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Le Restaurant des Horreurs

La mort rôdait sous la surface de l'eau gris sale, prête à s'emparer de l'homme: il n'en était nullement
conscient.
Pour Casey Edson, en ce moment, une seule chose comptait: les photos qu'il était sur le point de
prendre.
Invisible dans son canot pneumatique, engoncé dans sa parka imperméable, il se laissait doucement
emporter vers l'est par le courant de la Tamise. À plat ventre, il braquait droit devant lui son appareil chargé
d'une pellicule extra sensible.
S'il réussissait, il serait célèbre! Bien sûr, il partagerait la gloire avec son partenaire et ami Bill
Conolly, mais cela n'avait pas d'importance. Il se disait même que pour une aussi grosse affaire on n'était pas
trop de deux.
Excité au plus haut point, il tentait de réprimer le tremblement qui s'emparait de lui: il n'était plus
très loin de son but! Il avait étudié avec la plus grande minutie son itinéraire sur le fleuve.
Plus que quelques mètres avant d'entrer en action.
Son appareil était prêt, lui également. Les rames dans le canot lui entraient dans les côtes, mais il ne
s'en souciait guère. La gorge sèche, il s'assura que son émetteur-récepteur était à portée de sa main: au
moindre pépin, il pourrait prévenir Bill.
Jamais Edson n'avait été aussi nerveux. Pourtant, comme correspondant de guerre, il avait connu
tous les points chauds de la planète. Le vieux baroudeur se rendait compte que la partie qui se jouait ici
dépassait les scènes dont il avait été témoin à Beyrouth ou en Afrique du Sud.
Il arriva droit sur son objectif.
Dans l'obscurité de la nuit, la péniche brillait de mille feux et Edson, après s'être tassé le plus
possible sur le fond de son canot, se mit à observer ce bateau transformé en restaurant à la mode. Toutefois, ce
n'était pas un temple pour gourmets distingué par une série d'étoiles: il s'agissait de tout autre chose...
Le photographe continuait à se laisser dériver vers l'arrière de la péniche lorsque son
émetteur-récepteur émit un discret signal à son oreille droite.
Il s'en saisit, le brancha sur écoute et entendit la voix de Bill Conolly:
-Ed, ça va? Tu y es?
-Presque...
-Ici, il ne se passe rien. Tout est calme, il me semble. Rien d'anormal pour l'instant.
-Oui, je sais. Alors bouge pas pendant cinq minutes. S'il y a quelque chose de spécial, je te préviens
immédiatement. D'accord?
-Ça colle. Loupe pas tes clichés!
-Compte sur moi.
Casey arrêta l'émetteur-récepteur et le déposa à côté de lui. En arrivant à l'arrière du bateau, il se
retint pour ne pas hurler de joie: la distance était idéale pour réaliser de bonnes photos.
Contrairement à l'entrée du restaurant, éclairée à giorno, la porte de ce côté-ci était à peine visible
dans la pénombre.
Mais c'est là que ça allait se passer...
Edson vérifia une dernière fois son appareil photo: il lui fallait des images parfaites. L'idée qu'on ait
pu observer ses manoeuvres ne l'effleura même pas. Pourtant c'était bien le cas: la mort le suivait de près,
implaccable. Edson, sans le savoir, était déjà prisonnier de ses griffes.
Un curieux tourbillon entourait le canot et un vent froid courait sur la Tamise, caressant le visage de
l'homme au passage.
Pour lui, rien n'existait plus, à part son télé-objectif braqué sur la porte arrière qu'on devinait à peine.
Si ses informations étaient exactes, quelque chose allait se produire dans les secondes à venir.
Minuit sonna.
-Venez, murmura-t-il, l'oeil rivé à son viseur, venez!
Comme prévu, au douzième coup, la porte s'ouvrit...
Qui la poussa, il ne le savait pas. Quelqu'un apparut sur le seuil.
Edson enfonça le déclencheur.
Le moteur entraîna la pellicule. Ce que vit Edson était si monstrueux qu'il en eut le souffle coupé. Ses
plus folles prévisions étaient dépassées! Ça ferait un sacré scandale: quand l'affaire serait révélée au public,
Londres subirait un véritable choc.
Mais la mort était là! Accrochée au canot pneumatique. De temps à autre, surgissait de l'eau des
griffes acérées et des cheveux filasse semblables à une perruque mal peignée.
La pellicule de trente-six poses était terminée. Casey venait de prendre les photos les plus fascinantes
et les plus horribles de toute sa carrière.

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Pâle comme un cadavre, tremblant de tous ses membres, il s'empara de son poste radio pour prendre
contact avec Conolly.
Ce dernier ne se signala pas tout de suite; la nervosité de Casey Edson augmenta d'un cran.
-Bon Dieu, Bill! Réponds...
-Oui, Casey...
-Enfin... enfin!
-Qu'est-ce qui se passe?
-L'enfer, Bill! Le pandémonium! C'est affreux. Impossible à décrire!
-Essaie...
-Voilà, j'ai...
Il fut interrompu par un balancement brutal du canot. L'arrière s'enfonça, comme si un poids s'y était
accroché.
Edson se retourna.
Une silhouette surgit devant lui, qu'il voulut nier en secouant violemment la tête. Une peur panique
déforma son visage.
-Noooooon...!
Son cri ne lui servit plus à rien. Quelque chose vola à sa rencontre, un éclair brillant et mortel.
Un harpon transperça son coeur.
Edson tomba sur le côté et les mains de l'agresseur retournèrent le corps et arrachèrent le projectile
fiché dans sa poitrine.
Des bruits de mastications et de déglutition s'échappèrent de l'orifice qui lui servait de bouche. Le
tueur n'était pas un être humain et il réservait un sort particulier au cadavre...
De l'émetteur-récepteur jaillit la voix inquiète de Bill Conolly:
-Merde, Ed, réponds! Bon sang, qu'est-ce qui t'arrive?
Casey Edson ne répondrait plus à personne.
**
Bill Conolly donnait de grands coups du plat de la main à son engin en égrenant un chapelet de
«Merde». Rien n’y faisait, Edson restait silencieux; le reporter entendait le clapotis de l’eau et, de temps en
temps, comme un claquement glouton de mâchoires.
Y avait-il quelqu’un qui s’empiffrait ou était-ce simplement le clapotis de l’eau contre le canot?
Conolly avait encore en tête le cri de son compagnon - un cri horrible qui lui avait déchiré les
tympans. Le cœur battant à tout rompre, il se demanda quel sort affreux avait connu Ed.
Comment fair pour venir en aide au photographe? De sa voiture, dissimulée dans un bouquet
d’arbres, le reporter pouvait apercevoir l’entrée du restaurant flottant et la passerelle qui le reliait à la rive.
Tout y paraissait normal. Casey Edson avait disparu dans l’obscurité, de l’autre côté du bateau.
Comme il ne répondait toujours pas à ses appels, Bill comprit que ses difficultés étaient plus sérieuses qu’il ne
l’avait imaginé.
La gorge serrée, le sang à la télé, Conolly déglutit à plusieurs reprises et essuya la sueur qui lui
inondait le front. Il était presque sûr que son copain Ed avait cessé de vivre.
Il avait été tué dans son canot. Par qui ou par quoi? Lorsque Casey lui avait demandé son concours, il
était resté très discret. Toutefois, il avait bien voulu lui confier que son expédition avait un rapport avec la
péniche qu’il désignait comme le «Restaurant des Horreurs».
Impossible de rester plus longtemps dans sa Porsche! Il sortit du véhicule en se baissant pour ne pas
être aperçu par les clients du restaurant qui regagnaient la terre ferme. Deux jeunes couples empruntaient la
passerelle en riant et en échangeant des plaisanteries. Sur la rive, ils tournèrent à droite et se dirigèrent vers le
parking où l’on voyait luire les carrosseries des voitures mouillées par la pluie qui ne s’était arrêtée qu’une
heure auparavant. Le vent avait chassé les nuages et, en même temps, la température avait baissé.
Bill remonta le col de son blouson de cuir. Sans plus s’intéresser au bateau-restaurant, il scruta les
eaux sombres pour essayer de découvrir le canot pneumatique ou une trace de son ami Ed. Il suivit le fil de
l’eau; le courant avait dû entraîner l’embarcation.
Le reporter avançait à grandes enjambées; la marche était facile sur le chemin qui longeait la Tamise.
La vue était dégagée; il n’y avait pas d’obstacles entre lui et le fleuve.
L’eau gargouillait et le courant augmentait à l’approche de l’estuaire. Le lit de la Tamise était
particulièrement large à cet endroit-là. De nombreuses lumières se reflétaient sur la crête de vaguelettes qui se
formaient.
Bill Conolly n’y prit garde. Il s’avança sur le sol mou où ses pieds s’enfoncèrent dans un tapis
d’herbe et de mousse. Il fit attention à ne pas marcher parmi les détritus accumulés sur le rivage par le
courant. Son haleine se transformait en vapeur; le froid et l’humidité l’entouraient. Un vent glacial se mit de

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la partie et lui cingla cruellement le visage.
Le reporter ne quittait pas le fleuve du regard: même si le canot avait été détruit, il devait en rester
des vestiges.
Il n’en était pas de même pour Casey Edson. S’il était effectivement mort, le courant avait pu
l’entraîner au fond et son cadavre pourrait ne réapparaître que dans plusieurs jours.
Bill se rapprocha le plus possible du bord de l’eau. Les îlots qui parsemaient le fleuve ne se
remarquaient que par l’écume qui les enveloppait.
Comme il faisait nuit, le trafic était presque inexistant sur la Tamise. Seules les vedettes de la police
fluviale et quelques embarcations, munies comme elles d’un radar, pouvaient circuler de nuit sur le fleuve.
La marche devenait plus malaisée sur un terrain de plus en plus spongieux; Bill dut ralentir son pas.
Plus souvent qu’à son tour, il glissait et perdait l’équilibre. Il poursuivit ses recherches, espérant aller tout de
même plus vite que le courant.
Il s’arrêta un instant afin de souffler; accroupi, rejetant d’une main fébrile ses cheveux humides en
arrière, il scruta intensément la surface de la rivière.
Rien que des vagues et des franges d’écume.
Il allait abandonner quand il remarqua une ombre surgir des eaux et se déplacer dans un
balancement rythmé.
Et si c’était le canot pneumatique? C’était bien lui!
Conolly n’avait plus de raison d’en douter; l’embarcation ne paraissait pas endommagée! Alors qu’il
surplombait le fleuve, il put examiner l’intérieur du bateau: il était vide!
Nulle trace de Casey Edson. La dernière lueur d’espoir s’éteignait: le photographe était assurément
mort et son cadavre devait flotter entre deux eaux.
Saisi d’une rage impuissante, Conolly serra les poings. Pas question pour lui d’aller récupérer le
canot: celui-ci était presque au milieu du fleuve et un fort courant l’emportait.
Il ne lui restait plus qu’à prévenir la patrouille fluviale. Aux policiers de voir comment ramener
l’embarcation et le corps de son infortuné compagnon… S’il était bien mort!
Entre lui et le canot pneumatique flottait un objet qui ressemblait à une couverture. Bill se maudit
d’avoir oublié sa torche électrique dans sa voiture.
La chance était tout de même avec lui: il dégota une branche assez longue pour permettre de
repêcher l’objet flottant. Perché sur une pierre, il se mouilla les pieds et s’arrosa les mollets; ce n’était pas
grave, il était sûr de récupérer quelque chose venant du canot.
Il s’activa avec son bâton et réussit à accrocher le carré de tissu qui s’avéra être non pas une
couverture mais une parka. Une parka qui ressemblait étrangement à celle que portait Casey Edson…
Cette fois-ci, le reporter fut convaincu que son ami le photographe était bel et bien mort.
Gorgée d’eau, la veste était des plus lourdes et la branche qu’il utilisait était sur le point de craquer.
Tout en suant et en jurant, Bill réussit finalement à ramener sa prise sur terre ou, plus exactement, sur la
pierre où il était perché. Il se débarrassa de son bout de bois et se pencha sur la parka.
Au moment même où ses doigts entraient en contact avec le vêtement, surgit de l’eau une silhouette
infernale dont le bras droit brandissait une arme menaçante.
Un fusil à harpon.
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D’une seconde à l’autre, le monstre allait envoyer sa flèche meurtrière; Bill réagit aussitôt: il lança la
lourde veste sur la silhouette et se jeta à plat ventre. Trempé par les flots, meurtri par les pierres, il roula sur
lui-même et, dans un dernier sursaut, il regagna la rive.
Ses réflexes jouèrent immédiatement: il tomba un genou à terre et braqua son arme sur celui qui
venait de lancer son harpon… qui, par chance, le manqua et alla se ficher dans le sol mou derrière lui.
Le Beretta de Bill se révéla parfaitement inutile.
Le monstre avait disparu aussi vite qu’il était apparu. Bill était même incapable de dire à quel endroit
du fleuve il avait replongé. Grelottant, il ne put apercevoir qu’une série de remous que le courant emporta très
vite.
Une longue minute s’écoula.
Il ne voyait toujours rien.
Le vent soufflait plus fort et transperçait les vêtements du reporter. Pour ne pas geler sur place, il lui
fallait retourner rapidement dans sa voiture et mettre le chauffage à fond.
Il repartit en courant, éternuant sans pouvoir se retenir, et fut fort content de pouvoir se réfugier dans
sa Porsche et de se mettre à l’abri du froid. Après avoir repris son calme, il réfléchit à la situation: il ne
pouvait pas s’occuper à lui tout seul de ce qui se tramait autour de ce restaurant. Et il ne pouvait pas non plus
prévenir la brigade fluviale ni la police criminelle… Il s’agissait de tout autre chose.

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Une seule personne était à même de lui venir en aide: John Sinclair.
Bill le verrait le lendemain à son bureau; en attendant, il n’avait qu’une hâte: rentrer chez lui et
prendre une douche bouillante.
Le chauffage de la voiture lui fit du bien, mais ses vêtements trempés continuaient à le refroidir et ses
éternuements n’en finissaient pas.
Sheila, sa femme, l’accueillit les yeux écarquillés. Il l’avait surprise, alors qu’elle lisait sans souci,
enfoncée confortablement dans un fauteuil.
-Qu’est-ce qui t’arrive? demanda-t-elle en se levant d’un bond. Tu es tombé à l’eau?
-Presque…
-Et Casey Edson?
Bill haussa les épaules d’un air las.
-Je crois bien qu’il est mort. Ils ne l’ont pas loupé. Moi, si…
-Mais alors…
Conolly se dirigeait déjà vers la salle de bains.
-Viens, Sheila, je vais te raconter tout ça…
Bouleversée, elle suivit son mari. Elle savait que Bill, une fois de plus, était prises avec les forces des
Ténèbres.
**
Sur mon bureau, entre Bill et moi, était posé le harpon, souvenir d’une tentative de meurtre…
Mon vieil ami, sans perdre son sang-froid habituel, remarqua avec simplicité.
-Voilà l’engin qui a faillit me coûter la vie.
J’eus une moue et ricanai:
-Ça t’apprendra à te balader la nuit sur les bords de la Tamise!
Bill ne répondit que par une série d’éternuements.
-Tout de même…, lui reprochai-je, tu aurais pu demander qu’on recherche Casey Edson dans la
Tamise.
-En pleine nuit?
-Il aurait pu ne pas être mort…
-John, me coupa Bill, je peux t’assurer qu’il l’était bel et bien.
-Et qui l’aurait tué? intervint Suko qui assistait à notre entretien.
Il but une petite gorgée de thé; Conolly et moi préférions le café. Reposant sa tasse, Bill répondit:
-Le tueur sorti de l’eau.
-Que tu es incapable de décrire?
-Eh bien oui, Suko. Tout s’est passé tellement vite. Je sais seulement qu’il n’avait pas de tenue de
plongée. C’était une sorte de monstre aquatique capable d’évoluer sous la surface du fleuve.
Je regardai par la fenêtre de mon bureau. La pluie de décembre martelait les vitres; elle tombait à
seaux depuis le matin. Suko et moi avions pris le métro pour venir au Yard, les rues de Londres étaient
pratiquement bloquées pr les conditions météorologiques. Mes pensées se portèrent vers nos collègues de la
fluviale: en ce moment, ils étaient officiellement à la recherche du corps du photographe.
-Quelles étaient vos intentions exactes, Bill?
-Si seulement je le savais!
Je lui lançai un regard attristé et soupirai:
-Raconte pas de conneries! Tu devais être au courant de ce que…
-Non, Ed n’a pas voulu me donner d’explications.
-Et pourquoi pas? voulut savoir Suko.
-Il n’aimait pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Ce qui lui importait, c’était de présenter
des preuves pour appuyer ses dires.
-Pourquoi ne s’est-il pas directement adressé à moi?
-Justement à cause des preuves! Il avait peur que, sans elles, tu te moques de lui.
-Ou bien il ne voulait pas qu’on lui fauche son sujet?
-C’est moi qui devais écrire l’article…
-Mais les photos, reprit Suko, c’est lui qui allait les faire!
-En effet!
-Quel genre de type était cet Edson? On pouvait lui faire confiance?
Bill avala un peu de café avant de répondre:
-Il appartenait à cette caste de photographes qui font fi du danger et courent à travers la planète pour
prendre des clichés qui témoignent des horreurs les plus insoutenables. Les derniers temps, il avait choisi de
traquer le mal à Londres même.

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-Depuis combien de temps à peu près?
-Eh bien, éternua le reporter, je dirais depuis deux mois environ.
-Il a donc découvert quelque chose, remarquai-je, qui était en rapport avec ce restaurant.
-Oui, le Restaurant des Horreurs.
-Drôle de nom pour un restaurant, grommela Suko.
-Ce qui m’étonne, c’est que vous n’en ayez pas encore entendu parler, répliqua Bill.
-Et pourquoi? Il s’y est passé quelque chose de spécial?
-On raconte que certains clients y sont entrés mais n’en sont plus ressortis. Même pas transformés en
cadavres. Ils ont tous simplement disparu!
-Et une telle affaire ne serait pas parvenue à nos oreilles? éructai-je.
-Et si les témoins éventuels avaient eu peur…?
-Tout ça me semble bien obscur.
-C’est pour cette raison qu’Ed tenait absolument à prendre ses photos. Pour avoir des preuves.
-Pas très consistant, tout ça, estima Suko.
-En effet, reprit Bill. C’est pourquoi je vous invite à une visite et à un repas dans ce restaurant. Je me
suis permis de retenir une table.
-Pour nous trois? demandai-je.
-Non, uniquement pour deux. Suko pourrait surveiller l’endroit de l’extérieur. Ça nous permettrait
d’agir avec plus de sureté. Je suis persuadé qu’il se passe là-bas des choses à vous faire dresser les cheveux sur
la tête.
Je continuai à penser aux clients disparus. Ils avaient dû resurgir quelque part… Au cours des
dernières semaines, plusieurs corps avaient été repêchés dans la Tamise.
J’en parlai à Bill et à Suko.
-Il faut réclamer dare-dare la liste des cadavres! s’exclama l’inspecteur.
J’appelai immédiatement la brigade des recherches. Comme à chaque fois, je tombai sur un collègue
à l’enthousiasme plus que modéré.
-Et il vous faut ça pour quand? demanda-il.
-Le plus vite possible!
-D’accord, on y va…
Glenda Perkins entra, portant un plateau avec une cafetière de café fumant et des tranches de gâteau
de Noël, de pain d’épices et de brioche.
-Tu tiens à nous engraisser? demanda Bill avant d’éternuer.
-Comment, tu oses cracher sur mon gâteau? riposta Glenda.
-D’accord, je te présente mille excuses… et je me déclare prêt à chanter tes louanges dans les siècles
des siècles si tu me prépares un grog.
-Je vais voir ce que je peux faire, fit Glenda avant de quitter la pièce.
Je servis le café pendant que Suko se précipitait sur le pain d’épices.
Bill et moi n’avions pas encore réussi à choisir ce que nous allions manger, lorsque le téléphone
sonna. C’était la brigade de recherches. Je notai ce que me raconta notre collègue.
Lisant à haute voix ce que je venais de griffonner, je dus admettre que j’avais perdu tout appétit:
-Au cours des deux derniers mois, on a retiré cinq cadavres du fleuve. Les morts avaient un aspect
particulièrement horrible…
-Décomposés par l’eau, sans doute?
-Non, Bill. L’eau n’était pas en cause.
-Et alors?
-On n’en a pas parlé… Il est difficile d’admettre qu’il existe des piranhas et des requins dans la
Tamise…
Mes amis me foudroyèrent du regard, comme si je me moquais d’eux.
-Ce n’est pas possible, balbutia Bill.
-Eh bien si.
-Donc Ed avait raison, poursuivit-il.
-C’est-à-dire? demandai-je.
-Il était persuadé qu’il se passait des choses abominables. Et qu’elles étaient en rapport avec ce
damné restaurant. Malheureusement, je n’en sais pas plus.
-Eh bien, merci pour ton invitation, Bill. Je suis fort curieux de savoir ce qui nous attend.
-Ce soir à sept heures.
-Et moi, laissa tomber placidement Suko, je me gèlerai les fesses dans l’eau. C’est bien ce qui était
prévu?

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-Plus ou moins.
-Les corvées, soupira-t-il, ça me retombe toujours dessus!
-Des tueurs ordinaires ou des démons? me demandai-je à mi-voix. Voilà la question.
-Tu as une idée?
-Excuse-moi, Suko, je…
Glenda m’interrompit et ouvrit la porte à la volée. Où diable avait-elle pu se procurer un grog? Bill
rayonnait. Il se lança dans les compliments:
-Tu es un amour! Si John n’était pas ton patron, je t’arracherais au Yard!
Elle haussa les épaules qu’elle avait ravissantes et qu’elle dissimulait sous un pull couleur rouille:
-Pourquoi n’essayes-tu pas?
-Oh… Tu ne te plais plus ici?
-John est si rarement ici que je m’ennuie à mourir.
Je la menaçai du doigt:
-Attention, Glenda! Il ne faudrait pas que ça tombe dans l’oreille du Vieux.
-Mais vous n’avez rien mangé! s’écria-t-elle en constatant que le plat était presque intact.
-On vient de recevoir une information qui nous a coupé l’appétit, expliquai-je.
-C’est si grave que ça?
Je ne répondis point, le téléphone m’en empêcha. Je décrochai et, dès les premiers mots, je pâlis. Les
amis me fixaient, interrogateurs; il ne me questionnèrent cependant que lorsque j’eus raccroché:
-Alors?
-On a retrouvé le cadavre, répondis-je en secouant la tête et en regardant Bill.
-Casey Edson?
-Qui d’autre? On ne m’a pas donné de nom. On m’a simplement précisé que ce qui reste de lui n’est
pas beau à voir; comme s’il avait été haché par une hélice.
-Ça pourrait également expliquer les autres cadavres mutilés, fit remarquer Suko.
-Je ne pense pas. Ce n’est tout de même pas aussi fréquent.
-Tu as peut-être raison.
Je me tournai vers Bill aux prises avec son grog bouillant. La chaleur lui colorait les joues.
-Dis donc, mon vieux, tu n’as jamais été dans ce restaurant?
-Non.
-As-tu des renseignements sur cet endroit?
-Eh bien, il s’agit d’un restaurant tout ce qu’il y a d’original. Petit, raffiné et… macabre. Cette
dernière «qualité» est la plus importante.
Étendant mes jambes, je repris mes questions:
-Tu commences à m’intéresser. Que veux-tu dire par macabre?
-Leur carte est spéciale, tout comme la décoration et le mobilier. (Bill fronça les sourcils.) On peut
choisir son siège: soit un cercueil, soit une chaise en imitation d’ossements.
-Ça, tu ne le sais que par ouï-dire?
-On ne parle que de ça! ricana Bill. Je suis impatient de savoir quelles seront mes sensations quand je
poserai mes fesses sur un cercueil. Il n’y a pas de coussins… mais les clients restent tout de même assis.
Glenda avait suivi la conversation.
-John, tu sais que je ne suis pas ennemie de la plaisanterie.
-Oui?
-Mais je peux t’assurer que si tu m’invitais dans un endroit pareil, je refuserais. Je crois que ce que je
mangerais remonterait automatiquement… À condition que j’ai réussi à avaler quelque chose.
-Exactement ce que je pense. C’est pourquoi je pense dîner légèrement avant d’y aller et, sur place,
de me contenter de boir.
Suko s’adressa à Bill:
-Connais-tu des gens qui ont été dans ce restaurant?
-Oui, quelques-uns.
-Tu devrais leur demander leurs impressions.
-Laisse tomber! On se fera notre propre opinion.
Bill était d’accord. Il vida son verre et se leva.
-Merci pour le grog, Glenda. Je n’en avais jamais bu d’aussi fameux. John, à ce soir! Je passerai te
prendre.
-Comme tu veux.
-Et voilà! intervint Suko. On prend des décisions sans me demander mon avis. Je vais donc
m’adresser à la police fluviale; peut-être qu’ils mettront un bateau à ma disposition. Il faut que quelqu’un vous

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tienne à l’œil!
Notre ami avait prononcé sa dernière phrase avec tout l’humour dont il était capable. Aucun d’entre
nous ne se doutait à cet instant-là que la situation allait devenir des plus dramatiques.
**
Si la pluie avait cessé, le vent était toujours glacial; il nous fouetta le visage lorsque nous quittâmes le
parking réservé au restaurant.
Bill me désigna du doigt un bouquet d’arbres que je voyais par-dessus les toits des voitures à l’arrêt.
-C’est là-bas que je faisais le guet hier soir.
-Mais sans remarquer quoi que ce soit de suspect, n’est-ce pas?
-Hélas, soupira-t-il en empochant ses clés.
Il se mit en marche vers la passerelle, puis remarqua mon hésitation.
-Que t’arrive-t-il? Tu as changé d’avis?
-Je tiens à observer d’abord la péniche de l’extérieur. Je n’avais jamais vu un truc comme ça.
Bill fit la moue.
-Oui, c’est assez inhabituel. Mais l’autre côté est tout à fait différent. Il n’y a ni lumière, ni musique,
ni romantisme, ni…
-Arrête! gloussai-je. Tu essaies de titiller ma curiosité?
-Si on veut. Mais c’est la curiosité qui a coûté la vie à Casey Edson. Il a vu quelque chose qu’il
n’aurait pas dû. (Il toussota.) Par malheur, sans avoir eu le temps de me dire quoi.
Je laissai parler mon ami; c’était pour lui un défoulement nécessaire: il se sentait en partie
responsable de la fin d’Edson. Tout en trouvant ça absurde, je comprenais ce sentiment de culpabilité; j’aurais
sans doute ressenti le même serrement de cœur à sa place.
Le côté tribord de la péniche avait été aménagé d’une façon extravagante. Si je connaissais
vaguement l’endroit par des photos publicitaires parues dans les journaux, cela ne correspondait nullement à
ce que j’avais devant moi.
Sur le pont, les lumières se reflétaient dans les vitres qui abritaient le bar. Le restaurant lui-même
était situé dans le ventre du bateau.
Les couleurs claires de la péniche avaient disparu sous une couche de peinture noire: il fallait bien ça
pour souligner l’impression d’horreur.
Au-dessus de l’entrée, était suspendue une tête de mort gigantesque. Ses os blanchis ressortaient sur
le fond noir et une lampe rouge l’éclairait de l’intérieur: une lueur sanglante s’échappait des orbites et de la
bouche grande ouverte.
L’humidité ambiante augmenta soudain, me sembla-t-il. Une pluie très fine se mit à tomber, se mêla
aux écharpes de brume montant du fleuve et enveloppa silencieusement le bateau.
Bill m’arracha à mes réflexions:
-On y va?
-Allons-y!
-Qu’est-ce que tu en pense?
Je haussai les épaules.
-Il y a un petit malin qui a eu une bonne idée, je l’avoue.
-Une grosse affaire! Toutes les tables sont réservées à l’avance chaque soir. On fait la queue pour
venir ici.
-Je n’en ai pas l’impression, ironisai-je en montrant la passerelle vide.
Nous l’empruntâmes et avançâmes, cheveux et visages dégoulinant de pluie. Sous nos pieds, c’était
encore de l’eau qui coulait; les lampes en forme de globe fixées sur la rambarde éclairaient les vagues qui
clapotaient contre la rive. Le léger bruit me faisait penser à l’écho d’applaudissements qui nous auraient été
destinés.
Mes pensées se portèrent vers Suko qui avait contracté la brigade fluviale. Nos collègues s’étaient
montrés fort coopératifs: ils avaient mis à sa disposition une vedette et deux hommes de patrouille. À cette
heure-ci, ils devaient déjà être à l’œuvre sur la Tamise.
Un portier nous retint. Long et filiforme, il avait le teint blafard. Habillé tout de noir, à l’exception
d’une chemise de soie rouge, il aurait pu être croque-mort. Je remarquai qu’il s’était maquillé pour accentuer
les cernes de ses yeux et l’ombre de ses pommettes. À l’abri d’une sorte de guérite, il compulsa un grand livre
posé sur un pupitre devant lui:
-Vous avez réservé, messieurs?
Il avait une voix qu’on pouvait qualifier de sépulcrale. Pour en arriver là, il avait dû s'exercer
longuement.
-Oui, Grand Maître des Cimetières, répliqua Bill.

