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Courrier international

THE TRAVEL GUIDE TO MOLDOVA

48 Courrier international | n° 1139 | du 30 août au 5 septembre 2012

visiteur lui aussi conquis à jamais par Cricova comme en témoigne sa photo encadrée. A vrai dire, nous commençons par la fin, car la dégustation est normalement l’étape finale de l’excursion. Bien nous en prend. Le festin est cou- ronné par deux types de vin de la collection Pres- tige : un blanc, à l’arôme floral, et un rouge au goût de prune, le tout accompagné de biscuits maison et de noix. Une fois toutes les salles de dégustation visi- tées, après l’inévitable photo-souvenir, à la table où furent signés tous les traités importants du pays, et après une halte aux toilettes souterraines (saisissantes par leur luxe et leur décoration), cap vers les caves, enfin. Celles-ci abritent la plus vaste et la plus riche collection de vins du pays, mais aussi quelques trésors venus d’ailleurs. La collection nationale est conservée dans des galeries sans fin, au cœur de niches serties dans les murs, qui gardent jalousement dans leur intimité sombre et moite des milliers et des mil- liers de bouteilles, dont 2 000 de la collection per- sonnelle d’Hermann Göring, attribuée à l’URSS comme butin de guerre à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La plus ancienne bouteille de la collection est un vin liquoreux Ian Beher datant de 1902. Tout ici laisse bouche bée, jusqu’à la forme de la vinothèque – un verre dans lequel se promènent les visiteurs, une coupe immense, ornée de statues de Dionysos, divers vases utili- sés au bon vieillissement du vin… Autour de la vinothèque, des rues souter- raines, qui portent les noms des meilleurs cépages européens et moldaves – rue Cabernet, rue Char- donnay, rue Feteasca, Sauvignon, Rkatsiteli, Codru… Sidéré, le visiteur ne sait plus que penser devant les interminables rangées de fûts et de bouteilles qui tapissent les parois du labyrinthe. Le vin, chez les Moldaves, se mesurerait-il non pas en litres, comme partout ailleurs dans le monde, mais plutôt en kilomètres ? Au total, ces rues sont longues de 120 kilomètres. J’ai donc vu les caves de Cricova et je les quitte avec la ferme conviction que, dans l’éventualité d’une guerre nucléaire (Dieu nous en garde !), au moins la moitié de la population moldave trou- verait ici un abri antiatomique – et serait bien heureuse d’en profiter ! Andreï Albu*

* Blogueur primé en 2011 par le jury du concours “Des blogs pour la Bessarabie”, www.andreialbu.com

100 km UKRAINE Cricova MOLDAVIE Chisinau ROUMANIE Régions productrices de vin
100 km
UKRAINE
Cricova
MOLDAVIE
Chisinau
ROUMANIE
Régions
productrices de vin

Contexte

Contexte

Des grands crus en sursis

Le vin est, au côté du chocolat et de la bière, le produit phare de la république de Moldavie. Celui qui fait entrer le plus d’argent dans les caisses de l’Etat et qui emploie plus de 250 000 personnes, “soit un Moldave sur quatre”, écrit le quotidien Timpul. Il s’agit d’une tradition ancestrale car, déjà au temps des Daces, le poète Ovide (43 av. J.-C.–17 apr. J.-C.) s’étonnait de la méthode locale de “solidification” du vin [les Daces congelaient le vin afin d’empêcher sa fermentation et le “mangeaient” pendant l’hiver]. Plus tard, au XVI e siècle, les princes moldaves ont fait du vin leur premier produit d’exportation, mais aussi l’objet de toutes les convoitises… et de tous les chantages. En effet, peu après la création du poste de paharnic (“celui qui tient le verre”,

