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I. Introductionà la philosophiedesfemmes*

Mesdames,

Au momentd'éleverpour la premièrefois la voix devant vous,une doubleémotionm'agite, je souffred'une double crainte.D'abord, je ressenscetroubleinvolontairequ'éprouve tout orateurenabordantsonauditoire,et femme, j'ai deplus des préjugésà vaincre,des coutumesà enfreindrepuisque jusqu'à présent,presguepartoutet surtoutdanscepays,I'en- seignementoral supérieura été jugé inaccessibleaux femmes. Cependant,la présenceparmi vous de personnesqui m'ont accueillieet encouragéelors d'un premier essaiquej'ai tenté I'annéedernière,me soutientmôralement.Depuis,plusieurs d'entreelles,le plusgrandnombremême,sontdevenuespour moi desamies.Ce m'estune joie et uneforcequede lesrevoir autourde moi. J'ai degrandesdifficultésà surmonter, je nemeledissimule pas.J'ai à cherchermoi-mêmemesmæursoratoires,deshabi- tudesde langageet destermesconvenablesà unefemmedevant un public,et je n'ai aucunprécédentpourmeservirdeguide, demodèle.Jeneveuxenaucunefaçoncopierlescoutumesdes hommes: ce seraitsortir de mon rôleet revêtirunenatureen désaccordavecla mienne.Ainsi, mesdames,il n'enestpasune

r Ce texteestla leçond'ouverturedu

< Courscompletde philosophie de la

na(urer)donnéà LausannependantI'hiver1859-1860.ll étaituniquementréservé auxfemmes.ElleavaitdéjàdonnéquatreleçonsdelogiqueI'annéeprécédenre ; ceciestI'introducliond'unesérieclequaranteleçonsqui nelurentpaspubliéesmais

qui, dir-elle,exposaiêntdéjàI'ensemblede saphilosophie.

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d'entrevousqui ne sesentiraitchoquéede me voir ici parler deboutengesticulant.Jecroisdevoirau contrairegarderdevant vousle calmed'uneattitudedidactiqueet ne jamais m'écarter d'un caractèrede simplicitétranquille. Jesuisd'avisqu'entoutcequefait unefemme,elledoit rester elle-rnême ; j'ai toujoursblâmé,danslesartset la littérature, cetteiimiTationservilede I'hommepar la femme: je la blâme- raisde mêmedansla science.Outrequ'en généralje déteste toutecopie,soitdanslespersonnes,soitdansleursceuvres,nous avonsde plus,en tant que femmes,notregénieparticulieret nousrdevonsle garderavecsoin,le développermêmedansses tendancésoriginales,bienloin dechercherà ledissimuler,à I'ef- facer.C'estun registredeplusdansle grandorguedesharmo- niesdela nature.Pourqu'il demeured'accordavecleconcert universel,il doit conserveren tout sonintonationet sontim- bre.Nousdevonsenfindifférerd'espritautantquedevisage, êtreentouteschosesun êtreégalet analogueà I'homme,sans jamais tendreà lui devenirpareil,identique. Ce n'cstdoncpasunesciencenouvellequ'il me faut cher- cher ; la sciencepour le fond estunecommela véritéqu'elle poursuit: ellene sauraitdifférerd'elle-même.Ce queje dois trouver,c'estuneforme,uneexpressionfémininedela science. C'est,enfin,un art nouveauquej'ai à créer.Lesanciensont représentéla véritésousla figured'unefemmed'unebeautéaus- tèreet correcte ; maisla beautémêmesansla grâceestdépouil- léedesoncharmele plusindéfinissableet leplusvivant.Jusqu'à présentla véritéa manquéd'attraits,elleest restéetristeet maussade,presquehonteuse,laissantà la fable,déguiséesous le nom de poésie,le sourireet l'éléganceaimable,lesmouve- mentsde la vie, lesornementslesplusséduisantsde I'esprit. Enfin,disonslemot, la scienceestdemeuréetoutempreintedu caractèreviril, ct la véritén'a étéqu'un marbrebeaude pro- portionet de forme,maisglacéet inanimé.Puissé-jcêtrele Pygmaliondecettestatue! puissé-jela faireparleret parlerun langageintelligibleà tous ! C'estce que je tenteraidansla mesurede mon pouvoir. JerenÇontreraibiendescritiques.J'enai déjàrencontré.Plu- sieursront étéeffrayésde mon entreprise,étonnésdemon pro- gramme.On l'a trouvétrop ambitieux: on m'a contesté jusqu'à la légitimitédemon titre. Le mot dephilosophiea épouvanté.

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PHILOSOPHEET FEMME DE SCIENCES

Or, qu'est-cequela philosophie? selonl'étymologiedu mot, c'estI'amourde la sapience,decettesapiencequeI'on trouve nomméedansla VulgatecommeI'un desnoms,I'un desattri- butsessentielsde Dieuet quelesSeptantetraduisentparsophia. Cemot signifiaittout à la foisla scienceet la sagesse: la science ou la sagessethéorique,la sagesseou sciencepratique,I'esprit desavoiraussibien queI'espritdeconduite.Noslanguesmoder- nes,plusanalytiques,ont diviséendeuxI'idéereprésentéeautre- fois par un seulterme. La philosophie,c'estdonc I'amour de la scienceet de la sagesse,c'est-à-diredu vraiet du bien ; et danscesens,mes- dames, j'ose affirmerqu'il n'enestpasuneparmivousqui ne sefassegloired'êtrephilosophe.C'esttoujoursdanscesenset danscesensseulementquej'emploierai cemot, c'està cesens queje veuxresterfidèleen tout cé quej'ai à vousdire. Ce n'estpastout. Le mot de synthèsescolairen'a pasété compris.Il auraitmêmeétécritiquécommeimpropre,et par

