motricité commune aux
enfants et aux vieillards. Je voudrais que les gens qui s'y
sont baignés en 1936, au moment de sa création et du
Front populaire, puissent y revenir. Je pense qu'un équi-
pement transgénérationnel-on appellera celui-ci "à tout
âge"- participe de l'écologie humaine, une personne
atteinte d'alzheimer étant autant en recherche d'équi-
La piscine. libre qu'un jeune enfant, et ni l'une ni l'autre n'ont à en
avoir honte ! Et par ailleurs, pour que les énergies ne soient
et professeur à l'université de Bordeaux, a accepté de pas dépensées en vain,celle des personnes qui pédalent
suivre cette recherche, à laquelle ont travaillé des étu- sur des vélos sera récupérée pour faire fonctionner la ven-
diants en doctorat. Après trois réunions, nous avons mis tilation. Celui qui transpire éliminera lui-même son odeur.
au point un protocole d'analyse de l'eau sur le chantier Il faut que chacun y mette du sien !
même. Nous sommes allés chercher de l'eau polluée dans Ainsi,ce n'est pas l'écologie en tant que terme générique
une autre piscine, à Pessac, nous l'avons ramenée dans qui m'intéresse, c'est l'écologie politique, sociale, écono-
des bassines et étudié son comportement à Bègles, mique, amoureuse même, une écologie du bonheur.
in situ. Il n'y est pas simplement question de matériau de
AvecLiliana Motta,mon idée était de faire-comme c'est construction, de contrainte. C'est une écologie de liberté,
le cas en Allemagne sur des sites plus vastes et par épan- et même libertaire. A A
dage-ce qu'on appelle de la phyto-remédiation, c'est-
à-dire utiliser des plantes judicieusement sélectionnées
pour dépolluer l'eau. À Bègles, le principe de départ était Propos recueillis par Thierry Paquot et Annie Zimmermann.
quasiment de réaliser une piscine positive dans laquelle
on se baigne, et une piscine négative qui traite l'eau.

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Figures urbaines du durable


Devenirs, instabilités et diversités sont au cœur des interrogations contemporaines, et
se retrouvent dans le débat autour du développement durable des territoires. Il n'apparaît plus
* David Marcillon et
envisageable de privilégier la représentation d'un ordre pérenne ou des logiques d'uniformisa- Didier Rebois, architectes,
Chris Younès, philosophe'
tion alors que, à tous les niveaux, ce sont les changements, les mixités et les fluctuations qui sont membres du
laboratoire GERPHAU
s'imposent. Quel les nouvel les "figures urbaines" ces évolutions peuvent-elles produire ? Analyse (philosophie, architecture
urbain), UMRCNRS 7145 '
et exemples, par David Marcillon, Didier Rebois et Chris Younès*. LOUE ST.

Les stratégies d'adaptation s'avèrent à présent d'autant


plus cruciales que l'inquiétude liée aux dévastations des
milieux, aux fractures sociales et aux artificialisations
forcenées ne cesse de grandir. La notion de"résilience",
souvent mobilisée, est significative des limites comme
des potentialités enjeu. Ce terme polyvalent, utilisé aussi
bien dans le domaine environnemental que dans le
domaine social ou psychologique, marque une réflexion
sur le devenir ; et plus particulièrement sur la capacité
de régénération face à un choc, de telle sorte que le milieu
ou la personne l'ayant dans un premier temps subi puisse,
à certaines conditions, le dépasser. Il s'agit ainsi d'un
concept écologique /1 majeur, qui désigne non pas la . pour révéler l'armature
Montpellier : "inversion du regard" des espaces naturels et agricoles.
stabilité ou l'équilibre des écosystèmes, mais au contraire
à la fois un seuil de résistance et une possible traversée
de perturbations néfastes. Alors que ce terme désignait Nous exposons ici quelques réflexions tirées d'une V
au départ une propriété de réaction du métal, il s'est recherche /3 menée sur quatre processus urbains et Cf. C. et R. Larrère,
"Comment sortir
étendu, comme l'explique Boris Cyrulnik, jusqu'à signi- architecturaux se situant explicitement dans des poli- de la modernité ?",
Fier également l'aptitude d'une personne à réagirfaceà tiques urbaines visant à intégrer des principes du durable in Ville contre-nature,
sous la direction de
jes situations délétères et à des blessures psychiques, ce (SCOT de l'agglomération de Montpellier, sites d'IJburg à Ch.Younès,
^uivaà l'encontre d'une attitude fataliste. Amsterdam, d'Orestàd à Copenhague et de Bjorvika à Oslo). La Découverte, 1999
Plusieurs paramètres ont été analysés : les articulations
2/
Stratégies d'adaptation entre les contextes physique, social et culturel dans les- Cf. Ch. Younès, "L'Âge
.'option du durable (sustainable) s'inscrit de fait dans une quels ont émergé les projets, les principes et indicateurs Deux de l'utopie",
in Urbanisme n° 336,
:onversion du paradigme du développement puisqu'il du durable choisis, la manière de les problématiser en dossier "Utopie(s)"
e doit d'être viable, vivable et équitable. En ce sens, il relation à des thématiques spatialisées, engageant (mai-juin 2004).

ieut être considéré comme la forme politique d'une uto- concrètement des conceptions et réalisations d'aména- 3/
n'e concrète d'un deuxième type /2 pour habiter autre- gements. Tout en étant face à des échelles opération- "Qualifier le
nent la Terre. Doivent alors être conduites des logiques nelles ou à des modes et processus d'intervention urbaine développement
durable",
'action concertées afin que s'élaborent à l'échelon local connus, la perspective du SListaincible a induit la qualifi- in programme
es scénarios appropriés, sans tomber dans un travers de recherche PUCA
cation d'autres relations au sein des projets, constituant
"Échelles et
îchniciste ou technocratique qui en constitue pourtant par là même des expérimentations urbaines. À chaque temporalités".
-op souvent une facette déformante. Des inversions du fois, ce sont des projets politico-territoriaux qui s'ancrent
îgard et des redéfinitions de principes d'action en décou- dans de nouveaux géo-récits et développent des figures
•nt, qui tentent de prendre la mesure de la fragilité du spatiales explicites ou implicites, cherchant à résoudre
ivant comme de l'impact des phénomènes techniques, les contradictions entre développement et durabilité.
rchitecturaux et urbains. Ce qui pose comme indisso-
ables les effets des actions humaines et des dynamiques Dynamiques configuratrices
î la nature. Leurs agencements requièrent que soient Dans les analyses effectuées, nous constatons que, pour
'terminées d'autres zones d'enjeux et d'autres figures affronter la problématique toujours active d'une crois-
imbrication de l'économique, du social, du culturel et sance urbaine corrélée à un étalement urbain discontinu,
i l'environnemental. avec pour effets de nuisance aussi bien la consomma-

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tion des réserves foncières et des sols que l'accroissement Elle devient une autre figure "en négatif" de constella-
des transports et des pollutions, ont été mobilisées des tion d'"îlesrurbaines"disséminées dans la nature,créées
dynamiques configuratrices, naturo-paysagères, urbano- à partir des fragments de développement greffés autour
paysagères, nature-agricole, ainsi que celles desflux des des anciens villages, en leur donnant des limites (front,
réseaux de déplacements. Données initiales du projet, diffusion, inclusion) précises face au paysage revalorisé.
elles sont fondatrices d'une évolution des discours comme Ces différentes îles font l'objet d'un traitement spécifique
des pratiques et marquent le passage d'une logique en fonction du contexte agricole environnant, comme la
extensive à une logique intensive. L'intelligence de l'in- figure morphologique compacte du "mas du ni' millé-
tensité urbaine vise alors à la préservation des espaces naire" où, sur 1 ha, se répartissent les logements en
naturo-paysagers de valeur, sans les isoler des usages hameau resserré, alors que le même nombre en pavillon-
urbains, et tend à une meilleure exploitation des mobilités. naire consommait auparavant une dizaine d'hectares.

Figures médiatrices et matricielles Uburg à Amsterdam : l'archipel


Plutôt que de recourir aux modèles de la ville classique Le territoire, l'histoire, les décisions d'aménagement des
(parcellaires, hiérarchies, typologies), il s'agit d'inventer Pays-Bas sont marqués par upe conquête de territoire
d'autres règles et d'autres tracés opérateurs d'un macro- sur la mer, avec pour conséquence une lutte incessante
processus évolutif. L'objectif est d'accueillir les transfor- contre les risques d'inondation et la préservation d'un
mations en cours comme celles à venir, plus aléatoires sol précieux. Résultat de cette politique territoriale, la
encore, grâce à la prise en compte des évolutions des densité démographique du pays est l'une des plus fortes
modes de vie ainsi que des résistances et potentialités au monde. Concentrée principalement dans un anneau
propres à des territoires singuliers. Les nouvelles figures de villes, le Raanstad, la population urbaine s'est accrue,
opérantes dans ces contextes spécifiques entrelacent dif- et les villes font face à une demande croissante d'ha-
férentes échelles (territoriales, urbano-architecturales et bitat urbain. La problématique centrale des nouveaux
architecturales) et les combinent avec les thématiques quartiers d'IJburg est de répondre au développement
récurrentes des mobilités, densités, mixités et de la nature. d'Amsterdam, avec la réalisation de 18 ooo logements
Elles ont un caractère de médiation, car elles sont elles- et l'installation de 45 ooo habitants sur quinze ou vingt
mêmes des emboîtements de figures à ces différentes ans. La figure d'archipel -formant un ensemble de sept
échelles, induisant des chaînes ouvertes de cohérence. îles artificielles implantées dans le lac de l'IJ, au nord de
Elles ont un caractère de matrice, car elles activent, via la ville-produit un nouveau territoire, dans la continuité
un concept spatialisé,des modifications concrètes par de la formation millénaire du pays et de sa maîtrise tech-
des séries d'inscriptions opérationnelles locales. nique du sol artificiel. L'objectif de ce choix est de préser-
ver les espaces agricoles périphériques et de concrétiser
5COT de la communauté d'agglomération de Montpellier : l'orientation d'aménagement du territoire dans une stra-
figure de la ville-territoire constellée tégie de valorisation par l'eau. Chaqueîle assure une spé-
Pour répondre à une croissance urbaine forte et lutter cificité dans les choix des densités bâties et des formes
contre les périls de l'étalement en termes écologiques, (jeu de variation de trames génératives et modes d'ac-
sociaux et économiques, le schéma de cohérence terri- cessibilité) ou dans l'identité paysagère. Lesîles résiden-
toriale (SCOT) de la communauté d'agglomération de tielles principales s'urbanisent par la conjugaison de deux
Montpellier,développéen partie par l'équipe de Bernard figures apparemment contradictoires : celle de la grille
Reichen, constitue une"inversiondu regard" pour orien- urbaine avec des îlots denses, sur laquelle se surimprime
ter le développement urbain. Il instaure un projet fondé une figure de ville-parc obtenue par l'introduction d'es-
sur la préservation d'espaces paysagers naturels et agri- paces paysagers importants, des bords des rives aux parcs
coles majeurs en établissant une série de limites épaisses, urbains internes en passant par l'ouverture des îlots à
véritables sites de projets opérationnels entre ces espaces des jardins semi-publics. Dans cette réalisation radicale
de valeur et les extensions urbaines à venir sur dix ou et forte, qui a connu des oppositions écologistes, la réfé-
quinze ans. L'extension du bâti (modes de densité et rence à la nature est emblématique : traitements asso-
formes) comme la maîtrise foncière sont cadrées suivant ciés à l'eau (espaces publics, promenades, accès privatifs,
les délimitations pertinentes de protection et la polari- vues et horizons, baignade), spécialisation en parc de cer-
sation sur les lignes d'intensité. La figure globale en posi- taines îles (parc urbain avec pratique du sport, espaces
tif, la ville en étoile, marque une réinscription territoriale ouverts de circulations douées, ou parc naturel préservé).
des discontinuités et polarités bâties existantes suivant
les branches autour des mobilités (principalement le Orestâd à Copenhague : la ville linéaire structurée autour
réseau de tramway). Partant du centre de la ville, en se d'un métro aérien
diffusant dans la périphérie, la figure en étoile s'inverse. Le projet urbain d'Orestàd résulte d'un choix politique

