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com notes et digressions autour de Regards croisés sur les pèlerinages: anthropologie Institut Pasteur, Paris, 13 octobre 2010 Société de Médecine des Voyages & Association E. Brumpt Médecine des voyages, et malades du sédentaire.

Les têtes glacées par la lune (...), l'abside de l'église, toute la sculpture polychrome, la crypte, la mort à la guitare (...) sont l'équivalent, dans la culture savante, du pèlerinage de Teixido, où les morts ont leur place dans la procession, (...) avec des lanternes pleines de flammes dans la nuit...

F. Garcia Lorca Jeu et théorie du Duende

Ne pas s'arrêter à la source que l'on a toujours - et sans bien comprendre pourquoi - voulu découvrir, ne pas s'arrêter à la source, sauf à devenir ces êtres clos du Jardin des Délices: ne pas atteindre, tel est le but des pèlerins.

Budget: de l'ancien français "bougette", une poche de cuir, une escarcelle, un sac emporté par le voyageur. Ce que l'on attribue au voyage: il est extensible a volo.

On est vraiment très tentés d'inverser l'accent grave de pèlerinage, en moment de la double porte du fleuve, feu et glace.

Peregrino

Liminaire: le corps est une marche 1. Comment reprendre le pèlerinage ? (aborigènes australiens) 2. Une mort qui marche (le deuil chez les gens du voyage) 3. Renaissance des pèlerinages en occident (Compostelle, etc...) 4. La quête de guérison (un chemin retour) 5. Communautés de souffrance (Ethiopie) 6. L'accomplissement d'un devoir (La Mecque) 7. L'Inde, pays du pèlerinage Les rituels de l'eau Les sources du Gange et la dimension pèlerine

Ouvertures Le désir de retour Exil et pèlerinage 8. Une nouvelle épidémiologie ?

Peregrino. On voit des hommes se brûler les doigts pour rester ici et garder la vie, d'autres s'enflammer les yeux pour survivre comme nomades1.

1 Au Pakistan, le HCR enregistre les empreintes oculaires des réfugiés incités à partir, l'empreinte n'échappe pas au système... Refus de se faire enregistrer, brouillage nomade du système panoptique...

Le corps est une marche, le sujet un pèlerinage Pied du pèlerin, sonne la cloche... de tous les voyageurs ? Une sorte d'association dans la passion, un centre en Amérique du Sud, celui des pères, Brumpt, de Certeau; nécessité, donc, du xénodiagnostic pour vivre ce continent encore en latence, toujours initiatique: les livres du père, égarés, retrouvés. Comme les os des chamanes, à l'issue du rituel d' « inhumation céleste » des aborigènes australiens, peints et placés dans les grottes, dans ce dernier continent du temps du rêve, australien: les images y sont le départ, et tout à un sens, le néolithique a épargné le désert, et donc l'idée de migration n'y existe pas, car l'exil est projet élaboré de gain, et risque, dans la perte de contact; l'image, elle, touche, est médiate, d'autant plus qu'elle est vue du ciel, comme - en d'autres lieux mais en de mêmes temps - les voyants du Véda pouvaient dire le monde; l'image n'y est pas plane, construite, projetée. La création, parfaite, doit être perçue et non masquée par la fabrique d'un artefact. On ne se migre pas, donc, car on se déplace constamment: les marcheurs fondamentaux n'ont pas désir de construire Babel. On ne migre pas, mais nombreux sont les lieux de ressourcement. L'intelligence suprême, endormie, rêve de la vie, cauchemarde aussi, et des êtres d'une autre dimension apparaissent; ici le monde psychotique a les quatre dimensions de l'état de veille, mais le réel se dénude du temps. Les âmes sont ces éclats de l'intelligence suprême, et les émotions inscrites dans le corps de veille, ce corps qu'il faut faire voyager pour toucher à l'âme. Marche sur le champ de l'identité, sur le nom de l'ancêtre, qui se complète de contact en contact, et marche de reproduction et de nourriture: le corps est une marche, les enfants s'y façonnent, le pèlerinage est production des facettes du soi. Un migratoire aux sources du pèlerinage, mais un migratoire exploratoire de l'espace-vie, sans points de convergence. Mais aujourd'hui, le chant des pistes est cassé par l'enfermement, les espaces clos imposés et les pathologies de la sédentarisation. Comment, alors, reprendre le pèlerinage ?

