ARGUMENTS

11 .

JOSEPH GABEL

LA FAUSSE CONSCIENCE

' ÉDITIONS DE MINUIT ÉDITIONS DE MINUIT

DANS

L A M Ê M E

COLLECTION

G E O R G LUKACS,

Histoire et conscience de classe.
KOSTAS AXELOS,

Marx penseur de la technique.
PIERRE BROUÉ et EMILE TÉMIME,

La révolution De la guerre.
GEORGES

et la guerre d'Espagne.

CARL V O N CLAUSEWITZ,

BATAILLE,

Lérotisme.
FRANÇOIS CHATELET,

La naissance de l'histoire.
KOSTAS AXELOS,

Heraclite et la philosophie.
HENRI LEFEBVRE,

Introduction à la modernité.
HAROLD ROSENBERG,

La tradition du nouveau.
BRUCE MORRISSETTE,

Les romans de Robbe-Grillet.
ROMAN JAKOBSON,

Essais de linguistique
LÉON TROTSKY,

générale.

De la
PIERRE

révolution.
BROUÉ,

Le parti bolchevique.
GEORGES LAPASSADE,

L'entrée dans la vie.
HERBERT MARCUSE,

Eros et civilisation.
MAURICE BLANCHOT,

Lautréamont
G.W.F.

et Sade. philosophique.

HEGEL,

Propédeutique
PIERRE

FOUGEYROLLAS,

Contradiction et totalité.
KARL WITTFOGEL,

Le despotisme oriental.

C.E.G.E.P. de Vaileyiield

BIBLIOTHÈQUE

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LA FAUSSE CONSCIENCE

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LA FAUSSE CONSCIENCE
ESSAI SUR LA RÉIFICATION
(Troisième édition revue et augmentée)

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BIBLIOTHÈQUE
C.E.G.E.P. de Vaileyiieid

LES ÉDITIONS DE MINUIT

(O 1962 by Les Editions de Minuit 7, rue Bernard-Palissy, Paris. Tous droits réservés pour tous pays

A la mémoire de ma mère disparue à Auschwitz en 1945 et de mon père mort inconsolé à New York en 1968 je dédie cet ouvrage écrit contre tous les fanatismes.

AVANT - PROPOS
L'histoire récente a été témoin de deux explosions majeures de fausse conscience : le racisme et l'idéologie stalinienne. Elles appartiennent au passé mais leur passage a fourni la preuve, qui demeure valable, que la fausse conscience — traitée par le marxisme traditionnel quelque peu en concept livresque — guette notre vie quotidienne et peut, le cas échéant, tourner à la tragédie. La littérature marxiste possède relativement peu d'ouvrages consacrés exclusivement à la fausse conscience. En dehors d'un essai oublié de P. Szende (1) c'est surtout Idéologie et Utopie de Mannheim et Histoire et Conscience de Classe de Lukàcs qu'il convient de citer dans ce contexte. L'ouvrage de Mannheim a exercé une influence non négligeable sur la vie intellectuelle anglo-saxonne; celui de Lukàcs — servi par des disciples ardents et une traduction tardive mais de tout premier ordre (2) — a marqué de son empreinte tout un secteur de la réflexion française (3). // eut même plus de succès à l'étranger que dans son propre pays et chacun a encore présent à l'esprit le « cas Lukàcs » qui a défrayé la chronique philosophique vers 1951. Gardons-nous de rouvrir ici ce dossier désormais clos, fort heureusement. Un fait mérite cependant d'être souligné car il jette une lumière crue sur le problème central de notre étude : ce n'est pas en tant qu'idéaliste que Lukàcs a été objet de censure — mais, avant tout, en tant que théoricien dialectique de la fausse conscience, intégré dans un système politique qui ne saurait admettre la légitimité du problème de la fausse conscience sans saper les bases idéologiques de sa propre existence (4). V O I C I peut-être te nœud du problème. Le marxisme théorique est essentiellement critique de la fausse conscience, mais le
en (1) Nous pensons à Verhûllung und Enthùllung de P. S Z E N D E (439) paru 1922. (2) Histoire et Conscience de Classe. Traduction de K. A X E L O S et J. Bois, préface de K . A X E L O S . Paris, Editions de Minuit, 1960. (3) Il suffît de rappeler ici les Aventures de la Dialectique de M . M E R L E A U PONTY.

(4) Cf. à ce propos notre article (170). Chose curieuse les critiques et autocritique de L U K À C S visaient à l'époque essentiellement l'esthéticien et le théoricien littéraire alors que sur le plan pratique ce fut surtout la diffusion des idées d'Histoire et Conscience de classe qu'il s'agissait d'empêcher. L a discussion du « cas Lukàcs » eut lieu dans une atmosphère typique de Verhûllung; un climat de fausse conscience.

II

LA

RÉIFICATION

marxisme politique est fausse conscience. Ce n'est pas un apanage de la politique marxiste ; sous forme d'idéologie ou d'utopie, la fausse conscience est un corollaire de l'action politique concrète (1). La praxis est déréifiante et dialectisante ; la pratique politique quand elle se veut efficace est condamnée à faire appel à des techniques de persuasion collective qui réifient et qui dédialectisent la pensée. *** « Le drame de l'aliénation est dialectique » dit M. H. Lefebvre (2). Formule excellente mais qui appelle un contenu concret. Nous avons été amené à demander à la psychopathologie ce « contenu concret », convaincu que c'est à l'intersection des enseignements de l'étude de la conscience morbide et de la fausse conscience que se situe cette théorie marxiste de la conscience dont M. Merleau-Ponty a signalé l'absence (3). La schizophrénie — qualifiée de grande expérience de la Nature par un psychiatre (4) — représente bien en effet une forme de conscience réifiée, caractérisée sur le plan existentiel par une dégradation de la praxis dialectique, et sur le plan intellectuel par une dédialectisation des fonctions cognitives, phénomène décrit depuis longtemps par E. Minkowski sous le nom de rationalisme morbide (5). La rationalité propre de la fausse conscience, caractérisée par une déchéance de la qualité dialectique de la pensée (6) est donc bien une forme sociale de rationalisme morbide ; inversement, nous considérons l'atteinte schizophrênique comme une forme individuelle de fausse conscience. Cette affection constitue donc un véritable pont entre les domaines de l'aliénation sociale et clinique ; c'est une forme d'aliénation à la fois dans l'acception marxiste et dans l'acception psychiatrique du terme. Il est significatif à cet égard que les écrits de jeunesse de Marx consacrés à l'aliénation du travail humain, préfigurent
(1) Il serait curieux d'étudier le climat utopique qui a présidé en France à la chute de la I V République et à l'installation de la Cinquième.
e

(3) M . M E R L E A U - P O N T Y (328) p. 58 « ... le marxisme a besoin d'une théorie de la conscience ». (4) Il s'agit du psychiatre viennois Josef B E R Z E , auteur d'un ouvrage génial (et oublié) sur la schizophrénie (51). (5) L a notion de déchéance de la praxis dialectique chez les schizophrènes est l'une des idées centrales des pathographies de L . BINSWANGER parues dans les Archives Suisses de Psychiatrie entre entre 1944-1954. Quant à l'hypothèse d'une dédialectisation des fonctions cognitives, elle est implicite dans la théorie de Minkowski (cf. la notion de « rationalisme morbide »). Nous avons insisté dès 1946 sur l'importance de l'identification antidialectique dans l'épistémologie morbide des délirants (171 et 183) et tenté en 1951 une réinterprétation marxiste des idées d'E. MINKOWSKI dans notre article : La Réification, Essai d'une psycho pathologie de la pensée dialectique (177). Dans son exposé au Congrès de Rome de 1953 (275) le Docteur Jacques L A C A N parle de la formation singulière d'un délire qui objective le sujet dans un langage sans dialectique (cf. le compte rendu de J. L A C R O I X dans Le Monde du 19 juillet 1956). Etant donné les dates, nous réservons formellement nos droits de priorité scientifique quant à cette interprétation. (6) Que traduit entre autres la prépondérance de l'élément spatial par rapport à l'élément temporel dans la saisie du monde de la fausse conscience.

(2)

H . LEFEBVRE

(299), p.

111.

AVANT-PROPOS

III

certains mécanismes que les psychiatres ne retrouveront que bien plus tard dans leurs recherches portant sur leur spécialité propre (1). Nous sommes là en présence d'un phénomène que Von peut — pour reprendre une expression de H. Aubin — qualifier de parallélisme socio-pathologique (2). Les incidences sur la psychopathologie de ce parallélisme seront dégagées dans la deuxième partie de la présente étude. Définie comme forme individuelle de fausse conscience, l'atteinte schizophrénique retrouve une nouvelle unité nosologique reconstituée autour du concept de rationalisme morbide dans les cadres d'une conception unitaire (« concept total ») de l'aliénation, susceptible d'embrasser à la fois ses formes sociales et ses aspects cliniques. Quant au problème de la fausse conscience, notre conception permet d'en délimiter le domaine et d'en défendre l'autonomie menacée de deux côtés. En effet la réflexion non-marxiste risque de ne voir dans la théorie de la fausse conscience qu'une simple réédition de la psychologie des foules. Or, sans nier pour autant l'importance des constantes de la psychologie collective dans les processus de dêréalisation de la conscience, notre analyse, en montrant qu'il existe des formes individuelles de fausse conscience, constitue une mise en garde contre cette interprétation qui nous paraît simpliste. A l'opposé, certains théoriciens subissant l'influence du marxisme dogmatique ou officiel voudraient réduire la fausse conscience à un système d'erreurs tributaires de l'intérêt de classe . Dans cette optique la théorie de la fausse conscience tendrait à se confondre avec une sorte de sociologie de la connaissance du wishful thinking. Cette interprétation est éminemment dangereuse ; en effet, en englobant des formes trop variées de pensée déréaliste, elle fait barrage à toute description structurelle d'ensemble ; mieux, elle est amenée de façon assez paradoxale à écarter certaines formes légitimes de fausse conscience (3). La fausse conscience ainsi définie risque de dégénérer en un concept passe-partout, de faible valeur explicative pour l'actualité, d'intérêt spéculatif maigre pour le penseur soucieux de synthèse.
(1) Cf. notre article Le concept de Valiénation politique {Revue Française de Sociologie, 1 9 6 0 . I. pp. 4 5 7 - 4 5 8 ) où nous avons essayé de mettre en évidence certaines analogies entre le concept de l'aliénation chez le jeune Marx et chez le psychiatre suisse Jacob W Y R S C H ( 4 7 5 ) . (3) Le type de Y illusion intéressée est celle des émigrés de toujours qui croient systématiquement que le régime qu'ils combattent se trouve près de sa chute. Les aventures récentes des émigrés cubains illustrent de façon pittoresque cette forme d'illusion qui ne constitue pas cependant une forme authentique de fausse conscience ; elle n'entre dans aucune interprétation générale du phénomène ; dans celle de Lu K A es ou de M A N N H E I M pas plus que dans la nôtre. Inversement l'idéologie nationale-socialiste aura été la cristallisation d'une forme authentique de fausse conscience. Or, on ne saurait le qualifier de « système d'erreurs tributaire de l'intérêt de classe » ; c'était là une véritable poussée délirante collective.
(2) H. AUBIN ( 2 1 ) , p. 7 1 .

IV

LA

UNIFICATION

Nous avons là un dilemme dont Ventrée en jeu du parallélisme socio-pathologique laisse entrevoir le dépassement possible. Vue dans l'optique de ce parallélisme, la fausse conscience, tout comme le délire, implique une rationalité de type particulier — une rationalité sous-dialectique à notre sens — liée à l'être par des mécanismes dont le « facteur intérêt » n'est ni le moteur exclusif ni même le moteur principal. Elle ne se confond ni avec la psychologie collective, ni avec les effets du « viol des foules », encore qu'elle soit partiellement tributaire de l'une comme de Vautre. Son domaine de validité par excellence est sans doute l'élucidation du problème de la mentalité totalitaire. A Publier un ouvrage sur la fausse conscience constitue toujours une gageure. Un tel ouvrage risque de heurter des préjugés et des susceptibilités en période d'idéologisation intense, et de n'éveiller que peu d'intérêt au cours des époques indifférentes à l'idéologie. Ce sont les périodes intermédiaires — époques à « lumière crépusculaire » pour reprendre une expression plus pittoresque qu'adéquate, de Karl Mannheim (1) — qui se montrent favorables à la position du problème de la fausse conscience, telle que les dernières années de la République de Weimar ou la fin de la quatrième République en France. Nous assistons actuellement à un déclin certain des idéologies (2), phénomène dû à l'importance accrue du facteur technique dans la compétition Est-Ouest, et aussi sans doute à la brusque promotion historique d'un Tiers-Monde modérément passionné par les débats idéologiques. Faut-il en conclure à une diminution de la fausse conscience dans le monde ? Ce n'est pas certain, encore que la question ait pu être posée, par Mannheim notamment (3). Désormais dans le camp socialiste « la scolastique interprétative demeure obligatoire, elle n'entretient pas en permanence une sorte de délire logique » (4). Ecrites en 1955 par M. Raymond Aron, ces lignes restent actuelles. Peut-être sommes-nous témoins d'une diminution de la fausse conscience à l'Est, diminution qui serait due aux progrès de l'édification socialiste ; c'est à peu de chose près, l'interprétation de M. I. Deutscher. Mais on peut tout aussi
(1) Cf. l'ensemble de ce passage remarquable dans Idéologie und Utopie éd. allemande, pp. 40-41 (pp. 87-88 de l'édition Rivière, mais la traduction est peu fidèle). (2) Le terme « idéologie » est utilisé ici dans son acception marxiste : système d'idées porteur d'une charge de fausse conscience. Cf. p. 14, la définition d'ENGELS et sa discussion. (3) Cf. à ce propos ce passage intéressant — et malheureusement encore assez mal traduit — d'Idéologie et Utopie où M A N N H E I M évoque la perspective d'une « coïncidence totale de l'être avec la conscience dans un univers qui aurait cessé de se trouver en état de devenir » (édition allemande p. 243 ; traduction p. 223). (4) R. A R O N Idéologie communiste et religion. La Revue de Paris, mai 1955.

AVANT-PROPOS

V

valablement diagnostiquer un effet du déplacement de Vintérêt vers le Tiers-Monde, plus facile à séduire par un brillant exploit spatial que par le meilleur des manuels de matérialisme dialectique. Il est possible que nous assistions à un déplacement de la fausse conscience vers des secteurs de Vopinion mondiale momentanément réfractaires aux idéologies. Or si Vidéologie est une expression de la fausse conscience, ce n est pas la fausse conscience. Il faut se garder de partager Villusion du malade qui croit être guéri de la fièvre pour avoir cassé son thermomètre.
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Royaumont, septembre 1961.

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PRÉFACE POUR LA TROISIÈME ÉDITION

Depuis 1962, cette thèse a été publiée en allemand et en italien ; elle a aussi suscité un assez grand nombre de comptes rendus dans la presse. Pour un ouvrage fraîchement reçu lors de sa publication, c'est là un résultat honorable. I l n'est pas dû — je m'empresse de le préciser — à ses « mérites » mais surtout à la tenace actualité de son sujet. Le ministre allemand des Affaires étrangères M . Willy Brandt, signalait i l y a quelque temps le danger d'une « irruption de l'irrationnel dans le domaine politique ». Seize ans après l'éclatement idéologique du stalinisme, le problème de la fausse conscience demeure posé. On note en même temps un début de pénétration de ce concept dans la vie universitaire dite « bourgeoise ». Cet « embourgeoisement » des notions d'origine marxiste est caractéristique des sociétés industrielles avancées, qui n'ont pas hésité sur le plan économique à mettre à profit certains enseignements de l'économie marxiste (1). Parallèlement, ces mêmes notions perdent une partie de leur emprise dans les contextes sociaux officiellement marxiste, d'où un certain nivellement idéologique. I l est actuellement plus facile — ou, si l'on veut, moins risqué — de soutenir une thèse marxiste en Sorbonne qu'à Moscou, sans parler de Pékin. Le concept de réification est désormais adopté par l a vie scientifique qui ne se souvient plus beaucoup de ses origines marxistes-lukàcsiennes. Parmi les nombreux articles qui attestent ce fait, bornons-nous à signaler « Langue et réification », de P . Souyris (2) et « L a Notion de réification dans la mythologie primitive », de L . Krader (3). Le volume « Ethnologie générale » de la Collection de la Pléiade ne comporte pas moins de huit références pour le terme « réification ». Quant à la fortune — quelque peu « inflationniste » — de la théorie de l'aliénation, elle est trop connue pour qu'il soit nécessaire d'en parler longuement. Le concept de fausse conscience a mis quelque lenteur à suivre ce mouvement. Négligé à « gauche » comme instrument possible d'une démystification peu souhaitée, suspecté
(1) C f . à ce p r o p o s l ' o u v r a g e d e K . M a n n h e i m : Freedom, Power et Démocratie Planning. N e w Y o r k , O x f o r d U n i v . P r e s s , 1 9 5 0 . (2) Esprit, f é v r i e r 1967. (3) Diogène, o c t o b r e - d é c e m b r e 1966 ( 5 6 ) .

VIII

LA

RÉIFICATION

à droite en raison de ses origines marxistes, i l a mené pendant longtemps une existence marginale. Cet ostracisme touche à sa fin. Certes, le nombre des publications consacrées au problème de la fausse conscience demeure infime comparé à l'immense littérature sur l'aliénation ou la réification. Néanmoins, on a désormais le choix, sinon l'embarras du choix. Il y a lieu de mentionner en tout premier lieu les publications de R. Ruyer (1) qui entrevoit — comme nous le faisons nous-même — une dimension individuelle de la fausse conscience. Dans un ouvrage déjà ancien (2), cet auteur a envisagé — en se référant à l'œuvre d'E. Minkowski — le caractère schizophrénique ainsi que la structure a-dialectique et antihistoriciste de la conscience utopique. Du moment où l'on admet, avec Mannheim, que la conscience utopique est un aspect de la fausse conscience, i l y a là une confirmation anticipée de notre propre interprétation. P. Ricœur s'intéresse également à ce problème ; je crois savoir que l'un de ses élèves a préparé une thèse sur la fausse conscience dans l'œuvre de F. Nietzsche. A. Touraine semble en avoir découvert l'intérêt à l'occasion de la récente contestation estudiantine (3). Dans un ouvrage d'inspiration lukàcsienne, Jean Ziegler (4) dénonce le danger de fausse conscience dans le Tiers-Monde. Citons enfin un article de Paul Mattick sur Karl Korsch ; i l en ressort que Korsch, quelque peu « intellectuel sans attaches » dans la deuxième moitié de sa carrière, a utilisé cette catégorie à meilleur escient que Lukàcs, très engagé à l'époque dans l'option politique que l'on sait (5). M. Andreani, assistant à la faculté de Nanterre, a organisé au cours de l'année 1968-69 un séminaire sur le problème de la fausse conscience. Last but not least, la lecture d'un récent ouvrage de R. Aron (6) donne l'impression que son auteur reconnaît désormais l'importance de ce problème pour la pensée marxiste sinon pour la politicologie en général. L a prochaine étape sera sans doute l'intégration de la fausse conscience dans l'appareil conceptuel d'une politicologie scientifique, de même que la réification s'est
M ) R . R u y e r , « L ' I n c o n s c i e n c e , l a f a u s s e c o n s c i e n c e et l ' i n c o n s c i e n t » , Journal de psychologie normale et pathologique, j u i l l e t - s e p t e m b e 1966. (2) R . R u y e r : L'Utopie, les utopies, P a r i s , P . U . F . , 1950, p p . 70, 98, 107, 111, 120, 276 et p a s s i m . (3) C f . A . T o u r a i n e , Le Mouvement de mai ou le communisme utopique, P a r i s , S e u i l , 1968, p . 75. (4) J e a n Z i e g l e r , Sociologie de la nouvelle Afrique, P a r i s , G a l l i m a r d , 1964. (5) C f . P . M a t t i c k , « K a r l K o r s c h » , d a n s les Cahiers de l'institut de science économique appliquée, a o û t , 1963, S u p p l . n ° 140, p p . 159-80. M a t t i c k s o u l i g n e e x p r e s s é m e n t le r ô l e de l a c a t é g o r i e d e l a f a u s s e c o n s c i e n c e d a n s l a r é f l e x i o n c r i t i q u e de K o r s c h . C f . a r t . c i t . , p . 167 et p a s s i m . D e s o n c ô t é , L u k à c s q u a l i f i e de f a u s s e c o n s c i e n c e l ' i l l u s i o n q u e l a v i e économique peut être dominée d a n s les cadres d u système c a p i t a l i s t e (Geschichte u. Klassenbewusstsein p . 76 ; t r a d . A x e l o s - B o i s p . 89). I l est évident q u ' u n e i n t e n t i o n polémique trop m a r q u é e v i d e i c i l a catégorie de l a f a u s s e c o n s c i e n c e de t o u t c o n t e n u s p é c i f i q u e . T o u t a u p l u s p o u v a i t - o n i n c r i m i n e r e n 1923 u n e erreur théorique. E n fait, l'évolution ultérieure d u c a p i t a l i s m e m o n t r e que L u k à c s s'était tout bonnement trompé. (6) ( R . A r o n : D'une sainte famille à l'autre. Essai sur les marxismes imaginaires, P a r i s , G a l l i m a r d , 1969.

PRÉFACE

IX

intégrée à l'ethnologie et à la psychologie. I l semble bien que ce processus soit d'ores et déjà entamé. Deux mots sur certaines critiques. Dans un article où le présent ouvrage n'est pas expressément cité mais qui le concerne indirectement (1), M . Raymond Ruyer constate que le « marxisme, comme la psychanalyse, veut être une thérapeutique, par l a vraie conscience, de la « fausse conscience » déterminée par l'être social ou par la censure sub-consciente » (2). Mais ces « théories absolues » se démasquent mutuellement, d'où cette conclusion paradoxale de M . Ruyer qu'un psychiatre ou psychanalyste « ...en même temps marxiste... paraît cruellement condamné au silence. L'expérience montre pourtant qu'il produit ouvrage sur ouvrage » (3). Il me serait facile d'ironiser à mon tour : je préfère prendre l'objection au sérieux. Le simple bon sens — en parfait accord avec 1' « expérience » — suggère que la convergence, dans une question précise, de deux doctrines rend plus facile la position de ceux qui s'en réclament simultanément. Le fait que tous les chrétiens croient en Dieu, est-il de nature à « condamner au silence » les tenants de l'œcuménisme ? Avec la logique de M . Ruyer on peut tout prouver. I l est facile de « fonctionnaliser » la découverte de Christophe Colomb ; montrer — avec S. Madariaga — l'influence de la psychologie juive ou celle du contexte politique castillan. Faut-il en conclure que l'Amérique n'existe pas ? De même, en démasquant les dessous psychologiques des options marxistes, la psychanalyse ne réfute pas le marxisme ; elle confirme et étend implicitement la validité d'une catégorie marxiste. I l ne faut pas confondre convergence et concurrence. M. Robert Vander Gucht a formulé des observations épistémologiques importantes concernant les limites du normal et du pathologique en matière de réification, rapports de la science et de l'idéologie, etc. Ces mêmes critiques ont été émises par L. Goldmann mais exclusivement au cours de discussions orales. J'ai essayé d'y répondre (4) ; je tiens à remercier M. Vander Gucht et la Revue philosophique de Louvain de leur courtoisie. La question épistémologique majeure qui se pose i c i est sans doute celle du critère de l'authenticité ou de la fausseté d'une conscience politique ; c'est en somme le problème du normal et du pathologique en sociologie, problème qui a été, on le sait, l'une des préoccupations de Durkheim. Problème singulièrement ardu, car la « fausseté » d'une forme de cons(1) R . R u y e r , « L a C o n s c i e n c e et l e s t h é o r i e s d e s t h é o r i e s » , Bévue de métaphysique et morale, o c t o b r e - d é c e m b r e 1967, p p . 406-13. P a s s a g e s u r le p r o b l è m e d e l a f a u s s e c o n s c i e n c e , p . 409. (2) R . R u y e r , loc. cit., q u i r e j o i n t u n e c o n s t a t a t i o n d é j à a n c i e n n e d e N * B e r d i a e f r . C f . Les Sources et le sens du communisme russe, P a r i s , G a l l i m a r d , 1938, p . 131. (3) R u y e r , loc cit. (4j C f . Revue philosophique de Louvain, f é v r i e r 1964, p p . 189-92 et n o v e m b r e 1964, p p . 97-105 ( r é p o n s e a u P . V a n d e r G u c h t ) . C e d e r n i e r article figure appendice d u présent v o l u m e .

LA

RÉIFICATION

cience (son caractère « idéologique » ou « utopique ») se révèle souvent post festum ; le texte lukàcsien auquel nous avons fait référence plus haut, constitue une mise en garde contre la tentation de considérer comme a priori « fausses » toutes les manifestations de la conscience de l'adversaire E n soulignant l'existence d'analogies de structure entre l'aliénation sociale et l'aliénation clinique — le problème de la normalité étant pratiquement sinon théoriquement résolu pour la dernière — je crois avoir rapproché quelque peu ce problème de sa solution (1). Robert Paris me reproche enfin « de mettre en œuvre une catégorie aussi imprécise et peu scientifique... que celle du totalitarisme... On peut se demander en effet si la subsomption sous ce terme de phénomènes historiques aussi différents que le nazisme ou le stalinisme ne relève pas quelque peu de ce type de fausse identification... que l'auteur met au centre de la fausse conscience » (2). Nul ne songe certes à « identifier » nazisme, fascisme et stalinisme. Mais on ne saurait non plus interdire au sociologue d'orientation historiciste de constater l'existence de certaines analogies et de s'interroger sur leur signification. L a construction de « types idéaux » comme totalitarisme ou mentalité totalitaire fait partie de la méthodologie de cette interrogation ; c'est donc une démarche légitime dans la mesure où l'on réussit à éviter le piège de l'ontologisation des hypothèses de travail (3). Aux yeux des contemporains d'Assurbanipal, i l y avait un abîme entre les méthodes de guerre des Assyriens et celles des Egyptiens. A 2 500 ans de distance, le concept historique de « despotisme oriental » nous apparaît cependant opérationnel.
t

Je ne voudrais pas clore cette préface sans y associer quelques amis : Kostas Axelos qui a accueilli cet ouvrage dans sa prestigieuse collection « Arguments », Georges Lapassade qui, au cours de discussions longues et passionnées, m'a permis de préciser certains points de ma propre pensée, le docteur Georges Torris qui a bien voulu relire les épreuves. Ils voudront bien trouver i c i l'expression de ma fidèle amitié. Septembre 1969.
(1) C e p r o b l è m e est c e n t r a l chez M a n n h e i m , m a i s l a s o l u t i o n q u ' i l p r o p o s e est e x c l u s i v e m e n t s o c i o l o g i q u e et d e ce f a i t i n s u f f i s a n t e . M a n n h e i m c o n s i d è r e Vintelligentsia c o m m e u n e c o u c h e s o c i a l e a y a n t v o c a t i o n d e c o n s c i e n c e a u t h e n t i q u e ; i l n e n o u s d i t r i e n s u r l e s c r i t è r e s d e cette a u t h e n t i c i t é . O r , e n p s y c h o p a t h o l o g i e , et, d e f a ç o n g é n é r a l e , e n m é d e c i n e , l e d é b a t s u r l e s c r i t è r e s et l e s l i m i t e s d e l a n o r m a l i t é est t h é o r i q u e ; e n p r a t i q u e , n u l ne considère l a schizophrénie o u l a p n e u m o n i e c o m m e des états « n o r m a u x ». D è s l o r s , l a mise en évidence d u caractère schizophrénique de l a f a u s s e c o n s c i e n c e p e u t être c o n s i d é r é e c o m m e u n e é t a p e d a n s l a r e c h e r c h e d ' u n « critère objectif ». (2) R . P a r i s , « L a fausse conscience est-elle u n concept opératoire ? » Annales E* S. C . , m a i - j u i n 1963, p . 559. (3) C'est p r é c i s é m e n t ce q u e n ' a p a s s u o u v o u l u é v i t e r l e s t a l i n i s m e des a n n é e s 1950, d o n t l e s d é m a r c h e s p o s t u l a i e n t u n e identité essentielle d u n a z i s m e et d u c a p i t a l i s m e a m é r i c a i n , u n e continuité sans coupure e n t r e H i t l e r et T r u m a n .

PREMIÈRE

PARTIE

PROBLÊME DE L'ALIÉNATION

L

« Je pense donc à l'établissement de la paix en tant qu'il intéresse l'intellect et les choses de l'intellect. Ce point de vue est faux puisqu'il sépare l'esprit de tout le reste de ses activités, mais cette opération abstraite et cette falsification sont inévitables : tout point de vue est faux. > (Valéry : Variétés 1/22).

< Moi, je ne suis pas marxiste. »

aiarx).

CHAPITRE PREMIER

FAUSSE CONSCIENCE ET IDÉOLOGIE
La constatation du caractère schizophrénique des idéologies politiques revient périodiquement dans les polémiques (1). Or, l'existence de ces structures déréalistes apparaît à l'analyse comme un aspect d'un phénomène plus général dont le rôle dans la philosophie marxiste a été souvent — et injustement — minimisé : la scotomisation par l'orthodoxie marxienne de l'importance du phénomène idéologique est elle-même un aspect de l'idéologisation du marxisme, autrement dit, un aspect de sa transformation en une doctrine politique, obligée par le jeu des structures de psychologie sociale sur lesquelles elle s'appuie, à réifier ses buts, payant ainsi son tribut à la généralité du phénomène de la fausse conscience. E n soulignant l'importance de ce phénomène (la question de savoir si et dans quelle mesure i l est le premier à le décrire, est hors de notre sujet) — Marx apparaît non seulement comme l'un des fondateurs de la psychologie politique mais comme précurseur dans un autre domaine : celui de l'étude de la pensée déréaliste, phénomène général dont la « pensée délirante » en psychopathologie est un aspect. Une psychiatrie animale existe certes ; l'homme seul est capable de délirer de même qu'il est le seul être pour qui la conscience authentique, fruit du dépassement dialectique de la fausse conscience, n'est pas (quoi qu'en dise Bergson) une donnée immédiate mais une conquête, dont la maturation individuelle marque les étapes. Le problème de la fausse conscience n'est pas seulement central dans la doctrine marxienne, i l en constitue comme la charpente ; un grand nombre — sinon la totalité — des problèmes que se pose la réflexion marxiste apparaissent en dernière analyse comme des problèmes de fausse conscience (2). Une théorie marxiste de la pensée délirante ne constitue donc pas une application « extérieure » du marxisme à un problème scientifique (p. ex. «matérialisme dialectique et mathématiques») mais plutôt une sorte d'explicitation d'essence : en tant que critique dialectique de l'idéologie, le marxisme est déjà en fait une théorie de la pensée délirante. L'essor de la pensée totalitaire enfin confirme la validité et même l'actualité de ce chapitre de la théorie marxiste alors qu'il reste si peu de choses réellement valables de la pensée économique de Marx considérée autrefois comme le centre de son système.
(1) Cf. note, p. 71. (2) Par exemple lorsque L . G O L D M A N N étudie la façon dont la noblesse de robe « réalise » sur le plan religieux sa situation de classe (GOLDMANN (196) passim) il analyse en fait une forme de fausse conscience.

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B. Croce a intitulé l'un de ses ouvrages : Ce qui est vivant et ce qui est mort dans la philosophie de Hegel. Si Ton posait la même question à propos de Marx, la réponse serait sans doute que la doctrine de l'aliénation est par excellence la partie vivante de l'ensemble de son système : le fait totalitaire d'un côté, l'actualité du problème de la schizophrénie de l'autre, confirment la validité de ce chapitre de la théorie marxiste.
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L'appareil conceptuel de la théorie de l'aliénation n'est cependant pas exempt d'équivoque ; c'est le lot courant des doctrines que se partagent la réflexion et la politique militante. Ce n'est peut-être pas enfoncer des portes ouvertes que de signaler avec Jacubowski (1) que 1' « être social » (Soziales Sein) des marxistes n'est pas synonyme sans plus d'infrastructure ; sans la formuler expressément certaines démarches de l'orthodoxie marxienne postulent cette synonymie. Il est évident que le fait d'appartenir à une collectivité nationale ayant à son actif 1789, constitue pour la classe ouvrière française un élément de son « être social » qui détermine dans une large mesure les formes que revêt son action ; i l serait naturellement abusif de parler à ce propos d'infrastructure. Les termes d' « idéologie » et de « fausse conscience » sont en principe corollaires (« l'idéologie est un processus que le soi-disant penseur accomplit sans doute consciemment mais avec une conscience fausse », écrit Engels) (2). Mais là encore — en dehors de l'imprécision de la formulation — ce n'est qu'une vérité relative : si l'idéologie relève par définition d'une conscience fausse, l'inverse n'est pas toujours vrai : la conscience raciste, fausse conscience par excellence, existait en tant que telle avant d'avoir trouvé une expression idéologique. Le caractère idéologique des théories scientifiques pose de son côté un problème particulier. E n soulignant le déterminisme social (Seinsgebundenheit) de la science, la sociologie de la connaissance (3) permet d'y discerner les éléments d'une conscience fausse (l'œuvre du savant exprime « objectivement » son équation sociale alors que subjectivement i l peut se croire serviteur de la seule vérité), mais ce résultat serait atteint au prix d'une mise en question de la « notion même de la vérité » (4), et la victoire de la sociologie de la connaissance apparaîtrait dès lors comme une dangereuse victoire à la Pyrrhus. Une difficulté analogue surgit à propos du caractère idéologique des représentations économiques. Comme toutes les formes de conscience, ces représentations sont « déterminées par l'être ».
(3) Pour traduire « Wissenssoziologie » on pe'jt employer les expressions françaises suivantes : « Sociologie de la connaissance », « Sociologie du Savoir » ( R . A R O N ) , OU « Gnoséo-sociologie » (G. D E G R É ) . Cf. J . M A Q U E T (317), p. 20,. où la question est traitée de façon approfondie. Nous utilisons « sociologie de la connaissance », sauf dans les contextes exigeant remploi d'une forme adjective que seul le terme « gnoséo-sociologie » peut offrir.
(4) R. A R O N (18), p. 75.

(2) E N G E L S , Lettre à Mehring (34),

(1)

J A C U B O W S K I (238), p.

33.

p.

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Les données qu'elles reflètent (capital, travail salarié, propriété privée, etc..) n'en sont pas moins des réalités et non point des produits de l'esprit ; l a conscience de leur existence et de leur rôle ne saurait donc — nous dit G. Salomon (1) — être de plein droit qualifiée de fausse conscience. Ainsi l'unité de la notion " marxiste de superstructure tend à s'effriter ou menace de devenir verbale. U n penseur fort proche du marxisme (F. Tônnies) propose d'admettre entre infrastructure et superstructure une catégorie intermédiaire comportant le droit et la politique (2). L'évolution sémantique du terme « idéologie », toujours péjoratif sous la plume de Marx et d'Engels, mais qui tend à se dépouiller de ce caractère depuis Lénine (3) et l a double appartenance (philosophique et psychiatrique) du concept d'aliénation, contribuent à créer dans ce domaine une atmosphère qui h'est pas toujours celle de la clarté. Or, un concept cohérent de l'aliénation sous-tend Histoire et Conscience de Classe, i l offre un dénominateur commun pour les différentes « idéologies » ; de plus, i l englobe un secteur de l'aliénation clinique rendant ainsi possible une interprétation cohérente de l a schizophrénie, interprétation qui sera l'objet d'un chapitre ultérieur. Deux faits caractérisent la position de Lukàcs en 1923 (les deux se retrouvent sous une forme ésotérique dans ses autocritiques) (4) : l'importance accordée à la réification dans les processus d'aliénation et la mise en
(1) G . S A L O M O N (410), p. 410. (2) T Ô N N I E S , cité par G . S A L O M O N (410), p. 4 0 9 . (3) Cf. C H A M B R E (100), p. 44 et passim. Depuis L É N I N E , on parle d'idéologie (4) Cf. la lettre de G . L U K À C S {Arguments, déc. 1 9 5 7 , n° 5, pp. 31-32).

prolétarienne ; Paveu d'idéologisation est patent.

Depuis vingt ans, j'ai à plusieurs reprises déclaré publiquement que je tiens mon livre Histoire et Conscience de Classe, paru en 1923 pour dépassé et, à maints égards, erroné. Voici les raisons principales de ma position : la théorie de la connaissance qui s'exprime dans cet ouvrage, oscille entre la théorie maté' rialiste du reflet et la conception hégélienne de l'identité du sujet et de l'objet, ce qui implique la négation de la dialectique dans la nature; dans l'exposé de l'aliénation, j'ai répété l'erreur hégélienne qui consiste à identifier Valiénation avec l'objectivité en général. Nous essaierons de montrer plus loin que cette « erreur hégélienne » s'avère singulièrement fructueuse dans l'interprétation de la schizophrénie. Quant à la dialectique sujet-objet il existe dans Histoire et Conscience de Classe effectivement un certain flottement terminologique ; parfois L U K À C S utilise le terme « Einheit » (= unité dialectique) et parfois le terme « Identitat *. Par exemple, voici une citation caractéristique : Contrairement à l'acceptation dogmatique d'une réalité donnée totalement étrangère au sujet, l'exigence surgit de considérer à partir de ce Sujet-Objet identique toute donnée comme produit de ce Sujet-Objet identique; toute dualité comme un cas spécial de cette unité primitive (Ureinheit). Mais cette unité (Einheit) est action. {Histoire et Conscience de Classe, p. 136.) E n dépit d'une certaine confusion terminologique, il est visible qu'il ne s'agit pas là de l'identité Sujet-Objet (que l'idéalisme réalise souvent par absorption de l'Objet par le Sujet), mais de l'unité dialectique du sujet agissant et du monde « agi », unité qui rend possible par le biais de la connaissance active du monde et de l'autoconnaissance des possibilités de l'action propre, une sorte de personnalisation dialectique du sujet historique. L'étude de la manière d'être dans le monde des schizophrènes est significative à cet égard : d'un côté la rupture de l'unité dialectique agie, Moi-Monde se traduit dans les observations de BINSWANGER par un écrasement du Dasein (Verweltlichung), d'autre part l'identification anti-dialectique abstraite dévalorisante et dépersonnalisante avec les personnes ou objets de l'entourage

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évidence des liens qui unissent cet ensemble à une conception personnelle de la dialectique (conception qui doit autant à Hegel et même à Bergson qu'à Marx) et dont l'élément central n'est n i la fameuse transformation de la quantité en qualité n i même la constatation du caractère « mouvant » du réel, mais la catégorie de la totalité concrète d'une part, la dialectique SujetObjet et l a dégradation réificationnelle (1) de cette dialectique de l'autre. Autrement dit, on ne saurait, dans cette optique, séparer (sinon artificiellement) la question de la structure dialectique ou non dialectique de l'existence et de la pensée, du problème général de l'aliénation ; on est « aliéné » dans la mesure où l'on quitte le terrain de la dialectique. Une ébauche de description de la structure spatio-temporelle de l'existence réifiée existe enfin chez Lukàcs ; cette description est certainement tributaire de l'influence du bergsonisme qui a joué en Hongrie, au moment de l'élaboration d'Histoire et Conscience de Classe, un rôle important et (fait significatif et relativement peu connu) plutôt progressiste (2). L'univers de la réification chez Lukàcs est un monde spatialisant et anaxiologique ; son dépassement dialectique (la
(ROHEIM (405), p. 117) et les processus d'abstraction en général (BINSWANGER (60), p. 28), constituent des techniques d'intégration de cet échec dialectiqueaxiologique. On reviendra sur ces questions ; disons dès maintenant qu'à la lumière des enseignements de l'aliénation clinique, la conception de L U K À C S n'apparaît nullement comme idéaliste. (1) Le terme « Verdinglichung » comporte deux traductions françaises possibles et d'ailleurs équivalentes : réification et chosification. Le terme « objectivation » doit être réservé à « Vergegenstàndlichung ». Le caractère à la fois psychopathologique et sociologique de la présente étude nous a imposé une terminologie personnelle dont nous sommes seul responsable. Nous désignons par « réification » un ensemble existentiel comportant notamment des phénomènes de spatialisation et de dévalorisation, ensemble dont l'expression clinique est la schizophrénie. Nous parlons de « chosification » pour désigner l'état d'esprit du malade qui s'éprouve comme chose. Lorsque le malade de BINSWANGER, J û r g ZÛND éprouve sa déchéance du « Moi libre à l'objet esclave » (aus freiem Selbst zu unfreien Objekt (60), p. 22) c'est une expérience de chosification qui s'inscrit dans un contexte réificationnel représenté en l'occurence par la déchéance de la temporalisation caractéristique dans la pensée de BINSWANGER. Malgré les difficultés que l'on sait, la pensée de L U K À C S , dans Histoire et Conscience de Classe est maintenant bien connue. L a traduction de Kostas A X E L O S ayant paru au moment où la présente étude était en cours de publication, nous n'avons pas pu en faire usage ; les renvois se réfèrent toujours à l'édition allemande. E n dehors des extraits du livre parus dans Arguments [(200) et (199 bis), pp. 64-106] nous nous permettons de renvoyer à nos deux publications [(177), 1951 et (173), 1952], où le point de vue lukàcsien est résumé dans l'optique de son utilisation psychopathologique. Une étude détaillée de la conception de L U K À C S se trouve enfin plus loin, pp. 118 sq. ; le lecteur peu familiarisé avec te problème aurait intérêt à s'y reporter dès maintenant. (2) L a scotomisation de l'évidente valeur dialectique du bergsonisme constitue l'un des plus étonnants exploits idéologiques de l'orthodoxie marxienne. Cf. J A N K É L E V I T C H (240), premier chapitre, sur le rôle de la totalité dans la pensée de BERGSON, et JOUSSAIN (246), p. 52, qui, en dénonçant du côté conservateur « les dangers possibles d'une philosophie du devenir » confirme a contrario sa valeur dialectique. Nous voulons insister ici avec force sur un point qui sera développé ailleurs : l'univers de la réification est le siège d'une déchéance de la temporalisation dialectique avec prévalence compensatrice des fonctions spatiales. C'est là le lien avec les conceptions psychiatriques de
M I N K O W S K I et de B I N S W A N G E R . (n° 3, 1957 ; n° 5, 1957 ; n° 11, 1958) et des publications de L . G O L D M A N N

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« désaliénation ») est donc essentiellement un acte de temporisation et de valorisation (1). L a pensée de Lukàcs contient ainsi non seulement (comme on Ta dit à juste titre) « les éléments d'une véritable philosophie existentielle» (2), mais également une axiologie de l'action historique de la classe ouvrière ; l'aliénation est aussi — et chez Lukàcs presque par définition — une crise axiologique. La question de savoir dans quelle mesure une telle conception de l'aliénation (dont l'ambition est de retrouver un noyau réificationnel anti-dialectique à la base des manifestations variées de l'existence aliénée) est conforme à la pensée de Marx, se situe en marge de notre sujet (3). C'est en somme le problème de l'orthodoxie marxiste d'Histoire et Conscience de Classe (ou, si l'on veut, celui de la légitimité d'un « marxisme occidental ») qui se pose i c i ; ce problème a été largement débattu ailleurs (4). L'ouvrage de Lukàcs nous offre une conception cohérente de l'aliénation dont la cohérence ne se démentit pas en psychopathologie qui en est comme la pierre de touche ; de plus, le dénominateur commun qu'elle offre pour les divers aspects du fait idéologique est non seulement satisfaisant pour l'esprit mais aussi conforme aux faits, expérimentaux parfois. Si en dépit de l'objection de G. Salomon, les représentations économiques ont bien un caractère idéologique ce n'est donc pas uniquement parce qu'elles s'expliquent par les conditions matérielles de l'existence (Salomon observe, non sans raison, que cette « Seinsgebundenheit » n'enlève à elle seule rien au caractère objectif et pratique des faits économiques) mais parce que dans l'optique de la réification non dépassée, elles apparaissent extratemporalisées et dédialectisées (5). Si — pour prendre comme
(1) Cf. à ce propos, les travaux de G . P A N K O W (376). (2) B E R D I A E F F (47), p. 133.

(3) Dans son article très clair, A . C O R N U (115) en arrive à une conception assez proche d'Histoire et Conscience de Classe. « Le travail aliéné, qui sépare l'homme du fruit de son activité, transforme, en effet, les rapports entre les hommes en relations avec des objets. Par ce processus de « chosification », où l'élément humain est transformé en objet matériel étranger à l'homme, en marchandise, tous les rapports entre les hommes deviennent fonction de l'argent » [(115), p. 74]. « Par l'abolition de la propriété privée et du profit, le communisme supprime l'aliénation du travail humain et la « chosification » des rapports sociaux » (Ibid.). Les origines hégéliennes du concept réificationnel sont soulignées de même [(115), p. 73J. Mais C O R N U insiste aussi sur une autre donnée capitale : l'aliénation possède une valeur positive chez H E G E L ; une valeur négative chez F E U E R B A C H et a fortiori chez M A R X [(115), p. 68 et p. 72]. Il en est naturellement de même de la réification chez L U K À C S et cette constatation suffit pour battre en brèche le reproche d'idéalisme formulé contre Histoire et Conscience de Classe. (5) Jean LACROIX a qualifié de façon caractéristique M A R X d'« introducteur génial de la notion de temps en économie politique ». (Cf. à ce propos C A L V E Z (85), p. 451 sq.) Or, selon L U K À C S les représentations économiques réifiées sont de structure spatialisante (Cf. (309) p. 101), et par conséquent atemporelles. Ces représentations peuvent donc avoir un caractère idéologique et même schizophrénique tout en visant des réalités concrètes et non point des produits de l'esprit. Ce n'est pas seulement comme théorkven du dépassement de la réification que M A R X annonce la philosophie existentielle ; il l'annonce aussi en tant qu' « introducteur génial du temps », ce qui, en fin de compte, revient au même. Ces considérations semblent avoir échappé à la critique de G . S A L O M O N .
(4) Cf. M E R L E A U - P O N T Y (328) et G A R A U D Y et coll. (185).

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exemple une superstructure tout à fait différente — la conscience raciste est une forme typique de fausse conscience (et partant l'idéologie raciste une véritable idéologie), ce n'est pas uniquement parce qu'elle « naturalise » une manière d'être raciale d'origine sociale, donc historique et passagère, mais aussi parce qu'elle pratique une vision réifiante (véritable perception délirante) de l'adversaire racial, comme cela ressort de recherches expérimentales. On peut montrer la structure réificationnelle de l'aliénation religieuse (si la religion est une idéologie, c'est en tant que réification et non pas en tant que mystification comme on le montrera plus loin) de la morale ou de Vappareil juridique ; quant aux formes de réification (schizophrénisation) des idéologies politiques, elles constituent un problème particulier. L a théorie de l'aliénation chez Lukàcs comporte donc au moins cet avantage méthodologique de sauvegarder l'unicité du concept de l'idéologie en tant que lieu géométrique des manifestations, certes variées dans leur nature, de la saisie non dialectique de réalités dialectiques. Un secteur important du domaine de l'aliénation clinique répond enfin à cette définition. L'intégration de la théorie de la fausse conscience dans un contexte dialectique n'est donc pas un fait contingent ; une théorie conséquente de la fausse conscience ne saurait être que dialectique (les inconséquences de la conception de Pareto qui a tenté de bâtir une théorie de la fausse conscience sur le postulat non dialectique de la constance de la nature humaine en sont un exemple) (1) ; de son côté une dialectique conséquente (« idéaliste » ou « matérialiste ») finit par retrouver d'une façon ou d'une autre, le problème de l'idéologie. L'histoire des idées en offre quelques exemples suggestifs : la « Ruse de la Raison » dans les cadres de la pensée de Hegel, 1' « Univers du Discours » dans le système de L . Brunschwicg, la notion de sociocentrisme (2) chez Piaget. Le bergsonisme ne fait pas exception et la possibilité d'une critique idéologique à base bergsonienne est sans doute une dimension de la valeur dialectique de cette doctrine (3). « M . Bergson — écrit M. V . Jankélevitch — insistait naguère avec beaucoup de soin sur la variété des fantômes idéologiques qui perpétuellement s'insinuent entre la pensée et les faits et médiatisent la connaissance » (4). Un point paraît ainsi acquis : le problème de la pensée dialectique est inséparable de celui de l'aliénation ; « le drame de l'aliénation est dialectique» (5). E n tant qu'expression d'une
(1) Cf. plus loin, critique des idées de P A R E T O , pp. 53-55. (2) Le sociocentrisme est une forme d'égocentrisme collectif ; un système de pensée comportant un élément privilégié et, par conséquent, sans réciprocité possible dans les démarches. Cf. PIAGET (388), 1951. Nous avons utilisé le terme d'égocentrisme collectif [(179), 1949] ; l'expression a sociocentrisme » • est plus adéquate. L ethnocentrisme est un sociocentrisme à base ethnique. Nous montrerons plus loin que la saisie non dialectique (réifiée) de la réalité leur est commune. (3) La possibilité d'une interprétation bergsonienne de la schizophrénie (5) H . L E F E B V R E (299), p. 111. Mais ce n'est qu'une formulation frappante de la conception philosophique qui sous-tend Histoire et Conscience de Classe.
(MINKOWSKI) en est une autre. (4) Cf. J A N K É L E V I T C H (240), p. 1.

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forme d'existence non dialectique le concept de réification est, de son côté, consubstantiel des processus d'aliénation. Lukàcs a critiqué l'importance qu'il avait accordée à ce concept dans Histoire et Conscience de Classe : nous n'avons nulle raison de le suivre sur ce terrain. Nous proposons — sans nul souci d'orthodoxie — les définitions suivantes pour les concepts en question. Fausse conscience et idéologie sont deux formes de saisie non dialectique (réifiée) de réalités dialectiques, autrement dit, deux aspects (ou mieux : deux degrés) du refus de la dialectique. Anticipant sur la démonstration ultérieure de la structure anti-dialectique de la schizophrénie, nous pouvons dire que ce sont là deux phénomènes de caractère schizophrénique. La fausse conscience est un état d'esprit diffus ; l'idéologie est une cristallisation théorique. L a valeur objective, scientifique de telles cristallisations théoriques est naturellement sujette à caution ; elle n'est pas ipso facto nulle. E n effet, de même qu'en psychopathologie on distingue entre erreur et délire, i l importe de distinguer entre conscience fausse et erreur scientifique. Ceci dit, i l est plausible de postuler qu'une conscience « adéquate à l'être » (Seinsadâquat) possède aussi une « chance épistémologique » supérieure par rapport à une conscience inadéquate, mais ce postulat n'a aucune valeur absolue. Soit un exemple. Le biologiste allemand Ernest Haeckel fait paraître, en 1899, un ouvrage Die Weltrâtsel proposant une solution « définitive » des énigmes de l'Univers. Cet état d'esprit était celui de tout un secteur de la vie scientifique allemande du temps. E n lisant les ouvrages de certains biologistes (par ex. Wilhelm Bôlsche), on a bien l'impression que pour ces savants la découverte darwinienne, avec certaines autres comme les découvertes géologiques de Lyell, était comme le dernier mot de la science. Une telle conception était d'origine sociale (« Seinsgebunden ») étant due au spectacle de l'essor de la science allemande et surtout de la solidité apparemment intemporelle de l'édifice allemand de l'époque. La conscience de ces savants était donc fausse à double titre : ils étaient en grande partie inconscients du conditionnement sociologique de leurs conceptions ; ils avaient (tout comme certains penseurs de l'époque des lumières) une conception réifiée de la vérité scientifique (1). Les découvertes de Haeckel n'en sont pas moins, du point de vue scientifique, de première importance. De même, un économiste considérant comme éternelles les lois de validité historique du système capitaliste, ferait de la fausse conscience à leur sujet (2).
(1) M Jeanne H E R S C H ( 2 2 2 ) , parle d' « optimisme éclairé » pour lequel la « réalité est transparente à la science » ; on peut donc, en écartant les causes d'erreur, arriver à des vérités pratiquement définitives : la conception de la vérité scientifique est extra-historique donc anti-dialectique. Cette conception est à peu de choses près commune aux penseurs des « lumières », à la vie scientifique allemande de l'époque wilhelminienne et à l'épistémologie de l'orthodoxie marxienne contemporaine ; la lecture de l'ouvrage de R. G A R A U D Y (184) est infiniment instructive à ce point de vue. (2) Comme, par exemple, J E V O N S (244) et (245) qui offre une étude sans doute valable de la périodicité décennale des crises tout en l'expliquant par
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Dans les cadres de cette conscience fausse, i l peut faire des découvertes valables concernant les lois des crises du capitalisme. La conscience antisémite (et de façon générale, la conscience raciste) est doublement fausse. Elle reine l'image de l'adversaire racial, et elle considère comme anhistoriques et « naturelles » des particularités raciales d'origine historique ; c'est un aspect important de la définition de la réification chez Lukàcs (1). L'âpreté des Juifs pour l'argent est un phénomène indiscutablement historique ; résultat des conditions d'existence dans le ghetto, elle disparaît chez l'intellectuel assimilé. E n considérant réificationnellement ces produits historiques comme expression d'une l o i naturelle, la fausse conscience raciste nie l'histoire : l'idéologie raciste, elle, tend à bâtir là-dessus une pseudo-histoire qui, au lieu d'expliquer le Juif par l'histoire prétend expliquer l'Histoire par le Juif.

Une autre notion intervient i c i , due à J . Paulhan : l'illusion de la totalité (2). On peut l'élargir et parler d'illusion de rencontre, d'illusion de déréification, (3) d'illusion de temporalisation (illusion d'Histoire), et de façon générale d'illusion de dialectique. L'utilité de cette notion — notamment dans la psychopathologie de l'expérience délirante et des perversions sexuelles — sera dégagée ailleurs (4). Pour le moment elle offre un nouveau point de repère pour définir les rapports de la fausse conscience avec l'idéologie : si la première est toujours une dégradation dialectique, la deuxième cristallise souvent une illusion de dialectique (illusion de totalité) qui apparaît parfois — en psychopathologie surtout — comme une illusion de valeur (5). Il ne saurait y avoir (par définition) d'idéologie sans une base de fausse conscience mais i l peut y avoir des poussées
l'action des taches solaires (!) : c'est un exemple remarquable de conception réifiée du fait économique. (1) Rappelons que la réification économique chez L U K À C S consiste à considérer comme des lois naturelles, donc extra-historiques, les lois du système capitaliste fondées en réalité sur des relations interhumaines historiques et relatives. L'infériorité intellectuelle supposée des Noirs est — dans la mesure où elle existe — un produit historique et social ; l'ethnocentrisme y voit une loi naturelle, voire l'expression de la volonté divine (la « malédiction de Gham »). C'est donc un phénomène réificationnel. Il convient cependant de souligner que tout le long de cette étude, l'auteur travaille avec une extrapolation très large de l'appareil conceptuel d'Histoire et Conscience de Classe. (3) Le goût de la vitesse avec frénésie sexuelle dans certains milieux est sans doute une forme d'illusion de désaliénation : la vitesse seule correspond à une fausse dialectique existentielle. (4) Cf. la notion de « néostructuration délirante » due à HESNARD qui est une illusion délirante de totalité en pathologie sexuelle (réification sexuelle) l'illusion du pars pro toto du fétichiste. Cf. VON G E B S A T T E L (191) et plus loin, p. 137 sq. (5) Par exemple, dans le fétichisme, illusion de rencontre qui est aussi illusion de totalité et illusion de valeur ; l'exemple clinique du fétichisme est la preuve expérimentale de la corrélativité de ces concepts philosophiques.
(2) J . P A U L H A N (382), p. 27.

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de fausse conscience sans élaboration idéologique véritable ; l'exemple le plus typique dans l'histoire récente est sans doute le maccarthysme américain (1) que Ton a le droit de qualifier de poussée de fausse conscience pratiquement dépourvue d'idéologie, même dans le sens péjoratif de ce dernier terme. D'autres mouvements se signalent, au contraire, par des élaborations idéologiques extraordinaires. Le mérite de recherches expérimentales comme celle d'Adorno (2) est précisément d'avoir réussi à saisir la structure réificationnelle de la fausse conscience au niveau pré-idéologique. Cependant parler de fausse conscience sans idéologie est une abstraction utile sans doute, c'est une abstraction tout de même. E n effet — comme le dit encore Pareto — « ... les hommes veulent raisonner, que ce soit bien ou mal, peu importe ». I l est rare qu'une collectivité puisse exprimer sa fausse conscience sans une ébauche de rationalisation justificative (souvent de caractère moral) et cette ébauche remplit souvent les fonctions d'une véritable idéologie en miniature. Par rapport à la fausse conscience les idéologies jouent souvent le même rôle que les dérivations par rapport aux résidus dans le système de Pareto (3). Enfin, on peut utilement comparer la fausse conscience à l'état d'esprit délirant diffus (4) et l'idéologie au système délirant, ce dernier étant souvent une néostructuration illusoire (Hesnard), donc une illusion de totalité (5).
(1) Lors d'une récente conférence à Paris (mars 1959) M . Herbert M A R C U S E , a signalé que l'imprégnation technique de la vie américaine (la « civilisation des frigidaires ») rendait inutiles les idéologies. C'est exact, mais cette civilisation n'exclut pas, loin de là, la fausse conscience. Le maccarthysme est l'un des rares exemples de fausse conscience pure dans l'histoire moderne. Nous nous permettons de renvoyer à notre étude sur le maccarthysme[(180), 1954], la seule à notre connaissance à avoir envisagé ce mouvement comme une forme de fausse conscience. L a déchéance de la temporalisation historique dans le maccarthysme — phénomène typique de schizophrénisation dans le sens des études de BINSWANGER — est signalée entre autres par O. LATTIMORE [(189), p. 58] qui parle de « mastery of timing ». Evidemment, c'est toujours la même question qui se pose : s'agit-il ici d'une « maîtrise » consciente ou, au contraire, d'une transformation structurelle des cadres spatio-temporels de la pensée politique ? Cette question, qui reviendra dans des contextes variés, est la pierre de touche du caractère partiel ou total du concept d'idéologie. (2) A D O R N O (7), dont une analyse exhaustive sera faite plus loin. C'est une étude microsociologique de la personnalité préfasciste ; il ressort de l'enuête que cette personnalité possède une vision schizoïde du monde étranger, f. plus loin, pp. 97-109. (3) Chez P A R E T O , les « dérivations » sont des systèmes intellectuels de justification de tendances profondes que seraient les « résidus », tel que le goût de domination, etc. Cf. l'exposé critique des idées de P A R E T O (ARON (17) et ZIEGLER (477), et plus loin, p. 53-55). (4) Le Wahnstimmung des Allemands. L a description littéraire la plus suggestive de la « Wahnstimmung » est l'atmosphère du Procès et du Château (5) Une remarque importante s'impose ici. Nous avons tenté de définir les concepts de fausse conscience et d'idéologie à l'aide de l'appareil conceptuel de l'étude de la pensée délirante et en tenant compte de leur parenté postulée par M A R X . Mais (on ne saurait trop le souligner), il n'y a là nulle opposition absolue. Il n'y a pas d'idéologie sans fausse conscience. Une atmosphère de fausse conscience tend de son côté presque fatalement à sécréter une idéologie, fut-elle primitive. D'autre part, « fausse conscience » n'a pas de forme adjective. Les termes « idéologique » et « idéologisation » n'ont nul homologue pour « fausse consde KAFKA.

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L'expression de « poussée de fausse conscience » a été utilisée plus haut ; cette analogie médicale correspond en l'occurence à une réalité sociologique, quelles que soient les réserves justifiées que mérite par ailleurs l'emploi de tels parallèles. U n fonds permanent de fausse conscience existe en psychologie collective : toute collectivité est égocentrique encore qu'à des degrés plus variés; de plus, toute collectivité de par le seul fait qu'elle transcende ses membres tend à spatialiser la durée. Mais ce fonds permanent connaît de temps à autre des exacerbations qui mettent en évidence — sans la créer cependant — sa structure déréaliste. Certaines des théories des grandes oscillations historiques peuvent ainsi être interprétées comme des oscillations de la fausse conscience. Szende (dont le livre Verhûllung und Enthûllung est l'une des premières études de l'aliénation politique vue dans l'optique du caractère général de la fausse conscience) distingue entre « périodes historiques d'aliénation » €t « périodes de désaliénation » ; l'idée est juste sans doute, encore que l'on puisse en discuter les détails. V . Zoltowski se réclame d'une base empirique pour distinguer entre des périodes spatialisantes avec prévalence des fonctions d'analyse et des périodes temporalisantes à prépondérance synthétique. Les résultats d'une recherche non marxiste retrouvent ainsi certains thèmes du marxisme ouvert car — en vertu précisément de la théorie de la structure schizophrénique de la fausse conscience -— les périodes spatialisantes peuvent être homologuées aux Verhûllung s perioden (périodes d'aliénation) de Szende (1).
cience ». Compte tenu des précisions données et des impératifs stylistiques, nous dirons par la suite souvent « idéologique » pour « en rapport avec la fausse conscience » et « idéologisation » pour « processus de formation de la fausse conscience » ; le contexte permettra d'éviter toute confusion. (1) G . R A T T R A Y - T A Y L O R (395) a fondé sur l'hypothèse d'une alternance de périodes patristes et matristes dans l'histoire une théorie qui, contrairement au titre de l'ouvrage, n'a rien d'une « interprétation sexuelle de V Histoire », mais est une conception théorique très proche de celle de l'école « Sex Pol » (Marxistes-psychanalystes viennois parmi lesquels W. R E I C H , mort tragiquement il y a peu de temps, a occupé, à un moment donné la première place). Voici reproduit d'après G . R A T T R A Y - T A Y L O R [(395), p. 96], les traits essentiels de ces deux types de périodes :

Patriste 1. Intolérance en matière de des Attitude libérale vis-à-vis sexualité. 2. Limitation de la liberté des femmes. 3 . Femmes considérées comme inférieures et source de péché. 4. Chasteté plus appréciée que le bien-être. 5 . Sur le plan politique, autoritarisme. 6. Conservatisme. 7. Défiance à l'égard de la recherche. 8. Inhibition, crainte dè la spontanéité. 9 . Crainte obsédante de l'homosexualité.

Matriste questions sexuelles. 2. Liberté des femmes. 3 . Femmes jouissant d'une situation privilégiée. 4. Bien-être plus apprécié que la chasteté. 5. Sur le plan politique, démocratie. 6. Progressisme. 7. Aucune défiance vis-à-vis de la recherche. 8. Spontanéité.
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9 . Crainte obsédante de l'inceste.

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Les guerres (chaudes et froides) exacerbent la fausse conscience par un mécanisme double : accentuation du sociocentrisme et rôle accru du mensonge politique utilitaire, l'un et l'autre étant des facteurs de dédialectisation de la conscience. C'est sans doute par l'effet d'un choc en retour que les périodes d'immédiat après-guerre sont parfois marquées par l'apparition ou l'épanouissement de mouvements intellectuels de déréifîcation
10. Accentuation des différences entre les sexes (notamment dans le costume). 11. Ascétisme, crainte du plaisir. 12. Religion du père. 10. Peu de différences entre les sexes.

\ 1. Hédonisme. 12. Religion de la mère.

On peut soutenir que, pendant les périodes patristes, l'identification ayant lieu entre personnes du même sexe tendrait à devenir absolue, ce qui mécaniserait et spatialiserait l'expérience collective du temps vécu, alors qu'çu époque matriste, l'identification ayant lieu entre sexes différents (le chef demeure un homme mais son identification est féminine), elle laisserait plus de place à l'intuition du divers, donc à l'esprit de synthèse et à l'attitude dialectique. V. ZOLTOAVSKI se base sur la statistique d'ouvrages d'histoire et de géographie publiés au cours d'une période donnée pour distinguer entre des périodes spatialisantes-analytiques et temporalisantes-synthétiques se succédant selon des rythmes réguliers ( 4 7 8 ) et ( 4 7 9 ) . Or, il ressort du rôle de la déchéance de la temporalisation dans l'aliénation (fausse conscience et schizophrénie), que les périodes spatialisantes de V. ZOLTOWSKI peuvent constituer en principe, l'équivalent des périodes réificationnelles, périodes d'aliénation (« Verhiillungsperioden » de P. S Z E N D E ( 4 3 9 ) , p. 8 5 ) , et peut-être dans une certaine mesure l'homologue des périodes « patristes » de R A T T R A Y - T A Y L O R . Les périodes temporalisantes sont homologues aux périodes de désaliénation (« Enthiïllungsperioden ») ou périodes matristes. La notion de schizophrénisation correspond au degré extrême atteint par la spatialisation ; l'imprégnation « patriste » se traduit politiquement par le « principe du chef » qui s'intègre par ce biais dans le contexte total du phénomène de la fausse conscience. D'autre part, en faisant dépendre la structure fondamentale des démarches scientifiques de l'esprit général de l'époque, ZOLTOWSKI est très proche du principe de la sociologie de la connaissance. Nous considérons ces recherches comme une confirmation expérimentale des idées de LUKÀCS, notamment quant à l'opposition entre « totalité concrète » principe dialectique des périodes temporalisantes ( < esprit de synthèse ») et spatialisation (réification) avec « prépondérance analytique dans la science. H. S T O L Z E [ ( 4 3 4 ) , p. 9 4 ] a invoqué la masculinisation de la vie moderne, due — paradoxe apparent — aux conditions économiques qui obligent les femmes à se charger de tâches masculines. Or, l'homme représente un principe spatialisant (cf. A X D R I E U X (10) qui est une étude expérimentale de l'insuffisance spatiale féminine). On pourrait évoquer dans ce même contexte la théorie toulTue de l'architecte hongrois P. LIGETI (305) qui diagnostique une alternance régulière d'époques à prépondérance architecturale, plastique ou picturale avec structuration correspondante de toute la vie collective, les périodes picturales entraînant la prépondérance de Hndividu, du hasard et de la liberté ; celles à prépondérance architecturale comportant pa£ contre, un rôle accru de la masse, de la loi et de l'ordre (! I). (Réification et existence totalitaire.) Synchroniser ces différentes théories (prises un peu au hasard) demanderait un ouvrage distinct. Il est d'ailleurs possible de trouver des critiques de détail ; par exemple, S Z E N D E se croit (en 1 9 2 2 ) en pleine période de désaliénation ce qui est bien discutable. Contrairement à V . ZOLTOWSKI nous pensons qu'une loi de type entropique régit ces alternances : les progrès techniques (et ceux /de la vie citadine) introduisent ici un facteur spatialisant irréversible et cumulatif (schizophrénisation). Pour nous, il s'agit là d'oscillations de la fausse conscience dans ses manifestations variées : style de vie, style de la recherche, formes de la sexualité, expressions artistiques ; ces oscillations sont tributaires en fin de compte de l'évolution objective de l'infrastructure.

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comme le surréalisme après la première guerre mondiale et l'existentialisme après la deuxième (1). Les petits pays, situés du point de vue intellectuel, au carrefour des grands mouvements intellectuels internationaux — à un endroit donc où les lignes de force des sociocentrismes se neutralisent — constituent (le polyglottisme des intellectuels, autre facteur de décentration, aidant) un terrain favorable à la pensée dialectique et partant à la déréification (2) ; les ethnies massives paraissent par contre favoriser dans une certaine mesure, la pensée défocalisée anti-dialectique. Mais le vrai terrain d'élection de la pensée non dialectique est l'état totalitaire ; la fausse conscience est l'atmophère normale des Etats et partis totalitaires (3). Inversement, sur le terrain des faits et non pas sur celui des idées, la démocratie parlementaire apparaît, faute de mieux, comme le régime permettant le maximum de désaliénation (ou si l'on veut : le minimum d'aliénation) compatible avec l'existence collective : décentration des opinions grâce au jeu de la pluralité des
(1) Cf. plus loin à propos d'une « Critique psychiatrique de l'existentialisme » (139) notre mise au point, pp. 188, sq. C A L V E Z pense que l'existentialisme « est une tentative pour sauver le sujet, non de son asservissement à un monde subjectif, mais de son asservissement à un monde objectif, la civilisation technique avec ses servitudes. Il n'y aurait pas trop de subjectivité, il n'y aurait pas manque d'objectivation, il y aurait au contraire, trop d'objectivation » [(85), p. 50]. C'est une façon compliquée de dire que l'existentialisme est une doctrine de déréification. Quant aux rapports entre humanisme surréaliste et existentialiste, cf. A L Q U I É (9), p. 144 : «Le matérialisme de B R E T O N émane d'un marxisme bien compris, chose aujourd'hui rare. Son point de départ n'est pas la matière-objet mais un certain rapport entre l'homme et l'objet ». Il serait intéressant de connaître les relations de L U K À C S avec le surréalisme ; nous manquons de documents sur ce sujet. Pour l'historique des relations entre surréalisme et orthodoxie marxiste, mière édition de la Critique de la vie quotidienne [(299), p. 20], nous lisons le jugement suivant : « Réaction littéraire et politique et pseudo-révolution se rencontrent ». L E F E B V R E reproche au surréalisme de « déprécier le réel au profit du magique et du merveilleux ». Il sortirait de beaucoup des cadres de ce travail de montrer que, malgré l'originalité de sa pensée, L E F E B V R E , prisonnier de la réification de l'orthodoxie marxienne à l'époque, confond la désaliénation surréaliste (désaliénation dont le goût du merveilleux n'est que l'instrument) avec une sorte de déréalisme. Leur « déréalisme » n'a pas empêché les surréalistes d'être, dès 1926, les premiers critiques « réalistes » de la réalité russe. (2) M A N N H E I M croit que Vintelligentsia sans attaches possède une chance gnoséo-sociologique particulière. Notre constatation est en somme une application de ce postulat : il y a aussi des pays « sans attaches » dont le climat intellectuel favorise la prise de conscience dialectique,. Comme exemple on peut citer la Hongrie où l'effort marxiste a été toujours orienté vers la dialectique (LUKÀCS, FOGARASI et plusieurs théoriciens moins connus), et l'Autriche. Le problème de l'aliénation et les questions connexes ont toujours été centrales dans le marxisme hongrois même après 1945 !). Mais, d'autres faits peuvent se surajouter à ce facteur géographique : les périodes de crise ou de grande transition nationale mettent ces problèmes au premier plan de l'actualité, par exemple en Allemagne, vers 1930, ou en France entre 1956-1958. S Z E N D E écrit [(440), p. 427], crue l'approche de changements sociaux est marquée par une hécatombe d'abstractions politiques ; la prise de conscience de leur caractère abstrait-réifié indiquerait l'imminence de convulsions sociales. (3) Pour l'ensemble de cette question, le livre de W . DAIM (120) est utile à consulter, notamment le chapitre consacré au nazisme. Cf. aussi la décadence en régime totalitaire de la fonction d'avocat, agent officialisé de décentration et de déréification en face de Vappareil; la justice totalitaire n'admet pas d'interlocuteur.
cf. M . N A D E A U (364), R. V A I L L A N D (452), T . T Z A R A (451), etc. Dans la pre-

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partis ; atténuation de la réification judiciaire par l'institution des assises et par le respect des droits de la défense. Ce n'est pas le lieu d'approfondir ce sujet. L a théorie de l'aliénation, inséparable de la philosophie dialectique, apparaît dans cette optique comme étant en même temps un chapitre de la doctrine générale de la démocratie.
***

La pensée utopique est enfin l'une des formes de cristallisation de la fausse conscience des classes sociales intéressées au changement ; c'est une réification de l'avenir (« avenir-chose», selon S. de Beauvoir) (1). L'existence de*la conscience utopique comporte un enseignement important. Marx n'a jamais su complètement se libérer d'une psychologie d'intérêts, héritage de la philosophie des lumières : les classes possédantes scotomiseraient l'aspect dialectique des choses car la dialectique est incompatible avec leur intérêt d'auto-conservation. Or la réification de l'avenir dans la conscience utopique montre que des couches sociales parfaitement « intéressées au changement » peuvent cependant subir la dédialectisation de la temporalité historique ; les racines du phénomène sont donc plus profondes que ne suppose implicitement la conception marxiste. (Marx a également surestimé l'importance de la mystification dans l'aliénation religieuse.) E n dépit de la terminologie traditionnelle, c'est surtout une crise de la temporalisation qui fait de la pensée utopique une pensée déréaliste : l'utopie est avant tout une uchronie. E n effet, la temporalité de la conscience utopique comporte trois éléments incompatibles avec une temporalisation véritable : une bifurcation du temps historique qui suit d'un côté une chaîne causale et de l'autre une dynamique affective, un hiatus entre présent et avenir, et, enfin, un arrêt du temps historique postulé une fois le moment utopique atteint (2). E n dépit du facteur de psychologie d'intérêts signalé par Marx une couche sociale intéressée au changement peut donc subir la dédialectisation de sa saisie du réel par deux biais au moins : l'insertion irrationnelle dans un univers de structure utopique
(2) L a théorie de la « Vorgeschichte » chez M A R X (la réalisation du socialisme est le commencement de la véritable histoire humaine) [cf. (321), p. 74] est le point d'impact de l'irruption ultérieure de la conscience utopique. Mais presque tous les théoriciens de la révolution bourgeoise en France, y compris GONDORCET, le plus dialectique d'entre eux, subissent dans une certaine mesure l'influence d'une théorie non formulée de « Vorgeschichte » à l'échelle de la révolution bourgeoise ; début du règne de la raison et de la vertu... Il serait intéressant d'étudier systématiquement les survivances « aufreprésentée par la classe ouvrière (SALOMON (410), p. 415) ; éléments de mystification dans l'aliénation religieuse (or, ce n'est pas en tant que mystification mais en tant que prise de conscience non dialectique que la religion est idéologie) ; psychologie d'intérêts dans la gnoséo-sociologie de la pensée dialectique. De ce point de vue M A R X est peut-être le dernier grand penseur des * lumières ». L'orthodoxie marxiste a fidèlement pris la succession de tous les éléments
« aufklàristes » de la doctrine de M A R X (KORSCH (264), p. 23, note), c'est-à-dire » chez MAUX ; croyance loule rousseaujstc en la b o n t é humaine (1) S. D E B E A U V O I R (37), p. 165.

Jkliiristes

de ses composants les moins dialectiques.

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et la réification de ses instruments de combat qui « recréent à leur profit une raison d'Etat (1), autrement dit, qui s'entourent d'une atmosphère de fausse conscience anti-dialectique. — Expérience des valeurs et fausse conscience. La doctrine de la fausse conscience comporte enfin une axiologie implicite fondée sur le caractère dévalorisant du processus réificationnel avec comme corollaire la qualité valorisatrice (axiogène) (2) de la totalité concrète, et aboutissant en fin de compte au principe de l'équivalence axio-dialectique (valeur comme expérience subjective de la qualité dialectique et de la cohérence formelle du réel). C'est en tant que cas limite de ce processus de dévalorisation que l'univers concentrationnaire se situe dans la trajectoire même de l'aliénation du travail humain décrite et dénoncée par Marx. E n fondant sa théorie de la valeur économique sur le principe identificatif dépersonnalisant, antidialectique et abstrait (3), Marx a pris acte du caractère réifiant et dépersonnalisant de l'économie capitaliste mais i l a, en même temps, bloqué l'effort proprement axiologique de ses successeurs qui jugeaient qu'avec la théorie de la valeur du Capital, le premier et le dernier mot de l'axiologie marxiste a été dit. Une pseudo-axiologie de l'utilité immédiate s'est insinuée dans le vide ainsi créé — la fameuse morale objective, authentique phénomène de régression infantile — et nul n'a songé — pas même Lukàcs — à une possibilité d'intégration marxiste (Umstùlpung) des théories dialectiques d'un Dupréel ou d'un Kôhler. On reviendra sur cette question de l'aspect axiologique de la réification dont l'importance majeure et aussi la justification expérimentale se situent dans le domaine de la psychopathologie.

E n résumé, la conception que nous proposons est la suivante : fausse conscience et idéologie sont deux aspects du refus réificationnel de la dialectique, la fausse conscience comme état d'esprit diffus (genre Wahnstimmung), l'idéologie comme cristallisation théorique de caractère généralement justificatif (dérivation). Ce sont là des phénomènes schizophrêniques dans la mesure où cette affection peut se définir elle-même comme étant de structure réificationnelle. L a structure spatio-temporelle de la fausse conscience est caractérisée par la prépondérance de l'expérience spatiale statique, anti-dialectique ; elle est apparen(2) Nous nous excusons de ce néologisme philologiquement peu correct ; il a été créé selon le modèle d' « érogène » et bénéficie de la justification de ce dernier. (3) Cf. ce passage : « L'acte d'échange dans sa généralité formelle (fait fondamental pour la théorie de 1' « utilité marginale ») supprime la valeur d'usage en tant que telle ; il crée cette relation d'égalité abstraite entre des données concrètement inégales, voire incomparables... Le sujet de l'échange est ainsi tout aussi abstrait, formel et réifié que son objet (So ist das Subjekt des Tausches genau so abstrakt, formell und verdinglicht wie sein Objekt). L U K À C S
(309), p. 116. (1) R . A R O N (18), p. 67.

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tée aux structures décrites dans La Schizophrénie de Minkowski. Il en résulte (logiquement et empiriquement) une crise de l a temporalisation, ce qui à son tour renvoie aux conceptions psychopathologiques de L . Binswanger. E n tant que forme d'existence dépersonnalisante (1) et dissociative, la réification est un processus de dévalorisation ; cette constatation constitue le point de départ possible d'une axiologie marxiste. C'est enfin en tant que crise de la temporalisation dialectique — située en l'occurrence au niveau de la dimension de l'avenir historique — que la conscience utopique rejoint cet ensemble. — Concept total et concept partiel de l'idéologie.

Cette distinction importante est due à Mannheim (2). L'auteur d'Idéologie et Utopie établit trois différences essentielles entre le concept partiel et Je concept total de l'idéologie : 1) le concept partiel vise seulement une partie des convictions de l'adversaire, le concept total vise toute sa conception du monde (Weltanschauung) ; 2) le concept partiel analyse l'idéologie adverse au niveau psychologique, le concept total au niveau théorique ou noologique ; 3) le concept partiel est tributaire d'une psychologie d'intérêts, le concept total opère à l'aide d'une analyse fonctionnelle (à notre sens plutôt structurelle). I l en résulte que le concept total d'idéologie est seul corollaire de fausse conscience ; le mensonge politique utilitaire, le « viol des foules » par la propagande se substituent à la fausse conscience dans le concept partiel. Seul le concept total paraît être entièrement compatible avec le principe du matérialisme historique ; le concept partiel, en ramenant le processus d'idéologisation à un acte décisoire, quitte de ce fait le terrain proprement dit du marxisme. I l est curieux de constater que la critique idéologique chez Marx opère assez souvent à l'aide du concept partiel. Mannheim a raison de citer tel passage de Misère de la Philosophie (3) comme exemple d'application du concept total, mais dans la critique de l'aliénation religieuse (l'opium du peuple !), dans l'analyse des conditions sociologiques de l'essor de la pensée dialectique, le concept partiel de l'idéologie réapparaît en même temps que celui de la mystification volontaire. Les « Formes élémentaires de la vie religieuse » sont plus près du concept total de l'idéologie — et aussi du matérialisme historique — que la critique de l'aliénation religieuse chez Marx.
(1) Nous reviendrons ultérieurement sur le caractère dépersonnalisant de la réification, élément important de son intégration en psychopathologie (cf. la thèse de B A L V E T (29) et plus loin, p. 118). Signalons que les traducteurs anglais d'Idéologie et Utopie [(316), p. 249] traduisent avec une naïveté désarmante et significative Verdinglichung, par « Impersonalization » (I). (3) [(316), p. 51] (pp. 44-45 de l'édition française). L a citation est suggestive. Mais l'explication marxienne du refus de la dialectique par l'intérêt conservateur ressortit, elle, typiquement au concept partiel de l'idéologie. Les deux formes de la critique idéologique coexistent donc dans la pensée de M A R X , ce oui permet à l'orthodoxie marxiste — dont la critique idéologique opère te plus souvent au niveau partiel — d'invoquer à l'appui de son point de vue d authentiques textes de M A R X .
(2J Cf. M A N N H E I M (315), pp. 9-10 (édition allemande).

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L a conscience utopique coexiste enfin souvent avec une conception partielle de la critique idéologique. E n effet, la critique structurelle des idéologies adverses est souvent, sinon constamment, une critique dialectique. L a conception utopique qui refuse la dialectique pour l'avenir, ne saurait l'utiliser comme arme critique pour le présent ; elle se réfugie volontiers dans la critique idéologique partielle qui la dispense de tout examen approfondi de la valeur dialectique de la pensée adverse ainsi que de toute analyse des mécanismes de sa dépendance de l'être. Le penseur-type de l'époque des lumières admet l'arrêt possible de l'évolution historique après la victoire de la Raison et de la Vertu. Dès lors, sa critique idéologique est bloquée au niveau de la dénonciation de la mystification ou de la bêtise ; elle se désintéresse de toute critique structurelle (dialectique et sociologique) qui dépasse à la fois ses possibilités et ses besoins. Chez les penseurs des lumières tout comme dans le stalinisme, structure utopique de la conscience et conception partielle de la critique idéologique marchent caractéristiquement de pair. Disons enfin, qu'ayant défini la schizophrénie comme une atteinte de structure réificationnelle et partant anti-dialectique, notre conception du caractère schizophrénique de la fausse conscience se situe dans la continuation de la pensée de Lukàcs mais aussi de celle de Mannheim. L'orthodoxie marxiste d'une telle conception est, bien entendu, plus que sujette à caution. Nous avouons être personnellement peu sensible à l'importance des problèmes d ' « appellation contrôlée » ; le reproche possible de lèse-marxisme que pourrait nous valoir l'introduction de la dialectique bergsonienne dans ce contexte, nous est indifférent. Le problème posé n'était point la recherche d'une adéquation avec des textes, fussent-ils vénérables, mais celle d'une manière de définir l'aliénation susceptible : a) de servir de dénominateur commun aux différentes formes de l'idéologie ; b) de permettre une définition et une délimitation précises des concepts d'idéologie et de fausse conscience, et c) de définir un secteur commun à l'aliénation individuelle (clinique) et sociale. Si la conception suggérée répond à cette triple exigence la question de sa conformité aux textes devient d'importance secondaire. (1). — Le problème du caractère idéologique de la science.

Nous aborderons sommairement ce problème, un peu en marge du sujet, mais pour lequel la conception de l'aliénation de
(1) Cf. L E F O R T [(300), p. 46] : «... rechercher à quelle condition l'idée d'aliénation était admissible, c'est-à-dire démêler ce qui dans l'usage courant que les marxistes font de ce terme, peut être éliminé comme purement métaphysique, et ce qui donne accès à une description sociologique ». C'est exactement notre but à ceci près que pour nous, il s'agit d'ouvrir l'accès à la description d'un phénomène psychopathologique (la schizophrénie). L'article de Cl. L E F O R T constitue un effort remarquable d'application entièrement exempt de dogmatisme du concept d'aliénation à un problème d'ethnologie (1' « Univers vaccaï » d'une peuplade africaine) ; ses positions sont proches de celles de

LUKÀCS,

qu'il ne cite d'ailleurs pas.

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Lukàcs permet d'entrevoir la solution d'une difficulté quant à la cohérence de la notion marxiste de superstructure. Dans un texte déjà ancien, M . R. Aron a clairement posé le problème (1). Conférer une valeur absolue « au principe de correspondance entre idées et classes » équivaut à saper « la notion de vérité » indispensable pour toute science, naturelle ou humaine*. E. Grûnwald qui considère la sociologie de la connaissance non pas comme une science mais comme « un schéma d'interprétations possibles » (2) suggère qu'elle pourrait devenir une science en renonçant à toute prétention sociologique (3) ; c'est un peu le mot du général américain qui considérait qu'il n'y avait qu'une seule catégorie de bon Indien : l'Indien mort. Si l'on enlève à la gnoséo-sociologie l'élément science et l'élément sociologie, on se demande ce qui pourrait bien en rester. Une échappatoire persiste : admettre l'existence de « points de vue » (Standorte) privilégiés pour la conscience et pour la connaissance. Cette question du point de vue privilégié est capitale pour le marxisme car — avec la théorie de la Vorgeschichte — c'est là l'un des points d'impact du processus d'idéologisation du marxisme orthodoxe comme on le montrera plus loin. Les marxistes ont, en effet, toujours considéré la perspective prolétarienne comme favorisant la saisie dialectique du réel ; Mannheim soutient que l'intelligentsia sans attaches (4) se trouve dans une posture privilégiée pour réaliser la totalité des perspectives. La dialectique se trouve donc au centre de deux conceptions (5), mais l'analogie s'arrête là et i l serait dangereux de chercher, avec Robert K. Merton (6) dans le mannheimisme, le marxisme d'une inexistante classe intellectuelle. Le coefficient de valeur gnoséosociologique de la « praxis » est la pierre d'achoppement de ce problème ; pour les marxistes (Lukàcs et l'orthodoxie sont d'accord sur ce point), ce coefficient est sans conteste positif ; Mannheim montre les limites de cette positivité (7). Marx renvoie
(1) R. ARON (18), p. 75.

(2) Cf. GRÛNWALD (205), p. 66. M A N N H E I M (316), pp. 276-277 va plus loin : il distingue deux degrés dans l'interprétation gnoséo-sociologique : « Sinngemàsse Zurechnung » qui correspond aux schémas d'interprétation possible de G R Û N W A L D , et « Faktizitàtszurechnung » qui, en considérant les résultats du premier comme d'indispensables hypothèses de travail, essaie d'établir des relations causales effectives et des analyses individuelles. Le tort de G R Û N WALD est sans doute d'avoir confondu la première démarche avec l'ensemble de la gnoséo-sociologie. (4) R. A R O N (16), p. 88, traduit « freischwebende Intelligenz » par intelligence déracinée. Nous faisons notre la traduction anglaise de W I R T H et SHILS qui parlent de « socially unattached intelligentsia » (édition anglaise, p. 137). (5) « Totalité » sous la plume de M A N N H E I M c'est surtout une synthèse des perspectives ; ce n'en est pas moins une catégorie dialectique encore que, dans une acception différente de celle de L U K À C S . (6) Robert K. M E R T O N , cité par J. M A Q U E T (317), p. 104. (7) L a biographie de M A R X donne raison à M A N N H E I M ; ce n'est pas « par intérêt » que M A R X devient dialecticien, mais par suite de sa situation < sans attaches » entre deux formes d'aliénation religieuse ; il n'était plus juif, i l n'est pas devenu chrétien. Mais M A R X n'est qu'un cas individuel et l'un des
(3) GRÛNWALD (205), p. 234.

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à une psychologie d'intérêts à l'échelle collective ; Mannheim retrouve les éléments d'une psychologie égocentrique comme agent de dédialectisation de la conscience ; le degré de « détermination par l'être » (Seinsgebundenheit) serait en raison inverse de l'authenticité d'une conscience ; c'est dénoncer avant la lettre, non sans lucidité, le sociocentrisme ou égocentrisme collectif qui, en plaçant la conscience dans le champ de force d'un système privilégié, produit des phénomènes de fausse conscience par déstructuration des totalités et distorsion de l'appareil conceptuel de la pensée. (Foimation de concepts égocentriques) (1). Chacune de ces deux conceptions marque ainsi les limites de l'autre. L a psychologie d'intérêts qu'invoque Marx n'est valable que dans certains cas déterminés. Dans d'autres cas, la scotomisation de l'aspect dialectique des choses produit, au contraire, des comportements collectifs autistes et désadaptés (2) ; d'autre part, l'irruption de la conscience utopique qui réifie la durée en réifiant l'avenir, constitue un élément puissant de la dédialectisation de la conscience de couches sociales intéressées cependant au changement. Ce n'est donc pas tant le désir intéressé de changement qui importe dans ce contexte que le degré de réification de la conscience. Quant à Mannheim, sa conception est plus valable pour Y intellectuel que pour V intelligentsia ; de plus, i l sous-estime la variété des biais que peut emprunter le contexte social pour modeler la pensée. Pareto dit que la plupart des doctrines ont raison en ce qu'elles dénoncent, et tort dans ce qu'elles affirment : les discussions autour de la sociologie de la connaissance illustrent bien cet adage. Les marxistes sont tout à fait en droit de faire valoir que la connaissance étant un processus actif, i l est paradoxal d'attribuer un Standort gnoséosociologique privilégié à une couche sociale censée peu intégrée dans la « praxis ». U n mannheimien peut rétorquer que l'idéologisation du marxisme officiel (fait non seulement indiscutable mais presque indiscuté pour la période entre 1947-53) a fait une fois pour toutes table rase du postulat de l'immunité de la conscience prolétarienne devant le danger idéologique. Le problème reste le suivant : sauvegarder le caractère idéologique de la science (c'est-à-dire sa détermination par l'être, Seinsgebunreproches valables à faire à MANNHEIM c'est de vouloir faire de la sociologie avec des concepts à validité individuelle. (1) Cf. notre étude (179), p. 470. (2) Par exemple, le maccarthysme, phénomène de fausse conscience antidialectique et conduite d'échec caractérisé, cf. (180). Dans un autre ordre
d ' i d é e s , le r a c i s m e a m é r i c a i n , v i s i o n

raciaux censés « inférieurs », est une erreur tragique qui transformera l'existence d'une minorité puissante, loyale et socialement utile en un problème insoluble et en fera à la longue un facteur révolutionnaire. Le point de vue français constitue — à cause de la guerre d'Algérie — un Standort gnoséosociologique absolument privilégié pour comprendre l'envergure de l'erreur raciste américaine qui ne correspond à nul intérêt bien ou mal compris. Le point de vue de l'autorité fédérale plus dialectique (puisqu'il admet l'intégration progressive des Noirs dans la plénitude des droits de citoyen et se refuse de considérer leur actuelle infériorité comme l'expression de la loi naturelle ou de la volonté divine) est en même temps plus conforme aux intérêts des couches dominantes américaines. On voit qu'il est impossible de ramener le problème gnoséo-sociologique de la dialectique à un problème d'intérêts.

réifiée, a n t i - d i a l c c t i q u r de groupements»

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denheit) tout en respectant l'évidence de sa valeur objective. L'hypothèse de Standorte privilégiés pour la connaissance — dans une optique marxiste ou mannheimienne — ne résout pas ce problème. A la limite, nous l'avons vue aboutir à une dichotomisation sans dialectique (« Science prolétarienne vraie — science bourgeoise fausse ») qui ne constitue pas un dépassement de la fausse conscience, mais la réalisation de son degré extrême. Certes, le problème se simplifie pour peu que l'on consente à alléger le concept de superstructure. Les sociologues subissant l'influence d'Alfred Weber (1) tendent à isoler trois totalités fondamentales dans les processus sociaux : le processus social (Gesellschaftsprozess), l'univers de la culture (Kulturkosmos) et les processus de civilisation (Zivilisationsprozess), ce dernier se caractérisant par le caractère cumulatif de ses résultats. Dans le même ordre d'idées, Mannheim (2) distingue trois sphères superstructurales à dynamique spécifique chacune : la sphère de la structuration culturelle liée à des états d'âme (art) (3), la sphère de la rationalité dialectique (métaphysique, philosophie de l'Histoire, sciences humaines) et, enfin, la sphère de la rationalité progressive (sciences naturelles, économie, droit). Classification discutable au demeurant : l'économie médiévale ne constitue pas de tous points de vue un progrès par rapport à l'économie antique, et le droit au xx siècle, teinté de totalitarisme, marque une régression certaine par rapport au droit du xix siècle. Cette réserve faite, i l est effectivement tentant de limiter la validité du principe du matérialisme historique au domaine culturel et moral alors que celui de la « rationalité progressive » serait tributaire simultanément de deux facteurs : l'équation sociale du savant et un ensemble de contexte d'idées où s'insèrent les problèmes posés et qui obéit à une dynamique propre, de caractère plus ou moins idéaliste. Mais en acceptant une pareille limitation de sa validité, le matérialisme historique saperait ses propres bases car, doctrine scientifique, i l fait partie lui-même de la «rationalité progressive». Le marxisme peut bien ne pas expliquer Marx, phénomène individuel. Il n'a pas le droit de ne pas expliquer le marxisme. Pour le marxisme, i l y a donc là un problème important, pour ne pas dire vital. E n proclamant le déterminisme social de la science, la sociologie de la connaissance tend à la retenir dans l'idéologie, mais une « idéologie scientifique» peut-elle relever d'une conscience fausse et être en même temps adéquate aux faits ? Où faut-il séparer les notions d'idéologie et de fausse conscience ? Le concept marxiste de superstructure n'est pas assez solide pour supporter une pareille opération. Faut-il nier la valeur objective de la science ? C'est aller à rencontre de l'évidence ; i l n'est pas certain que le droit du xx siècle soit meilleur que celui du xix , mais i l est certain qu'on soigne mieux les malades en 1959 qu'en 1950. Faut-il déclarer, avec E . Griinwald, la faillite de la sociologie de la connaissance en
e e e e

(2)

(1) Par exemple VON SCIIELTING (415). (3) Seelengebundene, gestalthaft-kulturelle Sphère.
MANNHEIM (314), p. 30.

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tant que science ou, avec von Schelting, sa faillite dans le domaine scientifique uniquement ? Le matérialisme historique nous a paru incapable d'expliquer Marx devenu révolutionnaire et dialecticien non pas par le fait de son « appartenance » à la classe ouvrière mais, au contraire, en vertu de sa situation « sans attaches » au carrefour des différentes aliénations religieuses, voire nationales. I l risque d'apparaître maintenant comme inapte à rendre compte du marxisme même qui serait moins « déterminé par l'être » que tributaire d'une dynamique idéique (pour ne pas dire : idéaliste) propre au domaine de la « rationalité progressive ». Faudra-t-il se résigner en fin de compte à le réduire aux dimensions d'une théorie économique en grande partie dépassée ? C'est donc la cohérence même du marxisme en tant que conception du monde (Welianschauung) qui se joue avec la validité du principe de la gnoséo-sociologie. E n renonçant au principe du déterminisme social de la connaissance scientifique (tout comme dans un autre domaine, i l renonce au véritable déterminisme social de la pensée délirante) (1), le marxisme orthodoxe prend en fait acte de l'échec de la sociologie marxiste.
***

C'est i c i que la cohérence du concept de l'aliénation chez Lukàcs nous apporte une précision qui facilite la solution du problème. E n vertu de la différenciation nécessaire entre fausse conscience et erreur objective, une affirmation scientifique peut garder sa valeur tout en ressortissant objectivement à un contexte réifié (2). E n termes dialectiques cela signifie — c'est élémentaire mais i l était nécessaire de le dire — que caractère dialectique et validité scientifique d'une théorie ne sont pas non plus
(1) Nous nous permettons de renvoyer à notre contribution [cf. (170)] dans laquelle nous analysons la situation gnoséo-sociologique très particulière de la psychiatrie, responsable du fait que cette discipline a marqué le degré extrême de la décadence dialectique du marxisme orthodoxe entre 1947-1953. De fait, la psychiatrie pavlovienne fait presque totalement abstraction du contexte social ; cette abstraction est légitime dans une certaine optique ; elle ne devient pas pour autant une démarche dialectique. Pour la psychiatrie russe la pensée délirnnte n'est pas « seinsgebunden », c'est un épiphénomène de données physiologique. On reviendra sur ces questions plus loin, p. 177 sq., pour montrer notamment combien la conception de la Daseinsanalyse est à la fois plus dialectique et plus concrètement matérialiste, malgré une terminologie idéalisante en apparence. En sociologie de connaissance, la situation est analogue ; le principe à la fois dialectique et matérialiste de la détermination par l'être est repoussé. Cf. les critiques sévères du mannheimisme, contributions russes (156). (2) L'ethnocentrisme offre toujours de bons exemples. Il est notoire que les israélites payent un lourd tribut à certaines affections artérielles (maladie de Bûrger) et mentales (schizophrénie). La raison en est, une fois de plus, sociale ; habitudes de tabagisme et de sédentarité pour les premières ; structure castrative de la famille juive et situation d'aliénation de la collectivité juive dans son ensemble, pour les secondes. Les considérer comme des lois naturelles (biologiques) est en l'occurrence de la fausse conscience (projection réificationnelle dans la nature d'une loi sociale, donc historiquement relative) ; bâtir là-dessus une théorie justificative d'infériorité c'est faire de Yidéologie. Du point de vue statistique et médical, les faits incriminés n'en sont pas moins exacts.
LUKÀCS (310), p. 506 et passim; FOGARASI (159), appendice, ainsi que les

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obligatoirement solidaires. Non seulement une théorie dialectique peut être fausse (ce qui va de soi), mais — ce qui est moins naturel — une théorie profondément anti-dialectique peut être valable pour peu que Ton ne demande pas au savant des vérités définitives mais simplement l'adéquation maxima historiquement possible avec les faits. L'abstraction anti-dialectique apparaît ainsi comme une dimension légitime de la recherche dans un contexte gnoséo-sociologique donné, contexte comprenant l'état des techniques de laboratoire, entre autres. L a mécanique de Newton, de nos jours, fait figure d'abstraction anti-dialectique par rapport à la relativité ; au x v n siècle c'était elle la science objective ; des affirmations comme celle d'Einstein auraient été à juste titre taxées de rêveries métaphysiques par les contemporains. Poser le problème de la catatonie en fonction d'une action toxique isolée est moins dialectique que de la poser en fonction d'une forme d'intégration du malade dans la réalité sociale ; i l est parfaitement possible cependant que ce syndrome soit effectivement (en anglais on dirait : actually !) dû à une action toxique isolée (1). On peut même avancer sans toucher au postulat (ou si l'on veut : au problème) de la dialectique naturelle, qu'il y a des sciences plus ou moins dialectiques : l'anatomie est moins dialectique que la physiologie ; elle n'est n i moins utile n i moins scientifique. Or, le marxisme dogmatique tend précisément à confondre la validité d'une théorie et son caractère dialectique. C'est l'aspect méthodologique de la théorie du reflet : puisque la Nature est dialectique, toute méthode qui donne des résultats tangibles est ipso facto qualifiée de dialectique. On oublie que si la Nature est peut-être dialectique, l'esprit humain n'a, l u i , qu'une capacité dialectique limitée par son horizon historique et aussi par ses limites naturelles (par 1' « état créatural », dirait un penseur d'inspiration catholique). Dans certains cas, l'abstraction est donc légitime (la physique d'Aristote est pour son temps plus scientifique que l'atomisme de Démocrite, intuition géniale et incontrôlable dans le contexte gnoséo-sociologique d'alors) ; elle ne devient pas dialectique pour autant. R. Garaudy a exposé avec clarté les éléments d'une épistémologie marxiste ; le rôle de l'abstraction et ses dangers sont soulignés, mais on y cherche en vain cette observation élémentaire que l'abstraction dissociatrice des totalités n'est pas un moment dialectique de la connaissance mais une technique anti-dialectique rendue légitime par le fait que dans un contexte historique donné (l'état des techniques de
e

(1) Evidemment, même si un mécanisme toxique certain était mis en évidence, la catatonie n'en dépendrait pas moins causalement du contexte social mais par un biais plus compliqué que l'abstraction légitime aurait dès lors le droit de négliger. Voici un exemple simple. Une femme meurt empoisonnée. Un toxicologue constate qu'elle est morte par les effets de Varsenic. Un enquêteur social découvre qu'elle s'est donné la mort, son foyer étant un enfer ; c'est sa vie familiale qui Va tuée. Par rapport à la deuxième, la première opinion repose sur une abstraction anti-dialectique ; le toxicologue n'a aucun moyen d'embrasser la totalité de la situation. Dans les cadres de cette abstraction légitime, son diagnostic est cependant scientifiquement impeccable.

