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CAPITALISME - Encyclopédie Universalis impression

Le corps de l'article CAPITALISME

CAPITALISMECAPITALISME

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La source de toutes les équivoques, c'est de concevoir le capitalisme comme un « système ». Par là, on évoque un réseau de contraintes dans lequel la société est tout entière enserrée. C'est supposer possible l'existence d'un autre type de société capable de se passer partiellement ou en totalité de ces contraintes (ou de contraintes équivalentes et perçues comme telles), tout en donnant les mêmes résultats en ce qui concerne la quantité et la qualité des éléments de bien-être produits. Une condition supplémentaire et importante serait que cette société autre fût en mesure de s'affranchir des contraintes du « système capitaliste » (ou de contraintes équivalentes et perçues comme telles) sans destruction additionnelle du milieu environnant.

La principale difficulté tient à l'ambiguïté de la notion de « contraintes ». S'agit-il des « lois » économiques elles- mêmes ? Dans ce cas, celles-ci doivent être considérées comme contingentes, tenant précisément à la nature du « système », comme le croyaient les marxistes, et non à la nature des choses. Ou bien s'agit-il de l'empreinte laissée par les conséquences de ces lois sur les individus membres de la société où elles font sentir leurs effets ? Dans ce cas, la contingence est liée au caractère subjectif du critère mis en avant.

Voir dans le « capitalisme » un système économique caractérisé par un mode de fonctionnement particulier procède d'une illusion historique. Il aura fallu la chute des régimes d'inspiration marxiste pour que l'opinion publique dans son ensemble en prenne conscience. Du capitalisme, elle veut désormais retenir d'abord la fonction qu'il remplit. C'est la bonne approche. Elle rejoint l'enseignement des grands classiques, Adam Smith (1723-1790) et surtout David Ricardo (1772-1823), dont les analyses restent à la base des recherches les plus modernes - et leur sont, souvent, très supérieures. Comme cette fonction doit être accomplie par toute société soucieuse d'accroître ses moyens d'action matériels (par opposition aux ressources de la vie contemplative), la conversion au capitalisme est devenue quasi générale.

PasPas unun système,système, uneune fonctionfonction

La fonction capitalistique consiste à produire du capital en vue de l'échange. La finalité de l'échange entraîne, outre la formation du capital économiquement productif, son entretien (conservation) et son accumulation (accroissement). La nécessité d'entretenir et de renouveler constamment les équipements et le capital immobilier fait des sociétés rompues aux disciplines et aux réflexes de gestion du capitalisme les plus aptes à mettre en œuvre des mesures (notamment par le biais fiscal) qui visent à la préservation du milieu naturel. L'accumulation du capital productif rend possible la multiplication des richesses consommables (biens et services), même en l'absence de progrès dans les techniques de production. Mais l'échange, en suscitant une division du travail de plus en plus poussée, multiplie par là même les occasions où l'ingéniosité technique peut se manifester. Si le progrès technique se paie par une destruction, souvent brutale, de capital (machines devenues obsolètes, etc.), cette destruction est toujours plus que compensée par un surcroît de production, à moindre coût unitaire. Là encore, la logique de l'échange impose - non, souvent, sans douloureuses crises d'adaptation - la solution socialement la plus efficace :

une innovation technique qui n'impliquerait pas cette surcompensation attendrait dans les tiroirs le moment où, par suite de nouveaux perfectionnements, elle pourrait être économiquement utilisée. Ricardo en faisait déjà la démonstration. L'expérience a largement confirmé les conclusions du calcul économique. Joseph Schumpeter (1883-1950) a donné le nom de « destruction créatrice » à ce phénomène.

Dans la réalité vécue, les échanges s'effectuent sur un marché par le truchement de la monnaie. Les

économistes du XIX e siècle (pas les plus grands) ont souvent affecté de ne considérer la monnaie que comme un

voile derrière lequel se passaient les choses sérieuses. Ceux du XX e siècle ont, au contraire, succombé à la tentation d'en surestimer le rôle. Les politiques qui se sont inspirées de ce nouveau préjugé se sont révélées à la longue désastreuses. Il est essentiel de ne pas perdre de vue qu'une économie de marché a pour ressort la dynamique de l'échange et rien d'autre, en particulier pas l'« injection » artificielle de monnaie (par excès de crédit).

Contractons les opérations du marché. Là où l'on voit, d'un côté, des vendeurs de biens et services contre monnaie et, de l'autre, des détenteurs de monnaie disposés à céder cette dernière contre marchandises, on supposera un échange direct entre les producteurs des diverses marchandises offertes. Ce raccourci consacre, dans le couple offre-demande du marché, la primauté de l'offre : pas de demande possible sans offre préalable (par quoi

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le demandeur s'est procuré les moyens de règlement nécessaires). En multipliant les richesses, l'économie capitaliste de l'échange rend possible une « redistribution des revenus » ; mais, si souhaitable que puisse paraître une telle politique, le moment arrive nécessairement où elle se révèle autodestructrice. Plus nombreux sont les demandeurs qui ne sont pas eux-mêmes des offreurs (mais bénéficient de revenus redistribués), moins apte est l'économie à croître et à créer de nouveaux emplois. Les programmes de soutien de la demande ne soutiennent pas l'activité, contrairement au préjugé ambiant inspiré par la doctrine forgée par John Maynard Keynes (1883-1946) et ceux qui se sont réclamés de son école.

Mais peut-on admettre, comme cela ressort des prémisses posées, que l'efficacité maximale d'une économie d'échanges suppose que tout participant en état de travailler, pour être demandeur, y soit aussi offreur ? Une objection se présente à l'esprit : qu'en sera-t-il des offreurs potentiels incapables de soutenir la concurrence sur le marché ? L'économie de marché - qu'on appellera ici indifféremment économie capitaliste de l'échange ou encore, simplement, économie d'échange - peut-elle assurer un emploi aux moins aptes (par défaut de formation, par exemple), et a fortiori aux moins doués ? D'une certaine façon, chacun est un peu moins doué que quelqu'un d'autre : qui d'entre nous n'en a fait la pénible expérience ! La solution théorique de ce redoutable problème se trouve dans la fameuse loi dite des avantages comparatifs, formulée par Ricardo. Cette loi, disait Jan Tumlir, pénétrant économiste qui travailla vingt ans au G.A.T.T. (General Agreement on Tariffs and Trade), est « la seule justification du libre-échange ». Elle ne concerne pas seulement les relations commerciales internationales. Son champ d'application recouvre tous les rapports d'échange. Cela ressort de l'exemple très simple imaginé par son auteur pour en faire saisir la réalité arithmétique.

Deux hommes savent faire des chaussures et des chapeaux. Le premier est plus « compétitif » que l'autre dans les deux productions, mais dans des proportions différentes. Pendant que le second confectionne quatre chapeaux, il en produit - dans des conditions identiques - cinq. Avantage pour lui : 20%. Pendant que le second fabrique deux paires de souliers, il en produit trois. Avantage : 33%. Il sera de leur intérêt mutuel que chacun se spécialise dans l'occupation où il est le meilleur, ce qui, dans le cas du second, signifie dans l'occupation où il est le moins mauvais. Ce principe, logiquement irréfutable, aurait été mieux dénommé « principe des désavantages comparatifs », il aurait ainsi sans doute été mieux compris : c'est lui qui empêche que la concurrence sur un marché joue comme une solution darwinienne éliminant les plus faibles. Sur lui repose entièrement la possibilité du plein-emploi. Constatons que les unités économiques les plus rationnelles l'appliquent constamment. Tel atelier d'une grande entreprise ne sera pas fermé. Un autre serait pourtant en mesure de fournir à meilleur compte le même travail ; cependant, dans une autre activité, cet autre affirme plus nettement sa supériorité. Le groupe y perdrait en n'exploitant pas cette différence. À l'échelle d'une économie nationale, on retombe sur la même conclusion que précédemment : une politique de redistribution, jointe au préjugé que c'est le marché qui « exclut », bloque le mécanisme. Par son effet négatif sur la création du capital, le blocage de l'échange dresse, on le verra, un autre redoutable obstacle au plein- emploi.

