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Identités et représentations dans les aires culturelles caraïbes

Rachelle Marius

dans les aires culturelles caraïbes Rachelle Marius Philippe DEWITTE, Les mouvements nègres en France,

Philippe DEWITTE, Les mouvements nègres en France, 1919-1939, Paris, L’Harmattan, 1985, 415 p. ISBN :

F000400319. Ed. 2009.

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COMPTES RENDUS RACHELLE MARIUS

Rachelle Marius

Philippe DEWITTE, Les mouvements nègres en France, 1919-1939, Paris, L’Harmattan, 1 ère éd. 1985, 415 p. ISBN :

F000400319. Ed. 2009.

Première partie Le temps des pionniers (1919-1926) « La dette de sang »

Deuxième Partie Prolétaires Nègres et Français Noirs

« Debout les Nègres »

Troisième partie L’âge d’or des intellectuels (1931-1939)

« L’âme Nègre »

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Philippe DEWITTE dresse dans ce livre un panorama des mouvements nègres en France de 1919 à

1939. La première guerre mondiale a provoqué beaucoup de bouleversements dans les données de

la colonisation. Les tirailleurs ayant lutté pour la France ont été mis en contact avec des courants politiques qui vont à l’encontre de la colonisation et de l’oppression. De ce contact plusieurs courants d’idées sont nés. D’une part, les révolutionnaires, attirés par la révolution russe, contraires à la colonisation. D’autre part, les assimilationnistes, qui associent la participation à la guerre à l’accession aux droits du citoyen. Plusieurs facteurs dont la diffusion en Europe de thèmes panafricains nés en Amérique et l’entrée au parlement français de politiciens noirs vont faciliter l’apparition en France d’une revendication politique et culturelle nègre. Mouvement qui n’a pu être bafoué trop ouvertement par la France des droits de l’homme, malgré l’interdiction de toute expression libre aux colonies. Les défenseurs de la civilisation africaine ont trouvé certains alliés dans les milieux artistiques et intellectuels français. Pendant l’entre-deux-guerres, un mouvement nègre multiple et diversifié a donc pris naissance et débouchera plus tard sur le mouvement de réhabilitation de la civilisation africaine.

Le temps des pionniers (1919-1926)

« La dette de sang »

En période de guerre, les coloniaux étaient venus remplacer la main d’ouvre française partie en guerre. Une fois la paix revenue, les politiques migratoires on été sévères à leur égard pour des raisons d’ordre social, ethnique économique… L’accession à la citoyenneté française leur était aussi très difficile et conditionnée. Un dispositif de surveillance et de répression, nommé Contrôle et Assistance des Indigènes (CAI) empreint de paternalisme, a été mis en place pour surveiller ceux qui avaient réussi à s’installer en Métropole et surtout pour les tenir loin des communistes. Les anciens tirailleurs installées en France, affectés comme travailleurs dans des entreprise privées étaient soumis par leurs employeurs à des conditions de vie déplorable et n’ont pas eu la récompense (la citoyenneté française) qui leur a été promise avant la guerre. Nombreux de ces soldats démobilisés vont constituer un bonne partie des troupes militantes nègres dans les années vingt. Les étudiants africains étaient rares avant-guerre. Vers les années vingt, ils commençaient à être un peu plus

Rachelle Marius

Philippe DEWITTE, Les mouvements nègres en France, 1919-1939, Paris, L’Harmattan, 1 ère éd. 1985, 415 p. ISBN :

