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A l'école de la Cité de l'Avenir, d'une génération à l'autre

Mercredi 4 juillet. Onze heures du matin. Il fait déjà trente degrés. Dans la périphérie de Ouagadougou, à l'école de la Cité de l'Avenir, c'est l'heure de la récréation. Assis en rond, les enseignants partagent une assiette de beignets en guise de petit déjeuner et profitent de la pause pour discuter. Ils sont huit professeurs dans l'école ce matin, dont un seul homme. La directrice, Mme. Couldiaty, mène la conversation. Et le sujet du jour, comme à peu près partout dans le monde, c'est l'affaire DSK.

La presse vient de révéler que Nafissatou Diallo aurait contacté son fiancé par téléphone pour lui dire qu'elle « savait ce qu'elle faisait ». Entre les professeurs, la discussion est houleuse et deux clans se forment très rapidement. D'un côté les vieux professeurs, ceux qui avoisinent la cinquantaine, et de l'autre, les trentenaires. Deux visions totalement opposées de la situation. Les trois « anciens » professeurs ont un avis arrêté sur la question. Pour eux, et notamment Gertrude, la doyenne, enseignante du CE1, la thèse de la femme de ménage n'est tout simplement pas crédible :

« Il n'y a pas de viol possible sans consentement », lâche-t-elle. La discussion embraye rapidement sur la question de la fidélité. Là encore, Gertrude est catégorique: « Moi si mon mari il me trompe, tant que ça n'est pas dans MON lit, je m'en fous ». Le contraste avec les jeunes institutrices est saisissant. Pour elles, la fidélité de leur mari est un impératif et elles s'en remettent à Dieu pour le leur assurer.

et elles s'en remettent à Dieu pour le leur assurer. Cette discussion, rapidement interrompue par la

Cette discussion, rapidement interrompue par la reprise des cours, révèle des différences de mentalité assez flagrantes entre deux générations des personnes les plus respectées du pays, les professeurs. L’école de la Cité de l'Avenir est pour cela un microcosme de l'évolution du pays. L'école compte sept classes, 620 élèves et treize enseignants

qui se relaient. Le calcul est simple, chaque La cour de l'école de la Cité classe compte en moyenne 90 élèves ; dans la classe la plus surpeuplée, le CE2, ils sont 125. Le nombre trop important d'élèves fait l'effet d'une boule de neige. Les professeurs ne connaissent pas bien tous leurs élèves et ne peuvent donc pas les suivre de manière efficace. Ils n'ont pas le

temps de corriger les devoirs le soir et le font donc pendant les cours, ce qui réduit sensiblement le temps consacré au programme. Pendant que leur enseignant corrige, les élèves n'ont rien à faire et s'ennuient. Cette situation catastrophique est accueillie avec le même fatalisme parmi les enseignants. Mais chacun la gère a sa manière. Pour les jeunes professeurs, c'est la pédagogie avant tout. Si les leçons ne sont apprises, l'élève est grondé, au pire humilié verbalement devant ses camarades. Si il oublie de ramener ses fournitures, il peut être renvoyé de son cours mais rien de plus. Pour les maîtres et maîtresses qui ont plus d'expérience, ça n'est pas la même histoire. Dans la classe de CE1, un calme absolu règne, et pour

cause. Après treize années passés à l'école Cité, l'enseignante n'hésite pas à utiliser une tactique plus violente : la « chicotte ». Ce fouet en cuir est interdit depuis longtemps au Burkina-Faso mais certains continuent cependant de l'utiliser. A les écouter on croirait presque qu'ils n'ont pas le choix. Lorsqu'un élève est trop bruyant, il est amené au premier rang, se met à genoux devant tous ses camarades et reçoit quelques coups de fouet dans le dos. Gertrude admet que ce qu'elle fait n'est peut-être pas la solution idéale mais au moins « personne ne parle ». Pour preuve, ses élèves gardent le silence, même lors de la pause.

Les élèves des autres classes sont bien plus dissipés. Leur professeur à eux n'utilisent quasiment pas

cette mesure disciplinaire et le climat de peur est beaucoup moins présent.

