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Yann Moulier Boutang Le fonctionnement de l'économie de plantation esclavagiste à Cuba (1790-1868) In: Tiers-Monde.

Le fonctionnement de l'économie de plantation esclavagiste à Cuba (1790-1868)

In: Tiers-Monde. 2002, tome 43 n°171. Trajectoires latino-américaines. Regards sur Cuba. (sous la direction de Rémy Herrera). pp. 555-577.

Abstract Yann Moulier Boutang — The functioning of the slave-plantation economy in Cuba (1790-1868). Releasing the Cuban economy from the sugarcane hypertrophy has proven a crucial and recurrent problem for Cuba. Tracing the running of the slave economy from 1790 to 1870, as corresponds to the period of the cane specialization, helps to understand the whole social system designed to ensure labour supply. The article presents the principal determinants of the growth of slave labour stocking and the dynamics deforming the system. It shows how the « whitening » of the population and the complexity of social stratification came to hinge onto the openings of the legal, economic and demographic headways. It is around the large plantations that productivity, rural migration and social compromises were brought into interplay.

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Moulier Boutang Yann. Le fonctionnement de l'économie de plantation esclavagiste à Cuba (1790-1868). In: Tiers-Monde. 2002, tome 43 n°171. Trajectoires latino-américaines. Regards sur Cuba. (sous la direction de Rémy Herrera). pp. 555-577.

Rémy Herrera). pp. 555-577. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_1293-8882_2002_num_43_171_1623

LE FONCTIONNEMENT DE

L'ÉCONOMIE

DE PLANTATION ESCLAVAGISTE

À

CUBA

(1790-1868)

par Yann Moulier Boutang*

Dégager l'économie de l'hypertrophie sucrière s'avère un problème crucial et récurrent pour Cuba. Le fonctionnement de l'économie escla vagiste de 1790 à 1870, période durant laquelle s'est formée cette spécial isation, permet de mieux comprendre le système social d'ensemble qui visait à garantir l'approvisionnement en main-d'œuvre. L'article présente les principaux déterminants de la croissance du stock d'esclaves et la dynamique de déformation du système. Le blanchiment de la population et la complexité de la stratification sociale viennent se greffer sur les brèches de l'affranchissement juridique, économique et démographique. C'est autour des grandes plantations que se jouent la productivité, l'exode rural et les compromis sociaux.

I. DE L'UTILITÉ D'UN RETOUR EN ARRIÈRE

A. Cuba semper fïdelis, ou les invariants utiles

Cuba est aujourd'hui l'un des derniers régimes de la planète à continuer à se réclamer du socialisme. La politique économique suivie par le gouvernement de Fidel Castro, depuis la fin brutale du soutien soviétique après l'effondrement de I'urss, entend bien empêcher le pays de tomber dans une économie libérale et vise le modèle des éco-

* Professeur de sciences économiques (UBS) et Unité ISYS (Innovation/systèmes/stratégie), UMR 8595 Matisse, Université de Paris I Panthéon-Sorbonne.

Revue Tiers Monde, t. XLIII, n° 171, juillet-septembre 2002

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Yann Moulier Boutang

nomies mixtes européennes, lui-même fortement malmené par la mond

ialisation. Ce n'est pas la première fois que Cuba

courant. Durant les trois quarts du xixe siècle, l'île n'a-t-elle pas été

l'un des derniers bastions de l'empire espagnol et de l'économie escla vagiste ? En fait, l'attrait d'une comparaison avec le passé pour com

prendre les problèmes actuels de la transition cubaine ne réside pas dans l'assimilation de l'esclavage avec la limitation des libertés indivi duelles sous le régime se disant socialiste. Il tient à la question du degré de prolétarisation et de salarisation dans l'agro-industrie, à la nature des rapports sociaux dans l'introduction du progrès technique, au statut de la petite production marchande, à l'accès au numéraire convertible, au rapport de l'économie reconnue officiellement avec celle qui est réprimée ou tolérée. Il tient aussi au rapport d'un système socio-économique de production avec le marché mondial et les con

traintes

Nous risquons l'hypothèse que l'économie de plantation esclavagiste qui a marqué durant trois siècles ce pays, comme beaucoup d'autres en Amérique latine, mérite d'être réexaminée, comme d'ailleurs la soi- disant préhistoire du capitalisme, ou « accumulation primitive »'. L'historiographie cubaine contemporaine a insisté avec raison sur la longueur de la domination coloniale espagnole et sur la responsabilité de l'impérialisme économique et politique des États-Unis dans la consti tution des latifundia et d'une quasi-monoproduction sucrière2. On explique ainsi comment Cuba est resté captive du « mal développe ment» mais beaucoup moins comment l'île a pu résister à la pression abolitionniste, à la première décolonisation sud-américaine, à l'a nnexion douce, puis à l'embargo brutal à partir de 1960, et encore moins sur quelles ressources son économie ne s'est pas effondrée après 1991. En expliquant comment un régime esclavagiste a pu fonctionner à l'apogée du libéralisme industriel, nous nous efforçons d'attirer l'attention sur des topiques (instances et objets théoriques) qui nous paraissent susceptibles d'enrichir le débat actuel sur la « transition à l'économie de marché », comme le précédent s'interrogeait sur « la transition au socialisme ». Partant de l'hypertrophie latifundiaire sucrière et de la réussite paradoxale de la transition postesclavagiste, nous examinons, dans cet

évolue à contre-

extérieures de tous ordres qui

pèsent sur lui.

Cet article prolonge notre thèse, De l'esclavage au salariat. Économie historique du salariat bridé,

où Cuba n'avait pas été traité. Il a été mené dans le cadre du programme de recherche cnrs sur la société cubaine, dirigé par Rémy Hererra, que je remercie de m'avoir donné l'occasion de travailler sur Cuba et

d'y rencontrer Miguel Urbano Rodriguez et les historiens Rafael Polenco et Oscar Pino Santos. Je remercie également Dale Tomich pour la discussion très stimulante qu'il m'a permis d'avoir sur son idée originale et juste d'un second esclavage au XIXe siècle.

1.

2.

R. Guerra y Sanchez (1944) et M. Moreno Fraginals (1976).

Fonctionnement de l'économie de plantation esclavagiste à Cuba

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article, comment la croissance de l'économie sucrière est liée à une double contrainte : augmenter le stock de population esclave, seule source d'approvisionnement de travail dépendant non salarié, sans tomber dans le sort de Saint-Domingue et de la Jamaïque1. Nous exa minons les variables économiques qui conditionnent le développement d'un programme, la stratification sociale et la représentation d'ensemble de cette économie. Nous examinons ensuite sa transformat ion,dans la seconde moitié du xixe siècle, en programme de substitu tionprogressive du stock d'esclaves noirs par diverses composantes (migrants espagnols, coolies asiatiques, apprentis noirs). La libération des esclaves qui s'est opérée avant l'abolition défini tivede 1886 a fait émerger une couche de population accédant à des formes de propriété précaire (tenantes, squatters, colonos de parceria ou de mitad). Nous insistons pour conclure sur ce préalable peu connu de la transformation du moulin sucrier de la période esclavagiste (Vingenio) en très grandes unités de traitement et raffinage de la canne à sucre reliées à un réseau de petites exploitations par des chemins de fer (les centrales).

