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L'U. R. S. S. SANS PLAN par René DUPUIS et Alexandre MARC

Pour éviter tous les malentendus, nous tenons à préciser ici, en peu de mots, notre position devant le Pian quinquen- nal et devant l'activité de PU. R. S. S. d'une façon générale. Nous n'éprouvons devant le Plan Quinquennal ni l'ad- miration béate des experts américains, ni le mépris ironi- que, acerbe et facile des inspecteurs des finances libéraux. Nous apprécions et jugeons l'expérience quinquennale en fonction non de telle ou telle théorie économique mais bien de la réalité essentielle ; celle de la personne humaine. Si d'autre part, nous critiquons non seulement les résul- tats du Plan Quinquennal mais encore les conceptions qui ont présidé à son élaboration et à ses modifications succes- sives, c'est qu'il nous apparaît comme la trahison et de la révolution et du « Communisme » et même de la véritable économie planée.

TRAHISON DE LA RÉVOLUTION

La révolution dans le sens le plus précis et le moins banal du mot a pour but de libérer l'homme des entraves poli- tiques, sociales et économiques qui s'opposent à l'épanouis- sement de sa personnalité et à fonder les rapports sociaux sur l'axe de la personne humaine. La révolution prolétarienne de Lénine ne proclamait la dictature de prolétariat que par- ce que l'oppression des classes ouvrières et paysannes avait été telle sous l'ancien régime qu'il fallait mettre l'accent en premier lieu sur la libération de ces classes et donner à la révolution débutante un point d'appui à la fois bruta- lement symbolique et solidement enraciné dans le sol et la conscience russes. Mais cette dictature nécessaire et tem-

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poraire, n'était dans l'esprit de Lénine qu'une base de départ, un geste comparable au coup de pied que donne sur le sol sous-marin le plongeur qui veut remonter à la surface des eaux. Les promesses et les anticipations de Lénine avant et après la révolution d'Octobre sont à cet égard, caractéristiques. Il parlait, en effet, d'abandonner la bureau- cratie professionnelle et de lutter contre l'esprit destructeur de celle-ci par l'amovibilité et la révocabilité des fonction- naires. Il préconisait d'autre part la suppression de la police et le remplacement de l'armée par un système général de milices populaires. Il se déclarait enfin partisan de la colla- boration et de l'émulation libres des partis à l'intérieur des soviets. Ces projets — dont nous reconnaissons la violence et la sincérité tout en faisant des réserves sur la conception matérialiste qui en constitue le fondement — montrent nettement la volonté révolutionnaire de libération qui ins- pirait Lénine et la conception qu'il se faisait de la dictature du prolétariat ; celle-ci dans son esprit, était un instrument vivant et multiple de rupture avec l'esprit et les insti- tutions du passé et non pas un organe de centralisation étatiste. Or les choses ont évolué de telle façon que, nous voyons aujourd'hui en U. R. S. S. exactement le contraire de ce que Lénine lui-même voulait réaliser. La suppression de tous les partis, fussent-ils socialistes et même nettement sovié- tiques, a conduit à la bureaucratisation totale du seul parti existant, (comme le dit pertinemment Boris Souvarine, dans la Critique Sociale de Janvier 1932). « Après les soviets, les syndicats, les coopératives, le parti unique à son tour, a cessé d'exister. Des organisations et institutions propres de la classe ouvrière, il ne subsiste que les appareils hyper- trophiés, superposés et entre-croisés, gigantesques machines à mater la population ». Ainsi la dictature du prolétariat s'est transformée rapidement en la dictature d'une caste privilégiée dominant une population exploitée et soumise, ce qui est proprement le contraire de l'idéal libérateur au nom duquel s'est faite la révolution d'octobre.