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Le portier ne réagit nullement à la saillie de mon ami et se contenta de demander nos noms.
-La réservation est au nom de Conolly.
Il vérifia sur sa liste, sans se laisser perturber par l’arrivée de nouveaux venus, deux couples qui
s’impatientaient derrière nous.
-Parfait, messieurs! Connaissez-vous les lieux?
-Ma foi, non, répondit Bill.
Le cadavre ambulant se retourna et nous indiqua un escalier:
-Vous descendez par là, vous ne pouvez pas vous tromper.
Il nous fixa une longue seconde de ses yeux en boutons de bottine et continua:
-Je vous souhaite une excellente soirée.
-Merci.
Nous suivîmes le tapis gris menant à l’escalier. J’expirai avec bruit.
-Refroidi? s’enquit Bill.
-Non, non. Je dois être allergique au parfum du type en noir.
-Je n’ai rien senti.
-Pas étonnant… avec le rhume que tu te payes!
-Ha, ha, ha, ne me fais pas rire! Lâcha Bill en me désignant les murs. Regarde-moi ça! Il y a de quoi
frémir.
Des âmes sensibles auraient pu s’effaroucher. Moi, ça ne me faisait pas plus d’effet qu’un petit tour
de train-fantôme. Les murs étaient tendus de tissu noir; il s’y détachait des motifs d’argent inspirés de la
littérature fantastique: vampires, sorcières, mutants, fantômes et monstres en tout genre. Des touches de rouge
apparaissaient sur certains dessins: larmes sanglantes de magiciennes ou dents pointues de goules.
Au pied de l’escalier, nous arrivâmes au vestiaire. Derrière le comptoir, une jeune femme vêtue d’une
combinaison noire où était peint un squelette blanc se chargea de nos imperméables.
Elle me tendit deux tickets et Bill lui remit quelques pièces.
-Bonne soirée, messieurs, nous souhaita-t-elle.
-Nous y comptons bien, mademoiselle Ossements, répondit Bill qui me poussa en avant.
Un rideau double, du noir le plus profond, nous séparait de la salle de restaurant; j’en écartai les
deux pans et fis quelques pas, avant de m’arrêter, éberlué. J’avais l’impression d’être entré dans un autre
univers.
L’antichambre de l’Enfer! Le monde de la terreur, de la monstruosité, des ténèbres. Je connaissais un
grand nombre de restaurant à travers la capitale et au-delà, mais ce qu’on nous proposait ici dépassait ce que
nous avions pu voir ou même imaginer, Bill et moi.
C’était une salle de grandes dimensions, bien qu’elle conservât un caractère intime. Sans doute était-
ce dû à la couleur noire dominante et à l’éclairage tamisé.
Les tables rectangulaires étaient recouvertes de nappes noires et, de fait, les sièges proposés étaient
des cercueils et des chaises à haut dossier constituées d’os humains. Nous étions parmi les premiers clients.
Ceux qui étaient arrivés avant nous, conversaient peu ou alors à voix basse, comme s’ils craignaient de
troubler l’atmosphère.
D’une tape sur l’épaule, Bill me signifia qu’il fallait avancer. Je levai les yeux au plafond et
découvris ce qu’éclairaient deux rayons lumineux: des silhouettes inquiétantes qui planaient au-dessus des
têtes des consommateurs.
Deux squelettes noirs vêtus de longues capes, armés de dangereuses faux. Ils se faisaient face, à
croire qu’ils s’observaient l’un l’autre. La mort, ici, était omniprésente.
C’est tout ce que je vis en entrant. Sans doute découvrirais-je plus tard d’autres détails tout aussi
macabres.
Nous avions à peine franchi le rideau qu’un curieux homme accourut à notre rencontre. Sa calvitie
reflétait les lumières de la salle et son visage de pleine lune était affublé de lunettes à monture d’écaille. Des
boucles d’oreilles en forme de tête de mort ajoutaient une note insolite.
-Ces messieurs?
-Nous avons réservé, répondit Bill en énonçant une fois de plus son nom.
-Certainement. Veuillez me suivre.
-Merci.
Il nous pilota habilement entre les tables assez rapprochées les unes des autres.
Petit, raffiné et macabre… La publicité, pour une fois, n’était pas mensongère.
-S’il vous plaît…
-Oui, monsieur?
Bill désigna négligemment l’un des cercueils et demanda:

8
-Peut-on savoir qui repose là-dedans?
Le chauve à lunettes eut un petit rire strident:
-Personne… je l’espère! Mais si vous voulez, vous pouvez vous y installer… Vous ne seriez pas le
premier à faire une blague de ce genre. Dernièrement, nous avions une famille comme clients. L’un d’entre
eux voulait faire peur à sa belle-mère qui était allée aux toilettes. Lorsqu’elle est revenue, il a frappé contre le
couvercle du cercueil où il s’était dissimulé.
-Et qu’est-il arrivé à la belle-mère? demandai-je.
-Maintenant c’est elle qui est dans le cercueil, répondit-il d’un ton lugubre. À six pieds sous terre. La
frayeur a eu raison d’elle. Le cœur…, vous comprenez?
-Oh oui! S’esclaffa Bill. Et le gendre, le petit futé, qu’est-il devenu?
-Sa femme tenait énormément à sa mère. Elle l’a vengée après l’enterrement en précipitant son mari
par la fenêtre. Du septième étage. Il n’a pas survécu… et la police a conclu au suicide.
Je hochai la tête et poursuivis sur le même ton:
-Et en chemin l’homme a rencontré un type en train de réparer la conduite de gaz, n’est-ce pas?
-Ça je n’en ai pas entendu parler, monsieur.
-Très drôle, vos histoires; elles collent parfaitement avec le décor. Tous mes compliments.
-Nous faisons notre possible.
Arrivés à notre table, nous soupirâmes de soulagement; nous n’aurions pas besoin de nous asseoir
sur un cercueil: il y avait deux chaises. Bill n’était tout de même pas rassuré, il avait peur d’écraser son siège
sous son poids.
L’homme au crâne rasé m’adressa la parole; ses lèvres brillaient comme si elles étaient mouillées de
salive:
-Je vous apporte tout de suite la carte. Mais si vous le désirez, vous pouvez prendre un verre au bar
avant de dîner. La plupart de nos clients arrivent plus tard. Votre table vous est réservée. Personne ne vous la
prendra, nous n’acceptons plus d’autres clients à cette heure-ci.
-Qu’en penses-tu, Bill?
Mon ami se releva:
-Un petit apéro ne peut pas nous faire de mal!
-Vous avez raison, messieurs. Vous trouverez le chemin jusqu’au bar? Il y a d’autres clients qui
m’attendent. Si vous avez la moindre critique à formuler, ce que je ne souhaite pas, je suis à votre entière
disposition.
-Nous en prenons bonne note.
Après une légère courbette à notre intention, le chauve à lunettes s’éclipsa. Sa démarche en canard
évoquait celle d’un homme qui a longtemps navigué.
Bill eut un sourire de triomphe.
-Alors, qu’est-ce que tu en dis?
-Rien, pour le moment. Ils savent y faire, je l’admets. Sais-tu par hasard à qui appartient cette boîte?
-À une femme…
-Hé, hé! Et qui s’appelle…?
-Vanity Raise.
-Ça sonne bien! sifflotai-je avec admiration.
-J’espère que son physique colle avec son nom; nous la verrons peut-être ce soir. (Bill me donna une
légère poussée dans le dos.) Allons-y, je commence à avoir soif. Une petite heure d’attente nous permettra
d’observer ce qui se passe.
Nous nous approchâmes du bar, pendant que le crâne rasé conduisait un couple à une table. La
femme se collait à son mari, elle se cramponnait à lui comme à une bouée de sauvetage: elle était à moitié
morte de peur.
Les garçons, tout de noir habillés, se remarquaient à peine. On avait l’impression de voir leurs
visages aux couleurs cadavériques flotter librement au-dessus du sol.
Deux serveuses évoluaient parmi les tables. Elles portaient des corsages blancs, des jupettes noires,
des bas rouges. Leurs sourires étaient figés, à croire qu’elles étaient sous l’influence d’une drogue.
Il y avait peu de clients au bar et nous pûmes choisir deux places d’où nous pouvions examiner la
salle entière. L’atmosphère à cet endroit était aussi funèbre que dans le reste du local. Des lumières tamisées
éclairaient le bois sombre du comptoir, derrière lequel officiait un Noir à l’air macabre malgré son smoking
blanc.
-J’arrive, messieurs! annonça-t-il en rangeant rapidement quelques verres dans le lave-vaisselle.
-Nous avons notre temps, répondit Bill. On veut d’abord étudier la carte.
Il y en avait deux: l’une pour les plats, l’autre pour les boissons. Je pris la première.

9
Le choix était des plus limités. Toutefois, je ne pus m’empêcher de sursauter en me mettant à lire.
-Qu’est-ce qui t’arrive, John?
-Ce n’est pas très ragoûtant: pot-au-feu Frankenstein, steak Dracula super-saignant, gigot de loup-
garou au jus de bolets Satan, bouillon d’onze heures, soupe des sorcières. On recommande aux gourmets le
menu du Diable, spécialement préparé en Enfer avec des épices de feu!
Je tendis ma carte à Bill pour consulter celle des boissons. Elle était semblable à la première: sur un
fond noir se détachaient des lettres gothiques argentées… ou rouge sang pour les propositions du jour.
La liste que j’avais sous les yeux était du même style que l’autre. La spécialité de la maison était le
cocktail de l’Enfer; «concocté en personne par Satan», était-il précisé.
-Êtes-vous Satan? demandai-je au serveur.
-Comment ça, monsieur?
-J’aimerais que vous me concoctiez votre mélange infernal…
Il se mit à rire:
-Oh, les cocktails sont préparés à l’avance. Il faut dire qu’ils ont un franc succès.
-Eh bien, servez-nous en deux!
-Et, ajouta Bill, donnez-nous la recette.
-Je regrette, messieurs, c’est «top secret»! C’est Vanity, la patronne, qui s’en occupe; elle est la seule
à connaître tous les ingrédients utilisés.
-Et elle prépare ça dans un chaudron de sorcière? voulut savoir Bill.
-Aucune idée. Vous pourrez le lui demander quand elle viendra.
-Nous n’y manquerons pas.
Le garçons se pencha sur un réfrigérateur d’où il tira une grande carafe où scintillait le mélange.
Lorsque la lumière éclaira mieux le liquide nous constatâmes qu’il était, bien entendu, rouge sang; il y nageait
pourtant des filaments plus sombres…
Ce spectacle me souleva le cœur.
Bill arborait un sourire contraint et se taisait.
Le barman emplit deux grands verres qu’il posa sur des soucoupes en argent avant de nous servir.
-À la vôtre! lança-t-il.
-Merci, grommela Bill.
J’avançai le nez avec prudence… Une odeur capiteuse se dégageait du verre; Dieu merci, ce n’était
pas du sang! Une goutte de tabasco? Quelques grains de poivre? Du jus de tomate, sans doute… Nous allions
bien voir!
-Rien que des produits naturels et frais, remarqua Bill.
-Ah oui?
-Du sang, bien sûr!
-Ne me coupe pas l’appétit!
Mon ami se mit à ricaner:
-Oh, ce que tu deviens sensible! Allons, un effort!
La musique qui sortait des haut-parleurs ne m’était pas inconnue: c’était un pot-pourri de bandes
sonores de films d’horreur célèbres. Ensemble, nous trempâmes avec circonspection les lèvres dans nos verres.
Le serveur ne nous perdait pas de vue. Il souriait toujours; j’avais néanmoins l’impression que son
sourire était devenu plus sardonique, cruel même. La langue me piqua et ma gorge se resserra: le breuvage
avait un goût où se mélangeaient amertume et douceur. J’en eus le souffle coupé et reposai mon verre sur le
bar.
-Pouah! s’exclama Bill en m’imitant. Écoutez, Grand Maître des Poisons, j’aimerais savoir ce que
vous avez mis là-dedans!
-Monsieur, la recette…
-…Est secrète! Je sais, je sais. Eh bien, nous préférerions un bon scotch, bien honnête! N’est-ce pas,
John?
-Et comment!
-Très bien, messieurs.
Nos alcools servis, nous repoussâmes les verres auxquels nous avions à peine touché. Le whisky nous
fit le plus grand bien, entraînant le mauvais goût laissé dans nos bouches par le breuvage mystère.
Était-il effectivement à base de sang?
-Un autre! commanda Bill car nous avions avalé nos scotchs.
-Bien sûr, monsieur.
Le garçons revint avec la bouteille. Je lui demandai:
-J’aimerais prendre un peu l’air sur le pont. Le seul chemin c’est par cet escalier?

10
-Pour vous, oui.
-Ah… et pour vous, non?
-Il y a d’autres sorties, réservées au personnel; elles sont moins luxueuses.
-Tu sors? S’étonna Bill.
-Oui, un peu d’air pur ne me fera pas de mal. Je veux aussi jeter un œil aux alentours et envoyer le
signal.
Nous avions convenu avec Suko d’indiquer notre présence en allumant et éteignant brièvement une
lampe de poche à trois reprises. Pour des contacts plus directs, nous étions munis de petits talkies-walkies.
-Bien, je t’attends ici. Tu as déjà choisi ce que tu veux manger?
-Certainement pas le menu du Diable! Le cocktail de l’Enfer me suffit… Je vais sans doute essayer le
pot-au-feu Frankenstein ou un truc de ce genre.
-Le steak Dracula super-saignant…, voilà ce qu’il me faut!
-À tout de suite, Bill.
Je descendis du tabouret qui n’était pas en os. Revêtu de cuir noir, il était tout à fait confortable.
-Ne te perds pas, mon vieux!
-Ne t’en fais pas! Je te promets de ne pas adresser la parole aux femmes inconnues…, si c’est ce que
tu voulais dire!
-Parfaitement! Je compte sur toi.
Bill me fit un petit geste d’adieu et tira une cigarette de son paquet. Le serveur lui donna du feu; la
flamme éclaira un instant ses traits qui me semblèrent tendus.
La flamme s’éteignit, le visage disparut.
Je ne me sentais pas très à l’aise, comme si quelqu’un m’épiait dans le noir. L’atmosphère qui se
dégageait de la salle, du décor ou des deux squelettes planant au-dessus des tables ne me faisaient pas peur.
Pourtant, un sentiment indéfinissable dont j’ignorais l’origine m’oppressait.
Entre-temps, les clients venus s’installer occupaient une bonne moitié des places. Les garçons
commençaient à servir le dîner ainsi que des bouteilles de vin. Je remarquai aussi que le cocktail de l’Enfer
était fort prisé. À mon avis, ces gens souffraient d’une singulière altération du goût.
Je vis arriver le pot-au-feu Frankenstein sur une table; il était servi dans un récipient aux anses en
forme de têtes de mort. Impossible de distinguer qui nageaient dans le bouillon, à part, peut-être des morceaux
de viande… qui me paraissaient crus. Je décidai illico de choisir autre chose. Si ça continuait de la sorte, je
sortirais d’ici l’estomac dans les talons.
Je grimpai l’escalier et revis le portier à tête de mort. À gauche, derrière lui, je tombai sur une porte
qui n’était pas fermée à clé; je la poussai et me retrouvai à l’avant du bateau. Mes yeux scrutèrent le fleuve à
l’ouest. Le vent m’envoyait une pluie fine au visage. Je distinguai les eaux grises et la crête blanche des
vagues.
Pour envoyer le signal à Suko, il fallait que j’aille à babord, le côté non éclairé de la péniche. Les
ombres y étaient inquiétantes et le clapotis des vagues faisait comme une lugubre musique
d’accompagnement. De la rive opposée, les lumières de Fulham scintillait, l’air de m’adresser un dernier
salut.
Peu de bateaux circulaient sur la Tamise. Je cherchai en vain la vedette de la brigade fluviale; sans
doute était-elle arrêtée, tous feux éteints, sur l’autre bord. Une légère brume commençait à s’élever de la
rivière et limitait encore la vision.
À mon avis, ils auraient dû aménager également cette partie de la péniche, la repeindre et l’éclairer.
Après tout, ce n’était pas mon problème: sans doute avaient-ils leurs raisons de la laisser dans cet état. J’allai
jusqu’au bastingage et me penchai par-dessus.
Les fenêtres du restaurant donnaient à tribord; de ce côté-ci, tout était plongé dans l’obscurité. Je ne
distinguais que les eaux grises et l’ombre du bateau qui s’y reflétait, se mouvant au rythme de vagues.
Sans manteau, je frissonnai légèrement. À pas lents et prudents, j’allai vers l’arrière, essayant de
faire le moins de bruit possible sur les planches du pont.
À l’abri de la superstructure, je sortis ma lampe et envoyai à trois reprises mon signal lumineux. Si
Suko guettait derrière la vitre de la vedette, il devait l’avoir aperçu.
Des secondes passèrent. J’allais me retirer, déçu de ne pas avoir eu de réponse, lorsque, sur la rive
opposée, un point lumineux troua la nuit par trois fois.
C’est là que le canot de la fluviale était amarré.
Suko savait où j’étais. Je pris mon émetteur-récepteur et entrai en contact avec lui.
-Tout va bien, annonça Suko. On est arrivés il y a quelques minutes, on reste sur le qui-vive. Et vous?
-J’ai perdu tout appétit.
-Oh… c’est si terrible que ça?

11
Je lui énumérai une partie des plats proposés et n’oubliai pas de parler du cocktail de l’Enfer:
-Un goût à la fois douceâtre comme du sang et pimenté.
-C’est peut-être bien du sang! Et à part ça, tu n’as rien remarqué de suspect?
-Non! Rien qui puisse être en rapport avec ce qui s’est passé à l’extérieur. (Je me raclai la gorge.)
Quand vous rapprochez-vous?
-Pour le moment, on surveille le coin avec des jumelles. Peut-être qu’un nouveau monstre va jaillir
des eaux…
-Alors, préviens-moi!
Je coupai la communication, j’avais entendu des pas.
Me collant le plus possible le dos au mur, je regardai à gauche vers la poupe d’où me parvenait le
bruit.
Une silhouette apparut, comme jaillit de l’Enfer. Plus prosaïquement, elle était sans doute sortie de
l’intérieur du bateau par un autre chemin que moi.
L’homme ne m’avait pas remarqué, mais il avançait vers moi. Il marchait en se parlant à lui-même,
marmonnant des mots incompréhensibles à mes oreilles.
Avant qu’il ait pu m’atteindre, je quittai ma cachette et allait au-devant de lui.
-Haaaa…
Son cri indiquait qu’il était effrayé. Il fit un pas en arrière. Ce n’était ni un client ni un serveur; il
portait une salopette de couleur sombre et un gros pull en laine.
Impossible de distinguer son visage qui restait dans l’ombre. Je m’intéressai donc en priorité à ce
qu’il tenait dans ses mains: deux objets qui gouttaient sur le pont. Braquant ma lampe, je l’allumai et vit les
plaies d’où s’écoulait du sang.
L’homme serrait le cou de poulets fraîchement égorgés.
**
Un long moment, je restai sans voix. Des pensées incohérentes me traversaient l’esprit.
-Éteignez ça!
J’éclairai rapidement le visage de mon interlocuteur: sa peau jaunâtre avait un aspect pâteux. On
lisait une fureur intense dans ses yeux dépourvus de sourcils.
Qui pouvait bien être ce gaillard?
J’éteignis pour ne pas l’irriter davantage et lui demandai:
-Vous vous promenez avec des poulets qu’on vient de tuer?
-Oui.
-Pour quelle raison?
-Ça vous regarde?
-Le poulet figure sur la carte?
-Non.
-Alors, pourquoi avez-vous égorgé ces bêtes?
Il se remit en marche. Pour éviter la collision, je m’écartai de son chemin. Tout en avançant, il
grommela:
-Les poulets, on s’en fout. C’est leur sang qu’on utilise.
-Pour faire quoi?
-Devinez! gloussa-t-il en s’éloignant et continuant à parsemer le sol de goutelettes de sang.
Inutile de jouer aux devinettes! Il ne m’avait pas, bien sûr, donné de réponse directe; pourtant, il était
presque évident qu’une partie au moins du sang servait à colorer le fameux cocktail démoniaque. Rien que d’y
penser, j’eus un haut-le-cœur.
Il emprunta la même porte que celle qui m’avait amené sur le pont.
Mais d’où était-il venu?
Je voulais le découvrir. Ma curiosité était éveillée. Je fouillai la poupe à l’endroit où il m’était apparu
soudainement. Il ne fallut pas longtemps pour tomber sur une écoutille; je m’y attendais plus ou moins. Elle
était assez large pour permettre le passage d’un homme de taille normale. Où conduisait-elle?
À l’intérieur du bateau, bien entendu. Sans doute à des chambres froides et à des garde-manger. Ils
devaient entreposer boissons et nourriture quelque part.
Et s’il y avait encore autre chose?
Mon envie de fouiner augmentait de plus en plus. Le restaurant flottant était de belles dimensions; la
grande salle ne devait pas occuper la moitié de l’ensemble. Que pouvaient encore dissimuler les flancs du
bateau? Je revins en arrière jusqu’à toucher le bastingage. Ce n’était pas le moment de commencer des
recherches: si je ne revenais pas j’inquiéterais Bill et j’éveillerais les soupçons du personnel. Il valait mieux
que je fasse part de mes découvertes à mon ami.

12
J’avançai le pied gauche, le droit fut bloqué… Ma cheville était prise dans une pince à l’aspect
répugnant surgie des profondeurs.
**
Tout aussitôt me vint à l’idée le monstre dont Casey Edson avait parlé à Bill juste avant sa mort.
Ma première frayeur passée, j’observais de plus près ce qui emprisonnait mon pied.
Une masse gélatineuse et glaireuse…
J’étais bloqué contre le bastingage et il fallait que je tente quelque chose pour ne pas tomber.
Je ne tenais pas à utiliser mon Beretta. Par bonheur, j’avais également mon poignard d’argent.
Très vite, je l’arrachai à son étui au moment même où la traction exercée sur ma jambe droite me faisait
glisser sur les planches mouillées du pont.
Mon poing armé s’abattit.
Lorsque la lame toucha le bras monstrueux à l’articulation, il y eut une sorte de chuintement.
Une pluie de goutte jaillit, puis retomba sur le pont; on aurait dit de l’huile.
Un mélange d’odeurs de caveau funéraire, de pourriture et de viande en décomposition me prit à
la gorge.
Il y eut un grand plouf.
Je me précipitai vers le bastingage et regardai par-dessus bord. Malheureusement, les eaux
étaient trop sombres pour que j’aperçoive quoi que ce soit. Je tentai ma chance avec ma lampe de poche.
Le rayon ne portait pas très loin, je réussis cependant à distinguer quelque chose qui évoluait
dans le remous des vagues.
Une forme humaine?
Pas vraiment. Ce n’était plus qu’une masse indistincte qui semblait se diluer petit à petit dans
l’écume tourbillonnant à la surface du fleuve. Bientôt il ne resta plus qu’un lambeau d’étoffe, un reste de
vêtement qui continuait à flotter.
L’odeur écoeurante et tenace ne me quittait pas. Ce n’est pas la première fois que je la respirais:
je savais fort bien à quelle créature monstrueuse je venais d’échapper… Un des êtres les plus dangereux
qui puisse exister. Un membre redoutable de la confrérie démoniaque.
Une goule.
Pire que le vampire, la goule se nourrissait de morts et se terrait en général dans de vieux
cimetières. J’avais eu affaire à ces bêtes répugnantes en plein cœur de Londres, dans les galeries du métro;
j’en gardais un souvenir encore vivace. S’il existait des créatures que je haïssais particulièrement, c’était
bien celles-là.
Casey avait-il été la victime de l’être criminel que la magie de mon poignard venait de réduire à
néant?
Des goules à bord d’un bateau-restaurant!
Cette évocation me fit tressaillir. Je me demandai si c’était le simple hasard qui m’avait fait tuer
la goule ou bien si elle était montée à bord dans un but bien précis. Une autre question me torturait aussi:
était-elle venue seule ou alors était-elle accompagnée de certaines de ses semblables?
J’observai minutieusement le pont sans rien remarquer de singulier.
Un peu rassuré, je me remis en contact avec Suko qui marqua son étonnement:
-Encore toi, John? Il s’est passé quelque chose?
-Tu n’as rien vu?
-Non…
-J’ai presque été entraîné dans l’eau par une goule.
Il fallut quelques instants à Suko pour recouvrir la parole:
-C’est ce qui est arrivé à Casey?
-Sans doute. Elle a surgi de l’eau afin de s’emparer de moi. Si je n’avais pas eu mon poignard,
elle aurait réussi.
-Merde, on n’a rien vu! Il fait trop sombre. Avec les projecteurs…
-Non, Suko, pas ça.
-Que proposes-tu? Moi, je verrais bien quoi…
-C’est d’accord!
-Je vous rejoins…? s’exclama-t-il joyeusement.
-Oui, mais pas officiellement. Essaie de monter à bord sans te faire remarquer. À l’arrière, là où
je me trouve, tu tomberas sur une écoutille qui te permettra d’entrer dans le bateau. Fouine un peu par
là…
-Et toi, que comptes-tu faire?
-Je retourne dans la salle de restaurant et j’ouvre les yeux encore plus grands.

