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PRÉSENTATION : LA FAMILLE, FIN D'UN DRAME PSYCHIQUE ?

Jean-Paul Hiltenbrand

érès | La revue lacanienne

2010/3 - n° 8 pages 7 à 16

ISSN 1967-2055

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-la-revue-lacanienne-2010-3-page-7.htm

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Pour citer cet article :

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Hiltenbrand Jean-Paul , « Présentation : La famille, fin d'un drame psychique ? » ,

La revue lacanienne, 2010/3 n° 8, p. 7-16. DOI : 10.3917/lrl.103.0007

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Le dossier

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Présentation : La famille, fin d’un drame psychique?

Jean-Paul Hiltenbrand

Psychanalyste

« … il semble nécessaire de revenir sur l’universa- lité de la thèse selon laquelle le complexe d’Œdipe est le noyau des névroses. Mais si quelqu’un renâcle devant cette correction rien ne l’oblige à la faire. »

Sigmund Freud, 1931

La famille, dites-vous, faudrait-il l’aimer ou la haïr? Lacan interrogé en son temps sur la famille avait répondu que c’est un troupeau d’esclaves. Ce qui est étymologi- quement exact. Depuis la patria potestas instituée par la loi patricienne romaine beaucoup de choses ont changé. Au point qu’avec l’évolution, nous ne savons plus aujourd’hui ce que ce terme de famille désigne de manière précise. Les nouvelles dénominations de parentalité, de mono- parentalité, d’homoparentalité ont fini par jeter le trouble dans la notion elle-même. À n’en pas douter, c’est là l’indice d’un flottement considérable sur la forme actuelle de la famille humaine et ses fonc- tions spécifiques nouvelles. Nous ne savons plus quel mot employer pour défi- nir son changement. Crise ? Mais cela désignerait un moment d’incertitude avant une réinstauration. Mutation ? Certes, quelle serait alors cette nouvelle évolution qui se dessinerait ? Désinstitu- tionnalisation ? Il est vrai que ce n’est pas le seul ensemble des dispositions symbo-

liques qui est bouleversé. Le cadre des normes qu’elle supporte, les lois des échanges principalement sexuels qu’elle garantit avec ses interdits, tout cela garde- t-il encore quelque validité? Et puis que devient la fonction éducative et d’inser- tion sociale indispensable qui était la sienne, il n’y a pas encore si longtemps? Pour user du terme allemand et freudien du Heim qui désigne le lieu subjectif de référence du sujet, serions-nous désor- mais heimlos, c’est-à-dire sans domicile, sans asile, sans lieu autant psychique, politique que juridique? Car c’est cela que représentait l’entité de la famille. Dès lors, serions-nous plongés dans l’Un- heimlich, dans une inquiétante étrangeté? Concrètement le futur qui se dessine ne saurait être sans angoisse. Les délits de jeunes « sauvageons » de plus en plus jeunes, sans respect ni culpabilité aucune, dont les médias se font chaque jour inlassablement l’écho, nous rappel- lent qu’au royaume de la famille, de la bienveillante affection et des vertus de l’éducation, quelque chose est pourri. Le dernier verrou et fondement de notre civilisation aurait-il sauté ? Notre cli- nique, depuis quelque temps, précède l’alarme générale. Ces délits précoces signent pour le moins un état d’abandon de l’enfant, lui conférant un statut plus proche de l’enfant sauvage ou de l’aban-

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Le dossier – La famille, fin d’un drame psychique ?

donnisme 1 . Ils démontrent, s’il était besoin, qu’à l’enfant il est impossible de réinventer les règles humaines du vivre- ensemble et de la civilité. Disons claire- ment qu’il est vain de « soigner » des enfants et leurs symptômes dès lors que le monde adulte témoigne de son indiffé- rence démissionnaire et de son désinté- rêt. La psychanalyse ne saurait parvenir à se substituer là où certaines situations réclameraient d’autres mesures, éduca- tives en particulier. Ce qui a été perdu ? Ce n’est pas tant l’affection des parents qui fait défaut que l’élément structurant de l’interdit mis au centre des règles par un tiers symbolique qui régissent l’éco- nomie psychique des familles et de la sociabilité ultérieure de l’enfant. Le diagnostic d’ensemble de l’évolution sociale générale échappe à l’analyste, bien qu’au cœur de chaque cas les causes par- ticulières de désarticulation structurale et ses conséquences soient discernables. On conviendra qu’un bilan plus large et plus ample s’impose à nous. Que ce soit, ici, l’occasion de remercier les auteurs, obser- vateurs d’autres champs de spécialités et de références, d’avoir bien voulu accom- pagner nos interrogations.