TRAHISON DU COMMUNISME

Par une étrange aberration, on confond souvent de la fa- çon la plus absurde les progrès — problématiques d'ailleurs ainsi que nous le verrons plus loin — de la colo-

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nisation industrielle avec le soi-disant l( communisme ".

communisme

à la mesure spécieuse d'un cubage de béton et d'un tonnage de fonte ou de naphte « ! S'il suffisait de livrer un pays aux excès d'un productivisme colonisateur pour faire œuvre de « communiste », les Américains, une fois de plus, devan- ceraient leur imitateur asiatique et en Russie même, le Comte Witte — auteur d'un projet déjà oublié d'indus- trialisation dirigée de la Russie qui présente des analogies indiscutables avec le Plan Quinquennal — devrait faire figure de révolutionnaire davantage que Lénine ou Trotsky. Mais si l'on prend le mot de « communisme » dans son sens exact, comment justifier l'impitoyable rigueur, qui va crois- sant, des conditions d'application du salariat, l'interdic- tion des grèves, la répression sans merci des tentatives de résistance ouvrière et les inégalités matérielles et sociales — la plupart du temps profondément injustes — que Staline, loin de réprouver, exalte ?

Et comment justifier, au nom du « communisme », l'évo- lution qui tend de plus en plus, à faire de l'Etat super-capi- taliste une sorte d'idole pompant et absorbant toutes les énergies et toutes les richesses de la communauté ? Vers la fin de sa vie, Lénine s'inquiétait d'ailleurs de voir 1 organisme bureaucratique devenir parasitaire et tendre à faire prévaloir les intérêts abstraits et brutaux de l'étatisme sur les intérêts concrets et humains de la communauté. Il voyait également la bureaucratisation gagner le parti lui- même et songeait, au dire de Trotsky et de quelques autres témoins, à réagir contre le danger en formant un bloc contre la bureaucratie et en s'appuyant directement sur les forces vives de la communauté. Or, depuis la mort de Lénine, le mal dont il s'effrayait a été en empirant sans cesse et les nombreux staliniens qui répondent aux critiques que nous venons de formuler :

sans doute, nous n'avons pas établi en Russie un régime « communiste », mais nos efforts de tous les jours tendent à sa réalisation graduelle et le plan quinquennal fonde les bases du« communisme "futur, — disent exactement le con- traire de la vérité. Du bolchevisme au Stalinisme, la Russie, en effet, n'a fait que s'éloigner du « communisme » et même de toute possibilité révolutionnaire. Nous aurons l'occa- sion de voir plus bas que jamais la classe ouvrière et paysanne n'a subi une exploitation et un esclavage plus durs qu'au

On en vient ainsi « à évaluer les progrès du

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cours de la quatrième et dernière année du Plan Quinquennal et que les théories et les procédés les plus odieux du capi- talisme — ceux que les capitalistes occidentaux n'osent même plus avouer — ont été employés sans pitié en U. R. S. S. C'est ainsi par exemple, que l'on a licencié des milliers et des milliers d'ouvriers parce que leur « rendement » était insuffisant. Et l'on sait qu'en U. R. S. S. un ouvrier ne peut échapper à la famine que par son travail ; le chômage c'est la déchéance et la mort. Certains défenseurs du Stalinisme nous diront sans doute que l'effacement du «Communisme» devant le Plan Quin- quennal n'est pas niable mais que les succès du Plan se justifient en quelque sorte eux-mêmes, car ils préparent à la Russie un avenir sinon vraiment « communiste » du moins « prospère ». Nous nous réservons de montrer à la fin de cette étude à quelle déchéance et quelle exploitation de l'homme et à quelle misère intégrale mène inéluctablement la « prospérité » productiviste. Mais, pour le moment, puisque Staliniens de Russie et Staliniens d'Occident s'accordent tous pour répondre en dernière analyse à toutes les critiques : vos arguments sont peut-être justes, mais il y a le Plan et ce dernier suffit à justifier et la Révolution d'Octobre et tous les abandons et sacrifices qu'ont consenti, ces dernières années et que sont prêts à consentir encore les dirigeants soviétiques; venons-en à ce Plan et analysons aussi bien ses fondements et sa charpente abstraits que ses résultats matériels et concrets.