13
-Ça colle! N’aie pas peur, je sais être très discret. J’arriverai à la rame dans un petit canot.
-D’accord, répondis-je en coupant la communication.
Toujours sur mes gardes, je me dépêchai pour rejoindre Bill et lui narrer ma rencontre. La
surface du fleuve était calme: aucune trace d’un monstre quelconque essayant de monter à bord.
Lorsque j’apparus tout à coup devant le portier, il tenta de tempérer son étonnement:
-D’où venez-vous, monsieur?
Le cheveu mouillé, le veston trempé, je n’étais pas à mon avantage.
-J’étais dehors.
-Par ce temps?
Il dissimulait difficilement sa nervosité; il devait se douter de quelque chose. Je le maintins sur
des charbons ardents:
-Oh, l’air frais ne peut que faire du bien.
-Oui, mais pas par un temps pareil.
-Ça ne me dérange pas.
-Et… hésita-t-il, comment trouvez-vous notre bateau?
-Ravissant, tout simplement ravissant. D’autant plus qu’on y rencontre des gens des plus
étonnants.
-Ah oui…?
Je fis un petit signe de la tête.
-J’ai croisé un de vos employés. Figurez-vous qu’il transportait deux poulets fraîchements tués.
Le sang coulait encore…
-Tiens donc…, répliqua-t-il en se frottant le menton. Il faut bien égorger des poulets avant de les
passer à la casserole.
-Je n’en disconviens pas.
-Merci, monsieur. Je suis heureux de constater que vous êtes d’accord avec moi.
-Jusqu’à un certain point, remarquai-je en souriant et en le menaçant gentiment du doigt.
-Ah bon? sursauta-t-il avec un clignement des yeux.
-Il n’y a pas de poulet sur votre carte.
Le gars déglutit, reprit son sang-froid et annonça d’une voix triomphante:
-Vous avez tout à fait raison… Mais vous avez sans doute entendu parler de notre pot-au-feu
Frankenstein…?
-Oui…, dont la composition est inconnue?
Les lèvres pointées en avant, il abattit sa carte maîtresse:
-Du poulet! Monsieur, vous faites maintenant partie de rares personnes, à part les cuisiniers
naturellement, qui en sont informées. Je vous prierais de ne pas trahir le secret.
-Bien entendu, mon cher. Je ne suis pas une pipelette. Et qui sont vos cuisiniers?
-Des types tout ce qu’il y a ce compétents. Si je puis me permettre, je vous conseillerais le steak.
Notre viande provient de bovins japonais élevés spécialement à notre intention. Je vous assure que vous
n’avez jamais goûté une viande d’une telle tendreté. Vous pourriez même la manger crue; elle vous fond
sur la langue…
-Merci pour le conseil.
-À votre service! Nous faisons tout pour satisfaire la clientèle, monsieur.
-Vraiment tout?
Il frotta les revers de son veston.
-Presque tout.
-Merci.
Je m’éloignai et me demandai si je n’avais pas éveillé sa suspicion. Une chose était certaine: il
était appâté et c’était très bien ainsi.
La jeune fille du vestiaire me sourit. La plupart des portemanteaux étaient occupés; ce soir, le
restaurant devait être au complet.
Je retrouvai l’atmosphère sombre et lugubre où les gens, silencieux, mangeaient et buvaient. De
nombreux verres étaient emplies de vin rouge. Garçons et serveuses évoluaient rapidement et sans bruit
dans la salle afin de satisfaire la clientèle. Notre table n’était toujours pas occupée; je n’avais nulle envie
de m’y installer pour manger.
Je regardai le bar. Pas loin de Bill, un homme et une femme étaient installés et dégustaient leur
cocktail de l’Enfer dans une sorte d’extase. Un frisson de dégoût me secoua.
Bill, lui, n’était plus seul: une femme avait pris place à côté de lui. La pénombre ambiante ne me
permettait pas de bien la distinguer.

14
Mon ami m’avait aperçu et me fit signe d’approcher. J’arrivai au bar, Bill sauta de son tabouret
et me désigna sa compagne:
-Puis-je te présenter Miss Vanity Raise…?
La femme tourna la tête vers moi. La lumière noire éclaira son visage et j’eus l’impression d’être
submergé par une vague glacée.
Vanity Raise était l’image même de la Mort.
**
Suko reposa son verre. L’heure était venue de quitter ses collègues de la brigade fluviale.
-Vous êtes sûr de vouloir y aller, inspecteur?
-Oui, je prendrai le canot.
-Ne vaudrait-il pas mieux que je vous…
-Non, monsieur Murray. C’est bien aimable de votre part, mais je sais me débrouiller avec des
rames sur la Tamise!
-Vous savez que le courant…
-Ne vous en faites pas, ce n’est pas la première fois que je serais dans un canot sur le fleuve. Et
vous m’avez parlé d’un moteur?
-En effet.
-Je m’en servirai pour lutter contre le courant.
Les deux hommes quittèrent la cabine de la vedette. Suko remonta un peu la fermeture Eclair de
son blouson doublé pour se mettre à l’abri du vent glacial.
L’autre membre de la brigade attendait à l’arrière de l’embarcation, retenant le canot à moteur.
Suko sauta avec agilité dans le petit bateau. Après un geste d’adieu, il mit le moteur en marche;
son compagnon lâcha le filin. Suko le rattrapa, l’enroula et le jeta à côté des rames dans le fond du canot.
Assis sur l’étroite banquette à l’arrière, il tint fermement le gouvernail et s’attaqua au courant. Si
près de l’eau, la situation n’était plus la même qu’à bord de la vedette de la police du fleuve.
Le vent fouettait le visage de Suko qui tentait de se protéger en se pliant en deux.
Une peinture de camouflage rendait le canot presque invisible sur la surface du fleuve. Le moteur
luttait contre le courant; la force musculaire de Suko n’aurait sans doute pas suffi.
Les vagues claquaient contre le flanc de l’embarcation et des paquets d’eau venaient frapper
l’inspecteur qui ne lâchait pas la barre pour autant.
Aucun autre bateau ne croisant sa route, le Chinois avait tout loisir de concentrer son attention
sur deux points: le restaurant flottant et la surface sombre de la Tamise.
Il ne souhaitait pas se faire surprendre par une goule à l’instar de John Sinclair. Là où il s’en
trouvait une, pouvaient en surgir d’autres. Des goules dans un restaurant! Il y avait de quoi frémir!
Ces dernières années, des efforts avaient été accomplis pour assainir la Tamise. Dans la nuit,
Suko n’était pas à même d’en constater les résultats: il ne distinguait devant lui qu’un vaste tapis gris
parcouru de petits sillons d’écume. Des vaguelettes se poursuivaient les unes les autres.
Suko avait parcouru la moitié du trajet relativement vite. Maintenant qu’il était au milieu du
fleuve, il se rendait compte de sa largeur: pour un peu, il se serait cru en pleine mer.
Le côté bâbord de la péniche était toujours plongé dans l’obscurité la plus complète; il avait beau
écarquiller les yeux, il ne voyait pas briller la moindre lueur.
C’était la face cachée du restaurant flottant, la ténébreuse, la funeste. Suko préféra continuer à la
rame pour ne pas attirer l’attention. Le moteur se tut après un dernier gargouillis et l’inspecteur s’empara
des avirons.
Il se mit à les manier avec vigueur quoique le courant s’opposât un peu à sa progression. Rien
n’y fit: Suko était un homme entraîné, et il eut raison du flot écumant.
Il n’était plus très éloigné de son but.
Ni lumière, ni musique, ni voix. Un silence lourd de menace enveloppait la sombre silhouette qui
grandissait au fur et à mesure qu’il s’en approchait.
Il arriva tout contre le flanc de la péniche et aperçut à la fois un petit canot qui dansait sur les
vagues et, tout près, les barreaux d’une échelle. Que pouvait-il demander de plus?
Malgré l’absence de bruit qui lui paraissait anormal, il ne remarqua rien de suspect. L’eau coulait
avec régularité et sa surface ne semblait pas receler de danger.
Habilement, il colla son canot contre celui qui était amarré à la péniche. Le courant l’entraîna un
peu; il réussit de justesse à se retenir d’une main à un échelon; de l’autre, il fixa le cordage de son petit
bateau. Un grand pas lui permit de mettre le pied sur l’échelle.
Avant de grimper, il jeta un dernier coup d’œil en arrière et constata une chose curieuse: alors
que son canot était agité de soubresauts, celui du restaurant bougeait à peine. C’était pour le moins

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singulier!
Quelqu’un le guettait-il dans les profondeurs?
Non, il était déjà là!
Surgi derrière les deux canots, un visage rond et blafard, surmonté de cheveux filandreux,
l’observait de ses yeux glauques, perdus dans des chairs bouffies.
Ensuite, ce fut un bras qui se dressa.
Un bras armé d’un fusil à harpon pointé sur l’inspecteur.
Suko comprit ce que ça signifiait.
Le monstre au harpon voulait tout bonnement le clouer au flanc du bateau.
**
Suko joua son va-tout.
Dans un bond prodigieux, il se propulsa en arrière. Il retomba, non pas dans la Tamise, mais
dans le canot appartenant au restaurant. Les fortes secousses provoquées par sa chute arrachèrent presque
l’amarre de l’embarcation.
Couché sur le dos, Suko remercia le ciel: le harpon ne l’avait pas transpercé. Une question
néanmoins le tarabusait: où était passée la créature monstrueuse qui avait tenté de l’assassiner?
Un frisson remonta le long de sa colonne vertébrale – signal interne lui indiquant un danger
imminent! Il eut tout juste le temps de replier les jambes. Le tueur sournois, à l’affût sous le canot, venait
d’expédier son harpon qui traversa le mince fond de planches.
Le bois éclata à l’endroit même que Suko venait de quitter la seconde d’avant. S’il n’avait pas
bougé, le harpon se serait fiché à la hauteur des dernières vertèbres et aurait sans aucun doute provoqué sa
mort.
La flèche, déviée, alla s’abîmer quelque part dans la Tamise. L’unique espoir de Suko était que le
chasseur fourbe n’ait rien remarqué et croie l’avoir touché.
Il décida d’attendre… Le temps, toutefois, lui était compté: l’eau commençait à s’engouffrer dans
le canot par le trou de la planche.
Immobile, Suko s’arma de patience. Il espérait que son agresseur allait se manifester assez vite.
Le monstre eut alors une réaction à laquelle il n’avait pas pensé et qui le surprit. Il s’agrippa au
bord du canot et se mit à le secouer avec force afin de le faire chavirer.
Incapable de se retenir, Suko glissa dans les flots glacés de cette nuit de décembre; il se serait
bien passé de cette baignade forcée. Il se laissa pourtant couler et toucha le fond.
Malgré le manque de visibilité et le poids de ses vêtements gorgés d’eau, il essaya de nager en
direction du bateau. Son adversaire était tapi, il ne savait où… Tout près de lui peut-être?
Ses doigts touchèrent enfin la coque de la péniche; il était temps: ses poumons privés d’air ne lui
auraient pas permis de rester davantage sous l’eau.
Sans céder à la panique, Suko remonta sans hâte excessive à la surface et sortit la tête à moitié
avec précaution; il respira profondément, la bouche grande ouverte, à plusieurs reprises. Mais il n’oubliait
pas pour autant le danger qui rôdait; il tourna lentement sur lui-même et commença à observer les
parages.
Personne ne l’attaqua.
Par chance, il avait émergé non loin de l’échelle de coupée; il n’eut qu’à tendre la main pour
saisir le premier barreau.
C’est à cet instant même que l’autre jaillit des flots devant Suko. Une créature monstrueuse au
visage répugnant. Une masse gélatineuse indéfinissable.
Suko envoya son poing en avant.
La créature ne réussit pas à l’éviter, le réflexe du Chinois avait été beaucoup trop rapide. Suko
dut surmonter sa répugnance, tandis que son poing s’enfonçait dans le faciès visqueux et mou.
Le coup porté avait renvoyé l’être démoniaque dans les profondeurs de la Tamise. Quelques
secondes plus tard, il refit surface; cette fois-ci, il était armé de son fusil sous-marin.
Suko avait profité du court répit pour se hisser sur l’échelle et préparer son fouet à démons.
Les trois lanières siffllèrent dans l’air glacé.
Comme un éclair, elles s’abattirent sur leur cible avec un claquement sec. La puissance magique
du fouet fit merveille: le visage fut fendu en deux parties égales; elles tombèrent lentement dans le courant
qui les emporta et les pulvérisa.
Suko reprit son souffle. Pour l’heure, le danger semblait écarté. Personne ne l’empêchait de
monter à bord.
Il se cramponna un instant au bastingage, tremblant de froid et claquant des dents. Il aurait aimé
changer de vêtements mais ce n’était pas possible. Autant se faire une raison et se réfugier le plus vite

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possible à l’intérieur du bateau.
John lui avait parlé d’une écoutille à l’arrière. Il se mit à chercher et ses doigts la trouvèrent
avant même qu’il ait pu la voir. Devait-il se mettre en rapport avec John avant de continuer? Il hésita.
Peut-être que son appel serait inopportun. Le mieux était de se débrouiller tout seul.
En principe, l’écoutille ne s’ouvrait que de l’intérieur; Suko tenta sa chance avec son couteau de
poche: sa lame en acier trempé ne se briserait pas s’il s’en servait comme levier.
Oui, il avait choisi le bon endroit: il sentit le bois céder peu à peu. Il augmenta sa pression.
Le panneau se souleva d’un cran.
Suko introduisit un pied dans la fente et ouvrit entièrement l’écoutille. Avec la plus grande
prudence, il voulut explorer des yeux l’intérieur du navire à travers l’orifice rectangulaire. En vain:
l’obscurité ne lui laissait aucune chance. Ses narines, par contre, réagirent et captèrent des odeurs qui ne
pouvaient pas le tromper: les cuisines n’étaient pas loin.
Malgré l’absence de toute lumière, il se mit à descendre l’escalier qu’il avait découvert en
tâtonnant. Toujours prudent, il ne s,y aventura pas à la légère; il éprouva du pied la solidité de chacune
des marches qui le conduisaient au fond de la péniche.
Il ne referma pas l’écoutille derrière lui.
Arrivé sur le plancher, il fut assailli par des odeurs nauséabondes: eau croupie, bois moisi,
pourriture… Pas la peine de réfléchir longuement: ces relents indiquaient à coup sûr la présence de
goules!
Pour Suko, il n’était pas question de progresser ainsi dans l’obscurité; il alluma sa lampe pour
voir où il allait. Bientôt, il fut stoppé par une cloison métallique lui barrant le passage. Elle faisait toute la
largeur de la péniche et comportait une sorte de levier.
L’inspecteur se considéra comme un sacré veinard quand, après avoir abaissé le loquet, il sentit le
panneau venir à lui.
Mais qu’allait-il trouver de l’autre côté? Il préféra ne pas trop y penser.
**
L’image de la mort… La comparaison n’était sans doute pas tout à fait exacte. La mort, on la
représentait différemment: par les squelettes qui planaient au-dessus de nos têtes…
Il émanait de cette femme un froid glacial qui me mettait mal à l’aise. Un signal d’alarme se
déclencha au plus profond de moi.
Assise sur le tabouret à côté de Bill, elle se tourna lentement vers moi. Elle avait l’attitude du
serpent à l’affût, prêt à bondir sur la proie qu’il vient de fasciner. J’en avais la chair de poule.
-Hello! me salua-t-elle d’une voix sourde. Bill m’a tout raconté sur vous. Je suis heureuse de vous
accueillir tous les deux.
Elle me tendit la main, sans plus faire attention à Bill qui était entre nous deux.
Sa main longue et étroite avait tout pour surprendre. Les ongles, au bout de ses doigts démesurés,
arboraient chacun un vernis de couleur différente…
Je la pris: elle était froide. J’avais l’impression de serrer un poisson venant d’être pêché.
De son côté, elle retint fermement ma main dans la sienne; j’en profitai pour l’examiner de plus
près. Difficile de la décrire. Elle portait un collant qui lui faisait comme une seconde peau… Une peua de
serpent, pouvait-on dire. Son vêtement semblait constitué d’écailles vertes et bleues; il se terminait par un
bonnet qui recouvrait sa tête et ne laissait apparaître que son mince visage. Ses lèvres charnues étaient
d’un bleu profond qui ressortaient, ainsi que ses sourcils de même couleur, sur son fond de teint bleu clair.
Ses yeux profondément enfoncés dans les orbites envoyaient des éclairs jaunes. Ce qu’on ne pouvait pas
faire en soignant son maquillage!
Je lui adressai un petit hochement de tête, réussis à libérer ma main et engageai la conversation:
-Puisque vous savez qui je suis, mademoiselle Raise…
-Appelez-moi Vanity.
-Très bien. Donc, si je ne me trompe, ce restaurant vous appartient?
-En effet, minauda-t-elle en passant délicatement le bout de l’indez sur sa paupière droite. Si j’ai
monté cette affaire, c’est pour offrir aux Londoniens quelque chose de vraiment original. Les dernières
années, Londres était un peu assoupie; c’était presque devenue une ville morte. Aujourd’hui, il y a un
sursaut de jeunesse; de nouvelles tendances naissent dans l’art, dans la musique. Londres redécouvre le
swing. Voyez les nouvelles discothèques... De la folie!
-Certes, vous avez raison, Vanity. Mais croyez-vous réellement que ce restaurant participe du
même courant?
-C’est aussi fou que tout le reste, peut-être plus…
-Enfin, c’est une affaire qui marche!

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-Vous pouvez le dire.
Elle descendit de son tabouret et se détourna en ajoutant:
-Il faut que je m’occupe de mes autres clients. À tout à l’heure. Et décidez-vous à goûter un de
nos plats. Votre table vous attend…
Vanity Raise nous quitta en nous accordant un dernier sourire. Un sourire cruel de panthère.
Je la regardai s’éloigner.
Son collant qui descendait jusqu’aux chevilles était complété par des chaussures à hauts talons de
même couleur.
-Comment as-tu fait pour pêcher un aussi gros poisson? demandai-je à Bill.
-Elle est venue tout simplement et s’est assise à côté de moi.
-Tout client mâle a droit à cette faveur?
-Aucune idée. Pourtant… (Bill eut un large sourire.) c’est sûrement lié à mon vieux problème.
-Lequel…?
-Depuis mon plus jeune âge, les femmes ne peuvent pas s’empêcher de me harceler, sans je sache
pourquoi.
-Houaaa! Arrête! Dis donc, elle t’a complètement perturbé, il me semble…
-J’avouerai que ça ne m’a pas déplu, répondit Bill en prenant une gorgée d’eau. Tu t’es absenté
bien longtemps. Que s’est-il passé?
-Contrairement à toi, je n’ai pas fait de rencontre aussi excitante. C’était plutôt le contraire.
-Que veux-tu dire?
-Je me suis trouvé face à face avec une goule qui tenait absolument à me donner le baiser de la
mort.
Bill laissa retomber son verre et balbutia:
-Une goule… Tu deviens fou?
-J’en ai réchappé.
-Ça s’est passé où?
-Sur le pont.
Le reporter se tassa sur son tabouret et s’essuya le front où perlait la sueur. Il passait et repassait
sa langue sur ses lèvres subitement desséchées et, écoeuré, observait les clients attablés, en bégayant:
-Ils… ils sont en… en train de manger et… et…
Il s’interrompit, me fixa, l’œil écarquillé, secoua la tête et reprit:
-Et pendant ce temps-là des goules rôdent autour de la péniche, des goules qui peuvent s’emparer
d’eux dans les minutes qui suivent. Non, ce n’est pas possible! Je ne veux pas le croire. Il y a de quoi
predre la raison, John!
Je remuai mon verre où restait un fond de whisky, sans appeler le barman qui semblait fort
occupé, et m’adressai à Bill.
-Et que t’a encore raconté cette chère Vanity? À moins qu’elle se soit contentée de clins d’œil
langoureux?
Bill haussa les épaules.
-Euh… elle voulait savoir d’où je venais. Quand je lui ai dit que nous étions deux, elle a demandé
comment nous avions entendu parler de son établissement. Les questions classiques, quoi.
-Classiques! Et elle a éventé la mèche?
-Je ne pense pas.
-Mais tu n’en es pas sûr?
-Non.
-C’est une femme fascinante, admis-je.
-À qui le dis-tu! Elle damnerait un saint. Son regard te fait fondre et sa voix te hérisse le poil! Un
paquet de dynamite, cette bonne femme! Un de ces corps aux forme parfaites…
-Et vêtu d’un collant pour le moins original…
-Un collant, John? Tu n’as pas les yeux en face des trous!
-Comment ça?
-Il te faut vraiment des lunettes! Le corps de Vanity est entièrement peint. Elle n’a qu’un
minuscule cache-sexe qui…
-Tu en es sûr?
-Ma main à couper!
Un peu vexé de ne pas avoir remarqué un tel détail, je secouai le menton et esquissa un sourire
confus et repris:
-Je ne l’avais pas remarqué. Après tout, c’est peut-être un des atouts de cet établissement. J’allais

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oublier! J’étais en contact avec Suko; il ne devrait pas tarder à venir.
-À cette heure-ci, ils n’acceptent plus personne à bord.
-C’est bien pour ça qu’il va nous rejoindre très discrètement.
-Bien sûr! J’aurais dû y penser. Tu es toujours aussi retors!
-On fait ce qu’on peut!
-Et pour la suite des événements qu’as-tu prévu?
-Je ne sais pas trop. Peut-être devrais-je approfondir mes rapports avec Vanity…
-Tu lui raconterais ce qui se passe?
-Tu penses aux goules?
-Oui.
-Je ne sais pas encore. Il faudrait que je réussisse d’abord à la faire sortir de sa réserve.
-Là, tu risques d’avoir des difficultés.
-Mon petit vieux, ricanai-je, j’ai bien l’impression que tu es tombé sous sa coupe!
-J’avoue qu’elle me fait sacrément de l’effet. Tu n’as pas senti le fluide qu’elle dégage.
-Oh que si! Un fluide glacial, Bill. J’ai cru qu’on m’avait transporté dans un frigo quand…
-Chut, la voilà…
Un nuage de fumée vint se dérouler au-dessus de mon épaule gauche. Je fis pivoter mon tabouret
et me trouvai face à Vanity. Ses longs doigts retenaient délicatement un interminable fume-cigarette fiché
entre ses lèvres.
J’allais me lever, elle posa une main légère sur mon épaule:
-Restez assis, cher John.
-Merci.
Comme elle prenait place à côté de moi, ma main frôla par hasard son dos; mon ami Bill avait
raison: la femme était effectivement nue. Son collant était un gigantesque maquillage…
-Satisfait, John?
-De quoi?
Vanity me lança une œillade:
-D’avoir pu constater que ma peau n’était recouverte que d’une couche de peinture.
-C’est intéressant.
-Je vous ai expliqué qu’il fallait à Londres une nouvelle mode, une nouvelle manière de vivre.
Pour ma part, j’ai commencé en débridant ma personnalité, en donnant libre cours à mes tendances
profondes.
-Et à part ça?
-Regardez autour de vous, vous comprendrez. Les gens aspirent à des sensations inconnues; ils
veulent faire éclater le carcan de leur vie étriquée. Tous les soirs, je fais salle comble. Les derniers client
quittent les lieux bien après minuit et la plupart son restés toute la soirée assis sur un cercueil. Et, il faut
bien l’avouer, ce n’est pas ce qu’on peut appeler un siège confortable. Vous, par exemple, resteriez-vous
des heures entières les fesses posées sur une bière?
-Je n’y tiens pas du tout, répondis-je. Pas plus, d’ailleurs, que de me retrouver à l’intérieur.
-Ce qui veut dire?
-Rien de plus…
Un éclair jaune jaillit de ses yeux bleus braqués sur moi et sa voix me cingla:
-Je ne vous crois pas! Vous et votre ami, vous êtes venus pour une raison précise que je compte
découvrir. Je n’ai pas encore pu lire dans votre jeu. Pourtant, une chose est sûre, vous n’êtes pas venus
pour vous remplir la panse.
-C’était notre intention! répliqua Bill. Malheureusement, nous avons perdu tout appétit après
avoir essayé votre cocktail de l’Enfer.
-Ne me faites pas rire, pouffa Vanity. Il est inoffensif et il a un gros succès.
-Inoffensif? répétai-je. Pour ma part, je ne tiens pas à boire du sang de poulet!
Elle s’apprêtait à écraser sa cigarette; sa main s’immobilisa au-dessus du cendrier.
-Qu’est-ce que vous avez dit? Du sang de poulet?
-Exactement!
-Voyons, monsieur, vous ne croyez pas sérieusement que je vous servirais du sang de poulet à
boire?
-C’est néanmoins mon intime conviction.
-Et d’où vous vient cette idée?
-J’étais sur le pont pour prendre un peu l’air et je suis tombé sur un type avec deux poulets
fraîchement égorgés…

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Son rire me coupa la parole:
-Nous les utilisons pour notre pot-au-feu Frankenstein.
-Très bien.
-Et à part ça?
-C’était tout.
-Bien, alors dépêchez-vous de vous installer à votre table.
-Pourquoi?
La femme étrécit les yeux. Sa voix se fit encore plus grave:
-C’est une nuit particulière. Ceux qui sont venus ce soir ne l’oublieront jamais.
Avant qu’elle ait pu s’esquiver, je lançai ma dernière question:
-Et qu’est-il advenu de ces gens qui ont disparu après être entrés ici?
Elle se figea d’un coup. Ses traits se durcirent et son ton se fit cassant:
-Quelle est cette histoire?
-On nous a parlé de certains de vos clients qui ont été aperçus pour la dernière fois dans votre
établissement…
La femme fit un pas en avant et posa une main délicate sur le bar. Je respirai son parfum –
douceâtre et lourd, comme s”il servait à camoufler quelque chose.
-Que signifie cet interrogatoire, monsieur? Seriez-vous un fl… un policier?
-Ai-je l’air d’un policier?
Elle haussa les épaules.
-Je n’en sais rien, mais je me fie à mon instinct.
-Et que vous a-t-il confié?
-Rien, John, rien du tout. (Ses doigts se mirent à pianoter sur le comptoir.) La soirée ne fait que
commencer, nous aurons encore l’occasion de nous revoir.
Sur ces mots, Vanity s’éloigna sans rien ajouter.
-Tu n’y es pas allé de main morte! s’exclama Bill en riant. Tu l’as drôlement mouchée!
-C’est ce qu’il fallait.
-Tu ne lui fais pas confiance?
-Non et non. Comment faire confiance à quelqu’un qui possède un bateau qui est un repaire de
goules?
-N’exagérons pas, John! La seule et unique goule dont il est question se trouvait dans l’eau!
-Allons donc! Tu sais fort bien que j’ai raison: les goules sont à bord. Et Vanity nous a parlé
d’une soirée inoubliable…
-Tu penses qu’il y a anguille sous roche?
-J’en suis persuadé.
Bill prit un air soucieux et murmura:
-Mais que pourrait-il se passer ici, John?
-Si je pouvais le savoir…
À peine eus-je prononcé ces mots que la lumière s’éteignit; seul l’éclairage de secours derrière le
bar fonctionnait encore. On pouvait encore distinguer le garçon noir.
-Que se passe-t-il? Demandai-je en m’efforçant de garder mon sang-froid. Une panne de courant?
-Non, monsieur. C’est la surprise du vendredi.
-On n’est pas le 13 aujourd’hui!
-Ce n’est pas moi qui décide, c’est la patronne. Et il m’est formellement interdit de vous dévoiler
la suite des événements. Vous allez voir par vous-même.
-On aime bien le secret par ici…, remarqua Bill.
-En effet, monsieur.
Les conversations avaient cessé. On ne percevait, de temps à autres, qu’un mot chuchoté, un
toussotement nerveux ou le bruit cristallin d’un couteau heurtant un verre. Le silence se fit pesant.
Les secondes s’étiraient lentement. Au bout d’une minute, Bill manifesta son impatience:
-Elle veut à tout prix nous faire ch…
Mon compagnon fut interrompu par l’éclat subit des projecteurs installés au plafond: ils
éclairaient les deux squelettes géants se balançant au-dessus des convives restés dans l’obscurité.
Lentement, les rayons lumineux se déplacèrent pour se concentrer sur un point précis au fond de la salle;
ils éclairèrent une sorte de scène que nous n’avions pas encore remarquée jusque-là.
Et, en son milieu, se dressait Vanity Raise. Une grande cape d’un blanc immaculé l’enveloppait
entièrement. Elle incarnait la reine de l’effroi.
**

