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Vandermonde, la monnaie et la politique monétaire de la Révolution.

Alain Alcouffe Annales historiques de la Révolution française, Année 1988, Volume 273, Numéro 1 p. 254 - 264

Nota bene: la version ci après a été obtenue par reconnaissance optique des caractère

VANDERMONDE LA MONNAIE ET POLITIQUE MONÉTAIRE DE LA RÉVOLUTION

En 1980, C. Kindleberger a attiré l’attention sur la permanence au cours des 250 dernières années du débat entre “Keynesianisme” et “Monétarisme” 1 . Le premier correspond, dans sa définition approximative, à l’idée selon laquelle, laissée à elle même, l’économie ne peut pas parvenir au plein emploi des ressources dont elle dispose de sorte que l’intervention de l’État pour atteindre le plein emploi et la croissance peut être nécessaire. Toujours d’après Kindleberger, les monétaristes pensent, également en première approximation, que la principale tâche de l’État consiste dans la régulation de l’offre de monnaie et en particulier à veiller à ce qu’elle ne dépasse pas certaines limites. Il a soutenu également que ce débat avait traversé l’histoire monétaire de la France au XVIIIe et XIX siècle. Dans cet article, C. Kindleberger s’intéressait principalement aux auteurs “expansionnistes” ou “keynésiens”, à John Law, Jacques Laffite, Michel Chevalier et les frères Pereire, mais curieusement la politique monétaire de la période révolutionnaire n’était pas prise en compte. Au contraire, dans un ouvrage récent 2 , F. Aftalion a largement donné la parole aux auteurs “monétaristes” de la période révolutionnaire auxquels les événements auraient donné raison tandis que la politique de la Révolution ne serait qu’une simple illustration des excès de la “démocratie illimitée” dénoncée par Hayek.

Le premier cours d’économie politique, confié au mathématicien

A.T. Vandermonde (1735—1796) a été professé en France du 1 er Pluviôse an III (22 février 1795) au 3 Floréal an III (22 avril 1795), c’est à dire dans la période où le système des assignats commence à se

1 C. Kindleberger, Keynesianism vs. monetarism in eighteenth and nineteenth century France,

History of Political Economy, 1980, 12:4, pp. 499—523.

2 F. Aftalion, L’économie de la Révolution Française, Paris, Hachette, 1987.

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désintégrer 3 . Il serait difficile de concevoir qu’il n’ait pas été amené à se prononcer à leur endroit. Vandermonde, ardent révolutionnaire, avait déjà défendu publiquement la politique monétaire de la Révolution. Ce sont donc les arguments des expansionnistes que nous allons examiner à travers les conceptions de la monnaie de Vandermonde. Malheureusement A.T. Vandermonde avait établi un programme qui dépassait manifestement ses forces physiques d’autant que la concision n’était apparemment pas pour lui une vertu pédagogique. Aussi n’est-il pas étonnant qu’il n’ait pas réussi à achever le programme qu’il s’était fixé et l’ironie de l’histoire veut que le cours s’interrompe précisément au moment où Vandermonde s’apprêtait à traiter des questions monétaires. L’histoire de la pensée gagnerait certainement beaucoup si l’on pouvait retrouver les notes qu’il avait du rédiger sur la monnaie pour préparer ce cours. On dispose cependant de notations diverses dans le cours effectivement professé pour tenter une reconstitution de ses conceptions monétaires que l’on retrouve également dans son rapport sur la situation des manufactures lyonnaises rédigées quelques mois auparavant au terme d’une mission que la Convention lui avait confiée 4 .