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volontaire de ne pas simplement "construire la ville sur urbaines autour desquelles le projet se structure. Pour
laville"en restructurant les sites portuaires, mais de déve- faire la transition entre l'eau et la ville existante, une grille
lopper Copenhague vers le sud, dans une logique toute- urbaine assez classique d'îlots compacts permet de hié-
fois compatible avec la durabilité urbaine. La figure ter- rarchiser et de qualifier les espaces publics depuis le bord
ritoriale de la ville linéaire (sur 5 km de long) permet de de l'eau, avec des "rues-quais"jusqu'au centre-ville qui
résoudre cette contradiction. Elle relie la ville-centre à s'articule au quartier grâce à un boulevard urbain multi-
l'aéroport, en croisant en son milieu le nouvel axe auto- modal. Le quartier de Bjorvika veut constituer une réfé-
routier connectant le Danemark à la Suède (grâce au pont rence européenne de ville sur l'eau, capable à la fois de
reliant Copenhague à la ville suédoise de Malmô). La produire une dynamique urbaine grâce aune mixité fonc-
figure se structure longitudinalement et transversale- tionnelle et d'enrayer l'exode résidentiel périurbain des
ment autour d'axes de mobilité territoriale (avion, voi- citadins en leur proposant un habitat plus dense mais
ture) permettant une accessibilité aisée, susceptible d'at- en contact avec la nature.
tirer les dynamiques économiques. Déterminée
spatialement par les réseaux lourds, cette structure peut Limites et figures de projet
cependant être considérée comme une figure urbaine Ces quatre études montrent que, pour produire des pro-
durable grâce à sa qualification à deux échelles complé- jets urbains du durable, les spécialistes de l'élaboration
mentaires. À l'échelle urbaine, en son centre, est inséré de stratégies et de formes urbaines, sur la base des cahiers
un métro aérien qui permet d'atteindre en quelques des charges et d'un travail de délimitations spatialisées,
minutes, depuis le centre-ville, les différents quartiers aboutissent à des configurations identifiables. Ces figures
d'Orestàd grâce à un mode de déplacement rapide, doux se veulent à la fois porteuses de mémoire par rapport
et non polluant.À l'échelle urbano-architecturale, le ban- aux espaces urbains préexistants dont elles s'inspirent,
deau de la ville-corridor prend la forme d'un peigne, alter- et porteuses d'avenir par la mise en cohérence d'une plu-
nant bandes bâties et parcs ouverts sur la réserve natu- ralité d'éléments. Chaque figure n'est pas seulement
relle dans laquelle la ville nouvelle est insérée. Cette induite par l'accord aux conditions du contexte, ni même
présence forte de la nature au sein même de la ville per- -encore moins-mécaniquement produite par les prin-
met de densifierfortement le bâti à l'intérieur de quatre cipes et indicateurs du développement durable retenus,
quartiers conçus chacun à partird'agencements program- mais résulte davantage d'une association ouverte de ces
matiques mixtes spécifiques (université et communication, différents paramètres. La valeur de cette figure entre réfé-
habitat et services, centre de commerces et pôle tertiaire...). rence et agencement nouveau est avant tout culturelle.
Médiatrice d'une"visionurbaine",elle permet de donner
Quartier de Bjorvika à Oslo : la ville-baie sens à une échelle globale de projet et peut prendre des
Même si la ville d'Oslo a un territoire encore occupé aux formes différentes selon l'échelle à laquelle elle intervient.
deux tiers par la nature (forêts, lacs...), elle s'est étendue Si le choix d'une volonté de développement durable ne
depuis la seconde moitié du xx' siècle de manière diffuse produit pas en lui-même ces figures, il en oriente les
dans les vallées des anciens fjords autour d'axes lourds valeurs. Mais, loin d'être le résultat d'une simple conju-
de mobilité. À présent, pour freiner cette extension et les gaison d'intentions, la figure les transmute en tant que
effets environnementaux qui en découlent, la politique dispositif spatial. Elle se détache de la seule soumission
urbaine consiste à récupérer l'ensemble des sites por- à des contraintes pour envisager d'autres scénarios sus-
tuaires centraux et à les reconvertir en quartiers urbains ceptibles de tirer parti des résistances et des ressources
dans un projet territorial appelé la "ville-fjord". Àterme, d'un milieu, avec l'objectif de rendre compatibles nature
elle formera une bande côtière urbanisée continue et et ménagement de la vie urbaine. Les figures de limites
linéaire. Le premier maillon est le quartier de Bjorvika, en qui se dessinent sont particulièrement expressives. À des
cours de construction au sud de la partie la plus centrale conceptions tranchées du rapport entre artificialité et
de la ville, sur le site des anciennes darses du port trans- naturalité, selon lesquelles l'artifice était en quelque sorte
féré. Pour le réaliser, il a été nécessaire de restructurer le contraire du naturel, semblent se substituer des concep-
tous les réseaux : renforcer le franchissement au nord tions intermédiaires que nous pouvons appréhender à
des voies ferrées desservant la gare, enterrer sous le fjord travers différents tracés. Il s'agit de limites actives dans
l'autoroutecôtier, re-hiérarchiser les voiries. Accessible lesquelles les dynamiques configuratrices naturo-pay-
par tous les moyens de transports allant du mondial sagères, environnementales et infrastructurelles des
(train, transport public, voiture) au local (bus, vélo, mobilités, qui cadrent l'instable urbain et ses transfor-
marche), le quartier a été conçu comme une ouverture mations, cherchent moins des ruptures que des passages,
de la ville sur le fjord en faisant appel à la figure de la pour mieux donner à habiter. |
"ville-baie". L'urbanisation des darses comme des pres- David Marcillon, Didier Rebois, Chris Younès
qu'îles forme en effet une succession de trois baies

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ANGERS

Patrimoine
et développement durable :
pléonasme ou contradiction ?
"Patrimoine" et "développement du râblé" font à présent partie intégrante du discours
politique sur l'aménagement urbain. Avec un décalage d'une dizaine d'années - le patrimoine
s'est imposé dans la décennie 1980 et le développement durable dans les années 1990 /I -, ces
deux notions sont devenues un point de passage obligé dans la communication des collectivi-
Faute de place pour discuter
ici cette expression de
tés locales, qui les associent généralement sur le mode de l'évidence. Mais ce n'est pas si simple
"développement durable",
nous nous fonderons
dans la pratique. Vincent Veschambre, maître de conférences de géographie, CARTA-UMR ESO,
simplement sur les usages université d'Angers, relève les antagonismes qui peuvent se manifester sur le terrain entre ces
qui en sont faits.
deux principes d'action.

2/
Cf. G. Burgel, "Mémoire de
la ville et recomposition
Alors que la demande de patrimoine s'intensifie et s'élar- de revalorisation d'un espace "désaffecté"/5.
urbaine", in F. Loyer (dir.), git spatialement, la compatibilité entre, d'une part, la 0. Lazzarotti souligne combien l'approche patrimoniale
Ville d'hier, ville d'aujourd'hui
en Europe, Entretiens du
densification urbaine destinée à limiter les déplacements "s'accorde finalement parfaitement avec l'idéologie du
patrimoine, Fayard, 2001. et, d'autre part, la conservation de certains héritages (arti- "développement durable"" (2003). La référence au patri-
sanaux, industriels, résidentiels...) ne va pas de soi. Nous moine est en effet devenue l'un des modes de légitima-
3/
Ce sont les termes mêmes
partons du postulat que, derrière ce discours unanimiste tion privilégiés de la préservation et de la durabilité.
de la loi 5RU (article L. 121.1 sur "patrimoine et développement durable", des contra- Cette rhétorique d'inscription du patrimoine dans les
du Code de l'urbanisme).
dictions se font jour, sans qu'elles soient pour autant "objectifs du développement durable"est bien présente
4/ explicitées et mises en débat. L'exemple de la ville d'Angers dans les orientations générales du PLU du Grand Angers,
C. Emelianoff, "La ville nous est apparu de ce point de vue tout à fait révélateur, exemple sur lequel nous allonsfocaliser notre attention :
durable : introduction",
www.ritimo.org/ à l'occasion notamment de l'élaboration de son plan local "Les territoires [...] doivent conserver leur mémoire pour
cedidelp/villedurable/ d'urbanisme (PLU). se forger un avenir et donc renforcer leurs atouts touris-
intro/emelia.htm, 2002.
tiques, culturels et patrimoniaux"/6.
5/ Une même logique de transmission Ancien adjoint à l'environnement, le maire actuel,
j.-Y.Andrieux nous rappelle De prime abord, quoi de plus durable que le patrimoine, J.-C.Antonini,a placé son action sous le signe du déve-
que les deux acceptions
du mot patrimoine, au sens qui représente justement ce qu'une société décide d'ex- loppement durable/7.Em996,Angers a signé la charte
culturel et au sens financier traire d'un processus de démolition/reconstruction per- d'Aalborg, issue de la Conférence européenne sur les villes
du terme, se sont imposées
en même temps, au cours manent/2pourle conserver et le transmettre? Du point durables. En 1999, la ville s'est engagée dans un parte-
des années 1970 devuedurapportautemps,ilya une évidente analogie nariat avec l'Agence de l'environnement et de la maîtrise
(Andricux, 1997).
entre patrimoine et développement durable : il s'agit en de l'énergie (ADEME) afin d'être accompagnée dans la
B/ effet de mieux articuler le passé, le présent et lefutur des réalisation de son Agenda 21, partenariat qui a depuis fait
Les références au PLU sociétés, dans une logique de transmission intergénéra- école (Emelianoff, 2003). Dans le même temps, elle s'est
d'Angers seront extraites
du document soumis tionnelle. Le patrimoine s'apparente à une ressource non dotée d'une "mission développement durable", chargée
à l'enquête publique du renouvelable, qu'il s'agit de sauvegarder, d'économiser/3 de coordonner ces politiques.
7 novembre au 16 décembre
200', (Angers Loire et de valoriser. À une ressource symbolique, étroitement Cet affichage, résumé dans le slogan "Angers, ville
métropole, PLU Centre).
liée à la question de la mémoire et de l'identité, et volon- durable", est consacré par des ouvrages publiés sur le
7/ tiers utilisée par les élus locaux : selon C. Emelianoff, l'une sujet. Dans le chapitre qu'elle consacre aux "villes pion-
II a participé à la conférence des trois caractéristiques de la ville durable, c'est "de se nières" en matière de développement durable, C. Speirs
de Rio en 1992, au titre du considère qu'Angers fait figure de "référence en matière
maintenir dans le temps, de garder une identité", à tra-
ministère de l'Environnement,
où il était engagé sur ies vers sa mémoire et son patrimoine /4. Mais également d'Agenda 21 local". C. Emelianoff estime qu'il ne s'agit pas
questions d'environnement
sonore.
à une ressource économique, notamment sous l'angle uniquement d'une stratégie de marketing, mais que cela
touristique, la patrimonialisation représentant un mode peut aussi entraîner en retour les élus et les services tech-