ÉCONOMIE PLANÉE ET PLAN QUINQUENNAL

Nous ne saurions, dans le cercle restreint de cet article, exposer notre théorie de l'économie du Plan. Il nous paraît

cependant nécessaire de dire que l'objet principal d'un Plan, tel que nous le concevons, serait d'établir ses propres limites. Si l'on fait un Plan économique en effet, c'est pour mettre l'économie à l'échelle des besoins réels de l'homme, c'est pour subordonner la production aux besoins de la consomma- tion et pour mettre la communauté — autant que la pré- vision humaine peut le faire — à l'abri des risques de disette

l'offreet la demande 1 par l'accumulation

et de décalage entre

1. Nous prenons, bien entendu, ces termes d'offre et de demande dans le sens des besoins et des possibilités réels de la consommation et non dans celui purement technique et artificiel, où le prenait l'économie libérale.

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méthodique des richesses (dont le Plan est l'une des expres- sions et l'un des miroirs), l'harmonisation du développement des diverses branches de la production industrielle et la coordination de l'industrie et de l'agriculture, faute de laquelle tout Plan devient synonyme d'exploitation soit des masses rurales, soit des masses ouvrières et est voué à plus ou moins longue échéance à l'échec. En d'autres termes si le Plan n'est pas déterminé par la volonté de mettre l'économie au service de l'homme et s'il n'est pas limité par les besoins de la consommation d'une part, et de l'autre, par le principe de la primauté de la per- sonne sur l'économie, il ne peut mener qu'à une exploitation productiviste de l'homme et finalement à un désastre éco- nomique. Si le Plan est considéré non comme un cadre mais comme un dynamisme situé à l'intérieur de l'économie il ne peut être qu un cancer qui peu à peu envahit toute l'éco- nomie, la dissocie, la ronge et la détruit après avoir dégradé l'homme dans son activité productive comme dans son activité consommatrice. Or, l'architecture du Plan Quin- quennal nous montre que l'économie planée de Staline se situe nettement, malgré les apparences contraires qu'il est impossible de mer, aux antipodes de notre conception du Plan, qui est si l'on y réfléchit un instant, la seule sou- haitable, la seule possible.

ÉLABORATION DU PLAN QUINQUENNAL

Et d'abord on ne peut parler de Plan que si celui-ci est établi méthodiquement après mûr examen des besoins et des possibilités et exécuté selon les prévisions. Or, il n y a pas qu'un Plan Quinquennal, mais trois successifs. Le pre- mier fut abandonné presque tout de suite, le second ne fut pas de beaucoup plus longue durée ; le troisième, éla- boré en 1929, donna quelques illusions au cours de 1 année 1929 et au début de 1930, puis s'avéra aussi défectueux que les deux autres. En novembre-décembre 1930 les Soviets avouèrent tacitement l'échec du Plan en intentant un procès sensationnel aux techniciens chargés de son exécution et qu'ils accusèrent de l'avoir saboté ; en mars 1931 un nouveau procès de techniciens saboteurs constituait un nouvel aveu ; vers la fin de 1930 d'ailleurs, Staline lançait solennel- lement le nouveau mot d'ordre : le Plan Quinquennal en quatre ans ; c'était trahir la théorie même du Plan en vio-

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lentant son rythme, et vouloir rattraper par la vitesse les déficiences d'exécution ; c'était jeter les chiffres de la pape- rasserie administrative à la poursuite des résultats concrets impossibles. Cette tendance d'ailleurs apparaissait dès le deuxième projet du Plan Quinquennal et s'intensifiait avec le troisième ainsi qu'il ressort du tableau des prévisions d'augmentation de la production.