1) L’expérience monétaire de la Révolution:

Le décret loi des 17-21 décembre 1789 en ordonnant la mise en vente des domaines de la couronne et d’une quantité de domaines ecclésiastiques suffisante pour former ensemble la valeur de 400 millions, décida, en même temps, la formation d’une Caisse de l’Extraordinaire” sur laquelle furent créés des assignats portant intérêt à

des biens à vendre, —càd 400

5%. Jusqu’à

millions d’assignats en coupure de 1000 livres- . Les assignats furent admis de préférence dans l’achat desdits biens et leur extinction devait

concurrence de la valeur

3 Le cours de Vandermonde est dispersé dans les 13 volumes des Séances et Débats des Écoles Normales qui rassemblent les cours dans l’ordre chronologique des enseignements. Les cours de l’École Normale ont connu 4 éditions avant 1808; cf. J. J. Hecht, ‘Un exemple de multidisciplinarité: Alexandre Vandermonde (1735—1796)’, Population, juillet—août 1971, pp. 641—75 pour le détail des différentes éditions. Nous avons utilisé la ‘nouvelle édition’ de 1800— 1801. Une ré—édition des cours est en préparation dans laquelle les leçons seront regroupées par matière et accompagnées d’un appareil critique. L’histoire de l’école Normale de l’an III a été retracé par P.M. Dupuy dans Le centenaire de l’Ecole Normale, Paris, Hachette, 1895 et celle du cours de Vandermonde par J. Hecht dans ‘Une héritière des Lumières, de la Physiocratie et de l’idéologie: la première chaire française d’économie politique’, Oeconomia, n’6, 1986.

4 ((4)) ‘Rapport fait par ordre du Comité de Salut Public, sur les fabriques et le commerce de Lyon par le citoyen Vandermonde, professeur à l’Ecole Normale, 15 brumaire, an lii’. Le Rapport a été publié dans le n’l, tome 1, du Journal des Arts et Manufactures, publié sous la direction de la Commission Exécutive d’Agriculture et d’Arts, Paris, an III, pp. 1—48 et également tiré à part.

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avoir lieu par assignation – d’où leur dénomination— soit sur le produit des ventes soit sur le produit des ventes, soit sur les revenus de la contribution patriotique établie le 6 octobre précédent, et sur toutes les recettes extraordinaires qui pouvaient avoir lieu, à raison de 120 millions en 1791, 100 millions en 1792, 80 millions en 1793, 80 millions en 1794 et le surplus en 1795 5 :. Ces assignats étaient destinés à rembourser différentes dettes de 1’État soit auprès de la Caisse d’Escompte, soit auprès de divers créanciers. Il s’agissait donc initialement de gérer la dette publique à un moment où les rentrées fiscales se faisaient difficilement après la suppression du système de la ferme générale et alors que les biens de l’Église venaient d’être nationalisés. Mais le taux d’intérêt ne fut pas longtemps maintenu, le 15 avril 1790, un décret le réduisit à 3% et décida que les assignats créés par le décret du 17—21 décembre 1789 et sanctionné par le roi auraient cours de monnaie entre toutes les personnes du royaume et seraient reçus comme espèces sonnantes dans toutes les caisses publiques et particulières. Le même décret décida que les remboursements initialement prévus aux dates indiquées ci—dessus se feraient par tirage au sort. En même temps, il était prévu que, si le paiement des contributions patriotiques se faisait en assignats, ceux-ci seraient annulés et brulés publiquement. Ainsi l’utilisation des assignats en tant que papier-monnaie, qui n’avait pas été délibérée, était initialement étroitement contrôlée et destinée à disparaitre. Mais, pressé par les difficultés le Gouvernement et la Constituante devaient bientôt décider, d’abord, le cours forcé, puis, la suppression de l’intérêt. Surtout, dès le mois de septembre 1790, les 400 millions qu’avaient procurés les premières émissions d’assignats furent épuisés et le Trésor se trouva à nouveau dans l’impossibilité de faire face aux dépenses publiques. La Constituante décida alors malgré l’opposition de Talleyrand et Dupont de Nemours de créer de nouveaux assignats, un décret du 29 septembre 1790 précisait que le montant annuel de ces créations ne devait pas dépasser 1200 millions. Les guerres et les difficultés pour percevoir les impôts devaient conduire à un recours croissant aux assignats. Ainsi, durant l’an III, (21 sept. 1794—20 sept. 1795), on devait créer 15 milliards d’assignats, alors

5 Nous utilisons comme source le Dictionnaire des Finances de Léon Say, Paris, 1893 et les corrections contenues dans F. Braesch, La livre tournois et le franc de Germinal, Paris, La Maison du Livre Français, 1936.