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La montée Saint-Maurice à Angers.

niques à prendre ces objectifs au sérieux. A. S. Leturcq Quant au PLU, qui a été soumis à l'enquête publique à
résume les objectifs de la Ville en indiquant qu'il s'agit l'automne 2005, il affirme également dans ses orienta-
pour elle de"léguer un patrimoine préservé aux futures tions générales la nécessité de "mettre en valeur les
générations", ce qui illustre bien à nouveau fa proximité richesses patrimoniales", dans le centre historique mais 8/
entre patrimoine et développement durable dans les dis- aussi dans les périphéries, caractérisées par la présence Les analyses relatives
cours /& Ces analyses soulignent qu'Angers et son agglo- diffuse d'une "architecture vernaculaire". a "Angers, ville durable"
sont issues de :
mération sont devenues en quelques années une réfé- Force est de constater que les élus et les techniciens ne C. Speirs, Le Concept de
se sont pas pour l'instant approprié cet inventaire du développement durable :
rence en matière de développement durable dans le
l'exempte des villes
contexte français. patrimoine local et qu'il n'a pas modifié les pratiques. Sur françaises, L'Harmattan,
2003,p.136 ;
les 900 éléments repérés, une bonne dizaine ont déjà été C. Emeb'anoff,
Patrimoine versus développement démolis ou sont sur le point de l'être, bien que certains "(-'Agenda 21 d'Angers :
marketing ou objectif
durable ? soient emblématiques de l'architecture du xx" siècle à politique ?",
Le patrimoine est bien présent dans l'Agenda 21 local, à Angers : un cinéma des années 1960, qui "par son parfait in Territoires n° 438,
2003.p.46.;
travers 6 actions sur47,dans la rubrique"Angers valorise état de conservation [...] est devenu un édifice d'antho- A. S.Leturcq,
son patrimoine naturel et urbain". C'est un patrimoine logie de ce type de patrimoine"/"! 0 ou la caserne Des- "De l'écologie urbaine
au développement
envisagé avant tout sous l'angle environnemental et pay- J'ardins, l'un des 27 éléments de patrimoine militaire sélec- durable", in La Lettre
sager, (a ville mettant en avant l'importance de ses tionnés par F. Dalfemagne et J. Mouly dans leur ouvrage du cadre territorial,
Agence régionale de
espaces verts. L'action la plus développée concerne l'île de référence/11. t'environnement en
Saint-Aubin, "espace naturel humide remarquable", qui L'analyse des opérations d'urbanisme de ces dernières Haute-Normandie,
juin 2001, p. 96.
a été présentée à l'Exposition universelle au Japon en années confirme la non-prise en considération des héri-
2005. Le patrimoine architectural n'est pas absent, dans tages urbains, notamment les plus récemment recon- 9/
son acception à la fois classique et contemporaine .-"La nus dans le champ patrimonial. Lors de la création des Ville d'Angers,
Agenda 21, plans
ville d'Angers est riche de son patrimoine architectural, différentes ZAC des années 1990 et 2000, les derniers d'actions 2004-2005,
2004. p. 114.
constitué à la fois d'œuvres majeures (monuments clas- témoins de l'activité industrielle angevine, des plus
sés et inscrits) mais également d'œuvres ou d'ensembles monumentaux (abattoirs de 1910) aux plus modestes 10/
immobiliers relevant du patrimoine d'intérêt local"/9. (ateliers, cheminées d'usine), ont été progressivement Atlas du patrimoine,
Cette préoccupation est associée à la réalisation d'un démolis dans les anciens faubourgs, et remplacés par www.angers.fr

nventaire de ce type de patrimoine dans la ville extra- de l'habitat collectif. Et cette manière de procéder vient 1V
nuros, afin de "disposer d'un outil de connaissance et d'être réaffirmée, dans le contexte de l'adoption du F. Dallemagne, {. Mouly,
l'aide à fa décision, sensibiliser les Angevins et les tou- PLU .-"La municipalité a décidé de réinvestir tous les Patrimoine militaire,
Scala, 2002.
istes à la richesse patrimoniale de la ville (connaître l'ori- espaces disponibles sur son territoire : à la fois les
gine de sa maison, l'histoire de son quartier, de sa ville...)" 'petites dents creuses' [...} et les espaces plus consé- 12/
ibid.). Achevé en i999,cet inventaire est disponible sous quents, composés notamment d'anciennes friches Ville d'Angers, Vivre à
Angers, février 2006,
orme d'atlas sur le site de la ville d'Angers. industrieffes"/12. n° 298,p. 13.

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Urbanisme - 01.05.2006

Ces démolitions ainsi que le vocabulaire employé sont recherche systématique des espaces constructibles révè-
révélateurs d'une culture locale de la "table rase" qui lent la priorité du PLU, qui est à la densification urbaine
semble perdurer depuis les rénovations des années 1960, dans un contexte de crise du logement et de tension fon-
et qui, jusqu'à récemment, n'avait rencontré que peu cière. Cette densification urbaine correspond à l'un des
d'opposition dans la population. axes majeurs du développement durable, dans une
L'examen du PLU nous révèle que les autorités locales logique à la fois d'économie d'espace, de réduction des
ont voulu éviter toute contrainte réglementaire supplé- déplacements et de mixité des fonctions et des statuts
mentaire en matière de patrimoine, et prolonger cette du logement. L'opération "îlot Desjardins", qui prévoit la
logique dans les dix années à venir. Certes, la commu- construction de 400 logements sur 7 ha à l'emplacement
nauté d'agglomération a bien enregistré la possibilité de l'ancienne caserne entièrement rasée, résume à elle
nouvelle d'aller plus loin en matière de politique patri- seule la contradiction potentielle entre densification et
moniale .-"Le PLU peut [...] intervenir comme un outil de patrimonialisation, ainsi que les choix opérés localement.
protection d'un patrimoine d'intérêt local pour valoriser Selon les autorités locales, la densification urbaine et par
les richesses et renforcer l'identité d'un territoire."À tra-
vers le Code de l'urbanisme issu de la loi Solidarité et
renouvellement urbains (SRU), les collectivités territo-
riales ont en effet la possibilité d'intégrer dans les docu-
ments d'urbanisme de nouvelles connaissances et de
nouvelles protections du patrimoine (article L. 123-1 T),
ce qui représente une petite révolution dans un domaine
qui est depuis l'origine une prérogative de l'État.
Mais cet affichage ne se traduit absolument pas dans les
documents d'urbanisme. Aucun "élément bâti identifié"
n'a été reporté sur les plans, alors que le figuré est prévu
en légende.Trois "quartiers identifiés" ont été délimités
pour leur valeur patrimoniale, mais de manière arbitraire,
en décalage par rapport à la morphologie urbaine et aux
enjeux de renouvellement urbain. Les services de l'État Le bac de l'île Saint-Aubin,
ont d'ailleurs relevé cette indigence de la prise en compte
du patrimoine, en soulignant l'absence de référence à là même le développement durable justifient implicite-
l'inventaire,qui avait pourtant été commandé dans cette ment démolitions et reconstructions.
optique. En déclarant dans le PLU que "cette politique de l'habi-
Dans le domaine du patrimoine difnaturel", la tendance tat plus volontariste doit permettre de 'fabriquer' des
est même à la réduction des surfaces protégées, avec le quartiers qui répondent mieux aux critères du dévelop-
déclassement assez systématique des "espaces boisés pement durable", les autorités locales affirment qu'il n'y
classés"en zones urbanisables. a pas de quartier plus durable qu'un quartier construit
S'ils ont au final donné un avis favorable, les commis- ex nihilo, soit après la table rase (Front-de-Maine, îlot
saires enquêteurs ont cependant indiqué dans leur rap- Desjardins), soit à partir des dernières réserves foncières
port que "le PLU ne pourra parfaitement assurer la sau- non bâties : l'urbanisation du plateau des Capucins,
vegarde du considérable patrimoine historique de confiée à l'atelier Castro-Denissof, est présentée de ce
l'agglomération, ni protéger convenablement son excep- point de vue comme exemplaire.
tionnel cadre de vie". Cette contradiction semble présente en filigrane dans la
loi SRU elle-même. P. Liochon souligne que, par-delà l'in-
Une contradiction non explicite dans vitation à "économiser" le patrimoine dans une logique
le PLU et la loi SRU de développement durable (articles L. no et L. i?i), la loi
"L'ambition affichée dans le projet [...] est d'assurer un met en avant "la notion charnière" de renouvellement
point d'équilibre entre le développement des fonctions urbain, ce qui "présente un risque d'opposition entre des
urbaines et la préservation." En affichant cet objectif dans entités inconciliables"/13.ll nous rappelle que "la ville
son rapport de présentation du PLU, la communauté d'ag- renouvelée ne doit pas se faire que dans des espaces vides
glomération angevine n'a pas voulu expliciter la contra- où rien n'est à protéger", et qu'au final "on ne peut pas
diction que l'on retrouve par ailleurs dans le document penser que la protection est l'objectif de la loi"(ibid.).
d'urbanisme. La contradiction potentielle entre développement durable
Le refus de nouvelles protections patrimoniales, sous et patrimonialisation renvoie sans doute à une certaine
forme de zonages ou d'éléments ponctuels, ainsi que la idée du "développement", à savoir qu'il faut forcément