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laboratoire étant partie intégrante de ce contexte) l'esprit humain ne saurait embrasser la totalité des interrelations dialectiques qui sous-tendent le réel. Lorsque Marx « utilise de façon tout à fait consciente les moyens d'abstraction statiques et fictifs (! !) de la théorie économique» (G. Salomon) (1), i l ne procède pas de façon dialectique ; i l utilise une technique d'abstraction anti-dialectique légitime pour son temps. Poser le caractère dialectique comme critère unique de validité équivaut à anhistoriser la capacité dialectique de l'esprit humain ; Claude Bernard dans son propre laboratoire ne pouvait pas (je dirais presque : n'avait pas le droit) de penser aussi dialectiquement que Lapicque dans le sien. L a saisie scientifique du réel comporte donc presque fatalement une dimension non dialectique qui marque entre autres les limites gnoséo-sociologiques de la connaissance : les théories situées dans cette dimension ne sont pas moins valables que les autres tout en étant moins dialectitiques. L'épistémologie d'E. Meyerson reflète — mieux que celle de R. Garaudy — cette ambiguïté inévitable de l'acte de connaître : d'une part l'identification, démarche anti-dialectique et spatialisante, expression de la part inévitable de réification dans l'acte social de la connaissance ; d'autre part l'intuition du divers visant la spécificité concrète du réel en tant que totalité.
***

Un autre problème se pose : le conditionnement social des idéologies est-il constitutif ou sélectif ? E . Grûnwald (l'un des rares théoriciens à s'intéresser au problème du « mécanisme intermédiaire » dans les rapports entre infrastructure et superstructure ) conclut que l'action de la société est constitutive quant à l'objet de la connaissance (Erkenntnisobjekt) et sélective quant à l'objet d'expérience (Erfahrungsobjekt) (2). Il semble plus simplement que l'action de la société soit constitutive lorsque — conformément à l'état des techniques et des besoins — elle pose des problèmes, et sélective vis-à-vis des réponses données. L'un des critères de cette sélection sociale dans le domaine scientifique est précisément le critère dialectique. Le problème de l a relativité ne pouvait être posé constitutivement que dans des conditions techniques rendant possible l'expérience de Michelson et la réponse dialectique d'Einstein ne pouvait être acceptée sélectivement que dans un contexte social réceptif ; le sort de la relativité dans des milieux gnoséo-sociologiques réifiés illustre cette thèse. Le contexte social agit sélectivement en suggérant un choix d'orientation déterminée lors des options qui jalonnent la recherche (3) : en favorisant automatiquement
(1) «... so diirfen wir nicht vergessen, dass M A R X die statisch-fiktiven Abstraktionsmitteln der ôkonomischen Théorie ganz bewusst gebraucht » (SALOMON (410), p. 405). (3) Un chercheur intéressé au problème de la schizophrénie (et soucieux d'avoir une audience) s'orientera vers les théories organiques en U . R . S . S . , vers les solutions d'anthropologie existentielle en Allemagne de l'Ouest, vers les recherches analytiques en Argentine ; or chacune de ces orientations peut
(2) GRÛNWALD (205), p. 85.

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(par le jeu des promotions sociales et encore plus par celui de l'audience du public) les travaux conformes à l'orientation intellectuelle du moment, par l'organisation étatique de la vie intellectuelle : création ou suppression de chaires, organisation des programmes scolaires, etc. Comme exemple de cette dépendance sélective de l'effort individuel du contexte social i l suffit de rappeler le grand nom de Hughlings Jackson, penseur dialectique de génie, passé complètement inaperçu au cours d'une époque d'orientation anti-dialectique, époque qui n'en fut pas moins une période brillante pour la science. L a pression étatique directe sur la vie intellectuelle fait enfin partie de plein droit de la sociologie de la connaissance mais son étude ne pose pas de problèmes scientifiques particuliers. Dès lors, la réponse marxiste au dilemme de la sociologie de la connaissance s'esquisse. L'épistémologie implicite de l'orthodoxie marxienne a bloqué tout progrès dans ce domaine : tant que l'on identifie (inconsciemment ou implicitement, peu importe) validité et caractère dialectique d'une doctrine, on est du même coup obligé de qualifier de « dialectique » toute méthode qui conduit à un résultat tangible et ce qualificatif devient une généralité vide de sens dans le meilleur des cas, l'expression d'une dichotomisation sociocentrique dans le pire. Le marxisme orthodoxe est ainsi amené à un double résultat paradoxal : d'un côté rejeter l a sociologie de la connaissance et avec elle éliminer la science (marxisme compris !) de la superstructure et, d'autre part en prononçant une condamnation globale (et volontiers injuste) de la superstructure scientifique adverse, retrouver la notion de Seinsgebundenheit à un niveau infiniment plus primaire : celui de la polémique. A notre sens, le caractère idéologique d'une théorie scientifique réside, tout comme celui des autres éléments de la superstructure, dans les éléments anti-dialectiques qu'elle peut comporter, car c'est là l'élément sélectif de sa « dépendance de l'être » (1) ; c'est par là également qu'elle se distance abstractivement du réel dans la mesure où celui-ci est censé comporter une structure dialectique (2). Et cependant, les périodes anti-dialectiques sont loin d'être scientifiquement stériles ; les résultats de l'abstraction pratiquée à bon escient s'accumulent et sont utilisés dans les synthèses ultérieures. Sans l'apport expérimental du mécanisme d'une Jacques Loeb ou d'un Georges Bohn, le néo-vitalisme dialectique d'un von Bertalanffy
comporter des contributions valables. E n France, à l'heure actuelle, chacune de ces orientations peut avoir son audience mais cette heureuse ouverture de la vie scientifique est elle-même un fait de sociologie de connaissance et tributaire du contexte politique et social de l'après-guerre (cf. à ce propos l'intéressante analyse de Percival B A I L E Y dans son article sur J A N E T et F R E U D (25) ; les détails de cette analyse sont en dehors de notre sujet). Toujours est-il que, dans un contexte gnoséo-sociologique différent, le Temps vécu eut une audience relativement restreinte malgré la notoriété déjà acquise de son auteur. (1) Sélectif dans le sens de G R Û N W A L D . (2) Nous n'aborderons pas la question de la dialectique de la Nature : L U K À C S qui n'en admettait pas l'existence à l'époque de la parution d'Histoire et Conscience de Classe, a révisé cette opinion ; à juste titre peut-être.

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ou d'un Driesch (voire même la biologie dialectique-matérialiste de Marcel Prenant) n'aurait pu être ce qu'il est. Les résultats dialectiques une fois atteints, demeurent de leur côté acquis : après avoir vaincu les résistances que l'on sait — et dont l'existence ressortit à la sociologie de la connaissance — le principe dialectique de l'évolution des espèces ne sera plus mis en question (1). Ce n'est pas le lieu d'approfondir ce problème. Notre but était seulement de montrer que, précisément parce qu'elle considère la réification, principe anti-dialectique, comme un élément constitutif non-contingent des processus d'aliénation, la conception de Lukàcs est capable de contribuer à la solution du dilemme de la sociologie de la connaissance — qui est comme la question de confiance du marxisme — sans sacrifier le postuVt du conditionnement social de la connaissance n i celui de la valeur objective et cumulative évidente de la science. Une conception cohérente de l'aliénation est ainsi offerte, peu fidèle aux textes du marxisme peut-être, mais qui permet de sauvegarder l'unité du concept de la superstructure et de donner un sens précis à la notion fondamentale de la détermination sociale de la conscience. Elle permet enfin de reprendre sur une base marxiste — et en tout cas dialectique — le problème de l'aliénation en psychiatrie.
**

Sous la plume de l'un des meilleurs connaisseurs actuels du marxisme, nous lisons cette affirmation sans équivoque : « Certains interprètes risquent à propos de ce phénomène le mot d'aliénation. C'est là dépasser la pensée de Marx. // convient de ne pas confondre objectivation et aliénation, même si Pobjectivation propre au monde des marchandises est le terrain sur lequel pourront germer les aliénations économiques historiques. Aussi avons-nous préféré ne parler i c i que d'une illusion, qui résulte de l'objectivation du travail en chose-valeur », et le P. Calvez d'ajouter : « l'illusion toutefois est tenace parce que l'objectivation dont elle est le reflet est fondamentale» (2). C'est net : du point de vue de l'orthodoxie d'Histoire et Conscience de Classe (Calvez ne cite pas Lukàcs, mais l'allusion est évidente), le P. Calvez se place sur le même terrain que les critiques de l'ouvrage lukàcsien. Il n'est pas impossible de trouver des citations de Marx susceptibles d'infirmer ce point de vue, mais là n'est pas l'essentiel du problème. L a question de la conformité avec la pensée de Marx est importante pour l'érudit qui cherche à fixer les limites exactes de la pensée de Marx ; elle est capitale pour le philosophe engagé qui défend l'orthodoxie d'une position politique ; pour d'autres optiques elle peut être tout à fait indifférente. Notre but a été — toute question d'orthodoxie mise à part — simplement de trouver une formule de l'aliénation sociale
(1) De même, il y a peu de chances que l'on revienne sur la réhabilitation de la relativité en U.R.S.S., condamnée auparavant dans le climat de réification extrême de la période d'avant 1953.
(2) C A L V E Z (85), pp. 228-229 et passim.

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qui puisse englober concrètement un secteur de l'aliénation psychiatrique, c'est-à-dire pour laquelle l'étude clinique et phénoménologique de la schizophrénie « folie par excellence » (M. Blanchot), puisse servir de caution expérimentale. L a conception de Lukàcs qui comporte des éléments aussi « psychopathologiques » que la catégorie de la totalité, la réification ou la fausse identification anti-dialectique, paraît pouvoir offrir une telle formule (1). Même du point de vue marxiste orthodoxe, la conception de l'aliénatipn d'Histoire et Conscience de Classe est défendable pour peu que l'on veuille bien distinguer entre orthodoxie des textes et l'orthodoxie de l'esprit ; c'est sans doute à cette dernière que fait allusioA Lukàcs en constatant que la véritable orthodoxie marxiewne est essentiellement une orthodoxie de la méthode » (2). Le lukàcsisme fait mieux que de rester fidèle à des textes : dans certaines questions i l sauve littéralement l'actualité du marxisme, notamment en soulignant le rôle précurseur de Marx dans Je domaine si actuel des problèmes de structure (3) ainsi que dans celui de la pensée relationnelle (4). Sans l'apport lukàcsien le marxisme risque de se trouver tôt ou tard devant l'option de faire figure soit de justification idéologique d'une entreprise historique, soit de théorie économique dépassée.

auf die Méthode), L U K À C S (309), p.

sation psycho-pathologique des données d'Histoire et Conscience de Classe (la notion de « conscience réifiée » en psychopathologie) est développée de façon naturellement plus sommaire que dans la deuxième partie du présent travail, mais à l'aide de matériel clinique. (2) « Le marxisme orthodoxe n'a rien à voir avec la reconnaissance sans critique des résultats de la recherche de M A R X , ni avec une « croyance » dans telle ou telle thèse, ni enfin avec l'interprétation d'un ouvrage sacré. » L'orthodoxie marxienne est plutôt essentiellement une orthodoxie de la méthode (Orthodoxie in Fragen dès Marxismus bezieht sich vielmehr ausschliesslich
13.

(1) Cf. nos

publications (183), 1949 ; (177), 1951

et

(173), 1952

où l'utili-

(3) Cf. à ce propos une intervention (non publiée) de M . M E R L E A U - P O N T Y au Colloque sur le problème de la structure (Fondation Nationale des Sciences Politiques, décembre 1957). C'est à travers des catégories lukàcsiennes que l'œuvre d'A. H E S N A R D apparaît comme étant de fait une doctrine psychopathologique marxiste. Il en est de même des conceptions de MINKOWSKI à ceci près que c'est le concept de spatialisation que la théorie de l'aliénation de L U K À C S place dans une optique marxiste alors que chez H E S N A R D c'est la notion de structure (totalité). Mais dans Histoire et Conscience de Classe, ces notions sont complémentaires (la réification est déstructuration et spatialisation). L'œuvre de L U K À C S constitue donc un lien possible entre MINKOWSKI et H E S N A R D . (4) l a réification est une forme de substantivation des relations ; c'est à ce titre que l'égocentrisme est une manière d'être réifiante. Il existe une curieuse analogie entre la pensée de L U K À C S et celle de L . BRUNSCHWICG : le dépassement de 1' « Univers du Discours » par celui de la raison chez le philosophe français correspond à la victoire de la conscience de classe sur l'univers réifié chez le marxiste hongrois (cf. notre travail (179), p. 486, note).

38 — L'aliénation

LA

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religieuse dans le

durkheimisme.

Il est curieux de constater que dans la question de l'aliénation religieuse, l a conception de Lukàcs se rattache peutêtre autant à Durkheim qu'à Marx. Le dépassement de l'aliénation religieuse a été l'un des plus grands événements intérieurs de l a vie de Marx, mais en même temps — i l est permis d'invoquer sur ce point le témoignage autorisé de Calvez — i l n'avait rien d'un sociologue du phénomène religieux et on a effectivement « souvent l'impression qu'à part des hors-d'œuvre le problème religieux est absent » de son œuvre (1). De même que sa conception des conditions sociologiques de la pensée dialectique est entachée d'un élément de psychologie d'intérêts qui la ramène à un niveau plus primaire du concept d'idéologie que celui qui sous-tend l'ensemble de son système, de même sa critique religieuse (l'opium du peuple !) se ressent de l'influence de la théorie du « mensonge des curés > (Priestertrug), élément essentiel de la critique idéologique du siècle des lumières (2). C'est peut-être la clef de « l'apparente insignifiance de la critique de la religion dans l'œuvre de Marx » (3) dont la pensée sur ce point est un compromis entre le point de vue du polémiste et celui du savant. Il est loisible de soutenir que la religion primitive soit fausse conscience (ceci ressort des conceptions durkheimiennes) ; on voit mal comment on pourrait la qualifier d'idéologie justificative, voire de mystification intéressée. Ce n'est pas le lieu i c i d'approfondir la question des rapports entre la pensée de Marx et celle de Durkheim (4). E n tant que penseur de l'aliénation religieuse, l'auteur des Formes élémentaires de la vie religieuse est servi par sa connaissance des religions primitives exclusives de toute mystification consciente et par l'absence, chez lui, du point de vue du partisan. Durkheim soutient que l'existence collective « ... accroît notre force de tout ce que nous tirons d'elle, et nous élève au-dessus de nousmêmes » (5). Dans les moments d'exaltation collective « ... i l sent qu'il est soulevé au-dessus de lui-même et qu'il vit d'une vie différente de celle qu'il mène d'ordinaire» (6). E n somme, l a société primitive est une totalité « axiogène » dont la qualité formelle se traduit subjectivement par une impression de surcroît de forces ou de valeur (la « mana » est l'une et l'autre) ; le primi(2) L a bourgeoisie française exerçait dès avant 1789, un considérable pouvoir économique avant de s'emparer du pouvoir politique qu'elle exercera sans partage sous le Directoire. Sa critique idéologique visait donc à dénoncer une forme de réification tout en en justifiant une autre. Elle se voyait ainsi condamnée à ne jamais dépasser le concept partiel d'idéologie (MANNHEIM); la dénonciation d'une mystification utilitaire dont le dépassement ouvrirait l'ère de la raison, hypostase réificationnelle du règne de la classe bourgeoise placée ainsi sous la protection de la loi naturelle. La sociologie religieuse implicite de M A R X ne s'est jamais complètement libérée de cette tradition.
(3) C A L V E Z (85), p. 93. (1) C A L V E Z (85), p. 73.

(4) Cf. CUVILLIER (118), dont le point de vue est entièrement nôtre.
(5) H A L B W A C H S (212), p. 85. (6) H A L B W A C H S (212), p. 88.

FAUSSE

CONSCIENCE

ET

IDÉOLOGIE

39

tif projette de f a ç o n r é i f i c a t i o n n e l l e dans l a nature sous l a f o r m e d ' u n p r i n c i p e s u r h u m a i n u n e source de valeurs q u i n'est en v é r i t é que s u r i n d i v i d u e l l e , c ' e s t - à - d i r e sociale. L e s analyses de l ' E c o l e S o c i o l o g i q u e F r a n ç a i s e mettent d o n c e n é v i d e n c e u n v é r i table processus de r é i f i c a t i o n à l a base d u p h é n o m è n e r e l i g i e u x p r i m i t i f sans que n u l facteur de m y s t i f i c a t i o n consciente et o r g a n i s é e puisse y t r o u v e r sa place : l a r e l i g i o n p r i m i t i v e a p p a r a î t dans l'optique d u d u r k h e i m i s m e c o m m e une f o r m e presque p u r e de fausse c o n s c i e n c e . M a i s p u i s q u ' i l y a a l i é n a t i o n religieuse sans m y s t i f i c a t i o n chez les p r i m i t i f s , i l peut y en a v o i r à l ' é c h e l l e des r e l i g i o n s s u p é r i e u r e s ; l a m y s t i f i c a t i o n n'est d o n c pas consubstantielle d u p h é n o m è n e r e l i g i e u x en g é n é r a l . D'autre part, la d é f i n i t i o n d u r k h e i m i e n n e d u p h é n o m è n e r e l i g i e u x — d é f i n i t i o n q u i i m p l i q u e ^ l ' é l é m e n t r é i f i c a t i o n n e l — permet de r e n d r e compte de l a structure des « r e l i g i o n s s é c u l i è r e s » (Monnerot) (1) dont l ' e x p l i c a t i o n é c h a p p e — et p o u r cause — au m a r x i s m e d o g m a t i q u e . P o u r une t h é o r i e sociologique g é n é r a l e de l a fausse conscience, la conception durkheimienne d u p h é n o m è n e religieux apporte u n e c o n t r i b u t i o n dont o n aurait tort de sousestimer l a v a l e u r .

— La temporalité

religieuse selon M. Eliade.

Or, l'étude de certains aspects de la temporalité religieuse apporte ici une confirmation intéressante. Les conceptions de M . Mircea Eliade rassortissent à u n ensemble qui n'a que des rapports indirects avec n ô t r e sujet. Mais dans une étude c e n t r é e sur la notion de d é g r a d a t i o n réificationnelle de la temporalisation comme d é n o m i n a t e u r commun des formes sociales et individuelles de l'aliénation, une convergence de cet ordre ne pouvait pas ê t r e ignorée. M . Eliade montre que l a plupart des rites religieux constituent autant de répétitions de gestes archétypes. Ainsi « les rites matrimoniaux, eux aussi, ont u n modèle divin, et le mariage humain reproduit l'hiérogaimie, plus p a r t i c u l i è r e m e n t l'union entre le Ciel et la Terre » (2). L a c é r é m o n i e indienne d u sacre d'un iroi, le râjasûya, n'est que la reproduction terrestre de l'antique c o n s é c r a t i o n que Varuna le premier souverain a faite à son profit ; c'est ce que r é p è t e n t à satiété les Brâhmana... Tout le long des explications rituelles revient, fastidieuse mais instructive, l'affirmation que, si le roi fait tel ou tel geste, c'est parce que, à l'aube des temps, le jour de sa c o n s é c r a t i o n , Varuna a fait ce geste » (3). Les gestes a r c h é t y p e s auraient eu lieu au « début des t e m p s » (in tllo tempore) ; ils sont, en réalité, extra-temporels. D e f a ç o n générale, « chacun des exemples... nous révèle la m ê m e conception ontologique « primitive » : u n objet ou u n acte ne devient réel que dans l a mesure où i l imite ou répète u n a r c h é t y p e . Ainsi la r é a l i t é s'acquiert exclusivement par répétition ou participation... » et M . Eliade d'ajouter que « les hommes auraient donc tendance à devenir a r c h é typaux et paradigmatiques. Cette tendance peut p a r a î t r e paradoxale, dans ce sens que l'homme des cultures traditionnelles ne se r e c o n n a î t comme réel que dans la mesure où i l cesse d'être lui-même... et se contente d'imiter ou de répéter les gestes d'un autre. E n d'autres termes,

(1) (2) (3)

J . M O N N E R O T (353), p. (141), p. 47. (141), p. 55.

277.

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LA

RÉIFICATION

il ne se reconnaît comme réel, c'est-à-dire comme « véritablement luimême», que dans la mesure où i l cesse précisément de l'être» (1). Or, le règne de la répétition entraîne l'abolition du temps. « Un sacrifice, par exemple, non seulement reproduit exactement le sacrifice initial révélé par le Dieu ab origine, au commencement des temps, mais encore i l a lieu en ce même moment mythique primordial ; en d'autres termes tout sacrifice répète le sacrifice initial et coïncide avec lui. Tous les sacrifices sont accomplis au même instant mythique du Commencement ; par le paradoxe du rite, le temps profane et la durée sont suspendus » (2). « Nous apercevons donc un second aspect de l'ontologie primitive : dans la mesure où un acte (ou un objet) acquiert une certaine réalité par la répétition de gestes paradigmatiques et par cela seulement, i l y a abolition implicite du temps profane, de la durée, de l'histoire, celui qui reproduit le geste exemplaire se trouve ainsi transporté dans l'époque mythique où a eu lieu la révélation de ce geste exemplaire» (3). Il en résulte un certain degré de dépersonnalisation des individus et des situations avec transformation de l'homme en archétype par la répétition (4). «La mémoire populaire retient difficilement les événements « individuels » et les figures «authentiques». Elle fonctionne au moyen de structures différentes ; catégories au lieu d'événements, archétypes au lieu de personnages historiques » (5). Enfin « cet éternel nir. De même que les Grecs, dans le mythe de l'éternel retour, cherchaient à satisfaire leur soif métaphysique de l'ontique et du statique (6)... de même le « primitif » en conférant au temps une direction cyclique, annule son irréversibilité (7). Evidemment la pensée de M . Eliade ouvre plus de perspectives que Ton ne saurait embrasser i c i . I l est risqué d'aborder un problème de philosophie et de sociologie religieuses dans les cadres d'une étude qui ne s'intéresse au problème de la religion qu'au seul titre de Yaliénation religieuse ; quoi que puisse en dire Marx, la religion n'est pas que cela. De plus, un rapprochement Lukàcs-Eliade paraîtra choquant à maint lecteur, les deux penseurs n'étant pas du même bord, i l s'en faut. Mais la parenté des idées importe plus que celle des idéologies. Si nous n'avons pas jugé bon de résister à la tentation de reproduire assez largement ces textes (d'ailleurs connus), c'est qu'ils apportent pour l'idée centrale de notre étude une confirmation et une caution : c'est bien en tant qu'expression d'une prise de conscience non dialectique (se traduisant sur le plan des structures spatio-temporelles par une déchéance de la temporalisation) que certains aspects du phénomène religieux appartiennent au domaine de la fausse conscience. Cette même notion de déchéance de la temporalisation se retrouve à une place centrale dans l'étude de l'aliénation clinique — de la schizophrénie — avec Minkowski et Binswanger ; i l en sera question plus loin. Le Bouddha « non seulement...
(1) (2) (3) (4) (5) 6) 7) (141), p. 63. (141), p. 65-65. (141), p. 65. (141), p. 67. (141), p. 75. Souligné par nous. (141), p. 134.

retour» traduit une ontologie non contaminée

par le temps et le deve-

FAUSSE

CONSCIENCE

ET

IDÉOLOGIE

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capable d'abolir le Temps, mais encore de le parcourir à rebours» (1), n'est-il pas en même temps l'image de la catatonie ?
(1) Cf. aussi, en dehors de l'ouvrage cité, l'article de M. E L I A D E « Symbolisme indien de l'abolition du temps {Journal de Psychologie, oct.-déc. 1952, n° 4). « Pour le Bouddha le temps est réversible... le Bouddha non seulement devient capable d'abolir le Temps, mais il peut encore le parcourir à rebours... » (ibid., p. 433). Pour le Bouddha « tous les mouvements temporels sont rendus présents, c'est-à-dire qu'il a aboli l'irréversibilité du temps. » {Ibid., p. 434.) Quant à la signification schizophrénique du bouddhisme, elle a été souvent dégagée. K L I N ^ B E R G [(259), p. 509] signale que dans un asile de Pékin on trouve des schizophrènes ayant trouvé leur équilibre dans l'étude du bouddhisme. Cf. aussi A L E X A N D E R (8). L'important pour nous c'est que la sociologie religieuse met ici en évidence une relation entre une forme de sous-temporalisation et une image catatonique ; sous toutes réserves on peut dire qu'il y a là un argument assez sérieux contre les explications toxiques de ce syndrome.

C.E.G.E.P. de Valleytield

BIBLIOTHÈQUE

CHAPITRE

II

IDÉOLOGIE ET DIALECTIQUE

» » » » »

« L'Histoire de la nature, ce qu'on appelle les sciences naturelles, ne nous intéresse pas i c i ; mais nous devrons nous occuper de l'histoire des hommes, puisque l'idéologie presque entière se réduit, soit à une conception erronée de cette histoire, soit à une abstraction complète de cette histoire. » (Marx : Œuvres philosophiques VI, p. 153-154).

Fausse conscience et idéologie peuvent donc être définies comme des formes de saisie sous-dialectique de la réalité sociale. Cette définition est pour le moment une hypothèse de travail destinée à dégager un dénominateur commun pour les formes concrètes très varices qu'a revêtues la fausse conscience au cours de l'Histoire. Ce n'est pas une démarche de luxe. « Sans pouvoir entrer dans les détails d'une typologie systématique de ces différentes prises de position possibles», écrit Lukàcs (1), « i l faut constater dès maintenant... que les formes d'apparition différentes de la conscience « fausse » présentent entre elles des différences qualitatives « structurelles » et ces différences i n fluencent de façon décisive les formes que revêt l'action sociale des classes en jeu ». Cette remarque est essentielle. L a constitution de la fausse conscience en concept sociologique univoque est ainsi comme suspendue et en tout cas subordonnée à la tâche immense d'une « histoire universelle de la fausse conscience ». Or, Lukàcs n'en continue pas moins à utiliser le concept de fausse conscience, encore que, fait curieux, souvent entre guillemets. Il y a là une contradiction ou, du moins, une imprécision certaine. E n ignorant purement et simplement le problème de la fausse conscience (qu'elle a transformé en une critique polémique de l'irrationalité de la pensée adverse) (2), le marxisme orthodoxe a de son côté résolu le problème en le supprimant ; i l en est résulté que, séparé de la notion de fausse conscience, le concept d'idéologie a retrouvé automatiquement son sens prémarxiste non péjoratif (on parle d'idéologie prolétarienne) et l'ensemble de sa critique idéologique a glissé vers la conception partielle.
(2) « La Destruction de la Raison » (310) est un curieux compromis entre ces deux tendances.
(1) L U K À C S (309), p. 66.

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E n définissant idéologie et fausse conscience en fonction de la qualité dialectique de la conscience et de la pensée, un effort est tenté pour dégager ce dénominateur commun, faute de quoi on est obligé soit de travailler avec des concepts mal définis, soit de scotomiser des problèmes réels. G. Salomon emploie une expression typique : les idéologies sont des dérivés ou des reflets (Derivate\ et en même temps des produits de dégradation {Deprauate) (De Notre définition est centrée sur la notion de « Dépravai » interprétée comme une déchéance schizophrénique de la saisie dialectique du réel, c'est-à-dire comme manifestation de conscience réifiée. Il ne suffit pas qu'un produit de l'esprit soit un « reflet de l'être » (Dérivai) pour faire figure d'idéologie ; i l faut aussi qu'il accuse une déchéance dialectique. De fait, ces deux processus marchent souvent de pair puisque l'influence des collectivités tend à dédialectiser la pensée en l'égocentrisant. Cette distinction risque ainsi souvent (mais pas toujours) de demeurer théorique ; c'est avant tout un énoncé de principes. Pour employer sous réserves, un exemple instructif : la pensée de l'enfant moins socialisée que celle de l'adulte est moins dépendante de l'être ; en même temps, étant moins dialectique, elle est curieusement plus près de l'idéologie. — Sociologie de la connaissance et idéologie. Reprenons sur cette base le problème de la sociologie de la connaissance et de l'idéologie. On parle d'idéologies scientifiques (« la psychanalyse fait partie de l'idéologie du capitalisme américain»). Le seul fait de « dépendre de l'être» peut-il réduire une théorie au rang d'idéologie ? Dans ce cas, nous sommes devant le dilemme suivant : détacher le concept d'idéologie de celui de la fausse conscience et parler d'idéologie comme synonyme de « superstructure », ou admettre que la sociologie de la connaissance est pratiquement un chapitre de la théorie générale de la fausse conscience, ce qui équivaut à reconnaître sa solidarité implicite — et dangereuse — avec une conception sceptique de la vérité. I l importe donc de montrer qu'en sociologie de la connaissance comme ailleurs, le mot « idéologie » n'a de sens que corollairement à une saisie sous-dialectique de la réalité sociale. Une précision s'impose au préalable. Certains théoriciens — Kautsky entre autres — ont tendance à considérer le matérialisme historique comme une doctrine à laquelle l'élément dialectique doit être « apporté de l'extérieur » ; dans l'optique exclusive d'une dialectique du devenir cette conception est exacte. Dans celle d'une dialectique de la totalité, le matérialisme historique — tout comme le durkheimisme au demeurant — n'est en fin de compte que la formulation sociologique d'un principe dialectique : la validité de la catégorie de la totalité concrète dans le domaine des sciences sociales (2). Le matérialisme histotique de la saisie idéologique du monde, mais il ne précise pas non plus la nature exacte de ce qu'il appelle les « Depravate ». (2) Cf. parmi tant d'autres possibles, cette citation d'Histoire et Conscience de Classe : « La science historique bourgeoise s'intéresse, elle aussi, aux inves(1) G . SALOMON (410), p. 420. SALOMON ne parle pas de décadence dialec-

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LA

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rique n'a donc nul besoin d'être « dialectisé » de l'extérieur. Nous verrons plus loin que le seul fait d'être une conception dialectique conséquente du fait psychiatrique a conduit la Daseinsanalyse vers un sociologisme véritable dont les formules mêmes rejoignent celles de la philosophie marxiste. Le marxisme considère que la conscience est déterminée par l'être. Appliqué au problème de l'origine des théories scientifiques, cet énoncé devient la base de la sociologie de la connaissance. Le marxisme classique a négligé le problème qui se pose ici : celui du mécanisme intermédiaire. Pour des superstructures essentiellement collectives telles que la religion ou la morale, ce problème se pose déjà. I l devient aigu lorsqu'on aborde le problème des superstructures scientifiques si largement tributaires du génie individuel. Le problème du mécanisme intermédiaire devient i c i celui du passage de contenus de conscience collectifs à des formes individuelles de prise de conscience. Nous nous proposons de montrer : a) que la dialectique joue un rôle important dans ces mécanismes intermédiaires, et b) que c'est employer un vain mot que de parler d'idéologies sans qu'intervienne, sous une forme ou sous une autre, la notion de dédialectisation. Autrement dit, la sociologie de la connaissance dans son ensemble n'est pas un chapitre de la théorie de la fausse conscience, mais la sociologie de la connaissance de la pensée dialectique (autrement dit, l'étude des conditions favorisant ou freinant la position dialectique des problèmes scientifiques) en est bien un. — Rôle médiateur connaissance. de la dialectique en sociologie de la

Selon la conception d'Ernst Grûnwald, l'action du contexte social sur les superstructures est constitutive ou sélective. L'action sélective se différencie de son côté en action sélective en fonction des besoins collectifs, et en action sélective en fonction des idées dominantes. I l est commode, en vue des développements ultérieurs, de désigner comme mécanisme « A » le mécanisme constitutif, comme mécanisme « B » le mécanisme sélectif en fonction des besoins, et comme mécanisme € C » le mécanisme sélectif en fonction d'idées dominantes. Dans une lettre à Engels (1), Marx — qui n'utilisait pas le terme « sociologie de la connaissance », mais qui en faisait constamment — signale que la théorie de Darwin — dont i l est important de rappeler qu'il était fervent partisan (2) — reflétait
tigations concrètes et ceci d'autant plus qu'elle reproche au matérialisme historique de violer le caractère concrètement unique des processus historiques... E t cependant là où elle croit trouver le concret, elle passe à côté du concret] de la façon la plus totale : la société comme totalité concrète (souigné par LUKÀCS) ; le système de production à un niveau donné de l'évolution sociale avec la division en classes qui en est la conséquence. » [(309), p. 61.] Cf. aussi cet autre passage où il est question de-«la connaissance de la société en tant que totalité historique » (309), p. 186. (1) M A R X , Lettre à Engels, du 18 juin 1862. (2) Rappel important car il montre que pour M A R X le fait seul d'être déterminé par Vêtre n'était guère synonyme de valeur scientifique douteuse. M A R X

Î

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sur le plan biologique les formes de l'existence dans l a société anglaise de son temps. Du point de vue de la sociologie de l a connaissance, c'est une action constitutive « A ». Lorsque, dans une société donnée, sous l'empire des nécessités économiques, voire militaires, la majorité des jeunes physiciens opte pour une certaine branche de l a recherche au détriment des autres, nous avons là un exemple de mécanisme sélectif du type « B ». Quand une certaine conception de la sexualité reçoit mauvais accueil en milieu conservateur, c'est un mécanisme sélectif du type « G ». La sanction de la sélection (comme toute sanction sociale) peut être organisée ou diffuse, et nous avons souligné plus haut que la sélection étatique autoritaire (censure, etc..) fait partie de plein droit des mécanismes de la sociologie de la connaissance. Que des jeunes mathématiciens optent pour l'étude du calcul tensoriel dans l'espoir de trouver plus facilement un emploi ou tout bonnement sur ordre supérieur, cela fait une différence considérable du point de vue de l a sociologie politique. Du point de vue de l a sociologie de l a connaissance, c'est assez indifférent. Une telle classification est bien entendu schématique et ne rend compte que très incomplètement de l a complexité du fait gnoséo-sociologique. Le facteur « A » embrasse une grande variété de données : action des techniques et des formes de travail, rôle gnoséo-sociologique de l'expérience religieuse primitive, comme l'a montré Durkheim dans son étude de la genèse sociale des catégories, etc.. De plus, i l y a une interaction ou, plus exactement, une interférence des facteurs, en particulier entre le facteur sélectif « B » et le facteur sélectif « C », qui complique le problème. L a politique intervient autrement que sous l a forme de la contrainte étatique ouverte et son action constitue ce que l'on pourrait qualifier de « facteur gnoséopolitique ». Enfin, à l'action du contexte d'aujourd'hui se superpose celle, résiduelle, du contexte d'hier sans que cette superposition obéisse à des critères de cohérence. I l en résulte une très grande complexité de données que notre classification ne saurait refléter (1). Comme i l ne s'agit pas i c i d'écrire un manuel
pensait dédicacer le Capital à DARWIN : ce dernier déclina cet honneur. E N G E L S ,
dans son discours sur la tombe de M A R X compare M A R X à D A R W I N .

(1) Voici l'exemple (très schématique) de la psychanalyse. Nous partons du postulat que la doctrine freudienne est, dans son ensemble, « une réaction dialectique contre la réification en psychologie » (CARUSO (91), p. 779) ; quant au rôle de l'élément sexuel, il est notoire. Les difficultés de début du freudisme (notamment dans les milieux universitaires) sont du domaine du facteur o G », de même que sa disgrâce dans les milieux marxistes orthodoxes entre 1947-1953, disgrâce qu'il partagea avec de nombreuses autres théories dialectiques. L'essor actuel aux Etats-Unis date, en partie, de l'époque rooseveltienne, période « dialectique * intellectuellement tourmentée et de signification historique révolutionnaire, qui vit aussi un intérêt accru aux Etats-Unis pour le marxisme, la sociologie de la connaissance, etc. Actuellement, dans un contexte plus conservateur, ressor de la psychanalyse persiste par suite de son dynamisme acquis, grâce à un besoin social dû à la multiplication des névroses (facteur « B »), mais aussi grâce à l'action d'un facteur gnoséo-politique : la psychanalyse étant censurée en Russie, elle bénéficie d'un préjugé favorable aux U.S.A., à la faveur des grands antagonismes de la politique mondiale.

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de sociologie de l a connaissance, mais simplement d'examiner les rapports de cette discipline avec l a théorie de l a fausse conscience, notre classification peut suffire en tant qu'hypothèse de travail. Il est évident, en effet, que la validité des facteurs « A » et « B » en sociologie de la connaissance n'entraîne pas ipso facto l'apparition de phénomènes de fausse conscience. Dire que l'effort de Claude Bernard présupposait l'existence de certaines techniques, que la théorie darwinienne reflète l a vie dans une certaine société ou que les recherches de Mitchourine ont été favorisées par les besoins de l'agriculture russe, c'est énoncer la validité du postulat de l a sociologie de l a connaissance sur le plan constitutif ou sélectif. Ce n'est pas une raison suffisante pour parler de fausse conscience à propos de ces théories et, bien entendu, encore moins pour mettre en doute la validité scientifique de leurs résultats. Marx constate que le darwinisme « dépendait de l'être » : i l le salue en même temps comme un progrès immense pour la science et aussi pour l a dialectique. D'ailleurs ce que Marx a observé à propos de Darwin, i l eut pu le constater à propos de sa propre œuvre : le Capital non plus n'aurait pu être conçu, à l'époque, ailleurs qu'à Londres. I l convient de souligner que le critère de validité d'une théorie est du ressort de l'épistémologie ; la sociologie de la connaissance ne revendique nulle compétence dans ce domaine (1). Dès lors, parler d ' « idéologies scientifiques » à la base de la seule détermination par l'infrastructure n'est pas seulement — disons cela à l'intention du lecteur orthodoxe — s'écarter de l'usage terminologique d'Engels, mais aussi — et c'est autrement grave — faire du concept d'idéologie un concept passe-partout de faible valeur opérationnelle (2). Mieux vaut dans ce cas dire
On voit que la sédimentation des différents mécanismes gnoséo-sociologiques n'obéit à nul critère de cohérence intime : l'intellectuel du t New Deal » s'intéressait à la psychanalyse parce qu'il la croyait proche du marxisme, l'intellectuel à tendance conservatrice de 1961 peut y adhérer pour des raisons diamétralement opposées. Quant au rôle du facteur « A » (constitutif), nous renvoyons à l'article de Percival B AILE Y (25) qui montre les différences entre le milieu social de F R E U D et celui de son contemporain J A N E T . Le spectacle de la vie familiale juive d'Europe Centrale a pu jouer chez F R E U D le même rôle gnoséo-sociologique que le spectacle de la vie anglaise chez D A R W I N . L a critique marxiste officielle entre 1946-1953 a, de son côté, mis en avant le rôle de la psychanalyse comme instrument conscient de l'oppression sociale et raciale (cf. « La Psychanalyse contre le peuple noir », La Raison, n° 3, pp. 8895), voire de la préparation de la guerre 1 C'est là l'exemple d'une critique idéologique partielle (et partiale) qui incrimine une volonté consciente de mystification au lieu d'analyser concrètement le contexte social en jeu. Le fait que l'orthodoxie marxienne a elle-même abandonné cette forme de critique, prouve de façon éclatante sa faiblesse. distinguer entre gnoséologie (Erkenntnislehre) étude de la signification ontologique de la connaissance et épistémologie (Wissenschaftslehre) sorte de t terrain frontière entre la science et la philosophie » [(317), p. 108]. L'examen de la valeur des critères expérimentaux relève de cette dernière discipline ; il est totalement étranger à la sociologie de la connaissance. (2) Si nous ne définissons pas l'idéologie comme un t Dépravât » (saisie sous-dialectique) il faut la définir autrement. On est tenté de la définir comme t Dérivât » (ce qui « dépend de l'être ») ; c'est un peu comme si l'on demandait
(1) J . M A Q U E T [(317), p. 107 et suite] reproche à M A N N H E I M de ne pas

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« superstructure » et « superstructurale » (ce qui, au moins, n'implique aucun Jugement de valeur) et réserver « idéologie » aux Dépravât, c'est-à-dire aux formes de cristallisation théorique d'une saisie sous-dialectique du réel. Que ces deux formes marchent souvent de pair (que la « superstructure » soit souvent en même temps « idéologie », le Dérivât souvent aussi Dépravât) c'est une autre question ; l'important c'est qu'elles ne sont pas obligatoirement corollaires. Enfin, les problèmes de validité scientifique gagneraient à être radicalement écartés de ce contexte et abandonnés à l'expérimentation ou, sur le plan réflexif, à l'épistémologie. Une source sérieuse de confusion peut être ainsi éliminée. D'autre part, d'après des définitions classiques, la conscience fausse est une conscience inadéquate à l'être (Seinsinadâquat). Il est possible de montrer — en se plaçant sur le terrain d'une dialectique de la totalité — que c'est encore une saisie sousdialectique de la réalité sociale qui préside à cette « inadéquation à l'être » en sociologie de la connaissance, et ceci autant en ce qui concerne l'action du facteur « A » que celle du facteur « B ». S'il est exact que la genèse de l'œuvre de Darwin a été constitutivement influencée par le spectacle de la vie anglaise, ce fait de « Seinsgebundenheit » ne suffit pas pour que nous ayons le droit de parler de fausse conscience scientifique et, partant, d'idéologie. Cette dernière n'apparaît que dans la mesure où i l y a scotomisation du rôle de l'équation sociale du savant, c'est-à-dire que lorsqu'il y a méconnaissance de la totalité « savant-société » qui n'est autre chose qu'un aspect du matérialisme historique formulé en termes dialectiques. Autrement dit, ce n'est pas la validité du principe matérialiste historique qui est responsable de l'existence de la fausse conscience — dans ce cas, la sociologie marxiste serait effectivement la sociologie du menteur crétois — mais la méconnaissance de cette validité, et cette méconnaissance est celle d'une structure dialectique. Reste le troisième mécanisme (facteur « C ») : sélection sociale en fonction des idées dominantes, du Zeitgeist. Or, l'histoire des idées montre que la société ou les collectivités (classes) adoptent ou rejettent assez souvent les théories en fonction de leur caractère plus ou moins dialectique. E n effet, d'une part l'égocentrisme collectif et son dépassement, la réification et la déréification sociale et économique, le caractère absolu ou historiquement relatif (dialectique) d'un système social ou de son support ethnique sont au centre des préoccupations plus ou moins conscientes des collectivités ; d'autre part, certaines des grandes options du travail scientifique (identification ou intuition du divers, niveaux d'abstraction, analyse ou synthèse) peuvent, vues dans l'optique d'une dialectique de la totalité, être interprétées dans les termes d'une saisie plus ou moins dialectique de la réalité. (Toute question de validité
à un neurologiste de travailler avec le concept « tout ce qui dépend du système nerveux » (pensée délirante et normale, sommeil, thermo-régulation, etc.). Ce n'est pas un faux concept. C'est un concept sans valeur opérationnelle.

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LA REIFICATION

demeurant écartée.) I l en résulte que le critère de l'acceptation ou de l'élimination sociale des doctrines (celui de Seinsgebundenheit sélective) est souvent le critère dialectique. Les difficultés de début du freudisme, celles de la relativité (1), le sort du darwinisme, le débat autour de l'hérédité des caractères acquis et bien d'autres données de l'histoire des idées, attestent l'importance du critère dialectique dans les mécanismes sélectifs de la sociologie de la connaissance. L e procès de Galilée n'était-il pas dans une certaine mesure celui de la dialectique en face de la réification ? (2). François Simiand mettait en garde contre toute définition pratiquée préalablement à l'approche empirique des problèmes. Quelle que soit la valeur d'un tel avertissement, i l est difficilement applicable i c i , car situé aux confins de la réflexion et de l a politique, l'appareil conceptuel de la théorie de l'aliénation a été trop souvent utilisé avant d'être défini avec précision. Notre définition de l'idéologie et de l a fausse conscience visait à atténuer cette imprécision en faisant appel aux enseignements de la psychopathologie des délires. Cette définition vaut ce qu'elle vaut, mais si on l a récuse i l faut en trouver une autre et ce n'est pas facile. Nous nous sommes appuyé sur la notion de « Dépravât ». On peut aussi bien se baser sur celle de « Dérivât », et définir l'idéologie comme une structure intellectuelle dépendant de Y être (Seinsgebundenes Geistesgebilde). Evidemment, ceci embrasse la science comme la religion ou le droit, mais c'est un énoncé qui n'énonce pas grand-chose. I l n'a de vraie signification que dans l'optique d'une théorie du déterminisme unilatéral de l'idéologique par l'économique (autrement dit dans l'optique du marxisme vulgaire) ; cette conception, récusée par Engels, n'a plus de défenseurs. On peut — plus valablement — définir l'idéologie comme un système d'idées devenu instrument de combat. Ce faisant on en exclut au moins la religion (à moins de ramener la critique de l'aliénation religieuse à son niveau le plus primaire : la critique du « mensonge des curés » ou de 1' « opium du peuple ») sans échapper pour autant au critère dialectique de l'idéologisation, car les idées devenues instrument de combat doivent, pour être efficaces, s'adapter à la structure sous-dialectique de la psychologie des foules, et subissent ainsi une réification utilitaire. Il en est de même de la définition de l'idéologie comme théorie ayant une fonction de déguisement social (Verhûllungsthorie) ; ceci s'applique à la théorie du droit mais point au fait juridique l u i (1) Cf. S Z E N D E (439), pp. 68-69 qui a consacré une étude (introuvable à

l'heure actuelle) aux incidences sociologiques et au sort gnoséo-sociologique de la théorie d'EiNSTEiN dont la disgrâce passagère sous le stalinisme constitue un fait de fausse conscience caractérisé. (2) A R I S T A R Q U E , de Samos, a émis l'hypothèse héliocentrique au III« siècle avant Jésus-Christ ; il fut accusé d'impiété. Son exemple prouve que l'état de la réflexion grecque aurait permis très tôt le dépassement du géocentrisme et, si ce dépassement n'eut pas lieu, les raisons en sont gnoséo-sociologiques : le système de P T O L É M É E correspondait scientifiquement à l'ethnocentrisme grec. Que ce problème d'égocentrisme collectif soit en même temps un problème de dialectique, ceci n'a pas besoin d'être plus longuement démontré.

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même (1) ; elle englobe malaisément le fait religieux primitif. On peut, enfin, définir traditionnellement l'idéologie comme l'ensemble des théories d'un mouvement politique ; cette définition, qui fait litière de tout l'acquis du marxisme, est une solution de facilité. E n définissant, par contre, l'idéologie comme la systématisation théorique d'une vision dédialectisée (réifiée) un dénominateur commun valable est proposé pour des superstructures aussi différentes que la morale, la religion ou le phénomène juridique dans son ensemble, de même que pour les aspects variés de l'aliénation politique parmi lesquels l'idéologie ethnocentriste fera l'objet d'un chapitre spécial. — Mécanismes de la dédialectisation.

Que cette dédialectisation soit parfois tributaire d'une psychologie conservatrice intéressée (konservatiue Interessenpsychologie), comme le stipule implicitement le marxisme, cela paraît vraisemblable. L a formule de Scheler est frappante : « les classes inférieures préfèrent les considérations de devenir, les classes supérieures les considérations d'être » (2). G. Salomon a donc en un sens raison de définir le marxisme comme la synthèse d'une psychologie d'intérêts et d'une philosophie sensualiste (3), mais l'enseignement principal de l'étude de l a conscience utopique est que la dédialectisation (spatialisation) du temps historique peut être indépendante de tout intérêt conservateur, conscient ou non. E n réifiant l'avenir, la conscience prolétarienne aboutit à l a même structure schizophrénique du temps historique (4) que l a bourgeoisie en réifiant le passé ; le processus d'idéologisation du marxisme orthodoxe en est témoin. Lukàcs a pu reprocher à la conscience bourgeoise d'être
(1) K E L S E N [(256), p. 458] a beaucoup insisté sur l'importance de cette distinction du point de vue de la théorie des idéologies précisément. Evidemment, la « Rechtstheorie » peut être comprise comme une théorie destinée à masquer la vraie nature de la réalité sociale ; le droit lui-même est un fait social, expression d'un rapport de forces sans doute, mais étranger à toute fonction de déguisement. Or, l'ennui est qu'en même temps le droit est une superstructure (et même la superstructure type) et, en plus, un fait réificationnel caractérisé. Il en est de même du fait religieux primitif, superstructure réificationnelle sans doute, mais nullement idéologie dans le sens de Verhûllungstheorie ; c'est sans doute la seule façon que possède le primitif pour exprimer sa socialité. On voit à quel point il est difficile d'éviter la confusion en définissant l'idéologie en fonction de son seul rôle de facteur de déguisement social. (2) « Die Unterklassen stets zur Werdensbetrachtung, die Oberklassen relèverait essentiellement des idola fori et des idola tribus. Une critique du langage aurait été proche des préoccupations de M A R X . E n somme, la théorie de l'idéologie chez M A R X serait un mélange de nominalisme, d'empirio-sensualisme et de psychologie d'intérêts (« Nominalismus und Empirio-Sensualismus
in Verbindung mit Interessenpsychologie » (SALOMON zur Seinsbetrachtung neigen. » M . S C H E L E R (414), p 207. (3) G . SALOMON souligne la parenté M A R X - B A C O N . L'idéologie chez M A R X

formule frappante est à retenir. P. S Z E N D E a, de son côté, beaucoup insisté dans ses divers écrits sur le caractère progressiste de l'expérience sensible qu'il assimile d'ailleurs hâtivement à la saisie dialectique du réel. (4) Schizophrénique dans le sens de MINKOWSKI (spatialisation de la durée dans le rationalisme morbide).

(410), p. 395) ; cette

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une « conscience post festum » (1), mais on n'est que trop tenté de lui répondre que la conscience utopique est de son côté, celle d'une « conscience ante festum » dans le sens littéral du terme ; la conscience de la fête constamment promise pour le lendemain. En mettant la critique de la réification au centre de sa conception de la philosophie dialectique, Lukàcs restreint en tout cas d'autant l'importance du facteur « psychologie d'intérêts » ; de ce point de vue sa pensée marque un progrès par rapport à celle de Marx. De plus, i l jette le pont menant par le biais de la réification de l'avenir (la conscience utopique) au relationisme total. L'orthodoxie marxienne s'étant de son côté engagée sur le chemin diamétralement opposé (épistémologie dogmatique de vérités définitives, dénonciation de la mystification consciente ..chez l'adversaire, dichotomisation sociocentrique), nous avons là, incidemment, un des aspects du « problème Lukàcs » qui a fait couler tant d'encre. E n effet, le marxisme officiel récusant — et pour cause ! — toute critique de la conscience utopique, se condamne par là à ne jamais dépasser le stade du concept partiel de l'idéologie. Inversement, l'importance accordée à la réification permet de soustraire les processus de dédialectisation de la conscience à l'emprise exclusive de la psychologie d'intérêts et le sort (ou si l'on veut : les « Aventures ») de la dialectique dans les cadres de l'orthodoxie offre i c i encore une possibilité de vérification expérimentale. — Psychologie des foules et fausse conscience. Dès lors, i l est possible d'aller un peu plus loin et de chercher les causes de la dédialectisation au-delà du niveau de l'engagement politique conservateur ou progressiste, c'est-à-dire au-delà du facteur d'intérêt, mais aussi au-delà du facteur réificationnel. Ziegler (qui a subi l'influence de Pareto plus que celle de Marx (2) est l'un des seuls à signaler l'importance des constantes de la psychologie des foules dans les processus d'idéologisation. C'est presque un lieu commun cependant; mais la plupart des théoriciens de l a fausse conscience (Pareto excepté) gardent de leur héritage marxiste un respect de la masse et une méfiance vis-à-vis de tout ce qui peut paraître une critique, fut-elle indirecte, de l'action collective. Rien d'étonnant qu'une étude comme celle de G. Le Bon comportant, à côté d'intuitions remarquables,
(1) L U K À C S (309), p. 255. « Le passé qui domine le présent, la conscience post festum (das post festum Bewusstsein) dans laquelle s'exprime cette domination ne sont que la traduction (der gedankliche Ausdruck) d'un fait économique fondamental en régime capitaliste (et uniquement en régime capitaliste) : expression réifiée (der verdinglichte Ausdruck) de la possibilité inhérente aux rapports capitalistes de se renouveler et de s'étendre grâce aux contacts incessants avec le travail vivant. » Passage merveilleux mais, lorsque L U K À C S évoque, en 1923, le système socialiste où le présent dominera le passé, il est permis d'être sceptique, en 1961.
(2) Z I E G L E R (477).

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des jugements plus que désabusés sur l'avenir du socialisme (1) n'ait suscité nul intérêt en milieu marxiste. Quant à l'étude de Freud (2), elle a partagé les critiques marxistes de la psychanalyse en en canalisant les plus sévères. Or, de façon générale, la psychologie des foules est prédialectique ; elle crée un terrain propice pour l'action dédialectisante de la réification et aussi pour celle des propagandes. C'est là sans doute un moment important du processus d'idéologisation, lorsque devant l'exigence de l'efficacité immédiate une propagande renonce à s'appuyer sur une vision dialectique du monde (3). Freud a souligné l'importance de l'identification avec le chef ; or, la fonction identificative est, en épistémologie, une fonction dédialectisante et spatialisante. Dire que le complexe du « père extrême » (dont le « principe du chef » n'est que le cas extrême) appartient à un ensemble anti-dialectique de fausse conscience, est a priori une affirmation vide de sens ; vue à travers la double appartenance (psychanalytique et épistémologique) du concept d'identification cela prend, par contre, une signification précise. L a psychologie des foules est antidialectique par son goût du schématisme, par son horreur de la nouveauté (4), par son incapacité de structuration (le temps des foules, succession non structurée de moments présents, est analogue à la temporalité de la « fuite des idées » étudiée par Binswanger), par sa tendance dichotomisante (manichéiste) enfin. On comprend que son irruption dans la conscience politique à la faveur des grandes émotions collectives puisse avoir des effets parallèles aux deux facteurs précédemment envisagés : la psychologie conservatrice et la réification de la conscience.
***

Une étude de M . G. Vedel (5) illustre significativement cette convergence. Sous le titre Le rôle des croyances économiques dans la vie politique, cet article est en réalité l'analyse d'un
(1) Cf. ce passage : « ... n'oublions pas qu'avec la puissance actuelle des foules, si une seule opinion pouvait acquérir assez de prestige pour s'imposer, elle serait bientôt revêtue d'un pouvoir tellement tyrannique que tout devrait aussitôt plier devant elle. L'âge de la libre discussion serait alors clos pour longtemps... ». Nous laissons au lecteur le soin de décider si ce passage ressortit aux « intuitions remarquables », aux t jugements désabusés », ou aux deux. (3) Evidemment, là encore, il y a deux niveaux : le niveau de la fausse conscience qui correspond à la structure anti-dialectique de la vision du monde des foules en tant que telle, et le niveau idéologique qui donne à ces structures une apparence de système avec — parfois — une prétention dialectique (illusion de dialectique). Le marxisme était de ce point de vue un pari : peut-on faire de la propagande efficace avec des données dialectiques, c'est-à-dire n'offrant aucune économie d'effort intellectuel. Ce pari s'est soldé par un échec et cet échec est une dimension — un peu méconnue — de la signification historique du marxisme orthodoxe. (4) L E B O N (290), p. 38. Cf. le misonéisme connu des schizophrènes, « paleologic thinking tends to perpetuate existing conditions » [ARIETI (12)].
(5) G. VEDEL (457). (2) FREUD (166).

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aspect de la fausse conscience économique mais — et ce point est important — le mécanisme de dédialectisation, indépendant dé toute psychologie d'intérêt, dépend i c i essentiellement de l'incapacité de synthèse (incapacité dialectique) de la psychologie des foules. On aboutit ainsi à des résultats très proches de ceux des analyses marxistes — certaines des formules de M. Vedel rappellent de près celles de Marx (1) — mais sans être obligé de faire appel à la notion de conscience de classe. I l y est question par exemple de contradiction « résolue par une synthèse de nature magique» (2) ; nous avons vu ailleurs le rôle analogue de l'illusion de totalité dans les processus d'idéologisation. Or, entre le mécanisme décrit par les marxistes (« scotomisation d'une dialectique du devenir par intérêt conservateur ») et celui mis en évidence par M . Vedel (« incompréhension des structures concrètes par suite de l'incapacité synthétique de la psychologie des foules»), i l n'existe nulle incompatibilité de principe : ce sont là deux aspects divers de la saisie sous-dialectique et partant idéologique de la réalité sociale. Les variations de la qualité dialectique de la conscience jouent donc un rôle primordial dans les processus de l'aliénation sociologique ; son importance dans l'aliénation clinique sera dégagée ultérieurement. Ces variations sont fonction de facteurs variés : psychologie conservatrice tendant à nier le caractère dialectique des catégories économiques d'un système économique donné, réification de la conscience facteur de spatialisation de la durée, irruption d'éléments archaïques pré-dialectiques, action des propagandes qui paient leur efficacité en dispensant de l'effort qu'exige la position dialectique des problèmes, défocalisation de la pensée par l'entrée en scène de systèmes privilégiés (égocentrisme collectif) avec régression à un stade pré-dialectique analogue à la pensée enfantine et comportant notamment une prévalence des fonctions spatiales avec déchéance de la temporalisation dialectique. Une hiérarchie de ces facteurs est d'autant plus malaisée à établir que leur importance respective est variable selon les cas. Il est probable que le marxisme a surestimé le rôle de l'intérêt conservateur comme facteur de dédialectisation ; i l a totalement ignoré celui des constantes de la psychologie collective. Il en est de même de la question des rapports entre égocentrisme et dialectique (action dédialectisante de l'égocentrisme individuel et collectif) qui n'a jamais été l'objet d'une élaboration systématique du côté marxiste (3).
(1) t L'opinion fausse ne devient pas vraie en se généralisant, mais elle transforme la réalité. » ( V E D E L (457), p. 47). « L'idéologie devient une puissance matérielle en s'emparant des masses. » (MARX, Critique de la philosophie du droit de Hegel.) (2) V E D E L (457), p. 46. Le terme « magique » est d'ailleurs dominant dans l'étude de M . V E D E L ; on remarquera que la schizophrénie a pu être qualifiée de psychose magique par excellence. Cf. R O H E I M (405). (3) Nous nous permettons cependant de renvoyer à nos deux études [(176), 1948 et (179), 1949] qui contiennent l'esquisse d'une théorie de l'égocentrisme collectif en tant que saisie sous-dialectique et spatialisante (schizophrénique) de la réalité sociale, mais sans élaboration systématique étant donnée la dimension de ces contributions.

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— Le point de vue de Vilfredo

Pareto.

Il est intéressant d'examiner comment le caractère dialectique du drame de l'aliénation se reflète dans la pensée de V. Pareto. L'auteur du Traité de Sociologie est l'un des principaux théoriciens de la fausse conscience, le seul sans doute à aborder le problème dans une optique conservatrice. (« Karl Marx de la classe bourgeoise») (1). Il n'est pas question de résumer i c i cette théorie touffue et d'ailleurs fort notoire. Pareto voit l'histoire comme une circulation des élites ; i l distingue, non sans arbitraire, entre actes logiques et actes non logiques et admet le rôle historique prépondérant des derniers (2). « Le grand facteur de l'évolution des peuples n'a jamais été la vérité, mais l'erreur», constate de son côté Le Bon (3). L'homme agit en fonction de certaines constantes de sa «nature» appelées « résidus » ; i l explique ultérieurement son action à l'aide de systèmes justificatifs dits «dérivations» (4). Le détail parfois critiquable de cette conception est hors de notre sujet. Son idée centrale est séduisante : nous avons vu que dans ses rapports avec la fausse conscience, l'idéologie peut être définie comme une dérivation par rapport à un résidu (5). On a comparé Pareto à Marx ; le rapprochement avec Mannheim est sans doute plus fructueux. E n liant sa théorie de la circulation des élites à une critique de la fausse conscience, Pareto dénonce en fait la pensée utopique (sa critique anticipée du stalinisme demeure valable) ; mais en postulant dans l'analyse concrète de la plupart des résidus, la constance extra-historique de la nature humaine, i l tombe lui-même dans l'idéologie. C'est donc une critique de l'utopie sans être celle de l'idéologie (le cas de l'orthodoxie marxienne est l'opposé ), ce qui explique ses possibilités d'intégration conservatrice. Or, i l ne saurait y avoir de critique conséquente de l'une sans l'autre et le critère dialectique de l'idéologisation joue en l'occurrence le rôle de pierre d'achoppement (6). Ce critère réapparaît, en effet, chez Pareto, mais i l est « remis sur la tête ». L a
logique, 1923. Cf. B O U S Q U E T (77), p. 23. (2) Cf. B O U S Q U E T (77), Z I E G L E R (477) (3) L E B O N (290), pp. 73-74.

(1) Ce mot est du journal socialiste italien Avanti, dans son article nécroet les exposés très critiques de R.

A R O N (17) et (18). Les développements qui suivent sont très largement tributaires de ces deux dernières contributions.

(4) L a coïncidence terminologique avec la notion de Dérivât de G. SALOMON est fortuite. L'idéologie est, d'après notre définition, une dérivation de la fausse conscience dans le sens de P A R E T O , mais un Dépravât (= saisie sous dialectique) dans le sens de SALOMON. (5) En psychopathologie, le système délirant est une dérivation, mais la détermination du « résidu » pose le problème délicat du trouble générateur dont il sera question plus loin. (6) L A S W E L L définit l'utopie comme une « contre-idéologie systématique » (an utopian myth can be defmed as a systematic counter-ideology) [(287), . 14, note]. Il ne voit pas du tout l'élément commun : le refus de la durée istorique dont seul le lieu d'irruption varie: présent pour l'idéologie et avenir (« avenir-chose ») pour l'utopie. Le stalinisme à été à la fois idéologie et utopie ; l'hiatus temporel entre présent et avenir est devenu après la prise du pouvoir hiatus spatial entre système privilégié et résidu non privilégié (sociocentrisme). t Les utopies sont réalisables », disait B E R D I A E F F .

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circulation des élites créerait — à en croire cet auteur — une illusion de progrès ; en vérité les « élites » qui se succèdent au pouvoir se valent. Les mouvements politiques, eux, sont obligés de faire semblant de croire à la possibilité d'un progrès réel ; mais par rapport au désir de puissance agissant comme résidu (1), ce postulat d'un progrès possible est une dérivation, autrement dit, en langage marxiste, un phénomène de fausse conscience. « Seul peut croire- à l'existence d'une évolution celui qui s'en tient aux dérivations et les transforme en fétiches de caractère absolu» (!) écrit 0 . Ziegler interprétant, d'ailleurs critiquement, cette thèse de Pareto (2). En somme, c'est simple : pour Pareto l'Histoire est antidialectique ; c'est la croyance à la dialectique qui, en se réifiant, deviendrait fausse conscience. L a seule idéologie est l'utopie. L'homme qui croit au progrès n'est qu'une dupe ; seuls les Calliclès et leurs émules sont dans le vrai. Une justice est à rendre à Pareto : l'anhistorisme foncier du conservatisme social apparaît i c i sans masque. Le progrès existe cependant ; le caractère utopique ne réside donc pas dans la croyance au progrès mais soit dans l'illusion de son arrêt au moment utopique, soit dans une conception non dialectique des rapports du présent et de l'avenir qui, vus dans une optique utopiste, cessent d'être les moments d'une totalité (3). Ce n'est pas une conception trop dialectique du présent, mais une conception insuffisamment dialectique de l'avenir qui marque le caractère utopique d'une conscience. S'il est permis de parler d'une conscience utopique chez certains penseurs des lumières, ce n'est pas parce qu'ils se croyaient promoteurs du progrès — cette prétention était justifiée — mais dans la mesure où l'estimant définitif, ils postulaient son arrêt ultérieur ; à l'égal des autres formes de fausse conscience, la conscience utopique est inséparable d'une vision anhistorique. Il en est de même du marxisme dont la potentialité utopique se situe au niveau de la théorie dfc la Vorgeschichte (4), c'est-à-dire au niveau où cesse la dialectique. L a
(1) Z I E G L E R souligne la parenté intellectuelle N I E T Z S C H E - P A R E T O ; la circulation des élites c'est un peu la sociologie de l'éternel retour. L'auteur de la Volonté de puissance aura été, dans une certaine mesure, le H E G E L du « Karl M A R X bourgeois ». (3) L a République de P L A T O N est une utopie parce que : a) son instauration était supposée arrêter l'Histoire et, b) l'état d'Athènes du temps de P L A T O N et son état au moment utopique sont considérés comme deux points fixes que nulle histoire concrète n'est censée unir en « bonne forme ». L a pensée utopique n'est donc pas une pensée trop dialectique mais le contraire ; c'est à ce titre qu'elle rejoint les autres formes de fausse conscience. (4) Cf. (321), p. 74. « Les rapports de production bourgeois sont la dernière forme contradictoire du processus de production sociale... Avec cette formation sociale s'achève donc la préhistoire (Vorgeschichte) de la société humaine. » Phrases lourdes de signification. M A R X ne stipule pas expressément l'arrêt de la dialectique historique, mais il admet implicitement sa possibilité. De fait, pour de nombreux marxistes, la conquête de la Nature devait remplacer à ce moment l'auto-conquête historique de l'homme : un combat spatial prend la place du combat temporel. Il est impossible de ne pas évoquer ici l'extraordinaire épopée soviétique de la conquête de l'espace. D'autre part, en employant le mot « préhistoire » M A R X sépare avec une brutalité voulue le socialisme de toutes les autres formes sociales précédentes, postulées comme un ensemble
v

(2) Z I E G L E R (477), p. 681.

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conception de Pareto résiste ainsi mal à l'épreuve des faits. I l était cependant nécessaire d'en parler, et ceci pour deux raisons. D'abord, son importance est telle qu'une étude de la fausse conscience ne pourrait se prétendre complète en l'ignorant ; ensuite, parce que pour le rôle de la dialectique dans les mécanismes de la fausse conscience, une critique des idées de Pareto se révèle singulièrement instructive. Elle montre — dans un miroir déformant si l'on veut — combien le drame de l'aliénation ne saurait être que dialectique. — Dialectique de la totalité et dialectique du devenir. Cette conception dialectique de l'aliénation est avant tout tributaire d'Histoire et Conscience de Classe. Dans le processus d'idéologisation le sort — et la décadence — de la dialectique de la totalité et celui de la dialectique du devenir sont souvent solidaires. Ainsi l'ethnocentrisme apparaît comme le refus réificationnel d'une dialectique de la totalité à son niveau « fausse conscience » (Adorno) et comme le refus d'une dialectique de l'Histoire au niveau idéologique. Dialectique de totalité et dialectique du devenir ont trouvé au cours de l'histoire des idées des expressions presque pures. Le gestaltisme est la forme par excellence d'une dialectique de la pure totalité sans soubassement génétique. Cette circonstance n'a pas échappé aux théoriciens marxistes orthodoxes qui ont centré leur critique sur ce point (1) ; elle est justifiée à ceci près qu'en vertu du postulat «tout ou rien» ( « n o i r » ou « b l a n c » ) de l'orthodoxie, ces auteurs confondent la notion de « théorie insuffisamment dialectique » avec celle de « théorie non dialectique ». Certains écrits d'Engels (2) et de Plechanov (3) sont, par contre, des exemples d'une dialectique du devenir presque pure, étrangère dans une large mesure aux problèmes de structure. Or, ces deux aspects de la dialectique sont inséparables (4) et on est bien tenté de rééditer à leur sujet le mot célèbre de Kant. Une dialectique du seul devenir est aveugle, car le devenir historique présuppose une axiologie et la valeur est inséparable de la structure (à moins que l'on ne s'arrête à la solution d'une valorisation hétéronomique, ce qui ne donne qu'une illusion d'historicité comme on le verra plus loin. (5) De son côté une dialectique de la pure structure
virtuellement homogène. Une fois le socialisme réalisé (ou supposé tel), cette ligne de démarcation temporelle devient séparation rigide dans l'espace et les bases d'une évolution vers la dichotomisation sociocentrique sont posées. (1) Notamment de R. G A R A U D Y (184) et aussi la revue La Raison, passim. (3) Par exemple l'essai d'ailleurs admirable (et oublié) de P L E C H A N O W , Bei~ trâge zur Geschichte des Materialismus : Holbach, Helvetius, Marx. (4) Le fameux « changement de la quantité en qualité » est l'aspect dynamique du principe de la totalité comme nous le montrerons plus loin. (5) Cf. L U K À C S (309), p. 196 et suite, une critique remarquable de ce que nous appelons une « dialectique du pur devenir ». \ L a dialectique des Eléates montr- bien les contradictions inhérentes au mouvement en général ; l'objet mouvant demeure inchangé. Que la flèche volant soit en mouvement ou au repos, peu importe — elle demeure dans le tourbillon dialectique inchangée dans son objectivité (Gegenstândlichkeit) comme flèche, comme chose... Chez M A R X , par contre, le processus dialectique transforme les formes objectives des objets (die Gegenstândlichkeitsformen der Gegenstânde) en un processus, en un flux. >
(2) Par exemple L . F E U E R B A C H .

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(comme le gestaltisme) est effectivement suspendue dans le vide (1) et la tentation surgit dès lors de chercher dans le domaine des essences l'explication que l'on n'a pas voulu demander à la génétique. On voit que ces deux grands aspects de la dialectique résistent mal séparément à la tentation idéaliste. Une des significations essentielles d'Histoire et Conscience de Classe consiste précisément en ce qu'elle ne sépare pas ces deux aspects de la dialectique ; ce fait — dans lequel certains pourraient être tentés de voir un signe de l'indifférenciation de l'appareil conceptuel d'un penseur relativement jeune (2) — constitue à notre sens la dimension de la pensée de Lukàcs qui permet à cet ouvrage d'être un véritable lieu géométrique des différentes formes de l'aliénation, aliénation clinique comprise. Accusé d'idéalisme, Lukàcs apparaît i c i comme le plus matérialiste des penseurs car la synthèse de ces divers aspects de la dialectique contient implicitement le principe du matérialisme historique en tant que sociologie dialectique et historique de la totalité concrète. Mais, cette constatation est peut-être une caution ; elle n'est pas une preuve car Histoire et Conscience de Classe — pas plus que tout autre ouvrage — n'est un texte sacré. Pour une théorie sociologique de l'aliénation, les enseignements de l'étude de la schizophrénie possèdent par contre une valeur expérimentale. Or, ils confirment la conception de Lukàcs : dans les tableaux cliniques de la schizophrénie, décadence de la dialectique de la totalité (avec comme forme extrême la dissociation) et décadence de la dialectique du devenir (avec comme forme extrême la catatonie) semblent bien solidaires. Joseph Berze a défini la schizophrénie comme une grande expérience de la Nature (grosses Natur ex périment) (3). Anticipant sur des conclusions ultérieures nous pouvons dès maintenant la qualifier de grand fait expérimental de la pensée dialectique et du problème sociologique de l'aliénation en même temps. E n effet, s'il est exact que la notion de saisie non dialectique^ou sous-dialectique du réel possède dans le domaine des faits une expression aussi tangible que peut l'être une affection mentale, cela prouve — et la démonstration n'en est pas sans doute superflue — que la notion de « pensée dialectique » n'est ni un concept polémique à validité objective douteuse, n i , au contraire, une « essence » indépendante et comme antérieure à toute psychologie (dans le sens de Brentano et de Husserl) mais l'expression de quelque chose de réel ; la dialectique « existe » dans la mesure où la schizophrénie existe (4). Dans cet ordre d'idées la « déduction» possible de
(1) Cf. G A R A U D Y (184), dont la critique est juste à ceci près, que le daltonisme génétique est propre de certains gestaltistes et n'est pas consubstantiel du gestaltisme. (2) Cf. la critique de K. A X E L O S [(309), édition française, préface, p. 8 et passim], qui ne nous semble pas fondée : l'indifférenciation terminologique de L U K À C S traduit en réalité une saisie profondément concrète du réel qui a certainement profité de la grande leçon bergsonienne. (4) Un psychiatre ayant demandé à l'auteur de ces lignes de définir la dialectique, nous avons cru pouvoir donner la définition suivante : « La dialectique, c'est le contraire de la manière de vivre et de penser des schizophrènes ».
(3) J. B E R Z E (51), p. 55.

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la schizophrénie dans notre hypothèse initiale (syndrome réificationnel) comporte la signification d'un test expérimental pour la conception de l'aliénation qui est la base de notre étude. La phénoménologie d'une affection mentale peut ainsi comporter par rapport à l'aliénation sociale une signification littéralement expérimentale. Cette constatation méthodologique est susceptible d'être élargie. On peut, en effet, objecter à notre étude de manquer de base expérimentale et à ses résultats d'être sans valeur pratique : définir la fausse conscience comme une structure schizophrénique et la schizophrénie comme une forme individuelle de la fausse conscience serait tourner en rond, se livrer à un jeu stérile avec des concepts, faire de la métaphysique, en un mot. Or, rien n'est plus étranger à nos buts que de vouloir faire de la métaphysique. Mais l'évaluation quantitative des résultats expérimentaux n'est pas la seule forme d'approche empirique légitime en sociologie. L'étude critique des idéologies (telles qu'elles se présentent dans le journalisme par exemple) est une voie d'approche légitime, empirique sinon expérimentale, particulièrement lorsque ses résultats convergent avec ceux des recherches expérimentales. H . Aubin est le premier à notre connaissance à employer le terme de « parallélisme socio-pathologique» (1). La constatation que les différentes manifestations concrètes de l'aliénation sociologique ont pour dénominateur commun une déchéance dialectique et que, d'autre part, un secteur de l'aliénation clinique intègre des formes pathologiques de l'existence et de la conscience non dialectique (réifiées), correspondent à un aspect de ce parallélisme. Or, dans les cadres de ce dernier les termes sociologique et clinique jouent réciproquement le rôle de donnée expérimentale et le fait qu'il s'agisse là de données expérimentales « spontanées » ne constitue pas une différence sensible. La fausse conscience est « expérimentale » par rapport au fait clinique car elle élimine une partie des facteurs individuels (le « facteur tertiaire » de C Schneider) qui font obstacle à la conceptualisation en psychopathologie (2). Dans cet ordre d'idées, i l est permis de dire sans trop de paradoxe que la « pensée déréaliste » en psychologie sociale ne possède pas seulement un caractère schizophrénique, mais qu'elle constitue dans un certain sens une forme plus pure de schizophrénie que l'affection mentale du même nom. Inversement, par rapport au
On s'efforcera d'établir plus loin que ce n'est pas une boutade. Il en résulte, que le concept même de pensée dialectique (qui ne fait que commencer à pénétrer dans les milieux non-marxistes) trouve là sa justification. La schizophrénie existait dans le monde avant H E G E L . D'autre part, cette définition (avec la déduction symptomatologique à l'appui que nous allons tenter) entre dans les cadres de la défense de la schizophrénie comme concept nosologique unitaire. Deux notions discutées se confirment mutuellement. (1) H . Au BIN ( 2 1 ) , p. 7 1 . Mais nos études antérieures sur la réification en psychopathologie sont, de fait, des applications de ce parallélisme. (2) C . SCHNEIDER distingue en dehors des symptômes primaires et secondaires de la schizophrénie, des symptômes tertiaires, tributaires de la personnalité individuelle : un professeur délire autrement qu'un cultivateur [ ( 4 2 2 ) , p. 90]. Quant à la différence entre syndromes primaires et secondaires, voir" plus loin, p. 1 7 2 sq.

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concept de fausse conscience, qui est en fin de compte une abstraction, la schizophrénie constitue, elle, une réalité vivante, tangible. Ces considérations expliquent que, malgré son caractère apparemment tautologique, l'énoncé du caractère schizophrénique de la fausse conscience puisse enrichir nos connaissances et contribuer à préciser les concepts en jeu dans les deux sens. La confrontation socio-pathologique aboutit ainsi à la confirmation de l'unité nosologique — discutée — de la schizophrénie, à une présomption en faveur du concept total (structurel) de l'idéologie (Mannheim) et en fin de compte à une théorie unitaire («concept total») de l'aliénation en mesure d'englober à la fois les manifestations de l'aliénation sociale et celles de l'aliénation clinique.

CHAPITRE

III

ESQUISSE D'UNE AXIOLOGIE DE L'ALIÉNATION
«...signification et conscience de classe c'est tout u n » . de Karl Marx, p. 208.

Calvez : La pensée

« L a forme est le plus haut juge de l a vie. Une force » directrice, u n é l é m e n t éthique est contenu dans l a » c a p a c i t é structurante ; le seul fait d'être s t r u c t u r é » comporte déjà u n jugement de valeur implicite» (1). L u k à c s : Die Seele und die Formen, p. 370.

L'orthodoxie marxienne a toujours é t é stérile dans le domaine axiologique. M . Ruyer» dans son petit livre, ne consacre que deux pages — bien dans la note lukacsienne au demeurant — à l'axiologie i m p l i cite d u m a t é r i a l i s m e historique (2). Mais i l ne cite aucun ouvrage d'axiologie marxiste, et pour cause. Cette stérilité est l'une des nombreuses conséquences de l'idéologisation d u marxisme officiel qui, en ramenant l a réflexion marxiste au niveau pré-dialectique, l'a d u m ê m e coup r a m e n é e à u n niveau p r é axiologique. Dans son t r a i t é de m a t é r i a l i s m e historique, Boukharine a f o r m u l é une théorie instrumentale de la morale ; cette conception a survécu à son auteur. De plus, l'existence d'une théorie de la valeur (économique) dans Le Capital a c r é é l'illusion qu'il y aurait bien une axiologie marxiste. Or, si l a théorie de l a valeur économique de M a r x n'est pas une axiologie, elle n'en est pas daisantage l a négation. Elle en est le négatif dans le sens photographique. L'analyse marxienne est l a phénoménologie d'un processus de dévalorisation réificationnelle qui montre comment, dans l'économie capitaliste, l a marchandise devient valeur et l'homme devient marchandise. Il en résulte qu'une axiologie (1) Die Form ist die hôchste Richterin des Lebens. Eine richtende Kraft, ein Ethisches ist das Gestaltenkônnen und ein Werturteil ist in jedem Gestaltetsein enthalten. (2) « Il y a, dans le marxisme philosophique, une thérapeutique par la conscience, qui fait penser à la thérapeutique freudienne, mais qui rappelle aussi le spinozisme des derniers livres de l'Ethique. Elle invoque, non Vidée d'Infini, et de Nature naturante, mais Vidée de Totalité, empruntée à Hegel. L'homme pleinement conscient n'est plus l'homme économique, pris au piège de ses propres œuvres, il est libre, car il s'est approprié son « essence totale », il ne laisse plus sa volonté se transformer en nature sociale ; il transforme la nature en volonté. Il est à la fois sujet et objet du devenir; il est dé s allé né. Il serait donc peut-être encore plus exact de dire que le naturalisme axiologique du marxisme a tendance à passer, non à l'idéalisme objectif et mystique, comme chez SPINOZA, mais à l'idéalisme de la Liberté. » [Philosophie de la Valeur, p. 138.) Souligné par nous.

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marxiste qui voudrait dépasser l a théorie économique a u n chemin tout t r a c é : l'extrapolation n é g a t i v e des analyses d u Capital. Ce chemin conduit obligatoirement vers une réévaluation m a t é r i a l i s t e de certaines axiologies dialectiques non marxistes : l a convergence L u k à c s - D u p r é e l est entre autres significative. D e fait Histoire et Conscience de Classe, véritable axiologie de l'action historique prolétarienne, contient i m p l i citement tous les éléments d'une théorie marxiste des valeurs s u p é rieures. Ce sont ces éléments que nous allons essayer de d é g a g e r . Seront donc étudiés successivement : 1) les (rapports entre totalité et valeur ; 2) l a structure spatio-temporelle d u processus de dévalorisation réificationnelle ; 3) l a valeur réifiée, autrement dit le s a c r é social. — Totalité et Valeur Cl).

Selon M . Ruyer, « toute forme peut ê t r e considérée comme une valeur capitalisée, et tout capital peut ê t r e considéré au fond comme mnémique, parce que toute forme subsiste m n é m i q u e m e n t » (2). Les valeurs négatives sont souvent de mauvaises formes ou des formes faibles, « le langage courant c a r a c t é r i s e souvent u n ê t r e ou une œ u v r e m a n q u é e en l a réduisant à sa matière. U n mauvais discours n'est que verba et voces ; une mauvaise musique n'est que d u bruit, u n tableau sans art u n barbouillage, une mécanique sans rendement, une ferraille...» (3). R i e n de surprenant à ce que le principal théoricien contemporain de l a t h é o r i e de l a forme, W . Kôhler, soit en axiologie promoteur d'une conception gestaltiste. Pour K ô h l e r (4), le c a r a c t è r e essentiel de la valeur est le fait d'être exigé (requiredness) ; or, ce requiredness est difficile à s é p a r e r d'un certain contexte formel. « E n r é s u m é » , écrit M . Ruyer, « pour K ô h l e r , forme dynamique et requiredness ou valeur, ayant exactement les m ê m e s propriétés, sont une seule et même chose* (5). L e point de vue que défend dans YArt et la Morale M . C h . Lalo, est analogue dans l'ensemble. Pour M . Lalo, la valeur est avant tout un concept énergétique, équivalent moral en quelque sorte de la notion d'énergie physique. « Depuis que Nietzsche l'emprunta aux économistes , et la transmit aux pragmatistes contemporains, la notion de valeur joue dans la spéculation philosophique, u n r ô l e semblable à celui que tient l'énergie ou celle de force dans la science moderne. L a force ou l'énergie sont à l'origine de tout p h é n o m è n e : au commencement é t a i t l a force. Mais on ne peut les définir ou m ê m e les constater que par leurs effets, qui sont précisément ces phénomènes. Par exemple, pour expliquer des mouvements mécaniques ou des combinaisons chimiques, i l faut leur supposer pour cause une modification d'énergiss interatomiques ou électriques, que d'ailleurs nous ne connaissons pas, sinon par d'autres effets, t r è s divers qualitativement, bien qu'ils ne soient pas sans une commune mesure quantitative. Notre pensée isole (1) Nous employons les termes « Gestalt » et « totalité concrète » comme des expressions svnonymes ; le problème de leurs rapports mutuels sera envisagé ailleurs. D'autre part, dans les textes cités (notamment de R U Y E R ) , le mot « forme » est naturellement utilisé dans son acception gestaltiste sans relation avec la « forme » aristotélicienne.
(4) (5)

(3) Ibid., p. 32 (souligné par nous).

(2)

R. RUYER

(409), p.

25.

W . K Ô H L E R (261), pp. 63-102. R . R U Y E R (409), p. 145 (souligné par nous).

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ainsi des notions hypothétiques et abstraites, seules capables d'expliquer des relations c o n c r è t e s » (1). U n d e u x i è m e fait qui frappe l'attention de M . Lalo est que l'existence axiologique a comme support des éléments qui, pris en euxm ê m e s , sont dépourvus de valeur. « Tout impératif conscient est la reconstruction d'une action c o n c r è t e par des éléments séparés dont chacun pris à part n'a pas de valeur, ou d u moins, n'a pas une valeur du m ê m e ordre ; mais dont l'assemblage ou l a synthèse a pour caract è r e essentiel d'acquérir précisément cette valeur » (2). « Toutes les valeurs é t a n t essentiellement c o n c r è t e s sont en principe aussi c o m plexes l'une que l'autre. Nous allons vers chacune avec l ' â m e tout entière comme Platon le disait d'une seule d'entre elles, la vérité... Prise à part, chacune est pourtant anesthétique, comme à l'état isolé, les conditions préalables de l a vérité sont alogiques, ou comme les éléments de la vie sont inanimés » (3). « Pour des raisons d u m ê m e ordre, i l faut dire que les bases de toute la morale sont amorales. La synthèse d'éléments amoraux devient moralité. « E n principe donc, l a genèse des valeurs est la m ê m e dans le domaine de la connaissance ou de la» vérité, dans celui du jeu ou de la beauté, dans celui de l'activité sérieuse ou de la m o r a l i t é : chacune des valeurs est toujours la synthèse d'éléments sans valeur, et elles diffèrent entre elles par la forme particulière que r e v ê t ce groupem e n t » (4). L a valeur est, en somme, un tout indivisible en tant que valeur ; aussi est-elle d é t r u i t e par l'analyse qui ne laisse intactes que les briques, mais disloque l'édifice axiologique. M . Lalo emploie le mot « s y n t h è s e » . Nous pouvons y substituer celui de «forme» (Gestalt). O n aboutit ainsi à cette formule : la valeur est une qualité Enfin, « tous les impératifs et toutes les valeurs conscients peuvent se ramener à quelques applications de cette formule t r è s générale : l'organisation réfléchie ou volontaire de la vie, vie physique ou morale, vie inconsciente ou consciente, vie individuelle ou collective» (5). « P a r t o u t o ù se produit quelque synthèse vivante, Y ensemble acquiert une valeur que ses éléments ne possèdent pas ; ou bien, ils n'en possèdent qu'une autre et d'un ordre inférieur... Dire que dans l'art un jeu erotique peut ê t r e la condition ou l'élément d'une m o r a l i t é supérieure, bien que le brusque rapprochement de ces deux concepts partiels semble révéler une hostilité réciproque, ce n'est pas plus contradictoire que de constater et d é m o n t r e r que le nombre 12 pair et composé, est la somme de deux nombres 5 et 7 impairs et premiers ; autant de propriétés élémentaires qui sont, en effet, inconciliables tant que leur ensemble n'est pas totalisé par ce « jugement synthétique » dont parle K a n t » (6). E n somme, les trois idées maîtresses de M . Lalo sont : le caract è r e énergétique de la valeur ( « la valeur est la forme psychologique de l'énergie universelle») ; son essence synthétique (nous disons : (1) L A L O (285), pp. 125-126. (2) (285), p. 127. (3) (285), p. 154. (4) (285), p. 161. (5) (285), p. 127. (6) (285), p. 178. Le rapport qu'établit M. L A L O entre expérience axiologique et jugement synthétique correspond à celui qui existe entre pensée réifiée et jugement analytique ; c'est la même constatation vue dans deux optiques différentes. Cf. les développements de SZENDE concernant la signification de l'apriorisme dans les idéologies autoritaires (Verhûllung und Enthùllung, p. 69 et passim), et ceux de M . G . M A R C E L qui voit dans l'esprit d'abstraction « une transposition de l'impérialisme dans le monde mental »
( G . M A R C E L (319), p. 116).

formelle,

Gestaltqualitât.

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qualité formelle) ; enfin, l'organisation vitale en tant que facteur axiogène ; la vie c r é a t r i c e des valeurs. Sur ce dernier point, l a t h è s e de M . Lalo rejoint celle des tenants d'un vitalisme moral tels que l'auteur de l a « M o r a l e sans obligations n i s a n c t i o n s » ou, plus près de nous, M . Dominique P a r o d l M . E . Dupréel a m o n t r é que toute valeur possède deux c a r a c t è r e s essentiels : l a consistance et l a p r é c a r i t é . Or, ces deux c a r a c t è r e s se retrouvent dans le monde des formes : à la consistance correspond cette tendance autoconservatrice des formes dont l'Intensité mesure la différence entre formes faibles et formes fortes ; d'autre part, on sait que les formes disparaissent en tant que telles, une fois disparu le lien qui unit les éléments entre eux ( p r é c a r i t é ) . L'exemple classique des gestaltistes pour la forme temporelle est l a mélodie ; or, rien n'est plus consistant et en m ê m e temps plus p r é c a i r e qu'une mélodie. L a vie, elle aussi, é t a n t essentiellement une organisation formelle d'éléments anorganiques, participe de cette bipolarité axiologique : sa consistance est mise en évidence par une tendance d'autoconservation et d'assimilation, inconnue dans le monde des corps bruts ; sa p r é c a r i t é par le fait qu'une cause souvent minime suffit pour l a d é t r u i r e ; l a vie — au moins dans ses organes essentiels — ne c o n n a î t pas l a notion de pièce de rechange. Il en résulte que la valeur est essentiellement corollaire de déréification ; de son c ô t é , la réification comporte é g a l e m e n t une dévalorisation. E n effet, une « chose » est à l a fois moins précaire et moins consistante qu'un ê t r e organisé ou u n ê t r e conscient. Moins p r é c a i r e car son existence dépend moins des accidents (on peut remplacer les rouages, m ê m e essentiels, d'une montre), moins consistant, car les mécaniques ne possèdent pas, en principe, cette f a c u l t é de s'assimiler l'ambiance qui c a r a c t é r i s e le plus modeste des ê t r e s vivants. De m ê m e , l a m a t i è r e indifférenciée est à la fois moins p r é caire et moins consistante que les mécaniques. L a réflexion axiologique pure rejoint ici les conceptions de L u k à c s ; la totalité, c a t é g o r i e centrale de l a conscience de la classe ouvrière est, par excellence, le principe de déréification dans l'Histoire. L a réflexion axiologique, pour peu qu'elle fasse u n effort pour refléter la structure du réel, retrouve presque fatalement les t h è m e s dialectiques. O n peut aller plus loin. Ce qui c a r a c t é r i s e avant tout l a valeur, c'est une sorte d'autotranscendance ; l a valeur est u n perpétuel d é p a s sement de soi. D e m ê m e , l a r é a l i t é organisée e n forme est en constant é t a t d'autodépassement ; une totalité est plus que la somme de ses éléments. H en résulte une sorte de p r é - d y n a m i s m e (un dynamisme de ressort tendu) aussi caractéristique de l'existence formelle que de l'existence axiologique. O n a vu plus haut comment les c r i t è r e s d u p r é eliens de consistance et de p r é c a r i t é se retrouvaient dans le monde des formes. Enfin, l'organisation formelle contient toujours une é b a u c h e de finalité ; or, toute finalité, m ê m e inconsciente, comporte une idée de valeur. « Dans le monde vivant, l'objet de toute action c o n c r è t e qui autorise l'hypothèse d'une finalité ou, comme dit Bergson, d'un « é l a n v i t a l » , r e p r é s e n t e une valeur pour l'être qui accomplit cette a c t i o n » (1). Pierre Janet a qualifié de « suspensives » les tendances qui peuvent s'arrêter à différents moments de leur activation et qui peuvent rester quelque temps en quelque sorte suspendues sans aboutir i m m é d i a t e m e n t à l a consommation complète. O n c o n n a î t le rôle attribué par le célèbre auteur des « Débuts de l'Intelligence » à la suspension dans la genèse de l a m é m o i r e : « l a m é m o i r e c'est l'action s u s p e n d u e » . Prise dans son (1) (285), p. 126.

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sens le plus large, l a suspension est u n élément différentiel important entre m a t i è r e organisée et m a t i è r e brute et, sur le plan psychologique et moral, u n des facteurs de l'humanisation. A l'exception des plus basses et des plus élevées — les valeurs immédiates physiologiques et les valeurs idéales — nos valeurs sont des valeurs de suspension ; la plus caractéristique d'entre elles, c'est l'argent qui est de la jouissance emmagasinée, suspendue. O n peut m ê m e étendre cette notion aux valeurs idéales ainsi qu'aux valeurs immédiates ; dans le premier cas, en reculant les limites de la suspension a u - d e l à de l'existence individuelle, dans le second en tenant compte que c'est l'organisme m ê m e qui effectue l a suspension comme en témoignent les nombreuses fonctions de « mise en réssrve », telle la fonction glyccgénique du foie. L a suspension a p p a r a î t donc comme une constante de l'existence axiologique. Or, c'est aussi u n é l é m e n t essentiel de l'organisation formelle. L a jouissance musicale n'est pas le fait d'une impression actuelle, mais du souvenir de la précédente et de l'espoir de la suivante ; elle est donc essentiellement le r é s u l t a t d'une suspension. L a notion de suspension a p p a r a î t donc comme un élément d'affinité de plus entre les notions de valeur et de forme. L'axiologie implicite d u durkheimisme peut enfin ê t r e formulée en termes gestaltistes. L e fait axiologique est d'origine collective. L a société constitue par rapport à ses membres une totalité autonome ; y appartenir signifie par conséquent « ê t r e plus que s o i - m ê m e » , un aubodépassement, u n surcroît de forces, puisqu'à l'individu se surajoute l'être social ; le primitif traduit cette intuition confuse d'énergie sociale par u n principe mystérieux — le « mana » des polynésiens — dont on c o n n a î t le rôle dans les théories de l'Ecole Sociologique F r a n ç a i s e . Le « mana » est à la fois force et valeur ; sur ce point, les polynésiens sont tout à fait d'accord avec M . Lalo. E n termes « g e s t a l t i s t e s » , ce fait peut ê t r e défini de la m a n i è r e suivante: la société é t a n t une forme, l'expérience subjective de ses qualités formelles se traduit à l'échelle individuelle par une expérience des valeurs qui est à la fois première expérience religieuse de l'homme et en m ê m e temps u n processus d'aliénation Cl) dans le sens marxiste de ce terme. L a convergence de ces doctrines ne saurait ê t r e fortuite. H serait e x a g é r é de dire que la théorie gestaltiste résout tous les problèmes de l'axiologie — (comme semble le croire M . K ô h l e r ) — mais elle en résout au moins quelques-uns. E n effet — au risque d'être quelque peu schématique — o n peut concevoir deux origines possibles de l'existence de la valeur dans le monde : une origine extrinsèque ou une origine intrinsèque (Strahlwert ou Eigenwert, selon l'expression de W . Stern). L a première hypothèse échappe mal à la tentation d'une explication théologique, tentation d'autant plus forte que cette dernière offre une solution de facilité à la réflexion : les choses ont une valeur parce qu'elles reflètent une valeur supérieure ; cette dernière, « donnée i m m é d i a t e » , n'a pas besoin d'explication. L a deuxième rend difficilement compte de la transcendance de la valeur qui ajoute quelque chose au réel : son explication risque ainsi de rester bloquée au niveau des valeurs immédiates. Il y a lia pour l'axiologie u n curieux dilemme. Etant plus que la somme de ses parties, en rendant possible une finalité et une transcendance, sans quitter le terrain de l'autonomie (1) Cf. les Formes élémentaires de la vie religieuse ; le processus qui personnalise l'expérience vécue de la valeur structurelle de la collectivité est sans doute un processus de réification (la valeur « intrasociale » — expression du fait que « je ne suis pas seul » — est aliénée dans des personnages extra-sociaux et extra-temporels, autrement dit : divins). Cette convergence est à mettre dans le dossier des analogies entre marxisme et durkheimisme. Cf. C U V I L LIER (118).

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des valeurs et de leur explication rationnelle, la c a t é g o r i e dialectique de l a t o t a l i t é (forme) arrive a point n o m m é pour aider à dépasser ce dilemme. S y n t h è s e é m i n e m m e n t dialectique car elle est fondée sur une conception dynamique et énergétique de la valeur. Il est donc difficile de séparer axiologie et dialectique car ce sont l à deux expressions différentes d u m ê m e fait : le c a r a c t è r e dynamique et organisé de la réalité. L a dialectique de consistance et de p r é c a r i t é dans l'axiologie de Dupréel est u n aspect de cette équivalence axio-dialectique.

— Temporalisation et valorisation.
Il en résulte que l'irréversibilité est une condition de toute valorisation : une valeur située dans u n continuum réversible n'est pas une vraie valeur. L e rôle « a x i o g è n e » de l'irréversibilité temporelle a é t é signalé depuis longtemps par Ostwald ; i l est corollaire d'une théorie dialectique de la valeur. « Dans le monde de la mécanique classique, on pourrait commettre les plus grandes sottises et les plus grandes infamies sans aucun détriment. Car tout événement é t a n t réversible, on peut r é p a r e r toutes les conséquences de toute action en restituant l'état initial. Ainsi toute possibilité d'une appréciation disparaît. U n'y aurait m ê m e pas moyen de se plaindre d'une perte de temps, l'écoulement temporel l u i - m ê m e é t a n t réversible d'une m a n i è r e absolue... L a sentence inexorable « f a c t a infecta fieri n e q u e u n t » n'aurait pas de validité, la vie serait délivrée de tout tragique... Dans u n monde réversible, i l n'y aurait alors pas moyen de distinguer entre valeur positive ou négative — ou entre divers degrés de valeurs. L a notion de valeur y serait donc théoriquement impossible» (1). L'espace a p p a r a î t ainsi comme la dimension anaxiologique d u continuum spatio-temporel ; ce n'est pas la psychopathologie des é t a t s schizophréniques qui apportera u n d é m e n t i à cette thèse. H existe entre les notions d'espace, d'agressivité et de dévalorisation des interrelations complexes. L'espace prédispose à l'agressivité ( 2 ) . De son côté l'agressivité spatialise son objet notamment en favorisant l'identification anti-dialectique (3). V . Zoltowski, aux travaux duquel nous avons fait maintes fois référence (4), constate que les actes agressifs internationaux sont plus fréquents en « période spatialisante », les contacts pacifiques (congrès internationaux) sont, eux, plus n o m breux au cours des périodes dites « t e m p o r a l i s a n t e s » . L'agressivité anhistorise et dévalorise son objet ; de son côté, le défaut d'histoire contrôlable chez une personne canalise l'agressivité (5). Schilder a d é c r i t de curieux phénomènes de distorsion spatiale par l'agressivité : contraction de l'espace, perte de la perspective, néantisation sadique de l'espace (6), espace d'unité et d'identification (7), espace magique, le tout proche de la structure spatio-temporelle de l'intoxication mescalinique telle que l'ont décrite Beringer et Mayer-Gross. Sans pouvoir entrer ici dans des détails critiques, disons qu'à notre sens cette distorsion si particulière de l'espace sous les effets de l'agressivité est, avant tout, une surspatialisation ; ce n'est que purgé de ses éléments temporels-dialectiques axiogènes que l'es(1) (2) O S T W A L D , cité par S T E R N (433), tome 2, Cf. MINKOWSKI (337), p. 183. p. 9.

