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DEMAIN L’ÉTAT PALESTINIEN, TOUJOURS DEMAIN – pages 6 et 7

FAUST ET L’ALCHIMIE CAPITALISTE PAR BERNARD UMBRECHT Page 27.
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FAUST ET L’ALCHIMIE CAPITALISTE

PAR BERNARD UMBRECHT Page 27.

4,90 - Mensuel - 28 pages

N° 691 - 58 e année. Octobre 2011

C ONTRE LHÉRITAGE P INOCHET

Au Chili,

E NQUÊTE SUR UNE INDUSTRIE CONTESTÉE

Fissions au cœur du nucléaire français

le printemps des étudiants

L’Amérique latine aussi avait son « modèle » : le Chili, pays le plus avancé sur la voie néolibérale. Mais ce parangon de stabilité chancelle. Aiguillonnée par les étudiants, la population exige une autre politique. Et n’hésiterait plus, dit-on, à évoquer le souvenir d’un certain Salvador Allende.

P AR NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL H ERVÉ K EMPF *

Allende. P AR NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL H ERVÉ K EMPF * BRIDGEMAN ART LIBRARY MARK ROTHKO.
BRIDGEMAN ART LIBRARY
BRIDGEMAN ART LIBRARY

MARK ROTHKO. – «White Cloud Over Purple» (Nuage blanc sur du violet), 1957

APRÈS les « Dégage ! » des révoltes arabes, les « Nucléaire : Non merci ! » balaient le monde et pourraient bien en révolutionner le paysage énergétique. En Inde comme en Chine, de violentes manifestations ont lieu contre les projets de construction de centrales. L’Allemagne a annoncé sa sortie du nucléaire d’ici à 2022, imitée par la Suisse, qui a décidé d’abandonner l’atome. Les Etats-Unis ont gelé leur programme. Les Italiens, par voie référendaire, ont dit « non » au dévelop- pement du nucléaire sur leur territoire (1).

* Journaliste.

L’explosion d’un four sur le site nucléaire de Marcoule (Gard), le 12 septembre, a fait un mort et quatre blessés. Après la catastrophe humaine et écologique de Fukushima en mars, l’accident propulse l’atome au cœur de la campagne présidentielle fran- çaise : cette industrie, à la rentabilité incertaine, divise les candidats. Une page se tournerait-elle en France, pays le plus nucléarisé du monde par rapport au nombre d’habitants – et qui, de Golfech au Tricastin, avait jusqu’ici fait de l’énergie atomique le pilier stratégique de son indépendance ?

P A R T RISTAN C OLOMA *

LE CHILI savoure le printemps. Et pas seulement parce que, dans l’hémi- sphère Sud, septembre marque le retour des feuilles aux arbres, des températures douces et des couples qui s’enlacent sur fond de sommets enneigés. Depuis le début de l’année, la société chilienne s’ébroue au sortir

de l’hiver néolibéral, entamant ce que d’aucuns n’hésitent pas à qualifier de «révolution pacifique».

L’épicentre du printemps se situe devant l’université du Chili, à Santiago. L’édifice est barré de banderoles reven- diquant l’«éducation gratuite et de qualité», un orchestre de rock égaie parfois le vaste trottoir, la statue de l’écrivain et poète Andrés Bello, fondateur de l’université, est peintur- lurée comme l’était celle de Victor Hugo dans la Sorbonne de 1968. Depuis mai, le mouvement étudiant a pris son essor, enchaînant grèves et manifestations à travers tout le pays. Le 3 septembre dernier, ses dirigeants négociaient même directement avec le président

* Journaliste. Dernier ouvrage paru : L’Oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Seuil, Paris, 2011.

de la République, M. Sebastián Piñera – qui s’y était jusqu’alors refusé –, lors

d’une rencontre qui n’a pas abouti. En effet, le jour précédent, un accident d’avion provoquait la disparition de vingt et une personnes. Le deuil national de deux jours plaçait la discussion politique en suspens.

« Ce mouvement a surpris la

société, observe M. Carlos Ominami,

économiste et ministre de l’économie dans le gouvernement du démocrate-

chrétien Patricio Aylwin entre 1990 et 1992. Plus de deux cent mille personnes sont descendues dans la rue. Les familles venaient manifester avec les jeunes. » M. Gabriel Muñoz, coordinateur du mouvement à la faculté de philosophie, résume : «Les étudiants se mobilisent depuis quatre mois pour dénoncer la logique néoli- bérale dans l’éducation, revenir à une éducation gratuite et l’ouvrir aux travail-

leurs. En face, il y a un gouvernement qui défend les intérêts des entreprises et des puissants.»

Les Turcs, quant à eux, s’opposent à la volonté de leur gouvernement de développer l’électronucléaire. En France, au-delà du débat technologique, c’est un choix de société que le pays le plus nucléarisé du monde – cinquante-huit réacteurs pour soixante-cinq millions d’habitants – pourrait être amené à faire en 2012. A en croire le ministre de l’énergie, M. Eric Besson, « le grand référendum sur le nucléaire, ce sera l’élection présidentielle (2) » . En e et, M. Nicolas Sarkozy souhaite réa rmer le choix de l’atome, qui fournit 74,1 % de l’électricité nationale.

Une exception française ? Longtemps la filière nucléaire fut organisée par l’Etat dans une logique de coopération entre Electricité de France - Gaz de France (EDF- GDF), alors opérateur et donneur d’ordre unique, et ses fournisseurs. A présent la

concurrence fait rage entre les protago- nistes, entreprises géantes désormais plongées dans les eaux bouillonnantes du marché international : Areva, numéro un mondial de la conception de chaudières nucléaires et de la fourniture de combus- tible; Alstom, premier acteur mondial de l’équipement associé (turbines) ; EDF, premier producteur d’électricité nucléaire. L’électricien est aussi opérateur, c’est-à- dire que l’entreprise vend l’énergie qu’elle produit, et architecte ensemblier – ceci recouvre la maîtrise de la conception, la construction et l’exploitation de son parc de centrales électriques. (Lire la suite page 20.)

(1) Lire Denis Delbecq, «Comment Fukushima rebat les cartes du nucléaire », Le Monde diplomatique, juillet 2011. (2) Le 11 avril 2011, pendant l’émission «Mots croisés » sur France 2.

(Lire la suite page 12.)

Tunisie, l’ivresse des possibles

Un peu moins d’un an après le suicide de Mohammed Bouazizi à Sidi Bouzid, qui a allumé la mèche des révoltes arabes, la Tuni- sie se rend aux urnes. Confuse, la campagne électorale se déroule sur fond d’urgence sociale.

P A R S ERGE H ALIMI

UNE fois le dictateur renversé, la révolution est-elle terminée? En Tunisie, à l’heure où plus de cent partis, majoritai- rement inconnus, cherchent à se faire une place dans l’Assemblée constituante qui sortira des urnes le 23 octobre, tout paraît possible, tout semble ouvert. L’assemblée élue pourra se prévaloir d’une impeccable légitimité démocratique : scrutin propor- tionnel, paritaire (même si 95 % des têtes de liste sont des hommes); réglementation rigoureuse des dépenses de campagne, des sondages, de la publicité politique. Repré- sentative, la Constituante sera également souveraine. Elle déterminera l’équilibre des

pouvoirs, la forme du régime (présidentiel ou parlementaire), la place de la religion dans les institutions du pays et même, si elle le désire, le rôle de l’Etat dans l’éco- nomie. Allégresse et vertige de la page blanche; espérance d’une démocratie arabe et musulmane : «Si ça ne prend pas ici, ça ne prendra nulle part», résume devant nous une militante du Pôle démocratique moder- niste (PDM) assez confiante dans les capacités de la Tunisie à conserver son rôle d’éclaireur de la région.

Le 23 octobre, les tables des bureaux de vote de Bizerte devront être très nombreuses, ou très grandes. L’électeur sera en e et appelé à choisir entre soixante-trois listes, dont près de la moitié se proclament indépendantes des partis (lire l’encadré page 8). Comment s’y retrouver alors que les professions de foi de la plupart d’entre elles recyclent à l’infini les mêmes mots équivoques : «identité arabo-musulmane», «économie sociale de marché», «dévelop- pement régional », « Etat stratège » ?

«Le curseur de la révolution est au centre gauche», tranche néanmoins Nicolas Dot- Pouillard, chercheur à l’International Crisis Group, lequel a publié plusieurs rapports

sur la Tunisie (1). Les caciques déchus du parti unique de M. Zine El-Abidine Ben Ali (le Rassemblement constitutionnel démo- cratique, RCD), tel M. Kamel Morjane, se qualifient en e et de centristes, tout comme leurs anciens adversaires du Parti démocra- tique progressiste (PDP) regroupés derrière M. Nejib Chebbi. Mais centristes, nous le sommes également, semblent répliquer les islamistes d’Ennahda (« Renaissance») ainsi que leurs principaux opposants laïques, les ex-communistes d’Ettajdid (« Renouvel- lement ») – qui entendent cependant se situer au centre gauche. Même le Parti du travail tunisien (PTT), fondé par des cadres dirigeants de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), se situe sur ce créneau, alors que la centrale syndicale vient de jouer un rôle majeur dans une révolte sociale Cela semble confus? Cela l’est. L’héritage bénaliste pèse là aussi : le RCD était à la fois économiquement libéral, politiquement policier et membre de l’Internationale socialiste.

(Lire la suite page 8.)

(1) Lire « Soulèvements populaires en Afrique du Nord et au Moyen-Orient (IV) », International

(1) Lire « Soulèvements populaires en Afrique du Nord et au Moyen-Orient (IV) », International Crisis Group, Tunis-Bruxelles, 28 avril 2011.

International Crisis Group, Tunis-Bruxelles, 28 avril 2011. ★ SOMMAIRE COMPLET EN PAGE 28 Afrique CFA: 2

SOMMAIRE COMPLET EN PAGE 28

Afrique CFA: 2 200 F CFA, Algérie: 200 DA, Allemagne: 4,90 , Antilles-Guyane: 4,95 , Autriche: 4,90 , Belgique: 4,90 , Canada: 6,75 $C, Espagne : 4,90 , Etats-Unis : 6,75 $US, Grande-Bretagne : 3,95 £, Grèce : 4,90 , Hongrie : 1500 HUF, Irlande : 4,90 , Italie : 4,90 , Luxem- bourg : 4,90 , Maroc : 28 DH, Pays-Bas : 4,90 , Portugal (cont.) : 4,90 , Réunion : 4,95 , Suisse : 7,80 CHF, TOM: 700 CFP, Tunisie : 3,90 DT.

: 4,90 € , Réunion : 4,95 € , Suisse : 7,80 CHF, TOM: 700 CFP,
: 4,90 € , Réunion : 4,95 € , Suisse : 7,80 CHF, TOM: 700 CFP,

herve.ancel@gmail.com

OCTOBRE 2011 LE MONDE diplomatique

2

P ARMI les singularités du journal que vous tenez entre les mains, il en est une que la lecture seule ne suffit pas

à discerner : la disproportion entre la popu- larité d’un titre imprimé chaque mois à plus de deux millions quatre cent mille exemplaires – diffusés dans quatre-vingt- douze pays en langue française et, grâce à ses éditions inter nationales, en vingt-sept langues étrangères – et le caractère presque artisanal de son mode de production; le décalage entre l’image parfois altière d’une publication qui s’emploie depuis des décennies à maintenir l’exigence d’une presse indépendante, curieuse du monde, émancipatrice, et le travail quotidien d’une petite équipe de vingt-sept personnes qui s’attache à fabriquer chaque numéro dans les règles de l’art, à l’heure où tant de jour- naux suppriment les emplois de correc- teur, de documentaliste, de photograveur. Dans le paysage médiatique, Le Monde diplomatique demeure une anomalie. Ses lecteurs aussi.

En octobre 2009, nous leur avons demandé de nous verser des dons, de s’abonner et d’abonner leurs amis, d’acheter plus régulièrement encore Le Monde diplo- matique en kiosques. Deux ans plus tard, nous avons reçu 2923 dons pour un montant de 288 510 euros. Cet effort témoigne à la fois d’un attachement et d’une attente. Il nous encourage et nous oblige. Une fois encore, nous faisons donc appel à vous pour que vous contribuiez financièrement à notre dévelop- pement et à la défense de notre indépendance (en complétant le bulletin ci-dessous).

N’inventons pas un péril imaginaire :

nous ne courons aucun danger immédiat. Et nous n’ignorons pas par ailleurs que la situa- tion financière de nos lecteurs est elle aussi fragile, en partie à cause des politiques d’austérité salariale que nous analysons régulièrement dans nos colonnes. Mais, chacun le comprend, l’avenir d’un journal exigeant n’est pas assuré, surtout quand il ne dispose d’aucun appui promotionnel dans les grands médias et que ses recettes publi- citaires, traditionnellement faibles, ne cessent de se dégrader.

A priori, notre horizon pourrait paraître dégagé. Nos comptes ont retrouvé l’équilibre en 2010 et nous ne sommes pas endettés. Au demeurant, si la tendance des huit premiers mois de l’année se poursuit, 2011 marquera une nouvelle progression de nos ventes en kiosques, en France et à l’étranger. Elle s’ins- crirait alors dans la lignée de nos résultats de 2010 (+ 1,67 %), voire les améliorerait. Les ventes de notre numéro d’août, par exemple, ont été les plus fortes que nous ayons réalisées depuis quatre ans.

A nos lecteurs

P A R S ERGE H ALIMI

Toutefois, notre optimisme est tempéré par deux faits. D’une part, nos prévisions de recettes publicitaires ne cessent d’être revues à la baisse, même lorsqu’elles sont peu ambitieuses. Nombre de nos lecteurs, hostiles par principe à la publicité, ne s’en plaindront pas Mais un journal dont l’équi- libre financier demeure précaire ne peut perdre sans conséquences les deux tiers de ses recettes publicitaires. Or c’est bien cette situation que nous affrontons puisque, entre 2007 et 2010, celles-ci sont passées de 724 000 euros à 256 000 euros. S’il dépend moins que jamais de ses annonceurs, Le Monde diplomatique doit toujours plus compter sur la fidélité et l’attention de ses lecteurs. Lesquels savent que l’information gratuite n’existe que dans les fables (1).

Notre deuxième préoccupation concerne les abonnements. Leur nombre a baissé depuis le début de l’année. L’une des raisons était prévue et même désirée : nous avons réduit le nombre des souscriptions réalisées par des prestataires tiers, les «collecteurs» qui vendent les journaux à des prix sacri- fiés. Ces «soldes» permanents permettent de doper la diffusion d’un titre, en général pour que celui-ci se tourne ensuite vers les annonceurs en prétextant d’une popularité fictive afin d’augmenter les tarifs de la publicité. D’autres publications, des maga- zines cossus en particulier ( Le Nouvel Observateur , L’Express , Le Point , etc.), proposent à leurs lecteurs des cadeaux (radio, stylos, télévision, ordinateur, etc.) comme prime à un abonnement dont le prix est lui-même bradé. Elles clament ensuite que leurs résultats s’expliquent par la qualité de leur contenu, par leur indépendance… Assurément, si nous proposions un abon- nement de 1 euro par trimestre au Monde diplomatique et à Manière de voir, avec, pour les mille premières réponses, un séjour d’un mois dans un palace des Bahamas, notre diffusion augmenterait. Mais notre vocation serait trahie – et notre trésorerie n’y survivrait pas.

C EST toutefois un autre motif qui a provoqué la baisse principale du nombre

de nos abonnés. La faillite du prestataire d’abonnements du groupe Le Monde (qui gère ce service pour nous) a conduit ce dernier à faire appel à une autre entreprise qui, à l’évidence, peine à trouver ses marques. Résultat : une minorité d’entre vous, mais en nombre significatif, ont reçu leur journal avec retard, ont été requis de

diligenter un paiement déjà effectué, ou attendent encore une livraison commandée depuis plusieurs semaines. Ces problèmes ont suscité l’exaspération légitime de ceux qui en ont été victimes.

Et parfois la nôtre, car une prestation aussi décevante a conduit certains de nos lecteurs à se détourner de l’abonnement. Or celui-ci constitue pour nous un mode de soutien décisif, d’autant que nous ne bradons pas son prix (2). Il nous faut donc insister pour que vous ne renonciez pas à cette façon, efficace, de nous lire et de conforter notre indépendance. Nous nous employons à résoudre vos problèmes éventuels. Mais chaque fois que vous optez pour le prélève- ment automatique, vous nous épargnez l’envoi de coûteuses lettres de rappel.

V OUS le constaterez dès ce mois-ci, nous venons de rénover le site Internet du

journal. Son nouveau graphisme s’allie à un menu plus clair facilitant la navigation à travers nos milliers d’articles. Nous avons également modernisé le moteur de recherche et procédé à une indexation minutieuse de toutes nos archives depuis 1954, dont la numérisation vient de s’achever. De nombreux textes resteront disponibles en accès libre. Pour les autres, diverses formules alliant abonnement et achat à l’unité vous seront progressivement proposées. Enfin, nous comptons développer les « bases de données ouvertes » – sommaires de revues, critiques de livres – au cours de l’année, ainsi qu’un site consacré à la cartographie.

Un nombre croissant de titres rivalisent

à qui publiera le dernier sondage inutile,

l’écho scabreux qui « fait du buzz », l’éternel

« débat » entre experts ou essayistes de compagnie. Nous ne sommes pas fatigués, nous, d’aller voir, d’analyser, de rendre compte. Ces mots signifient autre chose à

nos yeux qu’une concurrence asséchante, le plagiat et la connivence, le copier-coller de l’air du temps. Pontifier sur la mondialisa- tion est évidemment plus facile (et plus économique) que de l’analyser en y consa- crant enquêtes et reportages. Journal déci- dément singulier, Le Monde diplomatique continuera d’accorder une place prioritaire

à l’information internationale et financière. Et y consacrera les moyens nécessaires.

Lesquels ne viennent que de vous.

(1) Lire « L’information gratuite n’existe pas », La valise diplomatique, 13 octobre 2010, www.monde-diplomatique.fr (2) Nous vous demandons de toujours privi- légier l’abonnement souscrit sur notre site ou à l’aide du bulletin imprimé dans chaque numéro du Monde diplomatique.

imprimé dans chaque numéro du Monde diplomatique . COURRIER DES LECTEURS Apprentissage de la lecture
COURRIER DES LECTEURS

COURRIER DES LECTEURS

COURRIER DES LECTEURS

Apprentissage de la lecture

Psychologue scolaire à la retraite, ancien chargé de cours de psycho - linguistique, M. Gérard Loustallet- Sens ne partage pas l’analyse de Jean-Pierre Terrail dans « Con - troverses sur l’apprentissage de la lecture » ( Le Monde diplomatique, septembre) :

Les di cultés des élèves viennent bien davantage de déterminations socioculturelles et de représentations de l’écrit di érentes

que l’école veut ignorer plutôt que d’incer- taines méthodes d’apprentissage. Lier méca- niquement l’augmentation du nombre d’or- thophonistes à une augmentation des

di cultés de maîtrise de l’écrit relève de

l’amalgame. Faut-il s’imaginer que, dans les années 1950, il n’y avait pas de problèmes, en particulier en lecture, du fait de l’utilisa- tion de la merveilleuse méthode syllabique ? Que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes scolaires possibles ? On peut pourtant faire l’hypothèse, sans beaucoup de risques d’erreur, que les di cultés étaient aussi importantes mais que l’on s’en accom- modait. Ou qu’elles passaient inaperçues. C’était dans l’ordre des choses. On quittait le système scolaire à 14 ans, et l’absence de diplômes n’était pas un obstacle rédhibitoire pour trouver un emploi. Il a fallu une démo- cratisation bâclée pour que soit révélée la réalité d’un appareil de reproduction sociale programmant l’échec des enfants des classes populaires. (…) En fait, la méthode globale est un fantasme et la «lecture-devinette » une plaisanterie – elle n’a guère a ecté les

« Le Monde diplomatique » à Aubagne

Des journalistes et des collaborateurs du Monde diplomatique participeront aux conférences et rencontres orga- nisées à Aubagne du 8 au 15 octobre 2011, dans le cadre du forum « 2011, Aubagne à l’heure du monde », dont le journal est partenaire.

La rédaction rencontrera les lecteurs, le samedi 8 octobre, à 16 heures, au théâtre municipal, lors d’un débat sur le thème : «De WikiLeaks à Al-Jazira, un nouvel ordre mondial de l’infor- mation ? », suivi d’un verre de l’amitié organisé avec les Amis du Monde diplo- matique. (Programme disponible sur www.aubagne.fr)

pratiques en France, sinon marginalement, y compris sous la forme dite «idéovisuelle ». En revanche, pour avoir su samment fré- quenté les écoles élémentaires, j’a rme que les méthodes mixtes, largement répandues, sont des méthodes essentiellement (et hon- teusement) syllabiques avec un prétendu « départ global » : d’une phrase, on extrait un mot et de ce mot un « son » qui sera le pré- texte d’une série d’exercices authentique- ment syllabiques.

Révolution en Bolivie

Après lecture de l’article de M. Alvaro García Linera, « Bolivie, “les quatre contradictions de notre révolution”» (Le Monde diplomatique de septembre), M. Jacques Ducol envoie une longue lettre où il met en évidence les liens entre les analyses du vice-président bolivien et celles du théoricien marxiste Antonio Gramsci.

Rares, dans le monde politique et cultu- rel de notre pays en particulier, sont ceux qui font de la dialectique et de la contra- diction les points de référence obligés pour parvenir à une analyse rigoureuse de ce que Machiavel appelait la « réalité e ective ». Pourquoi ? Peut-être – comme l’écrivait Karl Marx en 1873 dans la postface à la seconde édition allemande du Capital , et comme le confirme M. Alvaro García Linera dans cet article – parce que la dia- lectique, « en saisissant le mouvement même dont toute forme faite n’est qu’une configuration transitoire », est « essentiel- lement critique et révolutionnaire ». J’ajou- terai encore que sont également infiniment rares, en Europe plus particulièrement, les hommes politiques et les théoriciens qui s’appuient sur la pensée d’Antonio Gramsci (comme le fait sans le nommer M. García Linera), pour comprendre notre monde et organiser cette nécessaire «insur- rection pour le bien commun » (Lucien Sève) dont l’humanité tout entière ressent l’irrépressible urgence. Car les concepts essentiels utilisés dans cet article – Etat intégral, hégémonie, classes subalternes – sont au cœur de la théorie politique de celui qui, après avoir fondé à Livourne en jan- vier 1921 le Parti communiste italien avec Amedeo Bordiga et Palmiro Togliatti entre autres, sera emprisonné dans les geôles mussoliniennes dès novembre 1926, n’en sortant que pour mourir en avril 1937.

Vous souhaitez réagir à l’un de nos articles :

Courrier des lecteurs, 1, av. Stephen-Pichon 75013 Paris

ou courrier@monde-diplomatique.fr

RECTIFICATIF

Dans la recension du livre Jihadist Ideology, de Farhad Khosrokhavar, publiée en septembre, l’au- teur est présenté comme « sociologue libanais ». Il est en fait iranien. Nous prions l’auteur et nos lecteurs de nous en excuser.

COUPURES DE PRESSE
COUPURES DE
PRESSE

HAÏTI

L’augmentation du nombre de grossesses en Haïti, symptôme d’une nouvelle dégradation de la situation (Miami Herald, 29 août).

Dans un pays déjà frappé par l’e ondrement de son système de santé, par une épidémie de choléra

et par des conditions de vie sordides dans des camps surpeuplés, les experts s’inquiètent des conséquences [du nombre croissant de femmes enceintes]. Ils sont également préoccupés par les conditions dans lesquelles les grossesses se produisent : l’insécurité et les viols dans les camps, en dépit

Vous aussi, soutenez «Le Monde diplomatique»

Depuis notre appel du mois d’octobre 2009 («Notre combat»), deux mille neuf cent vingt-trois lecteurs ont versé des dons défiscalisés au Monde diplomatique, pour un montant de 288510 euros.

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des patrouilles de maintien de la paix des Nations unies, le manque d’éducation et de services médicaux, et le désespoir des filles, dont certaines n’ont que 13 ans. (…) « On constate beaucoup de sexe transactionnel comme mécanisme d’adaptation pour les jeunes filles qui cherchent à échapper à la pauvreté ou à répondre à certains de leurs besoins », déclare la docteure Henia Dakkak, du Fonds des Nations unies pour la population, laquelle a constaté que, dans les camps installés après le séisme, le nombre de grossesses était trois fois plus élevé que dans les zones urbaines.

QUESTION DE PRIORITÉ

Les vingt-cinq plus grandes entreprises américaines donnent davantage à leurs dirigeants qu’au fisc. Dans les faits, c’est d’ailleurs l’Etat fédéral qui leur verse de l’argent (International Herald Tribune, 1 er septembre).