La rupture

*

Si historiquement le modèle de la famille est resté stable de l’Antiquité romaine jus- qu’aux alentours de 1600, c’est en raison du poids de la menace permanente de la mort – mort fréquente de l’enfant, mort précoce des parents – dans sa mission essentielle de renouvellement des généra- tions futures. Menace qui a eu pour pro-

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priété de cimenter la cohésion, d’instaurer sa stabilité dans une solidarité obligatoire et qui en même temps fournissait à cha- cun des membres un statut et une fonc- tion définis tant au niveau individuel que social. Ce n’est que dans les siècles sui- vants que ce modèle a subi une évolution culturelle lente avec des soubresauts et des heurts, songeons à l’influence de l’œuvre de Jean-Jacques Rousseau et d’autres, ou par exemple à l’abolition de la patria potestas au moment de la Révolu- tion, réinstaurée de façon amendée par le Code Napoléon en 1804. C’est ainsi que marquée par le développe- ment économique, par les faits politiques et sociaux, par l’amélioration sanitaire et la moindre mortalité des enfants, par les changements culturels, elle a évolué de façon insensible vers un allégement pro- gressif des contraintes traditionnelles. Selon la majorité des observateurs, sur cette évolution longue s’est greffée une rupture brutale et nette dans les années 1960-1965: baisse de la nuptialité, baisse de la natalité, augmentation du taux d’ac- tivité féminine, en même temps que cette rupture se traduisait par le fait que le mes- sage contenu dans le modèle ancien ne passait plus, les jeunes couples recher-

chaient autre chose. L’emploi féminin, le contrôle des naissances, grâce au traite- ment œstrogénique à partir de 1956, y ont contribué en dissociant sexualité et repro- duction; toutefois, de manière plus dis- crète le malaise et les symptômes engendrés par les formes traditionnelles

1. Nous renvoyons à la Préface de Sigmund Freud (1925) à l’ouvrage d’A. Aichhorn : Jeunesse à l’aban- don.

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n’étaient plus acceptés. La mission origi- nelle de la famille avait perdu sa perti- nence et son objet, un nouveau projet se dessinait: la vie à deux, celle de la famille conjugale avec non plus la simple quête d’amour et d’affection mais la recherche d’un bonheur à deux, situation résultant de la poussée de longue date du mariage par inclination qui au cours des deux siècles derniers n’a fait que s’accentuer. Mais c’était substituer un vœu de bon- heur à la finalité de la mission initiale, livrant désormais la famille au sort de l’in- stabilité émotionnelle et à sa désagréga- tion possible, comme l’ont montré les chiffres de divorces à cette même époque.

Déclin de l’institution

Cette famille, primitivement destinée à assurer la continuité des générations futures, se trouve à présent sous le coup d’une profonde métamorphose liée à l’évolution de la sexualité et de la relation homme-femme pour constituer la famille conjugale, cette mutation tend à faire oublier qu’elle n’était pas une institution auto-fondée par le désir d’un homme et d’une femme mais qu’elle avait toujours été le produit d’une culture et de la pres- sion vitale. À ce titre loin de se présenter comme une entité stable ayant traversé de manière immuable les millénaires, au point de faire croire qu’elle était « natu- relle », la famille se révèle être en fin de compte un fidèle reflet des manières diverses du vivre-ensemble des sociétés anciennes et contemporaines et de leur évolution. En effet, le mouvement actuel de désinstitutionnalisation observé à son propos n’est pas un phénomène isolé, il concerne tout autant les institutions tradi-

Présentation

tionnelles : l’État, l’Église, le politique, l’école, l’université, les entreprises, etc. La rupture, si elle a conduit à l’extinction progressive du modèle ancien et au déve- loppement actuel d’un grand pluralisme de formes et de styles, a également eu pour conséquence d’affaiblir considéra- blement son cadre institutionnel et sym- bolique. Pourtant le recentrement des adultes sur leur vie intime n’est pas le seul facteur de changement: l’irruption de l’idéologie individualiste a profondé- ment changé les données de l’entité fami- liale, sa mission et son objet. C’est une nouvelle mutation récente qui la boule- verse là où elle sortait à peine de son évo- lution antérieure.