(3) Cf. plus loin rapport entre charge agressive de l'appareil conceptuel et nombre des expressions « identificatives », égocentriques, p. 78. (4) V . ZOLTOWSKI résumé plus haut, p. 23 (note). (5) L'étranger est un être sans dimension temporelle t espace pur » ; cf. plus loin, p. 207 sq.
(6) S C H I L D E R (7) S C H I L D E R (418), p. (418), p. 283. 277.

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pa/ce privé de toute structure consistante se p r ê t e à la distorsion (1), comme nous l'avons vu dans u n autre contexte à propos de l a formation sociocentrique (identineative) des concepts politiques.

—- La valeur réifiée ou le sacré social.
L a notion du s a c r é social peut ê t r e définie comme une valeur consistante mais non p r é c a i r e ; du point de vue de l'axiologie de Dupréel, c'est une pseudo-valeur, non dialectique. Il embrasse une e x t r ê m e v a r i é t é de phénomènes : la « valeur » raciale extratemporelle, a priori, consistante, mais n o n précaire, est un s a c r é sociocentrique. C'est dans le culte d'un s a c r é non p r é c a i r e que réside, vue dans l'optique axiologique, l'essence de l'aliénation religieuse (2) ; la question de savoir dans quelle mesure les grandes religions actuelles restent encore tributaires de cette forme axiologique de l'aliénation, est hors de notre sujet. Quant à une exploitation psyohopathologique possible de l a notion du s a c r é en tant que « valeur réifiée », nous renvoyons au cas S. U r b a n de Binswanger ; l'atmosphère générale de cette observation ressemble é t r a n g e m e n t à celle d u célèbre ouvrage de R. Otto (3). E n tant que valeur réifiée, le s a c r é vit sous le signe de l'identité ( « E h j e aser e h j e » — Je suis celui qui est, dit J a h v é ) (4) alors que pour une conception dialectique de la valeur, l'identification, respectueuse de la consistance des valeurs, mais non de leur précarité, est une fonction dévalorisante (5) comme elle est dépersonnalisante en psychiatrie (6), et dédialectisante en logique. Certains des dilemmes axiologiques de la pensée médiévale sont en -réalité des problèmes de précarité difficiles à résoudre dans les cadres du postulat fondamental d'une valeur valorisante extratemporelle (7). L a valeur réifiée est sa propre (1) De même qu'à propos de l a néantisation sadique de l'espace (sadistic annihilation of space, S C H I L D E R ( 4 1 8 ) , p. 2 8 3 ) il faut rappeller que « ... l a négation est l a négation de l'espace, c'est-à-dire qu'elle est elle-même spatiale » ( H E G E L , Encyel., 1 4 3 ) ; une absence totale d'espace équivaut à un envahissement par l'espace [« Raumlosigkeit ist A l l r a u m », W O L F F ( 4 7 3 ) ] . L ' a c t i o n réifiante-spatialisante de l'agressivité a été bien mise en évidence en pathologie sexuelle dans l'observation de sadique de M . Boss ( 7 4 ) , p. 7 5 , et en sociologie par l'étude expérimentale de l'ethnocentrisme. (2) C'est-à-dire dans l a projection réificationnelle des valeurs humaines. (4) Textuellement : je suis identique à moi-même. Cf. dans ce contexte. BINSWANGER (62) et notre compte rendu de l a traduction française ( 1 6 9 bis). (5) Cf. P O L I N ( 3 9 0 ) , p. 1 1 4 et passim; l'identité est expression de l ' i m m a nence ; comparer des valeurs c'est opérer une transcendance, c'est-à-dire dépasser dialectiquement la relation d'identité par invention d'une nouvelle valeur. Cette qualité « non identifiable » des valeurs a inspiré de nombreux dictons dans le genre : « L ' A m o u r est bien plus que l ' A m o u r », ou « U n polytechnicien, c'est un homme q u i sait tout, mais rien de plus » (7) P a r exemple, le problème du mal et le problème axiologique de l a création. Les valeurs divines étant supposées non précaires, on ne voit pas pourquoi Dieu a créé le monde (Dieu n'a pas besoin de « praxis » pour se valoriser). L a seule forme d'existence divine axiologiquement cohérente est celle, naïve et émouvante, des « Verts Pâturages » : un être puissant mais non toutpuissant. L a toute-puissance est dévalorisante (inversement l'existence dans un monde dévalorisé, réifié, se traduit par une impression subjective de toutepuissance). C'est là sans doute l a signification axiologique de l a doctrine de la Trinité : l a mortalité terrestre de Jésus est porteuse de l'élément de précarité sans laquelle i l n ' y a pas de vraie valeur. « Celui dont l a mort (précarité) a vaincu l a mort (dévalorisation). » Quant à savoir s ' i l n ' y a pas contradiction — même d u point de vue axiologique — entre cette image et celle d u Père, c'est là un problème q u ' i l ne nous appartient pas de résoudre n i même de poser.
(6) Cf. Cl. THOMPSON (446). (3) R. OTTO (374).

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justification ; elle est a priori et non pas a posteriori, analytique, et non pas synthétique. P. Szende a souvent insisté sur le rôle de Va priori et de l'élément analytique dans l a pensée autoritaire. Sans accepter automatiquement certaines de ses (formules péremptoires (1), il est certain que la valeur autoritaire est une valeur a priori analytique et identificatiive ; à ce triple titre, ce n'est pas une valeur, mais une « v a l e u r » . Szende souligne é g a l e m e n t le « c a r a c t è r e plébéien de l'expérience sensible», contrastant avec u n certain aristocratisme de l'attitude rationaliste ; ces conceptions théoriques contiennent u n certain degré de vérité en axiologie notamment. L'axiologie de la « valeur » raciale en est l'exemple ; sans nulle p r é c a r i t é elle est totalement indépendante de l'expérience, elle est sa propre justification, elle s'explique analytiquement par elle-même ; c'est une valeur identificative autiste et anti-dialectique. Le raciste s'estime supérieur parce qu'il est supérieur ; l'idée qu'une étudiante noire qui s'expose à de mauvais traitements pour pouvoir suivre u n cours universitaire, représente une valeur humaine tout autrement authentique que la sienne, est hors de l a portée de son autisme. Rien ne montre mieux la c o h é r e n c e des notions de dévalorisation, d'aliénation, de réification et de schizophrénisation que l'étude de la conscience raciste. Le jugement de valeur qu'elle comporte consacre la dissociation du réel qui perd sa qualité axiologique propre. L a d é m a r c h e axiologique est renversée, « r e m i s e sur l a t ê t e » , non pas dans le sens idéaliste mais dans u n sens anti-dialectique, anaxiologique. Le jugement de valeur a l t é r o centrique (dialectique) jucre le sujet comme totalité c o n c r è t e ; il en évalue sur un plan d'égalité les différents moments et forme ainsi u n jugement d'ensemble visant à refléter la richesse c o n c r è t e de cette totalité en tant qu'unité dialectique des contraires. Le jugement é g o centrique opère par contre, sur deux plans : i l dissocie cette totalité axiologique en moments conformes et non conformes aux postulats d u système privilégié ; les deuxièmes sont objet de scotomisation ou de dévalorisation (2). Cette exigence d'homogénéité du jugement de valeur rappelle le m é c a n i s m e de la perception délirante p a r a n o ï d e (3). Dès lors, le c a r a c t è r e axiologique autonome du réel s'atrophie ; il devient une question d'éclairage. Nous pouvons parler d'aliénation axiologique lorsque l a valeur cesse d'être affaire de conquête personnelle pour devenir tributaire de la « participation » à un facteur valorisateur « extérieur à l'être » tel que le facteur racial. Nous avons essayé de montrer le parallélisme axio-dialectique sur trois plans : celui de la totalité concrète, centrale en axiologie et en dialectique ; celui de la temporalisation valorisatrice avec comme (1) Telle que « Das Bestehende ist a priori, das Werdende a posteriori » [(440), p. 461], ce qui équivaut à homologuer un peu rapidement « a posteriori » et « dialectique ». (2) L'ethnocentriste ne saisit pas la personnalité de son adversaire racial comme totalité concrète, synthèse dialectique de qualités et de défauts, mais comme juxtaposition homogène d'éléments de valorisation négative. L'homogénéité dévalorisante est à elle seule facteur de spatialisation, de plus le bénéfice d'une évolution possible est refusé au membre de Voutgroup : quel que soit son effort « un Nègre restera un Nègre ». Il y a donc scotomisation double de la qualité dialectique du réel : comme totalité et comme devenir. Il convient de distinguer entre synthèse dialectique des contraires et juxtaposition mécanique des inconciliables. Dire que les juifs sont doués pour la musique et peu doués pour la peinture, c'est construire un portrait concret, vrai ou faux, peu importe. Dire qu'ils ont en même temps tendance à se séparer des autres et tendance à s'y faufiler [cf. A D O R N O (7), p. 75] c'est réunir en une totalité impossible donc illusoire, des traits inconciliables dont la valorisation égocentrique négative constitue le seul lien. (3) Cf. les travaux de P . MATUSSEK (322) et (323) ; leur application en psychologie sociocentrique (172) et pp. 100-101.

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corollaire le rôle dévalorisant de l'espace; celui de la dialectique axiologique de « consistance » et de « p r é c a r i t é » enfin. E n tant que facteur de dissociation de totalités, de dépersonnalisation et de dédialectisation, la réification économique est en m ê m e temps u n facteur de dévalorisation. Dans cet ordre d'idées, i l est permis de constater que Histoire et Conscience de Classe est une véritable étude d'axiologie marxiste, et m ê m e , sans doute, la seule. L a notion d'une « conscience réifiée » indépendante de la réification économique permet l'élargissement de cette conception. L ' é g o c e n trisme collectif, en dichotomisant l'univers humain, dissocie aussi la totalité axiologique « consistance — p r é c a r i t é » ; i l en résulte une d é c h é a n c e générale des contenus axiologiques de l'existence u n peu — nous nous excusons de cette image banale — comme lorsqu'on coupe en deux u n billet de banque. Le s y s t è m e privilégié s'érige en une valeur exclusive sans p r é c a r i t é ; le résidu non privilégié se d é g r a d e en une valeur sans consistance : ce sont l à des « v a l e u r s » . De m ê m e que l a logique de l'aliénation — l a logique des « fausses identités » — est hétéronomique, l'axiologie de l'égocentrisme collectif est une axiologie d'aliénation (1), le c r i t è r e valorisant é t a n t extérieur à l'être (2). C'est donc dans l a mesure où l a conscience axiologique aliénée m é c o n n a î t ou scotomise la qualité axio-dialectique autonome du réel, qu'elle peut ê t r e qualifiée de fausse conscience et ceci c o n f o r m é m e n t aux définitions données plus haut. (1) Cf. encore l'étude de Cl. L E F O R T (300) qui montre l'aliénation d'une tribu sud-africaine dans la vache, sa principale richesse. Il existe un « univers vaccal » chez les Nuiras au même titre que nous parlons d'un univers machiniste. Mais toute forme d'aliénation (sans en excepter, loin de là, l'aliénation clinique) comporte une crise axiologique en vertu du postulat du parallélisme axio-dialectique. (2) L a valeur « extérieure à l'être » par rapport à ce dernier, en situation spatiale ; la valeur intrinsèque se situe, par contre, dans la trajectoire dialectique-temporelle de la personnalité comprise comme processus de personnalisation dialectique.

C H A P I T R E IV

L A S T R U C T U R E SCHIZOPHRÉNIQUE D E L A P E N S É E IDÉOLOGIQUE (L'aliénation politique)

Aucun chapitre de la philosophie marxiste n'est plus actuel que celui de l'aliénation politique ; aucun n'a davantage besoin d'être rempli d'un contenu moderne. Les formes d'aliénation politique qui préoccupaient Marx, ont-elles réellement un intérêt autre qu'historique pour nos contemporains qui ont traversé le cauchemar d'une « Idéologie Allemande » autrement redoutable que celle que connut Marx et qui ont été les témoins de l'éclosion de poussées de fausse conscience d'intensité insoupçonnée i l y a un siècle ? La théorie de la structure schizophrénique des idéologies appartient à trois contextes différents. Le concept total de l'idéologie de Mannheim postule que l'idéologisation n'est pas la conséquence d'une mystification volontaire, mais corollaire d'une transformation radicale de l'appareil conceptuel de la pensée politique. Nous faisons nôtre cette théorie en y ajoutant que cette transformation est du même ordre que celle décrite chez les schizophrènes. Notre conception est donc la conception totale de l'idéologie poussée jusqu'à ses dernières conséquences. E n deuxième lieu, elle s'insère dans le contexte d'une analyse critique de la schizophrénisation, phénomène culturel (1). Elle est, enfin, tributaire de l'interprétation de la schizophrénie en tant que syndrome réificationnel. Il en résulte que certains rapprochements ne pourront être faits qu'ultérieurement, notamment sous la forme de notes. Le but du présent chapitre est de définir les concepts en jeu et d'esquisser l'intégration de ce phénomène dans une théorie générale — clinique et sociologique — de l'aliénation. Le terme « schizophrénie » est utilisé i c i provisoirement dans le sens de Minkowski (2), c'est-à-dire comme synonyme de géométrisme et rationalisme morbide. U n élargissement ultérieur de ce concept nosologique sera tenté : son intégration sociologique est une étape de cet élargissement. E n montrant le caractère schizophrénique de la fausse conscience on crée les
(1) H . E Y (148), p. 22. (2) Dans son livre (340), 1927 et dans ses écrits antérieurs. Le Temps vécu marque un certain infléchissement vers la Daseinsanalyse.

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bases nécessaires pour l'intégration dialectique dans le rationalisme morbide de certaines autres données du tableau clinique qui « coexistent » avec la spatialisation mais qu'il n'est possible d'organiser en bonne forme avec cette dernière que par le biais de cette sociologisation préalable, dont l a nécessité exprime simplement le fait que la maladie mentale est (plus que les autres affections) un fait social. Un exemple de pathologie médicale illustrera ce que nous venons de dire et qui a priori peut sembler peu clair. L a rétinite est une redoutable complication du diabète ; tous les diabétiques ne sont cependant pas candidats à la rétinite. U n facteur individuel intervient, responsable principal de l'existence de variantes ; néanmoins nos connaissances physiopathologiques sont suffisantes dans ce domaine pour que l'unité nosologique du diabète résiste à l'existence des formes cliniques. Dans la psychopathologie de la schizophrénie, ces connaissances physiopathologiques nous font — peut-être provisoirement — défaut : i l en résulte que le dénominateur commun des différentes formes n'étant pas évident, l'unité même de l'affection en arrive à être discutée. Les auteurs prudents parlent de schizophrénies au pluriel (1) et on sent cependant — le mot est de Muller-Suur — qu'il faudrait parler de schizophrénie au singulier. E n introduisant le concept de réification dans la psychopathologie de la schizophrénie, un effort est tenté pour fournir ce dénominateur commun. D'après notre hypothèse le rationalisme morbide est l'expression par excellence de la réification en psychopathologie, les autres symptômes de la schizophrénie en étant l'expression plus ou moins directe. Nous avons émis cette hypothèse en 1951 : des travaux postérieurs nous paraissent l'avoir justifiée depuis (2). Or, deux faits sont a signaler i c i . L a réification, concept unificateur de la schizophrénie, est un concept d'origine sociologique. Les formes sociologiques de la réification constituent, en comparaison avec les données cliniques, un ensemble cohérent où les différents moments ne coexistent pas seulement empiriquement mais peuvent être déduits les uns des autres. Le mouvement dialectique de notre démarche est donc le suivant : nous partons du concept de rationalisme morbide : ce dernier est mis en évidence dans les idéologies ; à partir de ces dernières nous retrouvons non plus le rationalisme morbide mais Yensemble de Y atteinte schizophrénique qui, en tant que syndrome réificationnel, a gardé la cohérence structurelle du fait idéologique. L'intégration sociologique de la doctrine de Minkowski offre ainsi le facteur d'unification nosologique en vain demandé, jusqu'ici du moins, aux résultats de la recherche organique. Il est à peine nécessaire de résumer i c i la conception universellement connue d'E. Minkowski. Minkowski souligne l'imporportance de la « perte du contact vital » qui, dans l'optique bergsonnienne de son œuvre, apparaît essentiellement comme
(1) Entre autres, K R E T S C H M E R (266). (2) Cf. nos deux publications (177) et (173).

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une perte de contact avec la durée. Le schizophrène est un être envahi par la spatialité. C'est donc l'une (1) des grandes conceptions dialectiques du fait psychopathologique, conception dont l'élément dialectique ne vient n i de Hegel n i de Marx, mais de Bergson, origine tout aussi légitime. Nous avons montré ailleurs (2) l'existence d'une certaine parenté intellectuelle entre Minkowski et Lukàcs, le dernier ayant subi au demeurant une influence bergsonienne discrète dont i l ne s'est jamais prévalu. Pour Minkowski, la perte du contact vital se traduit par l a spatialisation ; la déchéance de la « praxis » concrète dans l'univers de l a réification aboutit à un résultat semblable (3). Cette constatation ouvre plusieurs possibilités en sociologie comme en psychopathologie : la réévaluation « matérialiste — sociologisante » des conceptions de Minkowski est une de ces possibilités. Elle comporte plusieurs étapes. Dans un premier temps, nous avons essayé de montrer que le rationalisme morbide comportait une prépondérance pathologique de l a fonction d'identification dans le sens de l'épistémologie de M . E . Meyerson (4). U n élément de logique non dialectique est mis en évidence ainsi dans le rationalisme morbide, préparant l'intégration sociologique de cette théorie et son utilisation consécutive dans la critique des idéologies. L a logique de la pensée idéologique est, en effet, à base identificative comme nous aurons l'occasion de le montrer. Dans un deuxième temps, le rationalisme morbide est interprété comme un « syndrome réificationnel » (5), c'est-à-dire comme la forme clinique d'une existence et d'une logique réifiées, non dialectiques. Une notion de sociologie dialectique — la déchéance de l a « praxis » — se substitue ainsi à la « perte du contact vital » qui, chez Minkowski, ressortit à une dialectique purement naturelle sans implication sociologique aucune. De plus, l a catégorie de l a pensée dialectique prend rang d'instrument critique de l a pensée délirante de même qu'elle est l'instrument marxiste de la critique idéologique. Nous aboutissons ainsi à l a théorie de l'identité structurelle de l'idéologie et de l a schizophrénie (6). L'expression « schizophrénie politique » des polémiques d'au(1) Nous disons t une » des conceptions dialectiques possibles car, contrairement au point de vue dogmatique, il n'y a pas de solution dialectique privilégiée des problèmes de la science ; il n'y a que des optiques plus ou moins dialectiques.
(2) Cf. (173), 1951 et (177), 1952. (3) Cf. L U K À C S (309), p. 101. (4) Cf. notre travail (171), Madrid, 1946 (181) est proche de celle de S. A R I E T I (cf. plus loin,

et (183) Notre conception p. 173 sq.) ; nous l'avons esquissée indépendamment de lui à peu près en même temps. (5) Nous sommes seuls responsables de ce néologisme un peu audacieux pour l'avoir utilisé en 1952 [(173), p. 323, note]. Nous voulons désigner par là une forme pathologique de la « conscience réifiée » correspondant du point de vue nosologique essentiellement (mais pas exclusivement) au rationalisme morbide. (6) Cf. ce mot de C A M P B E L L (cité par K A U F M A N N (254), p. 363) : « The delusions of the ill-balanced and the belief of the orthodox are more closely akin than it is usually recognized ».

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jourd'hui (1) correspond au reproche d'idéologie des discussions politiques d'autrefois : une pensée enfermée en elle-même, dogmatique, étrangère au réel, imperméable à l'expérience. L'analyse du mécanisme de formation des concepts politiques et des cadres spatio-temporels de la pensée montre qu'au-delà de sa valeur de boutade cette affirmation correspond à une analogie réelle, scientifiquement démontrable et fondée sur une déchéance de la qualité dialectique de la pensée. Les concepts « espace » et « temps » correspondent i c i à la définition du sens commun. C'est une abstraction sans doute, mais une abstraction rodée par une « praxis » millénaire ; elle n'est n i plus n i moins légitime que telle autre abstraction, celle qui sépare espace proche d'espace lointain, par exemple. Rien n'interdit d'utiliser les concepts du sens commun si leur emploi permet d'aboutir à une description cohérente. Ainsi, la possibilité de « remonter le cours du temps » ou plus simplement celle de réévaluer ex-post facto les événements passés (re-écrire l'Histoire) est signe de spatialisation de la durée en fonction même du critère permettant de séparer temps et espace ; c'est de la possibilité même de telles démarches que se prévaut le sens commun pour séparer artificiellement les deux aspects en principe inséparables du continuum dans lequel nous vivons socialement et individuellement. S'il existe en pathologie mentale une certaine complémentarité entre espace et temps ce n'est donc même pas l'expression d'une loi mais une question d'optique : le même phénomène apparaîtra selon la perspective adoptée comme déchéance de la temporalisation ou comme envahissement par l'espace. Dans d'autres optiques encore i l peut apparaître sous la forme de déstructuration, de dévalorisation ou de dédialectisation. Parler de spatialisation à la base de la fausse conscience équivaut donc simplement à dire que l'hypothèse d'une prépondérance de l'élément réversible du continuum spatio-temporel au dépens de son élément irréversible, permet la description commode d'un ensemble de comportements et jugements de valeur collectifs auxquels elle sert de dénominateur commun. L'hypothèse d'une structure spatio-temporelle schizophrénique de la pensée idéologique doit être comprise dans ce sens qui est — si nous avons bien compris sa pensée — celui des recherches de M. J.Piaget ; elle n'a donc rien de commun avec une explication métaphysique.
(1) Nous pensons avoir été le premier à qualifier de « pensée schizophrénique » la fausse conscience (cf. nos contributions (176), 1948 et (179), 1949. Ce diagnostic a réapparu dans les polémiques de la presse entre 1955-1958. C'étaient des années de « mise en question » non sans une lointaine ressemblance avec les dernières années de Weimar ; une telle atmosphère favorise la position des problèmes d'idéologie. E n parlant de « schizophrénie politique » ( M . D U V E R G E R , Le Monde, 14 février 1957) on se situe de fait sur le terrain de la conception totale de l'idéologie. E n dehors de cet article, nous citerons du même auteur, « La Politique de Pirandello » (L'Express, 13-2-1958) (« Ce n'est point par rapport au raisonnement des gens normaux qu'il faut situer les actes d'un schizophrène ») ; d'Albert CAMUS (Le Socialisme des Potences, Demain, 21-27 février 1956, pp. 10-11 : caractère schizophrénique de la pensée de gauche) ; E . MORIN dans France Observateur, 25 octobre 1956

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» et fausse conscience.

Il est bon d'ouvrir i c i une parenthèse. On a souvent parlé depuis Orwell entre autres — de ce que Ton a coutume d'appeler T « Histoire re-écrite » ; c'est un aspect de l'idéologisation de la sensibilité historique au même titre que l'obsession de répétition dans l'interprétation de l'actualité. Deux formes radicalement différentes de réévaluation des activités historiques sont cependant à distinguer. Il est possible de replacer ces facticités dans des totalités significatives s'élargissant avec le temps : le couronnement de Charlemagne en 800 possède une signification beaucoup plus concrètement riche pour nous que pour les contemporains qui ont pu y voir un acte de courtoisie sans profondeur historique réelle. Mais i l est également possible de modifier ex-post facto les facticités historiques du passé en fonction des exigences sociocentriques du présent. E n dépit d'une analogie superficielle ces deux démarches appartiennent à des univers mentaux radicalement différents (1). Soit un exemple. Le général américain Benedict Arnold se couvrit de gloire aux côtés de Washington dans la première phase de la guerre d'Indépendance. Il devait trahir par la suite ; son souvenir reste honni aux U.S.A. Entre la démarche de l'historien qui constate le fait en soulignant que ce général ne sut pas rester digne .le la gloire de ses débuts, et celle qui, dans un premier temps, dirait : « Le traître de 1781 ne pouvait pas être le héros de 1775 », quitte à affirmer dans un deuxième temps : « donc i l ne l'était pas », i l n'y a pas de mesure commune. Le première démarche est réaliste, la deuxième est déréaliste. L a première postule la possibilité d'une dialectique personnelle (une « mélodie vitale ») ; la deuxième nie cette possibilité. La première considère la valeur historique comme à la fois consistante et précaire ; la deuxième comme uniquement précaire (2). La première démarche est l'affirmation du caractère dialectique du fait historique ; la deuxième en est la négation (3). Or, cette deuxième démarche implique une structure schizophrénique du temps historique. Roheim a parlé d'« identification avec le passé ». U n article du psychiatre sud-américain Honorio
(« Univers schizophrénique délirant », p. 19), etc. Il est remarquable que ces citations visent des mouvements politiques très divers, ce qui correspond bien à la généralité du fait idéologique. (1) Cf. l'article de M. Henri GOUHIER (204). (2) Quitte à considérer le système privilégié comme une valeur uniquement consistante, sans précarité (le sacré). (3) E n somme, la première démarche est temporalisante et la deuxième spatialisante. La première intègre le fait dans des totalités significatives de plus en plus larges, dans une durée de plus en plus concrète, au fur et à mesure de son enrichissement axiologique. La trahison d'Arnold prend une signification déterminée avec la victoire de Washington (sa défaite lui en eut conféré une différente), une nouvelle signification avec l'essor économique de l'Amérique au x i x siècle, une autre encore avec son essor scientifique actuel. La démarche opposée (le traitre de 1781 n'a jamais été le héros de 1775) ; il a toujours été ce qu'il est maintenant) scotomise la durée concrète par identification rétroactive (ROHEIM parle d'identification avec le passé) ; la durée historique ainsi mutilée tend vers une forme spatiale. C'est là un phénomène fondamental du processus d'idéologisation.
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Delgado est doublement significatif à cet égard : i l y est question de réification du temps chez les schizophrènes ; de plus l'auteur décrit à l'échelle clinique ce phénomène typique de fausse conscience : la réévaluation (ou néantisation) ex-post facto (1). L'utilité méthodologique de la notion de schizophrénisation apparaît i c i . Chez Lukàcs, la réification reste un phénomène à base économique qui n'a de sens véritable que dans le contexte de l'économie capitaliste. Mais dans Histoire et Conscience de Classe, elle apparaît aussi comme un phénomène de structure schizophrénique ; certaines des descriptions de Lukàcs préfigurent celles de Minkowski et de Binswanger. Dès lors, i l devient possible — au risque de quitter dans une certaine mesure le terrain du matérialisme historique (2) — de considérer la notion de conscience réifiée comme un objet autonome d'investigations, sans chercher obligatoirement à découvrir dans Parrière-plan un contexte économique agissant en facteur causal. Autrement dit, la notion de schizophrénisation confère au phénomène de réification de l a conscience une autonomie par rapport à sa base économique et cette autonomie permet entre autres son utilisation dans la critique de la conscience utopique. Reprenons l'exemple de la schizophrénie. Nous avons essayé de montrer (3) (c'est l'idée centrale de cette étude) qu'elle était une forme clinique de conscience réifiée avec comme corollaire une logique anti-dialectique à base identificative. Cette hypothèse n'écarte pas a priori les pathogénies organiques ; la pensée dialectique étant une technique intellectuelle « coûteuse », i l est loisible d'admettre qu'un Moi affaibli par une cause organique puisse faire appel dans sa saisie psychologique du réel au confort de la pensée non dialectique (4). Il peut donc y avoir des phénomènes de réification de l a conscience en dehors du contexte capitaliste, indépendamment même d'un contexte économique quelconque. Dans la mesure où la conception d'Histoire et Conscience de Classe considère l a réification comme un phénomène strictement lié à l'économie capitaliste, cette conception doit être dialectiquement dépassée. On peut aller plus loin. Abandonnant l'hypothèse organiciste — nous en sommes toujours à l'exemple clinique — la schizophrénie peut être interprétée en fonction de la « manière d'être dans le monde » (In-der-Welt-Sein) du malade. L . Binswanger est de tous les psychopathologistes le plus proche d'une conception marxiste ouverte (lukàcsienne) de la psychopathologie. On trouve dans son œuvre à la fois le's éléments d'une critique dia(1) Honorio D E L G A D O (123), p. 17 Reificacion del tiempo y doble cronoloeia. Ibid., p. 14 « frustration del présente e invalidation de lo acaecido ». G est exactement la temporalité ex-post facto de l'idéologie. (2) L . G O L D M A N N [(199 bis), p. 8 è ] considère certaines de nos publications comme relevant de la tradition bergsonienne plutôt que de la tradition marxiste. Nous pensons que les deux ne sont pas contradictoires et que, d'ailleurs, les questions d'orthodoxie, fut-elle lukàisienne, sont d'importance secondaire. (3) Cf. nos contributions (171), 1946 ; (183), 1949 ; (177), 1951 : (173), 1952 et la deuxième partie de cette étude. B E L L A K ' (41 ^ 2
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lectique du fait délirant en tant qu'expression d'une pensée réifiée et — cette coïncidence n'est pas l'effet du hasard — ceux d'une interprétation sociologique concrète de la folie. On aurait cependant tort de tirer de cette double constatation la conclusion que la schizophrénie est reflet de la réification sociale ; ce serait trop simple. U n raté (1) veut recommencer sa vie, arrêter et, plus tard, faire refluer le temps ; i l aboutit à un blocage délirant de la temporalisation (Zeitigung) avec toutes ses conséquences ; l'écrasement du Dasein par le monde (mondanisation) est l'aboutissement de ce processus. Nous avons là évidemment une chaîne causale entre facteur social (l'échec) et syndrome réificationnel ; aucunement un reflet individuel de la réification sociale. L a réification est un phénomène à facettes multiples : dévalorisation dans une certaine optique, dédialectisation dans une optique différente, déchéance de la temporalisation ou de la dialectique sujet-objet dans d'autres perspectives. Mais c'est aussi un bloc homogène dont les aspects sont naturellement solidaires : tout facteur (organique ou psychique) qui en « accroche » un peut déclencher la déchéance de l'ensemble, et ceci sous une forme dont la spécificité n'est pas « reflet » de celle du contexte social, mais expression de la spécificité historique individuelle du malade. L'extrême variété des mécanismes psychodynamiques valables dans l'optique d'un impact thérapeutique donné, de même que le parallélisme persistant de l'interprétation organiciste et psychogénétique s'éclairent dans la perspective de cette interprétation. Or elle offre aussi une voie d'approche pour la compréhension de la notion de l'aliénation politique en tant que schizophrénisation. Classiquement la conscience réifiée serait reflet de la réification économique capitaliste ; si la conscience prolétarienne est réifiée, ce serait dans la mesure où elle demeurerait prisonnière de cette réification capitaliste. E n la combattant, la classe ouvrière réaliserait l'identité du sujet et de l'objet historique dans un contexte général de déréification qui, du point de vue de la sociologie de la connaissance, apparaît comme l'ensemble des conditions historiques optima pour l'essor de la pensée dialectique. Telle est dans ses grandes lignes la conception de Lukàcs. Or une évolution très récente montre de façon irréfutable que la conscience ouvrière peut subir un processus de dédialectisation dont i l serait singulièrement injuste de rendre responsable — fut-il de la façon la plus indirecte — la réification économique capitaliste. Nous en avons analysé plus haut les mécanismes : irruption de la conscience utopique (préparée par la théorie marxienne de la Vorgeschichte), apparition du sociocentrisme, permanence de l'influence des constantes de la psychologie des foules. E n résumé : de même qu'en psychopathologie i l peut y avoir une forme de « conscience réifiée » sans rapport avec la réification économique (la schizophrénie), de même en sociologie i l peut y avoir (et i l y en a effectivement) des formes de « conscience réifiée » qui sont liées à l'être, si l'on (1) Il s'agit du cas
c

Jûrg Zûnd » de

L . BINSWANGER.

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veut, (1) sans être pour autant reflet d'une forme de réification économique. Le terme d'aliénation politique gagnerait en clarté à leur être réservé. C'est un phénomène général qui connaît des lieux d'élection et des périodes d'exacerbation, mais dont nulle idéologie n'est complètement exempte. Or, cette forme d'aliénation est de structure schizophrénique. Constatation empirique avant tout ; elle découle de l'analyse critique des idéologies telles qu'elles se présentent dans la vie politique des différents pays. Mais elle découle aussi de l'analyse des mécanismes de formation égocentrique des concepts politiques et de l a description de l a structure spatio-temporelle de l'univers de la fausse conscience. Ces deux problèmes sont d'ailleurs connexes. L'appareil conceptuel des idéologies se forme de façon égocentrique : la présence d'un système privilégié dans le champ de conscience favorise l'identification antidialectique aux dépens de l'intuition du divers et ceci en vertu d'un mécanisme proche de la logique des schizophrènes (2). D'autre part, l'égocentrisme spatialise la durée ; en effet, un système privilégié extratemporel structure le temps en fonction de ses exigences et non pas selon des critères objectifs. Or un tel continuum où les notions d ' « avant » et d ' « après » n'ont plus de valeur absolue et qui autorise, par conséquent, les retours en arrière, les recommencements « à l'heure zéro », et les remaniements ex-post facto, est fonctionnellement un équivalent de l'espace. L'existence de ce continuum non structuré (ou de structuration égocentrique, ce qui revient au même) est le dénominateur commun des manifestations variées de l a fausse conscience politique ; l'univers de la réification économique est de structure spatialisante chez Lukàcs. C'est sur la base de ce parallélisme que l'on peut parler de conscience réifiée en dehors d'un contexte économique quelconque. — L'égocentrisme collectif concepts politiques. et la formation égocentrique des

L'égocentrisme est une forme de saisie du réel comportant un système privilégié qui ne peut, par définition, entrer dans des relations réversibles. L^exemple de la psychologie enfantine est classique, mais i l existe des formes collectives de psychologie égocentrique que l'on peut désigner comme égocentrisme collectif, sociocentrisme ou ethnocentrisme. Entre ces différentes formes, i l n'y a naturellement aucune limite tranchée. L'égocentrisme collectif joue un rôle important dans le processus d'idéologisation. E n effet, si le dépassement de Tégocen(1) C'est ici qu'il convient de délimiter très exactement « être social » (soziales Sein) et « infrastructure ». Cf. J A C U B O W S K I (238), p.33, et plus haut, p. 14. (2) A R I E T I dit que le schizophrène « identifie » sur la base de l'identité des prédicats, élément subjectif donc égocentrisable (cf. plus loin, p. 172 sq. le résumé de ses conceptions). L a formation de concepts sociocentriques comme « anticommuniste » ou « unamerican » est tributaire d'une démarche de môme ordre : on conceptualise en fonction d'un système privilégié et le concept implique une fausse identification : on peut être « unamerican » en tant que anarchiste, en tant que communiste, voire en tant que national-socialiste.

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trisme peut être relativement complet chez l'individu évolué, les collectivités, elles, sont rarement exemptes d'un certain degré d'égocentrisme dont l'intensité est naturellement tributaire d'un jeu complexe de facteurs. Ceci s'applique aux grandes collectivités (ethnies, classes), mais aussi à celles de moindre importance comme les partis politiques qui tendent à s'entourer d'une atmosphère de « raison d'Etat > en miniature. C'est dans ce contexte conscience (1). Dire que dans son ensemble l'enfant pense moins dialectiquement que l'adulte paraît une affirmation sommaire, et en est une. Il est dangereux de prétendre ramener à une formule lapidaire un domaine aussi vaste d'investigations. Certaines données notoires de l a psychologie de l'enfant n'en confirment pas moins une telle interprétation : importance de l a fonction identificative (dans le jeu notamment), assimilation tardive des structures (totalités), acquisition tardive de la notion d'intention morale et de celle des valeurs non utilitaires. I l en résulterait que, vue dans une certaine optique, l'intégration de l'enfant dans l'univers de l a « praxis » serait un processus de dialectisation, autrement dit une sorte de désaliénation individuelle (2). C'est une hypothèse. L'action dédialectisante de l'égocentrisme collectif est, par contre, une donnée expérimentale (3). U n aspect de l'importance pour le marxisme des recherches d'Adorno est, nous l'avons vu, d'avoir saisi expérimentalement un phénomène de fausse conscience au niveau pré-idéologique. Deux autres dimensions en sont d'avoir montré l'utilisation possible du concept de réification hors de ses relations avec l'économie et d'avoir mis en relief implicitement l a corrélativité axio-dialectique dans l'ethnocentrisme. Imaginons trois systèmes « A >, « B » et « C >. Entre ces systèmes i l existe un réseau d'interrelations dialectiques dont l'ensemble hiérarchisé constitue ce que Ton pourrait appeler
(1) L'esprit de corps se fonde sur Y illusion de la totalité ; le «corps» en question se prend pour l'expression légitime d'une totalité plus large. C'est donc une forme de fausse conscience par déplacement du centre de gravité d'une pensée d'une totalité supérieure vers une totalité inférieure ; une dévalorisation avec illusion axiologique car les valeurs restreintes d'un groupement restreint tendent à s'hypostasier et à acquérir une pseudo-universalité. De plus, l'esprit de corps est égocentrique, autiste et porté à l'identification et à la répétition : traditionalisme intellectuel, continuation de la profession paternelle sans vocation vraie. Il est, dans certains cas (officiers), dépositaire de grandes valeurs. Dans les professions intellectuelles il peut être, à l'égal de toutes les formes de réification, un facteur de sclérose. De plus, lorsque le facteur « illusion de totalité » prend le dessus (autrement dit, quand l'idéologie déborde la fausse conscience), il peut devenir une source de sérieux dangers. On voit que la nostalgie de la répétition historique caractéristique de certains de ses aspects (l'appel aux Etats Généraux I) qui est une forme de néantisation de la durée historique, n'a rien d'un fait contingent. (2) Nous ne pouvons pas entrer ici dans le détail des relations entre la ensée de P I A G E T et le marxisme. Cf. à ce propos les deux contributions de
,. G O L D M A N N (197 et 198).

que se situe l'étude de Yesprit

de corps comme forme de fausse

logique privilégiée de l'intelligentsia chez M A N N H E I M ; un état de non-participation qui soustrait la conscience aux» ffets dédialectisants des sociocentrismes.

E (3) C'est là sans doute l'une des significations de la situation gnoséo-socio-

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leur « personnalité ». « On est dupe », écrit L . Brunschwicg, « d'un langage puéril et inexact quand on dit d'un corps qu'il est pesant et qu'il respire ; la pesanteur et la respiration sont tout autre chose que les prédicats d'un sujet, c'est la conséquence du voisinage de la masse terrestre, c'est une fonction d'échange chimique avec le milieu. Bref, du point de vue de la raison véritable qui est aux antipodes d'une raison scolastique, l'être ne consiste pas dans une simple abstraction mais dans le fait que chaque partie du tout réagit sur le tout » (1). Ce qui existe réellement, « c'est le faisceau de relations intellectuelles qui permettent de situer l'individu dans l'espace universel avec ses dimensions certaines et qui commandent les circonstances de son histoire » (2). Le problème de la hiérarchie de ces relations est à la fois important et délicat. Si « A » est une personne, « B » un club d'échecs et « C » le Palais-Bourbon, i l est évident que la relation A-C est plus importante que la relation A-B, mais si « A » se trouve être le champion mondial des échecs, ce fait crée naturellement une situation « hiérarchique » radicalement différente. L'une des séductions majeures du sociocentrisme consiste sans doute dans le fait qu'il apporte une solution commode à ces problèmes de hiérarchie. E n effet, si l'un des systèmes en jeu est érigé en système privilégié, les relations qui l'unissent aux autres deviennent à leur tour des relations privilégiées ; elles primeront les autres dans les processus d'identification qui président à la formation des concepts. Il en résulte une économie d'effort en psychologie collective pratique. Mais i l en résulte en même temps une déchéance de la qualité dialectique de la saisie du réel et ceci par deux biais convergents. L a présence de la « relation privilégiée » fait figure de corps étranger dans la totalité concrète des relations dont le faisceau compose l'objet ; elle fixe la démarche intellectuelle au niveau analytique et bloque de ce fait la dialectique d'analyse et de synthèse dont R. Garaudy a souligné à juste titre l'importance. De plus, la primauté artificielle (hétéronomique) de la relation privilégiée entraîne obligatoirement une scotomisation des relations non privilégiées et aussi des données historiques ; i l en résulte une prépondérance des fonctions identiflcatives non dialectiques avec dissociation des totalités et saisie anhistorique, spatialisante du réel. Pour citer un exemple concret, la détermination précise des notions de gauche et de droite constitue un problème important et difficile en sociologie politique. Certes, on dispose de critères traditionnels ; les problèmes actuels ne cessent de mettre en évidence leur insuffisance. On comprend qu'un système privilégié fixe (extra-temporel) par rapport auquel les concepts de « gauche» et de « droite » peuvent être définis, joue littéralement le rôle de boussole. Mais c'est une facilité dangereuse qui exige en échange le sacrifice de la qualité dialectique de la saisie du réel, car la présence d'un système privilégié dissocie les totalités de
J. (1) L . B R U N S C H W I C G LAGNEAU). (79),

p.

133

(la dernière pnrase est une citation de

(2) Ioid., p. 132-133.

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la perception collective. (1) Elle favorise donc l'idéologisation. « Le concept — écrit M . R. Garaudy — lorsqu'il est vrai, c'est-à-dire lorsqu'il reflète correctement la réalité extérieure, ne nous éloigne pas du concret, i l nous en rapproche. » Et plus loin : « L'abstraction est à la fois analyse et synthèse : en créant le concept de « chien », nous dégageons d'un complexe de propriétés, un petit nombre de ces propriétés, communes à tous les chiens. Nous sélectionnons quelques propriétés et nous les hiérarchisons, ne retenant que l'essentiel. C'est une analyse. Mais en même temps, nous rassemblons et nous organisons en un concept unique ce qui est inhérent à tous les chiens examinés séparément. C'est une synthèse » (2). C'est exact lorsqu'il s'agit d'un chien : on retiendra l'importance de la catégorie de la totalité qui porte i c i le nom de « synthèse ». Il est cependant permis de se demander si le terme « hiérarchie » ne comporte pas le danger de déformation égocentrique : i l ne suffit pas qu'une hiérarchie existe, i l faut aussi qu'elle soit reconnue ou, plus exactement, elle n'existe que reconnue. Les différences qui existent entre le chien de M . Garaudy et un loup ont une toute autre place « hiérarchique » dans l'univers mental d'un professeur que dans celui d'un berger. U n professeur d'anatomie comparée peut dans sa salle de dissection substituer un loup à un chien, quitte à expliquer à ses élèves les différences anatomiques assez minimes entre les deux animaux ; dans une circonstance analogue un berger hésitera davantage. — Les expressions identificatiues (Concepts égocentriques). Or, l a conceptualisation politique est dans une très large mesure du « type berger », c'est-à-dire que, plus pragmatique que scientifique, elle paie tribut à cette possibilité de déformation que l'on peut qualifier à volonté de hiérarchique, d'hétéronomique ou d'égocentrique (sociocentrique). I l en résulte un phénomène dont le rôle dans les idéologies a été particulièrement approfondi, après 1945, par les marxistes hongrois B. Fogarasi et G. Nàdor : la fausse identification. (3) L a fausse identification est l'identification de deux données différentes après dissociation de leurs totalités respectives et scotomisation du résidu non identifiable en fonction d'un critère privilégié dont la primauté hiérarchique est assurée de l'extérieur. L'histoire des données en jeu est, à son tour, scotomisée, voire transformée ex-post facto conformément aux exigences du moment. L'acte identificatif peut viser soit une identité absolue, soit une identité relative sous la forme d'un complot (4). Les limites des deux ne sont jamais bien (1) C'est le mécanisme de la perception délirante selon P. 2 R. G A R A U D Y (184), p. 211.
MATUSSEK.

(3) Cf. F O G A R A S I (160), pp. 71-75, résumé par nous dans (179), p. 481, (365) parle de fausse identification et de fausse différenciation, ce qui correspond à la même distorsion de l'appareil conceptuel dans le t champ de gravitation » d'une puissante source de socio- (ethno) centrisme. (4) Identité absolue : lorsque un national-socialiste soutient que tout juif (ou Nègre) est communiste. Identité relative (niveau du « complot ») lorsque sans postuler cette identité totale, il considère que judaïsme et communisme ont nécessairement partie
NADOR

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tranchées. U n zoologiste qui, ayant été successivement mordu par un chien et par un chat, utiliserait comme un concept scientifique « l'espèce animale qui mord les zoologistes », ferait de la fausse identification égocentrique. L a conceptualisation politique n'est pas toujours d'un niveau logique supérieur. L a fausse identification est un aspect important de la structure antidialectique des idéologies et, en même temps, une technique d'économie d'effort précieuse pour la propagande. Le rapprochement avec Tépistémologie de Meyerson s'impose et i l est voulu. Nous pensons effectivement que l'identification chez Meyerson correspond au composant social-réificationnel de l'acte de connaître et en même temps marque les limites historiques et individuelles de la possibilité d'une saisie dialectique et concrète du réel comme totalité. C'est par ce biais que la pensée de l'auteur d' Identité et Réalité peut s'intégrer dans un système de sociologie de la connaissance. Mais entre l'identification chez Meyerson et celle de la pensée idéologique, nous avons cette différence capitale que la première est exempte d'égocentrisme (ou du moins tend à s'en libérer), de plus c'est un acte scientifique lucide qui connaît ses limites. Ceci dit, i l est permis de constater que 1' « appétit d'identité de l'esprit humain » a engendré deux enfants de mérite inégal : l'effort scientifique et l'idéologie. Ce qui permet, dans certaines circonstances, à une pensée politique fortement idéologisée d'apparaître sous l'aspect d'un rationalisme intransigeant. Les exemples les plus nombreux de fausses identités se trouvent dans les publications du marxisme officie] entre 1947 et 1953, période qud vit le point culminant de l'idéologisaition de l'orthodoxie marxienne. Leur nombre a diminué depuis comme de façon générale l'évolution de l'orthodoxie marque, depuis 1953, un retour discret à la dialectique, retour perceptible dans l'attitude vis-à-vis des théories scientifiques. Le type de cettefausse identification est le suivant : « Les mains sales», c'est le «Juif Suss» 19&1 (1). Ces ifausses identités se cristalliée. L'intérêt de ces considérations assez élémentaires est de mettre en évidence le composant anti-dialectique de la notion de complot ; un lien de compréhension est ainsi établi entre les formes rationalistes et les formes paranoïdes de l'atteinte schizophrénique. (1) Cette assimilation de la pièce de SARTRE au film nazi a été faite dans VEcran Français, en 1951. Un certain nombre d'autres exemples figurent dans nos contributions de 1947 (176) et 1949 (179). Cf. SARTRE « Opération Kanapa » (Les Temps Modernes, mars 1954, p. 1723) qui critique ce phénomène sur le plan du concept partiel de l'idéologie, c'est-à-dire comme technique polémique, et non pas comme élément structurel d'une logique. Cf. aussi l'article très riche de I. SILONE (428). L a fausse identification est une prolongation nosologique de l'identification parti-classe ; c'est un élément spatialisant sociocentrique et schizophrénique. Certaines « identifications » sont d'une absurdité délirante comme celle qui prétend lier la psychochirurgie à l'expérimentation criminelle des camps (La Raison, n° 5, p. 7, éditorial) ou les comparaisons entre les asiles d'aliénés en France et les camps de concentration. L a brusque diminution du nombre de ces fausses identifications en 1953, et leur réapparition momentanée en 1956, posent un curieux problème de sociologie de la connaissance. Elles sont, en effet, tributaires du degré d'agressivité accumulée ; l'agressivité dédialectise et spatialise. Mais elles dépendent aussi du degré de sociocentrisme. L a détente d'une part, la nouvelle importance de la Chine de l'autre, ont pu contribuer au même titre à cette désidéologisation des superstructures de l'orthodoxie marxienne, la première en diminuant la

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Usent dans des expressions identificatives (concepts égocentriques) dont certaines sont néoformées ( « d é v i a t i o n n i s t e » ) , certaines sont nées de l'égocentrisation ultérieure de concepts préexistants. L e terme « fascisme » était à u n moment d o n n é défini en fonction d u seul a n t i communisme qui dans « le faisceau des relations intellectuelles » définissant le fascisme n'en est qu'une et pas obligatoirement l a plus importante. D'autres expressions identificatives ont empiété sur le domaine scientifique tel le terme « Wedsmanno-morganisme » (deux doctrines niant l'hérédité de l'acquis et différant sur tous les autres points), le terme « m a c h i s m e » , etc... (1). Ces expressions ont graduellement quitté l a scène à l a faveur de l a détente et aussi à l a faveur de l'indiscutable désaliénation intellectuelle qui c a r a c t é r i s e le cours nouveau (2). Un autre exemple — plus actuel celui-ci — : on qualifie couramment l'Etat Israël d'impérialiste. De toute évidence le concept est défini égocentriquement comme synonyme dH anti-arabe. Dans l'optique d'un Anglais (optique n i plus n i moins valable) Israël a p p a r a î t plutôt comme le premier pays anti-dmpérialiste d u Moyen-Orient. L'exemple montre bien les étapes de la logique égocentrique : 1) Définition égocentrique ; 2) Fausse identification (Israël serait un Etat du m ê m e type que le Japon d'autrefois !) ; 3) Fausse différenciation : en vertu de l a m ê m e distorsion égocentrique de l'appareil conceptuel, la politique allemande sous Hitler n ' é t a n t pas dirigée contre les Arabes, n'est pas considérée comme impérialiste ! ; 4) Scotomisation des données historiques n o n conformes avec le point de vue sociocentrique, en l'occurrence, celles concernant les origines t r è s « anti-impérialistes » de l'Etat israélien. I s r a ë l a p p a r a î t alors comme u n ê t r e purement spatial sans dimension historique. D e plus, i l cesse d'être vu comme totalité ; les « relations » susceptibles d'imposer u n jugement positif sont scotomisées (3) et l'ensemble présenté comme une juxtaposition mécanique d'éléments de valorisation exclusivement négative. Cet ensemble illustre bien l a structure logique de l a fausse identification en général. Nulle idéologie n'a présenté u n nombre aussi élevé de fausses identités que rorthodoxie marxienne entre 1947-1953, mais il faut dire qu'aucune n'en est, n o n plus, c o m p l è t e m e n t exempte. A l'époque de l a « c h a s s e aux s o r c i è r e s » , le concept « r e d » égocentriquement défini ( « unamerican ! » désignait des libéraux comme des anarchistes, en passant par les différentes formes de l a pensée marxiste (4). L e raciste du Sud convaincu que l'émancipation des Noirs sert les intérêts d u communisme, le Juif d u ghetto qui forme le concept de « g o ï m » (gentils) pour réunir sous le signe d'une commune hostilité supposée tous les non-Juifs, le Gibelin pour qui les « e n n e m i s quels qu'ils fussent, du m o n a r q u e » (5) sont des Guelfes, charge agressive de l'appareil conceptuel, de la pensée politique, la deuxième en sapant la situation de « système privilégié » de l'U.R.S.S., et en diminuant l'intensité du sociocentrisme. (1) EINSTEIN a été qualifié de « machiste » {Questions Scientifiques, p. 158) : c'est plus que simpliste. (2) Elles ont reparu à l'occasion du soulèvement hongrois de 1956, qui a été comparé aux Chouans et à la Terreur Blanche de 1920 ; tout jugement de valeur mis à part, la roue de l'Histoire a tourné entre 1920 et 1956. (3) C'est-à-dire son rôle en 1947 (sa « relation négative avec l'impérialisme ») qui en fait objectivement le vrai précurseur de Panti-impérialisme en Moyen-Orient. Cet exemple montre que l'égocentrisme collectif sélectionne ex-post facto les facticités historiques ce qui implique fatalement une dissociation de la totalité concrète du faisceau des relations intellectuelles de l'entité (4) Cf. à ce sujet O. LATTIMORE (289). • (5) ZIEGLER, Vie de VEmpereur Frédéric II, p. 138.

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l'anti-parlementaire qui r é u n i t dans l a m ê m e réprobation l'ensemble des « p a r t i s » » font de l a fausse identification sociocentirique fondée sur le postulat de l'homogénéité (fondamentale d u monde adverse.

Le principe d'analogie en droit.
Une forme d'identification sociocentrique est le principe d'analogie qui a é t é objet de discussions passionnées dans les milieux juridiques de TU.R.S.S. (1). U n exemple de jugement par analogie est donné par Schlesinger : peine de mort pour c o n t r e f a ç o n de passeport par analogie avec l a loi r é p r i m a n t l a fabrication de fausse monnaie (2). C'est une fausse identification indiscutable : o n voit bien u n élément commun aux deux délits ( c o n t r e f a ç o n de document i m p r i m é par l'Etat), mais leur contexte moral et intentionnel est sans mesure commune. O r , normalement le droit est u n p h é n o m è n e réificationnel ; i l existe une fausse conscience et des idéologies juridiques (3). A l'instar d u « C h e minement de la P e n s é e » , chez Meyerson, l'acte juridique comporte un é l é m e n t identificatif sociocentrique et une « intuition d u divers » destinée la t e m p é r e r l'action d u premier. I l est significatif qu'aux Assises, les circonstances a t t é n u a n t e s doivent concerner le criminel, et non pas le crime (4). E n effet, le crime é t a n t défini de f a ç o n sociocentrique (en fonction de l a société qui ne le tolère pas et non pas e n fonction d u criminel qui le commet) ne saurait ê t r e « a t t é n u é ». L e bilan de l'histoire personnelle d u crirninel, celui de son intégration sociale, de ses intentions, peuvent en revanche a t t é n u e r les effets d u « p a r a g r a p h e » , if m i t d'un acte identificatif abstrait, anhistorisant, anti-dialectique et dépersonnalisant. U n e des fonctions de l'institution des Assises est sans doute d'atténuer l a réification judiciaire ; c'est u n travail de « désidentification » dialectique et personnalisante, structurellement proche de celui d u psychanalyste. O r , le « p r i n c i p e d'analogie» est d'inspiration opposée. H traduit u n sociocentrisme plus intense et partant une réification plus a c c e n t u é e avec comme r é s u l t a t une promotion d'importance d u composant identificatif de l'acte judiciaire. C'est d'ailleurs u n trait g é n é r a l de l a justice totalitaire qui, i n d é p e n d a m m e n t d u d e g r é de réification de ses bases économiques, tend à accentuer l a réification judiciaire (5).
(1) Cf. S C H L E S I N G E R (420), pp. 225-226, et CHAMBRE (100).

(2) Jd. (420), p. 226, note. (3) Cf. L U K À C S (309), p. 118 [Arguments, décembre 1958, p. 28), qui souligne la « réification plus consciente » des positions de la science juridique. Cf. aussi notre étude sur Kafka, romancier de l'aliénation (175) : le Procès est l'image de la réification judiciaire. L'idéologie-type en matière juridique est la théorie du droit naturel (LUKÀCS, ibid.) : la bourgeoisie a opposé cette théorie à la multiplicité des « franchises » d'origine médiévale et aussi à la situation extralégale du prince, mais elle a refusé d'y voir l'expression d'un rapport de forces (« facticité, fondement de validité ») et cru pouvoir fonder à la fois la forme et le contenu du droit sur la raison éternelle. L à encore, l'idéologie est une saisie sous-dialectique avec dérivation théorique à l'appui. Cf. aussi les conceptions de PASCHUKANIS qui déduit « le fétichisme du droit » de celui de la marchandise [CHAMBRE (100), p. 220], ce qui est d'ailleurs discutable. (4) Un célèbre procès a failli finir en Cassation car les jurés ont accordé des circonstances atténuantes pour certains des méfaits reprochés à l'accusé et les ont refusées pour d'autres. Or, la circonstance atténuante se rapporte au criminel ; un crime ne peut pas, en principe, être atténué ; c'est le criminel qui peut être totalement ou partiellement excusé. (5) Il faut noter cependant, que le principe d'analogie n'a jamais été un principe indiscuté du droit soviétique. Les débats qu'il a suscités sont sans intérêt pour le sujet ; pour les détails, cf. SCHLESINGER (420) et CHAMBRE (100). Contre A . VICHINSKY, TAVGASOV a pu soutenir l'incompatibilité de ce principe avec la constitution de 1937 [SCHLESINGER (420), p. 225].

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L'importance de l'identification anti-dialectique dans le processus d'idéologisation ne saurait être sous-estimée : c'est une plaque tournante entre les différents aspects de la fausse conscience. C'est l'atome de la logique non dialectique facteur de dissociation des totalités concrètes, c'est aussi un agent de spatialisation car l'espace seul peut se prêter à l'identification totale ; le temps objectif ou subjectif, rempli d'événements irréversibles y est par définition réfractaire. Elle constitue un lien avec la schizophrénie à la fois par le biais du phénomène de spatialisation et par le rôle qu'elle-même joue dans la logique des schizophrènes (Arieti). C'est l'expression de la structure dichotomique des différentes formes de sociocentrisme, ainsi que d'un autre fait fondamental de la pensée politique : l a tendance à « penser contre », à pousser à l'extrême — voire à l'absurde — l'adage « Omnis determinatio est negatio » (1) Les concepts égocentriques tendent à cristalliser une hostilité réelle ou supposée en ce qui concerne Youtgroup, généralement réelle en ce qui concerne le groupement propre. Les vocables correspondants sont souvent en « anti... » ou, du moins, impliquent une définition en termes de négation agressive supposée. Ils constituent un instrument de propagande d'efficacité éprouvée. E n effet, les concepts égocentriques flattent « l'appétit d'identité de l'esprit humain » (2) ; de plus, une propagande dirigée « contre » est toujours plus efficace qu'une propagande visant un « pour ». Une technique de persuasion habile doit faire bénéficier son public du confort de la pensée pré-dialectique (3), tout en l u i donnant
(1) En vertu de ce postulat manichéen implicite de la pensée idéologique, les adversaires des adversaires jouissent si souvent d'un préjugé favorable immérité ; pour le manichéen politique on est « impérialiste » ou t anti-impérialiste » ; le raisonnement dialectique qui stipule que l'on peut être contre un impérialisme et pour un autre est hors de sa portée. On voit la structure égocentrique du raisonnement. L'enfant dit : t Je suis seul dans ma famille à avoir un frère ». Le mot « frère » n'implique pas une relation réversible ; son frère est essentiellement frère. De même pour le manichéen politique, être « anti-impérialiste » n'est pas une relation mais l'attribut d'une substance ; de plus, il s'inscrit dans un contexte « noir-blanc », qui ne connaît pas de troisième terme, autrement dit, qui ignore la synthèse dans toutes les acceptions de ce terme. Nous ne voulons pas faire de la polémique, mais il faut bien donner un exemple : c'est dans cette optique que l'engouement de certains milieux de gauche pour le nasserisme et le F.L.N. apparaît comme un fait de fausse cons(2) C A L V E Z (85), p. 100. Il est de toute évidence plus commode et plus efficace de dire : « L'Amérique de R O O S E V E L T c'est les Juifs » (tonnerre d applaudissements 1) que d'engager un auditoire surexcité (et comportant un pourcentage de chômeurs) à étudier dialectiquement la sociographie de la minorité juive aux Etats-Unis. Un exemple : la campagne d'Adlaï S T E V E N S O N , en 1952, était presque totalement dépourvue de complaisance pour la psychologie des foules. On connaît le résultat. (3) Dans sa brochure sur la propagande politique, J. M . D O M E N A C H parle de la t loi de simplification et de l'ennemi unique » [(131), p. 49] ; il souligne la nécessité de proclamer l'invariabilité dupoint de vue propre [(131), p. 77]. Cf. à ce propos aussi l'étude de N. L E I T E S : The third International on its changée of policy, L A S W E L L (287), pp. 298-333. L'ontologisation de ses structures antidialectiques de propagande est un facteur essentiel de déréalisation de la conscience collective ; quant à savoir si leur action déréalisante est primitive ou secondaire, c'est là le problème du caractère partiel ou total du concept d'idéologie qui est envisagé ailleurs. Cf. la mise au point très fouillée de N. L I T E s :

cience.

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l'illusion de réaliser une compréhension scientifique de la réalité. Le danger de fausse conscience apparaît en même temps que l a tentation d'ontologiser (1) ces structures pré-dialectiques utilitaires ; i l est d'autant plus difficile d'y résister qu'elles se sont montrées plus utiles dans la pratique. La lecture de l a presse quotidienne montre qu'un secteur relativement important des discussions politiques consiste en l'établissement de fausses identités d'une part, et leur dénonciation polémique de l'autre. L'ensemble des concepts égocentriques peut s'ériger en un langage privé qui mesure la cohésion d'un groupe, mais qui mesure en même temps l'intensité de sa fausse conscience (2). « U n langage commun est indice de solidarité d'un groupement ; bien des oppositions entre « in-group » et « out-group » s'expliquent par le fait que les groupes sont incapables de communiquer» (3). Ce n'est exact que dans une certaine mesure ; ces langages privés sont à la fois cause et effet de l'hostilité des groupes et plutôt effet que cause. Les vocables ainsi constitués acquièrent enfin un pouvoir propre, ils deviennent dépositaires d'une puissance parfois magique. Cet aspect de l a fausse conscience (la sur-réification du mot déjà réificationnel dans son essence) a été analysé dans un ouvrage au titre révélateur : « The Tyranny of Words », par Stuart Chase. E n réalité, tout vocable repose sur une « fausse identification » anti-dialectique (« la pensée exprimée est u n mensonge », dit le poète russe Tioutcheff) (4) : l'appareil conceptuel du sociocentrisme accentué ne fait qu'exalter cette structure anti-dialectique en bloquant la fonction dialectique de synthèse secondaire dont M . Garaudy souligne à juste titre l'importance (5).
et notamment, le chapitre « Déniais of Change », ibid., p. 300. On y voit très bien comment l'hypothèse de l'infaillibilité (postulat sociocentrique dans notre terminologie) aboutit à une négation ou minimisation de l'importance des changements. C'est à notre sens, un aspect de la déchéance de la temporalisation dialectique dans l'univers de la fausse conscience et, partant, un aspect de la structure schizophrénique du processus d'idéologisation. Mais ce phénomène ne prend toute sa signification que dans un contexte d'ensemble. (1) Cf. la notion de dialectique antithétique et hétérothétique, K R A N O L D (265) et celle de l'ontologisation de la négativité dans notre contribution (170) qui contient aussi un résumé du travail introuvable de K R A N O L D . La propagande est fondée sur la négation concrète et violente et sur l'affirmation utopique : un « contre » concret et un « pour » extra-temporel. L'action des deux converge vers la dédialectisation et, partant, vers l'idéologisation : une • dialectique » de la pure antithèse est une illusion de dialectique. (2) Plus exactement : le nombre des expressions privées mesure la cohésion d'un groupe et celui des vocables identificatifs le degré de sa fausse conscience ; ce dernier est donc indice d'autisme collectif. Un étranger voulant pénétrer dans un groupe commence par faire sien son vocabulaire privé. L A S W E L L [(287), p. 3 2 1 ] signale qu'en 1918, les soldats allemands se mirent à utiliser le vocabulaire particulier de la propagande alliée ; les services allemands ont jugé le phénomène grave ; il l'était. (3) SAPIR, cité par K L I N E B E R G (259), pp. 49-50. (4) Comme le dit de façon lapidaire J . S T U A R T - C H A S E : t ...most languages... with their equating verb « to be », their false identifications^ spurious substantives, confused levels of abstractions, and one-valued judgements are structurally dissimilar to our nervous System and our environment ». S U L L I VAN dit, que le langage est toujours dans une certaine mesure magique,
[(438), p. 7 ] . (5) M. G A R A U D Y (184), p. 2 1 1 .

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Ces constatations qui remontent à l a théorie des idoles de Bacon, n'ont, disons-le bien, rien d'original. Ce qu'il importe de souligner, c'est que ces structures sont couramment décrites dans les publications concernant la schizophrénie ; nous avons v u le rôle de la fonction identificative dans Pidéologisation et dans la logique des schizophrènes. Schilder (1) a signalé la distorsion de l'espace sous les effets de l'agressivité ; l a distorsion de l'appareil conceptuel dans le champ d'action des sociocentrismes est un phénomène analogue (2). L a « tyrannie des mots > devenue puissance indépendante a été analysée chez les schizophrènes par Katan, par Roheim (3) et par d'autres auteurs. — Indifférenciation idéo-affective et fonction identificative dans Vidéologie et dans la schizophrénie. L'identification sociocentrique est à base affective ; elle consacre une non-différenciation de l'intellectuel et de l'affectif dans les opérations de la pensée. C'est très justement que J . Monnerot définit l'idéologie comme « une pensée chargée d'affectivité où chacun de ces deux éléments corrompt l'autre» (4). Cet état de non-différenciation explique la genèse des fausses identités du sociocentrisme ; c'est l'identité de l a réaction subjective qui est indûment noologisée (5). Le même phénomène a été décrit et confirmé expérimentalement dans l a schizophrénie. Berze et Schilder ont signalé, i l y a assez longtemps (6), l'importance d'un processus de néostructuration affective des bases de l'appareil conceptuel de l a pensée ; c'est au moins aussi valable pour l'idéologie que pour la schizophrénie. Les mêmes auteurs parlent aussi « d'identifications paralogiques » (7) (nous dirions : anti-dialectiques). Tout comme dans l'idéologie, cette prépondérance identificative est à base affective : les expériences des schizophrènes comportent « un mélange inextricable de perceptions, de pensées et de sentiments » (8). H . L . Raush s'est proposé d'étudier expérimentalement ce mélange (9). Des objets neutres et d'autres porteurs de charge affective, sont présentés à des schizophrènes et à des sujets témoins auxquels on demande d'en évaluer les dimensions. En comparaison avec les normaux, les schizophrènes tendent à surestimer les dimensions des objets symboliques par rapport
(2) Cf. à propos des relations entre agressivité et sociocentrisme, ce mot plaisant de H U X L E Y et H A D D O N : « On peut définir cyniquement mais non point faussement une nation comme une société unie par une erreur commune quant aux origines et une aversion commune pour les voisins » (cité par K L I N E B E R G (259), édition anglaise, p. 378). 10 (1) P . S C H I L D E R (418), pp. 279-281 et passim.

(3) Cf. aussi l'article du Docteur LOGRE : Les mots magiques, Le Monde, mai 1957. (4) J . M O N N E R O T (353), p. 297, mais il ne s'agit pas ici tant d'idéologie que de fausse conscience. (5) Cf. RIBOT : « Le raisonnement affectif exprime l'état du sujet et rien de plus ». (6) Affektive Umgestaltung der Begriffsgrundlagen. B E R Z E (51), p. 61.
(7 B E R Z E (51), p. 62. (8) B E R Z E (51), p. 54. ^9) H . L . R A U S H (396).

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aux objets neutres. Raush en tire deux conclusions : 1) que l a distorsion des objets dépend autant de la nature du stimulus que des altérations du Moi, et 2) — ce qui est plus significatif — que les mécanismes paranoïdes de défense sont liés à l a projection d'une « stabilité artificielle » dans le monde extérieur. I l en résulte également à notre sens que l a confusion idéo-affective provoque chez les malades une détérioration du sens de la perspective. Or l a perspective est l a partie dialectique de l'expérience de l'espace : c'est une dimension spatiale partiellement temporalisée. Certaines formes de conscience réifiée s'accompagnent en psychopathologie de l a perte de l a notion de profondeur (1). Sans vouloir tirer des conclusions trop hâtives d'une expérience isolée, constatons que chez les schizophrènes comme dans l'idéologie, l'indifférenciation logico-affective est corollaire de l'apparition de phénomènes de réification. — Dichotomisation et Schizophrénie.

L a saisie dichotomisante-manichéenne de l a réalité (la vision « noir-blanc ») est caractéristique des formes collectives et individuelles de l'égocentrisme. Elle existe chez l'enfant. Dans une étude consacrée aux « gangs » de la jeunesse, Redl constate que lorsqu'une personne appartient à un code dangerous outgroup, elle n'est plus considérée comme une personne mais comme le symbole dépersonnalisé du système de valeurs hostiles (2). L a symbolisation politique serait, selon Laswell, inséparable de l a dichotomisation (3). Ce n'est peut-être pas tout à fait aussi simple. I l peut y avoir en principe un symbolisme politique en dehors de toute vision manichéenne. Mais deux phénomènes apparemment indépendants : l a confusion du symbole et du symbolisé et l a dichotomisation sans nuances, sont deux manifestations de la structure sous-dialectique de la psychologie des foules. Il en résulte que le symbolisme politique efficace est effectivement le symbolisme dichotomique comme on peut le constater quotidiennement. Chacun de ces deux phénomènes est d'observation courante chez les schizophrènes. Le premier (« symbolisme d'identité ») est classique. L a dichotomisation rigide en « bons » et en « mauvais » a été souvent signalée. L a « position paranoïde précoce » de M . Klein comporte une scission de l'objet en une fraction « bonne » et en une fraction « méchante » ultérieurement introjectées. U n paranoïde, auteur d'un système théocratique délirant, divise rigidement l'humanité en catholiques et en hérétiques, cette deuxième catégorie étant celle de tous les non-conformistes (4). Des descriptions analogues se trouvent dans les
(1) Cf. les travaux de T E L L E N B A C H sur l'espace des mélancoliques (442) ; T E L L E N B A C H utilise expressément le terme de réification à propos de la conscience mélancolique.
(2) R E D L (397), pp. (3) L A S W E L L (288),

173).

Symbolization nécessites dichotomization ». (4) Cette observation a été publiée par l'auteur de ces lignes en 1952

p.

373-374. 189 : «

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publications de Berze, Pankow, Abadi, A. Modell et d'autres (1). Il serait fastidieux de continuer l'énumération de ces analogies. U n ensemble de structures intellectuelles se retrouve dans la schizophrénie, dans les différents aspects de l'aliénation politique et (dans une certaine mesure) à l'échelle de la psychologie de l'enfant. Cet ensemble s'extériorise selon le cas individuel (et aussi selon l'optique de l'observateur) comme dissociation des totalités, comme dévalorisation, comme prépondérance de l a fonction identificative par rapport à l'intuition du divers (voire de l'intuition tout court), ou comme prépondérance de la fonction spatiale par rapport à la fonction temporelle. L a notion de « conscience réifiée » correspond à cet ensemble ; l a réification à base économique chez Lukàcs en est un cas particulier. Lukàcs ne connaissait pas le problème de la schizophrénie ; i l n'envisageait pas, en 1923, celui de la conscience utopique. I l en résulte que sa doctrine de l'aliénation ressortit, elle aussi, à une forme de « concept partiel » qui a besoin d'être élargi. Cette conception de l'idéologie entre dans le contexte plus large de ce qu'un psychiatre a appelé « la nuance schizophrénique de notre civilisation» (2). Le thème est ancien. Les critiques du machinisme très à la mode avant la guerre (3) sont de fait celles de cette « nuance schizophrénique ». P . Borensztàjn a constaté, en 1947, la transformation des tableaux cliniques des psychoses dans le sens d'une schizophrénisation (4) en rapport avec une transformation analogue de toute l'ambiance littéraire et culturelle (5). N . Berdiaeff a consacré des pages éloquentes à
(1) M I N K O W S K I [(340), p. 109] parle d' « attitudes antithétiques » chez ces personnes (qui ne sont pas toujours des « malades » dans le sens clinique du mot) pour lesquelles « tout acte de la vie est envisagé du point de vue de l'antithèse rationnelle du oui et du non ou, plutôt, du bien et du mal, ou du permis et du défendu, ou de l'utile et du nuisible ». Ces attitudes antithétiques (dichotomisantes) sont d'observation courante chez les schizophrènes. Cf. par exemple, P A N K O W (376), p. 67 (« chemin du péché », « chemin du Saint ») ; B E R Z E (51), p. 62 ; A B A D I (1) (attitude antithétique chez un malade aveugle de naissance) ; M O D E L L (351), etc. (2) H. E Y (148), p. 22. Mais le Docteur E Y considère le surréalisme comme l'expression de cette nuance schizophrénique ; nous pensons qu'il est une réaction de défense : un retour agressif vers le concret devant la menace de fausse conscience. Le même dualisme d'interprétations possibles existe au sujet de l'existentialisme. Cf. la « critique psychiatrique » de cette école par L. Duss (139) et plus loin, p. 189 sq. (3) Les ouvrages de C A R R E L , de Gina LOMBROSO et d'autres. Cf. le livre, toujours actuel, de G . F R I E D M A N N (168).

(5) Ce sujet est immense. Qu'il soit permis de renvoyer ici à nos publications concernant la signification de l'œuvre de K A F K A t romancier de l'aliénation « (175 et 179 bis) ainsi qu'à un article consacré à Y Etranger de C A M U S (174). L. G O L D M A N N [(200) et (199 bis), p. 92], considère l'œuvre de R O B B E - G R I L L E T comme le reflet de la réification ; or, elle a été qualifiée > r ailleurs de schizophrénique avec référence à la théorie de M I N K O W S K I a cf. France-Observateur, 5 décembre 1957, p. 20). Une autre œuvre à succès : ! a pièce de B E C K E T T En attendant Godot est, à notre sens, une parodie de la conscience utopique. Il y a là un domaine de recherches socio-littéraires qui pourrait être en même temps une étude expérimentale de psychologie sociale : montrer le reflet de la réification dans la littérature et chercher à établir dans quelle mesure ce reflet possède un caractère schizophrénique et, plus particulièrement, rationaliste morbide.

(4) P . B O R E N S Z T À J N

(73).

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dénoncer la dissociation dans la culture (1). On pourrait citer d'autres noms encore (2). L a structure schizophrénique des idéologies se manifeste avant tout par leur caractère autiste, c'està-dire étranger au réel, par leur imperméabilité à l'expérience alors que c'est surtout la dissociation qui a attiré l'attention des philosophes de l a culture. Le sociologue américain Read Bain a publié sous le titre Notre culture schizoïde (3) une étude intéressante (encore que quelque peu sommaire) centrée sur les différents aspects de la « morale double » qui est effectivement un phénomène schizophrénique de fausse conscience (4). L ' i m portance des aspects projectifs et « rationalistes morbides » (spatialisants) des superstructures, due en grande partie à l'ontologisation de l'univers de la propagande, semble l u i avoir échappé. Ce sont pourtant probablement deux aspects de la même donnée fondamentale. La structure schizophrénique des idéologies a été également souvent signalée, mais i l s'agit dans la plupart des cas de remarques isolées qui n'entrent pas dans une théorie cohérente de l'aliénation. Kelsen (5) constate que les idéologies sont contradictoires — disons plutôt dissociées — car elles masquent l a réalité tout en la reflétant partiellement. P. Szende considère que les principales techniques de déguisement idéologique (Verhûllung) sont l'abstraction, la mécanisation et l'hypostase (6). J. Monnerot a comparé l'imperméabilité à l'expérience des idéologies à celles des états délirants (7). Le rôle des stéréotypes mentaux dans la fausse conscience est bien connu (8). Koestler parle de névroses politiques (9). L a conception du caractère schizophrénique de la fausse conscience est donc le lieu de convergence d'un faisceau de données traduisant sous des
(1) Cf. (48), p. 123. B E R D I A E F F a été l'un des premiers auteurs non marxistes à reconnaître l'importance de L U K À C S . Cf. (47), p. 142. (2) G I L B E R T - R O B I N (194), p. 17, évoque aussi une « schizophrénie collective » dont les effets retentiraient sur la maturation des enfants. (3) R E A D , Our schizoïd culture (26). (4) « Nous louons la compétition libre et nous pratiquons le système des monopoles capitalistes ; nous préconisons l'organisation des affaires et prétendons interdire celle du travail, etc.. » (l'article de R E A D - B A I N date de 1935 ; il y a du changement depuis). Cf. aussi L . G O L D M A N N [(200), pp. 98-99] t ...le dualisme de la réification capitaliste est devenu — dans l'hitlérisme — celui du chef de camp de concentration ou du tortionnaire qui, à la maison, est incapable de tuer une mouche, aime la musique de B A C H et est le meilleur père de famille ». Mais la réification n'est pas seulement dissociation ; elle est aussi spatialisation, donc rationalisme morbide. L ' u n des mérites des recherches de V . Z O L T O W S K I (cf. pp. 22-23, note) est sans doute d'être, en fait, centrées sur l'aspect spatialisant de la schizophrénisation, encore que Z O L T O W S K I , disciple de Fr. S I M I A N D , ne fasse usage ni de l'appareil conceptuel des marxistes, ni de celui des psychiatres.

(6) P. S Z E N D E (439), p. 77. S Z E N D E n'utilise pas le terme de schizophrénie, mais l'analogie est évidente. Opinion. J. M O F F A T T - M E C K L I N a fait une étude intéressante de la psychologie du K U - K L U X - K L A N [(352), pp. 103114] fondée en grande partie sur la toute-puissance des stéréotypes. (9) Cf. K O E S T L E R (262), article très riche en idées qui met en évidence de nombreuses structures réificationnelles (« fétichisme politique », p. 9 ; cfixation» sur l'utopie, p. 11, etc.), mais le terme « névrose » ne doit pas être pris trop
(7) M O N N E R O T (353), p. 277. (8) Cf. Walter L I P P M A N N , Public

(5) K E L S E N

(256), p. 450.

au sérieux.

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angles différents l a permanence d'une crise axiologique et dialectique de l a conscience sociale. Dans certains contextes, cette crise se manifeste surtout comme une crise des valeurs, dans d'autres essentiellement comme une crise de la vérité. — Structure spatio-temporelle de la fausse conscience. « L a conscience de classe, écrit M . J . Domarchi, est en premier lieu conscience du temps. L a manière dont un individu appréhende les trois dimensions temporelles (passé, présent, futur) est étroitement conditionnée par sa situation et son rôle à l'intérieur de la société» (1). L a réification du passé dans la conscience des conservateurs a été souvent évoquée ; à la limite elle aboutit à l'homogénéisation du temps et partant à la négation implicite de l'histoire. L'incapacité réificationnelle de comprendre l'actualité en tant que moment de l'Histoire est signalée par Lukàcs (2). Dans une étude consacrée au problème de la logique et £u langage dans la propagande (3), M . S. Moscovici soutient qjue, dans l'univers de la propagande, l'espace et le temps « prennent un caractère absolu » Cela n'a pas un sens très précis. Dans une étude de psychologie sociale i l est bon de n'abandonner les concepts du sens commun que lorsque cette démarche présente une utilité réelle. Chacun sait que la physique moderne a profondément transformé les notions de temps et d'espace. Cette nouvelle conception peut apporter des lumières à la psychologie sociale, mais i l n'en est pas obligatoirement ainsi, l'échelle de grandeur et de vitesse de la micro-physique différant trop profondément de celle des événements sociaux. Donc, le psychologue social n'a pas à bouder les notions courantes de temps et d'espace sauf preuve de leur inadéquation flagrante au but poursuivi. Or, pour le sens commun le caractère essentiel de l'espace est de permettre des déplacements dans tous les sens et aussi des retours intégraux en arrière. On ne choisit pas « sa place » dans le temps ; on peut en principe la choisir dans l'espace. On ne peut pas remonter le cours du temps mais on se déplace librement dans l'espace. U n homme qui quitte son appartement le 21 janvier 1959, à 3 heures, en laissant le gaz allumé, ne parviendra jamais à ce que « l'appartement laissé le 21 janvier 1959, à 3 heures, avec le gaz allumé » devienne « l'appartement laissé le 21 janvier 1959, à 3 heures, avec le gaz éteint ». Mais i l peut réaliser — et en principe sans limite — que « l'appartement situé à tel ou tel endroit avec le gaz allumé » devienne « l'appartement situé à tel ou tel endroit avec le gaz éteint », et vice-versa.
(2) L U K À C S (309), p. 173. « L a meilleure illustration du caractère essentiellement anhistorique, voire anti-historique de la pensée bourgeoise, est la situation du problème du présent en tant que moment de l'histoire mondiale. » L U K À C S reproche aux historiens bourgeois leur incapacité de comprendre le présent comme moment historique ; malgré la rhétorique de leurs chefs (« Je vous conduirai vers des temps historiques », dit H I T L E R dans son premier discours comme chancelier), les mouvements fascistes n'apportent nul démenti à cette constatation.
(3) MOSCOVICI (356), p. 444. (1) J . D O M A R C H I (133), p. 824.

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Le temps est une dimension dialectique non seulement parce que, contrairement à l'espace, i l est impossible de le concevoir à l'état de repos, mais aussi parce que sa progression réalise une synthèse dialectique constamment renaissante de ses trois dimensions : présent, passé, avenir. Totalité qui peut être dissociée par réification du passé ou de l'avenir — l'idéologie, l'utopie, la névrose, le délire en sont des exemples — mais une telle dissociation entraîne la déréalisation de toute la saisie du monde comme cela est suggéré par les exemples même que nous venons de citer. L a dissociation des structures spatiales n'entraîne pas obligatoirement de pareilles conséquences. De façon générale, les formes temporelles sont plus « fortes » que les formes spatiales et la question se pose — elle sera envisagée ultérieurement — si la cohésion des dernières n'est pas due à la permanence des éléments temporels au sein de la spatialité. Enfin, continuum irréversible, le temps est axiogène (1) alors que l'espace est dévalorisant et n'offrant nul cadre à la « fonction de suspension » (2), ne saurait abriter que les valeurs de la pure immédiateté (3). Or, ce continuum anti-dialectique, anaxiologique et réversible qu'est l'espace du sens commun, offre un dénominateur commun pour la description des phénomènes variés de l'aliénation. Des concepts comme « espace absolu » ou « temps absolu » ne possèdent par contre qu'une valeur explicative limitée. La spatialisation de la durée vécue est la base du rationalisme morbide ; notre étude tend à montrer qu'en tant que réification de la durée, elle est le véritable trouble fondamental (Griindstôrung) des autres formes de l'atteinte schizophrénique dont elle assure l'unité. L'aliénation du travail humain s'insère de son côté dans un contexte spatialisant comme le montre expressément Lukàcs. Enfin, 1' « Histoire re-écrite » postule également des possibilités de réévaluation de l'acquis, incompatible avec le règne de l'irréversibilité temporelle. Nous analyserons sommairement quelques cas de fausse conscience politique sans autre lien entre eux que le fait de s'inscrire dans ce continuum dédialectisé (« juxtaposition abstraite ») (4) qu'est l'espace du sens commun. C'est dans ce sens qu'il est permis de soutenir que ces phénomènes sont des manifestations variées de la tendance rationaliste morbide de la pensée idéologique. Ces faits sont : a) le renversement de l'antécédent et du conséquent dans les raisonnements de justification politique ;
(1) C'est le thème de l'axiologie d'OsTWALD. Cf. plus haut, p. 64. (2) Dans le sens de J A N E T . (3) C'est le cas classique du schizophrène qui reçoit avec indifférence sa mère, et se jette sur les douceurs qu'elle a apportées et, de façon générale, les phénomènes de dédifférenciation alimentaire chez les schizophrènes dont l'aboutissement est le « réflexe de mise d'objets dans la bouche », décrit par ARIETI (15) On entrevoit ici la relation logique de ce syndrome avec la spatialisation. (4) H E G E L , Encyclopédie, trad. GIBELIN, p. 147 ; mais la traduction est libre puisque le texte allemand (éd. allem., p. 160), dit : « Was von der Materie gewôhnlich gesagt wird, ist /dass sie zusammengesetzt ist — dies bezieht sich auf ihre Identitàt mit dem Raum » (On dit couramment de la matière qu'elle est juxtaposition abstraite ; ceci se rapporte à son identité avec l'espace).

90 b) c) d) e) /)

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le « chaudron » ; la spatialisation du substratum de la responsabilité politique ; la prévalence du présent dans le journalisme ; la rétroactivité des lois ; et, enfin la conception dite « policière » de l'Histoire.

Phénomènes assez variés comme on le voit. Certains (« e » et « / ») appartiennent à l'ambiance totalitaire ; d'autres (avant tout « c ») sont, au contraire, typiquement démocratiques. L'examen de toute question de primauté causale est écarté ; i l est difficile — sinon impossible — de savoir si ces phénomènes sont cause ou effet de la spatialisation de la durée collective. L a même question se pose à propos des rapports entre l'identification avec le « père politique » et la spatialisation delà durée collective dans l'idéologie ; i l se peut que la spatialisation favorisant toutes les formes de l'identification abstraite, favorise aussi celle avec le chef, mais on peut tout aussi valablement soutenir l'hypothèse contraire. Une chose est certaine : ils appartiennent au même contexte de régression pré-dialectique : la renonciation à la dignité d'adulte autonome par identification aliénante avec le chef et la renonciation à la saisie concrètement dialectique du réel dans la fausse identification spatialisante des idéologies, sont sans doute deux aspects du même processus. Renversement de l'ordre temporel de l'antécédent quent dans les raisonnements justificatifs. et du consé-

Le raisonnement de justification en politique confond volontiers l'antécédent et le conséquent. On pourrait citer de très nombreux exemples. L'attitude anti-allemande des juifs a toujours été exploitée comme une justification des mesures antisémites en Allemagne alors qu'elle en était la conséquence ; avant Hitler le judaïsme était, clans son ensemble, plutôt favorable à la culture allemande. L a pensée égocentrique structure le temps non pas en fonction de processus objectifs, mais en fonction des critères du système privilégié ; de même pour la pensée enfantine les notions d* « avant » et d' « après » n'ont pas le caractère absolu qui en fait les atomes de la durée irréversible chez l'adulte (1). L a structure temporelle du raisonnement dissocié postule la possibilité de retours en arrière, de recommencements intégraux, ce qui implique un élément spatialisant ; le temps ne recommence pas. Meyerson et Dambuyant ont décrit (2) une technique de raisonnement égocentrique : le « chaudron ». Le type en est le suivant : un homme emprunte un chaudron, i l le rend fêlé. Devant le tribunal sa défense se résume en trois points : 1) je n'ai jamais emprunté le chaudron ; 2) i l était fêlé au moment de l'emprunt ; 3) je l'ai rendu intact. Chaque étape du raisonnement ignore la précédente : le temps logique est sujet d'un recommencement intégral («heure zéro»), démarche ineompa(1) P I A G E T (385), p. 27 et passim.
(2) M E Y U R S O N et D A M B I Y * N T (332).

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tiblc avec la structure dialectique de la durée concrète. Les ensembles logiques deviennent alors des ensembles additifs, c'est-à-dire se situent aux antipodes de cette logique de la totalité qui, pour P . Szende déjà, était le modèle de la logique de désaliénation (Enthùllnngslogik) (1). Le raisonnement dissocié est fondé sur des concept « désobjectivés », égocentrisés : la même situation d'ensemble peut être qualifiée à la fois de « guerre » et de « paix », selon un pur critère de raison d'Etat (2). L'univers du « chaudron » n'a que faire avec le critère dialectique de l a cohérence (« totalité ») ; c'est l'univers de la mauvaise abstraction. Ce type de raisonnement est fréquent au Palais (pour l'avocat, le « système» de l'accusé est système privilégié), en politique, en journalisme. Nous faisons entièrement nôtres les conclusions de Meyerson et Dambuyant, à ceci près que les auteurs paraissent sous-estimer l'importance du phénomène ; plutôt qu'artifice démagogique, le « chaudron » est élément structurel de la logique égocentrique et partant de la plupart des formes de fausse conscience (3). Il comporte deux éléments schizophréniques : la dissociation et l a spatialisation de la durée (recommencements intégraux). L'analyse de Meyerson et Dambuyant montre aussi le lien logique entre les notions de dissociation et spatialisation d'une part, celles de totalité et durée concrètes, de l'autre. — Spatialisation du temps de la responsabilité politique.

Des événements récents montrent que, dans les périodes de tension ou de crise, le temps qui sous-tend l'appréciation collective de l a responsabilité politique tend à se spatialiser ; c'est un fait social objectif confirmé par des résultats électoraux dans les pays les plus évolués. Il convient de distinguer — et l'ouvrage d'A. Hesnard est i c i le meilleur des guides (4) — entre culpabilité et responsabilité. Le sentiment de culpabilité est caractéristique de la psychologie de l'enfant ; le sentiment de responsabilité est un phénomène essentiellement adulte. Le premier est un phénomène de réification ; c'est l'expérience subjective d'une forme d'existence dans un monde sans dialectique et partant vide de valeurs supérieures. Le deuxième correspond au contraire à l'expérience de ln
(2) Toute la politique arabe à l'égard d'Israël était, à un moment donné, « en chaudron » : nous avons le droit d'attaquer car on est en guerre ; ils n'ont pas le même droit car on est en paix. Le « chaudron » des élections totalitaires est le suivant : on vote massivement pour nous car nous sommes le peuple ; on ne peut pas autoriser les partis d'opposition car le régime a encore trop d'ennemis. Pour d'autres exemples, cf. l'article très riche de M E Y E R S O N et D A M B U Y A N T (332) ; les « chaudrons » du Palais sont typiques : mon client est innocent, il y a d'ailleurs des circonstances atténuantes*. (Le terme « d'ailleurs » correspond ici à l'élément spatialisant.) (3) En somme la théorie gnoséo-sociologique qui sous-tend les développements de ce remarquable article est encore la conception partielle de l'idéologie. Or, les schizophrènes font aussi des t chaudrons » (notamment dans leurs protocoles de RORSCHACH) ; chez eux, c'est bien l'élément structurel d'une autre logique. (4) H E S N A R D (228).
(1) P. S Z E N D E (440), p. 457.

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structure dialectique de l'existence propre (de la « mélodie vitale »), responsable du fait que notre passé demeure lié à notre présent dans les cadres d'une totalité créatrice de valeurs. Se sentir coupable c'est se vivre sans valeur, se sentir responsable c'est se vivre comme valeur. Hesnard a bien souligné que la mélancolie endogène ressortissait souvent à ce que — interprétant librement sa pensée — l'auteur de ces lignes qualifie de fausse conscience morale (1). Elle s'inscrit dans un contexte réificationnel-spatialisant, comme le souligne indirectement A. Hesnard. Une comparaison entre la responsabilité politique et les formes primitives de la responsabilité telle qu'elle a été décrite, dans son ouvrage classique, par P . Fauconnet, s'impose mais nous évitons, dans la mesure du possible, les questions d'ethnologie où nous sommes sans compétence. Le parallèle socio-psychiatrique est déjà suffisamment instructif. L a responsabilité des régimes et des gouvernements devant l'opinion publique est tout à fait dans la note de l'Univers morbide de la faute. On peut utilement le comparer aux formes de responsabilité médicale devant les clientèles les moins évoluées. Le résultat seul compte : les cures réussies d'une angine et d'un cancer sont équivalentes ; le médecin est censé intervenir à « l'heure zéro », les antécédents du malade (y compris les soins médicaux reçus au préalable) n'entrent pas en ligne de compte ; enfin, le pouvoir médical est supposé magique, c'est-à-dire qu'il ne consiste pas en une faculté d'intégration dialectique (analogue à la « praxis ») dans un processus naturel, mais en une faculté (et partant en un devoir) de commander à la nature sans lui obéir. Cette forme de « responsabilité » est exactement celle de l'homme politique en période d'exaltation collective (2). Ce n'est pas une forme particulière de la responsabilité « normale » mais quelque chose de radicalement différent. Nous avons vu que la réévaluation des facticités de l'Histoire peut se faire selon deux techniques diamétralement opposées : intégration dialectique dans des totalités significatives s'élargissant avec le temps (« ce n'est qu'à partir du x siècle que l'on perçoit l'importance du couronnement de Charlemagne, en 800 »), et assimilation (identification) antidialectique du passé au présent (« Trotski n'a jamais été l'organisateur de l'Armée Rouge »). I l en est de même de la responsabilité. I l n'y a guère que le nom de commun entre ce fait de valorisation dialectique qu'est la responsabilité adulte et sa forme de dégradation dans l'univers de la fausse conscience. Cette dernière est la négation même de la dialectique à la fois sur le plan de la totalité et sur celui du devenir ; elle ignore aussi bien le contexte concret de l'action politique et ses antécédents que
e

(1) Cf. plus loin, p. 148 sq. (2) Nous pensons ici à un fait historique précis. L'échec américain en Chine a déclenché plusieurs procès de trahison, amené une débâcle électorale et fut à l'origine du maccarthysme. Or, cet événement était dans la logique de l'histoire ; le jugement diffus de l'opinion américaine postulait de la part de ses dirigeants, un devoir de toute-puissance extra-historique et magique. Quant aux rapports entre magie et schizophrénie, cf. R O H E I M (405), SCHILDER
(418), T O U R N E Y et PLAZAK (450).

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l'importance des rapports de force ; sa conception du pouvoir politique étant non pas scientifique mais magique, elle se croit en droit d'exiger le miracle. Elle s'insère dans un continuum analogue à celui du « chaudron » ; la notion d' « heure zéro » et le devoir implicite de toute puissance, indiquent une structure spatiale. Présentification de la durée et journalisme. L'essor du journalisme est sans doute un agent puissant de diffusion de connaissances ; de plus, le pluralisme des journaux d'opinion est facteur de décentration et partant de désidéologisation. Mais le journalisme d'information est en même temps prisonnier de l'actualité, d'où une tendance (naturellement variable scion les journaux) à négliger les racines historiques et dialectiques des événements. L a temporalité de l'information politique tend alors vers une succession non structurée de moments présents pour aboutir, à la limite, à un continuum de type spatial (1). Pris isolément, ce phénomène de sous-temporalisation journalistique n'a pas grande importance. Mais i l s'insère dans le contexte plus large de l'insuffisance de la mémoire collective (2), insuffisance qu'expriment les dictons dans le genre « les Français ont la mémoire courte » ; i l fournit une sorte de consécration à cette amnésie collective. Ses effets convergent, enfin, avec ceux des autres facteurs de dédialectisation. D'une façon générale, le journalisme d'information tend effectivement à préférer le renseignement spatial (reportage) aux renseignements temporels (considérations historiques) ; or, en dépit des apparences, les derniers constituent une source plus sûre d'information (3). C'est en tout cas sur une synthèse dialectique des deux que devrait se fonder tout essai de compréhension scientifique de l'actualité. Rétroactivité des lois et principe de la prescription. Le principe de non-rétroactivité et celui de la prescription expriment la validité du facteur temporel en matière judiciaire.
(1) Cette succession non-structurée de moments présents est en clinique' la temporalité des états maniaques. Mais il n'y a pas plus de différence tranchée entre cette forme de « temps » et l'espace, qu'entre la symptomatologie maniaque et celle des schizophrénies agitées. On reviendra sur cette question. Le « temps présentique » a ceci de commun avec l'espace pur qu'il n'est pas structuré et qu'il ne valorise pas. C'est une analogie assez importante. (2) On pourrait nous reprocher de traiter la question de la conscience de classe sur le plan exclusif de la psychologie collective alors qu'elle ressortit à une sorte de phénoménologie sociale. Cf. la notion de « conscience possible » (GOLDMANN (201), p. 113 et passim). Mais les données de la psychologie des foules constituent l'une des limites de la « conscience possible ». L a théorie marxienne-lukàcsienne de la conscience de classe postule implicitement que le processus de prise de conscience de classe peut neutraliser les facteurs de psychologie collective ; les enseignements d'un passé récent montrent que ce postulat est discutable. (3) Le rappel de l'histoire d'un régime ou d'un homme politique offre une source de renseignements plus valables sur leur avenir que l'analyse de déclarations sous la forme d'une interview ; le journalisme d'information en fondant ses analyses sur le deuxième élément, de préférence au premier, confirme l'opinion publique dans sa tendance à « présenti fier » et, partant, à déstructurer et à spatialiser la durée.

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Ils constituent ainsi l'élément personnalisant-dialectique de l'administration de la justice de même que la théorie des circonstances atténuantes constitue une concession à la fois à l'exigence dialectique de la totalité concrète et à celle du facteur temps. L'équilibre de ces facteurs est variable selon les systèmes juridiques. Le droit totalitaire tend à restreindre leur validité. De même que l'Etat lui-même, l'activité anti-étatique est extratemporelle pour la pensée totalitaire. Quelles que soient les formulations théoriques, i l est certain qu'en matière politique, la justice totalitaire s'embarrasse peu de questions de prescription ou de non-rétroactivité. D'ailleurs le droit du xx siècle, ayant subi la contagion totalitaire, est dans son ensemble moins exigeant sur ce point que celui du xix (1). C'est donc l'aspect d'un phénomène plus général : accentuation du composant réificationnel du droit aux dépens de son élément personnalisant-dialectique. L a disparition de l'institution des Assises dans certains pays, sa crise dans d'autres, la déchéance de la fonction d'avocat en contexte totalitaire jointe à une diminution importante du facteur « circonstances atténuantes » font partie du même ensemble de même que la question tant agitée de la renaissance de la torture. L'aliénation apparaît une fois de plus comme déclin de la dialectique et le composant spatialisant-identificatif permet l'intégration de ce phénomène dans le contexte d'ensemble de la structure schizophrénique de la fausse conscience.
e e

— La conception policière

de

l'Histoire.

La conception policière de l'histoire (2) est la négation de la dialectique historique, autrement dit la négation de l'Histoire. Elle se situe ainsi aux antipodes à la fois du matérialisme historique, car pour elle le moteur de l'Histoire n'est pas l'ensemble des forces objectives, mais l'action individuelle bonne ou mauvaise, et de la philosophie dialectique puisque 1' « événement » n'est plus compris comme le substratum normal du cours de l'Histoire, mais sous le signe du miracle ou de la catastrophe ; i l ne ressortit plus à l'explication scientifique mais à la magie blanche ou noire. Dans le diptique manichéen de cette conception, le héros (chef) et le traître représentent deux pôles du même principe de négation réifîcationnelle de l'autonomie de l'historique. C'est donc une pseudo-histoire, suite non dialectique de succès dus au génie du chef et de revers explicables par la trahison ; un authentique « syndrome d'action extérieure » permet d'esquiver l'éventuelle responsabilité du système privilégié. La conception policière de l'histoire représente la forme extrême
(1) Certains états ayant récemment accédé à l'indépendance ont sanctionné les actes de t collaboration * avec la puissance coloniale ; fut-elle justifiée la rupture avec le principe de non-rétroactivité est patente et toute assimilation à la répression de la collaboration en France est une fausse identification car l'existence étatique française n'a pas commencé en 1944. Mais les jugements de Nuremberg, bien que justifiés, n'en constituent pas moins une concession au principe de la rétroactivité. (2) Cf. l'article de M. S P E R B E R (431) et notre contribution (180).