En 2010, au moins vingt-cinq des plus grandes sociétés américaines ont versé davantage en rémunérations à leurs dirigeants qu’en impôts au gouvernement fédéral, selon une étude parue mercredi [31 août]. Ces entreprises – parmi lesquelles eBay, Boeing, General Electric et Verizon – ont enregistré une moyenne de 1,9 milliard de dollars de profits. Mais une gamme d’exonérations, de niches et de déductions leur a permis de percevoir une moyenne de 304 millions de dollars du fisc (…). La rémunération moyenne des dirigeants de ces grandes entreprises s’établit à 16 millions de dollars par an. (…) « Rien n’indique que ces dirigeants d’entreprise, et leur entourage proche, soient parvenus à faire émerger des sociétés plus e caces

et performantes », conclut l’étude. «En revanche, tout indique qu’ils dépensent beaucoup plus d’énergie qu’autrefois pour éviter de payer des impôts. Au moment même où le gouvernement fédéral a besoin de plus de revenus pour sauvegarder les services de base destinés au peuple américain. »

CENSURE MAFIEUSE

Un rapport de l’organisation Index on Censorship montre que, après la presse, les cartels de la drogue mexicains tentent de museler les médias sociaux, vers lesquels la population s’était tournée (site Uncut, 15 septembre).

Les corps mutilés d’un jeune homme

et d’une jeune femme, pendus à une

passerelle d’autoroute à Nuevo Laredo,

à la frontière entre les Etats-Unis et le

Mexique, ont été retrouvés mardi dernier. Deux pancartes en carton avaient été disposées en guise d’avertissement pour les usagers de Facebook et de Twitter qui signalent les incidents violents à travers les médias sociaux. «Voilà ce qui vous arrivera si vous continuez à poster vos

messages à la noix sur Internet », avertissait l’un des messages. «Gare à toi, [juron]. Je vais t’attraper. » En 2010, une étude sur les médias et la violence publiée par la Fondation du journalisme d’enquête [Fundación de periodismo de investigación (MEPI)] indiquait que l’ensemble des médias de la ville de Nuevo Laredo pratiquaient l’autocensure. Le jour où fut découverte une fosse commune contenant les corps de soixante-douze ouvriers migrants,

le quotidien local El Mañana a fait

sa « une » sur l’histoire d’une femme

qui battait sa fille.

Edité par la SA Le Monde diplomatique, société anonyme avec directoire et conseil de surveillance. Actionnaires :

Société éditrice du Monde, Association Gunter Holzmann, Les Amis du Monde diplomatique 1, avenue Stephen-Pichon, 75013 Paris Tél. : 01-53-94-96-01. Télécopieur : 01-53-94-96-26 Courriel : secretariat@monde-diplomatique.fr Site Internet : www.monde-diplomatique.fr

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Directeur de la rédaction : Serge HALIMI Rédactrice en chef : Martine BULARD Rédacteur en chef adjoint : Pierre RIMBERT

Rédaction : Laurent BONELLI, Benoît BRÉVILLE, Mona CHOLLET, Alain GRESH, Renaud LAMBERT, Evelyne PIEILLER, Philippe RIVIÈRE, Philippe REKACEWICZ (cartographie), Anne-Cécile ROBERT

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Reproduction interdite de tous articles, sauf accord avec l’administration © ADAGP, Paris, 2011, pour les œuvres de ses adhérents.

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LE MONDE diplomatique – OCTOBRE 2011

CENT QUARANTE SIGNES POUR BOUSCULER LINFORMATION

Twitter jusqu’au vertige

Dès sa création en 2006, Twitter propose aux internautes de propager des messages courts à travers le réseau Internet et vers les téléphones mobiles. Très simple et gratuit, ce service touche désormais des centaines de millions d’utilisateurs. Deviendra-t-il bientôt, confor- mément à l’ambition de ses concepteurs, le « pouls infor- mationnel de la planète » ?

P A R M ONA C HOLLET

UNE quinzaine d’années après son ouverture au plus grand nombre, se pour- rait-il que la spécificité d’Internet, celle d’un média fabriqué par ses utilisateurs, continue d’échapper à beaucoup d’ana- lyses ? La Toile reste souvent présentée comme la simple convergence des moyens d’information préexistants ; mais cette vision, objecte le chercheur Dominique Cardon, « transpose paresseusement vers Internet des modèles forgés dans les médias traditionnels : une pratique du contrôle éditorial, une économie de la rareté, une conception passive du public (1) ».

La nature d’Internet est pourtant devenue particulièrement évidente avec l’avènement du Web 2.0 et de ses outils faciles à manier. Les plates-formes de blogs ont ainsi permis à des internautes sans compétences spéciales en programmation d’accéder à l’autopublication. L’incontestable standar- disation des sites qui en a découlé, loin du foisonnement créatif des débuts, suscite d’ailleurs le désappointement de certains pionniers (2).

La montée en puissance des réseaux sociaux, comme Myspace – très prisé des musiciens –, Facebook et Twitter, représente une étape supplémentaire dans cet élargissement du cercle des produc- teurs. Même si le cumul des moyens d’expression reste fréquent, le Web social « permet aux internautes moins dotés en capital culturel de se mettre en scène sous des formes beaucoup plus brèves, légères et faciles que la rédaction d’un blog (3) ».

L’engouement ne se dément pas : quoique son succès sur le long terme reste encore incertain, le dernier-né, Google+, lancé fin juin 2011, comptait déjà vingt-cinq millions d’inscrits un mois plus tard. Facebook n’avait atteint ce chiffre qu’après trois ans d’existence, et Twitter, après trente-trois mois (4). Au début du mois d’août, après un nouveau tour de table, Twitter était quant à lui valorisé à 8 milliards de dollars, ce qui amenait certains à crier à la bulle spéculative, tant le modèle économique du site est encore chancelant.

Twitter a poussé à son comble la

plasticité et l’appropriation permises par le Web participatif. Semblant avoir toujours navigué à vue, l’entreprise se redéfinit sans cesse et entérine au fur et

à mesure les initiatives des internautes.

La question qui figurait sur son interface lors de sa création, en 2006, « Que faites- vous en ce moment ? », n’était pas forcément susceptible de produire des flux d’information passionnants ; elle fut donc souvent ignorée par les usagers, qui consacraient les cent quarante caractères de leurs tweets (« gazouillis ») à toutes les fins possibles et imaginables : produire leur propre revue de presse, commenter l’actualité, parfois en direct, s’interpeller mutuellement, annoncer des rassemble- ments, plaisanter, partager des photo- graphies et des vidéos, passer de petites annonces… L’entreprise en a pris acte, et la question inaugurale a été remplacée, en novembre 2009, par un « Quoi de neuf ? » plus ouvert.

Information, bavardage et commentaires

LES usagers ont aussi pris l’habitude, pour répercuter un tweet qu’ils voyaient

passer et qui les amusait ou retenait leur intérêt, de le recopier en le faisant précéder de la mention « RT » (« retweet »), diffu- sant ainsi le message à leurs propres lecteurs. Là encore, en 2010, cette fonction

a été intégrée au service, et un bouton

« retweeter » a fait son apparition.

Il est difficile de classer cet acteur majeur de l’Internet actuel. Twitter est-il un réseau social permettant d’échanger avec ses amis, comme Facebook, ou plutôt une agence de presse où chacun a la possibilité d’être

à la fois émetteur et récepteur? Ses fonda-

teurs n’ont jamais trop su sur quel pied danser. En 2010, son président-directeur général et cofondateur, M. Evan Williams, le définissait résolument comme un « réseau d’information (5) » ; mais, un an

plus tard, on vit apparaître de nouvelles fonctionnalités visant à permettre de mieux

« retrouver ses amis ».

Le but recherché par Twitter est à la fois de lutter contre la concurrence et de remédier aux difficultés que rencontrent beaucoup de nouveaux inscrits à trouver leurs marques. L’initiative n’a pourtant pas fait l’unanimité :

«“Trouvez vos amis sur Twitter” : non merci !», ont protesté certains. Ou encore :

«Mes amis ne sont pas prêts à comprendre mon obsession pour Katy Perry [chanteuse pop américaine] » (6). Sur Twitter, en effet, l’internaute, plutôt que de chercher à recons- tituer le cercle de ses proches, amis et connaissances, choisit avant tout de suivre des comptes diffusant du contenu qui l’intéresse; même s’il connaît personnel- lement certains des émetteurs, la démarche est différente.

En outre, ici, tout est public : ce que l’on poste (« tweete »), qui on suit, par qui on

est suivi. Alors que, sur Facebook, l’accès restreint est la règle, rares sont les utilisa- teurs qui activent la fonction «protéger ses tweets ». L’intérêt de Twitter réside dans la circulation la plus large possible des messages. La colonne des « tendances » permet de voir à tout moment quels sujets ont le vent en poupe, dans le monde ou par pays (voire par ville). Cependant, l’outil se révèle surtout pertinent à petite échelle, là où chacun fait son miel en se composant son assortiment personnel de comptes à suivre – sérieux ou frivoles, généralistes ou hyperspécialisés. Un compte peut être tenu par un individu, mais aussi par une entreprise, une association, un groupe militant, un média… A noter que plus de 40 % des utilisateurs ne publient rien et que plus de 80 % du contenu est produit par 20 % des inscrits (7).

Les photos d’un voyage ou d’une fête seront toujours plus à leur place sur Facebook. Mais Twitter, loin d’être un

téléscripteur numérique froid et neutre,

a aussi créé un rapport nouveau à l’infor- mation, qui y est abondamment relayée

à travers des liens vers diverses sources. Autrefois cantonnée à la sphère privée,

à l’entourage immédiat (ou, pour les

journalistes, aux éditoriaux), la réaction

à l’actualité a donc acquis une dimension

et un poids publics. La twittosphère brasse

un mélange inédit d’information, de bavardage et de commentaire, activités autrefois bien distinctes, ce qui suscite souvent la méfiance et le mépris de ceux qui n’en sont pas familiers. A tort, selon Cardon : « Si l’affirmation des sub- jectivités, le relâchement des formes énonciatives, la ludification de l’infor- mation, l’humour et la distanciation cynique, la rumeur et la provocation, etc., sont en train de devenir des tendances centrales du rapport à l’information,

STILLS GALLERY, PADDINGTON
STILLS GALLERY, PADDINGTON

ANNE FERRAN. – «Birds of Darlinghurst» (Oiseaux de Darlinghurst), 2011

l’exigence de véracité et la quête de nouvelles données ne cessent aussi de se renforcer (8). »

Mystifications et fausses rumeurs sont en effet rapidement identifiées : le tâton- nement et le travail de vérification des données, qu’autrefois seuls les journa- listes se coltinaient, reposent désormais sur tous les internautes, et se déroulent au grand jour. Ainsi, en août 2011, quelques semaines après que le blog A Gay Girl in Damascus (« Une lesbienne à Damas ») se fut révélé un faux, un étudiant britannique a démasqué sur Twitter une autre blogueuse arabe fictive :

sa production d’articles en ligne, incohé- rente et partiale, l’avait intrigué (9).

Souvent qualifié de «couteau suisse», Twitter doit sa popularité à l’extrême diversité de ses utilisateurs et des usages qu’il permet, couplée à des codes commu- nautaires très forts. Comme tous les réseaux sociaux, il fait entrer dans le cadre homogé- néisé d’un « profil » des individus qui peuvent se trouver à des années-lumière les uns des autres.

Tous partagent la même interface, le même langage, les mêmes pratiques de sociabilité virtuelle. Il en résulte un espéranto numérique dont les manifestants arabes, l’hiver dernier, ou les «indignés» espagnols, en mai, ont reproduit les composants sur leurs pancartes, comme autant de signes de reconnaissance.

Mais le fossé qui sépare certains inscrits des autres sait parfois se rappeler à leur bon souvenir : en février, des partisans de la démocratie à Bahreïn, révoltés par la répression exercée contre les manifestants, ont pris à partie sur Twitter des princesses de la famille régnante, s’attirant des réponses d’une arrogance abyssale :

« Laisse les gens de l’élite parler entre

eux, pendant que vous nous enviez en silence. (…) Ce n’est pas de ma faute si tu as une vie merdique. Pas d’argent, c’est ça ? Ça fait mal de voir des gens comme nous profiter de la vie, huh (10) ? »

La souplesse de l’outil implique également une réactivité qui a beaucoup fait pour sa renommée, en lui permettant de coiffer au poteau agences de presse et équipes de télévision. Un tweet a le format d’un texto, et de nombreux utili- sateurs se connectent depuis leur téléphone portable. Une fois lancées, les nouvelles importantes se propagent à toute allure. « Rien, à ma connaissance,

ne va sur cette Terre plus vite que Twitter », concluait un journaliste du Figaro, comme beaucoup de ses confrères, au moment des attentats de Bombay, en novembre 2008 (11).

L’appropriation collective de l’infor- mation fait de la twittosphère un lieu de discussions acharnées. On y retrouve le pire comme le meilleur de ce que peut produire une foule : l’échauffement mutuel, la dictature de l’émotion, l’abandon de tout recul ; mais aussi l’éla- boration d’une vision critique et d’une analyse différente de celle produite par les médias traditionnels.

Crainte de « rater quelque chose »

EN fait, le « temps réel » ne concerne plus seulement le suivi des événements, mais aussi leur dissection collective, qui s’ajuste en permanence à leurs nouveaux développements. Cette accélération verti- gineuse, couplée à l’addiction que peut provoquer Twitter, ne manque pas de susciter des interrogations.

Les capacités humaines d’attention, de compréhension et d’implication émotion- nelle sont sollicitées à un rythme et avec une intensité qui menacent de les mener à l’épuisement.

La logique médiatique, qui voit se succéder des phases d’intérêt passionné et d’indifférence complète à l’égard d’un même sujet, atteint son comble : ceux qui, en mars dernier, s’étripaient sur les réseaux sociaux quant au bien-fondé d’une intervention militaire en Libye comme si leur vie en dépendait n’évo- quent même plus le sujet quelques mois plus tard. Et la formulation de certaines

recommandations de liens laisse songeur :

« Cet article a déjà un jour, mais il mérite quand même d’être lu. »

Twitter fait courir le risque de se retrouver enchaîné à l’actualité immédiate, tel un papillon collé à une fenêtre éclairée, et de vivre dans un temps qui n’aurait plus ni densité ni profondeur (12). Le site se prêtant mal aux recherches thématiques dans ses archives, les plus mordus sont hantés par la crainte de « rater quelque chose » lorsqu’ils se déconnectent. « Regardez-vous, regardez-nous, hypno- tisés par la rivière de mots, d’infos, de pensées et d’émotions qui défile sur nos écrans tactiles », s’alarmait – passagè- rement – le journaliste Jean-Christophe Féraud (13).

Tout l’enjeu consiste donc à trouver comment puiser dans le courant numérique sans s’y noyer. Confronté à ce défi, on ne pourra s’empêcher d’envier ceux qui, il y a vingt ans, dénonçaient déjà l’invasion tyrannique d’une nouvelle technologie, s’estimant condamnés par la folie de l’époque à «faxer ou périr (14) »

(1) Dominique Cardon, La Démocratie Internet. Promesses et limites, Seuil, Paris, 2010. (2) Cf. Philippe De Jonckheere, «Début», Le bloc- notes du Désordre, 26 juin 2011, www.desordre.net

(3) Dominique Cardon, op. cit.

(4) « Google+ : bon démarrage, mais la route est encore longue», 4 août 2011, www.generation-nt.com

(5) « Twitter ne veut plus être un réseau social», 17 mars 2010, www.infos-du-net.com

(6) « Twitter se met-il la pression?», 19 juillet 2011, www.gizmodo.fr

(7) « Is Twitter a waste of time?», 2 juin 2011, www.problogger.net. De même pour les autres chiffres cités.

(8) « Jusqu’où va la démocratie sur Internet ? Interview de Dominique Cardon », 7 juillet 2011, www.nonfiction.fr

(9) « Twitter investigation uncovers another Middle East hoax », 2 août 2011, http://thenextweb. com (10) Cf. « Bahrain Antoinette : Let them eat LOL : -) », 18 février 2011, http://thegrumpyowl.com (11) Laurent Suply, « Ma soirée Bombay, ou pourquoi Twitter est désormais indispensable», Suivez le geek, 27 novembre 2008, http://blog.lefigaro.fr (12) Cf. « Faire face à une civilisation qui vit dans le présent », 6 septembre 2010, www.internetactu.net, et Hartmut Rosa, Accélération. Une critique sociale du temps, La Découverte, Paris, 2010. (13) « Frères humains, qu’est-ce que Twitter a fait de nous ? », 11 septembre 2010, http://monecran- radar.blogspot.com (14) Maurice Ronai, « “Faxer” ou périr, une culture de l’urgence », Le Monde diplomatique, mai 1991.

 
Sur le site du Monde diplomatique

Sur le site du Monde diplomatique

LA VALISE DIPLOMATIQUE

 

De la Zambie à l’Ouganda :

 

11-Septembre, qu’est-ce qui

arbre chinois, forêt indienne, par Alain Vicky

a

changé ?, par Alain Gresh

(« Echos d’Afrique »)

Syrie : un o cier supérieur parle, par Zénobie

 

Un Etat palestinien, mais lequel ?, par Dominique Vidal (« Visions cartographiques »)

Le projet Gutenberg est orphelin,

En finir (vraiment) avec l’ère Pinochet, par Víctor de La Fuente

Il

y a vingt ans en URSS, par Jean-Marie Chauvier

par Hervé Le Crosnier (« Puces savantes »)

  Cinquante ans après, l’« agent orange » empoisonne le Vietnam, par Marie-Hélène Lavallard («
 

Cinquante ans après, l’« agent orange » empoisonne le Vietnam, par Marie-Hélène Lavallard (« Planète Asie »)

 

BLOGS

 

Cartographie sensible, émotions et imaginaire, par Elise Olmedo (« Visions cartographiques »)

 

Les non-dits de Sarkozy sur la Palestine et Israël, par Alain Gresh

(«Nouvelles

d’Orient »)

Appel à une « règle d’or » pour les pesticides, par Marc Laimé (« Carnets d’eau »)

Manifestation inédite à Tokyo, par Christian Kessler (« Planète Asie »)

 

www.monde-diplomatique.fr

») Manifestation inédite à Tokyo, par Christian Kessler (« Planète Asie »)   www.monde-diplomatique.fr

OCTOBRE 2011 – LE MONDE diplomatique

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OPÉRATIONS MILITAIRES DU GOUVERNEMENT

ONDE diplomatique 4 O PÉRATIONS MILITAIRES DU GOUVERNEMENT Les intellectuels, le défi maoïste Alors que le
ONDE diplomatique 4 O PÉRATIONS MILITAIRES DU GOUVERNEMENT Les intellectuels, le défi maoïste Alors que le
ONDE diplomatique 4 O PÉRATIONS MILITAIRES DU GOUVERNEMENT Les intellectuels, le défi maoïste Alors que le
ONDE diplomatique 4 O PÉRATIONS MILITAIRES DU GOUVERNEMENT Les intellectuels, le défi maoïste Alors que le

Les intellectuels, le défi maoïste

Alors que le premier ministre Manmohan Singh et son gouvernement doivent faire face à une vague de protestation contre la corruption, les opérations militaires contre la guérilla maoïste et les peuples tribaux suscitent une grande indignation. La Cour suprême a dû rappeler au pouvoir les valeurs constitutionnelles. Malgré leurs méthodes, souvent violentes, les naxalites reçoivent l’appui d’intellectuels de gauche de plus en plus nombreux.

P A R N ICOLAS J AOUL E T N AÏKÉ D ESQUESNES *

ANNONCÉE en octobre 2009 par le ministre de l’intérieur Palaniappan Chidambaram, l’opération «Green Hunt» («traque verte») entend éradiquer l’insur- rection maoïste – aussi appelée naxalite – dans les zones forestières et tribales du centre de l’Inde. En plus de six mille cinq cents civils suppléants de police (special police officers) de la milice Salwa Judum (« chasseurs de paix »), active dans le Chhattisgarh, cinquante mille paramili- taires ont été déployés dans cinq Etats-clés de l’insurrection : Jharkhand, Chhattisgarh, Bihar, Orissa et Bengale-Occidental. L’ap- proche sécuritaire qui accompagne le discours officiel sur la croissance écono- mique exacerbe ainsi la posture autoritaire qui a caractérisé historiquement le déve- loppement indien, souvent au détriment des populations et de la démocratie locales.

La communication gouvernementale, largement relayée dans les médias, présente « Green Hunt » comme une nécessaire étape de pacification en vue du dévelop- pement. Cependant, les prises de position de certains intellectuels montrent un regain de vigilance et de suspicion à l’égard d’un modèle néolibéral qui s’accompagne de graves violations des droits humains. Or

le

potentiel minier de la région est tel que

le

gouvernement et les milieux écono-

miques misent aujourd’hui sur ces projets

d’extraction pour atteindre leur objectif

de croissance à deux chiffres.

Dès l’annonce de « Green Hunt », le cri

d’alarme des intellectuels laissait présager un basculement des forces progressistes en faveur des naxalites, alors même que

le choix de la clandestinité et la radicali-

sation récente de ces derniers avaient accru leur isolement par rapport au reste de la société. Sumanta Banerjee, historien du naxalisme, nous explique : «Nous sommes arrivés à un point où les intellectuels indiens ne peuvent pas rester neutres. Même s’ils ne sont pas d’accord avec la tactique des maoïstes, ils doivent s’opposer aux politiques d’industrialisation préda- trices menées par le gouvernement, qui conduisent à confisquer des hectares de terres fertiles, à détruire des rivières et à faire fuir des milliers de villageois de leur lieu de vie. » De manière plus générale «la résistance armée des maoïstes et celle, non violente, des gandhiens se rejoignent dans une opposition claire au modèle néolibéral de développement que défend l’Etat indien ».

Au nom de la lutte contre le terrorisme

EN l’absence des maoïstes, la forte médiatisation du conflit tend à assigner aux intellectuels de gauche invités par les médias une position de porte-parole malgré eux, alors même qu’ils ne font que soutenir la cause tribale et dénoncer des injustices. Mettant en avant leur qualité de « citoyens concernés », ils montrent qu’ils continuent à croire en un modèle équitable de développement. Leurs inquiétudes semblent trouver un écho au sein des institutions. C’est ce que confirme le jugement de la Cour suprême du 5 juillet dernier : il déclare anticons- titutionnel le recours aux special police

* Respectivement anthropologue, chercheur du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS), et rédactrice spécialiste de l’Asie du Sud à Courrier international.

officers, exige le désarmement immédiat des jeunes recrues de la milice et impose au gouvernement central de cesser de la subventionner (lire l’encadré ci-dessous). Le gouvernement de New Delhi est accusé de faire « une interprétation tota- lement erronée de ses responsabilités constitutionnelles ».

Ce rappel à l’ordre de la part de la plus

haute autorité n’aurait pas pu intervenir sans l’initiative de citoyens qui ont déposé une plainte contre l’Etat du Chhattisgarh, en 2007, pour atteinte à l’intérêt public.

A leur tête, Nandini Sundar, la jeune direc-

trice du département de sociologie de la

Delhi School of Economics et doyenne

de la faculté des sciences sociales de l’uni-

versité de Delhi, a donc réussi son pari

présent saluée de toutes parts,

citoyen. A

cette bataille juridique a été menée avec un sentiment d’isolement, voire de mépris de la part d’une gauche plus radicale, enthousiasmée par la lutte armée. La très médiatique écrivaine et militante écolo- giste Arundhati Roy, bien qu’elle n’approuve a priori ni le projet politique des maoïstes ni leurs méthodes, est ainsi revenue sur ses positions non violentes, dont elle nie la pertinence dans un contexte de guerre civile. Son séjour dans la forêt avec les rebelles, qu’elle a relaté dans un récit de trente-deux pages paru en mars 2010 dans Outlook, l’un des grands hebdomadaires nationaux, a suscité la controverse (1). Contemptrice acerbe du mode de vie consumériste des couches moyennes, elle oppose à leur égoïsme de classe les idéaux politiques qui animent cette rébellion, cristallisant de ce fait sur sa personne l’animosité ambiante à l’égard des intellectuels.

Alors qu’elle se montre critique envers les naxalites dans d’autres articles – toujours dans Outlook, en octobre 2010, elle fustigeait par exemple un modèle politique autoritaire et l’absence de programme écologique clair –, elle donne dans « Walking with the comrades » la parole aux villageois ayant rejoint la People’s Liberation Guerrilla Army. Cet

exercice de « journalisme embarqué » présente pour la première fois la version des guérilleros et offre une vision quali- tative du conflit, systématiquement ignorée par les médias indiens au profit d’une approche souvent réduite au bilan des victimes et à un assemblage de termes anxiogènes issus de la sémantique officielle (« zones infestées », « éradi- cation », « menace maoïste », etc.). Alors que les maoïstes ont été qualifiés en 2004 de « plus grave menace de sécurité intérieure » par le premier ministre Manmohan Singh, l’écrivaine dresse, avec un romantisme assumé et une désinvolture élégante, le portrait d’une armée de pauvres. « Gandhi, sors ton flingue ! », lance-t-elle, avec son sens de la formule iconoclaste, résumant sa démarche face au mépris officiel de l’écologie et de l’humanisme.