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que le seuil des 5 milliards d’assignats n’avait été franchi qu’au mois de mai 1794. Plus de 45 milliards d’assignats allaient être créés jusqu’au 21 mai 1797 où ils furent définitivement annulés alors que la masse monétaire, avant la Révolution, était évaluée à 2 milliards environ. Mais si les émissions avaient, ainsi, été démesurément accrues depuis décembre 1789, c’est aussi que la valeur des assignats s’était, bien que de façon irrégulière, effondrée. En effet, dans la période considérée, la monnaie métallique a longtemps continué à circuler concurremment avec le papier monnaie et dès le début, une comparaison entre les deux monnaies avaient été nécessaires car les assignats avaient été émis en grosses coupures qu’il fallait échanger pour les utiliser dans les transactions courantes 6 :. L’agio subi par l’assignat a été officiellement côté par les agents de change. On dispose ainsi du cours d’un papier monnaie par rapport à une autre monnaie nationale. B. Nogaro a montré les conséquences de cette dualité:

A cet agio subi par le papier monnaie correspond naturellement une hausse des prix en papier-monnaie; et tant que les deux catégories de monnaies circulent concurremment, il s’établit deux échelles de prix, selon que le paiement se fait dans une monnaie ou dans l’autre. Ainsi encore, en floréal an III, un journal qui se vendait deux sous en monnaie métallique, se vendait 15

se vendait deux sous en monnaie métallique, se vendait 15 francs en assignats 7 Tableau n°1:

francs en assignats 7

Tableau n°1:

Août 1794 — Décembre 1795

 

1794

1795

 

Août

Nov.

Fév.

Mai

Août

Nov.

Billets en circulation*

7,6

8

8,8

11,4

16,4

19,7

Cours: valeurs locales**

39

32

22,5

11

3,5

0,8

valeur du Trésor

31

24

17

7,5

3

0,8

* milliards de livres ** moyenne des valeurs locales des assignats dans 83 départements source: S.E. Harris, p.l87, 8 .

L’utilisation du cours de l’assignat dans des analyses économiques des prix et de la monnaie est rendue encore plus délicate par les distorsions qu’il subissait dans les différents points du territoire national. S.E. Harris a montré l’extrême dispersion du cours des

6 1000 livres correspondaient aux prix de 1789 à 1,5 tonnes de viande; le salaire des professeurs de l’Ecole Normale était de 1200 livres par an. 7 La description de l’expérience des assignats est souvent déconnectée de l’ensemble du système monétaire de sorte qu’elle devient incompréhensible; c’est le mérite de 8. Nogaro d’avoir exposé les relations entre les deux types de monnaies dans La monnaie et les systèmes monétaires, Paris, LGDJ, 1945, pp. 101—5.

8 S.E. Harris, The Assignats, Cambridge, Harvard University Press, 1930.

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assignats par rapport à la monnaie métallique. Le tableau n1 montre néanmoins l’effondrement du rapport entre 100 livres d’assignats et l’équivalent en livres métalliques durant la période qui couvre à la fois le rapport de Vandermonde sur Lyon et le cours de l’École Normale.