20
Cette blancheur me mettait mal à l’aise. Elle se détachait sur le noir qui dominait, y compris
dans le public habillé de sombre.
Un ventilateur invisible faisait flotter légèrement le long manteau qui prenait des allures de
linceul.
Le temps était comme suspendu, Vanity se tenait là, immobile, baignant au sein d’une lumière
qui prenait toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Des murmures, étonnés et approbateurs, avaient accueilli
l’apparition de la femme. Ça et là, quelques mots fusèrent encore.
Vanity leva les bras en les écartant. Par son geste, elle réclamait un silence total… et elle l’obtint
dans la seconde. Tout le monde se tut en pleine fascination, attendant qu’elle prenne la parole.
-Amis! commença-t-elle d’une voix qui n’avait nul besoin de micro. Une semaine de plus vient
de s’écouler et voilà un nouveau vendredi! Comme vous le savez, c’est dans cette ville qui renaît enfin, le
jour de tous les délices, de tous les maléfices… Spécialement ici, au Restaurant des Horreurs.
«Je voudrais également vous signaler qu’à partir de cet instant personne ne pourra plus quitter le
bateau. Vous avez choisi en toute liberté de monter à bord; alors, quoi qu’il arrive, vous resterez ici.
Jusqu’à présent, vous avez simplement frôlé l’horreur. Désormais, vous allez la vivre.»
«La magie est éternelle, tout comme l’abomination et l’épouvante. Et ceux qui sont à leur origine
existent dans un repli du temps où personne ne parviendra à les pourchasser et les détruire. De leur côté,
ils nous observent, ils savent tout ce que nous faisons, et ils nous réclament des victimes…»
Je n’aimais pas du tout la tournure que prenait sa harangue. Bill non plus. Je le remarquai à son
air, malgré l’obscurité entourant son visage. Il se mit à secouer la tête, alors que je lançai un œil au
barman statufié derrière son bar, pris sous le charme de la voix chaude et des gestes hypnotiques de sa
patronne. Ses lèvres s’entrouvraient sur un sourire qui allait en s’élargissant, ses yeux lançaient des éclairs
qui me faisaient froid dans le dos.
Par un toussotement discret, j’attirai l’attention de Bill qui se tourna vers moi.
-Ça ne me plaît pas du tout, souffla-t-il.
-Comme tu dis!
-Crois-tu vraiment que tout le monde est bloqué ici?
-Aucune idée.
-Elle aurait transformé la péniche en prison…?
-Ça m’en a l’impression.
Bill tapota la poche où il avait son arme. Par mesure de précaution, il s’était muni de son pistolet
d’or. Notre chuchotement avait attiré l’attention du serveur qui nous foudroya du regard; nous décidâmes
de l’ignorer.
Vanity en arrivait à la fin de sa péroraison:
-Voilà, mes amis, je vous ai tout dit. Vous avez décidé de monter à bord, il ne vous reste plusqu’à
attendre et à participer à ce qui va suivre…
Elle se tut et s’inclina avec grâce. Puis, elle se releva et ajouta une dernière phrase:
-Je vous souhaite à tous beaucoup de plaisir, de l’effroi, un zeste de chair de poule et, surtout,
j’espère que vous survivrez aux heures qui viennent.
Un rire éclatant s’échappa de sa gorge; elle rejeta la tête en arrière et les projecteurs s’éteignirent.
-Il n’y en a plus d’un qui va se demander ce qu’il est venu faire dans cette galère…, grommela
Bill.
-Oui, il y a des steaks Dracula qui vont leur rester en travers de la gorge!
En règle générale, après un discours, l’assistance applaudit. Ce ne fut pas le cas ici. Pétrifiés, les
convives, vissés à leurs sièges, s’efforçaient de découvrir la signification de ce qu’ils venaient d’entendre.
Plus d’un aurait souhaite se trouver à cent lieues de ce maudit bateau.
Au moment où j’allumai ma cigarette, la lumière revint. Ce fut un soulagement général, comme
lorsque le pilote d’un Boeing archiplein en difficulté réussit enfin à se poser sur la piste. La tension baissa,
les gens recommencèrent à parler, à voix basse toutefois.
Le serveur ressurgit tel un diable hors d’une boîte:
-Ces messieurs désirent-ils boire un verre ou manger un morceau?
-Les cuisines fonctionnent encore?
-Pour les steaks, ça continue.
-Ah oui! s’exclama Bill. Et toujours super-saignants?
Les dents blanches du Noir s’écartèrent en un large sourire et il répondit avec gourmandise:
-Bleus même, si vous voulez, monsieur. Je connais des clients qui raffolent tellement de notre
viande qu’ils la préfèrent crue.
-De quoi choper un ver solitaire!

21
Le barman gloussa.
Bill réclama un verre d’eau et j’en fis autant.
Nous fûmes servis prestement et nous nous apprêtions à boire quand une voix rauque et
moqueuse s’éleva derrière nous:
-Alors, on ne supporte plus l’alcool?
Vanity qui s’était approché en silence se plaça entre nous et posa ses mains sur nos épaules,
comme si nous étions les meilleurs ami du monde.
-Nous préférons rester sobres, répondit Bille en hochant la tête avec gravité. Votre discours nous
a impressionnés, je vous assure.
-Oui, j’avoue qu’il a toujours un franc succès.
-Et vous croyez à ce que vous dites?
-Vous non? sursauta Vanity Raise.
À mon tour, je pris la parole:
-Je ne sais pas au juste. Ce à quoi nous avons assisté n’est pas de la magie. C’est du cinéma.
-Vous croyez? m’agressa-t-elle tout en me foudroyant du regard.
Quoique j’eusse l’impression d’être transpercé de part en part, je ne baissai pas les yeux.
-Je le pense.
-Méfiez-vous, John, vous faites erreur. La magie existe depuis la création du monde. Et pas
uniquement à cet endroit, sur les autres planètes également.
-Peut-être…
-Et quand ça? demanda Bill. La semaine dernière?
-Cessez de vous gausser. Tout un chacun peut voyager dans les planètes lointaines. En rêve au
début. Avec son corps astral, par la suite, en pénétrant dans les spères de l’infini. Il suffit d’être initié,
messieurs.
-Et vous l’êtes?
-Bien entendu, murmura-t-elle. J’ai plus de pouvoirs que vous ne pouvez imaginer. Les planètes?
J’en ai visité à plusieurs reprises. L’une d’elles en particulier…
-Laquelle?
-C’est un secret, répondit-elle. Peut-être y ferez-vous un tour cette nuit encore.
-Ça m’étonnerait puisque les portes sont fermées à clé! Soit dit en passant, c’est interdit. Si un
incendie éclatait…
-Aurais-je dit que les portes étaient fermées, John?
-Pas directement.
-Elles ne le sont pas.
-Donc, n’importe qui peut se lever et s’en aller?
-Bien entendu. Vous pouvez essayer.
-Peut-être voudrais-je…, repris-je avec un sourire. Je veux dire, pourrais-je visiter vos cuisines?
-Vous êtes de l’Inspection sanitaire?
-Pas du tout. Disons que je suis attiré par tout ce qui touche aux plaisirs de la table, il est donc
tout à fait normal que je m’intéresse à l’endroit où s’élaborent les plats. J’aimerais percer les mystères du
pot-au-feu Frankenstein…
-D’accord, John! Je vous conduirai tous les deux plus tard aux cuisines. Vous pourrez fureter
autant que vous voudrez. Sur ce bateau, il n’y a plus de secrets!
-Vous vous trompez, Vanity.
-Alors vous en savez plus que moi.
-Il ne s’agit pas de ça. Ce que j’ignore toujours, c’est le nom de la planète dont vous avez parlé.
-Est-ce tellement important?
-Pas vraiment. Je voudrais simplement savoir si mes suppositions sont bonnes.
Je décidai de maintenir la femme sur des charbons ardents.
-S’agit-il de Mars? repris-je.
-Allons, messieurs! gloussa-t-elle. J’espérais de vous une imagination plus fertile. Mars! Avec ses
petits bonshommes verts, n’est-ca pas?
-Vénus? tenta Bill avec une petite grimace. À toi de jouer, John?
-Merci. Il ne me reste donc qu’une solution: la planète des Magiciens!
Vanity encaissa le coup; ses mains glissèrent de nos épaules alors qu’elle faisait un pas en arrière.
Ses yeux bleus lançaient des éclairs jaunes.
-Pou… pourquoi justement cette planète? demanda-t-elle.
Je haussai les épaules avec nonchalance et déclarai d’une voix posée:

22
-Ça m’est venu comme ça. J’en avais entendu parler.
-Tu y as été, n’est-ce pas? siffla-t-elle.
-Possible. Nous rêvons beaucoup.
-Qui es-tu? Qui êtes-vous?
-Des clients, ma chère Vanity. De simples clients qui aiment à rêver et qui entreprennent des
voyages dans des planètes lointaines dans leurs songes. Nous sommes donc bien tombés ici.
-Que savez-vous encore?
Je secouai la tête et répondis:
-Nous n’allons pas nous lancer dans de grandes énumérations. L’Atlantide n’est plus.
-Oui, répéta-t-elle, l’Atlantide n’est plus.
Verre levé, je la saluai et ajoutai:
-Tout comme le temps des goules, Vanity.
Elle nous quitta en hâte et se faufila entre les tables.
-Tu ne l’as pas loupée! me félicita Bill, réjoui.
-J’espère bien, expliquai-je en vidant mon verre. Il fallait lui faire perdre son assurance pour voir
comment elle va réagir dans les heures à venir. En citant la planète des Magiciens, j’ai mis dans le mille.
Souviens-toi. Ton pistolet d’or en vient; les goules en sont originaires et j’en ai vu une sur la péniche. Les
pièces du puzzle commencent à s’assembler.
-Tu as raison.
Jetant un œil à ma montre, je m’impatientai:
-Si seulement je savais ce que fout Suko!
-Tu ne lui a pas dit de nous rejoindre au restaurant?
-Non, il devait rester en arrière-garde.
-Ben alors…
Je tapotai ma poitrine, là où se trouvait mon talkie-walkie.
-Il aurait pu tout de même signaler sa présence.
-Essaie de l’appeler.
-On se ferait remarquer. Nous sommes à coup sûr sous surveillance.
-Très bien, mon vieux. Allons-nous asseoir sur nos sièges en os.
-Est-ce bien nécessaire? pleurnichai-je.
-Tu ne voudrais pas contrarier inutilement cette chère Vanity?
-D’accord, avance!
Nous prîmes nos verres et rejoignîmes notre table. Les gens avait repris leurs conversations. Elles
n’avaient qu’un seul et unique sujet: les heures à venir.
La chair de poule, les frissons, l’horreur, la terreur…, voilà ce qu’ils attendaient. Les
commentaires allaient bon train; quelqu’un parla même de fin du monde. Aucun rire en venait troubler le
brouhaha des voix. Tous étaient dans l’attente des événements annoncés.
Vanity Raise n’était plus visible. Elle devait s’être retirée dans une arrière-salle pour diriger les
opérations, sans être remarquée.
-Elle nous a percés à jour, me chuchota Bill.
-Ce qui veut dire…?
-Elle sait qui tu es?
-Ce n’est pas sûr. De toute façon, je me garderai bien de me présenter!
Nous étions devenus le point de mire des hôtes de la péniche qui ne pouvaient que constater que
nous n’étions pas des leurs. Nous étions les seuls à n’avoir pas dîner et, surtout, nous buvions de l’eau. Si
encore nous avions avalé notre cocktail de l’Enfer…! Pas étonnant que les clients nous trouvaient
bizarres. Leur ébahissement m’amusait et je ne me souciais guère des remarques que nous provoquions.
Un homme nous apostropha:
-Alors, l’appétit, ça ne va pas?
-Non!
-On peut savoir pourquoi?
Bill lâcha sèchement sa réponse:
-Parce que nous savons ce qui se cache derrière les noms ronflants des plats!
L’individu qui avait posé les questions pris cette réplique pour une boutade et se mit à rire
bruyamment, avant de vider dans son gosier ce qui restait au fond de son verre.
Notre table avait une position stratégique. D’où nous étions, nous avions une vue d’ensemble du
restaurant. Nous pouvions contrôler l’ensemble de la clientèle.
La soirée avançait et, peu à peu, le discours de Vanity Raise prenait moins d’importance; la

23
tension du début avait totalement disparu. On commençait à penser à d’autres choses.
Nos voisins les plus proches étaient une femme et un homme. Elle avait la trentaine
resplendissante; ses cheveux d’un blond vénitien, retenus par une barrette, lui tombaient sur les épaules.
Sa féminité était mise en valeur par une tenue rappelant celle de Marlene Dietrich dans L’Ange bleu.
Son compagnon devait avoir presque le double de son âge. Son bouc blanc était soigné, tout
comme sa chevelure de la même couleur. Il contemplait la jeune femme à travers ses lunettes. Par
moments, le visage de l’homme se crispait. Sans doute à cause de sa position malcommode sur le cercueil
qui lui servait de siège. Il portait un costume sombre.
-Tu ne manges pas, Jessica?
La rousse considérait son steak avec scpticisme:
-Non, je n’ai pas faim.
-Il y a deux semaines…
-…C’était il y a deux semaines. Aujourd’hui, je ne suis pas en forme. On dirait que quelque
chose a changé.
-Je ne trouve pas.
-Si, affirma-t-elle en plongeant sa fourchette dans la viande.
-Qu’est-ce qui est différent?
-Je ne pourrais pas le dire exactement. Tout, je crois.
Elle passa une main fine où étincelait un brillant, dans sa chevelure flamboyante qui mettait en
valeur la blancheur laiteuse de son visage très légèrement maquillé.
-As-tu peur, Jessica?
L’homme avait baissé la voix pour poser sa question; elle nous parvint tout de même.
-C’est possible.
-De Vanity?
-Pas uniquement. Son discours m’a rendue nerveuse. Ne nous a-t-elle pas prévenus que nous ne
pourrions pas sortir d’ici, que nous étions enfermés?
-Du bluff!
Jessica battit des cils.
-Tu en es sûr?
-J’en suis persuadé!
-Très bien, souffla-t-elle en souriant. Je te conseille donc de te lever, d’aller à la porte et de
vérifier…
L’homme agita le menton.
-Pas question! Je ne tiens pas à me ridiculiser. J’irai à une condition: que tu m’accompagnes.
-Ce n’est pas possible. On pourrait croire que nous tentons de filer sans payer.
Je fis un clin d’œil à Bill et me levai:
-Et si nous y allions ensemble?
Mon intervention surprit la rousse et son chevalier servant. Puis elle se mit à rire et s’adressa à
l’homme:
-Fred, quelqu’un se propose pour tenter l’expérience avec toi! À ta place, je ne laisserais pas
passer cette chance.
-Vous voudrez bien m’excuser; le hasard m’a fait entendre votre conversation. Si vous le désirez,
je vous accompagnerai, monsieur.
Fred se lissa la barbe.
-Je ne sais pas… N’aurons-nous pas l’air ridicule?
-Personne ne saura ce que nous faisons. Les toilettes sont d’ailleurs dans la même direction…
-C’est vrai, Fred. Alors vas-y.
-Bon, d’accord.
Il se leva et jeta un œil inquiet sur les gens des autres tables qui nous observaient.
-Ne vous préoccupez pas du qu’en-dira-t-on, Fred. À propos je m’appelle John.
-Enchanté, lâcha-t-il, l’air toujours préoccupé. Vous venez pour la première fois.
-Oui.
-Nous non.
-Vous ne pouvez-pas vous empêcher de revenir, n’est-ce pas?
-C’est Jessica qui y tient.
Nous étions arrivés au rideau que j’écartai. Personne ne nous en empêcha. La fille du vestiaire ne
leva même pas les yeux de son magazine quand nous passâmes devant elle. Pourtant, au haut de l’escalier,
ils étaient là.

24
Le maître d’hotel et le portier. Ils étaient plantés là comme des statues de pierre et ne firent
même pas un geste pour s’écarter de notre chemin. Fred s’en inquiéta; je tentai de le rassurer:
-Ils ne nous ont pas encore mordus.
-J’aimerais avoir votre humour.
Le chauve aux boucles d’oreilles à tête de mort ricanait; la salive faisait toujours briller ses
lèvres. Il nous dévisagea et susurra:
-Alors, on veut nous quitter?
-Nous voulons prendre un peu l’air, répondis-je.
-Comme c’est dommage.
-Pourquoi?
-Vous allez manquer le clou de la soirée. Je ne puis que vous conseiller de rester.
-Nous reviendrons.
Le crâne rasé s’inclina; l’homme s’écarta pour nous laisser passer.
-Puique vous y tenez… Allez-y!
Fred hocha la tête, remercia même. Nous passâmes entre les deux employés, sans que je perde de
vue le chauve.
Ses lèvres humides qui grimaçaient ne me plaisaient guère. En outre, il se dégageait de lui une
odeur nauséabonde, une odeur d’égout.
La porte était fermée, mais pas à clé. Nous l’ouvrîmes et fûmes accueillis par l’air froid et par la
bruine.
Au-dessus de nous, le crâne était toujours éclairé. Fred, à côté de moi, se mit à grelotter. Il
clignait des yeux à cause de la pluie qui nous fouettait le visage.
-Et maintenant? demandai-je.
-Rien.
-Satisfait?
-Si on veut.
-Vous voulez débarquer?
-Vous plaisantez, John. Jessica m’attend. C’est impossible.
-En effet. Vous auriez dû l’emmener avec vous.
Fred fixait la rive, désemparé.
-Je n’en ai pas eu le courage. Le discours de cette femme m’a bouleversé. C’était dément. Je ne
sais pas comment vous expliquer, j’avais le sentiment que…
Il haussa les épaules et se tut.
-Je comprends. Et comment était-ce lors ce votre visite précédente?
Avant de répondre, Fred examina les alentours, à croire qu’il voulait éviter des oreilles
indiscrètes.
-Comment c’était? Je ne saurais dire exactement… C’était différent en tout cas… même si rien
n’a changé.
-Différent? C’est-à-dire…?
-Ce n’est pas facile à décrire, ce que je ressens. J’ai l’impression d’étouffer, une sorte d’angoisse
me paralyse, sans que je sache pourquoi.
Il se racla la gorge.
-Vous ne pouvez pas être plus clair? insistai-je.
Toute son attention semblait se porter sur la pluie.
-Non. J’aimerais retourner, j’ai froid.
-Très bien. Venez!
Lorsque j’ouvris la porte, les deux gaillards étaient toujours là, souriant d’un air moqueur.
-Alors, fit le chauve qui puait, un peu humide le pont, non?
-En effet.
-Restez donc parmi nous. C’est une nuit particulière que vous allez vivre.
-Mais encore?
Les lunettes étincelèrent et les yeux, derrière les verres, parurent s’agrandir.
-Je regrette vivement de ne pas pouvoir vous répondre. Ça me couterait mon boulot. Vanity Raise
ne me le pardonnerait pas.
-Ah bon?
-Parfaitement! affirma-t-il en hochant de la tête avec vigueur. Motus et bouche cousue…, sinon la
porte!
-Eh bien tant pis…

25
-Et ça commence quand? voulut savoir Fred.
Ce fut le maître d’hotel qui répondit cette fois-ci:
-Personne ne le sait. Peut-être avez-vous même manquer le début. À votre place, je me
dépêcherais de redescendre.
C’est ce que nous fîmes. Je n’en étais pas rassuré pour autant; j’avais le sentiment que les deux
hommes voulaient me cacher quelque chose. Ils n’étaient pas les seuls: le reste du personnel, à coup sûr,
agissait de la même manière. Les clients eux, devaient jouer le jeu. Qu’ils le veuillent ou non.
Au milieu de l’escalier, Fred me souffla à mi-voix:
-Voilà, maintenant nous savons.
-Nous savons quoi?
-Qu’il ne s’agit pas d’un spectacle. Je vais rassurer Jessica et la convaincre qu’elle n’a rien à
craindre.
-Est-ce votre femme?
-Non…, malheureusement. Je lui propose le mariage depuis des années. Rien à faire! Elle tient à
son indépendance. (Il haussa les épaules, désabusé.) Et vous, êtes-vous marié?
-Non.
-Je ne veux pas être indiscret. Votre compagnon et vous… heu… vous…
Il s’embrouilla dans ses phrases et se mit à rougir. Amusé, je le rassurai:
-Oh non, nous ne sommes pas le couple de l’année! Bill est marié depuis des années, il adore sa
femme et ils ont un fils. Nous sommes amis depuis nos années d’études.
-Je comprends. Veuillez m’excusez. Alors, ce soir, vous sortez en célibataires?
-C’est à peu près ça.
Entrouvrant le rideau, nous entrâmes dans la salle et fronçâmes les narines. Nous retrouvions,
bien sûr, l’atmosphère lourde du restaurant, mêlant les senteurs de fumée de tabac et les parfums capiteux
des femmes. Ce qui nous frappa, ce fut un âcre relent que nous n’arrivions pas à définir. Nous nous
dévisageâmes et Fred, inquiet, balbutia:
-Vous sentez cette drôle d’odeur, John?
-Impossible de l’ignorer.
-Cela sent la pourriture…
-Venez, ne laissons pas votre compagne seule plus longtemps.
Jessica était en pleine conversation avec Bill Conolly et riait de bon cœur. La tête renversée en
arrière, elle ne faisait même pas attention aux anges menaçants qui planaient accrochés au plafond, au-
dessus d’elle.
-Je suis heureux de constater que tu recommences à t’amuser, Jessica, remarqua Fred.
Elle pencha la tête en avant et la secoua.
-Bill est adorable! Il connaît des blagues… je ne te dis que ça!
-J’espère qu’elles étaient convenables, intervins-je.
-Enfin, protesta Bill, tu me connais!
-Justement.
-Comment c’était dehors?
-Froid.
-Donc, personne ne vous a empêchés de sortir?
-Non. Malheureusement, nous n’avons fait que quelques pas sur le pont; il pleuvait un peu trop à
mon goût.
Jessica contempla son assiette où trônait son steak Dracula intact. La fourchette y était toujours
fichée. Rien d’anormal. Pourtant, tout changea quand la fourchette se mit à vibrer.
Le visage de Jessica devint encore plus pâle. Les yeux grands ouverts et incrédules, elle était
incapable de se détourner du morceau de viande. Ses mains se plaquèrent sur sa bouche pour retenir son
dégoût et, peut-être, un cri.
Le steak changeait d’aspect. Il perdait peu à peu sa couleur rouge pour devenir d’un brun
profond. Ce n’était plus la viande elle-même qui remuait, mais le grouillement d’asticots qui l’avait
submergée.
**
C’était proprement parler répugnant. J’étais moi aussi écoeuré et dus déglutir à plusieurs
reprises. Paralysée, Jessica réussit à la fin à balbutier:
-S’il… s’il vous plaît. Retirez ça… Je… je n’en peux plus.
Fred n’était pas plus à son aise. Pétrifié, il était incapable de détacher son regard de l’assiette de
sa compagne. La fourchette n’était plus retenue, elle bascula d’un coup dans la masse grouillante.

