Vous êtes sur la page 1sur 1

ACtUALItÉS ÉCLAIRAGE

PERSONNES ET FAMILLE

Sous la direction scientifique de Laurent AYNÈS et Philippe DeLebecQUe, Professeurs à l’Université Panthéon-Sorbonne (Paris I), et de Pierre crOcQ, Professeur à l’Université Panthéon-Assas (Paris II)

Par Alice PHILIPPOT docteur en droit privé, université Paris i ¿ 4899
Par Alice
PHILIPPOT
docteur en droit privé,
université Paris i
¿
4899

Pas encore né mais déjà indemnisé : la réparation du préjudice d’affection de l’enfant

En l’absence de consensus relatif à la protection de la vie avant la naissance, l’enfant simplement conçu dispose d’un statut incertain qui oscille entre la foi et la raison. Tantôt cellule, tantôt patient, tantôt enfant, il incarne un vivant énigmatique sur le plan juridique. L’ambiguïté résulte de la rigueur de la summa divisio opposant, en droit français, les personnes, sujets de droit, aux choses, objets de droit.

TGI Niort, 17 sept. 2012, n° r G : 11/01855

À l’époque romaine, le jurisconsulte

Gaius distinguait, dans son manuel

des Institutes, les personnes, les choses

et les actions. La présentation de

Déterminé à discuter le montant des dommages et intérêts consécutifs à l’accident, le couple intente une action en jus- tice contre la MACIF afin d’exiger le complément d’indemnités qu’il estime être en droit de percevoir au nom de ses enfants. Toute la difficulté réside, en l’espèce, dans l’absence de dis- position légale. Le juge devait s’interroger quant à la date d’acquisition de la personnalité juridique pour lever le mys- tère sur la nature de l’enfant à naître. Car, contrairement à l’« homme qui est une simple réalité matérielle ou naturelle, un donné brut, le sujet de droit est l’expression d’une abstrac‑ tion juridique, un pur construit » (Malaurie Ph. et Aynès L., Les personnes, La protection des mineurs et des majeurs, Defrénois, 5 e éd., 2010, p. 21). Le 17 septembre 2012, le tribunal de

grande instance de Niort fait droit à la demande et condamne la MACIF à verser à chaque enfant la somme de 20 000 euros. « Le lien de causalité entre l’accident et le préjudice résultant des troubles dans les conditions d’exis‑

tence des enfants étant établi (…), le préjudice d’affection de ces enfants qui grandissent aux côtés d’un père physiquement très amoindri doit être indemnisé ». Original, le jugement l’est évidemment en ce qu’il reconnaît la rétroactivité de la personnalité juridique de l’enfant sim- plement conçu (I). Surprenant, il ne l’est pas tellement en ce qu’il confirme la capacité de jouissance déjà reconnue à l’enfant avant la naissance en matière de successions et de libéralités (II).

cette œuvre d’esprit inspira Portalis,

Maleville, Tronchet et Bigot de Préameneu, qui décidèrent de

scinder le code des Français en trois parties appelées « Des personnes », « Des biens » et « Des manières dont on acquiert la propriété ». Depuis, la polysémie de la notion de personne crée un cli- mat de confusion dans un monde corporel qui renvoie, tour

tour, voire indifféremment, à la personne humaine et à la personne juridique (Mirkovic A., La notion de personne, étude visant à

clarifier le statut juridique de l’enfant

à naître, Terré F. (dir.), Paris II, PUAM,

2003). « La loi distingue deux catégories d’êtres humains : d’un côté ceux qui, parce qu’ils sont nés vivants et viables, sont des personnes au sens juridique du

terme, titulaires des droits fondamen‑ taux reconnus par la Constitution, les lois et les règlements ; de l’autre ceux qui, parce qu’ils ne sont pas encore nés, ne sauraient prétendre à cette qualification et au statut qui lui est associé » (Bellivier F., Les chemins de la

liberté, Petite leçon de biopolitique, D. 2004, p. 648). Pourtant, figure parmi les questions en suspens celle de la réparation du préjudice de l’enfant simplement conçu. En 2005, un homme est victime d’un accident de moto alors que sa compagne est enceinte de sept mois. Paraplégique à la suite du choc, il sollicite la réparation de son préjudice, de celui de la femme mais également de celui des enfants à naître. Mais, à défaut de naissance vivante et viable, la com- pagnie mutualiste refuse d’indemniser les enfants conçus. Privés de la personnalité juridique lors de la survenance du dommage, les jumeaux ne pouvaient prétendre à un quel- conque dédommagement.

à

L’acquisition de la personnalité juridique reste conditionnée par une naissance vivante et viable.

I – LA recONNAISSANce De LA réTrOAcTIvITé De LA PerSONNALITé JUrIDIQUe De L’eNFANT cONçU

Définie comme l’« aptitude à être titulaire de droits et assujetti à des obligations » (Cornu G., Vocabulaire juri- dique, Association Henri Capitant, PUF, 2009, p. 679), la

n

°

9

9

Décembre

2012

revue

lamy

droit

civil

>

33