La finalité de l'échange comporte encore comme conséquence qu'un capital se définit non par sa nature, mais par sa destination. Une armoire est un « bien de consommation » si son propriétaire l'a achetée, ou confectionnée, lui-même, pour l'installer dans sa chambre à coucher. Elle est un capital (« bien de production ») s'il l'a acquise, ou fabriquée lui-même, pour la placer dans une chambre d'hôtel : à condition, bien sûr, que la mise à la disposition d'un ameublement supplémentaire puisse justifier un prix de location plus élevé. Sur ce simple exemple, on peut déjà décomposer la séquence. D'abord, un acte d'épargne, par soustraction opérée sur la consommation courante, est nécessaire pour constituer le capital. Peu importe à cet égard qu'on ait épargné en vue d'acquérir auprès d'un producteur extérieur ou qu'on ait épargné directement l'objet de sa propre fabrication. Ensuite, l'exploitation du capital implique un échange et donc un marché. Pour que cet échange vaille la peine, au sens fort du terme, il doit satisfaire à deux conditions.

Pour illustrer la relation échange-marché, on peut supposer que notre hôtelier loue la chambre (munie de la fameuse armoire !) au fabricant de pièces détachées pour armoires. De deux choses l'une : ou bien celui-ci est en voyage d'agrément et, dans ce cas, il est le consommateur final de la chambre louée ; ou bien il est en déplacement professionnel, et dans cette hypothèse, il considérera la location de la chambre comme un frais d'investissement faisant partie de son coût de revient. Loueur et locataire seraient alors dans une situation symétrique. Il s'agirait de deux producteurs échangeant leurs productions respectives (le service d'une chambre d'hôtel meublée contre la livraison de pièces détachées d'armoire) en vue d'un profit. Tout ce qu'on dira à propos de l'un vaudra pour l'autre. Nous voilà revenus aux conditions de l'échange.

Premièrement, l'échange doit permettre à chacun des co-échangistes de récupérer les biens de production

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engagés dans l'opération. Si l'on fait abstraction de la monnaie, il faut que le paiement en nature de la location de la chambre inclue, par fractions successives jusqu'à ce que l'armoire soit hors d'usage, les éléments nécessaires (morceaux de bois, vis, etc.), plus les frais de montage pour la reconstituer le moment venu. Si, toutefois, on en restait là, l'opération serait blanche pour son propriétaire : dans beaucoup de cas, il aurait encouru moins de risques en enfouissant au fond de son jardin quelques pièces d'or représentant la même valeur que l'armoire. L'échange, bien qu'exposé à beaucoup d'aléas (on n'est jamais sûr de céder sa production à sa pleine valeur), se révèle comme une solution très supérieure. Pourquoi ? Parce que - c'est notre deuxièmement -, s'il est réussi, il opère une reconstitution du coût total de l'investissement, et non pas seulement de son coût apparent - égal ici, pour l'hôtelier, à la valeur d'acquisition de l'armoire. Le bien de production (ou capital investi) n'est rien d'autre que le support de l'épargne initiale avec quoi il a été acquis. Ce support, régulièrement reconstitué par l'amortissement, n'acquiert pour son propriétaire une valeur d'échange qu'à la condition d'être capable de faire réapparaître cette épargne sous forme de profits échelonnés dans le temps. C'est à cette condition qu'une épargne économiquement inerte (analogue à un bien thésaurisé) sera devenue une épargne active et que son propriétaire aura accédé à la fonction de capitaliste. Tout se passe comme si l'épargne initiale, placée productivement, ne cessait d'être réactivée par l'échange. L'échange n'engendre pas le profit, mais il n'y a pas de profit en dehors de l'échange.

LaLa genèsegenèse dudu profitprofit

La question, la grande question qui se pose est celle de la genèse de ce profit. Le secret du capitalisme passe par une analyse économique (menée en termes non monétaires) des résultats du calcul actuariel. On n'en abordera ici que les rudiments.

Les entreprises calculent leur « coût périodique d'investissement » (H). Admettons, à titre d'hypothèse simplifiée, que le coût initial de l'investissement (C) ait été de 15 000 francs, prix acquitté pour l'achat de l'armoire ; que celle-ci soit destinée à servir pendant vingt ans ; qu'enfin le taux d'intérêt (i) du marché soit de 10%. Pour calculer H, on recourt souvent à la fiction suivante : si notre hôtelier avait choisi de placer en titres d'État perpétuels son épargne de 15 000 F, cette somme lui aurait rapporté indéfiniment un revenu (C × i) de 1 500 F par an. Voilà le minimum que l'investissement doit rapporter pour être considéré comme rentable aux conditions régnant sur le marché. À cela s'ajoute la nécessité de pourvoir au renouvellement de l'armoire. L'amortissement annuel est égal au montant de l'annuité (R) qui, au bout de vingt ans, au taux de 10%, remplace une valeur de 15 000 F, soit 261,9 F (on a tenu compte ici des intérêts composés, mais ce raffinement n'ajoute rien au raisonnement qui va suivre : on aurait pu se contenter, à titre purement illustratif, de diviser 15 000 par 20, soit un amortissement annuel de 750 F). La formule générale est la suivante :

annuel de 750 F). La formule générale est la suivante : soit ici : De H,

soit ici :

750 F). La formule générale est la suivante : soit ici : De H, coût périodique

De H, coût périodique de l'investissement, on déduit K, le « coût capitalisé » (capitalized cost). Il s'agit du capital qui, placé au taux en vigueur, assurerait le revenu nécessaire pour couvrir le coût périodique :

le revenu nécessaire pour couvrir le coût périodique : ce qui donne : De ces chiffres,

ce qui donne :

pour couvrir le coût périodique : ce qui donne : De ces chiffres, l'entrepreneur tire les

De ces chiffres, l'entrepreneur tire les conclusions suivantes. D'abord, si l'adjonction d'une armoire coûtant 15 000 F et destinée à être utilisée comme bien de production pendant vingt ans ne permet pas d'obtenir, par

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majoration du prix de la location, une recette annuelle supplémentaire (H = Ki) d'au moins 1 761,9 F, l'investissement projeté doit être abandonné. On aurait abouti à une somme supérieure ou inférieure si le taux de profit du marché avait été supérieur (15% par exemple) ou inférieur (5% par exemple). Ensuite, le coût véritable de l'investissement est non pas de 15 000 F, mais de 17 619 F.

Se servir de ces calculs, objectera-t-on, ne fait qu'illustrer la « logique » propre au capitalisme. En quoi reflètent- ils la nature des choses ?

Cela revient à se demander quelles réalités économiques se cachent derrière les valeurs monétaires entrées dans ces calculs.

Le concept de coût périodique de l'investissement aide à saisir la place occupée dans le schéma de l'échange par le capital-objet dans ses relations avec l'épargne initiale. Celui-là, avons-nous dit, fait fonction de support de celle- ci. À l'origine, un échange s'est opéré entre elle et lui. Par le jeu de l'amortissement, on l'a vu, le bien capital se perpétue. Mais cette perpétuation n'est pas une fin en soi. Le bien capital a pour fonction d'assurer la permanence de l'épargne constituée au point de départ une fois pour toutes, c'est-à-dire, en l'occurrence, aussi longtemps qu'elle n'aura pas été détruite par consommation ou par perte. Tout se passe effectivement comme si le capitaliste avait, à l'occasion de l'échange sur le marché, opéré, à l'intérieur de son propre patrimoine, un échange à travers le temps : échangé la valeur de son épargne initiale, par capital productif interposé, contre la série des profits futurs. C'est le taux de profit qui détermine la durée du cycle de reproduction de l'épargne. À un taux de profit de 10% correspond un taux de capitalisation de 1/0,10 = 10 ans. On va voir que c'est bien ce que nous dit l'équation (b) ci-dessus. On en déduit successivement : Ki = Ci + R et Ci = Ki - R, ce qui donne notre équation fondamentale :

Ci = Ki - R, ce qui donne notre équation fondamentale : où 1/i est le

où 1/i est le taux de capitalisation. Est mise en évidence l'égalité entre, d'une part, le montant de l'épargne initiale (C) et, de l'autre, le revenu total (moins l'annuité d'amortissement) encaissé sur dix ans sous forme de profit :

C = (1 761 - 261) × 10 = 15 000 F. Au bout de dix ans, si l'opération continue, un nouveau cycle recommence. Dans notre exemple, le capital-objet a une durée utile de vingt ans. Il fait parcourir à l'épargne deux cycles complets. Le capitalisme est l'illustration, dans le domaine de l'économie, du principe lavoisien : rien ne se perd, rien ne se gagne. Sans profit, cette épargne serait, dans le meilleur des cas, enfouie dans un champ. Thésaurisée à titre de « réserve », elle serait alors une richesse stérile jusqu'au moment où on la consommerait (détruirait) pour satisfaire un besoin urgent. Dans une économie d'échange, par le truchement du profit, l'épargne initiale acquiert la permanence à travers une série de cycles en principe infinie.