26
-Bon appétit! lâcha Bill avec sarcasme.
Je me penchai et m’emparai de l’assiette. Il valait mieux ne pas être trop sensible: il y avait de
quoi vous retourner l’estomac.
Qu’en faire?
Je hélai un garçon. Il m’ignora; ce fut le maître d’hôtel qui vint. Les têtes de mort s’agitaient à
ses lobes d’oreille.
-Que puis-je pour vous, monsieur?
-Vous, attaquai-je en lui désignant l’assiette, vous mangeriez cette viande?
Il observa avec la plus grande attention les vers vivaces et voraces. Après avoir ravalé sa salive, il
réussit à étirer ses lèvres en une sorte de sourire.
-Non, je ne crois pas.
-Nous non plus! Alors remportez ça, et au trot!
Il prit l’assiette et se confondit en excuses:
-La viande était fraîche, mais vous savez ce que c’est… Et puis, la patronne a parlé de certaines
surprises.
-On se passerait de ce genre de surprises.
-Je vous comprends fort bien. Je vais me renseigner à la cuisine et demander qu’on vérifie.
-Ah, parce qu’il y a même une cuisine? s’étonna ironiquement Bill.
-Bien sûr! Qu’est-ce que vous croyez?
-Et où ça?
-Ici, dans la péniche.
-Et on peut visiter?
Il fit volte-face et s’éloigna sans avoir répondu. Je me détourna pour m’intéresser à la table d’à
côté: Jessica, effondrée sur sa chaise en ossements, se tordait les mains. Fred, énervé, déclara:
-C’est la dernière fois que nous venons dans ce bouge! La plaisanterie a ses limites, vous ne
trouvez pas?
Nous ne pouvions que l’approuver. Bill remarqua:
-À mon avis, ce qui vient de se passez est bien anodin; les surprises à venir risquent d’être encore
plus désagréables.
-Ça ne peut pas être pire que ça! estima Fred.
Je m’abstins de répondre. Je ne tenais pas à leur faire subir un choc.
Jessica tendit une main hésitante vers sa flûte de champagne. Son autre verre était encore à
moitié plein de vin rouge; elle préféra l’ignorer: sans doute sa couleur lui évoquait-elle celle du sang. Elle
avala goulûment une rasade de champagne.
Quelque part au fond de la salle un homme éclata de rire, puis il se leva en vacillant et, après
avoir brandi son verre, se mit à haranguer ceux qui l’entouraient:
-Amis! Portons un toast à ce restaurant et à son extraordinaire patronne, Vanity Raise! Je crois
qu’elle le mérite, non?
Il attendit que la majorité des clients se mettent à applaudir. Certains préférèrent s’abstenir; Bill,
Jessica et moi, nous étions de ceux-ci. Fred, lui, battit des mains, sans grand enthousiasme.
-Alors les amis! À Vanity et au Restaurant des Horreurs!
Ceux qui tenaient un verre le levèrent en s’époumonant.
Bill, Jessica et moi, nous nous contentâmes d’assister en silence au chahut. Fred, toujours assis
sur son cercueil, manifestait pour sa part un désarroi grandissant. Et lui-même grandissait, tout en étant
agité de soubresauts.
Le pauvre n’y pouvait rien! C’était une poussée venue de l’intérieur de la bière qui le soulevait.
L’espace entre le couvercle et le cercueil augmentait et, finalement, je réussis à découvrir ce qui
bougeait à l’intérieur. Un bras démesuré et visqueux. Il ne pouvait appartenir qu’à une goule.
**
Suko était aux anges: jamais il n’aurait cru que la lourde cloison céderait avec une telle facilité.
Mais il allait très vite déchanter: il avait espéré trouver des êtres vivants derrière le panneau et il ne
rencontrait que l’obscurité.
Toutefois, comme il s’agissait d’une réserve, l’endroit n’était pas vide. Suko ne tenait pas à être
surpris; avant d’entrer, il tint son Beretta prêt et éclaira les lieux de sa lampe de poche. Il soupira de
soulagement: il y avait là des cartons de conserves de légumes, des cageots de fruits et des caisses de
bouteilles de vin.
Sa curiosité se réveilla quand le rayon lumineux se refléta sur la peinture de deux portes
métalliques. Il choisit de s’occuper d’abord de celle de gauche, fermée par un levier. Le lourd battant était

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à peine ouvert qu’un souffle glacial vint lui fouetter le visage.
Frissonnant, il comprit qu’il s’agissait d’une chambre froide où devaient être entreposées les
denrées périssables. Ce n’était certes pas là qu’il découvrirait des gens. Les murs étaient couverts de givre;
au plafond, circulaient les tuyaux frigorifiques. De grands quartiers de viande pendaient à des crochets.
Certains avaient des formes bizarres qui faisaient naître des pensées que Suko s’efforçait de chasser
aussitôt.
Il referma le battant et se dit que l’autre porte devait être celle de la cuisine. Suko, rompu à tous
les dangers, eut cependant l’impression que le battant métallique allait le faire pénétrer au cœur de son
propre caveau funèbre.
Le levier était froid; le Chinois l’abaissa avec lenteur, puis poussa la porte.
Par la mince fente, une pâle lueur tomba sur ses pieds.
L’inspecteur resta immobile, l’oreille tendue. Ce qui lui parvint fut un frôlement qu’il ne réussit
pas à identifier. Au bout de quelques secondes, il se décida et jeta un œil à l’intérieur.
Il ne s’était pas trompé: c’était bien une cuisine. Une cuisine vide pourtant.
Bien entendu, le mobilier et les ustensiles étaient à leur place, mais il manquait le chef et toute
son équipe.
L’inspecteur ne voulut pas repartir sans avoir effectué une fouille complète du local. Il entra et
referma la porte derrière lui.
La pièce était vaste, et il y faisait chaud. Les plaques des founeaux n’étaient pas encore refroidies
et un reste d’odeurs de cuisine flottait dans l’air.
Les lieux étaient fort bien aménagés. D’un côté, les fourneaux, électriques et au gaz, et les tables
de travail; de l’autre, les énormes lave-vaisselle. Dans deux coins, à hauteur de plafond, il y avait des
ventilateurs derrière des grilles; ils étaient à l’arrêt et semblaient bien fatigués.
Le sol était recouvert d’un carrelage blanc qui ne paraissait pas très net. Suko remarqua des
empreintes de pas et d’autres traces près des fourneaux.
Il se pencha pour les observer de plus près. C’étaient des traînées gluantes qui durcissaient déjà
en surface et dégageaient une puanteur qu’il reconnut. Pour lui, il n’y avait plus aucun doute: seuls les
cadavres pourrissants empestaient ainsi… Ou alors les goules!
Il se redressa d’un bond. Des goules dans une cuisine! Des goules préparant des plats! De quoi
couper l’appétit à l’ogre le plus vorace! Retenant sa respiration, il continua ses recherches et tomba sur
une autre porte sur le côté; elle devait mener à la chambre froide.
Était-ce le repaire des goules?
À pas lents, il poursuivit sa marche en se disant qu’il devait également y avoir un passage vers le
restaurant: les garçons n’allaient pas en effectuer tout le tour. Il devait y avoir au moins un passe-plats.
L’inspecteur émit un faible gloussement: il venait de le découvrir sur le mur de droite. Un guichet
de grandes dimensions, fermé par un panneau coulissant.
Suko s’approcha et saisit la poignée située sur la partie inférieure. Il tira vers le haut; le panneau
glissa sans faire de bruit, découvrant la pièce attenante, pareillement vide. De l’autre côté, devant le passe-
plat, une table était chargée de vaisselle sale. Le carrelage jaune luisait doucement.
Où était le personnel?
L’inspecteur laissa le panneau levé et se retourna. Il n’arrivait pas à se défaire de l’impression
gênante d’être observé. Il ne s’était pas trompé! Par où le gars était entré, il n’aurait su le dire. Peut-être
venait-il de la réserve? En tout cas, il n’était pas loin de la porte. Son costume sombre indiquait qu’il ne
faisait pas partie des cuisiniers. Il portait également une chemise blanche, d’épaisses lunettes et des têtes
de mort miniatures en guise de boucles d’oreilles.
Suko n’avait jamais vu l’individu auparavant et celui-ci ne connaissait pas plus le policier.
Le Chinois prit les devants et demanda d’une voix autoritaire:
-Qui êtes-vous?
-Mon nom est Landru.
-Comme c’est charmant! Et que faites-vous ici?
Landru passa la langue sur ses lèvres. Quand il les entrouvit, un filet de bave les reliait,
étincelant à la lumière des néons du plafond.
-Ce serait plutôt à moi de poser des questions. Je suis le maître d’hôtel et je fais ma tournée
d’inspection.
-Il n’y a plus rien à voir ici. Vos cuisiniers se sont fait la paire.
-Leur service est terminé.
-Ah bon! Et ils ont quitté le bateau?
Landru ne répondit pas. Il aurait bien voulu savoir à qui il avait affaire.

28
-Et vous, qui êtes-vous?
-Un client qui s’est perdu, expliqua Suko.
-Un client, répéta l’homme d’une voix qui ne disait rien de bon au Chinois. Ce qui est curieux,
c’est que je ne vous ai pas vu dans la salle.
-Faudrait changer vos verres de lunettes…
-Arrêtez vos salades! Je vais vous dire comment je vois la situation.
-Faites, je vous prie.
-Vous n’êtes pas un client. Vous êtes quasiment un passager clandestin.
-Quasiment?
-Oui.
-Donc je peux repartir.
Landru ricana et cracha. Il avait croisé ses doigts qui évoquaient des boudins. Son visage était
agité de tremblements et il semblait se modifier peu à peu. Suko avait l’impression de voir une masse
pâteuse en train d’être malaxée.
Les goules étaient constituées d’une sorte de gélatine et leur aspect extérieur n’était que
maquillage.
Suko eut envie d’en finir: saisir son arme, tirer et voir comment la balle d’argent bénite allait
anéantir le monstre.
Il aurait dû agir ainsi. Hélas, un dernier doute subsistait en lui et il ne prit pas son Beretta et ne
tenta rien.
Le maître d’hôtel n’adressa plus la parole à l’inspecteur; il lui tourna le dos et s’en alla.
-Hé! Où allez-vous?
Landru ne daigna pas répondre; il traversa la cuisine de son pas chaloupé.
Le policier n’aimait pas qu’on se moque de lui: il suivit Landru. Il ne fut pas assez rapide,
l’individu avait déjà atteint une porte qui était ouverte.
Suko crut que c’était la chambre froide; pourtant, il ne ressentit pas l’air glacé qui aurait dû en
sortir. Il s’agissait en fait d’un réduit où l’on conservait des légumes secs, du sel et de la farine dans des
sacs. Sur le pas de la porte, Suko adressa une nouvelle fois la parole à Landru qui se retourna.
Son visage était tordu par un sourire haineux. La lampe qui l’éclairait lui donnait une couleur
jaunâtre sur laquelle se détachaient les grosses lèvres semblables à des cervelas.
-Casse-toi! souffla Landru. Ça vaut mieux!
-Je ne crois pas, répondit Suko, prêt à utiliser son fouet à démons.
Il posa la main sur la poignée. Il n’eut pas le temps de brandir son arme, Landru sauta sur lui.
On aurait dit un gros ballon de caoutchouc bondissant dans sa direction. Sa gueule béante
ressemblait à un gouffre et, déjà, y poussaient ses dents pointues…
C’était bien une goule!
Le choc fut terrible. Suko lâcha son fouet pour avoir les mains libres; ses manchettes assenées sur
l’énorme cou à droite et à gauche n’eurent aucun effet. Le tranchant de ses mains s’enfonçait dans la
masse, sans que Landru en soit le moins du monde incommodé.
Le monstre immobilisa l’inspecteur d’une main; de l’autre, il recherchait les yeux de son
adversaire afin d’y plonger les doigts.
Suko eut juste le temps de baisser la tête; la main glissa sur son front et ses cheveux. Le genou
qu’il envoya en avant se perdit dans la masse gélatineuse. Un horrible bruit de déglutition lui parvint, au
moment précis où la goule le précipitait sur le sol.
Dérapant sur une traînée glaireuse laissée par le monstre, il ne réussit pas à se retenir; l’arrière
de son crâne heurta violemment le carrelage. Il vit trente-six chandelles et se sentit emporté par une
vague.
Luttant contre l’évanouissement, il essaya de se saisir de son Beretta; trop tard; la masse
visqueuse de la goule s’apesantissait sur lui, lui interdisant tout mouvement. Des yeux froids et sans pitié
le transperçait.
Suko était bel et bien tombé dans le piège. L’air glacial qui le frappait lui indiquait que la porte
de la chambre venait de s’ouvrir. Et ce n’était pas Landru qui en était la cause…
L’inspecteur se traita d’imbécile: les cuisiniers qu’il cherchait en vain s’étaient tout simplement
cachés dans la pièce frigorifique. À présent, ils en ressortaient…
Si leur tenue était encore celle qu’ils utilisaient dans leur travail, leur visage ne pouvait pas
dissimuler leur véritable nature. On aurait dit des masques de caoutchouc en train de fondre; leurs traits se
déformaient et se recouvraient de mucosités jaunâtres. Ça et là, il y poussait des tentacules
perpétuellement en mouvement.

29
Le contraste entre les vêtements et les corps hideux et difformes qu’ils contenaient à grand-peine,
aurait peut-être pu prêter à rire, s’il n’avait pas révélé en même temps la tragique situation. Celle de Suko,
ainsi que celle de tous les occupants de la péniche.
L’inspecteur en avait la chair de poule. Sa peur augmenta quand il distingua les instruments que
les goules serraient dans leurs pinces odieuses.
Couteaux de boucher et hachoirs s’approchaient de lui en étincelant.
**
Fred n’en menait pas large; cramponné à son couvercle, il était soulevé en l’air comme une
marionnette. Le visage gris de terreur, il me jeta une interrogation muette de ses yeux exorbités: Qu’est-ce
que c’est?
J’étais le seul à pouvoir surveiller ce qui se passait. Bill et Jessica, de leurs places, ne pouvaient
pas apercevoir le cercueil; ils constataient uniquement que l’infortuné s’élevait contre son gré.
Ma main droite disparut sous mon veston à la recherche de mon poignard dans son étui.
-Ne vous énervez pas, Fred! chuchotai-je. À présent, allez-y. Levez-vous!
Il parut n’avoir pas entendu; il continuait à monter en se maintenant du mieux qu’il pouvait pour
ne pas tomber en arrière en suivant la pente du couvercle.
-Mais lève-toi! lui souffla Jessica.
La voix de sa compagne le tira de son effarement. Il bondit sur ses pieds et, après un temps
d’arrêt d’une seconde, il s’écarta de la bière avec des tremblements.
Je me levai à mon tour, mon poignard d’argent à la main.
Par bonheur, le couvercle relevé empêchait les autres de découvrir la masse hideuse emplissant
l’intérieur du cercueil, une montagne gélatineuse tremblotante où il devenait difficile de distinguer le
visage.
Ce qui lui tenait lieu de tête se souleva légèrement; sans aucune hésitation, je frappai. La lame
s’enfonça dans le tas de glaires. J’entendis le fameux sifflement annonçant l’anéantissement d’un de ces
monstres. Cette fois-ci, il me sembla qu’il s’y était mêlé une sorte de léger cri de détresse. Peu à peu, la
goule se désintégra. Je rabattis vivement le couvercle. Personne n’avait besoin d’assister à la fin de l’être
infernal.
-Vous pouvez vous rasseoir, Fred! lança Bill.
L’homme obéit en somnambule. Il n’avait absolument pas compris ce qui s’était passé et il était,
pour le moment, incapable de nous poser des questions.
Jessica, elle, restait plus lucide et voulait en savoir plus:
-Je crois bien, John, que vous devriez nous donner quelques explications.
-Eh bien voilà. Comme vous l’avez constaté, le cercueil n’était pas vide. Quelqu’un s’était
dissimulé à l’intérieur.
Elle fronça son petit nez et s’exclama:
-Mon Dieu, quelle puanteur! On dirait de la pourriture…
-C’est exactement ça, répondis-je.
Bill ne se manifesta pas. Il contemplait ses mains posées bien à plat sur la table.
-Comment ça…?
-C’était une goule, Jessica…
De ses doigts nerveux, elle rejeta ses cheveux en arrière. Une rougeur subite envahit la pâleur de
ses joues. Elle ravala sa salive et balbutia:
-Quoi?
-Vous savez ce qu’est une goule?
-Une sorte de démon?
-Si on veut. Leur odeur de putréfaction vient du fait qu’ils se terrent en général dans de vieux
cimetières qui sont leurs cachettes préférées.
Un frisson parcourut la jeune femme qui protesta:
-Enfin, ce n’est pas possible! Que feraient ces êtres dans les cimetières? Qu’y chercheraient-ils?
-Des cadavres.
Jessica dut déglutir une nouvelle fois. Ses lèvres se mirent à trembler.
-S’il vous plaît, repris-je, cessez de poser des questions. Contentez-vous de ce que je viens de
vous apprendre. D’accord?
Elle respira à fond et répondit:
-Oui, oui… Et… et c’est un de ces monstres qui se trouvait là?
-En effet.
-Comment est-il parvenu à se cacher dans le cercueil?

30
-C’est ce que nous allons découvrir, ne vous en faites pas!
-Pourquoi vous intéresser à ça?
-Parce que nous ne sommes pas venus ici pour dîner, expliqua Bill. Nous avions d’autres raisons.
-Lesquelles?
-Vous n’aviez pas remarqué que nous n’étions pas des clients comme les autres? s’amusa le
journaliste.
Jessica sursauta:
-Vous voulez dire que vous êtes aussi des démons…?
-Non! la rassura Bill en riant. John Sinclair est policier. Inspecteur principal à Scotland Yard.
Moi, je n’ai pas réussi aussi brillamment. Disons que je suis reporter…
-C’est bien la vérité?
Jessica s’adressait à moi et je hochai affirmativement la tête. Elle se tordait nerveusement les
mains.
-Alors, reprit-elle, Fred et moi, nous avons eu une sacré chance d’être près de vous.
-Vous pouvez le dire!
-Mais que faire maintenant? Et toi, Fred, tu n’as pas une idée? Parle, voyons!
Son compagnon était toujours sous le choc; il transpirait abondamment et utilisait sa serviette
pour essuyer son front. D’une voix morne, il déclara:
-Je n’arrive pas à y croire! Si je m’écoutais, je m’enfuirais.
Jessica secoua la tête avec véhémence et s’en prit à lui:
-Ça te ressemble! On te demande d’étudier le problème, pas de l’éluder!
Sa répartie nous indiqua qui des deux portait la culotte.
-Tu te sens à l’aise ici, nom d’un chien?
-Bien sûr que non!
-Alors filons d’ici tous les deux.
J’appuyai les dires de Jessica:
-Votre amie a raison. Ça n’a aucun sens de vouloir sortir d’ici. Croyez-vous qu’ils vous laisseront
passer? Je crois que nous arrivons à un dénouement… et ça ne me rassure pas!
-Tout à l’heure, nous sommes bien…
-Entre-temps, il est passé pas mal d’eau sous les ponts.
Bill me lança un avertissement:
-John, derrière toi…
Je me retournai. Le portier-fossoyeur venait vers nous: il traversait la salle avec la majesté d’un
héron dominant un ruisseau et traquant le poisson. Bill et moi le tenions à l’œil.
Arrivé entre nos deux tables, il s’immobilisa, s’inclina, les mains derrière le dos. Son sourire
faux et obséquieux déplut à Bill qui l’interpella:
-Que voulez-vous?
Je restai à l’écart, me détournai discrètement et refermai le poing sur ma croix dissimulée sous
ma chemise. À part Bill, personne n’avait rien remarqué.
-Vous voudrez bien m’excuser d’interrompre votre conversation. Mais j’ai entendu que vous
aviez eu affaire à certains problèmes.
-Tiens, tiens?
-Enfin…
-Regardez autour de vous, ironisa Bill qui écarta les bras. Voyez-vous quelque chose de
particulier...?
-Euh… il faut que j’admette que non.
-Comme c’est gentil de votre part. Pourtant, vos informateurs avaient raison. Il s’est de fait passé
quelque chose.
-Et vous vouliez vous plaindre?
-Pas exactement. Disons que nous étions un peu étonnés de constater que le cercueil de ce
monsieur était occupé.
Il sursauta et se figea, droit comme un cierge. Agitant sa tête de déterré, il ne put que bafouiller:
-Quoi? Occupé?
-Oui, il y avait quelqu’un dans ce cercueil.
Bill avait haussé le ton, de manière à être entendu des autres convives. Il fit tressaillir le
fossoyeur qui supplia:
-Je vous en prie, monsieur…
-Je m’appelle Conolly… et vous?

31
-Ferguson.
-Bien, monsieur Ferguson. Je répète donc: quelqu’un s’était caché dans le cercueil de monsieur.
-Impossible. Il serait mort étouffé…
-Un homme, oui, Ferguson… Mais pas une goule. (Bill se leva.) Vous n’ignorez pas ce que sont
les goules?
Ferguson eut un nouveau tressaillement; il passa deux doigts dans son col, comme s’était devenu
trop étroit.
-Les goules… C’est… je crois en avoit entendu parler. Ou lu un truc à ce sujet. Oui… ce sont
des…
-Des créatures infernales! le coupa Bill en quittant la table. Les plus ignobles que nous
connaissions. Des monstres qui se nourrissent de cadavres. Et ça, vous le saviez aussi, Ferguson?
-Taisez-vous, s’il vous plaît! gémit-il en levant les bras. Vous allez affoler les clients!
-Pourriez-vous répéter cette histoire? vint lui demander l’homme qui avait porté le toast.
Expliquez-nous tout ça! Et vite!
-Non, non, il n’y a rien! Ces messieurs-dames sont un peu nerveux.
Pauvre Ferguson! Si quelqu’un était nerveux, c’était bien lui; il tournait la tête à droite et à
gauche, à la recherche de secours. Ni le chauve ni Vanity n’étaient visibles.
Dans l’intervalle, Bill était passé derrière Fred et l’avait fait descendre de son siège macabre.
Ferguson ne s’en rendit compte que lorsque le reporter tendit la main vers le couvercle.
-Regardez, Ferguson!
-N’ouvrez pas ce truc!
-Et pourquoi pas?
D’un coup, Bill arracha le couvercle; Ferguson ne put s’empêcher de plonger son regard dans la
bière.
Il écarquilla les yeux, ouvrit la bouche à se décrocher la mâchoire. Les clients des autres tables
commençaient à s’agiter, se lever et s’assembler à courte distance pour essayer de jeter un œil dans le
cercueil.
-Alors, Ferguson, vous voyez?
Le portier refusait de regarder, il détourna la tête. Bill passa à l’attaque; il saisit Ferguson par le
col et le fond de culotte et, malgré les protestations de l’assistance, il l’amena près de la bière et le força à
baisser la tête.
-Voilà ce qui reste de la goule! siffla Bill.
Ferguson se mit à gémir en découvrant, comme les autres, la couche cristalline qui recouvrait le
fond du cercueil.
La magie de mon poignard d’argent avait réduit à néant la masse gélatineuse et ses excrétions
glaireuses.
-Et alors? intervint la grand gueule qui portait des toasts. Qu’est-ce que ça veut dire? Pourquoi
nous montrer cette couche de sucre?
L’homme, un colosse grisonnant, portait un costume sombre et son verre disparaissiat presuqe
dans son énorme paluche. Il insista:
-Lâchez ce type!
-Je le ferai dès que vous aurez décampé!
-Ho, la ramène pas, mon vieux!
-Allez, Burton, viens! intervint la femme du gaillard.
Son intervention fit reculer l’homme et désamorça la situation.
Bill, de son côté, relâcha son étreinte; le croque-mort se releva en protestant avec ardeur. Je lui
clouai le bec:
-Je vous présente mes excuses les plus sincères, monsieur.
Tout le monde crut avoir mal entendu. Bill lui-même me lança un regard éberlué.
-Pour quelle raison?
-Je vous en prie, monsieur Ferguson, insistai-je en lui tendant la main dans laquelle se trouvait
ma croix.
Surpris, il me la serra. En une fraction de seconde, la réaction eut lieu.
Son cri déchirant n’en finit pas de résonner à travers la salle de restaurant, effrayant l’ensemble
des convives.
Dressé sur la pointe des pieds il se cassa tout d’un coup en deux. Je retirai ma main, laissant la
croix se balancer au bout de sa chaîne. La silhouette à genoux devant moi n’avait plus de main droite…
La magie de la croix avait opéré. De l’orifice de sa manche, s’écoulait une bave gluante et puante

32
formant sur le sol une flaque qui s’étalait petit à petit.
Le portier, lui aussi, était une goule, et il était en train de se dissoudre sous les yeux des témoins
épouvantés. L’odeur nauséabonde se répandait dans la salle. Les gens suffoquaient, avaient des haut-le-
cœur et gardaient le silence.
Par chance, la goule tomba en avant, évitant ainsi aux assistants le spectacle de son effroyable
décomposition. Lorsque la goule fut entièrement liquéfiée, l’énorme flaque sécha peu à peu et se
cristallisa.
Bill et moi, nous avions tenté de faire écran afin d’épargner cette vision à l’assemblée. Jessica et
Fred, à côté de nous, étaient incapables du moindre mouvement. Comme hypnotisée, la jeune femme ne
pouvait pas nous lâcher des yeux.
C’est alors que naquit un brouhaha de questions fusant de partout. Impossible de comprendre la
moindre d’entre elles. Puis, plusieurs hommes se dirigèrent vers le rideau.
L’un d’eux s’écria:
-On va bien voir si les portes sont ouvertes!
Nous ne les retînmes pas; il valait mieux qu’ils quittent le bord; ici, ils étaient pris dans un piège
mortel.
Des femmes remirent leurs étoles, se hâtèrent également vers la sortie. Elles n’allèrent pas très
loin; déjà les hommes revenaient.
Pâles comme la mort. À bout de souffle. Le regard égaré. Ça ne me disait rien qui vaille.
Bill n’était pas moins inquiet:
-John, il faut intervenir. Il s’est passé quelque chose!
-Tu as raison.
Nous allâmes au-devant des hommes qui étaient de retour et leur posâmes des questions.
Ce fut difficile d’obtenir des réponses. Il nous fallut parler lentement et à voix haute pour
recueillir enfin une réaction de la part de l’un d’eux:
-Im… impossible de sortir, merde alors!
-Et pour quelle raison? cria presque Bill.
-Parce que nous ne sommes plus sur l’eau!
-Quoi? hurla quelqu’un. Où sommes-nous alors?
Le premier interlocuteur verdit, se mit à trembler comme une feuille et finit par balbutier:
-Je ne sais pas. Nous sommes bien quelque part, mais pas sur la Tamise…
**
Depuis que Suko avait quitté la vedette de la police, les deux hommes restés à bord, Slim Murray
et Dave Eaton, s’ennuyaient un peu. Travailler de nuit ne les gênait pas, ils en avaient l’habitude; ce qui
leur déplaisait, c’était de rester à l’ancre au lieu de sillonner le fleuve.
Hélas, la consigne était de surveiller le restaurant flottant et rien de plus!
Tout à fait le genre de mission où, petit à petit, l’attention se relâche, parce qu’on est certain qu’il
ne se passera rien. Au bout de quelque temps, leurs bras s’ankylosèrent à force de braquer les lourdes
jumelles de marine sur leur objectif.
-Qu’est-ce qu’on fait? demanda Murray avec un sourire entendu, et tout en brandissant un
thermos.
-Si tu veux mon avis, Slim, on peut observer c’t engin sans jumelles.
-T’as raison. Alors rapplique.
Dave Eaton alla rejoindre Murray à l’arrière. Ils dégustèrent le thé bouillant que venait de servir
Slim.
Après avoir soufflé sur sa tasse fumante, Dave maugréa:
-J’comprends pas c’qu’il veut c’t inspecteur. M’a l’air inoffensif c’rafiot. Et puis on s’rait mieux
sur les coussins de c’restau au lieu de se râper les fesses sur c’te banquette.
Il avala bruyamment une gorgée de thé et reprit:
-Et toi, Slim, on t’a mis au courant de c’t’affaire?
-Ben non.
-Houlala, c’est du top secret alors?
-C’est c’que j’crois. Une mission spéciale pour les collègues du Yard et…
-…Et pour nous les corvées…
-…Et pour eux la gloire! lança Murray en assenant une claque dans le dos de son compagnon. Ne
te plains pas, p’tit gars, tu s’ras bien vite expert en corvées!
-Ça, j’y tiens pas!
-Si tu veux faire carrière, grogna Murray en haussant les épaules, faudra t’y faire!