Peut-il y avoir une notion d'épreuve dans le pèlerinage ? Un désir de mourir ? Ou plutôt une recollection de contiguïté ? Y-a-t-il une typologie des pèlerinages ?

Chacun fait son voyage avec ses ingrédients propres, mais pourtant, dans tout voyage, il y a des tentations de rencontres, parfois des rencontres, il y a un mouvement qui tend à vous décentrer, à vous sortir de vous et qui parfois y parvient. M.-R. Moro Partir, migrer, l'éloge du détour La pensée sauvage, 2008

La descente du Gange, cette vina du silence dont il est impossible de communiquer le son aux ignorants... (L. Bhattacharya). Un voyage, ce pèlerinage fantasmé de la déportation...
Parfois aussi, (le fleuve) se réfugie sous de nombreuses couches glacées, le corps de l'eau devenant alors en partie sa propre maison, en partie son toit et en partie son habitant. Parfois, par une fissure qu'il perce dans la glace, l'habitant se fraye un chemin et sort pour reprendre son cours. Vous êtes des pèlerins, le fleuve en est un aussi, mais vous allez vers les hauteurs et le fleuve se dirige vers le bas, en réponse à l'appel de l'océan. A cause de ces flots qui s'opposent, de ces désirs qui s'opposent, tous ces moments de vie et de mort oscillent. Lokenath Bhattacharya2

1. Le dernier continent3 (le temps du rêve): comment reprendre le pèlerinage ? L'intelligence suprême un jour s'endormit et rêva, cauchemarda parfois de la vie; des êtres d'une autre dimension apparurent alors: les images sont le départ et tout a un sens, pensent les 500.000 aborigènes de l'Australie à 90% désertique. Là l'idée de migration n'existe pas, est incompréhensible même, car ce peuple a échappé à la révolution néolithique qui nous a tous sédentarisés. Ce pays n'est pas plan comme le sont nos "territoires" depuis l'avènement grec; il reste une image vue du ciel, dans laquelle on se déplace forcément constamment. On pratique l'"inhumation céleste" des défunts par les animaux, puis les os des chamanes sont peints et ces images placées dans les grottes.

2 L. Battacharya, La descente du Gange, Christian Bourgois 1993 3 A. Jammy-Schmidt, Paris

Les marcheurs fondamentaux ne construisent pas, ne se projettent pas, ne s'appauvrissent pas au plan; la création étant parfaite, il est inutile de fabriquer sans espoir d'aboutir, et dans la fièvre pléonexique, un "autre chose"...

Maintenir les corps, se reproduire, accomplir, autant d'instincts qui sont sources de maux. Ces émotions sont inscrites sur les corps, qu'il faut dès lors faire voyager, en ces très nombreux lieux de ressourcement, là où se manifestent les âmes, ces éclats de l'intelligence suprême. On ne migre pas, mais on pérégrine constamment. Le nom de l'ancêtre de la tribu tient lieu de titre de propriété; il est en fait le résultat d'une marche sur le champ de l'identité, et ce code totémique conditionne les mariages, contrecarre l'endogamie. Être parents est un métier, on échange les enfants, qui sont ceux de la création, pour leur éducation. Le nom se complète au fur-et-à-mesure des initiations, l'identité, stratification symbolique, exploratoire, se construit au long des pèlerinages. Mais aujourd'hui le "chant des pistes" est cassé par l'enfermement en territoires clos, règne des maladies chroniques de surcharge... Comment reprendre le pèlerinage ?

2. La place des morts chez les gens du voyage4 le deuil fractalise l'espace social (une mort qui marche)

"Gens du voyage"... Manouches en France contemporaine, et aussi quelques "Voyageurs". Un peuple à part, car sans frontières géographiques; une triple place pour les morts, au milieu des vivants d'abord par les rituels du deuil, un du décès au moins un temps interdit, car on meurt toujours là où était la caravane, et "les Tombes" ensuite. Le deuil est fait de gestes d'abstention, de respect: on ne prononce plus le nom véritable du mort (qui est différent de l'état-civil); on n'évoque plus sa mémoire dans le cercle proche, les proches se soumettent à cette amnésie; on évite les lieux du mort, ses aliments favoris, etc...; on se sépare de ses biens, jusqu'à parfois brûler sa caravane, mais quelques objets parmi les plus intimes (bijoux, guitare, chien, ...) sont désignés "objets morts" et protégés. Ces attitudes ne doivent pas être présentées publiquement ni
4 P. Williams, CNRS

commentées, l'amnésie et l'espace vidé du mort sont du domaine du secret, de l'ésotérique, de l'interne au cercle proche; l'espace social est en quelque sorte fractalisé par l'interdit du deuil, "non, pas cette chanson là". La durée du deuil est d'environ deux ans, ou relève d'une décision au cas-par-cas, pour le cercle proche.