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Urbanisme-01.05.2006

Le portsurla Maine.

accroître la population urbaine, construire plutôt que serait conforme à une démarche fortement associée au
rehabiliter et valoriser le foncier urbain sous la pression développement durable : celle de la démocratie partici-
du marché. pative. Alors même que la notion de patrimoine est
construite sur l'idée de reconnaissance et d'appropria-
D'autres conceptions possibles ? tion, il apparaît primordial de débattre de ce qui doit être
En limitant les contraintes et en donnant beaucoup plus identifié comme tel dans un espace donné.
de pouvoir aux élus locaux, la loi SRU ouvre à la fois la Derrière cet enjeu de définition du patrimoine, il y a celui
possibilité de protéger plus et mieux les héritages urbains de la mémoire ou plutôt des mémoires urbaines à trans-
et de démolir plus facilement pour "reconstruire la ville mettre. Comme l'écrit C. Emelianoff/'pour se projeter
sur la ville". Si Angers apparaît dans l'état actuel de nos dans l'avenir, la ville a besoin de tout son passé, d'une dis- W
recherches comme un cas extrême pour illustrer cette tance critique par rapport au présent, de sa mémoire, de F. Thomas,
deuxième option, ce n'est pas un cas isolé : sa voisine Le "Les temporalités
son patrimoine, de sa diversité culturelle intrinsèque et
du patrimoine
Mans parexemple a conçu son PLU dans le même esprit. de projets multidimensionnels"/15. Démolir sans se et de l'aménagement
urbain", in Géocarrefour,
Sans pouvoir ici développer la comparaison, il faut sou- poser de question les héritages encore non reconnus vol.79,3/2004,
ligner qu'il existe d'autres conceptions et d'autres (habitat populaire, héritages industriels...), c'est prendre p.197-210.
manières de faire. Dans un certain nombre de grandes le risque de ne plus pouvoirfaire mémoire de la diversité
15/
villes, où la pression foncière, l'étalement urbain et les sociale, des inégalités, des rapports de domination, qui
C. Emélianorf, op. cit.
problèmes de logement sont encore plus criants qu'à ont façonné l'espace urbain/16.
Angers (Lyon, Paris, Lille, Rennes...), la prise en compte du La notion de recyclage nous semble intéressante pour 16/

patrimoine d'intérêt local dans le PLU a été beaucoup dépasser la contradiction apparente entre renouvelle- V. Veschambre,
"Une mémoire urbaine
plus affirmée. Ce qui tend à montrer que, s'il peuty avoir ment urbain et patrimonialisation. Elle exprime bien la socialement sélective :
réflexions à partir de
:ontradiction entre densification et patrimonialisation, nécessité de faire évoluer la ville, de la transformer en l'exemple d'Angers",
•Ile n'est pas insurmontable et mérite en toute cas d'être reutilisant les espaces désaffectés. Mais, dans le même in Les Annales de la
recherche urbaine,
lébattue. C'était la position de F. Thomas, qui pensait temps, le recyclage n'est pas synonyme de démolition n° 92,2002, p. 36-44,
enu le temps d'un "aménagement patrimonialisateur" systématique et laisse la porte ouverte au réemploi/17.
ui intègre de manière globale le patrimoine et le mette Un réemploi qui n'est pas forcément plus coûteux qu'une 17/
Cf. à ce propos fa table
n cohérence avec les enjeux en matière d'économie, de construction neuve, qui peut stimuler la créativité et qui ronde organisée par
igement et de déplacement /14. laisse la place à l'appropriation des traces et à la construc- le CILAC entre plusieurs
praticiens du réemploi,
ar rapport à ces enjeux de renouvellement urbain, il tion des mémoires. | Vincent Veschambre A. Chemetoff, E. Castaldi,
3us semblerait important de ne pas occulter les contra- J.-F. Boudaillez...
(in L'Archéologie
ctions, de mettre en débat les choix à opérer et de jus- industrielle, n ° 45,2004,
Fier ceux qui sont retenus au final. Une telle pratique p. 92-105).

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Urbanisme - 01.05.2006

ARCHITECTURE ET DEVELOPPEMENT DURABLE

Pour une refondation


disciplinaire
Le "développement durable" est d'abord un projet politique. À ce titre, il intéresse l'en-
semble des disciplines, et en particulier l'architecture : quels rapports celle-ci entretient-elle aux
autres, au monde et aux choses, quelle part de nature engage-t-elle, quelle médiation par la
technique met-elle en œuvre ? Réflexions et propositions de Frédéric Bonnet, architecte ensei-
gnant à l'École d'architecture de Clermont-Ferrand, associé à Marc Bigarnet (agence Obras).

Bien plus qu'à un toilettage technique et réglementaire, satisfaire d'une seule approche réglementaire. Le fait que
les questions-toutes urgentes-qui ont favorisé l'émer- l'anticipation et la critique doivent primer redonne toute
; gence du "développement durable" devraient nous sa saveur à la responsabilité de l'architecte, et obligera,
conduire à refonder la discipline architecturale. La dans ce champ disciplinaire, à repenser l'équilibre entre
noblesse de ce chantier n'échappera à personne. Sa dif- intention ef'écriture".
ficulté non plus. Car il requiert un cadre, des thèmes De nouveaux thèmes de travail sont aussi convoqués, sur
renouvelés, des outils et d'autres compétences. trois plans principaux : échelles spatiales et temporelles,
fabrication et matière, programme et usage.
Les paradoxes du développement Nous devons réapprendre à travailler en "entrelaçant les
durable échelles", tant territoriales que temporelles. Car la dimen-
La première difficulté est d'établir un cadre de définition sion temporelle est aussi transformée : l'architecture doit
et de reconnaître l'ambiguïté, non pas du sens et de la pouvoir anticiper, prévoir, définir avec plus de précision
forme, mais de la décision, de la mesure et du temps. Le ce qu'elle permet, empêche ou favorise. Paradoxe décou-
développement durable a en effet une dimension para- lant de l'idée encore bien présente que l'architecture est
doxale jusqu'au cœur de son propre projet, puisque des davantage du côté de l'immuable que de celui du poten-
"contre-projets" politiques le contestent actuellement, tiel ou de la transformation. Un traité d'une architecture
du développement "insoutenable" à la décroissance sélec- des possibles reste à écrire, libéré de l'illusion des contor-
tive. Rien n'y est jamais véritablement définitif, puisqu'il sions formelles contemporaines. Ceci n'exclut pas d'as-
s'agit d'une dynamique politique, d'un débat. Aussi sumer en toute franchise la part d'héritage qui nous
devons-nous nous confronter à des positions contras- revient. Une autre piste consiste d'ailleurs à mieux asso-
tées, résoudre des contradictions-ou les accepter-et cier le ménagement de la nature et la compréhension du
trouver une juste mesure pour nos choix dans la durée. patrimoine. La plupart des objets patrimoniaux ont fait
La définition du mot n'est ainsi pas figée, et ne peut se preuve dans la durée d'une grande intelligence du site,

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Urbanisme-01.05.2006

Projet lauréat de l'agence Obras pour le franchissement


des étangs Gobert à Versailles. L'avenue de Sceaux
est reliée au nouveau quartier de la gare par un passage
en pierre et un jardin sauvage utilisant le "cadeau" offert
par la nature au fond des réservoirs.

Axonométrie des principes fondateurs du projet.

d'une économie de matière et de capacités de transfor-


mation remarquables. La nature rejoint ici le patrimoine,
non pas en termes de valeur (sauver ce qui doit l'être),
mais en termes de ressource et d'outil. Nous pourrions
tirer un meilleur parti de l'histoire.

Redéfinition de la discipline
architecturale
Le programme n'est abordé qu'en se libérant de la tutelle
des typologies et des modèles, qu'en interactivité avec
le projet. C'est-à-dire que le programme n'est pas avant,
mais pendant l'élaboration du projet, qu'il est lui aussi
négocié, testé, expérimenté. Introduire dans cette éva-
luation la gestion, l'entretien et l'exploitation ne devrait
pas se limitera une quelconque régulation, mais amener
une autre manière de programmer. L'architecture doit
permettre de distinguer dès le dessin le stable de l'in-
stable, et d'intégrer dans l'implantation, la construction Plan masse.
et la distribution du projet cette double dimension para-
doxale. C'est une mutation disciplinaire considérable. Les déjà des phases d'étudeJargon technique pour signifier
figures issues de ce travail vont d'ailleurs au-delà des l'étalement de la réflexion sur le projet dans le temps :
limites programmatiques strictes, elles incorporent le sol, les intentions sont formalisées les unes après les autres,
les interfaces, les lieux de flux et les phénomènes naturels. les décisions prises les unes après les autres, le degré d'in-
Une réflexion sur les outils est également nécessaire. certitude décroît progressivement. Cette simple rigueur
L'architecture ne peut plus être représentée ni transmise est en soi une bonne piste, bien que l'on puisse imaginer
selon les mêmes procédés. Le projet est associé à un récit une refondation plus complète de l'ordre des choses, où
en partage (pourrait-on dire agencement ?) fondé sur l'implantation et la matière ne viendraient pas en des
une approche thématique, progressive et entrelacée, per- temps successifs mais simultanés. Un tel travail sur la
mettant à chacun des nombreux acteurs de trouver son discipline suppose d'interroger les compétences singu-
rôle, sa pertinence, son action. Le partage des décisions lières et associées. La délimitation permanente des bornes
ne signifie pas la dilution des responsabilités, bien au du "durable", l'évaluation des potentiels, la capacité à
contraire : il est d'ailleurs urgent de préciser encore la interpréter, à rendre lisibles les enjeux, à élaborer des
place de chacun (le politique, le technique). La représen- principes de transformation relèvent de compétences
tation évolue de pair.L'hypertextualité permet à ce titre nouvelles. L'architecture doit aussi réaffirmer sa position
des explorations très prometteuses pour parvenir à une singulière, notamment en apportant davantage d'éner-
appréhension simple et raisonnée des choix à effectuer gie à ces mutations disciplinaires. C'est la condition
pour la réalisation d'une structure très complexe. La pro- requise pour mieux échanger avec les autres domaines
gressivité des décisions est essentielle. Nous disposions confrontés aux mêmes questions. | Frédéric Bonnet

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ILE-DE-FRANÇE

Eco-région cherche quartiers


durables
Pour promouvoir la réalisation concrète de quartiers durables, l'Agence régionale de
'environnement et des nouvelles énergies (ARENE) Île-de-France, présidée par Marie-Pierre
Digard, sensibilise et accompagne les décideurs locaux en s'appuyant sur les expériences
réussies de villes européennes.