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-Et ça ne te gêne pas?
-Ben, j’m’y suis fait!
Dave posa sa tasse, étira les bras et croisa les jambes. Puis, philosophe, il susurra:
-Eh bien, prenons les choses comme elles viennent. Quand je serai titularisé, ça changera, crois-
moi!
-Oh, j’te le souhaite.
Murray but une lampée de thé et, tournant la tête, il fixa le bateau à surveiller à travers la vitre de
côté.
Le calme plat. La péniche-restaurant gardait le même aspect tranquille sur les flots noirs.
Au bout d’une trentaine de secondes, Murray reposa sa tasse et déclara:
-Qu’dalle. Tout est normal.
-T’as vu l’inspecteur?
-Non, que son canot.
-Et s’il avait effectivement été agressé? demanda Eaton qui se souvenait de ce qu’ils avaient cru
voir un peu plus tôt.
Alors que le Chinois atteignait son but, ils avaient eu l’impression qu’on l’attaquait.
-Il l’aurait signalé!
-C’est vrai. (Dave s’éclaircit la gorge.) Il te reste du thé? Il est fameux.
-Voilà, voilà, fit Murray en emplissant la tasse de son compagnon.
Par la porte ouverte menant sur le pont, Dave ne pouvait distinguer que les nuages gris et bas et
la pluie fine qui tombait avec régularité. Un temps froid, humide et désagréable, qui engendrait la
morosité. Les deux policiers avaient de moins en moins le moral.
-Bon, soupira Dave Eaton, j’vais les reprendre ces foutues jumelles.
-Vas-y!
Dave ajusta l’engin à sa vue et le braqua en direction de la péniche. Murray, le vétéran, étendit
ses jambes et bâilla sans prendre la peine de mettre la main devant sa bouche aux chicots noircis. Malgré
son habitude de l’équipe de nuit, il se sentait éreinté comme jamais. Peut-être était-ce dû à ce décembre
pluvieux qui le déprimait. Ce n’est pas encore cette année qu’on connaîtrait un Noël blanc!
Ses pensées lugubres furent interrompues par le rire clair et juvénile de son collègue. Il se
redressa avec la promptitude que confère l’habitude.
-Qu’est-ce qu’y a?
-C’est pas possible!
-Quoi donc?
-Regarde toi-même. Mais grouille!
La voix aiguë du jeunot surexcité éveilla la curiosité de l’ancien. Il savait que Dave n’était pas un
rêveur; s’il réagissait ainsi, il avait, à coup sûr, remarqué quelque chose d’inhabituel. Il se leva, s’empara
des jumelles que lui tendait le jeune homme.
Il les porta à ses yeux et se demanda s’il perdait la raison: de l’autre côté du fleuve, c’était
comme dans un film de Spielberg.
Le bateau-restaurant n’avait pas bougé. Pourtant, il n’était plus le même. On le distinguait
difficilement dans une sorte de brouillard gris-bleu qui l’enveloppait. Murray était perplexe.
-Alors? l’interpella Dave.
-C’est à proprement parler incroyable! s’exclama Slim qui se gratta le crâne. Et t’as pu voir d’où
venait c’brouillard? Y en a nulle part ailleurs.
-Ben, non.
-Il est arrivé comme ça, tout à coup?
-Exact!
Le vieux policier réfléchit. Devait-il donner l’alerte ou continuer ses observations? Il opta pour la
deuxième solution et redoubla d’attention.
Il n’y avait pas grand-chose à voir dans l’épaisse purée de pois où les contours du restaurant
flottant devenaient de plus en plus flous.
Une sorte de bouillonnement anima soudain la concentration brumeuse. Les deux guetteurs
crurent d'’bord que la masse grise commençait à se dissiper. Il n'’n était rien; le tourbillon n'’ffectait que
l'intérieur de la brouillasse; il s’attaquait, semblait-il, au bateau, objet de leur surveillance…
Le nuage grisâtre, lui, restait toujours à la même place sur le fleuve.
-Y s’passe quequ’chose avec le rafiot, s’étrangla le jeune homme. J’ai l’impression qu’les super-
structures sont en train de s’écrouler.
-Parle pas de malheur…

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-Puisque j’te l’dis!
-La ferme, gamin! Je…
Murray se tut, le souffle coupé. Aucune explication logique ne pouvait être donnée aux
événements dont ils étaient témoins. Les deux hommes crurent être devenus fous.
C’est alors que le brouillard disparut.
Et, avec lui, le bateau!
La péniche n’était plus amarrée de l’autre côté de la Tamise; elle s’était désintégrée, mélangeant
sans doute ses atomes à ceux du nuage qui s’était dissipé. L’invisible l’avait arrachée à la vue des deux
policiers dont les jumelles fouillaient en vain la surface du fleuve où flottait un restant d’écume.
Le même sentiment d’impuissance leur fit baisser les bras avec un ensemble parfait. Ils
échangèrent des regards chargés de perplexité.
-T’y comprends quequ’chose? bredouilla Dave.
Slim Murray se contenta de secouer la tête.
**
L’homme qui venait de parler éclata d’un rire incontrôlé qui se transforma en sanglots. Ses nerfs
avaient lâché; les autres témoins du phénomène n’en menaient pas large non plus. Muets, figés sur place,
ils semblaient en proie à une peur qu’ils n’arrivaient pas à analyser.
Bill ne bougea pas. Je me dirigeai vers le reste de l’assemblé afin de tenter de faire une mise au
point. Ma voix était assez forte pour être entendue dans toute la salle:
-Écoutez-moi! Nous nous trouvons dans une situation spéciale. J’étais venu pour l’empêcher et,
malheureusement, j’ai été pris de court.
-Arrête tes salades! brailla le porteur de toast.
-Vous! le trançai-je, collez vos grosses fesses sur une chaise et écoutez!
Des applaudissements approbateurs éclatèrent.
-Mon nom est John Sinclair, continuai-je. Je suis ici en service commandé, en tant que membre
du Yard. Alors, je continue…?
-Oui, lança une voix féminine. Allez-y!
Les autres hochèrent la tête en signe d’assentiment.
-Bien. Ne croyez surtout pas que ces hommes aient menti. Je vais essayer de vous donner une
explication à ce phénomène.
-Y en a-t-il réellement une? intervint Jessica.
Divers mouvements dans la foule m’indiquèrent qu’elle traduisait un sentiment de doute quasi
général.
-Oui, il en existe une… Même si la majorité d’entre vous aura du mal à l’admettre. Le bateau a
été détourné. Il ne s’agit, bien entendu, pas d’un détournement ordinaire. Nous sommes victimes de
pratiques magiques. En d’autres termes, ce foutu rafiot est prisonnier des puissances démoniaques. Pour le
moment, je ne peux pas vous en dire plus.
Mon petit laïus terminé, j’attendis les réactions de mon auditoire.
Les uns regardaient autour d’eux, comme à la recherche d’une confirmation de mes dires, les
autres ne voulaient pas me croire.
Un jeune fomme, veston croisé noir à larges bandes violettes et cheveux teints en jaune, me prit à
partie:
-Non! Cessez de raconter des sornettes! Vous vous croyez à Hollywood? Je vais sortir et voir ça
moi-même.
L’un des témoins s’arracha de son mutisme pour préciser:
-Et il y avait un épais brouillard…
-Quoi?
Ma question fusa et fit sursauter l’homme qui confirma:
-Si, je vous assure!
Je pensai d’emblée à la planète des Magiciens, me souvenant du fameux Brouillard de la Mort
qu’elle produisait. Bon sang! Et si c’était bien cette brume maléfique qui entourait le bateau? Si quelqu’un
tentait de sortir sur le pont, il serait immédiatement transformé en squelette par ces vapeurs magiques.
Et ce blondinet qui voulait quitter la salle!
-Arrêtez, malheureux! hurlai-je au jeune inconscient qui avait presque atteint le rideau.
-Va te faire foutre, flicard! brailla-t-il en retour.
Mon devoir exigeait que je lui sauve la vie. Je fonçai, le rattrapai et posai une main sur son
épaule. Il se retourna, et envoya son poing en direction de mon visage.
Exactement ce à quoi je m’attendais! Je me baissai et le coup passa au-dessus de ma tête.

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Un direct du droit eut raison de l’énergumène qui s’écroula en arrière. Il se releva; je ne lui
laissai pas le temps d’attaquer: mon deuxième coup l’envoya près des premières tables où les rattrapèrent
d’autres clients.
Je m’expliquai auprès des gens que mon comportement aurait pu choquer:
-Il s’agit de votre propre intérêt. Ne montez pas sur le pont. C’est votre dernière chance! Le
brouillard qui entoure la péniche est mortel. Personne d’entre voux n’a envie de prendre un tel risque,
n’est-ce pas?
Un grand silence me répondit.
Bill vint me rejoindre pour appuyer ma déclaration:
-Mon ami vous dit la vérité. Nous sommes dans une sacré mélasse. Sans être totalement en
sécurité ici, nous pouvons tout de même éviter le contact avec cette brume magique qui ronge la peau et
les chairs.
Un rire hystériques s’éleva. Une femme se mit à tournoyer sur elle-même, faisant virevolter bien
haut sa jupe plissée. Elle lança, moqueuse:
-Mon Dieu, et d’où sauriez-vous tout ça, mon cher?
-Je le sais! répliqua sèchement Bill.
-Et qu’allez-vous faire? demanda une autre voix.
-D’abord vous demander de garder votre calme, d’éviter la panique. Vous allez tous vous asseoir
gentiment et attendre.
-Vous allez nous laisser seuls?
-Très certainement, répondis-je. Je vais parler à la personne qui nous a promis une nuit
d’horreur. Mlle Vanity Raise va répondre à mes questions. Qu’elle le veuille ou non!
-Elle est sans doute déjà partie! Elle n’est pas idiote au point de rester sur un bateau qui coule.
-Ne vous en faites pas, Fred. Vanity est toujours à bord. C’est elle qui est à l’origine de notre
voyage un peu spécial.
-Mais comment a-t-elle fait? demanda une femme âgée.
Ses grands yeux m’imploraient et ses doigts jouaient nerveusement avec les perles de son collier.
-Vanity n’est pas un être humain!
Mon interlocutrice eut un petit rire de gorge et m’accusa:
-Là, vous exagérez! Nous avons tous vu Mlle Raise. Je veux bien admettre qu’elle est vêtue d’une
manière assez inhabituelle, ça ne suffit tout de même pas pour appuyer votre thèse de son inhumanité.
-Madame, je vous comprends fort bien. Alors, de votre côté, essayez de me croire. Nous ne
sommes pas ici dans un univers normal et vous êtes en danger de mort.
Elle hocha la tête à la manière de Miss Ellie dans Dallas.
-Très bien. Je vous crois, je vous fais confiance. Et mon mari également.
L’homme debout à côté d’elle s’inclina légèrement.
Je les remerciai et me tournai vers les autres convives.
-Je vous en prie, allez-vous asseoir. D’autres surprises nous attendent.
Pendant que deux jeunes filles traînaient le garçon aux cheveux jaunes à sa place, un homme
m’interrogea:
-Monsieur Sinclair, avez-vous remarqué qu’on nous a laissés seuls? Que tous les membres du
personnel ont disparu?
-Je m’en étais rendu compte.
-Et vous pouvez expliquer leur absence?
-Disons qu’ils sont tous complices de leur patronne.
-Alors… ce ne sont pas non plus des humains.
-Je ne le sais pas encore. De toute façon, attendez-vous au pire.
Bill me faisait signe, j’allai le rejoindre.
-Mon vieux, me confia-t-il, je suis heureux d’avoir pris mon pistolet d’or. Et tu es certain qu’il
s’agit du Brouillard de la Mort?
-Oui.
-Bien. Et où crois-tu que nous sommes arrivés?
-J’ai bien peur qu’il s’agisse de la…
-…Planète des…
-Exactement!
-Merde! grommela Bill avec un frisson.
-Il faut absolument mettre la main sur cette Vanity!
-Tu veux lui faire cracher le morceau?

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-C’est un peu ça.
Bill se passa la main dans la tignasse.
-Et tu as pensé à Suko?
-Non.
-Je trouve qu’on devrait se mettre également à sa recherche. S’il est toujours sur le pont et s’il est
entré en contact avec cette saloperie de brouillasse, je ne donne pas cher de sa peau.
-Je sais.
Jessica avait entendu mon propos et s’inquiéta:
-Dieu du Ciel, dans quel univers d’horreur suis-je tombée? Et vous êtes sûr de tout ça, John?
-Hélas, oui!
-Et que pouvez-vous faire contre?
-Si je peux coincer Vanity Raise, on pourra remporter au moins une manche.
-John, ça se gâte! me prévint Bill qui, une fois de plus, avait été plus attentif que moi.
Mon ami avait déjà la main sur une de ses armes. Je ne savais pas laquelle, car il possédait
également un Beretta.
-Où ça?
-Au plafond. Les squelettes!
Il ne manquait plus que ça! Je reculai jusqu’au mur afin d’observer l’incompréhensible.
Les squelettes dans leurs capes noires n’étaient plus immobiles. Il se balançaient doucement
comme s’ils étaient emportés par les vagues d’un fleuve.
Leurs armes suivaient le mouvement.
Le balancement les rapprochait peu à peu. Bientôt, les faux allaient entrer en contact… Le
premier choc résonna à travers la salle entière.
Avec un ensemble parfait, les têtes se levèrent.
-Mon Dieu, regardez…! s’exclama quelqu’un.
Un cri bien inutile: tout le monde avait remarqué ce qui se passait. Les monstres n’en restèrent
pas là; ils se détachèrent du plafond et se mirent à planer à travers le restaurant, en décrivant d’amples
arcs de cercle avec leurs lames mortelles.
**
Suko attendait en vain une occasion de saisir une de ses armes. Les goules, déployées en demi-
cercle, s’étaient encore rapprochées de lui.
Il savait qu’au moindre faux mouvement de sa part, leurs lames redoutables n’allaient pas le
manquer.
Pour le moment, les monstres avaient encore un aspect humain. Le néon du plafond accentuait la
pâleur de leurs visages aux traits mous et aux yeux inexpressifs. Leurs toques plantées de travers sur leurs
crânes ronds leur donnaient un air à la fois insolite et grotesque, ce qui ne les empêchaient pas d’être
inquiétants.
Le chauve était parmi eux!
Il se comportait en vainqueur absolu et ne faisait aucun effort pour dissimuler la transformation
s’opérant sur son corps qui perdait son enveloppe d’homme et retournait à son état de goule.
De sa bouche entrouverte, de ses narines frémissantes, de ses oreilles minuscules et même du
coin de ses yeux porcins, coulait une sorte de bave nauséabonde qui s’accumulait sur son menton, avant de
tomber en grosses gouttes sur le carrelage.
Landru prit la parole:
-Reste couché, Chinetoque! Bouge pas. Sinon on te butte tout de suite.
-Je ne cois pas ce que ça change.
-Dans le fond tu as raison. Mais vois-tu, il y a un petit problème qui m’empêche de te tuer. Mes
ordres prévoient que je signale tout ce qui est inhabituel… Et tu es inhabituel!
-Ah bon?
-Forcément, puisque tu ne fais pas partie des clients. Je commence à croire que Vanity avait
raison.
-Qui est-ce?
-Notre patronne. Ses soupçons se sont portés sur deux hommes qui savent trop de choses, ils
connaissent même la planète des Magiciens sur laquelle nous nous trouvons…
-Quoi! ne put s’empêcher de s’écrier Suko.
Landru se délecta de la stupeur du Chinois:
-Comment? Tu ne le savais pas?
-Non.

37
-Nous avons atteint la phase ultime de la magie et nous sommes revenus sur la planète qui est la
nôtre, la planète des Magiciens!
-Oh non!
-Tu sais fort bien ce qu’il en est! Je le vois à ton air! Alors, bienvenue dans la patrie des goules!
Une décision va être prise à ton sujet. Nous laissons à notre patronne le soin de la prendre.
Suko n’avait pas encore vu cette Vanity dont parlait le chauve gluant. Il était curieux de savoir à
quoi elle ressemblait. Pour l’instant, il restait allongé. L’air glacé sortait par la porte de la chambre froide;
des nuages de condensation flottaient au-dessus du sol.
Un homme n’aurait pas pu survivre dans ce frigo alors que les goules, elles, étaient immunisées
contre les plus basses températures.
Les pensées de l’inspecteur revinrent à Vanity. Où était-elle? Dans la chambre froide comme les
autres? Il ne perdait pas de vue ses cinq adversaires, visiblement pressés d’en finir avec lui en utilisant
leurs larges couteaux à lame pointue ou a dents de scie. Un bruit de pas lui fit dresser l’oreille. Tout
d’abord, il ne vit rien, à part une légère ombre qui tombait sur son visage… Puis, quelque chose chatouilla
son front: l’ourlet de la robe de Vanity. Elle était dans son dos!
-C’est donc lui!
-Oui, il fouinait dans les parages! expliqua Landru.
-Un Chinois. Ça ne pouvait être que ça! Dire que je t’avais complètement oublié, Suko!
L’inspecteur releva le ton neutre de la voix qui lui parvenait: elle aurait pu appartenir aussi bien à
une femme qu’à un homme.
-Vous me connaissez?
-Jusqu’ici de nom seulement. Lorsqu’un certain John Sinclair se trouve quelque part, Suko le
Chinois n’est jamais bien loin! Et ça se vérifie une fois de plus!
Elle se remit en marche et alla se placer entre le policier et ses goules.
Son apparence surprit Suko. Elle portait une tunique très ample; la peau bleu clair de son visage
ressortait sur la couleur turquoise de l’espèce de bonnet de bain qui l’emprisonnait et cachait sa chevelure.
Le bonnet semblait constitué d’une myriade d’écailles qui brillaient doucement. Ses yeux, par moments,
envoyaient des éclairs bleuâtres. Jamais Suko n’avait vu une goule de ce genre dont le visage ressemblait à
une sculpture.
-Puisque tu sais tout, ironisa Suko, tu es certainement au courant de ce qui est arrivé à mes amis?
-Non, pas vraiment. Il est fort possible qu’ils soient mort à l’heure qu’il est. La magie que j’avais
annoncée est en train de faire son effet.
-La planète des Magiciens?
-Ça, c’est autre chose: c’est la grande magie, son summum! Je voulais parler des petites choses
qui se passent et qui vont encore se passer dans la salle de restaurant.
Elle toussota, puis reprit:
-Parlons peu, parlons bien. Tu te rends compte que je ne peux pas te laisser vivre. Tu vas donc
mourir, les autres aussi.
-Les clients également?
-Bien sûr, c’était prévu. Cette nuit est décisive. Sur toute la Terre, on célèbre le solstice.
L’atmosphère déborde de force cosmique et de magie. Des portes s’ouvrent dans l’Univers; une liaison
privilégiée s’établit entre notre planète et la Terre. C’est de notre planète qu’est partie la magie pour
conquérir l’Atlantide… et maintenant nous allons conquérir la Terre entière. Les goules arrivent, d’autres
vont suivre et bientôt l’Univers sera submergé. Nous formons l’avant-garde, celle qui doit ouvrir la brèche
qui conduira les nôtres à la victoire.
-Ouvrez-la votre brèche!
-Tu as tort, grinça Vanity, de na pas nous prendre au sérieux! Les portes sont grandes ouvertes.
Pour nous, cela signifie les temps nouveaux, le bonheur éternel… (Elle jeta un regard venimeux à Suko.)
Ta mort et celle de tes amis donneront le signal du début de l’ère nouvelle!
-On va le découper, on…
-Non, Landru. Il doit souffrir plus que ça! J’ai pensé à autre chose… Quelque chose
d’exceptionnel. À vous cinq, vous allez le transporter dans la chambre froide et le suspendre comme un
quartier de viande! Il va geler tout doucement. On viendra plus tard pour le faire dégeler. Ce sera une
expérience passionnante pour nous les goules qui…
Suko n’attendit pas plus longtemps. Repliant les jambes et s’appuyant sur les talons, il se
redressa à une vitesse phénoménale. Il surprit les goules armées de leurs longs couteaux.
Il se mit à serrer dans sa main le bâton de Bouddha qui permettait à son possesseur de suspendre
le temps…

38
À condition de connaître la formule magique!
Suko la prononça d’une voix de stentor:
-Topar!
Les goules répugnantes se figèrent comme si elles avaient été transformées en statues.
**
À Suko d’entrer en scène! Mais vite!
Il n’avait que cinq secondes devant lui.
Il tira son fouet à démons, en démêla les trois lanières, le fit jouer; il décida de s’armer en plus de
son Beretta à balles d’argent. Il choisit le monstre qu’il allait frapper en premier: c’était une goule
hydrocéphale dont la toque ne tenait presque plus sur son crâne démesuré. Le cuisinier armé de ses deux
couteaux, à deux pas de lui, lui paraissait l’ennemi le plus dangereux dans l’immédiat.
Le temps de répit était écoulé.
Les monstres se remirent en mouvement.
Leur rapidité semblait s’être accrue. La goule aux couteaux bondit en avant, ses armes prêtes à
frapper.
L’inspecteur fit feu.
Le miaulement de la balle en argent se répercuta sur les murs nus de la cuisine en un écho qui
n’en finissait pas. L’être démoniaque, rejeté en arrière, tomba sur le sol où il commença aussitôt à se
dissoudre.
Le fouet frappa la seconde goule, lui arrachant la moitié de la tête. Des plaies infligées par les
trois lanières s’écoulait une épaisse fumée pestilentielle.
Suko voulait Vanity!
Hélas, il l’avait mésestimée en ignorant sa roublardise.
Sa victoire, pourtant, fut peu reluisante; elle faisait penser à un gag extrait d’un bon vieux film
burlesque du temps du muet.
Vanity avait saisi la queue d’une énorme poêle à frire et la soulevait des deux mains.
Elle l’abattit avec force.
Le Chinois venait d’anéantir son troisième adversaire; le fond noirci du lourd ustensile percuta
l’arrière de son crâne.
Il traversa la cuisine en chancelant et alla heurter un mur. Il tenta en vain de se retenir; ses forces
l’abandonnèrent.
Le décor se mit à danser devant ses yeux; ses genoux cédèrent, sa vue se brouilla. Ses oreilles
enregistrèrent à peine le fracas de la poêle que Vanity avait jeté sur le carrelage. Dans un ultime réflexe, il
vida le chargeur de son pistolet.
Les balles ricochèrent dangereusement sur le sol carrelé, sans toutefois toucher quiconque.
Il restait un des cuisiniers, Landru... et Vanity. Tous trois contemplaient Suko glissant le long du
mur pour finir par s’étaler par terre et y rester sans bouger.
Vanity célébra sa victoire par un curieux grognement qui évoquait celui d’un féroce chien de
garde lâché par son maître sur un cambrioleur. Elle tendit un bras autoritaire. Son index désignant le
Chinois inanimé.
-Il se croyait le plus malin et le plus fort! Tout le monde peut se tromper! Allez, emmenez-le!
-Où ça? demanda Landru.
-Suspendez-le à un crochet dans le frigo!
Ne se sentant plus de joie, l’abominable Landru émit une série de borborygmes et de
gloussements. Il avança vers Suko et, d’un coup de pied, envoya le Beretta au loin.
L’arme glissa jusqu’aux pieds de Vanity. Elle se baissa, la ramassa et la fit disparaître dans les
replis de sa tunique.
Alors que Landru allait s’emparer du fouet, elle lui lança un avertissement:
-Attention, ça pourrait te tuer! Tu as vu le résultat!
Landru regarda autour de lui. En effet, les goules touchées par les lanières magiques s’étaient
entièrement dissoutes. Elles étaient réduites à de larges flaques d’un liquide visqueux qui commençait déjà
à sécher...
Vanity retira la poignée du fouet de la main de Suko avec mille précautions et l’écarta du pied.
-Vous pouvez continuer, murmura-t-elle, soulagée.
Elle leur donna un coup de main pour redresser le corps de l’inspecteur qui n’était pas un poids
plume.
Les goules possèdent des forces dépassabt de beaucoup celles des humains; elles traînèrent donc
sans problème le Chinois dans la chambre où règnait une température de dix degrés au-dessous de zéro.