un professeur,m'a-t-ondit

n'encroisrien.De touslesprolesseursqueje connaisdanscette ville,pasun n'a pu certainementserendrecoupabled'unetelle inintelligence,surtoutlorsqu'ils'agitd'un mot grec.Il serait questiond'un mot vulgairementfrançais, je leconcevraispres- que mieuxde la part d'un docteurès-sciences.Aussi, je le répète, je croisque le professoratlausannoisa étécalomnié. CertainementI'hommequi n'a pdscomprismon titren'estpas docteur,carriennesauraitêtreplusdoctoralau contraireque cesdeuxmots: synthèsescolaire,c'est-à-direrienn'estpluslit- téralementgrec,trop grecmême,à mon avis,c'estleseuldéfaut quej'y trouved'aprèsmon goût. D'autrespeuventêtred'un avisdifférent,il estvrai.Jeconfessela libertédesopinions.Ces deuxtermesdesynlhèseet descolaireappartiennentessentiel- lementà la languedidactique ; ilssontdoncà leurplacecomme titred'un coursd'études;s'ilssontgrecsd'origine,ilspossè- dentcependantI'avantaged'êtrenaturalisésdepuislongtemps dansle françaiset d'êtreau nombrede sesracineslesplus anciennes.Synthèsesignifiecomposition,rassemblement.C'est un dérivédu grecsunlhesisforméde sun, avec,ensemble,et de tithemi, mettre,placer,poser.Scolqirevient de scholeou schola,qui signifieétude,application,aussibien qu'école, par suitede cetusageuniverseldeslanguesqui transmetaux

;

je vousavoue,mesdames,queje

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contenants!un nom dérivéde leur contenu,aux lieux,celuide la chosequi s'y flaitou à laquelleilsservent.On dit ainsil'étude pour la salledtétude.De mêmeemploie-t-onscolairepour ce qui appartientauxécoles,à l'école,aussibienquepour cequi concernel'étude,la science,la didactiqueou la pédagogie,pour tout enseignementenfin, soit reçu,soit donné.Scolairepeut donc sedi[e de cequi appartientsoit à l'école,soit à l'étude, c'est-à-diredecequ'on enseignedansl'école,dela scienceenfin, causefirralede toute école,en prenantce derniertermedans uneacceptrionlarge,en le prenantdansle sens générald'ensei- gnerùrent. Mon tifre signifiedoncbiencequej'ai voulu lui faire indi- quer, c'est-à-direune coordinationdesétudes,une recompo- sitiondespartiesde l'enseignement,unesynthèse,répétonsle mot, deI'ensembledesélémentsreçusdansl'école;adoptéspar lessavants,enseignésdansleschairesacadémiques.C'estune desrichessesdetoutelanguequedeuxou plusieursmotsassem- blésrprennentun sensdifférent,ou pluslargeou plusétroitque celuiquechaound'euxauraiteuisolément.C'està celamême quele françaip,entretouslesidiomesmodernes,doit saflexi- bilitéet saprécisionparticulières,qui, avecun vocabulaireres- treint, lui permettentd'exprimerlesnuanceslesplusdélicates desidées.Si, prenantenconsidérationlesscrupulesdemon cri- tique, j'avais dû définir,expliquer,traduirela penséede mon titre dansle patoisdessavants, j'aurais étéobligéed'écrireen têtede mon programmecettelonguephraseà I'a{lemandequi traînepéniblementaprèssoisescinq régimesenchaînési cours de réduction à I'unité de la diversité desnotions acquisesdans l'éco'le.Aurait-elleétébienreçuedu public,mieuxcompriseque cesdeuxsimplesmots : synthèsescolaire,harmonieuxentreeux comrnetousceuxqui proviennentd'unemêmesourcephilolo- gique? n'étaient-ilspasd'ailleurssuffisammentexpliquéspar le sous-titre: philosophiegénéraleélémentaire? Pour aimer la science,il faut d'abord la connaîtredanssespartieset la con- sidérerensuitedanssonensemble,danssonunitésynthétique:

c'est pourquoi tout coursde philosophiene peut qu'être un coursde synthèsede la science,et cet amour de.la scienceet de la sagessequi constitueI'essencede toutephilosophieétant ou devantêtrele but detouteslesétudeset leurcouronnement, toute synthèsede la scienceen estla philosophie.

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PIItLOSOPIjEET FEMME DE SCIENCES

Je crois donc que mon titre estconvenableà tous égards, puisqued'unepart il exprimema pensée,quede I'autreil est conformeauxétymologies.Cettealliancede motsconstitueun néologisme, je le veux ; maisce néologismeestdansle génie dela langue ; rapprocherdestermesconnuset leurdonnerun air de jeunesse, un cachetoriginalestcequetousnosorateurs, tousnosécrivainsdegoûtcherchentà faire.Jesuisloin deme repentird'avoir suivileurexemple.Ma penséeestnouvelle, je I'exprime par un termenouveau.Puissé-jeentrouvertoujours, en casde besoin,d'aussiheureuxet d'aussi justes ! Vous le voyez,mesdames,dèsqu'on parlescience,on est fatalement,quoi qu'on enait, entraînéà parlergrec.Cettedis- cussionsur deuxmotsvousmontrecombienle langagephilo- sophiquediffère du langagefamilier. C'est pourquoi,sur les matièresdontcecoursdoit traiter,il n'existepourainsidirepas

d'ouvragescompletsetconvenables, qui soient,sinonécritsspé-

cialementpour desfemmes,du moinsaccessiblesà leur intel- ligence,à leurshabitudesdecomprendreet de s'exprimer.J'ai I'intentionde comblerun jour cettelacunedansla littérature didactique,comme j'essaie dela remplirici dansI'enseignement oral. Lesdeuxmoitiésde I'humanité, par suited'une différence trop radicaledansl'éducation, parlentdeuxdialectesdifférents, au pointdenepouvoirquedifficilements'entendresurcertains sujetset sur lessujetsmêmeslesplus importants.Il y a plus de dix mille motsdansla languequelesfemmesn'ont jamais entenduprononcer,dont ellesignorentle sens,et cependantil suffirait d'un petit dictionnaireétymologique,composéde deux ou trois centsracineslatinesou grecques,pour nousmettreà mêmêde prendrepart à touteslesconversationset d'aborder toutesleslectures.Moi-même,durant un temps, j'ai été fort effrayéede la science, je lui ai trouvé cet air maussadeet ennuyeuxdont je vousai déjàparlé ; et souscetteimpression je me persuadaisfacilementqu'ellem'étaitinutile.Il a suffi de quelquespagesconvenablementécrites,dequelquesheureuses explicationsde personnessagementinstruites,qui vinrent commedeséclairsilluminercettenuit de mon esprit,pour que je m'aperçussequelessavants,eneffet, ont entouréle champ de la scienced'une haied'épines,maisqu'au delàil estplein de fleurs.Dèslors, j'ai résolude faire unetrouéedanscette