De deuil en deuil, l'espace social métamatérialisé conduit ainsi la communauté à un détourage de l'invisible, comme l'individu, s'oxydant de part en part dans le temps de la vie, touche à son âme.

Un lieu du décès, lieu de conservation d'un objet ou lieu apprécié du défunt, est lui aussi évité, sans signalement aucun, un lieu retiré de la vie mais sans que cela ne se voie, un lieu qui relie vivants et morts pour ceux qui savent. Ces points interdits, qui sont en pleine place publique pour les non-initiés, en pays Dogon. Un espace propre au peuple du voyage se constitue, dans le territoire officiel de l'autre nation, par ceux qui passent, de décès en décès, et sans noms de rues; les morts manouches quadrillent un territoire, un peu à la façon des initiations aborigènes en séries mathématiques; une mort qui marche encore trace le lieu. Les peuples voyageurs créent le lieu de leurs déplacements sur toutes les routes, les sédentaires sont restreints au pèlerinages.

Cimetière: point de ralliement, d'union. Les "deux Toussaints", de novembre et de printemps. Le nom d'état-civil cette fois sur le caveau. Fleurs, objets et inscriptions convenues, ces tombes colorées - ici les sentiments s'affichent - sont elles aussi dispersées dans le cimetière. C'est un lieu de vie, on y parle aux morts. Alors que les rituels d'interdits étaient intimes ("chez nous, on en parle pas"), ces pratiques, universelles, sont ici collectives.

3. La renaissance des pèlerinages en France5 Le XXIè siècle religieux sort des églises et gagne la nature. St Jacques, un des douze, le majeur, les premiers pêcheurs. L'Espagne lui est confiée. Retournant à Jérusalem, il y est martyrisé en 44. Son corps s'échoue dans une barque; d'abord ignorée, sa sépulture
5 G. de la Brosse, Le Pèlerin, Paris

sera identifiée le 25 juillet 813 dans un compostum, ancien cimetière. On n'enverra ensuite, au XIè et XIIè, que les plus chargés des brigands à Jérusalem, en pénitence, les moins perdus ne "méritant" que les dangers du chemin de St Jacques. Les moines défrichent. Paris, Vézelay, Le Puy, Arles... Un saint, un balisage, des hébergements: un archétype pour d'autres chemins, Chartres, Mont St Michel, Vézelay / Assise (1ère implantation franciscaine en France). On conseille maintenant le double sens, le retour, et d'autres chemins se circularisent, le Tro Breiz relie, ne va pas "vers". Cette tentative du voyage le plus lent dans cette géographie du sacré est une reconnexion à la Nature plutôt qu'une recollection, le débat sur les reliques est sur un autre plan, comme MarieMadeleine, comme François. "La spiritualité y est plus ou moins consciente", on s'y confronte à l'épreuve et à la solidarité, quelque part sans doute du côté de Max Weber plutôt que de Max Jacob. Per ager d'abord: à travers champs, l'Homo viator. Etranger. Voilà que chacun de nous apparaît sur la photo à contre-jour, chapeau, et ombre. Messianisme ou prosélytisme du chemin ? Une éthique en tout cas. On le prend souvent après un deuil, un trauma, et ces morts vers qui on va encore contribuent à l'échange des manques, silencieux. Ces chemins là sont optimistes, on ne s'y flagelle pas, la caminothérapie est perte et gain, comme on brûle ses vêtements en rentrant de toute circum-déambulation.