Années

Augmentation de la production prévue dans le Plan I

Plan II

Plan III

1927-28

16,3 %

18,1 %

1928-29

13,1 %

16,6 %

21,9 %

1929-30

13,7 %

17,6%

20,2 %

1930-31

10,5 %

13,8 %

21,8 %

1931-32

10,5 %

12,8 %

22,6 %

1932-33

22,6 %

Notons que, quelques mois après l'élaboration du troi- sième projet, le Conseil suprême de l'économie modifiait encore les prévisions, portant l'augmentation de la pro- duction, pour l'année 1929-1930, à près de 29 % puis, trois mois après, à 31,2 %, pour aboutir à la fin de 1930, comme nous venons de le dire, au Plan Quinquennal en quatre ans. Selon le mot si juste d'un économiste français, « au fur et à mesure qu'apparaissaient les déficiences du Plan, il fallait les rattraper ; il ne restait plus aux dirigeants sovié- tiques que la fuite en avant, l'évasion dans la vitesse. Cette vitesse n'a pas été choisie, elle les a entraînés malgré eux. Elle fut le résultat direct et inévitable, dans les circonstance données, de l'anarchie du Plan ». Né surtout d'une réaction contre les difficultés issues de la liquidation de la N. E. P., le Plan Quinquennal n'a jamais été, en réalité, un essai effectif d'économie planée. Sa struc- ture, son développement et ses conséquences ont été essen- tiellement anarchiques et il est proprement absurde de prétendre que les modifications successives de programme, de rythme et de chiffres sont une preuve de sa plasticité et de sa souplesse. Elles prouvent seulement que les pré- visions successives ont été plus abstraites les unes que les autres. En réalité on peut dire que jamais l'industrialisation de la Russie n'a été dirigée, c'est elle, au contraire, qui a

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entraîné tout l'appareil de l'Etat comme une locomotive sans mécanicien; dès 1929, le Plan avait échappé à tout contrôle, à toute direction et proliférait follement à travers et au détriment de l'organisme économique russe.

QUELLE VALEUR ONT LES RÉSULTATS TANGIBLES DU PLAN QUINQUENNAL

Avant d'étudier systématiquement les résultats du Plan il nous paraît nécessaire de faire remarquer que l'anarchie qui a présidé à l'élaboration et aux modifications du Plan

Quinquennal s'est non seulement traduite par les déficiences aussi graves que nombreuses que nous allons analyser plus loin, mais encore a faussé les résultats techniques qui sub-

sistent et les fameux « succès » dont

grand fracas, les dirigeants soviétiques. Sans doute, en effet, ceux-ci peuvent-ils montrer aux voyageurs étonnés le Dnieprostroi, le Magnitogorsk, l'Oural-Kousnezk, les

usines de tracteurs de Tcheliabinsk, le chemin de fer Turksib et autres « géants » au prestige magique. Mais,

comme on l'a déjà observé, « les installations sont là, mais ce qui compte, dans une installation, ce n'est pas l'argent

nombre de briques, les tonnes de

ciment et de fer qui ont servi à sa construction ; le seul critère valable est celui de son fonciionnemtnt ; si une usine moderne rend ce que pourrait rendre une vieille usine dont la technique est périmée, cette usine n'est moderne que de nom ; c'est, jusqu'à présent, le cas de toutes les usines soviétiques ». Ajoutons que nous ne saurions, quant à nous, nous contenter de cette critique de technique économique et que nous considérons que 1' « argent » investi dans les entreprises compte ; il représente, en effet, en dernière analyse, une somme d'efforts et de souffrances humains qu'il est lamentable de voir dépenser en v.'in et gaspiller pour le seul avantage d'une propagande qui ne peut tromper que ceux qui veulent bien se laisser tromper et qui, indiffé- rents à la signification concrète des chiffres, se laissent éblouir par les photographies luxueusement montées en épingle, et par les seuls chiffres-vedettes.

qu'on y a mis, le

s'enorgueillissent, à

Quant à nous, il nous faut maintenant pénétrer dans le détail des résultats du Plan Quinquennal, examiner succes- sivement l'évolution de la situation de chacune des branches de la production en U. R. S. S. ; nous montrerons ensuite

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les conséquences tant économiques que sociales de l'expé- rience quinquennale et en tirerons, enfin, les enseignements qu'il comporte pour les révolutionnaires que nous sommes.