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clôtureou,desauterpardessus,s'il le fallait.Jesuisentréedans lechamp, j'ai rarpasséun bouquetde fleurs.C'estcebouquet queje viensvousoffrir. La plus,granfle,I'uniquedifficultédela sciencepourlesfem- mesvient rde la langue,de cettelanguedesacadémiescousue de grecetroualéede latin. Aussibeaucoupont eu peurà ces motsde qétaphysique et autressemblablesqu'ellesont vussur mon programme.Ce n'estpasma faute,si I'on a donnédes nornsempruntésd'une languemorte à deschosestoujours vivantesqui sontvraiesdanstous lestempset danstousles lieux.Nosaïeuxapparemment,danslesforêtsdela Cermanie et desCaules,neparlaientpointdeceschoseslà ; il a falluen emprunterlessignesaux Grecs,nosprécurseurset nosmaîtres en philosophie.C'estun bien,du reste,parcequecesnoms, adoptéspar lesécrivainsdetouslespays,ont étéimportésdans touteslescontréesdeI'Europe,desortequela languesavante d'un peupleesttoujoursbeaucoupplusaiséeà acquérirpour lesétrangersquesalanguelittéraire.Il en résultedescommu- nicationsplus aisées,plus rapidesentre les représentantsde I'idéechezlesdiversesnationscivilisées.Apprendreenfinla lan- guephilosophique, c'estapprendredesmilliersdemotsqueI'on retrouve presque identiques dans tous les vocabulaires eurepéens. Maistouscesmotsscientifiques,si simplesquandon lesdéfi- nit et qui tousont lemériteau moinsd'êtreexplicablespar leur étymologie,pâr conséquentde s'adresserà I'espritautantqu'à

I'oreille,de pouvoirêtrecompriset retrouvéspai I'intelligence

et non passeulementretenuspar la mémoire

je, cependant,sont pour la plupart des femmescomme ces épouvantailsqu'on placedans les vergerspour effrayer les

oiseaux.Ils ne font peurqu'à ceuxqui ne lesconnaissentpas. Pour vous,mesdames,quecraindriez-vousde cesfantômes?

Approchez,touchez

Il estfort à souhaiterquelesfemmess'adonnentà la science, qu'elless'y adonnentpar plaisir,par goût, avecamour, avec philosophie enfin. La différencedelangage,desidées,desopi- nions,entrelesdeuxsexes,lesrenden quelquesorteétrangers I'un à I'autre, les divise,les désunit,non seulementdansla sociétémaisencoredansla famille,au point quebientôtils ne serencontrerontplus, faut-il le dire ? quecommecertainstrou- peaux,à l''étable.

;

cesmots, dis-

celane mord pas.

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PHILOSOPHEET FENIMEDE SCIENCES

Chezleshommes,laraisonmathématique,letravaildiscur-

sif deI'intelligenceabsorbetouteslesfacultés,fossilisel'âme

etfaitdeleurêtreentierunemachinepensante,sanstempéra-

mentmoral.Chezlesfemmes,aucontraire,on nedéveloppe qu'une sensibilitémaladive,sanssoutienetsansfrein,ou une imaginationqui,sansobjetsrationnelsd'activité,nepeutque s'égarerplusou moinsdanslescréationsfollesdesrêvespoé-

tiques.On faitabuspourellesdesétudeslittéraires,lorsqu'on faitpourellesabusd'uneétudequelconque.Toujours,dureste, il y a abusd'unefacultélorsqu'onladéveloppeseule.ll enest desorganesdenotreâmecommedesmembresdenotrecorps ; si I'undenosbrastravaillesanscesseetqueI'autredemeure inactif,cedernierdépérittandisquelepremierprendà lui seul toutela force.Demême,I'espritn'estsagementéquilibréque parun exerciceintégraldetoutessespuissances.Il résultede toutcelaquelesfemmessonttoutcæur,et leshomnlestout têteetquelesunsetlesautresressemblent,intellectuellement aumoins,à cesimagesgrotesquesetdisproportionnéesquedes crayonsendélirenousretracentquelquefoissousprétextede caricatures.Ceux-cinesaventquepenser,celles-lànesaventque sentir; tousensemblenepeuventpluss'entendre,secomprendre

mutuellement.Parinstinctilsarriventàsefuir

civilset polis,cesrapportssociaux,rapportsd'intelligenceet

d'espritsipleinsdecharmeetd'intérêt,quipermettentl'échange desidées,deviennentdeplusenplfisraresetimpossibles.Les hommesy perdentenmoralité,lesfemmesensoliditéd'esprit,

et nuln'y gagne.

Jediraiplus.Taniquelasciencedemeureraaussiexclusive-

mententrelesmainsdeshommes,ellenedescendra jamais dans lesprofondeursdela familleet dela société.Elleresteraà la surface,pareilleà unecroûtedeglaceau-dessousdelaquelle leseauxdemeurentà unetempératureinvariable ; ou encore, elleserasemblableà cesbancsdeconfervesl'lottantesquis'éten- dent,commeunemousseverte,surlesétangsvaseux.Silepied trompés'yposeespéranttrouverunsolferme,la prairiefac- ticecèdeet s'entrouvre,tandisquedu seindeseauxcorrom- puess'élèventdesmiasmesfétides.

Que lesfemmess'emparentde la science,au contraire,et bientôtellesla rayonnerontautourd'ellesaveccetteexpansion sympathiquequi distinguesi essentiellementleurnature.La

; etcesrapports

lll

Ct-Ér'rsncrRoyen

femmenesaitriengarderpourelle ;

cequ'ellecroit,ellelefait

premièresquelesmèresinculquerontà

moinsserontdesidéesjustes quel'éducationn'auraplusà rec-

tifier,maisseulementà

scienceenfinrrne serait-cequepour enpolir la

effacerle,saspérités,en diminuertesangles,poui Ia marquer

surtoutdeI'empreinteharmonieused,espritscroyants,naifset

satis,faits,de la

et surtourdecette jeunesse decæurqu'elles seulesconseùent toutela vie.

cequ'ellea, elleledonne.Lesidées

cequ'elle sait,elleledit ;

leur jeune

famille,au

qu'elles s'empârentdela

langue,pour en

résignée

;

développer ;

grâce sereinede la vertuheureuseou

ElleshâterontainsiI'hymensi désirablede la littératureet

de la.science,de la poésie et de la raison

siéloignéqu'un

ni un savant,poète ; hymenbiennécessaiiepourtant, carc'est

par lui seulementques'accompliraceluidestempset

desidées,

que

de la pensée et du sentiment,du beauet

de I'utileaujourd'huien guerreouverte.