Individualisme et doctrine de l’œdipe

Dans ce contexte, où se situe la question pour la psychanalyse aujourd’hui ? Elle est clinique et doctrinale à la fois. Comme cela a été évoqué, les psychanalystes ne sont pas moins embarrassés que la socio- logie descriptive pour dégager une notion précise et actuelle de la famille : famille conjugale, famille fusionnelle, famille-club de partenaires, famille-infirmerie où l’on revient après des épreuves non surmon- tées, famille-histoire qui privilégie encore le lignage et les devoirs afférents, etc. Ces qualificatifs soulignent les modes d’expé- rience des membres mais ne rendent pas compte du rôle et de la finalité de son fonctionnement. Si l’on suit les remar- quables commentaires de Marcel Gauchet (voir dans ce numéro de la revue), il est saisissant de constater combien le déver- sement de l’idéologie individualiste dès le berceau transforme fondamentalement les données primitives de la relation

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Le dossier – La famille, fin d’un drame psychique ?

humaine. Le plus frappant est l’émer- gence d’un sujet dégagé de la dette sym- bolique, dont les relations sociales et individuelles s’expriment dans un langage d’affects, ce qui revient à dire dans un langage où prédomine le principe de plai- sir ou de déplaisir. Cela a pour consé- quence qu’à la servitude liée à l’Autre symbolique se substitue une servitude de l’individu en quête de ses propres quali- tés, normes et valeurs auto-constituées à partir de son expérience émotionnelle personnelle, croit-il, alors qu’il est identi- fié à celles de l’autre, des autres, des masses. C’est à cet endroit que nous posons la question : fin d’un drame psychique ? C’est-à-dire fin du drame du type œdi- pien, fin du drame subjectif tel que l’ins- tituait la structure oppressante du modèle traditionnel, réputé producteur de névroses? Le drame œdipien n’est pas un invariant de l’humanité, il est un inva- riant de notre culture, celle monothéiste en particulier. Son déclin se confond avec celui des Noms-du-Père, où la collusion de la fonction du père et de son autorité avec l’hétéronomie et l’ordre transcen- dant de la religion n’est plus à faire. La « sortie de la religion » telle que l’a formu- lée Marcel Gauchet, à propos du poli- tique, entraîne les mêmes conséquences au niveau individuel : nous ne sommes plus commandés par un En-haut qui légi- timait le principe hiérarchique qui dominait les rapports humains. Para- doxalement, et sans doute pas par hasard, la clinique féminine est venue nous ensei- gner et démontrer ce fait: à savoir que la fillette ne passe pas obligatoirement par les chicanes de l’épopée œdipienne. C’est d’ailleurs dans son article sur la féminité

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que Freud est amené, en 1931, à cette révision du point doctrinal du complexe d’Œdipe comme organisateur de la névrose en général. Lorsqu’il avait « découvert » le complexe d’Œdipe en 1895, il avait à l’esprit le modèle de la famille de type agnatique slave dont il avait pu croire en la pérennité bien que ses patients témoignaient déjà d’une déli- quescence fort avancée de la famille bourgeoise viennoise (Lacan). Malaise dans la civilisation fournira par la suite une plus juste appréciation de la causalité du symptôme.

Une nouvelle lisibilité de l’œdipe ?