B. L'hypertrophie de

l 'agro-industrie

sucrière, moderne

mais captive d'un seul marché dominant

L'histoire économique de Cuba a été profondément marquée par la mono-spécialisation sucrière autour de grandes unités exportatric es,modernisées et prises en main par les capitaux étrangers, surtout européens, dès l'introduction des chemins de fer (1835-1870), puis par les investissements américains directs. Avec l'avènement de la révolution castriste, la nationalisation de ce secteur vital (80 % des terres plantées reviennent à l'État) a maintenu de très grandes unités de production tandis qu'une spécialisation accrue de l'île dans le sucre était favorisée par une rémunération plus de six fois et demie supérieure au cours mondial. Les performances en matière de productivité et de maintien de l'outil de production à un niveau tech nique élevé, entre 1810 et 1930, avaient permis à cette spécialisation cubaine de ne pas être remise en cause par l'arrivée de nombreux producteurs tropicaux (les autres Antilles, puis les îles Hawaï, Java), et de supporter la concurrence betteravière européenne puis nord- américaine.

1. Insurrections des esclaves, respectivement en 1791 et en 1833-1834, aboutissant au départ massif des planteurs et à la destruction totale des économies esclavagistes.

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La faiblesse de cette hyper-spécialisation procurant les trois quarts des excédents de la balance commerciale cubaine n'est pas imputable aux oscillations de prix affectant les autres denrées agricoles tropicales, comme A. Lewis l'a soutenu1. En effet, la canne à sucre présente, parmi les plantes tropicales (cacao, bananes, café, ananas, thé, coton), la particularité remarquable de nécessiter, dès la coupe, des opérations de transformation importantes sous peine de perdre une grande partie de sa teneur en saccharose. Elle requiert donc une industrialisation réelle et une incorporation constante de progrès technique, aussi bien pour son transport rapide que pour son traitement (le moulin sucrier). La faiblesse de la monoculture sucrière cubaine tient à un autre facteur : une situation de monopsone subie, sauf durant de courts moments. Jusqu'à 1850, l'essentiel de la production a été écoulé vers la métropole. La part des États-Unis augmente ensuite rapidement et, à partir de 1891, le client exclusif devient le marché américain. De 1960 à 1990, ce dernier est remplacé par les pays du Comecon. Cuba a ainsi été exposée à l'arbitraire de ses clients majeurs (les gouvernements espagnol, américain puis soviétique) qui ont mis fin brutalement à l'ouverture de leur marché2. Avec la mondialisation néo-libérale et l'effondrement des régimes socialistes, l'économie cubaine s'est vue contrainte par un embargo américain renforcé à se procurer des devises pour sa consommation énergétique. Ni les occasions propices, ni les contraintes extérieures ne sont des nouveautés pour l'île : la destruction de l'économie esclavagiste de Saint-Domingue en 1791, l'émancipation de l'Espagne en 1898, le boom sucrier durant la Première Guerre mondiale ont été des étapes décisives dans le triomphe du sucre sur le tabac et dans la conquête

d'une position de leadership sur le marché mondial. Mais cette crois sance s'est faite sous des contraintes très fortes : les interdictions de la traite (1817 et 1845)3, l'abolition de l'esclavage (1886), les deux guerres d'indépendance (1870-1878 et 1895-1898), les fermetures ou l'embargo du principal marché, le marché américain (1930, 1960), la fermeture du marché des pays socialistes (1991). À partir de cette date, Cuba a besoin d'une devise forte pour payer son approvisionnement en énergie : se pose alors la question de la dol

larisation

sociales qu'elle induit ; mais les débats actuels ne se limitent pas à ce problème : réémergent aussi les questions de la reconnaissance de la

du secteur de l'économie lié au tourisme et des tensions

1. W. A. Lewis (1978), p. 188-191 et 199-224.

2.

Loi Hawley-Smoot Tariff en 1930 (A. Dye, 1998, p. 259).

La traite est abolie unilatéralement par l'Angleterre en 1804 ; son interdiction effective sera scellée par des traités bilatéraux avec l'Espagne en 1817 puis 1845.

3.

Fonctionnement de l'économie de plantation esclavagiste à Cuba

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petite propriété agricole marchande, du périmètre et de la forme de la paysannerie, de son rôle dans la modernisation d'une agriculture durable, la question du droit de commercialiser la production et, enfin, celle du droit pour les populations rurales de migrer dans les villes et de bénéficier de la liberté de se déplacer. Ces questions, dans le secteur industriel et dans le secteur des services urbains, interrogent le rapport entre la grande unité de production et la petite entreprise, entre l'économie officielle et l'économie dite parallèle. Elles conditionnent largement le devenir de Cuba et la forme de son inclusion future dans l'économie monde1.

C. Le paradoxe cubain d'une transition postesclavagiste réussie

L'effondrement du système esclavagiste de plantation à Cuba (1870-1886) est l'un des plus tardifs du monde2. R. Blackburn n'hés ite pas à parler de l'impasse abolitionniste3. On ne peut pas dire que l'esclavage à Cuba a été supprimé parce qu'il était devenu incompat ibleavec la modernisation des exploitations sucrières. Dans la région centrale de Matanzas, qui fournissait 55 % du sucre à cette époque, les revenus attendus du travail d'un esclave sont parfaitement compat iblesavec son prix, tandis que le coût d'un salarié est plus élevé4. À la veille de l'abolition, ce sont les entreprises les plus intensives en capital et les plus modernes qui détiennent le plus d'esclaves. Les exploitations les plus archaïques, celles qui reçoivent le moins d'investissement sont au contraire celles qui comptent le plus de sala riés et de tenanciers quasiment indépendants, autour du moulin sucrier et des limites de la propriété5. En fait, la plus grande des Antilles est parvenue en cinquante ans (1791-1840) à devenir le producteur d'un cinquième du sucre mondial et d'un quart du sucre de canne. Elle a maintenu la traite jus qu'en 1867 et l'esclavage jusqu'en 1886, malgré la pression anglaise

tenace et dix ans de guerre de libération nationale avortée. Cette aboli

tion différée

économique. Rebecca Scott remarque6 que la lente émancipation des

esclaves à Cuba n'a pas enrayé la production de sucre, alors qu'à

ne s'est pas terminée pour autant par une catastrophe

1.