Touslesesprits,dansnotreépoque,sontatteintsdefatigue,

leshommessurtout,parceque le cæur.Chacunchercheun ,nier,*

dansle vraiet dansle bien,le poursuit soustouteslesformes,

danstouteslesroutesde I'existenceet

Lesfemmess'étonnentun peude ce malàisedont

ellesigno-

rentlescauses,de cet.teattentevained'un je ne.saisquoiqui ne vientpas.Ellesensouffrentsanssavoirpourquoi, en sont saisiessansseI'avouer;ellessententle videautourd'elles,et

ne saventde quoi le remplirou le

d'idéeserronées,depréoccupations frivolesou plus

fantastiques.Touteslesaffectionssontémoussèes,toutesles

croyancesébranlées.On

qu'à peine confianceensoi-même.Maissi

pées,commeleshommes,decetteépidémie,cellessurtoutqui

saventl'être,nepourraient-elles êtreaclmisesà en chercherle

remède? On ne

mêmedesfemmesqui font

chassesroyales.on ne juge pointqueleursensibilitédoiveêtre

blesséedepoursuivre la bichequi

clonc,bien plus encoie,

pleure devantla meute. pourquoi

;

hymenqui semble

poèteenquelque sorrenepeuiplusêiresavant,

s'effaceracettedéplorablescissiondu passé et deI'avenir,

du bien,du juste ei

;

s'agitesansle trouu.r.

_ d'ennui,de doutemoral

doutesaisitI'espritavantle

remplissenttrop souvent

ou moins

sedéfiedesautresparcequ'on n'a plus

lesfemmessontf;ap-

trouvepoint étrangeque desfemmes,voire

despèlerinages,prennentpart aux

tremble,lecerfauxaboisqui

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PHILOSOPHEET FEMME DE SCIENCES

seraient-ellesexcluesde la chasseà courreà la vérité? I'arène n'est-ellepasouvertedevanttous ? Que chacuns'y élancede toutessesforces ; au plusfort, au plusagile,au plusheureux appartiendrala couronne. Nousavonsvu quela philosophieestla synthèsedela science, et commetelle,elleprogressenécessairementaveccelle-ci,se transformecommeelleet par elle.Mais jusqu'àprésentI'on peutdirequ'ellen'a poiirtexisté,qu'ellea étéimpossible.La philosophie,en un mot, n'estpasfaite,ellene pouvaitl'être avantcetheureuxdéveloppementdessciencesmathématiques et expérimentalesdont notresièclea étéletémoin.Voilà trente ansseulementqu'ellecommenceà êtrepossible. On peutdire que Galilée,en restituantau soleilsa placeet sontitredecentredenotresystème,Kepleret Newtonendéro- bantaux cieuxla connaissancede leurslois,Herschellen les creusantà I'infini, Cuvieren'ressuscitantlescréationsdispa- rues,enont jeté lespremiersfondements.Ils ont portélesplus rudescoupsaux follesprétentionsdel'orgueilde I'homme,qui jusqu'alors s'étaitdéfiélui-même jusqu'à seconsidérercomme lebut uniqueet finaldela création,et ont renduà chaquesorte d'êtresla placequi lui appartientdevantDieu. Si la philosophien'estpasfaite,noussavonsdoncseulement qu'elleestà faire,nousle savouspar lesessaisde I'antiquité, par lestentativesplusou moinsheureuseset plus ou moins renouveléesdes Crecs du monde moderne.Mais pourquoi ferait-onde la philosophiele domaineexclusifde I'homme? Jenesauraistrouverà celaderaison.Nousserait-ilinterditd'ai- mer la science,le vrai, la sagesse,le bien ? Et commentdonc aimercequel'on nousdéfendraitdeconnaître? Resteà savoir si la philosophiepeutêtrepour lesfemmescequ'elleestpour leshommes.Jecroisqu'iciencoreil doit y avoiranalogieet non pasidentité,comme je le disaisplushautà proposde I'art ora- toire. La philosophiedoit gardercheznousun caractèrespé- cial,un caractèreféminin.Notrephilosophiedoit êtreindépen-

dante,ellepeutavoirsondéveloppementparticulier

nepeut,je crois,qu'êtreessentiellementaffirmativeet surtout

pratique. Nous sommesbeaucoupplus faites pour I'action qu'on nele pense ; le doutenoustue ; nousnepouvonsvivre aveclui ; nousavonsune ardenteimpatienced'affirmer,de conclure,d'atteindreenfinà la sérénitédela certitude.Aussi, le plussouvent, je I'avoue,nousconcluonstrop vite.

;

maiselle

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qu'il nefautpasponfondre lebonsensaveclesenscommun. Cedernierest;so$ventun produitdel'éducation,descircons- tances,desinfluefrcesdefamille,demilieusocial,denation

souventlespréjugésI'obscurcissent ; I'instinctsi puissantde

I'exe6ple,del'imitation,deI'habitudeI'obstruent ; Iebonsens,

aucontraire,estcettevirtualitéimmanentedansl'âmehumaine qui la rendcapabledediscernerlevrai,qui la fait céderà l'évi-

dencedesraisonset desfaits,c'estenfincettedroiteraison, /ogosintéfieur,véritablelumièrequiéclairetouthommevenant encemonde.Herbart,I'undesderniersvenusdecettepléiade dephilosophesdontI'Allemagnesefaitgloire,a eulebonesprit

aumoinsdesentirlesdéfautsdetoussesdevanciers,derecon-

;

naîtrequ'avantlui on avaitfait fausserouteet d'avouerque

toutétaità recommencer.Gæthe,observateurcontemporainde toutescesquerellesdeI'esprit,fut peut-êtreplusgrandphilo- sophequetousceuxqui nevoulaientlui accorderquelenom depoète.Danssonscepticismerailleur,il restadumoinsfidèle