Saints et pèlerinages: des survivances païennes, nous dit M. Eliade

4. La quête de guérison6 (un chemin retour) Lourdes tient-il du rassemblement de marche ou du pèlerinage ? Le chemin n'est-il ici qu'accessoire du miracle ? Quel force meut-elle ceux qui ne peuvent plus spontanément se déplacer ? Le 11 février 1858, une dame parle "comme à une personne" à Bernadette, 14 ans, pauvre, asthmatique, accusée de vol par son père. "Mon obédience, c'est d'être malade", déclarera celle dont le corps ne se corrompra pas après sa mort. On va pourtant à Lourdes "gratuitement", on prend des distances avec son désir de guérison; on accède à la piscine avec des précautions imposées, comme une approche du Matrimandir. Mais on s'expose à la compassion des biens portants, ce chemin de flagellants des non6 E. Vasseur, Angers

malades, et on participe à la communauté de ceux qui sont unis par le sceau de la souffrance; il n'y a pas de "syndrome de Lourdes" car le malade a ici sa place, et le lien fraternel perdure après ce pèlerinage statique, qui fonctionne plus ici peut-être comme un chemin retour. Je marchai à Lourdes, les images sont terribles. Il n'y a pas, pour le croyant, de causalité.

5. Entre pèlerinage vers l'eau bénite et ascétisme monacal: les guérisons miraculeuses du Sida en Ethiopie7 Nous sommes aux marges du pèlerinage, nous venons en vue d'une guérison, nous rejoignons une communauté et une ascèse. Cultes de guérison par l'eau, les fontaines sacrées du Moyen-Âge en France sont soit grillagées, soit ritualisées par l'Eglise ou la médecine thermale... Guérison ? La guérison miraculeuse est une théophanie du corps, rien de plus, on ne recherche pas Dieu dans le lieu que l'on atteint au bout d'un chemin, mais bien dans son corps, au long d'une ascèse. Ethiopie: le roi s'y convertit au christianisme au IVè siècle, qui est religion d'état jusqu'en 1975, influencé des Eglises byzantines et syriaques, affilié à l'Eglise Copte. La double nature humaine et divine du Christ y est reconnue, mais ces deux dimensions sont clairement séparées. Le premier cas de Sida en Ethiopie est notifié en 1984, la prévalence de l'infection par le VIH sera de 6 à 7 % en 1996, de 3 à 4 % depuis 2004. En 1994-95 interviendra le recours à l'eau bénite, un regain de l'accès aux sites d'eau, un développement de ces sites, qui peuvent, pour la reconnaissance de leur caractère sacré, soit avoir été bénis par les prêtres, soit consister en jaillissement de sources. Le recours peut être ponctuel (médical ou spirituel), on peut entreprendre un pèlerinage, on peut utiliser l'eau pour le traitement de maladies chroniques ou de la possession. Leyris les décrit, ces rites de possession, diabolisés par l'Eglise, on exorcise déjà à l'eau bénite, on traite la folie. VIH, des communautés de malades se forment, l'accès des eaux est réglementé par les monastères, ces deux communautés là entretiennent un certain rapport de "concurrence" ou de "conflit" par rapport aux sites. On ne consomme pas de psychotropes (khat, alcool, café, ...) dans les sept jours
7 Judith Hermann, Aix-en-Provence.

précédant le rite, on n'a pas de relations sexuelles (pendant sept jours pour les femmes, trois pour les hommes), il est des interdits spécifiques aux femmes pour l'accès aux sources (menstruations, port de pantalon, ...). On procède à l'aspersion, et/ou on absorbe, le pèlerin communie à ces deux espaces d'une même espèce, les malades boivent beaucoup, longtemps, 5 à 7 litres par jour parfois dans une véritable "purge du Mal", c'est émétique, c'est diurétique. C'est répété, on reste sur le site, d'ailleurs il n'y a pas de retour, dans ce pèlerinage là aux eaux, et on jeûne, et depuis la réactivation des sites par le VIH, considéré comme lié au péché, on se confesse aussi. On vit en communauté, on meurt sur le site, la communauté de souffrance, la communauté fraternelle ne se sépare pas. Est-elle sanatorium, guérison, est-elle léproserie, relégation ? Max Weber, Albert Schweitzer.

La beauté de l'oratrice est inchoative, son discours extrêmement structuré et ses bases attestées, son registre est d'histoire des religions, dans une certaine structure, un certain "retour" qui cycle; d'ailleurs on ne revient pas de ce rite, on se fond. Mais un pèlerin doit revenir, et c'est là qu'il change.

6. L'accomplissement d'un devoir8

Les patriarches d'orient contestent plusieurs aspects du dogme chrétien, émergence des hérésies nestoristes en Perse, mythologie aussi de ces chrétiens d'orient, de ce père Jean dont les croisades voudraient faire jonction...