Y. Moulier Boutang (2001).

Avec celui du Brésil en 1888, puis celui de Zanzibar en 1907. L'esclavage domestique a perduré juridiquement, lui, jusqu'à la fin des années 1970.

2.

3.

4.

5.

6.

R. Blackburn (1988), p. 261-417.

L. Bergard (1989), p. 105-109.

R. Scott (2000), p. 23.

R. Scott, ibid., p. xi.

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Saint-Domingue, de même qu'en Jamaïque1, elle s'est accompagnée d'un effondrement définitif de la production sucrière. Cette transition au salariat libre sans révolution ne s'explique que si l'on examine de près le fonctionnement du système esclavagiste, sa complexité et son évolution interne2.

II. L'ÉCONOMIE CAPITALISTE DE PLANTATION CUBAINE :

UN SYSTÈME DE PRODUCTION MODERNE DANS UNE SOCIÉTÉ INSTABLE

L'économie de plantation est à la base de ce que l'on appellera le premier capitalisme marchand mondialisé (1450-1 804)3, par opposi tionau capitalisme industriel (1750-1975) ; c'est durant cette période que se constitue l'accumulation primitive du capital mais aussi celle du prolétariat puis du salariat. L'esclavage présente un caractère fonctionnel à la production de marchandises pour l'économie-monde. L'esclave de plantation, livré par la traite triangulaire, présente toutes les caractéristiques du prolétaire et du travail dépendant, sauf la liberté et le salariat. L'esclave est la valeur travail par excellence. Il constitue la mesure de toutes les richesses : la terre n'a pas de valeur en elle-même en dehors du nombre d'esclaves qui lui est attaché ; la faculté de travail de l'esclave est évaluée sur un marché. L'économie de plantation est hautement intégrée à la sphère financière ; elle fonc tionne avec un endettement croissant des planteurs, une prise de con trôle par les négociants et leurs bailleurs. Elle n'a pas contribué seul ement à l'accumulation primitive de profits de la traite, comme l'a montré E. Williams, mais aussi et surtout à l'accumulation primitive du prolétariat et à l'invention de ses modes de contrôle par la concentration, sur les habitations, de plusieurs centaines de travail leursgroupés en brigades. Il ne s'agit pas seulement d'une régulation micro-économique, car l'administration des sociétés esclavagistes par les métropoles coloniales s'insère dans une politique de main-d'œuvre globale. Dans le cas du Portugal, les recettes fiscales de la traite au large de l'Angola ont été jugées vitales par l'État pour son propre

financement4.

1. S. Engerman (1986).

2. Y. Moulier Boutang (1998), chap. 17 et 20.
3.

4. L. F. de Alencastro (2000), p. 31.

1444 marque le début de la vente d'esclaves à Lagos par les Portugais.

Fonctionnement de l'économie de plantation esclavagiste à Cuba

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Alors que la prolétarisation, tentée depuis le xvie siècle en Europe, se heurtait à la résistance paysanne, la plantation fut le laboratoire de la grande fabrique1. La première classe ouvrière du capitalisme ne fut pas blanche et les premiers anneaux solides du mode de production capitaliste furent forgés à la « périphérie ». Ce n'est pas le caractère non capitaliste, archaïque de ce mode d'exploitation qui le condamna à la disparition graduelle. Ce sont la révolte des esclaves et le caractère hautement instable de la société requise pour faire tourner les moulins sucriers et Véconomie de plantation qui provoquèrent le divorce entre les colons blancs créoles et les métropoles coloniales, occasionnant du même coup la première décolonisation. Pourtant, s'il est éminemment instable en tant que société, le sys tème de l'économie de plantation est tout sauf un ordre immobile. Il a su s'adapter et résister au bouleversement des révolutions américaine et française, et à l'ordre libéral du capitalisme industriel anglais. On se trouve alors renvoyé à une histoire interne du système de production esclavagiste intégrant les facteurs de déséquilibre. Des travaux comme ceux de Dale Tomich (1988 et 2002) sur l'hypothèse d'un second escla vage au xixe siècle ou ceux de Maria Helena Diaz (2000) sur les es claves royaux des mines de cuivre à l'est de Cuba ont montré que le monde de l'esclavage n'est pas dominé unilatéralement et sans faille par les planteurs et l'État colonial2. C'est un monde en révolte latente ou ouverte, un monde de compromis permanents. L'instabilité cubaine revêt les formes des révoltes d'esclaves, d'une mobilité géographique encore mal appréhendée, d'une différenciation régionale très accusée entre l'est et l'ouest du pays, mais surtout de la guerre de dix ans qui a profondément transformé le poids démographique respectif des com munautés.

A. Une demande illimitée de sucre

Les économies de plantation sucrières reposaient sur la culture dominante d'un produit qui connaissait une expansion illimitée malgré des réajustements en phase de concurrence accrue. En 1862, le sucre constituait la moitié de la valeur du produit agricole de Cuba3.

1. Au-delà de leurs naïvetés, c'est sous cet angle qu'il est intéressant de relire Time on the Cross de Fogel et Engermann, ainsi que les cliométriciens.

2.

3.

Ces travaux confirment ceux plus anciens de de G. P. Rawick (1972) sur la force de la commun

A. Dye (1998), p. 25.

auténoire malgré la pression de l'esclavage, de E. D Genovese (1974) sur l'empreinte des Noirs sur le

système juridique, de S. Mintz (1984) sur la brèche paysanne, de P. Linebaugh et M. Rediker (2000) sur l'économie Atlantique et la culture révolutionnaire. Voir également notre contribution (1998).

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De 1625 aux années 1895-1900, puis de 1905 jusqu'en 1929, il n'y a pas saturation du marché du sucre de canne. En 1789, Cuba exporte

13 222 tonnes de sucre.

En 1799, on est déjà à 32 586 t.,

104 971

t.

en 1830, 750 000 t. en 1875. En 1850, Cuba détenait 27 % des parts du marché mondial du sucre. L'apparition de la concurrence de la bette rave sucrière européenne occasionne une crise courte entre 1826 et 1829, sans influence sur l'orientation de longue durée : le prix du sucre de canne chute de moitié par rapport au prix prévalant durant la pre mière décade du XIXe siècle, mais cela n'a pas d'incidence sur le volume de la production1.