2) Quantité de monnaie et hausse des prix:

Dans son étude des assignats, S.E. Harris pouvait écrire: “Une explication de la dépréciation a été et est complètement prise en compte. Les économistes, les spécialistes des finances publiques et les théoriciens de la monnaie ont tous montré explicitement ou implicitement une croyance à la théorie quantitative de la monnaie. Leur adhésion à cette théorie explique souvent que les explications du processus de dépréciation n’aient pas été poussées plus loin. Pourtant les auteurs et les penseurs de la Révolution ont trouvé beaucoup

d’éléments qui ne

Ce jugement de 1927 n’a pas eu lieu d’être révisé depuis, c’est donc, avec Vandermonde, vers ce courant des auteurs révolutionnaires qui contestent les mécanismes de la théorie quantitative pour expliquer la dépréciation que nous nous tournons à présent. C’est de façon quelque peu inattendue, dans son rapport sur les manufactures de Lyon, que Vandermonde entreprend de plaider en faveur des assignats. Il estime, tout d’abord, que l’attaque reste la meilleure défense, aussi pour justifier la politique des assignats, il commence par s’en prendre violemment aux thèses quantitativistes:

la théorie quantitative. 9 .

peuvent être expliqués par

est celle qui fait envisager le renchérissement des

marchandises comme une suite nécessaire de l’abondance des assignats; de là vient l’inquiétude générale qui tend à les déprécier et qui est la principale

(Rapport, pp.

30—1)

Or la compétence en matière monétaire ne sort guère du cercle des financiers qui

‘se gardent de détruire un préjugé qui empêche la baisse du taux de l’intérêt qui aurait dû être la suite de la forte émission d’assignats et qui aurait suffi pour prévenir le renchérissement des denrées’. Sans doute l’aisance s’est accrue depuis l’introduction des assignats, les dépenses de la République ont de beaucoup excédé les recettes, son capital a été versé avec profusion dans de nouvelles mains; & tandis que la classe cultivatrice, délivrée de ses impositions personnelles, a cessé d’éprouver le même besoin de vendre, la classe industrieuse, exorbitamment payée, a obtenu de nouveaux moyens

cause du renchérissement qu’on attribue à cette abondance

‘L’erreur capitale (

)

9 ibidem, p. 202)

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d’acheter. (

n’auraient pas manqué de renchérir, quand même la quantité du numéraire n’aurait pas augmenté.’( ) Ce ne sont point les assignats qui ont diminué le nombre de bras consacrés

Avec cette double et gratuite condescendance, les denrées

)

aux travaux productifs, ni celui des heures qu’ils y emploient; ce ne sont point eux qui ont nécessité l’énorme consommation qu’entraine la levée de douze

cent mille combattants; (

). (ibidem)

Si les assignats sont ainsi acquittés, c’est que la hausse des prix venait

d’un déséquilibre fondamental sur le

marché des biens:

Quelle que soit la quantité du numéraire dans un pays, tout doit y renchérir lorsque la consommation y augmente en plus grande raison que la production et l’importation & si ce renchérissement a une limite, ce n’est que parce qu’il est impossible que cette disproportion y subsiste toujours.’ (Rapport, p.33) En effet, s’il n’y avait pas de numéraire, les hommes s’aviseraient de mille autre moyens d’échange, moins commodes sans doute, mais qui leur suffiraient pour régler leurs comptes. (Rapport, p.34)

Vandermonde peut donc conclure en rejetant une croyance absolue à la théorie quantitative:

Il s’en faut donc de beaucoup que la proposition, les prix se proportionnent à la quantité du numéraire en émission, ne soit un axi&ee, puisqu’elle se trouve quelques fois en défaut. (Rapport, p.34)

Pour faire bonne mesure Vandermonde, d’ailleurs, suggère que la hausse des prix pouvait être plus apparente que réelle à l’aide d’un raisonnement basé sur l’arbitrage. Il présente à cet effet l’illustration lyonnaise su i vante:

Les bas à maille fixe valaient quatorze francs à Lyon avant la Révolution, ils valent maintenant trente deux livres en assignats; mais au commencement du mois de Vendémiaire dernier, il fallait donner à Genève, soixante treize livres en assignats pour avoir un louis d’or; ainsi la paire de bas achetée trente deux livres par un Genevois, à Lyon ne lui revenait qu’à dix livres dix sous en argent à Genève. (Rapport, pp.37-8)