Il reste qu'on a du mal à se départir de l'impression qu'une sorte de deus ex machina est tombé à point nommé pour sauver le scénario. Tant qu'on ne sortira pas d'une représentation exclusivement monétaire du processus, un sérieux doute subsistera. Pour se rapprocher de la « réalité » derrière les chiffres, faisons un autre décompte, non plus en argent mais en heures de travail. Mettons-nous dans l'hypothèse où notre investisseur-hôtelier, menuisier de son premier état, aurait lui-même construit l'armoire en cinq journées de huit heures de travail chacune. (Pour simplifier à l'extrême, on admet que non seulement les matières premières, mais les outils dont il se sert lui sont fournis gratuitement. Cela dispense de devoir inclure le « profit » sur ces différents « capitaux » dans le coût de revient du meuble.)

L'investisseur commettrait une grave erreur s'il en concluait que son investissement est le résultat de quarante heures de travail seulement. Il n'a pu consacrer cinq journées consécutives à la fabrication du meuble que parce qu'il disposait d'une « avance » (épargne) lui permettant, pendant cette semaine, de se nourrir, de se vêtir, de se chauffer, etc. Les aliments, vêtements, combustibles, etc., dont se compose cette épargne ont eux-mêmes nécessité, pour être produits, un certain nombre d'heures de travail. Il convient, de toute évidence, de les ajouter aux quarante heures consacrées à la fabrication proprement dite de l'armoire. À cette condition seulement sera établi le bilan complet, dressé en heures de travail, de l'investissement. On pourrait montrer que, dans l'exemple ultra-simplifié, le nombre d'heures exigées pour rassembler l'épargne nécessaire est également de quarante heures. Si l'hôtelier avait acquis l'armoire par échange, il aurait dû céder au fabricant un produit épargné ayant, dans les mêmes conditions, nécessité pareillement quarante heures de travail. Par ce biais, on retrouve la notion de coût capitalisé. Celle-ci ne procède pas d'une bizarrerie de l'économie monétaire.

L'investisseur ne sera pas quitte de ses peines s'il se contente, comme mentionné plus haut, de calculer le coût

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périodique de son investissement pour facturer le profit adéquat qui justifie a posteriori et l'épargne et l'emploi qui en a été fait. Encore faut-il que cet emploi ait les qualités requises pour rendre possible le profit attendu. Supposons qu'au lieu d'avoir fabriqué une armoire (capital dont le service rendu se confond avec celui de la chambre) l'investisseur ait, dans les mêmes conditions simplifiées à l'extrême, construit un ordinateur. Il s'en servira pendant vingt ans pour informatiser sa comptabilité. L'objectif est, par la mise en service de l'ordinateur, d'économiser un certain nombre d'heures de travail précédemment consacrées à la tenue manuelle de la comptabilité, de l'enregistrement des réservations de chambres, etc. Pour que l'investissement se révèle finalement rentable, il faudra que cette économie de travail, calculée sur vingt ans, atteigne, évaluée en nombre d'heures de travail, par rapport au coût capitalisé de l'investissement (estimé aussi en heures de travail), le chiffre révélé par le calcul selon les équations présentées plus haut.

Si on réintroduit, par commodité, l'expression monétaire, on aboutit à la conclusion générale suivante. Connaissant par définition le coût initial (C) du bien-capital qu'il projette d'investir, le capitaliste en déduit, sur la base du taux de profit et de la durée d'amortissement (plus un certain nombre de paramètres dont il est inutile de parler ici), le coût périodique d'investissement correspondant (H). De H, il tire le coût capitalisé (K). En résumé, toute la question est de savoir si le produit annuel du bien-capital est tel qu'il puisse être vendu effectivement pour le montant de H. Si tel est le cas, le coût capitalisé K sera couvert par l'exploitation du bien-capital. Si, au contraire, le produit n'est pas capable de rendre le service minimal qu'en attend le marché (selon le principe dégagé au paragraphe précédent du décompte en heures de travail), il faudra abaisser son prix jusqu'à H' (prix auquel le client commence à avoir intérêt à acheter). Mais H' correspond à un coût capitalisé de K' inférieur à K, le coût capitalisé effectivement supporté.

LeLe comptecompte tronquétronqué dede MarxMarx

C'est ce bilan complet que Marx n'avait pas vu. Il répète à satiété - on le comprend sans l'excuser : sa pesante théorie roule entièrement sur ce point ! - qu'un capital-objet, une machine par exemple, ne peut pas

« communiquer » aux produits qui sont fabriqués avec son concours « plus que sa propre valeur ». Par exemple, une

machine à tisser qui est le produit de trente mille heures de travail ne pourra pas « transmettre » au tissu qu'elle contribuera à fabriquer pendant sa durée de vie plus que la valeur d'un produit de trente mille heures de travail. Marx ne voit pas que ces mots, que nous employons machinalement et qu'il emploie avec la même insouciance, à savoir « la valeur transmise par un bien de production à ses produits », n'ont de sens qu'interprétés par la

comptabilité. Or, la réalité des comptes, c'est un coût de l'investissement évalué par K (coût capitalisé) et non par

C (coût initial), comme il le croit. Sur cette erreur repose la construction marxiste. C'est elle qui le conduit à cette

conclusion paradoxale et absurde : la totalité de la plus-value (source de profit) est engendrée par l'exploitation de

la main-d'œuvre.

Pour Marx, donc, plus une industrie est mécanisée, moins elle est capable de dégager de la plus-value. D'où la

« contradiction » - elle n'est que dans son esprit - qu'il croit, dialectiquement, découvrir dans le « mode de

production marchand » (son expression pour « capitalisme »). Chaque capitaliste est poussé par son intérêt à augmenter la productivité du travail. Pour y parvenir, il mécanisera sa production. Par le jeu de la concurrence, il en résultera une réduction de la valeur des produits de grande consommation dont dépend la valeur de la « force de travail ». D'où l'augmentation de la plus-value que Marx nomme « relative ». Mais, ce faisant, l'ensemble des capitalistes modifie la « composition organique du capital » : la part du « capital constant » (immobilisé dans l'achat des machines, etc.) a tendance à augmenter au détriment de la part du « capital variable ». Or seul le capital

variable, consacré à l'achat de la force de travail, engendre la plus-value. Dans ce schéma, le « mode de production marchand » suscite l'éclosion des conditions propres à le conduire à sa perte. Il lui est impossible de pousser jusqu'au maximum permis par la technique du moment la substitution des machines au travail humain. Au fur et à mesure que la production se mécanise, se tarit, avec l'exploitation de la main-d'œuvre salariée, la source unique de la plus-value. Résultat : toute nouvelle étape du progrès technique est suivie par l'allongement de la durée du travail, la prolétarisation de couches de plus en plus nombreuses de la population, etc.

À elle seule, l'expression de « plus-value » trahit la confusion de la pensée marxiste. De notre analyse, il ressort qu'il n'y a jamais de « sur-valeur » produite : la comptabilité générale du capitalisme est rigoureuse ; elle ne fait apparaître la valeur du profit qu'en lieu et place de celle d'une épargne préalablement utilisée productivement. Plus sobrement et plus justement, les classiques parlaient de « produit net ». C'était mettre en évidence que le développement du capitalisme favorise le produit au détriment de la valeur.

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Fait remarquable : la pensée classique fonde sur le travail (en ce qui concerne les biens et services reproductibles à volonté) la valeur relative des marchandises les unes par rapport aux autres ; pourtant, l'idée lui vient naturellement qu'une machine est capable d'engendrer un profit sans « exploitation » concomitante de la main-d'œuvre. Dans la première édition (1817) de son livre On the Principles of Political Economy and Taxation, David Ricardo raisonnait sur le cas d'une machine qui durerait cent ans. Il suppose qu'elle pourrait produire, sans l'aide d'aucune main-d'œuvre (« without any labour whatever »), une certaine quantité annuelle de marchandises, tout en laissant un profit de 10%. Dès la deuxième édition, il retire cet exemple non pas, explique-t-il, parce qu'il l'a conduit à formuler des conclusions qui ne seraient pas de portée générale, mais au contraire pour attester qu'il n'en avait pas besoin pour sa démonstration. Il répondait ainsi à l'objection d'un critique médiocre qui avait écrit : quelle confiance faire à une théorie qui doit recourir à une hypothèse aussi éloignée de toute réalité prévisible ? Il est devenu concevable à notre époque de programmer le fonctionnement d'une machine automatique pour une très longue période. Si Ricardo avait maintenu son exemple, Marx, qui le considérait comme son seul véritable challenger, y aurait peut-être regardé à deux fois avant de se lancer dans sa folle théorie. Une grande tragédie de l'histoire aurait été évitée ! Malheureusement, Ricardo n'a pas présenté en termes explicites, ni à cette occasion ni

à une autre, une théorie du profit. Il aurait dû, pour cela, se demander si les services rendus pendant un siècle par la machine étaient de nature à permettre, chez leurs utilisateurs, une économie justifiant le coût capitalisé (K) supporté par l'investisseur.