Dès 630, soit huit ans après l'Hégire, Mahomet fait le pèlerinage à la Mecque, sa ville natale. Devoir de généalogie des monothéismes, on n'est plus - ou pas encore - dans le flux de l'eau... La Mecque serait le lieu du premier séjour terrestre d'Adam, sur le mont de la Connaissance, Adam y obtient le pardon de Dieu et y rencontre Eve... Non loin de là, Noé construit le premier temple de Dieu; à Arafat Abraham doit immoler son fils Ismaël. Mais émerge, stérile, la divergence, se tracent dans le désert deux chemins: Sarah, première épouse d'Abraham (-2000), est sans enfant; Ismaël nait de l'union d'Abraham avec Ager l'Egyptienne, gagne l'Arabie selon le Coran, la Judée selon la
8 D. Boubakeur, Recteur de la Grande Mosquée de Paris

Bible. Sarah, beaucoup plus tard, âgée de 70 ans, donna naissance à Issac.

Le

pèlerinage de la Mecque, cinquième obligation du musulman, est obéissance, et glorification du monothéisme. Le petit pèlerinage (Umrah) n'a pas de périodicité, le grand (Hajj) a lieu deux mois dix jours après la fin du Ramadan. Circumambulation autour du "cube" de la Kaaba, sept tours, deux arrêts: au niveau de la pierre noire du péché des hommes, posée par Abraham; au niveau des empreintes de pied d'Abraham. La présentation à Dieu du pèlerin est individuelle, la femme doit se présenter le visage découvert. On passe ensuite entre deux monticules proches, là où Ismaël découvrit la source de l'eau de Zemzen, que l'on emporte pour en asperger les défunts; le pèlerin, lui, en boit. Avant la Mecque, on passe à Mina, dans la plaine d'Arafat, où aura lieu à l'Aïd la fête du sacrifice du mouton. Il faudrait bien ériger Pâques et l'Aïd en réconciliation sur le dos des monothéismes, en fin de circumambulation comme de croisades, et regagner les fleuves. On lapidera Satan, sept cailloux, trois fois. La Mecque est au SSE, chaque année deux millions de pèlerins originaires de plus de 183 pays, et souvent âgés.

7. Les rituels de l'eau: en Inde9 (une allégorie de la marche) Il y a bien quelque chose d'originaire dans le pèlerinage, à l'origine de l'homme comme des religions, l'eau, et il y a une quête d'un "au-delà" de cette eau. Les quatre gouttes du nectar d'immortalité tombent sur les quatre lieux sacrés des bords du Gange et du Shipra; la mère Ganga est la Shakti, l'énergie; elle se fond dans le golfe du Bengale. Rite humide, réincarnation et cycle de l'eau, rite sec via la cendre des Saddhus; l'éclipse relève du sec, et il fallait nécessairement un fleuve à proximité pour pouvoir l'observer. De très nombreux mots sanskrits contiennent l'eau qui les porte, le bindou est aussi l'onde primordiale, le sari le vêtement fleuve; il y a beaucoup de mots pour dire rivière, eau veut dire rivière, il n'existe pas de fleuve en sanscrit, mais tout est flux, et l'océan primordial est motif indien, nous rappellent M. Eliade comme R. Rolland. Salutation, immersion, ingestion. Les gués sont des endroits sacrés, les rives en sont tenues par des saints; l'Inde fonctionne par dilutions-contacts dans le tout et par analogies, le sage est poupée de sel de l'océan. L'eau est aussi maya, ce tissage de la toile du réel. L'Inde est le pays du pèlerinage, allégorie du fleuve et de la marche, l'Inde est un pèlerinage permanent, un écoulement, la vie cette goutte d'eau portée à l'océan, dans ce flux même,
9 R. Airault, Paris

ce sentiment océanique que cherche à s'expliquer l'occident. On part plusieurs fois, dès qu'on le peut, et on espère, vieux, mourir en pèlerinage. La Kumba-Mela: est un pèlerinage indescriptible qui a lieu tous les quatre ans vers les grottes primordiales, et comme pour le Sighi Dogon, ça tourne. "On est bien en Inde, si... j'y retournerais vivre", me dit l'orateur comme pour se libérer, s'excuser; celui-là cherche encore le fleuve...