Le mythe d’Œdipe et le complexe qui en résulte ont été tout au long de l’histoire de la doctrine psychanalytique durant un siècle, un support incontournable de la clinique des névroses et lui ont fourni sa légitimité. Le modèle structurant qu’il détermine présente l’avantage de situer les places et fonctions respectives des père et mère dans leur agencement symbolique et réel, ordonnateurs de la subjectivité de l’enfant et de son insertion en tant qu’être sexué à partir d’un interdit. Toutefois, ce modèle, tel que la tradition analytique l’a transmis, détient l’immense inconvénient d’avoir été transcrit dans le registre de l’affectivité dont il a été abusé. Certes ce registre n’est pas à nier puisque c’est ainsi qu’il se présente dans l’expérience de tout un chacun et que, de même, il s’énonce dans le roman historique ou l’épopée que livre le patient dans sa cure. À cet endroit l’analyste se doit cependant d’opérer un écart préalable : celui dicté par la perti- nence d’une interprétation qui relève de son expérience et de son savoir. L’im-

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mense travail de Lacan, celui de son retour à Freud, celui de la reconnaissance de la primauté de la fonction du signi- fiant chez le parlêtre et celui de l’articula- tion de l’objet-cause du désir dans son statut réel, symbolique et imaginaire, ne sauraient à cet endroit pouvoir être tenus à l’écart de notre expérience. Ils nécessi- tent d’ouvrir une nouvelle lisibilité du mythe œdipien, celle justement imposée par les transformations de la famille moderne. Fin d’un drame psychique dès lors ? En effet oui, celui du modèle ancien mais pas du drame individuel pour autant. Car entre les deux est intervenu un change- ment considérable du décor sociétal: rup- ture du lien social et de la relation d’altérité. Intolérance, sectarismes de toute nature, xénophobie et racisme sont les nouveaux traits de nos sociétés. Nous assistons en spectateurs impuissants à la mise en place d’un ordre paranoïaque, renforcé par le discours de la science :

ségrégatif, classificatoire, sécrétant l’ex- clusion du faible, de l’anormal, de l’étran- ger, bref une tentative d’élimination de toute forme d’altérité, précipitant certains a contrario dans un mouvement de com- munautarisme ou dans la reconstitution de tribus, où d’ailleurs la famille repré- sente le modèle idéal à restituer. S’agi- rait-il en fin de compte de retrouver un peu de l’Autre?

Le refus du désir de l’Autre

Si la famille a perdu son caractère d’insti- tution et sa fonction socialisante, son éro- sion s’accompagne également d’amorces de recomposition. Ce mouvement de fond ne signale pas seulement une rupture avec

Présentation

la tradition, il témoigne d’une rupture au regard du champ du désir de l’Autre, ce champ qui contient tout l’affairement des désirs des géniteurs. Autrement dit, la rup- ture porte sur le transfert primitif tel qu’il se noue entre l’enfant et ses aînés. Une grande part des échecs éducatifs, pédago- giques voire thérapeutiques se heurte à cette absence de transfert. Soit que ce refus porte sur le désir de l’Autre, soit qu’il porte sur le signifiant qui cause son désir. Ce refus tend à devenir général et pousse le jeune sujet à un investissement narcissique, moïque, autoréférencé dans son caprice singularisé. C’est à nous d’exa- miner la brisure là où elle se manifeste et exerce son incidence dans le champ de la subjectivité. Lorsque nous scrutons les divers aspects de cette clinique, le dia- gnostic revient toujours sur le même point: celui du rapport du sujet au désir de l’autre, de l’Autre et au discours qui en est le support. C’est particulièrement au niveau de la possibilité d’une transmis- sion que le handicap apparaît le plus sévère: transmission d’un savoir, transmis- sion des règles de la civilité, transmission de la condition morale, transmission d’une discipline de la raison et de ses limites. Cette transmission pouvait être acceptée tant que l’homme savait qu’un jour il aurait à prendre le monde du passé sur ses épaules, ce qui ne s’inscrit d’aucune manière dans le projet de l’individualisme, lequel est sans histoire. En effet, si l’enfant est le produit du seul désir d’un homme et d’une femme, l’enfant de ce couple est coupé d’avec la dimension du lignage. Autant dans l’amour que dans l’identifica- tion à ses aînés, il est en affrontement direct avec le désir de l’Autre et son pro- jet éventuel d’excellence.

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Le dossier – La famille, fin d’un drame psychique ?