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nombreux. Ils étaient surtout envoyés par les Gouverneurs avec l’idée de retourner dans les colonies après une période de formation. Leur séjour va se révéler perturbateur et certains on été renvoyés pour cause de subversion et « d’hostilité sourde à l’administration française. » Quant aux domestiques, ils restaient un certain temps en France pour ensuite regagner l’Afrique avec leur patron. Certains étaient remerciés et d’autres avaient volontairement laissé leur « propriétaire » et s’étaient retrouvés souvent dans le chômage ou la mendicité. Ces populations démunies étaient victimes d’une véritable traite de nègre en plein XXe siècle. D’un autre côté, certains Africains étaient parvenus à rentrer en France par leurs propres moyens et souvent clandestinement. Ces derniers surtout, constituaient une main d’œuvre marginale préoccupée à s’assurer le minimum vital et ne faisaient pas de politique jusqu’ au milieu des années vingt. Vers 1926, l’état d’esprit des navigateurs nègres (les anciens tirailleurs) commençait à changer. Les autorités ont noté leur adhésion à des syndicats et une certaine solidarité inter-coloniale. En ce qui concerne les citoyens des vieilles colonies (Antillais, Réunionnais, Guyanais), ils étaient en grande partie issus de familles aisées, ils venaient en Métropole faire des études. Il y avait aussi des antillais pauvres contraints de venir en France à cause de la situation économique de la Caraïbe. Il existait donc une grande différence sociale et culturelle entre les « bourgeois antillais » très assimilés et « les prolétaires africains ». Le paternalisme ambiant va pousser les Antillais à la solidarité inter-coloniale et à s’impliquer dans la revendication nègre. La venue massive des Africains en France, a contribué à une évolution du regard des français à leur égard. Ils sont passés des sauvages nus et amoraux aux nègres rieurs et naïfs à qui la France apporte la civilisation. Ce changement était surtout dû à la littérature coloniale qui a fait écho auprès du public assoiffé de nouvelles frontières. Parmi les auteurs de la littérature coloniale regroupés sur le nom d’indigénophiles subsistaient des inflexions racistes et paternalistes doublées, paradoxalement, d’un début de réhabilitation de l’Afrique et de ses habitants. Le terme primitif, autrefois dévalorisant, devenait vers les années vingt synonyme de l’authenticité perdue par les occidentaux. A force de côtoyer les nègres, l’attitude des métropolitains à leur égard est passée du mépris ou de la peur au paternalisme voire à la négrophile. On remarquait une certaine culpabilité chez certains français qui préféraient utiliser le mot noir, apparemment plus neutre, à la place du mot nègre, beaucoup plus esclavagiste et raciste. Par ailleurs, il existait encore de nombreux négrophobes qui étaient contre la « négrification » de la France. Ils s’exprimaient peu à cette époque en raison de l’opinion favorable aux braves tirailleurs ayant versé leur sang pour la France. Face aux différentes attitudes à son égard, la diaspora nègre de France se faisait une opinion sur la France et sur les Français. Il y avait à la sortie de la guerre un sentiment de gratitude et de confiance des tirailleurs vis-à-vis de la France qui, pour leur engagement, leur avait promis monts et merveilles. Dans les années suivant la guerre, ces sentiments allaient se transformer en amertume et désillusion à cause du délaissement et des promesses non tenues par la France. Les anciens amoureux de la mère Patrie allaient constitués une grande partie des militants du mouvement nègre pour revendiquer la dette de sang. Le racisme et les inégalités raciales ont poussé les originaires des vieilles colonies à s’engager aussi dans les mouvements nègres. Par ailleurs, une grande partie des « élites noires », formées à l’école française, continuaient de déposer leur confiance dans une France Jacobine anti-raciste tout en rendant les ultras du « parti » colonial responsables de tous les maux du pays.

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Philippe DEWITTE, Les mouvements nègres en France, 1919-1939, Paris, L’Harmattan, 1 ère éd. 1985, 415 p. ISBN :