Alors que la ville durable cherche encore sa définition du développement durable, alors même que
scientifique /1,qu'en est-il de l'idée de quartiers durables Dominique Bidou avait déjà esquissé une HQE"pourles
i/ telle qu'entend la promouvoir l'ARENE Île-de-France ? territoires"/2qui prend aujourd'hui une nouvelle actua-
Cf. le compte rendu Et d'abord pourquoi pas des "éco-quartiers" ? Pour lité avec l'appel à projets d'expérimentation d'une
par Thierry Paquot
de divers ouvrages Marie-Pierre Digard, présidente de l'ARENE, la dénomi- démarche de qualité environnementale dans des opéra-
sur le développement nation "éco-quartier"a le double désavantage d'évoquer tions d'aménagement /3.
urbain durable in
Urbanisme n° 345 une approche plutôt technique et de "faire écolo", autre- L'idée de quartier durable, échelle intermédiaire entre
(nov.-déc. 2005).
ment dit gadget pour bobos. A contrario, le quartier l'agenda 21 local, municipal ou d'agglomération, et le bâti-
2/
durable a pour lui de s'inscrire dans la fidélité au déve- ment HQE, a cependant avancé. Et, dans la perspective
Cf. son article "La HQE loppement durable, à l'articulation de ses trois dimen- des jeux Olympiques de 2012 à Paris, l'ARENE aurait bien
peut-elle s'appliquer sions-économique, sociale et environnementale-dans vu l'aménagement du secteur des Batignolles devenir la
aux territoires?"
in Urbanisme n" 321\ le cadre d'une réelle concertation avec les habitants. référence en la matière. Non point que d'autres
(mai-juin 2002).
Pas question donc de plaquer des modèles tout faits sur démarches, sans doute plus modestes, n'aient déjà lieu
3/
des espaces en devenir. en région parisienne. Mais la zone d'activités HQE de
Les réponses à cet Pour autant, l'ARENE,qui emmène régulièrement élus et Combs-la-Ville a longtemps fait figure de référence
appel à projets, lancé
techniciens visiter des sites exemplaires ailleurs en unique. Et Marie-Pierre Digard ne cache pas que"ce sont
par l'association HQE,
avec le soutien des Europe, rêve de disposer d'une vitrine dans cette Île-de- souvent les mêmes clients qui viennent frapper à la porte
ministères de
l'Équipement et de
France qui veut s'affirmer, selon la formule de son prési- de l'ARENE". En clair, les collectivités partenaires de
la Culture ainsi que dent, Jean-Paul Huchon, comme la première éco-région l'Agence se renouvellent trop lentement. On y trouve
de l'ADEME, auprès
de collectivités et d'Europe.Tout te problème est de "passer du concept à l'EPA de Sénart, soucieux non seulement de faire du Carré
d'aménageurs, publics la concrétisation". Sénart un site exemplaire (cf. l'entretien avec François
ou privés, devaient
parvenir avant le 10 avril En novembre 2004, un forum régional de la HQE orga- Tirot, p. 50), mais également le premier Écopôle d'île-de-
à l'association HQE nisé par IARENE autour de la question "Comment conce- France, en liaison avec lAgence régionale de développe-
(cf. le site :
www.assohqe.org). voir des quartiers durables ?" avait permis de mesurer le ment (ARD). Plus récemment, la ville de Limeil-Brévannes
fossé entre les expériences étrangères présentées et la a associé l'ARENE au vaste programme de mutation
réalité de l'aménagement urbain à la française. D'un côté, urbaine du quartier de la BallestèreSud,un site de 9,5 ha
une démarche globale, intégrée, appuyée par une forte très fortement pollué. La municipalité veut y réaliser une
implication des habitants ; de l'autre, les balbutiements opération d'habitat mixte de grande ampleur qui doit
d'un développement urbain durable, appréhendé soit s'inscrire, selon la volonté du maire, Joseph Rossignol,
à travers les techniques du génie urbain (exposé de dans "une démarche exemplaire de développement
Philippe Galy, adjoint au maire de Boulogne-Billancourt, durable",en impliquant notamment les promoteurs privés.
auteur d'un rapport sur le sujet en 2003), soit à travers D'où l'aspect "vitrine"du projet, argument pour convaincre
un cahier de prescriptions architecturales et environne- les investisseurs.
mentales destiné aux Pour passer à la vitesse supérieure, l'ARENE poursuit plu-
promoteurs (présenta- sieurs pistes. La Région ne peut pas, par exemple, impo-
Le compte rendu du forum "Comment concevoir des tion de la démarche ser l'utilisation d'énergies renouvelables à d'autres col-
quartiers durables ?" et la publication Quartiers de l'EPA Seine Arche). lectivités, en fonction du principe de non-tutelle d'une
durables. Guide d'expériences européennes sont collectivité territoriale sur une autre. Mais elle peut, et
Letout surfond d'oppo-
téléchargeables sur www.areneidf.org
sition entre défenseurs l'ARENE l'y incite et l'accompagne, introduire des critères
de la HQE et partisans deconditionnalité liés à la qualité environnementale

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Urbanisme-01.05.2006

dans les aides régionales (enseignement supérieur et gique pour le renouvellement urbain"sur le thème habi-
recherche, logement, ZAE, structures pour personnes tat social et développement durable, réalisé à l'initiative
âgées). Autre enjeu régional fort: l'élaboration en cours de l'ARENE /4. Étant donné l'ampleur et le nombre des
du schéma directeur (SDRI F), qui pourrait définir des ter- opérations de rénovation urbaine en Île-de-France, le 4/
ritoires prioritaires pour le développement durable. Des champ d'application est vaste et ouvre donc des pers- Les auteurs de ce guide
sont Hubert Pénicaud,
prescriptions annexées au SDRI F viendraient concrétiser pectives. Mais Marie-Pierre Digard aimerait que ce type architecte ingénieur,
ces orientations.Autre démarche plus incitative : l'appli- de démarche puisse s'élargir à toute une ville, ou en tout Olivier Nguyen-Huu,
architecte-urbaniste,
cation de la loi d'orientation de la politique énergétique cas à plusieurs sites. Des discussions se poursuivent avec et Serge Sidoroff,
ingénieur.
du 23 juin 2005, qui prévoit un dépassement de 20 % du Les Mureaux, où le maire, très volontariste, souhaite
COS pour les constructions à performance énergétique mettre en œuvre un projet à l'échelle d'une mandature.
ou avec des équipements EnR. Dans le cadre d'un projet D'autres pistes plus prospectives sont également explo-
Prébat (ADEME-PUCA), l'ARENE travaille avec des com- rées, notamment par l'IAURIF, sur "l'empreinte écolo-
munes volontaires pour étudier l'application de ce dis- gique". Le développement durable, par définition, a le
positif sur leur territoire. souci des générations futures. Reste à le concrétiser dans
L'ARENE entend également prendre toute sa place dans des quartiers dont les innovations (circulations douces,
les politiques actuelles de rénovation urbaine. Un pre- transports écologiques à la demande, énergies renouve-
mier travail avec l'ESH (Entreprise sociale de l'habitat) lables, matériaux sains, tri et recyclage des déchets, ges-
LOGIREP, dans le cadre de la réhabilitation de la cité Basse tion alternative de l'eau) et le fonctionnement démocra-
du quartier de Pont-Blanc à Sevran (417 logements),a per- tique (forums citoyens de concertation...) donnent
mis de tester certaines options d'un "Guide méthodolo- vraiment envie d'aller plus loin. | Antoine Loubière

Un futur quartier parisien écologique ?


Une friche ferroviaire dans le treizième arrondissement de la capitale, la zone d'action
concertée (ZAC) de Rungis, à deux pas du boulevard des Maréchaux et de son tramway, opte pour
un projet économe en énergie et plus soucieux de l'environnement. Une association d'habitants
du quartier en est à l'origine. L'EcoZAC : il ne s'agit pas du pluriel du cavalier de l'armée russe
(les « cosaques »), mais bel et bien d'une ZAC "écologique"... sans brutalité ! Rencontre avec son
animateur, Philippe BovetJournaliste.

Comment est née l'association EcoZAC /1, avec quelles


convictions et quels moyens d'action ? V
L'association des Amis de l'EcoZAC de la place de Rungis www.ecozacderungis.org

est née en mai 2005, à mon initiative, puisque je suis qua-


siment riverain du site. Elle a pour objectif d'inciter les
décideurs locaux à construire, sur le site de l'ancienne
gare de Rungis, le premier quartier véritablement res-
pectueux de l'environnement à Paris. Ce projet de ZAC,
qui prévoit la construction de 40 ooo m2 de bureaux et
de logements, est une opportunité rare pour la mise en
place d'un projet écologique exemplaire, notamment
dans le domaine de l'énergie et des transports. Il est
temps de bâtirdans la capitale des immeubles très peu
consommateurs d'énergie (40 kWh/an/m2 ou moins) et
de les équiper de places de stationnement en sous-sol
qui donnent la priorité à des parcs de voitures partagées.
L'absence de réflexion sur les transports dans le projet
initial est d'autant plus choquante que le nouveau tram-

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Débat au sein de l'association.