L'INDUSTRIE

On sait que l'industrie constitue, en quelque sorte, la pierre angulaire du Plan Quinquennal ; c'est là que les investissements de capitaux ont été le plus considérables. Or c'est là aussi — et comme nous le verrons tout à l'heure, dans l'agriculture et les transports, — que l'échec est le plus marqué. Tout d'abord, notons que l'effort industriel des Soviets a été, tout de suite, fondé sur une disproportion, lourde de conséquences, entre l'industrie lourde et l'industrie légère ; le Plan Quinquennal prévoyait, en effet, une progression de 167 % dans l'industrie lourde contre 106 % seulement dans l'industrie légère ; or l'exécution du Plan a singuliè- rement aggravé ce manque d harmonie ; selon les consta- tations officielles les plus optimistes, en effet, l'industrie lourde aurait progressé, de 1928 à 1932, de 190 % alors que l'industrie légère ne progressait que de 50 %. Ce décalage considérable est symbolique ; il montre que, dans l'esprit des auteurs du Plan, les besoins de la consommation sont considérés comme secondaires et que c'est l'accroissement de la capacité de production qui est au premier plan ; le mythe abstrait et dévorant du productivisme à longue éché- ance les inspire visiblement plus que le souci concret des réalités humaines. La chose apparaît, avec éclat, lorsque on examine d'un peu près les prévisions et les résultats effectifs du Plan dans le domaine de l'industrie légère. Nous nous bornerons ici à citer trois exemples particulièrement signi- ficatifs. Le Plan prévoyait pour l'année 1931 une production de 2.820 milliards de mètres de cotonnade ; la production réelle n a été que de deux milliards de mètres, c'est-à-dire des deux tiers ; or, en supposant qu'il n'y ait pas eu d ex- portation — ce qui n'est pas exact — cette production représenterait douze mètres de tissu par tête d'habitants. Pour les chaussures, l'écart entre les besoins — calculés au plus bas — de la population et la production a été plus grand encore. Les prévisions pour 1931 étaient de 85 millions de paires de chaussures ; on n'en a fabriqué réellement que 77 millions

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ce qui représente le chiffre — quelque peu modeste pour ne pas dire abstrait — d' « une demi-paire de chaussures par tête d'habitant » ; et encore faut-il remarquer que le terme de chaussures est pris ici dans son sens le plus géné-

ral et qu'il comprend aussi bien les pantoufles, les bottes,

etc

part, la qualité des chaussures produites est tellement infé- rieure qu'elle a suscité, dans la presse soviétique, une cam- pagne violente (dont quelques échos savoureux ont été rapportés par LU). Complétons ces brèves indications en disant que le chiffre des fonds pour articles de consommation courante se mon- tait, pour l'année 1931 à 27,2 milliards de roubles ; le rouble étant, ici, considéré par rapport à son pouvoir d'achat réel, cette somme correspond à trois milliards de roubles, c'est-à-dire à une dépense annuelle moyenne de 20 roubles (240 francs environ) par tête d'habitant ! Mais puisque les dirigeants soviétiques affirment que le développement de l'industrie lourde peut seul constituer la base de départ du véritable régime « communiste », suivons-les sur ce terrain et examinons les résultats acquis dans ce domaine. Nous ne pouvons songer — dans le cadre restreint de cet article — à faire une analyse de tous les compartiments de ce secteur de l'économie russe 1 . Nous nous bornerons donc à citer ici quelques chiffres particulièrement signifi- catifs. Le Plan Quinquennal prévoyait pour 1931 la production de 83,5 millions de tonnes de charbon et, pour 1932, 90 millions de tonnes. Or, la production réelle a été, en 1931, de 57, 6 millions de tonnes et, en 1932, de 62,8 millions de tonnes ou même — selon d'autres statistiques — 60 mil- lions de tonnes. Or, il est à noter — pour donner à ces chit- fres un sens concret, faute de quoi ils nous paraissent dénués d'intérêt — que si le Plan prévoyait pour 1932 une pro- duction de 90 millions de tonnes, c'est que de nouvelles mines d'extraction — devant fournir à elles seules 30 mil- lions de tonnes — devaient être mises en service, que l'ou- tillage des anciennes mines devait être renouvelé et moder- nisé par l'introduction de hâveuses et marteaux piqueurs,