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Durant les premières années de l’après–guerre, le petit groupe d’Africains et Antillais vivant en France ont rejoint des mouvements et ont collaboré à des journaux fondés par des Français ou des Noirs Américains dans le cadre du congrès Panafricain. Vers 1910, il y eut une volonté d’internationaliser le mouvement nègre de la part de la National Association for the Advancement of the Coloured People (NAACP). Composée de l’embryon d’une bourgeoisie de couleur installée sur la cote-est des Etats –Unis, la NAACP sous l’égide du Dr Dubois (un universitaire métis) va s’intéresser de plus près à l’Afrique et à la colonisation européenne. Ainsi, en 1919, il est délégué par la NAAACP pour participer à la conférence de Versailles dans le but d’obtenir des grandes puissances une proclamation sur l’auto- détermination des peuples de couleur. Il rentre en contacte avec l’élite de la race nègre en France dont Blaise Diagne et Gratien Candace. Avec leur concours et celui de certains députés antillais, il organise à Paris le du 19 au 21 février 1919 le premier congrès Panafricain. Diagne et Dubois ne partageaient pas la même opinion quant aux objectifs de ce congrès. Le premier y voyait un faire valoir de la politique coloniale Française et une occasion pour les français noirs de manifester leur solidarité vis-à-vis de leur Frères d’Amérique. Le second y voyait un moyen de lutte contre les abus de la colonisation en Afrique et pour l’égalité raciale en Amérique. Ce congrès reste néanmoins l’entrée en scène des nègres sur la scène mondiale. Ce premier congrès a donné lieu à un deuxième en 1921 affirmant l’existence d’une civilisation de la race noire, sans totalement remettre en cause la colonisation. L’association panafricaine fut crée à la suite du deuxième congrès, avec pour objectif la promotion de la race noire, mais ses fondateurs restaient quand même des assimilationnistes. Elle fini par être délaissée par ses membres américains ou français. Ces derniers la fuient soit pour le « parti » colonial soit pour des organisations plus militantes ou plus radicales. Les parrains métropolitains des mouvements nègres, à l’exception de quelques rares anticolonialistes, étaient plutôt partisans d’une colonisation « humaine, juste et fraternelle ». Au sein de la Ligue des droits de l’homme on retrouvait plusieurs courants de l’opinion de gauche : Ceux qui étaient convaincus des bienfaits de la présence française en Afrique, ceux qui prônaient un humanisme colonial et des anticolonialistes résolus. Les intellectuels nègres regroupés au sein de l’Action Coloniale ou du Libéré partageaient la même vision assimilationniste que les socialistes, les ligueurs et les humanistes français. Dans le journal Les continents, première initiative nègre indépendante des partis métropolitains, on décelait quand même dans ses rubriques sur la civilisation africaine des signes avant-coureurs de la révolution culturelle nègre en dépit de son orientation assimilationniste. Ce journal a servi de terrain au regroupement dans les années trente entre les étudiants antillais, africains et les artistes de la Negro Renaissance américaine. Parallèlement, au mouvement assimilationniste se développe dès 1921 la lutte anticolonialiste menée par les communistes nègres au sein de l’Union inter-coloniale. La question coloniale a été inscrite dès 1919 à l’ordre du jour du premier congrès de l’Internationale communisme (IC) mais, de manière très européo-centriste. Les bolcheviks conditionnaient la libération des colonies à une préalable révolution prolétarienne en Europe. Dès son deuxième congrès en 1920, l’IC reconnait la force que représente la lutte nationale des colonies pour le mouvement révolutionnaire européen. Son action anti- impérialisme a touché par la propagande les nègres au point que les plus radicaux se tournaient naturellement vers les communistes. Un mouvement nommé l’Union inter-

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coloniale a pris naissance dans ce même élan, mais il reste un regroupement hétéroclite avec d’un côté des élans assimilationnistes et de l’autre des revendications nationales. Les articles parus dans Le Paria, journal de l’Union, étaient plutôt de tendance réformiste, l’indépendance n’y étant presque jamais revendiquée. Le Parti Communiste Français (PCF) étant peu penché sur les questions coloniales, les nègres vont être désenchantés et l’IC va en profiter pour bolcheviser l’Union inter-coloniale. Ce mouvement n’a pas tardé à être ébranlé au bout de cinq ans d’existence en raison de disparités sociales culturelles, voire raciales (entre ses composantes indochinoises, antillais, et africains), victimes aussi de manœuvres policières. Partageant le quasi-consensus colonial qui prévaut dans la société française, le PCF portait peu d’intérêt à la cause de l’Afrique noire. L’international Communisme quant à lui priorisait les questions de classes sociales plutôt que les questions raciales. Les Africains étant habitués à la servitude, l’espoir était plutôt mis sur les nègres d’Amérique et des Antillais d’Europe pour accomplir la révolution bolchevique dont pourra ensuite bénéficier l’Afrique. En dépit de cela, le communisme a joué un rôle formateur pour les coloniaux et a marqué pendant longtemps les mouvements anti-impérialistes. L’action du PCF avait permis l’émergence d’un petit noyau de révolutionnaires africains et antillais en quête d’indépendance organisationnelle et politique.

Prolétaires nègres et français noirs

« Debout les Nègres » L’année 1926 a marqué un tournant dans l’histoire des mouvements nègres de France. Autrefois fondées les anti-impérialistes et réformateurs coloniaux français, les organisations et associations militantes étaient désormais fondées par et pour les Nègres. Ces associations nègres amorçaient la naissance dune prise de conscience raciale. Cela se traduisait par la création du Comité de Défense de la Race Nègre (CDRN) par Lamine Senghor en février 1926. Issu d’un milieu modeste, non acculturé, proche des milieux africains

défavorisés, il a su contenir l’ambition des intellectuels de son mouvement par sa force et sa popularité. Le CDRN était doté d’un journal mensuel ‘’ La voix des Nègres’’. Il a été patronné par des personnalités françaises (intellectuels de gauches, anti-coloniaux, négrophiles, le