NiNi surproductionsurproduction nini baissebaisse tendancielletendancielle dudu tauxtaux dede profitprofit

L'économie d'échange a, par elle-même, avant donc que n'intervienne le progrès technique, la capacité d'augmenter presque sans limite la production, et cela par deux voies différentes.

Premièrement, l'échange est une invitation constante à l'accumulation. Le plus probable est que notre capitaliste ne se contentera pas de son investissement initial. Modeste investisseur, il a placé, l'année 0, son épargne dans l'acquisition d'une armoire. Au bout de vingt ans, il pourra, par le seul jeu de l'échange échelonné dans le temps, en posséder trois. La première aura été amortie et donc remplacée, à quoi s'en ajouteront deux autres s'il a réinvesti la totalité de ses profits pendant le premier, puis le second cycle de reconstitution de l'épargne. Toutes autres choses, bien sûr, doivent être supposées égales, à commencer par la fréquentation de la clientèle de l'hôtel. Les causes de perturbation peuvent être très diverses, et tenir notamment à la gestion de l'entrepreneur, à la qualité de sa vision (si l'hôtellerie périclite, il peut, c'est le cas de le dire, sauver les meubles en les vendant pour en

investir le prix dans une autre activité). Jésus parle du bon serviteur, auquel son maître a confié cinq talents et qui

a su les faire valoir (il en rapporte cinq autres), et du mauvais qui, par peur, a enfoui dans la terre l'unique talent

mis à sa disposition. Le sage Socrate n'ignore pas non plus le principe d'accumulation : selon Xénophon, il considère comme du devoir de l'intendant d'accroître le domaine agricole dont il a la charge.

C'est ainsi que le phénomène macro-économique de la croissance prend appui sur le dynamisme de l'échange. Or l'échange est toujours une transaction indépendante, un contrat conclu entre deux parties. C'est ici que l'identité

« marché-lieu de l'échange » apparaît dans toute sa portée. Le marché est une pluralité de transactions dont

chacune se conclut séparément. De là découlent des conséquences fondamentales qui éclairent le fonctionnement du capitalisme. La recherche moderne s'en est à nouveau avisée avec, notamment, les travaux du Prix Nobel 1992, Ronald Coase (né en 1910). Du fait que, sur un marché, si grand soit-il, les échanges s'effectuent toujours deux à deux, Ricardo avait déjà tiré plusieurs idées-forces souvent oubliées après lui :

- La surproduction ne peut être qu'un phénomène passager (sauf, bien sûr, en cas de fixation autoritaire du prix

au-dessus de son niveau d'équilibre).

- L'accumulation du capital n'a pas de limite. En 1817, Ricardo écrit : « Puisqu'il n'y a pas de limite dans le désir

de posséder les éléments de bien-être [

». L'énorme développement des capacités productives depuis le début du XIX e siècle corrobore la

justesse du raisonnement. D'autant plus saisissante apparaît par contraste l'absence de vision de Keynes. En 1937, ce dernier prévoyait que, dans un délai d'une trentaine d'années, les besoins de capitaux (au sens économique du terme) seraient saturés dans des pays comme le Royaume-Uni et les États-Unis. Le mot le plus fréquemment cité du plus influent des économistes de ce siècle - « À long terme, nous serons tous morts » - est le plus opposé qui soit à la logique du capitalisme. À long terme, nous serons tous remplacés par nos petits-enfants ou nos petits- neveux. C'est cette fatalité-là, pas celle de la mort individuelle, qui est intégrée par une économie capitaliste (bien éloignée, par essence, du « modèle » keynésien).

il ne peut y en avoir dans la quantité de capital nécessaire pour les

]

produire

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- L'accumulation de capital n'est pas en soi une cause d'abaissement du taux de profit. Critiquant Malthus,

Ricardo écrit en 1821 : « Il est ici inféré qu'une chute des profits est la conséquence d'une accumulation de capital

». Keynes renouera avec le sophisme malthusien (qu'on trouve déjà

chez Adam Smith) : « Je suis convaincu que la demande de capital est strictement limitée en ce sens qu'il ne serait pas difficile d'en augmenter le stock jusqu'au point où son efficacité marginale [expression keynésienne pour “profit attendu”] tomberait à un niveau très bas ». À ce compte, ni le Japon, ni l'Allemagne, ni la France, ni la Corée, ni aucun autre pays, anciennement ou nouvellement industrialisé, ne se seraient développés comme ils n'ont cessé de le faire depuis une bonne quarantaine d'années.

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aucune erreur ne peut être plus grande

La seconde voie par laquelle l'économie d'échange a la capacité d'accroître la production n'est autre que la division du travail. Celle-ci a pour effet direct d'améliorer la productivité. Or une augmentation des unités produites par heure de travail s'analyse comme une diminution de la valeur unitaire de chaque produit. Ce processus a été magnifiquement décrit dans La Richesse des nations, publiée en 1776 par Adam Smith, à propos de la fabrication des épingles. La production en a été multipliée quasi à l'infini (de 1 à 4 800 par personne, dans son exemple) par le fait qu'elle a été décomposée, nous dit-il, en dix-huit opérations distinctes, dont « deux ou trois » rien que pour faire les têtes.

Smith fait encore cette observation, toujours aussi valable de nos jours : la division du travail ouvre la voie à l'invention des machines. En décomposant une tâche en ses éléments successifs, il est plus facile de découvrir les moyens d'en mécaniser l'accomplissement. Le progrès technique conjugue alors ses effets à ceux de l'échange pour améliorer la productivité et donc pour accroître la production tout en abaissant la valeur.

CapitalismeCapitalisme sanssans échangeéchange == économieéconomie dede guerreguerre

Un pouvoir autoritaire au service d'une idéologie « anticapitaliste », mais soucieux de « créer les bases matérielles du socialisme » (autrement dit de créer du capital productif), voudra se sortir de la contradiction en dissociant les deux termes inclus dans la définition proposée plus haut du capitalisme. Il rompra le lien entre, d'une part, la production du capital et, de l'autre, l'échange. Cela apparaît possible dans toute la mesure où nous avons défini l'épargne, matrice du profit, comme le « produit net » : ce qui reste une fois reconstituées les différentes consommations engagées dans le processus de production. L'économie de guerre donne l'exemple ; tout y est subordonné à un objectif unique : vaincre l'ennemi. Pour cela, on met en veilleuse les mécanismes de l'échange. L'égalité de l'échange est remplacée par l'égalité du rationnement. Par cette substitution, on parvient effectivement à mobiliser une part de plus en plus considérable du revenu national au service de besoins militaires toujours accrus. Comprimer la consommation de la population atteint vite ses limites. Or il existe un autre moyen d'augmenter le produit net jeté dans le gouffre de la guerre. Ce moyen offre l'avantage supplémentaire d'être invisible, au moins au début de son application systématique : cesser d'entretenir le capital existant, à l'exception de celui qui sert à produire des armes. La suppression des disciplines de l'échange (ou, si l'on préfère, du marché) va dans ce sens.

Toute économie planifiée dévale inévitablement la pente de l'économie de guerre. C'est littéralement que les régimes d'inspiration marxiste ont entrepris l'abolition du capitalisme : ils ont vécu sur le capital accumulé en grande partie sous le régime précédent. Leur chute a probablement plus ou moins coïncidé avec l'épuisement du trésor. Le capitalisme d'État a provoqué une formidable décapitalisation. Observons encore ceci, que notre exemple, banal sans doute, de l'armoire-capital aura au moins eu le mérite de mettre en évidence : pour bloquer le processus d'accumulation privée du capital, il faut ou bien tout nationaliser, ou bien, ce qui revient au même, dépouiller la propriété privée de la plupart de ses attributs en interdisant l'échange à des fins productives.

CapitalismeCapitalisme etet travailtravail

Quel est le statut du travail dans une économie d'échange ? Ce que le salarié apporte à son employeur, c'est non pas à proprement dire son travail, mais le service - qu'on nommera produit - de son travail. Cette distinction peut paraître académique. Elle est en réalité de grande portée.