que les chaussures proprement dites, et que, d'autre

1. Nous nous réservons de faire cette analyse complète dans un livre en préparation.

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et le nombre d'ouvriers augmenté. Toutes ces dépenses ont été faites ; elles se sont montées à environ 800 millions de roubles ; quant au résultat, il se solde par une augmen- tation de la production de 5 millions de tonnes seulement et par une augmentation du prix de revient de 22,4 % pour les neuf premiers mois de 1932 ! Et l'on sait que la ratio- nalisation d'une industrie a précisément pour but essentiel la diminution du prix de revient. Et d'autre part, la pro- duction journalière moyenne a été sans cesse en baisse depuis un an environ ; elle est passée de 198 en janvier 1932 à 192 en février, 188 en mars, 185 en avril, 178 en mai, 170 en juin, 156 en juillet et 143 en août. Les « succès » du Plan sont du même ordre dans la

pro- duction de la fonte. Les prévisions étaient les suivantes :

Années

Millions

de

Tonnes

193!

8

1932

9

puis

10 !

puis

17

!

!

La production réelle a été la suivante :

Années

Millions de Tonnes

1930

5

1931

4,9

1932

4,9

Notons ici que la production de fonte de l'année 1913 avait été de 4,2 millions de tonnes ; c'est-à-dire que l'aug- mentation par rapport à 19)3 a été d'un peu moins d'un million de tonnes en 1930 pour retomber en 1931 et 1932, au dessous de ce chiffre record ; encore faut-il dire que, si le chiffre de production de ces dernières années est très légèrement supérieur à celui de l'année 1913, la qualité est très nettement inférieure : le pourcentage de rebut pour la fonte dépasse, dans certains hauts fourneaux, 50 %. Notons enfin, que, en janvier 1933, la production de la fonte, de l'acier et des laminés a encore diminué de 27 %.

moyenne de la

La courbe de la production journalière fonte s établit de la manière suivante :

Mois

Millions

de

Tonnes

Octobre

1931

14,500 T.

 

Janvier

1932

16,800

 

Août

1932

16,2

Septembre

1932

18,8

Octobre

1932

18,6

Fin décembre

1932

17,0

Fin janvier

1933

14,0

et

même

12 !

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Or la moyenne journalière prévue pour 1932 — sur la base d'une production totale de 9 millions — était de 25,000. Il en a été ainsi d.ns tous les compartiments de l'indus- trie lourde. Dans l'un des plus favorisés, celui du pétrole, le Plan a bien été exécuté jusqu'à concurrence de 72 % des prévisions ; mais il faut corriger ce chiffre par l'obser- vation suivante : A savoir que — selon Za Indusirialization — (n. du 29 iuin 1932) la teneur en eau du pétrole, qui est normalement de î % est, pour le pétrole soviétique, de

15 %

!

Seuls les investissements de capitaux ont atteint et dépassé parfois de 10 % les prévisions du Plan. C'est dire que si les résultats sont, jusqu'ici déficitaires et désordonnés, l'effort, les fatigues et les souffrances demandés et imposés à la population pour la réalisation du Plan sont sensiblement plus grands que ceux, déjà si lourds, que les dirigeants sovié- tiques avaient tout d'abord jugé nécessaires. C'est ainsi que les investissements afférents à l'année 1931 pour l'in- dustrie lourde qui étaient dans les prévisions, de 7,45 mil- liards de roubles, ont été, en réalité, de 7,745 milliards de roubles.