way des Maréchaux, le projet phare de la mandature de orienter convenablement les bâtiments pour tirer le
Bertrand Delanoë en matière de transports en commun, meilleur parti de l'énergie solaire passive. Il faut bien les
passe à 20 m de cette ZAC. isoler, bien les ventiler, utiliser les toits pour les énergies
renouvelables, employer des matériaux sains, redécou-
Quel urbanisme souhaitez-vous promouvoir ? vrir l'intérêt de la végétalisation des façades... et donner
Le projet initial de la mairie du 13'" prévoyait uniquement la priorité absolue auxtransports doux. Non seulement
la construction d'une crèche HQE au sein d'un pôle d'équi- ce type d'urbanisme rend la ville durable et répond aux
pements publics. En dehors de cela, rien ou presque en défis de notre époque, mais il l'apaise également et lui
matière d'environnement.Compte tenu du prix des pro- redonne une urbanité.
duits pétroliers et des problèmes environnementaux que
nous connaissons tous, nous estimons qu'on ne peut plus Quelles ont été les réactions des divers "acteurs" de
à présent construire d'immeubles sans accompagner leur la ville dans ce quartier, et plus généralement à Paris ?
conception d'une réflexion poussée sur l'énergie. Il faut Notre association a, dans un premier temps, participé à
la concertation lancée par la mairie sur le projet de ZAC
et fait part des objectifs de sa plate-forme, mais sans grand
succès. La concertation, lancée en 2001, réunit chaque
LES AVANCEES mois pendant deux heures l'aménageur (la SEMAPA), le
Nous sommes maintenant loin de la seule crèche HQE, cerise sur le service d'urbanisme de la mairie du 13°, des représentants
gâteau environnemental. On parle de ne pas mettre de climatisation des conseils de quartier et des associations locales.Tous
dans les bureaux, de couvrir 30 à 50 % des besoins en eau chaude sani- avaient vis-à-vis de nous le sentiment que des "agitateurs"
taire des logements avec du solaire thermique, de produire une partie voulaient "chambouler" le travail déjà réalisé. Pourtant,
des besoins électriques des bureaux avec des panneaux solaires photo- nous nous sommes montrés très consensuels, nous
voltaïques, de récupérer l'eau de pluie pour alimenter les jardins, de n'avons remis en cause ni les propositions de plan de
végétaliser des toitures... En somme, la porte s'est entrouverte. Il faut masse ni le choix des 40000 m'à construire. Nous avons
désormais l'ouvrir en grand. seulement souligné que les thématiques environnemen-
Deux exemples : puisque l'eau de pluie sera récupérée, pourquoi ne pas
tales et énergétiques n'avaient pas été vraimentiabor-
l'utiliser pour les chasses d'eau de tous les bâtiments ? Le pôle d'équi-
dées. Nous avons expliqué que nous étions apolitiques,
pements publics qui doit être construit sur la ZAC comprendra une mai-
son de retraite. Depuis la canicule de 2003, tout établissement de ce mais que nous connaissions bien les thèmes que nous
type doit être équipé d'une pièce rafraîchie. Pourquoi ne pas y installer défendions. Pour mettre en avant nos arguments, nous
un puits canadien ou une climatisation solaire ? On retrouve ce dernier avons organisé deux voyages d'étude, l'un au sud de
équipement sur les toits du siège de l'ADEME à Sophia-Antipolis ou sur Londres sur le site expérimental de BedZed, l'autre à Fri-
ceux des caves de Banyuls. Nous pourrions lister d'autres bonnes déci- bourg, en Allemagne, une ville exemplaire en matière d'ur-
sions à prendre, comme utiliser du bois dans la construction des bâti- banisme durable. Les positions de la mairie du 13", de l'amé-
ments. En fait, si une véritable EcoZAC voyait le jour, la mairie du 13' et nageur.de certains membres des associations de quartier
la SEMAPA ne pourraient que s'enorgueillir d'en avoir été à l'origine. ont alors commencé à prendre en compte nos arguments.
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Eco-urbanisme
Depuis quelques années, des formules pas toujours convaincantes font florès, tant
dans les discours des élus que sous la plume des praticiens : "développement urbain durable",
"ville écologique", "sites propres", "cité durable","urbanisme à haute qualité environnemen-
tale", etc.Thierry Paquot croise les histoires de l'écologie et de l'urbanisme afin de mieux
pointer ce qui les assemble et aussi ce qui les oppose.

Est-ce un effet de mode ou une conviction sincère qui l'abondance des fruits de Dame Nature, le plaisir de vivre
provoque, chez de plus en plus de professionnels de la dans un environnement sain et joyeux (le pays de
ville, cette attention toute particulière portée à l'environ- Cocagne). Les récits les plus anciens décrivent en détail
nement ? Les deux, suis-je tenté de répondre, ayant les embarras de la ville, les nuisances tant sonores qu'hy-
observé qu'en devenant une "question de société" une giéniques, les gaspillages en eau et en sources d'énergie,
thématique s'impose peu ou prou à l'ensemble d'un les dégradations intempestives que les humains infli-
milieu.Tenez, parexemple, la démographie mondiale gent aux ressources dont ils disposent. Selon les périodes
accuse une tendance persistante au vieillissement de la de l'histoire, les cultures, les formes d'urbanisation, l'im-
population et l'on voit se multiplier les colloques sur la portance des villes et bien d'autres facteurs explicatifs,
gérontologie, les dossiers spéciaux des revues et des émis- les citadins sont confrontés aux conditions géoclima-
sions de télévision ou de radio sur la "planète grise", les tiques, aux caractéristiques physiques, aux modalités de
réflexions politiques sur les "enjeux de la retraite", les la vie collective, aux spécificités des ressources locales, à
propositions pour adapter la ville et l'habitat aux troi- cet ensemble hétéroclite que l'on peut nommer l'envi-
sième et quatrième âges. Bref, d'un coup, un sujet long- ronnement. Toute ville "consomme" de la Nature, des
temps ignoré fait la une et mobilise bien des énergies, terres arables pour lotir,de l'eau pour irriguer et nettoyer,
tandis que des groupes de pression pratiquent active- de la forêt pour construire, chauffer et cuire. L'urbanisa-
ment le lobbyisme. On pourrait penser que les récentes tion, en construisant une ville, commence par détruire
déclarations des Nations unies sur le réchauffement de ou par perturber plusieurs écosystèmes. La prise de
la planète, ou bien encore l'après-Tchernobyl (il y a déjà conscience de ces violences écologiques "ordinaires"est
vingt ans !), la modification géopolitique du marché du relativement récente et ne provient pas toujours de théo-
pétrole, l'effet de serre, le trou d'ozone, la vache folle et riciens urbanophobes et technophobes. Un Descartes,
la grippe aviaire, etc., qui constituent des préoccupations par exemple, appelle à l'artificialisation du "milieu natu-
de spécialistes, deviennent celles du citoyen lambda. rel"que permet le progrès technique afin d'améliorer le
Celui-ci s'inquiète dorénavant pour sa maison, son quar- sort des humains. Ces derniers doivent se "rendre maîtres
tier, sa ville et souhaite que des mesures soient prises et possesseurs" de la nature, d'une nature pas toujours
rapidement pour les protéger. bienveillante et hospitalière. Tout un courant de pensée,
soucieux de la vie humaine, prône la conquête de la
Les Humains et la Nature Nature. La Technique en facilite l'exploitation. Or, la Tech-
Les liens entre la Nature et cet Artifice qu'est la ville sont nique obéit à ses propres règles et échappe, en partie, au
très anciens. Ils apparaissent même constitutifs de l'ur- contrôle humain. Le déploiement inconsidéré de la Tech-
banisme, qui alors ne s'appelait pas ainsi. En effet, la nique empêche la Nature de se renouveler selon ses
manière de localiser une nouvelle ville, de tracer ses propres rythmes et entraîne des catastrophes en série
réseaux, d'orienter ses maisons, de bâtir ses édifices, tient - PaulVirilio affirme qu'à chaque "progrès" technique
compte des saisons, des vents et des pluies, de l'enso- correspond son "accident". Des espèces végétales et ani-
leillement, de l'alimentation en eau potable, des activi- males disparaissent de la surface de la Terre, des conti-
tés humaines et de leurs pollutions diverses, etc. Preuves nents se désertifient, d'autres se boisent sans pour autant
en sont certains textes de Platon ou d'Aristote, pour ne reconstituer des milieux favorables à une biodiversité,
mentionner que des références appartenant à l'ère des réserves s'épuisent, des mers et des fleuves sont pol-
culturelle occidentale. La mythologie n'ignore pas non lués par les activités industrielles, des sols sont épuisés
plus l'importance des jardins judicieusement irrigués, parla mécanisation outrancière d'une monoculture, des

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chaînes alimentaires sont interrompues par l'usage de ciste de la ville s'élabore, souvent en adoptant les prin-
pesticides et autres insecticides... Tout cela est connu. cipes du darwinisme social. Parallèlement, l'écologie affine
Tout cela n'est aucunement fatal.Tout cela peut être ses analyses et ses objectifs.
contrecarré. Lentement, difficilement, contradictoire-
ment, le souci écologique s'insère dans le débat public et L'écologie humaine
exige une politique. Mais comment protéger un écosys- La rencontre entre ces deux approches du vivant est effec-
i/ tème sans s'intéresser aux autres, dont il est, peu ou prou, tuée au sein de l'École de Chicago. C'est en effet le socio-
Cf. Robert Park,
"Thé city : suggestions solidaire ? C'est toute la planète qui est concernée. C'est logue Robert Park (1864-1944) qui imagine une nouvelle
for thé investigation of toute la planète qui est ma ville, mon quartier, ma démarche pour analyser la ville :"La ville, écrit-il, a été
human behavior in thé
urban environment", demeure. Aucune frontière n'endigue un nuage toxique, étudiée récemment du point de vue de sa géographie,
qui est initialement et plus récemment encore de son écologie. À l'intérieur
paru dans VAmerican
une pluie acide, un vent radioactif, un océan mazouté !
tournai ofSodotogy L'industrialisation internationalise la pollution qu'elle des limites d'une communauté urbaine - et, en fait, de
(KX,i9i5) sans cette
phrase, que l'on trouve
génère,et il faudra des dizaines de lois, des amendes éle- n'importe quelle aire naturelle d'habitat humain -, des
dans la seconde version vées (selon le principe "les pollueurs sont les payeurs"), forces sont à l'œuvre qui tendent à produire un groupe-
publiée dans Thé City,
sous la direction de des "scandales" (comme celui de l'amiante, par exemple) ment ordonné et caractéristique de sa population et de
R. E.Park,E.W. Burgess pour contraindre les industriels à ménager à la fois leurs ses institutions. La science qui cherche à isoler ces fac-
et R. D. McKenzie,
Universityof Chicago salariés et leur environnement. Et encore ! Pour une usine teurs et à décrire les constellations typiques de personnes
Press, 1925. Texte attentive aux réglementations sanitaires et environne- et d'institutions produites par leur convergence, nous
traduit par Yves
Grafmeyeretlsaac mentales, combien d'autres qui, sans gêne aucune, cra- l'appelons écologie humaine, par opposition à l'écologie
Joseph dans L'École de chent leur fumée, rejettent leurs eaux usées, imprègnent végétale ou animale"/1.1l avait traduit,de l'allemand en
Chicago. Naissance
de l'écologie urbaine, la terre de leurs déchets, n'épargnent pas la nappe phréa- anglais, l'ouvrage du botaniste danois EugeniusWarming,
éditions du Champ dont le titre Plantescimfund (1895) devint Oecology of
urbain, 1979.
tique ? L'industrialisation nourrit une urbanisation accé-
lérée et inédite par sa taille. Les centres anciens des villes Plants (1909), et n'hésitait pas à adapter à la sociologie
2/ se taudifient et se surdensifient, rendant ainsi caduques des notions conçues par et pour la botanique, comme
Cf. Emma C. Hewelyn les réseaux et les équipements existants. De nouvelles "invasion","migration","habitat"ou encore "écèse". Pour
etAndreyHawthorn,
"L'écologie humaine", pathologies se manifestent, un courant hygiéniste, consti- les historiens des sciences humaines, Park et son groupe
trad. franc, in La
Sociologie aulof siècle,
tué de médecins, philanthropes, réformateurs sociaux..., sont les inventeurs de l'"écologie humaine" /2 et non
sous la direction de alerte l'opinion et préconise des mesures tant vis-à-vis pas de Fécologie urbaine". Comme l'écrit McKenzie/Téco-
G. Gurvitch et
W. E.More, tome i.PUF, de la santé publique que de la salubrité des logements logie humaine traite des aspects spatiaux des interrela-
1947, p. 477-510. et plus généralement de la ville. Une conception organi- tions et interprétations humaines et institutionnelles.