B. Les déterminants du volume croissant de la production sucrière

La transformation très rapide de Cuba en premier producteur et premier exportateur mondial de sucre de canne pose la question des déterminants d'une telle croissance et surtout de leur articulation. En schématisant fortement (puisqu'à côté de l'économie sucrière, qui const itue l'essentiel des exportations, on a une économie interne qui s'appuie sur le tabac, l'élevage et les cultures vivrières), on peut caractér iserle système économique cubain comme suit : le volume de la pro duction y est fonction du prix du produit, de la quantité de sols mis en culture, de la quantité et de l'intensité de travail des esclaves mobilisab les,de l'ensemble des coûts de production autres que ceux du travail et des possibilités d'accès à un marché libre d'accès (sans monopole colon ial). S'il n'y a pas de menace durable d'une crise de surproduction2, c'est la croissance du volume de la production qui est recherchée aussi bien par les planteurs que par les autorités intéressées par les rentrées fiscales multiples prélevées tout au long de la chaîne (la traite, l'introduction de nouveaux esclaves, les impôts sur les exploitations, les recettes à l'exportation). Et quand les prix, sous l'effet de la concur renced'autres centres sucriers (de canne puis de betterave), s'orientent à la baisse, la réaction est une course aux économies d'échelle, à la concentration pour conquérir une position dominante ou pour la conserver. Les coûts de production comprennent le prix d'un esclave annual isé,le coût des moyens de transport de la production, le coût des machines de la technologie utilisée et enfin le coût de l'énergie utilisée par les techniques de transformation du produit de la culture.

1. Voir A. Dye (1998), fig. 2. 1, p. 26.

2. La

destruction des capacités de production qui

se produit pendant

la première guerre

d'Indépendance (1868-1878) est liée à la désorganisation des exploitations et non à une crise de

débouchés.

Fonctionnement de l'économie de plantation esclavagiste à Cuba

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S'agissant d'une économie dépendant très largement de ses export ations, il ne faut pas oublier les coûts d'accès. Ces derniers sont direc tement liés au régime du commerce colonial (régime de l'Exclusive qui prévoit un monopole du commerce de biens échangeables au profit de la métropole). Ce régime se traduit par des droits de douanes, des taxes ou bien par des rationnements purs et simples liés aux interdic tions(commerce illicite, contrebande). On doit aussi prendre en compte la capacité des autorités locales, métropolitaines ou étrangères

à faire respecter ce régime, exécuter la législation.

C. L'approvisionnement en esclaves : la question clé

Comme Alan Dye Га montré1, le volume de la production sucrière est fortement corrélé au taux de croissance de la population. Dans les deux premiers tiers du xixe siècle, ce dernier dépend de deux sources essentielles : l'arrivée de nouveaux esclaves et celle de nouveaux migrants européens. L'approvisionnement en esclaves, indépendamment de la question du prix de ces derniers, est lié aux nouvelles entrées d'esclaves noirs venus d'Afrique (Bossales) par le biais de la traite, à l'accroissement naturel annuel de la population noire née de l'autre côté de l'Atlantique (Créoles) et arrivée en âge d'être mise au travail, mais aussi à l'étendue des diverses formes de fuite hors des plantations :

petit et grand marronnage, affranchissements sous diverses formes (manumission, rachat, abolition partielle). Cette dernière variable est dépendante de la législation, de la pratique et du comportement des esclaves. L'évolution de la population de Bossales dépend de l'intensité de la

traite. Pour Cuba, David Eltis (1987) évalue les entrées d'esclaves afri

cains

sonnes,

entre 1789, date d'abolition de YAsiento2, et 1867, à 739 000 per essentiellement dirigées vers les plantations sucrières. Compar

d'abolition de YAsiento2, et 1867, à 739 000 per essentiellement dirigées vers les plantations sucrières. Compar

ativement

au volume de la population et aux flux d'entrées de colons

blancs jusqu'en 1850, il s'agit de chiffres astronomiques dont on peine

à se représenter les conséquences sociales. En revanche, on s'accorde à

juger le taux d'accroissement naturel annuel de cette population comme faible (en raison de l'ampleur des suicides, des avortements volontaires, des infanticides) ; celui des esclaves de la seconde générat ion,les créoles, est plus élevé.

1. A. Dye (1998), p. 34.
2.

Monopole d'introduction et de commerce des esclaves affermé à une tierce puissance.

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Le prix des esclaves était lié d'abord au monopole de la traite par la puissance coloniale (Asiento), à l'ampleur de l'offre par les traf iquants d'esclaves, à celle de la demande rivale des colons pour les plantations et des autorités coloniales pour les secteurs minier et mili

taire. L'approvisionnement suffisant en main-d'œuvre pour les secteurs stratégiques des infrastructures ou de la marine est le motif essentiel de l'intervention de la puissance publique dans les économies esclavag istes.C'est aussi le principal motif de freinage par les autorités colo

niales

aberrant de leur desserte1. Francisco Arango y Parreflo (1765-1837), figure de proue de la modernisation, attribue en 1783 le déclin de la colonie à son mépris pour les cultures, à son manque de méthode dans la conduite de son commerce et à « la préférence et à la protection accordée aux mines »2. L'île ne peut suffisamment tirer parti des res

des travaux de construction des chemins de fer ou celui du choix

sources

mique

prometteuses de

l'agriculture en raison de la pénurie endé

de main-d'œuvre. L'accès au marché nord-américain ne sera

de main-d'œuvre. L'accès au marché nord-américain ne sera

possible qu'avec le recours aux techniques scientifiques de production et grâce à un accès non limité au travail esclave. En 1789, le monopole de YAsiento est abrogé3. Mais F. Arango est lucide sur le caractère très passager de l'afflux d'esclaves arrivés d'Afrique en raison de la ferme turedes ports de Saint-Domingue. À son avis, le modèle français repo sant sur la terreur exercée par les colons blancs faisant face à cent fois plus d'esclaves qu'eux a fait faillite et, si les plantations ne sont pas rendues plus « humaines », on court à une rébellion généralisée. Il réclame une priorité pour les plantations par rapport aux mines et l'introduction du machinisme (essentiellement dans le broyage de la canne et dans la cuisson du jus de canne, ou vesou). Cette insistance moderniste pourrait bien indiquer deux choses. Dans le secteur de transformation de la canne à sucre, visé par la modernisation techno logique, il existait une pénurie de bras et les relations de travail étaient émaillées de grèves larvées, de sabotages ou d'un freinage permanent. D'autre part, le secteur des mines détournait la main-d'œuvre des plantations en raison de la priorité que l'autorité coloniale s'attribuait, mais aussi des conditions meilleures qu'elle offrait aux esclaves. Tels ces esclaves royaux de la mine de cuivre de Pardo, dans la province de Y Oriente au nord de Santiago, dont, en mars 1801, en présence du gouverneur et de la milice blanche et métisse, un décret proclame la

1.

Cf. Zanetti et Garcia (1998), p. 27-29.