Réfugié à New Delhi pour échapper à la loi sécuritaire d’exception adoptée en 2005 par l’Etat du Chhattisgarh, le militant gandhien Himanshu Kumar a lui aussi révisé ses convictions non violentes. Elevé dans un ashram en Inde du Nord par des parents adeptes de Mohandas Karam- chand Gandhi, il s’était installé dans le district de Dantewada, bastion maoïste, afin de « tester réellement la force de la

CHATTERJEE & LAL, MUMBAI
CHATTERJEE & LAL, MUMBAI

HITESH NATALWALA. – « Shoot Em Up » (Flinguez-les), 2009

HITESH NATALWALA. – « Shoot Em Up » (Flinguez-les), 2009 Polémiques autour de la Cour suprême

Polémiques autour de la Cour suprême

termes sans ambiguïté, que l’Etat s’efforce sans relâche de promouvoir la fraternité entre tous ses citoyens», précise le jugement.

Alors que les journaux les plus progressistes comme The Hindu ou Tehelka ont salué ce rappel à l’ordre de la légalité comme un document histo- rique, la tendance générale dans la presse anglo- phone a été à la dénonciation. Si The Pioneer, aux positions souvent réactionnaires, n’hésite pas à qualifier les juges d’intellectuels déconnectés des réalités de terrain, n’ayant pas compris que les milices étaient avant tout un « mouvement de la base », la plupart des articles fustigent un abus de fonction et d’autorité morale. Le rédacteur en chef de The Indian Express n’hésite pas à tourner en ridicule la plus haute juridiction du pays en déclarant que le jugement a « la profondeur intellectuelle d’un étudiant en master de la JNU » – Jawaharlal Nehru University (JNU), à New Delhi, la plus prestigieuse université de sciences humaines, est systémati- quement visée par ces appels à peine voilés à une « chasse aux sorcières », en tant que lieu historique de formation des intellectuels de gauche.

A U-DELÀ de l’interdiction de la milice Salwa Judum (« chasseurs de paix ») et du recours aux suppléants de police issus des popula-

tions locales (special police officers) dont les bas salaires sont subventionnés par le gouvernement central (lire l’article ci-dessus), le jugement de la Cour suprême du 5 juillet 2011 a créé la contro- verse en raison d’un réquisitoire enflammé contre le modèle néolibéral de développement. Lequel est accusé d’être à l’origine de la guerre civile au Chhat- tisgarh, de mettre en danger le pays et les valeurs constitutionnelles, à plusieurs égards. Sur un plan écologique, il encourage des « formes prédatrices de capitalisme» et se nourrit «du pillage et du vol des ressources naturelles ». Sur un plan social et humain, il engendre « la grande misère et le désespoir» des populations et aboutit à un « régime

de violations flagrantes des droits humains ». Sur un plan politique et moral enfin, il mène à la « faillite de l’Etat» vis-à-vis de ses responsabilités constitu- tionnelles. La rhétorique officielle, selon laquelle

«un tel paradigme de développement est néces- saire et ses conséquences sont inévitables, ne peut tenir. La Constitution elle-même exige, dans des

Après une période d’enthousiasme pour ce jugement aux airs de manifeste, certains progres- sistes ont pris quelque distance. Ainsi, dans un article paru dans Economic & Political Weekly, la chercheuse Bela Bhatia note que, en se focalisant exclusivement sur les six mille cinq cents hommes de la milice, le jugement passe sous silence les principaux acteurs du conflit : les forces régulières de la police et les quarante mille paramilitaires officiellement chargés de l’opération «Green Hunt» («traque verte») dans le Chhattisgarh et qui sont susceptibles de commettre des exactions. Or que peut le judiciaire contre ces forces légales? Ainsi, même si l’interdiction du recours aux milices et aux special police officers dans de telles opérations de maintien de l’ordre représente un acquis pour l’avenir, il ne s’agit que d’une «condamnation de certains aspects du modus operandi de la guerre – pas de la guerre elle-même». Selon elle, la Cour suprême semble ainsi dire aux acteurs de la répression : «Vous pouvez garder les AK-47, mais vous allez devoir vous passer des armes artisanales. »

N. J. ET N. D.

non-violence (2) ». En mai 2009, son ashram, qui sert de centre social et médical

à la population locale, est détruit par des

centaines de policiers et de paramilitaires du gouvernement central. Motif présumé de cette attaque : son travail d’assistance légale, qui a permis à six cents aborigènes indiens de porter plainte contre les exactions de la milice, et le fait qu’il accueille des membres d’organisations non gouvernementales (ONG) venus enquêter sur les exactions. Agressé alors qu’il avait tenu à conserver sa neutralité dans le conflit, il justifie désormais la résistance armée.

Après une phase de factionnalisme intense, l’aile dure du mouvement naxalite, né à la fin des années 1960 à la suite de la révolte tribale de Naxalbari, s’est réunifiée en 2004 sous le nom de Parti communiste indien maoïste (PCI-m), autour d’un programme de lutte armée à partir des zones tribales du centre de l’Inde (3). Dans le contexte de l’après-11-Septembre, les autorités ont relié la question naxalite à la problématique internationale du « terro- risme » : un moyen commode de justifier leur approche purement sécuritaire d’un problème structurel, à la fois économique, social, environnemental et politique. Poursuivant dans cette logique, certains dépositaires de l’autorité officielle cèdent parfois à la tentation dangereuse de crimi- naliser les intellectuels et les membres d’ONG les plus ouvertement engagés, en dénonçant leur prétendu soutien à des « terroristes ». L’exemple le plus célèbre est celui du « médecin aux pieds nus » et militant des droits humains Binayak Sen, qui, en dépit d’une importante campagne internationale en faveur de sa libération, a passé deux ans derrière les barreaux. La Cour suprême a invalidé en avril 2011 sa condamnation à perpétuité par la haute cour du Chhattisgarh pour « sédition et complot» avec les maoïstes, condamnation fondée sur les visites médicales qu’il avait effectuées à la prison de Raipur auprès d’un prisonnier maoïste.

De la même manière, à New Delhi, en mars 2010, le président de l’université Jawaharlal-Nehru, un bastion de la gauche universitaire où se forment de nombreux militants et futurs cadres marxistes, a tenté de censurer certaines activités cultu- relles et politiques sur le campus, pour finalement échouer face à la mobilisation et aux violences politiques entre pro et anti-« Green Hunt ». « Les réunions publiques, projections de film et exposi- tions ne seront autorisées que dans la mesure où elles ne compromettent pas l’intégrité, l’harmonie et la sécurité natio- nales », stipulait la circulaire, qui visait le Forum Against War on People.

Dans les milieux marxistes, la rébellion

maoïste ravive une tension historique entre partisans de l’insurrection armée et légalistes. Depuis quelques années, le soutien des intellectuels marxistes au communisme parlementaire du Parti communiste indien marxiste (PCI-M) s’est considérablement érodé en raison de sa politique favorable à l’implantation de multinationales au Bengale-Occidental, où il a perdu les élections de mai 2011 après avoir gouverné durant plus de trois décennies (4). En mars 2007, à Nandigram, la répression violente contre les opposants

à une zone économique spéciale, qui fait

quatorze morts, suscitait un tollé dans

l’opinion publique.

La radicalisation de la gauche indienne gagne également à être analysée au prisme du sentiment nationaliste. L’opposition au néolibéralisme ravive en effet un sentiment anti-impérialiste. La résistance armée des populations tribales parvient

à cristalliser un vieil idéal de souveraineté

populaire qui imprègne la contestation en Inde depuis les luttes anticoloniales. L’insurrection actuelle fait ainsi écho aux luttes paysannes qui ont marqué la gauche

(1) « Walking with the comrades », Outlook, New Delhi, 29 mars 2010. (2) « If Gandhi were alive today, he’d be in a jail in Dantewada : Himanshu Kumar », entretien sur Daily News and Analysis, Bombay, 23 mai 2010, www.dnaindia.com (3) Lire Cédric Gouverneur, «En Inde, expansion de la guérilla naxalite », Le Monde diplomatique, décembre 2007. (4) Lire Cédric Gouverneur, « “Didi”, ou la politique du grand écart», Le Monde diplomatique, août 2011.

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LE MONDE diplomatique – OCTOBRE 2011

CONTRE LES NAXALITES

et la répression en Inde

universitaire et alimenté sa critique du nationalisme indien et de son caractère bourgeois, après avoir été redécouvertes par le courant historiographique des subaltern studies. Les défenseurs de la cause tribale ou adivasi (littéralement, les « habitants des origines ») soulignent également une différence fondamentale avec les luttes sécessionnistes des dernières décennies, situées dans des régions à proximité des frontières, comme le Cachemire, le Pendjab ou le Nord-Est. Contrairement à ces dernières, les forêts du Dandakaranya sont au cœur du terri- toire national. De même, l’Etat indien s’est posé dès l’indépendance en protecteur des populations tribales dont le mode de vie est menacé par la moder- nisation. A bien des égards, l’aborigène incarne dans l’imaginaire nationaliste cet « autre de l’intérieur », à la fois archaïque, vulnérable et authentique, suscitant dans les classes moyennes urbaines un mélange de mépris et de mauvaise conscience.

La dénonciation des coûts humains et écologiques induits par l’industrialisation forcée de leurs territoires confère dès lors un nouveau poids moral à la critique de

la loi de 2005 sur les zones économiques spéciales. Invoquant une atteinte à la souveraineté nationale, les critiques de ce nouveau modèle de développement font vibrer la corde émotionnelle. Ils assimilent le renoncement au modèle socialiste qui imprégnait la rhétorique officielle de l’indépendance à la trahison d’une promesse symbolique : celle de tourner résolument le dos à un passé d’exploitation au profit d’une puissance étrangère. Ils pointent ainsi le lien entre exploitation capitaliste et colonialisme, jadis au centre de la critique anticoloniale du drainage des richesses. La politique gouvernementale dans les zones tribales symbolise donc à différents niveaux la déviance des officiels par rapport au projet national adopté à l’indépendance. Le type de développement autoritaire, propice à l’exploitation des ressources et de la main- d’œuvre, revient en effet à confisquer un système démocratique de gestion locale. Or cela se produit au moment où les milieux les plus démunis, mieux alphabétisés commencent à maîtriser le fonctionnement des institutions locales et à en faire bon usage pour défendre leurs droits.

Débat sur la non-violence

LA mobilisation des intellectuels, confrontés à la montée en puissance des classes moyennes, est également pour eux une manière de rompre avec le consu- mérisme de leur propre milieu et de dénoncer leur éloignement du modèle nehruvien : celui d’une bourgeoisie natio- nale éclairée, responsabilisée vis-à-vis des problèmes du peuple et soucieuse de son progrès.

Pour comprendre la relation de ces milieux avec le maoïsme, il faut avoir à l’esprit que le communisme indien a histo- riquement recruté nombre de dirigeants et de cadres au sein de la bourgeoisie et des hautes castes. Des camaraderies forgées sur les bancs des universités les plus prestigieuses font que le mouvement maoïste continue apparemment à bénéficier d’une certaine bienveillance dans les sphères intellectuelles, et même dans les classes dirigeantes.

En comparaison, la mobilisation anti- castes des dalit (intouchables) n’a jamais bénéficié de cette complicité. La défiance mutuelle et ancienne entre les intellec- tuels de gauche et ces derniers explique ce déficit de légitimité, en dépit d’un profond légalisme et d’une adhésion sans faille au modèle républicain. Depuis les années 1990, l’intelligentsia de gauche se trouve en effet discréditée par le combat que les dalit ont choisi de mener pour eux-mêmes et par eux-mêmes. Ecartés de la mobilisation en raison de leur appar- tenance aux castes brahmaniques, les intellectuels marxistes ont même été soupçonnés d’un paternalisme malveillant et qualifiés d’ennemis de l’émancipation.

A l’inverse, le maoïsme, qui s’affiche pourtant comme résolument hors la loi et violent, bénéficie de l’aura que donne le renoncement individuel dans la lutte pour les idéaux. Si l’on adopte la grille de lecture des dalit, il est tentant de voir dans ce traitement de faveur une logique pater- naliste sous-jacente, les adivasi, moins organisés et moins politisés que les dalit, ne présentant pas la même résistance à une direction exogène. Un impensé élitiste affleure d’ailleurs dans les pétitions du mouvement contre « Green Hunt », où la notion de citoyenneté semble parfois réservée aux militants de la « bonne société » civile, tandis que les populations tribales sont désignées comme la « population locale ».

Comme le rappelait l’économiste marxiste Biplab Dasgupta, l’engagement naxalite des étudiants bhadralok, issus de l’élite traditionnelle bengalie de Calcutta, au début des années 1970, a constitué un puissant agent de légitimation sociale pour le maoïsme indien : « Le mouvement ne pouvait pas être rejeté comme étant contrôlé par des voyous et des marginaux, puisque l’élite y jouait un rôle moteur (5). » Le renoncement au confort et à la réussite que représente

l’engagement dans la clandestinité pour des enfants de bonne famille motivés par un idéal suffirait-il à sanctifier la rébellion aux yeux des intellectuels ? Les récits maoïstes encensant les « martyrs » de la révolution valorisent en effet l’engagement par altruisme et par idéal, une forme de prestige réservée aux élites, alors que le villageois ne ferait finalement que défendre ses intérêts de classe.

La question du rapport à la violence est symptomatique de cet impensé élitiste de la gauche indienne. Si les défenseurs des adivasi sont divisés entre ceux qui la condamnent et ceux qui la justifient, les deux camps se renvoient l’accusation de traiter cette question sur un plan idéaliste, décalé par rapport à la situation sur le terrain. Dilip Simeon, universitaire de New Delhi et ex-maoïste converti au gandhisme, note que la justification de la violence par les naxalites relève d’un rapport platonicien aux idéaux caracté- ristiques du brahmanisme, qui permet de penser qu’une théorie « supérieure » (le marxisme) peut justifier le sacrifice d’êtres « inférieurs » (les populations tribales). Mais son adhésion incondi- tionnelle à la non-violence n’est-elle pas déjà en soi un rapport similaire aux idéaux de Gandhi, qui fait abstraction de la réalité du terrain, où la violence est une donnée quotidienne ? Après son séjour dans les bastions maoïstes, Roy arguait ainsi sur le plateau de la chaîne New Delhi Television (NDTV) : « Pour que la non- violence soit une véritable arme, il faut un public, une audience. Quand mille paramilitaires débarquent dans un village au milieu de la nuit, que faire ? Comment des villageois affamés peuvent-ils choisir la grève de la faim ? Dans un tel contexte, la violence est bien une contre-violence, qui répond à celle de l’Etat. »

L’écrivaine s’insurge également contre la bien-pensance de ceux qui, adoptant par principe une posture « neutre »,

renvoient dos à dos la violence étatique et celle de la rébellion : cette « théorie du sandwich », selon son expression, tend en effet à réduire les populations locales

à des victimes prises entre le marteau de

la répression et l’enclume maoïste, ce qui leur ôte d’emblée la possibilité d’arrêter un choix politique lorsqu’elles s’engagent.

Comme en témoignent les réactions hostiles suscitées par l’engagement de Roy, les médias sont devenus le lieu

d’injonctions répétées à l’adresse des intellectuels dissidents de se conformer

à un mode de pensée et de comportement

« national ». Dans une séquence télévi- suelle d’anthologie, la journaliste de la chaîne Cable News Network - Indian Broadcasting Network (CNN-IBN) invite

l’écrivaine à « aimer l’Inde ou la quitter »… Les menaces d’arrestation qui ont pesé sur Roy après ses propos en faveur de l’autodétermination du Cachemire confirment l’existence d’un

AFGHANISTAN CHINE JAMMU-ET- Srinagar CACHEMIRE HIMACHAL PRADESH Simla Chandigarh UTTARANCHAL ARUNACHAL PENDJAB
AFGHANISTAN
CHINE
JAMMU-ET-
Srinagar
CACHEMIRE
HIMACHAL
PRADESH
Simla
Chandigarh
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ARUNACHAL
PENDJAB
PRADESH
PAKISTAN
HARYANA
NÉPAL
SIKKIM
BHOUTAN ASSAM NAGALAND
Naxalbari
New
Lucknow
MEGHALAYA
Delhi
MANIPUR
Jaipur
UTTAR
BIHAR
BANGLADESH
PRADESH
Patna
RAJASTHAN
MIZORAM
TRIPURA
BENGALE-
MADHYA
JHARKHAND
OCC.
Calcutta
BIRMANIE
PRADESH
Nandigram
Ahmedabad
Bhopal
CHHATTISGARH
Raipur
ORISSA
GOLFE DU
GUJARAT
Surat
BENGALE
Forêts du
Raipur
Bhubaneshwar
MAHARASHTRA
Dandakaranya
Bombay
Dantewada
Hyderabad
KARNATAKA
ANDHRA
Panaji
Forte présence de
la guérilla naxalite
PRADESH
ÎLES
OCÉAN
GOA
ANDAMAN
INDIEN
ET
Kambalapalli
Madras
Population des
agglomérations
Millions de personnes
NICOBAR
Bangalore
Pondichéry
17
TAMIL
0
300
600
900 km
NADU
KERALA
7
5
3
Source : International Institute
for Strategic Studies (IISS).
SRI
Trivandrum
LANKA

courant d’opinion hostile à la liberté d’expression, tant dans les institutions que dans les milieux de droite. La branche féminine du Bharatiya Janata Party (BJP, nationalistes hindous) a attaqué son domicile, tandis qu’une cour de justice locale y a trouvé un prétexte à enregistrer une plainte pour sédition (6).

Se rendre au Chhattisgarh est également devenu difficile pour les experts indépen- dants. Roy et Sundar, ainsi que M. Kumar, ont été déclarés persona non grata par la police de cet Etat. Le militant et renonçant (7) hindou Swami Agnivesh, qui a pris des initiatives en faveur de pourparlers de paix, n’a pas non plus échappé à ces intimidations. Fin mars 2011, une foule composée de membres des forces de l’ordre et de miliciens l’a attaqué et blessé à la tête alors qu’il se rendait dans l’un des trois villages brûlés par les paramilitaires, où des femmes avaient été violées et trois hommes tués. Une agression de trop contre une figure respectée de l’opinion, qui n’a pas manqué d’influencer le verdict des juges de la Cour suprême.

De façon générale, c’est bien contre l’engagement en faveur des défavorisés, pourtant autrefois porté par le Mahatma Gandhi, Jawaharlal Nehru et Bhimrao Ramji Ambedkar, pères fondateurs de l’Inde indépendante, que l’Etat lui-même s’acharne. La capacité des intellectuels à interpeller une partie de l’opinion et des classes dirigeantes repose sur le sentiment que « le résultat de ce qui se passe là-bas aidera à définir le type de pays que l’Inde va devenir dans les années qui viennent », comme l’affirme Sundar dans son livre Subalterns and Sovereigns (8). Cette inquiétude de la plaignante a été validée par le jugement de la Cour suprême, qui évoque, à propos de l’attitude gouvernementale, « l’obs- curité qui a commencé à envelopper nos décideurs politiques, de plus en plus aveugles aux valeurs et à la sagesse constitutionnelles ». La légitimité morale de la classe dirigeante se voit donc remise en cause par la plus haute autorité officielle, qui affirme qu’elle a été gagnée par « la culture de l’égoïsme sans bornes

et de l’avidité, engendrée par l’idéologie de l’économie néolibérale ».

En dépit de sa victoire, au terme d’un procès éprouvant de quatre années contre l’Etat du Chhattisgarh, Sundar reste aujourd’hui pessimiste. Alors que le remaniement ministériel du 12 juillet 2011 fournissait l’occasion de limoger le ministre de l’intérieur, M. Chidambaram, le premier ministre l’a maintenu à son poste et a en revanche muté son ministre de la justice, M. Veerappa Moily. Lequel n’avait pas su empêcher la Cour suprême d’émettre plusieurs jugements accusant le gouver- nement de manquer à ses responsabilités non seulement dans cette affaire mais aussi dans les récents scandales de corruption et d’évasion fiscale.

L’actuel gouvernement espère ainsi conserver le soutien électoral des classes moyennes urbaines, récemment reconquises par le Parti du Congrès aux dépens du BJP. Afin de ne pas perdre l’électorat défavorisé, le parti présente également une face plus «sociale», grâce à M me Sonia Gandhi, qui est à sa tête, et à son fils Rahul. Leurs discours souhaiteraient faire oublier que le pouvoir défend avant tout les intérêts miniers.

Certains craignent désormais que la fin de la milice, à la suite de cette décision de justice, ne débouche sur un Etat policier, voire sur l’intervention de l’armée régulière. Mais les militaires eux-mêmes jugent une telle option trop délicate sur le plan politique : comment justifier que l’armée intervienne contre sa propre population ? Renforcés par le soutien des intellectuels, les maoïstes semblent conserver un avantage idéologique et moral, en se positionnant habilement comme les seuls véritables défenseurs d’une éthique nationale de responsabilité vis-à-vis du peuple.

N ICOLAS J AOUL

ET N AÏKÉ D ESQUESNES .

(5) Biplab Dasgupta, The Naxalite Movement, Allied Publishers, Bombay, 1975. (6) Un délit inscrit dans le code pénal afin de sanctionner les « paroles, signes ou représentations qui encouragent à la haine, au mépris, à la désaffection contre le gouvernement établi par la loi indienne ». (7) Qui mène une vie d’ermite itinérant. (8) Nandini Sundar, Subalterns and Sovereigns. An Anthropological History of Bastar (1854-2006), préface à la seconde édition, Oxford University Press, New Delhi, 2008.

Anthropological History of Bastar (1854-2006) , préface à la seconde édition, Oxford University Press, New Delhi,
Anthropological History of Bastar (1854-2006) , préface à la seconde édition, Oxford University Press, New Delhi,

OCTOBRE 2011 – LE MONDE diplomatique

6

LE PARADOXE

OCTOBRE 2011 – L E M ONDE diplomatique 6 L E PARADOXE Demain l’Etat palestinien, En
OCTOBRE 2011 – L E M ONDE diplomatique 6 L E PARADOXE Demain l’Etat palestinien, En
OCTOBRE 2011 – L E M ONDE diplomatique 6 L E PARADOXE Demain l’Etat palestinien, En
OCTOBRE 2011 – L E M ONDE diplomatique 6 L E PARADOXE Demain l’Etat palestinien, En

Demain l’Etat palestinien,

En 1948 – qui s’en souvient ? – , les Etats-Unis avaient hésité à reconnaître Israël (lire ci-dessous). En 2011, ils n’hésitent pas à bloquer l’adhésion de l’Etat palestinien aux Nations unies. Ce veto, encouragé de fait par l’Union européenne, vise, une fois de plus, à « reporter » la décision et à parier sur une reprise des négociations bilatérales – dont l’échec est inscrit dans le mépris d’Israël envers le droit international.

P A R A LAIN G RESH

DEPUIS l’Antiquité, le paradoxe formulé par le philosophe grec Zénon d’Elée a hanté les logiciens : est-ce qu’Achille «au pied léger» pourrait gagner une course s’il accordait cent mètres d’avance à une tortue? Non, répond Zénon, car le héros de L’Iliade ne pour- rait jamais la rattraper : en effet, il rédui- rait d’abord de moitié son retard, puis de la moitié de la moitié, ainsi de suite à l’in- fini, sans que jamais la distance entre les deux ne soit nulle (1).

C’est dans le même marathon sans fin que s’est engagée l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) avec sa quête d’un Etat. Chaque étape franchie semble la rapprocher du but, mais il reste toujours une moitié de la distance à parcourir, une dernière condition à remplir, une ultime concession à consentir. En 1999, l’OLP annonça qu’elle proclamerait la naissance de l’Etat palestinien, à l’issue de la période intérimaire d’«autonomie» de la Cisjordanie et de Gaza voulue par les accords d’Oslo de 1993. Les Etats-Unis et l’Union européenne firent pression et, en échange d’un report, l’Union affirma durant un sommet à Berlin, en mars 1999, «sa disposition à considérer la reconnaissance d’un Etat palestinien».