à la foisausentimentdeI'artetdela nature,aucultedu vrai

etdu beausurlesquelslesautresontdisputésansparaîtreavoir

jamais connu,l'unou I'autre.L'Allemagnen'a peut-êtreréel-

lementfourni,qu'ungénievraimentcomplet,vraimentphilo-

sophique: c'estHumboldt,celuiquela mortvientd'enleveril

y a peu

seuls'estcontentéderassemblerlesréalitésdesfaitsetdeleurs loisdansunemagnifiquesynthèse,ets'il n'a pasabordétou- teslesquestions, s'il n'a pas touchéà touslesproblèmes, du

moinsn'ena-t-iltranchéaucunavecuneimprudencetéméraire

etprésomptueuse, du moinss'est-ilabstenudeserreursfunes-

tesdanslesquellesselaissentsi aisémententraînerlesraison- neursà perted'haleinesurl'être,lenon-être,I'essence,I'essen-

tialitéet I'absolu. Vousconnaissez,mesdames,cepassagedeSt-Lucoù Jésus reprocheauxPharisiensdes'êtresaisidesclésdela scienceet den'y êtrepointentrés.LesPharisiensdocteursdenos jours sesontsaisisdela clédela science,ilsy sontentrés,maisils n'ensontpointsortis.Curieusedesavoircequ'ilsy faisaient silongtempssansnous, j'ai regardéparlesfentesdela porte,

detemps,aprèsunecarrièresilongueetsi.remplie.Lui

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PHILOSOPHEET FEMME DE SCIENCES

je lesai écoutésparler,et j'ai reconnuparmieuxnombrede petitsêtres,grandsespritstotalementdépourvusdeconscience,

qui entassentvolumessur volumesà proposde motsvides d'idées ; quiparlentmagnifiquementetagissenttoutautrement qu'ilsneparlent ; quise posentdevantlepublicenémancipa- teursdesnationset le plussouventsontdansleurfamillede capricieuxdespotes; qui fontdela scienceunmajorat,unepro- priétédecaste, quilacultiventpoureuxseuls,pourleurbien, pourleurgloirepeut-être,maistroprarementpourlebiende tous; quireculentdevantlesconséquencesdeleursdécouver-

tes ;

desinstitutionsqu'ilsblâment,parcequecespréjugés,cesins-

titutionsleurservent,lesprotègent ;

sèdentla lumière,la mettentsousleboisseau plutôtquedel'éle-

versurunphareoùtousleSregardspuissentI'atteindreetd'oit ellepourraitservirdeguideà tousceuxquila cherchentdans la nuit où ils sontégarés,dansla tempêtequi lessecoue. Quelques-uns cependantcomprennentmieuxleurrôle.Fichte

qui ménagentà leurprofitdespréjugésdontilsserient,

qui,enfin,lorsqu'ilspos-

etKrauseontécritdemagnifiquespagessurladestinationdu savant: Kantlui-même,malgrésasécheresse,a laissédenobles aspirationssurI'avenirdeI'humanité.Parmilesnomsquej'ai

citésil serencontredebeauxcaractères ; mais j'ai dû recon-
naîtreavecdouleurqu'engénérallemondelittéraire,scienti-

fique,artistiqueestdépourvudansnotresiècledetoutemora- litéintellectuelle,et commetoutle 1este denotregénération, il estdevenuvénal.Il parle,il peint,il chantequandil lui est avantageuxde sefaireentendre ; le moindrebruissementde dangerréduitausilenceet faitrentrersousterretoutescesgazel-

lespluspoltronnesquevéritablementprudentes. Jerappelleraià cesujetunebellepenséequej'ai ramassée dela bouched'unorateuraimédanscetteville.Jeveuxparler

deM. Bridel: < La forceducaractère,disait-il,estcequicons-

tituevéritablementlegrandhomme.> ll s'agissaitde

force,quieneffetn'eutguèredesciencequecequ'illuienfal-

lait pouraccomplirsanobletâchedelibérateurdesesclaves ;

et cependant,Wilberforcefut bjenun grandhomme,un

grandhommequeHegel,unplusgrandhommequeKant,dont lesdoctrinesphilosophiquesneferontpasfaireun pasà I'hu- manité.Un seulactedeforceetdepersévérancedevolontévaut centfoisplusà mes yeuxquele plusbeaudeslivres.Oui, la droituredu vouloir,lecouragedecæuretlasincéritéd'esprit,

rWilber-

plus

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ClÉprrNcERovrn

voilàcegui fait toutela valeurde l'êtrepersonnel,voilàcequi constituetou{esamoralité.L'intelligenceestun don, en faire un juste usagpestun devoir ; maisI'ceuvrede justice accom- pliepar la libertéiestle bienproprede l'êtrelibre,sonmérite, sonæuvro,au poidsdelaquelleseulementon ledoit peser.L'in- telligencedivineelle-mêmeapparaîtraità mesyeux,s'ilétaitpos- siblequ'ellefût dépourvuedemoralité,c'est-à-diredeI'amour du bien et de la volontéde le réaliser,loin de I'adorer,de la servir, je me révolteraiscontreelle. Lesphilosophes,il estvrai, ont admisdanstouslestemps, depuisPlaton jusqu'à notre siècle,sansmêmeen excepterles écolesépicuriennes,mal comprisesou le plus souventcalom- niées,quela moralitéestau-dessusdu savoir,quela sagesseest le but mêmede la science,but sanslequelcelle-cimêmeserait inutile.Le bien-vivreen un mot a toujoursétéla fin de toute philosophie.Mais l'on a droit des'étonner,d'aprèscela,qu'ils n'aient jamais reportéenDieumêmeI'idéaldela vertusuprême, ou toutau moinsqu'ilsn'aient jamais réussià présenterI'idéal divindanstoutesaperfectionmorale.Ils I'ont fait à leurimage,