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de l'aliénation politique ; c'est à la fois un sociocentrisrae qui dichotoraise le monde en système privilégié et résidu non privilégié, et un phénomène de fausse conscience de structure schizophrénique. Le système privilégié étant considéré comme parfait, extra-temporel et extra-dialectique, l'événement — et en particulier l'événement défavorable — ne peut s'expliquer autrement que par le biais d'une action extérieure ; i l est vécu comme une catastrophe inattendue, « imméritée », qui ne s'intègre plus dans le cours normal des événements dont la succession constitue la trame de la temporalité concrète, dialectique. On peut comparer cet ensemble à deux éléments précis du tableau clinique de la schizophrénie, le syndrome d'action extérieure et l'expérience délirante de la fin du monde (Weltuntergangslebniss, \VUE des auteurs allemands), traduction clinique de l'irruption de la dialectique dans un monde réifié qui ne saurait admettre l'événement autrement que comme catastrophe. *** Les analyses qui précèdent sont naturellement sommaires et chacun des points envisagés exigerait une étude plus détaillée. Pour le moment, leur seule convergence intéresse notre sujet. Cette convergence pointe vers le dénominateur commun antidialectique et partant, schizophrénique, de l'aliénation politique. La déchéance de la dialectique se manifeste soit par la prévalence du composant spatial réversible du vécu avec l'identification anti-dialectique (« fausse identification ») comme expression logique, soit par une déchéance de la temporalisation avec incapacité de comprendre 1' « événement » autrement que comme miracle ou comme catastrophe. Les analogies avec la schizophrénie sont évidentes ; leur analyse peut être suivie jusqu'aux détails du tableau clinique. Elles sont tributaires de ce fait général que l'instrument de pensée dialectique, loin d'être une donnée immédiate, est le fruit d'une perpétuelle reconquête ; son acquisition demande un degré déterminé de maturité chez l'enfant, un ensemble de conditions organiques et psychiques chez l'adulte, et un ensemble de conditions gnoséo-sociologiques pour les collectivités (classes). On conçoit qu'une perturbation de l'un quelconque de ces facteurs puisse aboutir à des résultats semblables et que, notamment, des causes organiques et psychiques variées puissent donner naissance à un complexe de symptômes auquel le dénominateur commun de pensée non dialectique assure en dépit des divergences étiologiques, une unité nosologique valable. A la lumière de travaux récents, la schizophrénie apparaît comme une déchéance du sens de l'histoire personnelle et la psychothérapie consiste, par conséquent, en une reconstruction de la totalité de la personne avec réintégration dans l'histoire. Selon l'optique du chercheur la déchéance schizophrénique de la saisie historico-dialectique du réel peut se manifester sous la forme d'une prépondérance du facteur spatial ou comme déchéance du temps vécu : comme sur-spatialisation ou comme sous-temporalisation. Ces travaux (1) constituent donc une con(1) Nous pensons aux recherches de G. P A N K O W et de L . BINSWANGER.

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firmation — et en même temps un dépassement dialectique (1) — du concept de rationalisme morbide. D'autre part, notre étude des différentes formes de fausse conscience montre que la spatialisation est le véritable trouble fondamental de l'aliénation politique ; c'est en tant que cristallisation d'une saisie rationaliste morbide de la réalité que l'idéologie apparaît comme un système de pensée étranger au réel. Les cas cliniques vraiment purs de rationalisme morbide ont toujours été rares et ils le deviendront sans doute de plus en plus grâce aux progrès thérapeutiques. Il se peut qu'un jour, le syndrome décrit par Minkowski devienne quelque chose comme un type idéal, c'est-à-dire un dénominateur commun sans existence clinique autonome, vers lequel convergeraient les différentes formes de la maladie (2). Mais i l gardera sans doute longtemps sa validité en tant que catégorie critique de la pensée idéologique. L'idéologie nationale-socialiste constitue, à cet égard, un exemple privilégié. Non seulement 1 univers inhumain des camps a évoqué — directement ou par l'intermédiaire de l'œuvre de Kafka — le monde des schizophrènes, mais l'idéologie nationalesocialiste ressortit dans son ensemble au rationalisme morbide dans sa pire forme. E n plaçant la valeur essentielle de l'homme dans le domaine biologique, le racisme nie l'Histoire ; une source axiogène extra-historique est censée éclairer le monde « du dehors » sans être exposée elle-même aux chances et malchances de l'historicité. Il en résulte que tout événement défavorable pour cette pseudo-valeur raciale est lui-même extrahistorisé et « compris » sous le signe de la trahison ou du complot : l'idéologie du national-socialisme est logiquement inséparable de la théorie du « coup de poignard dans le dos » (3). Cas limite de l'ethnocentrisme, elle a pratiqué en la poussant jusqu'à son point extrême, la saisie dichotomisante-réifîante (anti-dialectique) propre à toutes les formes de l'égocentrisme. Une obsession de l'espace existait dans la pensée nationale-socialiste, obsession qui, d'après ce qui vient d'être dit, correspondait à son essence en tant qu'idéologie ; son incompréhension de l'Histoire a revêtu dans certains moments critiques un caractère littéralement délirant. C'est en tant que saisie réifiante et dévalorisante (anti-dialectique) du réel que le national-socialisme aura été une forme de fausse conscience ; c'est en tant qu'illusion de l'Histoire et illusion de valeur que son expression théorique mérite d'être qualifiée d'idéologie. Une doctrine qui réifie la valeur en la plaçant dans le domaine biologique, ne peut que rêver d'Histoire. Mais i l y a des rêves atroces.
(1) Dans le sens d'Aufhebung. (2) C'est-à-dire qu'elle se rapprocherait d'un trouble fondamental (Grundstôrung) abstrait. (3) NIETZSCHE que le nazisme eut voulu annexer comme maître à penser, conseille de. « vivre dangereusement ». Du point de vue axiologique, cette « vie dangereuse » correspond a la dimension de précarité [Dupréel]. Mais si la vie individuelle et collective des Allemands sous H I T L E R n'était pas exempte de danger, loin de là, la valeur raciale sans précarité était, elle, à l'abri de tout danger. Du point de vue de son axiologie implicite, le nazisme s'est trouvé ainsi aux antipodes de l'idéal nietzschéen.

CHAPITRE

V

S T R U C T U R E SCHIZOPHRÉNIQUE D E L'IDÉOLOGIE R A C I S T E « ... i l semble que dans les périodes de crise extrême, le capitalisme tende encore à accentuer la réification et à la pousser même à son paroxysme. » (Histoire et Conscience de Classe, p. 227.) (trad. Axelos-Bois, p. 255). « Bien plus que les peuples prétendus rationalistes, les Allemands sont capables d'une si parfaite suppression du sujet, que l'intellect seul reste intéressé et que le démon de l'Abstrait célèbre des triomphes inouïs. » Albert Béguin (39), p. 180.

L'idéologie, qui devait aboutir à l'expérimentation médicale criminelle sur l'homme, marque sans doute l'une des limites extrêmes atteintes par le processus de réification dans notre culture. On peut se demander dans quelle mesure cet ensemble répond au concept de schizophrénisation par lequel nous avons tenté de définir le phénomène de la fausse conscience. L a doctrine nazie est-elle une idéologie de structure schizophrénique ? Le racisme hitlérien représente sans doute une forme délirante d'ethnocentrisme, c'est-à-dire d'un système d'égocentrisme collectif avec système privilégié à base ethnique. Il serait long et inutilement fastidieux de citer tous les exemples de raisonnements égocentriques utilisés par la propagande nationale-socialiste. Le plus typique est sans doute celui qui visait le rôle des Israélites dans les mouvements de résistance. L a théorie officielle stipulait que, non seulement les Juifs allemands étaient de mauvais allemands (ce qui était d'ailleurs faux avant 1933), mais aussi que le judaïsme en tant que tel avait, dans son ensemble, partie liée avec les « impérialismes » français et anglais. La psychologie égocentrique réalisait mal qu'une telle affirmation était un brevet de patriotisme pour les Israélites français et anglais qui n'avaient, eux, nul autre devoir patriotique que celui vis-à-vis de leur propre pays. Les tentatives d'exploitation par la propagande de l'activité des résistants juifs (on se souvient encore de

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certaine célèbre affiche représentant les membres juifs d'un réseau, avec l'inscription : « Des libérateurs » ?) ne pouvaient aboutir qu'à un résultat diamétralement opposé au but visé (1). Pour les promoteurs de cette propagande, le concept (en grande partie inconscient) du patriotisme légitime se définissait en fonction de l'Allemagne, c'est-à-dire pour les non-Allemands, de façon hétéronomique ; la pensée sociocentrique, bon instrument de travail pour la propagande intérieure, s'est révélée, transportée dans un contexte politique non allemand, source d'erreurs monumentales. En effet, le monde non allemand semble avoir été — dans une large mesure — interprété en fonction du postulat de l'homogénéité du monde adverse. Il s'agissait moins d'hypothèses de travail pour la propagande que de convictions idéologiques de structure délirante, des faits précis sont là pour le prouver (2). Le concept du Juif entièrement dépersonnalisé et mythisé devient le substratum de cette unité hostile. C'est le « Juif international » qui se trouvait derrière les entreprises antiallemandes de l'impérialisme anglais et aussi du bolchevisme ; quant â l'antagonisme réel des deux groupements en question, son explication relève de la science politique concrète ; la pensée néo-primitive est en droit de s'en désintéresser et elle a largement usé de ce privilège. De façon générale l'image du Juif, représentant typique du « monde hostile », apparaît dans la pensée nazie réifiée, c'est-àdire à la fois homogénéisée et dissociée ; une réalité homogène se laisse dissocier avec, naturellement, une toute autre facilité qu'une structure concrète (3). L'image du Juif de la propagande est en « chaudron » ; c'est un trait général de tout ethnocentrisme (4), mais particulièrement net dans les écrits du national-socialisme.
(1) La propagande allemande en France occupée aura été une longue suite d'erreurs. Or, cette même propagande a été parfaitement organisée et étonnamment efficace en Allemagne ; le sociocentrisme ayant acquis une structure délirante (autrement dit : devenu fausse conscience) empêchait toute transposition efficace. (2) L'histoire de la mission Joël B R A N D est assez typique. Vers la fin de la guerre, des dirigeants nazis de Budapest promirent aux chefs de la Communauté israélite de Budapest, des mesures de clémence au cas où ils obtiendraient des Alliés la livraison d'un certain matériel. C'était absurde au possible, mais les dirigeants hitlériens étaient, de toute évidence, convaincus que le commandement allié n'avait rien à refuser à des Juifs. Or, il devait se passer quelque chose de fort différent : l'émissaire eut tout d'abord des difficultés avec son permis de séjour en Turquie ; il fut arrêté par la suite. (3) C'est que, comme nous l'avons vu plus haut, le tout organisé est à la fois consistant et précaire (nature axiologique de la totalité), il offre donc plus de résistance à la dissociation de ses éléments que les ensembles non organisés, mais il en souffre davantage dans ses « qualités formelles ». (4) « Si, en effet, l'on rassemble en catégories toutes les critiques anti-juives, l'on se trouve devant une série de contradictions, chacune des épithètes étant doublée de son inverse. Ainsi les Juifs sont accusés de sordide avarice et de dépenses ostentatoires, d'individualisme excessif et de dévouement exagéré aux « causes » sociales ... Ces critiques contradictoires émanent parfois de personnes différentes, mais presque toujours aussi souvent d'une même personne qui les profère tout d'un trait.» [LOEWENSTEIN (306), p. 77]. Cf. aussi les résultats de l'enquête de l'équipe ADORNO (7), p. 75 : « The corrélation of .74 between subscales « Seclusive » and « Instrusive » revcals a deep contradiction in antiSemitic ideology. As a matter of simple logic, it is impossible for most Jews to

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RACISTE

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Non seulement l'archétype du Juif est construit de manière autiste, sans rapport avec la réalité (en négligeant notamment les divergences sociales et nationales des Juifs entre eux),mais i l est encore absurde car i l comporte des traits contradictoires. On reproche aux Juifs de se trouver derrière les agissements des pacifistes et aussi derrière toute l'activité des fauteurs de guerre, d'être des socialistes révolutionnaires et des capitalistes rétrogrades, de s'isoler de leur entourage et de vouloir s'y faufiler. Lorsqu'on accuse « le Juif » (singulier significatif !) d'être à la fois pacifiste et fauteur de guerre, ce n'est pas l'unité dialectique des contraires, mais une absurdité pure. On postule une volonté unie inexistante (il y a des Juifs pacifistes et des Juifs militaristes, comme i l y a des Allemands pacifistes et des Allemands militaristes) et ensuite, on prétend unir dans la même image des traits qui, précisément, ne peuvent pas former une totalité ; l'archétype ethnocentrique est la négation de la totalité dialectique concrète. D'une façon générale, pour le national-socialisme, les Juifs constitueraient une race inférieure possédant toutes les qualités qui, pour le racisme même, définissent les races supérieures : volonté de puissance, capacité d'imposer sa domination, souci de la pureté raciale (1). Dans tous ces jugements, on chercherait en vain la moindre cohérence. L a cohérence est, en effet, le propre de la réalité et de la pensée scientifique qui tend à la refléter ; la pensée projective crée son univers et n'a pas à s'en soucier : « l'inconscient c'est le non-structuré », dit un psychiatre (2). Comme l'ont bien montré Meyerson et Dambuyant (3), le « chaudron » est avant tout l'expression d'une pensée autiste. — Caractère autiste et réificaiionnel du racisme.

S. Arieti, dont on envisagera plus loin les recherches concernant la structure logique de la pensée des schizophrènes, écrit :
be both extremely seclusive and aloof and at the same time too intrusive and prying ». L'antisémitisme apparaît dans ces exemples comme un phénomène nettement prélogique, authentique survivance d'un univers émotionnel antérieur à toute tentative de comprendre « le réel en tant que rationnel », selon Cette ambivalence structurelle de l'archétype « Juif » de l'idéologie antisémite serait, selon L O E W E N S T E I N , la matérialisation (authentique réification à notre sens) de l'ambivalence œdipienne [(306), p. 65] ; ambivalence légitime, tant qu'elle reste sur le plan des affects, mais qui devient absurde dès qu'elle se rapporte au réel et non pas à des états d'âme. L'explication œdipienne de l'antisémitisme domine chez L O E W E N S T E I N ; sa théorie confirme celle, plus générale, qui souligne le rôle réactionnaire de la famille patriarcale (REICH et l'école « Sex-Pol », F L U G E L , etc.). (1) L O E W E N S T E I N souligne que : «Les accusations portées par H I T L E R contre les Juifs n'étaient qu'une projection des propres intentions de celui-ci » [(306), p. 40]. D'une façon générale, on peut dire que nous sommes en présence d'un mécanisme inverse de celui décrit par M A . F R E U D T une agression contre Videntique : exorcisme des éventuels remords par projection de soi-même sur un bouc émissaire, avec agression contre ce dernier. Un mécanisme identique devait conduire vers le mouvement anti-vivisectioniste (sur animaux), certains des futurs organisateurs de l'expérimentation médicale sur hommes (GoERING). (2) E . CONRAD (112) et (113). Mais l'inconscient est aussi atemporel: l'irruption de l'inconscient dans la conscience collective dédialectise la pensée.
m e

la formule de H E G E L .

(3) M E Y E R S O N et D A M B U Y A N T (332).

CE.G.E.P. de Valleyiield

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« Dans notre société occidentale, nous trouvons un nombre infini d'exemples de pensée autiste lorsque les émotions prennent le dessus. U n homme peut être critiqué, mal vu ou même lynché si, par suite de l'un de ses caractères d'appartenance à une minorité raciale ou religieuse, i l est identifié de façon autiste avec le mal» (he is autistically identified with evil) (1). Il n'est pas sans intérêt de constater qu'un psychopathologiste, en principe peu intéressé aux questions de la critique idéologique, en arrive spontanément à une constatation qui ressortit à la théorie de la fausse conscience. La saisie raciste de la réalité humaine est schizophrénique à plusieurs titres. Elle postule une démarche identiflcatrice, anti-dialectique, tributaire de la loi de v. Domarus-Vigotsky (2) (« le diable est noir - le noir est diable»). Elle implique une véritable « perception délirante » de la minorité raciale visée ; I'ethnocentriste perçoit en effet la couleur noire comme une sorte de « propriété essentielle ». Or, i l est évident que cette essence n'est pas celle du perçu mais celle du percevant ; ce n'est pas le noir qui est « essentiellement » mauvais mais le raciste qui est essentiellement raciste et qui perçoit en conséquence (3). Elle postule une dichotomisation dont l'équivalent se retrouve dans la clinique de la schizophrénie, dichotomisation ayant pour corollaire une véritable « dépersonnalisation réificationnelle » du représentant individuel de la minorité visée, que reflète notamment la caricature, arme par excellence de l'ethnocentrisme (4). Elle admet enfin assez souvent l'existence d'une action à distance de structure indiscutablement magico- schizophrénique (5). L a non conformité au schéma
(2) Cf. plus loin les travaux de S. ARIETI : identification fondée sur l'identité des prédicats. (3) Ces développements sont difficiles à suivre sans connaître la théorie de la perception délirante de P. M A T U S S E K . Cf. plus loin, p. 215. La perception délirante ethnocentriste est une authentique conduite de miroir. (4) Il est significatif que les régimes racistes généralement insensibles à l'humour (« le pitre ne rit pas »), sont par contre, forts dans la caricature, dans sa variante la plus vulgaire généralement. -En effet — je ne crois pas trahir la pensée de BERGSON en ceci — le rire est une réaction de déréification contre le mécanisme alors que la caricature sociocentrique relève nettement d'une volonté d'homogénéisation totalitaire en politique et réificationnelle en philosophie : un être qui n'est pas constitué comme nous est risible et la caricature exalte la non-conformité corporelle en la rendant laide et désadaptée. E n réalité, il convient de distinguer deux sortes de caricatures : celle qui met en évidence une faiblesse réelle, socialement dangereuse et vue objectivement, réaction homologue du rire, et la caricature sociocentrique réifiante, tributaire d'une pseudo « intuition d'essence » ; le caricaturiste, sans s'en rendre compte, se dessine soi-même (cf. le « signe du miroir » dans la psychopathologie de la schizophrénie, p. 197). La noblesse des traits d'un R O O S E V E L T , d'un EINSTEIN est scotomisée par le crayon du dessinateur nazi qui met, par contre, en valeur une expression de haine (inexistante dans les photographies) chez le premier et les marques de l'appartenance raciale chez le second. Visiblement le caricaturiste voit sa propre essence. Dans cet ordre d'idées on peut dire que la caricature socio- et ethnocentriste est la perception délirante de la fausse conscience. (5) A vrai dire, cette « action magique à distance » est surtout le fait du racisme sudiste ; le nazisme semble l'avoir ignorée. On lit assez couramment dans la presse le récit d'un lamentable fait divers : un Nègre est poursuivi pour
(1) ARIETI (11), p. 298.

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réiflcationnel de la perception déclenche parfois une réaction d'agressivité défensive : le Sudiste n'aime pas le Nègre indiscrètement brillant ; l'antisémite n'apprécie pas tellement le Juif trop désintéressé du point de vue financier ; on défend (agressivement, s'il le faut) ses préjugés, on s'assimile l'objet de la perception au lieu d'accommoder la perception à sa manière d'être réelle ; c'est la définition même de la pensée délirante paranoïde, forme extrême d'une pensée non dialectique. Perception délirante et perception réifiée de l'adversaire.

Il sera longuement question plus loin des recherches de P. Matussek (1), sur la perception délirante chez les paranoïdes. Matussek a émis l'hypothèse que la perception délirante était caractérisée par la prédominance des propriétés dites « essentielles » dans l'acte perceptif (2). Nous avons essayé de montrer ailleurs (3) qu'il s'agissait là, en réalité, d'une forme de perception réifiée, anti-dialectique, s'intégrant à ce titre dans une théorie générale de la schizophrénie, psychose réificationnelle de la conscience non dialectique. Les « essences » perçues sont élaborées de façon égocentrique ; c'est ses propres états d'âme que perçoit sous la couleur des perceptions « essentialistes », le délirant. De même, la perception ethnocentrique du membre du groupement non privilégié est égocentrique, scotomisante et dépersonnalisante ; elle vise l'homogénéité de la conviction propre et non point l'hétérogénéité concrète du réel ; elle réifie son objet dans une situation de non-valeur uniforme sans « circonstances atténuantes ». Le raciste veut voir le Nègre sous les couleurs d'une brute ignorante, le Juif sous celles d'un être amoral, lâche et bassement intéressé ; les faits aberrants peuvent déclencher une réaction violente. M . S. Kennedy a donné une curieuse description de ce code du savoir-vivre qui régit le comportement du Noir sudiste (4) ; si celui-ci est brillant ou possède des connaissances supérieures à celles d'un Blanc dans un domaine déterminé, i l fera bien de ne pas le montrer; son devoir et son intérêt sont de respecter les illusions de son adversaire. De même, dans certaines villes, sous l'Occupation, la Gestapo n'arrêtait à un moment donné que les hommes juifs ; les femmes n'étaient prises qu'en l'absence de leurs maris. Mais quand le mari se présentait ensuite pour obtenir la libération de sa femme, on
avoir regardé une Blanche. Le rôle du regard dans les délires paranoïdes est notoire (cf. (218), (270) et p. 185). L a parenté « magie-schizophrénie » est soulignée avec le plus de vigueur par G . R O H E I M [(405), p. 225]. Cf. aussi l'intéressante contribution de G . T O U R N E Y et P . J. P L A Z A K : Evil eye in myth and schizophrenia (450) qui contient une riche documentation concernant les superstitions médiévales. Le mot « fascination » a un contenu sexuel notoire : « fascinum » phallus chez les Romains chez qui il protégeait (de façon un peu ho éopathique) le jardin contre le mauvais œil. [ROHEIM (405), p. 31]. < ) M A T U S S E K (322) et (323). 1 (3) Cf. (172), pp. 275-278. (4) S. K E N N E D Y (257), chap. X I I I . (Les préceptes de l'étiquette raciste, notamment pp. 273 sq. et 282 sq.).
(2) Wesenseigenschaften (KLAGES et METZGER).

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gardait habituellement les deux. U n Juif n'a pas à être héroïque ; tant pis pour lui s'il prétend l'être (1). — Origines biologiques social. du racisme : racisme et darwinisme:

Historiquement et logiquement, le racisme dérive de la théorie darwinienne. Le « darwinisme social » est fondé sur l'interprétation radicale que donnait à la théorie darwinienne l'un de ses disciples allemands, Auguste Weismann. Weismann a contesté de façon absolue la transmissibilité des caractères acquis rendant ainsi illusoire toute explication <Ie style lamarckien de l'évolution alors que Darwin, moins dogmatique, s'est contenté de mettre en évidence le rôle de la sélection sans pour autant fermer la porte au principe lamarckien. Le darwinisme orthodoxe a introduit la notion de « panmixie > due à Weismann : décadence raciale par suite de la suppression de la sélection pour un facteur donné ; la dégénérescence dentaire du civilisé par suite des progrès de l'art dentaire a été citée comme exemple (2). Les conséquences sociologiques de cette théorie ont été dégagées sous une forme modérée par Spencer et — sous leur forme extrémiste — par Ammon, Ratzenhoffer, K i d d , Gumplovicz (3) et leur école ; les écrits des derniers contiennent — comme l'a bien souligné Lukàcs (4) — tous les éléments essentiels du racisme, et ceci près d'un demi-siècle avant l'aventure politique du racisme allemand. Le darwinisme social (et partant, tout le racisme) est, comme le montre Lukàcs (5) — doublement anti-dialectique. I l voit, en effet, l'homme dans la continuation quantitative de la lignée animale, négligeant le saut qualitatif qui en fait précisément un homme (6) ; or ce saut qualitatif comporte entre autres la création de valeurs « non sélectives » dans la lutte pour la
(1) Pour d'autres exemples, cf. notre contribution (172), p. 278, note. (2) On peut faire une déduction identique au sujet des porteurs de lunettes, mais une fois de plus, le mécanisme oublie le principe dialectique de la totalité, le darwinisme « darwinien » lui-même ne saurait entièrement échapper à cette critique. L a sélection ne porte pas, en effet, sur des propriétés isolées, mais sur l'organisme comme un tout quand il s'agit d'animaux, sur l'organisme et ses possibilités sociales lorsqu'il s'agit d'humains ; l'oculiste qui sauve de l'élimination un ingénieur myope, permet par-là la perpétuation d'une non-valeur biologique minime et d'une valeur sociale considérable. (3) Il est humoristique de noter que l'auteur du livre Der Rassetikampf, L . GUMPLOWICZ, était juif. Ce fait a empêché les doctrinaires officiels du nationalsocialisme de s'en réclamer, mais ne lui enlève rien de ses titres, peu enviables, de précurseur.
(4) L U K À C S (310), pp. 525-601

Faschismus. (5) Cf. le passage suivant de L U K À C S : « « Gumplowicz... a pourpoint de départ Videntité absolue et Y indijférenciation qualitative des processus naturels et des processus sociaux. Selon G..., la sociologie n'est que Yhistoire naturelle de Vhumanité » (LUKÀCS (310), p. 542 ; passages soulignés par nous). Ce remarquable chapitre contient encore de nombreux développements de cet ordre. C'est essentiellement en tant que doctrine anti-dialectique que le racisme relève de la réification. (6) L'ennui est que le pavlovisme en psychiatrie fait un peu la même chose.

: Sozialer Darwinismus, Rassentheorie und

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vie ; dans certaines circonstances, un métaphysicien peut être plus' désarmé qu'un lutteur de foire. D'autre part, le weismannisme, en opposant rigidement lignée germinale et lignée somatique, transforme la première en entité métaphysique ; elle devient extra-dialectique, extra-historique et extra-temporelle (1). On a beau vouloir désormais en faire artificiellement le substratum de toutes les valeurs, ces « valeurs » auxquelles le facteur dupréelien de la précarité fait défaut, sont des pseudo-valeurs. Toute considération d'axiologie théorique mise à part, i l y a quelque chose de profondément révoltant dans une doctrine qui proclame l'intégrité d'une « bonne lignée germinale » au soir d'une vie de débauche, alors que toute une existence d'honnête effort est censée ne pouvoir remonter le handicap d'une lignée de basse qualité ; c'est par erreur sans doute, que le fils d'un sellier est devenu le plus grand des penseurs. Comprise dialectiquement, la valeur ne saurait, en effet, être autre chose qu'une perpétuelle conquête et l'affirmation de la personne dans l'acte ; la « valeur » extra-historique et extra-temporelle de la race dite noble agit au contraire, à l'égard de ceux mêmes qui sont censés en être les porteurs (ou plutôt les simples dépositaires) en facteur d'aliénation et de dépersonnalisation. Dans ce triste chapitre de l'histoire contemporaine, réification et dépersonnalisation marchent encore de pair, tout comme en psychiatrie clinique. De Weismann aux racistes d'hier (et d'aujourd'hui), la filiation est directe ; elle passe par les œuvres de valeur très inégale (généralement plutôt faible) d'auteurs comme Ammon, Gumplowicz, RatzenhofFer et autres. L'auteur de la Sélection naturelle chez les hommes et des Bases naturelles de l'ordre social, Otto Ammon (2), semblait promis à un oubli mérité ; le racisme l'en a tiré, en Allemagne du moins. Pour Ammon, la sélection individuelle est le seul facteur du progrès humain ; de cette conviction i l tire un programme effarant de « réformes » sociales ; l'apologie des guerres, facteurs d'élimination des nonvaleurs (comme Péguy, ou Apollinaire entre autres) n'est pas la moindre de ces insanités (3). Chez Gumplowicz (et son disciple, G. Ratzenhoffer), le darwinisme social prend un aspect plus sérieux. Pour Gumplowicz (4), le moteur de l'histoire est la lutte des races (Rassenkampf) déterminée par les sentiments d'amour
(1) Cf. Ibid. « Cette méthode soi-disant scientifique, le darwinisme social, élimine pratiquement l'histoire » (Mit dieser angehlich naturwissenschaftlichen Méthode hebt der soziale Darwinismus die Geschichte auf) ; de fait, une méthode anti-historique en sociologie ne saurait guère prétendre qu'à un caractère soi-disant scientifique. (2) Cf. Otto A M M O N : Die Gesellschaftsordnung und ihre natûrlichen Grundlagen (Iéna, 1896) ; Die natûrliche Auslese beim Menschen (Iéna, 1893) ; L O R I A (307), p. 82 sq. Le marxisme italien de l'époque 1900, très darwinisant lui-même, s'est beaucoup préoccupé de la critique des darwiniens sociaux, mais en voyant dans la lutte des classes marxienne, la continuation directe du « struggle for life », il reste pratiquement prisonnier de la perspective de l'adversaire ; cf. F E R R I : Socialisme et science positive, Paris, 1896, p. 70 sq. (3) A M M O N préconise aussi de favoriser la sélection naturelle des plus aptes en les exonérant d'impôt. (4) GUMPLOWICZ : La Lutte des Races, Paris 1893 ; cf. LORIA (307) et L U K À C S (310) passim.

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et de haine raciaux (Rassenhass und Rassenliebe). Gumplowicz explique ainsi l'histoire par des entités métaphysiques pour ne pas dire mythiques ; par rapport aux explications fondées sur la production des biens matériels, voire sur la sexualité, cette théorie marque une décadence. Son œuvre constitue, en tout cas, l'une des principales expressions d'un mouvement intellectuel qui comprend des figures aussi variées que le fameux adversaire d'Engels, E . Diihring, auteur d'une théorie de la violence dans l'histoire (1), l a théorie d'Etat de F . Oppenheimer (2), certains courants de la pensée historique française du xix siècle (3) et, enfin, excroissance morbide d'une école discutable, mais dans l'ensemble sérieuse, la conception raciste de l'Histoire. Toute cette école est peu ou prou tributaire de la doctrine darwinienne soigneusement purgée de tout élément dialectique.
e

Racisme et

réification.

Fondé sur le darwinisme social, le racisme postule l'identité essentielle du monde organique et de l'univers social : son point de départ est donc déjà éminemment anti-dialectique. L'identification organico-sociale comporte en plus une signification conservatrice ; c'est déjà — comme le souligne Lukàcs (4) — le sens de la fameuse fable de Menenius Agrippa. Cette conception biologique de l'existence sociale est une saisie réificationnelle : en effet, les lois humaines de la société sont intégrées dans un domaine naturel, dialectique certes, mais dont le caractère dialectique se situe dans une échelle temporelle surhumaine et en tout cas inaccessible à l'action de l'homme : « ... une telle conception « naturaliste » de la sociologie (eine solche « naturgesetzliche » Soziologie) conduit l'homme à se résigner à la destinée (5) dans le monde capitaliste... » Pour Gumplowicz, le dernier mot de la sociologie est « la conception de l'Histoire en tant que processus naturel» (6). Il en résulte qu'en tant que conception réifiée, le racisme comprend mal l'événement et ignore la véritable histoire humaine. Pour l'ethnocentrisme, l'Histoire est une préhistoire permanente qui entretient l'illusion de s'historiser ; c'est un aspect de sa fausse conscience. De plus, pour cette idéologie, la valeur historique raciale est donnée dès avant l'Histoire. L'Histoire ne constitue donc pas, pour le racisme, un véritable progrès,
(2) F . OPPENHEIMER : Der Staat (Francfort, 1907). L a théorie de l'Etat de OPPENHEIMER est une curieuse synthèse, son auteur ayant subi à la fois l'influence marxiste et celle de E . DÛHRING. (3) Notamment la Conquête- de VAngleterre par es Normands, dans laquelle T H I E R R Y explique certains faits historiques très postérieurs à la conquête (l'antagonisme H E N R I II-Th. B E C K E T ) par la persistance d'un dualisme racial "sous le couvert d'un antagonisme de classe. Historiquement, c'est assez discutable.
7

(1) E N G E L S

(143).

(5) ... fiihrt... zu einer Ergebenheit in das kapitalistische Schicksal. » La « mondanisation (Verweltlichung) de L. BINSWANGER (que l'auteur de ces lignes interprète comme expression de la réification en psychiatrie) se définit aussi par une « extériorisation de la fatalité » (Veràusserlichung des Schicksals)
B I N S W A N G E R (61), p. 55. (6) L U K À C S (310), p. 541.

(4) L U K À C S

(310),

p.

525.

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mais plutôt un effort de reconquête de la place normalement due à une valeur a priori donnée. Gobineau considérait déjà l'évolution comme une dégénérescence, le mélange des races comme agent de décadence raciale ; « l'activisme du racisme ultérieur se fonde, l u i aussi, sur la conception pessimiste et anti-évolutionniste de Gobineau » (1). Cette méthode « soi-disant scientifique supprime pratiquement l'Histoire» (2). « L a position biologique du problème implique... que ce qu'elle considère comme essentiel n'est plus soumis à aucune modification, à aucune évolution » (3). Gumplowicz fonde d'ailleurs cette conception de la « conservation de la somme des valeurs dans le monde » sur une analogie douteuse, avec le principe physique de la conservation de l'énergie (4). Tous les éléments d'une interprétation réificationnelle du racisme se retrouvent dans le texte de Lukàcs : projection dans le domaine naturel des données interhumaines ; refus de la dialectique et de l'Histoire, résignation au caractère fatal « naturel » du contexte social donné. Si, cependant, l'auteur de la Destruction de la Raison évite aussi tenacement toute allusion au concept philosophique qui a fait la gloire de l'auteur d'Histoire et Conscience de Classe, c'est en raison de tout un contexte de sociologie de connaissance au sujet duquel nous nous sommes expliqué ailleurs (5). Il est d'autre part exact que le weismannisme (et non pas le weismanno-morganisme, école imaginaire) est le précurseur des doctrines racistes. Or, la « lignée germinale » telle que la conçoit Weismann, est réifiée ; c'est une « valeur » donnée une fois pour toutes, sans interaction réelle avec le milieu ambiant, voire même avec les tissus non germinaux de l'organisme (6) ; elle n'impose donc à son porteur aucun devoir sauf un devoir passif : éviter la dégénérescence de la lignée noble en refusant toute mésalliance raciale. Dès lors, cette pseudo-valeur extra-historique revêt vis-à-vis de ses prétendus porteurs la signification d'un authentique facteur d'aliénation ; l'homme dont la valeur ne réside pas dans son activité, mais en dehors de celle-ci, dans sa « participation » à une entité mystique, est aliéné (dans le sens marxiste-lukàcsien du terme) puisqu'il ne peut plus se créer dialectiquement ; ce n'est plus à proprement parler un porteur de valeurs, mais un être porté par une « valeur » extra-temporelle et hétéronomique. C'est aussi un être dissocié, son centre de gravité axiologique se situant en dehors de sa personne. En tant que conscience réifiée et réifiante, le racisme est en principe hostile au sexuel. C'est le type de doctrine « patriste » selon l'expression de Rattray Taylor (7). Il existe bien une
(1) L U K À C S (2) L U K À C S (3 L U K À C S (310), p. 530. (310), p. 542. 310), p. 543.

(4) Ibid. (5) Cf. l'ensemble de notre contribution (170). (6) Le morganisme admet, lui, l'existence de variations brusques sous l'influence du milieu, par exemple, sous celle des radiations : la différence est essentielle. (7) Rattray T A Y L O R (395) et son résumé, p. 22 sq. (note).
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« réification de la sexualité » (1) mais c'est un chapitre de la pathologie sexuelle ; la sexualité normale est altéro-centrique et anti-réificationnelle. Il en résulte que le racisme se méfie du sexuel (2) ; c'est peut-être l'homosexualité qui, avec son postulat de l'homogénéité totale, constitue sa manière d'être sexuelle lu plus adéquate (3). D'ailleurs, pour le raciste antisémite, le rejet du Juif symbolise souvent le rejet de la sexualité. Le caractère réiflcationnel de l'antisémitisme est très expressément souligné par D. J . Lewinson (4). Cette étude fondée sur l'emploi des méthodes statistiques de la psychologie sociale, vise avant tout l'antisémitisme américain, mais ses conclusions sont généralisables. Aspect de l'attitude ethnocentrique, l'antisémitisme postule une dichotomisation rigide, anti-dialectique de l'univers humain en « ingroup » et « outgroup ». Les outgroups sont postulés homogènes ; l'ethnocentrisme ignore les différences entre Juifs de différentes nationalités ou les oppositions d'intérêts entre ceux de différentes classes (5) ; dans les questionnaires, les arguments postulant l'homogénéité essentielle des Juifs dominent, tels « les Juifs s'entraident trop » ; « ils sont tous les mêmes» (they are ail alike). L'individu ethnocentriste pense volontiers en concepts : « le Juif », « le Nègre » etc., la faculté de contact personnel lui fait psychologiquement défaut. I l pense en stéréotypes, réifie, dépersonnalise (6) et dissocie son objet. Enfin, l'ethnocentrisme est un phénomène global ; l'antisémite
(1) I. A . CARUSO (91), passim. (2) Cf. la célèbre pièce de SARTRE « L a P . . . respectueuse » qui met bien en évidence les rapports entre régression infantile de la sexualité et préjugé racial. (3) Cf. la floraison précoce de l'homosexualité dans certains milieux S . A . , mais l'attitude du nazisme vis-à-vis du fait sexuel était condamnée à être ambivalente ; rejet réactionnaire de la sexualité d'une part, nécessité très lucidement ressentie d'assurer le mouvement démographique indispensable pour un avenir de guerres et conquêtes, d'autre part. Toujours est-il que toute étude scientifique de la sexualité demeurera honnie. L'œuvre de F R E U D tout comme de M . HIRSCHFELD resteront interdites. La hantise des maladies vénériennes, hantise exprimée notamment dans Mein Kampj, constitue, enfin, une rationalisation du refus de la sexualité par le nazisme. L'idéal féminin du racisme allemand est également un idéal désexualisé. Cf. à ce propos W . R E I C H (399) et son école (Sex-Pol Bewegung) dont le point de vue est toujours intéressant mais parfois excessif. (4) T. W . A D O R N O et collaborateurs, The Authoritarian Personality, New York, 1950. (5) Cf. le mot cité par R. L O E W E N S T E I N (306), p. 4 0 : «la ténébreuse alliance entre le capital et la Révolution ». (6) « Another aspect of stereotypy which is implied by the scale items and brought out more directly in the interviews may be termed « stereotypy of interpersonal relationships and expériences. It involves an inability to expérience Jews as individuals. Rather, each Jew is seen and reacted to as a sort of sample spécimen of the stereotvped reified image of the group. » [ADORNO (7), p. 94.] « The ethnocentric 'need for an outgroup' prevents that identification with humanity as a whole which is found in anti-ethnocentrism. This lack in identification is related to the ethnocentrists'inability to approach individuals as individuals and to their tendency to see and « prejudge » each individual only as a sampie spécimen of the reified group. Their expérience of interpersonal relations involves, so to speak, the same stereotypy as their opinions regarding groups generally. » [ ( 7 ) , p. 148.] Les auteurs américains n'évitent pas, comme le fait L U K À C S (310), l'emploi du terme « réification », qui, effectivement, s'impose dans ce contexte.

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est volontiers anti-Nègre, xénophobe, voire anti-européen ; l'origine de sa prévention ne se trouve donc pas dans l'expérience concrète du ou des groupements visés, mais dans la structure psychologique propre ; ce n'est pas une démarche empirique et a posteriori, mais subjective et a priori. En face d'une pareille attitude, le raisonnement, abstrait ou appuyé sur des exemples concrets, est impuissant, car i l ne s'agit pas d'une conviction raisonnée mais d'une attitude émotionnelle (1), donc d'un fait de fausse conscience. De fait, l'attitude antisémite — et généralement l'attitude anti-minoritaire — relève d'une conscience faussée à double titre ; elle réifle — et partant elle dépersonnalisc — son objet, pensé en symbole et non pas en individu ; de plus, elle se rend mal compte de la nature réelle des frustrations dont elle est tributaire (2). L a convergence des travaux de l'équipe d'Adorno et des résultats de Lukàcs montre — de façon qui paraît indiscutable — le caractère réifié de la conscience raciste. Un autre aspect de la réification : la dégradation de l'homme au rang de valeur utilitaire a trouvé une expression tragiquement célèbre dans le fait concentrationnaire. Phénomène réificationnel indiscutable, i l a comporté toute une terminologie adéquate. Rousset évoque volontiers, à ce propos, l'œuvre de Kafka, romancier de l'aliénation et de la réification. C'est aussi un fait schizophrénique car le monde propre des schizophrènes est un monde inhumain : « ce qui porte plus spécialement la signature de la schizophrénie, c'est le caractère rigide, théorique et inhumain de leurs conceptions», écrit H . Baruk (3). M . G. Gilbert a souligné le rôle prépondérant des personnalités schizoïdes dans la hiérarchie concentrationnaire (4). Sans doute s'agissait-il à la fois de sélection de personnages sous-humains prédéterminés pour cette atroce besogne et aussi de schizophrénisation réactionnelle d'êtres normaux ou para-normaux pris dans l'engrenage. L'ironie est d'ailleurs féroce : voici une institution qui a prétendu dépersonnaîiser artificiellement les hommes d'élite tombés sous sa
(1) ... « Numerous attempts to fight anti-Semitism by giving the t true facts » - attemps which are distinguished for their lack of success. What this theory has overlooked is the receptwity of many individuals to any hostile imagery of Jews, and the emotional résistance of thèse individuals to a les hostile and less stereotyped way of thinking. » [(7), p. 93.] La perception délirante ethnocentriste est un élément de cette résistance émotionnelle. (2) Nous ne saurions entrer dans les détails de ces théories, rôle du complexe d'Œdipe qui domine la conception de L O E W E N S T E I N [(306), pp. 24, 65, 135], rôle de la circoncision qui, en rendant possible un coït plus prolongé, assure au Juif une séduction sur certaines femmes « aryennes » et suscite de ce chef la jalousie des concurrents (FELLER) ; rôle de la frustration (on a pu noter expérimentalement une certaine recrudescence de l'attitude ethnocentrique chez des enfants soumis à des frustrations artificielles)... Ce qui importe en l'occurence, c'est que ces mécanismes jouent vis-à-vis de la théorie antisémite le rôle des résidus de Pareto vis-à-vis des dérivations (rationalisations) autrement dit, que l'on retrouve encore l'étroite interrelation entre les concepts de l'aliénation (juif-étranger), de la réification, de la fausse conscience et de certains traits schizophréniques de la pensée : dissociation et déporsonnalisation.
(3J (4) B A R U K (32), p. 139. G . M . G I L B E R T (193).

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coupe et qui ne réalise que trop bien ce but avec ses propres partisans. E n effet, cette pseudo-élite (les S.S.) vivant dans le culte de cette pseudo-valeur hétéronomique et réifiée se trouvait vis-à-vis de cette dernière en situation d'aliénation ; l'étude psychologique concrète de la «personnalité S.S.» (1), montre bien qu'il ne s'agit pas, en l'occurrence, d'un vain mot. « L'auteur d'une injustice est toujours plus malheureux que celui qui la subit », disait, i l y a deux mille ans, au cours d'une conversation restée célèbre, l'interlocuteur de Calliclès.

Dans les périodes de crise aiguë le capitalisme tend à accentuer la réification et la pousse à son paroxysme (2). Au cours d'une crise qui paraissait menacer son existence, la classe dirigeante allemande a projeté dans une croyance en l'éternité des « valeurs » raciales son désir d'échapper à la loi dialectique ; le racisme apparaît ainsi comme la réification poussée au paroxysme. A ce titre, son histoire — que l'on aimerait croire close — constitue un épisode essentiel de la schizophrénisation de la culture. Lukàcs a montré combien ce mouvement dont les chefs n'avaient guère que le mot « Histoire » dans la bouche, était étranger, au fond, à l'Histoire. Le temps historique du nationalsocialisme était dominé soit par l'espoir chimérique d'une éternité vide (« nous régnerons pendant 20 000 ans », disait Goebbels) (3), soit — à l'approche de l'heure de la défaite — par une véritable « répétition-compulsion » à l'échelle collective. Temporalité délirante (très proche de celle décrite par Binswanger et Minkowski) (4), se traduisant par des attitudes délirantes. Le mot de Merleau-Ponty : « Ce n'est pas sa critique qui garantit l'homme contre le délire, c'est la structure de son espace» (5), est également valable pour les collectivités.
(1) L a thèse de F . B A Y L E (36), la contribution de G . M . GILBERT (193) contiennent pour cette question, un apport à large base expérimentale. (2) L U K À C S (309), p. 227. Cf. l'épigraphe de ce chapitre. (3) L'architecture massive du national-socialisme exprime cette même nostalgie d'extratemporalité dont le racisme est la traduction biologique. L'ouvrage de W. D A I M (120) contient des aperçus intéressants sur la doctrine nationale-socialiste ; sans employer la terminologie marxiste, c'est bien une critique idéologique de l'hitlérisme, c'est-à-dire son analyse en tant que fausse conscience. Du point de vue de la temporalité citons l'hymne suivant très en vogue en Allemagne pendant la période nazie [DAIM (120), p. 146]. D A I M v voit le signe d'un déplacement du sentiment de l'absolu ; le mot « GotzenLildung » renvoie sciemment sans doute à B A C O N , premier théoricien de la fausse conscience : Deutschland heiliges (!) Wort Allemagne mot sacré Plein d'infinité Du voll Unendlichkeit Au-delà des Temps Ueber die Zeiten fort Sois bénie. Seist Du gebenedeit Heilig sind deine Hôh'n Tes montagnes sont sacrées Heilig dein Wald. Tes forêts sont sacrées. (4) Cf. plus loin, p. 193 sq. (5) M E R L E A U - P O N T Y (330), p. 337. Nous dirions plutôt structure de son univers spatio-temporel ; l'élément temporel dialectique valorisateur protège

IDÉOLOGIE

RACISTE

109

Cette temporalisation factice, à la fois base et fruit d'une historicité illusoire (il n'y a pas de vraie historicité qui puisse apporter ses valeurs sur un plateau), comportait comme corollaire axiologique un univers de fausses valeurs. Il est rare qu'une doctrine philosophique trouve sa vérification expérimentale. Et cependant les destinées axiologiques du nazisme constituent bien la vérification des thèses de Binswanger ainsi que de celles de Dupréei : rapports entre personnalisation et temporalisation et dialectique de « consistance-précarité » comme fondement de l'axiologie. Le nazisme a tenté de dépersonnaliser et de dévaloriser ses adversaires (l'expérimentation médicale des camps constitue sans doute le degré extrême de réification atteint au cours de l'Histoire récente). Il a réussi à dépersonnaliser et à dévaloriser ceux qu'il considérait comme les dépositaires de la valeur historique absolue ; les études psychologiques et aussi le comportement de certains leaders devant les tribunaux (1) montrent qu'il ne s'agit pas là de vues de l'esprit. C'est encore un thème dupréelien : l'impossibilité d'une valeur unique (2) ; on est valeur en valorisant et non pas en dévalorisant, de même que l'on n'est libre qu'en respectant la liberté d'autrui. Il n'y a donc pas de place pour une véritable valorisation dans les cadres du spatialisme implicite du racisme, spatialisme que traduit en langage biologique la théorie de la pérennité (extratemporalité) de la lignée germinale. Une fausse historicité ne peut donner que de fausses valeurs. Le racisme nous offre ainsi un exemple cohérent de fausse conscience, dans lequel l'intuition du psychiatre pressent l'élément autiste (3) et l'investigation du sociologue expérimental découvre la structure réificationnelle.
la conscience contre l'élément anti-dialectique et dévalorisant qu'est l'espace, siège de l'hallucination et du délire, phénomènes réificationnels. Les observateurs étrangers présents en Allemagne en 1945 (diplomates étrangers et prisonniers de marque) qualifient volontiers de délirante, l'atmosphère qui y régnait. Or, constatation intéressante pour le psychopathologiste, ce délire était à base de temporalisation pathologique pour employer la terminologie de BINSWANGER. Convaincus de l'absurdité de l'hypothèse d'une défaite allemande, les dirigeants s'attendaient à une réédition du « miracle de la maison de Brandebourg » qui, en 1762 (mort de la tzarine Elisabeth), sauva le Grand Frédéric aux abois. A la nouvelle de la mort de R O O S E V E L T , la presse reçut l'ordre de ménager son successeur et un ministre de premier plan déclara à un diplomate : « En entendant cette nouvelle j'ai cru entendre les battements d'aile du génie de l'Histoire ». Fait simplement anecdotique qui ne prend sa signification que dans le contexte d'une théorie générale de la schizophrénisation des contenus de conscience collectifs. Même dans cet instant suprême, l'ethnocentrisme s'avéra incapable de sentir la véritable histoire. L'absence de temporalisation véritable dans une idéologie fondée sur la consistance (sans précarité) de la « valeur » raciale extra-temporelle, entraîne ici une saisie littéralement délirante de l'actualité. (1) « La responsabilité personnelle exprime une structure temporelle forte (dans le sens gestaltiste) de la personnalité : mon passé m'appartient et m'appartient à moi seul ; je l'assume. La pseudo-élite du national-socialisme subit, ar contre, l'action d'une véritable « identification aliénante (« Hitler c'est Allemagne, l'Allemagne c'est Hitler ») d'où une tendance — évidente lors de certains procès — à se débarrasser de la responsabilité de crimes de guerre sur un nombre infime de dirigeants supérieurs. » (172), p. 273. (2) D U P R É E L (136), p. 100. La valeur supposée unique devient chose (i !). Cf aussi R U Y E R (408), p. 94, la critique de cette conception. (3) Nous pensons à la suggestion d'ARiETi (11), p. 298.

DEUXIÈME

PARTIE

LA CONSCIENCE RÉIFIÉE

À

CHAPITRE

PREMIER

POSITION D U P R O B L E M E « ... les notions bergsoniennes nous faisaient supposer l'existence de deux grand groupes de troubles mentaux : l'un caractérisé par une déficience de l'intuition et du temps vécu et par une hypertrophie concomitante des facteurs d'ordre spatial, l'autre par un état de choses inverse Minkowski, Le Temps Vécu, p. 271.

L'analyse du processus d'idéologisation nous a montré que la fausse conscience des groupements politiques s'apparente à la fois à la pensée enfantine, par la prévalence des mécanismes égocentriques, et à la schizophrénie — et plus particulièrement au rationalisme et géométrisme morbides — par la réification des relations interhumaines et la spatialisation de la durée historique. Ce sont là d'ailleurs des données complémentaires : l'égocentrisme individuel ou collectif est agent de dédialectisation et, partant, de réification de la conscience. La fausse conscience — c'est-à-dire l'ensemble de ces structures régressives et déréalistes en psychologie politique — nous est apparue ainsi comme étant essentiellement une prise de conscience adialectique, anaxiologique et abstraite de réalités significatives et concrètement dialectiques. L'analyse de l'ensemble de ces mécanismes a constitué la première étape du présent travail ; l'étude des divers aspects de la pensée totalitaire montre la généralité du phénomène idéologique ainsi que l'utilité de l'emploi de concepts cliniques en psychologie politique. Sans l'apport de la psychopathologie, le fait totalitaire — l'un des faits politiques dominants de ce temps — risquerait de demeurer en partie inexpliqué. L'étape suivante consiste en un renversement de -cette démarche : après avoir sollicité l'aide de la psychopathologie pour faciliter la compréhension de la fausse conscience sociale, nous essayerons de trouver clans l'appareil conceptuel de la théorie marxienne de l'aliénation un biais d'approche pour l'interprétation de certaines données de la psychopathologie. Ce programme n'a de sens que dans l'optique du marxisme ouvert ;

114

LA

RÉIFICATION

l'apport du marxisme orthodoxe, entièrement centré sur le pavlovisme, n'y est d'aucun secours et ceci quelle que soit l'importance proprement scientifique de ses résultats (1). E n effet, l'effort psychiatrique du marxisme orthodoxe est prisonnier de contradictions internes. D'un côté, en tant que sociologisme, le marxisme s'ouvre en psychopathologie sur une perspective psychogénétique ; or la psychiatrie soviétique est, elle, d'un organicisme sans compromis. D'autre part, le malaise dialectique du marxisme orthodoxe affecte particulièrement ses applications psychiatriques et ceci pour des raisons de sociologie de la connaissance que nous avons développées ailleurs (2). Or, un sociologisme conséquent ne saurait être que dialectique. Il en résulte dans les travaux psychopathologiques de l'école de Pavlov un sociologisme de surface signalé entre autres par L. Beirnaert (3). l i ne suffit pas en effet, pour faire œuvre de matérialiste historique en psychopathologie, de constater que le malade mental fait partie intégrante de la société (nul n'a jamais prétendu le contraire), n i encore de souligner le rôle pathogène des conditions économiques défavorables. Même la constatation que le « deuxième système de signalisation est social dans son essence » (4) n'est pas beaucoup plus qu'une généralité. Dans l'œuvre de Binswanger nous rencontrons des exemples autrement concrets de « pensée délirante déterminée par l'être » (5) comme, par exemple, l'observation d'une forme de temporalisation dissociée chez une malade (6) qui n'a pas réussi à intégrer un brusque changement de son milieu social et qui vit en « deux vitesses ». Des analyses de cet ordre sont totalement étrangères à l'esprit du marxisme orthodoxe. Nous aurons l'occasion de montrer plus loin qu'école dialectique, la Daseinsanalyse est en même temps très proche du sociologisme, donc enfinde compte du matérialisme historique, mais que cette essence matérialistesociologisante est masquée par une terminologie d'origine idéaliste. C'est le cas notamment de l'œuvre de Binswanger et peut-être encore davantage de celle de Médard Boss.
***

Il est d'autre part significatif que dans cette question l'école de Durkheim se soit montrée, elle aussi, moins stérile que le marxisme orthodoxe. L'ouvrage célèbre de Ch. Blondel constitue, comme on le sait, une tentative conséquente de fonder une psychopathologie générale sur les données de la sociologie
(1) Ce n'est pas une critique du pavlovisme (qui ne saurait être critiqué que de façon expérimentale), mais une critique de la conception qui identifie tliéorie valable et théorie dialectique, réduisant ainsi le qualificatif « dialectique » à n'être qu'une généralité. Il y a de grandes découvertes qui n'apportent rien au marxisme et n'ont rien à voir avec la dialectique comme par exemple la découverte de l'origine syphilitique de la paralvsie générale. (4) S. F O L L I N , dans La Raison, n° 8, p. 120. (5) Seinsgebundenes Wàhndenken à l'instar de seins gebundenes Denken de M A N N H E I M . L'expression est nôtre, mais la plupart des analyses de BINSWANGER sont, implicitement, fondées sur ce principe. (6) Le « cas Mary » [(63) et p. 392] ; cf. aussi les origines sociales de la déchéance de la temporalisation chez Jtirg Z U N D et S. U R B A N (60 et 62).
(2) Cf. (170), pp. 691-693. (3) L . B E I R N A E R T (40), p. 364.

POSITION

D U PROBLÈME

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durkheimienne. Nous avons donc là une expression psychopathologique concrète du postulat sociologiste commun au durkheimisme et au marxisme, alors que l'effort homologue de l'orthodoxie marxiste fondée sur une conception polémique de la réalité sociale, verse parfois dans la mythologie (1). Il n'est nullement paradoxal d'affirmer que dans cette question l'auteur de La Conscience morbide se situe plus près du programme marxiste que les pavloviens, encore que, prisonnier de la réification capitaliste non dépassée, Blondel ne voie qu'un seul aspect du facteur social. Sur ce point, le marxisme est sans doute en mesure de pousser jusqu'en ses dernières conséquences le sociologisme durkheimien en le dialectisant. C'est là d'ailleurs l'une des tâches de notre étude. L'opposition entre marxisme et durkheimisme — opposition très soulignée par l'orthodoxie (2) — paraît, dans la perspective du marxisme ouvert, tout à fait relative. Un bilan suggestif de leurs analogies se trouve dans l'article d'A. Cuvillier (3). Durkheim lui-même se croyait sans doute plus éloigné du marxisme qu'il ne l'était réellement ; connaisseur moyen des textes marxiens, i l avait tendance — comme bien d'autres avant lui et après lui — à confondre marxisme et marxisme vulgaire. Cuvillier signale en particulier dans les cadres de la pensée durkheimienne une théorie implicite de la fausse conscience. La principale analogie réside, à notre sens, dans une conception commune « objectivante » du fait social ; mais pour Lukàcs la réification est une illusion passagère historiquement condamnée par l'ascension du prolétariat, alors que le « fait social » des durkheimiens est une constante. Le durkheimisme ne connaît — et pour cause — aucune conception homologue à la théorie du dépérissement de l'Etat chez Engels. Pour le marxisme libre, le durkheimisme est donc essentiellement la sociologie de la réification comprise, mais non dépassée ; dans ce sens i l marquerait — avec des ouvrages comme la « Philosophie de l'Argent » de Simmel — Tune des limites de la sociologie bourgeoise. Cet horizon historique limité condamne naturellement une psychopathologie d'inspiration durkheimienne à ne voir qu'un
(1) Citons comme exemple la critique de l'internement qui, telle qu'elle été pratiquée vers 1952, était fondée sur certaines données exactes, mais l'assimilation au fait concentrationnaire en a fait une mythologie sociale de la pire espèce. Cette forme de criticiue n'a d'ailleurs pas survécu aux changements intervenus en 1953 ; on aurait i)ien tort de le regretter. (2) Cf. L . H E N R Y [(220), pp. 75-81]. Tout n'est pas faux dans ces critiques ; des reproches comme celui de conformisme social, d'esprit non dialectique, de scotomisation de la lutte des classes sont mérités. D U R K H E I M a été sans le moindre doute le sociologue de la bourgeoisie triomphante. Ceci dit, il faut reconnaître qu'il diagnostiqua Y existence de la réification sinon sa relativité historique ; comme M A R X — plus clairement que M A R X — il vit dans le phénomène religieux un fait de fausse conscience. Dans les « Formes élémentaires », la religion apparaît « ...comme une illusion, normale sans doute, bienfaisante même en un sens, mais une illusion tout de même, puisqu'elle consiste à ériger en réalités absolues, surnaturelles, ce qui est de l'ordre purement humain » [CUVILLIER (118), p. 40]. On est bien près du concept marxiste de l'aliénation alors que le mot marxien (plus marxien que marxiste) sur Vopium du peuple se ressent un peu de l'influence du rationalisme anhistorique du XVIII siècle ; c'est une réédition de la théorie du Pricstertrug. (3) CUVILLIER (118).

a

0

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J A

RÉIFICATION

seul aspect du problème ; dans cette perspective de la réification non dépassée le social bénéficie d'emblée d'une valeur positive inconditionnelle en face de quoi se dresse comme « valeur négative » le fait psychotique : pour Blondel le pathologique c'est le non-social. Jamais nulle part — sauf peut-être dans les célèbres passages des Règles consacrées au « normal » et au « pathologique » — le conformisme social de cette grande doctrine ne s'est manifesté avec plus de netteté que dans la théorie blondélienne de la conscience morbide. Les durkheimiens ne pouvaient pas préfigurer l'époque où le social lui-même deviendrait délirant : leur vision de la société n'était pas sensible à cette nuance kafkéenne qui en est cependant (nous le savons maintenant) une dimension véritable. C'est une doctrine raisonnable, expression d'une époque raisonnable ; l'ouverture psychopathologique d'une telle doctrine risque fort de demeurer partielle. Blondel ne considérait d'ailleurs nullement sa théorie comme définitive mais comme le point de départ possible de recherches ultérieures ; une conception pluraliste de la conscience morbide ne l u i paraissait pas a priori exclue.
**

Un passage de la préface de La Conscience morbide est significatif : i l indique le chemin dialectique qui, en psychopathologie (et ailleurs) conduit du durkheimisme au marxisme ouvert : « Nos observations ont beau répondre à un groupe imposant d'entités morbides, il n'est pas évident a priori que la conscience morbide, dans l'ensemble des psychoses, ne se présente que sous une forme. Notre théorie ouvre donc la voie à des recherches nouvelles, dont nous ne pouvons prévoir si elles la confirmeront et permettront de l'étendre. » (1) Blondel entrevoit donc la possibilité d'un dépassement dialectique (Aufhebung) de sa propre doctrine. L'introduction en psychopathologie du concept de réification en est une étape ; un durkheimisme devenu dialectique ne se distingue plus beaucoup du marxisme ouvert. Dès que la critique marxiste met en évidence le caractère réificationnel — donc historiquement et axiologiquement relatif — de la réalité capitaliste qui servait de point de départ fixe à Ch. Blondel, une psychopathologie générale pluraliste devient possible. En partant du postulat qu'un certain degré de réification est constitutif de la normalité, on en arrive à concevoir théoriquement deux formes d'existence pathologique dans le monde : par défaut ou par excès de réification, attitude « surréaliste » ou « subréaliste ». L'aphasie ou plus exactement « la manière d'être aphasique dans le monde », est l'exemple le plus typique de l'attitude surréaliste ; la schizophrénie, et plus particulièrement le rationalisme morbide, constitue la forme par excellence du syndrome réificationnel (attitude subréaliste). Par rapport à la théorie de Minkowski, la conception proposée est essentiellement
(1) (66), p. II.

POSITION

DU

PROBLÈME

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le résultat de l'intégration matérialiste d'une conception dialectique idéaliste. Toute proportion gardée, c'est d'une sorte d' « Umstùlpung » (1) qu'il s'agit i c i , de même que pour les travaux de l'école anthropologique allemande dont i l sera question plus loin. Nous avons vu en effet dans le chapitre sur l'aliénation politique que, placé dans un contexte matérialiste le rationalisme morbide ne conduit pas « vers une cosmologie » ; i l se révèle au contraire comme un instrument valable de la critique idéologique.
(1) « Umstùlpung » la remise sur pieds matérialiste des conceptions idéalistes ; chez M A R X celle de la dialectique idéaliste de H E G E L . On traduit couramment Umstùlpung par « remise sur pied ». Traduction moyennement heureuse car on a quelque gêne à remettre sur pied des auteurs de réputation mondiale. Nous utilisons systématiquement le terme d'intégration en sous-entendant : intégration d'une dialectique « idéaliste » dans les cadres d'une conception marxiste ouverte. Mais nous voudrions souligner ici, une fois pour toutes, qu'il s'agit bien d'une démarche inspirée de la notion marxienne d'Umstiilpung.

CHAPITRE

II

ESQUISSE D'UNE PSYCHOPATHOLOGIE G E N E R A L E F O N D E E SUR L E CONCEPT D E REIFICATION

« Le monde social nous semble alors aussi naturel que » l a nature, lui qui ne tient que par magie. N'est-ce pas en » vérité u n édifice d'enchantements, que ce système qui » repose sur des écritures, sur des promesses tenues, des » images efficaces, des habitudes et des conventions obser» vées — fictions pures. » (P. V a l é r y ) .

La réification

dans « Histoire et Conscience de Classe »

L e point de d é p a r t de l a théorie de l a réification est une constatation (marxienne désormais classique ; le capital est à la fols u n objet matériel (marchandise, machine) et en m ê m e temps le centre de cristallisation de relations humaines. U n instrument d o n n é peut demeurer matériellement identique dans deux contextes historiques différents ; i l ne sera capital que dans u n contexte capitaliste, c ' e s t - à dire lorsqu'à travers lui s'établissent des relations humaines c a r a c t é r i s tiques de la forme capitaliste de la société. Une marchandise en tant qu'objet correspond à u n besoin humain susceptible de demeurer identique à travers les âges. Elle est en m ê m e temps tributaire d'une certaine forme de production sociale ; en tant que fait social, le v i n produit par l'esclave antique n'est pas identique à celui r é s u l t a n t de l'effort de l'ouvrier agricole moderne. Par le fait de son double aspect — matériel et social, substantiel et relationnel — la marchandise revêt dans l'économie classique u n c a r a c t è r e mystérieux qu'exprime bien la terminologie marxienne. U n penseur é t r a n g e r au marxisme, s'il en fut, N . Berdiaeff a qualifié de géniale la théorie du c a r a c t è r e fétichiste de la marchandise (1). L u k à c s y voyait, en 1928, l'élément le plus essentiel de l'édifice théorique du marxisme ; « le chapitre sur le c a r a c t è r e fétichiste de l a marchandise contient tout le m a t é r i a l i s m e historique, toute l'auto-connaissance d u prolétariat en tant que connaissance de la société capitaliste » (2) (identité d u sujet et de l'objet historiques). L a théorie de la réification chez L u k à c s est étroitement liée à ces considérations. L u k à c s montre que le c a r a c t è r e relationnel interhumain, donc historiquement passager et relatif (dialectique) des catégories capitalistes, est m a s q u é par la matérialité du capital, ce
(1) B E R D I A E F F (47), p. 133.

(2) (309), p. 186 : « Man konnte... sagen, dass das Kapitel iiber den Fetischcharakter der Ware den ganzen historischen Materialismus, die ganze Selbsterkenntnis des Prolétariats als Erkenntnis der kapitalistischen Gesellschaft (und die der frùheren Gesellschaften als Stufen zu ihr) in sich verbirgt ».

RÉIFICATION

ET

PSYCHOPATHOLOGïE

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oui leur c o n f è r e l'apparence trompeuse d'un phénomène naturel. Il en résulte que Thomime de runivers r é M é vit dans un monde inhumain. L'œuvre de K a f k a est l'illustration la plus saisissante de cet univers inhumain de l a réificaition. Ceci ressort aussi bien de l'analyse du procès (l'homme é c r a s é par la puissance impersonnelle de Yappareil judiciaire) que de celle du Château. D e m ê m e , l'ouvrier du système capitaliste se trouve en présence des produits de son activité propre qui, ayant acquis une « substantialité f a n t ô m e » (gespenstige Gegenstàndlichkeit), l'écrasent comme le ferait uno puissance naturelle. C'est donc u n p h é n o m è n e sociologique tout à fait analogue à celui que Wyrsch. et Binswanger retrouvent dans le monde propre des schizophrènes. Nous reviendrons sur ce point avec plus de détails. Il en résulte plusieurs conséquences Des phénomènes de dissociation et de importantes. dépersonnalisation.

U n passage important de Histoire et Conscience de Classe est c o n s a c r é à l a rationalisation du travail, p h é n o m è n e réificationnel. « E n tant que calcul de plus en plus précis du r é s u l t a t à atteindre, la rationalisation postule une dissociation précise de tout complexe en ses éléments avec mise en évidence des lois partielles spécifiques de leur production... Elle se trouve ainsi, d'une part, obligée de faire table rase de la production (organique) d'objets totaux, production fondée sur l'expérience empirique traditionnelle de l'ouvrier : pas de rationalisation sans spécialisation... D'autre part, la dissociation e n t r a î n e nécessairement une dissociation de la personne du producteur. D u fait de l'existence de la rationalisation, les qualités et particularités humaines de l'ouvrier apparaissent — dans leurs rapports avec les lois de détail fondées sur u n calcul préalable — de plus en plus comme de simples sources d'erreur (blosse Fehlerquellen). L'être humain... cesse ainsi d'être l'agent proprement dit du processus économique : i l est d o r é n a v a n t le simple rouage d'un ensemble mécanisé aux lois duquel il doit subordonner sa v o l o n t é » (1). Cette dissociation des totalités concrètes n'est pas uniquement manifeste dans le domaine économique ; elle possède naturellement une prolongation épistémologique. L u k à c s cite, entre mille autres exemples possibles, la théorie des crises de Sismondi pour montrer jusqu'à quel point une théorie fondée sur des observations exactes mais imparfaitement intégrée dans l a totalité historique concrète, peut conduire à des conclusions erronées. Il existe donc — et c'est sans doute l'une des significations essentielles de la réification — une pseudo-épistémologie de la conscience réifiée, fondée sur la dissociation des totalités et l'atomisme : l a prépondérance des fonctions analytiques par rapport aux fonctions de synthèse. — Quantification et spatialisation.

L a « condition inhumaine » que crée la réification se manifeste encore par une certaine prépondérance de l'aspect quantitatif de l'existence ; cet univers é m i n e m m e n t anti-dialectique ignore fatalement la dialectique de la transformation de la quantité en qualité, dialectique dont la c a t é g o r i e de la totalité est m é d i a t r i c e . Le monde réifié est, avant tout, un monde de la quantité. « Les valeurs d'usage, les travaux des personnes sont qualitatifs, hétérogènes. Les valeurs d'échange et le travail socialisé sont quantitatifs... L a valeur d'échange (1) (309), p. 99. Il se trouve que le mot français « dissociation » (seule traduction possible de « Zerreissen ») est plus t psychiatrique » que le terme allemand ; c'est sans importance mais, étant donné le sujet de ct> travail, il eut été peu honnête de ne pas le signaler

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LA

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se mesure quantitativement ; sa mesure spécifique est l a monnaie. Le travail quantitatif correspond à une moyenne sociale dans laquelle disparaissent les caractéristiques qualitatives d u travail individuel, sauf une, commune à toutes les formes de travail et qui les rend commensurables : tout acte de production réclame un certain temps» (1). L'homme devient donc l'esclave de son temps. « Le temps est tout, l'homme n'est plus rien, tout au plus une matérialisation (Verkôrperung) du temps » (2). Ce temps n'est plus la durée c o n c r è t e de l'activité créatrice, mais u n temps spatialisé. « L'attitude contemplative en face d'un processus soumis à des lois mécaniques (einem mechanisch gesetzmâssigen Prozess gegeniiber) se déroulant de f a ç o n indépendante de la conscience et hors de l a sphère d'influence de l'activité humaine (se manifestant comme u n système f e r m é et définitif) transforme également les catégories principales de l'attitude i m m é d i a t e de l'homme vis-à-vis du monde : réduit l'espace et le temps à un dénominateur commun et nivelle le temps au niveau de l'espace » (3). « L a temporalité perd dès lors son c a r a c t è r e qualitatif, changeant, fluide ; elle se transforme en un continuum rigide, bien délimité, rempli de « choses » quantitativement mesurables (qui sont les « productions » de l'ouvrier réifiées, objectivées de f a ç o n mécanique et d é t a c h é e s de la personnalité totale de l'homme) ; elle se transforme en e s p a c e » (4). Ailleurs L u k à c s parle d'espace malfaisant (Schddlicher Raum) (5). L'exigence de la « calculabilité abstraite » des activités humaines qui revient à chaque pas dans ce chapitre, annonce, dès 1923, le planisme économique contemporain. C'est là, sans doute, une autre raison de la disgrâce du livre. —. Prévalence des fonctions identificatives.

L'expérience de l a réalité réifiée se traduit par une logique particulière qui se situe naturellement aux antipodes d'une logique dialectique. Soulignons une fois de plus que l'on risque de se m é p r e n d r e c o m p l è t e m e n t sur l a signification de cet aspect important de la philo(1) L E F E B V R E (295), p. 72. (2) « ...le balancier de la pendule est devenu la mesure exacte de l'activité relative de deux ouvriers, comme il l'est de la célérité de deux locomotives. Alors, il ne faut pas dire qu'une heure d'un homme vaut une heure d'un autre homme, mais plutôt qu'un homme d'une heure vaut un autre homme d'une heure. Le temps est tout, l'homme n'est plus rien, il est tout au plus la carcasse du temps. Il n'y est plus question de la qualité. La quantité seule décide de tout : heure pour heure, journée pour journée... » (Misère de la Philosophie, Paris, 1947, p. 47). Que le temps ainsi conçu soit un temps spatialisé, cela demande à peine à être souligné. (3) L U K À C S (309), p. 101. (4) (Ibid). Passage important à la fois comme clé de la conception de la fausse conscience comme pensée schizophrénique et comme signature de l'influence bergsonienne indirecte subie par L U K À C S : « Die Zeit verliert damit ihren qualitativen verànderlichen, flussartigen Charakter; sie erstarrt zu einem genau umgrenzten, quantitativ messbaren, von quantitativ messbaren « Dingen » (der verdinglichten, mechanisch objektivierten, von der menschlichen Gesamtpersônlichkeit genau abgetrennten « Leistungen » des Arbeiters) erjùllten Kontinuum : zu einem Raum ». Ailleurs [(309), p. 182], L U K À C S cite le mot de M A R X : « Die Zeit ist der Raum der menschlichen Entwick'.mg » (MARX, Lohn, Preis und Profit, p. 40). (5) Voici ce passage [(399), p. 223] : Solange der Mensch sein Interesse reinanschauend kontemplativ — auf Vergangenheit oder Zukunft richtet, erstarren beide zu einem fremden Sein, und zwischen Subjekt und Objekt ist der unuberschreitbare «schàdliche Raum » der Gegenwart gelagert » (Tant que l'homme dirige contemplativement son intérêt vers le passé ou vers l'avenir, les deux se solidifient en un être étranger et entre sujet et objet se place « l'espace nuisible » du présent, impossible à franchir).

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sopihie dialectique si l'on perd de vue l'étroite corrélativité entre des termes comme « p e n s é e non dialectique», « f a u s s e c o n s c i e n c e » , « r é i f i c a t i o n » , « a l i é n a t i o n » ; en fait, i l s'agit là, du moins dans la pensée lukàcsienne de cette époque, d'une m ê m e donnée (fondamentale vue sous des angles différents. E x p é r i e n c e vécue collective de la réification, la fausse conscience est — nous l'avons vu — essentiellement une pensée non dialectique à l'échelle des groupements sociaux. L e inonde réifié voit le triomphe de l a logique des corps solides : l'identité déborde sur la réalité, pour paraphraser le titre d'un ouvrage c é l è bre Cl) • L'univers réifié « meyersonise » à l'excès ; i l vit sous le régime de l'obsession de l'identique. « L'acte d'échange dans sa généralité formelle (qui pour la Grenznutztheorie demeure le fait économique fondamental) supprime également la valeur d'usage en tant que telle de m ê m e qu'il c r é e cette relation d'égalité abstraite (c'est nous qui soulignons) entre des données c o n c r è t e m e n t inégales, voire incompar a b l e s » (2). L u k à c s se borne ici à dénoncer l'identification abstraite dans la superstructure économique réifiée. L a critique de l a pensée idéologique va plus loin dans ce sens, nous l'avons vu ailleurs. Une fois de plus, l'identification a p p a r a î t comme une d é m a r o h e dévalorirante et dépersonnalisante ; le concept de l'identification aliénante est notoire en psychopathologie.

Axiologie de l'univers réifié
L'univers réifié de dissociation de totalités, de spatialisation et de quantification est nécessairement le siège d'une d é g r a d a t i o n des contenus axiologiques de l'existence. O n a vu ailleurs les rapports entre totalité et fait axiologique ; le concept de totalité, catégorie dialectique (principe révolutionnaire de la science selon L u k à c s ) est central en axiologie comme en dialectique. E n effet, le monde de la réification est de structure spatiale ; or, l'espace est u n milieu permettant le retour intégrai alors que le fait axiologique postule le principe du retour impossible — ( « c o n s i s t a n c e des v a l e u r s » , selon Dupréel). D'autre part, — et ceci n'est guère autre chose que notre affirmation précédente vue sous u n autre angle — l'univers de la réification est dominé par le principe de l'identité ; or, la valeur est ce qui, par définition, ne saurait ê t r e identifiable. Il en résulte une dégradation des contenus axiologiques de l'existence et une promotion des valeurs immédiates utilitaires ( « i d e n t i f i a b l e s » ) . L a morale réifiée est typiquement ce que l'on désignera plus tard par le terme de morale objective ; la catégorie de l'efficience s'y substitue à celle de l'intention morale. « Dans le monde de la rationalisation e x t r ê m e , l'intention de l'ouvrier, sa vie morale en tant que personne importent peu ; pour la société, i l ne compte guère qu'en tant que rouage destiné à accomplir un geste particulier. Dans un monde réifié, il devient chose lui-

même* (3).

(1) Cette prépondérance de l'identité par rapport à la réalité est caractéristique des états schizophréniques notamment dans l'expériencee vécue du symbole. Cf. A R I E T I (14 et 12) et notre contribution (183). CARUSO écrit (89), p. 300 : « On assiste à une réification et à une objectivation logico-formelle et anti-dialectique du symbole (in der Psychose kommt es eben zu einer formalistisch-logistischen und undialektischen Verdinglichung und Verselbststândlichung des Symbols) ; tout comme le rêveur, le psychotique croit en la toute-puissance de ses projections mentales, car il objective et réifie les symboles en appliquant constamment le principe d'identité : le symbole A destiné normalement à représenter le symbolisé B devient en vertu de l'équation A = A une tautologie et perd sa vraie signification ». (2) L U K À C S (309), p. 116. (3) L U K À C S (309), p. 182. « Der Arbeiter » ist deshalb gezwungen sein Zurwarewerden, sein Auf-reine-Quantitat Reduziertsein als Objekt des Prozesses 9

122 — Anhistoricité

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de la pensée

réifiée.

Prisonnier d'un univers o ù l'espace a pris la place de la durée, l'homme du monde réifié ne peut pas comprendre l'histoire en tant qu'expression de créativité et de spontanéité. Dès lors, le fait indéniable du changement s'impose à cette « c o n s c i e n c e de l'immédiateté » comme une catastrophe, comme u n changement brusque venant de l'extérieur et excluant toute médiation. E n effet, la notion d'événement Implique une transformation dialectique de l a qualité en quantité ; c'est à la fois une continuation du passé et une rupture avec le passé. L'existence réifiée, toute en quantité, ne comprend pas l'événement et y substitue la notion de catastrophe, conséquence du fait h é t é r o nomique (action e x t é r i e u r e ) . Vue dans cette * perspective, l'histoire a p p a r a î t comme fonction d'une action démiurgique. Une force e x t é rieure (Dieu, le héros, u n parti) y prime l'efficience de sa dialectique autonome. L a conscience réifiée est essentiellement anhistorique ; « mens momentanea seu carens recordatione », disait de la matière Leibniz. Ce résumé, u n peu long, des thèses lukàcsiennes, a é t é une nécessité puisqu'il s'agit d'une application psycho-pathologique des idées contenues dans u n ouvrage d'accès assez difficile. Il est quelque peu osé de r é s u m e r en quelques « points » une pensée philosophique de cette importance. Sous cette réserve, on peut dire que les éléments les plus essentiels de cette théorie sont les suivants : a) Rapports entre les concepts d'aliénation, conscience et de pensée non dialectique. de réification, de fausse

Pour L u k à c s — tout au moins dans Histoire et Conscience de Classe — aliénation est corollaire de réification. D'autre part, l'expression logique de la conscience réifiée est toujours une logique non dialectique. O n n'a que l'embarras du choix si l'on veut citer des passages d'Histoire et Conscience de Classe où L u k à c s ne distingue pas réification en tant que m a n i è r e d'être dans le monde, de la notion d'une logique non dialectique comme forme de pensée. C'est donc une théorie de l'aliénation qui vaut ce qu'elle vaut, mais qui possède l'avantage d'une c l a r t é et d'une c o h é r e n c e indiscutables, ce qui rend précisément possibles des applications psychopathologiques. O n travaille avec des concepts bien délimités et si l'on arrive à montrer que ces concepts correspondent à quelque chose de précis en psychopathologie (c'est ce que nous essayerons de faire par la suite), ce sera à la fois la preuve indirecte de la valeur de Histoire et Conscience de Classe et u n résultat scientifique précis. L'orthodoxie marxienne a, par contre, (récusé Histoire et Conscience de Classe sans jamais donner en échange une théorie cohérente de l'aliénation ; l'emploi omnivalent de ce concept allégé de tout contenu concret a abouti — en psychopathologie précisément — à des résultats paradoxaux. E n effet, le concept psychiatrique de l'aliénation désigne simplement u n homme devenu é t r a n g e r au milieu de ses semblables. Dans ce sens, i l est parfaitement logique de dire que tous les malades mentaux — voire les criminels et les asociaux — sont des aliénés mais l'aliénation ainsi comprise n'a rien de commun avec le concept marxiste. Chez Lukàcs, l'aliénation désigne une vision du monde anti-dialectique qui isole l'individu par rapport à une réalité sociale dialectique : si l'on veut u n analogon, c'est dans la théorie bergsonienne du comique qu'il conviendrait de le chercher. E n psychopathologie, ce n'est donc pas la maladie mentale en général mais surtout le rationalisme morbide. zu erleiden ». C'est là l'une de ces formules dont L L K A C S a le secret et qui découragent la traduction.

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b) Le rôle de la catégorie de la totalité. Si le concept d'aliénation est corollaire de réification (et par l'intermédiaire de ce dernier, de la dissociation et de la dépersonnalisation du sujet producteur dans le processus économique réifié), la catégorie dialectique de la totalité apparaît, au contraire, comme l'instrument essentiel de toute prise de conscience dialectique et aussi comme la catégorie centrale de toute épistémologie dialectique. Or, cela pose un problème important pour notre sujet : celui de la valeur dialectique des doctrines psychologiques de la totalité, parmi lesquelles le gestaltisme est la plus connue. Ces doctrines ont été taxées d'idéalisme et leur caractère dialectique a été minimisé : de fait, une fois de plus le critère sociocentrique a joué ; ces théories ont été jugées en fonction du pavlovisme dont la qualité dialectique a été posée comme axiome. c) Le rôle du sujet et de l'objet historiques. Dans l'univers réifié, l'individu est écrasé par l'univers économique, fruit de sa propre activité. Cela est, mutatis mutandis, aussi vrai pour le .capitaliste que pour l'ouvrier. Cet état d'écrasement de l'homme par une pseudo-réalité presque hallucinatoire est reflété par l'œuvre de Kafka. La prise de conscience historique de la classe ouvrière (la formation de la conscience de classe) est essentiellement une déréification analogue à la désobjectivation qui caractérise la prise de conscience du malade en cours de psychanalyse. La classe ouvrière ayant, au-delà de l'atomisme réificationnel, retrouvé sa propre totalité comme sujet agissant de l'histoire, retrouve en même temps l'identité sujet-objet (classe révolutionnaire-société). A l'état d'écrasement par des forces obscures succède l'action historique consciente et libre. Telles sont les grandes lignes de la conception de Lukàcs. On voit combien i l serait simpliste d'y voir uniquement l'expression d'une expérience «chosiste» de l'univers humain. En fait, c'est toute une «manière d'être dans le monde», comportant deux éléments schizophréniques : Vêtat de la durée. d'écrasement par le « Monde » et la spatialisation

A L'examen des différentes théories de la schizophrénie vues à travers cette hypothèse fera l'objet d'un chapitre ultérieur. Dès maintenant i l est possible de souligner certaines analogies que présente le monde de la réification avec celui de la schizophrénie et des entités nosologiques connexes, à l'exclusion cependant des délires systématisés. Ainsi, la spatialisation de la durée est — on le sait — centrale dans la doctrine de Minkowski. L'état d'écrasement par le monde domine dans les analyses de Binswanger et de ses élèves plus ou moins directs. Nous retrouvons i c i deux éléments essentiels de la description lukàcsienne de l'univers réifié. Or, dans l'œuvre de Lukàcs, la coexistence de ces éléments n'a rien de fortuit. L a relation de compréhension qui les unit nous permet de voir dans la réification le dénominateur commun des travaux de Minkowski et de Binswanger, et ceci en vertu du principe méthodologique défini plus haut, le social éclairant l'individuel (« l'anatomie de l'homme est la clé de l'anatomie du singe », disait Marx). L'ébauche d'une « logique rï. . ^ e n t i t é pure », apparaît dans la description de l'univers reiflé. Elle domine dans la fausse conscience politique ; nous
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avons vu, en effet, plus haut que la logique sociocentrique était essentiellement une logique identificative. L a même obsession de l'identique se retrouve chez les schizophrènes. Les notions de déstructuration formelle et de dévalorisation, notions centrales dans l'œuvre de A. Hesnard, apparaissent ainsi également comme étant de nature réificationnelle. L'anhistoricité de la conscience réifiée et l'irruption du caractère historique du réel sous la forme d'une catastrophe existent dans les tableaux cliniques de la schizophrénie : une interprétation dialectique de 1' « expérience délirante de fin du Monde » sera esquissée ultérieurement. Nous aimerions cependant — anticipant sur ces développements ultérieurs — en tirer dès maintenant une conclusion. L a stérilité pratique est un reproche courant à l'adresse des études d'inspiration philosophique en psychopathologie. On leur oppose volontiers la saine inspiration pratique des études biologiques. Il est curieux de constater cependant que les pathogénies biologiques se montrent souvent stériles sur le plan thérapeutique et les traitements biologiques tendent à procéder de l'empirisme — sauf un cas célèbre où le traitement biologique eut un point de départ spéculatif, d'ailleurs erroné (1). Or, l'introduction en psychopathologie du concept de réification apporte d'ores et déjà un renseignement pratique (et qui peut même comporter, le cas échéant, une incidence thérapeutique) : les différents éléments caractérisant l'univers de la réification se retrouvent dans les tableaux cliniques de la schizophrénie ; ils ne se retrouvent pas dans ceux de la paranoïa vraie : la schizophrénie est un phénomène réificationnel, le délire systématisé chronique n'en est apparemment pas un. Dans le débat toujours ouvert de l'identité essentielle ou du dualisme des deux entités, ce fait apporte ainsi un argument en faveur de la deuxième conception. D'autre part, l'hypothèse réificationnelle permet de revaloriser le syndrome de rationalisme morbide qui apparaît malgré sa rareté — à cause de sa rareté peut-être — comme la schizophrénie type, dont on peut déduire un certain nombre d'éléments des autres formes cliniques de cette affection. Une fois « remis sur pied » le rationalisme morbide intègre, en effet, un assez grand nombre de données cliniques et d'interprétations théoriques. Nous retrouvons ainsi, à un niveau dialectiquement supérieur, l'unité nosologique de la schizophrénie. — Conscience surréaliste et conscience subréaliste. Nous sommes partis de l'hypothèse de travail qu'un certain degré de réification de la conscience était inséparable du fonctionnement social normal de l'intelligence. L'insuffisance où l'excès de cet élément aboutirait ainsi à des phénomènes d'inadaptation. Il en résulte une division nosologique bipartite, ou plus exactement, une théorie dualiste de la conscience morbide qui d'ailleurs ne saurait se prétendre exhaustive. Elle comporte d'un côté des cas caractérisés par un excès de réification se manifestant par une pensée anti-dialectique, par des attitudes
(1) La découverte de v o \ M E D UN À.

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abstraites, par la spatialisation, l'identification, rartificialisme, la dissociation, la dévalorisation, l'incompréhension de l'historicité de l'existence, ainsi que par la dépersonnalisation par déstructuration des totalités valorisatrices concrètes (« formes axiogènes ») ; des atteintes subréalistes. D'autre part, des structures caractérisées par la réification insuffisante du monde propre comportant des attitudes trop concrètes, une temporalisation, une valorisation et un renforcement anormal des structures significatives dialectiques : atteinte surréaliste. I l convient de noter à ce propos que le mécanisme dialectique postulé par l'école jacksonienne et néo-jacksonienne semble intégralement valable dans le groupe subréaliste alors que ses applications dans l'autre groupement paraissent autrement laborieuses. — Le monde propre de l'aphasique et du rationaliste morbide.

Une première formulation de cette opposition est représentée par le tableau ci-contre, emprunté — avec quelques modifications — à un travail antérieur (1) et fondé, en ce qui concerne les aphasiques, sur un article souvent cité de Cassirer (2), et en ce qui concerne les rationalistes morbides sur le livre de E. Minkowski. Il s'agit i c i de comparer la structure du monde propre dans les deux affections : la question de la base anatomique de l'aphasie est hors de notre sujet. I l en est de même du problème controversé de l'unicité des manifestations aphasiques. Toutefois, la possibilité de ramener ces diverses manifestations à un « trouble fondamental » (3) unique — un défaut de réification à notre sens — ainsi que l'opposition symétrique avec la structure de l'univers schizophrénique, constituent un argument en faveur de la conception unitaire. — Le point de vue de Cassirer. Cassirer n'a pas fait œuvre clinique originale. Les résultats de son travail, fondé essentiellement sur les observations de Gelb, Goldstein et Head, illustrent à la fois la possibilité et la légitimité de la réflexion ayant comme base du matériel clinique étranger. Trois types d'observations contenues dans cette étude sont d'importance pour notre sujet : 1) Amnésie des noms de couleurs : Un malade de Goldstein et de Gelb est incapable d'employer spontanément les noms des couleurs ou d'effectuer le choix d'échantillons sur instruction verbale. I l n'a rien d'un daltonien : le choix est impeccable lorsqu'il s'agit de sélectionner des couleurs correspondant à des échantillons préexistants. Goldstein et Gelb y discernent la manifestation d'une baisse de la capacité conceptualisante. Ces malades voient les seules nuances, l'acte identificatif (4)
(1) Nous reprenons dans la suite pratiquement sans modifications une hypothèse émise dans deux publications antérieures (171), 1946 et (181), 1948.
(2)

(3) Grundstôrung. (4) L'emploi du terme nous est personnel.

CASSIRER

(98).

126 Atteinte surréaliste Défaut tion d'identifica-

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Etat normal Identification maie __
n o r r

Atteinte subréaliste " Compulsion d'identification (Identitâtszwang) Symbolisme tité Rationalisme morbide Prépondérance de la notion du possible Saisie insuffisamment structurée du réel Prépondérance de l'aspect spatial de la saisie du monde Perte de la fonction du « Moi-Ici-Maintenant » (Minkowski) Prépondérance de la catégorie de l'avoir par rapport à l'être Objectivation morbide (3) Séparation radicale du « Moi » et de F« attitude interne » (4) Fausse conscience individuelle Excès de réification d'iden-

Asymbolisme Réalisme morbide Absence de la notion du possible Saisie trop structurée du réel Prépondérance de l'aspect temporel de l a saisie du monde (1) Prépondérance de l'expérience de PAïc et nunc (Cassirer) Prépondérance de la catégorie de l'être par rapport à l'avoir (2) Incapacité d'objectivation Impossibilité de séparer « Moi » et « attitude interne (3) Authenticité morbide (malades incapables de mentir) Réification sante insuffi-

Tableau emprunté avec de nombreuses modifications, à notre article (171), Madrid, 1946, p. 115. Le terme « identification » est employé strictement dans le sens d ' E . M E Y E R S O N . Cf. la confirmation empirique de ces vues, F A U R E et coll. (151). (1) Cf. BINSWANGER [(54), p. 606] : les notions de « devant» et de « derrière » ont pour l'aphasique une signification absolue tout comme « avant» et « après » dans le temps. (3) Cf. W Y R S C H (476), E Y (146) et notre résumé critique de ces conceptions dans le chapitre suivant. (4) L a notion d' « innere Haltung » de Z U T T (483) ; l'application de cette notion à la « manière d'être aphasique dans le monde » nous est personnelle.
(2) Interprétation de V A N D E R H O R S T (456).

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qui permet de découvrir l'analogie du bleu marine et du bleu horizon, leur échappe. L'aphasie offre ainsi l'exemple d'une existence qui s'insère dans un univers trop concret. L'acte réificationnel (1) du langage qui appauvrit le vécu pour le rendre communicable, n'y a pas droit de cité. C'est donc à juste titre que Goldstein et Gelb soulignent que ces malades sont en un sens plus près du réel que les normaux (attitude surréaliste dans notre terminologie, réalisme morbide), mais ils payent cette manière d'être concrète dans le monde par la perte de l'usage de l'instrument linguistique. 2) Ce réalisme morbide réapparaît sous une autre forme dans les cas que, reprenant l'expression de Finkelburg, Head désigne par le terme d'asymbolisme : malades susceptibles d'accomplir un geste intégré dans la totalité concrète de la situation et incapables de le répéter dans le vide, tel celui qui parvient à frapper sur une porte réelle et échoue devant une porte imaginaire. Là encore, on peut postuler qu'il s'agit en quelque sorte d'une expérience trop dialectique du monde ; l'ensemble formel (2) du vécu en tant que totalité dialectique ne se laisse pas dissocier et résiste à l'identification, condition anti-dialectique de la communication interhumaine. L a défaillance de la fonction identificative se traduit là encore par une sorte de réalisme morbide. Ces cas illustrent enfin l'opposition entre les types d'expériences « gestaltiste » et « identificative » (dialectique et anti-dialectique) analogue à celles de la conscience politique authentique et de la fausse conscience en psychologie sociale. Pour employer la terminologie de Meyerson, ces malades n'ont que l'intuition du divers. L a faculté d'identification leur fait en grande partie défaut. — Authenticité morbide : malades « incapables de mentir ». Un malade atteint de paralysie de la main gauche est prié d'écrire : « Je peux écrire avec la main gauche. » Littéralement incapable de mentir, celui-ci met sur le papier une phrase conforme à la vérité : «Je peux écrire avec la main droite. » A un autre, on demande par un jour radieux d'écrire : « I l fait mauvais, i l pleut. » L'échec est identique. I l ne s'agit, certes, pas de scrupules moraux, mais d'incapacité de déduire de la situation réelle, une situation possible (3). Là encore, le malade est prisonnier d'une réalité qui ne se laisse pas dissocier. Devant la vigueur structurale du réel, i l perd la notion du possible. — Résumé. Il existe un ensemble de troubles de la série aphasique qualifiés selon les auteurs, soit d'asymbolisme, soit d'attitude non conceptuelle ou non catégorielle devant la réalité. L'expression
(1) Même remarque que plus haut. (2) « formel » dans le sens gestaltiste naturellement. (3) Cf. CASSIRER [(98 et 171), p. 112], en somme c'est le contraire,de ce que esv. TOSQUELLES (448) désigne, après K I E R K E G A A R D , par le terme d'existence Ythéiique.

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« déficience de la fonction d'identification » suggérée par l'auteur de ces lignes, ne dit pas fondamentalement autre chose. I l comporte cependant l'avantage méthodologique de lier l'analyse de ces troubles à l'épistémologie d'E. Meyerson et celui de souligner l'opposition avec la schizophrénie ; le rôle de l'identité comme atome d'une pseudo-logique morbide dans la pensée schizophrénique a été entrevu à notre connaissance pour la première fois par E . von Domarus et ultérieurement par Arieti, par l'auteur, ainsi que par les collaborateurs de la collection Kasanin (1). Rappelons que l'identification (dans le sens épistémologique du terme), catégorie centrale de la logique réifiée antidialectique, est une fonction spatialisante et dévalorisante. De fait, la déficience de la fonction d'identification chez les malades étudiés par Cassirer marche de pair avec un trouble diamétralement opposé au spatialisme des schizophrènes : un certain degré d'incapacité spatiale. Head signale chez les asymbolistes des déficiences mathématiques élémentaires portant sur des problèmes dont la solution exige précisément un transfert des coordonnées dans l'espace. L'espace de ces malades est un milieu concret, organisé, structuré et centré autour du «hic et nunc » du sujet agissant ; or, c'est précisément une défaillance de la fonction « Moi-Ici-Maintenant » qui caractérise le monde propre des schizophrènes (Minkowski). Dans un travail paru en 1841-42, le professeur de Montpellier, Lordat, invoque un trouble de la corporification ou de l'incarnation des idées (2). C'est donc une hypothèse plus que séculaire que retrouve notre analyse marxiste en incriminant une réification insuffisante du monde propre chez l'aphasique, avec, comme corollaire, un déficit du sens spatial abstrait et un fléchissement de l'aptitude identificative. Elle se trouve ainsi aux antipodes de l'atteinte schizophrénique, syndrome réificationnel. C'est cette opposition phénoménologique (3) susceptible d'être suivie jusqu'aux détails de
(1) J. S. KASANIN (éditeur) : Language and thought in schizophrenia (251). Pour le rôle de l'identification épistémologique dans la psychologie des schizophrènes, cf. surtout l'article de KASANIN (25), pp. 41-49 et de BENJAMIN (ibid., pp. 65-88). (2) LORDAT était lui-même atteint d'aphasie. Sa théorie est le fruit d'un émouvant travail d'auto-analyse. Il distingue cinq étapes dans le passage de la pensée à la parole : 1) le dégagement de l'intention générale par « compression ou oubli volontaire des affections intercurrentes capables de sophistiquer le sujet », 2) la pensée principale se développe en pensées élémentaires ; 3) corporifieation ou incarnation des idées ; 4) acte de disposition syntaxique des sons ; et 5) exercice des mouvements synergiques pour articuler les sons (résumé d'après O M B R E D A N E (369), pp. 47-48). Le trouble du langage peut résider à chacun de ces niveaux ; LORDAT se considérait comme atteint aux troisième et quatrième moments de cette série. A . O M B R E D A N E voit « un effort remarquable d'analyse » sous le « style surranné » du professeur montpelliérain et c'est vrai. Le point 1) (« compression ou oubli volontaire, etc. ») correspond à l'élément scotomisant inhérent à l'acte identificatif ; le point 3) souligne ce que, en termes marxistes, nous avons désigné comme « réification insuffisante du monde propre ». La conscience aphasique est trop authentique (cf. les cas de CASSIRER « incapables de mentir »). La question se pose si L O R D A T . n'est pas le véritable fondateur de la psychiatrie phénoménologique. (3) Opposition phénoménologique dans le sens où MINKOWSKI parle de « compensation phénoménologique » [(343), p. 227].

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dans

tableaux c l i n i q u e s , que nous avons e s s a y é de r e p r é s e n t e r le tableau de l a page 126. — Points de vue de différents autewrs.

L a question de l'aphasie a é t é l'objet de travaux innombrables. L a thèse d'A. Ombredane en contient saais doute l a liste l a plus complète. Négligeant les recherches d'orientation anatomo-Cliniques, nous en envisagerons certaines ayant trait à « l a m a n i è r e d'être aphasique dans le m o n d e » en relation avec notre hypothèse. I l y a lieu d'examiner dans ce m ê m e contexte une hypothèse de K . Goldstein postulant le c a r a c t è r e trop concret de l a pensée des schizophrènes, ce qui est incompatible avec notre hypothèse, mais aussi avec la théorie de Minkowski, de Wyrsch et de Binswanger, qui postulent implicitement ou explicitement, le c a r a c t è r e abstrait de la pensée schizophrénique. — La conception de la schizophrénie de K. Goldstein.