En mars 2002, le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU)

proclamait son attachement à la vision d’une région dans laquelle coexisteraient deux Etats, Israël et la Palestine. L’année suivante, le Quartet (Etats-Unis, Union européenne, Russie et ONU) publiait une « feuille de route » prévoyant la création de l’Etat palestinien avant la fin 2005. Après un gel des négociations, le président George W. Bush convoquait à Annapolis, en novembre 2007, l’une de ces réunions si médiatiques qu’affectionne la «commu- nauté internationale », où se côtoyaient l’Europe et la Russie, la Syrie et l’Egypte, les Palestiniens et les Israéliens : un communiqué prédisait que l’horizon serait finalement atteint à la fin 2008. Le 23 septembre 2010, dans son discours devant l’Assemblée générale de l’ONU, le président Barack Obama exprimait son espoir de voir la Palestine intégrer l’Orga- nisation en septembre 2011. Un an plus tard, il annonçait qu’il opposerait son veto à une telle admission.

Cette longue histoire de promesses bafouées a contraint la direction palesti- nienne à s’adresser directement aux Nations unies, à se dégager des négocia- tions bilatérales « sans conditions préalables », c’est-à-dire dans un contexte où le renard « libre » s’ébat dans le poulailler « libre ». Ce faisant, elle recon- naissait de facto l’échec de sa stratégie passée.

AGIAL ART GALLERY, BEYROUTH
AGIAL ART GALLERY, BEYROUTH

ABDUL RAHMAN KATANANI. – « After Six Days and We Will Be Back, Inshallah » (Après six jours, nous serons de retour, Inch Allah), 2011

En 1969, à la suite de la défaite arabe de juin 1967 (2), les mouvements armés de fedayins prenaient le contrôle de l’OLP et se débarrassaient de l’ancienne direction, qui avait failli en s’alignant sur les régimes arabes. La nouvelle orientation de l’OLP se fondait sur trois piliers : la lutte armée, méthode privilégiée à l’époque dans ce que l’on appelait le tiers-monde, où il fallait comme le disait Ernesto Che Guevara « créer un, deux, trois, de multiples Vietnam » ; la libération de toute la Palestine (et donc la destruction des struc- tures sionistes d’Israël) et l’édification d’un Etat démocratique où coexisteraient musulmans, juifs et chrétiens; l’indépen- dance de la direction palestinienne (notam- ment à l’égard des régimes arabes).

Le principal succès de l’OLP fut de réussir à regrouper sous sa bannière tous les Palestiniens – de l’ingénieur travaillant au Koweït au paysan de Hébron, en passant par le réfugié du camp libanais de Bourj

Al-Barajneh –, à renforcer leur cohésion nationale et à exprimer leur volonté d’indé- pendance. En revanche, l’échec de la lutte armée, le refus de la grande masse des Israéliens d’adhérer à l’utopie de l’Etat démocratique, l’opposition même des alliés de l’OLP, notamment ceux du « camp socialiste », à l’idée de la destruction d’Israël, vont l’entraîner à s’engager dans le jeu diplomatique.

La direction palestinienne avait déjà obtenu de multiples succès dans ce domaine : non seulement elle avait remis la Palestine sur la carte politique – le sort des Palestiniens n’était plus réduit à un simple problème de «réfugiés», il relevait du droit à l’autodétermination d’un peuple –, mais elle se vit reconnaître par les pays arabes comme seul représentant du peuple palestinien. En 1974, Yasser Arafat était accueilli triomphalement à NewYork à l’Assemblée générale de l’ONU, dont l’OLP devint membre observateur.

Mais ces avancées se heurtaient toujours aux deux mêmes obstacles :

Israël et les Etats-Unis, qui refusaient de discuter avec une « organisation terro- riste ». Il faudra encore de longues années, d’interminables tractations et, surtout, le déclenchement de l’Intifada des pierres en décembre 1987 pour que le statu quo apparaisse à tous comme dangereux et que, en Israël même, de nombreuses voix s’expriment en faveur d’un compromis.

En novembre 1988, le Conseil national palestinien proclamait la naissance de l’Etat palestinien et acquiesçait au plan de partage de la Palestine voté par l’Assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947.

(1) Rapporté par Aristote, Physique, livre VI. (2) L’attaque d’Israël contre l’Egypte, la Syrie et la Jordanie aboutit à l’occupation du Sinaï, de la Cisjor- danie, de Gaza, de Jérsusalem-Est et du Golan.

la Cisjor- danie, de Gaza, de Jérsusalem-Est et du Golan. Quand Washington hésitait à reconnaître P
la Cisjor- danie, de Gaza, de Jérsusalem-Est et du Golan. Quand Washington hésitait à reconnaître P

Quand Washington hésitait à reconnaître

P A R I RENE

L. G ENDZIER *

SINGULIER retournement de l’his- toire. En 1948, c’est la perspective d’une déclaration israélienne d’indépendance qui inquiétait Washington : n’allait-elle pas susciter une réaction antiocciden- tale dans les pays arabes et compro- mettre ses intérêts?

Si, à l’époque, le département d’Etat, le ministère de la défense et la Central Intelligence Agency (CIA) se montrent préoccupés, ce n’est pas le cas de Clark Clifford, le conseiller juridique de Harry Truman. A l’image de l’entourage proche du président démocrate, celui-ci insiste sur le fait qu’après tout l’Etat en ques- tion existe déjà, et qu’il vaut mieux le reconnaître avant que l’Union soviétique ne le fasse. Il réussit à convaincre la Maison Blanche. En quelques mois, l’ad- ministration américaine fait volte-face, estimant qu’elle bénéficiera davantage d’un soutien à la création d’Israël.

Un peu auparavant, au cours de l’hiver 1947-1948, Washington envisage d’abandonner son soutien à la résolu- tion 181 de l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) du 29 novembre 1947, qui prévoit le partage de la Palestine et la création d’un «Etat juif» et d’un «Etat arabe». Les combats entre milices juives et arabes suggèrent en effet que sa mise en œuvre impliquerait le recours à la force.

* Professeure de science politique, université de Boston, auteure notamment de Notes from the Minefield. United States Intervention in Lebanon and the Middle East, 1945-1958, Columbia University Press, 2006 (1 re éd. : 1977).

A l’ONU, les Etats-Unis encouragent la proposition d’un cessez-le-feu : une trêve temporaire sous tutelle qui retarde – mais n’invalide pas entièrement – l’ob- jectif du partage. Sur le terrain, les faits ne peuvent être ignorés. Dès le 3 mai 1948, onze jours avant que le Royaume-Uni ne se retire de Pales- tine (sous mandat de la Société des nations depuis 1920), le consul américain à Jérusalem a souligné l’effondrement de l’autorité britannique : «A moins que des renforts arabes importants n’arrivent, nous nous attendons à ce que les Juifs envahissent et occupent la plus grande partie de la ville [Jérusalem] après le retrait des forces britanniques (1)En avril, il avait déjà identifié le moteur du progrès des forces juives : des «opérations agres- sives et irresponsables, tels que les massacres de Deir Yassine et de Jaffa»,

ou la conquête de Haïfa, vidée de ses habitants arabes.

Rapports officiels accablants

Le consul révèle également que les Britanniques et d’autres observateurs

étrangers ont établi, début mai 1948, que

«les Juifs seront en mesure de tout balayer devant eux, sauf si les armées arabes régulières viennent à la rescousse. Avec Haïfa comme exemple d’occupa-

tion militaire par la Haganah (2), il est possible qu’ils rétablissent l’ordre (3) ». Reste à définir l’«ordre» dont il s’agit…

Pour les Britanniques et les Améri- cains, l’importance de Haïfa réside dans sa raffinerie de pétrole, le débouché de l’oléoduc qui transporte la production de l’Iraq Petroleum Company (IPC). Le contrôle des milices juives sur cette raffi- nerie – inacceptable pour les Irakiens – avait détruit le réseau de relations exis-

tant entre les travailleurs palestiniens et juifs au sein de cette entreprise.

Robert McClintock, membre de la représentation américaine à l’ONU, émet l’hypothèse que le Conseil de sécurité

sera bientôt confronté à une douloureuse question : savoir «si l’attaque armée juive sur les communautés arabes de Pales- tine est légitime ou si elle constitue une telle menace pour la paix et la sécurité internationales qu’elle en appelle à des mesures coercitives de la part du Conseil

de sécurité (4) ». McClintock observe par ailleurs que, si les armées arabes devaient entrer en Palestine (ce qu’elles firent effec- tivement le 15 mai), les forces juives prétendraient «que leur Etat subit une agression armée et elles occulteraient par tous les moyens le fait que c’est leur propre agression armée contre les Arabes de Palestine qui est la cause de la contre- attaque arabe». Les Etats-Unis seraient alors contraints d’intervenir (5).

Une dizaine de jours avant le départ des Britanniques, le secrétaire d’Etat américain George C. Marshall adresse à diverses représentations diplomatiques une évaluation – peu flatteuse – des capa-

cités militaires arabes : «Toute la struc- ture gouvernementale irakienne est menacée par des dysfonctionnements

politiques et économiques. Le gouverne- ment du pays ne peut guère se permettre d’envoyer plus que les quelques troupes qui ont déjà été détachées. L’Egypte a récemment subi des grèves et des désor- dres. Son armée est insuffisamment équipée à cause de son refus d’accepter l’aide britannique. Elle est par ailleurs mobilisée pour des opérations de police intérieure. La Syrie n’a ni armes ni armée dignes de ce nom; elle n’a pas été en mesure d’en mettre une sur pied depuis le départ des Français, il y a trois ans. Le Liban n’a pas de véritable armée et celle de l’Arabie saoudite est à peine suffisante pour maintenir l’ordre dans les tribus. De

plus, les rivalités entre l’Arabie saoudite et les Syriens d’une part, et entre les gouvernements hachémites de Transjor- danie [Jordanie actuelle] et d’Irak de l’autre, empêchent les Arabes de tirer le meilleur parti des forces existantes (6)

Le pétrole

avant tout

Cette faiblesse, précise-t-il, «ne signifie pas pour autant que l’Etat juif pourra survivre sur une longue période en tant qu’entité autonome face à l’hostilité du monde arabe». Et le secrétaire d’Etat de conclure : «Si les Juifs suivent le conseil de leurs extrémistes qui privilé- gient une politique de mépris envers les Arabes, l’Etat juif à venir ne pourra survivre qu’avec une assistance étrangère perma- nente.»

Avant mais surtout après la déclaration d’indépendance d’Israël le 14 mai 1948, le gouvernement américain dénonce le traitement des réfugiés pales- tiniens et réclame leur rapatriement. Reconnaissant l’influence du mouvement sioniste aux Etats-Unis – mais ignorant souvent la nature des contacts privés entre le président Truman et les dirigeants de l’Agence juive, dont le futur premier président d’Israël, Chaïm Weizmann –, les experts de la politique étrangère mettent en garde contre les risques d’un soutien de Washington à Tel-Aviv pour ses inté- rêts au Proche-Orient.

La suite leur donnera tort. Moins d’une année après la création d’Israël, le département d’Etat et le ministère de la défense passent d’une position critique à une appréciation positive de la capacité d’Israël à garantir ces mêmes intérêts.

A partir de cette époque, les Etats- Unis soulignent que, si l’opinion publique

arabe et les déclarations des dirigeants de la région se montrent critiques envers Washington, les intérêts commerciaux américains n’en souffrent guère. D’ailleurs, dès la mi-mars 1948, les représentants américains à l’ONU apprenaient que, selon l’Arabie saoudite, «le conflit en Palestine [est] d’ordre intérieur et que le plus important pour les pays arabes [est] de ne rien faire qui puisse fournir l’occa- sion au Conseil de sécurité d’utiliser la force en Palestine (7) ».

La crainte, exprimée par les dirigeants d’entreprises américaines, que l’Arabie saoudite dénonce ses contrats pétroliers s’évanouit bientôt. Dans les faits, nul n’empêchera Aramco – la compagnie pétrolière américaine géante qui contrô- lait l’or noir dans le royaume – d’étendre ses intérêts sur le pétrole offshore.

Mieux : au cours de l’hiver 1948, le directeur de la division du pétrole et du gaz du ministère de l’intérieur américain (qui s’occupe des ressources naturelles), Max Ball, connu pour être l’un des responsables les mieux informés dans ce domaine, rencontre Eliahou Epstein (qui hébraïsera son nom en Elath) (8), direc- teur du bureau de l’Agence juive aux Etats-Unis et président du Conseil général

(1) Courrier du consul général à Jérusalem (Wasson) au secrétaire d’Etat, cité dans Foreign Relations of the United States (FRUS), tome V, partie 2, Washington, DC, 1948, p. 889. (2) Nom donné aux forces armées juives en Palestine avant l’indépendance. (3) Foreign Relations of the United States, op. cit., p. 889. (4) Ibid., p. 894-895. (5) Ibid., p. 895. (6) Ibid., p. 983-984. (7) Ibid., p. 719. (8) Le 18 février 1948, « Memorandum for M. Shertok », n o 210, Political and Diplomatic Documents, December 1947 - May 1948, archives de l’Etat d’Israël, Organisation sioniste mondiale, archives sionistes centrales, Jérusalem, 1979, p. 354.

DE ZÉNON

toujours demain

7

LE MONDE diplomatique – OCTOBRE 2011

Arafat confirmait ces orientations devant l’Assemblée générale de l’ONU réunie à Genève le 13 décembre 1988. Mais Washington restait insatisfait. Une semaine plus tard, le responsable palestinien lut une déclaration – rédigée par le gouver- nement américain (3) ! – confirmant qu’il renonçait au terrorisme, acceptait la

résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies (4) et reconnaissait Israël. Une page semblait tournée, une autre s’ouvrait avec les accords d’Oslo et la poignée de mains entre Arafat et Itzhak Rabin, le 13 septembre 1993, sur la terrasse de la Maison Blanche, sous l’œil attentif du président William Clinton.

Changement de stratégie

LA VOIE dans laquelle se sont engagés Arafat et ses pairs se révèle être une impasse dix-huit ans plus tard. Aucune souveraineté palestinienne n’a été établie en Cisjordanie et à Jérusalem. Le nombre de colons en Cisjordanie, cent mille en 1993, frôle les trois cent mille actuelle- ment, et ceux de Jérusalem sont passés de cent cinquante mille à deux cent mille. L’économie est asphyxiée et les rapports sur le boom que connaîtraient ces terri- toires omettent de rappeler que le produit national brut (PNB) par habitant y est plus faible qu’en 2000 et que seule une couche sociale étroite profite de cette situation (5). Si l’Autorité palestinienne collabore efficacement avec les occu- pants israéliens pour combattre le « terro- risme », elle a aussi imposé un pouvoir autoritaire qui rappelle celui mis en place chez les voisins arabes.

Cet échec, les électeurs palestiniens l’ont sanctionné en votant pour le Hamas en janvier 2006, avant que la victoire leur soit confisquée par la « communauté interna- tionale » alliée à M. Mahmoud Abbas. Mais, pas plus que l’OLP, le Hamas n’offre une stratégie crédible aux Palestiniens. Il se réclame de la lutte armée, mais son bilan dans ce domaine, comme celui des organi- sations fedayins après 1967, est bien mince. Et il a imposé, depuis bientôt trois ans, un cessez-le-feu vis-à-vis d’Israël à toutes les organisations palestiniennes de Gaza. Quant à son autoritarisme, il le dispute à celui de M. Abbas.

Cette crise aurait pu durer, le Fatah et

le Hamas s’agrippant aux branches du

pouvoir. Mais le réveil arabe a bouleversé

la donne. La chute des régimes tunisien

et égyptien d’abord, la fermeté de la Turquie face à Israël ensuite, ont affaibli Washington et Tel-Aviv, privant aussi M. Abbas d’un allié de poids, le président égyptien Hosni Moubarak – tandis que le Hamas était ébranlé par le soulèvement en Syrie. La déception à l’égard du

président Obama, incapable de faire

pression sur son allié Benyamin Netanyahou (le premier ministre israélien), s’accentue. En a-t-il seulement la volonté

à un an d’une élection présidentielle qui

se révèle bien incertaine ?

Sur la scène israélienne, et malgré les

manifestations d’opposition à l’ordre néo- libéral, la grande majorité de la population, traumatisée par la seconde Intidafa et condi- tionnée par la propagande de ses dirigeants, s’est ralliée à l’intransigeance du gouver- nement, et M. Netanyahou fait presque figure de modéré face à son ministre des affaires étrangères Avigdor Lieberman.

M me Shelly Yachimovich, députée et

nouvelle dirigeante du Parti travailliste, déclarait récemment que le projet de coloni- sation n’était «ni un péché ni un crime» puisqu’il avait été lancé par les travaillistes eux-mêmes (ce qui est vrai) et qu’il était donc «totalement consensuel». Commen- tant ces affirmations, M. Henry Siegman, ancien directeur du Congrès juif américain, remarquait : «Laissons de côté l’argument

Israël

sioniste (l’organe directeur des organisa- tions sionistes à travers le monde). L’en- trevue se déroule au moment même où la Chambre des représentants organise une série d’auditions importantes sur le thème «pétrole et défense nationale». Ayant en tête que l’on pouvait trouver du pétrole dans le désert du Néguev (sud d’Israël), Ball invite Epstein à étudier la faisabilité d’une réunion avec les diri- geants du secteur pétrolier, dont le vice- président d’Aramco, le directeur de Socony-Vacuum et le vice-président de la Standard Oil of New Jersey…

Ainsi, les responsables de l’Agence juive aux Etats-Unis mesurent bien l’im- portance que Washington accorde à ses intérêts pétroliers au Proche-Orient (9) :

ils cherchent à répondre aux inquiétudes des dirigeants des entreprises pétrolières et des responsables gouvernementaux américains, qui craignent qu’un soutien à l’Etat juif n’affaiblisse les Etats-Unis dans la région.

« Par la force des armes »

Mais les facteurs ayant conduit Washington à revoir sa politique à l’égard du nouvel Etat sont multiples. Parmi ceux-ci, l’observation des militaires américains qu’Israël pouvait devenir un atout important pour «protéger» la Méditerranée orientale, le Proche-Orient et les intérêts pétroliers. Ce qui n’empêchait ni la prise en compte de sa dépendance vis-à-vis de l’aide extérieure, ni la nécessité de résoudre le problème des réfugiés palestiniens. Mis à part ces réserves, les militaires américains admettent qu’Israël a modifié l’équilibre militaire dans la région, ce qui justifie donc de repenser la politique de Washington.

Le 7 mars 1949, une note du chef

d’état-major de l’armée de l’air, adressée à l’état-major interarmées, sur «les inté- rêts stratégiques américains en Israël» réclame un réajustement en ce sens :

«L’équilibre des pouvoirs au Proche et au Moyen-Orient a été radicalement modifié. Au moment où l’Etat d’Israël a été institué, de nombreux signaux donnaient à penser que sa durée de vie serait extrêmement courte du fait de l’op- position de la Ligue arabe. Toutefois, Israël a maintenant été reconnu par les Etats-Unis et le Royaume-Uni, il va probablement bientôt devenir membre des Nations unies, et a démontré par la force des armes son droit d’être consi- déré comme la nouvelle puissance mili- taire après la Turquie au Proche et au Moyen-Orient (10)

A la lumière de ces événements, il conclut que, «en échange de leur soutien à Israël, les Etats-Unis pourraient à présent tirer des avantages straté- giques de la nouvelle donne politique».

Sur la base de ces calculs, le chef d’état-

major de l’armée de l’air sollicite une étude des «objectifs stratégiques concernant Israël». Il recommande que la formation et la coopération militaires soient reconsidérées, et surtout que l’influence soviétique sur le nouvel Etat soit contrecarrée.

Ce qui a également conduit à une réévaluation implicite de la politique américaine sur la question palestinienne, de plus en plus réduite à un simple problème de réfugiés déconnecté de l’avenir de l’Etat palestinien.

I RENE L. G ENDZIER .

(9) Zohar Segev, « Struggle for cooperation and integration : American zionists and Arab oil, 1940s », Middle Eastern Studies, Londres, septembre 2006, vol. 42 ; n o 5, p. 821 ; n os 7 et 8, p. 829. (10) Archives de l’état-major interarmées, deuxième partie, 1948-1953 (section B), Proche-Orient, p. 181.

bizarre qui veut que le consensus entre des voleurs légitime le vol. Alors que de telles positions sont défendues par les travaillistes en Israël aujourd’hui, comment croire que pourrait émerger la moindre perspective de paix (6)

Et pourquoi les Israéliens refuseraient- ils le statu quo? L’ordre règne en Cisjor- danie, grâce notamment à la collaboration palestinienne. L’isolement international d’Israël n’a que peu de conséquences tant que persiste le soutien des Etats-Unis et que l’Union européenne maintient et étend les privilèges commerciaux, économiques et politiques accordés à cet Etat – Israël vient d’être admis comme membre obser- vateur de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (appelée CERN), sans doute pour le récompenser d’avoir deux cents bombes atomiques. Sans les sanctions internationales et un isolement croissant, sans la forte mobilisation de la population de l’intérieur, et s’il avait fallu compter sur la seule bonne volonté de la communauté blanche, l’Afrique du Sud ne se serait jamais débarrassée de l’apartheid.

L’incapacité de l’OLP à obtenir quoi que ce soit par les négociations et le boulever- sement de la scène arabe ont poussé M. Abbas à se présenter devant les Nations unies. Mais la signification d’une telle inter- nationalisation est encore difficile à mesurer. Amorce-t-elle un changement de stratégie? Ou s’agit-il de reprendre les pourparlers dans des conditions légèrement améliorées?

La population palestinienne reste sceptique, d’autant qu’elle sait que, quel que soit le résultat du vote, le jour d’après, elle continuera de ployer sous l’occupation, même si les menaces israéliennes ou améri- caines restent peu crédibles : elles affaibli- raient leur seul interlocuteur palestinien et mettraient en péril la coopération sécuri- taire qui est tout à l’avantage de Tel-Aviv.

En revanche, l’usage du droit de veto par Washington affectera le poids des Etats- Unis dans la région – on a pu entendre le prince Turki Al-Fayçal, l’ancien ambas- sadeur saoudien à Washington, affirmer que cela précipiterait la fin des relations histo- riques entre Riyad et Washington (ce qui semble tout de même un peu exagéré) (7).

Un statut d’Etat observateur, similaire

à celui de la Suisse jusqu’en 2002, ouvrirait la voie à l’adhésion de la Palestine à la Cour internationale de justice (CIJ) et à la Cour pénale internationale (CPI) (8).

Si les décisions de la première sont de peu de conséquence (elle a condamné en 2004 l’édification du mur par Israël, sans suite), la CPI offre la possibilité de poursuivre des responsables, des officiers, des soldats, des colons israéliens (dont un certain nombre disposent de passeports français et européens) pour crimes de guerre – et même de reposer la question de la coloni- sation puisque, selon ses statuts, celle-ci est un crime de guerre (9). C’est sans doute

la raison pour laquelle M. Nicolas Sarkozy

a demandé aux Palestiniens de renoncer

à ce droit ! Il leur a également enjoint de reprendre les négociations sans conditions (ce qu’exige Israël), promettant sim- plement qu’elles aboutiraient d’ici un an, mais sans préciser ce qui se passerait si cette échéance, une fois de plus, n’était pas respectée.

L’expérience montre qu’il ne sera pas possible pour les Palestiniens de sortir de l’impasse sans créer un rapport de forces différent. Ils pourront y parvenir en s’uni- fiant, en s’appuyant sur les révolutions arabes et en mobilisant leurs soutiens inter- nationaux pour faire pression sur Israël.

A LAIN G RESH .

(3) Mécontents de sa déclaration à Genève, les Etats- Unis avaient exigé qu’il lise un texte qu’ils avaient préparé. En échange de quoi, ils acceptèrent l’ouverture d’un dialogue avec l’OLP. (4) Votée en novembre 1967, elle dénonce l’acqui- sition de territoires par la force et fait allusion aux Palestiniens en utilisant le seul terme « réfugiés ». (5) Lire Sandy Tolan, « Ramallah, si loin de la Palestine », Le Monde diplomatique, avril 2010. (6) Henry Siegman, « September madness », Foreign Policy, Washington, DC, 15 septembre 2011. (7) « Veto a state, lose an ally », The New York Times, 11 septembre 2011.

(8) La question de l’adhésion de la Palestine a soulevé un vif débat parmi les juristes sur lequel on ne peut revenir ici. Cf. «Palestinian membership at the United Nations :

All outcomes are possible », 11 septembre 2011, http://english.dohainstitute.org

(9) Pour une analyse des positions des acteurs, on lira International Crisis Group, « Curb your enthu- siasm : Israel and Palestine after the UN », Bruxelles, 12 septembre 2011.

Crisis Group, « Curb your enthu- siasm : Israel and Palestine after the UN », Bruxelles,
Crisis Group, « Curb your enthu- siasm : Israel and Palestine after the UN », Bruxelles,

OCTOBRE 2011 – LE MONDE diplomatique

8

« S I ÇA NE PREND PAS ICI ,

L E M ONDE diplomatique 8 « S I ÇA NE PREND PAS ICI , En
L E M ONDE diplomatique 8 « S I ÇA NE PREND PAS ICI , En

En Tunisie,

(Suite de la première page.)