L'écart qui apparaît ici entre les investissements dépas- sant les prévisions — déjà énormes — et les réalisations largement déficitaires du Plan, est la négation même du

seulement

le « plafond » c'est, à la

principe de l'économie « planée » ; ce n'est plus

fois, le « plafond » et le « parquet »

qui sont crevés ! Nous sommes en pleine anarchie et en pleine absurdité économique ; l'industrie lourde, ayant été, en effet, littéralement super-capitalisée, subira, dans le

cas même — impossible à prévoir — où l'on arriverait à achever les usines en construction, à les faire produire et, enfin, à utiliser leur production, des charges écrasantes. Elle ne pourrait donc pas constituer la base industrielle per- mettant le passage au « socialisme » dont le commissaire Koubichef annonçait triomphalement l'achèvement pour

1931

en

1930 !

L'AGRICULTURE

L'anarchie et le manque de coordination entre les diverses branches de la production qui caractérisent le Plan Quin- quennal, apparaissent, ici encore, avec éclat. L'un des buts essentiels d'un véritable Plan économique doit, en effet, être l'établissement d'un équilibre aussi par-

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fait que possible entre le développement de l'industrie d'un'; part, et celui de l'agriculture de l'autre. Si l'on ne fonde pas l'édifice économique sur cet équilibre de l'industrie et de l'agriculture, on bâtit en porte à faux, on construit une Tour de Pise économique et, quand cette Tour a la hauteur d'un gratte-ciel, l'écroulement final est certain ; la disproportion entre l'industrie et l'agriculture est la fissure — qui va sans cesse grandissante — par laquelle la substance économique du pays s'échappe, fai- sant hémorragie ; la pesée qu'exerce sur l'Agriculture — mise au second plan par les auteurs du Plan — l'industrie, enflée par le mythe productiviste, est comparable à celle qu'exercerait la pression de l'eau sur un navire trop long pour sa largeur ; on sait que celui-ci risque, à la moindre tempête, de s'ouvrir en son milieu comme une grenade. Or, le déséquilibre entre l'industrie et l'agriculture est

à la base du Plan Quinquennal ; celui-ci, en effet, alors qu'il prévoyait pour l'équipement industriel un inves- tissement de 1 '6 milliards de roubles, ne prévoyait pour le développement de l'agriculture qu'un investissement de 23 milliards de roubles dont 4,6 seulement, soit 18 %, devaient être fournis par l'Etat ; les 82 % restant à couvrir devaient être accumulés par la population rurale. Celle-ci manifesta si peu d'empressement à fournir sa part que les dirigeants soviétiques se trouvèrent contraints, pour parer

à cette déficience, d'accélérer dans des proportions consi-

dérables le rythme de la collectivisation ; alors que le secteur « socialisé » (Kholkoses et Sovkoses) devait passer de 2 % de l'économie agricole qu'il était à ce moment, à 15 %. selon les prévisions du Plan Quinquennal, il atteignait, à la fin de 1932, 82 %, dont 60 % pour les Kholkoses.

Ainsi les déficiences du Plan amenaient le renforcement artificiel et le pullulement anarchique de celui-ci, «la fuite en avant » ; mais le paliatif devait se montrer aussi désas- treux que le programme primitif. Le Plan, faute d'avoir été délimité par ses auteurs, se trouvait enfermé et coincé dans le cercle de fer des réalités psychologiques et matérielles dédaignées par ceux-ci. La collectivisation, en effet, s'avéra désastreuse ; le rendement des régions de collectivisation à peu près intégrale — telles que la Sibérie occidentale, les terres du Tchernoziom, la basse Volga et, plus encore, le Caucase septentrional, le