grand échanson chargé en fait de superviser la production de vin) par le roi Etienne le Grand, la province de Moldavie est devenue vassale de l’Empire ottoman qui interdisait la viticulture. Le retour aux traditions se fait après 1812, lorsque toute la région est annexée par la Russie. Le tsar, soucieux de faire plaisir à la noblesse russe, encourage fortement la plantation de cépages locaux – rara neagra, plavai, galbena, zghiharda, batuta neagra, feteasca alba, feteasca neagra – et, par la suite, l’importation de cépages français. Vers 1837, la région de Purcari jouit déjà d’une renommée internationale et, en 1914, la Moldavie possède le plus vaste vignoble de l’empire. Hélas, la Russie se révèle alternativement, au fil du temps, la protectrice et la destructrice du vin moldave. Si, en 1985, la “loi sèche” promulguée par Mikhaïl Gorbatchev pour lutter contre l’alcoolisme s’avère une tragédie nationale pour la Moldavie (obligée d’arracher les vignes et de détruire les vins), le vin est resté jusqu’aujourd’hui un objet de chantage de la part de la Russie. Quand les relations sont au beau fixe entre la Moldavie et la Russie, les exportations de vin moldave sont florissantes. Quand rien ne va plus entre les deux pays, le vin moldave est déclaré “non conforme aux normes sanitaires”, comme ce fut le cas en 2006-2007. Les vins moldaves sont partis à l’assaut du marché européen et mondial. Le negru et le purpuriu de Purcari, le blanc de Radacini font beaucoup parler d’eux. Les caves souterraines de Cricova et de Milestii Mici, anciennes carrières de calcaire dont les tunnels ont été transformés dans les années 1950 en caves

à la température et à l’hygrométrie parfaites, véritables villes qui s’étendent sur des centaines de kilomètres, comptent parmi les fournisseurs officiels de la reine d’Angleterre qui fait servir

à sa table du vin de Purcari depuis 1974,

révèle le mensuel roumain VIP. Enfin, la Moldavie, pays dont on dit qu’il a la forme d’une grappe de raisin, figure aujourd’hui parmi les dix premiers producteurs mondiaux de vin.

En Moldavie, du vin au kilomètre

Petite excursion privée dans les grandioses caves de Cricova, où vieillissent quelques trésors du patrimoine vinicole mondial.

andreialbu.com Baia Mare

L ’un des plus grands acteurs roumains de tous les temps, Florin Piersic, décla- rait récemment dans une interview avoir vu durant sa vie bon nombre de lieux admirables, mais seulement deux réellement impressionnants : les

chutes du Niagara et la ville souterraine de Cri- cova, en Moldavie, tout entière consacrée au vin. C’est ce qui m’a décidé à entreprendre la visite de l’une des plus vieilles caves du monde. Je suis l’un des premiers visiteurs de la jour- née. La cave sommeille encore dans le noir. J’ai garé ma voiture dans une des rues souterraines et j’aborde, avec mes compagnons de route, les salles de dégustation. Mais laquelle choisir ? L’Européenne, avec ses vitraux colorés et sa décoration mettant en scène la vigne au long des quatre saisons ? La Présidentielle, qui peut accueillir plus de 50 personnes à la fois ? La Bleue, avec son plafond taillé dans le calcaire, preuve tangible que ces endroits gisaient jadis au fond de la mer des Sarmates ? La Petite, intime, qui peut accueillir 6 à 8 personnes autour d’une cheminée ? Ou bien la Traditionnelle, ornée de bas-reliefs et d’éléments de décora- tion typiques ? Eh bien, n’importe laquelle. Allons-y au hasard, du moment que nous visi- tons le tout l’estomac bien rempli et avec la bénédiction du cosmonaute Iouri Gagarine,

Le labyrinthe de Cricova Dans ce domaine moldave, le vin vieillit dans l’ancienne mine de
Le labyrinthe de Cricova
Dans ce domaine moldave,
le vin vieillit dans l’ancienne mine
de pierre. Les galeries s’étalent
sur 100 kilomètres.