Goldstein (1) a soutenu que la pensée des schizophrènes se c a r a c t é r i s a i t par u n degré très élevé de concrétisation ( « a very great conicreteness»). Corollaire de l a théorie qui tend à découvrir des analogies entre le langage des schizophrènes et le trouble aphasique, cette conception est, bien entendu, strictement incompatible avec celle qu'exprime le tableau p. 126. Mais elle est incompatible avec de n o m breuses et notoires théories de cette affection (Minkowski, Wyrscih, Binswanger, Matussek,...), théories dont le concept marxiste de l'aliénation - réification constitue (nous le montrerons plus loin) le dénominateur commun. Une pensée morbide peut être trop c o n c r è t e ou trop abstraite ; elle ne saurait être les deux à l a «fois. L'argumentation de Goldstein n'est cependant pas entièrement convaincante ; elle s'appuie d'ailleurs — d u moins dans l'article c i t é — sur des observations fragmentaires. D e plus, elle comporte des faits exacts, sans doute, mais d'interprétation forcée. « U n schizophrène de H a n f m a n n d i t : « H u i t heures trente, c'est l'heure de se l e v e r » , ou « C'est l'heure d u lever d u soleil. » Ces réponses sont exactement du même type que celles des malades organiques-» (2). U n autre malade constate qu'il doit ê t r e plus de 16 heures, car 16 heures, c'est l'heure du t h é . U n troisième signale qu'il est midi car c'est le moment habituel du d é p a r t de son a m i qui se p r é p a r e effectivement à partir. I l faut quelque fantaisie pour y voir des attitudes « pathologiquement c o n c r è t e s » . Ce sont là, sans doute, les résidus d'une attitude autrefois normale que le processus schizophrénique, dissocié par définition, a partiellement respectée. D'autres arguments, moins naïfs, n'en comportent pas moins une interprétation d i a m é t r a l e m e n t opposée. U n malade de Tuczek appelle u n oiseau « l e c h a n t » , l'été « l a c h a l e u r » , le médecin « l a danse », car les internes semblent danser autour d u patron pendant les visites (3), u n autre (de Goldstein) dit « baiser » à l a place de « bouche » (4). 11 est surprenant de voir des auteurs en renom parler
(1) G O L D S T E I N (251), p. 23. (2) G O L D S T E I N (251), p. 25. (3) T U C Z E K , cité par G O L D S T E I N

(4) « ...a patient... called a bird » le song » ; the summer « le warm » ; the cellar « le spider » ; the physician « le dance » (because « during rounds the physicians skip around the prof essor »). One of my patients said instead Attitude concrète ? Il est, au contraire, visible qu'un point de vue de a pure immédiateté » dissocie la totalité visée; des nombreuses relations dont l'entrecroisement constitue la personnalité concrète d'un médecin, une seule (l'immédiate) est retenue.
of mouth « kiss » ( G O L D S T E I N , in K A S A N I N (251), p. 26).

(251), p. 26.

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ici d'attitude concrète ; nulle d é m a r c h e ne saurait être plus abstraite. Le mot « baiser » désigne u n geste concret s'il en l u t ; l'acte intellectuel qui identifie « baiser » à « bouche » n'est pas moins u n acte de dissociation et d'abstraction puisqu'il scotomise d'autres fonctions non moins importantes de cet organe. Il faut présumer — et c'est là que l'on arrive à regretter le c a r a c t è r e fragmentaire de ces observations — que nous sommes en présence d'un obsédé ou d'un f r u s t r é sexuel (ce qui n'a rien de spécifiquement sahizophirénique) ; ce qui Test, en revanche, nettement, c'est qu'il conceptualise égocentriquement en fonction de l'élément sexuel devenu système privilégié (1). Il serait à la fois facile et fastidieux de répéter cette d é m o n s t r a t i o n à propos des autres exemples cités. Ce sont l à , de toute évidence, des d é m a r c h e s tributaires de ce que Paulhan appelle l'illusion de la totalité, une pseudo-dialectique, une fausse concrétisation de la pensée. C'est visiblement une définition philosophiquement insuffisante de l a notion m ê m e d u concret qui sous-tend ces recherches de Goldstein et notamment une m é c o n n a i s s a n c e de ses rapports avec la catégorie dialectique de l a totalité. « Le concret est concret parce qu'il est la synthèse de beaucoup de déterminations, donc, unité d u d i v e r s » , dit dans u n contexte tout différent, K a r l Marx (2) ; le concret c'est le dialectique. O n ne saurait passer en revue ici toute l'argmnentation de K . Goldstein ; les exemples cités suffisent pour en mettre en évidence la faiblesse. L a base principale de cette conception est expérimentale : é c h e c des schizophrènes dans les tests de pensée conceptuelle. C e t échec é t a n t commun aux organiques et aux schizophrènes, on en tire des conclusions hâtives quant à la p a r e n t é nosologique de ces é t a t s . Une fois de plus, o n ne peut que déplorer le c a r a c t è r e é m i n e m m e n t anti-dialectique des raisonnements qui sous-tendent ce chapitre des recherches de Goldstein et qui contraste d'ailleurs curieusement avec l'inspiration autrement dialectique de son école. U n spasme musculaire ou une section nerveuse peuvent conduire au m ê m e échec dans l'accomplissement d'une t â c h e c o n c r è t e ; l'identité de l'échec couvre une différence physiologique fondamentale. Il en est de m ê m e des tests de pensée conceptuelle : l a réussite est fonction d'un ensemble complexe d'éléments où intervient notamment 3e facteur social. D a n s les tests de pensée conceptuelle, fondés sur un c r i t è r e d'abstraction admis dans une société donnée, l ' i n c a p a c i t é « organique » de classification ou la persistance d'un -critère de classification différent (égocentrique) peuvent conduire à u n échec identique sans que l'on doive le moins du monde en inférer (comme le fait Goldstein) l'existence d'une pairenté nosologique, voire anatomique quelconque. O n touche ici à l'une des limites de la testologie quantitative. — L'apport de la réification.

Le concept de l a réification et ses corollaires : l ' i d e n t i f i c a t i o n épistémologique et l a dissociation des totalités peuvent (grâce à l'élément dialectique qui leur est i n h é r e n t ) apporter une certaine c l a r t é dans une question qui semble de prime abord assez embrouillée. L a notion d'attitude concrète et abstraite, fondamentale chez Goldstein, est équivoque ; l'attitude « c o n c r è t e m e n t c o n c r è t e » (si l'on ose dire) comporte obligatoirement des éléments abstraits. U n médecin doit passer constamment d'une attitude « catégorielle » lorsqu'il pose u n diagnostic, à une attitude moins catégorielle en prescrivant u n trait? (1) Cf. plus loin, p. 214 sq. ; la critique de la théorie de la perception délirante de M A T U S S E K . (2) M A R X : Contribution à la critique de Vêconomie politique, p. 334 (trad.
L. LAFARGUE).

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ment ; c'est sa c a p a c i t é de passer avec souplesse d'une attitude à l'autre, selon les besoins, qui mesure le d e g r é de son intégration concrète dans son univers professionnel. H en est de m ê m e de n o m breuses autres activités intellectuelles et professionnelles. Goldstein définit l'attitude abstraite comme l a plus active et l'attitude c o n c r è t e comme la plus passive ; ceci expliquerait à la rigueur comment u n schizophrène peut avoir une attitude pathologiquement c o n c r è t e , mais l'explication reposerait alors sur une définition arbitraire : la véritable activité est une synthèse dialectique d'attitudes abstraites et concrètes. L'hypertrophie de la fonction d'identification dans les psychoses subréalistes (rationalisme morbide) et sa défaillance dans les atteintes du type surréaliste, expliquent de f a ç o n satisfaisante les faits invoqués par K . Goldstein sans recourir à l'hypothèse d'une pensée schizophrénique trop concrète, hypothèse c o h é r e n t e e n e l l e - m ê m e , mais contradictoire avec beaucoup d'autres. Le malade qui classe « poisson » avec « c i t r o u i l l e » n'est pas prisonnier de l'image concrète d'une table dressée ; i l fait une classification régressive fondée sur la fonction alimentaire devenue à l a fois prépondérante et indifférenciée (1). U n malade complète les images qu'on lui soumet c o n f o r m é m e n t au principe de similarité ou d'égalité (according to similarity or equality). « Je vois trois g a r ç o n s , alors j'ajoute u n de plus, i l n'y aura que des g a r ç o n s . » O n se demande réellement, en vertu de quelle aberration intellectuelle, le célèbre théoricien en arrive à y voir l'expression d'une attitude concrète (comme si concrètement g a r ç o n s et filles n'étaient jamais ensemble). C'est u n cas typique de réification d u monde propre : principe d'homogénéité et obsession de l'identique. O n s'excuse de faire le difficile, mais le geste du m ê m e malade qui dessine u n cheval dans une chambre ( « Il y a là u n g a r ç o n qui a besoin d'un cheval, i l veut v o y a g e r » ) ne nous parait pas davantage révélateur d'une attitude concrète, quoi qu'en dise K . Goldstein (2). Cette conception n'est dope pas facile à défendre. Il est n a ï f de voir l'expression d'une pensée trop c o n c r è t e dans la d é m a r c h e du malade qui identifie bouche et baiser. Les autres déterminations de cet organe font partie de plein droit de son essence ; en faire abstraction signale une attitude non pas réaliste, mais subréaliste. C'est de leur propre réalité d'autistes que ces malades sont proches; à ce prix, on pourrait aussi bien considérer le fait hallucinatoire comme le résultat d'une perception trop concrète. O n se demande, en effet, en vertu de quel miracle l a pensée schizophrénique, trop réaliste, tant que l'on reste sur le plan logique, devient déréaliste dans l'activité hallucinatoire. Il est difficile de ne pas voir une certaine p a r e n t é entre la logique qui sous-tend l'équation « bouche = baiser » et certains m é c a n i s m e s de perception délirante. Nous avons là le point de d é p a r t possible d'une théorie réificationnelle du fait hallucinatoire, alors que les conceptions de Goldstein n'en offrent aucune possibilité d'interprétation. L'attitude hallucinatoire est p e u t - ê t r e concrétisante, elle n'est certainement pas concrète. Sans souscrire à l'opinion quelque peu brutale de J . J . Lopez-Ibor qui les qualifie tout bonnement de (1) Quant à cette forme de régression de la fonction alimentaire, cf. ARIETI (15). (2) Il est difficile de raisonner sur des observations incomplètes, mais il semble évident qu'il y a là soit une défaillance de la spatialisation dans le sens de BINSWANGER (deux espaces se superposent), soit, au contraire, une défaillance de la temporalisation dans le sens de MINKOWSKI et de P A N KOW ; c'est le jaillissement continu du temps (Zeitigung) qui, en le saturant de valeur, empêche l'espace de se fragmenter. Quoi qu'il en soit, un cheval dans une chambre n'a rien d'une vision concrète. C'est plutôt le résultat d'une structuration pré-hallucinatoire du réel.

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puériles (1), 1 est permis de constater que ces études ne constituent 1 pas l a partie l a plus (valable — n i l a plus dialectique — de l'œuvre de Goldstein. I l é t a i t cependant nécessaire de les examiner longuement, é t a n t d o n n é l a notoriété de leur auteur et leur totale incompatibilité avec le point de vue défendu ici. L a question est de savoir si l a pensée solùaophrénique est abstraite o u c o n c r è t e . I l ressort de l'examen critique des exemples m ê m e s de Goldstein qu'elle est abstraite et de plus tributaire de cette forme particulière de l'abstraction qu'est la p r é p o n d é r a n c e anti-dialectique du principe identificatif (2). — La conception de Klaus Conrad.

Ces études (3) ont subi l'empreinte d u gestaltisme, ce qui a a m e n é leur auteur à une position nettement dialectique Idu problème. Leur point de d é p a r t est u n p h é n o m è n e dont Wenzl et Lothmar ont souligné l'importance : l'expérience intermédiaire (Zwischen-erlebniss). Conrad reproche aux autres auteurs d'avoir négligé ce p h é n o m è n e et d'avoir c o n c e n t r é leur effort sur le déficit sans étudier les techniques employées par les malades pour y remédier. L'existence de ces Zwischenerlêbnisse est commune à l'aphasie et aux p h é n o m è n e s d'oubli décrits jadis par Freud. Chacun sait que l'oubli des noms propres notamment comporte habituellement l'apparition de noms de substitution i m m é diatement rejetés, qui jalonnent le chemin menant vers le mot oublié. C'est sur ce p h é n o m è n e négligé qu'est c e n t r é e la recherche de Conrad. U n assez long passage c o n s a c r é au substratum anatomique du trouble trahit son scepticisme quant à l a fertilité d'une position trop exclusivement anatomo-clinique du problème. U n malade voit u n entonnoir (4). I l cherche en vain le mot « T r i c h t e r » . L e premier vocable qui l u i vient à l'esprit est « Bettflasohe» (urinai de lit). U n autre prononce le mot « B ê c h e r » (timbale) ; u n troisième dit « Kindertrompette » (trompette-jouet) (5). L e trait commun de ces réponses est cette ifois le c a r a c t è r e nettement concret de la p r e m i è r e évocation, ce qui rejoint les idées de Cassirer (6). (1) LOPEZ-IBOR, cité par Cabaleiro GOAS [(82), p. 149]. Miss B A L K E N n'en est pas moins critique (« interprétations as thèse are largely function of methodology ») (27), p. 283 ; c'est dire, de façon courtoise, qu'elles sont sans valeur objective. Pour B A L K E N (p. 270), le trouble fondamental de la schizophrénie est à chercher dans les rapports « sujet-objet » et non pas dans l'incapacité de catégoriser ou dans la régression à un stade prélogique ; notre conception du syndrome réificationnel permet une synthèse des deux : déchéance de la dialectique sujet-objet et prépondérance consécutive des fonctions identificatives. (2) Cf. BINSWANGER dans le cas Jûrg Z Û N D (60), p. 28. « Le caractère inconstant du moi ( Selbstfiûchtigkeit), la faiblesse de l'existence se manifestent ici par des essais de maîtriser la situation à l'aide d'une démarche abstractive homogénéisante et dévalorisante (nivellierende und devalorisierende Abstraktion). C'est lorsqu'il se trouve dans l'impossibilité de fuir devant la situation intellectuelle concrète vers l'abstraction (avec ses « solutions » générales définitives) que Jurg Z Û N D éprouve le plus douloureusement son échec. » C'est net et l'opposition avec le point de vue de GOLDSTEIN est définitive. Sans vouloir trancher ce débat disons à titre de simple contribution socio-psychiatrique, que la fausse conscience est de tendancce abstractive. Cf. S Z E N D E (439 et 440), passim. Gabriel M A R C E L (319), pp. 114-121 («esprit d'abstraction, facteur de guerre ») ;
A. B É G U I N (39), p. 180, etc. (3) Cf. CONRAD (112 et 114). (4) CONRAD (112), p. 158. 5) CONRAD (112), p. 164.

(6) Cf. aussi H E C A E N et collaborateurs (215), p. 172, très caractéristique : le malade dit « boire un coup » pour bouteille ; « pour écrire » à la place d'un crayon, etc. Les tests montrent chez ce malade un défaut d'abstraction caractérisé (p. 175), ce qui n'est guère étonnant.

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C'est donc sans doute l'une des constantes de l a m a n i è r e d'être aphasique dans le monde (ctf. plus loin le point de vue de v a n der Horst). Ces malades sont fascinés p a r l'aspect « actirf » des choses (Tunsqualit&t, selon l'expression de Russel). L'exemple suivant met encore mieux en évidence le c a r a c t è r e concret et dynamiquement réaliste de l'expérience aphasique. P r i é de nommer une volaille, u n malade fournit cette réponse quelque peu inattendue: « r e n a r d . . . n o n , c a n a r d » (1). Nous apprenons p a r l a suite que le sujet avait devant les yeux une vision t r è s c o n c r è t e ; une image dans u n livre pour enfants r e p r é s e n t a n t u n renard emportant une oie. D e ce contexte concret, u n e d é m a r c h e d'abstraction devait isoler l'oie ; l'apparition, à p r e m i è r e vue saugrenue, d u mot « renard » e n consacre l'échec. C'est donc l a figure l a plus active — le renard — qui a « s o l l i c i t é » l'attention d u sujet; bon exemple de cette « déviation d u sens de l'observation » (Entgleisung der Beobachtungsrichtung) qu'invoque Binswanger. L e d é n o m i n a t e u r commun de ces troubles est une a l t é r a t i o n de l'expérience formelle dans le sens d'une c o h é r e n c e formelle plus grande d u monde propre. U n malade prié de préciser les concepts de « p a i n » , « b e u r r e » , « l a r d * , etc., r é p o n d curieusement: « d e s l é g u m i n e u x » ! il explique p a r l a suite n'avoir pas réussi à faire abstraction d'une p r e m i è r e image c o n c r è t e : « l a r d aux p o i s » (Speek mit Erbsen) (2). Nous sommes donc en présence d'un « processus de structuration que le malade n'arrive plus à d o m i n e r » (3). H est prisonnier de l a structure dialectique ( c o h é r e n c e formelle) trop p r o n o n c é e de son univers. C'est donc une conception nettement dialectique de l'aphasie dont les éléments essentiels sont : 1) le c a r a c t è r e concret et dynamique de l'expérience aphasique (rôle de l a Tunsqualitât et de l a Gebrauchsqualitât) ; 2) l'importance de l a c a t é g o r i e de l a t o t a l i t é (4) et, enfin. 3) u n net scepticisme pour une position trop exclusivement clinique du problème, scepticisme auquel l'expérience d'un ex-chef de service pour blessés de l a t ê t e , c o n f è r e u n poids indiscutable. Ses autres développements paraissent d u point de vue spéculatif moins solides. U n e i n t e r p r é t a t i o n gestaltiste de rinconscient est opposée au soi-disant spatialisme des conceptions (freudiennes (5) ; l'inconscient, c'est le n o n - s t r u c t u r é . L e rappel d'un mot oublié serait donc essentiellement u n processus de structuration (Gestaltung) et les p h é n o (1) CONRAD (112), pp. 169-170. Il faut noter que les mots allemands t FuchsEnte » ne présentent pas le rythme vocal de « renard-canard ». (3) CONRAD (112), p. 169. L'expression est très caractéristique : « Auch hier werden Gestaltungsprozesse ins Gang gesetzt, die nicht geztigelt werden kônnen, so dass der Pat. ihnen gewissermassen unterliegt. E r bleibt nicht voll Herr tiber sie wie der Gesunde ». Mais ce point de vue si conséquemment gestaltiste est quelque peu contradictoire avec les conclusions de CONRAD comme on le verra plus loin. (4) C O N R A D , fidèle à une terminologie gestaltiste pure n'emploie pas le mot « totalité ». H E C A E N et collaborateurs sont plus explicites. « Ce qui est perdu c'est la possibilité de décompter le matériel significatif en ses éléments » [(215), p. 180] ; « l'aphasie de conduction... est ainsi conçue comme perte de la possibilité de structuration de la pensée en formes linguistiques, comme perte de la possibilité de décomposer une totalité en des parties articulées ». Ibid., passages soulignés par nous. deviennent pas conscients à la façon d'objets qui remontent à la surface de l'eau (mouvement de type spatial) mais à la façon d'un cristal qui se forme aux dépens d'une solution. Reprenant la fameuse comparaison de 1*iceberg, CONRAD la modifie en ce sens que l'inconscient n'est pas la partie invisible de l'iceberg mais l'océan [(112), p. 148]. Cette critique du spatialisme de la conception freudienne de l'inconscient correspond à un certain degré de réification de la première doctrine de F R E U D signalée par certains psychanalystes (cf.
Cours de D . L A G A C H E , 1959-1960). (5) C O N R A D (112), pp. 147-149 et passim, les éléments insconscients ne (2) CONRAD (112), p. 1 6 9 .

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m è n e s intermédiaires des p r é - s t r u c t u r e s (Vorgestalt). Or, u n vocable est sans doute une « forme forte », de m ê m e que l'objet qu'il désigne ; l'ensemble objet-vocable représente par contre une structure relativement faible, susceptible de dissociation, sans quoi l'apprentissage des langues é t r a n g è r e s deviendrait impossible. Deux processus concomitants marquent dialectiquement le passage de l'expérience au mot : la structuration d u mot et la déstructuration de l'expérience vécue, ce dernier processus é t a n t de nature réificationnelle. Des deux, i l semble — ceci ressort de l'analyse m ê m e des exemples donnés — que l'auteur allemand ait saisi l'accessoire et non point l'essentiel. Pour arriver au concept de « volaille», le malade devrait dissocier la totalité du souvenir « renard emportant oie » ; la venue illégitime du vocable « renard » au premier plan du champ de conscience consacre l'échec de cette opération. E n tant que figure dynamique, le renard représente, en l'occurrence, l'ensemble non dissocié d u tableau : l'image d'un lutteur et de son adversaire vaincu à ses pieds est le portrait du premier. O n comprend qu'en présence de processus de structuration impossibles à maîtriser, d'une « agglutination de qualités formelles» (1), les o p é r a tions d'abstraction et d'identification (réification) qui sous-tendent la constitution d u langage supérieur, soient mises en é c h e c . L a véritable difficulté qu'éprouvent ces malades ne réside donc pas dans la structuration des éléments, mais dans la déstructuration des totalités qui en est la condition préalable. A cette réserve près, les résultats de Conrad confirment ceux de l'étude de Cassirer et, par conséquent, la conception que nous avons esquissée. — La manière Horst (2). d'être dans le monde de Vapraxique selon van der

Chez les apraxiques, van der Horst retrouve cette donnée classique : ils peuvent boire une tasse réelle de c a f é , i l leur est impossible de « faire semblant » devant une tasse imaginaire (incapacité d'actes abstraits). L a difficulté qu'ils éprouvent est essentiellement celle de « prendre distance du concept de mobilité » (3) donné dans le d y n a misme du s c h é m a corporel. L'homme normal est capable d'objectiver son existence corporelle, d'analyser la psychodynamique de son corps et d'appliquer les résultats de cette analyse à des situations h y p o t h é tiques (abstraites). L'apraxique en est incapable; quant au schizophrène, cette faculté d'objectiver le subjectif que possède le normal devient chez lui nécessité ; i l en est prisonnier (Wyrsch) (4). Cette déficience si particulière de l'apraxique nous fait entrevoir un aspect de « l a mystérieuse relation qui unit l'homme à son c o r p s » . . . « l ' a p r a xique est corps, mais i l ne possède pas son c o r p s » <5). L a catégorie de l'être déborde sur celle — réificationnelle — de Vavoir. U n individu (1) CONRAD, art. cit. (112), p. 163, emploie ce terme caractéristique « Agglutination von Gestaltqualitâten ». (2) V A N DER HORST (456) (cet article est la traduction espagnole d'une conférence donnée au service du Professeur J . J . LOPEZ-IBOR, à Madrid). (3) « Distanciarse del concepto de mobilidad, tal como esta dado en la dinamica de su esquema corporal », VAN DER HORST (456), p. 18. (4) Nous avons fondé ce chapitre sur l'hypothèse formulée par l'auteur de ces lignes, en 1946 (171), d'une opposition symétrique entre le trouble fondamental du rationalisme morbide et de la série aphaso-agnoso-apraxique. L'étude de VAN DER HORST confirme ce point de vue : incapacité d'objectivation d'une part, compulsion d'-objectivation de l'autre (conception de la schizophrénie de WYRSCH). Dans cet ordre d'idées on peut, par opposition à la « Verweltlichung » de BINSWANGER, définir la manière d'être aphasique dans le monde comme une véritable « Verichlichung ». (5) Le texte espagnol est plus expressif : « existe ... como cuerpo pero no tiene su^cuerpo » (456), p. 18.

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normal peut dire à propos de son corps : « Je s u i s » , mais i l n'en est pas moins en é t a t de situer son corps parmi les « choses » de l'ambiance. Il en dispose et peut le mettre dans des situations abstraites à son gré. C'est l'absence de cette disponibilité réificationnelle qui fait que dans le contexte social donné l'apraxique est un désadapté. Temporalité des agnosîques : un cas de C. A. Pallis.

Pallis (1) a publié le cas d'un ingénieur cardiaque, f r a p p é d'embolie cérébrale. U n syndrome complexe se développe par la suite : achromatopsie, prosopagnosie et un trouble de nature inédite de l a pensée spatiale (2) ; véritable « déspatialisation » de la pensée, à ce qu'il paraît. Le terme « d é f a u t d'identification» s'impose (3), et bien que le neurologue anglais ne connaisse sans doute pas Meyerson, i l semble que l'emploi de ce terme corresponde bien ici à l'usage qu'en fait l'auteur du « Cheminement de la P e n s é e » . L'identification des visages est difficile. S i elle réussit, c'est généralement en fonction de quelque « d é t a i l c r i t i q u e » . Des visages et des lieux retrouvent sans cesse leur nouveauté, ce qui interdit au malade d'identifier les photographies de personnalités notoires à des titres d'ailleurs variés : Churchill, Bevan, Hitler, Staline, M a r y l i n Monroe, Groucho M a r x (choix admirable!). Leur blouse blanche permet l'identification des médecins ; l'épouse du malade a p p a r a î t par contre « comme neuve » lors de chacune de ses visites. Pour situer l'interprétation philosophique de ce cas, rappelons que la Gestalt est u n principe par excellence temporel. L e temps est naturellement s t r u c t u r é par l'événement et par l'irréversibilité, ce sont nos instruments de mesure qui y introduisent artificiellement u n élément réificationnel-spatialisant. L a fonction identificative est, par contre, corollaire de spatialisation ; une existence purement spatiale permettrait en principe une identification et répétition absolues ; c'est l'inévitable imbrication de l'élément temporel qui les rend illusoires. L a nostalgie de la répétition, chez certains schizophrènes (4) est donc un aspect de l a spatialisation de leur monde propre. Notre agnosique est, lui, c o n d a m n é à vivre dans u n univers de structure d i a m é t r a l e ment opposée : une temporalité purgée d'éléments spatiaux lui interdit de dégager de la succession des aspects variés d'un visage l'élément commun (abstrait, si l'on veut, mais notre exemple m ê m e montre combien cette terminologie est futile) qui en constitue l'unité. S'il identifie les médecins, c'est g r â c e à leur blouse qui, en tant qu'obiet m a t é riel, introduit dans son champ de conscience un élément réifié que sa pensée, trop c o n c r è t e , est incapable de créer. Pallis rejette l'explication gestaltiste : tes tests de pensée formelle n'accusent dans ces cas nulle défaillance, et pour cause. H n'est cependant pas certain que toute explication gestaltiste doive ê t r e abandonnée. Elle reste valable dans la perspective dialectique que l'on vient d'esquisser : opposition entre structuration et réification ou — si l'on veut — entre totalité et identification avec insuffisance des éléments réificationnels dans le monde propre de l'agnosique. O n comprend qu'en présence d'un excès de cohérence structurelle de l'univers propre et de la pensée, les tests» de pensée formelle puissent ne signaler aucun déficit.

(2) « A peculiar and I lolievo liilherlo unrfcorded disorder of spatial lliought ». (3) « Identification failed in the présence of perceptual date adéquate for gnosis in the ordinary sensé » (375), p. 223. (4) Cf. — toujours dans le cadre de l'opposition « schizophrénie-aphasie » — le cas de la paranoïde de K U L E N K A M P F F (271) qui « reconnaît » compulsivement des personnes môme totalement étrangères.

(1)

F . P A L L I S (375).

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— Délire paraphréntique compliqué d'aphasie. L'observation de H . Paure et coll. (1) nous replonge en pleine réalité clinique ; c'est la vérification expérimentale en quelque sorte des considérations précédentes. Une «grande délirante internée ifait un ictus et développe un syndrome aphaso-agnoso-apraxique. Son délire s'en trouve en quelque sorte guéri (!) ; i l «sombre avec la malade», les thèmes délirants s'estompent brusquement et « tout se passe comme si la malade devenue subitement aphaso-agnoso-apraxique se trouvait du fait même devenue incapable de délirer». Elle est « passée du plan des occupations imaginaires et abstraites au plan des préoccupations immédiatement concrètes» (2). On ne saurait se méprendre sur l'importance doctrinale d'une pareille étude ; explicitement ou implicitement elle montre : a) l'unité essentielle des diverses manifestations de l'atteinte asymfoolique (3) ; b) la parenté du syndrome paraphrénique avec la schizophrénie dans le sens des conceptions de H . Ey ; c) le caractère abstrait (et non point comme le croit K . Goldstein, concret) de la pensée délirante subréaliste (schizophrénie et paraphrénie) et, enfin, d) l a validité clinique de l'opposition subréaliste-surréaliste, telle que nous l'avons entrevue. De plus, cette observation ouvre de curieuses perspectives pour l'interprétation de certains faits thérapeutiques (4), perspectives que les auteurs de l'article n'ont d'ailleurs pas été tentés d'exploiter. « Dans l'état actuel des choses i l se peut que la doctrine de l'aphasie ait presque plus de profit à tirer de celle de la schizophrénie qu'inversement », écrivait, en 1929, le psychiatre viennois Joseph Berze (5). I l existe encore un mystère de l'aphasie comme i l y a un mystère de la schizophrénie ; i l se peut que ce soient là deux mystères complémentaires. Le bilan des données groupées dans le tableau p. 120. comporte un certain nombre de conséquences. Il apporte un argument en faveur d'une conception globaliste du trouble aphasique et des affections connexes, conception visant à définir au-delà de l'atomisme d'une terminologie polymorphe un véritable trouble fondamental. Le rôle que peut jouer une altération de la qualité formelle du vécu ressort implicitement ou explicitement de la plupart des théories : celui de la réification a été entrevu i l y a un siècle par Lordat. L'interprétation proposée : réification insuffisante du vécu avec prépondérance des fonctions structurantes (Agglutionation von Gestaltqualitâten Conrad) et défaillance de l a fonction d'identification, n'est donc guère qu'une réinterprétation marxiste de ces données théoriques d'origines variées. Elle n'en constitue pas moins une vérification expérimentale-clinique de certains thèmes philosophiques ; c'est en tant que conscience trop authentique que la conscience aphasique refuse l'inauthenticité de la parole.
y

(3) C'est au moins la conclusion de F A U R E et ses collaborateurs. (4) La conclusion de cette observation — si d'autres en venaient à l'appui — serait une confirmation expérimentale de la lobotomie par le biais des concepts de « compensation phénoménologique » (MINKOWSKI) et de la « syntonisation régressive » (Barahona F E R N A N D E S ) . Cf. l'existence signalée du syndrome de Gerstmann par suite de l'application de l'électro-choc. (5) « Wie die Dinge heute liegen, kônnte fast die Aphasielehre aus dem Hinblick auf die Schizophrenielehre mehr Niitzen ziehen als umgekehrt »
[BERZE (51), p. 55].

(1) Cf. F A U R E (2) Cf. F A U R E

et coll. (151). et coll. (151), p. 102.

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L'existence d'une opposition symétrique entre le rationalisme morbide et une affection non délirante à base anatomique indiscutée (encore qu'incertaine quant à son siège) constitue à notre sens une présomption sérieuse — mais nullement une preuve — en faveur de Yorganogenèse de la schizophrénie. Enfin, cette opposition offre le pattern d'une division dualiste générale des psychoses que l'on essayera d'extrapoler par la suite en l'utilisant dans la critique de certains concepts traditionnels. Critique de certains concepts traditionnels.

Minkowski souligne dans Le Temps Vécu, combien i l était scientifiquement critiquable de réunir dans un même concept les préoccupations hypocondriaques d'un anxieux et d'un schizophrène ou les idées de grandeur d'un paralytique général et d'un paranoïde. Une note discrète de sociocentrisme est propre à une telle démarche : la classification est fonction du critère de normalité admis dans une société donnée et non pas de la psycho-dynamique de la maladie. U n homme craint d'être empoisonné là où de l'avis de la collectivité ce danger est inexistant ; i l est étiqueté comme une personne atteinte de délire d'empoisonnement. Or, une variante schizophrénique du délire d'empoisonnement existe, variante où le rôle de l'élément réificationnel est assez évident ; tous ceux qui se croient, à tort, en danger d'empoisonnement, ne sont pas pour autant des schizophrènes. I l serait facile de faire une démonstration identique quant au rôle de l'électricité dans les délires. Le concept même de délire apparaît ainsi comme un concept identificatif sociocentrique, résumant à l'usage des normaux « ceux qui ne pensent pas comme eux ». H devient le lieu géométrique de données disparates. I l en est de même du concept classique de l'aliénation qui désigne — comme on l'a vu plus haut — pêle-mêle, tous ceux qui sont « étrangers à la société », sans s'interroger sur la nature du processus qui les a rendus « étrangers ». U n aphasique est certainement « étranger » à la société dont la langue l u i échappe partiellement : du point de vue marxiste, c'est d'aliénation (réification) insuffisante qu'il conviendrait plutôt de parler i c i . Il est impossible de ne pas voir les liens qui unissent ce globalisme terminologique à un stade dépassé de la conduite asilaire, antérieure à l'efficacité thérapeutique et diagnostique actuelle. Là encore, comme dans bien d'autres domaines, le langage conserve le souvenir des critères d'une époque révolue. — Les atteintes subréalistes.

Nous en envisagerons trois : la réification de la sexualité, la manière d'être dans le monde des hystériques et celle des maniaco-dépressifs. — Réification de la sexualité.

Il existe une réification de la sexualité. Ce terme est dû au théoricien viennois bien connu en France, Igor A . Caruso, qui
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Ta proposé en 1952 (1), avec référence à Tune des publications de l'auteur parue quelque temps auparavant. Caruso est disciple de Gebsattel dont les premiers travaux sur les perversions — et notamment un article souvent cité en Allemagne sur le fétichisme — sont fondés sur la catégorie dialectique et valorisatrice de l a totalité (forme axiogène dans notre terminologie), dans un sens tout à fait proche des travaux d'A. Hesnard et aussi des principes de la dialectique. On y retrouve donc encore les deux concepts corollaires de la pensée lukàcsienne : totalité et réification, comme principes de la pensée dialectique valorisatrice et authentique pour la première, d'aliénation et de fausse conscience pour la seconde. Vues dans cette perspective, certaines perversions apparaissent comme de l'aliénation sexuelle dans la pleine acception marxiste du terme. Le fait que l'une des principales entités nosologiques de l a pathologie sexuelle (le fétichisme) et l'un des phénomènes capitaux de l a réification capitaliste (le caractère fétichiste de la marchandise) portent — spontanément en quelque sorte — presque le même nom, n'est pas un effet du hasard. — Le fétichisme selon Gebsattel (2). Quelle est P « essence > du fétichisme ? L a primauté des recherches « significationnelles > comporterait un piège. Rien ne prouve — affirme von Gebsattel — « qu'une chaussure signifie obligatoirement la même chose pour un fétichiste et pour un non-fétichiste, la seule différence consistant en l'existence d'une structure psychique particulière permettant au fétichiste d'entrer en excitation sexuelle par l'entremise d'une semelle ordinaire ». Autrement dit, c'est très dialectiquement que Gebsattel se refuse à séparer le point de vue pulsionnel du point de vue noétique dans l'étude du fétiche. Ce qui importe en premier lieu pour l'analyse existentielle, ce n'est pas la signification plus ou moins consciente du fétiche pour le malade, mais le fait précisément qu'il s'agisse d'un fétiche, c'est-à-dire d'une réalité factice (en portugais : feitico = factice) promue au rang de réalité authentique, un pars pro toto, donc une illusion de totalité. Le fétichisme est donc essentiellement une « déviation de la structure totale du Toi » (« Eine Abirrung von ganzheitlicher Du-Gestalt») (3). S'attacher à un détail vestimentaire n'est pas poser une valeur sexuelle fausse (pour la femme elle-même, le vêtement est partie intégrante de sa manière d'être sexuelle), mais poser cette valeur dans une optique égocentrique. Le fétichisme fait abstraction de ce que la femme signifie pour ellemême, elle devient ainsi objet sexuel et les instruments de son attraction acquièrent une pseudo-valeur (4) indépendante de l'ensemble. L'analogie avec le psychisme de l'enfant s'impose :
(1) CARUSO (91). (2) G E B S A T T E L (191). (3) G E B S A T T E L (191), p. 9.

(4) Dans ce contexte très « fausse conscience », le fétiche apparaît comme une pseudo-valeur car il est sans précarité ; le fétiche n'est — et ne saurait être — une conquête dialectique permanente comme l'union (Wirheit) sexuelle.

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dans la noétique sexuelle du fétichiste, le fétiche joue un rôle analogue à celui de la poupée (ou, plutôt, à l'objet quelconque jouant le rôle de l a poupée) en noétique infantile (1). Le fétichisme apparaît ainsi comme une attitude auto-érotique qui aimerait s'ignorer en tant que telle ; un auto-dépassement illusoire. Prétexte de ce faux dépassement, le fétiche joue i c i le rôle d'une pseudo-altérité (2). On voit l'inspiration essentiellement dialectique de ces développements qui évoquent des concepts précis de la philosophie marxiste. L a conscience fétichiste apparaît i c i très typiquement comme une fausse conscience sexuelle : illusion de totalité (donc illusion d'amour), élément réificationnel et dissociatif. C'est aussi un morceau de vie primitive (3). L'amour adulte comporte l'intention d'une communauté (Wirheit) qui présuppose la différenciation préalable du moi et de l'autre ; or, la réalité amoureuse de l'enfant — et celle du fétichiste — est antérieure à cette différenciation (4). L'auto-érotisme enfantin exprime cette non-différenciation qui tend à retrouver la sexualité fétichiste, mais — dit Marx, « l'homme ne redevient jamais enfant, tout au plus peut-il retomber en enfance » (4). L'univers fétichiste est ainsi caractérisé par un asynchronisme fondamental : coexistence d'un degré de maturité intellectuelle qui exige la différenciation entre Moi et Autrui, et d'une « maturité > affective qui ne comprend pas encore cette différenciation. Le fétichisme est fondé sur une pseudo-séparation du Moi et d'Autrui (6), c'est un auto-érotisme à prétexte. Ainsi compris, i l est l'aboutissement d'une longue série d'attitudes égocentriques et partant réifiantes : primauté du corps par rapport à l'altérité totale (Totale Du-Gestalt), de la possession par rapport à la rencontre. « Pour une paire de belles jambes, je crache sur l'âme d'une femme ; quant à sa personnalité elle me rend littéralement impuissant », dit un malade (7). Ce comportement banal contiendrait, à en croire Gebsattel, le germe de toute la complexité de l'attitude fétichiste. De plus, la promotion axiologique du corps annonce une structure réificationnelle. E n somme, le fétiche est Vobjectivation du stade de Vindifférence, une forme d'auto-érotisme transposé (8) chez une personne qui n'a pas su se libérer du cercle de l'amour maternel. Telle est dans ses grandes lignes la conception de Gebsattel : une conception dialectique non marxiste du phénomène fétichiste. De là à passer à une conception marxiste c'est essentiellement une question de « remise sur pied » (Umstùlpung). L'introduction en sexologie du concept de réification en est une étape.
(1) G E B S A T T E L (191), p. 11. (2) « Ein Schein-Du », ibid., p. 16. (3) « Ein Stiick primitiver Lebensgestaltung » (191), p. 11. (4) Ibid. (5) M A R X , Contribution à la critique de Véconomie politique (trad. L A F A R G U E ) , p. 352. (6) V O N G E B S A T T E L (191), p. 12, t Pseudosonderung von Ich und Du ». (7) Ibid., p. 18. (8) « Transponierte Selbstliebe », ibid. (191), p. 19.

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Il existe en premier lieu un aspect social pré-clinique de la réification sexuelle ; la prostitution ou la « partenaire » est réifiée comme marchandise ; i l en est de même de certains aspects du donjuanisme mondain où la femme, sans subir cette dégradation extrême, n'en devient pas moins objet d'une tendance collectioniste étrangère à l'amour. Aspect purement social, disionsnous, les prostituées et leurs clients n'étant pas obligatoirement des névropathes, mais qui peut devenir perversion par intériorisation de ces éléments réificationnels et leur survie dans un contexte social et pulsionnel différent. Le cas E r i k a P . (de Medard Boss) en offrira plus loin l'exemple pittoresque. Dans tous ces cas — dont l'étude est au demeurant difficilement séparable d'une critique de l'organisation capitaliste de la société — la « communauté amoureuse », faite d'altérocentrisme et de réciprocité, s'égocentrise et subit une dégradation qui est d'ordre réificationnel. On « possède » et on « est possédé(e) » ; le glissement de l a catégorie de l'être (sous sa forme dialectiquement et axioïogiquement supérieure : être ensemble) vers celle de l'avoir (1) est un processus de réification caractérisé. C'est l'aspect axiologique qui domine dans d'autres cas ; « toute perversion est dévalorisation » dit E . Strauss. Nous avons p u observer enfin un curieux cas de schizoïdie sexuelle, homologue du « rationalisme morbide » de Minkowski : incapacité de « cohabitation » par suite d'une géométrisation de l'espace sexuel (2).
***

— Deux observations de Medard Boss : 1) Kleptomanie de compensation.
Une malade de M . Boss (Erika P.) eut une jeunesse troublée. Son père, ivrogne, ruine sa famille ; sa m è r e se débrouille en organisant une « p e n s i o n de f a m i l l e » qui dégénère rapidement en maison close. J u s q u ' à 9 ans, E r i k a vit dans l a promiscuité des habitués, les amusant par des singeries, physiquement intacte cependant. A 9 ans, l'autorité tutélaire l à met entre les mains de bonnes s œ u r s ; E r i k a devient pieuse et sociable. A l'âge de 11 ans, intervient son adoption par u n oncle riche et quelque peu collet m o n t é qui l a tient à l ' é c a r t de toute fréquentation masculine avant de l a marier, à 19 ans, avec u n homme de distinction et d'âge. E r i k a se montre, bien entendu, frigide dans le mariage. L e plaisir a p p a r a î t cependant dans sa vie dans des conditions singulières. U n jour, elle dérobe une somme i n s i gnifiante à son mari (vol illogique car elle ne manque pas d'argent). U n plaisir inconnu envahit son corps suivi d'ailleurs d'un remords atroce (l'intraduisible Katzenjammer des Allemands). Elle récidive et vole deux mois plus tard sa domestique. S a technique se perfec(1) Cf. Gabriel M A R C E L : t Etre et Avoir », passim et aussi ces formes courantes de frigidité féminine qui sont une protestation contre la tendance réifiante de Phomme ; frigidité liée à la position de soumission dans l'acte qui ne réalisent l'orgasme ou'avec des hommes de situation sociale inférieure, etc.). Cf. aussi la légende hébraïque de Lilith et son utilisation littéraire dans le roman de Marc C H A D O U R N E : le roman de la femme frigide. (2) Cf. (174 bis).
(cf. H I T S C H M A N N - B E R G L E R (231), p. 299 ; L A F O R G U E (277), p. 220, femmes

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tionne : lors de ses propres réceptions mondaines, elle glisse dans la cuisine et fait main ibasse sur les pourboires de la servante. Une angoisse extrême précède ce geste, angoisse qui littéralement pousse la sensualité dans ses entrailles (1). C'est une angoisse mêlée de plaisir ; plus intense est le sentiment d'étranglement dans sa gorge et de pression dans son corps, mieux elle réalise l'irruption voluptueuse de Tacte immoral. Dans cette extase, le monde lui parait doré ; eUe presse Vargent contre sa main au point de se faire du mal ; elle tremble de tout son corps et elle éprouve un vertige intense. Au bout de quelques instants, l'extase est teiminée, elle quitte la cuisine avec une adresse féline, sans jamais se laisser surprendre. Dans le cas d'Erika P. la réification semble plus avancée que chez le coprophile Rico dont on verra plus loin le cas, voire même que dans le fétichisme vestimentaire « normal » (si l'on peut dire). A la place du vêtement, moulage du corps qui en épouse les contours et garde le contact, ou du bol excrémentiel, réalité « postbiologique » encore chaude de la chaleur de la vie, la sensualité de cette malade s'attache au composant le plus réifié de l'amour vénal : l'argent. « Seule la médiation de l'argent, réalité morte, étrangère au corps et de valeur purement conventionnelle (2) peut permettre à Erika P. d'exister dans le monde comme être aimant. » Les autres fétichistes « gardent au moins le souvenir pâle du bonheur d'une union partiellement spirituelle ; la manière d'être aimant de notre kleptomane est réduite au secteur purement corporel — pulsionnel — orgastique » (3). De plus, le fétiche d'Erika — l'argent — comporte un autre caractère significatif : c'est la propriété d'autrui protégée par l'un des deux interdits (avec l'interdit sexuel) les plus puissants de la société capitaliste. L'argent légitime — dont elle n'est guère privée — intéresse peu cette malade; en aucun cas, cet argent ne saurait subir la promotion axiologique qui l'élève littéralement au rang de partenaire sexuel. L'acte de voler constitue, en effet, une rupture de ces défenses sociales et morales ; or, ce sont précisément ces interdits sociaux et moraux qui — après une enfance exempte de tout interdit — se sont imposés à Erika, entourant sa personne d'une « véritable cuirasse hostile inorganique artificielle» (4). On comprend que le « fétichisme-kleptomanie » soit tellement plus fréquent chez la femme (alors que les autres formes présentent une proportion inverse) ; en effet, la manifestation de la sexualité féminine comporte encore aujourd'hui en milieu conservateur, une note de non-conformisme et de révolte dont la sexualité masculine est exempte. La sexualité de la femme est donc plus facilement symbolisable par un geste délictueux. La théorie du symbolisme pénien du fétiche ne satisfait pas entièrement l'analyse existentielle qui y verrait volontiers un des
(1) Boss (74), p. 62. (2) Bloss sozial gesetzte Wertbedeutung. Boss (74), p. 62. (3) Auf den rein leiblich-triebhaften-orgastischen Ausschnitt reduziert. Boss (74), p. 62. (4) « Denn es waren gerade dièse Schranken... die ihr... so spàt und dann derart abrupt und gewaltsam aufgeprâgt wurden, dass sie zu einem besonders liebesfeindlichen unorganischen, verkunstelten Persônlichkeitspanzer werden mussten ». Boss (74), p. 63

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éléments concrétisants (réifiants dans notre terminologie) du freudisme. (Cette critique dialectique-existentielle des doctrines analytiques date sans doute de Gebsattel.) Quelle que soit la justesse d'une interprétation symbolique, elle ne saurait épuiser la richesse de la situation existentielle d'une forme de réalité amoureuse. Or, « l'extase perverse de cette kleptomane fait malgré tout partie du domaine de l'amour. Tout comme l'amour vrai, elle brise les barrières, encore qu'elle ne soit qu'un pâle reflet de l'union véritable» (1). Chez Erika, îa kleptomanie apparaît en effet comme la « couverture existentielle perverse » (2) d'un sentiment erotique puissant pour un autre oncle, compagnon de débauche de son enfance. Dans ses rêves cette figure masculine apparaît souvent. Il n'est plus question de kleptomanie ; l'oncle apparaît comme un amant généreux qui la comble de cadeaux (or et vêtements dorés en abondance) ; une scène erotique parfaitement normale clôt habituellement la scène. L'objet de la kleptomanie apparaît ainsi comme « le lieu d'irruption de la vérité amoureuse, prisonnière à l'état de veille de tout un ensemble de réalisations corporelles et pulsionnelles» (3). Peu de choses sont à changer à une telle interprétation pour qu'elle devienne marxiste ; de fait, en dehors de l'introduction du concept de réification, ces modifications sont d'ordre presque exclusivement terminologique. L a facilité même de cette Umstùlpung prouve l'inspiration si profondément dialectique des recherches de toute l'école. De fait, l'analyse dite existentielle en psychiatrie — ceci ressort du travail de Boss autant que des analyses de Binswanger — n'est souvent autre chose qu'une analyse conséquente des conditions sociologiques de l'éclosion d'une affection mentale. Ainsi l'analyse du cas Erika P. chez M. Boss montre concrètement comment Y « être » détermine la conscience en sexologie, alors que les analyses marxistes de nuance orthodoxe, tout en admettant le principe du déterminisme social du fait psychiatrique, dépassent rarement, dans l'application concrète de ce principe, le stade des généralités. Disons qu'un cas comme celui d'Erika P. est difficilement imaginable en dehors d'un contexte capitaliste. C'est un exemple frappant d'intériorisation de la réification capitaliste. Cette malade eut la malchance de subir sans transition deux expériences contradictoires s'il en fut : la prostitution qui, en échange d'une pseudo-liberté pulsionnelle, réduit la femme au rang de marchandise pour aliéner sa sexualité dans l'argent et le couvent, expression suprême du caractère anti-sexuel de la morale réifiée. Au cours de cette double expérience, ses facultés amoureuses ont fait naufrage ; l'absence de toute transition a dû constituer elle-même un élément existentiel de valeur pathogène. Il ne saurait être question de pousser le mauvais goût jusqu'à comparer ces deux expériences. Elles n'en ont pas moins une chose en commun : d'être, pour des raisons, certes, radicalement différentes, la négation
(1) Boss (2) Boss calquée sur (3) Boss (74), (74), celle (74), p. 66. p. 66. Il est à noter que M. Boss emploie une terminologie de la critique idéologique, notamment chez P. S Z E N D E . p. 67.

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de la m a t u r a t i o n amoureuse de l a jeune fille n o r m a l e q u i , à travers les flirts, v o i r e des l i a i s o n s l é g i t i m e s , p a r v i e n t graduellement à l a p l é n i t u d e amoureuse. Chez E r i k a , le b r u s q u e c o u p de f r e i n de son e n t r é e au couvent a fixé l a s e x u a l i t é au n i v e a u r é i f i c a t i o n n e l ; dans son existence u l t é r i e u r e , o r g a n i s é e à u n n i v e a u s o c i a l (mais n o n pulsionnel) s u p é r i e u r , le c a r a c t è r e « f é t i che » de l a femme en tant que m a r c h a n d i s e , r é a p p a r a î t r a sous l a forme d ' u n f é t i c h i s m e i n d i v i d u e l . D'autre part, sa r é v o l t e contre la c a t é g o r i e de 1' « a v o i r » ne d é p a s s e pas le n i v e a u axiologique de cette d e r n i è r e , elle e n est c o m m e p r i s o n n i è r e . A u « tu es p o s s é d é e » (comme une chose) de ses souvenirs d'enfance, elle ne r é p o n d pas p a r u n « je suis » mais p a r u n « à m o n tour je p o s s è d e » (1). D i s o n s , en guise de c o n c l u s i o n , que l ' h é r o ï n e de cette o b s e r v a t i o n c l i n i q u e exceptionnelle est une f é t i c h i s t e dans le sens à l a fois marxiste et sexologique classique d u terme.

2) Un coprophile :
U n autre malade de Boss, Rico D (2), est fils d'un couple brillant de diplomates. Ses parents confient son éducation au personnel non sans lui interdire la fréquentation des enfants du voisinage, de distinction insuffisante sans doute. Rico cherche consolation dans les étables, et ceci sous la forme de longues « conversations » avec des vaches et des cochons. Il leur doit sa première émotion sexuelle à 11 ans. Ses p h a n tasmes masturbatoires ont, eux aussi, exclusivement trait à des vaches en é t a t de défécation. Une première expérience sexuelle ne réussit que lorsque la partenaire autorise le coït anal. M a r i é à 36 ans, il s'installe dans une sous-existence incolore, sans élan, se consacre à des recherches agricoles portant notamment sur les parasites. Sa chambre de Privatgélehrte est remplie de livres et de mauvaises odeurs (3). Gros mangeur, i l doit compulsivemenit manger en cours de r é d a c t i o n de ses travaux, comme pour compenser par u n apport m a t é r i e l la dépense d' « énergie spirituelle» (4). S a vie sexuelle reste limitée au coït a n a l Sa femme s'y p r ê t e mais u n é t a t inflammatoire chronique marque bientôt les limites de son dévouement. Privé de son plaisir, Rico devient irritable. H entreprend de mystérieux voyages dont i l rentre apaisé. U n jour, sa femme apprend que ces voyages sont destinés à rendre possible, loin de sa ville, la réalisation de ses pratiques coprophiles. Là-dessus le couple décide de consulter. Fait curieux, cette consultation vise moins une psychothérapie qu'un traitement local chez la femme, destiné à rendre possible les pratiques auxquelles celle-ci semble résignée. Quant à lui, i l en est parfaitement satisfait. A u moment de pratiquer l'acte, Rico éprouve l'impression de « pénétrer dans un foyer ardent comme le centre de la t e r r e » (5). Le corps de sa femme — région glutéale e x c e p t é e — lui est indifférent, c'est de « la m a t i è r e (1) La révolte d'Erika est une révolte anhistorique du même ordre que celle des esclaves d'autrefois (ou de certains peuples coloniaux aujourd'hui) qui ne visaient pas une libération historique dans les cadres d'une idée générale, mais un simple changement des rôles. Erika t aliénée » veut « aliéner » ; l'idée d'un monde sans aliénation lui est étrangère. (2) Boss (74), pp. 55-59. (3) C'est la description de la chambre du savant balnibarbien dans Gulliver ; pour la coprophilie de SWIFT, cf. Ben K A R P M A N (249), et pour saschizoïdie notre contribution (182). (4) Les guillemets ne sont pas dus à un hasard il y a du « bergsonisme expérimental » dans ce cas. (5) Boss (74), p. 57.

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brute ( ! ! ! ) » (1). L a peau, voire les organes sexuels de l a femme, ne rintéresseriit guère davantage. L a vie commence là-dedans, mais bien plus profondément : au niveau des matières. Pour Rico, les excréments ne sont pas de la matière morte, mais le commencement de tout (2). H n'est heureux qu'en contact avec les excréments ou encore, aux champs, en compagnie de ses vers. Ces deux observations de Boss semblent justifier l'opinion de Caruso quant à la généralité des phénomènes de réification dans le domaine de la perversion sexuelle. L'élément réificationnel est on ne peut plus clair chez E r i k a P. L a sexualité de cette malade est restée figée au niveau de la réification « normale » du milieu social de son enfance ; dans celui de sa vie de femme, elle survit donc sous la forme d'un fétichisme de l'argent. Dans le cas de Rico, la réification consiste avant tout en la négation de la durée et de la valeur. E . Strauss voit un élément anaxiologique dans toute perversion sexuelle. C'est — exprimée de façon différente — la conception de Caruso, car réification = dévalorisation. L a réification est anaxiologique à triple titre : comme déstructuration des totalités alors que la valeur est essentiellement structurée ; comme vision spatialisante alors que la durée irréversible est seule axiogène ; et, enfin, comme conception înauthentique et anti-dialectique. E n visant érotiquement l'élément le plus inesthétique que puisse renfermer le corps d'une femme, Rico nie la valeur et sa négation s'étend sans malentendu possible à la durée irréversible qu'il tend à renverser : « l'excrément est le commencement de tout ». U n bergsonien aurait mauvaise grâce d'exiger une confirmation « expérimentale » plus éloquente de sa doctrine. « Vitaliser » le bol fécal (l'élément le moins vivant que contient normalement un organisme) équivaut à renverser (donc, à spatialiser) la durée ; l'interprétation qu'en donne le malade lui-même n'autorise d'ailleurs guère d'autre explication. « Tout le corps féminin, abstraction faite de la région glutéale, est pour moi de la matière brute sans vie, telle une statue. Peau et organes génitaux m'indiffèrent au même titre. Par contre, les excréments sont vivants : c'est même le point de départ de tout. » Une structure réificationnelle sous-tend la coprophilie de ce « schizoïde à tendances erotiques anales » ; sa pulsion irrésistible de manger en cours de création intellectuelle (compenser matériellement l'énergie spirituelle dépensée) est de son côté une technique magico-réificationnelle de type schizophrénique. On songe à la curieuse observation de E. Minkowski (3) : un malade atteint de mélancolie schizophrénique s'imagine qu'on l u i introduit tous les déchets du monde dans le ventre. Les deux thèmes sont presque identiques. C'est leur manière de s'insérer dans la personnalité qui diffère surtout : idée délirante chez le schizophrène de Minkowski, obsession chez le coprophile de Boss. Le concept d' «attitude réifiante », néga(1) Boss (74), p. 57. (2) « Kot ist nicht tôt. Er ist der Anfang von Allem » (!) Ce coprophile a une temporalité délirante. Cf. le savant de Balnibarbi dans Gulliver, qui veut fabriquer des matériaux nutritifs à partir d'excréments.
(3) Cf. E. M I N K O W S K I (343), pp. 169-181.

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tion de l a durée porteuse de valeur, en est le dénominateur commun. A la limite, i l devient crime contre l a durée ; l a sexualité créatrice de vie et d'avenir devient prétexte de destruction et de mort. Eléments de réification dans la manie et la mélancolie. Que l a crise maniaque soit essentiellement une crise axiologique (due peut-être à une dévalorisation des choses du monde), ceci ressort de nombreux travaux. L a conscience maniaque apparaît ainsi comme un des aspects de la conscience subréaliste encore que l'élément réificationnel n'y soit pas directement évident (1). I l a été classique à un moment donné d'opposer manie et schizophrénie. Le fameux « bon contact » du maniaque, son « optimisme », son « activité » (on emploie beaucoup de guillemets quand on parle de manie), son exubérance vitale sont autant d'arguments en faveur de cette conception, consacrée par la doctrine de Kretschmer. Les manuels récents soulignent cependant volontiers certaines difficultés de diagnostic différentiel et les cas asilaires ou, d'entrée en quinzaine, le diagnostic a « viré » ne sont pas exceptionnels, pas plus que les cas mixtes. La théorie de l a parenté de ces deux affections a été soutenue par les auteurs appartenant à des écoles différentes (2). — Structure temporelle de Vunivers maniaque. L'étude de l a structure temporelle de la conscience maniaque va dans le sens de cette thèse. On sait (surtout depuis les travaux de Binswanger) que le maniaque vit dans un présent éternel. Son temps personnel est une succession de présents sans souvenir du passé, sans projets pour l'avenir. A première vue, cela ressemble peu au temps des schizophrènes, la différence est cependant plus apparente que réelle. « U n temps », lisons-nous dans un article consacré à l'intoxication mescalinique, « qui n'avance plus, qui se fige dans l'instant, dans la momentanéité, ne saurait plus être qualifié de « temps » dans le sens propre du terme. C'est, si l'on veut, de l'éternité, de l'atemporalité* (Zeitlosigkeit, du vide « pur » (3) ; et le même auteur d'ajouter (fort dialectiquement) : « Aspatialité ou — ce qui revient au même : espace total» (4). C'est donc bien à une sorte de spatialisation de la durée que correspond le présent éternel — et éternellement renouvelé — du maniaque (5). Toujours est-il qu'entre la spatialisation schizophrénique et l a présentification maniaque on
(1) C'est sans doute le facteur « deuil » (D. L A G A C H E ) qui représente l'élément réificationnel de la manie ; le deuil est — socialement — de structure réifiée (cf. p. 137). (4) t Raumlosigkeit oder was dasselbe bedeutet : Allraum », W O L F (473), p. 170. (5) BINSWANGER (54), p. 626, évoque « l'homogénéité et la pauvreté en relief» (Nivelliertheit und Reliefarmut) du monde du maniaque. L'exemple du « mouvement présentique » est la danse qui a lieu dans le temps sans se situer véritablement dans la durée ; il en est de même de l'accès maniaque. Il est caractéristique que le pas en arrière, geste assez rare dans la vie, est légitime dans
(2) Par exemple W Y R S C H [(475), p. 101], F E N I C H E L (152), p. 533, etc. (3) W O L F (473), p. 170.

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découvre au moins un élément essentiel en commun : l'incapacité axiogène. Que le vide axiologique de l'univers réifié (schizophrénique) soit une conséquence de la prépondérance du facteur « consistance » alors que la dévalorisation maniaque paraît plutôt tributaire de celle du facteur « précarité », cela revient au même quant au résultat. C'est en effet la synthèse dialectique de « consistance » et de « précarité » (synthèse que réalise la totalité dialectique concrète) qui conditionne l'existence des valeurs ; or, la conscience maniaque, de même que la conscience schizophrénique, est incapable de synthèse. V u dans cette perspective, le phénomène du « deuil maniaque » (1) n'est pas un fait paradoxal, mais l'expression d'une nécessité dialectique. Le fait est significatif, car si la conscience maniaque est exempte d'éléments réificationnels apparents, le deuil, phénomène social, ressortit par contre nettement à la réification. Il y a la tristesse proprement dite que cause normalement la perte d'un être cher et les manifestations extérieures, socialisées de cette tristesse. L'état de deuil est un équilibre de ces deux éléments, évoluant normalement vers la prépondérance du deuxième. Le deuil apparaît ainsi comme une technique sociale visant à masquer le caractère inévitablement passager (dialectique) du déséquilibre axiologique que cause la disparition de nos proches, mais aussi à ralentir effectivement ce processus. Il comporte une note inauthentique (artificielle) que mettent en évidence certaines techniques folkloriques. Il tend à donner l'illusion du caractère extratemporel et non intégrable (« regrets éternels ») de certains états d'âme en réalité temporels et intégrables. Par l'accueil qu'elle l u i réserve, la société se fait complice de cette pieuse tromperie ; elle l'exige même. Le deuil consacre ainsi un refus de la loi dialectique en ce qui concerne la vie morale ; i l est une matérialisation et une extériorisation — donc, une réification — de contenus de conscience passagers et dialectiques (2). Il est dans une certaine mesure tributaire d'un processus de spatialisation. Résultat d'une sorte de « conversion lucide », le deuil comporte également une note « théâtrante » ; le besoin d'un public caractérise les moins sincères de ses manifestations. Les études phénoménologiques de la conscience mélancolique (nous pensons i c i aux études déjà anciennes de Minkowski et de Gebsattel, ainsi qu'à celle, récente, de H . Tellenbach), corroborent la théorie de sa parenté avec le deuil (Freud, Lagache). Nous avons là un des nombreux exemples de la convergence des recherches d'inspiration analytique et phénoménologique. Tellenla danse (STRAUSS). Le « tourbillon temporel » (Zeitwirbel) que H E I D E G G E R oppose enfin aux catégories bergsoniennes comme expression temporelle du Moi inauthentique [BINSWANGER (54), p. 599] est dépourvu de lignes de force axiologiques (le double sens de « Sinn » en allemand) ; sa structure diffère donc peu de celle de l'espace. La difficulté qu'éprouve parfois le médecin pour délimiter ces deux affections correspond donc à une différenciation peu marquée dans le domaine du trouble fondamental. (2) M . V I . J A N K E L E V I T C H (241), p. 22, parle du c mensonge véridique, celui qui donne... pour un sentiment éternel, pour une vérité en soi, le message d'un instant ».
(1) D . LAGACHE (278).

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bach souligne d'ailleurs expressis verbis un aspect réificationnel de la conscience mélancolique. Il est intéressant de noter à ce propos qu'au moins une des observations contenues dans son récent travail peut être — tout comme celle de Minkowski (1), située à mi-chemin entre la mélancolie et la schizophrénie. — Les travaux de Gebsattel et de H. Tellenbach. Gebsattel a consacré à la question de la mélancolie endogène plusieurs articles dont l'un est résumé dans Le Temps Vécu. Une jeune fille, fiancée, est atteinte de dépression mélancolique. Elle enregistre sans cesse le cours du temps dans ses manifestations matérielles et cet état comporte pour elle une angoisse pénible. Toute activité lui paraît dépourvue de raison ; l'action demande du temps et ceci rapproche Uheure de la mort. Faire des projets ne lui paraît guère moins absurde. Or, normalement la marche du temps n'est pas tant un amoindrissement qu'un épanouissement ; l'idée de mort qui l'accompagne est loin d'être elle-même génératrice de terreur permanente. Gebsattel reprend i c i la distinction entre mort immanente et mort transitive. L'exécution capitale est sans doute le type de la deuxième. De fait, la temporalité de la malade de Gebsattel est celle du condamné à mort. Telles sont les grandes lignes de cette observation. Il est curieux de constater que le fait qu'il s'agisse d'une fiancée (personne « en attente ») n'ait pas davantage retenu l'attention des deux grands théoriciens qui se sont penchés sur cette observation. A priori, un pareil cas se prête à des interprétations divergentes. Il est commode — et satisfaisant pour l'esprit — d'envisager l'hypothèse d'une existence (conscience) diamétralement différente de celle des rationalistes morbides : tyrannie du temps mal mitigée par une fonction spatiale défaillante. L'espace, c'est l'immobilité, c'est un peu la mort. C'est aussi le repos ; sa présence nous permet de formuler dans certaines circonstances le souhait de Lamartine (et de Faust). Même dans les circonstances ordinaires, le spectacle de l'immensité spatiale est reposant, son absence est, par contre, génératrice d'angoisse. U n homme est étendu sur la plage. Devant l u i , l'immensité de la mer, i l est heureux ; demain, c'est la routine de la vie quotidienne, mais demain est loin ! Il vit dans l'éternité factice de l'instant heureux ; son univers est tout d'espace. C'est cet élément spatialisant fixateur (réificationnel, si l'on veut), qui ferait défaut à cette malade. Son temps serait un tyran totalitaire qui surveille chacun de ses instants. On est alors tenté de voir dans l'existence mélancolique une forme de conscience trop authentique, tributaire d'un processus axiogène constant et partant, épuisant. La mélancolie serait due en un mot à une exacerbation pathologique de la conscience morale (2). Il est tentant — et a priori parfaitement logique — de mettre en rapport la tyrannie du temps qu'accuse la malade de Gebsattel avec l'exacerbation de la conscience morale dont parle H . Baruk et la tyrannie du
e

(1) Dans Le Temps vécu (343), p. 165.
(2) H . BÀRUK (32), p. 51.

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Sur-Moi des conceptions analytiques. E n somme, la mélancolie serait une affection par défaut de réification : atteinte surréaliste dans notre terminologie. M . Hesnard s'inscrit cependant en faux contre l'hypothèse de M . Baruk : l a qualité morale pré-morbide des candidats à la mélancolie l u i paraît rien moins que certaine (1). On peut dire — en reprenant sans le reproduire i c i tout le raisonnement d'A. Hesnard — qu'il ne s'agit pas de conscience morale exagérée, mais d'une véritable fausse conscience morale (2) de même que le fétichisme, illusion de la totalité, est une forme de fausse conscience sexuelle. Elle s'insère d'ailleurs, non point dans la durée concrète, mais dans sa négation (3). De fait, pour en revenir à la malade de Gebsattel, ce n'est peut-être pas tant la progression de la durée créatrice et axiogène qui gêne cette jeune femme que son enregistrement objectif qui met en évidence le « retard » d'une conscience réifiée, mais non encore délirante. Devenue délirante, elle surmontera cette angoisse en niant la durée (elle résoudra le drame en se réfugiant dans le délire) : la crainte de la mort deviendra alors, dialectiquement et non pas paradoxalement, illusion d'immortalité. I l est assez loisible d'admettre comme hypothèse que cette malade de Gebsattel — fiancée — a « déréalisé » une situation comportant un avenir peu tentant, en se soustrayant à la durée. Cette attitude la met en asynchronisme avec le temps réel — le fait a été constaté également chez les schizophrènes — et la contraint à réaliser cet asynchronisme sous la forme d'une compulsion anxieuse à enregistrer la progression du temps objectif. Une ébauche de syndrome dissociatif complète enfin le tableau. Tout cela peut paraître une interprétation arbitraire. Mais l'histoire clinique d'une dépersonnalisée mélancolique, étudiée par Gebsattel (4) en souligne la vraisemblance. Une observation de Gebsattel : Il s'agit cette fois d'une femme cultivée de 43 ans, hospitalisée depuis deux ans pour «dépression endogène» qui cédera aux traitements classiques. Sa culture lui aura permis de donner une description exceptionnellement lucide de son univers morbide. Cet univers est caractérisé schématiquement par l'expérience du vide existentiel (existentielle Leere) culminant dans une très caractéristique impression d'abîme et de chute (5) ; par un trouble de l'expérience spatiotemporelle et par une ébauche de dissociation. La malade éprouve
(1) H E S N A R D (228), p. 203. (2) L'emploi du terme « fausse conscience » nous est naturellement personnel mais tout le développement de H E S N A R D va dans ce sens. Cf. aussi A B A D I (2), p. 182, qui compare les auto-accusations mélancoliques à un rideau de fumée destiné à masquer (Verhùllung) la véritable culpabilité qui serait œdipienne. (3) t Ainsi le mélancolique venant de perdre un être cher et, conformément à certaines réactions infantiles renaissantes de culpabilité, réagissant à cette perte comme à une faute, se plonge dans un univers fixe, monotone, échappant à la durée, dont la signification pour lui est un univers d'accusation où règne l'agression expiatoire ». HESNARD (228), p. 210. (4) G E B S A T T E L (190). (5) Abgrund et Sturz : l'analogie avec Lola Voss, schizophrène (61), est patente.

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l'impression que son M o i morbide court après son M o i normal sans pouvoir le rattraper. U n e curieuse « défaillance de l a f a c u l t é de devenir » (1) c o m p l è t e le tableau ; i l est permis d'y discerner u n homologue de l'incapacité dialectique que manifestent — sur u n plan d'épistémologie morbide, en l'occurrence — certains schizophrènes. A u moins, une fois enfin, i l est question de réification. C'est donc u n ensemble s y m p t ô m a t i q u e o ù l'on retrouve beaucoup d'éléments schizophréniques fixés à u n niveau p r é - d é l i r a n t . Il est curieux de noter, enfin, qu'en proie à une véritable « c r i s e existentielle», cette m é l a n colique — pareille à une schizophrène célèbre — emploie une terminologie philosophique précise ; sur le chemin de l a guérison, L . B r . (tout comme R e n é e ) fait penser à Roquentin. Elle a d'ailleurs rédigé un curieux « Journal » du temps de son a c c è s : « Ce n'est pas comme si j'éprouvais d u vide ; je suis le vide. » Je ne saurais dire que je souffre des tourments de l'enfer ; » je suis l'enfer... Je suis le vide ; par conséquent, je n'existe pas » (ich bin die Leere und darum ibin ich nicht). L a mort serait » plus facile, mais l a mort n'existe pas en tant que mort. C'est » parce que je suis morte que je n'ai n u l besoin d u concept de » l a mort. Je suis la mort (2). » O n est e n t i è r e m e n t privé d'être (Das Sein ist einem » vollstandig entzogen). C'est cela qui m'irrite follement. O n » est cependant u n ê t r e humain. » Comment est-il possible de tomber si bas ? Je suis cependant » â m e , esprit, liberté. Comment peut-on prendre à quelqu'un » t o u t cela avec en plus le monde, les humains, tout? M o n » univers c'est le vide. Je suis là et cependant je ne suis plus l à . » O n a tout perdu, sauf la conscience de ce que l'on a perdu... » V o u s dites que j'ai m e n é une existence monotone. Je n'ai » jamais m e n é aucune existence ; je n'étais simplement pas l à . » Comment peut-on tomber aussi bas ? » L a plénitude ne peut ê t r e vécue que par l a plénitude, le » vide que par le vide. Nous nous déplaçons dans le vide et nous » sommes le vide, mais en réalité le vide part de nous, p é n è t r e » dans le monde et nous le fait perdre. Le vide n'est pas vécu ; » c'est la chose la plus i m m é d i a t e qui soit. Normalement nous » expérimentons le vide par la plénitude. Malades, nous n'avons » que le vide. Vide extérieur, vide intérieur, vide de l'espace, vide » du temps. O n est le vide s o i - m ê m e , o n en est possédé. » L a description de l a dissociation (Gespaltetsein) n'est pas moins saisissante. « H y a » — écrit L . B r . — « une rupture entre le M o i et le corps. M o n corps pourrit au lit, mon M o i d'autrefois court t r è s loin e t . i l m'est impossible de le rattraper. L e sentiment ne me quitte pas que je ne suis pas M o i mais quelqu'un d'autre. C'est ç a le sentiment de dissociation ». L ' i n t e r p r é t a t i o n d ' u n tel cas pose u n p r o b l è m e ontologique et i l semble que l a solution de ce p r o b l è m e soit d i a l e c t i q u e . T o u t e i n t e r p r é t a t i o n intellectualiste est r e j e t é e p a r Gebsattel : l a d é r é a l i s a t i o n de l a saisie d u m o n d e n'est pas l a c o n s é q u e n c e d'une q u e l c o n q u e d é f a i l l a n c e des f o n c t i o n s cognitives, m a i s de l ' a l t é r a t i o n d'une « relation s y m p a t h i q u e fondamentale avec le M o n d e » ( E . Strauss) a n t é r i e u r e aux f o n c t i o n s cognitives et v o l i t i o n n e l l e s . C e r t a i n s des r a p p o r t s structurels é l é m e n t a i r e s d e (1) t Ausschaltung des Werdenkônnens ». G E B S A T T E L (190), p. 177. (2) Etre « la mort » c'est une façon d'être immortel.

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l'existence sont malgré — ou peut-être à cause — de leur caractère élémentaire, singulièrement difficiles à mettre en évidence. Dès lors l'étude des cas cliniques de déréalisation et de dépersonnalisation offre au penseur penché sur les problèmes de l'existence humaine, un apport véritablement expérimental. Un rapport structurel fondamental total (allgemeine Totalitâtsbeziehung) du Moi et du Monde, précède les différentes formes de rencontre individualisée de l'homme avec son univers telle que la rencontre perceptive. L a question des rapports existants entre cette relation fondamentale non représentable (nicht anschaulich) et ses manifestations réprésentables, constitue un problème ontologique important. Selon Heidegger et Strauss ce « rapport fondamental total Homme et Monde » qui sous-tend nos actes perceptifs et volitionnels est en relation avec des phénomènes de possibilité et de pouvoir, ces derniers n'ayant un sens que dans les cadres d'une doctrine générale du devenir. « Exister » devient ainsi l'équivalent de « pouvoir exister » ; l'expression « je suis » n'a de sens que dans la mesure où impliquant une capacité d'auto-modification, elle se situe dans la dynamique du devenir. C'est à notre sens, dire en des termes très compliqués, que l'on n'existe que dialectiquement. Le propre de la manière d'être mélancolique serait donc précisément une dégradation du pouvoir devenir (Ausschaltung des Werdenkônnens) ; i l en résulte (en vertu des considérations précédentes) une diminution du sentiment d'exister. A son tour, cette impression de sous-existence décolore le monde propre qui revêt dès lors un aspect artificiel et factice. Dépersonnalisation (impression de sous-existence par dégradation de la capacité de devenir) et déréalisation (impression de vide) sont par conséquent des phénomènes corrélatifs ; deux aspects d'une même défaillance de la rencontre avec le monde. L a déréalisation sensorielle est conséquence et non pas cause de cette altération fondamentale présensorielle des rapports de l'homme et du monde. Telle est, dans ses grandes lignes, l'interprétation de Gebsattel, à laquelle toute considération de pathogénie reste visiblement étrangère et dans laquelle un marxiste exempt de dogmatisme n'a pas beaucoup de peine à découvrir le noyau dialectique. « Remise sur pieds >, l'interprétation de von Gebsattel se formulerait à peu près en ces termes : i l existe entre l'homme et son univers un système d'interactions dialectiques fondé sur l'activité créatrice humaine (la « praxis»). Cette situation d'ensemble comporte un aspect dialectique (l'interaction dialectique entre l'homme et le monde), un aspect spatio-temporel (équilibre d'éléments spatiauxréificationnels et d'éléments de la durée concrète), un aspect axiologique enfin : la création humaine crée en même temps un milieu axiologique à la fois condition et conséquence de l'action organisée et qui structure l'espace concrètement vécu en le saturant de valeur. On ne soulignera pas assez qu'il ne s'agit que de trois facettes du fait fondamental de l'insertion dialectique d? l'homme dans son univers. Le facteur identificatif apparaît ainsi à la fois comme élément de la spatialisation, comme «tome

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d'une logique anti-dialectique et comme facteur psychodynamique possible enfin. De son côté, la notion de valeur ne se sépare guère de la qualité dialectique du réel dont elle est comme l'expérience vécue : l a catégorie de l a totalité concrète est centrale en axiologie (Kôhler) comme en dialectique (Lukàcs). Nous avons eu l'occasion de développer ces vues plus haut ; disons encore — au risque de nous répéter — que l a dégradation de cette insertion dialectique dans le réel, dans l'univers de la réification, comporte obligatoirement un certain degré de spatialisation de la durée et aboutit à une manière d'être dans le monde, analogue à celle que réalise en psychopathologie le rationalisme morbide. Cette insertion axio-dialectique dans le monde (insertion dont l a durée concrète est médiatrice) peut être troublée par plusieurs biais. C'est là — notons-le entre parenthèses — l'un des avantages de l'Umstiilpung qui nous ramène de Heidegger à Lukàcs — qu'elle ne ferme la porte à aucune hypothèse psychodynamique. H est loisible d'admettre par exemple que dans le premier cas de Gebsattel, la déstructuration de la durée vécue par scotomisation d'un avenir peu souriant, a pu constituer le point d'insertion psychodynamique dans l a réalité, entraînant secondairement une dévalorisation et une « déréalisation > du monde propre : l'univers n'est « réel » que saturé de valeur. L'expérience du vide dont parle Br. L . est sans doute une expérience du vide axiologique. Dans certains cas, c'est l'aspect axiologique de l'ensemble qui se détériore sous l'effet d'une crise des valeurs personnelles, crise trop violente pour pouvoir être assimilée. Hesnard cite le rôle de Yindignité nationale comme facteur pathogène (1) des états maniaques. De son côté, le mélancolique veut arrêter le temps dont la progression lui est intolérable, mais ce faisant, i l aboutit inexorablement à un bouleversement profond de la structure de l'univers propre et ceci dans un sens réificationnel : spatialisation et dévalorisation. C'est d'ailleurs sans doute cette atmosphère de dévalorisation réificationnelle (le « vide » dont parle la malade B r . L.) qui crée secondairement le sentiment de culpabilité dans lequel l'école de Baruk voit — à tort probablement — le véritable trouble générateur du syndrome mélancolique. Elle aboutit, enfin, à une transformation significative de la structure spatiale de l'univers. Quelques travaux récents permettent d'essayer de voir clair dans ce domaine relativement peu exploré. — L'espace des mélancoliques.

L'espace vécu des mélancoliques se caractérise, d'après des travaux récents, par la déréalisation de la dimension de la
(1) H E S N A R D (228), p. 213. Cf. le cas publié par H . MIGNOT et l'auteur (333), p. 54 : une femme a eu des relations intimes avec des Allemands pendant l'occupation ; sa famille lui a tourné le dos : manie chronique. Il est curieux de constater que le premier diagnostic était celui de démence paranoïde et le test pulsionnel a confirmé ce diagnostic en pleine période maniaque. Ceci constitue un argument en faveur de la parenté des deux entités.

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profondeur, celle de l'activité valorisatrice concrète (de la « praxis ») (1). Cette déréalisation peut se traduire soit par l'étirement jusqu'à l'infini des distances spatiales (2) (phénomène qui peut permettre au demeurant une évaluation tout à fait objective des distances physiques réelles), soit « au contraire», par une perte du sens de la profondeur (Tellenbach) (3). Nous disons «au contraire », entre guillemets, car l'opposition des deux est factice. Pour la « praxis » concrète, une profondeur spatiale infinie comporte exactement la même signification que l'absence de toute profondeur. Elles consacrent l'une comme l'autre l'impossibilité, ou plutôt l'absence de signification, de toute action concrète dans un continuum sans perspective. Le mot « perspective » est d'ailleurs curieusement à double sens : i l signifie à la fois ouverture sur l'avenir du temps et la troisième dimension de l'espace ; le langage confirme i c i la nature partiellement temporelle de l a perspective spatiale. L'espace des romans de Kafka en est l'exemple : bidimensionalité de l'action qui fait défiler devant le lecteur des êtres sans profondeur et distance infinie, surnaturelle qui protège l'accès du « Château » (4). Le mélancolique perçoit son ambiance comme une surface plane (5) qui, pour certains d'entre eux, évoque l'univers du dessin infantile (6). « Tout se situe dans la même ligne ; les choses sont comme une surface immobile. » « Une maison ne comporte plus qu'une façade sans profondeur », dit une malade qui d'ailleurs se voit elle-même comme un être de pure surface. Une autre tâte les objets pour s'assurer par voie tactile de leur tridimensionalité. Du coup, l'articulation de l'espace en espace proche et espace éloigné s'estompe. Les objets quittent le premier plan : une surface plane (rappelant l'écran cinématographique) se substitue à l'horizon circulaire. Dans cet espace déstructuré, les dimensions vécues et agies perdent leur relief, le monde se verticalise (7). Parfois, c'est une exagération de la pesanteur : une mère désespère de soulever son enfant (8). (Le mot allemand Schwermut exprime on ne peut mieux cette nuance « verticalisante » de la dépression.) Ailleurs — la contradiction n'est qu'apparente — des phénomènes de lévitation dominent la scène ; une mélancolique se plaint de ce que la disparition de son poids l u i rend la station debout incertaine ; elle a l'impression de flotter, voire d'être attirée vers le haut. L'air se déplace vers le haut dans son corps et les matières fécales remontent vers la bouche (9). A la
(1) R O S E N F E L D (406), a signalé, dès 1905, une déficience du sens de la stéréognosie mais dans la catatonie. (2) « Je n'arrive pas seulement à atteindre le mur si proche cependant
dit la malade de V O N G E B S A T T E L (190), p. 177. T E L L E N B A C H (442 et 443). (4) Cf. N E M E T H (366), pp. (5) T E L L E N B A C H (442), p. (6) T E L L E N B A C H (442), p. (7) T E L L E N B A C H (442), II, •(&)./&&.

(3) Tout ce chapitre est tributaire des deux belles contributions de H
86-87. 15. 13. p. 294.

S

(9) Il serait intéressant d'interpréter psychanalytiquement ce phénomène ; uelle que soit cette interprétation, elle n'infirme pas obligatoirement celle e T E L L E N B A C H mais elle pourrait contribuer à une théorie psychanalytique

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limite nous assistons, enfin, à un évanouissement total des directions spatiales : telle malade se sent voltiger dans l'air, une autre se compare poétiquement à une feuille d'automne dansant dans un univers mort. L'expérience sensorielle est affectée elle aussi : les voix semblent venir d'un lointain infini ; les personnes de l'entourage sont réduites à des dimensions lilliputiennes. Ce continuum bi-dimensionnel, non structuré, paraît enfin incapable d'assurer la cohérence formelle-dialectique des choses ; les objets se trouvant dans le champ de conscience mélancolique sont isolés, sans relations réciproques (1). Dans ce monde morcelé, à distances infinies, le mouvement perd sa signification, sa raison d'être même ; « on n'essaie pas d'attraper la lune », dit de façon pittoresque H . Tellenbach (2). E n somme, l'espace vécu des mélancoliques se caractérise par la perte de la dimension de la profondeur vécue, et ceci — de façon apparemment paradoxale — par suite de l'exagération des distances vécues qui, d'humaines deviennent sur-humaines. On conçoit, en effet, qu'une distance « extra-vitale » ne puisse guère conférer au continuum vécu la profondeur concrète et articulée qui en fait le réceptacle de nos valeurs vécues et agies. Que cet univers bi-dimensionnel soit interprété par certains malades comme un ensemble d'arrière-plans et par d'autres comme un univers de pure façade, cela revient au même quant à l'essentiel : une perte de la différenciation de l'espace normalement vécu et agi (le « Leistungsraum » de Cassirer) en espace proche, c'est-àdire accessible à l'action, et espace éloigné. Cette forme de dédifférenciation de l'espace vécu correspond sans doute à un certain degré de régression infantile (3). Ces résultats confirment grosso modo ceux de Gebsattel qui souligne l'incapacité dialectique des mélancoliques (Ausschaltung des Werdenkônnens). Les contributions de Gebsattel et H . Tellenbach ont dégagé, à propos de la mélancolie, deux aspects différents mais complémentaires de l'existence anti-dialectique (réiflée) : « incapacité de devenir » et comme corollaire, rupture de l'unité dialectique sujet-objet chez Gebsattel ; surspatialisation par perte de la dimension de profondeur avec déstructuration de l a totalité concrète (qualité formelle) du vécu et atomisation de l'expérience dans les observations de H . Tellenbach. Une fois de plus, le concept de réification sert de dénominateur commun ; Tellenbach l'utilise d'ailleurs expressis verbis, peut-être sans connaître son importance en philosophie marxiste. Sans entrer i c i dans des considérations de pathogénie,
des origines de l'espace et du temps ; une psychanalyse du phénomène réificationnel en somme. Rapports entre analité et temps : cf. O B E R N D O R F (368), P. 147, entre frustation et agressivité orales et régression de la temporalisation
(419), etc.

(1) Le passage est caractéristique : « Die einzelnen Gegenstànde ... die hatten innerlich nichts miteinander zu tun. Die standen ganz vereinzelt da, ohne gegenseitige Beziehung ». On voit que l'univers mélancolique est un univers sous-dialectique, et ceci dans le sens d'une dialectique de la totalité précisément. (3) Cf. ce passage : « Erst mit der Tiefe ist das Ausgedehnte in seinem Wesen erschliessbar. Der Mensch gewinnt sie im Werden — das Kind das nach dem Monde greift, hat sie noch nicht » ( T E L L E N B A C H (442 I I ) , p. 296).
il (2) TELLENBACH (442), I I , p. 293.

SCHILDER

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i l est permis, sur la base des observations précédentes, de considérer certaines formes (1) de la mélancolie endogène comme des formes de réification où tous les éléments essentiels du tableau de la schizophrénie sont présents sans être cependant néo-structurés à un niveau délirant.
— L'hystérie comme atteinte subréaliste.

Sans envisager les problèmes psycho-dynamiques qui relèvent des théories analytiques, nous tenterons seulement de situer ce « mode de réaction pathologique » (Guiraud) (2) dans le cadre de l'attitude subréaliste. Une des difficultés majeures de la division traditionnelle des psychoses en réalistes et déréalistes consiste à notre sens en ce que cette classification, centrée sur la critique des seules fonctions perceptives, est condamnée à mettre hystérie et schizophrénie dans des compartiments différents. Or, leur parenté — postulée entre autres par les conceptions pavloviennes — est admise par de nombreux auteurs (3). U n phénomène authentique de réification est à la base de l'hystérie de conversion ; Ferenczi parle de « matérialisation hystérique » (4).
— Vinauthenticité hystérique.

Une servante soigne son maître phtisique. Elle présente bientôt, sans le moindre substratum anatomique, le tableau clinique de la tuberculose pulmonaire. Une autre, qui travaille comme aide dans une clinique psychiatrique, est atteinte d'une
C'est-à-dire, en d'autres termes, que la profondeur spatiale est l'acquis d'un processus de maturation dialectique. (1) Cf. T E L L E N B A C H (442 II), p. 294 : « Die Melancholischen befinden sich stets in einer Bewegung zur Verdinglichung (souligné par nous) vergleichbar der immer wieder beginnenden und nie endenden Bewegung eines Drehschwindels ». L'altération correspondante des sentiments vitaux répond bien au sentiment du « vide existentiel » de la malade de G E B S A T T E L . T E L L E N B A C H ajoute {Ibid.y note 1) que ces considérations ouvrent des perspectives nouvelles pour la compréhension de la compulsion mélancolique. Ailleurs {ibid., p. 291), une malade se compare à une pierre : « Je sais maintenant ce que c'est d'être une pierre » ( K A F K A emploie presque la même image). Evidemment, le concept de réification chez L U K A C S est autrement différencié ; la coïncidence n'en est pas moins significative. Bien entendu, la différenciation de la mélancolie endogène et des états dépressifs réactionnels (cf. E Y (149), pp. 532-534 et passim) est la pierre d'achoppement de tout ce problème. L a structure spatio-temporelle du syndrome de Cotard a été étudiée par S. R E S N I K (401) ; elle est dans l'ensemble assez proche de celles que nous venons d'examiner. (2) Cf. H . C L A U D E (105), p. 263 (intervention de P . G U I R A U D ) . Cette expression prudente a l'avantage d'éliminer la stérile discussion de savoir s'il s'agi d'une psychose, d'une psychonévrose ou d'une névrose. (3) Cf. K A I S E R (248), la thèse de R E Y N A U D (401 bis), P E R E L M A N N (de Bakou) (383), etc. Il semble que H . C L A U D E (105) soit allé le plus loin dans l'identification de ces deux modes de réaction pathologiques. Cf. la notion de « schizoses », art. cit. (105), p. 14 (l'hystérie appartiendrait au groupe des schizoses). (4) Isolée de son contexte, c'est une assimilation arbitraire. Si nous croyons pouvoir considérer la matérialisation conversionnelle comme un fait de réification, c'est qu'elle s'intègre dans un contexte réificationnel : déstructuration des totalités ( K L A G E S ) , sous-temporalisation ( R A C A M I E R ) (392), identification aliénante fausse conscience (la pseudologie).

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catatonie qui déroute les médecins, impose des traitements biologiques et n'est diagnostiquée hystérie qu'in extremis et, encore, sous réserve (1). (Un bon argument, soit dit en passant, en faveur de la psychogenèse possible de la catatonie.) Ce sont là — nous dit Klages — des caractères hystériques, tout comme le pseudologue qui promène ses illusions à travers le monde et les communique à ses dupes, la mystique d'hôpital dominée par le démon, les « Circus girls » de Salem, l'héroïne du lamentable « fait-divers » qui coûta sa carrière à un officier sous la Restauration ou les religieuses qui ont conduit autrefois au bûcher l'infortuné Urbain Grandier. Le caractère hystérique est aussi fréquent dans la vie que dans les asiles ; i l a sa place dans l'Histoire (2). Pour Klages, i l est essentiellement tributaire d'une diminution de la force structurante (Gestaltungskraft) de la personnalité avec besoin accru de représentation compensatrice. On se demande s'il est bien heureux de parler d'irréalisme hystérique. Ce terme traduit en etfet une attitude perceptiveréflexive inadéquate : l'expression « subréalisme » exprime, elle, une forme particulière de la manière d'être dans le monde, antérieure à toute altération de l'expérience purement perceptive. C'est, en effet, une sorte de « subvitalisme » (non sans analogie avec Pathymhormie des schizophrènes) qui, selon Klages, en empêchant le malade de se hausser au niveau vital du quotidien, l'oblige à compenser cette insuffisance par des techniques qui sont des symptômes. L a pathomime hystérique porte en elle l'image des symptômes ; la défaillance de sa faculté de structuration l u i interdit d'assimiler cette image. Atteinte d'un « appauvrissement élémentaire de la vitalité », elle ne domine pas ses images en se les assimilant, mais se conduit passivement vis-à-vis d'elles ; elle en est comme le jouet. Ce fait n'est pas sans évoquer le phénomène d'écrasement du Dasein par le monde qu'incriminent, depuis Binswanger, certains théoriciens d'expression allemande de la schizophrénie. Certains ont opposé l'activité hystérique à la passivité du schizophrène (3) ; la conception de Klages montre les limites de cet argument L ' « -activité » du pseudologue qui transforme son univers par la pensée énoncée et non pas par l'acte est plus près de Yactivité hallucinatoire que de l'action concrète : c'est de l'onirisme lucide (4). Le besoin d'imitation que découvre Klages (avec beaucoup d'autres) à la base de la pathomimie hystérique, n'a donc pas grand-chose de commun avec la simulation consciente C'est bien plutôt un corollaire structurel obligatoire de la « manière d'être dans le monde » inauthentique chez des malades qui ne peuvent se réaliser autrement qu'en s'aliénant (« identification aliénante»). Le besoin anormal de représentation compense
(1) Cas de M Û L L E R , B U R N E R et V I L L A ; les auteurs soulignent les difficultés de diagnostic différentiel notamment entre certains états hystériques et la stupeur catatonique (361), p. 262. p. 163], de même que, plus nettement peut-être, celui de Damiens. (3) Cf. C L A U D E (105), discussion. (4) Cf. le cas de schizophrénie lucide décrit par V I N C H O N (458).
(2) L ' e x p l o i t (TErostrate était authentiquement hystérique [KLAGES

(258),

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i c i un sentiment torturant d'être en marge de l'existence ; la défaillance vitale de ces malades est essentiellement une défaillance de la fonction structurante, et partant, dialectique, de la conscience : nous retrouvons avec l'importance dialectique de l a totalité, le climat lukàcsien. Tout comme le schizophrène, l'hystérique est inauthentique, car non dialectique ; l'imitation hystérique, tout comme YIdentitàtsivang des schizophrènes, est un élément structurel de cette inauthenticité qui se situe « en deçà » de l'alternative volontaire-involontaire. Deux éléments caractéristiques de la fausse conscience politique se retrouvent ainsi dans la conscience hystérique : réification avec, comme corollaire, un certain degré de déstructuration (et partant, de spatialisation) de la durée, avec déstructuration concomitante de la totalité du vécu ; défaillance de la fonction structurante (Herabgesetzte Gestaltungskraft) de Klages. I l en résulte logiquement des phénomènes de dévalorisation (1' « amoralisme hystérique ») avec une perte caractéristique des limites du vrai et du faux dans la pseudologie fantastique. — La réification en tant que dévalorisation pseudologie fantastique. de la vérité : la

Nous connaissons une variante de l'hystérie (1) dans laquelle les limites du vrai et du faux sont effacées, tout comme celles du Moi et du Monde dans certaines formes de l'atteinte paranoïde : la conscience du pseudologue — la « conscience théâtrante » en général — est encore une forme individuelle de fausse conscience. Ce n'est pas un fait du hasard si le terme « politique » paraît s'imposer comme analogon (2) ; la conscience hystérique possède, en effet, toute l'inauthenticité de la conscience politisée. Le mensonge hystérique a pu être qualifié d'organique, voire de pulsionnel ; c'est le fruit d'une régression (ce terme est employé i c i sous toutes réserves) à un stade où la différenciation de l'expérience en vrai et faux ne possède pas encore le soubassement axiologique qui la rend définitive. Le caractère essentiel du mensonge dit pulsionnel est moins sa non-conformité avec la réalité que l'incompréhension du privilège axiologique du vrai. L'anonymographie qui détruit la dialectique sujet-objet en escamotant le sujet (alors que le mensonge la détruit en réifiant l'objet) aboutit au même résultat psychologique et moral que le mensonge, et ceci malgré l'adéquation possible de ses assertions avec la réalité ; même conforme à la vérité, l'anonymographie est une conduite du type mensonger, car en n'assumant pas sa
(1) L a nature hystérique de la pseudologie est admise par la plupart des auteurs (cf. D I D E (128) ; Sophie M U L L E R (362) signale cependant un syndrome semblable au cours de la période prodromique de la schizophrénie. (2) Cf. R A C A M I E R (392), p. 31, qui parle d'une « politique de ridiculisation de la réalité » (souligné par nous) ; le même mot revient cnez C O D E T ( C L A U D E (105), p. 258 dans la même discussion) qui discerne dans le comportement de l'hystérique une continuité directrice, une véritable politique (souligné par nous) qui permet de comprendre que « chaque symptôme n'est pas un détraquement fortuit, mais possède une signification véritable ».

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vérité, l'anonymographe l a dévalorise autant que le menteur (1). Mais, d'autre part, la qualité axiologique du réel étant inséparable de sa structure dialectique, la conscience hystérique, incapable de structuration, ne valorise pas non plus ; la perte du sens du privilège axiologique du vrai en est la conséquence. L a comparaison avec le théâtre s'impose ; l'événement théâtral est vrai aussi dans sa facticité matérielle (on pourrait dire : réificationnelle), mais c'est une vérité anaxiologique châtrée de l a dimension, indispensable, de la consistance : la mort, au théâtre, n'est pas irréversible, et le « mort » paraît en fin de séance pour cueillir les applaudissements. L'historicité fictive de l'événement théâtral est incompatible avec le temps irréversible : la temporalité théâtrale (celle de la fiction en général) permet des recommencements, des retours en arrière qui l u i confèrent une structure de type spatial. I l en est de même du temps hystérique. Tel malade... « revit tel bombardement qu'il a subi i l y a douze ans lors de l'exode : revit et mime à quelques secondes d'intervalle, le coït et l'accouchement, pousse sa grossesse jusqu'au quatorzième mois ou l'entreprend à 78 ans » (2). Tout ceci est assez proche de l a temporalité schizophrénique (voir, notamment, l'extraordinaire « cas Gardair » que rapporte G. Dumas) (3). L a perte de l'épaisseur spatiale que signale P . C. Racamier (l'hystérique est un être sans perspective) rappelle, elle, la structure de l'existence spatio-temporelle des mélancoliques (Tellenbach). L'anachronisme du syndrome hystérique est, au demeurant, une donnée classique. L a question se pose alors si on doit vraiment considérer le mensonge comme pulsionnel, c'est-à-dire dû à la présence d'un facteur positif poussant le malade à mentir, ou existentiel, c'est-à-dire dû à l'absence de tout élément susceptible de conférer une primauté à la vérité dans un monde propre anti-dialectique, donc anaxiologique et indifférencié. Les deux conceptions ont été défendues (4) ; les théoriciens subissant l'influence de Klages, penchent vers l a seconde hypothèse : « ... ce n'est pas du tout, comme on le dit d'habitude, parce qu'il « ment », que l'hystérique empoisonne et détruit la vérité de ses sentiments, mais, au contraire, parce qu'il ne peut éprouver cette réalité qu'il est amené à mentir » (5). Cette constatation de P.C. Racamier confirme ce que nous disions plus haut sur la structure réificationnelle de l'atteinte hystérique. Entre l'effacement des limites du Moi et du Monde des états paranoïdes et l'effacement des limites du vrai et du faux des états hystériques (ce dont la pseudologie est comme le « pattern ») l'analogie n'est donc nullement verbale ; ce sont là deux aspects
(1) L'anonymographie est une technique archaïque et schizoïde dans les sens des idées de J . W Y R S C H (476) ; une objectivation (« mauvaise objectivation » dans le pire sens du terme) d'un produit de la pensée ; de plus, c'est une technique d'auto-dépersonnalisation. Il n'est pas étonnant que l'anonymographie fleurisse en milieu totalitaire. Cf. l'étude magistrale de B I N D E R (53). (3) DUMAS (135), p. 220. U n des exemples les plus typiques de l'anhisiorisme des schizophrènes. (4) Cf. à propos de ce débat, H A V E R M A N S (214).
(5) R A C A M I E R (392), p. 30. (2) R A C A M I E R (392), p. 20.