Mais nouvelle ou ancienne, la famille reste un centre de tensions comme il en existera toujours au sein de toute communauté humaine. Toutefois, la spécificité, ici, est que s’y conjoint une fixation érotique intense et masquée, au point que Freud a dû en passer par l’analyse de Massenpsycho- logie pour en saisir le mouvement de régression narcissique toujours prompt à se mettre en place. C’est au niveau des principes et des règles qui régissent ces tensions qu’apparaît véritablement le changement. Le refus du discours de l’Autre est dicté par le mouvement de l’in- dividualisation et ce qui l’accompagne, à savoir l’illusion d’autonomie. L’autonomie individualiste a mauvaise presse chez les analystes, avec raison. Néanmoins, nous ne pouvons pas ignorer un courant qui dépasse l’individu lui-même. Lorsque père et mère campent dans la logique indivi- dualiste, ce n’est pas l’enfant, c’est eux- mêmes qui se refusent à l’acte d’autorité de crainte de dévoyer le devenir indivi- duel de leur petit. S’étant ainsi déjugés eux-mêmes, ils éludent les tensions et conflits susceptibles de surgir. Ce mode de relation articulé selon un principe d’une a- conflictualité détermine de lourdes consé- quences. Qu’est-ce qu’était ou qu’est peut-être encore, sous certains aspects aujourd’hui, la famille ? Le lieu de la mise en scène et de la confrontation d’un sujet avec le désir de l’Autre, de ses répercus- sions, de ses avatars, de ses réussites et ses échecs tant au niveau conscient qu’in- conscient et cela dès les premiers instants de la vie. Dans la mesure où la famille moderne a déplacé la finalité de sa mission sur la réussite sociale individuelle et non plus sur l’intégration dans une relation sociale d’altérité, cette famille devient

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indéchiffrable selon les coordonnées œdi- piennes. Une nouvelle lecture s’impose en tant que c’est le désir de l’Autre qui domine la scène et vient constituer un pôle d’attributs, pôle d’attributs qui va être le lieu d’un assentiment ou d’un refus.

Répercussions subjectives d’une situation sans tiers

Trois termes essentiels dominent cette dynamique: l’inévitable procès d’identifi- cation, au sens où Freud et Lacan l’ont définie et son conséquent, le transfert, la mise en place ordonnée des premiers élé- ments de la position sexuée. Ces trois termes n’étant pas du registre psycholo- gique, car l’humain est un parlêtre, ils s’instaurent selon un jeu de signifiants où dès sa naissance l’enfant baigne dans le discours de l’Autre qui lui dicte sa condi- tion, par exemple : « Tu es un garçon, tu es une fille », que cela s’énonce sur le mode du wanted ou de l’unwanted à son égard montre son caractère aléatoire dont nous apprenons de la modernité technologique que même ce dire premier peut être l’ob- jet d’une remise en cause (cf.: l’exigence de la preuve génétique de paternité). L’ex- périence par ailleurs nous instruit, et Freud a constamment insisté sur ce point qui concerne la mise en place de l’objet:

cette dernière ne se réalise que dans un conflit et par l’agressivité qu’il engendre. C’est de là qu’il tire son prix et prend sa véritable valeur inconsciente pour le sujet. En sorte que la loi interdictrice et la frus- tration qui en découle confèrent à cet objet son statut de réel que va pouvoir endosser ultérieurement la fonction sym- bolique du manque. C’est à ce prix que le manque prend sa signification, celle

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d’avoir été institué pas sans l’Autre. Lorsque cette frustration n’a pas eu lieu, la perte s’exerce de façon bilatérale : à savoir du côté père et mère, où leur fonc- tion ne saurait s’établir comme réelle ou symbolique; et du côté de l’enfant, chez lequel l’objet ne trouve pas d’assise, faute d’être intégré dans la subjectivation comme dynamiquement associé à l’Autre. La suite l’enseigne: le désir est instable et le sujet ne parvient pas à conduire une tâche à son terme, par exemple ses études, son diplôme, sa vie à deux ou tout autre activité exigeant de la persévérance. Aussi bien, l’éducation à visée individua- lisante implique non seulement le préa- lable de l’effacement du ou des parents mais forclot de surcroît leur fonction de garantie que constitue le tiers Autre. Édu- cation paradoxale où le désir de l’Autre est interdit de représentation en sa préces- sion et son autorité! Paradoxe devenu le tourment quotidien des enseignants, car comment l’enfant saurait-il apprendre tout en refusant le discours de l’Autre ? Or ce tiers Autre est condition autant du fon- dement dynamique de l’objet du désir que de l’investissement libidinal et narcissique du sujet, son Idéal du Moi, son estime de soi (Freud). Si ce qui a été considéré à tort ou à raison comme la cellule sociale élémentaire des- tinée à fournir à l’enfant une assise struc- turée et normalisée, la non-pérennisation de ce modèle remet par conséquent d’em- blée en cause tout le procès de la structu- ration primitive du petit de l’homme et surtout empêche toute mise en place du symbolique, laissant cet enfant en déshé- rence dans le champ de l’imaginaire voire, à présent, dans le virtuel. Déshérence, car sans cet Autre symbolique, que représente