Le travail en tant que tel s'analyse comme une dépense d'énergie, laquelle trouve à se déployer dans bien d'autres activités humaines : le sport, la marche à pied, la danse ou le combat. Le travail accompli par un mécanicien professionnel et le travail accompli par un homme dont la mécanique est le violon d'Ingres sont de même nature. Le premier donne lieu à un salaire, l'autre pas. La différence est que le produit du travail du second

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n'est pas destiné au marché. Sur un marché, on échange les produits du travail, pas le travail lui-même. La dépense d'énergie fournie par un homme se mesure non pas en argent (valeur), mais en calories. On objectera que, pour fournir cette énergie, le travailleur doit se nourrir, se vêtir, se loger et même se distraire, et donc recevoir un salaire représentatif de tous les biens et services associés à la satisfaction de ces besoins. Or ces biens et services divers ont une valeur sur le marché. Mais cela est un tout autre problème, parce qu'il n'y a pas a priori de relation d'équivalence entre l'énergie fournie dans le travail et le montant du salaire. Dans la parabole des ouvriers de la onzième heure, ceux qui ont été embauchés dès le matin se plaignent de ne pas recevoir un salaire plus important que ceux qui n'ont travaillé qu'une heure. Ils font valoir en vain qu'il ont dû « supporter le poids du jour et la grosse chaleur ». Le maître, dit Jésus, leur avait promis qu'il leur donnerait « ce qui est juste ».

Le taylorisme, indépendamment des abus auxquels il a donné un semblant de justification, n'est pas rationnellement fondé. Il repose implicitement sur l'idée que le travail a une valeur et que cette valeur est égale à celle qu'il a ajoutée à la production à laquelle il a participé. Si on pose le problème en ces termes, on en arrive paradoxalement à escamoter la question du profit, sauf à admettre son explication marxiste. Si le travail a une valeur, comment la distinguer du « prix » avec lequel on l'achète, à savoir le salaire ? Si le travail a une valeur, comment la distinguer de la valeur qu'il ajoute aux produits par sa participation à leur processus d'élaboration ? Ce prix et cette valeur ajoutée doivent alors aussi être égaux. C'est ce que postule la théorie néolibérale moderne : elle suppose le salaire égal au « produit marginal du travail ».

Les économistes modernes mettent en avant la notion de viscosité des salaires. Ce faisant, ils enfoncent une porte ouverte. Les plus éloignés de la réalité économique sont, en l'occurrence, les néolibéraux. Ils ne parlent de rigidité des salaires que pour déplorer leur manque d'élasticité aux accidents de la conjoncture. Pour eux, l'idéal serait que le niveau des salaires s'établisse en fonction de l'offre et de la demande : ils confondent l'économie de marché avec le « tout-marché ». Les autres (les keynésiens) veulent montrer que le mécanisme des prix trouve là sa limite. La raison véritable est que le salaire n'est pas, à proprement parler, le prix du travail. Le travail n'est pas en tant que tel une marchandise. Au fur et à mesure que l'économie capitaliste se développe, la masse des salaires représente une part de plus en plus importante des revenus. Cette proposition est en réalité quasi tautologique :

c'est l'accumulation du capital qui crée des emplois. C'est elle aussi qui rend possible la relative stabilité de la rémunération qui leur est attachée. Cette stabilité est conforme à la théorie classique qui fait du niveau des salaires une « donnée » déterminée par les us et coutumes d'un pays - et, bien sûr, mais sur la longue période seulement, par la capacité productive de la société.

Mettre sur le même plan travail et capital, alors que le capital est toujours un produit du travail, résulte d'une lamentable confusion. Celle-ci est à son comble quand on en arrive à compter l'homme lui-même comme capital. Le prétexte en est que c'est des progrès de son savoir-faire et de ses connaissances techniques que dépend le développement économique. D'un point de vue macro-économique, ce savoir-faire et ces connaissances sont un bien commun de l'humanité qui la met en mesure, précisément, de produire des capitaux de plus en plus performants. L'expression « capital humain » n'est autre que l'extension métaphorique de l'idée fausse que le travail est une marchandise. Elle n'a pu gagner droit de cité que par référence, là aussi, à l'économie de guerre. En temps de guerre, l'homme est en effet le « capital le plus précieux » (Staline), mais il doit ce qualificatif au fait qu'il est alors mobilisable à merci, ayant perdu toute autonomie. Or l'échange est le contraire de la guerre : il profitera pareillement aux deux parties en cause.

LeLe capitalcapital commecomme passifpassif

Dans la pratique « capitaliste », le mot capital est aussi employé dans un sens tout différent de celui dans lequel nous l'avons jusqu'ici utilisé. Nous nous en sommes servis pour désigner les biens de production qui figurent à l'actif du bilan. Le bilan fournit la photographie, à un moment donné, du patrimoine d'une personne physique ou morale engagée dans une activité d'échange. « Capital » est aussi le poste le plus significatif du passif. Le passif récapitule l'origine des ressources dont dispose l'entreprise. À ce titre, le capital représente, dans notre exemple, l'épargne accumulée par l'hôtelier pour acquérir l'armoire (ou l'ordinateur), qui figure à l'actif comme bien immobilisé. À côté peuvent figurer des ressources empruntées inscrites aux comptes des différents prêteurs. Or la discipline de l'échange implique que les droits des créanciers passent avant ceux de l'apporteur du capital (épargne initiale).

C'est ainsi qu'un capitalisme « pur et dur » implique ceci : le capital, inscrit au passif, y est considéré comme une valeur « résiduelle ». Son propriétaire n'y a pas automatiquement droit. Il n'en restera le maître que si le total de l'actif moins le total des dettes laisse une différence suffisante pour couvrir les droits de l'apporteur de capital.

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Dans le cas contraire, les droits du capitaliste seront réduits à due concurrence. On devine que l'histoire concrète du capitalisme abonde en tentatives, en général obliques, pour s'affranchir d'une règle aussi contraignante (voilà une vraie « contrainte » !).

Ou bien on essaye de gonfler arbitrairement l'actif en y inscrivant des valeurs plus ou moins fictives. Leur caractéristique commune est qu'elles ne représentent pas des biens saisissables par des créanciers. Le goodwill par exemple. Cette extension intéressée de la notion d'actif n'est pas étrangère au flottement de la doctrine moderne dès lors qu'il s'agit pour elle de définir en quoi consiste un bien-capital (sens actif). Tant qu'à faire, on y engloberait le génie des affaires, réel ou supposé, du P.-D.G., à défaut de considérer sa personne comme un capital humain !

Ou bien on essaye de parvenir au même résultat en diminuant les droits des tiers au passif. L'évolution du régime des faillites, dans un sens défavorable aux créanciers, sert cet objectif. Celui-ci est rarement annoncé a

découvert. Alors qu'il s'agit de mettre à l'abri le capitaliste endetté, on met en avant l'avantage « social » qu'il y a

à sauver l'entreprise de la liquidation. Beaucoup de « capitalistes » y trouvent leur compte. Le « capitalisme », c'est moins sûr. À prolonger la vie de nombreuses entreprises insolvables, on n'obtient qu'un répit. On aura seulement prolongé le processus de destruction du capital. L'activité générale et l'emploi en seront d'autant plus affectés. Cette dernière remarque ne vaut pas seulement pour le cas particulier des liquidations d'entreprises.

Au fur et à mesure qu'un boom se développe et prend une allure de plus en plus spéculative, on voit se multiplier des investissements de plus en plus hasardeux. Il est, par définition, très difficile de supputer la rentabilité d'un capital (voir plus haut notre analyse sur l'échange de l'épargne contre les profits attendus). D'où la propension des banquiers à octroyer leurs crédits sur des critères plus expéditifs mais plus « parlants » que l'austère calcul économique. Il en résulte le plus souvent, à terme, une énorme déperdition de capital. Cette destruction n'a plus rien de « créatrice ». C'est elle qui provoque récession, dépression et crise.