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différents du spatialisme de l'existence réiflée. E n effet, (nous voulons parler en l'occurrence du phénomène paranoïde), l'espace pur délimite mal les contours de la personne coupée de son historicité valorisatrice : des phénomènes de Verweltlichung se produisent ; on examinera plus loin l'interprétation du délire d'empoisonnement de C. Kulenkampff. L'espace héberge mal ; une existence purement spatiale pose les problèmes existentiels de l'habitation, voire de la co-habitation entrevus i l y a assez longtemps par Minkowski et Zutt. Axiologiquement parlant (il est toujours possible de traduire un problème de l a réification en termes d'axiologie), l'espace étant un milieu vide de valeurs, se prête mal à la différenciation du Moi en tant que valeur ; l'espace dépersonnalise en dévalorisant. I l se passe quelque chose d'analogue dans la conscience hystérique : dans le monde propre déstructuré de ces malades, le réel perçu au niveau de la facticité brute, dépouillée de son halo axio-dialectique, n'est plus qu'une sous-vérité incapable d'imposer sa primauté. Si l'indifférenciation axiologique de l'univers réifié explique la possibilité de l a substitution d'un objet inanimé (ou du moins partiel) à l'altérité amoureuse en tant que totalité, elle explique de même l'indifférenciation des valeurs de vérité, pour la conscience hystérique, celle des pseudologues en particulier. Il existe d'ailleurs des cas où le déterminisme sexuel du mensonge apparaît en pleine lumière. U n malade de Havermans (1), marié, d'origine roturière, est presque pulsionnellement obligé d'évoquer sa soi-disant noble ascendance en société. Ce mensonge était transparent et la confusion de sa femme — d'ailleurs aimée — l u i donnait habituellement un échantillon du plaisir, autrement ignoré. Le cas est intéressant. Dans sa temporalité propre inauthentique (anti-dialectique), cet homme est un peu sa propre ascendance (sa propre descendance aussi sans doute) ; l'égodiastole factice compense le sentiment torturant d'être condamné à une égosystole définitive. L a satisfaction ainsi acquise relève d'une sexualité factice car non dirigée vers l'avenir ; l'hystérique « est masturbation > (2). Les deux servantes figées dans leur sous-existence, veulent montrer (le mot souligne l a classique « dépendance du spectateur ») qu'elles savent au moins être tuberculeuses ou catatoniques. Havermans se réfère d'ailleurs significativement à l'essai d'analyse existentielle des perversions de M . Boss. L a conception de M. Boss (défaillance de la rencontre sexuelle chez les pervers) est, en effet, parente de celles de von Gebsattel et de I. A. Caruso. D'autre part, la position dialectique du problème des perversions par cette école rejoint certaines interprétations théoriques de la schizophrénie : défaillance de la fonction de rencontre ' (von Baeyer), logique réifiée (rationalisme morbide), déstructuration des totalités. Nous avons une convergence intéressante de théories et de faits dont le bilan sera établi ultérieurement. L a question de savoir pourquoi tel malade manifeste son subréalisme
(1) (2) HAVERMANS RACAMIER (214), p. 215.

(392), p. 41.

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par une atteinte hystérique, tel autre par une mélancolie, tel autre enfin par une psychose paranoïde, est du domaine des recherches analytiques. Notre but était de retrouver dans la conscience hystérique les éléments caractéristiques de la fausse conscience ; déstructuration des totalités, spatialisation de l a durée, dévalorisation, inauthenticité (le « mensonge organique » et la pseudologie), éléments identificatifs et réificationnels. — Division des psychoses dans le « Temps Vécu ». L'idée d'une division bipartite des psychoses est fondée sur une remarque d'E. Minkowski. Dans un passage du Temps Vécu (1), la possibilité d'une classification dualiste, d'inspiration bergsonienne, est suggérée : psychoses caractérisées par un défaut de l'intuition avec hypertrophie des fonctions spatiales d'une part, état de choses inverse de l'autre. Les premières coïncideraient pratiquement avec la schizophrénie ; en ce qui concerne les deuxièmes (« surréalistes » dans notre terminologie), la pensée de Minkowski reste réservée. I l récuse l'opposition classique entre schizophrénie et psychose maniacodépressive ; sur ce point, des recherches récentes — phénoménologiques et autres — l u i donnent raison. L'opposition entre le temps spatialisé des schizophrènes et le temps déstructuré des maniaques (« une succession de présents ») est, nous l'avons vu, plus apparente que réelle. Berze parle de « flûchtige Momentpersônlichkeiten » chez les schizophrènes (2), E n fin de compte, Minkowski envisage — non sans réserves — la paralysie générale comme type de l'existence dans la durée pure (3). Mais la structure spatio-temporelle de l'existence des paralytiques généraux est peu explorée et le restera sans doute. Une affection aussi bien délimitée anatomiquement (et aussi accessible à la thérapeutique) offre un terrain peu favorable pour les recherches phénoménologiques. L'introduction du concept de réification semble être fructueuse sur ce point. Elle permet d'élargir le groupe « subréaliste » en y englobant d'autres affections comportant un élément réificationnel : certaines perversions, la psychose maniaco-dépressive (où l'élément réificationnel est représenté par le rôle du deuil, mis en évidence par les psychanalystes), l'hystérie enfin. La question peut se poser si l'assimilation de la matérialisation hystérique à la réification n'est pas tributaire d'une démonstration verbale. Sans entrer dans l'examen des différentes théories de l'atte,inte hystérique, disons simplement que cette assimilation n'est pas fondée sur une analogie terminologique, mais sur la constatation de tout un contexte anti-dialectique et anaxiologique, contexte dont les analogies, souvent étudiées, du tableau clinique de l'hystérie et de la schizophrénie sont l'expression concrète. D'autre part, vu dans l'optique de cette hypothèse, le
(2) Gité par Z U T T (483), p. 371. (3) Cf. notamment l'opposition bien connue [ M I N K O W S K I (340), p. 93]; schizophrène sait où il est mais n'a pas l'impression d'être là (défaillance de la fonction du Moi-Ici-Maintenant) ; le paralytique général éprouve le contraire.
(1) Op. cit. p. 271.

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type de l'existence dans l a durée n'est pas tant l a paralysie générale, que l'atteinte aphasique. Nous renvoyons aux pages précédentes ainsi qu'à l'observation de H . Faure (1) qui est dans une certaine mesure, la vérification expérimentale de notre hypothèse. Enfin, une telle classification ne saurait, bien entendu, se prétendre exhaustive. E n dehors des affections étudiées, i l est possible de qualifier de subréalistes, la psychasténie, le syndrome de Cotard (2) ainsi que l'hallucinose alcoolique (3), sans parler des conduites subréalistes-réifiantes mineures, comme le mensonge ou l'anonymographie, ce mensonge inversé. Cette classification n'est pas superposable à celle, classique, des psychoses en réalistes et déréalistes fondée sur la critique des fonctions perceptives isolées de leur contexte ; le fait de se voir amené à classer séparément hystérie et schizophrénie (malgré leurs nombreuses analogies) en souligne le caractère artificiel. L a notion même de « psychose réaliste » est sujette à caution ; dans le sens strict du terme, l a normalité seule est eensée pouvoir être tout à fait « réaliste ». L a conception de « psychoses réalistes » présuppose une théorie essentiellement biologique du fait perceptif. Or, la perception est un fait à la fois biologique et social ; un fait de rencontre. L a maturation des fonctions perceptives est une maturation sociale comme cela ressort notamment des critiques de J . Piaget contre les gestaltistes au sujet des constantes perceptives ; le « réel » auquel nous avons à faire n'est pas uniquement la nature, mais aussi la réalité sociale vécue, valorisée et agie (le réel de la « praxis » marxienne). Cela admis, i l peut paraître hasardeux de qualifier de réaliste l'expérience hystérique caractérisée par la perception exacte des facticités brutes (l'hystérique n'hallucine pas), mais dépourvue de cette cohérence structurelle-dialectique (4) susceptible de l u i conférer la dimension axiologique nécessaire pour imposer la primauté du vrai, ou celle de la mélancolique meublée de perceptions adéquates également, mais qui accuse une rupture de la relation dialectique agie du moi et du monde (« Sujet » et « Objet » ; le mélancolique — disions-nous — n'a pas de praxis) avec perte de la dimension de la profondeur spatiale, dimension de l'action. Entre ces structures « réalistes » et le déréalisme hallucinatoire, i l existe une transition, ce qui souligne Te danger de l'utilisation des fonctions perceptives isolées comme critère de la classification. Nous avons tenté de fonder cette classification sur un ensemble bien délimité, grâce à l'entrée en
(1) H. F A U R E et collaborateurs (151). (2) Cf. l'étude de la structure spatio-temporelle du Cotard (dans une perspective analytique), R E S N I K (401). (3) Pour les rapports entre hallucinose et atteinte schizophrénique, cf. B E N E D E T T I (44) ; F U S S W E R K (169) (dégradation formelle dans l'atteinte paranoïde et dans l'hallucinose) et surtout de B I L Z (52) (analyse existentielle de Fhallucinose avec étude des structures spatio-temporelles : l'univers de Y « homme assiégé », Belaçerungserlebniss). (4) Cf. à ce propos : 1) l'importance de la catégorie de la totalité pour la pensée dialectique [ L U K A C S (309) ; G O L D M A N N (196)] ; 2) le rôle axiogène des structures [ K Ô H L E R (261) et excursus pp. 51-59]. L'hystérique perçoit des facticités exactes mais dépourvues de ce c halo » axiologique qui en fait des vérités. Cf. aussi plus loin, pp. 51-64 sq.

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jeu d'un critère de sociologie marxiste : l'attitude subréaliste en psychiatrie est celle qui présente une analogie de structure avec la fausse conscience : une manière d'être anti-dialectique dans le monde. Le fait hallucinatoire en est sans doute une manifestation (nous renvoyons i c i aux développements ultérieurs concernant les rapports entre hallucination et espace ainsi qu'à ceux entre la structure identiflcative de la pensée et la perception délirante) ; elle n'en est pas la manifestation unique. C'est, par exemple, une constatation curieuse — et tout à fait conforme aux données de la philosophie dialectique — que la réification sexuelle soit en même temps une forme de fausse conscience sexuelle dans le sens marxiste du terme, avec toutes les caractéristiques structurelles de cette dernière. E n effet, le fétichisme n'est pas seulement une dissociation de la totalité de la personne du partenaire, mais aussi illusion de totalité, non seulement ignorance de la vraie altérité amoureuse, mais aussi illusion d'altérité (le fétiche est un « Schein-Du », selon l'expression de Gebsattel) ; ce n'est donc pas seulement une attitude égocentrique mais aussi une attitude qui aimerait s'ignorer et à laquelle le malade s'accroche (1). Ce qui frappe peut-être le plus le lecteur marxiste des écrits de Gebsattel et de M . Boss, c'est une constante et curieuse coïncidence de la terminologie des sexologues de nuance phénoménologique et des théoriciens marxistes de la fausse conscience. Le passage du petit livre de Boss où i l parle de fetichistische Verdeckung (2) n'en est pas l'exemple unique. Du point de vue de 1' « épistémologie sexuelle », la démarche fétichiste apparaît ainsi typiquement comme la fausse identification dans le sens qu'on l u i donne en critique idéologique : une démarche anti-dialectique s'inscrivant dans un contexte régressif d'égocentrisme et de réification, comme nous avons tenté de le définir plus haut.
A

Une théorie dualiste de la conscience morbide est proposée, théorie qui constitue à notre sens, un dépassement dialectique (« Aufhebung») de la conception unitaire de C h . Blondel (3).
(1) Cf. D . L A G A C H E (Evolution Psychiatrique, juillet-septembre 1955, p. 580) : un fétichiste fait une dépression au moment de se dégager de sa sexualité infantile et cherche sa voie dans Y identification avec une femme plus âgée; >lus loin l'hypothèse d'une liaison intime entre certaines identifications et 'expérience du temps est suggérée. Evidemment l'existence (et aussi la pensée) anti-dialectique est commode ; on n'abandonne pas facilement un pareil confort. Il est plus facile d ' « aimer » un soulier que de faire la conquête d'une femme, tout comme il est plus facile de penser dans des schémas que de conquérir dialectique ment la vérité (le rôle de t l'abstraction-refuge » dans le
délire de J . Z Û N D , B I N S W A N G E R (60), S Z E N D E (439), passim.

Î

(2) Boss (74), p. 62 : le terme marxiste correspondant est Verhûllung

p.

28).

; cf

(3) Il faut souligner les difficultés de traduction du terme t Aufhebung ». L a traduction de J. G I B E L I N (mise de côté) (cf. Encycl. Sciences Phil., p. 94 et ailleurs) est discutable. Celle que nous proposons est loin d'être parfaite car c dépassement dialectique » comporte une nuance péjorative étrangère à t Aufhebung ». Comme il s'agit de préciser notre position par rapport à un ouvrage classique cette mise au point s'imposait.

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Elle vise à montrer que la notion de « conscience réiflée » possède une expression clinique concrète. L'analyse du fait clinique est utilisée i c i comme caution expérimentale des résultats de la réflexion, conformément à la suggestion de J. Berze (1). La classification ainsi obtenue ne se prétend nullement exhaustive et n'implique nul « principe du tiers exclu ». Une classification artificielle est par définition exhaustive ; une classification naturelle l'est rarement, pour ne pas dire jamais. Toute affection mentale est par définition réaliste ou déréaliste, mais le concept de réalité sous-jacente à cette classification est une abstraction, car c'est une réalité extra-sociale (2). Lorsqu'on choisit, par contre, la qualité dialectique de l'insertion dans l'univers social et de la saisie du réel comme critère de classification, on est obligé de s'accommoder de l'existence d'affections situées « à côté » de la classification obtenue ; ainsi la confusion mentale est sans doute une maladie mentale « déréaliste », mais elle n'entre dans aucune classification à base de dialectique ou de réification. Une telle classification ne saurait donc être exhaustive. Les classifications bipartites sont nombreuses en psychopathologie ; celle de la regrettée Mme F. Minkowska est parmi les plus connues (3). Il ne s'agit pas i c i de leur faire concurrence ni d'esquisser un laborieux effort de synthèse. Notre but a été simplement de montrer qu'une classification fondée sur un critère d'origine sociologique peut constituer une utile hypothèse de travail en psychopathologie. L a nôtre apporte en effet un argument en faveur de la position dualiste du problème paranoïa-schizophrénie ; nous avons souligné plus haut que le tableau clinique classique de la première affection ne comporte pas d'éléments proprement réificationnels. Les psychanalystes tendent généralement à considérer paranoia et atteinte paranoïde comme une entité nosologique unique ; les aliénistes y voient volontiers deux affections différentes. Notre point de vue apporte un argument en faveur de la conception dualiste en rendant possible une distinction entre fausse conscience par déstructuration des totalités, avec spatialisation et prévalence des fonctions identiflcatives, et faux jugement qui n'a rien à voir avec une dédialectisation des fonctions cognitives ou une déchéance de la praxis. On ne saurait approfondir i c i un problème où chacune des thèses en présence compte
(1) B E R Z E , qui qualifie la schizophrénie de « grande expérience naturelle » (51). (2) « Abstraction » dans le sens de M A R X lorsqu'il dit que la population d'un pays est une abstraction sans les classes qui la composent. La réalité naturelle t nue » n'est pas une abstraction pour le physicien. Elle l'est pour le psychopathologiste dans la mesure où il est légitime de considérer la maladie mentale comme un fait social. (3) M M I N K O W S K A a distingué entre un type rationnel et un type sensoriel de vision (Rorschach d'enfants épileptiques). L'opposition du « monde rationnel » et du « monde sensoriel » n'épuise naturellement « ni toutes les constitutions ni toutes les façons de voir... ; ils ont simplement l'avantage de toucher a deux facteurs essentiels de la vie, celui de la visualité-sensorialité et celui de la visualité-définition-rationalisation » [(334), p. 63]. Nous montrerons plus loin que la perception délirante des états paranoîdes est essentiellement une exacerbation pathologique du deuxième type de vision.
M E

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des défenseurs de renom ; néanmoins, dans un débat ouvert une simple présomption en faveur de l'un des points de vue en présence constitue déjà un progrès (1). La notion de réification de la sexualité éclaire la signification d'un fait très notoire : la coexistence de la répression sexuelle et sociale (2). Si — comme le croit I. A . Caruso — la pathologie sexuelle est réificationnelle dans son essence, i l en résulte que la sexualité est essentiellement déréification : le fait sexuel n'est pas seulement un fait dialectique mais quelque chose de plus : l'expression même du caractère dialectique de notre insertion dans le monde (3). Cette constatation apporte à la compréhension des rapports entre sexualité et répression sociale une dimension supplémentaire simple et qui n'a pourtant pas été formulée sous cette forme : en réprimant la sexualité la société de classe défend indirectement sa fausse conscience. La structure de la vérité dans la conscience hystérique, (dans la pseudologie en particulier) permet enfin de mieux comprendre le mécanisme de Pidéologisation ; elle éclaire notamment le problème du caractère partiel ou total de l'idéologie. Cette question demande à être traitée à part. — Le problème du concept total de l'idéologie et l'approche psychopathologique (Idéologie et mensonge). C'est le lieu de reprendre ici, sur la base des enseignements de la phénoménologie de la conscience subréaliste, l'étude d'un problème posé par Mannheim : celui du caractère partiel ou total de l'idéologie. L'accusation de mensonge volontaire formulée contre l'adversaire, la dénonciation de la mystification consciente dans l'aliénation religieuse, le rôle supposé prépondérant d'une psychologie d'intérêts dans le processus d'idéologisation, ressortissent à un ensemble auquel Mannheim a réservé le nom de concept partiel de l'idéologie. Le mensonge (mystification) utilitaire et lucide jouerait donc un rôle primordial dans cette conception alors que le concept total de l'idéologie se fonde, au contraire, sur une analyse des transformations structurelles de la pensée, transformation dont nous avons montré le caractère schizophrénique. H ne s'agit pas d'évaluer l'importance du « mensonge d'Etat » dans la vie politique — i l est notoire depuis Platon — mais d'établir si le mensonge politique assume un rôle primitif ou secondaire dans le processus d'idéologisation, autrement dit, si l a mystification orée la fausse conscience ou si elle en est un sous-produit. Le problème global du mensonge est un domaine immense ; i l dépasse de beaucoup les cadres de notre étude à laquelle les questions morales qu'il pose restent, entre autres, complètement étrangères. Mais, en dehors de son prolongement sociologique le mensonge possède aussi un prolongement psychiatrique dont nous venons d'entrevoir certains
Les conceptions dualistes de C L A U D E et M O N T A S S U T en France (106), et (354) et celles de K U R T H en Allemagne (273) sont celles qui cadrent le mieux avec l'hypothèse de départ du présent travail. (2) Cf. le point de vue excessif de W . R E I C H (399) et de ses élèves P A R R E L L (379) etc., et toute l'école « Sex-Pol » en Autriche et en Allemagne entre les deux guerres. (3) Cf. M E R L E A U - P O N T Y (330), p. 184 : « La psychanalyse découvre dans les fonctions que l'on croyait « purement corporelles » un mouvement dialectique » ; tout le chapitre V de l'ouvrage (Le corps comme être sexué) est centré sur ce thème.
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aspects. I l est conforme à l a méthodologie générale de l a présente étude de poser l a question si ces deux aspects peuvent mutuellement s'éclairer. Reprenons ici sommairement les deux observations contenues dans le travail c i t é de Cassirer : le cas des aphasiques « incapables de m e n t i r » (1). D'après notre interprétation, ces malades vivent dans u n univers trop dialectique, insuffisamment réifié et trop exclusivement temporalisant (2). C'est à ce titre qu'il est possible d'opposer la structure de leur univers à celle d u monde propre des schizophrènes. Il en résulte — en « première instance », s i l'on peut dire — que le mensonge est une fonction r é i û a n t e et spatialisante, puisque l'univers trop exclusivement temporel et insuffisamment réifié des aphasiques parait m a l s'en accommoder. Evidemment, les cas cités par Cassirer sont des observations isolées. Mais les enseignements de leur étude sont confirmés a contrario par celle de l a conscience subréaliste ; nous avons vu le m é c a n i s m e psychodynamique que certains auteurs découvrent à l a base d u mensonge hystérique. I l est caractéristique que l'affection qui constitue l'expression clinique pure d u mensonge hystérique soit en m ê m e temps u n c h a î n o n entre hystérie et schizophrénie, puisque les éléments de son tableau clinique font partie de l a période prodromique de l a schizophrénie (3). Il en résulte une conception générale de la phénoménologie du mensonge différente de celle que défend dans son passionnant petit livre, M . V . J a n k é l é v i t c h . M . J a n k é l é v i t c h semble (si nous avons bien compris sa pensée) découvrir u n élément temporalisant à l a base d u mensonge (4). Or, sur ce point l a psychopathologie tout comme l a psychologie sociale disent le contraire. C e sont, en effet, les affections subréalistes — et partant spatialisantes — qui paraissent favoriser le mensonge, de m ê m e que ce sont les périodes historiques à p r é p o n d é r a n c e spatiale (périodes « A » selon l a terminologie de V . Zoltowski) qui favorisent à l a fois les manifestations de l'agressivité collective et les formes sociales du mensonge. Tiidépendamment de toute considération de clinique psychiatrique ou de psychologie sociale, le c a r a c t è r e spatialisant et réifiant de l ' u n i vers du mensonge peut ê t r e établi p a r voie uniquement réfiexive. Que le mensonge réifie l'interlocuteur en le faisant passer de l a sphère de 1' « ê t r e » là celle de 1' « a v o i r » ( « je l'ai eu », dit le menteur), cela n'a pas besoin d'être longuement prouvé, pas plus que le c a r a c t è r e égocentrique (5) et dévalorisant d u mensonge (6). L e mensonge fait (1) Cf. C A S S I R E R (98) et plus haut, p. 237. (2) Cf. à ce propos (caractère trop temporalisant de l'univers aphasique) cette observation de B I N S W A N G E R (54), p. 606 : chez les aphasiques l'espace est toujours orienté selon leur corps, autrement dit les notions d'« avant » et d ' « après » ont ici une signification absolue comme dans le temps et non pas une signification relative comme dans l'espace. (3) L a pseudologie. Cf. la thèse de Sophie M E Y E R (362). (4) V I . J A N K É L É V I T C H (241), p. 21 «... pour appeler les choses par leur nom, je dirai d'abord que c'est le temps qui approvisionne les fabulateurs grâce aux richesses infiniment variées qu'il accumule. Le temps, d'abord, fait mentir en ceci qu'il est l'organe du démenti : le même, par la chronologie devient un autre, et puis un autre encore ; car c'est cela, devenir : être un autre que soi-même, être ce qu'on n'est pas, tantôt moins et tantôt plus ; par une sorte de continuation, d'altérité, le devenir fabrique des personnes inégales à ellesmêmes, dissemblables d'elles-mêmes, en même temps qu'il rend toute prédication synthétique ». (5) C'est cet égocentrisme du mensonge que dénonce implicitement la fameuse démonstration kantienne. (6) A l'appui de ces développements, cf. le livre de M . V . J A N K É L É V I T C H (241), p. 37 et passim) mais il nous semble que ces vues soient quelque peu

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partie d'un faux dialogue ; i l cristallise une fausse rencontre ; autant et plus que le fait hallucinatoire, i l est tributaire de ce « trouble de la communication s y m p a t h i q u e » dont parle E . Strauss i(l). Cette réification de l'interlocuteur marche de pair avec une auto-réiflcation d u menteur. Ceci p a r a î t moins évident : a priori, i l semble qu'il faille ê t r e très souple, t r è s « d i a l e c t i q u e » pour bien mentir. E t cependant, cette merveilleuse liberté et puissance d u menteur qu'admirait ironiquement Platon, est une fausse liberté et une illusion de puissance, tout comme celle qu'est censé c o n f é r e r le pouvoir magique ou comme le sentiment de toute-puissance de certains é t a t s schizophréniques. Il y a lieu de reprendre ici l a distinction terminologique que nous avons introduite à propos de l a traduction du terme « Verdimglichung » ; i l y a chosification et réification. L a chosification, c'est l'expérience d'autrui (ou de s o i - m ê m e dans les é t a t s p a r a n o ï d e s ) comme chose ; la réification, c'est u n ensemble existentiel qui comporte en dehors du p h é n o m è n e de l a chosification, une n é o s t r u c t u r a t i o n de toute la (manière d'exister dans le monde, avec d é c h é a n c e de la temporalisation et spatialisation corollaire. Ceci dit, nous pouvons constater que le m e n teur chosifie 1'mterlocuteur tout en se réifiant, car son mensonge l'oblige à quitter l a d u r é e pour se réfugier dans u n continuum de structure spatiale. C'est pour cette raison que nous avons pu qualifier le mensonge avec l'anonymographie de conduite subréaliste mineure. L'opinion de G . Durandin qui y voit une « technique a r c h a ï q u e d'origine conflictuelle» <2) corrobore ce point de vue. Dans son ouvrage sur l a schizophrénie, Berze parle de l a formation de séries accessoires à c ô t é de la série principale de la pensée dans le p h é n o m è n e hallucinatoire <3). Quelque chose d'analogue se passe dans le monde propre d u menteur. U n homme qui c o n f o r m é m e n t à la vérité, avoue avoir 45 ans, fixe du m ê m e coup, ne varietur, le fait qu'il a eu 44 ans u n a n auparavant et qu'il en comptera — sauf imprévu — 46 u n a n plus tard. I l se situe ainsi dans une d u r é e irréversible alors qu'en quittant le domaine d u vrai, le menteur ouvre la voie à une infinité de perspectives temporelles possibles qui montent à l'assaut du privilège axiologique du vrai ; ces perspectives se juxtaposent selon u n pattern spatial. Affirmer véridiquement que l'on possède 40 000 francs à son compte bancaire implique l'affirmation ne varietur qu'un traitement de 70 000 francs y a é t é versé et que trois traites de 10 000 francs chacune, ont é t é honorées (4). P r é t e n d r e , par contre, que l'on contradictoires avec ce que dit l'auteur sur les rapports du mensonge et de la temporalité. (1) « Sympathische Kommunikationsstôrung ». S T R A U S S parle uniquement du fait hallucinatoire. Cf. VI. J A N K É L É V I T C H (241), p. 32 qui incrimine dans le mensonge « une sympathie déviée et sans amour » et plus loin [ibid.> p. 40) constate « qu'il n'y a pas de communauté possible dans le mensonge ». C'est donc presque la même idée qui revient dans les deux contextes différents en principe. (2) Cf. G. D U R A N D I N (138), qui souligne en plus la relative rareté du mensonge utilitaire. (3) B E R Z E (51), p. 22 : « Bildung von Nebenreihen neben der Hauptreihe im Denken ». Cette fonction spatialisante qu'exprime le mot « neben » (juxtaposition non organisée) est, comme on le voit, commune au rationalisme morbide et au mensonge. (4) Evidemment, je peux dire véridiquement que j'ai 40 000 francs à mon compte et incriminer le versement imaginaire d'un traitement de 300 000 francs et i i débours consécutif, également imaginaire, de 260 000 francs. Je reste dans le vrai grâce à deux mensonges compensateurs Mais la difficulté n'est pas résolue pour autant, car je dois imaginer t à côté » de mon employeur réel, un employeur fictif et aussi le moment fictif de la dépense imaginaire. Tôt ou tard, le menteur doit sortir de la durée concrète et s'y juxtaposer spatialement (le « nebeneinander » des théoriciens allemands de la schizophrénie).

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LA RÉIFICATION

possède deux millions (au défi de l a vérité) présuppose une série d'antécédents factices qui (les instants de l a temporalité vraie é t a n t « r e m p l i s » par les faits) doit s'y justaposer spatialement. D e plus, l'absence d u « n e v a r i e t u r » confère à cette série de faux antécédents une structure d u type spatial. E n effet, le mensonge ne vise pas à revaloriser le passé en le situant dans une totalité historique plus large. I l modifie r é t r o a c t i v e m e n t l a facticité m ê m e des éléments d u passé en remontant le cours du temps avec une facilité que l'espace seul peut offrir. L a structure spatio-temporelle de l'univers d u mensonge est donc analogue à celle que décrit en psychopathologie Honorio Delgado et à laquelle nous avons fait référence plus haut (1). L e mensonge spatialise ; de son côté, l'existence spatiale avec ses possibilités de déplacement illimité dans toutes les directions facilite le mensonge. D e plus, l'espace favorise l'agressivité (2) ; inversement, l'agressivité spatialise et réifie (3). Or, entre mensonge et agressivité, il existe des interrelations évidentes ; dans l a psychologie des groupements sociaux en particulier, le comportement agressif m a r c h é à peu près systématiquement de pair avec une déformation semi-consciente de l a vérité concernant l'objet de l'agressivité. Nous arrivons donc à l a conclusion suivante : la conduite mensongère est une conduite réifiante, spatialisante dévalorisante et dédialectisante ; dans le mensonge « on ne sent pas... l'élan dialectique » (4). Mais, du moment que l'on considère l'univers de l'aliénation politique comme é t a n t de son c ô t é de structure spatialisante (schizoplirénique) et sous-dialectique, la question de l a place du mensonge politique dans la c h a î n e causale du processus d'idéologisation perd singulièrement de son importance. Disons en substance que si le mensonge politique comporte une action spatialisante et réifiante (5), la réification de la conscience sociale c r é e de son c ô t é le terrain nécessaire pour l'action efficace de la mystification volontaire. Ainsi l a libération à l a faveur des grandes émotions collectives des structures non dialectiques profondes de la psychologie des foules offre naturellement des chances pour la mystification volontaire dont l'action s'exerce dans le m ê m e sens. Rien ne prouve cependant l a primauté de la mystification conscience, dans cet e n c h a î n e m e n t causal. L'approche psychopathologique d u problème de l'idéologie apporte ainsi une présomption en faveur de son concept total. Une constatation analogue a p u être faite plus haut à propos d'un autre problème : celui de la place du « chaudron » dans l'univers de la fausse conscience. Dans leur article c i t é (6) Meyerson et Dambuyant s'appuient sur des exemples puisés dans l a vie du Palais, domaine par excellence des décisions utilitaires lucides. Leurs exemples, tirés de l a vie politique, paraissent également postuler une volonté de persuasion bien consciente. L à encore, l'analogie avec la pensée des schizophrènes peut servir de guide (7). Chez le malade mental, les éléments d u « c h a u d r o n » existent, ils ne s'y trouvent cependant certainement pas au niveau décisoire mais au niveau structurel. O n voit donc que toute comparaison entre idéologie et psychose n'a de sens que dans l'optique
(1) Cf. p. 73. (2) Cf. M I N K O W S K I (337). (3) Cf. S C H I L D E R (418), pp. 278-282. (4) V I . J A N K É L É V I T C H (241), p. 39.

(5) Nous rejoignons ici la thèse développée par J . M . D O M E N A C H dans son article sur le mensonge politique (132) qui cite d'ailleurs dans ce contexte notre contribution La Réification, parue quelque temps auparavant dans la même revue. (6) M E Y E R S O N et D A M B U Y A N T (332). Cf. plus haut, pp. 90 sq. (7) Cf. plus haut : caractère spatialisant et dissocié de l'univers du « chaudron ».

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de la conception totale de l'idéologie. Dans la mesure o ù u n tel parallélisme est valable, cette conception s'en trouve eUennuême validée. Il ressort d'autre part des considérations précédentes qu'il y a corrélation entre les notions de vérité, de structure dialectique (totalité c o n c r è t e ) et de structure valorisatrice. L a vérité est en quelque sorte naturellement dialectique ce qui n ' e m p ê c h e pas son exprès* sion sociale, l a vérité scientifique, d'être souvent tributaire de l'abstraction anti-dialectique légitime dans u n contexte social donné. D'autre part, o n ne peut pas dire que la vérité possède une certaine valeur ; elle est valeur, les dimensions, axiologique et dialectique sont i n s é p a r a bles de son essence. L'aphasique prisonnier d'un' univers trop cohérent, et partant, incapable de mentir, en constitue la preuve indirecte, tout comme l'analyse du mensonge hystérique tributaire de l'indifférenciation du vrai et d u faux dans u n monde d é s t r u c t u r é sans temporalisation véritable et de ce fait axiologiquement vide (1). L a vérité devient alors une pure facticité sans la dimension axiologique n é c e s saire pour imposer sa primauté ; l'hystérique ne ment pas parce qu'il y est pulsionnellement obligé mais parce qu'il n'a nulle raison de dire la vérité plutôt que de mentir. Ces enseignements de la phénoménologie de la conscience h y s t é rique ouvrent une voie d'abord pour la compréhension de la psychodynamique individuelle du m é c a n i s m e de l'idéologisation. Nous avons assisté i l y a peu de temps encore à u n phénomène remarquable : l'audience favorable réservée à des thèses absurdes par des publics évolués (2). Nous pouvons présumer que la structure du monde propre de l'homme en é t a t de réceptivité à l'égard des propagandes est semblable à celle de l'univers hystérique : u n monde propre déstructuré dans lequel la r é s i s t a n c e axiologique de la vérité s'étant effondrée, rien ne s'oppose à l'action des propagandes. Or, le processus d'idéologisation marche de pair avec une transformation axiologique profonde. Dans un monde dominé par un « s y s t è m e privilégié» à rayonnement puissant, la dialectique «-consist a n c e - p r é c a r i t é » subit u n processus de dissociation aboutissant d'un côté à la « v a l e u r » consistante mais non p r é c a i r e Ce « s a c r é s o c i a l » ) , et de l'autre à des « valeurs » de pure p r é c a r i t é (la notion de valeur servante, Dienstwert) (3). Les facticités non valorisées par la proxim i t é axiologique du système privilégié, n ' a c c è d e n t pas au rang de vérités vécues en tant que telles ; des pseudo-faits y accèdent, par contre, g r â c e à une valorisation hétéronomique. L'analogie avec la clinique — celles des é t a t s hystériques en premier lieu — s'impose ; cette analogie n'explique pas l'élément décisoire de la mystification politique (il n'a g u è r e besoin d'être expliqué) ; mais elle éclaire le problème autrement important, du m é c a n i s m e de son acceptation. H a p p a r a î t une fois de plus que la mystification n'est efficace que sur u n terrain p r é p a r é par une polarisation des valeurs d'une société donnée (le « d é p l a c e m e n t d u s a c r é » dont parle J . Monnerot). Elle est épiphénomène d u processus d'idéologisation plutôt que son agent causal. L a « c r i s e de l a v é r i t é » qu'elle traduit est inséparable d'une
(1) Ces développements sont fondés sur les conceptions de L . K L A G E S et de P. C. R A C A M I E R , interprétées de façon personnelle. Il y en a d'autres, notamment en ce qui concerne le caractère pulsionnel du mensonge hystérique. Le choix est ici fonction d'un critère de cohérence. D'autre part, ce chapitre postule dans son ensemble la théorie de la parenté hystérie-schizophrénie telle qu'elle a été soutenue par C L A U D E (105), P A V L O V et d'autres. (2) E n citant comme exemples le procès des Rosenberg et celui des « blouses blanches » nous espérons — peut-être en vain — échapper au reproche de partialité. (3) Polarisation axiologique décrite dans la schizophrénie par STORCH (435), p. 68. Cf. notre contribution (172), p. 277.

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crise des valeurs qui est enfinde compte une crise de la dialectique Cl). L'idéologisation est donc fonction de modifications structurelles profondes de la prise de conscience sociale et non point de l'action superficielle des techniques de persuasion. Notre position socio-psychiatrique du problème de l'idéologie rejoint ainsi celle des psychologues sociaux (2) qui, en niant la toute-puissance du «tvlol des foules», confirment de leur côté la conception totale de l'idéologie.
(1) L'efficacité de la mystification hitlérienne est inexplicable sans l'extraordinaire crise des valeurs que connut l'Allemagne après la première guerre mondiale. Cette crise des valeurs est reflétée par de nombreuses œuvres — et non des moindres — de la littérature de ce temps ; citons à tout hasard Berlin, Alexanderplatz, de D Ô B L I N ; Fabian, d'Erich K A S T N E R et même Y Affaire Maurizius, de W A S S E R M A N N . Il est probable que l'extrême « précarisation » des valeurs (de toutes les valeurs) sous l'inflation a suscité ultérieurement comme réaction une tendance à se réfugier dans le culte d'une « valeur » uniquement consistante, d'où perméabilité à la pire des propagandes d'un peuple de haut niveau culturel. (2) Cf. K L I N E B E R G (259), p. 367. L a propagande ne saurait réussir « que dans certaines conditions et dans un état de réceptivité préexistante ». Cette réceptivité préexistante consiste, d'après ce que nous venons de dire, en un état analogue à la pseudologie ; dévalorisation par réification de la conscience.

CHAPITRE III

L E D R A M E D I A L E C T I Q U E D E L'ALIÉNATION : (La schizophrénie) «H se peut que l'on admette aujourd'hui l'existence » de trop de symptômes primaires ; on parviendra peut» être un jour à en ramener deux ou plusieurs (voire même » tous) à un symptôme primaire unique actuellement » inconnu. » (Berze (5.1), p. 20.)

Objet d'un intérêt accru depuis quelque temps, la schizophrénie occupe une place privilégiée parmi les maladies mentales. Pour Bleuler, c'est « une des énigmes majeures et des plus angoissantes de l'Humanité » (1) ; pour Berze, « une grande expérience de la nature » ; H . E y la considère comme « l'expérience la plus authentique de l'homme étranger aux autres hommes » ; selon C. Schneider, elle serait l'expression d'une constante de la nature humaine que la maladie met en évidence en l'isolant de son contexte. L a notion de schizophrénisation souligne son importance en philosophie culturelle. C'est l'une des rares entités de la nosologie où le débat de l'organogenèse et de la psychogenèse demeure ouvert, et ce fait constitue peutêtre une dimension de sa signification philosophique. Il semble, en effet, que l'atteinte schizophrénique se situe au niveau même de l'insertion du psychique dans l'organisme — à la jonction du corps et de l'âme, comme diraient les Anciens — dans cet ordre d'idées, l'existence de la schizophrénie offre peut-être autant de solutions au philosophe qu'elle pose de problèmes au clinicien. Rien n'est plus frappant d'autre part que la constatation que l'existence même d'une entité de cette importance — et son. unité en tout cas — aient pu être mises en question. Ainsi Garcia Badaracco constate que « dans le grand groupe de ce qu'on appelle cliniquement schizophrénie, on ne trouve pas d'éléments pathogéniques constants sur lesquels la notion d'entité nosologique puisse s'appuyer» (2). C'est dans le même esprit que beaucoup de théoriciens (Kretschmer entre autres) aiment
(1) BLEULER (65 bis), p. 281.

(2) Garcia B A D A R A C C O , dans Y Encyclopédie,

p. 13.

12

170

LA

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parler de « schizophrénies ». E n qualifiant la schizophrénie (conjointement avec la psychasthénie au demeurant) de « mythe pathologique et métapsychopathologique », M. Leconte (1) occupe sans doute la position extrême dans ce sens. Or — dit MiïllerSuur — « malgré les schizophrénies on continue à parler de schizophrénie » ; cet auteur y verrait volontiers un problème métaphysique. Nous nous efforcerons de prouver que le problème soi-disant métaphysique de l'unité de la schizophrénie est en réalité un problème sociologique proche de celui de la sociologie de la connaissance. ïl en est de même de bien d'autres problèmes « métaphysiques ». Notre position à l'égard du problème général de l'aliénation nous a conduit à considérer l'atteinte schizophrénique comme une forme individuelle de fausse conscience, la néostructuration délirante étant de son côté une forme individuelle d'idéologie. C'est donc une forme d'existence anti-dialectique à la fois en tant que conscience, en tant que structure d'insertion dans le monde, en tant que logique enfin. Elle se manifeste sur le plan existentiel par la déchéance de la dialectique Sujet-Objet (MoiMonde). Le Moi qui n'agit plus dialectiquement sur son univers en est comme écrasé ; le « Monde » (en réalité la Société) apparaît alors comme une puissance surnaturelle qui revêt dans certaines observations (2) un aspect religieux ou plus exactement numineux. Sur le plan logique, la réification se traduit par l'apparition d'une logique anti-dialectique caractérisée, comme nous l'avons montré ailleurs (3), par la prévalence du principe identificatif, principe anti-dialectique, corollaire de spatialisation et et de dévalorisation. A partir de cette hypothèse de travail initiale — dont i l convient de souligner une fois de plus l'origine sociologique — nous essayerons de « déduire » les principaux symptômes et les principales théories explicatives de la schizophrénie. H . Muller-Suur s'inscrit en faux contre toute tentative de cet ordre : « ces différents aspects des expériences schizophréniques qui sont des données (Sachverhalte) empiriquement certaines en tant que telles, se laissent difficilement réduire à un dénominateur commun; quant à les déduire les uns des autres, voire à les ramener à un seul, i l ne faut pas y songer» (4). Référence précieuse puisqu'elle constitue une définition exacte — encore que négative — du but même de notre étude : montrer qu'un certain nombre de symptômes classiques de la schizophrénie sont effectivement déductibles de l'hypothèse d'une structure anti-dialectique de la conscience et de l'existence, de même qu'un certain nombre de théories explicatives reflètent l'existence d'une telle structure. C'est donc une méthode phénoménologique dans le sens personComme par exemple dans le cas S. U R B A N de B I N S W A N G E R (62). W I N K L E R qui est l'un des auteurs qui insistent le plus sur l'importance de la dialectique «Sujet-Objet » dans la schizophrénie [ W I N K L E R (472), p. 202 ; cf. aussi B A L K E N (27), passim] parle de façon caractéristique d'anachorèse du Moi (Ich(2) (1) M . L E C O N T E (293).

^r^C^nos
(4)

MÛLLER-SUUR

deux publications (171), (363), p. 11.

1946

et

(191),

1948.

LE

D R A M E DE

L'ALIÉNATION

171

nel que Minkowski donne à ce terme (1), mais une méthode phénoménologique que l'utilisation marxiste du concept d'aliénation place nécessairement dans une optique sociologisante. Il en résulte des avantages méthodologiques. E n schématisant on découvre trois ordres d'éléments dans la symptômatologie : d'une maladie : a) éléments dus à la spécificité nosologique ; b) éléments tributaires de la spécificité personnelle — les symptômes tertiaires de Schneider — et c) éléments relevant de l'action thérapeutique. L a cure analytique — comme toute thérapie pratiquée à bon escient — s'adresse aux éléments individuels (il n'y a de science que du général mais i l n'y a de vrai traitement qu'individuel), ce qui explique le fait que malgré des succès thérapeutiques, la psychanalyse n'a pas encore donné une théorie cohérente de la schizophrénie ; la situation de la Daseinsanalyse est presque à l'opposé. Dans les observations de M . A. Sechehaye — dans celles de G. Pankow avec plus de netteté encore — on distingue sans peine les éléments individuels, points d'impact de l'action thérapeutique, des éléments généraux : une dialectique espace-temps chez Mme Gisèle Pankow ; une dialectique réification-déréification chez Sechehaye. Ce dualisme d'éléments formels et de contenu constitue un écueil ; Pantinosologisme en est sans doute l'expression. Exploiter le parallélisme socio-psychiatrique dans le sens particulier d'une étude sociologique et psychiatrique parallèle des conditions de la pensée dialectique, peut constituer un biais valable pour tourner cette difficulté. E n effet, l'existence collective efface les différences individuelles. Dès lors, l'étude sociologique des contenus de conscience subréalistes (la phénoménologie de la fausse conscience) apparaît par rapport à la psycho-pathologie individuelle comme un aspect de Y è-oxrj et peut offrir des indications utiles dans la détermination du trouble fondamental. Nous avons signalé plus haut que dans un sens la fausse conscience représente une forme de schizophrénie plus pure que la schizophrénie clinique, et ceci à cause précisément de l'élimination du facteur individuel non conceptualisable ; certains rapports simplement empiriques à l'échelle clinique tels que les relations existant entre la structure de la dialectique Moi-Monde et la temporalisation, acquièrent à l'échelle sociologique une cohérence plus évidente. Le problème métaphysique que Muller-Suur (2) perçoit derrière l'existence de la schizophrénie, descend alors des nuages pour devenir un problème de sociologie de la connaissance (ce
(1) Cf. M I N K O W S K I (347) ; L A C A N (274), p. 133 (note), souligne les différences entre la méthode phénoménologique selon H U S S E R L et selon M I N K O W S K I . N O U S utilisons au cours de cette étude ce terme dans le sens de M I N K O W S K I sans chercher à approfondir la question de ses rapports avec la pensée de H U S S E R L . (2) M U L L E R - S U U R (363), p. 19, utilise le terme « der Wahnsinn als metaphysischer Faktor des Schizophrenieproblems ? » (avec point d'interrogation cependant). Il doit y avoir, dit M U L L E R - S U U R , un noyau (ein Kern) qui fait que « malgré l'existence des schizophrénies on continue à parler de schizophrénie ». Notre but est de montrer que ce noyau existe ; c'est le fait réificationnel. Dès lors, le problème métaphysique posé devient un problème de sociologie, un peu comme celui de l'espace et du temps dans l'optique du sociologisme durkheimien.

172

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RÉIFICATION

n'est pas la première fois que cela arrive dans l'histoire des idées) ; celui des conditions de la pensée dialectique, commun à la science des idéologies et aux recherches concernant la structure de la conscience schizophrénique. Notons enfin que MullerSuur parle de conscience ou d'existence schizophrénique (1). Or, pour un marxiste l'unité dialectique des deux est condition de leurs analogies de structure et si l'existence schizophrénique est caractérisée par une dédialectisation des rapports du Moi et du Monde, alors que la conscience schizophrénique opère en vertu d'une logique pathologique anti-dialectique, ce n'est pas l'effet d'un hasard ou d'une harmonie pré-établie, mais l'expression d'une loi : « c'est l'être social de l'homme qui détermine sa conscience », dit Marx. — Trouble fondamental et symptôme primaire. L'ensemble du problème dépend de celui du « trouble fondamental ». Le mot Grundstôrung comporte, comme la plupart des termes psychiatriques allemands, plusieurs traductions possibles : l'expression « trouble fondamental » est peut-être préférable à « trouble générateur », car elle n'annonce nulle ambition de pathogénie. Certains l'utilisent à tort, comme synonyme de symptôme primaire (2) . Berze (3) a très clairement posé le problème de leur différence. Les symptômes psychotiques primaires sont constatables de façon directe et ne diffèrent des symptômes secondaires que par le fait qu'il n'est pas possible de les ramener à d'autres données. Le « trouble fondamental », par contre, n'est point démontrable phénoménologiquement (4), mais on peut à partir de l'ensemble des symptômes primaires tirer des conclusions le concernant et ceci, Berze le souligne expressément, par voie de raisonnement analogique. Une psychose peut comporter de nombreux symptômes primaires ayant pour base commune une seule et unique Grundstôrung. Ce dernier n'a donc rien de commun avec une sorte de symptôme cardinal. E n effet, dit Berze, « la manière dont se constitue la symptômatologie d'une psychose ne dépend jamais exclusivement de la nature du trouble fondamental : la structure psychologique générale du malade joue un rôle constant et ceci particulièrement lorsque le trouble fondamental est peu prononcé. L ' i n tensité d'un symptôme primaire dépend également dans une très large mesure de la constitution psychique du malade ; c'est grâce à l'influence de ce facteur que tel symptôme primaire domine le tableau clinique dans certains cas alors qu'un symptôme différent est dominant dans d'autres. De plus, les données de la structure psychique « normale » peuvent modifier qualitativement celle des symptômes p r i (1) M Û L L E R - S T J U R (363), p. 11. (2) Cf. par exemple l'ouvrage espagnol, G O A S (82), p. 150. (3) B E R Z E (51), pp. 4-5.

d'ailleurs excellent, de

CABALEIRO-

(4) « Phénoménologique » ici, dans le sens psychiatrique traditionnel, sans rapport avec H U S S E R L . Dans ce qui suit, nous résumons le point de vue de B E R Z E , mais comme notre traduction est un peu libre, sans guillemets.

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maires au point de les rendre méconnaissables» (1). Nous montrerons plus loin que le concept de réification en psychopathologie répond à cette définition que donne Berze du trouble fondamental. Quant à l'hypothèse qui considère les troubles primaires comme des manifestations somatiques et les troubles secondaires comme des manifestations psychiques, elle n'a reçu jusqu'ici nulle confirmation expérimentale. Le terme de réification a été utilisé en psychiatrie, à notre connaissance, pour la première fois par S. Schneider, qui parle d'une « réification des états de notre Moi dans des objets extérieurs » (Verdinglichung der Zustànde misères Ichs in Aussenobjekten) (2), et ceci dans un sens très proche des conceptions de Wyrsch. Schneider a pu avoir lu Histoire et Conscience de Classe ; mais c'est peu probable. Quoi qu'il en soit, l'univers de» la réification chez Lukàcs constitue un tout cohérent qui correspond à un aspect précis de la théorie générale de l'aliénation, ce qui n'est pas le cas dans le travail cité. Il est curieux de constater cependant que, reprenant l'idée de V. Domarus, Berze et Schneider soulignent la prépondérance de la fonction identificative chez les schizophrènes ; cette conception — qui est en somme celle d'une logique morbide non dialectique — est centrale dans les recherches plus récentes de Silvano Arieti. — Les travaux d*Arieti. Assez peu connu encore en France, S. Arieti est considéré aux Etats-Unis comme un théoricien de premier plan du problème de la schizophrénie. I l est proche des auteurs de la collection Kasanin (3), de Goldstein notamment, dont i l fait sienne l'hypothèse du caractère trop concret de la pensée des schizophrènes. Arieti subit l'influence psychanalytique mais sans orthodoxie ; i l cite souvent Piaget (qu'il ne semble pas connaître à fond) ; enfin, la logique qu'il signale chez les schizophrènes est essentiellement une logique réifiée, anti-dialectique. C'est donc la logique de la fausse conscience telle que nous l'avons entrevue plus haut. — La loi de von Domarus-Vigotsky. Arieti se réfère à von Domarus qui, dans une courte publication parue en 1925 (4) semble bien avoir utilisé le premier le principe de l'identification épistémologique dans l'analyse structurelle de la pensée schizophrénique et ceci dans un sens très proche des conceptions de Meyerson. Domarus distingue quatre fonctions : schématisation, analogisation, causalisation et iden(2) S C H N E I D E R , cité par B E R Z E (51), p. 50. (3) Cet ouvrage porte comme titre Language and thought in schizophrenia et contient avec une introduction de J. S. K A S A N I N , des contributions de SULLIVAN, GOLDSTEIN, R U S et A N G Y A L . N O U S (1) J. BERZE (5), pp. 4-5.

le désignons comme « collection Kasanin » pour des raisons de commodité ; les études utilisées pour la rédaction de cette thèse figurent en bibliographie. (4) V O N D O M A R U S (129 et 130). A R I E T I parle de loi de von Domarus. L'expression t loi de von Domarus-Vigotsky » nous semble plus juste.

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tifîcation ; ces fonctions existeraient chez les schizophrènes comme chez les normaux sans que Ton puisse déterminer une ligne de séparation précise. I l ressort cependant de l'exemple clinique qu'il s'agit bien d'une prépondérance de la fonction identificative par rapport à la fonction structurante. Dans un travail plus récent (1), von Domarus a développé cette idée. Un de ses malades croit que : « Jésus = boîte à cigares = sexe, car chacun est « entouré » : Jésus de l'auréole la boîte à cigares d'une bande, le sexe enfin par le corps féminin. La nature de l'objet entouré et celle de l a substance entourante n'entrent pas en ligne de compte. Selon Vigotskv. « le logicien accepte l'identité lorsqu'elle est basée sur l'identité des sujets ; le paralogicien lorsqu'elle est basée sur l'identité des prédicats ». Roheim de son côté sianale « une forte tendance à identifier avec d'autres personnes ou les objets de l'entourage» (2), mais le terme « identification » est employé i c i dans son sens psychanalytique. L a question des rapports existant entre l'identification épistémologique et l'identification psychanalytique ne semble pas avoir été posée avec netteté jusqu'ici ; sa solution pourrait offrir une bonne voie d'accès à l'énigme de la schizophrénie. Le fait que ces deux formes de l'identification coexistent chez les schizophrènes constitue cependant, à l u i seul, une donnée expérimentale valable (3). Là encore la schizophrénie apparaît comme une « grande expérience de la Nature ». De plus, le double aspect de l'identification (4) constitue sans doute un nœud de convergence entre le marxisme et la psychanalyse. L'exemple suivant est donné par Arieti. U n homme normal raisonne selon le syllogisme suivant : « Toute personne née sur le territoire des U.S.A. est citoyen américain ; John Doe est né aux Etats-Unis : donc J . D. est citoyen américain ». Nous avons là le syllogisme classique de la logique aristotélicienne. U n schizophrène raisonne selon le modèle suivant : « Le Président des Etats-Unis doit être Américain de naissance (exact), John Doe est Américain de naissance, donc John Doe est Président des Etats-Unis (5). Nous avons là le modèle de ce qu'Arieti appelle
(1) V O N D O M A R U S (129), collection Kasanin, p. 113. (2) R O H E I M (405), p. 101 « patients frequently identifies himself with his own persecutors ». (3) L'étude de la fausse conscience comporte un enseignement analogue : coexistence de deux phénomènes l'un d'ordre affectif et l'autre d'ordre logique, c'est-à-dire l'identification avec le chef [ F R E U D (116), passim] et la logique anti-dialectique des fausses identités. (4) C'est-à-dire identification comme noyau d'une logique anti-dialectique dans le marxisme et identification comme facteur formateur de la personnalité chez les psychanalystes. Mais cette constatation pose un problème sans prétendre le résoudre. (5) Cet exemple peut être interprété comme la manifestation d'une forme particulière de dédialectisation ; une défaillance de la dialectique du possible et de l'impossible analogue à celle que signale T O S Q U E L L E S (448). Entre a John Doe, président possible des Etats-Unis » et « John Doe président réel », la transition est effacée. Le schizophrène ne comprend pas le privilège axioloique de l'être par rapport au non-être (la « partialité de l'être » dont parle -E S E N N E ) , tout comme l'hystérique ne comprend pas le privilège du vrai par rapport au faux (le thème de la pseudologie).

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le syllogisme paléologique, tributaire de la loi de von DomarusVigotsky. E n vertu d'un raisonnement analogue, un malade « identifie » son père et le médecin (deux personnes dépositaires d'autorité) (1) ; une autre considère toutes les malades comme étant réellement ses sœurs (2). Ces « identifications» possèdent naturellement une dimension psychanalytique, mais les deux optiques peuvent se compléter. Parfois les principes de von DomarusVigotsky trouvent une application partielle : dans ces cas l'identité des prédicats se traduit par une identité partielle des sujets ; un homme avec des qualités de cheval est visualisé sous les traits d'un centaure. Chacun connaît la fréquence de ces condensations et distorsions dans les dessins des schizophrènes. Un autiste schizoïde (non délirant) a eu autrefois des complications sentimentales avec une blonde nommée Lilian : pour l u i désormais toute blonde = Lilian. L a validité de ce principe s'étendrait enfin - la mentalité primitive (il n'est pas lieu d'exaà miner i c i la validité de cette hypothèse ou la question de ses rapports avec la l o i de participation), de même qu'aux rêves, autre point de convergence avec le freudisme. « Du point de vue formel tout le symbolisme freudien est basé sur le principe de von Domarus» (3). Le rêve étant atemporel et dans un sens spatialisant et anti-dialectique (4), comporte donc une désinsertion de la praxis : « rêver, c'est se désintéresser », dit Bergson. La prépondérance des structures logiques identificatives antidialectiques entre ainsi de façon cohérente dans ce contexte (5). Chez les malades profondément régresses « non seulement les idées susceptibles de s'associer par similarité, mais également celles associées par contiguïté, sont non plus associées maïs paléologiquement identifiées» (6). U n hébéphrène interrogé sur la personne du premier président des Etats-Unis, répond « c'est la Maison Blanche ». Dans certains cas, enfin, les progrès de la tendance identificative aidant, le mot en arrive à représenter des contextes de plus en plus larges, et ceci au point que le langage appauvri se réduit à un petit nombre d'expressions stéréotypées. Selon Sullivan, la stéréotypie verbale serait essentiellement « une concentration peu pratique de significations dans PexpresA R I E T I (14), p. 327. A R I E T I (11), p. 293. (3) A R I E T I (14), p. 328. « The same principle of von D O M A R U S is applied in dreams. F R E U D has demonstrated that a person or object A , having a certain (1) (2)

characteristic of B , may appear in the dream as being B or a composite of A and N. In the first case there is identification ; in the second, composition. Tfie whole field of Freudian symbolism is based, from a formai point of view on von Domarus prihciple. » (Passage souligné par nous.) (4) M A Y E R - G R O S S (cité par F I S C H E R ) (158), p. 245, voit dans ce balancement spatio-temporel une loi. (5) Les analogies entre schizophrénie et rêve sont classiques. J U N G (247) a dit qu'il suffit de laisser un homme rêvant se promener et agir comme s'il était réveillé pour avoir le tableau de la démence précoce. G . S C H N E I D E R (422) voit des analogies surtout avec la pensée de l'homme en train de s'endormir ou avec la « pensée fatiguée » (Miidigkeitsdenken). Quoi qu'il en soit, il est évident que ces diverses théories ne sont pas contradictoires avec notre interprétation de la schizophrénie comme conscience anti-dialectique ; elles la confirment plutôt.
(6) ARIETI (12), p. 260.

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sion » (1). C'est donc un aspect de la réification du langage dont on retrouve l'analogon dans le « langage de la politique » étudiée notamment par Laswell (2). Telles sont les grandes lignes de la conception de S. Arieti. Il a mis en évidence dans l a logique des schizophrènes un élément anti-dialectique : l'identification égocentrique. E n effet fonder l'identification sur l'identité des prédicats c'est identifier de façon égocentrique. Nous avons essayé de mettre en évidence le même phénomène dans la structure logique des idéologies. Dans ce sens, i l est permis de dire que de façon générale l'idéologie est tributaire d'une paléologique collective. — La conception de G. Pankow. Le travail de G. Pankow (3) représente une synthèse des points de vue phénoménologique et psychanalytique, synthèse qui sous cette forme répond pratiquement aux exigences d'une « phénoménologie dynamique» telle que la définit Winkler (4). L'acte thérapeutique consiste i c i essentiellement en une reconstruction de la totalité concrète de la personne, marchant de pair avec l a temporalisation thérapeutique d'une existence prisonnière de la pure spatialité. Cet ensemble dynamique a pour corollaire une prise de conscience de la sexualité ; c'est en entrant dans une existence structurée et temporalisée (dialectique) que ces deux malades deviennent réellement des femmes. L a convergence avec les thèmes de la réification sexuelle est évidente ; pour Caruso, la pathologie sexuelle est essentiellement réification ; pour Pankow, l a sexualité normale est dialectiquement à la fois instrument et fruit de l a déréification temporalisante. Ce travail (tout comme auparavant celui de Szondi) reflète un aspect des potentialités dialectiques des conceptions analytiques. Dans cette optique l'acte thérapeutique du psychanalyste apparaît comme une véritable désaliénation (dialectisation) dans le sens marxiste du terme. Une malade « reconnaît spontanément le caractère spatialisant de sa saisie du monde» (5). L'essentiel de l'effort de l'analyste consiste à « réunifier le dynamisme du corps de telle manière que ce corps, se saisissant comme désir, retrouve son image et entre dans le domaine du temps» (6). Suzanne croit que son corps est divisé en deux parties (partie gauche communiste, partie droite catholique) ; de même qu'il n'y a qu'une simple coexistence sans lien organique entre ces deux parties, de même le monde propre de la malade est divisé en « parties sans lien entre elles » (7). Le traitement consiste dès lors essen(1) H . St. S U L L I V A N (438), cité par A R I E T I . (2) Cf. L A S S W E L L (287) ; S T U A R T - C H A S E (101). (3) G . P A N K O W (376).

de J A S P E R S , K . S C H N E I D E R , G R U H L E et même [ibid., p. 195), de B I N S W A N G B E ; cf. aussi L A N T E R I - L A U R A (286). (5) P A N K O W (376), p. 19. (6) P A N K O W (376), p. 17. (7) PÀWKOW (376), p. 19.

(4) Cf. W I N K L E R (471), p. 194, qui qualifie de t phénoménologie statique », « phénoménologie de l'être fixé » (Phénoménologie des Gewordenen) la méthode

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tiellement à « dialectiser » (le terme est nôtre) ce monde morcelé ; la temporalisation thérapeutique, contemporaine d'une prise de conscience de la sexualité, semble être dialectiquement à la fois l'instrument et le résultat de cet effort. E n effet, l a structuration du corps propre, c'est-à-dire la reconnaissance des liens d'interaction entre les parties spatialement juxtaposées à l'origine, présuppose un degré relativement avancé de la formation de la notion du temps ; la relation réciproque des parties n'étant autre chose que « le passage d'une représentation concrète à une autre représentation concrète, passage qui n'est pas autre chose que le temps lui-même. Comme la malade est incapable de reconnaître cette relation réciproque entre les parties, la notion de temps ne peut pas s'élaborer et la malade entre dans une autre étape de la dissociation » (1). Après six mois d'analyse, Suzanne parviendra à « situer sa féminité dans le temps de son histoire » ; l'introduction du temps ne tardera pas à compléter « la situation œdipienne aliénée dans l'espace pour lui donner son ouverture vraie dans le temps » (2). Tout cela est caractéristique à souhait. On a là l'exemple d'un travail qui insère les données minkowskiennes (3) concernant la structure spatio-temporelle de la conscience schizophrénique dans une optique de psychothérapie active et cette « phénoménologie dynamique » est de nature à satisfaire entièrement l'exigence marxiste. Ajoutons que Pankow se réfère à Matussek, auteur assez éloigné du freudisme (4), mais dont l a conception de la perception délirante comporte des éléments réificationnels comme nous le montrerons plus loin. — Daseinsanalyse et Marxisme. Il ne saurait être question de résumer en quelques pages une œuvre de cette importance. Nous pouvons essayer d'en dégager quelques éléments essentiels pour notre sujet. a) La Daseinsanalyse (5) est souvent (plus souvent que l'on ne serait tenté de le croire), une analyse concrète des conditions sociales de la maladie mentale. Le fait pour l a malade S. U r ban (6) d'être juive — socialement et non pas racialement juive — joue un rôle pathogène concret, et ceci notamment par le biais de sa conception traditionaliste de la famille qui s'intègre mal dans le style de vie autrement moderne de cette femme cultivée. U n autre malade (J. Ziind) voudrait — sous l'influence
(1) P A N K O W (376), p. 19. L'analogie avec la pensée de P I A G E T est frappante. (2) P A N K O W (376), p. 45. (3) Il est curieux cependant que dans l'édition française de ce travail, le nom de MINKOWSKI ne soit pas cité. (4) Cf. M A T U S S E K (324), publié à l'occasion du centenaire de F R E U D . (5) Pour justifier la conservation du terme allemand, nous invoquons l'autorité de BINSWANGER qui est sceptique pour les différentes traductions. Pour cette même raison, on conserve le mot Dasein; la traduction par « présence » ( J . V E R D E A U X ) est très sujette à critique. Par contre, il est impossible d'éviter la traduction de « daseinsanalytisch » par analytico-existcntiel seul moyen pour éviter une paraphrase. Cf. BINSWANGER (57). (6) BINSWANGER (62). Cf. notre compte-rendu dans Y Année Sociologique. (169 bis).

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d'échecs sociaux bien réels — renverser le cours du temps (1), ce qui aboutit à une véritable réification du Dasein et en fin de compte à son écrasement par le monde (2). Il est intéressant de signaler la situation paradoxale de la Daseinsanalyse qui ne se réclame nullement du matérialisme historique tout en préconisant des explications sociologiques concrètes, par rapport aux psychiatres pavloviens qui se réclament, eux, du marxisme, mais chez qui l'analyse sociologique de l'insertion du malade dans le monde ne dépasse pratiquement jamais le stade des généralités. b) La catégorie de la totalité joue un rôle primordial dans les analyses de l'Ecole de Binswanger. Ce dernier souligne l u i même les analogies de sa pensée avec celle de Goldstein (3) et celle de v. Weizsâcker (4) ; de son côté Conrad qualifie l'analyse existentielle de « Gestaltanalyse des Daseins » (5). Dans la première partie de la présente étude nous avons souligné les liens qui unissent la dialectique de la totalité au sociologisme marxiste appelé — assez improprement — matérialisme historique. L a structure de la pensée, binswangerienne confirme l'existence de ces liens. Dans les analyses cliniques de l'Ecole de Binswanger, nous trouvons comme éléments communs : c) La notion d'une déchéance de la dialectique Sujet-Objet (Moi-Monde) autrement dit de la praxis. L'identification sujetobjet qu'évoque entre autres Roheim (6) est un aspect de cette dégradation ; c'est une technique pour esquiver la rencontre ; une attitude de défaite et — comme toute attitude anti-dialectique — une perte de liberté (7). Winkler, de son côté, souligne l'importance de ce que l'on pourrait qualifier de crise de la dialectique des relations Sujet-Objet (8) ; les quatre mécanismes de défense qu'il distingue : inversion, renversement Sujetde renverser le temps [S. renversement du cours du temps possède la signification d'un renversement existentiel (existentielle Umkehr) ; un renversement du sens (le mot français est plus significatif que « Sinn ») de la vie (« Verkehrung des Sinnes des Lebens ») (ibid.). Dans l'interprétation analytique qu'il donne de Lewis C A R R O L L et de son œuvre, S C H I L D E R signale que le temps parfois s'arrête et parfois se met à aller en sens inverse. (2) L'analyse des origines sociales de la temporalisation pathologique de J. Z Û N D n'est qu'un des nombreux aspects de ce que nous appelons le « sociologisme honteux » de l'analyse existentielle. Dans le « cas Mary » [(63) et plus loin, p. 199] la malade vit dans deux univers à temporalisation différente ; ces deux univers correspondent à deux existences sociales différentes que la malade n'a pas réussi à synchroniser. Cf. aussi le « cas Erika » de Boss (74) et p. 133. Une position dialectique conséquente des problèmes a conduit ainsi l'analyse existentielle vers un sociologisme très proche du marxisme ; inversement sa position de départ anti-dialectique condamne le pavlovisme a scotomiser le composant social concret du fait psychopathologique. (5) C O N R A D (114), p. 505. (6) R O H E I M (405), p. 210. (7) L'identification avec l'ennemi est la pire forme de la dépersonnalisation [cf. Cl. T H O M S O N (446)], c'est la perte de la liberté d'être soi-même. (8) W I N K L E R (472) ; l'expression « dialectique » est nôtre, mais il ne s'agit guère d'autre chose chez W I N K L E R .
(3) (4) B I N S W A N G E R (64), p. Cf. B I N S W A N G E R (64), 219. p. 218.

(1) B I N S W A N G E R (GO), p. 31 ; la même volonté U R B A N (62), p. 31, éd. française]. Pour J . Z Û N D , le

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Objet (1), mythisation du Moi et anachorèse du Moi assortissent essentiellement à une psychologie réifiée, le phénomène de Tanachorèse en premier lieu. On n'est « Soi » (Selbst) qu'en rapport dialectique-axiologique avec le Mitwelt ; la personnalité est une conquête dialectique. I l faut « former humainement les circonstances », dit de son côté Marx. d) La description de phénomènes de réification authentiques, corollaires de la dégradation de la dialectique Sujet-Objet. Cette réification comporte — chez Binswanger tout comme dans Histoire et Conscience de Classe — deux aspects : perte de liberté avec chosification du Dasein : c'est le chemin de Jurg Zûnd du « Moi libre à l'objet esclave » (aus freien Selbst zum unfreien Objekt (2) et écrasement du Dasein par une puissance étrangère au Moi (3) ; le « Terrifiant » (Das Schreckliche) de Suzanne Urban. Contre cet état de détresse le Moi réagit parfois au moyen de véritables techniques magiques (4) dont l'existence constitue un autre nœud de convergence avec la psychanalyse. e) La Mondanisation. L a traduction du terme « Verweltlichung » pose certains problèmes. Binswanger en donne plusieurs définitions qui ne sont pas tout à fait superposables : « retraite progressive de la liberté du Moi et son écrasement par les nécessités ou processus intramondains » (5) ; « Le fait d'être aspiré par le monde» (6). Dans le cas Suzanne Urban, enfin, la généralité du phénomène est soulignée dans ses rapports avec une logique passionnelle < partout où le Dasein s'aliène dans un < projet exclusif du monde, fut-il sous la forme d'une passion débordante comportant par conséquent une limitation momentanée de sa liberté, on assiste au spectacle de sa « mondanisation illimitée » (7) E n somme, la question de la mondanisation est en
(1) Cf. W I N K L E R (472), pp. 199-200 ; cette inversion sujet-objet doit, dans l'esprit de W . Th. W I N K L E R se substituer à la notion de projection. Cf. chez W Y R S C H (476), p. 30, une critique analogue de la notion de projection. (2) Cf. (60), p. 22 et (61), p. 55 ; il est question de « Versteinerung des Daseins » mais ces exemples peuvent se multiplier à l'infini car B I N S W A N G E R a une légère tendance à se répéter. (3) Cf. B I N S W A N G E R (61), p. 74 : « Ceci n'est possible que parce que la spatialisation est ici d'ordre magique c'est-à-dire qu'elle ne dépend plus de façon primaire de l'existence et de la compréhension, mais d'un état d'abandon et de dépendance (Verfallenheit und Ausgeliefertsein) à une puissance étrangère au Dasein ». L a parenté avec L U K A C S est évidente [cf. (309), p. 141), où L U K A C S emploie le terme de « nécessité fataliste étrangère à l'homme » (menschenfremde und menschenferne fatalistische Notwendigkeit). (4) Les « techniques magiques » de Lola Voss. (5) Cf. B I N S W A N G E R , Archives Suisses, 1946, fasc. 1, deuxième publication, p. 34. (6) « Aufgesogenheit der Existenz von der Welt » ; ibid., B I N S W A N G E R , p. 55 : « Verweltlichung = Verausserlichung des Schicksals (extériorisation de la destinée) ». C'est toujours le thème lukàcsien ; l'homme ne forge plus dialectiquement son avenir, mais subit passivement son sort (à moins d'y réagir magiquement comme Lola Voss). (7) « Ueberaîl, wo das Dasein sich einem einzigen Weltentwurf verschreibt, und sei es nur in der Form einer es uberwàltigenden Leidenschaft, einer vorlibergehenden Einschrânkung seiner Freiheit also wohnen wir dem Schauspiel einer ins unendliche gehenden « Verweltlichung » des Daseins bei. » [ B I N S W A N G E K (62), p. 94.] Dans la suite, il est question de Jahvé, Dieu de la ven? geance. C'est, traduit en langage existentialiste, une description de la spatialisation de l'univers de la fausse conscience. De cette citation, nous trouvons la « traduction » suivante, sous la plume de M J . V E R D E A U X , traductrice
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rapport chez Binswanger avec celle du problème anthropologique de l'habitation tel que l'envisagent sur le plan philosophique Heidegger et sur celui de la psychopathologie Minkowski (1), Zutt et Kulenkampff et qui, nous le montrerons plus loin, est un aspect du concept marxiste-lukàcsien d'aliénation en tant que phénomène de réification. Des faits cliniques comme la « perte des limites du Moi et du Monde » peuvent être interprétés comme des formes atténuées de mondanisation. I l en est de même du vol de la pensée, véritable trouble fondamental de la schizophrénie pour G. Schneider (2) ou du phénomène réciproque du « sentiment de toute-puissance » qui, en traduisant l a perméabilité du Dasein par perte des limites du Moi, s'intégrent dans la théorie générale d'une insertion non-dialectique et nonhistorique de l'existence dans le monde qui est en même temps une insertion en position de défaite (3). Enfin, des phénomènes de temporalisation, de spatialisation et de personnalisation (Zeitigung, Râumlichung und Selbstigung) pathologiques. Une vue d'ensemble de ces idées, notamment dans leurs rapports avec les structures décrites par Minkowski en 1927, sera esquissée plus loin. E n liant l'état d'écrasement par le monde à des phénomènes de sous-temporalisation, de sous-spatialisation et de sous-personnalisation, la Daseinsanalyse offre une véritable pathogénie ; en effet, la structure dialectique-axiologique de l'existence constitue une barrière contre l'irruption du délire ; « ce qui garantit l'homme sain contre le délire ou l'hallucination, ce n'est pas sa critique, c'est la structure de son espace», écrit M . Merleau-Ponty (4). La Daseinsanalyse est, enfinde compte, infiniment plus près du marxisme ouvert que ne l'imaginent ses partisans. Pour ses thèmes essentiels, elle est indirectement tributaire d'Histoire et Conscience de Classe (5). Ce n'est pas seulement la « poésie de la psychiatrie », comme le dit dans un compliment ambigu,
[BINSWANGER (62), trad. fr., p. 140] : t Partout où la présence se vend à un unique profil originaire du monde, même si cela est sous forme d'une passion anéantissante, donc d'un rétrécissement éphémère de sa liberté, nous assistons au spectacle d'un monde prenant son visage de monde (Verweltlichung ! ! !) pour la présence en se perdant dans l'infini ». (2) G . SCHNEIDER (422), p. 85 et passim, considère le vol de la pensée comme le véritable trouble fondamental de la schizophrénie. Mais on peut déduire le vol de la pensée de la spatialisation et mondanisation (disparition du « rempart axio-dialectique » de la personne : perte des limites), et partant, de la déchéance dialectique de l'existence (réification) et établir par l'entremise de cette dernière un lien avec le rationalisme morbide. (3) Cf. plus loin la notion de « perte de la station debout » (Standverlust) (4) Cf. M E R L E A U - P O N T Y (330), p. 337 : à cette réserve près que c'est la présence d'éléments temporels axiologiques et dialectiques qui protège le Dasein contre l'irruption de la spatialité porteuse de potentialités délirantes. E n psychologie sociale, la praxis temporalisante protège la conscience de classe contre la fausse conscience facteur spatialisant. Inversement, pour la conscience réifiée, l'irruption de la dialectique inhérente à l'existence (contamination temporelle de la spatialisation délirante) est vécue comme catasstrophe (« fantasmes defindu Monde ») en clinique. Cf. plus loin, p. 219 sq. (5) Par l'entremise de l'influence que l'ouvrage de L U K A C S a dû exercer
sur H E I D E G G E R , cf. à ce propos G O L D M A N N (199), appendice. de K U L E N K A M P F F (268). (1) M I N K O W S K I (337) ; Z U T T (485) ; K U L E N K A M P F F (271).

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J . J . Lopez-Ibor (1), mais aussi un sociologisme dans lequel la notion de Mitwelt exprime l'unité dialectique (totalité concrète) de la société et de ses membres, celle de Dasein correspondant peu ou prou à la notion d'existence sociale de l'homme. I l y a autre chose dans la Daseinsanalyse et nous ne prétendons pas avoir résumé i c i des observations classiques dont l a richesse frappe le lecteur. Mais i l y a un aspect sociologisant-dialectique de la pensée de Binswanger sur lequel i l était nécessaire d'attirer l'attention, car i l confirme le point de vue du présent travail et aussi parce qu'il est généralement méconnu. — La conception de Jacob Wyrsch. En soulignant l'importance de Yobjectivation du vécu psychotique (2) chez les paranoïdes, J . Wyrsch se situe enfin près de la pensée de Lukacs comme en témoigne d'ailleurs la terminologie employée (« Vergegenstândlichung » chez Wyrsch, « Verdinglichung » chez Lukacs). H . E y souligne — non sans réserves (3) — ses analogies avec la pensée de Binswanger, Gebsattel et de Strauss, mais l'œuvre de Wyrsch évoque aussi des résonances plus anciennes comme, par exemple, le travail de D . Lagache sur les hallucinations paranoïdes (4) ou celui de C. Schneider et de J . Berze qui parlent, eux, non pas d'objectivation mais bien de réification. Dans le même ordre d'idées, Hoskins a parlé d'externalisation des consciences (5). E n somme l'élément le plus proche du trouble fondamental du tableau clinique de la schizophrénie serait, de prime abord, le fait hallucinatoire ; toute schizophrénie serait peu ou prou hallucinatoire pour Wyrsch, comme tout schizophrène serait catatonique pour Perez-Villamil (6), dépersonnalisé pour P. Balvet, délirant, enfin pour H . E y . C'est dans le même esprit que nous pensons qu'en tant qu'expression de réification de l a conscience toute schizophrénie est dans une certaine mesure rationalisme morbide. Ces théories dans le genre « toute schizophrénie est... y> sont significatives, car elles soulignent (au-delà de l'intention de leurs auteurs peut-être) une convergence objective qui fait que — pour reprendre l'expression de H . Muller-Suur — « malgré l'existence des schizophrénies, on continue à parler de schizophrénie » (7). Vue dans l'optique de la conception de Wyrsch la question essentielle n'est pas de savoir pourquoi certaines schizophrénies hallucinent, mais de savoir comment la « manière d'être hallucinatoire dans le monde » peut dans certains cas ne pas être accompagnée d'hallucinations sensorielles. Nous venons de passer en revue quatre théories de la schizophrénie sans compter celle de Minkowski qu'il est inutile de résumer i c i . Abstraction faite des données ressortissant
(1) (2) (3) (4) (5) (6) (7) L O P E Z - I B O R , cité par C À B A L E I R O - G O À S (82), J . W Y R S C H (476) ; H . E Y (146). H . E Y (146), p. 182. D . L A G A C H E (279), (la notion de Yaliénation H O S K I N S (233), p. 87. J . P E R E Z - V I L L A M I L (384). M Û L L E R - S U U R (363), p. 13.

p.

241.

de la parole propre).

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aux structures psychologiques individuelles, données qui ont fatalement une incidence sur les expressions théoriques respectives (et ceci d'autant plus qu'il s'agit d'observations thérapeutiques), un élément est commun à toutes ces conceptions, et ce dénominateur commun est la notion de conscience réifiée. Arieti et les auteurs sur lesquels i l s'appuie, ont surtout aperçu le côté épistémologique de l'existence réifiée (épistémologie morbide fondée sur une prévalence du principe identificatif) ; l'école de la Daseinsanalyse en a surtout vu l'aspect existentiel, c'est-à-dire la structure particulière de l'insertion dans le monde qui, pour les marxistes, correspond à une dégradation de la « praxis ». Le concept de réification assure l'unité de ces différentes conceptions, unité qui sans cela ne serait aucunement évidente. D'autre part, l'analyse sommaire que nous avons esquissée du travail de G. Pankow (de même que celle qui sera tentée plus loin de celui de M . A. Sechehaye) montre qu'il y a une convergence possible entre psychiatrie phénoménologique et psychanalyse, et que la réification est le lieu géométrique de cette convergence. Une telle constatation possède-t-elle une valeur pratique quelconque ? Nous pensons que oui, et ceci toujours pour la même raison que l'unité de la schizophrénie (sa réalité même) peuvent et ont été effectivement mises en doute. Une hypothèse unificatrice tendant à prouver que la pluralité des théories explicatives ne correspond pas obligatoirement à une pluralité nosologique, peut comporter dès lors un certain progrès. Dans la mesure où i l est possible d'établir que les divers symptômes de la schizophrénie sont des aspects de l'insertion non dialectique de l'existence dans le monde, i l devient inutile et illogique de continuer à parler de schizophrénies. — Pensée idéologique et pensée schizophrénique. Arieti constate que chez les schizophrènes l'identité des prédicats suffit pour déclencher les mécanismes identificatifs, autrement dit que le schizophrène plus prompt à identifier que le normal utilise une logique moins dialectique. Nous avons fait une observation analogue presque en même temps qu'Arieti — sans connaître ses travaux — fondée sur l'analyse d'un document psychiatrique objectif : la thèse F. K. (1). Notre travail s'appuyait sur une documentation très différente de celle d'Arieti, documentation concernant avant tout le problème de la pensée déréaliste dans les idéologies. Il nous a semblé que la catégorie de la pensée dialectique, catégorie critique de la fausse conscience entre les mains des théoriciens marxistes de l'idéologie, pouvait être utilisée dans la critique de la pensée délirante paranoïde, pensée anti-dialectique par excellence, donc homologue individuelle de la fausse conscience. Dans cette optique, i l ne s'agirait pas tant d'identification à base d'identité des prédicats, comme le postule Arieti, que de libération d'une fonction identificative(1) Cf. (183) 1949 et (171) 1946. Les premières publications de S. A R I E T I concernant la structure logique de la pensée des schizophrènes datent de 1949 mais il n'a certainement pas connu notre travail (171) paru en langue espagnole.

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spatialisante sous-jacente par suite de la disparition des structures dialectiques d'acquisition plus récente, le tout dans un sens très proche des conceptions de rorgano-dynamisme. L a différence entre l'hypothèse d'Arieti et la nôtre réside en ce que la dernière tend à s'intégrer dans une philosophie générale de la structure ce dont la théorie de l'aliénation de Lukacs, philosophe de la totalité, est un aspect. L'établissement de liens avec une psychopathologie des structures axiogènes comme, par exemple, celle d'A. Hesnard, s'en trouve facilité. Cet avantage méthodologique est dû au point de départ sociologique de la présente étude. Cette opposition n'a cependant rien d'absolu. E n effet, l'identification fondée sur l'identité des prédicats telle que la décrit Arieti, est une identification égocentrique, le choix du prédicat privilégié étant tributaire de critères subjectifs imprévisibles. C'est d'ailleurs un aspect du caractère autistique de la pensée schizophrénique. Nous avons décrit un phénomène analogue en psychologie politique : la fausse identification qui est une identification anti-dialectique, sociocentrique. Le sociocentrisme dissocie les totalités concrètes et en crée d'autres, artificielles, en fonction de ses besoins pragmatiques ; de plus, sa tendance dichotomisante favorise l'identification anti-dialectique des divers éléments de Youtgroup. A son tour la présence de cet élément d'identification anti-dialectique est un facteur de spatialisation de la durée politique ; à ce titre, c'est un agent de schizophrénisation. D'ailleurs, Arieti qui ne s'intéresse guère au problème sociologique de la fausse conscience, n'en offre pas moins un exemple significatif en soulignant le caractère autiste du préjugé racial. — Perception délirante et pensée paléologique. Nous aborderons plus loin le problème des perceptions délirantes tel qu'il a été envisagé entre autres par P. Matussek. Pankow se réfère expressément à Matussek (1) qui, de son côté, subit fortement l'influence de la Daseinsanalyse. Nous avons pu utiliser le travail de Matussek dans l'analyse d'un fait de fausse conscience : la perception délirante (réifiée) de l'adversaire politique (2) ; le fait qu'un travail sur la perception des paranoïdes puisse trouver une application sociologique de cet ordre est caractéristique de la structure schizophrénique de la conscience politisée. Entre Arieti et Matussek, nous n'avons pas pu relever d'interaction directe. Aucun des deux auteurs ne connaît probablement les travaux de l'autre, mais i l est possible de les ramener à un dénominateur commun ; ce faisant, nous anticipons sur une vue d'ensemble ultérieure sur les théories de la perception délirante. Matussek soutient que la perception délirante des paranoïdes se caractérise par la prépondérance de la perception des propriétés essentielles (Wesenseigenschaften) avec dissociation des totalités signiflactives de la perception. Il en résulterait (Matussek
(1) P A N K O W (376). (2) Cf. (172).

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le souligne expressément dans ses conclusions) (1), qu'à la base de l'identité des propriétés essentielles, deux données autrement différentes peuvent être identifiées par ces malades, ce qui caractérise notamment leur expérience symbolique. Or, cette notion de « propriété essentielle » empruntée à Klages et à Metzger, est équivoque ; i l s'agit là — nous le montrerons plus loin — d'éléments d'une perception réifiée fondée sur l'identification illégitime de prédicats choisis de façon égocentrique, autrement dit de structures perceptives situées dans la prolongation de la loi de von Domarus-Vigotsky. Pour plus de détails, nous renvoyons à notre travail cité ainsi qu'aux développements ultérieurs. Vue dans cette optique, la différence essentielle entre les conceptions de Matussek et d'Arieti réside dans le fait que, pour le premier, l'identification illégitime est conséquence, alors qu'elle est cause pour le deuxième. Le schizophrène, selon Arieti, n'identifie pas parce qu'il a une sensibilité particulière (Feinfiihligkeit) pour les essences, c'est au contraire parce qu'il identifie égocentriquement qu'il élabore des essences artificielles, fruits d'une abstraction délirante. U n élément « idéaliste » de la notion de propriété essentielle est éliminé et un pont établi entre la structure réificationnelle anti-dialectique de la logique des schizophrènes et la structure réificationnelle anti-dialectique de leur expérience délirante. Nous reviendrons sur cette question (2). — La réification phrénie (3). dans les théories explicatives de la schizo-

Dans les pages précédentes nous avons envisagé certaines théories explicatives choisies de (façon un peu arbitraire. De fait, la plupart des publications concernant la schizophirénie en général ou des cas individuels, comportent sous une forme ou sous une autre la description de phénomènes de chosification ou de réification. Dément (125) consacre une étude, au problème des rêves des schizophrènes et constate que ces derniers portent surtout sur « des objets isolés, inanimés... » («about half of chironic schizophrens frequently reported dreams of isolated, manimated objects apparently hanging i n space with no overt action whatsoever») (4). Le plus curieux peut-être est qu'il s'agisse là de conclusions accessoires. H . Faure parle de «délire d'objets» à propos d'une malade qui croit que les petits enfants sont fabriqués. La maladie mentale serait, pour H. Faure, « une des attitudes les plus complètes d'asservissement par les objets». H . Ey évoque « la transformation du vivant en objet» (5)
(1) M A T U S S E K (322), p. 318. (2) E n somme, pour le rôle de l'identification dans l'expérience des schizophrènes, le point de vue d'ARiETi (qui est le nôtre) est le résultat d'une « remise sur pieds » (Umstûlpung). (3) L a lecture de cet « excursus » n'est pas indispensable pour la compréhension des chapitres ultérieurs. (4) H . F A U R E (150). (5) H . E Y , dans Y Encyclopédie (37282 A.20, p. 10) ou il est question des t liens métamorphosés en objets et de régression vers le monde « objectai » i c'est de la réification pure mais le mot « objectai » est employé à contre-sens ; la question des rapports entre la réification et la relation objectale (analogue à celle des rapports entre identification épistémologique et identification analytique ou entre libido et valeur) est autrement compliquée.

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. ^ n s t a t e que dans le délire d ' h o m m e tend vers l a m a c h i n e » ( 1 ) . f l c a r a c t è r e anti-dialectique d u langage schizophrénique — qui soustend implicitement les recherches de K a t a n (2) et de Roheim (3) a é t é r é c e m m e n t souligné par J . Lacan. Dans l'œuvre de Minkowski, les éléments proprement réificationnels sont plus nombreux dans l é Temps Vécu et dans ses articles r é c e n t s , alors que l a Schizophrénie est surtout fondée sur l a c a t é g o r i e de l a spatialisation. Cette différence est certainement en rapport avec l'évolution qui a r a p p r o c h é Minkowski de l'analyse existentielle. L a fonction réifiante d u regard possède une dimension psychopathologique bien connue. P a r m i les travaux suscités par cette question, citons l'article de R . H e l d (4), celui de G . Tourney et D . J . Plazak (5) et, enfin, la contribution de C . Kulenkampff, qui porte comme épigraphe une citation de Huis-Clos : « L'emfer, c'est les autres. » Les rapports entre les conceptions de Sartre et l a réification — (rapports évidents mais dont l a discussion dépasserait le cadre de notre travail — sont plus apparents dans les applications psycho-pathologiques que dans le texte ; l'étude de C . Kulenkanxpff est à tel point c a r a c t é r i s t i q u e que le traducteur a quelque peine à éviter l a complaisance terminologique. E n effet, traduire « existentieller Erstarrungsprozess » (6) par processus de réification serait licite partout sauf précisément dans une thèse visant à montrer l a généralité de l'élément réificatiannel dans l a psychopathologie de l a schizophrénie. L e p a r a n o ï d e p r é s e n t e une rupture de l a dialectique entre les m a n i è r e s d'être « voyantoréMant » et « vu-réifié » dans le monde R e m p l o i d u terme de réification nous est naturellement personnel), dialectique qui, comme toute dialectique, est gage de liberté. Elle n'est d'ailleurs qu'un aspect de l a dialectique Moi-Monde (sujet-objet) ou de l a dialectique Avoir-Etre. L e p a r a n o ï d e « est vu par l'autre » ; i l se trouve dans l a position d'un Etre v u o u « e n t r a v é et solidifié». « E t r e solidifié e n objet sous le regard des autres », i l est désormais hors d ' é t a t d'utiliser son « ê t r e - p o u r - a u t r u i » en vue de sa libération comme projet dans le cadre de ses possibilités personnelles (7). S a m a n i è r e d'être dans le monde est m a r q u é e par u n processus typique de solidification existentielle due à l a fixation du malade dans l a situation d'un être constamment observé (8), situation qui correspond au p h é n o m è n e de l a « perte de l a station d e b o u t » . L e trouble anthropologique fondamental de l'atteinte p a r a n o ï d e est que « le monde dans son ensemble se transforme pour le malade ; i l r e v ê t une forme pathologique d ' « ê t r e pour a u t r u i » , « u n c a r a c t è r e morbide de regard » < ) ; dans ce monde, le 9 malade est « toujours r e g a r d é p a r quelqu'un, solidifié (réifié) dans l a situation d'un ê t r e r e g a r d é » (10). I l est facile d'en déduire le syndrome (1) E Y (148), passim ; mais, lorsque E Y compare le « machinisme » des surréalistes et des schizophrènes (p. 51) il oublie que ce machinisme exprime la réification du monde propre des schizophrènes alors que dans la production surréaliste il a essentiellement la signification d'une protestation contre la réification sociale.
2) K A T A N (253). 3) R O H E I M (405). (4) R . H E L D (218). (5) T O U R N E Y et (6) (270), p. 6. PLAZAK (450).

(7) « So je von den anderen erblickt, ist er in seinem Erblicktsein gefesselt, erstarrt, festgebannt. Als ein unter dem Blick der Anderen zum Gegenstand fur die Anderen Erstarrter, vermag sich der Kranke nicht mehr wie der Gesunde aus seinem Fiir-Andere-Sein zum Entwerfen in eigene Môglichkeit zu befreien. »
K U L E N K A M P F F (270), p. 6. (8) K U L E N K A M P F F (270), (10) KULENKAMPFF

(9) Ein pathologischer Blickcharacter.
(270), p. S
0

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d'influence qui a p p a r a î t dans cette optique comme u n phénomène de réification (1). E n fin de compte, perte de l a station debout, perte de IMiberté et réification sont des phénomènes corollaires (2) ; c'est dans ce sens que l a psychopathologie des é t a t s subréalistes (et non pas toute l a psychopathologie) est une pathologie de la liberté (H. E y ) . L e malade devient servant d'autrui, une part de ce dernier (Der Andere fur den ich Gegenstand bin ist m ê m e Preiheit... Ich bin... ein T e i l von ihm) (3). Dans l'univers de l a réification « l'homme devient une partie de l a machine » (Marx). Une pareille étude comporte de nombreuses ouvertures. P a r ses origines elle se rattache à Binswanger et à Zutt. L'importance psychopathologique de l'ordre de l'habitation (Wohnordnung) a é t é soulignée par Zutt (4) et par Minkowski (5). Elle converge avec les idées de Baeyer (6) qui voit dans l a défaillance de l a fonction de rencontre (Buytendijk) le trouble fondamental de l'atteinte paranoïde, « i l ne reste au malade qu'une seule possibilité de rencontre, celle qu'il réalise sous le regard d'autrui comme objet sans l i b e r t é » (7). Une i n t e r p r é tation anthropologique d u complexe d'Œdipe est enfin intéressante à signaler : « le roi Œdipe, é c r a s é sous le poids d'une é n o r m e culpabilité, s'arrache les deux yeux. Etait-ce u n signe qu'à partir de ce jour i l ne voulait plus ê t r e regardant, mais uniquement r e g a r d é ? Dans l a situation sans espoir de l'homme que les autres transpercent de leur regard» i l n'est devenu n i paranoïde, n i débordé (uberwaltigt) ; i l a assumé son sort tragique en attendant le jugement d i v i n » (8). L e c a r a c t è r e réificationnel de ces phénomènes ne saurait ê t r e contesté.
(1) Cf. K U L E N K A M P F F (270), p. 8 : « Dans un premier temps on éprouve le regard d'autrui comme quelque chose qui nous observe... ensuite il traverse les murs qui, pour le normal signifient protection contre les étrangers. Dès ce moment le regard atteint le malade dans sa plus intime retraite. E n fin de compte, c'est le monde des pensées qui s'ouvre au regard d'autrui ; on sait à tout instant ce qui se passe dans sa tête et cette pénétration du regard (Blickpenetranz) ne respecte aucune barrière ; elle interdit de fait au malade d'être une personne, c'est-à-dire, un être délimité par rapport à l'ambiance. Dans cette existence « où le malade est irrémédiablement réifié comme un objet unilatéral du regard d'autrui » [(270), p. 7] ce dernier se voit dans la situation d'un être persécuté, son monde est un univers de la persécution qui s'impose comme proximité, comme regard (cf. M E R L E A U - P O N T Y (330), p. 337 : les objets « ne gardent plus leurs distances »). On voit donc que l'idée de K U L E N K A M P F F est un bon dénominateur commun. Mais il est difficile d'en déduire le rationalisme morbide, la paléologique d'ARiETi, la prévalence de l'identification, voire même le phénomène de la dissociation ; or, notre hypothèse réificationnelle rend compte également de ces derniers. Elle est donc plus près du véritable trouble fondamental. (2) K U L E N K A M P F F (270), p. 8. (3) K U L E N K A M P F F (270), p. 8. (4) J . Z U T T (485). (5) M I N K O W S K I (337). Mais nous

pensons que la description du syndrome de la perte de « la fonction du Moi-Ici-Maintenant » [(340), p. 93] est le véritable ancêtre des recherches allemandes actuelles concernant la phénoménologie de l'ordre d'habitation (Wohnordnung).
(24) : « Der Paranoide existiert, soweit sein Wahnsinn reicht, gar nient eigentlich unter Mitmenschen sondern unter « Gegenuber-Menschen » (passage presque intraduisible « la contre-existence humaine remplace la coexistence humaine »). Mais la coexistence est valorisatrice et par là temporalisante et dialectique ; la « contre-existence » est par contre dévalorisante et spatialisante [Cf. M I N K O W S K I (337), p. 180 : « Dans l'espace les hommes se heurtent »], et, comme cela ressort de l'étude même de K U L E N K A M P F F , réifiante. On retrouve à la base de la description phénoménologique, la structure dialectique de l'existence dans le monde et la déchéance de cette dialectique. (8) (270), p. 456. (6) V . B A E Y E R (24). (7) Cf. aussi v. B A E Y E R

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U n pont est ainsi établi avec le p h é n o m è n e de l a réification sexuelle •t, a u - d e l à de Lukacs, avec l a pensée de Marx. — La notion d'attitude interne et les recherches de Zutt.

J . Zutt a introduit en psychopathologie» i l y a assez longtemps, le concept d'attitude interne ilnnere Haltung) (1). L'attitude interne est une t o t a l i t é : lorsque quelqu'un décide d'imiter u n personnage furieux, i l n'imite pas analytïquement ses gestes, ce qui tuerait limitation ; i l essaie de c se mettre dans l a peau du personnage », i l en prend l'attitude interne ; les détails en découlent automatiquement. Dans ce cas, le M o i est dans une attitude presque contemplative devant l'automatisme de l'attitude interne (2). E t voici l'hypothèse de Zutt : le « trouble fondamental » qui est à la base de l a symptomatologie spécifique de l a schizophrénie consiste en une a l t é ration des relations entre le M o i et l'attitude interne. E n réalité, l a plupart des p h é n o m è n e s invoqués par Zutt ressortissent à une véritable réification de l'attitude interne. D e ce trouble fondamental, Zutt tente de « déduire » ( c o n f o r m é m e n t à une constante ambition de la psychopathologie d'outre-Rhin), les éléments essentiels d u tableau clinique ; c'est u n peu la m ê m e chose que nous voudrions faire ici. Certaines déductions de Zutt datent naturellement ; d'autres ont g a r d é leur valeur (3). Plus que de Binswanger, cette é t u d e oubliée annonce les travaux de Wyrsch ; or, l a p a r e n t é W y r s c h - L u k à c s nous p a r a î t indiscutable. Lors de l a rupture entre M o i et « attitude i n t e r n e » , ce n'est pas le mouvement seul qui se d é t a c h e d u M o i pour devenir indépendant, mais toute l'attitude interne présidant à ce mouvement, attitude interne à laquelle l a signification d u geste demeure a d h é r e n t e (4). U n schizophrène s'agenouille comme pour prier. H n'ignore pas la signification de ce geste, et i l éprouve bien l'impression d'être « quelqu'un qui p r i e » , mais son M o i n'y participe point. Wernicke utilise le terme caractéristique de « s p e c t a t e u r i m p u i s s a n t » (5). A partir de cette 1) Z U T T (483). 2) Z U T T (483), p. 56. (3) CL sa « déduction » de la flexibilité cireuse (483), p. 349. (4) Z U T T (483), p. 342 : « Verselbststandigung der inneren Haltung ». Dans cet ordre d'idées et en se fondant sur notre conception du trouble fondamental aphasique comme l'opposé du trouble fondamental schizophrénique on se demande si l'on ne pourrait définir l'aphasie-apraxie comme une impossibilité de séparer Moi et attitude interne. (5) W E R N I C K E , cité par Z U T T (483), p. 341. Mais le terme « attitude contemplative » revient assez souvent sous la plume de L U K A C S pour désigner la situation de l'ouvrier pris dans l'engrenage de la réification ; il n'est point besoin d'ajouter que cette « attitude contemplative » n'a rien de reposant, au contraire. « Dièse Willenslosigkeit steigert sich noch dadurch dass mit zunehmender Rationalisierung und Mechanisierung des Arbeitsprocesses die Tâtigkeit des Arbeiters immer starker ihren Tâtigkeitscharakter verliert und zu einer kontemplativen Haltung wird » (Cette absence de volonté ne fait que s'accentuer par le fait que la rationalisation et la mécanisation des processus de travail ôtent à l'activité de l'ouvrier son caractère créateur ; cette dernière devient une attitude contemplative) {Histoire et Conscience de Classe, pp. 100101). L a Question de savoir si ces lignes écrites en 1922 correspondent toujours en 1961 à la situation de l'ouvrier devant l'ensemble du processus de production et notamment, de savoir si l'introduction de l'automation confirme ou infirme la pensée lukacsienne, est hors de notre sujet. Ces développements sont caractéristiques de la réification schizophrénique et c'est-là, l'essentiel. Ailleurs {H. et Conscience de Classe, p. 101), L U K A C S dit que la personnalité « devient spectateur dans un contexte étranger » ; cette fois, c'est l'expression même dont se servent W E R N I C K E et Z U T T qui revient.

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hypothèse initiale, l a déduction d'un (fait d'observation clinique comme le syndrome d'influence devient possible (1). O r i l ressort des développements de Zutt que l'action d u M o i sur l'attitude interne est essentiellement dialectique ou plutôt dialectisante, et ceci dans u n sens très proche de Lukacs, c ' e s t - à - d i r e structurante et historisante. Zutt parle de fonction synthétique du M o i . L a schizophrénie consisterait essentiellement dans une incapacité du M o i à structurer l'attitude interne (2). Pour apprécier la valeur de ces données, il est bon de se souvenir de l a date de parution de ce travail (1929) ; à l'époque, o n ne cherchait pas le trouble fondamental de l a schizophrénie, mais l a lésion organique spécifique qui pourrait éventuellement la c a r a c t é r i s e r . Cette conception présente naturellement de nombreux points de contact avec les idées de Minkowski. L a séparation schizophrénique entre le M o i et attitude interne comporte obligatoirement une incidence sur les coordonnées spatio-temporelles de l'existence (du Dasein, dirait-on aujourd'hui). E n effet, c'est le fait de subir le monde et non plus d'agir sur lui qui d é t e r m i n e l'importance du « maintenant » ; u n lien est établi ainsi entre le trouble fondamental selon Zutt et u n syndrome qui occupe une place centrale chez Minkowski. Dans Histoire et Conscience de Classe, l a d é c h é a n c e de la dialectique SujetObjet avec écrasement de l'homme par le produit de sa propre activité se traduit également par la spatialisation de la durée. Zutt fait grief à Minkowski de considérer l a perte du contact vital comme une sorte de trouble fondamental (3) ; i l cite l'opinion d'un critique f r a n ç a i s du livre de Minkowski : « o n ne perd pas le contact vital comme u n m o u c h o i r » . Nous pensons que l'ensemble d u présent travail constitue dans une certaine mesure une réponse à cette objection (4). — La réification dans les études de M. A. Sechehaye.