Présentation

justement en situation tierce le père inter- dicteur, il est en état d’abandon. La demande de reconnaissance, aujourd’hui omniprésente et envahissant toutes les strates des rapports sociaux, hiérarchiques ou non, en est le témoignage le plus patent. L’émergence du courant indivi- dualiste engendre par un retour dans le réel ce qui n’a pas pu être symbolisé: à savoir une perte marquée dans l’économie subjective par un interdit que la famille moderne se refuse à infliger en raison de la nouvelle mission qu’elle s’assigne. La conséquence en est qu’à la place de l’af- frontement à l’Autre réel, c’est à l’image de l’autre spéculaire qu’il est confronté, c’est-à-dire au fantôme de son image nar- cissique dans son fantasme ou son désir.

Variantes cliniques et nouvelles réponses?

Pourtant nous devons reconnaître que le modèle-type n’est pas forcément exigible pour la structuration correcte d’un sujet et que d’autre part, ce qui a été décrit en tant que conditionné par la dialectique œdi- pienne est susceptible de s’accomplir selon d’autres voies, comme semble nous le montrer une partie de notre clinique actuelle. En particulier, nous pouvons retenir de la doctrine de l’œdipe que si elle pose un cadre de lecture concevable de l’évolution du petit de l’homme, d’au- cune façon elle ne peut être tenue comme son explication univoque et ultime. La rai- son en est précisément que le parlêtre étant conditionné préalablement par le dis- cours de l’Autre et ses signifiants, ce sont ces signifiants-là qui assignent au sujet véritablement son destin, souvent au-delà des événements particuliers de l’histoire.

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Dans cette perspective, les élaborations récentes de Charles Melman sur le matriarcat, à savoir qu’il existe une genèse subjective à l’écart de la patria potestas, ouvrent une voie essentielle dans la mesure où un certain nombre de cas cli- niques se révèlent effectivement être tribu- taires de la seule hoirie signifiante maternelle. D’autres cas nous indiquent, par ailleurs, que des accrocs ou accidents survenus au cours de la structuration pri- mitive peuvent être réparés selon d’autres modalités. Nous avons appris par nos cures que le manque peut être institué par le seul effet du langage et de la parole sans l’intervention d’aucune figure d’autorité qui imposerait une forme de privation et que, plus avant, ce manque peut valoir comme équivalent de la castration. Il n’est donc pas nécessaire de rêver à un retour au modèle autoritaire passé, une clinique ordonnée du signifiant nous en dispense.

*

Ce tracé succinct nous permet de saisir le

profond bouleversement subi par cette

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entité de la famille de nos jours dont les conséquences restent encore à évaluer dans leur ensemble. Encore n’avons- nous pas évoqué la délicate probléma- tique de la relation de la position sexuée dans l’institution subjective de l’homme moderne et de son rapport à la famille, question trop vaste pour être traitée ici. Ce qui semble dominer est le caractère indéterminé de ce lieu qu’est une famille en l’absence d’un tiers symbolique, d’où sans doute le désarroi de l’homme contemporain. La conséquence est que de la même façon l’analyste saurait de moins en moins se fier à un modèle for- mel, en raison de sa variabilité qui fait perdre la signification dernière de cette entité. La crise qui aujourd’hui traverse cette institution universelle dans ses fon- dements se répercute comme une crise de notre civilisation où le droit de la famille, dans ses multiples aménage-

ments récents, semble voué à ne pouvoir parer qu’au plus urgent des effets de son déclin.