et africaines. Lamine Senghor n’avait pas totalement rompu avec le PCF, mais le

CDRN n’émanait pas de ce dernier. La réhabilitation de l’Afrique et du monde nègre va être le pilier de ce mouvement avec quand même un ton assimilationniste qui va attirer des militants réformistes, notamment des Antillais. On notait un appel à la solidarité raciale qui implique le paysan et l’intellectuel nègres, ainsi que l’ouvrier nègre qui exerce le même métier que le blanc. L’affluence d’adhérents communistes, réformistes (qui sont contre le comportement anti-français de Senghor) et d’un petit groupe d’africains aisés au sein du CDRN va perturber sa cohésion. Le PCF va donc profiter de la crise interne et des difficultés financières du Comité pour récupérer le mouvement, ce qui va conduire à son désagrégation.

PCF

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L’acceptation de l’argent et de la tutelle du PCF va permettre la parution du premier numéro de La voix des nègres qui était conçu avant la mise sous tutelle. Dans ce numéro, on trouve une diversité d’opinions. Aucune référence à l’indépendance des colonies n’y était faite, mais un article intitulé « le mot nègre », signé de tout le comité, montrait que les

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idées popularisées par les militants des la négritude étaient déjà dans l’air du temps. Le terme nègre était donc approprié et revendiqué honorablement par la rédaction à la face des négrophobes. Le mouvement communisme, notamment l’IC, a donc récupéré le mouvement nègre en vue d’intensifier sa propagande dans les colonies. Il s’est donc appuyé sur les Africains dont l’engagement était plus révolutionnaire que l’engagement intellectuel des Antillais. Dans le numéro 1 bis de La voix des Nègres, Le PCF a donné une nouvelle orientation au journal nègre. Le journal devient plus radical et les thèmes abordés n’étaient pas diversifiés comme dans le précédent numéro. La recherche d’identité a été oubliée au profit de la réclamation de l’indépendance qui est un impératif stratégique du mouvement Communiste International. L’incapacité des révolutionnaires et des assimilationnistes de synthétiser la revendication politique et la revendication culturelle, a finalement provoqué la scission du Comité. Cette division va retarder la reconnaissance politique et culturelle du monde noir. En dépit de tout, le CDRN a eu le mérite d’avoir réuni plus de 500 adhérents et celui d’avoir assurer la lisibilité du mouvement nègre. En 1927, des tentatives de réconciliation entre assimilationnistes et révolutionnaires ont échoué. Le 22 mai de cette même année Senghor fonda la Ligue de Défense de la Race Nègre (LDRN), ce qui va contribuer à élargir le fossé. Le Comité de Défense de la Race Nègre, transformé en Comité de Défense des Intérêts de la Race Noire, est composé majoritairement d’Antillais. Ce changement de terminologie en dit long sur sa visée assimilationniste. Le journal La Dépêche Africaine est donc le point de rattachement des réformistes venus d’horizons différents. Ils s’affirmaient nègre sur le terrain culturel quand il s’agit de défendre le génie de la race noire mais, ne voulaient pas de séparatisme racial sur le plan politique. Les premiers numéros de La Race Nègre, journal de la LDRN, portaient beaucoup sur l’Afrique (peu sur les Antilles) et sur les impératifs stratégiques de l’IC. Il en était aussi question de la naturalisation individuelle comme arme de division de l’administration coloniale de l’élite et de la masse des indigènes. La naturalisation et l’égalité des droits étaient considérées comme une étape dans la lutte vers l’indépendance et non une fin en soi par les révolutionnaires. Il s’agissait pour eux de faire comprendre aux Africains les objectifs de la révolution. Au fil des numéros, le journal a évolué vers une formule plus culturelle orientée sur la quête d’identité et sur le monde nègre. Les lecteurs africains utilisaient cette tribune pour faire part de leurs témoignages sur les abus qu’ils subissaient dans les colonies. A la mort de Senghor, la direction de la Ligue fut assurée par Tiemeko Garan Kouyaté qui l’a orientée vers des positions plus modérées et vers le panafricanisme. Il s’agissait aussi pour lui de revaloriser la culture africaine aves les propres armes culturelles de l’occident. En 1928, la ligue va tisser un réseau de relations internationales, mais les financements tardaient à parvenir, ce qui a freiné la parution de son journal. Toujours en cette même année, les locaux sont désertés par les adhérents. Quelques rares évènements arrivaient à mobiliser un certain nombre de militants. L’IC ne souhaitait tout de même pas délaisser ses rares sympathisants de la communauté noire. Lors de son VIe congrès, il a été préconisé d’intensifier la propagande auprès des troupes coloniales de peur qu’elles ne soient utilisées contre L’URSS. L’IC a mis en place des structures en vue d’organiser le prolétariat nègre immigré en Europe. Des difficultés financières ont encore une fois obligé le mouvement nègre de se mettre sous la tutelle du mouvement communisme. La Race Nègre était donc obligée de s’aligner sur l’idéologie communisme et de mettre de côté sa visée panafricaine. La Ligue devenait donc une sorte de « section nègre » du PCF. Il existe toujours en son sein des désaccords entre les

