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MA RSEILLE

Exemplaire de bertrandmasfraissinet [Email:bertrand.masfraissinet@gmail.com - IP:82.224.127.224]

Ven dre di 23 Nov em bre 201 2

ww w.la pro ven ce. com

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Santé : au nord, le désert avance

Plus de malades, moins de médecins et de lits d’hôpital: l’état sanitaire des quartiers de ce secteur se dégrade

Plu s d e d iab éti qu es, plu s d e c an cer s d u c olo n, de car dio pa thi es, de pro blè me s r esp ira toi res . C he z l es en fan ts, de ux foi s p lus d’o bé sit é e t d e d en ts car iée s : les ha bit an ts de s q ua rtie rs No rd son t p lus ma lad es qu e c eu x de s a utr es arr on dis sem en ts. En fév rie r d ern ier , u ne étu de de l’O bse rva toi re rég ion al de san té est ven ue con firm er le lie n é tro it en tre san té et pré car ité soc io- éco no mi qu e. À l’a rri vée , a u n ord de la Ca ne biè re, le ris qu e d e m ou rir ava nt 65 an s e st acc ru de 15 à 4 0 % . E t l es éca rts s’a ggr ave nt. C’e st po urt an t d an s c e s ect eu r, où vit plu s d’u n M ars eil lai s s ur 2 ( 54 %) qu e l ’of fre ho spi tal ièr e e st la mo ins ab on da nte (25 %) . O ph tal mo s, gyn éco s, pé dia tre s e t de nti ste s s on t d éjà int rou vab les da ns cer tai ns qu art ier s, où de no mb reu x g én éra list es ne ser on t p as rem pla cés . Pro cha ine éta pe : l a f erm etu re de s c en tre s m utu ali ste s ?

P as d’a rge nt, pas de soi ns. Dé sor ma is, c’e st la règ le au centre médical mutua-

liste Paul-Paret (15 e ), où conver - gen t c haq ue jou r 3 à 4 00 pa- tie nts . C e m ati n, c’e st un e gra nd -m ère qui en fait les fra is. En larm es, elle rac ont e q u’e lle est ven ue de Vit rol les ave c s on pet it-f ils, un no uve au -né de qu elq ues sem ain es. "Le pet it n’e st pas bie n, ma is à l ’ac cue il, on m’e mp êch e d e l e m ont rer au mé dec in. La car te vita le de ma

fill e n ’est pas enc ore à j our pou r le béb é, et com me ma pay e n ’est

p a s e n c ore tom b é e, n o u s

n’a von s p as les mo yen s d e f air e l’a va nc e p our pay er la con sul ta - tion ". U n r efu s d e s oin s, com - me un ou tra ge po sth um e a u bon doc teu r P are t, don t l e p or - tra i t trô n e d a n s l a s a lle d’attente Après-guerre, ce mé- dec in com mu nis te ava it cré é c e cen tre dis pen sai re pou r y pra ti - que r l a m éde cin e p our tou s. Ma is dep uis le 1 er nov em bre , plu s q ues tio n d e f air e d u " so- cia l" dan s l es 11 cen tre s d e s an- té du Grand conseil de la mutua-

(G CM ) o ù s on t s oig né s

200 000 pat ien ts dan s l e d épa r- tem ent . P ou r s ’êt re op po sé à cet te lim ita tio n d 'ac cès au x soi ns, un mé dec in spé cia list e vie nt d’ê tre mi s à pie d. Ma is il y a plu s g rav e. Le 6 d é- cembre, le CGM, toujours en re- dre sse me nt jud icia ire , v a p er - dre 36 de ses 42 généralistes. Dé- bu t n ove mb re, ces mé dec ins ont été licenciés pour avoir refu- sé d’ê tre pay és à l ’ac te, et non plu s à la fon ctio n. Cet te nou vel-

lité

le tarifi catio n d oit per me ttre de réa lis er 1M ¤ d’é co no mi es.