Il est difficile de retrouver parfaitement les chiffres de Vandermonde quoique l’approximation soit bonne. En effet, depuis 1786, le louis d’or valait 24 livres (la livre était définie par un poids d’argent, comme plus tard le franc germinal; elle se divisait en 20 sols, le sol se divisant en 12 deniers. Le franc était une monnaie valant une livre avant la Révolution). Ainsi, d’après les données fournies par Vandermonde, les bas s’échangent contre 32/73Z de louis. L’application de la définition

du louis de 1786 donnerait: 10 livres 10 sols et 7 deniers. Or, le

entre l’or et l’argent est resté constant au cours de la période

envisagée, tandis que le rapport commercial s’améliorait au profit de

rapport
rapport
légal
légal

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l’or; l’évaluation de Vandermonde est donc bien une approximation correcte. Le cours de l’assignat peut paraitre élevé en comparaison avec les chiffres du tableau 1. Il n’est pas inconcevable en raison de la très forte dispersion relevée par Harris.

3’) Monnaie métallique et monnaie scripturale Vandermonde, dans sa défense des assignats, dévoile une conception très hostile au métallisme. En effet, il indique, tout d’abord, que les métaux n’ont pas un rôle indispensable dans la fonction du numéraire. Et, parmi les mille moyens qui peuvent être substitués aux espèces métalliques, il donne en exemple un système de compensation en vigueur “parmi les Anglo-Américains du continent, l’origine de leur établissement”.

Chaque colon tenait des écritures où tous les marchés étaient portés en

livres sterling; & à des époques fixes, ils soldaient entre eux par délégation

Ces colons n’avaient que peu ou point de numéraire1 & ils n’en

payaient pas moins sept schellings pour la journée d’un charpentier, c’est—à—

dire plus cher qu’à Londres’. (Rapport, p.34)

Vandermonde expose, d’ailleurs, l’argument classique contre la monnaie métallique:

‘La livre tournois ne tient pas à un certain poids d’argent fin comme le disait Clavière, & comme se le figurent tant d’autres gens moins savans que lui; elle tient à la valeur moyenne des besoins des familles pauvres. Elle dépend moins de la stabilité des lois monétaires que de celle des maximes générales du gouvernement.’ (Rapport, p.39) 10

mutuelle. (

)

Cette affirmation qui était susceptible d’tre entendu par les contemporains car beaucoup avaient noté l’influence de la politique générale sur le cours de la monnaie. Ainsi la trahison de Dumouriez avait provoqué une chute des cours qui ne pouvait être rattaché à

mesures

énergiques au moment de la Terreur avait fait remonter les cours.

aucune

émission

tandis

qu’inversement

l’édiction

de

4) La monnaie signe Nous nous sommes appuyés jusqu’à présent sur le Rapport mais celui-ci se présente essentiellement comme un argumentaire tandis que Vandermonde se proposait de développer ses conceptions dans le Cours. Plusieurs passages du Cours annoncent le traitement de la

10 E. Clavière, (1735—1793), ministre des Finances après Necker, auteur d’un j!jté de la foi publique, consacré aux problèmes de finances publiques.

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monnaie et reprennent directement le Rapport. Dans ces présentations successives, Vandermonde se prononce, d’abord, pour la monnaie signe

L’argent ne possède éminemment la qualité de mesure des valeurs que parce qu’on l’échange perpétuellement à bureau ouvert dans tous les hôtels de monnaie de l’Europe à prix fixe, en monnaie de compte de chaque pays ( ). La monnaie ne sert dans l’intérieur de chaque pays que comme signe des valeurs car on la reçoit en paiement sans jamais songer à en consoriner la matière comme marchandise et c’est ce qui lui donne ce caractère de signe, qui peut convenir aussi à une chose dénuée de valeur.’ (t. 5, pp.90-1)

Il reprend ce thème dans l’analyse de l’échange:

Dans la distinction entre le vendeur et l’acheteur, la monnaie n’est regardée que comme signe: l’acheteur est celui qui donne le signe en échange, le vendeur est celui qui le reçoit. Un signe quelconque, regardé comme absolument fixe et absolument sûr remplit parfaitement la fonction dont il s’agit.’ (t. 5, pp.94—5)

Dès lors que la nature de la monnaie a été précisée, Vandermonde s’interroge sur le bien susceptible de jouer le rôle de monnaie. C’est l’occasion pour lui de préciser ces critiques à 1’encontre de la monnaie métallique. D’abord, le métal considéré voit sa valeur indument accrue par le rôle de monnaie. C’est ainsi que “si l’argent n’était pas employé

C’est ainsi que “si l’argent n’était pas employé comme monnaie, il ne vaudrait pas soixante et

comme monnaie, il ne vaudrait pas soixante et quinze fois le cuivre” (t.

5, p.93). Or “si le prix légal de l’argent en monnaie ne change pas” et cela est nécessaire pour qu’il joue son rôle de monnaie alors le prix léga s’écarte du prix marchand, et il n’est pas -facile de remédier aux désordres qui en résultent.” (t. 5, p. 93) Ensuite, le frai (usure) est très préjudiciable. Ainsi il peut développer ses thèses en faveur de l’assignat, dont il déclarait dans une de ses premières leçons que c’était “une grand découverte, comparable celle de la boussole et de l’imprimerie” (t.2 p.455) pour -finir par une conclusion qui annonce l’usage que, dans un autre Révolution, Lénine promettait à l’or:

Un assignat n’est pas une valeur; il n’est rien, si la nation entière n’adopte

pas irrévocablement une maxime fondamentale qui en rende le gage sacré.

C’est un

perfectionnement réel de la civilisation qui a fait adopter généralement l’argent

comme monnaie, mais un perfectionnement ultérieur y substituera l’assignat; et ce métal qui serait si utile dans nos ustensiles domestiques, l’argent, s’appliquera plus communément à cet usage. (t. 5, p. 96)

Dans cette conception de la monnaie signe, Vandermonde reprend des arguments que les Physiocrates avaient longuement développés contre les

(.

.)

Un assignat enfin est le meilleur signe passible des valeurs (

)

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Mercantilistes. Georges Weulersee a retracé la longue série d’auteurs qui s’étaient prononcés en faveur du papier monnaie depuis Boisguilbert qui écrivait: “plus un pays est riche, plus il est en état de se passer d’espèces puisqu’alors il y a plus de monde à l’égard de qui elles peuvent être remplacées par un morceau de papier, sous le nom de billet de change” Jusqu’à Quesnay qui, dans l’article Hommes de l’Encyclopédie, soutenait que les “assurances par écrite’ (càd les lettres de change) remplacent avec économie les espèces, même dans le commerce international. 11 Mais si an ne peut douter des préférences de Vandermonde pour une monnaie purement fiduciaire, il manifeste, en même temps, le souci de

la gager sur le bien auquel les Physiocrates attachent le plus

paraissent

susceptibles de tirer les assignats de leur discrédit affirme:

1°) Le plus important de tous, est celui qui réintégrera l’assignat dans la qualité de mandat payable en terres, & ne le laissera pas dégrader jusqu’à celle de papier hypothéqué, de papier payable en argent. (Rapport, p.36)

Dans son cours, il reprend cette idée qui allait donner naissance aux “mandats territoriaux”, un an plus tard. Il affirme alors que:

Un assignat n’est pas une valeur, mais il assure la propriété de la plus solide de toutes: les terres. Un assignat est une excellente mesure des valeurs, car il se reçoit à bureau ouvert en paiement de fonds territoriaux. (t.5, p. 96)

On voit ainsi que, peut-être pour des raisons de conjoncture politique et économique, il ne parvient pas à détacher totalement la monnaie des marchandises.

de valeur:
de valeur:
la terre.
la
terre.