Les sources du Gange (la dimension pèlerine, corde super-enroulée) Pour l'heure, une énorme pierre m'écrasait la poitrine, il me fallait m'arrêter pour attendre mon souffle, surgit le Baba qui me conforta vers le tout et pas seulement la glace, "la glace, pour eux seule compte la glace, ice, ice, ice » ! Le Gange coule en contrebas, rasa de mantras, en une « Hola » se propageant tout le long de l'unique colonne, mue du fleuve, pèlerine. C'est une descente: peut-être le chemin pour venir a-til disparu soudain, cette dimension enroulée, dont la vie n'est que théâtre; nous déroulerons cette dimension là, nous ne pourrons donc pas toujours garder l'ordre des événement; mais que celui qui est dans l'eau, dans les plantes et dans les arbres nous donne un langage au moins pour un moment ! Allons-y. Nous n'avons pas encore pu échanger entre nous-mêmes un seul mot: dans le traumatisme du vivant, la parole est de la descente. Nous avons tant changé ! Nous faisons des erreurs dans notre témoignage ! Nous ne sommes restés que la nuit ! Nous nous embrouillons ! Que migre ? Que persiste ? Qui reconnaître à la descente quand on n'a croisé personne à la montée ? Seul au sommet, des milliers sur la route, retrouvés, tous; ce matin là pourtant, moi qui soufflait. Mais où étaient-ils ? Un pèlerinage peut-il se tarir subitement ? Je les trouvai le lendemain aux grottes de la rivière; pendant la montée, est-ce qu'on a à l'esprit de s'occuper des gens que l'on voit ? On ne fait qu'imaginer, et il faut d'abord que la grosse pierre nous oppresse pour voir, cette énorme pierre que la vie durant il nous faut patiemment prendre objet. De la porte ultime se règle le problème de la descente: une absente enfin inutile, auprès du ghat que depuis toujours l'on cherchait. Brahmapuri. La création porte en son sein son enfant dont le nom est destruction. Mais plus je parlerai, plus notre récit avancera tel la Ganga, sur le chemin de la source; ensuite, viendra cette vina du silence dont il est impossible de communiquer le son aux

ignorants, ce but du voyage... L'extraordinaire silence externe de ces altitudes, la montée aux poumons absents, l'eau qui parfois s'endort. Vers la source est le défi pèlerin, océan et la mort, les corps descendent, Bénarès.

Des os, de l'eau, et

une seule circumambulation ? Le pèlerinage est dilution

écologique qui soulage le corps. Le désir de retour. Les pèlerinages nous ramènent, individus, désirs, groupes, au cycle de l'eau, à la nature en cycle: remonter les rivières, vers une source peut-être10, pour s'y dissoudre sûrement, et être rejetés-dilués à l'océan qui nous fait retour, Jacques le Majeur, Marie-Madeleine, en ces lieux de reliques. La source en simple manque vers la forêt, emmenons cette eau qui soigne, le pèlerinage est immersion-absorption, dilution écologique qui dégage le plus d'âme, comme là-bas on composte l'organique et sauve chaque goutte d'eau pour accueillir l'esprit, moment antiparallèle du même mouvement; dilution écologique qui soulage le corps. Des os et de l'eau. Le sage, statue de sel, se dissout dans l'océan, fait retour dans une forme d'os, reliquaire ou grotte; Bretagne des saints ou circumambulation du Sighi et des ancêtres sur le plateau dogon, comme Jean Léry communiant au Nouveau Monde11, tout pèlerinage est ce retour, aussi, même si ce retour est parfois angoissant comme un TGV vide, et qui pourtant va à destination.

Marie-Madeleine rencontre Sarah l'indienne aux Saintes-Maries, Bénarès est sur la route de Compostelle, Vézelay-relai. Se dissoudre au monde, comme le corps parfois se décharge en la piscine de Lourdes. Le médecin prépare le pèlerin, l'accompagne, le rapatrie; il le fera d'autant plus - sinon d'autant mieux - qu'il sera en sympathie avec le désir de son patient, et cette journée nous y a invité. Le médecin prend en charge, aussi, celui dont le pèlerinage, bloqué, a besoin d'une voie en permission nouvelle (alcoolisme du sédentarisé, défaut d'accès aux soins du Rom dont le campement a été détruit). Qui d'autre pourrait-être le confident de cet opération de dévoilement total des formes, du corps comme de la psyché ?