ESPRIT

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Kouban en particulier — est déplorable, c'est là que les récoltes sont les plus mauvaises ; les emblavures sont, dans ces régions, réduites aussi bien en densité qu'en étendue. Ces erreurs ou plutôt ces absences de méthode — qui constituent une véritable négation de l'économie planée — expliquent les faibles résultats obtenus dans le domaine agricole depuis 1928. Nous navons pas la place de donner ici un tableau quelque peu complet des résultats agricoles effectifs du Plan. Aussi nous bornerons-nous — selon notre méthode habituelle - - à faire ici quelques sondages aux points vifs de l'économie agricole. Mettons d'abord sous les yeux de nos lecteurs, le tableau des récoltes de céréales alimentaires de Tannée 1927 a l'année 1932 en prenant comme point de comparaison le chiffre «le 1913 K

Années

Millions

de

Tonnes

1913

816,0

1927

733.8

'928

13\2

1929

7-7.4

1930

873,8

1931

Entre 755 et 781

Remarquons que le chiffre de l'année 1930, de source soviétique, est manifestement inexact ; alors, en effet, que l'expoitation n'a pas dépassé 4,8 millions de tonnes cette année-là,laconsommation du pain a dû êîre rationnée en 1931. L'échec du Plan est, ici, maniteste. Cependant, pour appréc/er à leur valeur réelle les chiffres que nous venons de citer, il faut savoir quelle a été la surface totale ensemencée. Celle-ci a été, en 1930, de 128 millions d'hectares, en 1931, de 137,5 millions d'hectares et en 1932 de 134 ; si l'on songe que, d'une part, cette surface était de 110 environ selon certains statisticiens, en 1913, et que, d'autre part, le Plan prévoyait, pour 1932, 144 m. h. on mesure la faiblesse des résultats obtenus. Quant au rendement par hectare, il est en 1932 encore inférieur à celui de 1913 ; or ce ren- dement était, en Russie, en 1913, de 50 % inférieur à celui des pays occidentaux. La presse soviétique en se vantant

I. Les chiffres que nous donnons ici émanent soit de source soviétique

officielle (Za industrializatiou, en particulier)

Ost-Europa (mars 1932) soit de la Revue internationale du Travail, soit de

l'Économiste européen.

de la Revue allemande

soit

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U. R. S. S. SANS PLAN

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d'un investissement annuel dans l'Agriculture atteignant le triple de l'investissement moyen annuel d'avant-guerre, avoue, par là même, étant donné les résultats atteints, un échec total. D'autre part, les statistiques soviétiques elles-mêmes reconnaissent que, entre 1928 et 1930, la diminution du cheptel a été la suivante : Chevaux 8,3 %, Ovins 22,6 %, bovins 29,4 % et porcins 48 %. On évalue en général la diminution du cheptel russe, par rapport aux chiffres enre- gistrés dans la dernière année qui a précédé le Plan Quin- quennal à près de 50 %. Les dirigeants soviétiques faisant valoir surtout l'effort de mécanisation qu'ils ont réalisé dans l'agriculture, ter- minons ce chapitre par le petit tableau suivant qui fera toucher du doigt la valeur réelle des résultats obtenus par la mécanisation et l'agriculture dans le secteur « socialisé » de celle-ci.

Années

Tracteurs en service

Surfaces emblavées au 10 mai en millions d'hec tares.

1930

73.000

44

1931

121.000

35,7

1932

146.000

31,7

Ajoutons que les emblavures ont continué après le 10 mai mais que cette date est la date extrême des emblavures efficaces (sauf dans le sud). Le chiffre de 146.000 tracteurs est impressionnant et il remplit d'aise les «petits purs» et les experts américains, mais il faut savoir quelle est sa signification complète ; or (Yvan Moscovitch le signale dans la Deutsche Rund- chau) qu'on a oublié de prévoir la fourniture et la révision des pièces détachées ; si bien que sur ces 146.000 tracteurs, 100.000 à peine ont pu travailler 20 millions d'hectares, c'est-à-dire 20 % seulement des surfaces emblavées. La mécanisation de l'agriculture est donc un trompe- l'œil et, quels que soient les différents points de vue auxquels on puisse se placer, l'échec du Plan et son anarchie éclatent de toutes psi t.

René

DuPUIS et Alexandre

MARC.

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