Cité par D. Tomich (2002), qui trace un long portrait de ce personnage clé de la création d'une second esclavage « aménagé ».

2.

3.

Cedula (décret-loi) du 28 février 1789.

Fonctionnement de l'économie de plantation esclavagiste à Cuba

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liberté et auxquels se trouve reconnu le droit de cultiver leurs terres1.

Certes, tous les mineurs employés par l'État n'étaient pas parvenus à ouvrir la brèche paysanne, mais des compromis semblables avaient permis aux autorités coloniales de s'assurer de la fidélité de certains esclaves et de leur fixation dans ces tâches jugées stratégiques. F. Arango se propose de rendre les plantations plus attrayantes et plus économiques, en favorisant l'attribution de lopins et les cultures vivriè- res parmi les esclaves alimentant une production locale2, ce que les mineurs pratiquaient précisément dès le xvine siècle. Ces derniers avaient occupé la realenga (domaine royal) et s'avéraient capables de s'opposer à son affermage à des propriétaires privés. Ils défendaient vigoureusement le droit de chasse et celui de pâture pour les cochons. Ils avaient aussi obtenu l'accès gratuit aux déchets de cuivre qui se trouvent en surface de la mine3. Que la conquête d'un statut d'esclavage nettement atténué se soit

produite à

atlantique suscitée par la révolution de Saint-Domingue, cela paraît attesté par les changements juridiques qui affectent le régime des terres et traduisent une contre-offensive visant à re-prolétariser les esclaves. Ainsi en 1790, les conditions d'attributions des sols par les cabildos (municipalités) sont modifiées dans l'ouest de Cuba au profit des

grands propriétaires, qui récupèrent les terres communes et expulsent progressivement les squatters des champs de tabac, remplacés par les cannaies, les caféières et l'élevage. Des terres inhabitées ou inexploitées sont également attribuées aux grands propriétaires de façon privative. Le mouvement de clôtures se poursuit : le 30 août 1815, une ordon nance royale confère l'usage libre et gratuit des bois et des terres pour la culture. Il favorise la vieille oligarchie des sept citées établies orig inellement lors de la colonisation (essentiellement La Havane) au détr iment des foyers de peuplement diffus de la population mulâtre et noire libre. Enfin, un décret du ministère des Finances du 19 juillet 1819 confère aux propriétaires des pouvoirs complets sur les terres attr

ibuées

Ces pouvoirs permettent de lever le verrou véritable à la colonisa tionagricole de l'île. Il ne faut pas seulement des esclaves noirs, il faut aussi exproprier en bonne et due forme les petits producteurs de tabac et de produits alimentaires (des maraîchers) qui se trouvent dans les limites des terres des propriétaires, dit le décret (nous soulignons). Cela

la fin du xvine siècle et dans la vague

de la grande peur

avant 1729.

1. J. L. Franco (1975), cité par R. Blackburn, chap. cité.
2.

3. M. E. Diaz (2000), p. 61.

F. Arango 1793, p. 138-139, 154-155 ; cité par D. Tomich (2002).

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signifie que sous le premier esclavage (du xvr au xvine siècle), il n'y avait pas que le statut des mineurs royaux qui constituait un obstacle efficace à la « mise en valeur agricole » prônée par F. Arango. Les grands propriétaires cubains de cannaies, pour forger ce deuxième esclavage (D. Tomich), combinèrent les clôtures de landlords anglais, la grande fabrique manchestérienne incorporant une solide innovation technologique et la flibuste des contrebandiers en esclaves pendant soixante ans. Le portait du planteur colon Julian Zuluetta1 est édifiant. Mais le nombre d'esclaves disponibles pour le sucre était aussi fonc tion du rythme des affranchissements, qui permettaient aux esclaves d'échapper à leur condition. Ces affranchissements provenaient de la brèche économique dans le cas des affranchissements par rachat, ou de la brèche politique, soit au niveau individuel, par manumission de la part du propriétaire, soit au niveau collectif, en récompense pour un engagement de plusieurs années dans les milices ou dans l'armée de guerre civile. Mais ils dépendaient aussi fortement de la brèche démo graphique, par laquelle nous entendons l'amélioration des conditions de vie, voire l'affranchissement, à la suite de services sexuels rendus aux maîtres ou par le métissage, c'est-à-dire la parturition de descendants hors mariage. Le métissage est d'ailleurs traité comme un facteur de déperdition par les sociétés esclavagistes qui peuvent le tolérer, l'encourager ou au contraire le combattre, voire aller jusqu'à l'inte rdiction totale des relations sexuelles entre les « races » au cas où la perte de main-d'œuvre est jugée trop rapide par les autorités coloniales.

D. La terre, l'énergie et les moyens de transport

La quantité de terres exploitables pour la canne est fonction des ressources naturelles disponibles (nature des sols), des droits de pro priété de la terre qui régissent les modalités d'appropriation du domaine public (formation des droits privés exclusifs, mais aussi des terres communes, des terres occupées sur le domaine public par des esclaves ou des hommes libres). Ces éléments jouent un rôle clé lors qu'il y a conflit sur l'appropriation des meilleures terres avec les

1. Ce portrait est dressé par J. Philip (1995), p. 36-45 : il possède une demi-douzaine de plantations

et 2 500 esclaves. En 1872, un journaliste du Times, ancien révolutionnaire italien, A. Gallenga, reçu avec faste par lui, vante l'état des esclaves et le haut niveau technique de ses plantations qui vise à épargner le travail des Noirs ne leur laissant à exécuter que « des tâches pas plus dures que celles des ouvriers de Manchester, Sheffield ou Newcastle ».

Fonctionnement de l'économie de plantation esclavagiste à Cuba

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esclaves et les affranchis qui se sont installés à leur compte autour des plantations (on retrouve cet affrontement dans la période moderne du salariat agricole autour des luttes des sans terre pour une réforme agraire des latifundia). Le prix de l'énergie dépend des ressources en bois, des droits de propriété qui réglementent l'accès aux forêts et à l'eau. Entre 1816 et 1819, les décrets royaux mettent fin à la tutelle de l'État sur les forêts jusque-là réservées à la construction navale militaire. À l'ouest de l'île, la forêt (mata) est livrée au défrichage pour la canne à sucre.