39
À une barre qui allait d’un mur à l’autre, pendaient d’énormes quartiers de viande. Boeufs, porcs
et veaux cohabitaient pacifiquement. Durcis par le froid, ils étaient recouverts d’une couche.
Vanity découvrit un vide dans l’alignement des carcasses et poussa du doigt un des crochets de
boucherie qui se mit à se balancer en tintinnabulant.
-Celui-là? demanda Landru.
-Oui.
Ils déposèrent Suko, toujours évanoui, sous la barre, là où le crochet continuait son va-et-vient.
Vanity les aida à redresser le Chinois. Ce dernier portait un blouson dont elle éprouva la solidité.
Rassurée, elle fit soulever le Chinois par ses compagnons et perça le tissu sous le col avec le crochet.
Satisfaite, elle leur demanda de le lâcher.
Ils obéirent.
Une image grotesque s’offrait aux trois créatures: un homme se balançant tel un quartier de
viande entre une moitié de boeuf et une moitié de porc.
La tête de l’inspecteur penchait d’un côté et son visage était d’un livide inquiétant.
Vanity fit un pas en arrière afin d’admirer le spectacle; elle hocha la tête d’un air entendu.
-Tu es le premier, murmura-t-elle. Les autres ne vont pas tarder. Il y a encore de la place ici.
Elle quitta la chambre froide et son rire retentit, triomphal. Les autres la suivirent. Elle referma
la lourde porte et ordonna avec une joie mauvaise:
-Il faut mettre la main sur Sinclair et Conolly!
**
Sir James Powell était plus qu’un superintendant, il était une figure du Yard. Les mauvaises
langues disaient qu’il ne connaissait que deux passions dans la vie: son club et son travail. Impossible
pourtant de savoir laquelle des deux passait avant l’autre.
Ses épaisses lunettes lui donnaient l’aspect d’un hibou. Son air rébarbatif faisait peur à beaucoup,
mais ceux qui le connaissaient savaient qu’il était un homme qui se souciait de ses collaborateurs. Il est
vrai qu’il les envoyait régulièrement au feu.
Cette nouvelle affaire ne lui disait d’ailleurs rien qui vaille. Un Restaurant des Horreurs à
Londres! Pour certains, cela signifiait amusement «dans le vent». Pour d’autres, danger de mort, comme
l’avait déclaré Sinclair.
Sir James était resté au Yard jusqu’à huit heures du soir, attendant des nouvelles de Sinclair et de
Suko. Il avait fini par quitter son bureau pour se détendre un peu à son club. Situé à proximité de la
Tamise, c’était l’un des plus anciens de Londres.
Le superintendant était dans le dernier salon d’où on pouvait admirer le fleuve. S’il y avait du
neuf, il en serait immédiatement averti: il avait donné des ordres en conséquence.
L’air songeur, il considérait le flots gris qui lui rappelaient une de ses mésaventures... Il avait été
enlevé et transporté par un sous-marin surgi soudain de la Tamise. Un engin fantôme régi par les
puissances infernales et venu semer l’épouvante.
C’était le passé. Néanmoins, cette affaire avait un point commun avec l’ancienne: le fleuve! Ce
restaurant flottant était ancré près d’une des rives et on y accédait par une passerelle.
John Sinclair et Bill Conolly étaient allés sur place afin de vérifier certaines rumeurs: des clients
auraient disparu.
Un maître d’hôtel apparut avec le whisky vespéral de Sir James, comme il convenait. Sur le
plateau, il y avait un verre de scotch, la petite bouteille de soda et, entre les deux, un journal du soir.
-Merci, George.
-À votre service, Sir!
Après une légère courbette, George tourna les talons et s’éloigna sans faire de bruit.
Le club était un havre de tranquillité qui ignorait l’agitation extérieure. Les membres y étaient
traités en gentlemen... même s’ils ne se comportaient pas comme tels en ressortant.
Sir James sourit en levant son verre: si les autres savaient qu’il prenait chaque soir son whisky –
et qui plus est sec! -, ce serait un monde qui s’effondrerait. Ils le connaissaient comme un homme buvant
exclusivement de l’eau plate. C’est pourquoi il prenait un malin plaisir à s’accorder ainsi un double scotch
et, après seulement, une gorgée de soda.
Ce soir pourtant, l’ambiance feutrée du club ne suffisait pas à lui apporter le calme. S’il
réussissait à dissimuler son énervement, ses yeux, derrière ses lunettes, ne restaient pas en place.
Constamment son regard se portait vers la Tamise, comme si son inquiétude venait de là.
George, toujours silencieux, s’approcha sans se faire remarquer. D’un toussotement discret, il
attira l’attention de Sir James qui releva la tête.
-Je suis désolé de devoir vous déranger, Sir. On vous demande au téléphone. Pour raison de

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service, Sir.
-Bien, George, merci.
Le maître d’hôtel déposa l’appareil sur la table et se retira afin de permettre à Sir James de
converser sans être dérangé.
Il s’empara du combiné et sentit la sueur perler à son front: cet appel était la preuve que quelque
chose était arrivé.
-Sir, ici le sergent Murray. Je fais partie de la brigade fluviale. Notre mission était de surveiller la
péniche-restaurant sur laquelle l’inspecteur Suko menait une enquête.
Le superintendant constata que la voix de l’homme tremblait.
-Oui, sergent, je suis au courant.
-Le bateau a disparu! explosa Murray.
Sir James ne répondit pas tout de suite; il attendit que la respiration de son interlocuteur se calme
un peu.
-Il a levé l’ancre? demanda-t-il.
Murray eut un ricanement étranglé.
-S’il ne s’agissait que de ça! Mon collègue et moi, nous avons vu une espèce de brouillard se
lever, Sir. Il a enveloppé le bateau et, vous ne le croirez pas, Sir, il n’a plus réapparu. Comme s’il avait
été... effacé, vous comprenez?
-Oui, oui. En quelque sorte, le brouillard aurait digéré le bateau?
-Exactement, Sir.
Le superintendant s’éclaircit la gorge.
-Et ça s’est passé à l’endroit où il était ancré et alors que l’inspecteur Suko était à bord?
-En effet.
-Où êtes-vous, sergent?
-À mon poste, Sir.
-Bon, vous allez donner l’alarme. Moi, je vais parler à votre supérieur. Je vous demander de
boucler tout le secteur.
-Bien, Sir. Je vous mets en communication avec le lieutenant.
Le superintendant ne pensait plus à son scotch, l’organisateur avait repris le dessus. Il exposa
dare-dare la situation au lieutenant. En quelques minutes, tout fut réglé.
Sir James se redressa. Pendant un moment, il resta à fixer la Tamise par la grande fenêtre. Un
éclat dur s’alluma dans ses yeux et ses poings se fermèrent alors qu’il se retournait pour quitter la salle
d’un pas énergique.
Le maître d’hôtel l’aida à enfiler son imperméable et l’un des chauffeurs du club lui demanda:
-Reviendrez-vous ce soir encore, Sir James?
-Je ne pense pas.
**
Les squelettes dans leurs capes sombres me rappelaient la Mort Noire. Cette entité épouvantable
venue d’un lointain passé avait régné sur l’Atlantide en y semant la terreur.
Les faux étaient en métal, nous l’avions entendu lorsqu’elles s’étaient entrechoquées. Ce n’était
pas de simples éléments de décor, il s’agissait d’armes mortelles.
Il ne nous restait que quelques secondes pour prendre une décision. Si nous ne stoppions pas ces
monstres, ils risquaient de provoquer des ravages parmi l’assistance.
Ils n’attaquaient pas encore; ils se séparaient car ils voulaient fondre sur la proie qu’ils auraient
choisie, de deux points différents. Ainsi, ils pourraient la prendre comme dans une tenaille, en lui
interdisant toute fuite.
Bill et moi, nous n’étions pas les seuls à avoir saisi leur tactique. Les convives, paralysés par
l’angoisse, restaient là, les yeux braqués sur le plafond.
-Couchez-vous! hurlai-je.
-Mettez-vous à l’abri! cria Bill.
Comme nous n’obtenions aucune réaction de leur part, Bill donna l’exemple en se jetant sur
Jessica, l’arrachant à son siège et l’allongeant par terre. J’en fis autant et renversai Fred en arrière sans
ménagement. Il aurait peut-être des bleus. Après tout, c’était moins grave que de mourir.
Mon Beretta était prêt à tirer. Bill était armé, lui aussi. Dans sa main droite, il tenait un pistolet
d’or à forme bizarre, chargé d’un liquide visqueux, qui venait de la planète des Magiciens. Le jet qu’il
expédiait avait le même effet que le Brouillard de la Mort: il pouvait dissoudre les démons à l’instar d’un
puissant acide.
Bill utilisait le moins souvent possible cette arme particulièrement dangereuse. En règle générale,

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elle ne servait que lorsque des gens étaient en danger de mort. Ce qui était le cas.
Les squelettes avaient disparu dans les coins sombres de la salle. Ils profitaient de l’éclairage
réduit du restaurant.
Il restait une chance aux membres de l’assistance. La confusion régnait: des cris s’élevaient, des
tables et des chaises se renversaient, des verres se brisaient, leur contenu se répandait par terre.
La clientèle commençait à chercher refuge sous les tables. Tous espéraient être à l’abri; pourtant,
ils n’avaient que peu d’espoir, si les faux se mettaient en mouvement.
Bill et moi avions mis un genou à terre. Si nous avions, nous aussi, renversé notre table, c’était
pour y poser nos poignets. Nos armes pouvaient couvrir le plafond sous tous ses angles.
Mon regard croisa celui de la rousse Jessica. Agenouillée sur le sol, les poings serrés, elle donnait
l’impression de croiser les doigts pour nous porter chance.
Je lui souris et lui adressai un petit clin d’œil. J’espérais que ça suffirait à lui remonter le moral.
Fred, son compagnon, marmonnait des mots incompréhensibles. D’autres hôtes étaient secoués
de frissons. Quelqu’un se mit à prier à voix haute.
Il régnait une atmosphère lourde. Une peur presque tangible planait au-dessus de nos têtes.
Programme de fin de soirée: le meurtre! Bill et moi, nous étions déterminés à contrecarrer les
sinistres projets de nos adversaires. Mon ami s’essuya le front. Ses lèvres tremblotaient, sa pomme
d’Adam montait et descendait. Sa main, pourtant, serrait fermement son arme.
À l’autre bout de la salle, l’homme interrompit son oraisons; il avait aperçu le premier monstre
qui prenait son envol.
-C’est le jour du jugement dernier! s’époumona-t-il. L’Ange Exterminateur a quitté les sphères
infernales pour semer la mort parmi nous, les pécheurs. Nous avons péché, nous allons expier!
-Attention, John! me lança Bill en m’indiquant le second squelette.
Nous avions chacun notre adversaire.
Au-dessus du bar, je vis étinceler la lame courbe de la faux du monstre. Elle décrivait de larges
demi-cercles en avançant. Notre ennemi demeurait invisible sous ses voiles noirs.
Je fis feu.
J’avais visé juste au-dessus de la faux, où je supposais être le crâne.
Ma balle fit mouche. L’épouvantail s’arrêta. Mon soupir de soulagement fut stoppé net: la lame
s’était remise en branle.
La créature diabolique était immunisée contre les balles d’argent!
Exactement comme autrefois la Mort Noire! J’avais pu la mettre hors d’état de nuire avec mon
boomerang. Hélas, je l’avais laissé chez moi. Quel poisse!
Je me levai en toute hâte, sans tenir compte de la question étonné de Bill. Il fallait à tout prix que
j’éloigne ce paquet d’os mortel qui s’attaquait aux gens. Une seule solution pour cela: l’attirer dans ma
direction.
Longeant le mur, j’avançai vers lui. La faux fendit l’air, rasa les tables, accrocha une chaise qui
s’envola, coupée en deux avec netteté.
J’étais presque arrivé au-dessous du squelette à la cape noire. Accroupi, j’entendis Bill me
rappeler:
-Tu es devenu fou? Reviens!
Je n’avais pas perdu la raison, bien au contraire. Mon action n’avait rien de suicidaire; elle était
logique.
Puisque cette carcasse digérait les balles bénites, je devais l’attaquer d’une autre façon. Ma croix
saurait la vaincre!
La lame déchiqueta la chaise, éparpillant les os qui la composaient. J’avais obtenu ce que je
voulais!
L’exterminateur fondit sur moi, la faux prête à frapper.
C’était un quitte ou double avec la mort!
La lame recourbée commença à décrire son arc de cercle, me visant à la hauteur des genoux. En
un éclair, je bondis en l’air et réussis à l’éviter. En même temps, je projetai ma main armée de la croix sur
la silhouette en noir, là où on devinait vaguement le reflet d’un crâne blanchi. Gagné!
Un rayonnement intense m’aveugla pendant quelques secondes. Un souffle, puissant comme un
roulement de tambour ébranla mes oreilles. Une poussière farineuse me frappa en plein visage. Il ne
restait plus rien de mon adversaire.
La puissance de la croix l’avait désintégré.
J’avais rarement ressenti un tel soulagement. Un bruit métallique m’indiqua que la faux était
tombée sur le sol.

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La cape sombre flotta encore un petit instant dans l’air avant de venir recouvrir comme un suaire
l’arme devenue inoffensive.
Je la contournai et reportai mon attention sur Bill.
Contrairement aux autres clients, le reporter n’était pas couché par terre. Il avait même quitté la
table renversée que nous avions pris comme bouclier. Debout, il ressemblait à un champion dans un stand
de tir, s’apprêtant à faire feu sur sa cible.
Le pistolet d’or dans sa main droite visait le second squelette.
Je restai sur place afin d’observer la suite des événements. C’était à Bill de jouer…
Le monstre volait dans sa direction. La faux se balançait au-dessus des têtes, telle une cloche
sonnant le glas.
Encore une fraction de seconde, et Bill tira.
Du canon de l’arme s’échappa un long jet sirupeux gris-vert qui se dirigea droit sur l’objectif et
l’atteignit.
Le liquide toucha son but sans troubler le silence qui régnait. Les yeux des témoins
s’écarquillèrent devant un pareil résultat.
La masse gluante augmenta de volume, enveloppa la créature infernale et son arme mortelle dans
une sorte d’œuf gigantesque. Le squelette volant était prisonnier d’une coque transparente.
Deux tentacules poussèrent à la base de l’œuf, lui permettant de tenir debout.
Le squelette commença à se dissoudre.
Des boursouflures se formèrent dans le haut de l’œuf et retombèrent en larges gouttes sur le
monstre.
Le squelette était en train de mourir, rongé par l’acide. Pourtant, le monstre se démenait pour
s’en sortir. Il avait pris sa faux et essayait de fendre la peau qui l’enveloppait. Rien à faire: aucune arme
n’y serait parvenue!
Ma croix aurait pu vaincre cette enveloppe, mais ni une balle, ni une épée, ni une grenade.
L’acide avait raison de la faux qui ramollissait.
L’arme du monstre se mit à fondre.
D’abord la lame, puis le manche. Le tissu noir de la cape n’existait plus depuis longtemps. Le
liquide rongeait à une vitesse accrue les os du squelette infernal. Une moitié de crâne manquait déjà.
L’autre, transformé en pâte molle, coulait le long de l’épaule droite qui se mit à fondre à son tour.
Puis ce fut le tour de la cage thoracique, des hanches, des jambes.
Des gens commençaient à se relever, ce qui ne faisait pas du tout notre affaire.
-Restez couchés, bon Dieu! ordonna Bill d’une voix interdisant toute réplique. Le danger n’est
pas encore écarté!
Tout le monde obéit comme un seul homme, comprenant que Bill Conolly avait raison. Cet acide
ne faisait pas de différence, il dissolvait aussi bien un être humain qu’un démon.
Les restes du monstre et de son arme étaient à peine identifiables; ils nageaient dans un jus
noirâtre: éclats d’os, morceaux de bois, bribes de tissu…
Quelques secondes plus tard, il ne restait plus rien de la créature. Nous pouvions détruire l’œuf.
-J’y vais? me demanda Bill.
Je hochai la tête.
Bill Conolly appuya sur la deuxième détente de son pistolet d’or. Elle permettait d’envoyer de
minuscule flèches capables de désintégrer l’acide mortel.
Le projectile fit éclater l’œuf. L’enveloppe et le liquide qu’elle contenait se désagrégèrent, faisant
disparaître toute menace.
La main droite de Bill qui tenait le pistolet d’or retomba. Il poussa un soupir de soulagement.
J’allai vers lui et mes pas résonnèrent dans le silence du restaurant.
Un long moment, les convives demeurèrent immobiles, retenant même leur souffle.
Lorsque je fus auprès de Bill, la première personne se leva. C’était Jessica. Elle nous fixa et se
mit à rire. Ce fut le signal du dégel. La vie reprenait ses droits. Les gens se redressaient, remettaient tables
et chaises sur leurs pieds, tombaient dans les bras les uns des autres, parlaient à tort et à travers… Fred,
debout devant nous, avait un air de chien battu.
-Ce n’est qu’un début, remarqua Bill. Le combat ne sera terminé que lorsque nous aurons mis le
grappin sur Vanity.
-Je m’en charge! répliquai-je.
-Je t’accompagne.
-Pas question, camarade! À toi de tenir la position ici.
-Comment? Je…

43
Je le foudroyai du regard. Il vit à mon air que je ne plaisantais pas.
-Très bien, John. Je resterai ici. Tu as raison, nous risquons d’avoir encore d’autres surprises. Il
va falloir faire sacrément gaffe.
Mes pensées revinrent au dernier membre du trio: Suko. Il n’avait toujours pas donné signe de
vie. Pourtant, s’il était à bord, il avait dû entendre tout ce remue-ménage et les coups de feu. Pourquoi ne
s’était-il pas manifesté?
Bill avait eu la même idée:
-Et n’oublie pas Suko. Il doit être dans les parages.
-Je l’espères.
-Et le personnel?
-Des goules, Bill.
-Tu en es sûr?
-Oui. Je suis persuadé que je vais en trouver sur mon chemin et que d’autres vont essayer d’entrer
ici. Tu dois garder les yeux grands ouverts, sinon nous sommes perdus.
-Compte sur moi.
Jessica m’aborda:
-John, je ne sais vraiment pas comment vous remercier.
Il y avait comme une ombre dans son regard et sa respiration saccadée soulevait sa poitrine
emplissant généreusement son profond décolleté.
-Ne vous faites pas de souci pour ça, Jessica. Dites-vous aussi que nous ne sommes pas encore
sortis de l’auberge.
-Oui, je m’en doute. J’ai tout de même un souhait: si nous nous tirons d’affaire, j’aimerais que
vous passiez me voir à mon atelier. J’y frabique des poupées et je voudrais vous les montrer.
-Promis!
Elle m’adressa un petit signe de tête. Quelques-uns de ses cheveux roux vinrent caresser mon
front.
-Je me réjouis de passer avec vous une longue, très longue soirée…
Comme elle avait parlé à voix basse, j’étais le seul à avoir compris sa phrase. Je louchai vers
Fred, son chevalier servant.
-Non, John, il n’y a jamais rien eu entre lui et moi. Il a essayé, bien entendu. Mais, pour moi, il
n’est qu’un ami.
Bill me rappela à l’ordre:
-Le temps presse, John. Tu dois débusquer les autres monstres. Et avant tout, cette Vanity Raise.
-D’accord. Je me demande s’il y une autre sortie ici.
-Sûrement. Il y a celle qui mène aux cuisines. J’ai vu d’où venaient les serveuses avec leurs
plateaux. Suis le bar jusqu’aux dernières tables, la porte doit être par là.
-Bien, je vais vérifier. Et toi, protège mes arrières!
-Comme d’habitude, mon vieux…, ricana-t-il.
Je me mis en route, suivi par d’innombrables regards. Personne, ce soir, ne m’enviait mon
boulot. D’ailleurs, moi non plus.
**
Bill Conolly ne s’était pas trompé. Au fond de la salle, je tombai effectivement sur une porte que
je n’avais pas encore remarquée jusqu’ici. En temps normal elle devait s’ouvrir automatiquement.
Le système ne fonctionnait pas; je la tirai vers moi, elle résista un peu, puis céda. Je m’étais
attendu à me retrouver dans la cuisine, ce n’était qu’un couloir, ni très long ni très large. Sur ma droite, il
y avait une autre porte. Avant de poursuivre mon chemin, je jetai un coup d’œil en arrière.
Les clients du restaurant avaient repris place sur leurs sièges macabres et me suivaient du regard.
J’échappai à leur curiosité en refermant le battant de bois.
Je faisais confiance à Bill; il était armé et saurait mettre hors d’état de nuire les goules ou les
autres monstres qui pourraient surgir.
Un rai de lumière passait sous la porte que j’avais remarquée, c’était par là que je devais passer.
J’hésitai pourtant. Une odeur écoeurante me prit à la gorge – celle qui annonce la présence de goules.
Malheureusement, je ne pouvais rien voir. À part le mince rayon lumineux, l’obscurité
envahissait le couloir.
-Ho, monsieur…
Cette voix bredouillante ne m’était pas inconnue. Si je ne me trompais pas, elle appartenait au
barman.
Où pouvait-il se cacher?

44
Quelque chose bougea dans l’obscurité. Une vague silhouette sombre me faisait signe d’avancer.
-Que voulez-vous?
-Venez ici, s’il vous plaît.
J’avançai malgré le danger. Mon pistolet avait rejoint son étui et ma croix était dissimulée dans
mon poing fermé.
Des bruits de pas se rapprochèrent davantage; la puanteur augmenta, j’avais bien une goule en
face de moi. Ma main s’ouvrit légèrement, sans toutefois rendre la croix visible.
Le visage du serveur noir apparut.
On aurait dit un ballon sombre marqué vers le bas d’une traînée brillante que je n’arrivais pas à
identifier.
Lorsqu’il fut plus près de moi, je constatai qu’il serrait un couteau à large lame entre les dents.
Un peu plus haut, ses deux yeux étincelaient.
Le couteau dans sa bouche expliqait sa voix un peu bafouillante; il ne servait certes pas
d’ornement. Le Noir avait une mission: me stopper.
Sa main, vive comme l’éclair, s’était saisie du manche de son arme. Il comptait sur l’effet de
surprise, il avait tort!
Je fus encore plus rapide que lui… Ou plutôt ma croix!
Je l’appliquai sur sa face noire recouverte d’une mince pellicule gluante. Un sifflement, un
gargouillis… C’en était fini de la goule qui s’affaissa puis éclata.
Des lambeaux de chair se collèrent aux murs, se liquifièrent et coulèrent sur le sol.
La gorge sèche, je me secouai. Pas de temps à perdre, il fallait que je m’occupe de la porte. Je
l’ouvris avec mille précautions et entrai dans la pièce, précédé de mon Beretta pointé en avant. Personne
ne s’interposa. Il faisait frais; le sol était carrelé, ainsi que les murs dont l’un était percé d’un passe-plat.
Mon espoir de découvrir une trace de Suko s’évanouit. Je ne trouvai rien.
L’odeur tenace de pourriture flottait dans l’air; elle mettrait du temps à se dissiper. Par
l’ouverture du guichet, je découvris la cuisine. Un dernier coup d’œil m’assura qu’il n’y avait personne. Je
passai par l’orifice et atterris de l’autre côté.
Rien ne bougeait. Le silence était oppressant. C’était comme un grand froid qui m’enveloppait.
Du froid?
Mon regard fut attiré par deux portes métalliques munies d’un levier de fermeture: des chambres
froides?
J’inspectai minutieusement les lieux: les dessous des tables, l’intérieur des placards et des
fourneaux… Aucune trace de goule.
Ni de Vanity Raise. Ni de Suko.
Tout à coup, je m’immobilisai.
À quelques pas de moi, traînait un objet que je connaissais sacrément bien.
Le fouet à démons.
Les trois lanières largement déployées indiquaient que Suko avait dû livrer un combat acharné.
Jamais il ne se serait séparé de son arme… Ce qui signifiait qu’il avait été vaincu, peut-être même
assassiné!
Mon rythme cardiaque s’accéléra, mon estomac se serra, ma gorge se déssécha et, malgré la
fraîcheur, mes mains devinrent moites.
J’allai ramasser le fouet, fis rentrer les lanières dans le manche et le glissai dans ma ceinture.
Bon sang, où était passé Suko?
J’appelai son nom. Tout m’était égal: je voulais le retrouver. Les deux portes de fer m’attiraient
comme des aimants. Avaient-ils tué Suko pour le jeter ensuite dans un des frigos?
-Suko! hurlai-je une nouvelle fois.
Il me sembla entendre une réponse, peut-être n’était-ce que mon imagination. Le son venait de
derrière la porte de droite.
En avançant vers elle, je découvris des rayures sur le carrelage et, dans le bois d’une des tables,
une minuscule cavité où s’était fichée une balle d’argent.
L’inspecteur avait dû se battre comme un lion pour échapper à son sort.
Je posai la main sur le levier avec un obscur sentiment d’avoir perdu la partie. Ma défaite me fut
confirmée par une voix dure et glaciale.
Vanity Raise!
-Si tu ouvres cette porte, gronda-t-elle, tu es un homme mort!
**
Suko revint à lui et mit du temps à se rendre compte qu’il était maintenu en l’air par un crochet

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de boucherie. Il était incapable de se souvenir avec exactitude des minutes qui venaient de s’écouler.
Une chose était sûre: quelque chose l’envahissait peu à peu, partant des pieds pour gagner les
jambes, les hanches, puis la poitrine, le cou et le visage.
Sa première idée fut de fuir avant même de savoir de quoi il s’agissait. C’est alors qu’il remarqua
que ses pieds ne touchaient pas le sol.
En même temps, il sentit un tiraillement aux aisselles qui se prolongea jusqu’aux épaules, pour
devenir une douleur lancinante. Il pouvait encore remuer les bras, mais il avait l’impression qu’ils ne lui
appartenaient plus. En s’essuyant les yeux du dos de la main, il s’effraya: la peau de son visage était
glacée. Ses doigts étaient engourdis. Le bout de son nez et ses orteils avaient perdu toute sensibilité.
L’inspecteur savait à présent où il se trouvait: dans le frigo! Ils allaient le congeler et le donner
plus tard en pâture aux goules.
La pensée d’une mort aussi ignomineuse provoqua un choc qui le galvanisa: il n’allait pas finir
comme un vulgaire quartier de viande, il ferait tout pour sortir de là!
Plus facile à dire qu’à faire! Le crochet tenait bon dans le col de son blouson et il ne voyait pas
comment il pourrait s’en défaire. Impossible de se hisser vers la barre pour se libérer, son corps était trop
pesant. Il était prisonnier de son blouson dont le col ne lâcherait pas avant une bonne heure. À ce
moment-là, il serait aussi congelé que la carcasse à côté de lui.
Malgré quoi, Suko refusa de se déclarer vaincu. Il décida de lutter contre le froid qui avait
commencé à l’envahir pendant son évanouissement.
Il se mit à remuer doigts et orteils afin d’y faire circuler le sang. En même temps, il essaya de
donner un mouvement de bascule à son corps. Son dos réussit à entrer en contact avec le mur, un coup de
reins le ramena en avant. Puis, il parvint à remuer à gauche et à droite, heurtant des épaules les énormes
quartiers de viande qui bougèrent à peine. Il répéta ces mouvements, tenta de les accélérer.
Suko respirait avec peine. La vapeur se cristallisait devant ses lèvres. Il avait l’impression que
son sang lui-même était transformé en cristaux.
Il continuait le combat avec l’énergie du désespoir.
Inlassablement, il répétait ses balancements, en avant, en arrière, à gauche, à droite. Heurtant
une moitié de bœuf, puis une moitié de porc, inspirant, expirant… Il le faisait malgré l’air qui lui glaçait
les poumons.
Obstinément, il s’acharnait.
Tout en continuant à remuer doigts et orteils du mieux qu’il pouvait, il envisagea une autre
tactique: remplacer le va-et-vient par une rotation… Peut-être les fibres du tissu céderaient-elles plus vite.
Il lui fallait aussi affronter de terribles maux de tête. Par moments, il avait l’impression que son
crâne était sur le point d’éclater.
Tenace, il se balançait.
Encore et encore.
Même soumis à une gymnastique continuelle, ses mains et ses pieds s’engourdissaient de plus en
plus. Pas moyen d’y rétablir une circulation normale.
Serrant les dents, il tournait sur lui-même.
Suko était un lutteur, un homme qui n’abandonne jamais! Ses traits déformés par l’effort étaient
recouverts en partie par une mince couche de glace qui faisait comme un masque.
Il reprit son élan de plus belle: il avait senti le col céder légèrement…
Les semelles bien à plat sur le mur carrelé, il replia les genoux et se catapulta violemment en
arrière.
Le tissu tint bon et Suko revint à toute vitesse vers le mur les pieds en avant. Le choc l’ébranla
dans tout le corps; il se sentit tomber en même temps qu’un bruit terrible emplissait ses oreilles. Le col
s’était déchiré.
Déjà, il prenait contact avec le sol, avant d’avoir eu le temps de réaliser ce qui lui arrivait. Un
réflexe l’avait fait tomber sur ses pieds. Hélas, ses jambes n’étaient plus capables de le soutenir: il
s’écroula et resta allongé sur le carrelage glacé.
Il roula sur le côté et sentit la fatigue prendre le dessus. Sa respiration se faisait de plus en plus
pénible, ses poumons lui semblaient des blocs de glace.
Malgré sa position couchée, il était pris de vertige. Au-dessus de lui, la lumière crue du néon le
forçait à fermer les yeux.
Reste couché, repose-toi, dors…
Cette pensée s’imposa à lui. Ne plus rien faire, rester allongé, attendre la mort. Dormir, mourir…
Suko résista à l’envie d’abandonner. Les mains bien à plat sur le sol, il tendit les bras à grand-
peine pour se redresser.