à I'imagede I'homme ; c'estpourquoiils n'ont songéqu'à le faire fort, puissant,immense,irrésistible,victorieux,redouta- ble,infinimentsavant,éternellementheureux ; leurhainedela douleuret de la mort leur a fait nier que Dieu pût souffrir et mourir ; ils lui ont prêtéjusqu'à leursvices ; ils I'ont dépeint colèreet vindicatif.Jamais,saufdansI'idéechrétienne,ils ne I'ont comprisdouédesvertusqui distinguentplusspécialement la femme ; c'est-à-direque jamais ils ne I'ont conçusousles attributsplusdouxdeI'infiniemansuétude,dela bontégratuite, de I'amour immensequi s'immolesoi-mêmeet sedonnesans retourdansun ineffablesacrifice.Est-ceunepurecoïncidence que,d'autrepart,la religionchrétiennesoitla première,la seule jusqu'à prpsent,parmi toutescellesdont I'Orient a étéle ber- ceau,qui 4ous ait accordédroit d'égalitécivique,au moinsdans un autrernonde,si cen'estencoredanscelui-ci? N'avons-nous étépour riendanscettetransformationde I'idéedivine? et si nousy avonsen effet participé, ne sommes-nouspasappelées

à agir un jour prochainpeut-êtresur la philosophie,comme nousavonsagi, il y a deux mille ans, sur la religion? La philqsophie,tellequeje la conçoispour nous,mesdames, la philosophiequeje me suisfaiteet dont je vousapporteles

ll8

PHILOSOPhIEET FEMME DE SCIENCES

prémices,doit doncêtred'abordessentiellementcritique ; c'est- à-dire qu'elledoit examinertouteslesphilosophiesprécéden- tes,prendreet s'assimileravecliberté,avecuneindépendance jalouse, tout cequ'ellesont de bon,de convenable,et rejeter cequrellesont demauvais.C'estdoncun éclectismequeje vous propose,c'est-à-direun choix judicieux d'idéesharmoniques entreelles,et non un synchrétismeaveugle qui rassemblecomme au hasardlesélémentslespluscontradictoires.Notrephiloso- phiedoit êtredogmatique,c'est-à-direaboutirtoujoursà une solutionaffirmative,tout au moinsrelativementprobableà défautdecertitudeabsolue.Mais plusquetoutechoseelledoit êtremoraleet religieuse.La scienceet la sagessesontlesattri- buts lesplusessentielsde Dieu, ne peuventexistersansDieu, puisquesansDieu il n'y auraitdansla naturequehasardet fata- lité, c'est-à-direla négationmêmede cetordrequi seulrendla sagesseet la science possibles.La négationde Dieu estdonc, avecla négationdel'ordrenaturelou moral,la négationmême de toutephilosophie,puisqu'elleen détruitI'objet,Si dansle passéil a pu y avoirunephilosophieathéeet immorale, je lui déniele nom de philosophie,et l'étymologie.dece mot m'en donnele droit. Qu'on I'appelled'un autrenom, si I'on veut. La philosophiequeje veuxvousproposerestidéaliste,mais non dansle sens que lesAllemandsont donnéà ceterme,qui poureuxsignifieirréel,créédeI'idée,poséparla pensée,émané du moi pensantou plutôt rêvépar lui ; elleestidéalistedans le sensesthétique,c'est-à-dire qu'à traverstouteschoseselle poursuitI'idéalde l'ordre,du biensouverain,du bienabsolu. Maisautrementelleestréaliste,encesens qu'elleaffirmeI'exis- tencedesêtrescommesubstanceet comme phénomènes,la réa- lité de leursconditionsd'existence,de leurslois fixeset géné- rales,de leursformesessentielleset de leursaccidentspassa- gers.Elleaffirmecommesubstanceréelletout cequi agit,tout ce qui se manifestecomme force virtuelle ou actuelleen I'hommeou horsdeI'homme.Elles'attacheauxfaits,lescons- tateet chercheà tout expliquersansrien inventerde nouveau

dansle plandela création

tualiste.Elle spiritualise jusqu'à la matièretrop longtemps

méconnue,trop longtempsI'objetd'un méprisinjuste,néd'un ascétismeimmoral et dénaturé,non moinsqued'un dualisme impieempruntédescosmogoniesde I'Orient.Tout estbienet

;

elleestenfin essentiellementspiri-

l19

GÉveruce,Royen

bondanslesæuvresduCréateur ; enblâmerquelqu'unecomme essentidllemenfviciée,c'ests'iélevercontreDieumême.

Telestnioniplan,telssontmesprincipes.Cettephilosophie

queje

un jour ; clesttainsiqueje lasoumettraiau jugement deshom-

mes.Ilsl'a$opteront,sielleleurconvient ;

nousla garderonspournous,pournotreusage,enattendant qu'ils aientachevéla leur. C'estdoncaveclebut finaldeprouverDieuparfaitdanstou- tessesæuvresquenouscommenceronsunecourseà vold'oi- seauà traverslemondedela pensée,quenousplaneronssur leshaûteursdela science. Lorsquedusommetd'unemontagneon jette sesregardssur levastehorizonquisedéploiedevanteux,d'unseulcoupd'æil on enembrasseà la foislesborneset l'étendue.On suitau- dessousdesoilessinuositésdestorrents,on interrogelespro-

vienrsvôusoffrir, mesdames, j'ai l'intentiondel'écrire

s'ilsla repoussent,

fondeursdesvallées ; on aperçoitet leschâletsparsemés surles pentesdespâturages,et leshameauxgroupésdanslesgorges ou surlesplateaux, et lesvillesplusgravement assisèsauloin danslesplaines. Quelques heuressuffisentpourtoutconsidé-

reret pourgraverdansle fond

que,grandiose,ineffaçablequ'onretrouvetoutentière,animée

etvivante danssonensemble,sinondanstoussesdétails,cha. quefoisquela mémoiretented'enévoquerlesouvenir.Mais,

pourexplorerchacunedecesvallées,decesgorges,decesplai-

nes ; pour étudiercesassisesrocheuses,leurforrnation,leur nature,la végétationqui lesrecouvre,lesespècesvivantesqui leshabitentouqu'ellesrecèlentdansleursflancspierreux ; pour connaîtreenfinavecdétailceshabitationséparses,lesmæurs,