Au moins, l’identité politique des grands partis – car la personnalité de leurs

dirigeants peut paraître fluctuante (2) – est

à peu près connue. Di cile d’en dire autant pour la fantomatique Union patriotique libre (UPL), fondée en juin dernier par un homme d’a aires installé à Londres et qui

a fait fortune en Libye, M. Slim Riahi.

Opposé à la limitation des dépenses politiques, qu’il assimile à une manœuvre destinée à empêcher l’émergence de forces nouvelles – dont la sienne, qui ne semble pas manquer de moyens –, M. Riahi a choisi pour porte-parole un diplômé en management de l’université Paris-I, et

président d’un groupe de sociétés. Celui-

ci vient de présenter le programme du

parti : «Notre modèle de développement se base sur la participation populaire, l’éco-

nomie de marché avec plus d’équité sociale, la dignité et l’emploi pour tous, le développement régional. » L’UPL veillera, bien entendu, au « maintien de l’identité arabo-musulmane du pays», sans oublier pour autant son «identification aux valeurs universelles » (3).

On imagine qu’après avoir pris connais- sance d’engagements aussi impecca-

blement précis les électeurs sauront ce qu’il leur reste à faire. Faute de quoi, la présence de l’ex-footballeur Chokri El- Ouaer comme tête de liste de l’UPL pour la région de Tunis devrait dégeler leurs su rages.

L’UPL ne constitue qu’un des nombreux avatars de ces formations créées de toutes pièces et qui comptent savourer les fruits d’une démocratie qui ne leur doit rien. Nul ne peut exclure que dans un mois, au lendemain de l’élection, ou dans un an, au terme probable des travaux de la Consti- tuante, quelques-uns de ceux qui ont d’autant moins participé au renversement du régime de M. Ben Ali qu’ils avaient profité de ses prébendes resurgissent au premier plan. Il leur su ra d’expliquer – il s’y emploient déjà – que le dés ordre doit cesser et le travail reprendre, que tout a déjà changé et que c’est bien assez puisque le tyran est tombé. La révolution française de février 1848 est associée au nom d’Alphonse de Lamartine. Or, dix mois après la proclamation de la république, l’écrivain et ancien ministre des a aires étrangères se présenta à l’élection prési- dentielle et n’obtint que 21 032 voix. Charles Louis Napoléon Bonaparte, candidat des monarchistes et du parti de l’ordre, s’adju- geait, lui 5 587 759 su rages.

Rumeurs d’un « gouvernement de l’ombre »

D IRIGEANT du Parti communiste des ouvriers de Tunisie (PCOT), M. Hamma

Hammami n’exclut pas une restauration

de ce type. C’est pourquoi, alors que les

réseaux sociaux bruissent de rumeurs sur les manigances en ce sens d’un « gouver- nement de l’ombre » dont des hommes d’affaires liés à l’ancien régime tireraient les ficelles, il ne cesse de répéter que «la révolution doit continuer». Il l’expliquait

encore le 9 septembre dernier à Lassouda, petite communauté agricole située à huit kilomètres de Sidi Bouzid, là où en décembre 2010 la mèche des révoltes arabes s’est allumée : «Les richesses tunisiennes ont été confisquées par des voleurs. Désormais on peut s’exprimer, mais la vie quotidienne n’a pas changé. La révolution

doit continuer pour garantir le bien-être de la majorité de la population. Certains ont les moyens de voyager en Amérique, d’autres n’ont pas de quoi se payer un cachet d’aspirine. Résoudre le problème de l’eau ne coûterait pas 1 % de l’argent volé par Ben Ali.»

Ce problème de l’eau, un paysan l’avait exposé un peu plus tôt : «Depuis 1956 [date de l’indépendance] , nous n’avons rien obtenu des gouvernements successifs – ni eau potable ni infrastructures. Ils ont lancé des “études” qui n’ont pas débouché sur des investissements. Ils inaugurent des projets qui n’aboutissent jamais.» De fait, sept mille habitants de la région de Sidi Bouzid dépendent d’une conduite d’eau

KAALAM.FREE.FR / PHOTO : DAVID GAILLARD
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JULIEN BRETON-KAALAM. – «Freedom» (Liberté), Worksop (Royaume-Uni), 2011

précaire longeant la route, et qui ne cesse de casser ou de crever. Le forage d’un puits prometteur a été interrompu et sa margelle bétonnée sitôt que les autorités ont compris qu’il leur faudrait percer la roche pour atteindre une nappe d’eau douce.

L’e ervescence électorale o re donc l’occasion aux habitants de réclamer des crédits de développement, un lycée secon- daire, un dispensaire, des routes en bon état. Riche en productions agricoles (olives, pistaches, amandes), la région est pourtant habitée par une population pauvre. Quelques paysans s’entassent encore dans des maisons de briques grises misérables et minuscules, dormant à même le sol sur des « matelas » de mousse épais de trois centimètres. Les belles villas de La Marsa et les palais de Carthage semblent alors bien loin. Un bulletin de vote pour élire une Assemblée constituante permettra-t-il de sanctionner les respon- sables corrompus de l’ancien régime, de démanteler son appareil policier obèse, de résorber la marée montante du chômage, de mettre en œuvre la « discri- mination territoriale positive» que recom- mande M. Moncef Marzouki, militant des droits humains et président du Congrès pour la République (CPR) ?

Bien que négligée par le pouvoir, Lassouda a changé depuis 1956. Le café du coin dispose d’une liaison Internet à haut débit; chacun ou presque paraît posséder un téléphone portable; la plupart des jeunes utilisent Facebook, et parfois leurs parents aussi. Quand le paysan coiffé d’un chèche enroulé en turban expose ses problèmes d’eau potable à la délégation du PCOT, la scène ressemble à une gravure ancienne jusqu’au moment où la sonnerie de son portable interrompt le récit de ses doléances ; son voisin est distrait à son tour, mais par un texto que lui envoie son fils vivant à Paris. Le changement semble moins net dans

d’autres domaines. Pendant le rassem- blement, organisé sous un soleil de plomb, des spectateurs s’abritent sous deux auvents en toile : l’un destiné aux hommes, l’autre aux femmes et aux enfants. Ici, le public est très largement masculin.

(2) Adversaire de longue date de la dictature, M. Chebbi a été tour à tour proche du Baas irakien, marxiste-léniniste, socialiste, avant de devenir centriste libéral. Ses rapports avec les islamistes, qui ont également évolué, semblent s’être dégradés durant les trois derniers mois. (3) M. Mohsen Hassen, porte-parole de l’UPL, entretien paru dans Le Quotidien, Tunis, 11 septem- bre 2011.

Scrutin, mode d’emploi

L’élection de la Constituante a lieu le 23 octobre en Tunisie, au scrutin de liste (méthode du plus fort reste).

– 7,5 millions d’électeurs potentiels (en Tunisie et à l’étranger).

– 33 circonscriptions dont 6 à l’étranger (Abou Dhabi, Berlin, Marseille, Mont- réal, Paris et Rome).

– 1 600 listes de candidats (à la mi-septembre), dont 845 présentées par des partis (52%), 678 indépendantes (42%), 77 issues de coalitions.

– 218 postes de parlementaire à pourvoir.

Après les révolutions, les privatisations

L’absence de véritable aide internationale fragilise la quête d’une troisième voie, entre dirigisme et capitalisme débridé, dans les pays arabes. Elle les livre à l’influence d’institutions financières dont la crise, au Nord, n’a pas bousculé les certitudes.

P A R A KRAM B ELKAÏD *

CONFRONTÉES à une difficile stabilisation de leur situation politique, la Tunisie et l’Egypte doivent aussi faire face à des défis économiques. La chute des systèmes de prébende mafieuse va certes libérer les énergies et les initiatives individuelles, mais elle ne sera fructueuse que si les nouveaux pouvoirs en place trouvent les moyens financiers de rattraper le temps perdu et d’assurer un dévelop- pement plus égalitaire. Selon les premières estima- tions de la Banque centrale de Tunisie et du ministère égyptien de l’économie, les deux pays auront besoin, au cours des cinq prochaines années, de 20 à 30 milliards de dollars pour améliorer les conditions de vie de leurs popula- tions et désenclaver des régions entières grâce à un programme d’investissements dans les trans- ports, l’énergie et les infrastructures technologiques. Conscientes de ces enjeux majeurs, des person-

* Journaliste. Ce texte est issu du livre qu’il vient de publier, Etre arabe aujourd’hui , Carnets Nord, Paris, 2011.

nalités tunisiennes, mais aussi européennes et arabes (1), se sont regroupées derrière le slogan « Invest in democracy, invest in Tunisia » (« Inves- tissez dans la démocratie, investissez en Tunisie ») et ont lancé un appel, le «manifeste des 200», appelant les pays occidentaux à aider financiè- rement la Tunisie.

Les Etats-Unis et l’Union européenne ont toutefois fait savoir de manière plus ou moins tranchée que leurs caisses étaient vides et que la crise de la dette publique ne les incitait guère à la prodigalité. Lors de la réunion du G8 à Deauville, les 26 et 27 mai 2011, les pays les plus riches de la planète ont certes promis 20 milliards de dollars (14,7 milliards d’euros) sur deux ans à l’Egypte et à la Tunisie, mais ce montant comprend essentiellement des prêts déjà programmés avant la révolution. Quant aux pays arabes, ils ne se précipitent guère pour aider leurs voisins engagés sur le chemin tortueux de la démocratisation. L’Algérie, pourtant forte d’un trésor de guerre de 150 milliards de dollars, n’a alloué que quelques dizaines de millions de dollars à la Tunisie : une misère. Sans compter que le projet de Banque méditerranéenne, dans les cartons depuis 1995, a été définitivement enterré par l’Union en mai 2011. Ainsi, la Banque européenne d’investissement (BEI) – qui va proposer des prêts d’un montant total de 6 milliards de dollars d’ici à 2013 – et la Banque européenne pour la recons- truction et le développement (BERD) seront les principaux organismes prêteurs, aux côtés du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale. Contrairement aux pays d’Europe de l’Est après la chute du mur de Berlin, les pays méditerra- néens engagés dans une transition démocratique ne disposeront pas de «leur» banque de reconstruction et de développement.

A Tunis comme au Caire, où l’on espérait le lancement d’un véritable «plan Marshall» – référence au financement de la reconstruction de l’Europe par

les Etats-Unis après la seconde guerre mondiale –, la déception a été grande. D’autant que plusieurs économistes ont expliqué qu’un tel plan ne coûterait que l’équivalent du financement de deux mois de guerre en Irak, ou 3 % de la facture de la réunification allemande de 1991 (2).

Aller plus loin dans l’ouverture libérale

A défaut de pouvoir compter sur une aide finan- cière à la mesure des défis économiques et sociaux qu’elles affrontent, l’Egypte et la Tunisie sont vivement encouragées par le FMI et la Banque mondiale à aller plus loin dans l’ouverture libérale, quitte à s’adresser aux grands groupes internationaux pour financer leur développement. Aux yeux des bailleurs de fonds internationaux et des multinationales occidentales déjà installées au sud de la Méditerranée et qui souhaitent disposer d’une plus grande facilité d’action, l’option des partenariats public-privé (PPP) fait presque figure de solution miracle. Le principe? Une entreprise privée financerait, construirait, puis exploi- terait un service public (eau, énergie, santé…) pour le compte de l’Etat ou de ses collectivités : une priva- tisation, fût-elle temporaire, qui ne dit pas son nom. Ainsi, avec un cynisme qui leur est propre, les insti- tutions financières internationales demandent à ces démocraties naissantes l’équivalent de ce qu’elles exigeaient des dictatures il y a peu.

Depuis le début des années 1990, le FMI n’a cessé en effet de demander à M. Hosni Moubarak et à M. Zine El-Abidine Ben Ali (présidents respec- tivement de l’Egypte et de la Tunisie) plus de réformes économiques, parmi lesquelles la conver- tibilité totale de leurs monnaies, une « amélioration de l’environnement des affaires » – comprendre

par là plus de facilités pour les investisseurs étrangers –, un retrait accéléré de l’Etat de la sphère économique et une libéralisation des services. Sans jamais remettre en cause leur adhésion à l’économie de marché, les dictateurs déchus avaient veillé à ne pas aller trop loin en matière d’ouverture, conscients que cela pouvait aggraver les disparités sociales. Les futurs gouvernements démocratiquement élus se plieront-ils à ces demandes de libéralisation économique plus poussée ? Les PPP sont-ils vraiment la solution ?

Au sud de la Méditerranée, ce montage apparaît pour les milieux d’affaires et les institutions internationales comme l’outil indispensable pour le financement d’infrastructures. Pourtant, les impli- cations de ce système demeurent largement méconnues. Comme l’ont expliqué Les Echos, « le recours de plus en plus fréquent aux partenariats public-privé n’a pas encore prouvé sa rentabilité économique ». Citant François Lichère, professeur de droit à l’université d’Aix-Marseille et consultant auprès de cabinets d’avocats pour la rédaction de contrats de PPP, le quotidien économique français ajoute que « le risque financier est porté par des sociétés de projet, montées pour l’occasion, qui empruntent 90 % des fonds. L’outil est donc fait pour fonctionner dans des contextes bancaires favorables (3) ».

Cette remarque appelle deux réserves. La première concerne l’état du secteur bancaire.

(1) Parmi elles, les économistes Georges Corm, Jean-Marie Chevalier, Daniel Cohen et El-Mouhoub Mouhoud, les anciens ministres des affaires étrangères Hervé de Charette et Hubert Védrine, ou encore les parlementaires Elisabeth Guigou et Denis MacShane. (2) « Un plan économique pour soutenir la transition démocratique en Tunisie », Le Monde, 18 mai 2011. (3) Catherine Sabbah, « Partenariat public-privé : un mauvais outil de relance », Les Echos, Paris, 15 avril 2010.

ÇA NE PRENDRA NULLE PART »

l’ivresse des possibles

9

LE MONDE diplomatique – OCTOBRE 2011

M. Hammami doit une fois encore se situer par rapport à la religion. «C’est une question piège», commente à voix basse un militant. La réponse – «Les Tunisiens sont des musulmans. Cela ne pose pas de problème : nous défendons les libertés indivi- duelles, de croyance, d’expression » – suscite un petit brouhaha. Le chef commu- niste ajoute alors : « Le parti n’est pas contre la religion, pas contre les mosquées. Quand Ben Ali a été à La Mecque [en 2003, pour y accomplir son pèlerinage], il avait les larmes aux yeux. Et pourtant c’était un voleur… » Le public rit et applaudit cette évocation maghrébine de Tartu e.

Plus tard, M. Hammami complète le propos devant nous : « Le gendre de Ben

UN des dirigeants d’Ennahda, M. Ali Laaridh, admet que la répression policière et l’exil ont modifié la perspective de ses frères de combat : «Nous avons subi des exactions. Nous savons ce que signifie la violation des droits humains. Nous avons vécu dans cinquante pays étrangers. Et nous avons appris ce qu’est la démocratie, les droits de la femme. Il faut donc nous juger d’après notre itinéraire. Et observer comment nous vivons, nous et nos familles :

ma femme travaille, mes filles ont fait des études, une d’elles ne porte pas le voile. »

Ali, Sakhr El-Materi, a acheté un grand terrain et a donné à chaque piste traversant sa propriété l’un des quatre- vingt-dix-neuf noms du Prophète. Il a

fondé la banque islamique Zitouna. Et il

a créé une radio du même nom qui ne

diffusait que des programmes religieux. Lorsque [le cheikh Rached] Ghannouchi [le dirigeant du parti islamiste] a fui la répression de Ben Ali, où a-t-il trouvé refuge ? Au Royaume-Uni, un pays laïque. Lorsque le laïque Ben Ali a fui la révolution, où s’est-il réfugié ? En Arabie saoudite Ce rappel vaut toutes les leçons théoriques. » En particulier à l’heure où chacun prévoit que les islamistes vont constituer le parti le plus important de la prochaine Assemblée constituante.

frappée au coin du bon sens : «Vous n’aurez aucune garantie préalable qu’aucun parti tienne tout ce qu’il a dit »

Soucieux de démontrer qu’ils ont opéré leur mue démocratique, certains dirigeants d’Ennahda se réfèrent de plus en plus souvent au « modèle turc » de M. Recep Tayyip Erdogan, qui vient d’être chaleu- reusement accueilli par les islamistes tunisiens (4). L’analogie est tentante autant qu’éclairante. Dans les deux pays, des chefs charismatiques (Mustafa Kemal Atatürk, Habib Bourguiba) ont privilégié – puis imposé – une modernité séparant les domaines du politique et du religieux. Celle-ci a même emprunté, parfois expli- citement, aux références rationalistes occidentales.

Tout en se défendant de vouloir fermer cette « parenthèse », la plupart des islamistes tunisiens estiment que, un peu comme Atatürk a désorientalisé la Turquie, Bourguiba a désarabisé la Tunisie. Autant dire, l’a trop arrimée à l’Europe. Le programme d’Ennahda, qui ne remet en cause ni le libéralisme ni l’ouverture commerciale (lire l’article ci-dessous) , propose donc un rééquilibrage entre les investisseurs et tour-opérateurs occidentaux, et ceux, «islamiques », venus de la région ou du Golfe.

Chacun parle de démocratie? M. Laaridh réclame par conséquent que la Constituante soit dotée de «libertés sans limites », c’est-

à-dire dispose de la « possibilité de puiser dans les références religieuses, arabo-musul- manes ». Avec Bourguiba, regrette-t-il, «l’Etat a imposé, forcé une évolution vers la rationalité », un peu à la manière d’un « système soviétique ». Il ne s’agit pas pour lui de contester l’acquis des cinquante-cinq dernières années, mais d’objecter qu’il aurait dû être réalisé « avec un coût moindre ».

Les islamistes jouent sur du velours. Assuré de l’impact d’un discours morali-

sateur dans un pays où des fortunes ont été détournées par le clan Ben Ali, Ennahda n’a guère à redouter un débat qui l’oppo- serait à des « éradicateurs » occidentalisés vivant dans des quartiers huppés. Pour ceux-ci, en revanche, le péril est grand. « Pendant un siècle, ils ont été le gratin culturel du pays, résume M. Omeyya Seddik, un militant de gauche autrefois membre du PDP. Ils n’en seront plus qu’une entité résiduelle. Ils jouent leur vie dans cette a aire. »

Un art consommé de la dialectique

L ARTICLE premier de l’actuelle Constitution fait l’objet de controverses infinies. Il a été rédigé avec soin par Bourguiba : « La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain ; sa religion est l’islam, sa langue l’arabe et son régime la république. » Volontairement équivoque, cet énoncé constate que la Tunisie est musulmane. Mais on pourrait aussi le lire comme prescrivant une telle situation, ce qui ferait alors du Coran une source de droit public. A ce stade, supprimer la référence religieuse indignerait les islamistes; la préciser risque d’inquiéter les laïques. Le plus vraisemblable est que le texte actuel sera conservé. « La discussion sur l’article premier a été lancée par les islamistes pour piéger les laïques, estime M. Hammami. Et ils sont tombés dans le piège. Alors que la bonne réponse

était : pourquoi voulez-vous souligner la nature musulmane de la Tunisie ? Dans quel but ? Pour appliquer la charia ? Pour mettre en cause l’égalité entre hommes et femmes ? Chaque fois qu’on a posé ces questions, les islamistes ont reculé. »

Les socialistes du Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL) refusent eux aussi de se laisser acculer sur le terrain religieux. Quand ils défendent le code du statut personnel qui, héritage mis à part, accorde aux femmes des droits égaux à ceux des hommes, ils présentent celui-ci comme un élément fondamental de l’identité nationale, pas comme une imposition de la tradition rationaliste occidentale.

Leur programme aborde d’ailleurs la question avec un art consommé de la dialec- tique : « L’identité du peuple tunisien est enracinée dans ses valeurs arabo-musul- manes, et enrichie par ses di érentes civili- sations ; elle est fondamentalement moderne et ouverte sur les cultures du monde. » Le 10 septembre dernier, M. Mustapha Ben Jaafar, dirigeant du FDTL, a conclu un meeting à Sidi Bou Saïd, village balnéaire et cossu du nord de Tunis, avec d’autres mots pleins d’espoir : «Ceux qui refusent que le pays change agitent des épouvan- tails. Ayons confiance en nous. Un pays aussi petit que la Tunisie, qui a réussi à tenir debout quand la guerre faisait rage à ses frontières, est un pays fort. »

Un pays aussi fort pourrait même, peut- être, résoudre sans trop tarder ses problèmes d’eau potable.

Tentante analogie entre Atatürk et Bourguiba

Est-ce assez pour lever les doutes relatifs au double discours qu’on impute aux islamistes ? Avocate des opposants persé- cutés par l’ancien régime, M me Radhia Nasraoui s’inquiète par exemple de

« réunions d’Ennahda où l’on voit des

banderoles qui proclament : “Pas une voix ne peut s’élever au-dessus de la voix du peuple musulman !”». Et elle observe :

«Entre ce que racontent les dirigeants et

ce que font certains membres, il y a un écart

important. » A défaut d’être pleinement rassurante, la réplique de M. Laaridh semble

KAALAM.FREE.FR / PHOTO : DAVID GAILLARD
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JULIEN BRETON-KAALAM. – «Le Mouvement», Abbaretz (France), 2011

L’outil PPP nécessite des taux d’intérêt peu élevés et des banques en bonne santé. Or ces deux condi- tions sont loin d’être remplies en Tunisie et en Egypte, où de nombreux établissements traînent des créances douteuses et n’ont pas l’expertise nécessaire pour participer à des montages financiers complexes (4). La seconde réserve est liée à la capacité de l’opérateur public à s’assurer que ses intérêts – et ceux du contri- buable – sont respectés, et que le partenaire privé mène bien sa mission. Cela signifie que l’Etat, la collectivité locale ou tout autre acteur public doit avoir les compétences et l’expertise nécessaires pour accompagner et évaluer le PPP. Ainsi, en France, dans un secteur comme celui de l’alimentation en eau potable, les municipalités sont obligées de faire preuve de vigilance pour ne pas se voir imposer des surcoûts et pour que les dispositions contractuelles ne soient pas foulées au pied par l’opérateur privé (5). En clair, les PPP exigent non pas un Etat fort, mais un Etat compétent, capable d’élaborer un cadre juridique solide puis de vérifier la bonne exécution du partenariat. La question est donc de savoir si les futures administrations tunisiennes et égyptiennes en seront capables.

L’impôt, jugé impie par l’islam politique

Existe-t-il une option économique qui ne serait ni un libéralisme débridé ni un retour au dirigisme d’antan ? Si oui, elle ne viendra pas des partis politico-religieux. Comme l’a montré l’économiste égyptien Samir Amin à propos des Frères musulmans, l’islamisme se contente de s’aligner

sur les thèses libérales et mercantilistes et, contrai- rement à une idée reçue, n’accorde que peu d’attention aux enjeux sociaux. « Les Frères musulmans, explique-t-il, sont acquis à un système économique basé sur le marché et totalement dépendant de l’extérieur. Ils sont en fait une compo- sante de la bourgeoisie compradore (6). Ils ont d’ail- leurs pris position contre les grandes grèves de la classe ouvrière et les luttes des paysans pour conserver la propriété de leurs terres [notamment au cours des dix dernières années]. Les Frères musulmans ne sont donc “modérés” que dans le double sens où ils ont toujours refusé de formuler un quelconque programme économique et social (de fait, ils ne remettent pas en cause les politiques néolibérales réactionnaires) et où ils acceptent de

facto la soumission aux exigences du déploiement du contrôle des Etats-Unis dans le monde et dans la région. Ils sont donc des alliés utiles pour Washington (y a-t-il un meilleur allié des Etats-Unis que l’Arabie saoudite, patron des Frères ?), qui leur a décerné un “certificat de démocratie” (7) ! »

On parle souvent des actions caritatives des formations islamistes ; c’est oublier que ces dernières défendent un ordre figé et qu’elles se refusent à penser ou à élaborer des politiques vouées à la diminution de la pauvreté et des inéga- lités sociales. De même, l’islam politique est enclin à favoriser des politiques néolibérales et à s’opposer à toute politique de redistribution par le biais d’impôts jugés impies, exception faite de la zakat,

   

Calendrier des fêtes nationales

   
 

1 er - 31 octobre 2011

 

1 er CHINE CHYPRE NIGERIA PALAU TUVALU

 

Fête nationale Fête de l’indépend. Fête de l’indépend. Fête de l’indépend. Fête de l’indépend.

12

GUINÉE-ÉQUAT.

Fête de l’indépend.

18

AZERBAÏDJAN

Fête de l’indépend.

21

MARSHALL

Fête de l’indépend. Fête nationale

Fête nationale

23

SOMALIE

HONGRIE

2

GUINÉE

Fête de l’indépend.