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Maison écologique à Berlin (Corneliusstrasse).

Son but est de découvrir les principes et les facteurs qui d'une forte densité de population et d'activités indus-
expliquent les modèles variés des aménagements spa- trielles, etc. Pour cela, il faut combiner au devenir des
tiaux de la population et des institutions, résultant de communautés humaines et urbaines celui de toute la
l'interaction des êtres humains au sein d'une civilisation planète. Certes, les partisans de la cité-jardin, par exemple,
en constante transformation"/3. Il s'agit en fait d'un rai- avaient intuitivement perçu la solidarité des destins des
sonnement par analogie, qui étudie les agrégations Humains et de la Terre /5, mais ils réfléchissaient sur- 3/
humaines à l'instar des agrégations animales ou végé- tout en termes de présence de la Nature en ville, d'ami- Cf. R. D. McKenzie,
"Ecologyhuman",
tales, le tout à la sauce darwinienne qu'appréciait tout cale complicité entre les cycles des saisons et des renou- in Encyclopédie! ofthe
particulièrement Robert Park, qui scrutait la concurrence vellements biologiques des espèces animales et végétales social Sciences 5,
cité par E. C. LIewelyn
et la coopération entre les communautés, et les condi- et les rythmes de la vie citadine. et A. Hawthorn.
tions de la lutte pour l'existence d'un élément isolé de
4/
son groupe d'appartenance ou de sa localité de base. Le productivisme contre nature
Cf. Robert Park,
Pour Robert Park, une "communauté humaine" possède L'écologie commence par se préoccuper du monde natu- "Human ecology",
au moins trois caractéristiques : un territoire délimité, in American journal of
rel et dénonce les méfaits d'une agriculture intensive qui
Sociology n° 42,1936.
une présence relativement durable sur ce territoire et détracte les mécanismes propres aux écosystèmes. Rachel
des relations d'interdépendance de nature symbiotique Ça rson, dans SilentSpring (1962), dénonce le saccage des 5/

entre les membres résidant sur ce territoire /4.L'écolo- forêts par la logique industrielle et constate la dispari- Cf. Thierry Paquot,
"EbenezerHoward
gie humaine s'évertue à saisir les processus, les transfor- tion de certaines espèces d'oiseaux qui ne peuvent plus et la cité-jardin",
in Urbanisme n° 343,
mations, les successions, les migrations, les mobilités, les y nidifier, elle établit le sinistre bilan des pollutions aqua- juillet-août 2005, et
résistances qui affectent diverses populations rassem- tiques avec la mort annoncée de nombreux poissons, et aussi "Ville et nature, un
rendez-vous manqué ?"
blées en un même milieu urbain. Pour Park et ses amis, aussi s'inquiète de "nouveaux" cancers qui tuent des in Diogène n° 207, PUF,
le contexte de la vie urbaine résulte avant tout des pécheurs, bûcherons, paysans et autres populations 2004.

humains avec, contre ou sans lesquels vous devez assu- concernées par l'usage intempestif de produits chi-
rer votre insertion, votre acclimatation, votre reproduc- miques.Jean Dorst recense "les mauvaises pratiques
tion. Il va de soi que ce n'est pas la Nature environnante culturales, qui ont pour effet d'accélérer d'une manière
qui prime seule, ici. Aussi n'est-il guère surprenant que catastrophique les processus d'érosion, et peuvent ainsi
les textes émanant de l'École de Chicago soient si avares conduire à la ruinetotaled'un pays" (La Nature dé-natu-
en propos sur le gaspillage des ressources naturelles, la rée,p.~y6).La liste des auteurs jouant le rôle de vigie est
dégradation du cadre physique, la pollution résultant imposante, mais nombre d'entre eux connaissent le sort

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du prophète, ignoré dans son pays... Il faut des catas- sens de la coopération, de la discipline sociale, qui
trophes meurtrières et massives pour que l'opinion implique, notamment, l'acceptation des normes édictées
publique-surtout présente en ville- manifeste son par les autorités légitimes"/6. Il n'est pas le seul, des
G/ désarroi. Ces auteurs, souvent en quelques lignes à la revues sont créées {Environmental Ethics, 1979 ; Ethics and
Cf. François Russo, suite de propos consacrés à la "bombe démographique", Animais, 1980 ; Journal ofAgricultural and Environmen-
"Nature et
environnement", évoquent la ville comme terrain du déséquilibre envi ron- tal Ethics, 1988 ; Environmental Values, 1992 ; Ethics, Place
in Études tome 333,
nemental par excellence. Là encore, seuls les convaincus and Environment, 1998, etc.), des débats publics organi-
igyo.
les entendent. Des rapports officiels, des col loques inter- sés, des partis politiques sensibilisés, la question envi-
7/ nationaux, des éditoriauxdans la presse, des enquêtes ronnementale a droit de cité et elle interroge aussi, et de
Cf. Claire HooveretAxel d'investigation se multiplient au cours des années 1960 plus en plus, l'urbain et par ricochet l'urbanisme /7.
Gosseries, "L'éthique
environnementale et 1970, sans embrayer sur des actions politiques visant
aujourd'hui", in Revue
philosophique de
à mieuxencadreret l'industrialisation et l'urbanisation. L'urbanisme comme écologie appliquée ?
Louvu'n n° 3,1998. L'idéologie du productivisme, alors dominante partout En'\g~!~!, Urbanisme (n° 166) publie"L'écologie contre l'ur-
dans le monde, focalise l'attention de chacun sur le taux banisme ?" d'Hervé Mathieu. Avec humour, il explique
8/
de croissance, négligeant les retombées désastreuses que"la ville serait devenue'invivable', alors il faudrait
Cf. "Manifeste pour
l'écologie urbaine", pour l'environnement. Une cheminée d'usine est signe 'l'adapter'(à l'automobile, à la vie moderne, puis à l'échelle
in Metropolis n° 64/65,
1984. Ils s'appuient sur
de prospérité. La consommation de masse procure l'illu- humaine...), il faudrait l'aérer, la dédensifier, la protéger
le? travaux d'E. Morin, sion d'un enrichissement général et n'accorde de sens (mais on ne dit pas contre qui ou contre quoi), la réhabi-
L. MLlmford, P. Duvigneaud
et aussi-alors moins
qu'à l'accumulation matérielle au détriment des richesses liter, etc.Toutes ces solutions s'appuient sur des concepts
connus en France - de : intérieures, à la qualité de vie, à l'harmonie entre soi, aussi vagues que superficiels : on ne manque plus une
A. Hawlaey, Hi.man
Ecoloqy, Ronald Press, autrui et le monde. Nous sommes encore dans cette occasion de parler de 'qualité de vie', de 'conservation'
1950; G. Duncan, Urban logique du "toujours plus", sauf qu'elle n'est plus hégé- de l'environnement et du patrimoine, quand ce n'est
Society, Crowel, 1964.
A.Wolman,"The monique et qu'ici et là des résistances se font jour, des pas comme on a pu l'entendre de'protection de l'écolo-
metabolismofcities", alternatives s'élaborent, des expérimentations s'effec- gie'(comme si l'écologie, qui est une discipline scienti-
ir Science Asnerican
n»213,3,1965. tuent, des critiques écornent le bien-fondé de "la consom- fique-ou, à la limite, un état d'esprit-avait besoin d'être
mation pour la consommation", à laquelle répond l'in- 'protégée'au même titre que les bébés phoques !?)". Pour
dustrialisation. Les conséquences de ces modes de vie, éclairer le débat, il propose de distinguertrois écologies :
alliés à un usage quasi permanent de l'automobile, sur la cognitive (scientifique), l'appliquée (gestionnaire) et
la ville et plus généralement sur l'urbain diffus qui en la militante (idéologique). Puis il examine les"crises éco-
résulte, accroissent les déséquilibres environnementaux logiques de la ville" et se refuse à condamner"la"ville et
et mettent en péril le devenir même de la planète. Fran- à préconiser un "retour à la campagne". Il prêche pour la
çois Russo en appelle à une éthique et écrit :"respect et connaissance des divers écosystèmes qui relèvent de la
admiration de la création ; humilité devant les faits et ville et pour l'invention d'une ville moins polluante, stres-
reconnaissance de nos erreurs; souci des conséquences sée, dépensière en énergie et en espace, et plus habitable.
proches ou lointaines de nos actes ; sens de la solidarité Christian Garnier et Philippe Mirenowicz s'en préoccu-
dans le présent et aussi avec les générations futures ; pent et lancent en 1984 un "Manifeste pour l'écologie
urbaine" /8, dont le volet destiné aux urbanistes com-
prend dix points. Parmi ceux-ci, je relève : "l'autonomie
organisatrice","la souplesse", "la variété et la diversité
structurelles du tissu social et événementiel de la ville",
"lacomplexificationdans le temps", la prise en considé-
ration des notions d'ordre et de désordre ainsi que "les
phénomènes aléatoires", la valorisation de la qualité,etc.
Aux côtés de ces éléments essentiels pour une nouvelle
pratique d'un éco-urbanisme, les auteurs ajoutent,
comme des évidences, une réelle participation des habi-
tants, une liaison permanente entre les savants et les
décideurs, une action locale soucieuse du global et, inver-
sement, une détermination des politiques et une forma-
tion continue des urbanistes. Sur ce dernier point,je
remarque qu'un parcours "Environnement, paysages et
territoires" (master deux) existe depuis octobre 2005 à
l'Institut d'urbanisme de Paris, soit vingt ans après la
Manifestation pour la sauvegarde des jardins communautaires à New York. publication de ce Manifeste. Certes des cours, plus ou