Ainsi

le

premier

des

principes

-fixes

qui

lui

5) Le taux de l’intérêt et l’insuffisance de la demande:

L’analyse de la monnaie dans le fonctionnement de l’économie va conduire Vandermonde à critiquer une nouvelle fois la monnaie métallique. En effet, celle—ci facilite “la thésaurisation qui est le fléau de tous les genres d’industrie” (t. 5, p. 95). C’est que dans toutes les leçons revient constamment la crainte d’une insuffisance de la demande. aussi pour assurer la prospérité, Vandermonde met-il l’accent ‘sur la baisse du taux de l’intérêt et sur la stimulation de la demande. Examinons tout d’abord la baisse de l’intérêt;

11 G

Weulersee, Le mouvement physiocratique en France, Paris, Félix Alcan, 1910 t. 11, p. 261,

Vandermonde, Monnaie et Politique Monétaire de la Révolution

263

Il ne faut négliger aucun des autres moyens d’abaisser le taux de l’intérêt. Quand on a beaucoup de numéraire, ils se réduisent presque tous à assurer l’ordre et la bonne foi. (Rapport, p. 38)

tous à assurer l’ordre et la bonne foi. (Rapport, p. 38) Cette proposition d’une baisse du

Cette proposition d’une baisse du taux de l’intérêt n’est pas originale

et Paul Harsin a montré comment on la trouvait chez de nombreux auteurs du XVIII siècle) 12 , mais Vandermonde va la développer de façon plus personnelle car en mathématicien il est conscient que le taux de l’intérêt étant un rapport, ce sont les deux termes du rapport qui doivent être pris en compte. Son argumentation montre aussi la persistance de l’influence physiocratique.

) mais que les

terres soient chères ( ) Si j’avais dit il faut abaisser le taux de l’intérêt alors je n’aurais rien dit de nouveau, je n’aurais dit cependant que la même chose.(t.3, p.154)

L’intérêt correspond ainsi au rapport entre le revenu de la propriété des terres et leur valeur. Mais ce rapport est calculé en unités physiques tant au numérateur qu’au dénominateur (équivalent blé) et pour le faire diminuer sans affecter les revenus4 Vandermonde est ainsi conduit à prôner une élévation du prix des terres qui lui parait en outre propice à “une amélioration de la culture”. On peut ainsi relever qu’il y a chez Vandermonde deux taux de 1’intérêt, l’un qui dépend de “l’abondance du numéraire”, l’autre qui dépend du rapport entre revenus agricoles et prix des terres (revenus agricoles qui ne se confondent pas avec la rente pour laquelle Vandermonde s’est rallié la théorie de J. Anderson qui anticipe celle de Ricardo). Vandermonde ne tire pas parti de cette dualité et, au contraire, il semble estimer que les deux taux ne peuvent diverger aussi cherche-t-il les moyens de les faire baisser simultanément. Mais Vandermonde ne néglige pas la stimulation directe de la demande. Dans le Rapport, il défendait l’idée de grands travaux financés par la “masse du peuple” grâce à des “mises très subdivisées”. Mais c’est surtout la raison pour laquelle il défend contre les moralistes qui souhaitent imposer l’austérité, les “besoins factices” auquel il

Je dis qu’il importe, non pas que les denrées soient chères (

qu’il importe, non pas que les denrées soient chères ( attribue un rôle essentiel dans la

attribue un rôle essentiel dans la prospérité nationale à la suite de James

dans la pros périté nationale à la suite de James Steuart (ou Stewart) dont il a

Steuart (ou Stewart) dont il a supervisé la traduction et qui est sa grande

référence 13 :

12 P. Harsin, Les doctrines monétaires et financières en France du XVI’ au XVIII’, Pai’is, Félix Alcan, 1928.

13 J. Schumpeter présente ainsi J. Steuart: ‘1712-1780, descendant d’une famille qui occupait une position de premier plan dans la magistrature écossaise; il fit des études de droit, et partisan des Stuarts, vécut en exil de 1745 à 1763, ces trois éléments expliquent dans une certaine mesure, à la

264

Alain Alcouffe

Je commencerai cette leçon par un mot de Stewart relatif à ce que j’ai dit qu’il fallait répandre les besoins factices. Voici le mot en question: ‘Puisqu’il n’y a pas d’égalité de fortune à attendre, si on ne proscrit pas toute aliénation, toute circulation, le meilleur expédient qui reste pour ramener l’égalité parmi les hommes, c’est de les enrichir tour à tour en favorisant également l’ardeur du pauvre pour acquérir et celle du riche pour dépenser’.