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À peine debout sur ses deux pieds, il retomba en poussant un cri de douleur. Il ne sentait plus ses
jambes; elles n’étaient plus que deux blocs de glace qu’il traînait inutilement derrière lui. Toutefois, il
refusait de capituler.
C’est alors qu’il entendit la voix.
Une voix qui appelait son nom.
Quelqu’un était devant la porte de sa prison.
Suko pensa tout d’abord à une hallucination. Il n’arrivait pas à y croire! Le son de la voix s’était
frayé un passage jusqu’à son cerveau à moitié gelé.
L’appel retentit une nouvelle fois:
-Suko…!
Bon sang, John Sinclair!
Savoir son ami si proche, lui donna un coup de fouet. Il se mit à ramper en direction de la porte.
Elle n’était qu’à quelques pas de là mais, pour Suko, la distance était énorme et il n’avançait que
centimètre par centimètre, en fournissant des efforts surhumains. Le froid avait retiré toute force, toute vie
de ses membres. Il avait tout de même réussi par deux fois à crier le nom de John.
Pourquoi son ami ne réagissait-il pas? Ne l’avait-il pas entendu? Était-il reparti?
Ses efforts arrachèrent des larmes à Suko; il n’était même pas sûr de trouver la force d’abaisser le
levier commandant l’ouverture de la porte métallique.
**
Bill Conolly était resté debout, à l’instar de la plupart des autres convives. Les gens discutaient
entre eux à voix basse, jetaient des coups d’œil craintifs autour d’eux et voulaient à tout prix adresser la
parole au reporter. Bill, lui, ne tenait nullement à répondre à leurs questions.
-Restez sur vos gardes! se contenta-t-il de leur répondre. C’est le seul conseil que je puis vous
donner.
-Qui pourrait venir encore?
-Aucune idée!
-Ne savez-vous vraiment rien, Bill? se renseigna Jessica.
-Eh bien…, disons que je pense à des personnes bien précises…
Jessica approuva d’un signe de tête et ajouta:
-Comme par exemple le gros chauve? Il doit encore rôder dans les parages.
-Certainement.
-Avez-vous envisagé que les serveuses pourraient être elles aussi des goules?
-Arrête, Jessica! intervint Fred. Ça suffit! J’en ai plein le dos de ces histoire!
Le compagnon de la jeune femme tremblait de tous ses membres et semblait profondément
perturbé. Il ne restait rien de l’élégance raffinée de l’homme en début de soirée.
Jessica se moqua de lui et secoua la tête en riant.
-Oui, oui, Fred! Tu révèles ta véritable personnalité. Toi, un lutteur? Un stratège en chambre, oui!
Eh bien tu te trompes si tu crois que je vais t’épouser. Nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre.
Rappelle-toi, je t’ai dit un jour que j’étais une artiste et que je voyais par conséquent les choses sous un
autre angle que toi.
-Et qu’est-ce que ça vient faire avec ce qui se passe ici?
C’est à voix basse qu’elle lui répondit:
-Beaucoup, Fred, énormément même. C’est dans les circonstances exceptionnelles qu’on
remarque les âmes bien trempées. Tu es vraiment loin du compte…
Le regard de l’homme se figea, Bill n’aima pas du tout son air. À la place de Jessica, il aurait
évité de sortir ses quatre vérités à Fred en ce moment.
-Nous aurons l’occasion de reparler de tout ceci, Jessica Long! gronda Fred.
-Tu crois?
-Oui!
-Je n’ai nullement l’intention de revenir là-dessus avec toi!
-Oh, je ne t’y forcerai pas! Seulement, dans ce cas, il faudra que tu te trouves un autre (il cracha
le dernier mot) mécène!
-Ne te fais pas de souci pour moi. Je me débrouillerai sans toi. Sache que je pourrais même
enseigner aux Beaux-Arts.
-Un salaire de misère qui…
-Je vous en prie, le coupa Bill. Cessez de vous chamailler! Nous avons à faire face à des
problèmes qui, vous me l’accorderez, sont plus cruciaux.
-Désolée! bredouilla Jessica.

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Fred n’avait pas encore vidé tout son venin. Il ricana:
-Peut-être que ce Sinclair te servira de nouveau protecteur! Tes œillades assassines ont dû le
mettre à ta merci.
-J’ai dit ça suffit! maugréa Bill. Je ne veux plus entendre parler de ces questions.
-D’accord, d’accord!
Bill reporta son attention sur l’autre bout de la salle où s’était produit un mouvement de foule.
Les gens s’écartaient devant quelqu’un qui venait d’arriver. Ce quelqu’un se dirigeait vers la table
occupée par le reporter.
C’était le chauve aux têtes de morts en boucles d’oreilles qui avançait sans se soucier du reste de
l’assemblée.
Bill Conolly devina que l’homme avait quelque chose à lui demander. Il s’arrêta derrière Jessica,
un sourire froid aux lèvres.
-Que voulez-vous, monsieur? demanda Bill.
-À propos, je m’appelle Landru!
-Très bien, monsieur Landru! Pourquoi êtes-vous venu jusqu’ici? Êtes-vous porteur d’un
message, d’une nouvelle?
-Peut-être.
-Alors parlez, s’il vous plaît!
-Votre ami a disparu, n’est-ca pas?
-Les squelettes aussi!
Landru ne jeta pas même un simple coup d’œil au plafond. Il retira ses lunettes qu’il se mit à
tripoter en répondant:
-J’ai vu. Votre ami ne peut pas quitter le bateau, alors j’aimerais savoir où il est passé.
-Je n’en sais rien!
-Je m’en doutais.
Bill fit un pas en avant.
-Merde, Landru, que voulez-vous de nous?
-Vous faire part de quelque chose.
-Je vous en prie!
Le sourire mauvais de l’homme s’agrandit; Bill en eut la chair de poule. Il était d’autant plus
écoeuré qu’il se rendait compte que Landru en savait beaucoup, beaucoup trop. Se passant la langue sur
ses lèvres frémissantes, le chauve susurra suavement:
-Officiellement, vous êtes montés à bord à deux. Nous avons découvert que ça ne collait pas! Un
passage clandestin devait se trouver quelque part sur le bateau.
-Ah…?
Landru secoua sa grosse tête avec énergie.
-Et nous l’avons trouvé! Connaissez-vous un Chinois du nom de Suko?
Bill Conolly avait une folle envie d’envoyer son poing dans la face de pleine lune de son
interlocuteur; il se retint à grand-peine. Ses mains dans le dos se serrèrent avec une telle violence que ses
phalanges blanchirent.
-Vous le connaissez ou vous ne le connaissez pas?
-Je le connais!
-C’est bien aimable à vous de l’admettre. Comme je le disais, nous l’avons découvert dans la
cuisine. Il fouinait un peu partout et nous avons horreur de ça. Nous l’avons donc puni. Sur ce bateau ont
cours d’autres lois que…
-Qu’avez-vous fait de lui? cria Bill en tentant de saisir le chauve.
Le chauve écarta la main de Bill d’un mouvement du bras et répondit avec calme:
-Pas de panique, monsieur! Ne nous affolons pas! Ça pourrait coûter la vie au Chinois… et aussi
à votre ami, celui qui était parti à sa recherche.
-Et alors? Il a trouvé Suko?
-Ha, ha, ha! Ce que je peux dire, c’est qu’il sait maintenant où il se trouve…
-Et vous aussi?
-Oui!
-Alors dites-le! grinça Bill. Je vois à votre air que ça vous démange!
-Dans la chambre de congélation! murmura heureusement Landru. Votre Chinois pend à un
crochet de boucherie au milieu de carcasses de bœufs et de porcs. Vivant, bien entendu. Et il va y crever à
petit feu, si j’ose dire…
Bill frappa et, cette fois-ci, atteignit la poitrine du maître d’hôtel. Son poing s’enfonça

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profondément, comme si le corps du chauve était un gros pudding. Landru se plia en deux; il secoua la
tête, agitant ses boucles d’oreilles macabres.
Il se mit à baver et éclata de rire.
Bill lui plaqua l’orifice du canon de son pistolet contre la tempe.
-Écoute-moi bien, saloperie de goule! Nous allons sortir tous les deux de la salle et aller le
délivrer. Nous…
-…Ne ferons rien du tout!
-Tu crois? ragea Bill, l’œil lançant des éclairs. Tu veux que j’envoie une balle en argent crever
ton crâne de goule?
-Qu’est-ce que tu y gagnerais?
-Ça ferait toujours une goule en moins!
-C’est exact.
-Alors? menaça Bill. Je n’attendrai pas plus longtemps!
Landru se mit à trembler; il se transformait soudain en créature geignarde:
-D’accord, d’accord. Tu as gagné. Je vais te conduire aux autres.
Jessica se leva d’un bond.
-Bill, vous aviez dit que vous resteriez ici!
-Ne te mêle pas de ça! siffla Fred.
-En principe, vous avez raison, Jessica, répondit le reporter. Mais la situation a changé. Je vais
l’accompagner et tenter de sauver ce qu’on peut encore sauver.
-Bonne chance, marmonna-t-elle avant de retomber sur sa chaise.
La goule passa devant; Bill la suivit sans cesser d’appuyer son arme sur sa tempe.
Les gens le fixaient. Il ignora les regards. Le sourire de Landru lui échappa également. Le plan
de Landru allait marcher.
**
Peu m’importait d’où était venue Vanity Raise. Le simple fait qu’elle soit dans mon dos
accaparait toute mon attention. Je ne pensais pas qu’elle bluffait; elle n’était certes pas armée d’un pistolet
à bouchons!
-Éloigne-toi de cette porte!
-Dans quelle direction?
-Deux pas en arrière, ça suffira! Ensuite tu pourras te retourner, flicard!
Il ne me restait qu’à obéir. Je reculai donc et respirai une nouvelle fois la puanteur caractéristique
des goules; elle émanait de Vanity Raise. Les yeux baissés, je remarquai ça et là sur le carrelage des
flaques cristallines en train de sécher: les restes des goules que Suko avait dû expédier en Enfer.
Je me retournai.
Nous étions face à face. Elle avait gardé sa longue tunique blanche d’où émergeait sa tête comme
un corps étranger. Ses yeux bleus rayonnaient d’une froideur cruelle, un sourire mauvais déformait sa
bouche charnue. Ce n’est pas ça qui m’inquiétait; l’arme qu’elle tenait à la main droite était beaucoup
plus dangereuse. Un Beretta. Arraché à Suko, sans doute. Une question me brûlait les lèvres:
-Il est derrière cette porte?
-Oui, dans la chambre froide. Il va y geler. Pas mal imaginé, non?
-Vous ne voudriez pas que je réponde à cette question!
-Non.
-Est-il toujours vivant?
-Ça dépend de sa constitution et de ses conditions physiques. Certains tiennent le coup très
longtemps, d’autres pas. Enfin, tout ça c’est du passé. Parlons de toi!
-Tu veux m’abattre avec ce pistolet?
-Oui!
Je n’aimais pas cela du tout. Elle était à la distance idéale pour m’envoyer un projectile dans le
cœur, les yeux fermés! Au moindre geste de ma part, elle appuierait sur la détente. Et il était hors de
question de bondir sur elle: une balle est toujours plus rapide qu’un homme!
-Tu as détourné le bateau?
-Oui, vers mon pays!
-La planète…!
-Exactement! Tu la connais, n’est-ce pas?
-En effet.
-Donc, tu sais également que tu ne pourras pas t’en aller si je ne le veux pas.
-Y sommes-nous déjà arrivés?

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-Non. Nous n’en sommes plus très loin. Dans une sorte de tunnel, si on veut. Sur une île magique
que j’ai créée qui évolue dans des temps parallèles. On m’a octroyé ce pouvoir, à moi, une goule!
-Oh, tu n’es pas la première! répliquai-je. J’ai déjà rencontré une goule qui croyait à sa
puissance! Pourtant, c’est moi qui suis sorti vainqueur du combat m’opposant à Céleste la goule…
-Pas cette fois-ci!
-Voilà ce que je te propose. Laisse-moi ouvrir cette porte et voir où en est mon ami.
-Non!
-Pourquoi? Tu ne risques rien. Tu peux me surveiller de près.
-Sinclair, tu prépares un sale coup!
-Pas sous la menace de ton pistolet!
La grimace de son visage s’accentua.
-Oui. C’est une arme remarquable. Avec ses balles bénites en argent. Tu as dû foudroyer plus
d’un de nos frères du Monde des Ténèbres avec ton Beretta. Cette fois-ci, ton heure est venue de mourir
d’une balle d’argent.
-Tire donc! lâchai-je en écartant les bras.
Ma réaction l’étonna. La croix était toujours dissimulée dans ma main droite; je ne pouvais
pourtant pas la lancer, la balle aurait largement le temps de m’atteindre.
Quelle décision prendre? Peut-être ne serais-je que blessé. Peut-être que, même blessé, je pourrais
contre-attaquer avec ma croix. Peut-être réussirais-je à ouvrir la porte métallique.
Mon regard plongeait au fond de ses yeux d’un bleu insolite. Chez l’être humain, il est possible
d’entr’apercevoir l’éclat subit de l’œil annonçant la volonté de tuer.
Était-ce la même chose chez les goules?
J’inspirai très fort, déplaçai le poids de mon corps sur ma jambe droite. Elle ne remarqua rien.
Peut-être pourrais-je m’en tirer par un saut de côté.
Tout ça n’était que pure théorie! La pratique risquait d’être différente. J’en avais des sueurs
froides. L’orifice du Beretta me semblait deux fois plus gros.
Vanity soutenait son poignet de la main gauche. Un signe qu’elle allait tirer?
-Oui, flicard, tu vas crever d’une balle quoique tu aies mérité une mort un peu plus raffinée.
Hélas, je suis pressée.
Son doigt allait-il appuyer sur la détente?
Oui!
Et je n’avais aperçi aucune lueur annonciatrice dans son œil.
**
Clic!
Ce fut le seul son qui me parvint. Pas d’écho de coup de feu se répercutant sur les murs lisses de
la pièce. Vanity appuya une seconde fois sans plus de succès. Encore le même clic dérisoire! Je compris
que toutes les balles avaient été tirées par Suko pendant son combat contre les goules. Indirectement, il
m’avait sauvé la vie… Vanity, en lui prenant son arme, avait oublié de vérifier le chargeur!
Un hurlement dément déchira le silence de la cuisine. Vanity Raise exprimait sa colère en
trépignant. Elle me jeta le pistolet inutile à la tête… Sans bien viser, toutefois, puisqu’elle me manqua
sans que je me déplace d’un centimètre.
L’instant d’après, elle avait disparu après un bond prodigieux par-dessus une table.
Si elle ne représentait plus un danger immédiat pour moi, elle conservait une énorme importance.
Avant tout, pourtant, il fallait que je délivre Suko! Je me jetai sur la porte et actionnai le lourd levier qui la
fermait.
Le levier céda, je tirai. Le battant s’ouvrit d’un seul coup, entraîné par le poids du corps de mon
ami qui s’effondra à mes pieds… Suko avait réussi à atteindre la porte, mais n’avait sans doute pas eu la
force de manœuvrer le levier de fermeture.
Il était à plat ventre et son menton effleurait le bout de mes chaussures. Je remarquai tout d’abord
son col déchiqueté et ensuite quelque chose qui m’effraya.
Suko était transformé en bloc de glace!
Mon Dieu, et s’il était mort?
Les goules étaient sorties de mon esprit; je traînai mon ami à l’écart et, d’un coup de pied, je
claquai la porte du frigo. Sans perdre de temps, je me mis à frictionner vigoureusement Suko afin de
rétablir sa circulation. Mes mains parcouraient son corps, le torse, le visage, les cuisses… Je m’activai à
tel point que je fus rapidement en sueur. Je n’oubliai pas pour autant la bête sanguinaire qui devait se
terrer dans les parages.
Heureusement, elle ne possédait pas d’autre arme. À moins que…?

50
Dans le lointain, un coup de feu éclata.
**
Ils continuaient à s’éloigner de la salle de restaurant. Bill Conolly, lui, continuait à enfoncer le
canon de son arme dans le crâne mou du maître d’hôtel qui était en train de reprendre son apparence de
goule. Une traînée visqueuse s’échappait du bas de son pantalon et coulait sur le sol; Bill essayait de ne
pas marcher dedans et de ne pas inhaler l’odeur pestilentielle qui remontait à ses narines.
-Attention! Si tu cherches à m’égarer, je t’expédie en Enfer…!
-C’est… c’est le bon chemin! bafouilla le monstre.
Ils parvinrent à un couloir étroit. À droite, il y avait une porte sous laquelle passait un rai de
lumière.
-Par ici.
-Ça mène où?
-Aux cuisines!
-Suko s’y trouve?
-Oui… il est congelé!
-Ferme ta gueule! cria Bill en envoyant un coup de genou dans le dos de la créature démoniaque.
Angoissé et énervé, il ouvrit la porte.
Bill arriva dans une pièce vide. Au milieu du mur d’en face, était percé un passe-plat d’où il put
apercevoir la cuisine.
-Où est la chambre froide?
-Il faut traverser la cuisine.
-Alors avance!
Le maître d’hôtel obéit si rapidement qu’il échappa au canon appuyé contre sa tempe.
-Oh, pas si…
Le reporter se tut; il lui semblait que la puanteur avait encore augmenté.
Il ne se trompait pas.
Un quart de seconde plus tard, la dernière goule de la brigade des cuisiniers se jeta sur lui. La
créature, cachée dans l’angle mort de la porte, en sortait pour passer son bras gluant autour du cou de Bill.
**
L’air manqua immédiatement au reporter déjà presque asphyxié par les émanations fétides du
monstre. Son cou était douloureux, tant la pression exercée par la goule augmentait; il s’en fallait de peu
qu’elle ne lui brise la nuque.
Devant lui, Landru fuyait. Bill ne pouvait l’accepter.
À deux reprises, son Beretta cracha.
La première balle frôla le talon du maître d’hôtel et ricocha sur le carrelage.
Le second projectile hocha le monstre à la hanche.
Landru se figea, jeta les bras en l’air, puis s’effondra sans avoir fait un pas de plus.
Il se liquéfia à une vitesse phénoménale, se répandant en une flaque qui s’étala sur le sol.
Bill, de son côté, était fort occupé avec la bête immonde qui voulait à tout prix le jeter à terre.
Le reporter tenait encore bon, mais ça ne durerait plus très longtemps.
Et il tomba.
Il tomba au ralenti car la goule le tenait fermement. Le monstre émettait des borborygmes
inquiétants et sa gueule grande ouverte découvrait les dents meurtrières qui pourraient déchiqueter sa
proie dans les secondes à venir.
Les crocs se rapprochèrent de la gorge de Bill; il n’était plus qu’à deux centimètres de la mort…
Le reporter leva son Beretta et tira pour la troisième fois, exactement au milieu de cette bouche
répugnante.
La balle bénite disparut dans la gueule béante du monstre.
Tout soudain, la pression se relâcha. La tête de la goule s’était volatilisée. Bill roula sur lui-même
et, d’un saut de carpe, se retrouva sur ses pieds.
Sur le carrelage, il n’y avait plus qu’une tenue de cuisinier d’où ruisselait un liquide visqueux et
infect.
Fini le cauchemar!
Bill se mordit les lèvres: tout n’était pas terminé…!
Il allait emprunter le passe-plat quand une silhouette surgit de l’autre côté.
Vanity Raise!
Ils s’aperçurent l’un l’autre en même temps; Bill, pourtant, réagit une fraction de seconde plus
tôt.

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-On ne bouge plus! souffla-t-il en appliquant le canon de son pistolet au milieu du front de la
créature.
**
Pour Vanity, la surprise était totale. Elle s’attendait à tout, sauf à ça.
Elle resta pétrifiée sur place, comme si elle n’était plus qu’un bloc de glace.
Son visage se transformait-il?
Non. Elle conservait son masque de froideur: sa bouche réduite à un mince trait, son nez à la
racine duquel s’appuyait le bout d’une arme… Une arme qui descendit peu à peu, glissant le long de
l’arrête du nez, passant par-dessus la lèvre supérieure et s’introduisant dans la bouche ouverte…
-C’est efficace, susurra Bill. Je viens de l’expérimenter sur l’un des tiens. Je peux très bien
recommencer avec toi. À moins que tu ne me dises où se trouve mon vieil ami Suko.
-Il n’est plus dans le frigo!
Bill Conolly tressaillit en entendant une voix d’homme lui répondre. Découvrant la silhouette de
John Sinclair derrière la goule, il fut rassuré. La créature du Diable était prise au piège!
-Il vit?
-Ça va… S’il était resté une minute de plus dans cette chambre, il aurait passé l’arme à gauche.
-C’est à vous que nous devons tout ça! rugit Bill.
**
-John, attrape-la!
Dans un accès de colère subit, Bill rejeta Vanity dans ma direction. Mes doigts se refermèrent sur
sa tunique, alors que la goule tournait sur elle-même. Le tissu se déchira comme du papier de soie.
Nos yeux s’écarquillèrent de stupeur. Jamais nous n’aurions pu nous attendre à un tel spectacle…
Nous avions encore en mémoire le superbe corps nu de la femme, simplement recouvert d’un
mince maquillage. Notre déception avait été grande quand nous l’avions revue, engoncée dans son ample
tunique blanche. Même, nous nous étions demandés quelle raison l’avait poussée à dissimuler ses
charmes.
La réponse était là, devant nous!
Rien, absolument rien, ne rappelait son aspect antérieur. Elle n’avait plus une once d’humanité:
elle était revenue à sa nature démoniaque.
Au-dessous d’un cou presque inexistant, se développait une masse triangulaire jaunâtre, une
espèce de pudding géant, un amas gluant et bavant, un entrelacs tremblotant de grosses traînées orangées,
vert clair et grises…
Et cette monstruosité écoeurante tendait deux bras qui était encore ceux du corps ravissant que
nous avions connu. On aurait dit la caricature poussée à l’extrême d’une diva se préparant à lancer le
grand air de la Tosca.
Mais elle n’était pas sur scène et c’est à un grand fourneau qu’elle se retint pour ne pas tomber.
Bill me fit un signe de tête. Il avait l’air de bouillir. Je l’avais rarement vu aussi furieux.
Nous avançâmes vers elle à pas mesurés, de deux côtés différents.
On aurait pu croire à une mise en scène de théâtre; toutefois, ça convenait parfaitement à une
situation aussi dramatique que celle-là. Nous étions heureux d’avoir réussi à éviter des morts parmi les
clients du Restaurant des Horreurs.
Sous sa tête d’une étrange fixité, son corps tressaillait, tremblait, vibrait…
-Il n’y a plus d’échappatoire pour toi, Vanity. Ta magie va être réduite à néant et nous allons
retourner d’ou nous venons.
-Bien. Je vais vous faire repartir. Vous n’avez besoin de rien faire. Je resterai sur ma planète et je
ne visiterai plus la vôtre. Laissez-moi!
-Des promesses de goule? me gaussai-je.
-On ne te croit pas! renchérit Bill.
-Mon ami a raison!
Les yeux de Vanity exprimait la panique. Elle tentait de trouver une solution, une issue possible.
En vain.
-Il n’y a pas de trou de souris où tu pourrais te réfugier, lui expliquai-je en tirant le fouet à
démons de ma ceinture. Suko voulait te régler ton compte avec ça. Je vais le faire à sa place.
D’un coup sec du poignet, je fis jaillir les lanières du manche. Elles remuaient telles des vipères.
-Je vous en prie…
-Non!
Je levai le bras, prêt à abattre le fouet.
En hurlant, elle se jeta de l’autre côté du fourneau pour éviter les trois lanières.

52
Elle y réussit effectivement: je frappai dans le vide. Vanity ne put cependant pas échapper à la
balle du Beretta de Bill Conolly…
Le projectile d’argent s’enfonça profondément dans le corps difforme de la goule. Elle se mit à
pousser des cris plaintifs. L’argent bénit continuait son travail dans la masse gélatineuse. La magie
blanche atteignit la tête qui se mit à se diluer comme le reste du corps.
-Reste auprès d’elle! criai-je à Bill en m’éloignant à la hâte.
Je rejoignis Suko, toujours allongé par terre. Il me fixa, effaré.
-Je suis toujours au frigo? Murmurèrent ses lèvres bleues.
-Non, pourquoi?
-Ce n’était pas folichon.
-Je veux bien te croire, vieux frère.
Alors que je me remettais à frictionner ses joues toujours glacées, des voix et des bruits de pas
nous parvinrent.
-John! s’exclama Bill en riant. Nous sommes de retour sur notre bonne vieille Terre!
-Pourquoi, nous l’avions quittée?
-Je ne saurais répondre à cette question.
**
Sir James avait mis la police en état d’alerte. Sur le fleuve, trois vedettes de la police croisaient
dans le secteur critique. Une trentaine d’hommes en uniforme surveillait la berge près de la passerelle qui
menait à l’eau, où aucun bateau n’était visible.
Et le brouillard apparut!
Il sourdait de partout, du ciel, du fleuve, du sol, pour se concentrer en un seul endroit. Celui où
auparavant était ancré le restaurant flottant.
Sir James se précipita, il fut le premier à traverser la passerelle… et à monter sur le bateau.
Les policiers lui emboîtèrent le pas. Ils se mirent à fouiller à fond la péniche.
Trois hommes vinrent à la rencontre du superintendant.
John Sinclair, Bill Conolly et Suko. Le dernier était soutenu par les deux autres et ressemblait à
un cadavre en sursis.
-Que vous est-il arrivé, Suko? s’informa Sir James.
-J’avais trop chaud dans la salle de restaurant, Sir. Alors je me suis réfugié dans la chambre
froide.
Cette réponse eut le don d’irriter Sir James.
-C’est vrai, John? me demanda-t-il.
Sans réussir à retenir mon hilarité, je dis:
-C’est à peu près ça, Sir.
-Et à part ça?
-Que dire…?
Bill, une fois de plus, fit preuve de son sens de la répartie:
-On a perdu notre appétit, Sir!
Je ne voyais rien à ajouter.
**
Une ambulance conduisit Suko aussi vite que possible dans une clinique pour qu’il puisse y être
soumis à des examens.
Bill et moi, au pied de la passerelle, nous assistâmes à la sortie des clients.
Ils étaient encore sous le choc, visages cadavériques, genoux flageolants, sourires crispés.
Incapables de prononcer un mot.
Fred et Jessica descendirent séparément. L’homme nous ignora l’un et l’autre et s’éloigna, le
manteau sur son bras. Jessica apparut un peu plus tard; elle marchait lentement en regardant autour d’elle,
à croire qu’elle recherchait quelqu’un.
Bill me donna un coup de coude:
-Vas-y, elle n’attend que toi!
-Tu crois?
-C’est sûr. Je connais les femmes.
-Ha, ha, ha!
J’allai au-devant de Jessica. Son doux visage rayonna.
-John, comme je suis heureuse que vous ayez réussi!
-Ça n’a pas été facile.
-Et maintenant?

53
-Vous allez rentrer chez vous, vous consacrer à vos poupées et oublier ce cauchemar.
-Vous croyez?
Je hochai la tête, me voulant convaincant:
-Le temps guérit toutes les blessures, Jessica.
Elle me sourit.
-Vous ne m’avez convaincue qu’à moitié. Je crois que mes blessures ne guériront que si
quelqu’un m’y aide.
-Avez-vous pensé à quelqu’un en particulier?
-Votre regard est assez éloquent, John. Si vous ne tenez pas à venir à mon atelier, peut-être
pourrions-nous déjeuner un jour ensemble.
-Avec plaisir. À une condition toutefois: que ça ne soit pas dans un restautant des horreurs…
-D’accord. Je pensais d’ailleurs à une boîte à hamburgers. À ma connaissance, on n’y trouvera
pas de goules.
-Vous en êtes sûre?
Elle éclata de rire, j’en fis de même et, bras dessus, bras dessous, nous continuâmes la descente
de la passerelle.
À quelques mètres de là, Bill nous tourna le dos en ricanant. Ce vieux coureur se faisait encore
des idées.

Jason Dark

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