NatureNature explosiveexplosive dudu capitalismecapitalisme

L'échange étant au cœur de l'activité économique, on doit s'attendre à ce que l'histoire économique soit largement déterminée par les facteurs de tous ordres - politique, sociologique, technique, géographique - pouvant,

à travers les âges, soit en favoriser le développement, soit au contraire l'entraver. Citons :

- d'abord, la lente évolution qui a permis de dégager un état de droit conforme à la logique économique (sans

parler de l'éthique). Un exemple frappant est l'abolition de l'esclavage, institution monstrueuse fondée sur le sophisme selon lequel l'homme est un « capital ». Par définition, l'autonomie de la personne humaine accroît considérablement le potentiel de l'échange (ne serait-ce qu'en augmentant le nombre des coéchangistes possibles). L'élément décisif est l'existence d'un système politique et juridique qui garantisse la sécurité des personnes et des biens ainsi que l'exécution des contrats ;

- tous les événements (conquêtes militaires, décisions politiques, etc.) ayant pour conséquence et parfois pour

objectif d'élargir l'espace économique. Cela peut aller de la découverte et l'occupation du continent américain au Zollverein ou à la prodigieuse politique d'ouverture des marchés pratiquée après la Seconde Guerre mondiale :

désarmement contingentaire et tarifaire sous les auspices de l'Organisation européenne de coopération économique (O.E.C.E., jusqu'en 1958) et du G.A.T.T., marché commun européen, etc. ;

- l'existence d'un système monétaire stable, d'un appareil bancaire assurant un accès raisonnable au crédit, de

marchés financiers solides. Depuis le début des années soixante-dix, avec l'effondrement du système or-dollar de Bretton Woods, ces conditions sont très mal réalisées.

Mais il est un autre trait de l'économie d'échange qui a imposé profondément sa marque sur les esprits des homme et, partant, sur l'interprétation qu'ils ont donnée et continuent à donner du « capitalisme ».

Par nature, l'échange est rupture. Dès qu'il se développe, l'homme sort du champ étroit de l'économie domestique. Il ne cessera jamais tout à fait de rêver qu'il serait bon pour lui de se retirer un jour dans son cocon.

Enfouie dans sa tête - et dans son cœur - est la distinction développée au IV e siècle avant J.-C. par Aristote entre les « deux modes d'acquisition ». L'un est tourné vers la détention des objets utiles « à la communauté d'une cité ou d'une famille ». Ces biens, nous dit le Stagirite, « paraissent constituer la véritable richesse ». Et, surtout, leur « quantité suffisante pour vivre bien n'est pas illimitée », contrairement, ajoutet-il, à ce que prétend Solon dans le vers suivant : « Nul terme de richesse aux hommes n'est prescrit. » Quand l'échange ne se limite plus « aux besoins

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des deux parties », il donne naissance à l'autre mode d'acquisition. On entre dans le monde des affaires qu'Aristote

dénomme « chrématistique ». Les objets ne sont plus recherchés pour leur seule utilité : « il n'y a plus, semble-t-il, aucune limite à la richesse et à la propriété ». La monnaie devient « le principe et le terme de l'échange ». Ainsi

« tous les gens d'affaires accroissent-ils indéfiniment leur richesse en espèces monnayées ». Un appétit effréné de

« vivre » s'est substitué au souci de « bien vivre ».

Dans ces accents, on retrouve sans peine des thèmes familiers. Pour Aristote, ce qui est « naturel », c'est l'« autarcie » de la communauté. On ne chercherait pas loin pour retrouver cette nostalgie toujours présente. L'idéal de l'autarcie, c'est une communauté qui produit assez - mais pas davantage - de biens et services pour assurer le bien-vivre à ses membres. Dans son ordre, une telle société est parfaite. Les programmes protectionnistes en sont une version abâtardie. Quant à la frénésie de vivre, elle explique que le capitalisme ne cesse de susciter (à notre époque « libérée » des tabous victoriens plus peut-être qu'à toute autre), à côté des sobres bâtisseurs d'empires industriels ou financiers, des figures hautes en couleur d'aventuriers des affaires. Quelques-uns se révèlent d'authentiques créateurs. D'autres finissent par défrayer la chronique judiciaire. Il serait trop facile de ne voir en eux que des cas aberrants. La chrématistique a mis en lumière le caractère explosif du capitalisme. Pour le meilleur :

pour peu que libre carrière soit donnée à l'échange, les conditions de vie peuvent s'en trouver améliorées - et bouleversées - en l'espace d'une ou deux générations. Pour le pire : la succession des booms et crises économico- financières destructrices de capital productif, la corruption, et, surtout, l'annexion au marché de domaines qui ne relèvent pas de l'échange (dégradation de l'art, des mœurs, etc. qui en résulte).

Indépendamment de ces extrêmes, l'analyse aide à découvrir la source potentielle d'autres drames. L'égalité de l'échange crée les conditions les plus favorables à l'accumulation régulière du capital. Elle a pour corollaire l'inégalité des revenus et encore plus des patrimoines. Ce lien de cause à effet a pesé lourd sur la « perception » du capitalisme par les intellectuels. Leur vision a exercé une grande influence sur le cours de l'histoire. Tant l'évolution interne des sociétés capitalistes développées que la chute du communisme sont toutefois de nature à remettre en cause le discours reçu sur les « inégalités » (si tant est que, dans une matière aussi émotionnelle, il suffise qu'un fait soit évident pour être accepté comme tel).

Dans les pays développés, une part de plus en plus grande des profits est réinvestie. Dans la mesure où c'est le cas, l'inégalité des revenus en faveur des capitalistes ne se traduit pas par une disproportion aussi grande des modes de vie. Économie de marché plus démocratie politique conjuguent leurs effets pour soumettre à l'épreuve les situations acquises.

À cela s'ajoute, tant à l'échelle internationale que nationale, un effet d'optique propre à masquer la réalité. La plus évidente des inégalités, ce devrait être celle que provoque, par contraste, la capacité du capitalisme à élever l'ensemble des revenus. Créateur de richesses, le capitalisme étale ce qui apparaît comme une insolente abondance au vu et au su de tout le reste du monde non (ou non encore) capitaliste. La réunification de l'Allemagne a servi de révélateur à ce phénomène. Des deux côtés de l'ancienne frontière séparant la R.F.A. de la R.D.A., le point de départ était le même, légèrement à l'avantage en vérité de la partie Est (la Saxe et le Brandebourg étaient, avant guerre, les régions les plus prospères du Reich). La levée du rideau de fer a fait découvrir le pot aux roses que dissimulait la croyance aveugle dans les statistiques : un niveau de vie considérablement inférieur dans l'ex-R.D.A.

UnUn motmot enen «« ismeisme »» inutileinutile ??

De ce qui précède, il ressort que la nécessité d'inventer un nouveau mot en « isme » ne s'imposait pas absolument : le danger était, comme cela est arrivé, de faire croire que le capitalisme était un phénomène sui generis. C'est un fait que le mot n'est devenu d'usage courant que tardivement. Quand il fera son apparition dans les dictionnaires, universels ou spécialisés, ce sera avec une connotation plutôt péjorative mais sans prétention

analytique. C'est ainsi que le Dictionnaire universel du XIX e siècle (Larousse) ne consacre que six lignes à ce

« néologisme ». Il lui donne la succincte définition : « Puissance des capitaux ou des capitalistes ». Suivent en tout et pour tout deux brèves citations de Proudhon. « Capitalisme » ne fait pas partie de la nomenclature de la première édition du premier grand dictionnaire d'économie politique, publiée en 1894 à Londres par sir R. H. Inglis Palgrave, banquier passionné d'économie (il dirigea la revue The Economist). Que ne s'en est-on tenu à cette réserve, ou à ce silence !

Toutes les définitions qu'on en a données à l'époque contemporaine se sont appuyées sur l'idée qu'il s'agit d'une forme d'organisation économique et sociale s'opposant à d'autres « modèles » possibles de société, passés, présents ou en cours de construction. L'identification du capitalisme par l'histoire a elle-même une histoire.

