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Extrait de :

L’Art et la manière
de le regarder
Un manuel écrit par Hubert Comte

i tant de gens s’ennuient dans les musées, ce n’est pas man-


S que d’éducation artistique mais faute de savoir tirer plaisir
et profit de tels lieux. Ce que Hubert Comte veut partager, de
façon pratique, à partir d’expériences vécues, c’est l’entraîne-
ment du regard et le mode d’emploi d’un musée personnel que
chacun peut se construire à tout âge.

Editions Volets verts


L’Art et la manière de le regarder 91

SI J’ÉTAIS BIBLIOTHÉCAIRE…
Plusieurs fois, il m’a été demandé de réfléchir avec des
bibliothécaires sur les meilleures façons d’utiliser leur biblio-
thèque pour donner aux jeunes lecteurs le goût de l’art. Il m’a
semblé que, pour bien faire, on devait s’avancer dans plusieurs
directions.

L’ÉQUIPEMENT DE BASE

Une bibliothèque se doit de posséder tous ces bons gros dic-


tionnaires de l’Art et autres encyclopédies où les curieux
trouveront les réponses à leurs questions. À quelle époque
vivait Dürer ? Qui a bâti le Parthénon ? Comment fonctionne
notre représentation de la perspective ? Et celle des peintres
chinois ?

DES LIVRES FAISANT ÉCHO À DES ÉVÉNEMENTS

On va me dire : « Alors là, vous mettez-vous soudain du côté


des engouements passagers – et quelquefois moutonniers – de
la mode ? » Je réponds qu’elle est un moteur très puissant, dont
je veux profiter. À la condition de choisir, bien sûr. Si j’arrive
92 Si j’étais bibliothécaire

dans une salle de classe en annonçant qu’aujourd’hui je vais


parler de Giotto, de Vermeer ou de Manet, mon auditoire est
en droit de se demander : « Pourquoi ces peintres-ci, et pour-
quoi aujourd’hui ? » Il va falloir allumer la petite flamme de
l’intérêt. Le combustible n’est pas forcément prêt.Alors que si
je m’appuie sur une haute vague, ma pirogue ira loin. Ce peut
être la disparition d’un grand peintre, l’inauguration d’une
rétrospective d’un artiste, une violente querelle, une enchère
record… à moins qu’une nouvelle subtilisation de La Joconde…
L’événement, les journaux, les écrans, les conversations sont
parvenus à vous intéresser, vous êtes un peu informés mais des
questions se posent. Quoi de plus normal ? Celui qui « montre »
l’Art va s’efforcer d’y répondre.
À ce sujet, deux remarques viennent naturellement. Si
minimes qu’elles pourraient bien échapper.Autant les noter.
Les réponses aux questions posées peuvent être données par
les publications les plus diverses. Du numéro spécial de revue
d’art au livre au format de poche, en passant par le très com-
plet catalogue d’exposition. Pour l’occasion, on ressortira de
son écrin ou de son tabernacle le grand livre d’art luxueux,
coûteux. Prévenus du privilège qu’il y a à le manier, les
enfants en prendront le plus grand soin. Cela aussi est un
apprentissage pour plus tard.
Si j’étais bibliothécaire 93

En effet, si, pour des questions de présentation, de brièveté,


de prix, de niveau de langage, les livres pour la jeunesse peu-
vent être différents des livres destinés aux adultes, il faut tou-
jours garder à l’esprit que les natures mortes de Chardin ou les
statues africaines ne se divisent pas : elles sont et doivent être
les mêmes pour les uns et les autres. L’intrusion dans la biblio-
thèque des parents est toujours une bonne démarche : quelques
« marques » judicieusement placées dans une biographie de
Michel-Ange ou de Picasso sont plus utiles que ces albums pré-
tendant mettre tel peintre « à la portée » des enfants. D’autant
que, par mouvement naturel, le jeune chercheur aura tendance
à lire en amont et en aval du passage indiqué.

