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INTERVIEW D’OCTAVE MIRBEAU SUR LE ROMAN

« … Tout à coup, comme les vents du Septentrion qui font se hérisser l’océan ou ceux du
Midi, qui débarrassent de ses vapeur au matin, l’incandescence radieuse du soleil, l’enthousiasme
et la colère traversent l’âme solide et bondissante du Celte formidable qui est Octave Mirbeau… »
Cette phrase de Paul Adam définit l’œuvre et la vie de M. Mirbeau, car l’œuvre n’est pas séparable
de celui qui l’a créée.
Enthousiasme pour les formes d’art neuves, indépendantes : Vincent Van Gogh, Maeterlinck
le profond mystique, Gauguin, le grand Rodin, tous ces fiers artistes, ces isolés que raillait
l’esthétique conventionnelle des ignares et des snobs, furent défendus, soutenus par Mirbeau…
D’une fougue non moins passionnée, il sait haïr les sots et les hypocrites. Depuis trois ans,
que de hiboux il a cloués au mur !
Aussi bien M. Mirbeau est-il venu au monde révolté. « Quand il était petit, disait Edmond de
Goncourt, il avait par bravade la manie de se jeter sous les pieds des chevaux. »
Il souffre de toutes les ignominies. Son ironie douloureuse, son âpre sarcasme d’iconoclaste
méprisant et jovial flagelle, mord, déchire les pharisiens, les renégats, les cuistres qui s’improvisent
hommes d’État, tous les mauvais bergers.
Il a signé quelques-uns des livres les plus forts et les plus amers de cette époque : Le
Calvaire, « où il a mis en honte l’idée de guerre » (le mot est encore de Paul Adam), Le Jardin des
supplices, charniers et géhennes, parterres de fleurs monstrueuses ; Le Journal d’une femme de
chambre, réquisitoire impitoyable, plaidoyer attendri.
Si les emballements d’Octave Mirbeau lui ont valu jadis le surnom de Warwick, les éclats
de ses invectives sont d’un assez haut lyrisme pour évoquer le souvenir d’Agrippa d’Aubigné ou de
Saint-Simon.
Accoudé à la fenêtre, devant le paysage pluvieux et jaunissant du Trocadéro, arpentant
nerveusement son cabinet, revenant à son bureau, où les feuillets s’entassent parmi les bibelots
simples et rares, poteries exquises de Delaherche ou de Gallé — M. Mirbeau, d’une voix saccadée,
nous parlait de la littérature contemporaine.
– Quelle place y occupe le roman ? Ça dépend du roman. Il n’y a jamais de hiérarchie, toute
belle œuvre occupe la première place, poème, livre de philosophie, aussi bien que roman. Bien
qu’ennemi des étiquettes, des formules, je ne conçois qu’une forme de roman, le réaliste, c’est-à-
dire qui exprime toute la vie... Le reste est vain… Les symbolistes ont méconnu la première loi, qui
est d’exprimer la vie… Ces gens-là ne la voient pas, leurs paysages ont les racines en l’air, ils
peignent la mer avec du vermicelle. Ils ont la vie en horreur. Tout l’effort humain doit tendre vers la
conquête de la vie. Tous ceux qui s’en écartent, poètes, peintres, romanciers, sont condamnés à
disparaître.
Tenez, Gustave Moreau, ce n’est pas un peintre, il s’est effondré. On n’en veut plus… Ses
œuvres sont mortes, la tare est au fond… Les jeunes d’aujourd’hui, les vrais jeunes, vont vers
l’action, ils ont les yeux grand ouverts ; l’action, les polémiques, la politique même, les retiennent,
les intéressent ; les autres, les symbolistes, Moréas, Viélé-Griffin, se complaisent à peindre, à
décrire des vierges malades. (Des symbolistes honnis qu’il piétinait avec joie, M. Mirbeau
s’empresse d’excepter Laurent Tailhade, aux puissantes invectives, et le savant et pur styliste Pierre