10 Ce n'est qu'en mai-juin 2011 que je déciderai l'itinéraire de mon voyage en Inde de juillet, depuis Bénarès vers les sources du Gange... 11 M. de Certeau, L'écriture de l'histoire, Gallimard, 1974

Exil et pèlerinage Si le voyage retour est bien ce remodelage qui fonde ce renouveau dynamique de l'Être, médecins de pèlerinage et médecins d'exilés gagneraient à échanger; l'exil n'est à l''évidence qu'un pèlerinage dont le voyage retour est confisqué, et le traumatisme est tentative pathologique de nous faire oublier le sens de notre voyage, condamné qu'est l'exilé fracassé par la violence à être maintenant traversé passivement de mille directions sans sens. Ulysse aveugle le cyclope, mais mettra dix ans à rentrer. Notre désir du fleuve, de la relique, n'est que consubstantiel à ce retour jamais effectué depuis l'exil primordial, et à ce mouvement ravivé par l'exil de nos ancêtres - la migration venant de l'est qui nous est si agressive depuis l'école primaire est elle-même chargée d'un exil primordial de cet "Orient de tout" - ; ce qui apparaît parfois aux psychanalystes comme "désir d'exil" ne serait-il fondamentalement qu'un désir de retour ?12 Le trauma trans-générationnel n'aurait dès lors plus rien de retranché, les guerres n'en seraient pas les déclencheurs, mais bien les réactivateurs monstrueux de migration primordiale, par invasion, exode, séparation, fuite, renoncements, etc... Et le pèlerinage est cet exode civil apparent qui n'est que retour d'un interrompu. Voyage et souffrance d'ailleurs portent bien une même communauté, peut-être weberienne; mais le chemin n'est complet que s'il y a le retour.

Créations nomades, pèlerinages des sédentaires: fractalisation de l'espace et retour au fleuve "Vu du ciel": retrouver cette notion de balayage de tout l'espace, par travers ses césures même, dans un processus fractal. Les déplacements nomades sont organisateurs de l'espace, contrepoint des guerres, des nations et des compétitions les figent et les stérilisent; le pèlerinage des sédentaires est le baume de la compétition, et ne pourra jamais être élevé de ce fait en discipline ni en olympique. Le pèlerinage des sédentaires est plongée dans le fleuve, est vue depuis le lieu, retour à son âme, voie corporelle et humide de l'Être. Quelques saddhus encore portent la voie sèche, minéralisation thanatofuge.
12 (ou un fait de "still-born")

Contrairement à ce que l'on croit, un pèlerinage est un voyage où l'on ne se propose pas un but, mais une absence de but. Le pèlerin se rend dans un lieu avec la conviction qu'un tel lieu est en dehors de tous les lieux et de tous les buts. Dès qu'il a placé le premier pas sur la route, il sait déjà qu'il se perd dans le monde, et qu'à mesure qu'il avancera il se perdra de mieux en mieux. Une science subtile de l'égarement illuminera les plus humbles choses. André Dhôtel Le vrai mystère des champignons Payot Lausanne, 1974

8. L'infection même13... (une nouvelle épidémiologie des maladies transmissibles) Une sphère de l'immunodépression, à faible niveau de densité de population mais haut seuil de susceptibilité, et où s'établissent les cycles de nouveaux parasites; une autre de la concentration de populations neuves, à conduites à risque, drogue, aliments, transports, s'offrant à un fort taux d'attaque; entre, les routes de peregrino, dans les failles des autorités qui tentent la modération des mouvements rapides de populations. Des périodes d'incubation qui se brouillent à la vitesse des déplacements, des épidémies secondaires atypiques parce qu'éparpillées des retours. Festivals religieux et infections respiratoires, festivals musicaux et shigelloses, compétitions sportives internationales et chikungunya, mélange des genres comme des germes. Contacts, partage de l'air. Conjonctions et translocation des maladies. Vaccins. Infections spontanément résolutives, et résistances. Vecteurs d'attente. Sexualité. Hasard. Pèlerins âgés. Calendrier lunaire qui décale, et pics épidémiques saisonniers de la grippe. Deux hémisphères. Vent d'harmattan et méningocoques. Réduction sélective du portage, souche spécifique. Comportements et risk mitigation: les pèlerins en opportunité pour la diffusion de messages de santé publique. Nouvelles interventions et politique de santé globale.

13 I. Abubakar et al., Global perspectives for prevention of infectious diseases associated with mass gatherings, The Lancet, 2012, 12: 66-74

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