24

ZAMBIE

Fête nationale

3

ALLEMAGNE CORÉE DU SUD

Fête nationale Fête nationale

26

AUTRICHE

Fête de l’indépend.

27

SAINT-VINCENT-ET- LES-GRENADINES Fête de l’indépend.

4

LESOTHO

Fête de l’indépend.

9

OUGANDA

Fête de l’indépend.

TURKMÉNISTAN

Fête de l’indépend.

10

FIDJI

Fête nationale Fête nationale

28

GRÈCE

Fête nationale Fête nationale

TAÏWAN

RÉP. TCHÈQUE

12

ESPAGNE

Fête nationale

29

TURQUIE

Fête nationale

S ERGE H ALIMI .

(4) En revanche, les Frères musulmans égyptiens semblent avoir moins apprécié ses conseils, redoutant une domination du Proche-Orient par la Turquie.

c’est-à-dire l’aumône légale et codifiée – l’un des cinq piliers de l’islam. Cela explique pourquoi les islamistes n’ont jamais cherché à se rapprocher des mouvements altermondialistes, qu’ils considèrent souvent comme une nouvelle manifes- tation du communisme. On peut donc supposer que, tant qu’ils ne mettent pas en danger la base même de la démocratie, des partis islamistes forts n’entraîneraient pas une révolution majeure dans la politique économique des pays concernés.

La Tunisie et l’Egypte se retrouvent donc confrontées à la recherche de cette fameuse «troisième voie» que les pays de l’ex-bloc soviétique n’ont pas été capables de mettre en place après la chute du Mur. Il s’agit d’empêcher que les révolu- tions populaires fassent le lit d’un capitalisme conquérant qui remettrait en cause la cohésion sociale des sociétés égyptienne et tunisienne. Cela passe nécessairement par la mise en place de politiques économiques mettant l’accent sur le social et la réduction des inégalités.

A KRAM B ELKAÏD .

(4) Concernant l’état du secteur bancaire au sud de la Méditerranée, cf. la note de recherche de Guillaume Almeras et Abderrahmane Hadj Nacer (avec la collaboration d’Isabelle Chort), « L’espace financier euro-méditerranéen », Les Notes d’Ipemed, n o 3, octobre 2009, www.ipemed.coop (5) Cf. Marc Laimé, Le Dossier de l’eau : pénurie, pollution, corruption, Seuil, Paris, 2003. (6) L’expression « bourgeoisie compradore » décrit cette classe qui tire ses revenus du commerce avec l’étranger, notamment via les opéra- tions d’import-export, ou d’import tout court dans le cas de nombreux pays arabes (Algérie, Arabie saoudite, Libye…). L’influence de cette catégorie économique est telle qu’elle empêche la création et le dévelop- pement d’activités économiques internes qui pourraient concurrencer les importations. (7) Samir Amin, «2011 : le printemps arabe? Réflexions égyptiennes», 24 mai 2011, www.europe-solidaire.org

OCTOBRE 2011 – LE MONDE diplomatique

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U NE DOUTEUSE LUTTE CONTRE LA CORRUPTION

Interminable fin de règne à Yaoundé

Vingt et une candidatures (sur les cinquante-deux dépo- sées) ont été validées par la commission électorale came- rounaise en vue de l’élection présidentielle du 9 octobre. Soutenu par Paris depuis vingt-neuf ans, le régime auto- cratique de M. Paul Biya est passé maître dans l’art de contourner les règles internationales concernant les libertés fondamentales.

P A R T HOMAS D ELTOMBE *

APRÈS plusieurs mois d’incertitude,

la date de l’élection présidentielle came-

rounaise est finalement fixée au 9 octobre 2011. Le scrutin s’annonce tendu. Au pouvoir depuis 1982, M. Paul Biya, 78 ans, s’attire de plus en plus de critiques internationales sur fond de crise sociale aiguë. Le 20 mai, jour de la fête

nationale, la secrétaire d’Etat américaine,

M me Hillary Clinton, a ainsi adressé une

lettre ouverte à la population dans laquelle elle souhaitait une élection « libre, trans-

parente et crédible». Cette déclaration n’a pas étonné outre mesure les Camerounais, habitués aux critiques de Washington.

Plus étonnante, en revanche, est l’attitude de Paris. Soutien traditionnel de M. Biya,

la France se montre discrète envers son

allié. Le président Nicolas Sarkozy a soigneusement évité d’honorer une invi- tation que son homologue camerounais avait pourtant pris soin d’annoncer à la télévision en 2007. Autre signe : l’absence, en 2011, de représentant officiel de la France dans les tribunes lors des cérémonies de la fête nationale, une première depuis l’indépendance en 1960. Dès lors, une partie de la presse s’interroge : «La France lâche- t-elle Biya (1) ? »

La question paraît d’autant plus légitime que la situation politique et économique du Cameroun se dégrade rapidement depuis deux ans. Déterminé à obtenir une modifi-

* Journaliste. Auteur, avec Manuel Domergue et Jacob Tatsitsa, de Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971), La Décou- verte, Paris, 2010.

cation de la Constitution, qui lui interdisait de briguer un nouveau mandat, le président n’a pas anticipé la révolte qu’une telle mesure susciterait : fin février 2008, des émeutes éclatent dans le Sud. Les manifes- tants, qui réclament la baisse des prix et le départ de M. Biya, sont sévèrement réprimés : une centaine de morts, des milliers d’arrestations.

Cette sanglante révision constitution- nelle explique sans doute la distance que Paris s’emploie désormais à afficher avec le régime. Le contexte international, aussi. Difficile en effet pour M. Sarkozy, qui s’enorgueillit de la chute de M. Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire et de celle de M. Mouam mar Kadhafi en Libye, de soutenir avec un enthousiasme trop marqué un autocrate qui a fait tirer sur son peuple.

Le détachement des partenaires inter- nationaux du Cameroun ne doit cependant pas amener à enterrer trop hâtivement le « système Biya ». En près de trois décennies, celui-ci a surmonté plusieurs crises graves qui, paradoxalement, l’ont tellement renforcé qu’il paraît aujourd’hui indéboulonnable.

La première éclata à l’occasion de la succession du chef de l’Etat Ahmadou Ahidjo en 1983, qui avait pourtant laissé sa place à M. Biya un an plus tôt. En effet, des nostalgiques de l’ancien président n’hésitèrent pas à organiser un coup d’Etat qui échoua in extremis. Le nouvel homme fort du Cameroun retiendra, jusqu’à l’obsession, la leçon : il faut se présenter

comme irremplaçable. Un élément signi- ficatif caractérise cet état d’esprit : selon la Constitution de 1996, c’est le président du Sénat qui assure l’intérim en cas de vacance du pouvoir. Problème : la Haute Assemblée n’a jamais été instituée… Ne tolérant aucun rival, même potentiel, ni dauphin, même putatif, et veillant avec une attention scrupuleuse sur l’appareil sécuritaire (armée, police, renseignements), M. Biya s’est rapidement imposé comme le seul maître du jeu.

Comme son prédécesseur, il joue habilement de son pouvoir de nomination et de révocation des employés de l’Etat, et suscite les allégeances en distribuant en sous-main les richesses du pays, à commencer par le pétrole (2). Mais à l’inverse d’Ahidjo, omniprésent, l’actuel président privilégie la discrétion et les messages cryptés. Ainsi placés dans une double situation de dépendance et d’incer- titude, ses alliés et ses potentiels adver- saires en sont réduits à mettre leur destin entre ses mains. Ou, pour le dire comme l’économiste Olivier Vallée, spécialiste du Cameroun : «Le magistrat suprême figure le moyeu du pouvoir, un vide qui meut la roue de la fortune des puissants (3). »

La deuxième crise, qui produit toujours ses effets, est économique. A la fin des années 1980, le pays a été frappé de plein fouet par la chute des cours des matières premières. Comme tant d’autres, il a dû se tourner vers le Fonds monétaire inter- national (FMI) et la Banque mondiale et adopter un plan d’ajustement structurel. L’Etat camerounais, bureaucratique et patri- monialisé, s’est donc vu imposer le traitement de choc habituel : privatisation, ouverture à la concurrence, réduction des dépenses sociales, etc.

Pendant que les populations subissaient ce reformatage néolibéral (réduction de 60 % du salaire des fonctionnaires, explosion du secteur informel), les classes dirigeantes s’y sont, elles, bien adaptées. Tout en continuant de butiner les ressources étatiques, elles se sont converties, pour leur profit personnel, à l’économie dérégle- mentée, s’associant à l’occasion avec les multinationales bénéficiaires des privati- sations, notamment françaises (4). La

des privati- sations, notamment françaises (4). La somme des investissements hexagonaux est estimée à 650
des privati- sations, notamment françaises (4). La somme des investissements hexagonaux est estimée à 650

somme des investissements hexagonaux est estimée à 650 millions d’euros, soit 20 % du montant total des investissements directs étrangers. La France est le premier investisseur étranger, devant les Etats-Unis. Cent cinq filiales françaises sont implantées dans tous les secteurs-clés (pétrole, bois, bâtiment, téléphonie mobile, transport, banque, assurance, etc.).

Les nouvelles fortunes du Cameroun, parfois colossales et souvent amassées de façon peu légale, sont à l’origine de nouvelles normes sociales. L’obsession

de l’argent, dans un pays réduit à la misère,

a fait exploser la corruption et la

criminalité, à tous les échelons de la

société. Selon divers classements, le Cameroun fait partie des pays les plus corrompus du monde.

Le blocage politique, économique et social du pays a logiquement débouché sur une troisième crise : la crise démocra- tique. Sous la pression des populations révoltées, M. Biya a dû un peu desserrer l’étau au début des années 1990. La légis- lation « contre-subversive » héritée de son prédécesseur – et qui limitait la liberté d’association et de réunion – a été supprimée, le multipartisme instauré et

une presse libre a commencé à paraître. Mais, là encore, le pouvoir a su détourner ces réformes à son profit : il entretient une illusion de démocratie pour mieux prolonger la dictature. Un système parfois qualifié de « démocrature ».

Depuis la première présidentielle multi- partite, en 1992, où la victoire fut volée à l’opposant John Fru Ndi, la fraude se banalise. Si bien qu’à chaque élection l’opposition, divisée et manifestement incapable de tirer les conséquences de la mascarade, se contente de faire de la figuration et de regarder le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC), l’ex-parti unique, battre campagne sur fonds publics et sous le regard appro- bateur de la télévision d’Etat.

Si le détournement de fonds et l’achat des consciences sont devenus les armes favorites du régime, le maintien de M. Biya ne s’expli- querait pas sans le recours permanent à la répression. Son règne est ponctué de massacres, commis en toute impunité : celui des putschistes – ou supposés tels – de 1984, celui des manifestants pour la démocratie des années 1990, celui des protestataires de février 2008. Chaque fois, les cadavres se comptent par centaines.

Vendre sa plume au plus o rant

UNE répression plus ciblée s’ajoute à ces châtiments collectifs. Nombreux sont

les journalistes, écrivains ou syndicalistes

récalcitrants qui ont séjourné en prison. Quand ils n’y meurent pas – comme le journaliste Germain Cyrille Ngota Ngota, décédé en détention en avril 2010 –, de plus en plus d’opposants finissent, de

guerre lasse, par rentrer dans le rang. Entre

la carotte et le bâton, et vivotant pour la

plupart dans une grande précarité, les intel- lectuels se résignent eux aussi à louer leur plume aux plus offrants.

Car tel est l’objectif du régime : compro- mettre les réfractaires et pousser le peuple à la résignation. «Deux attitudes prévalent chez les citoyens camerounais, constate la journaliste Fanny Pigeaud. Soit ils font semblant de croire la comédie du régime (…), soit ils n’y prêtent pas attention. Dans les deux cas, les pratiques du pouvoir ne sont pas remises en cause : il peut donc continuer à jouer sa pièce de théâtre sans se soucier de la qualité ou de l’importance de l’auditoire, quitte à ne parler à personne d’autre qu’à lui-même (5). »

Seul face à lui-même, le pouvoir en est arrivé à s’automutiler. L’enjeu en est évidemment l’obsédant tabou qu’est devenu l’«après-Biya ». Ayant toujours refusé de désigner un successeur, le chef de l’Etat

reste l’irremplaçable arbitre entre les préten- dants. Sous la pression des bailleurs de fonds internationaux, il s’est doté d’une nouvelle arme : la lutte contre la corruption. Sous prétexte de «transparence », le magistrat suprême, lui-même intouchable, tient à sa merci tous ceux qui se sont enrichis sous son règne et écarte qui bon lui semble. Tel est, de l’aveu même des caciques du pouvoir, le but de la médiatique opération «Epervier» (2006-2011), qui a déjà envoyé

en prison plusieurs ministres et oblige les

autres à d’effarantes démonstrations de servilité. «Nous sommes tous des créatures ou des créations du président Paul Biya, c’est à lui que doit revenir toute la gloire dans tout ce que nous faisons, a déclaré, sans ironie, M. Jacques Fame Ndongo, ministre de l’enseignement supérieur, en 2010. Personne d’entre nous n’est important, nous ne sommes que ses serviteurs, mieux, ses esclaves (6)

Si le Cameroun se trouve politiquement sclérosé, ce n’est pas seulement parce que

M. Biya et son entourage sont d’habiles

manœuvriers. C’est aussi parce que ses

« partenaires internationaux », qui récla- ment à présent des élections transparentes, n’ont cessé d’alimenter l’interminable simulacre. La palme de la compromission revient sans conteste à la France. Depuis son arrivée au pouvoir, l’ancienne puissance coloniale n’a jamais «lâché »

M. Biya. Elle lui livre des armes et forme

ses forces de répression, renfloue son budget et éponge ses dettes, le félicitant à chaque victoire électorale.

Plus critiques, les autres puissances occidentales – les Etats-Unis en tête – n’en sont pas moins ambiguës. Défendant elles aussi leurs intérêts, notamment face à la montée en puissance de la concur- rence chinoise, elles suivent d’assez loin la mise en œuvre de leurs remontrances. Le régime peut alors se contenter de promesses vagues et de demi-mesures pour répondre aux injonctions de « bonne gouvernance » et de dialogue avec l’ersatz démocratique que constitue la société civile.

A l’instar de la lutte anticorruption, transformée dans les faits en opération d’épuration politique, l’assistance qu’of- frent l’Union européenne ou le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) à la mise en place d’une commission électorale indépendante, baptisée Elecam, se révèle plus perverse que bénéfique. Telle est du moins la conclusion de la politiste Marie- Emmanuelle Pommerolle au terme d’une étude sur l’implication des partenaires internationaux dans la réforme électorale (informatisation, refonte des listes, etc.). En effet, l’objectif est moins de rendre le processus électoral indiscutable que de le « crédibiliser », de favoriser la partici- pation et de canaliser par ce biais le mécon- tentement populaire. L’appui international aboutit à la consolidation du pouvoir, qui peut ravaler à peu de frais sa « façade démocratique ».

On comprend mieux alors pourquoi la « communauté internationale » multiplie les initiatives pour inciter M. Biya à préparer l’avenir. Conscients qu’une alter- nance par les urnes est devenue impos- sible et que le risque d’explosion sociale ira grandissant si celui-ci persiste à s’éter- niser (et mourir) au pouvoir, les parte- naires internationaux du Cameroun pressent le monarque de fait de désigner un successeur. Selon la Lettre du continent du 25 août 2011, le secrétaire général des Nations unies, M. Ban Ki-moon, aurait même obtenu de lui, au cours de l’été 2011, qu’il se décide dans un délai de deux ans. Reste à savoir si, trois décennies après le passage de témoin Ahidjo-Biya, le peuple camerounais, au bord de l’implosion, acceptera sans réagir une nouvelle succession effectuée en sous- main et sur son dos.

(1) « Cameroun : la France lâche-t-elle Biya ? », Slate Afrique, Paris, 1 e

(1) « Cameroun : la France lâche-t-elle Biya ? », Slate Afrique, Paris, 1 er août 2011. (2) Plus de 10 milliards de dollars issus des revenus pétroliers se sont « évaporés » entre 1977 et 2006. (3) Olivier Vallée, La Police morale de l’anticor- ruption. Cameroun, Nigeria, Karthala, Paris, 2010. (4) Piet Konings, The Politics of Neoliberal Reforms in Africa : State and Civil Society in Cameroon, Langa - African Studies Centre, Bamenda, 2011. (5) Fanny Pigeaud, Au Cameroun de Paul Biya , Karthala, 2011. (6) Cité par Le Jour, Yaoundé, 14 avril 2010.

ESTATE OF WILLIAM N.COPLEY/COPLEY LLC & PAUL KASMIN GALLERY

11

LE MONDE diplomatique – OCTOBRE 2011

EXASPÉRATION DE LA GAUCHE AMÉRICAINE

Le procès de M. Barack Obama

Critiqué pour sa stratégie du compromis avec les républi- cains et ses mauvais résultats en matière d’économie et d’emploi, M. Barack Obama change de ton et propose d’augmenter les impôts des riches. Cette annonce, qui a peu de chances de déboucher sur des résultats concrets, vise-t-elle à remobiliser les électeurs de gauche dans la perspective du scrutin de 2012 ?

P A R E RIC A LTERMAN *

EN JUIN 2008, alors qu’il venait d’obtenir l’investiture du Parti démocrate pour l’élection présidentielle, M. Barack Obama déclama, devant des supporters en liesse : «Nous pourrons nous souvenir de ce jour et dire à nos enfants qu’alors nous avons commencé à fournir des soins aux malades et de bons emplois aux chômeurs; qu’alors la montée des océans a commencé à décroître et la planète à guérir; qu’alors nous avons mis fin à une guerre, assuré la sécurité de notre nation et restauré notre image de dernier espoir sur Terre (1)S’il est un président qui a confirmé l’adage de l’ancien gouverneur démocrate de NewYork, M. Mario Cuomo, selon lequel les candidats «mènent campagne en poésie mais gouver- nent en prose (2) », c’est bien M. Obama.

Les sympathisants de gauche ont été nombreux à penser que leur nouveau prési- dent, ancien animateur social à Chicago, allait bouleverser le jeu politique en appli- quant, grâce au soutien de ses réseaux, le programme et les idées qu’il avait placés au cœur de sa campagne. Ce n’était en fait qu’un marché de dupes passé entre un esprit réaliste briguant le pouvoir et des partisans idéalistes, mais naïfs. En dépit d’une argu- mentation fleurie prompte à promettre la lune, le pragmatique Obama n’a jamais imaginé que les réseaux militants, armés de leur seule foi dans le civisme et la démo- cratie, pouvaient véritablement constituer un modèle d’organisation capable d’en découdre avec un système représentatif vieux de deux siècles, dévoyé par le pouvoir de l’argent. M. Obama était un négociateur, pas un révolutionnaire. Ses promesses avaient beau paraître solides comme le roc, elles se sont effritées comme du plâtre chaque fois qu’il prenait place à la table des négociations. Ses opposants ont senti cette faiblesse et l’ont évidemment exploitée à leur avantage.

Pour M. Obama, la politique est affaire de consentement plutôt que de combat. Sa

rhétorique autant que sa stratégie législa- tive ont toujours privilégié le choix de l’inclusion, du consensus, de la passivité. S’il s’est souvent plaint de la tendance des républicains à se comporter en preneurs d’otages, voire en ravisseurs, le chef de la Maison Blanche n’a jamais cessé de leur payer la rançon, avec parfois plus de générosité que ses adversaires n’osaient l’espérer.

Pourtant, la droite elle-même n’a jamais montré le moindre intérêt pour sa fameuse gestion «bipartisane». Durant l’été 2010, alors qu’on lui demandait son vœu le plus cher pour 2011, M. Obama a répondu :

«Tout ce que je veux pour Noël, c’est une opposition avec laquelle je peux négo- cier (3)Il n’a jamais été exaucé : l’obstru ction est restée la règle, et la majorité absolue détenue par les démocrates dans les deux Chambres, jusqu’en novembre 2010, n’a pas fait le poids quand, l’une après l’autre, les réformes progres- sistes ont été soit torpillées, soit abandon- nées avant même leur présentation. Le projet de loi garantissant la liberté syndi- cale (Employee Free Choice Act), pourtant réclamé à cor et à cri par les organisations de travailleurs, n’a été soutenu que du bout des lèvres par la Maison Blanche et n’a finalement pas débouché. Rien non plus n’a été tenté pour corriger la politique d’im- migration défaillante des Etats-Unis. Au contraire : le nombre des expulsions n’a cessé de croître. Les droits des femmes en matière de maternité ont été restreints. L’ar- gent dicte sa loi plus sévèrement que jamais, du fait notamment de la dérégulation du financement des campagnes électorales (4) et des nouvelles diminutions d’impôts, prolongeant celles consenties par l’admi- nistration Bush. Face à cette politique régressive, d’autant plus impopulaire qu’elle aggrave les inégalités sociales, M. Obama est resté étrangement placide, comme si rien ne devait jamais entamer son amour du consensus bipartisan (5).

Au tapis sans combattre

FRUSTRÉS par leur incapacité à inverser les sondages qui leur prédisaient un score calamiteux à la veille des élections de mi- mandat en 2010, M. Obama et les siens n’ont trouvé pour seule parade que de s’insurger contre l’ingratitude des électeurs de gauche. Alors chef de cabinet de la Maison Blanche, le toujours délicat Rahm Emanuel qualifia de «foutrement demeu- rés» les progressistes qui menaçaient de retirer leur soutien au président lorsque celui-ci, pour calmer la bronca soulevée par sa réforme du système de soins, abandonna le projet d’assurance publique – il s’est ensuite excusé auprès des attardés mentaux, mais pas des progressistes…

De son côté, le porte-parole de la Maison Blanche, M. Robert Gibbs, persifla les déçus de la «gauche professionnelle» : «Ils ne s’avoueront satisfaits que le jour où nous aurons bâti un système d’assurance- maladie à la canadienne et supprimé le Pentagone. » M. Obama lui-même s’est montré volontiers condescendant envers ceux de ses partisans qui n’appréciaient guère ses cadeaux à la droite. Lors d’un dîner de gala à Greenwich, dans le Connec- ticut, sous les applaudissements d’un parterre de riches donateurs qui avaient payé 30000 dollars chacun leur ticket d’en- trée, le président fit cette plaisanterie : «Bon sang, on n’a toujours pas rétabli la paix dans le monde [éclats de rire dans la salle], je pensais que ça se ferait plus vite…»

* Journaliste, auteur de Kabuki Democracy. The

System vs. Barack Obama, Nation Books, New York,

2011.

Railler ses propres sympathisants à la veille d’une élection est rarement une bonne idée, et les démocrates n’ont pas échappé au désastre électoral que leur promettaient les sondages : ils ont perdu soixante-trois sièges à la Chambre des représentants ainsi que dix postes de gouverneur, et n’ont conservé au Sénat qu’une majorité très affaiblie. Au niveau des assemblées d’Etat, les républicains ont gagné six cent quatre-vingts sièges supplémentaires, dépassant le record établi par les démocrates aux élections post-Watergate de 1974 (six cent vingt- huit sièges supplémentaires). Jamais les démocrates n’avaient enduré une défaite aussi cinglante. Avec ce goût de l’euphé- misme qui est devenu sa marque de fabrique, M. Obama a reconnu que ses efforts pour « unifier le pays » dans une perspective « postpartisane » n’avaient « pas très bien marché » (6).

N’ayant pas retenu les leçons de la débâcle, il n’a pas changé de stratégie. Durant la controverse au sujet du relève- ment du plafond de la dette – une mesure qui aurait paru anodine par le passé –, il a devancé à plusieurs reprises les exigences de ses adversaires. Il est allé au tapis avant même de combattre, tant était impérieux son désir de paraître «raisonnable» aux yeux des électeurs indépendants, sans prendre conscience de l’irrationalité poli- tique que traduisait une telle posture.

Au bout du compte, l’accord obtenu in extremis, en août dernier, pour éviter le

obtenu in extremis, en août dernier, pour éviter le WILLIAM N. COPLEY. – «Sans titre», 1980

WILLIAM N. COPLEY. – «Sans titre», 1980

défaut de paiement s’apparente à une capitulation sans conditions : d’un côté, un plan d’économies budgétaires de

2 400 milliards de dollars qui assécheront

les programmes sociaux ; de l’autre, zéro centime de prélèvements supplémentaires pour les hauts revenus. Sur le plan poli- tique, cet accord exauçait 98 % des reven- dications républicaines, comme s’en féli- cita le président de la Chambre, M. John Boehner (7). Une manchette du magazine

humoristique The Onion souligna, le

3 août 2011, le caractère équitable de la

transaction : « Un compromis aussi douloureux pour les démocrates que pour les démocrates ».