"M ais pou r n e p as per dre de sa - lai re, cel a n ou s o bli ge à f air e 40 % d e c ons ult ati ons en plu s" ,

rét orq uen t l es mé dec ins

cen tre Pau l-P are t, 3 g éné ral iste s von t p art ir, un au tre att ein t l’âg e d e l a r etra ite. Il va res ter un

pos te et dem i. Au trem ent dit , l e cen tre ne pou rra plu s f onc tion- ner", alerte Nicole Vial, une usa- gèr e, qui se dém ène dep uis des mo is au se in du co mi té de so u- tien de Pau l-P are t, pou r e mp ê- che r c e q u’e lle app elle "un e c a- tas tro phe ". D em ain , à 11h , u ne

"Au

Cha que jou r, 3 à 400 pat ien ts son t s oig nés au cen tre mé dic al mu tua list e P aul -Pa ret (ro ute de la Gav ott e, 15 e ). Uns stru ctu re de soin s e n

pér il, com me les aut res cen tre s d u G ran d c ons eil de la mu tua lité .

/ PH OTO ARC HIVE S DELPH INE TA NGU Y

cha îne hu ma ine de pat ien ts et de mé de cin s d res ser a u n r em - par t s ym bol iqu e "co ntr e l e d é- sert médical qui guette nos quar- tier s".

Ca r s i o ffic iell em ent , l a d irec - tion du GCM affir me qu’ "au cun cen tre n’e st en pré vis ion de fer- meture", le standard de Paul-Pa- ret , d ém an tel é, est déj à a ux abo nn és abs ent s. "Il n’y a p lus pe rs on ne po ur ré po nd re au té lé -

ph on e" , e xp liq ue un e

e m-

plo yée . C om me ses 850 col lè -

gue s, sal ari és du GC M, elle at- tend la suite avec angoisse : mu- tat ion , l ice nci em en t ? "N ou s n’a von s a ucu ne inf orm ati on" .

Mê me dé sar roi che z l es pa -

tien ts : "Co mm ent va- t-o n f air e

si ce cen tre n’e xis te plu s ? C’e st la

gal ère pou r t rou ver un mé dec in par ici, sur tou t u n s péc iali ste" , s’a ffo le un e u sag ère qui acc om - pagn e s a m ère gra bat aire . "Il va fal loi r a lle r f air e l a q ueu e à

l’hôpital pour le moindre problè- me ? O u a lor s s e r end re dan s l e cen tre -vi lle, che z u n s péc iali ste qui dem and e d es dép ass em ent s d’honoraires ? Et comment se dé- bro uil ler qua nd on n’a pas de voi tur e ? " Tou tes ces que stio ns ont été exposées à Marie-Arlette Carlot- ti, qui a r eçu un e d élé gat ion du per son nel du GC M. "At ten tive et pré occ up ée de l'a ccè s a ux soi ns de pro xim ité" , l a m ini stre

en cha rge du Ha nd ica p e t d e l a lut te con tre l’ex clu sio n a rap pe- lé qu e "d es m es ur es on t é té ins - crites dan s l e p roj et de loi de fi - nan cem ent de la sécu rité soc iale

201 3". À l ’AR S, on affi rm e q ue "la que stio n d e l a d ése rtif ica tion mé di ca le de s q uar tier s n ord se - ra pri se en com pte dan s l a r é- flex ion aut our de la mé tro pol e". D’ ici là, le ce ntr e P aul Par et, vi- dé de ses gén éral istes , a ura -t-i l

tiré le rid eau ?

Sop hie MA NEL LI

Des généralistes au chevet des cités

30 ans à p eine, et déjà en hypertension arté - rielle sévère, qui a p rovoqué un AVC. "Ce pa -

tient est gérant de station-service, il a é té braqué 13 fois. Cette pathologie, rare à s on âge, est-elle un hasard ? P eut-être. Mais ces dernières années,

il y a trop de hasards dans mon cabinet", s oupire

le Dr C. Installée depuis plus de 30 ans dans une cité du 14 e , c e m édecin généraliste fait partie du décor : m urs taggés, portes fracturées, ascen - seurs en panne et jeunes encapuchonnés qui font le guet devant les blocs. Année après année, elle a v u s e d élabrer les façades des bâtiments et la santé de ses pa -

évidemment :

tients. Maladies de la précarité

"Comment dire à u n p atient de 100 kilos qu’il doit faire un régime alors qu’il n’a chez lui que

des paquets de pâtes ?" ; e ffets de l’illettrisme aus - si, qui éloigne les "gens du nord" de la préven - tion et même d’un réel suivi médical. "Et puis surtout, depuis deux ans, j’ai vu entrer ces quar-

ti er s d ans le chaos et la violence", p oursuit le mé-

de ci n, qu i "n ’e n p eut plus de compter les morts

dans les journa ux." Des faits divers tragiques qui font parfois ir - ruption dans son cabinet, comme le jour où So- nia, 16 ans, est venue consul ter : "Elle ne man - geait plus et ne cessait de vomir. Son copain était mort assassiné quelques jours plus tôt" . A lors qu’elle a t oujours pratiqué les visites à d omicile,