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« Appelé aussi économie de marché ouvert (free market) ou de libre entreprise, nous dit l'Encyclopædia Britannica, le capitalisme [est] un système économique, dominant dans le monde occidental depuis l'effondrement du féodalisme, dans lequel la plupart des moyens de production appartiennent à des personnes privées et où la

production est orientée et les revenus distribués essentiellement par l'intermédiaire du marché

Robert, il s'agit d'un « régime économique et social dans lequel les capitaux, source de revenu, n'appartiennent pas,

en règle générale, à ceux qui les mettent en œuvre par leur propre travail ». Quant au Larousse universel du XX e siècle, il s'efforce de proposer en deux définitions distinctes et complémentaires les deux aspects, l'un relevant du droit et l'autre de l'organisation économique, qui sont étroitement imbriqués dans les précédentes. Capitalisme y est successivement qualifié de : « 1. Statut juridique d'une société humaine caractérisée par la propriété privée des moyens de production et leur mise en œuvre par des travailleurs qui n'en sont pas propriétaires. 2. Système de production dont les fondements sont l'entreprise privée et la liberté du marché. »

» Pour le Grand

La référence implicite à un contre-modèle unit toutes ces définitions. À supposer que ce modèle « différent » ne soit qu'une construction de l'esprit, incapable de soutenir longtemps l'épreuve des faits, il serait oiseux de mettre en avant, comme critère distinctif du capitalisme moderne, le fait que les travailleurs y sont « dépourvus des moyens de gagner leur vie d'une façon indépendante », comme le dit aussi le Dictionnaire encyclopédique d'histoire (Bordas), le « Mourre ». Oiseux et difficilement compatible avec la réalité observée : un tel critère exclut de la sphère du capitalisme, pour des raisons que la définition n'explique pas, toute une catégorie d'agents économiques qui possèdent leurs instruments de production et les exploitent personnellement par leur travail. Tel est le cas pour bon nombre d'agriculteurs, de prestataires de services, etc.

Quant au parti pris commun de considérer le capitalisme comme un « système » particulier, il a pour effet de rendre incohérents les meilleurs critères. Ainsi du free market et de la free enterprise. Jamais le « système capitaliste » n'aura été plus vilipendé comme une tare de la société française que pendant la période du dirigisme militant (qui dura presque un demi-siècle, jusqu'à la première moitié des années quatre-vingt) où investissements, prix, relations commerciales et financières avec l'étranger, licenciements (et parfois embauches), etc., tout était contrôlé et soumis à autorisation administrative ! Si, au contraire, on parle de la « fonction » remplie par le capitalisme, l'interprétation va de soi : la mise en veilleuse du free market et celle de la liberté de l'entreprise sont autant d'obstacles au bon fonctionnement de l'économie d'échange.

Très voisines les unes des autres, et tirées d'ouvrages qui ne sont affiliés à aucun mouvement idéologique particulier, ces définitions sont incompréhensibles si on ne les rapproche pas d'une certaine vision marxisante de l'histoire et de l'économie. À telles enseignes que l'article publié dans l'édition originale de l'Encyclopædia Universalis sous la signature d'Ernest Mandel, auteur d'un Traité d'économie marxiste, débutait par une proposition qui, pour être formulée en termes ouvertement marxistes, ne différait pas fondamentalement par le sens des précédentes : « Le capitalisme est un mode de production fondé sur la division de la société en deux classes essentielles : celle des propriétaires des moyens de production (terre, matières premières, machines et instruments de travail) - qu'ils soient des individus ou des sociétés - qui achètent la force de travail pour faire fonctionner leurs entreprises ; celle des prolétaires, qui sont obligés de vendre leur force de travail, parce qu'ils n'ont ni accès direct aux moyens de production ou de subsistance, ni le capital qui leur permette de travailler pour leur propre compte. »

Quant au plus autorisé des dictionnaires spécialisés en la matière, il n'a pas échappé à cette influence, diffuse ou

directe. George Stigler, Prix Nobel 1982, a publié un article sur l'édition la plus récente (elle date de 1987) du New Palgrave, lequel a troqué son ancien nom de Dictionary of political economy, pour celui, plus moderne et plus savant, de Dictionary of economics. L'économiste de Chicago y relève que l'ouvrage « est fortement orienté » par la doctrine de Marx et de Piero Sraffa. À l'appui de ce jugement, il fournit une liste imposante mais qu'il estime

« incomplète » des sujets traités d'un point de vue « principalement ou exclusivement marxiste ». Tombent dans

cette catégorie les articles consacrés à des thèmes clefs : la concurrence, les crises économiques, le « capitalisme de monopole », etc. De façon plus significative encore, la théorie marxiste elle-même et les concepts qui s'y

rattachent (aliénation, plus-value, « contradictions du capitalisme », exploitation, mode de production, prix de production, rareté, technique socialement nécessaire, « valeur et prix », etc.) sont présentés et commentés par des auteurs marxistes. Aucune distance n'est prise par rapport à eux.

Marx a beau jeu de dénoncer les « contradictions » du régime « bourgeois » de la « production marchande ». Ces contradictions sont déjà incluses dans les termes qu'il a posés au départ pour définir ce régime. Telle est sa méthode constante. C'est comme si le monde extérieur avait perdu toute liberté par rapport à la pensée qui le réfléchit. Celle-ci perd toute efficace dans l'ordre de la connaissance : elle est inapte à servir de guide à une recherche empirique de caractère scientifique. Mais elle peut accomplir des prodiges sur les esprits. Celui qui en est

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imprégné a cessé d'être un étranger sur cette terre. Partout, il y découvre les signes à travers lesquels la réalité s'anime et dévoile un sens. Il se comporte insensiblement comme don Quichotte. L'idée que les hommes se sont formée du capitalisme et la haine qu'il a inspirée ont beaucoup à faire avec cette fièvre visionnaire.

Dans la fresque qu'il brosse du « bouleversement matériel - qu'on peut constater d'une manière scientifiquement rigoureuse - des conditions de production économique » à travers les âges, Marx donne toute la mesure de son pouvoir d'incantation. Les phénomènes grandioses mais louches du passé et du présent, affublés d'appellations étranges et inquiétantes - esclavage, féodalité, bourgeoisie conquérante, impérialisme colonial, crise finale du

capitalisme, etc. -, s'ordonnent majestueusement au fil des pages. Fasciné, le lecteur y apprend qu'il avait vu à tort dans les accidents de l'histoire comme un immense gâchis. Dans la Préface qu'il écrit à Londres, en janvier 1859, à sa Critique de l'économie politique (le passage cité en tête de ce paragraphe en est extrait), Marx lui révèle ceci :

« Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est

assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s'y substituent avant que les conditions d'existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. »

Suit le résumé, par les soins de Marx lui-même, du vaste panorama dialectique qui allait marquer l'imagination de plusieurs générations successives. Les définitions reproduites plus haut en portent les traces : « À grands traits, les modes de production asiatique, antique, féodal et bourgeois moderne peuvent être qualifiés d'époques progressives de la formation sociale économique. Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de production sociale, contradictoire non pas dans le sens d'une contradiction individuelle, mais d'une contradiction qui naît des conditions d'existence sociale des individus ; cependant, les forces productives qui se développent au sein de la société bourgeoise créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cette contradiction. Avec cette formation sociale s'achève donc la préhistoire de la société humaine. »

LeLe capitalismecapitalisme etet sonson espritesprit

D'autres points de vue, dignes d'intérêt, ont été présentés. Mais aucun, ou presque aucun, ne s'est affranchi totalement de la vision marxiste.

L'exception concerne les libéraux les plus intransigeants de l'époque moderne et, en particulier, ceux de l'école autrichienne : Ludwig von Mises, Friedrich von Hayek. Mais, faute de renouer avec l'approche classique des phénomènes de l'échange, du salaire et de la capitalisation, « leur » capitalisme reste prisonnier des concepts néomarginalistes. La salle d'enchères est considérée comme le modèle d'un marché où règne la concurrence, ce qui retire à ce dernier tout fondement objectif véritable. Le niveau du salaire est présenté, en dernière analyse, comme déterminé essentiellement par le jeu de l'offre et de la demande. Bref, le « système capitaliste » - c'est une expression qu'ils emploient aussi - apparaît avec eux comme le fruit immense de l'individualisme moderne. Tant et si bien que leur réponse n'est pas globale, elle n'explore pas la totalité du champ couvert par la doctrine marxiste. Rien, sous leur plume, ne permet de distinguer nettement le « travail » (ou la « force de travail ») d'une marchandise. Cela les prive de l'argument décisif contre le socialisme.