LA PROXIMITÉ

Si des livres font découvrir et connaître des œuvres d’art


nouvelles, des œuvres d’art familières peuvent conduire à la
lecture des livres sur l’art. Qui n’a pas, sur place, ou dans le
voisinage immédiat, un château, un manoir, une église, une
sculpture, une peinture, des boiseries, ou même un meuble
curieux ? Toujours avec l’idée de profiter du tremplin que
donne la familiarité déjà acquise avec cette œuvre, le biblio-
thécaire devra posséder le livret qui la décrit et l’étudie.
94 Si j’étais bibliothécaire

Sinon, marquer dans un plus important ouvrage le chapitre ou


la page qui la concerne. À la satisfaction de la curiosité s’ajou-
tent les plaisirs, les bonheurs de la fierté du patriotisme local,
sans parler de la joie que procure le fait de montrer à son tour
à d’autres.
Les promenades et excursions traditionnelles prendront un
sens supplémentaire : désormais, la statue scellée dans la mai-
son ancienne, le balcon de fer forgé que l’on finissait par ne
plus voir sembleront vous envoyer un petit signe. Et la biblio-
thèque deviendra ce lieu amical, accueillant, où l’on a déjà un
ami. Raison de plus pour y revenir.

LA PARTIALITÉ

Rutilant « défaut » de l’amour de l’Art, elle rend l’amateur


infatigable, subtil, profond. L’un ira jusqu’au fond de Java pour
l’amour des maisons de bois ; un autre ne sentira pas la fatigue
après des heures passées la loupe à l’œil : il est un adorateur
des miniatures ; un troisième saura tout des raffinements invi-
sibles de la céramique japonaise…
L’écueil serait de s’enfermer, d’ennuyer le monde entier
avec une même passion accrochée à vous pendant quarante
ans. En revanche, une année de douze mois passés à voir le
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monde entier à travers les estampes d’Hokusaï, à mettre au-


dessus de tout les beautés et les folies des chapiteaux romans, à
jurer que l’on passerait le reste de ses jours sur une île déserte
avec des reproductions de Rubens, et de lui seul, quelle mer-
veille ! Une passion unique vous pousse à être encyclopédique
sur votre question, elle vous entraîne vers les plus petits
détails, elle fait de vous un avocat éloquent qui enchante ses
amis. Le caractère exclusif de la passion n’est qu’apparent :
l’étude ardente d’un peintre fait découvrir les grandes lois de
la peinture, applicables partout. L’amour des églises romanes,
loin de vous enfermer, vous invite, vous incite à regarder par-
dessus les clôtures de votre cher domaine. On veut voir com-
ment les Espagnols ont décoré leurs églises à la même époque,
ou guetter le passage au gothique…
Ces recherches ont aiguisé le regard, enseigné des métho-
des, mis en marche des possibilités d’expression, affiné la sen-
sibilité, tous acquis susceptibles de bien servir la prochaine
partialité.Ainsi Picasso aura préparé la voie aux monnaies gau-
loises (ou l’inverse) et les portraits du lointain Fayoum auront
montré le chemin qui conduit au Greco (ou l’inverse).
Ce que l’on avait pris pour une clé individuelle ouvrant une
seule serrure d’une chambre particulière était en fait un passe-
partout donnant accès aux cent, aux mille cellules de l’im-
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mense ruche bruissante de l’Art. L’adage affirmait que si l’Art


est un, ses variétés sont mille.
Sans une petite étincelle, le plus haut bûcher de la nuit de la
Saint-Jean n’est qu’une inutile, une triste tour de rondins.
Cette flamme de la partialité fera parler les œuvres d’art. Et
certains commencent à s’initier, parce qu’ils sont jeunes,
parce qu’ils n’en ont pas eu le loisir ou l’envie auparavant…
Un adulte qui se lance dans une entreprise inconnue n’est,
les premiers jours, rien de plus qu’un enfant. C’est ensuite
seulement que l’on s’apercevra que ses enjambées sont plus
longues… J’entends encore ce professeur de russe dire aux
étudiants à l’issue du tout premier cours, après l’énumération
d’une savante et vaste bibliographie : « Naturellement, il y a
aussi les abécédaires… »
À moins de totale allergie, de complet rejet de la part de
ceux à qui l’on souhaite montrer le chemin de l’Art, les pro-
fesseurs, les parents, les bibliothécaires, les oncles..., les sages,
seront bien avisés d’étaler leurs passions.
Si j’étais bibliothécaire… disais-je. Avec le temps, avec
l’âge, on le devient tous plus au moins. Une autre approche est
là, toute simple, conseillée par Rembrandt qui disait : « Com-
mencez par regarder chez vous, tout près. » Ceux que les
musées rebutent, que les bibliothèques intimident, aimeront à
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la passion pouvoir fouiller à leur aise dans le rayon « Art » d’un