le caractèrede ceuxqu'ellesabritent

populeuses, s'approprierleurhistoiredanslepassé,serendre

comptedeleurétatdansleprésenti enfin,poursavoirdetoute sciencetoutecettecontréesi riched'élémentsdiversqu'unseul regardpeutembrasser,ceneseraitpastrop detouteunevie. Ainsi,mesdames,du hautdessommetsphilosophiques dela science,il mesuffira, je I'espère,dequaranteheurespourvous donnerun aperçurapidedeI'ensemblede la natureet de ses lois,uncadre,comme je vousl'ai promis,ou plutôtun tableau général dela scienceavecsesprincipalesformules,sesconclu- sionsdernièresetseshypothèsesacceptées.Sinousvoulionsau

deI'esprituneimagepittores-

;

pour visitercesvilles

t20

PHILOSOPHEET FEMME DE SCIENCES

contraireétudierl'unedesesbranchesendétail,mêmela moins

importante,il

ni vous ni

Il estdoncindispensabled'avoirdansI'esprit'commeforme généraledu savoir,unede cessynthèsescomplèteset rapides àont I'harmonieuseunitén'abandonne plusla raison qui s'en estunefoissaisie.C'estunesorted'imagelumineusedu monde qui marcheensuitedevantelle pour l'éclairercommeun flam-

nousfaudrait quaranteannées peut-être'et encore

moi n'aurions-nous jamais achevé.

beau,commeun soleilintellectuelet moral qui lui montresans

cessele

va. Pour sereposerde cetteviveclarté, quelquefoistrop fati- gante,pour sedistrairede cettevastescènede contemplation

ôui

stiencesdedétail,un art et unescience,unespécialitéenfinque I'on choisitpar goût ou par utilité, maistoujoursavecdiscer- nementselonsesaptitudes particulières,et que I'on cultive ensuiteavecamour et émulation,commel'occupation princi- paledesavie.Maiss'adonnerà quelquetalent,à quelqueétude ipécialesansposséderen soi le tableaude I'ensemblede la science,c'estd'abords'exposerà mal choisirceluidesesnom- breux rameaux que I'on estle plus apteà cultiver; c'est,de

cheminle plusdirectdu lieu oir ellevientau lieu oir elle

s'abpelleI'univers,on peut ensuiteadopterune ou deux

plus,secondamnerà ne jamais regarderla natureet la viequ'à iruu.rsunelunetteinfidèle qui enchangelesproportionset les couleurs, granditou diminuelesprcmières,et confondlessecon- desdansunedésespéranteunifoimité.

absolueschezlesquel-

tesuneétudesuffisantedesgénéralitésnemaintient pasle juge- mentdansun équilibreconvenable.Ellessontfatalemententraî- néesà s'absorberdanslespetiteschoses,danslesdétailsfati-

bagagededates, à leur placedans

I'histoiredeI'univers,dansI'infini deI'espaceet du temps,res- semblentà autantd'atomesdesabledansla constructiond'une pyramide.Il estencoreun autreécueil,c'estdenevoir entout èt partoutquela science queI'on nepossèdeplus,parcequ'elle

Tel estle dangerdesspécialitéstrop

guantsd'uneéruditiontouteencombréed'un àenoms,de faitsinutiles,qui, classéset mis

vouspossède.Tel estle chimisteexclusif,qui du milieude--ses fourn-eauxet de sescornues,veutexpliquertoutechosepar I'at- traction,la cohésionet I'affinité ; tel estle physicienqui nevoit

plus partoutquepolarité,électricité.et

ie màthématicien,comme

magnétisme; tel enfin

Pythagore, qui veut construirele

t2l

lt

ClÉveNcaRoyen

mondeavec,desnombres,c'est-à.direavecdesabstractions

pures.

L'Allemagne çomptebeaucoupdesavantssemblables.C'est lepaysdesexcentricitésintellectuelles,commeI'Amériqueest celuidesiexcentrricitésindustrielles.Cependantrendons justice à cespiqcheurs ldela science,qui ont prisdansle laboratoire universelldel'idpela placedecesouvriers-machinesqui toute leurviefontdesitêtesd'épingles.Leurspatientstravaux,leurs savantesanalyses,leurconnaissancepersévérante etapprofondie
desdétails,leursminescreuséesdansI'infimentpetitouI'infi-

nimentobscuront fournilesmatériauxnécessaires,indispen-
sablesà'cesgéniesplushardis,plusvastes,maismoinsatten-

tifs,qui saisissantd'uncoupd'æild'aigletoutcequeletra- vaildeleursdevanciersprésentait desavant,degénéral,devrai-

mentphilosophique, enont

dessciencesmodernesqui permettent derésumerparfois enune

seuleloi letravaildemillegénérations d'observateurs.Ceux-

ci onttaillélespierres delamaisondela

ont misesenplace ; l'édificeavance,maisil n'estpasachevé.

Quelle estla mainhardiequienposera lefaîteety feraflotter sondrapeau? Cettegloire,je crois,estréservéeà la France.

reconstruitcesgrandes synthèses

science ; lesautresles

L'Allemagneesttroplente,troprêveuse,troptimidedecarac-

tère,tropenivréedelogiquepureet

cer jamais surI'esprithumainuneactiondécisiveet vraiment

puissante. On m'objectaitun jour quelaphilosophie française

étaitunephilosophie à I'eauderose: je

qu'enretourla philosophie allernandeétaitdeI'eaudistillée, sanssaveuretsansparfum.Eneffet,lesAllemandsdésossent

lemondedansleurphilosophie ; ilsenfontdeuxparts,I'une

dechairviveet palpitantequi saigneet Setorddedouleuren I'honneurdu souverainbien,enattendantqu'ilseréalisepour elle ; I'autred'osdisloquéset découvertsqui s'entrechoquent

affreusenentavecunbruitdesqueletteenmontrant,avecleur hideuxvisage,desmâchoiresqui neviventplus et des qrbites

sansprunelles.

d'abstractionpourexer-

crusdevoirrépondre

Telleestleurphilosophie

théorique ; lachairvive

et sanssoutienosseuxestleurphilosophiepratique.Cesont deuxmoitiésd'êtresvivants,maisqui nepeuventpasvivre, parcequ'ellesnepeuventplusseréuniret quepourtant elles

sontindispensablesI'uneà I'autre. L'étudedesêtressedivised'abordendeuxgrandesclasses

t22

PHILOSOPHEET FEMME DE SCIENCES

fort inégales,entièrementdifférentes,antithétiquesmême;

sediviseenfinentrelasciencedu mologieet la théologie.