Le

coût des

transports

est

une

variable

importante : jusque

vers 1868-1870, moment des concentrations des moulins sucriers en de

gigantesques unités, les centrales, la question technique est surtout liée au coût des transports qui pèse aussi lourd à lui seul que tous les coûts de production réunis. Dans le cas du sucre, cette question est cruciale, car le produit ne peut pas être transporté sous forme brute : la canne, dès sa cueillette, doit être transformée rapidement sous peine de fe rmenter immédiatement et de donner un sucre lourd. Dans le cas de Cuba, île massive dont les terres intérieures s'avèrent particulièrement propices à la culture de la canne, dotée d'un nombre réduit de ports, le chemin de fer est devenu l'artère vitale de l'expansion des plantations à une échelle de masse1. En 1853, Cuba possédait autant de kilomètres

de chemin de fer par habitant que

conquête de la partie orientale de l'île, la baisse des coûts unitaires du chemin de fer permettra la création d'un réseau privé, indispensable aux très grandes exploitations. Le moulin sucrier de taille croissante verra converger vers lui la récolte, le plus rapidement possible et de façon continue. Le chemin de fer des compagnies sucrières drainera le produit des exploitations des colons indépendants de façon de plus en plus étendue.

l'Angleterre ! Après 1880, avec la

E. Une représentation globale du système esclavagiste

Le schéma 1 essaye de représenter de façon simplifiée le système très complexe que nous venons de décrire. Nous n'avons pas introduit les éléments d'évolution et de continuelle stabilisation du système, qui interviennent à partir de 1850 : l'accroissement de population dépen dante salariée. Il suffit que le lecteur remplace la cartouche « traite » par « migrations internationales » et la cartouche centrale par « main-

1. Voir O. Zanetti et A. Garcia (1998).

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Fonctionnement de l'économie de plantation esclavagiste à Cuba

569

tien et croissance de la population dépendante salariée sur les planta tions» pour comprendre le fonctionnement du système de transition postesclavagiste. Preuve, s'il en était besoin, de la continuité structur elleentre Cuba esclavagiste et Cuba du travail libre agro-industriel. Revenons au cœur de la période esclavagiste : la maquette d'ensemble de cette économie, tout entière tendue vers l'accumulation d'esclaves sur les plantations, témoigne de l'intrication et de l'interdépendance des différents niveaux de la vie sociale, juridique, économique et politique autour de la maximisation permanente, par les autorités, du volume de la population esclave au travail. Mais non moins impressionnantes sont les forces qui s'exercent en vue d'échapper à cette logique centripète : chaque niveau de la société, de l'exercice de la sexualité jusqu'à la politique, atteste un mouvement de fuite hors du circuit de conservation du nombre d'esclaves. La traite fournit du « bois d'ébène » dans les proportions impressionnantes que nous avons vues. Pourtant, ce n'est jamais assez, non seulement parce que la culture du sucre s'étend voracement, mais aussi parce que la déperdition est permanente. Si la traite et l'accroissement naturel de population augmentent le stock des esclaves, les quatre brèches que nous avons décrites consti tuent autant de fuites qui sont explicitées pour les plus importantes sur le schéma. On peut, à partir de là, comprendre la logique des politiques de main-d'œuvre esclavagiste, depuis les codes noirs jusqu'aux transfor mations des régimes de propriété. Mais l'une des conclusions les plus utiles de cette représentation consiste à ne pas limiter les facteurs d'évolution ou de déformation des systèmes esclavagistes à la seule

brèche juridique (la révolte, l'abolition). En particulier, l'immobilité du statut juridique de l'esclave de 1795 à 1870 peut dissimuler des tran

sformations

démographique et politique). Jusqu'en 1845, tant que le rationnement de la traite ne se fait pas trop durement sentir, les flux d'entrée d'esclaves font plus que com penser les pertes. Le système esclavagiste cubain fuit certes à tous les niveaux, mais l'approvisionnement suffisant des plantations sucrières n'est pas menacé. Dans la période suivante, il en va autrement. Les risques de déséquilibres se multiplient et la réponse des autorités about irasimultanément à un blanchiment global de l'île et à un métissage aussi poussé qu'au Brésil. C'est cette dynamique originale que nous allons suivre maintenant.

considérables par le biais des autres brèches (économique,

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III. LE SPECTRE HAÏTIEN CONJURÉ, OU LE BLANCHIMENT DE CUBA ET SON MÉTISSAGE ACCRU

A. Le rééquilibrage de la population noire esclave de Cuba par l'immigration

En période de croissance ininterrompue de la production (1790- 1870), le prix du sucre demeure orienté à la hausse pendant les deux premières décades, à la baisse jusqu'en 1840, puis de nouveau à la hausse, plus irrégulièrement, jusqu'en 1870. Mais ce facteur ne joue pas un rôle fondamental dans la croissance. Les taux d'intérêt non plus, contrairement à la période 1700-1760. Des cinq facteurs déterminants pour la croissance de la production sucrière : 1) la disponibilité physique et juridique des terres (et non leur prix), 2) l'approvisionnement en main-d'œuvre servile, 3) le coût des transports, 4) celui de l'énergie requise pour le fonctionnement des moul ins sucriers, 5) l'accès aux marchés des pays importateurs, seul le deuxième s'avéra un problème permanent. L'approvisionnement en main-d'œuvre constituait en effet une difficulté croissante même si les grands propriétaires et les autorités coloniales parvinrent, la main dans la main, à éviter un rationnement qui eût conduit à une régression de la production sucrière. Les autorités retardèrent au maximum l'appli cation effective de l'interdiction de la traite, puis celle de l'abolition. Mais il existait, dans ce programme, une autre condition à satis faire, tout à fait fondamentale. Elle limitait la « faim dévorante de l'homme aux écus » (les grands colons planteurs) pour les prolétaires sans liberté (les Noirs esclaves), et avait nom le cauchemar haïtien. Le risque d'une contagion puis d'une répétition de l'exemple du nord de Saint-Domingue, toute proche, obsédait les planteurs et les gouverne ments.Ils en tireront une équation supplémentaire à respecter : un nombre trop élevé d'esclaves par rapport à une population blanche réduite accroît le risque d'explosion sociale. Il convenait donc de dimi nuer relativement la quantité d'esclaves et de population noire et mulâtre libre. Le volume des introductions de Bossales, de 1790 à 1850, compliquait singulièrement l'exercice. L'exemple de la décolo nisation vénézuélienne, où les Noirs, souvent mulâtres et libres, s'alliaient aux autorités locales créoles pour s'affranchir du joug de la métropole, a alimenté la conviction des autorités coloniales espagnoles de Cuba selon laquelle la répression des esclaves pouvait cimenter

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l'union des colons avec l'autorité coloniale de la métropole. Nicolas

Morales, un petit propriétaire mulâtre qui fomente la révolte de 1795, dans l'est de l'île, réclame l'accès de tous à une propriété définitive, et en particulier la confiscation des terres des hacendados qui n'ont pas fait un usage correct de celles du domaine de la Couronne (mercedes) qui leur ont été attribuées par décret1.