ami. Sans contrainte de taille, de sujet, de poids, de prix… on
ouvre un album, la première image ne vous inspire pas : on le
remet en place. Au contraire, un autre donne l’impression
d’une rencontre parfaitement ménagée : vous étiez prêt pour
lui, il vous attendait. Quel merveilleux moment, à plat sur un
tapis ! Votre esprit virevolte au ras du plafond de la Sixtine ou,
à la façon de quelque petite chouette silencieuse, frôle les
parois d’une grotte préhistorique, tout juste découverte, aux
peintures toutes neuves !

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DU MÊME AUTEUR
RÉCITS PORTFOLIO DE CARTES POSTALES
Embarqué,Editions du Gerfaut Égypte,Réunion des musées nationaux
Occasions,Pierron
La Cavalerie éduenne,Phénix CRITIQUE D’ART
La Force de la colère,récits de Dachau,Stock
Aux éditions Volets verts : À la découverte de l’Art,
S’il faisait beau,nous passions par les quais (Prix de la Fondation de France, 1981),
Enfance.LaVille ancienne Hachette
Yucatán Trésors d’Art en Europe,
ESSAIS Éditions de l’Épargne
Le Microscope,Casterman LaVie silencieuse,les natures mortes,
Le Tour de l’olivier,Régine Vallée La Renaissance du Livre
Le Paroir,la compagnie des outils,Desforges Grünewald,Le Retable d’Issenheim,Pierron
Des outils et des hommes, L‘aventure de l’Art,Nathan
Jean-Cyrille Godefroy Louvre Junior,Nathan
Cent marins de légende,
La Renaissance du Livre L‘animal dans l’art.Bestiaire.
Objets de la vie bourguignonne,Minerva La Renaissance du Livre
Le Cabinet de curiosité,Circonflexe
Outils du Monde,La Martinière LIVRES-JEUX
Le livre des «comme »,Pierron
La Martinière Jeunesse : L’Enfance de l’Art,Circonflexe
La Terre vue du ciel racontée aux enfants Animaux d’artistes, Circonflexe
Les Chats racontés aux enfants Art et Nature,Circonflexe
Aux éditions Volets verts : L’Art et ses histoires,Pierron
l’Huître
Lexique français-turc simplifié…
Le Tour du livre EN COLLABORATION
Le Grand Livre de la France,Larousse
TRADUCTIONS Marine nationale Au-delà des océans,Addim
Chants Peaux-Rouges,E.F.R.
L’épopée de Gilgamesh,E.F.R. ANTHOLOGIES
J.M. Synge : Les Îles d’Aran,EMOM
Le Capitaine Cook,Braun Florilège marin deVictor Hugo,EMOM
Juifs du Passé,Alta Écrits sur la peinture,Volets verts
DANS LA MÊME COLLECTION
JEAN CHANRION JEAN-FRANÇOIS LAZENNEC
Lettres du Cuisinier Traces de voyageurs
du Commandant Anthologie
de la Jeanne d’Arc à ses Parents Un musée personnel
Essai
(1959-1961)
Récit ROBERTO PICCIOTTO
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HUBERT COMTE pour ceux qui commencent
l’Huître Poésie française-espagnole (Argentine)
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Anthologie Costumes pour le cinéma
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Le champagne
Récits Essai
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Récits RAYMOND ROUSSEL
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Je suis un rescapé des bagnes du Neckar
Récit SAINT-AMANT
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