S i une dialectique espace-temps forme l a charpente du travail de Pankow, c'est une dialectique iréification-déréification (5) q u i semble encadrer l a route vers la guérison de la malade de Mme A . Sechehaye. R e n é e « v e u t immobiliser le cours d u t e m p s » , « f i x e r l ' é t e r n i t é » (6). Elle considère d'ailleurs le changement comme immoral. S a morale est réifiée, elle rappelle ce que l'on appelait i l y a quelques a n n é e s lia morale objective ; une morale toute extérieure (7) ; r é f é r e n c e constante est faite au demeurant à la pensée de Piaget. — Existentialisme et Schizophrénie.

Ceci pose u n problème d'intérêt philosophique. Dans u n article iparu i l y a une dizaine d'années (8), L . Duss fait à propos du « cas (1) Z U T T (483), p. 347. (2) Z U T T (483), p. 343 : « Unfàhigkeit des Ich gestaltend auf die innere Haltung einzuwirken ». (3) Z U T T (483), p. 354. (4) E n montrant que l'attitude dialectique-valorisatrice-personnalisante dont dépend, en fin de compte, le contact vital, est le fruit d'une conquête permanente que toute détérioration de la personnalité — y compris les détériorations d'origine organique — peut mettre en danger. (5) Nous soulignons une fois de plus que l'emploi de la terminologie de L U K A C S nous est personnel ; la psychanalyste suisse ne parle pas de réification. (6) M. A . S E C H E H A Y E (425), p. 169. (7) Cf. (425), p. 157, qui signale le « réalisme moral de la malade avec référence à la psychologie de l'enfant (morale hétéronomique) ; ibid., p. 75, avec référence à P I A G E T ; ibid., p. 77, etc. Ce « réalisme moral » est en réalité une morale réifiée. Cf. le cas B... décrit par l'auteur de ces lignes (177), pp. 468469, qui présente un type de « morale objective » assez analogue. (8) L . Duss (139).

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R e n é e » la m ê m e constatation que Gebsattel au sujet d'une m é l a n c o lique délirante (1). L a malade utilise s p o n t a n é m e n t le vocabulaire de la philosophie existentielle ; « u n exemple i n t é r e s s a n t de ce que l a psychologie et l a psychiatrie m ê m e peuvent apporter pour l a c o m p r é hension d'une œuvre philosophique » (2). Ceci ouvre la voie à « une critique psychiatrique de l'existentialisme » ; tel est bien le titre de l'article. Une question précise a p p a r a î t ici, dont L . Duss n e semble pas avoir entrevu l'importance. S'agit-il d'une critique o u d'une justification de l a philosophie existentielle ? C'est t r è s pertinemment, en effet, que S. ,Follin (3) qualifie l'article de Gebsattel de « tentative de justification de l'existentialisme», mais alors i l faut choisir, car on voit m a l pourquoi l'emploi d'une terminologie existentialiste par une schizophrène signifierait l a condamnation de cette école tandis que sa présence dans une observation de mélancolique délirante en serait l a justification. L . Duss note l'apparition de l a terminologie existentialiste dans des stades déterminés de la maladie, mais sans se demander si ce phénomène est u n signe de maladie ou d'amélioration ; dans une observation m a r q u é e par des hauts et des bas, c'est l à un problème qu'il n'est pas permis de négliger. G . Durandin se demande « si l'existentialisme en tant que système philosophique n'est pas, dans une certaine mesure, u n effort de surcompensation à u n sentiment d'inexistence p e r s o n n e l l e » (4). L e contexte semble justifier cette exégèse. Dans le cas de Gebsattel, en effet, l'apparition de l a terminologie existentialiste annonce nettement l a guérison ; or, pour ces deux interprétations (Gebsattel et Duss) ,il faut chercher u n d é n o minateur commun car i l est illogique d'admettre que le m ê m e p h é n o m è ne de psychopathologie puisse justifier l'existentialisme dans u n cas et le condamner dans l'autre. Sans vouloir trancher i c i sommairement cette question, nous avouons que r i n t e r p r é t a t i o n de Gebsattel nous séduit davantage. L e cas R e n é e n'entre pas alors dans le contexte d'une critique, mais bien dans celui d'une justification de l'existentialisme. Vue dans cette optique, l a philosophie de l'existence n'est pas une rébellion romantique contre la raison (6), mais une réaction dialectique contre le phénomène de dépersonnalisation, de dévalorisation et de dédialectisation schizophréniques qu'est l a fausse conscience ; n o n pas une r é a c t i o n anti-intellectualiste, mais antirationaliste morbide. De fait l a malade de M . A . Sechehaye présente des phases réificationnelles symptômatologiquement proches d u rationalisme morbide et des phases « existentialistes » (6). Admettre que
(1) V O N G E B S A T T E L (190), (2) D U R A N D I N (137).. et p. 147 sq.

(3) S. F O L L I N (162), p. 212, qui parle très critiquement d'une. « tentative de justification de l'existentialisme heideggerien ». Le fait signalé est exact, mais cette justification de l'existentialisme s'inscrit dans les cadres d'une analyse dialectique splendide (on en trouvera l'imparfait résumé plus haut, p. 148) ; c'est cette convergence qui est significative. Cf. B . Ç A L L I E R I (84), p. 3 « Una romantica ribellione contre la ragione » et L . Duss (139),- p.\557 : « L'existentialisme se révèle donc comme une réaction foncièrement anti-intellectualiste ». Duss se situe dans la lignée d'une certaine critique marxiste de l'existentialisme (et aussi du freudisme !) qui incriminait précisément une certaine tendance anti-intellectualiste. Cf. L U K A C S (311), passim ; H . M O U G I N ( 3 5 7 ) ; plusieurs. articles et ouvrages de H . L E F E B V R E , etc. Or, un bilan un peu plus fouillé de l'observation de A . M . S E C H E H A Y E (et un parallèle avec le cas L. B . . . de G E B S A T T E L ) montre qu'il s'agit plutôt d'une réaction anti-rationaliste morbide (anti-réificationnelle) que de rébellion contre la raison. Ce qui place le problème de l'existentialisme dans une optique toute différente.
(5) (4) DURANDIN (137), p. 72.

(6) Cf. Duss (139), pp. 572-573, 582, etc.

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ces dernières représentent une amélioration, permet, non seulement d'éliminer une équivoque, mais aussi d'intégrer valablement une observation clinique exceptionnelle dans le débat autour de l'un des problèmes intellectuels de l'heure. -— Catégorie de la totalité et schizophrénie. La question du rôle des structures dans la schizophrénie a été souvent étudiée. Il suffit donc de renvoyer i c i à des travaux aussi notoires que ceux de Zucker, de L . Bender, d'Ey, de Conrad (i) ou de Hesnard. Nous ne voulons pas entrer i c i dans les détails de ce problème. I l nous faut cependant envisager sommairement quelques points dont l'ensemble constitue un préalable pour toute position dialectique du problème de la schizophrénie. 1) L a catégorie de la totalité concrète est une catégorie dialectique ; c'est en soulignant son importance primordiale que Histoire et Conscience de Classe se classe comme Youvrage dialectique par excellence du marxisme contemporain. C'est d'ailleurs sans doute la véritable clé de sa disgrâce et non point la déviation « idéaliste » invoquée officiellement. Il n'est pas lieu d'approfondir i c i cette question à laquelle Fauteur de ces lignes a consacré plusieurs articles (2). 2) Entre l a catégorie de la totalité et le principe de la Gestalt i l peut y avoir (et i l y en a) des différences secondaires : le principe est le même. C'est là une donnée à tel point évidente que toute discussion serait superflue si cette évidence — qui est en somme celle de la valeur dialectique de la Gestalt — n'était pas contestée du côté marxiste précisément (3). Il existe dans le marxisme officiel un certain malaise autour de la question de totalité (comme autour de tout problème philosophique touchant de près ou de loin au problème de l'aliénation ou de la fausse conscience) ; quant au gestaltisme, i l est entièrement rejeté comme idéaliste sans que la qualité dialectique de cette théorie puisse atténuer ce verdict. Or, les raisons de ce rejet sont, du point de vue scientifique, assez faibles ; d'ailleurs aucun exposé d'ensemble n'en a été fait du côté marxiste, sauf l'ouvrage de R. Garaudy, déjà cité. Garaudy constate que « la Gestalt ne voit qu'un côté des choses ; elle sépare la synthèse de l'analyse. Et dès lors, la synthèse devient inexplicable... » (4) « la Gestalt flotte dans le vide ». Cet argument est sans portée ; une synthèse est peut-être inexpli-, quée à un moment donné, mais elle n'est pas pour autant inexplicable ; c'est la simple constatation d'un fait. Constater que deux gaz peuvent, en se combinant, donner naissance à un liquide, pouvait constituer un fait inexplicable pour la chimie d'une certaine époque ; c'était un fait au temps de Lavoisier tout
(1) (2) K . CONRAD Cf. (170) et (114). (179).

(3) Cf. G A R A U D Y ( 1 8 4 ) , pp. 1 6 3 - 1 6 8 , un des rares exposés cohérents du problème et plusieurs articles ou passages d'articles dans la revue Raison. (4) G A R A U D Y [ ( 1 8 4 ) , p. 1 6 5 ] . Nous voudrions signaler ici que cette confution entre Y inexpliqué actuel et Y inexplicable général traduit l'anhistorisme non formulé qui sous-tend la pensée de M. G A R A U D Y .

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comme aujourd'hui. E n éliminant comme inexplicable ce qui est simplement inexpliqué, M . Garaudy fait une concession involontaire à l'idéalisme (1). Un passage de Y Anti-Diïhring parait lumineux pour ce problème. Pendant l'expédition d'Egypte de Bonaparte, dit Engels : « deux Mamelouks étaient absolument supérieurs à trois Français ; cent Mamelouks et cent Français se valaient ; trois cents Français l'emportaient ordinairement sur trois cents Mamelouks ; mille Français culbutaient toujours quinze cents Mamelouks » (2). Il n'y a là nul mystère ; les Mamelouks étaient mieux montés ; les Français plus disciplinés. Pour un homme ignorant cette explication, les faits de structure relatés pouvaient constituer des données inexpliquées, voire (subjectivement) inexplicables : leur simple constatation n'a rien d'une démarche idéaliste. L'idéalisme commencerait lorsqu'on invoquerait la volonté d'Allah qui, pour des raisons arbitraires, favoriserait tel ou tel autre des groupements en présence. Autrement dit, l'élément essentiel de la conception idéaliste est l'intervention du facteur hétéronomique, mais dans ce cas le principe de la gestalt est foncièrement anti-idéaliste ; l'acquisition de l'autonomie et celle de l a saisie structurée du réel marchent de pair, comme le montre îa psychologie de l'enfant. (De même dans Histoire et Conscience de Classe, autonomie de l'action prolétarienne et saisie de la situation historique comme totalité sont corollaires.) L'exemple d'Engels montre — plus explicitement que ne le fait Lukacs • — les relations entre cette catégorie et la transformation dialectique de la quantité en qualité (3). Ces développements constituent la réfutation anticipée de l a critique de R. Garaudy ; Engels pose le principe même de la Gestalt en des termes à la fois dialectiques et matérialistes.
(1) Des synthèses existent ; certaines sont totalement inexplicables dans l'état des connaissances d'une époque donnée. E n les négligeant, on ouvre la porte aux explications « idéalistes » ; c'est ainsi que des faits d'interaction biologique parfaitement explicables à l'heure actuelle ont ouvert la porte il y a peu de temps encore au règne des entités explicatives métaphysiques (« idéalistes ») telle que la force vitale. Une conception épistémologique comme celle de M . G A R A U D Y laisse le terrain libre à l'irrationalisme partout où la méthode expérimentale enregistre un échec provisoire. M . G A R A U D Y est, bien entendu, un penseur matérialiste intransigeant, mais dans le marxisme, dialectique et matérialisme font un tout (le marxisme est aussi une Gestalt) et l'on ne peut pas scotomiser un aspect aussi important de la dialectique que la catégorie de la totalité sans ébranler ses bases matérialistes.
(3) Cf. la suite de la citation de E N G E L S : « De même que chez M A R X une quantité minima, déterminée bien que variable... de la valeur d'échange était nécessaire pour rendre possible sa transformation en capital, de même chez N A P O L É O N , il faut une grandeur minima déterminée de la division de cavalerie pour permettre à cette force de discipline... de se montrer » [(143), p. 158], E n somme, tout changement quantitatif comporte un changement qualitatif « latent » qui, à un moment donné crée une qualité « apparente » et par-là, une structure nouvelle. De même, il est possible que trois ouvriers disposant chacun d'une force « A / 3 » réussissent une tâche insoluble pour deux travailleurs plus forts disposant chacun d'une force A / 2 . Il n'y a là rien de mystérieux ; la possibilité de diviser la même force totale en trois parties au lieu de deux permet une structuration de l'effort s'adaptant à la structure concrète de la tâche. (2) Cf. ENGELS (143), p. 158.

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L'objection visant le caractère anhistorique de la Gestalt est autrement sérieuse. Reprise par Garaudy (1), cette objection date en réalité de Piaget, dont les collaborateurs en ont mis au point la base expérimentale : l'étude expérimentale des constances perceptives (2). Une ontogénie de la fonction structurante est mise en évidence, incompatible avec le gestaltisme qui postulerait, de son côté, l'invariance des lois d'organisation au cours de l'évolution individuelle. Cette dernière affirmation est seule sujette à caution ; l a base expérimentale de cette critique paraît difficile à attaquer. Mais pourquoi lier indissolublement le principe de la Gestalt à une sorte de platonisme des structures ? Une telle liaison, même si elle existait de fait chez la majorité des gestaltistes, n'en serait pas moins une donnée contingente, de même que la coexistence (relativement fréquente) du postulat simplement dialectique de l'autonomie du vivant avec celui, idéaliste, d'une force vitale inexplicable. I l y a des dialectiques idéalistes : toute dialectique n'est pas obligatoirement idéaliste. On ne voit pas pourquoi le fait de poser dialectiquement le problème du tout et des parties, obligerait le gestaltisme à poser de façon antidialectique celui de la genèse de l'intelligence. L a seule question qui se pose, est de savoir si une psychologie des structures dialectiques, fondée sur le postulat d'une intégration progressive de ces structures au cours de l'évolution individuelle, mérite encore le nom de gestaltisme ; c'est un problème uniquement terminologique. 3) L a catégorie de la totalité concrète occupe une place centrale dans l'univers de l'aliénation en sociologie ; c'est en tant que siège d'une déstructuration de totalités — ce dont la prévalence des fonctions identificatives et la spatialisation de la durée historique sont conséquences — que la fausse conscience est une forme de conscience de structure schizophrénique. Il en résulte que les nombreuses conceptions psychopathologiques fondées sur le principe de la totalité de la structure ou de la Gestalt ont, en principe, la même valeur — positive — pour une psychopathologie dialectique ; l'œuvre de penseurs comme Hesnard, E y ou Strauss est infiniment plus proche du marxisme que la réflexojogie. U n choix entre ces différentes doctrines ne peut dépendre que de considérations scientifiques pures, à l'exclusion de tout jugement de « valeur dialectique » : dire que « tout ce qui est dialectique est valable, tout ce qui est valable est dialectique » équivaut à axiomatiser un dogmatisme, donc de fait à tourner le dos à la dialectique. A priori cela paraît maigre. Dire qu'un auteur comme Zucker qui se réclame de la Gestalt fait du marxisme inconscient, mais que la valeur de cette application dépend du degré de son adéquation avec les faits, est une affirmation qui risquerait de faire sourire tout non marxiste et quelques « marxistes » également. E n réalité, c'est un peu moins simple et un peu moins stérile. E n effet, si la notion de structure revient dans tant de contextes et sous tant de plumes, c'est qu'un
<1) G A R A U D Y (184), p. 1 6 « . (2) P I A G E T (387), pp. 82 sq.

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fait dialectique fondamental sous-tend cette convergence ; de même que derrière les formes variées de l'identification mises en évidence par les auteurs, i l y a le fait identificatif en tant que tel qui est un fait réificationnel. D'autre part, la fausse conscience étant plus proche des « essences » par suite de l'élimination partielle du « facteur tertiaire », révèle un lien logique là où l a clinique se borne à enregistrer une coexistence, voire une coïncidence. Défini comme fausse conscience individuelle — autrement dit comme expression clinique de la conscience et de l'existence anti-dialectiques — le concept de la schizophrénie se trouve plus près de son unité nosologique discutée ; au terme d'un effort de réflexion purement théorique, c'est un résultat pratique. L e concept unitaire de la schizophrénie se défend dialectiquement et — ajoutons — sociologiqnement. Nous avons essayé de montrer que cette conception dialectique-sociologique de la schizophrénie pouvait servir de dénominateur commun à des conceptions théoriques d'origine différente. L'esquisse d'une déduction analogue quant à un certain nombre de symptômes notoires constitue l'étape suivante. I l ne s'agit pas ici de donner une théorie complète de tel phénomène précis comme, par exemple, les fantasmes de fin du Monde. Montrer qu'il est possible de réinterpréter telle donnée classique en fonction du parallélisme socio-pathologique est suffisant. Isolément, chacune de ces « déductions » apparaît comme un jeu avec le possible, un jeu qui peut a priori paraître stérile. C'est au point d'intersection de ces possibilités d'interprétation que réside l'ambition de validité de notre conception. — Temps, Espace et Réification. « Le Temps, c'est la vie de l'âme » (Ennéades, III.7). « He is murdering time, off with his head. » (L. Carroll). La plupart des recherches sur la schizophrénie s'intéressent au problème du temps et de l'espace. C'est le cas non seulement de l'effort phénoménologique, mais aussi des recherches expert mentales (biologiques ou psychotechniques) comme celles de Balken (1), de Wallace (2), de Lhamon (3). Inversement les recherches philosophiques ou expérimentales concernant le problème du temps et de l'espace puisent volontiers leurs exemples dans le domaine de la schizophrénie, tel que l'ouvrage connu de P. Fraisse (4). Pour le plus ancien des problèmes de l a philosophie, la schizophrénie est encore « la grande expérience de la nature ». Une question se pose à propos de l'œuvre de Minkowski : est-il légitime d'opposer radicalement temps et espace ? Si personnellement nous les opposons l'un à l'autre de façon assez
(1) (2) (3) (4) B A L K E N (27). W A L L A C E (462). L H A M O N (302). P . F R A I S S E (165).

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r i g i d e , c'est que nos é t u d e s a n t é r i e u r e s de l ' a l i é n a t i o n politique nous semblent justifier la valeur d'une telle o p p o s i t i o n comme h y p o t h è s e de t r a v a i l . D a n s ce sens notre c o n c e p t i o n de l ' i d é o logie s'appuie p l u t ô t sur l a t h é o r i e de M i n k o w s k i de 1927 que sur ses conceptions de 1934. E n t r e La Schizophrénie (1927) et le Temps Vécu (1934) les i d é e s . d e M i n k o w s k i semblent a v o i r é v o l u é sous l'influence de B i n s w a n g e r p e u t - ê t r e . E n effet — lisons-nous dans le Temps Vécu — « ... l ' o p p o s i t i o n d u temps et de l'espace sous sa forme p r e m i è r e , ne saurait plus nous suffire c a r i l n'est p o i n t dit, a priori, que les p h é n o m è n e s soient n é c e s s a i r e m e n t , en ce qu'ils ont de vivant, de nature avant tout temporelle et n o n s p a t i a l e » (1). D e son c ô t é , B i n s w a n g e r (2) met en garde contre une confiance trop absolue dans les c a t é g o r i e s bergsoniennes. L ' i d é e d ' u n « temps spatialise » , apanage d u M o i superficiel, l u i p a r a î t doublement sujette à c a u t i o n . Bergson identifierait a r b i trairement une forme de l'espace (l'espace m é t r i q u e ) à l ' i d é e g é n é r a l e de l'espace et i l passerait, sans raison valable, des structures temporelles aux structures spatiales au lieu de d é d u i r e — c o m m e le fait Heidegger — l a forme temporelle s p é c i f i q u e d u M o i superficiel d'une autre structure temporelle tel le Zeitwirbel qui serait l'expression temporelle d u M o i inauthentique. E s s a y o n s d'y v o i r c l a i r . P a r l e r en psychologie d'espace et (ou) de temps est en tout cas une abstraction : n u l ê t r e n'existe dans le temps p u r n i dans l'espace p u r , pas m ê m e le plus r é g r e s s é des autistes dans l a mesure o ù l ' o n peut en savoir quelque chose (3). C'est u n e abstraction tout c o m m e de parler i s o l é m e n t de taille o u de p o i d s ; et cependant de telles abstractions peuvent entrer dans des affirmations scientifiquement valables. D i s t i n g u e r dans le c o n t i n u u m q u i nous entoure u n é l é m e n t d y n a m i q u e , i r r é versible « o ù l ' o n ne choisit pas sa place » ( a p p e l é c o n v e n t i o n nellement « temps » ) et u n é l é m e n t statique q u i ne c o n n a î t pas d ' « I c i » p r i v i l é g i é et dans lequel tous les endroits sont é q u i v a lents en p r i n c i p e ( « espace » ) est u n e abstraction, n i plus n i m o i n s l é g i t i m e que celle q u i distingue entre espace d'action et espace s y m b o l i q u e (Gelb et G o l d s t e i n ) , espace m a t h é m a t i q u e et espace de r e p r é s e n t a t i o n (Klages), espace c l a i r et espace n o i r ( M i n k o w s k i ) , v o i r e espace p r o p r e et espace é t r a n g e r ( G r î i n b a u m et S c h i l d e r ) . S i L u k a c s — sous i n s p i r a t i o n bergsonienne probable — affirme que dans l ' u n i v e r s de l a rationalisation l a d u r é e c o n c r è t e q u i sous-tend l ' a c t i v i t é c r é a t r i c e de l'artisan, se d é g r a d e en temps spatialise chez l ' o u v r i e r à l a c h a î n e , i l n ' y a l à , quoi qu'en dise B i n s w a n g e r , aucune d é m a r c h e arbitraire puisque le postulat de l ' h o m o g é n é i t é a é t é c h o i s i c o m m e c r i t è r e de l'abstract i o n i n é v i t a b l e q u i isole l'espace d u temps ; u n autre c r i t è r e
(1) (2) M I N K O W S K I ( 3 4 3 ) , p. 3 6 7 . B I N S W A N G E R ( 5 4 ) , p. 5 9 9 .

(3) Les psychanalystes argentins [ G A R M A ( 1 8 7 ) , R A S C O V S K Y J 3 9 4 ) ] postulent l'existence d'un continuum bidimensionnel in utero; ce serait-là sans doute la forme extrême de l'existence spatiale, l a troisième dimension — dimension de l a praxis — étant déjà largement « contaminée » d'éléments axiologiques et temporels. De notre côté, nous avons essayé d'établir [ ( 1 7 1 ) , 1 9 4 6 et ( 1 8 1 ) , 1 9 4 9 ] que l'existence aphasique se rapproche peut-être le plus d'une existence purement temporelle. Mais ce sont-là des cas limites naturellement.

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l u i de la proximité ou de l'éloignement, par exemple (1), aurait été tout aussi arbitraire, et en plus, impropre à décrire le phénomène en question. Lorsque — extrapolant le concept de réification de l'économique au politique — nous disons que le processus d'idéologisation spatialise la durée historique, cela veut dire simplement que la conception idéologique de l'Histoirepermet des retours en arrière, des remaniements ex-post -facto incompatibles avec le postulat de l'irréversibilité temporelle. On est tenté alors de paraphraser une définition célèbre : l'espace est le milieu qui permet de pareilles démarches, le temps celui qui les interdit. S'il est permis de parler d'une certaine réifieation-spatialisation chez l'enfant, c'est que dans les tâches que lui imposent les expérimentateurs, sa réaction à un âge donné est telle que l'abstraction « conduite spatialisante » en constitue le dénominateur commun le plus économique pour la pensée. C'est dans le même ordre d'idées que l'on peut — à la base des conceptions d'Ostwald, de Kôhler et de Dupréel — postuler que le temps est axiogène et l'espace dévalorisant ; quant à savoir si c'est le temps qui crée les conditions de la valorisation ou, au contraire, si c'est la présence de la valeur qui structure — et partant temporalise — le milieu, c'est un problème secondaire ; l'une et l'autre des possibilités peuvent être vraies, selon l'optique choisie et, en psychopathologie, selon les mécanismes de pathogénie en jeu. Ce sont donc essentiellement des hypothèses de travail mais l'existence d'une triple convergence (sous-axiologie au stade pré-temporel chez l'enfant, vide axiologique du monde propre avec spatialisation chez les schizophrènes et crise axiologique et personnaliste avec spatialisation dans l'univers de la fausse conscience) confère à l'ensemble de ces hypothèses une présomption de validité par cohérence. On peut aller plus loin. I l est loisible d'admettre que l'espace hétérogène (« espace amathématique et agéométrique » dont parle Minkowski) (2) soit tel, en raison d'une sorte de contamination temporelle ; en effet, l'hétérogénéité spatiale est d'ordre axiologique, or les valeurs siègent dans le temps. J'ai beau avoir un tableau de Rembrandt à dix mètres à ma gauche et un parent aimé à cinquante mètres à ma droite, si mon Moi ne valorise plus, ces deux valeurs pour différentes qu'elles soient resteront interchangeables et les secteurs spatiaux qui les contiennent de même ; nous sommes replongés dans l'espace mathématique sans « Ici » privilégié dont ce même caractère interchangeable constitue la définition. De plus, cinquante mètres et dix mètres comme distance, cela fait une différence sensible pour l'action ; pour l'inaction cela revient exactement au même ; un milieu où aucune valeur ne sollicite l'action, devient un milieu sans perspective. Nous avons cité plus haut la curieuse expérimentation de H . L . Raush qui montre entre autres que le monde propre des schizophrènes est marqué par une déchéance de la perspective ; le phénomène de Y « espace obscur » de Minkowski traduit sans
c e

(1) Les notions de Fernraum et Nakraum [ B I N S W A N G E R pas confondre avec Fremdraum et Eigenraum.
(2) M I N K O W S K I (343), p. 367.

(54),

p.

602],

à ne

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doute le même fait. Selon Ostwald, l'existence axiologique présupposerait un milieu irréversible (appelé conventionnellement « temps ») ; or, la perspective, dimension axiologique de l'espace a au moins ceci de temporel qu'elle est irréversible. Nous pouvons alors donner cette définition de l a perspective : c'est la troisième dimension spatiale contaminée de temporalité. On comprend que certaines formes de conscience réifiée accusent la disparition de la perspective : l'espace sans profondeur que décrit Tellenbach est en réalité un sur-espace. L a perspective est d'ailleurs acquisition tardive de même que les valeurs supérieures ; elle disparaît dans certains états pathologiques marqués par une crise axiologique précisément (1). Disons, enfin, que s'il est possible de distinguer (avec Biswanger entre autres) entre espace proche et espace éloigné, c'est soit à cause de la présence d'éléments axiologiques, donc temporels, soit (pour l'espace d'habitation notamment) parce que l'espace proche est dépositaire d'éléments de l'histoire personnelle. I l en est de même de la distinction entre espace clair et espace obscur (2). L'espace clair permet de suivre l'organisation temporelle du comportement d'autrui et de s'y adapter dialectiquement ; en poussant jusqu'à ses conséquences extrêmes la conception de Minkowski, i l apparaît que l'espace obscur, qui réalise au maximum l'élimination de la temporalité axiogène (espace sans perspective, espace sans rencontre) est en quelque sorte le véritable espace. I l semble donc légitime d'admettre que la forme la plus pure de l'espace soit effectivement l'espace métrique comme le supposait Bergson, les différentes formes de l'espace « vivant » étant, pour cette qualité, tributaires d'une contamination temporelle. L'étude de la structure temporelle, de la pensée déréaliste collective — de la fausse conscience — montre enfin l'utilité du point de vue de l'économie de la pensée, d'une séparation nette. Cette séparation constitue donc au moins une bonne hypothèse de travail dont l'abandon ne facilite guère la description des phénomènes (3).
(1) Nous pensons aux états mélancoliques où la crise axiologique correspond au concept de « deuil » introduit par les psychanalystes [ F R E U D , L A G A C H E
(281)]. (3) Nous avons signalé plus haut que le récent travail de G. P A N K O W (376) est en réalité une synthèse de données phénoménologiques (dans le sens de M I N K O W S K I ) et de données analytiques ; les résultats des deux auteurs se confirment ainsi mutuellement. Cette convergence disparaît pour peu que, dans la question de la structure spatio-temporelle, on adapte les positions de B I N S W A N G E R . Evidemment, la convergence avec le travail de G. P A N K O W (ou avec toute autre recherche prise individuellement) n'est pas un critère épistémologique sans appel ; mais l'existence de toute recherche valable constitue un fait au même titre qu'une constatation clinique ; la capacité d'intégration dialectique d'autres doctrines (sa capacité d'Aufhebung) est une des dimensions de la valeur d'une théorie. On a montré ailleurs la concordance de la structure spatio-temporelle de l'univers réifié avec celle décrite dans La Schizophrénie ; des concordances avec des études expérimentales seront signalées plus loin. Une conception théorique qui abandonne de telles concordances sans y substituer d'autres, ne saurait être qualifiée de progrès; nous pensons ici expressément à la description de la structure spatio-temporelle du Dasein des schizophrènes dans les contributions de B I N S W A N G E R , comparée aux premières conceptions de M I N K O W S K I . (2) M I N K O W S K (343), p. 392.

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Le nombre des travaux consacrés à l a structure spatiotemporelle de l a schizophrénie est maintenant considérable. Bâchler (1) considère les travaux de Franz Fischer (psychiatre allemand mort dans des circonstances tragiques), comme les premières de ces recherches. I l semble que les premières publications de Minkowski (qui ne figurent d'ailleurs point dans la bibliographie de Bâchler) soient un peu antérieures. L a conception de Minkowski est bien connue. Les recherches récentes — celles de l a Daseinsanalyse notamment — tout en l'approfondissant, ne la modifient en rien d'essentiel et certaines études expérimentales (américaines pour la plupart, et souvent publiées dans le Journal of Abnormal & Social Psychology) la confirment. Nous montrerons d'autre part qu'un grand nombre de symptômes peuvent, par l'intermédiaire de la notion de réification de l a temporalité, être ramenés à la « manière d'être anti-dialectique dans le monde» postulée comme trouble fondamental. Ainsi, dire que le fait hallucinatoire est tributaire d'une structure anti-dialectique du Dasein, est, sous cette forme, une affirmation vide de sens. Mais i l faut considérer : a) qu'il existe une relation précise entre la spatialisation et le fait hallucinatoire (2) et que l'espace est l'élément non-dialectique de notre expérience ; b) que le phénomène hallucinatoire présente des analogies structurelles avec le rêve, phénomène atemporel donc hyperspatial, comme toutes les manifestations de l'inconscient (3) ; et, enfin, c) que le phénomène de la perception délirante peut être interprété comme une perception réifiée à structure identificative, anti-dialectique et égocentrique. Ceci admis, le fait hallucinatoire prend effectivement figure de phénomène réificationnel, susceptible d'être compris comme un aspect de l'existence anti-dialectique. De même, le fameux « signe du miroir » peut être interprété comme une manifestation de la tendance identificative (donc spatialisante), soit comme une fausse « Selbstigung », soit encore comme une tentative de dépassemerft illusoire de l'existence sans perspective, soit comme une « illusion de rencontre ». Le premier auteur qui a décrit le «signe du miroir» comme fréquent — sinon exclusif — dans la démence précoce est sans doute P. Aibély [3] et [4]. De son côté, Roheim ([405], p. 190) signale, dès 11919, le caractère régressif du miroir, mais en s'appuyant sur un matériel plutôt folklorique que clinique. Rosenzweig et Shakow [408] ont mis au point, en 1937, une technique efficace : observation des malades à travers un miroir avec transparence à sens unique. Le comportement anormal d'un membre du groupe témoin a permis le diagnostic précoce d'une schizophrénie, ce qui souligne la valeur clinique de ce signe (4).
(1) Brennio O. B Â C H L E R (22 bis). (2) M I N K O W S K I (343). . (3) Cf. à ce propos la définition de C O N R A D (112) et (113) « L'inconscient cest le non-structuré ». (4) Ce signe n'est d'ailleurs pas considéré comme pathognomonique de la démence précoce.

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Selon Rosensweig et Shakow, « parfois ce phénomène est fondé sur l'autisme du malade qui croit trouver dans l'image du miroir un Interlocuteur». Nous nous sommes efforcés au cours de cette étude de mettre en évidence des analogies entre fausse conscience et schizophrénie, convaincus qu'isolément ces analogies peuvent paraître des boutades, mais que, vues dans un contexte d'ensemble, elles peuvent contribuer à l'établissement d'une théorie psychosociologique générale des conditions de la pensée dialectique. Ceci dit, et sous toutes réserves, nous pouvons constater qu'il existe un comportement étatique assez proche phénoménologiquement du «signe du miroir» des psychiatres. C'est lorsqu'un état — générament totalitaire — choisit un interlocuteur fictif pour faire entériner sous la forme d'une négociation supposée un acte de violence ou une conquête territoriale. C'est — tout comme le phénomène cUnique en question - une Ulusion de rencontre avec un interlocuteur factice ; un comportement de structure schizophrénique. Evidemment, comme la plupart des données qui caractérisent la fausse conscience, ce « signe du miroir collectif » est à cheval entre le domaine des décisions lucides et celui des changements structurels de la conscience collective. I l n'est fait de fausse conscience que dans la mesure — d'ailleurs large — où i l en arrive à jouir d'une audience. Néanmoins — répétons-le — une pareille constatation isolée est à peine plus qu'une boutade. Mais elle prend une toute autre signification si l'on peut l'intégrer dans une théorie d'ensemble des analogies structurelles de la conscience politisée et de la conscience schizophrénique, théorie fondée sur une descôption» phénoménologique des structures spatio-temporelles sous-jacentes. Cette brève incursion dans le domaine de la psychologie politique était nécessaire pour situer le «signe du miroir» parmi les divers aspects de la manière d'être anti-dialectique dans le Monde. — Structure spatio-temporelle et ordre d'habitation. Introduite en psychopathologie sans doute par J . Zutt, la notion d'ordre d'habitation (1) a été souvent exploitée dans l'interprétation anthropologico-existentielle de problèmes aussi différents que le délire d'empoisonnement, la perception délirante, les fantasmes de fin du Monde, voire la catatonie (2). C'est donc d'un concept fécond dont les rapports avec la spatialisation — et partant avec la réification — n'ont pas besoin d'être soulignés. D'ailleurs sa théorie de la défaillance de la fonction « MoiIci-Maintenant » — qui est à peu de choses près l'équivalent d'une défaillance de la faculté d'habiter — assure là encore à Minkowski le rang d'un précurseur. — Etudes expérimentales : recherches de E. R. Balken. Certaines études de caractère expérimental confirment les intuitions des phénoménologues. Miss Balken a étudié des schizophrènes à l'aide du test de Murray ; la confirmation expérimentale de certains thèmes de la Daseinsanalyse ne constitue pas le moindre intérêt de ce travail. L a prévalence des temps « pré(1) Cf. Z U T T (485), etc. Nous traduisons « Daseinordnungen » par « coordonnées de l'existence » et « Wohnordnung » par « ordre d'habitation ». (2) A propos des rapports entre ordre d'habitation et catatonie, cf. W I N K L E R (471), p. 181.

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sent » ou « présent perfect » dans l'usage des verbes est signalée avec absence de toute référence à l'avenir ou au passé (1). Le schizophrène « ne distingue pas entre passé, présent et avenir, pas plus qu'entre réel et irréel ; i l est victime de l'inertie du passé. Les terreurs évoquées du passé ont — pour lui — la même réalité que les terreurs imaginées de l'ambiance actuelle. Une tension naît entre possible et réel et les malades tentent de la résoudre « en s'accrochant désespérément et sans s'en rendre compte au présent » (2). L a nature de la relation « malade-examinateur » évoque l'atmosphère d'un tribunal (!) devant lequel le malade doit raconter son histoire (3). L'élément essentiel du tableau est « un trouble des relations sujet-objet dans le sens d'une aliénation de la réalité» (4). Tout cela est bien près du concept marxiste-lukàcsien de l'aliénation ; d'autre part Balken se réfère explicitement à Minkowski. Balken estime que le trouble fondamental de l a schizophrénie réside au niveau de la « relation psychologique » ou de la conscience de la distinction sujet-objet (« awareness of distinction between subject and object ») alors que des formules comme « incapacité de catégoriser » ou « régression au stade prélogique » représenteraient des solutions verbales (5). Wallace (G) interroge des schizophrènes sur leurs projets d'avenir ; les résultats dûment quantifiés sont évalués en comparaison avec un groupe témoin. Le problème du passé est délibérément laissé de côté. Le résultat de l'expérience est que le groupe témoin est supérieur aux malades dans la faculté d'organiser l'avenir du point de vue logique et significatif (logically and meaningfully) (7). Le schizophrène envisage des fractions temporelles moins étendues vers l'avenir (8), et moins bien structurées (9). L'intérêt de ces deux études réside à notre sens dans le fait que des intuitions déjà assez anciennes dans la psychopathologie phénoménologique trouvent i c i leur confirmation expérimentale. — Structures spatio-temporelles et frustration orale dans « Alice au pays des merveilles ». On est tenté de ranger parmi les études expérimentales, sur le temps des schizophrènes l'article de Schilder sur « Alice i n
(1) B A L K E N (2) B A L K E N (3) B A L K E N (27), p. 243. (27), p. 256. (27), p. 264.

Le thème de Y Univers morbide de la Faute revient ici dans un contexte expérimental. (4) B A L K E N (27), p. 2 5 0 ; les expressions sont typiques. (5) B A L K E N (27), p. 270. Cette critique atteint aussi bien G O L D S T E I N que (par anticipation) A R I E T I , mais entre la crise sujet-objet ( B A L K E N ) et la loi de von Domarus (ARIETI), il y a un dénominateur commun : la notion d'existence réifiée, non dialectique, dont la première est l'aspect existentiel et la deuxième l'aspect logique. (8) Ce désintérêt pour l'avenir se traduit aussi par un désintérêt pour la descendance. Cf. B I N S W A N G E R (62), p. 113. (9) « Both the length of the future time span and the organization of its contents are significantly reduced. »
(6) (7) WALLACE WALLACE (462). (462), p. 244.

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Wonderland » (1). L'œuvre de Lewis Carroll compte des admirateurs parmi les psychiatres (Roheim, entre autres), mais l'admiration s'adresse moins au livre des enfants qu'au document psychopathologique. Le professeur de mathématiques et ministre protestant Charles Dodgson (Lewis Carroll en littérature) était un personnage schizoïde, timide avec les adultes, à son aise seulement en compagnie de petites filles. Pasteur, son sermon préféré était celui consacré à la damnation éternelle. Le monde d'Alice (et celui de son autre roman, Through the Looking Glass) est un monde étrange, cruel, rempli d'angoisse. Le récit commence par une longue chute (un thème de la Daseinsanalyse). Une atmosphère d'angoisse constante est liée aux variations de l'image du corps. Alice se sent soit trop grande, soit trop petite. Le temps parfois s'arrête ou fait marche arrière (le fantasme de Jurg Zund !) ; l'espace est sans profondeur (Roi et Reine des cartes !). Carroll lui-même aurait, un jour, écrit une lettre commençant par le dernier mot et finissant par le premier. Schilder dit que le mathématicien né se caractérise peut-être par les libertés qu'il sait prendre avec l'espace et le temps (2). Carroll affectionnait également l'écriture en miroir ! Tout le récit est marqué par la frustration et l'agressivité orales et cette agressivité déforme la structure de l'espace vécu (3). Schilder s'étonne du succès de Carroll comme écrivain de l'enfance ; on partage son étonnement encore que les destinées de l'œuvre de Swift posent presque le même problème (4). C'est une œuvre étonnante où s'entremêlent les thèmes analytiques (frustration et agressivité orales) et les thèmes de Daseinsanalyse (transformation de la structure spatio-temporelle) (5). — Structure Mary ». spatio-temporelle et Daseinsanalyse. Le « cas

L'intérêt de cette courte observation de L . Binswanger est qu'elle montre avec netteté le sociplogisme non formulé de l'école de la Daseinsanalyse ; de même que dans le cas plus connu de Jûrg Zund, l'origine de la temporalisation pathologique, donc de l'état délirant, plonge concrètement ses racines dans la manière d'être sociale de la malade. C'est dans de tels cas que le terme « pensée délirante liée à l'être » (Seinsgebundenes Wahndenken
(2) V O N DOMARUS signale le même phénomène chez les schizophrènes internés (129) et (130), p. 645. C'est indiscutablement de la spatialisation ; le temps est irréversible par définition. Les mots prononcés par les malades de VON DOMARUS tout comme la lettre écrite par L . C A R R O L L ne vivent pas dans le temps ; ils sont situés dans une pure spatialité. Inversement, les aphasiques sont incapables de renversement temporel (ne spatialisent pas assez) : un malade de L H E R M I T T E et coll. [(303), p. 589] est capable de réciter les mois de l'année, mais incapable de les réciter à l'envers. (3) SCHILDER développe cette idée dans sa Psychopathologie de Vespace (418). (4) Cf. Ben K A R P M A N N (249) et notre travail (182). (5) Cf. Through the Looking glass, chap. V (cité par R O H E I M (405), p. 210) : « L a reine explique qu'il y a compote pour hier et compote pour demain, mais jamais compote pour aujourd'hui ». C'est la définition analytico-existentielle du présent inauthentique (cf. BINSWANGER (61), p. 58) vue dans une optique psychanalytique (frustration et agressivité orales).
(1) S C H I L D E R (419).

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conçu selon le modèle de Seinsgebundenes Denken de Mannheim) se justifie pleinement. Cette anglaise (« Mary ») vit « i n two speeds » ; deux formes de temporalisation (1) ne parviennent point à se synchroniser. U n « temps lent » est celui de l'existence dans la bonne société à laquelle elle appartient par son mari, existence fondée sur la fidélité aux autres et à elle-même. L'autre temps, rapide, est celui de la sensualité un peu terre-àterre et des passades dont son passé n'est pas exempt. Cette impossibilité de synchroniser les deux temps engendre un état d'angoisse intolérable. Pour la malade elle-même, i l ne s'agirait pas tant de la nonsynchronisation de deux temporalités appartenant à deux mondes différents que d'un manque de synchronisation du corps et de l ' â m e . Cette formulation naïve n'est pas absurde : l a valeur limite du ralentissement temporel est, en effet l'espace, donc un élément de réification. On peut alors sans forcer l'interprétation du cas, parler d'un début de processus de spatialisation-réification chez cette malade ; une ébauche de « syndrome de fin du monde » complète de façon caractéristique le tableau. I l est évident que derrière ce que nous voyons i c i comme fixation et dissociation pathologiques se cache un problème fondamental de l'existence humaine ; un problème de l'humanisation (Menschenwerdung), un problème «humaniste». Ce problème humaniste est sans doute le même que celui qui nous occupe : le problème de la réification. Nous renvoyons à ce sujet au « cas E r i k a > de M . Boss, longuement analysé dans les passages consacrés à la réification de la sexualité ; l'observation de Binswanger présente avec celle de Boss de frappantes analogies. Une question précise se pose alors. Nous avons pu montrer dans le cas « Mary » que la temporalisation pathologique était de structure réiflcationnelle. De plus, nous avons v u plus haut que les éléments proprement réificationnels abondent dans les descriptions de Binswanger (de même que dans celles de M. Boss) accompagnés d'ailleurs de toute une terminologie homologue de celle de la théorie marxiste de la fausse conscience. Or, la réification de l a conscience (chez Lukàcs et dans notre analyse de l'aliénation politique) ne comporte pas, rappelons-le, une dégradation du temps et de l'espace ; elle comporte une déchéance de la fonction temporalisante au profit de l'espace : un processus de dédialectisation avec spatialisation concomitante. Retrouver l a validité de ces considérations dans le domaine de la pensée délirante équivaut à confirmer la notion de rationalisme morbide sous sa forme première. I l est, en effet, licite de se demander s'il est légitime de séparer rigidement, voire d'opposer temps et espace. I l est certainement permis d'opposer saisie dialectique et saisie non dialectique (réifiée) du réel.
(1) La traduction de « Zeitigung » par temporalisation est peu heureuse car la traduction élimine une partie de l ' t atmosphère » dialectique qui entoure ce mot ; mieux vaudrait dire « jaillissement de la temporalité ». Par contre, traduire « Raumlichung » par spatialisation est péjoratif en français alors que sous la plume de B I N S W A N G E R c'est sa détérioration qui est mauvaise. Cela dit, on conserve ces deux expressions qui sont consacrées.
14

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— Le cas Jiïrg Ziïnd.

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monde se traduit par une

Prenons comme exemple le cas Jùrg Zund. Nulle part dans l'œuvre de Binswanger l'aspect sociologisant de la Daseinsanalyse ne se manifeste avec plus d'évidence. J. Zund vit dans la terreur de la prolétarisation (1) ; la chute qu'il redoute — la fameuse chute qui joue un si grand rôle en analyse existentielle — possède, dans ce cas au moins, la signification très précise d'une chute sociale. Raté, i l voudrait recommencer (comme l'enfant recommence un jeu non réussi) voire même obliger le temps à rebrousser chemin (2) ; l'arrêt de la temporalisation entraîne un arrêt de la personnalisation (Selbstiguhg). Dans une étude de la psychanalyste C l . Thompson (3), l'identification avec l'ennemi apparaît comme un facteur de dépersonnalisation, mais i l en est plus ou moins de même de toute identification (4) ; or, l'identification est une fonction homogénéisante, donc spatialisante (c'est dans cette même optique qu'il est possible d'apprécier la valeur philosophique de la thèse de P. Balvet ) (5). Le temps de Jùrg Zund est le temps vide de Vautisme. On aurait tort cependant — nous dit Binswanger — de le confondre avec le temps de l'ennui ; ce dernier rampe aussi, mais i l rampe en gardant sa structure alors que le temps autiste est déstructuré ; l'ennui possède la structure du temps vide, l'autisme la non-structure du vide temporel (6). (Un malade cultivé de Bcringer et Mayer-Gross parle de « mauvaise éternité », utilisant presque le même terme que Hegel.) Le jaillissement du futur (Kiïnftigung) est bloqué (7) et le présent enserré entre un passé et un avenir déréalisés n'est plus lui-même qu'un présent inauthentique (8). L'état d'écrasement par le (crdruckende dont l'homologue est une temporalité iYimmédiate urgence (9). Le Dasein se réveille parfois cependant en un effort qui ne tarde pas à s'épuiser ; la temporalisation a lieu alors par saccades et par à coups avant la chute dans l'autisme confirmé. Malgré la saisissante beauté de ces descriptions le progrès effectif réalisé par rapport à Minkowski n'est pas évident. Une succession indifférenciée de présents dans un continuum non
(1) (2) (4) B I N S W A N G E R (60), B I N S W A N G E R (60), THOMPSON HESNARD (29) Cf. p. p. et 47. 31. HESNARD (227) ; LAGACHE (283).

Nàhe)

spatialité de proximité

écrasante

(3) C.
(5)

(446).

qui voit de la dépersonnalisation à l a base de toutes les formes de schizophrénie. (6) B I N S W A N G E R (60), J. Zund, p. 31 : Zeitgestalt der Leerheit... Ungestalt der leeren Zeit. Mais on se demande si la différence n'est pas de pur degré. U n temps entièrement désaxiologisé devient ipso facto, une « Ungestalt » ; autrement dit : l'espace pur. Il y a quelque verbalisme dans ces brillants développements. (7) B I N S W A N G E R (60), p. 32 ; pas de jaillissement du futur ; pas de v r a i présent non plus. (8) C'est dans cet ordre d'idées que la clinique apporte une confirmation expérimentale : si la succession indifférenciée de présents se distingue théoriquement mal de l'espace homogène, l'atteinte maniaque (présent absolu) se différencie pratiquement (cliniquement) mal de l'atteinte schizophrénique (spatialisation).
BALVET (9) BINSWANGER (62), p. 85.

(221)

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structuré et en plus réversible n'a plus grand-chose qui puisse réellement le différencier de l'espace (1). On a beau affirmer que « l'arrêt du temps est aussi mode de temporalité» (2), c'est une vérité formelle (un peu comme lorsqu'on dit au mécréant : « l'athéisme, c'est votre religion»). E n réalité, la déchéance de la temporalisation livre le Dasein à l'espace qui s'attaque à l'existant et l'écrase de sa proximité obsédante. Ce problème — comme tout problème en rapport avec la réification — possède enfin un aspect axiologique. Nous avons vu que structure (totalité) était corollaire de valeur, soit parce que la valeur est propriété structurelle (qualité formelle) (Lalo, Kôhlcr), soit parce que, ce qui revient au même, toute structuration de notre ambiance est obligatoirement de nature axiologique. D'autre part, la constatation que la catégorie de la totalité est centrale en dialectique nous a conduit à un autre postulat : celui de l'équivalence axio-dialectique : la valeur est l'expérience subjective de caractère dialectique du réel. L a dialectique de la « consistance » et de la « précarité » dans l'axiologie de Dupréel est un aspect de cette dialectique plus générale : l'identification, donc l'espace, est dévalorisante car la consistance y déborde la précarité (3). Mais la valeur est également tributaire d'une autre dialectique d'ailleurs homologue de celle de Dupréel : d'une dialectique de la proximité et de la distance : une valeur concrète est à la fois proche et éloignée : quelque chose qui est trop proche n'est pas 'encore une valeur ; une valeur trop éloignée cesse de l'être. Dans l'espace pur qui me « reste » après l'arrêt de la temporalisation i l n'y a plus ni perspective, ni structure, ni valeur ; les choses sont, soit à distance infinie (Le Château), soit dans une proximité étouffante : les structures axiologiques qui « tiennent à distance » le monde (l'obstacle axiogène ou, si l'on veut, la valeur-rempart) ont disparu avec le temps que le Moi a cessé de sécréter (4). — Temporalisation et rencontre. Le temps est enfin le milieu de la rencontre valorisatrice, de même que l'espace est celui de l'agression dévalorisante. L a langue hébraïque comporte — comme le montre M . Oppenchaim (5) — une philosophie implicite des rapports entre temporalisation et rencontre. Le mot « Zman » signifie « temps désigné pour », autrement dit temporalisation valorisante ; c'est aussi l'une des façons de désigner en hébreu la fête. Le mot qui désigne la rencontre (hizdamen) est de la même racine ; c'est
(2)

(1) Voir note (3) page précédente.
B I N S W A N G E R ( 6 2 ) , p. 85.

(3) Le sacré s'explique par lui-même : je suis identique à moi-même, dit Jahvé. (4) Subjectivement, la distance se mesure par le temps nécessaire pour la parcourir ; dans un continuum atemporel, le déplacement est immédiat. Le temps est obstacle et à ce titre axiogène ; l'espace pur, sans obstacle, est aussi vide de valeurs. La « Leerform des Raumes » dont parle S C H E L E R est donc Y espace tout court; l'espace se valorise en se temporalisant.
(5) O P P E N C H A I M (372).

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— nous dit Oppenchaim — une temporalisation mutuelle (1). Mais la rencontre est en même temps un fait de valorisation et une expression de liberté : deux troupeaux d'esclaves peuvent se croiser mais le duel est rencontre armée de deux personnes libres qui s'estiment mutuellement. Le mot « invitation » se forme aussi à partir de la racine de « Zman » ; le mot hazmanah signifie «orienter le temps vers la rencontre projetée» <2). Parmi les auteurs ayant interprété la schizophrénie comme une défaillance de la faculté de rencontre (dans le sens de Buytendijk) les travaux de W . von Baeyer (3) et d'E. Strauss sont sans doute les plus marquants. L'étude des relations entre temporalisation et rencontre permet de rattacher ces conceptions à celle de Minkowski et par l'intermédiaire de ces dernières à notre conception générale de l'aliénation. — Le problème de la dégradation de Vespace. Le problème de l'espace se pose de façon différente de celui du temps. L a dégradation du temps dans les processus de mondanisation confirme — comme nous l'avons vu — les conceptions de Minkowski (de 1927). Binswanger introduit toute une terminologie pour caractériser la dégradation de Vespace vécu ; or cette terminologie ne clarifie pas le problème. D u point de vue dialectique et axiologique, l'espace pur est déjà un produit de dégradation par rapport au temps. I l est en effet évident que la dégradation du temps (succession de « points présents ») (Jetzpunkte) avec tarissement du jaillissement de l'avenir (Zeitigung) comporte un début de spatialisation ; la dégradation de l'espace ne fait, elle, qu'accentuer son caractère spatial. Amputer le temps de sa dimension d'avenir, équivaut à l u i enlever un élément d'hétérogénéité, c'est donc le rapprocher de l'espace (de même si l'on coupe le passé du présent) ; amputer l'espace de sa dimension de profondeur ne fait de toute évidence qu'accentuer son caractère spatial en le privant d'une dimension où le principe de l'équivalence des lieux et de la réversibilité ne joue plus et qui, partant, présente une structure partiellement temporelle. Le langage fournit encore quelques indications précieuses : on dit « espace de temps » (en allemand aussi : Zeitraum) pour une portion limitée de la durée ; le contraire (désigner par une allusion au temps une fraction limitée de l'espace) serait inconcevable. On dit aussi en allemand « raumen », vider. E n un mot, la limitation d'une négativité reste une négativité. Cette réserve s'applique à la plupart des développements de Binswanger concernant la dégradation de la Râumlichung chez ses malades. Lorsque dans le « cas Lola Voss » (4), i l est question d'espace ami-espace ennemi, i l est évident qu'un élément axiologique — donc temporel — y intervient ; lorsque Ellen West (5) dit, dans une métaphore par ailleurs sublime, que
(1) Ibid., p . 69. 2) Ibid.

(3 V O N B A E Y E R (24). (4) B I N S W A N G E R (61), p. 75. (5) B I N S W A N G E R (56), p. 51.

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« les sorties du théâtre de l'existence (Lebensbiïhne) sont occupées par des hommes en armes », on ne voit pas en quoi cette limitation modifierait le caractère spatial de l'espace. Il en résulte que le processus de déchéance existentielle de la schizophrénie modifie l'équilibre spatio-temporel en faveur de son composant spatial ; le temps se spatialise dans sa déchéance alors que la déchéance de l'espace vécu ne fait qu'accentuer sa « spatialité ».
***

Nous sommes partis — comme nous le faisons systématiquement au cours de cette étude — de la phénoménologie de l'aliénation sociale. L a structure spatio-temporelle de la fausse conscience montre que la prévalence du facteur spatial permet comme hypothèse de travail une description commode de diverses manifestations de l'aliénation économique et politique. Elle est donc le véritable trouble fondamental du caractère déréaliste (schizophrénique) de la fausse conscience. Appliqué à son tour au problème de la structure spatiotemporelle de la schizophrénie, ce résultat permet une notable simplification des problèmes. E n admettant que, du point de vue axiologique et dialectique l'espace pur est un produit de dégradation par rapport au temps, la notion de spatialisation (dans le sens péjoratif du terme) reprend toute sa valeur. A travers le considérable enrichissement dû à la Daseinsanalyse, l'appareil conceptuel de La Schizophrénie se retrouve alors presque intact. — Perméabilité du Dasein dans VUnivers d'empoisonnement paranoïde. réifié : le délire

Rien ne justifie mieux les réserves de Minkowski au sujet de l'ambiguïté inhérente à certains éléments terminologiques que le problème du délire d empoisonnement. I l est a priori parfaitement concevable qu'un homme normal surestime son importance personnelle au point de se croire en butte à des tentatives d'empoisonnement ; dans ce cas, cette crainte s'intègre dans un mécanisme intellectuel normal. Certaines époques avaient l'habitude de. reconnaître l'importance sociale d'un personnage en lui attribuant d'office un « essayeur d'aliments ». L'Histoire connaît d'authentiques périodes de délire collectif d'empoisonnement tel que le Grand Siècle (1). Or, les phénomènes décrits par Lenôtre dans une de ses études n'ont aucune parenté avec les mécanismes de l'atteinte paranoïde ; si l'on veut chercher une analogie historique pour ces derniers, c'est dans les accusations d'empoisonnement des puits formulées contre les Juifs ou contre les Tziganes qu'il faut la chercher. Entre l'homme qui surestime assez son importance pour se croire en butte à une tentative d'empoisonnement de la part d'un ennemi supposé ou réel et entre celui qui croit qu'un Tzigane, du seul fait qu'il diffère des autres habitants du pays, est un empoisonneur, i l n'y a rien de commun quant au mécanisme psychodynamique ; l'un et
f

(1) L E N Ô T R E : Dossiers de police, pp. 37-42.

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l'autre font du délire d'empoisonnement cependant. Des cas de délire empoisonnement de structure paranoïaque ont été décrits. Seul celui de structure paranoïde, dont le cas Strindberg offre un exemple célèbre, (1) intéresse nos présents développements. Dire que l a crainte d'être empoisonné est dans certains cas l'expression d'une insertion anti-dialectique dans le monde, constitue une fois de plus une affirmation apparemment vide de sens. I l s'agit de l a remplir d'un contenu concret en utilisant une fois de plus les travaux de l'école phénoménologique d'expression allemande. Une filiation peut être mise en évidence : le délire d'empoisonnement est en rapport avec les problèmes anthropologiques de l'habitation qui, de leur côté (c'est du moins, notre interprétation) se trouvent en rapport avec l a spatialisation de l a durée, phénomène réificationnel. I l ne faut donc pas aller très loin pour pouvoir interpréter le délire paranoïde d'empoisonnement comme une des expressions possibles de l'insertion non dialectique dans le monde. Dans cet ordre d'idées, le délire d'empoisonnement, est un des biais qu'emprunte le « Monde » pour écraser le Dasein. C'est donc une forme de mondanisation. La perméabilité au poison n'est dès lors qu'un aspect de l a perméabilité générale du Dasein qui est comme « à découvert » (2) dans un monde uniquement spatial et, partant, anaxiologique et non structuré. Dans cette optique, le délire apparaît du point de vue subjectif comme un aspect de la dépersonnalisation et du point de vue objectif comme la traduction de l a dévalorisation (dé-réalisation) de l'Univers morbide (3). La question s'est posée de savoir pourquoi le thème de l'empoisonnement est si fréquent dans les délires paranoïdes, et ceci de préférence aux autres moyens de destruction, électricité exceptée. L a Daseinsanalyse répond que le fait de manger ensemble est une fonction interhumaine d'importance anthropologique p r i mordiale. E n reconnaissant l'importance du stade oral, l a psychanalyse souligne de son côté ce fait, mais en le liant au facteur caractérologique de la captativité, elle aurait quelque peu défocalisé cette notion. L'analyse existentielle qui souligne la signification anthropologique de l'acte de manger ensemble (ce dont le délire d'empoisonnement est comme la perversion) se place, tout comme dans le problème de la réification sexuelle, sur un terrain plus dialectique. Admettre quelqu'un à sa table est un signe d'amitié aussi grand et parfois — assez paradoxalement — plus grand que d'admettre quelqu'un dans son lit ; dans cet ordre d'idées, tout propriétaire d'un appartement possède en miniature cette prérogative souveraine des Etats de
(1) JASPERS (243), p. 119, et passim. (2) « Entbergung », cf. K U L E N K A M P F P (268).

(3) Ou, si Ton veut : la dévalorisation réificationnelle du Moi et du Monde a un double effet : le Moi sans « rempart axiologique » (l'obstacle crée la valeur mais de son côté, la valeur est obstacle) est à découvert, perméable ; la dévalorisation du monde se manifestant sous la forme « aliment » est vécue comme poison. Enfin, dans un univers qui ignore la vraie rencontre (dont la rencontre « à table » est un des plus charmants aspects) le poison à effet unilatéral (les empoisonneurs du Grand Siècle utilisaient des couteaux empoisonnés d'un seul côté) symbolise la déchéance de la rencontre valorisatrice.

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naturaliser ou non un étranger. Or — faut-il le souligner ? — nous habitons historiquement : les différentes expressions qui désignent l'habitation se distinguent, entre autres, par le degré d'historicité qui leur est inhérent : le mot « demeure » contient plus d'historicité que le mot «habitat» (1). L'historicité n'est d'ailleurs pas Tunique dimension dialectique de l'acte d'habiter ; la structure du rapport sujet-objet en est une autre ; on transforme son habitat (et on en est transformé) ; on peut aimer son « désordre personnel ». « L'habitation est à moi et j'y habite. Je l'organise et la modèle à ma façon» (2). Le lien existant entre habitation et habitude est souligné à la fois par la terminologie française et la terminologie allemande (Wohnen, Gewohnheit). E n somme, l'habitation n'est pas seulement, comme le dit Heidegger, une « donnée anthropologique primordiale », mais aussi un fait de valorisation dialectique. L'espace intérieur d'un habitat est saturé d'historicité subjective axiogène : c'est un paysage, donc un état d'âme. C'est paradoxal mais vrai : on habite plus dans le temps que dans l'espace. I l est assez significatif de constater que les états dont l'idéologie est dominée par le spatialisme (la terminologie nationale-socialiste est caractéristique à cet égard), sont ceux précisément qui ne respectent pas le domicile privé. Nous sommes là en présence d'un aspect de la dépersonnalisation totalitaire. Si l'étranger est parfois accueilli avec méfiance, c'est en grande partie parce qu'il est porteur d'une historicité non comprise ou ignorée ; i l apparaît comme un Dasein de pure spatialité (3). Il est assez curieux d'observer à cet égard qu'un passé inconnu indispose souvent davantage l'opinion publique qu'un passé connu, fut-il notoirement défavorable. Les aliments que l'on consomme « chez soi » sont ceux que l'on peut manger sans crainte d'empoisonnement ; le fait avait une certaine importance pratique autrefois. Inviter quelqu'un à sa table est un signe de confiance qui prouve qu'on ne le considère plus comme un étranger, c'est-à-dire comme un empoisonneur en puissance. Inversement, certaines catégories (Juifs, Tziganes) ont été souvent accusées, autrefois, d'empoisonner les puits ; aujourd'hui encore on accuse parfois les premiers d'être des empoisonneurs de l'esprit public. Chez les paranoïdes les « coordonnées de l'existence » (Daseinsordnungen) sont dérangées ; le terme « dé-rangement », fort caractéristique, signifie à la fois déstructuration et dégradation axiologique. C'est donc finalement un phénomène de spatialisation. Dans les travaux de Berze et dans d'autres, un mot revient avec insistance : « Nebeneinander » = juxtaposé, c'est-àdire non organisé et non temporalisé (4). Le paranoïde est mal défendu (Entbergung) ; i l ne connaît n i la vraie
(2 Jbid. (3) Cf. le cas publié par nous où ce sentiment de spatialisation-aliénation intériorisé chez un émigré mal adapté a produit une curieuse forme d'apragmatisme sexuel (incapacité de co-habitation). (174 bis.)
(4) Par exemple B E R Z E (51), pp. 40, 45, etc. (1) M I N K O W S K I (337), p. 183.

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distance n i la vraie proximité (1) ; i l n'y a pour lui n i véritables étrangers n i véritables non-étrangers. On a évoqué plus haut le cas de cet agnosique de Pallis incapable d'identifier sa femme d'une visite à l'autre ; une paranoïde de Kulenkampff (une déracinée comme l a plupart de ces malades) présente un syndrome diamétralement opposé ; elle identifie tout le monde (2). Le fait que de nombreux schizophrènes se croient épiés, voire maltraités à travers les murs, est essentiellement l a conséquence d'un « trouble fondamental de la communication », tout comme le fait hallucinatoire (Strauss) ou — si l'on veut — d'un « trouble du sens de l'habitation, d'une crise de confiance existentielle » (3). Ce monde est caractérisé par une alternance sans dialectique de proximité étouffante et d'éloignement sans espoir ; l'impression d'empoisonnement est l'aspect coenesthésique de cette expérience de proximité tout comme les hallucinations auditives constituent son aspect acoustique et les perceptions délirantes son aspect visuel. L a notion de physiognomisation (introduite par Zutt) a toujours joué un grand rôle dans les interprétations allemandes de l'univers schizophrénique, non sans quelque ambiguïté cependant : pour certains (Storch) i l y aurait une physiognomisation excessive, pour d'autres (Matussek), une absence de physiognomisation. C'est un malentendu sans doute : le monde du schizophrène est à la fois très physiognomisé par suite de la proximité menaçante des choses (« les portes me mangent », dit un malade de Storch) et non physiognomisé, car anhistorique. C'est un monde immobile vu à travers des lunettes d'approche (4). Dans l'optique de. l'homogénéisation réificationnelle l'inanimé s'anime en même temps que le vivant se reine, de même que le fétichisme « anime » l'objet — ou considère comme totalité la partialité, ce qui, du point de vue dialectique revient un peu au même — tout en restant incapable de « rencontrer » la partenaire vivante en tant que totalité. L'animation du nonvivant est donc complémentaire de la réification du vivant (un mécanisme de compensation, voire de défense dans certains cas) ; c'est en vertu de cette même dialectique que l'on peut parler à la fois de physiognomisation excessive et de nonphysiognomisation chez le schizophrène. Pour en revenir au délire d'empoisonnement paranoïde, l'impression de toxicité du monde (cf. le rôle des gaz toxiques
ni une vraie p r o x i m i t é . Cette analogie est sans doute en rapport avec l'analogie, de la structure spatio-temporelle ; le Zeitwirhel maniaque en tant que temps déstructuré et « présentifié» est phénoménologiquement homologue de l'espace pur. (2) K U L E N K A M P F F (27), pp. 327-328. Ceci entre donc dans les cadres de l'opposition « manière d'être dans le monde aphaso-apraxique » — « manière d'être dans un monde schizophrène » qui était le point de départ de cette étude. Pour nous, c'est là une manifestation de la « compulsion d'identification » (Identitàtszwang) — avec, peut-être, intervention de la loi de von DomarusVigotsky — ce qui ne contredit pas l'exégèse de K U L E N K A M P F F puisque la fonction identificative est une fonction spatialisante. trautseins » (notre traduction est un peu libre). (4) Cf. le titre du roman de Lewis CARROLL : Through the looking glas*..
(3) K U L E N K A M P F F (271), p. 330 : « ...eine Stôrung des Wohnens und Vertérielle légèrement h y p o m a n i a q u e ; elles ne c o n n a i s s e n t n i l a v r a i e

(1) On note le même p h é n o m è n e chez des personnalités de structure caracdistance,

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qui est capital) traduirait ainsi trois faits convergents de l'insertion anti-dialectique dans le monde : le sentiment d'être étranger entouré d'étrangers (1), l'impression d'être «découvert» par suite de l a disparition de la barrière axio-dialectique protectrice de la personne et enfin l'incapacité de structurer tout matériel étranger. Ce dernier aspect est le point de convergence avec la théorie de la perception délirante. Ceci risquerait d'ailleurs de nous entraîner trop loin. Nous voulions simplement montrer qu'il est possible de trouver un dénominateur commun pour des phénomènes aussi différents, en principe, que le rationalisme morbide et le délire d'empoisonnement paranoïde, et que ce dénominateur commun peut être le concept d'existence réifiée. Dire que le fait de craindre l'empoisonnement est anti-dialectique constitue — sous cette forme — une vague généralité, sans intérêt. Dire que l'absence d'historicité vraie et l'évanouissement de la praxis personnalisante et valorisatrice dans le monde propre d'un Dasein le prive d'intimité et de limites précises, et que l'expérience de perméabilité de cette existence purement spatiale — et partant : anti-dialectique — peut dans certains cas se traduire par la crainte délirante de l a présence d'un poison dans l'atmosphère, voire dans les aliments, est une affirmation concrète — exacte ou non, c'est une autre question — qui lie le délire d'empoisonnement au rationalisme morbide, forme pure du spatialisme réificationnel. Bien entendu, toute personne se croyant à tort en butte à des tentatives d'empoisonnement, n'est pas pour autant tributaire de mécanismes subréalistes. L a différenciation nécessaire entre fausse conscience et faux jugement est sans doute un aspect de la différence entre délires paranoïdes et délires paranoïaques (2). — Réification du langage chez les schizophrènes.

Même normal, le langage comporte un élément réificationnel prédominant au niveau de sa couche conceptuelle (le superior speech de Head) ; un certain degré de réification est la condition
(1) Un thème revient de façon constante dans les publications : le (la) domestique dépaysé(e) au service de maîtres étrangers [cf. K U L E N K A M P F F (271)] et [GALLIERI (83)]. Le fait que telle malade dans son délire prétende connaître tout le monde ne contredit en rien cette interprétation car connaître au même titre tout le monde c'est ne connaître personne, tout comme la « fête » maniaque constante équivaut en fin de compte à une existence sans fête. (2) Les paranoïdes se croient épiés par les murs. Gomme ils ont tendance à intégrer le progrès technique dans leur délire, il y en a certainement qui invoquent des tables d'écoute sur leur ligne de téléphone, s'ils en ont une. Dans ce cas, c'est un aspect de la mondanisation c'est-à-dire de la spatialisation : une démarche subréaliste. Mais l'auteur de ces lignes a connu un industriel d'importance qui, surestimant son importance d'ailleurs réelle, croyait lui aussi, assez absurdement, que sa ligne était surveillée. Or, ce personnage n'avait rien d'un Jiirg Z Ù N D . C'était une forte personnalité dominatrice avec un remarquable succès vital à son actif. Dans le premier cas, il s'agit d'une logique et existence de structuration insuffisantes où l'intimité du moi sans barrière axiologique protectrice est violée ; dans le deuxième, on voit plutôt un univers trop structuré autour d'un Moi survalorisé. Dans le premier cas, il s'agit de fausse conscience, dans le sens marxiste du terme, c'est-à-dire d'une incapacité dialectique et temporalisante ; dans le deuxième, il s'agit simplement de faux jugement.

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fonction identificative, ce qui, dans l'optique du marxisme ouvert, revient au même. L'identité essentielle du langage schizophrénique et du langage aphasique a été postulée (1) ; cette hypothèse est corollaire de celle de Goldstein — le caractère trop concret de la pensée des schizophrènes — elle est donc solidaire des faiblesses de cette conception. Sans entrer dans les détails de ce problème qui est en marge de notre sujet, citons une formule qui va dans le même sens : « le schizophrène subit les mots ; ils échappent à l'aphasique» (2). Nous pouvons, dans cet ordre d'idées, parler d'une certaine « mondanisation » de l'homme par rapport à la parole dans la schizophrénie ; mondanisation qui s'accompagne d'une surréifreation du langage déjà réificationnel dans son essence. « Word becomes an object », dit Katan, mais cet « objet » acquiert un contenu énergétique propre (hypercathexis) qui le rend redoutable. Entre la structure (indiscutablement réificationnelle) du langage schizophrénique et celle des hallucinations, la continuité est certaine. Elle souligne la nature réificationnelle du phénomène hallucinatoire que Minkowski entrevoit implicitement par un autre biais : celui de la différence entre espace clair et espace obscur. Cette structure réifiée - schizophrénique du mot se retrouve dans la fausse conscience. Les éléments du discours deviennent indépendants de la conscience qui les a créés et pèsent sur cette dernière ; c'est ce phénomène que décrit Stuart Chase dans son ouvrage, la « Tyrannie des Mots ». L a tyrannie que le verbe exerce sur la conscience politisée est d'ailleurs corollaire de la prépondérance des fonctions identificatives, ce qui renvoie à Arieti ; i l s'agit là sans doute de deux facettes du même processus fondamental de la dédialectisation de la conscience. La nature réifiée et magique du langage des schizophrènes est une constatation ancienne. E n vérité c'est le mot « hypermagique » que l'on devrait employer, car si le langage même normal est réifié, i l est aussi « normalement magique » (Sullivan). Quant au caractère égocentrique du vocabulaire des schizophrènes nous possédons un document pittoresque : un paranoïde a remanié égocentriquement le Petit Larousse en fonction des besoins de son système théocratique délirant (3). P. C. Racamier signale leur « style administratif, dépersonnalisé, vide d'articles, chargé de formules toutes faites, évitant le concret et le personnel au profit de l'abstrait et du général » (4) ; d'ailleurs, selon le même auteur « c'est dans le vaste groupe des schizophrénies que l'aliénation du langage prend toute son am(1) Par A R I E T I entre autres cf. (12), p. 420. Contre cette hypothèse l'observation de F A U R E et collaborateurs apporte un argument clinique de valeur expérimentale.

une

de la communication interhumaine. On ne peut pas « rencontrer autrui » sans sortir de soi-même ; c'est dans ce sens que nous avons pu définir plus haut l'essence du trouble aphasique comme
aliénation insuffisante

ou comme une insuffisance de la

(3) Nous avons publié une page de ce curieux document en fac-similé. L'Evolution Psychiatrique, avril-juin 1952, p. 323 (173).
(4) R A C A M I E R (393), p. 5.

(2)

R A C A M I E R (392).

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pleur et tout son intérêt ». G. Pankow parle de « matérialisation et de spatialisation du mot chez les schizophrènes ». E n somme, le langage schizophrénique est réiflé à double titre : a) en tant que mondanisation (V erweltlichnng) du Moi par rapport au mot qui, devenu indépendant de la conscience, tend à la déborder (ùberwaltigen) ; le fait hallucinatoire « processus d'aliénation de la parole propre » (D. Lagache) est sans doute le degré extrême de cette mondanisation, et b) par la chosification du mot qui, en se situant dans l'espace (espace signe de ma puissance) (1), devient porteur de l'illusion de toute-puissance magique du schizophrène. U n troisième élément réificationnel est peut-être le mouvement axiologique-énergétique entre le Moi et le mot « aliéné » mis en évidence par Freud (2). Parmi les auteurs d'orientation analytique, Katan (3) et Roheim (4) ont étudié le langage des schizophrènes. Leurs conclusions confirment l'hypothèse du caractère réiflé du langage des schizophrènes ; cette constatation constitue un nouveau nœud de convergence entre le marxisme et la psychanalyse. Dans l'observation de Katan, le facteur castration traverse l'observation comme un fil rouge. Un garçon de 28 ans subit la (mauvaise) influence de son frère aîné ; une technique naïve d'escroquerie aux Assurances par auto-mutilation est mise au point. Ce plan échoue et le jeune garçon fait une psychose paranoïde très dans la note hesnardienne. I l accuse son frère de « monter les gens » contre l u i pour se venger de son infériorité physique. Ce dernier, très attiré par les femmes, n'en est pas moins vierge à 30 ans à cause d'une malformation qui vient seulement d'être opérée. E n même temps la peur de la mort et de la syphilis éclate dans de typiques calembours (5). Quelques discrets fantasmes de fin du monde complètent enfin le tableau. Il accuse son frère de vouloir usurper son identité afin de faire croire au monde que c'est lui (le malade) qui est atteint de malformation génitale. Leur père aurait reproché à ce,frère des tendances incestueuses vis-à-vis de la mère dont i l aurait (6) effectivement partagé le lit jusqu'à l'âge de neuf ans. Katan croit — c'est d'ailleurs à peu de chose près l'hypothèse freudienne — qu'en présence du danger pulsionnel, un
(1) M. F O U C A U L T (59), p. 89 ; mais il enchaîne à la page suivante : « Espace, signe de mon impuissance ». En effet, toute-puissance illusoire (magique) et impuissance de fait cohabitent dans la spatialité pure. Seule, la durée concrète permet cette synthèse dialectique du possible et de l'impossible qui est la praxis concrète. (2) Selon une hypothèse de F R E U D (1915) se rapportant à la schizophrénie, « le malade, devenu incapable de relations avec les êtres et obligé pour ainsi dire de lâcher la proie pour l'ombre, reporte son intérêt sur la matière inanimée du langage ». P. C . RACAMIER (393), p. 6 ; F R E U D : The Unconscious, collected papers, vol. I V . (5) K A T A N (253), p. 364. Dr. van Kerkhof a syphilis doctor = cimetière (Kerkhof-Kirchhoff-cimetière) ; l'actrice Marga Graf = tombeau (Grave) ; Civilis (personnage historique batave) = syphilis, etc. L'angoisse castrationnelle est évidente. (6) K A T A N (253), p. 354 ; l'exposé de l'auteur, assez peu clair, montre mal où commencent les affirmations délirantes.
(3) K A T A N (253). (4) R O H E I M (405).

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double mouvement énergétique a lieu : d'une part, retraite de l a libido du monde (Storch parlait du « monde vidé de valeur ») (1) et dans un deuxième temps, restitution libidinale comme tentative de récupération du monde perdu. Or, cette dernière n'atteint que les mots qui acquièrent ainsi une nouvelle importance et en quelque sorte une vie indépendante ; ils se substituent aux objets en vertu d'un mécanisme notoire, commun à l'hystérie et à l a schizophrénie. Les grandes lignes de l'article de Katan sont seules esquissées i c i ; les détails, d'ailleurs impossibles à résumer brièvement, sont sans importance en l'occurrence. Pour notre problème le fait essentiel est qu'un mécanisme analytique est décrit i c i pour un symptôme de caractère réificationnel. Si nous sommes en droit de parler i c i de réification, ce n'est pas uniquement à cause de l'expression de Katan : « word... is no longer treated as a word but as an objet» (une remarque furtive ne prouve rien et d'ailleurs le mot « objet » ne signifie pas la même chose en marxisme et en psychanalyse), mais à cause de l'intégration de ce phénomène dans un contexte d'ensemble ; égocentrisation du mot (Woods) et sa spatialisation (Pankow). Roheim souligne l'importance de la frustration orale dans la schizophrénie, « c'est le rôle exagéré de la zone orale qui explique le fait que les schizophrènes tendent fortement à identifier le mot avec Yobjet ou à utiliser magiquement ces derniers » (2). Dans Alice au Pays des Merveilles (3), frustration orale, angoisse de castration, déstructuration temporelle et objectivation du mot marchent caractéristiquement de pair. E n somme si pour Roheim la frustration orale individuelle est responsable dans certains cas de l'éclosion de l'évolution schizophrénique ultérieure, pour les matérialistes historiques, l a « frustration orale collective » de l'humanité est la base sur laquelle s'édifient les idéologies et en fin de compte l a fausse conscience, cette schizophrénie collective. Nous avons là un autre point de convergence dialectique entre marxisme et psychanalyse. — Hallucinations et perceptions délirantes. Le fait hallucinatoire peut être interprété comme l'effet d'une insertion non dialectique dans le monde de plusieurs façons : en tant que corollaire du phénomène de la spatialisation, soit par prépondérance de l'espace obscur par rapport à l'espace clair (Minkowski), soit par la « formation de séries accessoires à côté de la série principale» (Berze) (4), ou par le biais de cette défaillance de la rencontre qu'évoque v. Baeyer et qu'exprime par d'autres termes la formule de Strauss : déchéance de la capacité de communication sympathique (sympathische Kommunikationsstôrung). V u ainsi, le fait hallucinatoire est une fausse conscience de la rencontre (« illusion de la rencontre >,
(1) (2) (3) (4) STORCH (435), p. 68. R O H E I M (405), p. 105. S C H I L D E R (419) ; R O H E I M B E R Z E (51), p. 22.

(405), p. 204 et passim.

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qui est un aspect de l'illusion de l a totalité) et s'intègre dans une pathologie générale de la rencontre, corollaire d'une psychopathologie de la pensée dialectique, autrement dit, d'une pathologie de l a liberté (H. E y ) . On admettra, enfin, qu'il existe certaine analogie entre la conscience hallucinatoire qui, dans son exigence d'homogénéité, est obligée d'aliéner sous forme hallucinatoire les tendances qu'elle n'arrive plus à organiser dans une totalité concrète et, d'autre part, la conscience politique réifiée qui, dans son postulat d'homogénéité politique — postulat qu'essaye de réaliser sur le plan pratique l'état totalitaire — attribue à l'étranger (dans le sens large du terme, impliquant aussi, bien entendu, l'hétérodoxie politique) des faits auxquels une considération simplement dialectique du réel devrait permettre de donner une explication rationnelle. La question des hallucinations est la plus vieille de la pathologie mentale, celle des perceptions délirantes en est la plus neuve. Le problème de leurs rapports n'a pas été très étudié (1). Les perceptions délirantes sont surtout visuelles, les hallucinations paranoïdes sont, elles, essentiellement acoustiques. Les perceptions délirantes constituent — surtout depuis les recherches de P . Matussek — une entité bien définie ; le problème des hallucinations comporte des solutions pluralistes, et cela non seulement sur le plan du débat psychogenèse-organogenèse. La question des hallucinations paranoïaques a été discutée. Les terreurs nocturnes chez les enfants (2) ont pu être comparées aux hallucinations (?), de même que les phantasmes masturbatoires. Last but not least, le problème des hallucinations normales a pu se poser : « toutes nos images », écrit Dromard, « ont tendance à s'objectiver dans le réel, c'est là une propriété foncière qui leur appartient en propre... se nuancer du réel pour une image mentale, quelle qu'elle soit, c'est le chemin de la moindre résistance » (3). On comprend que dans des circonstances qui peuvent ne pas dépasser les limites de la normale, la fonction réaliste-dialectique (structurante-temporalisante) qui fait contrepoids, puisse se montrer défaillante (4). I l n'est donc pas exempt de danger de vouloir fonder une systématisation nosologique sur l a présence ou l'absence d'hallucinations. L a perception délirante est, par contre, considérée par différents auteurs (Heidenberg, Kant, K . Schneider, Janzarik, Matussek) comme littéralement pathognomonique de l a schizophrénie. Le problème de la rareté relative des hallucinations visuelles dans la schizophrénie a souvent préoccupé les théoriciens. Arieti (5) souligne à ce propos que pendant le sommeil les sens
(1) W E I N S C H E N K (465) et H U B E R (235) abordent le sujet sans conclusions formelles. (4) Cf. une observation typique d'hallucination chez une personne normale,
(2) M A U C O (325), p. 436. (3) D R O M A R D (134), p. 364.

(5) ARIETI croit (12), p. 250, que lorsque le malade halluciné à l'état de veille, les centres visuels sont occupés par les perceptions émanant du milieu ambiant et ne peuvent pas participer à l'activité hallucinatoire. On pourrait répondre qu'il en est de même des centres auditifs, mais en réalité, ces derniers

A R I E T I (12), p. 252.

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les plus primitifs occupent le devant de la scène. Les sens tactile et olfactif sont, bien entendu, plus primitifs que le sens visuel ou acoustique, mais leur rôle dans l'élaboration du symbolisme est insignifiant. Parmi les deux principaux sens, celui de la vision est plus primitif, les images auditives exigeant une élaboration plus poussée, incompatible avec l'état de veille. De plus, lorsqu'on dort, les perceptions visuelles individuelles sont éliminées et les centres qui habituellement les élaborent sont libres de toute autre activité. Il n'en est plus de même dans l'état hallucinatoire. Les centres visuels étant alors mis à contribution de façon beaucoup plus intense que les centres auditifs, l'accomplissement des exigences « sensorielles » de l'état délirant incomberait dès lors aux derniers. C. Schneider (1) a proposé une explication analogue. Les hallucinations optiques apparaissent dans les schizophrénies comportant une détérioration intellectuelle extrême (Bumke). E n effet, la structure réaliste des perceptions visuelles jouit par rapport aux perceptions acoustiques d'une immunité relative grâce à un mécanisme double : elles sont moins intimement liées aux processus mentaux que les perceptions acoustiques ; elles bénéficient également d'une plus grande constance dans le temps. Le même degré de détérioration (dédialectisation) des processus cognitifs peut ainsi suffire à produire de véritables hallucinations auditives dans certains cas, et des perceptions délirantes visuelles dans des cas cliniques de gravité limitée. Schneider est d'ailleurs l'un des premiers à insister sur les analogies de la schizophrénie, non pas tellement avec le rêve, mais avec Y état, d'endormissement (2). La structure anti-dialectique commune au rêve et à l'état hallucinatoire, résultat dans les deux cas de la désinsertion de la praxis et se traduisant par la validité commune du principe de von Domarus-Vigotsky, trouve ainsi, selon les circonstances, une expression visuelle ou auditive. I l semble donc bien que les perceptions délirantes constituent effectivement l'équivalent optique des hallucinations auditives paranoïdes avec lesquelles elles ont précisément cette structure anti-dialectique en commun. Une fois de plus le concept de réification apparaît comme un lien, ou plutôt comme un dénominateur commun. C'est ce que nous essayerons de montrer en examinant critiquement les idées de P . Matussek. Si les hallucinations paranoïdes se caractérisent par des phénomènes de surspatialisation (3), les percepsont beaucoup plus liés à l'activité intellectuelle (c'est sur ce fait que se fonde l'explication de C . S C H N E I D E R ( 4 2 2 ) , cf. plus loin) et moins sensibles aux stimuli venant de l'extérieur. Lors de l'électro-encéphalographie, on demande aux malades de fermer les yeux sachant l'effet perturbateur des stimuli visuels ; les stimuli auditifs sont infiniment moins gênants. (1) Cf. S C H N E I D E R ( 4 2 2 ) , pp. 85-86. (2) A propos de cette conception, nous ne résistons pas à la tentation de reproduire ici, sans commentaires, ces lignes d'André G I D E : « J'ai presque peur à in*endormir. On est seul. La pensée \se projette comme sur Un fond noir; le temps à venir apparaît sur le sombre comme une bande d'espace. » {Les cahiers d'André Walter, p. 18.) (3) Cf. MINKOWSKI (343) et (343) ; l'espace obscur, amputé de la profondeur irréversible et axiogène (la perspective) est un espace d'homogénéité accentuée ;

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tions délirantes semblent, elles, tributaires d'une prépondérance des fonctions identificatives égocentriques, autrement dit, elles relèvent de la loi de von Domarus-Vigotsky qui opère en l'occurrence au niveau perceptif. — Structure anti-dialectique des perceptions délirantes critique des travaux de P. Matussek. : examen

Pour la psychopathologie traditionnelle, le concept de perception délirante constitue presque un non-sens : la base physiologique de l'acte perceptif étant normale, la perception devait l'être ipso facto ; seule l'existence d'une compulsion obligeant le malade à faire entrer le perçu dans des rapports symboliques de structure morbide'marquerait les limites du pathologique et du normal; Gruhle (1) a résumé ce point de vue dans une formule remarquablement concise : « Il n'y a chez le malade n i trouble de ce que l'on pourrait appeler les éléments de l'expérience perceptive (couleurs, e t c . ) , n i de la structuration de ces éléments (une formation de structure déterminée), ni de l'acte significatif surajouté (une table), n i des fonctions intellectuelles d'élaboration supérieure (une table rococo). Le trouble réside uniquement dans le fait d'une compulsion symbolique. » Ce fut le mérite commun de la Daseinsanalyse et du gestaltisme d'avoir intégré la totalité de l'acte perceptif non seulement dans la totalité organo-psychique du sujet percevant, mais dans la structure totale de son existence dans le monde. E n se plaçant sur un terrain gestaltiste, Matussek se place donc sur un terrain dialectique ; l'importance de son travail pour une théorie d'ensemble dialectique de la schizophrénie réside dans le fait qu'il prolonge dans le domaine de la perception la validité des mécanismes anti-dialectiques de l'acte cognitif schizophrénique (2) tels qu'ils ont été mis en évidence — entre autres — par Arieti. Voici l'essentiel de cette étude qui a exercé une certaine influence sur la pensée psychopathologique en Allemagne et en Italie. — La conception de P. Matussek. Matussek voit le caractère essentiel de la perception paranoïde dans la dissociation des totalités significatives de la perception (3), parallèlement à une mise en évidence des propriétés que, par un terme emprunté à Klages et à Metzger, l'auteur qualifie d'essentielles (Wesenseigenschaften). Il en résulterait « un penchant morbide à s'arrêter aux détails du champ perceptif » ; certains éléments de la perception sont comme « encadrés ». Les « rapports intuitifs néoformés chez certains
un « super-espace ». Naturellement, notre raisonnement peut paraître, a priori, artificiel et il l'est, pris isolément; mais nous l'intégrons dialectiquement dans une conception d'ensemble du fait schizophrénique, ensemble dont chacun des éléments constitue la justification des autres. (2) Nous avons employé le terme « d'épistémologie morbide » [Esprit {llf 1951), p. 468]. (3) « Lockerung der Wahrnehmungszusammenhànge » (notre traduction est très libre).
(1) GRUHLE, cité par MATUSSEK (322), p. 283.

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délirants » (1) ont tendance à se constituer sur la base de propriétés non objectives du monde extérieur : rétablissement de rapports fondé sur l'identité des seules propriétés essentielles. « Le phénomène délirant appelé « relation symbolique » n'est pas, dans la plupart des cas, tributaire d'une conscience symbolique, mais fondé sur l'identification de deux objets différents avec des propriétés essentielles identiques» (2). Nous avons suggéré plus haut un rapprochement possible entre cette conception et les idées d'Arieti et pressenti que leur dénominateur commun était de nature réificationnelle. C'est le lieu i c i d'approfondir cette question. Il est évident que la notion d'essence est la pierre d'achoppement de l a conception de Matussek. I l a cherché à établir une synthèse Husserl-Gestaltistes, ambition légitime (3), mais dont i l n'a probablement pas trouvé le véritable lieu géométrique. Le concept d' « essence » signifie beaucoup trop de choses en philosophie (4), de plus i l se prête remarquablement à la déformation égocentrique. I l peut donc être dangereux de l'utiliser dans l'explication de faits psychologiques concrets. Référence est faite par l'auteur à la fois à l a psychologie féminine et à celle de l'enfant (5), ce qui montre la fragilité de ses définitions. E n effet, l'une au moins des deux références est fausse : l'enfant est égocentrique et tend — jusqu'à un certain âge au moins — à penser spatialement ; la femme est altéro-centrique et présente un certain degré d'incapacité spatiale (6). Autrement dit, elle réifie moins ce qui se traduit concrètement par la rareté relative de l a perversion fétichiste chet l a femme. Dans sa deuxième publication, Matussek emploie une formule qui eut enchanté Berkeley : « sont essentielles les propriétés non objectives (ungegenstândliche Eigenschaften) des structures perceptives, pour lesquelles, à l'exclusion de toute interprétation arbitraire, i l existe des variations individuelles
(1) Der sich neu entwickelnde anschauliche Zusammenhang bei manchen Wahnkranken [MATUSSEK (322), p. 318]. (2) Dem un ter dem Namen Symbolzusammenhang gekennzeichneten Wahnphenomen liegt meistens kein Symbolbewusstsein zugrunde sondern es basiert auf die Identifikation zweier verschiedener Gegenstande mit den gleichen Wesenseigenschaften [MATUSSEK (322), p. 318, passages soulignés par nous dans traduction]. Dans deux publications (171), 1946 (Madrid) et (181), 1948 (Lausanne), nous avons développé l'esquisse d'une conception analogue fondée sur l'épistémologie d ' E . M E Y E R S O N ; l'expérience symbolique des schizophrènes serait la manifestation d'une prévalence anormale de la fonction identificative de l'épistémologie ; compulsion identificative (Identitatszwang) et symbolisme d'identité. (3) Ambition légitime et même un peu dépassée six ans après la Phénoménologie de la Perception. (4) Pour L U K A C S « l'essence est douée d'une existence plus profonde que le phénomène, qui n'est qu'un de ses éléments constitutifs', tandis que l'essence est précisément la synthèse, l'unité de ces éléments » [(311), p. 284]. Autrement dit, l'essence c'est la totalité dialectique des déterminations partielles. Sans entrer dans une discussion approfondie de cette définition, il faut reconnaître qu'elle est exactement le contraire de celle qui sous-tend le travail de M A T U S S E K . (5) [(322), p. 294]. (6) Cf. A N D R I E U X (10) : mise en évidence expérimentale de 1' « incapacité spatiale » de la femme ; A. S C H O E N - L E V Y (416) : incapacité de structuration — et partant incapacité temporelle chez l'enfant, etc.

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dans la capacité perceptive » (1). Qualifier d'essentielle une propriété qui dépend des « variations individuelles de la capacité perceptive », voilà qui est assez peu logique. S'agit-il de l'essence du sujet ou de l'objet (2) ? D'ailleurs les exemples cliniques que nous propose l'auteur ne font même pas grâce de la réserve que comporte la définition citée. I l est évident qu'une malade qui reconnaît une « essence » amoureuse dans le regard d'un médecin (3) fait une interprétation des plus arbitraires ; celui qui identifie son père boiteux au diable affligé — n u l ne l'ignore — de la même infirmité, et qui croit au surplus que son frère est en réalité un policier parce « qu'il le regarde d'un a i r inquisiteur » (4) n ' « essentialise » pas, mais i l pense et perçoit en vertu de l a l o i von Domarus-Vigotsky. Ce n'est donc pas d'essences qu'il s'agit, mais de produits d'une démarche cognitivo-perceptive de structure anti-dialectique, réifiée. Matussek confirme implicitement cette interprétation en soulignant avec force la déstructuration des totalités significatives (5), corollaire de l'identification illégitime à base « essentielle », disons plutôt égocentrique (6). Ces éléments sont chez Matussek un peu « sur la tête », comme le dirait Marx, ce n'est pas parce qu'il a une vision plus essentialiste que le schizophrène « identifie » ; c'est parce qu'il identifie égocentriquement, qu'il tend à dégager par voie de scotomisation, des essences déréalistes appropriées à ses besoins délirants. Simple changement d'optique, mais qui offre le dénominateur commun nécessaire pour lier cette conception théorique — dont i l n'est nullement question i c i de minimiser l'intérêt, bien au contraire —, aux théories de spatialisation (Min(2) P. J A N E T (239), p. 87, parie de l'agressivité de la perception. II y a effectivement dans l'acte perceptif un élément agressif, égocentrique, spatialisant, en un mot : réifiant ; c'est sans doute l'exacerbation de cet élément qui constitue l'essence de la perception délirante. Sur ce point l'étude du sociocentrisme offre une confirmation : la perception sociocentrique (représentée entre autre par un certain type de caricature) découpe elle aussi des essences artificielles par voie d'identification illégitime. (5) « L à où les rapports de perception (Wahrnehmungszusammenhânge = plutôt totalités significatives de la perception) sont perturbés, les objets isolés revêtent d'autres qualités que dans un ensemble perceptif normalement conservé... », M A T U S S E K (322), p. 306. (6) M A T U S S E K (322), p. 301 ; par exemple, une malade identifie le chiffre t 7 » à un serpent [MATUSSEK (323), p. 200, citant STORCH]. Il ressort de l'analyse que l'identification comporte un terme intermédiaire qui est le mot « pénis ». Un élément de culpabilité intervient de toute évidence et la perception délirante n'exprime nulle essence mais procède selon une démarche identificative à base égocentrique (la culpabilité elle-même est réificationnelle comme élément de dévalorisation-dédialectisation, cf. plus loin). U n autre exemple caractéristique est le suivant : un malade de M A T U S S E K [(322), p. 301] exprisonnier en U.R.S.S., voit un paysage avec des instruments d'agriculture primitifs. Il dit : c'est comme en Russie, je suis en Russie. Il identifie le côté gauche du paysage (avec les instruments primitifs) à la Russie ; le côté droit, c'est l'Allemagne. Evidemment, l'essence ainsi dégagée n'est valabl e que dans une optique égocentrique aussi primitive que les instruments en question ; pour rhomme cultivé (quelles que soient ses opinions) Yessence de 1 U.R.S.S. est tout de même autre chose. (Ce qui souligne par ailleurs l'importance souvent méconnue de la personnalité prépsychotique.) On pourrait multiplier ces exemples.
15 (3) M A T U S S E K (322), p. 296. (4) M A T U S S E K (322), p. 299. (1) M A T U S S E K (323), p. 209.

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kowski), d'identification épistémologique (Arieti), ou psychanalytique (Roheim et autres) et, en fin de compte, à une conception générale du délire paranoïde comme pensée déréaliste, car antidialectique. Ceci ressort avec plus d'évidence d'une étude de C. Kulenkampff (1) consacrée aux relations de la perception délirante et de l'ordre d'habitation. Les rapports existant entre la dégradation de la faculté d'habiter et la spatialisation n'ont pas besoin d'être soulignés ; en montrant que le rationaliste morbide ne sait pas « existentiellement » où i l se trouve (tout en le sachant cognitivement : défaillance de la fonction du Moi-Ici-Maintenant), Minkowski a entrevu, dès 1927, l'essentiel du problème anthropologique de la Wohnordnung en psychopathologie. Montrer la dépendance de la perception délirante de la défaillance de la faculté d'habiter, c'est montrer implicitement sa dépendance de la spatialisation et, par l'intermédiaire de cette dernière, de la dédialectisation de l'existence ; c'est exactement ce que fait Kulenkampff, sans doute l'un des esprits les plus dialectiques de l'école anthropologique allemande. Sa malade est encore une dépaysée — donnée qui revient comme un leitmotiv — jeune femme peu évoluée obligée de quitter les Sudètes lors de l'expulsion des Allemands de Tchécoslovaquie et qui a trouvé à s'employer comme bonne chez des gradés américains en Allemagne. On a déjà eu l'occasion de parler de cette malade pour l'opposer au cas de Pallis (2). Si l'ingénieur apraxique vivant dans une durée insuffisamment spatialisée est incapable d'identifier (sa femme lors de chacune de ses visites lui paraît « comme neuve»), la paranoïde de Kulenkampff est, elle, prisonnière d'une véritable compulsion identificative (Identitâtszujang selon notre terminologie) elle reconnaît tout le monde ; dès le lendemain de son hospitalisation, elle se demande si telle malade n'est pas en vérité sa mère, telle autre en réalité sa sœur. Or, cette mère existe et l u i rend parfois visite. Il en résulte un conflit avec la réalité, conflit qu'elle résout en se croyant dans un monde d'universel mensonge ; tout le monde porte des masques (3). U n début de délire d'empoisonnement complète de façon caractéristique le tableau. Ici la structure anti-dialectique de la perception délirante apparaît en pleine lumière ; plutôt que de Verkennungswahn, c'est d'Erkennungswahn que l'on devrait parler ; compulsion d'identification chez une déracinée dont le monde propre tend vers la spatialisation (4). Le « faux jugement» n'a
(2) Cf. plus haut p. 126 et /375). (3) Cf., à ce propos, nos développements précédents concernant la fonction spatialisante et la structure égocentrique du mensonge. (4) C'est donc exactement le mécanisme du « déjà vu » selon BERGSON, phénomènes de répétition et d'identification morbides dans un monde déstructuré, donc dédialectisé. La théorie analytique de la répétition-compulsion est sans doute un autre aspect du même phénomène réificationnel (cf. l'analyse Notre interprétation diffère de celle de C. K U L E N K A M P F F en ce que nous nous fondons sur BERGSON et L U K A C S et non pas sur H E I D E G G E R , mais ceci ne fait que souligner la convergence de ces différentes théories.
du cas KIRKEGAARD et notamment de la « répétition », L O W T Z K Y (308)]. (1) C. K U L E N K A M P F F (271).