Il arrive que sociologues et historiens qui ont sévèrement critiqué Marx tirent une bonne partie de leur prestige de ce que leurs conclusions paraissent à leur manière confirmer, tout au moins « dans ses grands traits », le mythe marxiste d'un capitalisme lié indissolublement à une étape du développement historique. Encore aujourd'hui, la thèse de Max Weber (1864-1920) fait grande impression. C'est en 1901 que fut publié pour la première fois son court ouvrage L'Éthique protestante et l'Esprit du capitalisme. Certains éléments de la théologie protestante ont suscité, selon lui, des comportements favorables au développement économique. L'individualisme guidé par une austère morale faisait naître des vocations de chefs d'entreprise. Weber a précisé en quoi sa propre démarche

s'oppose au marxisme. Lui ne prétend pas faire de la religion un facteur de détermination ultime, d'où l'on pourrait

« déduire » un certain système social, comme le fait Marx avec les « rapports de production ». Il n'empêche que, en

mettant l'accent sur l'influence du protestantisme, sa doctrine recouvre la programmation historique marxiste. Pour Marx, « la première forme d'apparition du capital est l'argent ». Sous cette forme, le capital n'est vraiment entré en scène, comme force agissante, « que là où la production et le commerce ont déjà atteint un certain degré de

développement » : au XVI e siècle. N'est-ce pas aussi l'époque de la Réforme ? Cependant, avant et après la Réforme, on a vu le catholicisme coexister avec l'essor du capitalisme et parfois y présider (rôle de l'Opus Dei dans l'Espagne des années soixante). De nos jours, un auteur américain, Michel Novak, explique avec beaucoup de vraisemblance que rien ne sépare, sinon des malentendus, les « valeurs de l'économie de marché » des vérités enseignées par l'Église catholique. Dans l'encyclique Centesimus annus (1991), Jean-Paul II porte, dans l'ensemble, un jugement positif sur le capitalisme dans la mesure où il s'agit d'« économie d'entreprise » ou, mieux,

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d'« économie libre ».

Professeur d'histoire économique à l'Université de Londres, T. S. Ashton (lui-même très « pro-capitaliste ») écrit

en 1954 : « C'est [

suggérer l'existence d'une certaine attitude mentale, on a fini par désigner une force impersonnelle, surhumaine

]. [

Quelle que soit la nature de toutes ces choses,

Capitalisme a produit l'esprit d'où est née la science moderne” [

l'accent mis sur l'esprit du capitalisme qui a fait le plus de mal. Par une expression visant à

]

“Le Capitalisme, disait Schumpeter, développe la rationalité.” “Le Capitalisme exalte la monnaie.” “Le

].

ces différentes propositions ne sont certainement pas de l'histoire économique. On a introduit par là un nouveau

mysticisme pour rendre compte des faits

»

Dans sa trilogie Civilisation matérielle, économie et capitalisme (1979), l'historien Fernand Braudel (1902-1985) procède à la distinction, que nous avons déjà rencontrée pour en relever le caractère artificiel, entre capitalisme, présenté ici comme une « superstructure », et économie de l'échange. L'opposition est-elle dans ce cas plus justifiée ?

Nous voici en présence d'une nouvelle et magnifique fresque. Son auteur y met en scène ces capitalistes qui, dès l'aube des Temps Modernes, c'est-à-dire en plein Moyen Âge, sont déjà à la fois marchands, armateurs,

manufacturiers, financiers. Ils savent arbitrer entre les placements les plus rentables. Très loin des murs de l'État-

d'où rayonne leur activité, ils tissent un réseau d'échanges extrêmement

lucratifs. Sur une surface considérable de territoire, ils englobent dans leurs mailles ce que Braudel appelle - l'expression a fait florès - une « économie-monde ». Dans le filet ainsi tendu se trouve prise et bientôt manœuvrée comme par en haut l'économie de marché proprement dite. Le prototype en est constitué par les foires. Les échanges y portent sur les produits et les services fournis par la multitude des modestes fabricants et artisans. Première objection : n'est-ce pas sur les foires qu'ont été inventés la banque, le change, le crédit, tous les instruments de la « superstructure » ?

ville (Bruges, Venise, Anvers, Gênes

)

Selon Braudel, la dure discipline de l'échange ne s'appliquerait qu'aux acteurs directs de l'économie de marché. Transportant son modèle dans l'époque moderne (entre le passé, fût-il lointain, et le présent, il n'y a jamais de complète discontinuité), il va jusqu'à écrire : « les lois économiques n'existent pas pour les grandes entreprises ». Ce jugement rejoint le scepticisme radical à l'endroit de l'économie de libre marché (free market) qu'un John Kenneth Galbraith avait exprimé dans les années cinquante et suivantes - rencontrant un grand succès auprès de l'opinion de l'époque dont il flattait les préjugés. Pour Galbraith, les grands groupes sont en mesure d'« administrer » les marchés. C'est sur une idée voisine, conférant en quelque sorte une espèce d'immunité au grand capitalisme, que repose la notion braudélienne de l'« extériorité » de ce dernier par rapport à l'économie de marché. À l'économie de marché les vertus imposées par la concurrence ; au capitalisme, qui dispose d'énormes capitaux accumulés, « le jeu, le risque, la tricherie ».

Mais à quelle idée de la concurrence se réfère Braudel, lui qui assure qu'elle est, au-dessous des monopoles, « réservée aux petites et médiocres entreprises » ? Comment nier que les grandes entreprises multinationales, bêtes noires de l'intelligentsia pendant les années de la prospérité (en gros 1950-1972), jouent un rôle de premier plan pour faire passer la production sous l'empire de la loi de l'échange par le truchement de la division internationale du travail ? Il reste que la protestation de Braudel contre l'agression incessamment perpétrée sur les petites et moyennes entreprises par les grosses reste valable. La disparition aux États-Unis, en France et ailleurs de tout un « tissu » de moyennes industries est une perte irréparable. Mais l'idée que les grandes sociétés « capitalistes » sont à l'abri des lois du marché n'a pas résisté à la « crise ».

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Braudel écrit encore : « Il y a des conditions sociales à la poussée et à la réussite du capitalisme. Celui-ci exige une certaine tranquillité de l'ordre social, ainsi qu'une certaine neutralité, ou faiblesse, ou complaisance de l'État. » Autant on souscrit sans peine au premier membre de la phrase (encore pourrait-on inverser la relation de cause à effet et attribuer au succès du capitalisme la « tranquillité sociale »), autant le second nous paraît hautement contestable. C'est, au contraire, la faiblesse de l'État qui compromet gravement le fonctionnement du capitalisme. C'est sur ce thème que l'on conclura.

Infirmée par certains aspects de la « crise », la vision braudelienne semblerait, moyennant des ajustements de circonstance, corroborée par d'autres. Le grand capitalisme financier, certes exposé aux aléas d'une conjoncture agitée, ne s'est-il pas manifesté par l'excroissance, à maints égards montrueuse, d'une sphère financière qui, si l'on

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peut dire, tourne sur elle-même, mais contribue puissamment à créer un climat d'instabilité dont l'économie de la « base » souffre durement ? Une analyse des causes de cette excroissance suggère une autre interprétation. C'est l'impuissance des États et leurs désordres financiers qui ont donné naissance à ce phénomène, cause majeure d'affaiblissement du capitalisme. Deux facteurs de désagrégation sont à l'œuvre, du reste étroitement associés.

En premier lieu, l'effondrement du système monétaire. Le régime des changes flottants en vigueur depuis 1973 n'est qu'en apparence une extension des mécanismes de marché au domaine monétaire. Ce régime n'est que la conséquence automatique de l'inconvertibilité des monnaies par suite de l'abandon de l'étalon-or restauré par les accords de Bretton Woods. La monnaie est inscrite au passif de l'institut d'émission. L'inconvertibilité signifie, en dernière analyse, que les agents économiques se voient interdire l'accès à l'actif. Les autorités monétaires sont investies d'un pouvoir arbitrairement accru.

En second lieu, la subordination des marchés financiers aux besoins démesurément gonflés des Trésors publics. Juqu'au début des années soixante-dix, il existait aux États-Unis un marché financier à long terme où particuliers et entreprises empruntaient à moins de 6% des fonds pour une durée de vingt-cinq et trente ans. Jusqu'en 1965, le taux était resté inférieur à 5%. Ce marché existe toujours. Le Trésor public y est pratiquement le seul emprunteur. Autant dire qu'il n'y a plus de marché proprement dit. Le niveau des taux est dicté par les besoins d'emprunt de l'État américain. En France a été ouvert pendant les années quatre-vingt un compartiment du marché pour les emprunts de longue durée (les mêmes qu'aux États-Unis). Il est pareillement au service exclusif du Trésor pour le financement du déficit bugétaire. Résultat : le taux d'intérêt, variable essentielle d'une économie d'échange, n'est plus gouverné par des facteurs économiques (au premier rang desquels la rentabilité moyenne du capital). Il est sous la dépendance de facteurs financiers étrangers à l'activité productive. C'est là une cause majeure de sous- emploi permanent de l'économie et, donc, de la population en âge de travailler.

Paul FABRA

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Auteur

Paul FABRA

© 2009, Encyclopædia Universalis France S.A. Tous droits de propriété industrielle et intellectuelle réservés.
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