parallèlement à

l'entrée massive d'esclaves, une politique volontariste d'immigration :

d'abord en accueillant entre 20 000 et 30 000 réfugiés de Saint- Domingue en quelques années ; ensuite en promouvant depuis l'Espagne une émigration massive de peuplement, contrebalançant constamment la créolisation de la population ; enfin en tentant, comme partout dans les autres Antilles, d'importer des migrants

« libres » mais sous contrat léonin (les coolies).

l'approvisionnement en salariés libres des plantations sucrières, cette politique fut un échec. La Chine interrompit, en 1874, la migration de coolies, qui étaient traités comme des esclaves. Les immigrés galiciens s'installèrent bien à Cuba dans l'agriculture, mais le système de planta tiondut se transformer et, comme il était en train de le faire avec les Noirs et les mulâtres affranchis, il instaura un colonat acceptant de faire cultiver les terres des propriétés en métayage ou en tolérant la création d'exploitations familiales (colonos independientes) aux marges de la grande propriété. La brèche paysanne avait vaincu. Cette différenciation entre les planteurs et exploitants agricoles blancs nés en Espagne et ceux qui étaient créoles s'accompagnait d'une différenciation géographique et productive reproduite aux quatre coins de l'île selon les périodes : si les premiers sont concentrés dans l'ouest et le centre de l'île surtout dans la canne à sucre, les seconds cultivent davantage le tabac, ou élèvent du bétail sur des exploitations de taille plus petite, employant moins d'esclaves, situées dans les provinces de l'est du pays et comprenant un système de métayage (parceria) qui fixait la population de couleur affranchie. La célèbre opposition struc turante du sucre et du tabac, campée par Fernando Ortiz2, nourrit les divergences entre les colons partisans de l'indépendance et le parti fidèle à la métropole. Mais, sur le plan macro-économique et politique, cette immigrat ionblanche, alliée à la guerre de dix ans (1868-1878), parvint à satis faire les exigences de l'équation du risque : elle « blanchit » définitiv ementCuba.

Aussi les

autorités espagnoles

menèrent-elles,

Sur

le

plan de

1. R. Blackburn (1988), p. 387.
2.

F. Ortiz (1947). Notre entretien avec R. Polanco qui a attiré mon attention sur cette polarité.

572

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B.

Le blanchiment de Cuba

La population esclave avait crû de façon considérable entre 1790 et 1887, à la veille de l'indépendance de l'île. Jusqu'aux années 1840, lorsque la traite, devenue illégale, bat son plein, la population de couleur de Cuba approche 60% du total. Mais à partir de 1845, le rationnement britannique commence à se faire sentir : l'augmentation de la population noire est très faible alors que l'immigration des colons est considérable : la population blanche passe brutalement de 42 % à 56 % du total ; on recensait 418 000 Blancs en 1841, ils sont 795 000 vingt ans après, alors que la population noire ne s'était accrue que de 11 000 personnes et se trouvait dépassée. Après la première guerre d'Indépendance (1868-1878), cette tendance s'accentue fort ement et, en 1887, la population de couleur (Mulâtres compris) a dimi

nué en chiffres absolus (512 000 au lieu de 600 000) et se réduite à un petit tiers de la population totale.

trouve

Certes, la guerre de dix ans s'est déroulée exclusivement à l'ouest de l'île, région sucrière où la population noire se trouvait majoritair ementconcentrée et où l'essentiel des troupes était noir. Mais cela ne permet pas d'expliquer la chute qui commence entre 1841 et 1867. Il faut faire intervenir aussi un durcissement de la condition esclave dans les ingenios sucriers, la répression très forte des velléités de libé ration, un contrôle très serré de la mobilité des Noirs d'une planta tionà l'autre1, et le caractère de plus en plus limité des affranchisse mentspar rachat, avec l'envol du prix des esclaves qui rend presque marginale la coartacion (rachat partiel par l'esclave, qui augmente ses marges de liberté). D'autre part, la population libre rurale a vu ses marges se réduire avec la dévolution des terres aux grands planteurs de sucre. Il est probable que les marges conquises dans la brèche éc onomique sous le premier esclavage ont fondu sous les coups d'une prolétarisation plus classique2. Ce blanchiment de la population de Cuba a éloigné l'île du spectre

haïtien

américains. Pourtant, il n'a pas produit une coupure dans la populat ioncomme on en observe aux États-Unis, où les immigrants euro-

ou jamaïcain

pour

les

investisseurs

européens

et

nord-

Ainsi, dans les années 1834-1838, le gouverneur Miguel Tacon ordonne le regroupement systéma

tiquedes esclaves dans des baracones (habitations sommaires) où ils sont enfermés la nuit avec interdic tionde sortir. Voir par exemple Archivo Historico Nacionál de Madrid, série 18, liasse 3547, section Ultramar, sous-dossier 10, 11 avril 1844.

2. C'est la thèse que soutient M. Fraginals (1976) : Yingenio sucrier est moderne, mais il est extrême mentdur.

1.

Fonctionnement de l'économie de plantation esclavagiste à Cuba

573

péens du XIXe siècle bloquèrent l'ascension sociale des Noirs vers le Nord. La société cubaine s'est métissée encore plus fortement. On peut supposer que la communauté blanche, assurée de se reproduire larg ement par l'immigration légale, comme la communauté noire l'était par la traite illégale, n'a pas développé de complexe d'encerclement ni interdit toute relation sexuelle interraciale, comme le firent les Boers ultra-minoritaires d'Afrique du Sud. Ce métissage s'opéra plus larg ement dans les populations non salariées autour des plantations et dans les villes. Le caractère largement populaire et paysan de l'immigration espagnole ne se borna pas à renouveler les grands propriétaires fonc iers. Les colons indépendants blancs retrouvèrent rapidement la population noire et métisse qui avait conquis sa liberté. L'hybridation puis la fusion des populations furent d'autant plus variées que les populations noires venues par la traite étaient très diversifiées - en témoigne encore la richesse de la musique populaire aujourd'hui. Mais, entre 1850 et 1870, un autre facteur contribua à stratifier et à rendre plus « gouvernable » la société de plantation esclavagiste : la division entre créoles et non créoles.