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le Dr C. refuse désormais de se rendre dans cer - taines cités. "Oui, aujourd’hui on a p eur" , c onfirme son confrère, le Dr M., qui exerce à l a V iste et à Frais-Vallon. "Le pire, c’est que les habitants de certaines cités sont pris en otage. À L a C astellane, un gars te demande où tu vas, fouille ta voiture. La prem ière fois , j ’ai même cru que c’était un po - lici er ! A u C los La Rose, mes patients m’appellent pour me dire que la voie est libre, entre deux séan- ces de deal " Dans le 15 e arr . certains professionnels de san- té se sont organisés : "On se répartit les cités pour n’intervenir que là où on est connu" , e xplique un infirmier de Saint-Louis. "L’important, c’est d’intégrer des codes : s ’habiller discrètement, ne pas porter de bijoux. Moi, ça fait 10 ans que j’ai la même voiture, que ne lave jamais !", souligne le Dr C. Passionnée par son métier malgré tout, elle n’échangerait pas son cabinet en zone urbaine sensible pour une plaque sur le Prado : "La ri - chesse des quartie rs nord, c’est sa populat ion, in - croyablement généreuse malgré les difficultés ; des gens qui présentent de formidables capacités d’adaptation". À 60 ans passés, ce médecin des cités commence pourtant à s onger à l a r etraite. "Le drame c’est qu’il n’y a p ersonne pour repren - dre mon cabin et".

L' ANALYSE de Bertrand Mas, porteur d’un projet de maison de santé publique

Une Oasis en "zone de non-soins"

"Pas plus qu’il ne doit exister de zones de non-droit sans forces de sécurité, il ne peut per- durer des zones de non-soins sans personnels soi -

gnants" , m artèle Bertrand Mas. Ce médecin de l’AP-HM porte un projet "en très bonne voie" d é- réalisation, de création d’une maison de santé pu - blique dans le 15e arr., "la première en France qui serait adossée à u n C HU". Dans une note publi ée par le "Labo ratoi re poli- tique ", un Think tank class éàg auche, le diagnos- tic du prati cien est sans appel : o ui les quartiers nord sont bien en voie de "désertification médica- le" ; u n p roblème qui va "s’aggraver dans ce sec- teur où de nombreux généralistes atteignent l’âge de la retraite" . P lus urgente encore, la ques - tion du déficit de spécialistes, en ophtalmo, gyné - cologie, en soins dentaires. Carence d’autant plus inquiétante que les patients des quartiers nord n’ont souvent pas les moyens d’aller consul-

ter au sud ou au centre de la ville, où les cabinet s, certes nombreux pratiquen t s ouvent des dépas - sements d’honoraires, non pris en charge par la Sécu (secteur 2) , v oire refusent les patients CMU.

"À terme, c’est le suivi médical, le dépistage, la

préventi on qui ont du mal à s ’organiser", s ouli- gne le Dr Mas. Il faut donc repeuple r l es déserts médicaux.

D’où le projet Oasis (Offre d’accès aux soins initiaux et secon - daires) qui regroupe - rait des médecins spé - cialistes, salariés par l’AP-HM, dans une structure proposant des consultations à t a- rif opposable. Une "oa - sis sanitaire publique dont le finance - ment reste à t rouver : É tat, AP-HM, collectivités ? Le conce pt, soute nu par la Fédér ation hospi taliè - re de France (FHF, qui regroupe les établisse - ments de santé publics), pourrait être utilisé pour la reconversion des petits hôpitaux locaux. Au passag e, cette reconq uête du terrai n s anitai- re contri buerai t à régler en douceur la question des dépassements d’honoraires Pour Bertrand Mas, "l’État, en charge de garan - tir un accès aux soins équitable, doit assumer pleinement sa responsabilité" . C omme l’a récem - ment résumé le directeur du centre hospitalier de Martigues, "en matière médicale, le véritable progrès c’est d’amener l’ensemble d’une popula- tion à u n n iveau de santé honorable" .

progrès c’est d’amener l’ensemble d’une popula - tion à u n n iveau de santé honorable"

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