Le camp progressiste sort laminé de ces négociations, tout comme l’économie américaine (8). Même Wall Street n’a pas trouvé à se réjouir : quelques heures après la signature de l’accord sur le déplafonne- ment de la dette, l’indice Dow Jones chutait de 2,2 %, puis encore de 4,31 % deux jours plus tard. Dans la foulée, l’agence Stan- dard & Poor’s dégradait la note américaine, une première dans l’histoire du pays.

Comme d’habitude, les républicains blâmèrent M. Obama, qui, comme d’habi- tude, ne blâma personne. Louant les vertus du «compromis», il laissa à ses conseillers le soin de réprimander la gauche pour n’avoir pas su reconnaître à quel point les choses auraient pu être pires (9). Cette inca- pacité chronique à tenir tête aux opposants – ou même à admettre qu’ils existent – a retenu l’attention du psychologue politique Drew Westen : «Quand il le veut, le prési- dent est un orateur brillant et émouvant, mais il manque toujours un élément dans ses discours : l’individu qui est la cause du problème. Le méchant de l’histoire est systématiquement effacé du tableau, ou alors évoqué en termes impersonnels, à la voix passive, comme si la misère qui frappe autrui n’avait pas de coupable en chair et en os. S’agit-il d’une aversion pour le conflit, ou de la simple crainte d’effa- roucher ses donateurs de campagne (…), difficile de le dire (10)

A l’instar de MM. James Carter et William Clinton – les deux seuls démo- crates à avoir accédé à la Maison Blanche depuis les années 1960 –, M. Obama a choisi de devenir un président infiniment plus conservateur que ne l’était le candidat qui avait triomphé aux élections. Après avoir avalé la couleuvre républi- caine, il s’est même vanté – oui, vanté – d’avoir conclu un accord qui abaisserait les dépenses publiques « au niveau le plus bas depuis la présidence de Dwight Eisenhower (11) ».

Que peut-on alors espérer du scrutin de 2012? Une chose est certaine : le président n’aura pas à craindre un concurrent démocrate. Certes, le socialiste indé- pendant Bernard Sanders – unique spéci- men de son espèce au Sénat américain – juge que ce serait une «bonne idée» de défier le président sur le terrain des primaires : il y a, selon lui, « des millions d’Américains profondément déçus par le président, qui lui tiennent rigueur d’avoir dit une chose en tant que candidat et fait tout autre chose en tant que président, que

ce soit en matière de sécurité sociale ou sur d’autres sujets, qui ne comprennent pas comment il a pu se montrer aussi faible dans ses pourparlers avec les républi- cains. Oui, la déception est profonde ». Et d’ajouter : « L’une des raisons de la dérive droitière du président est l’absence d’opposition aux primaires (12). »

Personne à gauche ne se pâme d’en- thousiasme en pensant à M. Obama. Les militants hispaniques sont réputés mécon- tents ; tout en lui sachant gré d’avoir mis fin à l’interdiction qui leur était faite de servir sous les drapeaux, les gays lui font grief de ne pas se prononcer en faveur du mariage homosexuel ; les féministes lui reprochent ses dérobades en matière de droit à l’avortement et les écologistes lui ont décerné un zéro pointé pour son action. Sans parler de la guerre en

(1) Jeff Zeleny, « Obama clinches nomination ; First black candidate to lead a major party ticket», The New York Times, 4 juin 2008. (2) Kevin Sack, «Cuomo the orator now soliloquizes in book form; Disclaiming greatness, he labors on : An embryonic idea here, an honorarium there », The New York Times, 27 septembre 1993. (3) Marcus Baram, «Alter’s “the promise” epilogue :

Obama team’s dysfunction prompted lack of focus on jobs, Bill Clinton annoyed at White House », www.huffingtonpost.com, 30 décembre 2010. (4) Lire Robert McChesney et John Nichols, «Aux Etats-Unis, médias, pouvoir et argent achèvent leur fusion », Le Monde diplomatique, août 2011. (5) Lire Serge Halimi, « Peut-on réformer les Etats- Unis ? », Le Monde diplomatique, janvier 2010.

Afghanistan ou de l’état des libertés publiques.

Au sein des progressistes et des minorités, le président continue malgré tout de jouir d’un indice de popularité assez élevé. Aussi tenace soit-elle, l’exaspération que M. Obama fait naître chez nombre de sympathisants de gauche est reléguée au second plan par l’in- quiétude, autrement plus dévorante, que suscite la démence des candi- dats aux primaires républicaines, au premier rang desquels le fonda- mentaliste chrétien et gouverneur du Texas James Richard Perry.

Ayant échoué à tenir ses promesses de campagne, l’actuel président ne peut désormais compter que sur ce réflexe de peur pour espérer rééditer son exploit historique de 2008. Seul un rejet épidermique des outrances de la droite pourrait inciter les habi- tuels abstentionnistes de gauche – comme les étudiants et les membres des minorités – à surmonter leur déception et à se déplacer jusqu’au bureau de vote. L’expérience démontre néanmoins que la stratégie présidentielle consistant à tenir pour acquis le soutien des progressistes – voire à les insulter – relève du suicide politique. En traitant de haut ceux qui lui deman- dent de respecter ses promesses, le prési- dent a sérieusement entamé le crédit dont il dispose encore auprès de ses anciens électeurs. Il en paiera forcément les consé- quences le jour du scrutin, quel que soit l’épouvantail républicain qu’il affrontera.

M. Obama ne pourra en tout cas guère se prévaloir d’un bilan flatteur dans le domaine le plus préoccupant aux yeux des Américains : l’emploi. En septembre, le taux de chômage culminait toujours à 9,1 %. Aucun président n’a jamais été réélu avec un chiffre si catastrophique.

jamais été réélu avec un chiffre si catastrophique. (6) Cité dans Richard Wolffe, Revival : The

(6) Cité dans Richard Wolffe, Revival : The Struggle for Survival Inside the Obama White House, Crown Publishers, New York, 2010,

(7) CBS Evening News, 1 er août 2011.

(8) «Les trois échecs de M. Barack Obama», La valise diplomatique, 3 août 2011,www.monde-diplomatique.fr

(9) Cf. Ben Smith, «Tense moments at common purpose meet», Politico, Washington, DC, 3 août 2011.

(10) Drew Westen, «What happened to Obama ? », The New York Times, 7 août 2011.

(11) Cité dans Jared Bernstein, «A few more comments on the pending deal », On the economy, http://jaredbernsteinblog.com, 1 er août 2011.

(12) « Why Obama’s base won’t revolt», www.thedai- lybeast.com, 27 juillet 2011.

1 e r août 2011. (12) « Why Obama’s base won’t revolt», www.thedai- lybeast.com, 27 juillet
1 e r août 2011. (12) « Why Obama’s base won’t revolt», www.thedai- lybeast.com, 27 juillet

OCTOBRE 2011 – LE MONDE diplomatique

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LA RÉVOLUTION NA PAS

L E M ONDE diplomatique 12 L A RÉVOLUTION N ’ A PAS En Argentine, les
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En Argentine, les

Avec la moitié des voix – et une avance de quarante points sur ses adversaires –, M me Cristina Kirchner, la présidente argentine, a remporté haut la main la primaire du 14 août (destinée à sélectionner les candidats à la présidentielle du 23 octobre). Sauf surprise de taille, elle devrait e ectuer un second mandat, après avoir pris la suite de son mari. Leur politique ne fait pourtant pas l’unanimité.

P A R C ÉCILE R AIMBEAU *

« SOYONS FRANCS ! Néstor et Cristina ont pris des mesures que des gouverne- ments socialistes, ailleurs, n’ont même pas prises ! », lance Valdemar, un avocat quinquagénaire qui aime provoquer. Sa réflexion surprend ses amis, réunis dans un modeste pavillon de la banlieue de Buenos Aires, à Florencio Varela. En ce jour de juillet, à une douzaine de semaines de l’élection présidentielle, la conversa- tion s’anime au sujet des époux Kirchner – les « K », comme disent les Argentins pour évoquer ce couple à la tête du pays depuis 2003.

Monsieur, d’abord, parvenu au pouvoir avec la promesse de «consolider la bourgeoisie nationale (1) », puis, à partir de 2007, madame, s’engageant pour le changement dans la continuité et, désormais, candidate à sa propre réélection. Or, comme Neka et son compagnon Alberto, qui reçoivent ce jour-là, Valdemar a fait partie d’une organisation d’extrême gauche rejetant l’ensemble de la classe politique. Son objectif était de changer le monde sans prendre le pouvoir. Rien ne prédisposait

donc ce militant à accorder le moindre soutien aux «K». Mais les «anciens» de cette organisation, qui ne compta jamais plus de mille quatre cents membres, tiendraient-ils le même discours que lui aujourd’hui ? «Tous ! », s’écrie-t-il, en exagérant peut-être un peu : «La société est tellement polarisée que si tu ne t’opposes pas aux “K”, tout le monde pense que tu les soutiens !»

Retour vingt ans en arrière. L’Argentine fait figure d’enfant chéri du Fonds monétaire international (FMI). Dès son arrivée à la présidence, en 1989, M. Carlos Menem adopte l’option néolibérale, enchantant les milieux financiers. Son gouvernement brade une grande partie des entreprises publiques à des investisseurs étrangers et, décidé à terrasser l’inflation, instaure une parité fixe entre le dollar et le peso.

L’inflation chute, tout comme les expor- tations : lestée par une devise survalo- risée, la production n’est plus compétitive. La dette explose : de 7,6 milliards de dollars au début des années 1970, elle passe à 132 milliards en 2001, soit une multiplication par plus de dix-sept. Le chômage touche bientôt officiellement

* Journaliste, auteure avec le photographe Daniel Hérard du livre Argentine rebelle, un laboratoire de contre-pouvoirs, Alternatives, Paris, 2006.

WWW.SUB.COOP
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COOPERATIVA SUB. – De la série «Villa 21 », Buenos Aires, Argentine, 2009

18 % de la population (2). Quand, le 5 décembre 2001, le FMI refuse d’accorder un prêt au gouvernement, le pays ne peut plus faire face à ses obligations. Crise de la dette, panique bancaire : l’économie est paralysée. Les Argentins descendent bientôt dans la rue. Le Mouvement des travailleurs sans emploi (MTD) de Solano, auquel participent Neka, Alberto et Valdemar, fait partie de la myriade d’orga- nisations de piqueteros (chômeurs qui bloquent les routes) unies autour du mot d’ordre : « Qu’ils s’en aillent tous ! »

« Nous nous sommes trompés en 2001, intervient Alberto. Il ne fallait pas se contenter d’espérer qu’ils partent. Non, il

fallait les mettre dehors !» Dans le pays, comme dans ce groupe de vieux amis, le débat demeure vif : la classe politique, que les citoyens conspuaient au son des concerts de casseroles, s’est-elle vraiment renou- velée? Bref, les Kirchner représentent-ils une rupture, ou la continuité?

Après deux ans d’instabilité politique, Néstor Kirchner accède au pouvoir en 2003. Peu connu (il gouvernait l’Etat de Santa Cruz, en Patagonie), il parvient à incarner le changement grâce à un discours de tradition péroniste (3) promouvant la défense des intérêts nationaux. Dès les premiers mois de son mandat, il obtient de la Cour suprême l’annulation des lois

d’amnistie et la réouverture des procès des militaires suspectés de crime lors de la dictature (1976-1983) : sa popularité est assurée. En 2011, un an après son décès, son épouse caracole en tête des sondages et pourrait assumer un troisième mandat « K ».

(1) Cité par Raúl Zibechi, «Globalización o burguesía nacional », 9 octobre 2003, http://alainet.org (2) Lire Calos Gabetta, «Crise totale en Argentine», Le Monde diplomatique, janvier 2002. (3) Du nom de Juan Domingo Perón, président de 1946 à 1955, puis de 1973 à 1974. Son premier mandat incarne une forme de nationalisme politique à tendance autoritaire, caractérisé par une forte intervention de l’Etat dans l’économie.

par une forte intervention de l’Etat dans l’économie. (Suite de la première page.) Le mouvement de
par une forte intervention de l’Etat dans l’économie. (Suite de la première page.) Le mouvement de

(Suite de la première page.)

Le mouvement de la société ne se réduit cependant pas à l’impressionnante rébellion des enfants des classes moyennes. Dès janvier 2011, Punta Arenas, tout au sud de ce pays long de quatre mille trois cents kilomètres, entrait en ébullition pour protester contre une augmentation brutale du prix du gaz :

pendant une semaine, la population a bloqué la ville par une grève générale.

Puis, en avril et mai, les rues de Santiago se sont emplies pour manifester contre des projets de barrages hydro- électriques en Patagonie : dans un pays où l’écologie n’avait jamais vraiment pénétré les programmes politiques, plus de quatre-vingt mille personnes ont refusé la destruction de sites vierges. A partir du mois de mai, la contestation étudiante prenait son essor, soutenue par une majorité du peuple chilien, et conduisait à une remise en cause du système politique jamais vue depuis la fin de la dictature en 1990 (1).

Le mouvement Patagonie sans barrages s’opposait au projet HidroAysén :

cinq grands barrages sur les fleuves Pascua et Baker, destinés à fournir de l’électricité aux compagnies minières du nord du pays. Une ligne à haute tension devait déchirer le pays sur deux mille trois cents kilomètres pour transporter le courant. Contesté depuis plus de trois ans par une coordination d’organisations écologistes, l’initiative avait été approuvée sans coup férir par le gouvernement. Jusqu’à ce que les manifestations massives, en mai, changent la donne :

M. Piñera a dû stopper le projet, repoussant la décision d’un an.

Comment expliquer cette rébellion

inattendue ? Pour Raúl Sohr, journaliste et écrivain, « personne ne connaît les fleuves concernés, mais quelque chose s’est produit dans l’inconscient col- lectif : une explosion de colère contre les oligopoles, contre la subordination de l’Etat aux intérêts commerciaux,

contre le grand capital qui fait ce qu’il veut. L’idée que le sud du Chili est pur a aussi rassemblé ».

L’affaire a révélé la concentration du secteur énergétique entre trois groupes, Endesa-Enel (italien), Colbún et ASE Gener (chiliens), dont le gouvernement suit les injonctions. Mais le secteur de l’énergie n’est pas un cas isolé. Selon Andrés Solimano, économiste et animateur du Centro Internacional de Globalización y Desarrollo (Ciglob), « la propriété est fortement concentrée dans les banques, le commerce, les mines, les médias, où les deux quoti- diens dominants, El Mercurio et La Tercera, appartiennent à deux conglo- mérats. Par exemple, la famille Luksic figure sur la liste Forbes des cinq cents plus grandes fortunes mondiales et possède la Banque du Chili, des mines de cuivre, des sociétés énergétiques, et l’une des principales chaînes de télévision. Quant au président de la République, Sebastián Piñera, il est lui- même milliardaire ». Pour Juan Pablo Orrego, coordinateur du Conseil de défense de la Patagonie, « ce pays est dirigé par une oligarchie : une poignée de familles y possèdent un patrimoine énorme ».

Héritage de la dictature

Le mouvement étudiant «s’est constitué sur le refus des barrages, note Enrique Aliste, sociologue à l’université du Chili. Dans les manifestations, on retrouvait beaucoup de ces jeunes ».

Désormais, les étudiants remettent en cause le coût très élevé des études et la privatisation de l’enseignement

supérieur. Car, au Chili, l’éducation est la plus chère du monde après les Etats- Unis, et presque totalement privatisée.

« Les ressources des universités ne proviennent de l’Etat qu’à 15 %, contre 80% à 90% dans les années 1970,

Au Chili, le printemps

explique Solimano. Les universités fonctionnent comme des entreprises :

elles cherchent à dégager des profits. Une loi de 1981 les en empêche, mais elle a été contournée par la création de filiales qui permettent aux universités de se louer leurs propres bâtiments à des

prix élevés.» Les universités n’enregis- trent pas de profits mais leurs filiales les amoncellent.

Résultat : les étudiants payent de 1 à

2 millions de pesos par an (de 1500 à

3 000 euros), dans un pays où le produit

intérieur brut (PIB) par habitant est plus

de trois fois inférieur à ce qu’il est en France. M. Muñoz, par exemple, débourse 1,7 million de pesos par an

pour son année universitaire. «70 % des étudiants s’endettent pour payer leurs études», affirme-t-il. Les étudiants ou leurs familles. M me Gina Gallardo, qui vit dans une commune populaire de la banlieue de Santiago et dont le mari travaille comme dessinateur industriel, explique : «Mon fils étudie la musique, il a déjà une dette de plusieurs millions de pesos; ma fille est en deuxième année de dessin. Tout ce qu’on gagne, peso par peso, on le verse à l’université. »

La protestation va bien au-delà d’une

revendication pécuniaire. «Vouloir des universités gratuites et appartenant à l’Etat constitue un changement de paradigme culturel, analyse Solimano. Auparavant, le libre jeu des forces du marché était associé à la prospérité. On commence à remettre en question la nécessité de devoir payer les services sociaux, le contrôle des grands groupes sur les médias ou encore la concentration de la richesse. En fait, les étudiants consti- tuent la pointe avancée d’une protestation générale contre un capitalisme élitiste qui extrait la rente de toutes les activités : le logement, les études, les médicaments, les banques, etc.»

Car la privatisation de l’économie est générale, l’enseignement supérieur, la production de l’énergie, le système de santé, les retraites, la gestion des eaux,

une large partie de la production du cuivre ayant été privatisés durant la dictature du général Augusto Pinochet (1973-1990) et parfois ensuite.

Pas d’argent ? Augmentez les impôts !

Le Chili connaît certes une prospérité induite par une croissance économique forte. «Le pays est riche dans son sous- développement, résume Sohr. Il n’est pas endetté. L’espérance de vie a augmenté, la mortalité infantile est faible. Mais, pour 80 % des gens, la situation demeure très difficile. Les attentes se sont davantage accrues que la satis- faction matérielle, et il y a un endet-

tement énorme des ménages. » De surcroît, vingt ans de prospérité macro- économique ont conduit à une répar- tition très inégale des richesses, de plus en plus mal supportée : au Chili, le coefficient de Gini, qui mesure les iné- galités, atteint 0,54, contre 0,38 en moyenne dans les pays de l’Organi- sation de coopération et de dévelop- pement économiques (OCDE), que le Chili a rejoints en 2010 (2).

Egalement discutés, les choix en matière d’économie. Celle-ci repose sur l’exploitation des ressources naturelles, à commencer par le cuivre, dont le Chili est le premier producteur mondial. Cette production dépend aux trois quarts de compagnies privées, dont beaucoup sont étrangères et exportent leurs profits. Mais le secteur minier reste privi- légié. Ainsi, le frère de M. Piñera, José, ministre du travail sous la dictature, avait élaboré dans les années 1980 une loi organique constitutionnelle sur les mines : toujours en vigueur, elle prévoit qu’en cas de nationalisation il faudrait payer à l’investisseur les «valeurs présentes» de tous les revenus cumulés jusqu’à l’extinction de la ressource minérale – une somme prohibitive. «D’une certaine façon, observe l’éco-

nomiste Marcel Claude, la loi considère que le cuivre appartient à l’entreprise

qui l’exploite, pas au Chili.» En 1992, une loi sur la fiscalité a encore avantagé

les entreprises minières, afin d’attirer les investissements étrangers. Si bien que,

« entre 1993 et 2003, les entreprises étrangères n’ont pas payé un dollar d’impôt sur leurs profits », ajoute-t-il. « Après 2003, la hausse des cours du cuivre les a conduites à en verser ; mais alors que Codelco, l’entreprise publique, assure 27 % de la production, elle paye 6,8 milliards de dollars au fisc, soit bien plus que les 5,5 milliards déboursés par les entreprises minières étrangères, qui

assurent 73 % de la production. » De surcroît, les règles sur l’environnement sont très laxistes. Or les rejets et résidus

miniers créent d’importants problèmes de pollution.

Derrière l’éducation, c’est donc le système économique chilien qui est contesté par le peuple. Et dans la foulée, le mouvement ébranle aussi le système politique. En effet, précise Sohr, «les étudiants demandant l’éducation gratuite, l’Etat leur a dit qu’il n’y pas assez d’argent. Ceux-ci ont répondu qu’il fallait augmenter les impôts. Mais le gouvernement s’est défendu en arguant que la Constitution ne le permettait pas. “Eh bien, écrivons une nouvelle Constitution !”, ont conclu les étudiants».

Car la Constitution imposée en 1980 pendant la dictature n’a pas été abolie en 1990 quand les gouvernements de la Concertation, regroupant dans une alliance de centre-gauche les démocrates-chrétiens, les socialistes et les sociaux-démocrates, ont repris l’exercice du pouvoir. Elle est façonnée

(1) Lire Víctor de La Fuente, « En finir (vraiment) avec l’ère Pinochet », La valise diplomatique, 24 août 2011, www.monde-diplomatique.fr (2) Le coefficient de Gini permet de mesurer le degré d’inégalité de la distribution des revenus pour une population donnée. Il varie entre 0 et 1, la valeur 0 correspondant à l’égalité parfaite, la valeur 1 à l’iné- galité extrême.

EU LIEU, ET POURTANT

13

LE MONDE diplomatique – OCTOBRE 2011

« piqueteros » s’impatientent

« Si le MTD a été dissous en 2005, c’est en partie à cause de la répression et de la politique contre-insurrectionnelle de Néstor Kirchner ! », martèle Alberto, un ancien curé passé au militantisme, suggérant que les piqueteros qui n’ont pas été brisés ont été récupérés par le pouvoir. Neka modère : « Oui, les Kirchner ont vampirisé certaines organi- sations populaires, divisé les autres, mais leur politique découle néanmoins de notre rébellion. » Et Valdemar de rappeler les mesures prises par les « K ».

En bon juriste, il commence par le droit du travail, en particulier la signature de plus d’un millier de conventions collectives, principalement dans l’industrie. Pour contenir la protestation sociale, Kirchner a renoué avec la Confédération générale des travailleurs (CGT), héritière d’un syndica-

lisme bureaucratique, véritable colonne vertébrale du gouvernement dans l’histoire péroniste. Or les réunions paritaires menées par le gouvernement, ce puissant syndicat et le patronat ont permis de négocier de meilleures conditions de travail dans les secteurs du cuir, de l’alimentation, du transport, des communications

Valdemar cite aussi la réforme de la loi sur les faillites d’entreprises (juin 2011) plus favorable à l’autogestion et aux coopé- ratives : n’accorde-t-elle pas aux salariés la possibilité d’utiliser leurs indemnités de licenciement pour se porter acquéreurs des machines et bâtiments des sociétés où ils travaillaient? «Certes, on aurait pu aller plus loin» : la loi sur les faillites ne répond pas aux demandes d’expropriation en faveur des travailleurs qui ont «récupéré» leurs entreprises dans les années de crise.

Renationalisation des retraites

ON pourrait également citer la nouvelle loi sur les médias (2009), qui entrave la formation des monopoles et attribue un tiers du spectre hertzien aux organisations à but non lucratif, le mariage ouvert aux couples homosexuels (2010), la renationalisation des retraites privatisées par M. Menem (2008) (4). Sans compter les nouveaux programmes d’aides sociales.

En 2002, dans les banlieues, les pique- teros survivaient grâce aux cantines populaires qu’ils géraient collectivement. «Aujourd’hui, avec l’assignation univer- selle par enfant [AUH] et le programme Argentine au travail, ce n’est pas l’abon- dance mais tout le monde mange à sa faim», témoigne Neka. Créée il y a deux ans par M me Kirchner, l’AUH constitue sa mesure la plus applaudie : cette allocation s’élevant

à l’équivalent de 230 pesos (environ 10%

du salaire minimum) par enfant est versée

à plus d’un million huit cent mille foyers.

Contrairement aux plans sociaux antérieurs, souvent considérés comme des «faveurs» accordées à un nombre restreint de pauvres, cette allocation constitue un droit. Quant au programme Argentine au travail, il propose des emplois soutenus par l’Etat, dans le cadre de l’économie sociale. Deux cent mille postes ont ainsi vu le jour dans l’agglomération de Buenos Aires. Mais, outre des rémunérations inférieures au salaire minimum (environ 2300 pesos, soit 370 euros), certaines organisations de chômeurs se plaignent du clientélisme qui pervertit parfois leur attribution.

L’Argentine fait cependant rêver l’Europe avec son taux de croissance supérieur à

des étudiants

pour empêcher toute transformation réelle de l’héritage politique et écono- mique de l’ère Pinochet. D’une part, les lois organiques requièrent une majorité parlementaire des quatre septièmes pour être modifiées ou abrogées. D’autre part, le système électoral défini par la Constitution pour le Parlement est une formule binominale tarabiscotée qui fait en sorte que la tête de liste du parti parvenu en seconde position obtient un mandat, même si les deux premiers candidats de la liste arrivée en tête recueillent chacun davantage de voix. Conçu pour garantir la prédominance au Parlement des partis de droite issus de la dictature, le mécanisme a obligé les formations de la Concertation à s’unir malgré des options divergentes.