Au delà des différences entre les générations, l'utilisation de ce fouet ancestral est symptomatique du problème qui ronge le système éducatif au Burkina. Les classes sont surpeuplées et les enseignants totalement débordés. Tous les instituteurs sont d'accord pour dire qu'il est totalement impossible pour eux de suivre individuellement tous leurs élèves. Dans chacune des classes,

on observe le même scénario. Un élève sur dix comprend tout, participe activement. Un élève sur

dix a totalement lâché. Et pour le reste, ça dépend des moments. Pour les professeurs, un choix

difficile s'impose : ils sont obligés de laisser tomber certains élèves, trop en difficulté. Dans la classe de CM1 par exemple, le plus jeune, le meilleur de la classe, a huit ans. La plus vieille en a

la classe de CM1 par exemple, le plus jeune, le meilleur de la classe, a huit

La classe de CM1

seize. Un écart qui s'explique par des moments d'entrée différents dans le système scolaire mais aussi par des capacités différentes. Les professeurs essayent tant bien que mal de faire suivre à tous les élèves un cursus normal mais, dans la moitié des classes, les élèves s'assoient par terre, faute de place.

Les moyens aussi manquent cruellement. Une majorité des élèves ont des parents agriculteurs, une occupation particulièrement incertaine. L'école coûte environ 100 euros par an (environ 10% du salaire moyen) et les fournitures scolaires sont souvent trop chères. Certains n'ont même pas d'argent pour se payer des stylos. Alors on se débrouille comme l'on peut. La professeure de CE2 achète beaucoup de fournitures pour ses élèves. Elle se plaint de devoir le faire, montre du doigt le gouvernement, mais ramène des nouveaux cahiers chaque année. Sans cela, certains de ses élèves viendraient sans stylo et sans papier, et repartiraient sans avoir appris quoi que ce soit.

Depuis quelques années, l'école de la Cité reçoit un peu d'aide de l'extérieur. Une petite ONG, Cahier pour Tous, distribue des fournitures à tous les élèves quatre fois par an. Un

soulagement pour les professeurs qui, même si ils n'y voient pas une finalité, espèrent que le partenariat pourra durer encore de longues années. Cahier pour Tous est animé par de jeunes adultes burkinabés. L'argent vient d'Europe mais elle est dépensée au Burkina pour faire vivre l'économie locale. Les cahiers et les stylos ne sont pas amenés depuis l'Europe mais bien achetés sur place. Et quand les

bénévoles discutent avec les jeunes Distribution de fournitures aux élèves professeurs, ils semblent d'accord pour se diriger vers un nouveau modèle éducatif : « La chicotte c'est de la torture. Ça appartient au passé, il faut trouver autre chose » martèle Alfred Kadsondo, président de l'ONG.

chose » martèle Alfred Kadsondo, président de l'ONG. Les jeunes enseignants acquiescent volontiers, conscients

Les jeunes enseignants acquiescent volontiers, conscients qu'un changement de méthode ne peut être que bénéfique. Mais chez les « anciens » on est beaucoup plus dubitatifs. Ils voient bien que les enfants sont plus dissipés qu'avant, bien plus bavards que dans les écoles de campagne, où la chicotte est encore monnaie courante. Selon eux, la vraie évolution ne peut que venir d' « en haut », d'un salutaire afflux de moyens. Cela fait longtemps que le gouvernement promet une école

primaire gratuite pour tous, mais personne n'en a encore vu la couleur.

Dix jours après le débat sur l'affaire DSK, les élèves terminent leur année scolaire. A l'école de la Cité, l'immense majorité des élèves passent au niveau supérieur. Les professeurs ne veulent surtout pas surcharger leur classe avant même que l'année ait commencé. Gertrude finit l'année scolaire « très très fatiguée » et elle n'ose pas avancer le nombre d'années qu'elle tiendra encore devant une classe. Elle concède qu'il sera bientôt l'heure pour elle de céder sa place. Maigre cadeau pour les instituteurs : tous les élèves qui le souhaitent vont avoir, pour la première fois, le droit à des cours de vacances, donnés par des volontaires français, grâce à l'aide de Cahier pour Tous. Bien que très reconnaissants, les professeurs, jeunes et vieux, rigolent déjà à l'idée de voir un « nassara », un blanc, essayer de gérer une classe de 90 élèves.

Hugo LEENHARDT