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DE QUELQUES NOTIONS

ÉTHOLOGIE : mot construit et popularisé en 1849 par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (1805-1861)
pour désigner la "science des comportements des diverses espèces animales dans leur milieu
naturel". Cette observation des animaux permet de bien circonscrire leur "milieu", leur "territoire"
et leur "habitat", expressions qui seront transposées aux humains.
ÙKOLOGIE : terme inventé en 1866 par le zoologiste et biologiste allemand E. H. Haeckel (1834-
1919) pour définir la "science des relations de l'organisme avec l'environnement" (Generelle
Morphologie der Organismen, vol. 2, p. 286). Plus tard, il parlera de "distribution
géographique des organismes". On repère eco/ogysous la plume du botaniste américain Conway
McIVIillan en 1897 et ecological est employé par A. S. Hitchcock en 1898. Cette même année,
les Italiens adoptent ecologia. En France, c'est semble-t-il le DrX. Gillo-vice-président de
la Société d'histoire naturelle d'Autun -qui le premier utilise l'expression "facteurs écologiques"
en 1900. La Grande-Bretagne se dote d'un journal ofEcology dès 1913.
PHYTOSOCIOLOGIE : cette méthode de classement, aussi appelée taxinomie des communau-
tés végétales et reposant sur leurs compositions floristiques, est due au botaniste autrichien
Anton Kernervon Marilâun (1831-1898). Elle va se combiner à la "géographie des plantes", qui
associe des auteurs comme Alexandre de Humboldt (1769-1859), Alphonse de Candolle (1806-1893)
ou encore Charles Flahaut (1852-1935).
BIOSPHÈRE : ce terme figure en 1875 dans Die Entstehung derAlpen, du géologue autrichien
Eduard Suess (1831-1914), et marque la solidarité de toute vie sur la Terre. Plus tard, un savant
russe installé en France, Vladimir Ivanovich Vernadsky (1863-1945), publie en 1926 Biofera
(La Biosphère, 1929), dans lequel il constate que "toute la vie, toute la matière vivante peut être
envisagée comme un ensemble indivisible dans le mécanisme de la biosphère".
ÉCOSYSTÈME : terme forgé en 1935 par l'écologue anglais ArthurTansley (1871-1955)
dans un article dorénavant célèbre : " Thé use and abuse ofvegetational concepts and terms"
(fco/ogyvol. 16, n° 3). Il y explique la diversité en tailles, types et rythmes d'évolution d'unités
de base de la nature constituant autant d'écosystèmes qui, combinés entre eux, forment le vaste
système écologique dans lequel nous vivons.
ÉCODÉVELOPPEMEIMT : expression élaborée par Maurice Strong, Serge Antoine et Ignacy
Sachs lors de la Conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement humain,
à Stockholm en 1972. Depuis, cette conception est principalement théorisée par Ignacy Sachs :
"Faire de l'écodéveloppement, c'est en grande partie savoir profiter des ressources potentielles
du milieu, c'est faire preuve de 'ressource' dans l'adaptation écologiquement prudente du milieu aux
besoins de l'homme". Il note également que "l'écodéveloppement débouche sur la planification
participative de fait et sur un rééquilibrage du pouvoir entre le marché, l'état et la société civile,
au profit de cette dernière".
ÉCOHABITAT : dans la foulée de la Conférence de Vancouver en 1976, de nombreux architectes et
experts préconisent l'usage économique et écologique des matériaux. Serge Antoine, dans "Vers
un écohabitat" (Urbanisme n° 171,1979), note que "tendre à l'écohabitat veut dire mieux insérer
l'habitat dans la géographie, le site, le climat, avoir une stratégie des matériaux, repenser la
durée de vie de certaines constructions, et surtout, pour ce qui nous concerne ici, concevoir un
habitat plus économique en énergie, tant au stade de la construction (matériaux, chantiers) qu'à
celui de sa gestion (entretien, dépenses de climatisation et de chauffage)".
SUSTAINABLE DEVELOPMENT ; cette formule du rapport Brundtland (1987) est consacrée
lors de la Conférence de Rio sur l'environnement et le développement (1992), qui donne cette
définition : "développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité
des générations futures de répondre aux leurs", le terme étant curieusement traduit en français
par "développement durable". Cette incitation à entretenir avec la Terre des relations amicales et
respectueuses de ses propres mécanismes n'est pas nouvelle. La législation forestière française
parlait déjà au xix" siècle de durabilité, de même que la Commission canadienne de la conservation
de l'environnement, en 1915, exhortait "à transmettre le capital naturel aux générations futures".
On retrouve cette idée lors du grand colloque de l'UNESCO sur la nature (1951), le rapport du Club
de Rome (1970)...

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ARTICLES SIGNALES
Urbanisme-01.05.2006

moins isolés, se pratiquaient en la matière, mais sans la conscience du devenir de la planète et de ses habitants,
bénéficier d'un affichage aussi officiel. Pour de nombreux du Sud comme du Nord, des campagnes comme des
praticiens, l'inscription bien timide de la préoccupation mégapoles. Dorénavant, la véritable dualité politique
environnementale dans la loi apparaît comme une n'est plus celle qui distingue la "droite" de la "gauche",
contrainte de plus à leur métier. Ils sourient lorsque l'un mais celle qui sépare les adeptes du souci écologique des
d'entre eux, durant une réunion, s'exclame malicieuse- prédateurs. Il y a celles et ceux qui mènent leur existence
ment, "on a oublié le durable!", et ensemble tentent d'en en rapport avec l'environnement et celles et ceux qui
trouver une justification. C'est dire si ce qui devrait être consomment de la Nature, sans commune mesure. L'éco-
au cœur du projet urbain, et constituer le socle de l'ur- urbanisme - et la diversité de ses expérimentations et
banisme, fait figure de cerise sur le gâteau, sorte de déco- propositions-doit devenir la règle et non pas l'excep-
ration inutile et plus ou moins facultative. Il y a là une tion, il ne s'agit pas d'idéologie politicarde, mais d'une
réelle révolution culturelle à accomplir. Ne plus penser démarche soucieuse de la dimension cosmique de la vie
l'écologie comme un caprice d'enfants gâtés, de fils de humaine. Ce n'est pas demain qui intéresse le citadin
riches, mais comme une responsabilité élémentaire de lambda- à qui nous ressemblons tant -mais le présent,
tout être humain. L'écologie n'est pas l'apanage des par- et celui-ci est intimement dépendant de l'écologie géné-
tis verts ou de post-soixante-huitards sur le retour, c'est raie de l'Univers. | Thierry Paquot

LECTURES

• Max Sorre, Les Fondements biologiques de la géographie humaine, tome i, "Essai d'une écologie
de l'homme", Armand Colin, 1943.
• Urbain Cassan, Hommes, maisons, paysages. Essai sur l'environnement humain. Pion, 1949.
• Roger Heim, Destruction et protection de la nature, Armand Colin, 1952.
•Jean Dorst, Avant que nature meure, Delachauxet Niestlé,i965 ; une version abrégée est publiée
au Seuil, en 1970, sous le titre La Nature dénaturée.
• Barry Commoner, Quelle terre laisserons-nous à nos enfants ?traduction française. Seuil, 1969.
• Bernard Charbonneau, Le jardin de Babylone, Gallimard, 1969 ; réédition aux éditions de l'Encyclopédie
des Nuisances, 2002.
• Philippe Saint-Marc, Socialisation de la nature. Stock, 1971.
• René Dumont, L'Utopie ou la mort. Seuil, 1973.
• Alfred Sauvy, Croissance zéro ?, Calmann-Lévy, 1973.
• Ivan Illich, Énergie et équité. Seuil, 1973.
• Hans jonas, Dos Prinzip Verantwortung, 1979 ; traduction française, )ean Greisch, Le Principe Responsabilité.
Une éthique pour la civilisation technologique. Cerf, 1990.
• Ignacy Sachs, Stratégies de l'écodéveloppement. Les Éditions ouvrières, 1980.
• "Écologie urbaine i. Nouveaux savoirs sur la ville" et "Écologie urbaine 2. Des villes en action", dossiers
sous la direction de Christian Garnier et Philippe Mirenowicz, in Metropolis n° 64/65,1984, et n° 66,1985.
• Jean-Paul Deléage, Histoire de l'écologie, une science de l'homme et de la nature. La Découverte, 1991.
• Donald Worster, Les Pionniers de l'écologie. Une histoire des idées écologiques, préface de Roger Dajoz,
traduit de l'anglais par Jean-Pierre Denis, éditions Sang de la terre, 1992.
• Edgar Morin et Anne Brigitte Kern, Terre-Patrie, Seuil, 1993.
• Olivier Godard, "Le développement durable et le devenir des villes. Bonnes intentions et fausses bonnes
idées", in Futuribles n° 209, mai 1996.
• Scott Campbell, "Green cities, growing cities, just cities ? Urban planning and thé contradictions
ofsustainabledevelopment", in Journal ofthé American Planning Association vol. 62, n°3,i996.
• Politiques novatrices pour un développement urbain durable. La ville écologique, OCDE, 1996.
• Catherine et Raphaël Larrère, Du bon usage de la nature. Pour une philosophie de l'environnement, Aubier,
1997.
• Franck-Dominique Vivien, "jalons pour une histoire de la notion de développement durable", in Mondes en
développement vol. 31-2003/1, n° 121, éditions de Boeck, Bruxelles.
• Robert Ridelle, Sustainable Urban Planning. Tipping thé Balance, Blackwell Publishing, 2004.
• "Urbanisme durable ?" dossier sous la direction de Cyria Emelianoff, in Écologie et politique n° 29, 2004.
• La Ville durable, du politique au scientifique, sous la direction de Nicole Mathieu etYvesGuermond, INRA-
éditions, 2005.
• Le Développement durable. Une perspective pour le xxr siècle, sous la direction de Jean-Paul Maréchal et
Béatrice Quenault, préface de Henri Bartoli, Presses Universitaires de Rennes, 2005.

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