Vous ne pouvez augmenter l’ardeur

du riche pour dépenser que par le goût des besoins factices, l’ardeur du pauvre pour s’enrichir que par le goût des besoins factices.’ (t. 3 p.148)

Vandermonde dans les Débats où il est confronté aux questions des étudiants soutiendra cette importance de stimuler la demande alors même que les circonstances paraissent mettre la question hors de saison puisque le financement de l’École Normale devait être insuffisant pour assurer son fonctionnement de l’École et que les étudiants littéralement affamés durent rentrer chez eux, les cours étant prématurément interrompus. 14

Conclusion

Baisse du taux de l’intérêt par accroissement de l’offre de monnaie, hostilité à la théorie quantitative, stimulation de la demande, on trouve chez Vandermonde des traits d’unie analyse “keynésienne” au sens de Kindleberger. Ils suffisent également à montrer que la politique monétaire de la Révolution n’était pas simplement le fruit du laissez aller et de la démagogie, mais qu’elle pouvait se réclamer d’un courant de pensée dont la fin du cours de Vandermonde aurait peut—être fourni une synthèse. Alain Alcouffe

Ce mot est véritablement capital. (

)

fois, le contenu de ses travaux et leur réception. D’abord il y a quelque chose qui n’est pas anglais (et qui n’est pas simplement écossais) dans ses conceptions et son mode de présentation; ce dernier est relativement raide et embarrassé; en outre, il fut mis et resta sous le boisseau même après qu’il eut récupéré ses droits civils. De telles choses ont leur importance. En particulier, elles permettent à des concurrents de passer un rival sous silence, ce que fit précisément A. Smith. Son Enquéte (1767) n’eut pas beaucoup de succès en Angleterre avant d’être rejeté dans l’ombre par la Richesse des Nations (1776). Il eut plus de chance en Allemagne (auprès de l’Ecole Historique). Ses Oeuvres furent publiés par son fils en 1805.’ History of Economic Analysis, George Allen and Unwin, London, 1954, p.176. Paul Chamley a été si frappé des similitudes entre l’analyse Keynésienne et l’Inquiry de Steuart qu’il a imaginé que Keynes l’avait lu (cf. les références à un débat sur ce thème dans P. Chamley, Economie politique et Philosophie chez Steuart et Hegel, Dalloz, Paris, 1963). Pour leur part, J. Robinson et J. Eatwell écrivent ‘Keynes essaya de trouver des précurseurs en Malthus et chez les mercantilistes mais bizarrement James Steuart lui échappa, bien qu’il lui eût tout à fait convenu’ in L’économique moderne, Ediscience,(éd. anglaise 1973, trad. franç: 1975, p.63. Michel Luftalla, sans contester les similitudes entre Keynes et Steuart, est beaucoup plus réservé sur leur portée dans Aux origines de l’économie politique, Economica, Paris, 1981 14 P. M. Dupuy (op. cit.) indique que les élèves de l’École souffraient cruellement de la disette qui affectait Paris au printemps de l’an III en Floréal, la ration de pain devait descendre à une once par jour (30 grammes) et quand l’École fut interrompue, il fut remis aux élèves qui devaient rentrer chez eux deux onces de pain.

Vandermonde, la monnaie et la politique monétaire de la Révolution.

Alain Alcouffe Annales historiques de la Révolution française, Année 1988, Volume 273, Numéro 1 p. 254 - 264

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