C. Les douze segments de la population cubaine

Si l'on garde à l'esprit l'importance des flux d'entrées dans l'économie esclavagiste cubaine, on remarque que les divisions sociales (entre propriétaires et non-propriétaires - propriétaire voulant dire ici propriétaire d'esclaves), juridiques (entre libres, esclaves et affranchis), « raciales » (entre les Noirs, les Mulâtres et les Blancs) sont redoublées par un dernier critère démographique : la naissance à l'étranger pour les entrants, qu'ils soient colons ou esclaves, et la naissance sur place pour les Créoles, qu'ils soient blancs, mulâtres ou noirs. Il en résulte une partition sociale complexe. À Cuba, comme dans les autres socié tésesclavagistes des Caraïbes ayant presque éliminé totalement les Amérindiens, on peut recenser 12 groupes (gr) ou segments de la population bien distincts, même si les différentes brèches, démograp hique,économique, juridique et politique émoussent le tranchant des distinctions et cisaillent subrepticement les clôtures. À la base, soute nant tout l'édifice et au bas de l'échelle, les esclaves noirs introduits par la traite et nés en Afrique (GR12) : les Bossales. Juste au-dessus d'eux (grii), les esclaves noirs nés sur place, sorte de deuxième géné ration d'immigrants forcés. Viennent encore, sous la ligne de la liberté, les Mulâtres esclaves (grio). Au-dessus, s'ouvre pour un tiers à peu près de la population de couleur une vie pauvre mais libre : les rares

574

Yann Moulier Boutang

Bossales affranchis (GR9), la population noire libre créole (GR8), puis les Mulâtres nés esclaves mais affranchis (GR7), enfin les Mulâtres créoles libres (GR6). Au-dessus, hormis une population assez restreinte mais suffisamment nombreuse pour exister comme telle, celle des Mulâtres propriétaires d'esclaves (GR3), on franchit la barre de couleur du monde blanc : d'abord les petits Blancs nés hors de l'île (GR5), puis, tout aussi petits qu'eux, et ne possédant ni terre, ni capital, ni la vraie

marque distinctive de l'une et de l'autre, les esclaves, les Blancs créoles (GR4). Au-delà, malgré son extrême disparité, se trouve la classe des possédants : quelques Mulâtres dont nous avons parlé (GR3), les colons planteurs nés en Espagne ou ailleurs que dans l'île (GR2), puis les planteurs créoles (gri). La segmentation de la société cubaine,

selon le triple critère de couleur de la peau, d'accès à

la liberté et de

richesse a ainsi permis aux autorités coloniales de différer pendant un bon siècle la formation d'un bloc créole aux trois couleurs (le noir, le brun et le blanc) qui aurait distendu les liens avec la métropole. Toutef ois,lorsqu'au xxe siècle les grands planteurs, débarrassés de la tutelle coloniale, envisageront un rattachement aux États-Unis, avec lesquels les liens économiques deviennent prépondérants dès 1910, ils se heurte rontà un bloc créole largement métissé qui rejette le racisme institu tionnalisé de la société sudiste américaine.

CONCLUSION EN RETOUR

On se saurait faire de fonctionnalisme parsonien à propos de cette représentation schématisée de la société esclavagiste cubaine, car le programme de conquête de la première place d'exportateur de sucre, avec des esclaves et sans l'instabilité du travail asservi, s'est réalisé au prix d'une guerre civile de dix ans qui a détruit une grande partie de l'accumulation de population paysanne. Quant à la plantation man- chestérienne « modernisée » d'un Zuluetta, elle pouvait faire l'admi ration des voyageurs, alimenter les profits des classes dirigeantes de la colonie et les recettes fiscales de la métropole, mais, en appauvrissant la population libre noire et mulâtre, elle engageait déjà l'île dans une monoculture de grande exploitation dont les effets déséquilibrants se sont vérifiés au XXe siècle. Certes, le mouvement d'occupation de terres, d'atténuation de la contrainte esclavagiste par l'accès au lopin et au commerce, avait commencé dès le xvnr siècle. Il avait produit l'émergence d'une agriculture de subsistance, mais aussi d'une culture

Fonctionnement de l'économie de plantation esclavagiste à Cuba

575

exportable (le tabac), de cultures vivrières et d'un élevage actif. Malgré la ^clôture des grandes haciendas en ingenios sucriers, et le boom de la canne qui paraissait irrésistible, la brèche paysanne a contraint la grande propriété à reconstruire son outil de production en passant des contrats avec les colons indépendants. Les planteurs ont été poussés à une course aux économies d'échelles qui a transformé les ingenios en centrales, et ils ont dû s'équiper d'un réseau de chemin de fer privé très dense. Lorsque le pouvoir contractuel des exploitants agricoles indépen dantss'est renforcé, les grandes compagnies sucrières, devenues amér

icaines,

tenu le rendement, le niveau technologique des plantations et des moulins, mais le sucre a chassé les autres cultures et une agriculture diversifiée et rémunératrice pour ses paysans. On pourrait ainsi, reve nant vers le futur de Cuba, après ce détour par le passé, énoncer quelques propositions :

1 / La spécialisation sucrière de Cuba dans un seul produit destiné à devenir une « marchandise monde » a profité de plusieurs facteurs favorables, exceptionnels et sans doute définitivement épuisés : une demande de sucre en croissance continuelle sans saturation pendant deux siècles ; une offre, d'abord illimitée, de travail dépendant esclave, puis celle d'une paysannerie issue de la libération des esclaves par eux-mêmes et de la migration transatlantique hispanique ; une offre illimitée de terres fertiles, conquises sur la forêt primaire, dont le coût de renouvellement a été jusqu'ici très peu internalise dans le calcul économique. 2 / La course à la concentration et à l'agrandissement des planta tionssucrières pour répondre aux contraintes physiques du produit (transformation rapide de la canne une fois récoltée), tendance qui s'affirme dès le xvine siècle, a connu divers compromis institutionnels

avec le travail : esclavage strict, esclavage atténué, salariat libéral, sala riat socialiste « atténué » (W. Andreff), salariat régulé, exploitation agricole dépendante (fermage, métayage), exploitation agricole indé pendante. La place du marché et la place de la grande entreprise capi

taliste

sucrière dans les schémas libéraux) ne se confondent pas. 3 / La réorganisation de l'économie cubaine après le double choc de la fin du socialisme réel en Russie et de la mondialisation libérale implique de ne plus conférer au sucre ce rôle envahissant, car aucune des conditions exposées plus haut ne se vérifiera plus à l'avenir. La faible productivité, le coût des intrants en énergie, en pesticides et en engrais risquent d'obérer de plus en plus l'apport net du secteur

ont entamé une prolétarisation des colonos. Elles ont main

(qui se substituerait à l'État avec la privatisation de l'industrie

576

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sucrier à la balance commerciale. La réorganisation de l'agro-industrie sucrière devra probablement faire face à l'essor d'exploitations familial esde petite taille et très mécanisées pour la culture et la récolte de la canne. La forme que revêtira cette transformation dépend largement des compromis sociaux qui concernent l'organisation de la production agricole vivrière, le développement de la petite et moyenne industrie, les impulsions de la puissance publique en direction des activités de services incorporant la richesse essentielle de Cuba, la qualité de sa population et des services publics de l'éducation et de la santé.

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