« La situation est sans retour »

« La majorité culturelle est plus

forte que la majorité politique, observe M. Marco Enríquez-Ominami, un can- didat surprise issu de la gauche qui a

récolté 20 % des voix à la présidentielle de 2009. Mais le système électoral est bloqué. Pour changer vraiment, il faut avoir 80 % des voix. Pinochet a fait du bon boulot…» M. Guido Girardi, situé à la gauche de la Concertation, et président du Sénat, explique : «La Concertation, c’est comme si, en Allemagne, chrétiens-démocrates et sociaux-démocrates étaient obligés de rester ensemble en permanence. Beaucoup de ses membres adhèrent à l’idéologie néolibérale. Cela conduit à l’immobilisme, et l’on ne peut pas trouver d’issue aux crises. »

Ainsi, depuis 1990, la Concertation a continué la politique économique de la dictature. Tout s’est passé comme si, pour assurer la transition et éviter la moindre tentation de retour des militaires, elle avait échangé la libéralisation politique contre le maintien des intérêts

économiques dominants. «Le Chili a été le laboratoire du néolibéralisme, concède M. Girardi. La gauche, comme partout, mais encore plus qu’ailleurs, s’en est accommodée.»

En tout cas, le système politique perd de sa légitimité, comme le montre le taux d’abstention de plus en plus élevé : la participation électorale n’est plus que de 62 %, contre 95 % en 1990 (3).

Cette situation rend difficile l’évolution du mouvement social, qui ne trouve pas de représentation politique à ses demandes de changement. Mais jusqu’où veut-il aller? La grève générale des 24 et 25 août n’a pas connu le succès escompté. Les manifestations, à nouveau massives, ont cependant été réprimées par la police, qui a tué par balle un adolescent de 16 ans, Manuel Gutiérrez. La réprobation suscitée par cet acte a entraîné le limogeage du général Sergio Gajardo, responsable de la police dans la région de Santiago, qui avait couvert le meurtre. A la suite de ce drame (et de l’accident d’avion du 2 septembre), le mouvement social cherchait à retrouver, à la mi-septembre, un nouvel élan.

Selon M. Enríquez-Ominami, «les gens dans les rues sont des citoyens mais aussi des consommateurs. Ils ne sont

pas pour la rupture ». Faute de parti politique capable de porter la parole populaire sur la scène institutionnelle et de forcer une réforme de la Constitution, le Chili se trouve ainsi au milieu du gué.

«La situation est sans retour, une porte s’est ouverte, estime M. Girardi. Si cela ne change pas aujourd’hui, cela changera demain. C’est l’expression d’un phénomène plus grand, plus profond, qui se déroule à l’échelle de l’humanité : on vit une crise profonde du néolibéralisme, de l’individualisme exacerbé, du marché.»

H ERVÉ K EMPF.

(3) Juan Jorge Faundes, « Democracia represen- tativa», Punto Final, Santiago (Chili), septembre 2011.

9 % en 2010. Ce succès s’explique d’abord par une mesure prise avant l’arrivée au pouvoir de M. Kirchner : l’abandon de la

parité dollar-peso à la fin de 2001. Adossée

à un taux de change flottant, la monnaie

nationale s’effondre. Si la valeur moyenne des salaires réels plonge de 30 %, la dévaluation galvanise le commerce extérieur. Dans le même temps, l’envol du prix mondial des matières premières profite au secteur primaire, notamment à l’exportation de soja transgénique. Le produit intérieur brut avait chuté de plus de 10 % en 2002, il bondit de 8 % l’année suivante. Profitant de cette manne, les «K» financent une politique de redistribution. Leurs dépenses publiques alimentent un «cercle vertueux» économique. Jusqu’à quand?

Depuis 2002, les analystes libéraux s’alarment. De 2005 à 2008, observe l’éco- nomiste Pierre Salama, « pas une seule année sans prévisions extrêmement pessi- mistes» sur la croissance (5). Aujourd’hui encore, ces «orthodoxes» alliés de l’oppo- sition libérale pronostiquent de graves difficultés et le retour de l’hyperinflation. Ils applaudissent néanmoins les restruc- turations de la dette menées par les époux Kirchner, prônant d’aller plus loin en les assortissant d’une réduction des dépenses publiques.

L’équipe de Kirchner réussit, en 2005,

à imposer aux créanciers privés du pays

d’échanger leurs titres, en défaut, contre de nouvelles obligations intégrant une décote de 60 %. En 2006, avec l’aide du Venezuela – qui lui prête 2,5 milliards de dollars –, le gouvernement rembourse de manière anticipée la totalité de sa dette envers le FMI, soit 9,8 milliards de dollars,

s’économisant ainsi 900 millions de dollars sur les intérêts. L’institution qui dictait jusque-là ses politiques au pays voit soudain son influence sensiblement réduite. Mais, là encore, la politique « K » ne manque pas d’ambiguïtés. Cinq ans plus tard, la présidente propose un nouvel échange de titres aux détenteurs de bons qui avaient refusé celui de 2005. Des inves- tisseurs dont son prédécesseur avait assuré qu’ils ne seraient pas remboursés… « Or, sauf quelques nouveaux prêts, la dette actuelle est la même que celle contractée sous la dictature, déclarée illégitime par

un tribunal fédéral en 2000. Elle a été recyclée et refinancée par un mécanisme absurde, truffé de contrats illégaux », s’insurge M. Alejandro Olmos, du parti Proyecto Sur (gauche), partisan d’un audit de la dette argentine similaire à celui lancé par le président équatorien Rafael Correa.

Entre 2002 et 2009, le taux de pauvreté de la population a chuté de 45 % à 11 % selon la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (Cepal) des Nations unies (6). Mais les inégalités restent criantes. De plus, 36 %

de la population active travaillent toujours dans le secteur informel. « Une amélio- ration substantielle a bien été enregistrée dans toutes les dimensions du dévelop- pement humain mais, à partir de 2008, la création d’emplois a stagné et ces amélio- rations ont plafonné », expose Dan Adaszko, chercheur à l’Observatoire de la dette sociale de l’Université catholique argentine (UCA). En cause : la hausse des prix. Le gouvernement a d’abord minimisé cette réalité avant de reconnaître l’inflation, estimée par des organismes indépendants à environ 25 % par an.

Ni Menem ni Perón

POUR l’endiguer, M me Kirchner entend notamment contenir les revendications sala- riales par le dialogue social, avec le soutien de la CGT. «Le contrôle des hausses de salaires profite avant tout aux entreprises», remarque Eduardo Lucita, de l’organisa- tion Economistes de gauche. En dépit des hausses salariales, en effet, le coût de la main-d’œuvre a quasiment stagné depuis 2001, en raison d’une augmentation de 25 % de la productivité par travailleur. Selon Lucita, l’inflation découle donc en grande partie des taux de bénéfices dérai- sonnables d’une poignée de sociétés domi- nantes. Un sujet qui révolte également Julio Gambina, professeur d’économie politique et membre de l’Association pour la taxa- tion des transactions financières et pour l’action citoyenne (Attac) en Argentine :

«Depuis 2003, l’économie a continué à se concentrer entre les mains de quelques grandes entreprises, notamment étrangères, qui rapatrient leurs profits !»

De nombreux collectifs dénoncent également l’extension de la culture de soja transgénique, qui couvre déjà plus de la moitié de la surface cultivée du pays (soit dix-huit millions d’hectares), entraînant l’expulsion de paysans et d’Indiens vers les quartiers précaires des villes. De même, la lutte contre les mines à ciel ouvert, utilisant cyanure et mercure, est devenue un enjeu :

une loi sur la protection des glaciers a été votée au Parlement, mais a été bloquée par un veto de M me Kirchner. On soupçonne

l’intervention de la puissante société canadienne Barrick Gold, qui projette d’extraire près de cinq cents tonnes de métaux précieux dans la Cordillère, sans trop se soucier des séracs.

A gauche, de nombreux militants auraient souhaité voir l’Etat frapper plus fort les intérêts des transnationales. Les «K», eux, ont toujours tenu à ne pas trop bousculer le cadre d’un capitalisme sérieux et productif. « La poste et la compagnie aérienne Aerolíneas Argentina, deux entités en mauvaise santé, ont été renationalisées, pas les grands services publics privatisés dans les années 1990, regrette Gambina. L’exploitation des ressources : gaz, pétrole, mines reste aux mains de grands groupes européens ou américains», insiste-t-il, souli- gnant que M me Kirchner est loin de calquer l’interventionnisme de Perón, pourtant élevé en modèle. Lui avait – lors de son premier mandat – créé une Banque de crédit industriel et une flotte marchande, natio- nalisé la banque centrale, le chemin de fer, l’électricité

C ÉCILE R AIMBEAU .

(4) Lire Manuel Riesco, « Séisme sur les retraites en Argentine et au Chili », Le Monde diplomatique, décembre 2008. (5) « Croissance et inflation en Argentine sous les mandatures Kirchner », dans Problèmes d’Amérique latine, n o 82, Paris, octobre 2011. (6) Selon l’Observatoire de la dette sociale de l’Uni- versité catholique argentine (UCA), la pauvreté toucherait plutôt 30 % de la population.

la dette sociale de l’Uni- versité catholique argentine (UCA), la pauvreté toucherait plutôt 30 % de
la dette sociale de l’Uni- versité catholique argentine (UCA), la pauvreté toucherait plutôt 30 % de

OCTOBRE 2011 – LE MONDE diplomatique

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DES ÉQUIPEMENTS RÉPUTÉS MAIS OBSOLÈTES

Une industrie militaire russe en état de choc

Fini le temps où l’armée était au cœur du système industriel. Longtemps délaissée, elle doit se contenter de technologies vieillissantes tandis que de nouveaux producteurs d’équipements militaires concurrencent les exportations russes. Le président Dmitri Medvedev a lancé un vaste plan d’investissement.

LA VICTOIRE remportée lors de la guerre-éclair

contre la Géorgie, en août 2008, n’a pas empêché Moscou d’engager dès le mois d’octobre suivant une refonte complète de ses armées. «Les dirigeants russes ont fait preuve d’une grande sagesse, estime

l’expert militaire Alexandre Golts. Il est rare de voir

un gouvernement entreprendre des réformes après

avoir gagné une guerre. Mais en l’occurrence, malgré

dix années fastes durant lesquelles les commande-

ments militaires avaient bénéficié de ressources très importantes, la crise de 2008 a montré que la Russie disposait d’une armée vieillissante, incapable de manier des armes modernes. C’est ce constat qui a poussé le ministre de la défense, M. Anatoli Serdioukov, à annoncer la réforme la plus radicale jamais menée depuis cent cinquante ans [après la guerre de Crimée en 1853-1856]

Déjà, au cours des années 1990, les deux guerres de Tchétchénie avaient révélé la fragilité de l’armée. Le conflit avec la Géorgie, malgré une issue évidente quarante-huit heures seulement après le début des hostilités et un cessez-le-feu conclu aux conditions imposées par Moscou au terme de cinq jours de combats, a accéléré la prise de conscience, tant au sein des états-majors que des élites politiques. L’épisode a montré à quel point le commandement et le contrôle de l’armée, tout autant que ses systèmes de reconnaissance et de communication, étaient obsolètes. La Géorgie n’avait pas d’avions de chasse, et pourtant la Russie a reconnu avoir perdu quatre de ses avions (trois chasseurs de combat Soukhoï de classe Su-25 et un bombardier à longue portée Tupolev [Tu-22] utilisé pour des missions de reconnaissance), tombés sous les tirs sol- air géorgiens. Tbilissi, de son côté, continue d’affirmer avoir abattu vingt et un appareils (1). Alors que la supériorité numérique et matérielle de la Russie ne fait aucun doute, l’armée géorgienne, qui dispose de chars d’assaut T-72 reconditionnés en République tchèque, de drones de fabrication israélienne et de systèmes de communication modernes, a fait la démonstration de sa supériorité technologique.

La mise en œuvre d’une nouvelle réforme et les efforts budgétaires consentis pour moderniser les équipements témoignent du choc ressenti à Moscou lors de l’affaire géorgienne (2). En décembre 2010, le président Dmitri Medvedev a annoncé le déblocage de 22 000 milliards de roubles (540 milliards d’euros) d’ici à 2020, soit l’équivalent de 2,8 % du produit intérieur brut (PIB) par an, selon le plan de moderni- sation des armées décidé la même année. Un tel niveau d’investissement public est sans précédent depuis la fin de la guerre froide (3).

L’âge moyen des techniciens est de 58 ans

Pendant quinze ans, l’armée russe n’a pas acquis de nouveaux matériels : l’armée de l’air, par exemple, n’a reçu aucun appareil jusqu’en 2003, et depuis elle n’a été dotée que de quelques avions supplémen- taires. M. Medvedev lui-même en convient : seulement 15 % de l’arsenal militaire en service peut être qualifié de «chef-d’œuvre de technologie (4) ». Les mesures récentes visent à permettre aux forces armées de rattraper leur retard en renouvelant, d’ici à 2015, 30 % de leurs équipements avec du matériel répondant aux critères actuels de modernité.

* Journaliste. Auteur de From Perestroika to Rainbow Revolu- tions. Reform and Revolution After Socialism, Hurst, Londres, 2011.

P A R V ICKEN C HETERIAN *

Mais il n’est pas certain que le gouvernement soit en mesure d’atteindre ces objectifs. Durant l’ère soviétique, la défense était au cœur de l’économie. Bien qu’il soit très difficile d’établir une estimation, on peut dire que l’effort militaire absorbait alors, selon les périodes, entre 20% et… 40 % du PIB (5). Après l’éclatement de l’URSS, ce furent les clients étrangers qui décidèrent de la prospérité ou du délitement d’une activité ou d’une autre, puisque le secteur ne survivait que grâce aux exportations. La Russie post- soviétique n’a réussi ni à développer ni à produire de nouveaux armements.

Les équipements actuels ont tous été mis au point et fabriqués sous le régime communiste, à deux exceptions près. D’abord, le chasseur de combat de cinquième génération Soukhoï T-50, censé concurrencer le F-22 Raptor de Lockheed Martin, actuellement en service dans l’armée améri- caine et à ce jour sans rival dans les airs. Testé début 2010, son prototype intéresse déjà les armées indienne et vietnamienne, même si les experts consi- dèrent que ses caractéristiques en vol et son moteur en font davantage un appareil de quatrième génération avancée que de cinquième génération. Autre prodige de la technologie de pointe russe, le missile intercontinental Boulava a connu des diffi- cultés techniques. «Chacun des essais de lancement s’est soldé par un échec dû à l’un ou l’autre de ses composants», observe Gots. Cela tiendrait, selon lui, à une «rupture de la chaîne de production indus- trielle qui met le secteur dans l’incapacité de fabriquer en série». Depuis la chute de l’URSS, des milliers de scientifiques ont en effet quitté le pays; les recrutements sont restés au point mort. Et, plus important encore, l’ensemble du complexe militaro- industriel, laissé à l’écart de tout effort de moderni- sation, s’est progressivement désintégré… Au sein de l’industrie de défense, cela s’est traduit par une difficulté à assurer le renouvellement des généra- tions : l’âge moyen des techniciens du secteur est de 58 ans.

Dans un tel contexte, il paraît peu probable que la Russie retrouve le niveau de production qu’elle a connu jadis. En mars 2006, à la suite d’une visite en Algérie de M. Vladimir Poutine, les deux pays avaient signé un contrat de 8 milliards de dollars aux termes duquel Moscou s’engageait à fournir à l’armée algérienne divers matériels, dont trente-cinq chasseurs Mig-29. En 2008, Alger renvoyait quinze des appareils reçus au cours des deux années précé- dentes, considérant qu’ils étaient «de qualité inférieure ». Les Mig russes présentaient deux problèmes : leur système électronique ne corres- pondait pas à la description qui en était faite dans le contrat, et par ailleurs certaines pièces provenaient vraisemblablement de vieux stocks datant de l’ère soviétique. Moscou ne s’est pas opposé au rapatriement de ces avions, qu’il a immédiatement affectés… à ses propres forces armées.

L’interminable saga du porte-avions Amiral- Gorshkov représente un autre camouflet. Faute de moyens, ce bâtiment, mis en service à l’époque sovié- tique sous le nom de Bakou et plus tard rebaptisé en hommage à l’amiral Sergueï Gorshkov (1910-1988), héros de l’Union soviétique, avait été mis à la retraite avant d’être proposé à la vente en 1996. En 2004, l’Inde s’en est portée acquéreuse pour 950 millions de dollars (environ 700 millions d’euros) et, à son tour, l’a rebaptisé INS Vikramaditya, du nom d’un roi de légende. Plusieurs changements contractuels étaient alors prévus. Il était question de supprimer les missiles de croisière pour accueillir une flotte aérienne plus importante. Après de nombreux contretemps et de multiples amendements au contrat, le projet coûtera trois fois le prix initialement convenu, et la

Canada Japon Etats- Corée Unis du Sud Taïwan Russie Philipp Chine Cuba Cambod Bangladesh Ukraine
Canada
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Corée
Unis
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Russie
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Venezuela
Europe
Afghanistan
Thaïlande
Colombie
Pakistan
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Syrie
Inde
Maroc
Pérou
Pays
Sri
Israël
du Golfe
Algérie
Lanka
Libye
Egypte
Yémen
Soudan
Brésil
Nigeria
Ethiopie
Chili
Argentine
Gabon
Tanzanie
Ventes d’armes conventionnelles
cumul 2000-2010
Zambie
Angola
Zimbabwe
Principaux clients de la Russie
Namibie
Afrique
Pays se fournissant essentiellement auprès
de l’Europe et des Etats-Unis
du Sud
Pays se fournissant essentiellement auprès de la Chine
Pays se fournissant auprès d’exportateurs secondaires
(Israël, Ukraine
)
ou ayant un approvisionnement diversifié

L A géographie des ventes d’armes conventionnelles montre un partage

du monde qui n’est pas sans rappeler celui de la guerre froide. En dix ans, le complexe militaro-industriel russe s’est restructuré, sans avoir mené à terme sa modernisation. Moscou a étendu ses positions en Asie orientale (Chine, Indonésie…) tout en consolidant ses ventes vers les ex-Républiques soviétiques d’Asie centrale et vers l’Inde. Ce pré carré russe est « encerclé » par des régions qui se fournissent auprès des pays membres de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN)

ou alliés des Etats-Unis. Au point de représenter une véritable ceinture de sécurité : à l’est, un « mur » Pacifique avec le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, les Philippines, l’Australie et la Nouvelle-Zélande ; à l’ouest et au sud, l’Europe élargie et le corridor « Proche- Orient - pays du Golfe ». Aux côtés de ces géants exportateurs (150 milliards de dollars pour les Etats-Unis et l’Europe entre 2000 et 2010, un peu plus de 60 milliards pour la Russie), mais loin derrière, des acteurs secondaires pointent le bout de leurs fusils :

l’Ukraine, Israël et la Chine.

Marchands d’

livraison, qui aurait dû intervenir en 2008, a été reportée à 2012. En Inde, pays qui est toujours le premier acheteur d’armements russes, l’affaire du Gorshkov a fait grand bruit. Les autorités ont eu à essuyer de vives critiques, ce qui pourrait les inciter à se tourner vers de nouveaux fournisseurs d’équi- pements modernes (6).

Pour l’heure, les exportations sont en constante augmentation : de 2,5 milliards d’euros en 2001 à 5,4 milliards en 2009 et 6,8 milliards en 2010. Mais la Russie pourrait perdre la position dominante qu’elle revendique sur le marché mondial de l’armement. Déjà, la Chine, qui fut le premier client russe dans les années 1990, développe ses propres avions de combat de quatrième génération, les J-10, et produit aussi des chars d’assaut Type-99. Elle reste parmi les gros importateurs d’armement russe, mais derrière l’Inde et l’Algérie (7). Début 2011, à quelques jours seulement de la visite du secrétaire américain à la défense Robert Gates, Pékin dévoilait son prototype d’avion de chasse de cinquième génération. Si les besoins de ses forces armées absorbent encore la totalité de la production des usines chinoises d’armement, les experts estiment que la Chine pourrait s’imposer comme un concurrent redoutable pour les exportateurs russes.

La signature, en janvier 2011, d’un accord entre la France et la marine russe pour l’achat de deux navires de guerre de classe Mistral – de facture hexagonale – est emblématique d’une autre tendance. L’affaire a suscité bien des controverses en Russie, où de nombreuses voix se sont élevées pour réclamer que le contrat de 1,9 milliard de dollars (1,4 milliard d’euros) soit confié à l’un des nombreux chantiers navals désaf- fectés du pays. Un Mistral peut embarquer à son bord jusqu’à sept cents soldats, soixante véhicules de transport de troupes et seize hélicoptères. C’est aussi une arme d’attaque au sol potentielle, dans un scénario similaire à celui du conflit géorgien. Ce cas de figure n’est pas une première. En 2009, l’armée russe avait déjà signé un contrat avec la société israélienne Israel Aerospace Industries (IAI) pour l’importation de douze drones. En 2010, un nouveau contrat avait été conclu, qui autorisait la fabrication, sur le sol russe, de drones de technologie israélienne (8).

Pour Rouslan Poukhov, directeur du Centre d’analyse des stratégies et des technologies (CAST)

de Moscou, il n’est pas surprenant de voir la Russie importer du matériel militaire : «L’Union soviétique fut une exception», affirme-t-il, rappelant l’autosuffi- sance d’un complexe militaro-industriel capable alors de pourvoir à la totalité des besoins de l’armée rouge.

«Même les Etats-Unis, qui bénéficient pourtant d’un budget de défense équivalent à la moitié des dépenses de défense dans le monde, achètent des

armes à l’étranger. En se fournissant ailleurs, le gouvernement russe maintient la pression sur son industrie de défense nationale afin de l’inciter à une plus grande compétitivité, tant sur la qualité que sur les prix et les délais de livraison.»

A l’avenir, et surtout si les pourparlers en cours sur une remilitarisation massive aboutissent, le ministère de la défense se tournera de plus en plus fréquemment vers des fournisseurs étrangers, même si M. Serdioukov n’exclut pas l’achat de technologies de défense nationale. De son côté, et bien que le schéma soit quelque peu différent, l’armée américaine se procure de plus en plus d’armes russes – des kalachnikovs aux hélicoptères de transport –, le Pentagone privilégiant des technologies basiques, peu onéreuses et faciles d’entretien pour en doter ses nouveaux alliés, autrefois équipés d’armes sovié- tiques. C’est le cas des cinquante-neuf hélicoptères de transport de troupes Mi-17 qu’il souhaite acquérir pour un montant global de 800 millions de dollars (près de 600 millions d’euros) afin de fournir l’Afgha- nistan, l’Irak et le Pakistan (9).

Au sein de l’armée, un sentiment de malaise

Du côté de l’industrie civile, on constate les mêmes signes d’essoufflement. Depuis quelques années, Moscou essaie de relancer le système de navigation par satellite Glonass, également mis en place durant l’ère soviétique. Destiné à rivaliser avec l’américain Global Positioning System (GPS) et l’européen Galileo, ce projet avait été abandonné dans les années 1990 sous la présidence de Boris Eltsine. En 2002, les autorités en décidaient la reprise et annonçaient la mise sur orbite de vingt-quatre nouveaux satellites afin de parfaire le système à l’horizon 2011. Lors d’un lancement, en 2010, un accident a détruit trois satellites et causé des pertes évaluées à 348 millions d’euros. Aujourd’hui, les performances du système Glonass demeurent inférieures à celles de ses concurrents, tant du point de vue de sa précision que de sa couverture du terri- toire, ce qui remet en question l’intégralité du programme (10). Quant à l’aviation civile, elle achète de préférence des cargos de fabrication Airbus ou Boeing, tandis que l’avenir commercial du SuperJet- 100, l’avion de transport de passagers développé par Soukhoï, demeure très incertain.

Depuis vingt ans, les réformes militaires appa- raissent comme une constante de la vie politique

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LE MONDE diplomatique – OCTOBRE 2011

Premiers importateurs Milliards de dollars cumul 2000-2010 0 5 10 15 20 Chine Inde Corée
Premiers
importateurs
Milliards de dollars
cumul 2000-2010
0
5
10
15
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Chine
Inde
Corée du Sud
Grèce
Emirats arabes unis
Pakistan
Australie
Turquie
Etats-Unis
Egypte
Singapour
Royaume-Uni
Israël
Algérie
Japon
Arabie saoudite
Exportateurs
principaux
Corée
du Sud
Chine
En milliards de dollars
cumul 2000-2010
80
20
10
Source : Stockholm International
5
Peace Research Institute (Sipri),
2
1
base de données en ligne, 2011.
PHILIPPE REKACEWICZ

Chasses gardées

ines

ge

Australie

Nouvelle-

Zélande