Quillard)… Oui, on va vers la vie, c’est une tendance bien nette, bien accentue. C’est d’ailleurs en
accord avec le mouvement scientifique, les savants travaillent dans la pourriture, et n’est-ce pas là
que naît la vie ?
Vous me parlez de la laideur ou de la beauté de la vie. Mais c’est la même chose, j’ignore ce
qui différencie ces deux termes… La laideur, c’est ce qui est mal fait, mal peint, mal sculpté ; les
formes les plus ignobles, les plus avachies, quand elles sont vraies, sont admirables…La beauté,
pour la plupart des gens, ce sont des femmes de huit mètres de long, exsangues, vertes, un lys à la
main ; pour d’autres, c’est la Femme à l’huître, d’Albert Dürer, la Bethsabée de Rembrandt, les
belles vieilles femmes d’Auguste Rodin… Pour en revenir aux laideurs qu’on peut peindre, dans le
roman, il faut d’abord écarter, rejeter les gens qui « font de la pornographie » ; ceux-là sont hors de
la littérature, et pourtant le public les aime, qui s’éjouit à la minutieuse description des petites…
drôleries de l’amour ; mais, le grand combat sexuel, la lutte féconde qui est en tout, dans l’homme,
dans la plante, dans l’animal, ce qui gonfle l’univers, il faudrait n’en pas parler ! Et pourquoi donc ?
Par pudeur ? Je ne sais vraiment pas ce que ce mot veut dire. Voyez-vous, les scrupules timorés, les
effarouchements, les haut-le-corps pudiques ne sont le plus souvent qu’hypocrisie chez les gens
intelligents, ignorance chez les autres...
– Parlons de la tendance du style… Va-t-on vers l’écriture ornée, artiste, ou vers le style
simple ?…
– On va vers le style simple… L’“écriture” est morte. À ce propos, que je vous donne une
impression toute personnelle. Aux dernières vacances, j’étais en Suisse, chez un ami. Sur la table se
trouvait La Guerre et la Paix. J’en relus un chapitre. Quelques jours après, j’ouvre L’Éducation
sentimentale… Eh bien, ce fut un désenchantement, une déception profonde. Cela me parut une
toute petite chose, mesquine desséchée, en cendres. Je ne retrouvais plus mon admiration, mon culte
de jadis. Flaubert – et Dieu sait pourtant si je l’aime et le respecte ! C’est un grand bonhomme si
probe, son souci du style est attendrissant, sa Correspondance touchante à en pleurer – n’est rien à
côté des grands Russes… Qu’est-ce que Salammbô en présence de cette Résurrection si puissante,
malgré les petites tares qu’emporte et balaye le grand sentiment de la vie ? Et Dostoïevsky ! Et
l’écrivain qui a composé Ceux de Poltaïa1 ! Et Ibsen, et Knut Hamsun, l’auteur de ce chef-d’œuvre :
La Faim !
M. Mirbeau continuait à glorifier la vie, et les penseurs qui la décrivent. Je lui objectai deux
noms qu’il a célébrés : Maeterlinck et Mallarmé.
– Maeterlinck ! mais ce mystique pose ses pieds sur la terre, les racines de son œuvre
plongent dans la réalité… Quant à Mallarmé, j’ai trop aimé l’homme, je chéris trop pieusement sa
mémoire pour oser des restrictions contre son œuvre…
Le Figaro, 10 décembre 1900
Interview réalisée par Eugène Allard et Louis Vauxcelles

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Le titre exact de la traduction française, œuvre de Neyroud, qui a paru chez Savine en 1888, est : Ceux de
Podlipnaia. C’est un beau roman de Rechetnikov, réaliste et très pessimiste, qui évoque, avec beaucoup de noirceur et
une extrême économie de moyens, la vie misérable d’un village russe.

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