elle

mondeetcelledeDieu,lacos-

Lemondeoulekosmosest,selonlesens quelesGrecsdon'

eticion

naientà ceterme,I'ensembleharmonieuxdeschoses ;

peutjuger delabeautédecettelanguegrecque,dont j'ai médit toutà l'heure,etquisousunseulmot;douxà prononcer, Pou-

vait contenirtant d'idées,et surtoutI'idéede cettesuprême

beauté,decetordrecalmequepartouton

admirablecivilisationhelléniquedont

entretenirun jour. Lemonde,lekosmos,semontreets'étudiesousdeuxaspects différents.C'estd'abordlemondeintelligible,lemondedel'être ensoi,du noumène, pourparlerlelangagedela philosophie

respiredanscette

j'aurai du plaisirà vous

allemande.La cosmologieintelligible,c'estla philosophiede

I'espritou

métaphysique,c'est-à-direla sciencedes principessupérieursdes chosesetla psychologieou sciencedel'âme,sciencedeI'être pensant.

philosophieproprementdite.Elle comprendla

La métaphysique, pourmoi, nonpourtous,comprendles

mathématiques,c'est-à-direlesloisdesnombresetdeI'espace, et I'ontologieou sciencedel'être.L'ontologienousdonnela

matière,I'essenceintérieuredesobjetsdontlesmathématiques nousdonnentla formeet lesrapports.Ainsiconsidérée,la

métaphysiquerenfermeunephysiquepurequi

dementà la physiqueproprgmentdite,ouphysiqueexpérimen-

taledontnousauronsà nousoccuperdanslemondeconsidéré

commesensibleet phénoménal. La psychologiecomprendI'esthétiqueou sciencedela sen-

sibilité,delasensationdusentiment;

loisdelaraisonetdeI'intelligence; etl'éthiqueousciencedes loisdela volontéetdelaliberté,c'est-à-direla morale propre-

mentditedontunedesbranchessubordonnéesestle droitet la politique. Le mondesensibleou kosmosphénoménalestI'objetdela

cosmologieproprementdite,qu'onappelleaussiphilosophiede

la

nature.C'estl'équivalentrationneldescosmogoniesdes

anciens.La cosmologiephénoménaleembrassed'abordlaphysi- queettoussesdéveloppementsdanslesquelsnousnepourrons entrerqued'unefaçongénéraleet toutesynthétique; ensuite

serviradefon-

lalogiqueousciencedes

t23

ClÉr"rErceRovrn

I'astronomieou sciencedesloisdesastres,deleursmouvements et deleurdistributionpargroupesmobilesdansI'immenseéten-

duedescieux,avecleshypothèseslesplusappuyéessurlescau-

seset losmrodesde leur formation,transformationet destruc- tion. Aprèscelavientla géologieou la sciencede la terreet de sesrévôlutions,que par analogieon peut étendreà tous les mondesexistants.C'est là I'ensembledu mondeinaniméou inorganique. Nousvoicienfin au mondevivant,au kosmosanimé.Nous arrivonsà I'intéressanteétudedeslois desêtresqui naissent, sereproduisentet meurentsuivantuneloi de générationtou- jours ininterrompueà traverstoutela suitesansfin dessiècles et peut-êtredesmondeseux-mêmes.Lesgénérationsdisparues et fossiliséess'y rapprochentdesgénérationsvivanteset prédi- sentlesgénérations de I'avenir.La paléontologiey complètela zoologieet la botanique.Enfin arrivele dernieret le plusbel anneaudecettechaîne,I'anthropologie,la sciencede I'huma- nité, l'histoirede sondéveloppementà traverslestemps,celle de sestransformations,desonprogrèstoujourslentmaisper- pétuel,la marchedesesroyalesdestinéesdanscemondequ'elle gouverne avecliberté,et commechargéed'y représenterla vice- royautéde;Dieu.Ce n'estpoint une histoireproprementdite queje vousoffrirai, mesdames,au moinsdanslesensqueI'on donneordinairementà cemot ; ceseraunephilosophiede I'his- toire, une peinturerapidede la chaînedesévénements,une rechercheconsciencieusede leurscauseset de leursfins. Nous passerons en revuela successiondesraces,puiscelledeslan- gues,celledesinstitutionset desreligions,celledela littérature et desarts.Du passéenfin,sansnousarrêterau présentqui tou- jours fuit, nousnouslanceronsprophétiquementdansI'avenir ; nousconcluronsdequi a été,cequi doit être.C'estencesens seulement,danslesensd'un retourpériodiquedesmêmesséries de faitsquecemot de I'Ecclésiasteestvrai : < Il n'y a riende nouveausousle soleil.> Et encorecemêmesoleilvoit-il réel- lementdeuxfois lesmêmeschoses? Non, tout paraîtet dispa- raît devantlui, il passeralui-mêmeet peut-êtresansavoir éclairé deux êtresparfaitementidentiques,sansavoir mesurédeux annéessemblablespar leur féconditésinon par leur durée. DevantDieuseulementtout estimmuablecommesonimmua- blevolonté ; parceque,dansuneduréeéternelle,tout progrès,

t24

PI{ILOSOPHE ET FEMME DE SCIENCES

touteévolutionestnécqssairementsoumiseà la loi deretouret de périodicité.

ôu

mondeenfin et de l'ensembledeschosescrééesnous

remonteronsau Créateur.Selonuneexpressionbiblique,< sa gloire et sa puissancesont écritesdans les ceuvresde ses

mains.> En effet,

de

sespuissanies,quenousnousseronsbaignésdanslessplendeurs

de ia natureeties gloiresde de la suprêmeinteiligenceet

naturellémentde

de cemondedont il estle principeet la fin et paraîtreaux yeux

de notreâmecontemplativedanstoutela magnificencede ses attributsinfinis.

quandnousauronssondélesprofondeurs

l'être, quenousauronsinterrogél'âmedansI'harmoniede

I'humanité,nousverronsI'idéal de l'éternellevolontésedégager

cemoncleà la fois sonceuvreet sonombre,

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