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d o n c r i e n d ' u n trouble p r i m a i r e mais — tout c o m m e le d é l i r e d'empoisonnement dont cette malade p r é s e n t e d'ailleurs u n e nette é b a u c h e — l a manifestation d'une m a n i è r e d ' ê t r e pathologique dans le m o n d e c a r a c t é r i s é e p a r ce que Strauss appelle l a d é f a i l l a n c e de l a f o n c t i o n de c o m m u n i c a t i o n sympathique, et q u i p o u r nous n'est autre chose que la d é g r a d a t i o n de l a « p r a xis » dialectique et temporalisante ; u n fait d'aliénation authentique chez une d é r a c i n é e . Incapable de s y n c h r o n i s e r son h i s t o r i c i t é personnelle p a u v r e avec celle de son n o u v e a u m i l i e u , elle vit dans u n e s p a t i a l i t é pure ; l a f o n c t i o n identificative, f o n c t i o n r é i f i c a t i o n n e l l e et spatialisante, se d é c l e n c h e sans c o n t r e p o i d s en « roue d e n t é e » .

— Le caractère dialectique de la réalité de l'existence vécue comme catastrophe : expérience délirante de fin du Monde.
Pour l a conscience réifiée, l ' H i s t o i r e est doublement i n c o m p r é h e n s i b l e : en tant que temporalisation et en tant que v a l o r i s a t i o n structurante — o u , si l ' o n veut, de structure v a l o r i satrice — autrement dit, en tant que dialectique. Il en r é s u l t e que lorsque l ' é v i d e n c e de l ' h i s t o r i c i t é de l'existence s'impose au m i s o n é i s m e de la c o n s c i e n c e réifiée, elle s'impose sous l'aspect d'une catastrophe inattendue, i n e x p l i c a b l e et souvent a t t r i b u é e à ce d e r n i e r titre à une action e x t é r i e u r e (1). Il y a l i e u de citer i c i u n passage assez l o n g d'Histoire et Conscience de Classe q u i , en analysant u n aspect de la r é i f i c a t i o n sociale, pose i m p l i c i t e ment u n p r o b l è m e i m p o r t a n t de la psychopathologie de l a schizophrénie. « L e s p r i n c i p a u x historiens d u xix° siècle » — écrit L u k à c s — . . . « ne pouvaient pas m é c o n n a î t r e le fait que l'essence de l ' H i s t o i r e r é s i d e dans la m o d i f i c a t i o n des structures (Strukturformen) q u i , é l é m e n t s de m é d i a t i o n entre l ' h o m m e et son m i l i e u , d é t e r m i n e n t les formes objectives (Gegenstàndlichkeit) de sa v i e i n t é r i e u r e et e x t é r i e u r e . Mais ce n'est possible... que dans la mesure o ù l ' i n d i v i d u a l i t é . . . d'une p é r i o d e o u d'une forme historique d o n n é e , l i é e à la p a r t i c u l a r i t é de ces structures, peut ê t r e mise en é v i d e n c e p a r elles. N é a n m o i n s — ceci est aussi valable p o u r l ' h i s t o r i e n que p o u r le simple t é m o i n des é v é n e ments — l ' H i s t o i r e ne saurait ê t r e i m m é d i a t e m e n t p r é s e n t e dans ces structures r é e l l e s . E l l e s n ' e n doivent pas m o i n s ê t r e cherc h é e s et t r o u v é e s et le c h e m i n q u i y m è n e passe p a r l a v i s i o n du processus historique en tant que t o t a l i t é . A p r e m i è r e vue, i l semble — et c e l u i q u i reste p r i s o n n i e r de l ' i m m é d i a t peut ne
(1) Cf. « l a conception policière de l'Histoire » [ S P E R B E R ( 4 3 1 ) ] , phénomène tout ce qu'il y a de plus général et qui constitue un véritable analogon du syndrome d'action extérieure en psychiatrie. Pour le sociocentrisme le système privilégié étant parfait, tout changement (en particulier tout changement défavorable) est l'œuvre de puissances maléfiques extérieures. Pour le misonéisme d u schizophrène qui assiste en « spectateur impuissant » aux attitudes et gestes de sa propre personne [cf. Z U T T ( 4 8 3 ) et plus haut, p. 1 8 7 sq.] ces actes ou gestes ne pouvant être attribués à l a volonté du M o i sont attribués à une action extérieure et ceci, d'autant plus facilement que le moi dépourvu de rempart axiologique se confond avec l'ambiance.

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jamais aller au-delà de cette « première vue » — que ce dépassement (de l'immédiat) soit tributaire d'une démarche purement intellectuelle, pour ne pas dire abstractive. Mais cette apparence est elle-même conséquence des habitudes (intellectuelles et de sensibilité) de la pure immédiateté qui tend à considérer les formes objectives immédiates (die unmittelbar gegebenen Dingformen) des choses, leur existence et manière d'être immédiates (Dasein et Sosein) comme quelque chose de primordial, de réel ou d'objectif, alors que leurs interrelations apparaissent, comme quelque chose de secondaire et de subjectif. Pour cette immédiateté tout changement effectif doit par conséquent apparaître comme quelque chose d'incompréhensible. Le fait indiscutable du changement se reflète dans la conscience de l'immédiateté comme une catastrophe, autrement dit ii apparaît sous l'aspect d'un changement brutal provenant de l'extérieur et excluant toute médiation (1). Et plus loin : « . . . A u fur et à mesure que, la conscience s'éloigne de l'immédiateté pure et qu'elle élabore davantage le réseau des « interrelations », qu'elle intègre les « choses » dans leur contexte, le changement se dépouille de son caractère mystérieux et de son apparence de catastrophe ; i l devient compréhensible ». Nous admettons comme hypothèse de travail que le phénomène décrit probablement pour la première fois par Freud (2) et connu sous le nom d'expérience délirante de fin du monde (Weltuntergangserlebniss, W U E des auteurs allemands) (3) est l'homologue psychopathologique de ce phénomène de fausse conscience \ le texte cité de Lukàcs comporte presque une pathogénie. Personnellement, nous n'avons jamais eu l'occasion de bien étudier ce phénomène chez un schizophrène (4), mais sur ce point, la littérature offre une compensation substantielle ; les descriptions de W U E dans les œuvres littéraires sont fréquentes et parfois magistrales, ce qui n'est pas étonnant puisque ces descriptions bénéficient de la convergence rare de l'autoobservation et du talent littéraire. L a description dans « Aurélia » se caractérise par la netteté des perceptions délirantes qui
(1) Histoire et Conscience de Classe, p. 169 (cf. traduction Axelos-Bois pp. 199-194). L U K A C S cite comme exemple concret la théorie des crises et celle des origines du droit. Il est évident, écrit L U K A C S , que pour une historiographie méconnaissant la catégorie de la totalité, les grands tournants de l'Histoire — la migration des peuples, la décadence allemande après la Renaissance — apparaissent sous l'aspect de « sinnlose Katastrophen ». Ajoutons que la sensibilité historique de l'orthodoxie marxienne de l'après-guerre immédiate est dominée par une autre catégorie schizophrénique : celle de la répétition. Cf. notre travail (179). (3) Certains auteurs italiens [CALLIERI (83)] conservent l'abréviation d'origine allemande : W U E = Weltuntergangserlebniss. Pour des raisons decommodité nous suivons par endroits cet usage. (4) Je l'ai observé une fois chez un maniaque délirant analogue au cas de Fr. TOSQUELLES (448), mais la question des rapports avec le W U E paranoïde est naturellement pendante. D'ailleurs, G. D E N E R V A L dont l'œuvre littéraire contient au moins une description splendide de W U E {Aurélia, p. 72 et suite) aurait été atteint de psychose maniaco-dépressive, selon J. D E L À Y (121), mais B. CALLIERI [(83), p. 395, note] le croit schizophrène ; le nombre des perceptions délirantes dans Aurélia plaide en faveur de la deuxième hypothèse.
(2) F R E U D (167).

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l'accompagnent ; chez Strindberg, le W U E marche de pair avec une forme très typique de délire d'empoisonnement avec sentiment d'écrasement par le monde (1). L'œuvre du poète autrichien G. Trakl est également caractéristique. Une description remarquable, très dans la Wahnstimmung paranoïde, se trouve dans un récit de Maupassant (2) qui n'avait — on le sait — rien d'un schizophrène ; ceci constitue une bonne mise en garde contre l'utilisation sans critique de documents littéraires. Le diagnostic du cas Schreber demeure, on le sait, douteux. Freud, qui a hésité entre paranoïdie et paraphrénie, explique l a pathogenèse des fantasmes de fin du monde par un processus de retraite libidinale du monde suivi de reconstruction délirante. Ce mécanisme est le même que celui qu'évoque Katan pour la formation de l'appareil verbal des schizophrènes (le malade présente d'ailleurs une ébauche de W U E ) . Ce serait donc essentiellement la projection d'une catastrophe intérieure : Hoskins (3) qui invoque l'expérience de la dissociation propre, vécue grâce à l'identification cosmique, comme une catastrophe mondiale, ne dit pas fondamentalement autre chose. Arieti, par contre, considère ce phénomène comme une expérience subjective des progrès de la désocialisation (4). Callieri montre que dans les fantasmes de f i n du monde les « propriétés essentielles » des objets de la perception sont accentuées, ou de façon plus générale, altérées, « ce qui souligne leur parenté avec les perceptions délirantes » (5). Les passages d'Aurélia cités plus loin sont, à cet égard, parfaitement caractéristiques. Callieri interprète ce syndrome comme le « naufrage pour le malade de sa manière d'être dans le monde, comme la cessation pour l u i de la validité de nos catégories et lois formelles de la pensée» (6), ce qui est la traduction en langage analytico-existentiel de la thèse sociologisante d'Arieti. Sous cette forme, ce n'est guère qu'une généralité qui a besoin
(1) Cf. JASPERS (243), p, 155. STRINDBERG parle du « jugement impitoyable prononcé contre Sodome » et se demande si ce n'est pas le « Moyen Age qui recommence ». Si l'œuvre de K A F K A est une sorte d'auto-analyse, celle de STRINDBERG peut être qualifiée presque d'auto-analyse existentielle, tant les thèmes de la Daseinsanalyse y abondent : sentiment d'être écrasé par le monde [JASPERS (243), p. 143] ; impression d'être « mis à nu » [JASPERS (243), p. 162], [cf. les mécanismes de dénudation dont parle MINKOWSKI (339), p. 76] et surtout le délire d'empoisonnement de STRINDBERG magistralement analysé par JASPERS [(243), pp. 118-119]. STRINDBERG trouvait que l'air était lourd et comme empoisonné : il ne pouvait travailler que les fenêtres ouvertes. (2) Récit La Nuit dans la collection « Clair de Lune ». L a description est magistrale. Mais peut-être M A U P A S S A N T a-t-il voulu imiter seulement N E R V A L ? (4) Cf. ARIETI (12), p. 304. C'est aussi l'opinion de K U N Z (274) qui considère comme probable « une retraite radicale ou du moins partielle du monde commun dans un univers privé ». Cette interprétation explique mal le caractère dramatique du phénomène. Le fait essentiel n'est donc pas une retraite progressive dans un monde propre, mais, au contraire, l'irruption du caractère « événementiel » de la réalité (c'est-à-dire son caractère à la fois mouvant, structuré et valorisé) dans le monde propre anaxiologique, anhistorique et déstructuré de la conscience réifiée. Cf. l'observation de K R E T S C H M E R Jr [(267), pp. 209-210] ; fantasmes de fin du monde comme expression de la lutte du Bien et du Mal (Le Diable).
(5) C A L L I E R I (83), (6) C A L L I E R I (83), p. p. 396. 402. (3) H O S K I N S (233), p. 86.

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d'être remplie de contenu concret. Callieri établit d'ailleurs un remarquable rapprochement entre les fantasmes de fin du monde et les syndromes esthétiques de J . Zutt. L'interprétation dialectique du phénomène présente d'ores et déjà un avantage : celui de lier dans un ensemble cohérent deux données cliniques apparemment sans lien : le syndrome d'action extérieure et l'expérience délirante defindu monde. Dans l'univers spatialisé l'événement, nous l'avons vu, est doublement proscrit : en tant que fait de temporalisation et en tant que création de valeur (1). Dès lors, lorsque l'événement s'impose à la conscience réifiée, celle-ci réalise cette évidence à travers une technique double de scotomisation partielle : du point de vue de l'explication causale elle l'interprète comme le fait des puissances extérieures ; sur le plan de l'expérience vécue elle l'éprouve, soit comme une catastrophe, soit, au contraire, comme une irruption significationnelle brusque (et toujours hétéronomique) dans le vide axiologique du monde propre : une mission divine. E n somme le W U E serait, tout comme la crise de manie, une crise axiologique, une sorte d'orage des valeurs à la limite de deux atmosphères de densité axiologique-dialectique différente (2). Si l'on prend pour point de départ le postulat de l'équivalence axio-dialectique (fonction axiogène de la catégorie de la totalité concrète) et celui de la nature axiologique de la libido, on voit qu'une interprétation, marxiste dans ses origines, peut sans difficulté rejoindre les conceptions freudiennes ; de plus, elle offre un dénominateur commun (réificationnel) aux phénomènes de la perception délirante — interprétés plus haut comme perception anti-dialectique — et du W U E qu'il intègre ainsi organiquement dans la structure phénoménologique générale du fait délirant. Ainsi un lien est créé enfin entre le rationalisme morbide et le phénomène de l'expérience de fin du monde (3). C'est en tant qu'aspect de la manière d'être antidialectique dans le monde que l'on peut situer le W U E dans la trajectoire des perceptions délirantes, du fait hallucinatoire et des autres éléments de l'expérience subréaliste.
(1) Dans le cas de S T O R C H - K U L E N K A M P F F [ ( 4 3 6 ) , p. 1 0 3 ] , le malade (un jeune paysan) dit de façon caractéristique : « L a croissance a cessé : de même que l a création humaine » (das Wachstum hat aufgehôrt u?id das Schaffen der Menschen) et plus loin (p. 1 0 5 ) , i l est question de la « solidification du monde résultat de l a dégradation d u devenir » (aus dem Werdensverlust entspringende Welterstarrung), etc. Cf. analyse détaillée du cas, plus loin, p. 2 2 3 . (2) Dans le « cas Mary » de B I N S W A N G E R , l'aspect dialectique de la différence des « deux mondes » est plus net : monde à « petite vitesse » de l'existence distinguée et de l a fidélité ; univers rapide des plaisirs inférieurs ; en somme, opposition d u sexuel-dialectique et d u social-réifié. (3) Lien que contient implicitement l'interprétation freudienne (167) ; l'univers dévalorisé par l a retraite libidinale devient homogène, donc de structure spatiale. Une crise de l a temporalisation (analogue à celle que décrit B I N S W A N G E R ) existe dans le monde schréberien mais dans l a description de F R E U D , elle passe au deuxième plan [cf. ( 1 6 7 ) , p. 59 où i l est question d'abime de néant temporel dans l'histoire de l'humanité ; p. 5 8 S C H R E B E R se croit depuis 2 1 2 ans à l a maison de Santé d u Professeur F L E C H S I G , etc.] Mettre au point de mire de l a recherche cet élément de sous-temporalisation équivaut à passer par simple changement d'optique et sans nulle modification des facticités en jeu, de l a psychanalyse à l a Daseinsanalyse.

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S t o r c h et K u l e n k a m p f f nous o f i r e n t une o b s e r v a t i o n de p s y c h o s e p a r a n o ï d e avec W U E grandiose dans le style Crépuscule des Dieux, dont l ' i n t e r p r é t a t i o n d ' i n s p i r a t i o n dialectique p r é cise (encore que n o y é e dans la terminologie existentialiste) constitue une c o n f i r m a t i o n p r é c i e u s e de notre p o i n t de vue. P o u r cette r a i s o n q u ' i l nous soit p e r m i s de la r é s u m e r u n p e u p l u s longuement. U n jeune p a y s a n suisse a d é j à fait une p o u s s é e de s c h i z o p h r é n i e en 1945. E n 1947, i l assiste p a r h a s a r d à la chute d ' u n a v i o n ; cet é v é n e m e n t est i n t e r p r é t é p a r l u i c o m m e le signe de l ' i m m i n e n c e de l a fin d u m o n d e . Il s'en c o n s i d è r e d'ailleurs responsable (1) c o n j o i n t e m e n t avec son p è r e ; o n retrouve le t h è m e de l'Univers morbide de la Faute q u i est u n aspect de la d é v a l o r i s a t i o n r é i f i c a t i o n n e l l e de l ' u n i v e r s p r o p r e d u schizop h r è n e . E n effet, le p è r e a « d é r a c i n é » u n c h ê n e ; les m a l h e u r s de l ' U n i v e r s datent de cette e r r e u r . A p a r t i r d u trou, de l'eau s'est r é p a n d u e sur toute la surface de la terre (2). U n e autre « faute » responsable de l a catastrophe serait la t r a n s f o r m a t i o n d'une porte c o c h è r e repeinte en n o i r et m o d i f i é e : m i s o n é i s m e r é i f i c a t i o n n e l de l a c o n s c i e n c e s c h i z o p h r é n i q u e . L e s r a y o n s ne p o u v a n t plus traverser cette porte, le soleil doit rester à u n e n d r o i t d i f f é r e n t (3). T o u t e croissance est a r r ê t é e et toute c r é a t i o n tarie (!). L ' a t m o s p h è r e m ê m e est devenue i r r e s p i r a b l e . Cet ensemble s ' i n t è g r e — n o n sans g r a n d e u r — dans u n contexte b i e n c o n n u : le t h è m e d u d é r a c i n e m e n t ; c'est d'ailleurs le déracinement d ' u n a r b r e q u i aura é t é à l ' o r i g i n e des é v é n e ments. L a r a i s o n p r o f o n d e de toute cette catastrophe est que les gens ne sont p l u s chez eux. « M o i - m ê m e - — d i t - i l — je ne me trouve plus à Y endroit convenable» (4). D e plus, ses p r o c h e s lui auraient t o u r n é le dos. E n e x a m i n a n t de plus p r è s les transf o r m a t i o n s d u m o n d e de ce malade, nous p o u v o n s constater la structure r é i f i é e des p h é n o m è n e s d é c r i t s . D e s manifestations de la v i s i o n d u m o n d e d u m a l a d e c o m m e , p a r exemple, le fait que la terre soit devenue plus plate, les montagnes se soient n i v e l é e s (1) Le mot « responsabilité » est employé, sous réserve, car il s'agit de « culpabilité » qui, dans un sens, est tout le contraire ; cf. nos remarques à propos de l'interprétation de L . Duss du « cas Renée » ; c'est en confondant « responsabilité », fait de structuration dialectique-axiogène, et « culpabilité » fait réificationnel que L . Duss en arrive à qualifier la schizophrénie de « crise existentialiste », alors qu'elle est une crise subréaliste. L a fuite de la culpabilité vers la responsabilité (de la réification à la dialectique ou, si l'on veut, de la dissociation vers la totalité) est une des significations du Procès de K A F K A (la recherche du juge). (2) Cf. dans Aurélia : « L'eau s'élevait dans les rues voisines ; je descendis en courant la rue Saint-Victor et dans l'idée d'arrêter ce que je croyais l'inondation universelle, je jetai à l'endroit le plus profond l'anneau que j'avais acheté à Saint-Eustache. Vers le même moment, l'orage s'apaisa et un rayon de soleil commença à briller » ( N E R V A L , Aurélia, p. 76). Un ensemble splendide : fantasme de fin du monde, action magique, sentiment de toute-puissance, sans parler des perceptions délirantes, très nombreuses dans ce roman. (3) Dans le cas S C H R E B E R , la cause de la catastrophe est « un retrait du soleil qui glacerait la terre » [(167), p. 56] ; il y a d'autres analogies avec le cas du paysan suisse comme, par exemple, le fait d'être le seu] véritable survivant de la catastrophe. Autant d'arguments en faveur de l'hypothèse do la schizophrénie de S C H R E B E R . (4) S T O R C H - K U L E N K A M P F F (436), p. 103.

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(eingeebnet), avec disparition des Océans, montrent une perte de la variété des formes, un nivellement général (1). Dans cet univers sans frontières (Entgrenzung), le Dasein est « à découvert » (Entbergung) ; sans point de repère, l'orientation devient problématique ; le Dasein n'occupe plus une situation privilégiée (2) ; découvert, perméable, il vit dans une atmosphère de méfiance. La notion de poison concrétise ce monde de la méfiance : le délire d'empoisonnement complète tout à fait logiquement le tableau (3) et ceci sous la forme la plus typique : air irrespirable, gaz bleu. Le déraciné sans terre ferme sous ses pieds, sent le sol devenir creux : les êtres tendent à tomber (cf. Ellen West) (4), la profondeur aspire. Une « privation de devenir» ou plus exactement un déclin général du devenir traduit cette manière d'être « abyssale » dans le monde (5). Nous avons ainsi dans un tableau cohérent tous les éléments d'une interprétation dialectique de ce syndrome : le thème de l'événement illégitime (6) qui, ne pouvant être intégré dans une série causale dialectique, apparaît comme une catastrophe et déclenche par une sorte de réaction en chaîne, une catastrophe cosmique ; le thème du déracinement que symbolise le déracinement du vieux chêne, le thème de la spatialisation (« nivellement général >) du monde, celui enfin de la dédiaiectisation du vécu. Nous comprenons maintenant ce que pouvait signifier pour le malade la destruction de l'arbre. Elle aura été le signal du bouleversement cosmique. Tout le devenir cosmique en a été profondément dérangé, il a « glissé de ses rails pour être livré à la déchéance » (7). Cet arbre symbolise en effet la vie. L'homme aussi vit
(1) STORCH-KULENKAMPFF (436), p. 104. Cf. l'exigence de l'homogénéité

dans l'exemple de GOLDSTEIN [(250), p. 2 5 ] dans laquelle GOLDSTEIN voit — à tort sans aucun doute — des signes de pensée trop concrète alors qu'il s'agit de l'exigence d'homogénéité réificationnelle-spatialisante, comme cela ressort avec clarté de l'exemple ci-dessus. Cf. notre critique de cette conception, plus haut, pp. 129 sq. (2) L a question se pose s'il n'y a pas contradiction entre la perte de la situation privilégiée du Moi dans l'espace (ce qui se traduit par la perte de la fonction Moi-Ici-Maintenant) et l'égocentrisme ? Ce ne serait pas plus contradictoire que le fait que l'enfant est égocentrique tout en ignorant le « Je » et se désignant par une troisième personne. E n réalité (c'est une idée proche de Maine D E B I R A N , un des fondateurs de fait de la philosophie de l'existence), c'est en agissant sur le « Non-Moi » que l'on fixe sa place réelle dans le Monde ; la dégradation de la praxis fait que le malade se croit à la fois le centre du monde (Renée, de M S E C H E H A Y E , pense que la Lune la suit) tout en ignorant le lieu de son véritable da Sein. (3) Le mot « cfédence » (Kredenz en allemand : kredencz en hongrois) désignait autrefois une petite armoire près de la table qui inspirait confiance (credere : croire), c'est-à-dire qui n'était pas censée contenir du poison [cf.
m e

(4) Le terme « abgrûndige Entgrùndung » [(4^6), p. 105] est plus facile à reproduire qu'à traduire. (5) «...privation des Werdens, ...umfassende Werdensverlust... ein Ausdruck dieser abgrûndigen Seinsweise » [(406], p. 105]. L a traduction de abgrûndig par abyssal est douteuse mais je n'en vois guère de meilleure. Cette terminologie est strictement analytico-existentielle, sans rapport avec celle de la psychanalyse. (6) E n l'occurrence le déracinement de l'arbre et les modifications effectuées sur le portail.
(7) (436), p. 105.

K U L E N K A M P F F (269), p. 5, note].

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enraciné dans le terroir et aspirant en haut l'air vivifiant. Chez l'étranger à l'existence (1) l a racine de l a vie devient « espace pour morts », et le « vivifiant pneuma » se transforme en gaz délétère. A Ce chapitre visait un but limité. A partir de l'hypothèse que la schizophrénie serait la forme par excellence de l'existence anti-dialectique dans le monde, nous avons essayé de montrer que cette conception — unitaire par suite de l a médiation de la catégorie de la fausse conscience — pouvait être considérée comme le dénominateur commun d'un certain nombre de théories et comme le trouble fondamental d'un certain nombre de symptômes. Il aurait été possible de poursuivre cette démonstration au risque de perdre en clarté ce que l'on eut gagné en extension. C'est volontairement que l'on a, d'autre part, négligé le problème de la catatonie qui, dans cet ordre d'idées, aurait pu conduire à des conclusions d'une facilité suspecte. Expliquer le fait de la perception délirante par une dissolution des totalités significatives avec mise en évidence des structures anti-dialectiques, est une affirmation de caractère scientifique, qui peut constituer un progrès dans la mesure où elle satisfait les exigences de la logique et correspond aux faits. I l en est de même de notre interprétation du phénomène des fantasmes de fin du monde comme l'expérience vécue de l'interférence d'une conscience réifiée et d'une réalité dialectique ; une interprétation de cet ordre peut être exacte ou non ; on ne saurait dire que ce soit là une banalité. Dire d'un malade qui ne bouge pas qu'il a un comportement anti-dialectique paraît à première vue un redoutable lieu commun ; ce n'est pas faux pour autant n i même obligatoirement dépourvu de valeur, mais cela ne devient affirmation scientifique que dans le contexte d'une théorie confirmée de l'insertion généralement anti-dialectique du Dasein dans le monde. C'est ce contexte que nous avons essayé de définir au cours de ce dernier chapitre. Fonder une hypothèse théorique sur des cas non personnels peut paraître critiquable. Evidemment, ce n'est pas à proprement parler une méthode clinique, mais ce n'en est pas non plus la négation, toute conception théorique étant en fin de compte cristallisation d'observations cliniques. II est licite d'invoquer i c i comme caution l'exemple de Freud (et
(1) Dans son interprétation de la signification de l'œuvre de K A F K A , K . H . V O L K M A N N - S C H L U C K (459) introduit la notion de « permis de séjour dans l'être » ; le fondé de pouvoir K . . . (dans le Procès) est coupable car il ne possède pas ce permis. Dans une étude consacrée à « K A F K A , romancier de l'aliénation » (175), nous avons essayé de montrer que l'univers des romans de K A F K A était celui de la réification chez L U K A C S , décrit avec les moyens d'expression du romancier. Le jeune paysan de l'observation de S T O R C H - K U L E N K A M P F F est aliéné dans ce sens précis du terme ; c'est un délire de culpabilité dans un univers adialectique (réifié). Le climat de cette observation fait penser à K A F K A .

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de quelques autres) (1). Par ailleurs l'utilisation exclusive d'observations personnelles n'est pas non plus tout à fait exempte de danger. E n dehors du risque d'interférence idéologique (2), le travail scientifique effectué sur du matériel d'observation personnelle tend de fait — sinon obligatoirement — à sous-estimer le point de vue des autres auteurs, tombant ainsi dans le piège d'une sorte d'autisme scientifique. Il est assez tentant lorsqu'on est parvenu à une conclusion intéressante par l'étude d'un cas personnel, de considérer comme quantité négligeable les recherches à conclusion différente et de répondre aux objections par le mot orgueilleux de Goya : « Yo lo v i ! ». Dès lors, i l est permis de se demander si le raisonnement sur observation étrangère n'est pas, du point de vue épistémologique, la source la plus sûre de renseignements, et ceci en vertu du même mécanisme de décentration qui fait souvent préférer lors des examens un examinateur ne connaissant pas personnellement le candidat, ou qui fait exiger deux signatures différentes sur certains documents. Pour illustrer cette thèse, nous pouvons citer à nouveau les travaux connus de K . Goldstein sur le caractère trop concret de la pensée des schizophrènes, travaux que l'on a déjà eu l'occasion d'examiner critiquement dans un contexte différent. Nous avons montré les critiques auxquelles cette conception pouvait prêter le flanc et essayé d'établir par la même occasion que la notion de pensée réifiée éliminait avantageusement l'équivoque inhérente à l'emploi polyvalent de termes comme « abstrait » ou « concret », équivoque qui domine dans la « Collection Kasanin » et même dans la pensée, autrement si cohérente, de S. Arieti. Arieti, en effet, admet d'une part la validité de l'hypothèse de Goldstein et, de l'autre, celle de la loi von Domarus-Vigotsky. Or, identifier à la base de l'accessoire — comme le stipule cette loi — équivaut à scotomiser l'essentiel, ce qui ne saurait être une démarche concrète. Mais, sans entrer i c i dans ces détails envisagés ailleurs, un fait est certain : le caractère abstrait (et non pas concret) de la pensée schizophrénique a été très expressément souligné par de nombreux auteurs, dont Binswanger ; or une telle divergence doctrinale constitue, elle aussi, un fait qui a le droit d'être interprété. Inversement, la constatation d'une convergence doctrinale entre deux chercheurs ou écoles indépendantes est une source tout aussi légitime de progrès scientifique que l'analyse, même approfondie, d'observations personnelles.
(1) Plusieurs découvertes de F R E U D sont dues à des travaux sur du matériel clinique étranger. F R E U D a consacré une étude à la question de l'aphasie (étude remarquable en ce qu'elle est peut-être la première à rendre justice à J A C K SON). A propos de cette étude, nous pouvons citer l'opinion de Walter R I E S E [(404), p. 6] : « One of the most remarkable and distinctive characteristics of this book is that it was written by an author who, as he confesses himself in the very beginning ; had no personal observations to offer. This makes the book a rare and brilliant pièce of médical thought ». Des interprétations remarquables sont dues à des penseurs non-médecins, telle que la théorie de l'hystérie
de

(2) Cf. pour cette question, entre autres, W . B A R A N G E R (30).

K L A G E S OU l'interprétation de

l'aphasie de

CASSIRER.

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Nous distinguerons trois ordres de convergence : 1) Convergence des symptômes : certaines coexistences sont caractéristiques comme, par exemple, celle du délire d'empoisonnement avec phénomène de W U E dans un délire paranoïde : relations entre la perception délirante et les problèmes anthropologiques de l'habitation qui, de leur côté, sont connexes du phénomène de la spatialisation de la durée ; analogies structurelles entre les fantasmes de fin du monde et les perceptions délirantes (1), etc. Dans ce cas, l'hypothèse de la structure non dialectique de l'existence et de la pensée postulée comme trouble fondamental, offre à ces coexistences une base théorique qui permet de dépasser dialectiquement le stade des constatations purement empiriques. 2) Convergence des doctrines : telle que, pour citer un exemple, celles signalées chemin faisant entre analyse existentielle et psychanalyse, entre ces deux écoles et le marxisme (ouvert), entre les conceptions de Minkowski et certains travaux psychanalytiques (G. Pankow et — à un moindre degré — M . A. Sechehaye), et enfin : 3) Convergence entre les structures anti-dialectiques individuelles et collectives : autrement dit, le caractère schizophrénique de la fausse conscience. L'interprétation anthropologique que Kulenkampff donne du complexe d'Œdipe, est un exemple de ces convergences. Œdipe, coupable d'inceste, se met dans la situation d'un être qui est vu sans voir lui-même ; cette situation paranoïde factice lui permet de ne pas tomber dans l' « Univers morbide de la Faute » sous la forme d'une atteinte paranoïde réelle (2). Mais la rupture de la dialectique « voir » — « être vu », une des facettes du trouble fondamental de l'atteinte paranoïde, possède, nous l'avons vu, une dimension réificationnelle et partant spatialisante. Or, la doctrine analytique du complexe d'Œdipe et de son dépassement comporte, de son côté, un aspect axiologique et dialectique ; c'est, dans une certaine mesure, l'expression métapsychologique du processus de dépassement d'un stade prédialectique, réificationnel en un sens. Les publications d'A. Hesnard sont particulièrement significatives comme théorie du dépassement du stade du complexe d'Œdipe en tant qu'étape d'un processus de personnalisation dialectique (3). A titre d'exemple nous pouvons invoquer i c i l'analyse du cas de Sôren Kierkegaard telle qu'elle a été faite par F . Lowtzky (4).
(1) CALLIERI (83), p. 396 (altération des propriétés dites essentielles des choses dans la perception délirante et dans le W U E ) . (3) Cf. HESNARD (224, 225 et 226), passim, et (227), pp. 60, 69, etc. (4) F . LOWTZKY (308). Mais c'est uniquement comme exemple de psychodynamique possible que nous invoquons cet article étant donné l'extrême complexité du cas du penseur danois. F . L O W T Z K Y fait le diagnostic de mélan(2) K U L E N K A M P F F (270), p. 7.

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F. Lowtzky signale chez l'auteur de la Répétition un violent complexe d'Œdipe avec identification au père et désir de répétition de la scène primitive, désir se réifiant sous la forme d'homogénéisation (et partant : de spatialisation) de la durée. D. Lagache signale, de son côté, la possibilité « d'une liaison intime entre certaines identifications et l'attitude du sujet par rapport au temps» (1). L a nature de cette «liaison intime» ne saurait être conçue que d'une seule façon satisfaisante pour l'esprit ; la prépondérance des fonctions identificatives sous leurs formes variées (identification avec l'un ou l'autre des parents, avec l'ennemi, e t c . ) , se cristallise sous la forme d'une attitude identificative générale ayant, comme expression logique, la l o i de von Domarus-Vigotsky dont la prééminence spatialiserait le temps (2). I l est donc possible d'établir une convergence entre les interprétations analytique et anthropologique du complexe d'Œdipe et cette convergence qui s'intègre dans l'ensemble d'une psycho-pathologie de la pensée dialectique, s'oriente vers le concept de la spatialisation de la durée, autrement dit, vers celui de rationalisme morbide. C'est dans ce même ordre d'idées que l'on peut parler avec G. Pankow, de « situation œdipienne aliénée dans l'espace » (3) (Daim parle de « diaiektische Akzentverlagerung » de la situation œdipienne, ce qui revient au même) (4). Nous retrouvons donc dans chacune de ces interprétations, les mêmes éléments constitutifs : identification, spatialisation avec sous-temporalisation et régression à un stade pré-dialectique. Mais la place respective de ces données dans l'ensemble causal varie selon l'optique de l'abord thérapeutique et aussi, sans doute, selon le cas individuel envisagé.
colie ; H E L L V E G (219) de psychose circulaire. L a schizophrénie a été envisagée refoulement des pulsions chez K . n'est certes pas caractéristique pour le génie créateur en général mais uniquement pour la schizophrénie de cet auteur ». A . T O S Q U E L L E S a publié le cas d'une maniaque avec des thèmes kiefkegaardiens (448) ; nous avons pu observer (sans le publier) un schizophrène avec délire religieux rappelant les mêmes thèmes. Le cas est donc complexe. Ce qui est certain c'est que la temporalité de la Répétition est celle du rationalisme morbide. Personnellement, nous croyons que K . était atteint d'une affection du type schizophrénique avec des oscillations « existentialistes » et « rationalistes morbides » (phases de réification et de déréification), analogue au cas Renée de S E C H E H A Y E . Chez ce névrosé de génie, la « phase existentialiste » est simplement... l'existentialisme. Mais il est impossible de se faire une idée définitive de K I E R K E G A A R D sans connaître le danois ; c'est pour cette raison que nous citons les développements de F. L O W T Z K Y SOUS toutes réserves. (1) D . L A G A C H E . L'Evolution Psychiatrique, juillet-septembre 1955, p. 580. (2) L a question précise des rapports entre identification épistéraologique (MEYERSON) et identification psychanalytique, identification (parfois dépersonnalisante ou aliénante) « avec d'autres personnes, voire des objets de l'entourage» [ROHEIM (405), p. 117] ne nous semble pas avoir été posée, pas même dans l'ouvrage important de H E S N A R D (227), entièrement consacré au problème. Nous ne prétendons nullement l'avoir résolu. Mais nous pensons avoir été parmi les premiers à signaler que la schizophrénie, syndrome réificationnel tend bien, elle, à confondre ces deux aspects (cf. notre travail de 1951 (177), p. 481). L à encore, la schizophrénie est une « grande expérience naturelle ».
(3) P A N K O W (4) DAIM (376), p. 45. (120), p. 249. par BOSTRÔM et par le germaniste non médecin A . CLOSS (109), p. 288 : « Le

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Une convergence analogue peut être établie entre l'interprétation du délire paranoïde d'empoisonnement et celle de l'expérience délirante de fin du monde. Le délire d'empoisonnement ressortit à une structure anti-dialectique de l'insertion de l'homme dans le monde par le biais entrevu plus haut ; la dialectique moi-monde (la « praxis ») crée des valeurs ; elle hétérogénéise — donc temporalise la structure spatio-temporelle du monde propre. L a défaillance de cette dialectique comporte, par contre, un processus d'homogénéisation (spatialisation) de l'ambiance et dans cette atmosphère homogène (réifiée) le Dasein sans barrière axiologique défensive est « à découvert » et i l éprouve tout apport alimentaire — et l'atmosphère même — comme du « poison ». Disons de façon un peu simpliste que l a dialectique est structuration et, partant, valorisation ; l'acte alimentaire l'est aussi à sa manière ; le Dasein qui ne structure plus, se trouve vis-à-vis du fait alimentaire un peu dans la situation d'un malade organique incapable d'assimiler et pour qui tout aliment est effectivement du poison. Nous retrouvons encore les mêmes éléments dans les différentes interprétations analytiques, encore qu'intégrées dans un agencement causal différent. Le rôle pathogène de la frustration orale a été souligné avec le plus de force (à notre connaissance) par Roheim et par Schilder (1) ; l'importance de l'identification par Roheim, qui a également insisté sur les analogies entre schizophrénie et magie. Ce sont là fort probablement les divers aspects de l a même structure fondamentale anti-dialectique : les relations entre le stade oral et l'identification sont notoires ; celles entre oralité et magie aussi (2). Que les techniques magiques postulent un symbolisme d'identité totale et un pars pro toto avec illusion de la totalité analogue au fétichisme (3), ce sont là des faits qui n'ont guère besoin d'être rappelés i c i . Quant aux structures spatio-temporelles de l'action magique, un mot de Schilder est à citer : « L'action magique est une forme d'action qui exerce son influence sur l'image du corps indépendamment des distances» (4). I l est évident que dans le continuum spatio-temporel, le facteur « temps » constitue l'obstacle axiogène et que, par conséquent, dans une spatialité pure à déplacement atemporel (spatialité de « tapis magique ») la distance à franchir ne joue pas. L a magie, technique identificative et schizophrénique, apparaît ainsi en même temps comme une technique spatialisante fondée sur une illusion de praxis (5) ou — si l'on veut — une sorte d'escroquerie de dialectique naturelle (6).
(1) Dans (419). (2) R O H E I M (405), p. 118.

(3) Dans cet ordre d'idées, le fétichisme, technique sexuelle schizoïde et réificationnelle, est aussi une sexualité magique. (4) Magic action is an action which influences the body image irrespective (5) L'activité magique prétend commander à la nature sans lui obéir. (6) L a magie postule une fausse dialectique Moi-Monde où la résistance du réel représentée entre autres par la « distance à franchir » est scotomisée de façon plus ou moins volontaire selon le cas.
of actual distance of space » S C H I L D E R (418), p. 277.

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Selon Roheim, le futur schizophrène n'arrive pas à dépasser la crise énergétique de la séparation d'avec la mère (1). L a catégorie de la totalité revient dans ce contexte : « le schizophrène est incapable de se considérer comme un tout (as a whole) sans la mère » ; i l y réagit par une forte tendance identificative, ce qui l u i permet de résister à l'acceptation du réel à l'aide d'une reconstruction en fantasme de « l'unité primitive enfant-mère ou sujet-objet» (2). Tous les éléments de la fausse conscience sont présents : déstructuration de la totalité (dédialectisation, autrement dit tendance réificationnelle), illusion de totalité, déchéance de la dialectique sujet-objet et tendance identificative surajoutée, le tout dépendant dans l'optique analytique du tisme oral à celle du délire d'empoisonnement le chemin est court. Westerman Holstijn (3) soutient que le sevrage, « castration primaire », (Stârcke), produit un état chronique d'excitation buccale avec agressivité buccale contre la mère ou le corps propre. L'impression ultérieure d'être empoisonné en serait un dérivât, d'origine libidineuse ; le mot venenum provient de Vénus. Sans entrer dans les détails, on peut constater une fois de plus que la convergence analytico-existentielle conduit vers un dénominateur commun, dialectique dans son aspect positif, et réificationnel dans son aspect négatif (4). Le problème de l'expérience délirante de fin du Monde a été plus haut l'objet d'une interprétation comme une crise axiologique par interférence de deux atmosphères à densité axio-dialectique différente, autrement dit comme une irruption de la dialectique temporelle dans le monde spatialisé (5). Dans son interprétation du « cas Schreber », Freud invoque la retraite de la libido du monde, un « désinvestissement libidinal des objets » dont l'expérience subjective serait le W U E . Freud a formulé sa théorie sur un cas non personnel dont le diagnostic demeure d'ailleurs douteux : l'hypothèse d'un état schizophrénique a suffisamment d'arguments en sa faveur pour ne pas être écartée d'emblée. Dans l'optique de la Daseinsanalyse la nostalgie
(1) Crise énergétique qui possède un aspect thermique «la séparation d'avec le corps maternel comporte une énorme perte de température » [ B A K ( 2 6 bis), p. 6 9 ] . Les difficultés ultérieures de l'homéostase [GOTTLIEB et L I N D E R (203 bis), p. 7 8 5 ] datent de là. Le malade de B A K qui s'identifie au soleil agirait en compensation de ce « traumatisme de naissance » thermique. Cf. aussi le rôle du soleil dans le cas S C H R E B E R , F R E U D ( 1 6 7 ) , p. 4 4 . (2) R O H E I M ( 4 0 5 ) , p. 2 2 2 : « And thus resists the acceptance of reality by restoring the original child-mother, or subject-object unity in fantasy ». Un autre aspect de la convergence marxisme-psychanalyse : analogie entre la dialectique parent-enfant et la dialectique sujet-objet. (4) Pour la psychiatrie anthropologique, le fait de se croire empoisonné est dû à une existence trop purement « géométrique » c ; la personne est « à découvert ». Pour les auteurs psychanalystes cités, le sevrage n'aboutit pas à la formation d'une nouvelle et autonome totalité et l'enfant se réfugie dans l'identification anti-dialectique compensatrice. D'autre part, la frustration orale (le sevrage mal réussi) se matérialise (réifie) sous la forme du délire d'empoisonnement. On voit que notre conception : délire = pensée non dialectique = fausse conscience individuelle est le lieu géométrique des deux. (5) Cf. les « two speeds » en réalité « two universes » dans le « cas Mary » où BINSWANGER constate effectivement la présence d'une ébauche de W U E .
(3) W E S T E R M A N - H O L S T I J N ( 4 6 7 ) , p. 174.

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du comportement sexuel féminin peut être comprise comme une forme sexualisée de cette attitude de débâcle devant le monde, l'un des concepts de base des analyses anthropologiques et qu'exprime peut-être le mieux — et en tout cas de la façon la plus pittoresque — le terme « perte de la station debout » (Standverlust) de C. Kulenkampff. On peut postuler alors que la stérilité du mariage de Schreber a partiellement réiflé son expérience vécue de la durée en l'amputant de la dimension valorisatrice de l'avenir ; dans ce cas, le fantasme de fin du monde serait dû à l'interférence de l'univers spatialise de la stérilité masculine et de la nostalgie de l'événement axiologique qu'exprime le fantasme féminin (1). Il n'y a nulle contradiction entre cette interprétation et celle fondée sur une dialectique de la libido : dans son analyse du cas Schreber, Freud fait de la Daseinsanalyse avant la lettre. Si l'interprétation anthropologique du complexe d'Œdipe pose le problème des rapports entre l'identification épistémologique et l'identification analytique et l'analyse du délire d'empoisonnement, celui des rapports de la catégorie dialectique de la totalité et de la frustration orale, c'est la question des relations entre la libido et le concept philosophique général de la valeur qui se pose à travers le cas Schreber en particulier, et la phénoménologie de l'expérience délirante de fin du monde, en général. *** La mise en évidence critique de ces convergences dialectiques pourrait constituer une tâche intéressante pour une psychopathologie marxiste ouverte ; c'est aussi celle que néglige le plus délibérément le marxisme orthodoxe. Les raisons en sont d'ordre gnoséo-sociologique ; c'est là un aspect du malaise dialectique de l'orthodoxie. Malaise qui se manifeste de façon particulièrement nette dans les questions intéressant YUmstiilpung des dialectiques idéalistes; nous avons pu définir ailleurs (2) le marxisme scolastique comme le marxisme qui accepte YUmstiilpung de Hegel par Marx mais sans continuer cette démarche. Le rejet global des dialectiques « idéalistes » (comme le bergsonisme) est l'un des traits caractéristiques du marxisme scolastique; c'est aussi sans doute la véritable optique des critiques marxistes de la psychanalyse. L'attitude à l'égard des dialectiques non officielles est l'une des pierres de touche du caractère ouvert ou fermé d'un système marxiste. Le marxisme ouvert salue les aspects dialectiques des doctrines non marxistes (et notamment des dialectiques idéalistes) comme une preuve supplémentaire de la validité du principe dialectique ; le marxisme scolastique y verrait volontiers de P « exercice illégal de la dialectique », pour paraphraser un terme juridique connu. Il est difficile de dire si Marx a été un marxiste scolastique ou non : dans la question précise de l'intégration des
(1) Cf. le malade de S T O R C H - K U L E N K A M P F F (436) qui se plaint de l'arrêt de tout devenir de toute création. Quant à la question des rapports temporalité et fantasme d'être femme, cf. encore les recherches expérimentales deC. A N D R I E U X (10), qui, en mettant en évidence l'incapacité spatiale des femmes, montrent implicitement leur supériorité du point de vue de l'expérience de la durée vécue. (2) Cf. notre contribution (170).

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dialectiques idéalistes, son attitude personnelle a été nettemen* celle du marxisme ouvert. Ayant à craindre certaines censures d'aujourd'hui, Marx n'aurait peut-être pas commis l'acte de haut confusionisme intellectuel (synthèse dialectique de la doctrine d'un idéaliste notoire avec celle d'un matérialiste), qui est Vacte de naissance de la doctrine marxiste. E n psychopathologie, le marxisme non dialectique occupe une situation privilégiée ; l'effort proprement dialectique se développe sur un terrain idéaliste. E n effet la situation gnoséosociologique de la psychiatrie est assez particulière. Ses implications sociologiques — et même politiques — la rendent particulièrement sensible à la réification sociale dont elle est comme le miroir ; d'autre part, l'existence d'analogies entre la pensée délirante et la fausse conscience risquerait d'engager une psychopathologie dialectique conséquente sur le chemin de la critique de toutes les idéologies. L a psychiatrie marxiste est devenue ainsi le domaine propre du matérialisme mécaniste et l'évolution inévitablement dialectique de la science s'est faite en dehors de l'effort marxiste. Or, nulle part peut-être les chances de YUmstiilpung ne sont meilleures que dans le domaine de la psychopathologie : toute l'école de la psychiatrie anthropologique et phénoménologique dans le sens le plus large du terme (incluant non seulement Binswanger et ses élèves, mais des penseurs comme Minkowski, Gebsattel ou Caruso), fait pratiquement de la dialectique pure qui ne demande qu'à être intégrée. L a nature de cette Umstülpung diffère, bien entendu, selon les cas. On l'a vu dans la critique de la théorie de la perception délirante de Matussek : l'inversion de la démarche fondamentale de cette théorie (c'est-à-dire une structuration simplement différente de ses éléments) permet d'éliminer une notion ambiguë, celle de la propriété essentielle, et laisse entrevoir du même coup un lien entre la théorie de la perception délirante et une donnée aussi bien délimitée que l'est la prépondérance de la fonction identificative, et qui possède des prolongements dans la psychopathologie d'inspiration analytique (Roheim), et aussi dans la théorie de l'idéologie. Dans le cas des recherches de Minkowski. cette démarche consiste essentiellement en une sociologisation des bases biologiques de la doctrine : la notion de déchéance de la praxis se substitue ainsi à celle de la perte de contact vital. Ceci permet d'utiliser la notion de rationalisme morbide dans le domaine de la critique idéologique en y ajoutant une dimension historiciste. De plus, un lien est ainsi établi avec la psychologie de l'enfant d'une part, et de l'autre — par l'intermédiaire du concept d'identification — avec la psychanalyse. Les « Contributions » de Binswanger où le concept de la praxis est constamment utilisé dans son sens marxiste, constituent déjà, de ce point de vue, une sociologisation des idées de Minkowski. Dans certains cas enfin, la « remise sur pieds » consiste surtout dans l'élimination d'une terminologie parasite qui ne fait que rendre inutilement compliquée une description valable par ailleurs.

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Cette possibilité d'intégration marxiste de certaines théories plus ou moins directement inspirées de Heidegger, pose implicitement la question des rapports de l'existentialisme et du marxisme. Nous avons eu, à maintes reprises, l'occasion de nous référer à l'hypothèse de L . Goldmann quant à la filiation lukàcsienne de la pensée de Heidegger (1). I l ne saurait être question d'envisager i c i un problème d'érudition philosophique qui dépasse les cadres de ce travail. D'un point de vue purement psychopathologique, les résultats de notre étude apportent cependant deux éléments en faveur de cette hypothèse. D'une part, le bilan des cas cliniques avec « crise existentielle » (Sechehaye, Duss, Gebsattel) montre que cette crise apparaît comme une réaction contre l a structure réificationnelle du délire; i l est loisible de supposer dès lors, par extrapolation, que la pensée de l'école existentialiste représente, elle aussi dans son ensemble, une réaction contre la schizophrénisation anti-dialectique de l a conscience collective, autrement dit, une réaction contre la fausse conscience. D'autre part, nous avonspu constater que les théories psychopathologiques ressortissant à la Daseinsanalyse sont généralement d'inspiration dialectique et peuvent, par simple réévaluation matérialiste, être intégrées dans une psychopathologie générale marxiste. Les éléments essentiels de cette réévaluation sont passés en revue dans les chapitres précédents. U n matériel clinique plus riche aurait été nécessaire pour la mise au point d'une théorie marxiste complète de l a schizophrénie. Nous restons cependant convaincu que le chemin de cette théorie passe par l'analyse à l'échelle clinique de la dialectique sujet-objet, et par l'intégration matérialiste consécutive des théories de l'anthropologie existentielle.
***

La question de savoir si le marxisme est vraiment un matérialisme a été souvent posée. Constatons, sans nulle prétention d'originalité, que le terme « matérialisme » est utilisé par les marxistes en deux acceptions différentes en ontologie et en sociologie. Dans les discussions de cet ordre, i l est bon de remonter à des textes originaux, fussent-ils archi-connus. « Dans la production sociale de leur existence » — écrit Marx — les hommes entrent en des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté, rapports de production qui correspondent à un degré de développement déterminé de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports de production constitue l a structure économique de l a société, l a base concrète sur laquelle s'élève une superstructure juridique et politique et à laquelle correspondent des formes de conscience sociale déterminées. Le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus de vie social, politique et intellectuel en général. Ce n'est pas l a conscience des hommes qui détermine
de ce problème (rapports entre la sociologie de la connaissance et la Daseinsanalyse) dans notre compte rendu critique du « Cas Susan Urban » de BINSW A N G E R (169 bis). 16 (1) Cf. L . G O L D M A N N (199), pp. 245-246. Nous avons envisagé l'ensemble

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leur être ; c'est inversement leur être social qui détermine leur conscience » (1). Entre cette conception marxienne et l'hypothèse de la primauté ontologique de la matière, les liens sont en réalité de caractère plutôt psychologique qu'objectif ; i l n'y a nulle impossibilité, n i même une véritable inconséquence, à ce qu'un platonicien pense que les choses de ce monde sont le reflet des idées éternelles, tout en estimant qu'à l'échelle sociale, notre appartenance à une collectivité façonne notre pensée. E n utilisant pour ces deux attitudes intellectuelles différentes, le terme commun de « matérialisme », Marx et Engels ont — sous l'empire des nécessités. de la lutte politique — introduit une véritable expression identificative dont i l serait intéressant de suivre les destinées à travers le processus d'idéologisation du marxisme. Le matérialisme historique est en effet à l'origine assez près d'un sociologisme à nuance plus économique que le sociologisme durkheimien ; ses liens avec la primauté ontologique de la matière sont, au contraire, contingents, pour ne pas dire arbitraires. Ajoutons que la dialectique — au sens lukacsien en particulier — est un concept tellement précis que nous avons pu définir une entité nosologique en tant que sa négation, alors que le concept de matérialisme, déjà moins précis à l'origine (Berkeley pouvait qualifier de matérialiste tout penseur admettant la seule existence de la matière), a été pratiquement vidé de tout sens par la dichotomisation sociocentrique de l'orthodoxie, dichotomisation qui a influencé la pensée philosophique non marxiste dans une mesure probablement plus large que l'on ne le croit. Or, ce sociologisme dialectique, arbitrairement qualifié de « matérialisme », est si peu contradictoire avec l'esprit général de l'analyse existentielle qu'il a pu être formulé presque cxpressis verbis par le fondateur de cette dernière école. « Les choses ne se passent pas », écrit Binswanger — « comme si un Moi abstrait était placé dans un Monde abstrait, et ce Moi doté après coup de besoins de pulsions, d'instincts déterminés, et ceci dans les cadres d'un monde doté, de son côté, « après coup », d'une certaine physiognomie et d'un certain contenu expressif. Non, Moi et Monde constituent, au contraire, une unité dialectique dans laquelle chaque pôle confère une signification à l'autre ou, plus exactement, dans laquelle toute signification est fruit de leur interaction » (2). Marx aurait pu signer une telle phrase. Quant aux différences qui peuvent exister entre « Monde » et « Société », elles demeurent mystérieuses, même (et surtout) après la lecture des Contributions de Binswanger. Pour Binswanger, tout comme pour Marx, homme et milieu forment une totalité dialectique concrète ; l'homme se personnalise en transformant son milieu. Malade ou sain d'esprit, l'individu est concrètement intégré (et non simplement « placé ») dans son milieu social. E n parlant de Seinsgebundenes Denken, Mannheim n'a pas abandonné la conception matérialiste de l'Histoire ; i l n'a fait que lui donner une formulation précise. Il en résulte que s'il n'y a que des liens vagues entre matéria(1) Dans (321). (2) Binswanger (54), p. 622.

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il y en a de

très précis (et presque obligatoires) entre le premier et une dialectique de la totalité : un sociologisme conséquent ne peut être que dialectique. E n psychopathologie, les recherches de l'école de l'anthropologie existentielle en sont un exemple ; elles montrent comment un point de vue dialectique au départ, conduit — comme en vertu d'une logique immanente — vers une prise en considération scientifique concrète des données du contexte social. Le pavlovisme, de son côté, illustre a contrario cette thèse (1). *** Nous aimerions éviter un malentendu : i l n'est pas question de critiquer i c i le pavlovisme ; une telle critique devrait être expérimentale pour avoir seulement un commencement de validité. Il ne s'agit pas de mettre en doute la valeur scientifique du pavlovisme, mais sa qualité de doctrine dialectique; ce qui n'est pas la même chose. Du point de vue de l'épistémologie dialectique i l est capital de ne pas confondre le jugement sur la valeur scientifique d'une doctrine avec le jugement (qui n'a rien d'un jugement de valeur) quant à son caractère dialectique. L a confusion des deux est tributaire d'une conception dogmatique de la vérité. Une vérité scientifique telle qu'elle se présente dans un moment historique donné, comporte nécessairement une dimension non dialectique (abstraction légitime), sans quoi son existence postulerait une vérité absolue surgie dans une intelligence surhumaine ou, du moins, extra-sociale. Lorsque Marx parle du capitalisme en général, sans trop se préoccuper des différences nationales, lorsqu'il néglige de propos délibéré l'incidence économique du fait colonial, i l ne procède pas dialectiquement mais i l pratique une abstraction anti-dialectique légitime pour son temps. Une conception non dialectique peut être hautement scientifique si elle est tributaire d'une abstraction légitime ; une conception à prétentions dialectiques est anti-scientifique si elle postule des totalités inexistantes ou se fonde sur celles de prégnance insuffisante. Or, i l est certain que, pour le pavlovisme, l'interaction dialectique entre l'homme et le milieu social se réduit à une simple formule : ceci explique la relative facilité avec laquelle les pavloviens transposent à l'homme les résultats de l'expérimentation animale. On aboutit ainsi à ce paradoxe difficile à esquiver tant que l'on persiste à voir dans le pavlovisme la psychiatrie marxiste par excellence : la conscience normale de l'homme est déterminée par son être social, la conscience morbide est, par contre, extra-sociale et sous la dépendance de l'action de facteurs essentiellement biologiques (2). Contre le pavlovisme, théorie
(1) Depuis la rédaction de ce passage, Pemprise pavlovienne sur la psychiatrie marxiste a diminué de façon considérable. (2) Evidemment, c'est un peu la thèse de la a Conscience Morbide », mais on ne sort pas de la contradiction à si facilement puisque le marxisme orthodoxe récuse le durkheimisme en général et l'œuvre blondélienne en particulier.

lisme

historique

et

matérialisme

ontologique,

236

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scientifique pure, cet argument est sans portée. Contre le pavlovisme, théorie marxiste, i l est presque sans réplique. C'est seulement dans la mesure où i l demeure possible d'analyser, comme le fait l'anthropologie existentielle, 1' « être dans le monde » c'est-à-dire pour nous la dialectique individuelle de l'intégration sociale, — la structure de la « praxis », — que la thèse marxienne de la conscience déterminée par l'être garde ses chances de validité. Dans l'école de la Daseinsanalyse, Boss et Binswanger sont (avec C. Kulenkampff, moins connu en dehors de l'Allemagne) le plus près des positions du marxisme ouvert. La pensée de Binswanger présente avec ce dernier des points de convergence inattendus. Il est plus proche du marxisme ouvert que Heidegger ne l'est de Lukacs ; chez le praticien le contact de la réalité clinique est à lui seul facteur d'Umstiïlpung. Lorsque Binswanger parle de l'unité dialectique du Moi et du Monde (1), lorsqu'il évoque « l'étroite corrélativité fonctionnelle de la Gnosie et de la « Praxie » (2) ou souligne de façon générale l'importance de la praxis (3), on voit mal ce qui le sépare d'une forme ouverte du marxisme (4). Parmi les auteurs français, l'évolution d'A. Hesnard n'est pas moins intéressante. E. Steck a signalé récemment un certain infléchissement de la pensée hesnardienne vers la Daseinsanalyse (5) ; or cet infléchissement marche de pair avec une accentuation de sa rencontre avec les thèmes du marxisme ouvert. Avec La Schizophrénie d'E. Minkowski, l'Univers morbide de la Faute est sans doute l'ouvrage psychiatrique le plus proche du climat lukàcsien, — encore que les travaux du philosophe hongrois n'y soient point cités. Deux grands thèmes dominent dans les derniers écrits d'A. Hesnard, thèmes dont la corrélativité est prouvée à la fois par la phénoménologie de la fausse conscience et celle de l'atteinte schizophrénique. Ces thèmes sont : le rôle des structures axiogènes (totalités concrètes) dans l'Univers morbide de la Faute et celui de l'identification anti-dialectique et dépersonnalisante dans la Psychanalyse du lien interhumain. L ' « Univers morbide de la Faute » est celui de la dévalorisation réificationnelle : un univers inauthentique de la faute qui est aussi un univers de la faute inauthentique (6).
Quoi qu'il en soit, le jour où l'on aura découvert le mécanisme biologique de la dernière affection mentale, il faudra bien reconnaître que la formule de M A R X : « La conscience est déterminée par l'être » ne possède guère qu'une validité bien limitée. (3) Cf. (61), pp. 46, 62, etc. Ailleurs (60), p. 33, l'efficacité de l'ergothérapie est interprétée comme un « facteur artificiel de temporalisation (Zeitigungsersatz). On ne saurait être plus « sociologisant ». (4) Cf. plus haut p. 200 sq : l'influence de la manière d'être sociale du malade dans le monde sur la structure spatio-temporelle de son univers propre. Cette dernière agit à son tour comme barrière défensive — plus ou moins efficace — contre l'irruption du délire. (5) Dans son rapport au Congrès de Paris (1950). (6) Analogue à l'univers de la responsablité politique. Cf. plus haut, pp. 91 sq.
(1) (2) B I N S W A N G E R (54), B I N S W A N G E R (54), p. p. 624. 604.

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Une théorie marxiste de la pensée délirante n'est donc pas une application extérieure du marxisme à un problème scientifique : en tant que critique de la fausse conscience, le marxisme est essentiellement théorie critique d'une forme de pensée délirante, théorie infiniment en avance par rapport à la psychopathologie de son temps. Mais le marxisme n'a pas que ses exigences ou prétentions de priorité à apporter à ce problème ; i l contribue aussi à la recherche des solutions par la cohérence de ses structures et l'apport de sa terminologie rodée par une pratique semi-séculaire de critique idéologique. Dans la mesure où i l est possible de « déduire » du postulat d'une structure fondamentalement anti-dialectique de l'être et partant, de la conscience, la symptômatologie de la schizophrénie (le présent travail ne prétend pas être autre chose qu'une esquisse de cette tâche), l'unité de la schizophrénie en sort renforcée et cette unité dialectiquement reconquise s'organise autour du concept nosologique du rationalisme morbide, schizophrénie type, concept auquel l'intégration marxiste confère une dimension dialectique d'historicité individuelle et grâce à cette dernière un dénominateur commun possible avec les interprétations analytiques. De son côté, la notion de la dialectique sort elle-même renforcée d'une confrontation socio-psychiatrique ; le fait seul que la négation de la dialectique possède une réalité naturelle (clinique en l'occurrence) prouve a contrario sa valeur non seulement sur le plan de la connaissance mais aussi sur celui de l'Etre.

CONCLUSIONS Le concept de rationalisme morbide est apparu, au cours de cette étude d'ensemble, comme l'élément essentiel d'une théorie globale de l'aliénation : le dénominateur commun de ses formes individuelles et sociales. E n effet, la prépondérance de l'aspect spatialisant-réificationnel de la saisie du réel — au détriment de son aspect temporalisant-historique — est le dénominateur commun des diverses formes de l'aliénation économique et politique, y compris la mystification volontaire. De plus, expression par excellence de la conscience non dialectique (réifiée et anaxiologique), le rationalisme morbide apparaît comme la schizophrénie type, c'est-à-dire comme la forme clinique la plus proche d'un hypothétique « trouble fondamental ». C'est la structure dialectique de son insertion dans le monde qui défend l'homme (individuel ou social) contre le délire. Les mécanismes de l'idéologisation et ceux de la néostructuration délirante doivent pouvoir ainsi mutuellement s'éclairer. Ainsi, nul n'ignore le rôle important joué par le problème des relations Sujet-Objet dans les discussions autour du problème de l'aliénation. E n 1923, Lukacs défend la théorie de l'identité du Sujet et de l'Objet historiques ; i l révisera ultérieurement cette opinion. Indiscutablement, le mot « identité », possède une nuance peu dialectique; sa présence dans ce contexte prouve peut-être simplement l'impossibilité d'une position dialectique conséquente dans les cadres d'une pensée idéaliste (1). Mais cette constatation ne doit pas enfermer la réflexion marxiste dans un dilemme sans issue. Entre la théorie de 1' « Identité du Sujet et de l'Objet » et celle du « reflet » — autrement dit entre idéalisme et marxisme mécaniste — i l est nécessaire de chercher, et i l y a espoir dialectique de trouver, une « troisième voie ». La phénoménologie de l'atteinte schizophrénique indique précisément cette troisième voie. Nous avons vu que l'effort d'un secteur important des théoriciens de la schizophrénie s'oriente précisément vers le problème de la dialectique Sujet-Objet (2). Or, dans ces recherches, c'est la détérioration de Yunité dialectique sujet-objet qui préside au processus de désinsertion du réel ; identification anti-dialectique et spatialisation, apparaissent
(1) L a pensée schizophrénique est à la fois anti-dialectique dans sa logique et idéaliste dans ses fonctions perceptives ; elle prouve donc empiriquement la corrélativité de ces notions philosophiques. Z U T T dont l'article de 1929 est précurseur de ces recherches. Nous avons souligné ailleurs (p. 363) le rôle de Y attitude contemplative chez Z U T T et chez L U K A C S . Ailleurs, dans le même article, Z U T T signale que le Moi schizophrène se trouve en position de pur enregistrement vis-à-vis du Monde, sans « attitude interne » ( W I N K L E R parle d' « anachorèse du Moi »).
(2) Cf. les travaux de R O H E I M , B A L K E N , W I N K L E R , etc., sans parler de

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LA REIFICATION

en revanche comme des techniques de compensation, voire comme des moyens de comptabiliser l'échec dialectique. A l'échelle clinique, l'identité sujet-objet n'apparaît donc pas comme un dépassement dialectique de la réification, mais comme l'expression de cette dernière. I l y a là une contribution de la phénoménologie de l'aliénation clinique au problème général de l'aliénation, contribution qui mérite d'être pesée.
***

J . J . Lopez-Ibor écrit — dans un sens proche des idées de Jaspers — qu'une réaction biologique est explicable, une réaction psychologique est compréhensible, une réaction intermédiaire est à la fois explicable et compréhensible, mais ne saurait être complètement n i l'une n i l'autre (1). Notre effort a surtout visé le deuxième aspect de la question ; ce n'est pas une explication, mais une interprétation marxiste du phénomène schizophrénique que nous avons esquissée. Explication signifie i c i avant tout pathogénie ; on n'explique en psychiatrie que les cas individuels alors qu'un phénomène d'ensemble peut être interprété (2). Une explication présuppose entre autres une prise de position dans le débat organogenèse-psychogenèse, ce qui serait en marge de cette étude. L a seule chose que l'on puisse dire i c i , c'est que le parallélisme socio-pathologique, tel que nous l'avons envisagé, constitue une présomption — et rien de plus qu'une présomption — en faveur de la psychogenèse au même titre que la démonstration statistique du rôle pathogène de certaines structures familiales ou le succès de certaines cures analytiques. D'autres faits peuvent comporter une signification opposée (3). Tout facteur organique, psychique, voire social, susceptible de faire barrage à la saisie dialectique du réel, peut devenir agent de réification de l a conscience individuelle. L a pensée dialectique étant une technique « coûteuse », i l est tout à fait loisible d'admettre qu'une détérioration d'origine organique puisse déclencher, dans certains cas au moins, une retraite vers des techniques intellectuelles pré-dialectiques répondant à de nouveaux besoins d'économie. Dans ce sens, on peut dire que n i l'analyse existentielle, n i la psychopathologie phénoménologique, n i la psychanalyse enfin ne sont incompatibles avec une certaine forme d'organogenèse.
(2) C'est là, sans doute, l'une des difficultés du nosologisme en psychiatrie mais on remarquera que, dans l'analyse des structures déréalistes de la psychologie politique, explication et interprétation peuvent coïncider, ce qui, à son tour, justifie l'utilisation explicative du parallélisme socio-pathologique. (3) Par exemple l'opposition aphasie-schizophrénie (tableau, p. 126), qui comporte une présomption en faveur de l'organogenèse.
(1) L O P E Z - I B O R , cité par C A B A L E I R A - G O A S (82), p. 206.

CONCLUSIONS

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Il existe en effet deux manières possibles (1) de concevoir l'organogenèse d'une affection mentale : explication par lésion anatomique ou défaillance fonctionnelle précise et explication par détérioration organique de caractère général. I l y a des appartements dont on ne peut pas fermer la porte parce qu'on en a égaré les clés, i l y en a d'autres que l'on ne parvient pas à fermer, car dans un immeuble « généralement détérioré », les portes ferment mal. Cette constatation montre, qu'à l'égal de bien d'autres termes du vocabulaire scientifique, le mot « organogenèse » comporte au moins deux significations incompatibles en principe. Or, en ce qui concerne le mécanisme du premier modèle (organogenèse, type « paralysie générale ») i l est permis de constater que l'effort des chercheurs s'est montré jusqu'ici à peu près stérile. Trop de mécanismes possibles ont été mis en évidence et chacun des résultats constitue dès lors l a réfutation expérimentale de tous les autres (2). Pris isolément, chaque résultat (3) consacre un progrès du point de vue pharmacodynamique ou physiologique, mais i l ne saurait servir de base à une véritable théorie explicative que sous la condition que le chercheur individuel néglige systématiquement l'acquis du travail des autres. L'organogenèse ainsi comprise renonce à interpréter l a schizophrénie mais n'arrive pas encore à l'expliquer. Reste le deuxième type de mécanisme (déchéance organique générale) ; i l n'est incompatible avec nulle autre interprétation, ni même avec une interprétation marxiste, comme on vient de le voir (4). Sous le titre « théorie psychosomatique à facteurs multiples de l a schizophrénie», L . Bellak (5) formule une conception théorique qui vise expressément à créer les conditions d'une synthèse des différentes optiques. Pour Bellak, l a
(1) Les conceptions invoquant une altération des fonctions d'homéostase [ N . ROZENSWEIG (407), etc.] se trouvent à mi-chemin entre les deux conceptions. Mais nous ne pouvons poser ici que de façon schématique le problème philosophique du débat organogenèse-psychogenèse auquel nous consacrerons un travail ultérieur. (2) L'article de Garcia BADARACco dans l' Encyclopédie, les études d'AziMa (22) contiennent un tableau complet des divers aspects de l'effort organogénétique. Ajoutons à cause de sa convergence avec notre sujet, le travail de H E L B I G (217) qui constate un véritable rationalisme morbide (défaillance de la fonction du « Moi-ici-maintenant ») dans l'intoxication ammanitique. (3) K A S A N I N et collaborateurs (250) invoquent la notion de « maternai overprotection » comme facteur pathogène ; ils admettent en outre, que cette attitude maternelle dépersonnalisante est souvent déclenchée par une discrète infériorité organique sentie plutôt que diagnostiquée par la m è r e . L a présence constante et, en même temps, l'extrême v a r i é t é des « troubles organiques »
chez les schizophrènes est ainsi expliquée de f a ç o n satisfaisante pour l'esprit

mais, est-ce de l'organogenèse ou de la psychogenèse ? (4) L . B E L L A K (41) et (42), qui contient une vue d'ensemble critique sur les différentes explications organiques de la schizophrénie entre 1935-1945. (5) L . B E L L A K (43), p . 65. L a question du rôle pathogène des structures familiales a été étudiée statistiquement aux Etats-Unis surtout [cf. K A S A N I N et collaborateurs (250), etc.]. Ces études, généralement positives, en ce qui concerne le rôle de la nature des relations parents-enfants, plaident en môme temps en faveur de la psychogenèse mais l'article de B E L L A K montre que ce verdict n'a rien d'absolu.

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schizophrénie n'est pas une entité nosologique (disease entity) mais l'expression symptômatique d'une altération profonde des fonctions du Moi (seuere Ego disturbance), conséquence possible de l'action d'un grand nombre de facteurs somatiques ou psychiques. L a schizophrénie se situerait à l'une des extrémités d'une ligne allant du point de vue de la « force du Moi », de la normalité, à la schizophrénie, en passant par les névroses et l'atteinte maniaco-dépressive. U n traumatisme précoce et non diagnostiqué du tissu cérébral ou une altération précoce des relations mère-enfant pourraient, au même titre, être responsables d'une évolution schizophrénique ultérieure. Une conception théorique de cet ordre possède l'avantage de rendre compte de l'existence des diverses formes de schizophrénies symptômatiques (1) ; elle sacrifie par contre leur unité. L'un des buts de notre recherche aura été précisément de montrer que le concept de « conscience réifiée » et le parallélisme socio-pathologique qu'implique son emploi, permettent de retrouver une forme sui generis d'unité nosologique, forme adéquate à la nature particulière de la maladie mentale, et ceci indépendamment de l'exigence de l'unité pathogénique qui, en postulant que la nosologie psychiatrique doit être obligatoirement fondée sur les mêmes critères que la nosologie médicale, fait une concession discrète — et injustifiée — à l'organogenèse. Tributaire de mécanismes variés de psychologie sociale, le concept de fausse conscience n'en garde pas moins une personnalité précise en tant que « cadre » des différents aspects et formes de la saisie sous-dialectique et anhistorique (réifiée) de la réalité. Une démarche analogue peut légitimement assurer l'unité de la schizophrénie au-delà du dualisme organogenèse-psychogenèse, au-delà même du pluralisme des théories explicatives. Notre chapitre consacré au drame dialectique de Valiénation n'est sans doute qu'une ébauche de cette tentative d'unification. Nous pensons cependant avoir réussi à montrer que son intégration rationnelle dans une théorie générale de l'aliénation humaine dote le phénomène schizophrénique en général, et le rationalisme morbide en particulier, d'un relief que des considérations cliniques étrangères à tout sociologisme ne sauraient pleinement lui conférer.
r

(1) Par exemple les syndromes de type schizophrénique, séquelle des méningites (cf. M. SCHACHTER (412)] ou ceux apparaissant au cours de certains traitements (impaludation).

(Réponse à M. Robert Vander Gucht, Bévue philosophique de Louvain 1964)

APPENDICE

Dans le numéro de février 1964, M. Robert Vander Gucht a publié un compte rendu critique de mon ouvrage La fausse conscience (1). Evidemment des expressions comme : « excellent compte rendu » ou « résumé tout à fait remarquable » sont quelque peu galvaudées au point d'apparaître comme de vaines formules de courtoisie, voire comme de la captatio benevolentiae. Je me bornerai donc à dire que je préfère être critiqué à ce niveau-là qu'être loué à un niveau inférieur. C'est d'ailleurs la raison qui me fait croire qu'une discussion pourrait éventuellement s'avérer fertile en permettant d'élucider quelques problèmes épistémologiques traités de façon marginale dans mon livre. Je lis dans la recension de M . Vander Gucht : « Tantôt... la dédialectisation, la réification, nous est présentée comme la détérioration de l'unité dialectique sujet-objet qui préside au processus de désinsertion du réel ' (p. 239), donc comme une chute dans le pathologique ; tantôt, au contraire, la réification se voit attribuer un rôle jusqu'à un certain point positif. * Un certain degré de réification est constitutif de la normalité ', lisonsnous avec quelque surprise à la page 116. La saisie pleinement dialectique du réel, dans cette seconde perspective, cesse d'être un idéal à atteindre pour devenir un extrême à éviter : ' on en arrive à concevoir théoriquement deux formes d'existence pathologique dans le monde : par défaut et par excès de réification ' (p. 116). Il y a le rationalisme morbide mais aussi le « réalisme morbide » (p. 127). A la schizophrénie ferait pendant l'aphasie, * la manière d'être aphasique dans le monde' (p. 116). Le mot serait en effet ' déjà réificationnel dans son essence ' (p. 83) : ' tout vocable repose sur une fausse identification antidialectique ' (p. 83). Le parfait dialecticien, dans cette perspective, c'est Cratyle, le philosophe disciple d'Heraclite qui en était venu à la pensée qu'il ne fallait rien dire et qui se contentait — à en croire Aristote — à remuer le doigt... Mais si la dialectique ne désigne pas
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(1) P a r i s , E d i t i o n s de M i n u i t , 1962 ; ce t r a v a i l a été p r é s e n t é c o m m e t h è s e de d o c t o r a t - è s - l e t t r e s [ P a r i s 1962] s o u s le t i t r e : La Réification.

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les rapports normaux entre la personne et le monde ou les autres personnes, son insertion naturelle dans le réel, si elle est une intuition du divers que ne vient équilibrer aucun processus d'identification, les questions surgissent : à partir de quel degré la réification devient-elle pathologique ? où tracer une frontière entre science et idéologie » (pp. 191-192). Questions capitales en effet. J'aime beaucoup l'expression « chute dans le pathologique » ; la santé me fait penser à une voiture avançant à vitesse décroissante vers un but et menacée de « chuter » dans un précipice en cours de route. Il me semble cependant que cette route est bordée de précipices des deux côtés ; la « chute » dans le pathologique peut avoir lieu à droite comme à gauche. Dans la plupart de ses manifestations concrètes, la santé apparaît donc comme une vertu éthique dans le sens de l'Ethique à Nicomaque ; la maigreur est souvent un signe de maladie, l'obésité est loin d'être pour autant symptomatique d'un excès de santé. Il y a l'hyperthermie et l'hypothermie ; l'hyperthyroïdisme et l'hypothyroïdisme, etc. C'est le reproche que j'ai formulé dans mon livre à l'adresse de l'ouvrage classique de Charles Blondel : celui d'avoir élaboré une théorie unipolaire de la conscience morbide. Or, une fois la notion de « pensée dialectique » introduite en psychopathologie, i l n'y a rien de paradoxal à ce qu'on lui assigne une fonction « médiane » : l'insertion dans le monde doit être dialectique mais pas trop dialectique ; la pensée socialisée de l'homme doit comporter des catégories réifiées, sans en être submergée. Ce n'est pas plus paradoxal que de constater qu'un tableau doit être vu d'une distance optima, ni de trop près, ni de trop loin. En effet l'insertion de l'homme dans son monde (le In~derWelt-Sein) est à la fois une adaptation à la Nature mouvante, « dialectique », et à la société dont les institutions comportent normalement un secteur réifié. On n'entre pas deux fois dans le même fleuve c'est entendu, mais on est bel et bien obligé parfois d'appliquer deux fois la même l o i , de professer deux fois le même cours. Rien de paradoxal dès lors à supposer qu'une adaptation trop poussée de l'homme à la Nature, au détriment de son adaptation à la société, puisse aboutir à une perte de Yinstrument de la communication sociale : le langage. C'est là le sens de mon interprétation du trouble aphasique en tant que réalisme morbide, interprétation fondée sur les travaux d'un certain nombre de spécialistes de cette affection, ceux de Klaus Conrad en premier lieu. Le trouble aphasique serait l'expression d'une forme de conscience trop dialectique, trop authentique, insuffisamment réifiée, incapable de dissocier les totalités concrètes de l'expérience, inapte à l'identification même légitime, Conrad parle de façon caractéristique de Gestaltungsprozesse... die nicht gezùgelt werden kônnen. C'est donc une conscience trop totalisante. Dans cet ordre d'idées, le parrainage de Cratyle ne me fait pas peur car il confirme mon interprétation. Disciple du fon-

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dateur de la dialectique, Cratyle accuse son maître d'inconséquence car en utilisant un langage conceptuel i l « entre plusieurs fois dans le même fleuve ». Pour pouvoir rester dialecticien conséquent, Cratyle se condamne donc à une sorte d'aphasie contrôlée. Les diverses interprétations de l'aphasie que j'ai invoquées ne disent pas autre chose pour l'essentiel. Nous sommes donc là en présence de l'une des nombreuses et admirables intuitions pré-scientifiques de la réflexion grecque»

Ceci posé, deux points restent à éclaircir : 1) Quelle est la limite précise à partir de laquelle la réification devient pathologique ? 2) Comment différencier la fausse identification, atome de la pensée idéologique, de Y identification légitime, instrument de la recherche scientifique ? La première question ne comporte pas de réponse précise. Il n'est pas plus possible d'indiquer la « limite précise » qui sépare la réification normale de la réification pathologique, que de fixer avec précision la limite à partir de laquelle la « tension » devient « hypertension », la « température » devient « fièvre », ou la « corpulence » devient « obésité ». De nombreux facteurs, subjectifs et objectifs, interviennent pour rendre illusoire toute prétention de déterminer une frontière exacte. Un tableau — disions-nous — doit être contemplé de la distance optima. Mais cette « distance optima » dépend du spectateur et du tableau (du « sujet » et de 1' « objet ») ; elle n'est pas la même pour un myope et pour un hypermétrope, pas plus qu'elle n'est la même pour un Bosch, un Vermeer, un Turner ou un Rembrandt. Tout le monde est d'accord pour considérer un homme pesant 130 kg comme un obèse et une tension artérielle de 25-18 comme de l'hypertension ; c'est lorsqu'il s'agit de « classer » un poids de 75 kg ou une T.A. de 17-12 que surgit la difficulté. Le facteur social intervient pour tout compliquer : un esprit réiflé, « schizoïde », porté à l'abstraction et assorti de manque d'affectivité, constitue un handicap vital moindre chez un caissier que chez un instituteur ou un directeur de conscience. Un certain degré de fausse conscience est inséparable de l'existence collective ; que l'on songe à ces « mensonges conventionnels » auxquels MaX Nordau a consacré autrefois un ouvrage tombé dans un injuste oubli (1). Allant plus loin je dirai que, fausse ou n o n , la vision stéréotypée de l'adversaire corollaire d'une saisie manichéenne du monde, peut s'avérer utile en période de tension ou de guerre notamment en cimentant des coalitions hétéroclites mais nécessaires. Disons en résumé qu'un certain degré de réification et de fausse conscience est indispensable à l'existence individuelle ou collective. Au delà d'une certaine limite, la quantité se transforme en qualité et le fait pathologique
11) M a x NORDAU, Die konventionelle v o l u m e a p a r u é g a l e m e n t en t r a d u c t i o n Liigen der Kulturmenschheit. f r a n ç a i s e chez A l c a n . Ce

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fait apparition. Mais le point précis de cette transformation dépend de l'interaction d'un grand nombre de facteurs ; i l ne saurait donc être l'objet d'une détermination objective (1). C'est surtout un cas d'espèce. Reste la dernière question posée par M . Vander Gucht : celle des rapports existant entre idéologie et science. Question d'autant plus légitime que l'une et l'autre sont tributaires de cet « appétit d'identité de l'esprit humain » qu'évoque le P. Calvez. Parler de « fausse identification » en matière idéologique et d' « identification légitime » dans la science, constitue une solution verbale, car le problème consiste précisément à trouver un critère aussi précis que possible de cette légitimité et de cette fausseté. J'ai essayé dans mon livre (p. 79) de dégager quelques-uns de ces critères. L'identification scientifique est consciente de ses limites ; l'identification idéologique est comme fascinée par ellemême, se prend « trop au sérieux ». Il en est de même de l'identification délirante des schizophrènes. L'identification scientifique simplifie des réalités compliquées afin de les mettre à la portée de la science ; l'identification idéologique « sur-simplifie » des réalités parfois simples afin de gagner, en échange du confort intellectuel offert, l'adhésion des foules. L'identification scientifique est en principe autonome car elle ne poursuit pas de buts se situant en dehors de la sphère de la science ; l'identification idéologique est toujours hêtéronome car son but n'est pas d'établir une loi mais de compromettre un adversaire. L'identification selon Emile Meyerson vise à faire connaître quelque chose en l'assimilant à quelque chose de déjà connu ; l'identification des idéologies vise à faire détester quelque chose en l'assimilant à quelque chose de déjà détesté (Assimilation du trotskisme au nazisme, etc.). Ce n'est pas la même chose. Ceci dit reconnaissons : 1) que les limites sont loin d'être précises et 2) qu'il peut y avoir des formes de transition et des formes mixtes. Le véritable critère distinctif réside sans doute dans l'emploi d'un bon sens aussi difficile à codifier dans l'abstrait que souvent évident dans le concret. De graves historiens nous parlent de l'impérialisme macédonien ou romain (et aussi du capitalisme antique). C'est là une identification anti-dialectique et anhistorique car les structures économiques qui sous-tendent l'expansion macédonienne et romaine ne sont pas les mêmes, et par ailleurs le mot « impérialisme » provient du xix siècle et désigne un phénomène sui generis. Nous sommes là pourtant en présence d'une
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i l } Cette t r a n s f o r m a t i o n de l a q u a n t i t é e n q u a l i t é est — d e p u i s l'AntiDiihring — l ' u n des g r a n d s t h è m e s p h i l o s o p h i q u e s d u m a r x i s m e o r t h o d o x e , d u m a r x i s m e soviétique notamment. O n l a considère c o m m e une « propriété o b j e c t i v e » de l a r é a l i t é n a t u r e l l e et o n i n v o q u e l ' e x e m p l e c l a s s i q u e d ' E n gels : r é b u l l i t i o n de l ' e a u . E h b i e n n o n ! l a t e m p é r a t u r e d e l ' é b u l l i t i o n de l ' e a u d é p e n d d ' u n c e r t a i n n o m b r e de f a c t e u r s d o n t a u m o i n s u n c a p i t a l : l a p r e s s i o n a t m o s p h é r i q u e . E l l e n ' a d o n c p a s de v a l e u r a b s o l u e . I l e n est de m ê m e et a fortiori d a n s l e s sciences h u m a i n e s , n o t a m m e n t d a n s l a quest i o n d e r é i f i c a t i o n et de f a u s s e c o n s c i e n c e .

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identification scientifique légitime — dans le sens qui lui donne Emile Meyerson — car son but n'est nullement de compromettre Scipion Emilien en le mettant dans le même sac que Lord Kitchener (ou vice versa) mais d'analyser un résidu psycho-sociologique qui fait que l'homme a toujours aimé étendre les limites de ses possessions. Le terme « impérialisme » renvoie i c i à un « type idéal » scientifiquement utile car i l sert non seulement à étudier les analogies des différentes formes historiques du « phénomène impérialiste » mais aussi à en mettre en évidence les différences ; c'est bien de cette façon que les webériens entendent l'utilisation méthodologique des types idéaux. Un concept comme « hitléro-trotskisme » est par contre sans valeur scientifique car son but n'est pas d'étudier objectivement le « phénomène trotskiste » mais de canaliser contre cette tendance le ressentiment des masses contre le nazisme. L'esprit sectaire est comme hypnotisé par l'identité supposée des termes et récuse a priori leurs différences. Sa démarche est donc purement idéologique, sans utilité pour l'historien. Il y a enfin des « cas mixtes » : dans certains cas une identification absolue plus ou moins passionnelle à l'origine, contribue à dévoiler l'existence d'identités partielles, possédant en tant que telles une valeur objective. Le concept de « racisme » englobe les deux principales formes contemporaines de cette aberration : le nazisme et le racisme sudiste aux Etats-Unis. Il consacre une identification « illégitime » (idéologique) tant qu'il s'agit de « prouver » l'identité essentielle de la politique américaine de l'après-guerre et de la politique de l'Allemagne nazie (1). C'est, par contre, une identification scientifique légitime dans la mesure où elle se borne à constater, à la base des différents aspects du racisme, l'existence d'un noyau commun constitué par la perception stéréotypée (réifiée) de la race dite « inférieure ». Le diagnostic de l'illégitimité d'une identification est enfin très souvent un diagnostic post-festum, un « diagnostic d'autopsie ». Le caractère idéologique ou utopique d'une forme de conscience en constitue d'emblée une dimension objective. L'évidence de ce « caractère objectif » ne s'impose souvent que dans une perspective historique. Nous avons le droit de parler aujourd'hui d'une utopie chiliastique car nous connaissons la suite des événements ; au moment d'entreprendre sa croisade, Thomas Munzer ne se croyait pas utopiste. I l en est souvent de même du caractère idéologique d'une forme de conscience et partant de la légitimité des « identifications » qui la sous-tendent. Le mot « judéo-bolchevisme » a été l'un des leit-motive de la propagande nazie. L'identification qu'il cristallise est certainement illégitime. Admettons cependant qu'au lendemain de la premi re guerre mondiale, l'idée d'un complot entre le judaïsme
(1) C ' é t a i t l à , o n s ' e n s o u v i e n t , l ' u n d e s g r a n d s t h è m e s d e l a p r o p a g a n d e e x t é r i e u r e d u s t a l i n i s m e . C f . l ' o u v r a g e d ' Y v e s FÀRGE, La guerre d'Hitler continue ( P a r i s , v e r s 1 9 4 8 ) q u i n e f a i t q u e r é s u m e r l e leitmotiv de t o u t e cette propagande.

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dans son ensemble et le communisme pouvait apparaître comme plausible même à des esprits libres de toute passion, étant donné l'importance de la participation juive aux gouvernements communistes de l'époque (75 % en Hongrie dans le gouvernement Garbai-Bela Kun) ainsi que les sympathies pro-communistes d'un large secteur de VIntelligentsia juive. Des faits nouveaux se sont produits depuis dont le plus important est sans doute l'apparition de l'antisémitisme dans le camp communiste. Ces faits nouveaux constituent un démenti rétrospectif du concept de « judéo-bolchevisme » qui n'a jamais possédé une parcelle de contenu sociologique et qui aura été dès le début une « fausse identification ». Toutefois ce caractère n'est devenu évident qu'à la lumière des événements ultérieurs. Il existe des maladies que l'on diagnostique à l'autopsie ; elles n'en pré-existent pas moins à cette dernière. En résumé, i l me semble que le critère essentiel du caractère scientifique ou idéologique d'une « identification » est avant tout le caractère autonome de l'identification scientifique et hétéronome de l'identification idéologique. L'identification scientifique ne poursuit pas de buts extérieurs à la science et, à lui seul, ce fait la met à l'abri de l'absurdité. Toutefois i l y a des « identifications » qui appartiennent à la fois à l'idéologie et à la science et d'autre part le caractère idéologique de certaines identifications ne se dévoile souvent qu'à la faveur d'événements ultérieurs.

M. R. Vander Gucht reproche à mon étude de manquer de bases épistémologiques. Ce reproche est partiellement fondé. Mon but était limité : dégager la dimension psychopathologique d'une théorie entrevue par le marxisme sous un angle essentiellement économique et développée par Lukacs dans une direction plus philosophique. Ce travail n'est qu'ébauché dans mon livre : l'aspect psychanalytique du problème de la réification a été négligé car i l ne saurait être étudié valablement que par un psychanalyste confirmé, au courant des données de la philosophie dialectique. En introduisant des considérations épistémologiques j'aurais compliqué encore davantage un exposé dont la simplicité ne constitue pas la qualité maîtresse ; de plus j'aurais dépassé les limites de ma compétence. Il contient cependant Vébauche d'une épistémologie mais c'est une épistémologie élémentaire, une épistémologie pour psychiatres et non pas à l'usage de philosophes. L'analyse épistémologique et logique du phénomène délirant est en effet encore à ses débuts. Mon effort s'est donc borné à déblayer le terrain en éliminant un certain nombre de malentendus tenaces hérités du marxisme traditionnel. Ces malentendus ont enfermé la théorie marxiste de l'aliénation dans une impasse, rendant illusoire toute application psychopathologique et aussi Félaboration de toute théorie cohérente de la fausse conscience. Je me suis attaché en premier lieu à montrer que — contrairement aux conceptions du marxisme vulgaire — l a qualité

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dialectique d'une doctrine et sa valeur scientifique (son « degré d'adéquation ») sont deux choses différentes : une théorie dialectique n'est pas ipso facto une théorie valable, une théorie valable n'est pas obligatoirement une théorie dialectique. 11 en résulte que, en tant que néo-structuration dédialectisante de la saisie du monde, la fausse conscience n'est pas non plus synonyme d'erreur collective tenace (1). Cette mise au point s'imposait pour comprendre comment l'identification, démarche éminemment antidialectique, peut jouer simultanément le rôle d'élément légitime du « cheminement de la pensée » scientifique et celui d'atome de la pensée idéologisée. Ceci nous conduit à un penseur déjà cité dont l'œuvre constitue la véritable base épistémologique de ma tentative : Emile Meyerson. Tout ce que l'auteur d'Identité et Réalité _:ous dit sur le rôle de l'identification dans les processus de la connaissance et sur les limites voire les dangers de son utilisation abusive (2) entre dans les cadres de cette épistémologie de la réification que me réclame M. Vander Gucht. Mais l'œuvre d'un penseur mort en 1933 ne saurait naturellement offrir en 1964 qu'un point de départ. Paris. Novembre 1964. (1) Cette interprétation « cognitivo-manichéenne » (l'expression est nôtre) de la fausse conscience a été défendue par Lucien Goldmann dans divers écrits et notamment dans son exposé au Congrès de Sociologie de Stresa. Cf. L. Goldmann, Conscience réelle et conscience possible ; conscience adéquate et fausse conscience, dans Actes du Quatrième Congrès de Sociologie, sept. 1959, vol. 4. Pour Goldmann, la catégorie centrale de la fausse conscience est l'inadéquation autrement dit l'erreur. Or les notions de « vérité » ou d' « erreur sont des notions relatives et leur emploi scientifique implique fatalement une « absolutisation » (en allemand Hypostasierung) du point de vue propre. Une théorie de la fausse conscience fondée sur le concept d*erreur collective ne saurait donc être défendue autrement que dans les cadres d'un contexte autoritaire qui détermine arbitrairement sa vérité. L'introduction du critère dialectique de la fausse conscience libéré de l'hypothèse de toute recherche d'adéquation ou d'inadéquation, vise à fournir à la théorie de l'aliénation une base objective. En effet on peut définir objectivement ce que c'est que la dialectique. La notion d'adéquation à la réalité ne saurait être définie autrement qu'en fonction d'un dogme ou à tout le moins dans une optique sociologique (Standort) privilégiée. (2) Cf. ce passage : « L'identification totale... non seulement semble placée dans un lointain infini mais apparaît en outre comme invraisemblable et en quelque sorte absurde puisqu'en identifiant le tout, on ferait disparaître le réel entier et on nierait la sensation elle-même. Dès lors l'esprit comme par une sorte de pudeur devant ce paradoxe, est heureux de s'arrêter en chemin se contentant de satisfactions partielles. » (Le Cheminement de la Pensée, p. 58, passage souligné par nous). Cette relation de cause à effet entre l'hypertrophie de la fonction identificative et la perte de contact avec le réel contient en germe toute une épistémologie de la conscience réifiée que j'ai essayé d'appliquer — le premier, il me semble — à la réification individuelle de la conscience connue sous le nom de rationalisme morbide. (Cf. mon article dans le numéro de novembre 1946 des jetas Espanolas de Neurologia y Psiquiatria : Contribuciôn al problema fuosôfico planteado por la patologia del simbolismo). 17

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LA

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SUPPLÉMENT

BIBLIOGRAPHIQUE

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T A B L E DES MATIÈRES

Pages
AVANT-PROPOS . I vn PRÉFACE A LA TROISIÈME ÉDITION

A

PREMIÈRE PARTIE

L E PROBLÈME D E L'ALIÉNATION CHAPITRE I. - Fausse conscience et idéologie CHAPITRE II. - Idéologie et dialectique CHAPITRE III. - Axiologie de l'aliénation CHAPITRE IV. - Structure schizophrénique de la pensée idéologique CHAPITRE V . - L'idéologie raciste 13 42 59 68 97

DEUXIÈME PARTIE

LA

CONSCIENCE RÉIFIÉE

CHAPITRE I. - Position du problème CHAPITRE II. - Esquisse d'une psychopathologie générale fondée sur le concept de réification. Excursus : Idéologie et mensonge . . . . CHAPITRE III. - Le drame dialectique de l'aliénation . .
CONCLUSIONS APPENDICE BIBLIOGRAPHIE SUPPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE

113 118 163 169
238 243 251 273

CET

OUVRAGE LE

A

ÉTÉ

ACHEVÉ

D'IMPRIMER SUR LES

SIX

DÉCEMBRE DE L'iMPRIA

MIL N E U F CENT SOIXANTE-NEUF PRESSES MERIE D E LA M A N U T E N T I O N , DE L'ÉDITEUR NUMÉRO 772

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Marxisme et philosophie. EUGEN FlNK, La philosophie de Nietzsche.
HENRI LEFEBVRE,

Métaphilosophie.
L U D O V I C JANVIER,

Pour Samuel Beckett.
LOUIS HjELMSLEV,

Le langage. EUGEN FlNK, Le jeu comme symbole du monde.
NOVALIS,

L'encyclopédie.
LÉON TROTSKY,

Le mouvement communiste en France (1919-1939).
GILLES DELEUZE,

Présentation de Sacher-Masoch. WlLFRID DESAN, L'homme planétaire.
HERBERT MARCUSE,

Uhomme unidimensionnel. Prolégomènes du langage.

Louis

HJELMSLEV,

à une théorie

GILLES DELEUZE,

Spinoza et le problème
HERBERT MARCUSE,

de l'expressioi

Vers la libération.
EDWARD H . C A R R ,

La formation de l'U.R.SS.
LÉON TROTSKY,

1903.
KOSTAS A X E L O S ,

Arguments d'une recherche.
KOSTAS A X E L O S ,

Le jeu du monde.
ROMAN JAKOBSON,

Langage enfantin et aphasie.

B I B L I O . A. FRAPPIER

COLLECTION « ARGUMENTS dirigée par Kostas Axtlos

i

»

JOSEPH G A B E L <

LA FAUSSE CONSCIENCE
ESSAI SUR LA RÉIFICATION

Systématiquement négligée par le marxisme dogmatique, la théorie de la fausse conscience constitue peut-être le chapitre le plus actuel de la pensée marxiste. Dans ses écrits de jeunesse consacrés à l'aliénation du travail humain, Marx a décrit un certain nombre des mécanismes que les psychopathologistes redécouvriront dans leurs recherches portant sur les différents aspects de la conscience morbide. L'originalité de cette étude réside dans l'utilisation des enseignements de la psychopathologie des états schizophréniques pour une interprétation neuve du problème de la fausse conscience. Elle essaie de mettre en évidence le rôle que jouent la réification et la déchéance corrélative de la qualité dialectique de l'existence et de la conscience, dans les formes individuelles et collectives de l'aliénation. Dans la mesure où l'on peut définir la pathologie mentale comme une « pathologie de la liberté », la pensée dialectique apparaît comme l'instrument par excellence de toute désaliénation, comme
une véritable logique de la liberté.

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L'ENTRÉE DANS LA VIE

A U X ÉDITIONS D E M I N U I ~L rue Bernard-Palissy, Paris (6

ARGUMENTS
11

J O S E P H

G A B E L

LA FAUSSE CONSCIENCE

; ÉDITIONS DE MINUIT

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