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communistes et les partisans de l’autonomie vis-à-vis de tous partis politiques. Le ralliement de la Ligue en 1929 au projet d’Institut Nègre lancé par Léo Sajous, un dentiste haïtien, qui n’est pas une préoccupation de l’IC, prouve la subsistance d’une certaine autonomie. Kouyaté va aussi volontairement à l’encontre des directives communistes en adhérant à des syndicats corporatistes et regroupements professionnels à caractère racial. Ces syndicats se préoccupaient beaucoup plus des problèmes de survie renconrés par les nègres tous les jours. Les plus démunis étaient tenus un peu à l’écart du bureau syndical car la loi française empêchait au non français d’y avoir accès. Les décisions de Kouyaté étaient considérées comme portant atteinte à l’unité de la classe ouvrière. Selon l’IC, le problème colonial pris sous l’angle « nègre » pouvait devenir une lutte des Noirs contre les Blancs. Afin de continuer de bénéficier de l’aide de le l’IC, le journal de la ligue était obligée de s’adapter à l’orthodoxie communisme et de mettre de coté les revendications culturelles et les derniers bémols assimilationnistes. Le mot d’ordre n’était plus la réhabilitation du monde nègre mais l’organisation des travailleurs nègres, la révolution mondiale, l’alliance avec la classe ouvrière européenne… Cette situation a contribué à soulevé l’inquiétude de la Métropole qui craignait le ravage du bolchevisme dans le mouvement nègre. Entre temps la LDRN était minée par des querelles internes entre d’une part les plus révolutionnaires et d’autre ceux qui étaient contre domination de la Ligue par l’IC et qui se considéraient utilisées par celui- ci. Cela a provoqué à la scission de la Ligue en deux LDRN. Deux Races Nègres vont sortir en avril 1931 avec des articles empreints de polémiques fratricides au détriment de la cause nègre. Au fil des années trente le mouvement nègre révolutionnaire va petit à petit s’effacer pour laisser la place à d’autres mouvements plus culturels, plus intellectuels qui donneront naissance à la célèbre négritude. Il faut noter que lorsque les révolutionnaires se sont alignés sur les positions de l’IC, ce sont les réformistes qui ont pris le relais de la revendication culturelle. Leur mouvement inspiré de Marcus Garvey ou des nouveaux nègres des Etats-Unis d’Amérique, s’était latinisé en France.

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L’âge d’or des intellectuels (1931-1939)

« L’âme Nègre »

Vers les années trente, on assiste au succès de la vogue nègre et à la naissance de l’idée de « la plus grande France ». L’exposition coloniale internationale en 1931 dans les bois de Vincennes a été le point culminant de cette volonté d’imposition de l’idée coloniale. En revanche, les premiers travaux ethnologiques commençaient à poser un regard plus sympathique sur « l’Autre ». La France semblait aussi finir avec les exhibitions dégradantes d’autrefois. Cet état d’esprit n’était pas celui dans lequel se trouvaient les français venus à l’exposition coloniale. Ils n’étaient pas dans une logique de respect des différences mais plutôt dans une logique de curiosité superficielle et de fierté nationale devant les bienfaits de la colonisation. On remarquait à cette époque différentes attitudes des français à l’égard de la colonisation et des nègres. Certains intellectuels s’inscrivait contre la colonisation et étaient consternés par la « foire de Vincennes ». Il y eu aussi un regain de la remise en question de l’occident et la reconnaissance de certains mérites des civilisations extra- européennes, toujours de la part des intellectuels de gauche. Face à la crise économique des années trente, on assistait aussi à la montée de la xénophobie chez les populations les plus

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touchées et les ligues d’extrême- droites. A coté de ces différentes sensibilités à l’égard des nègres, subsistait encore la vogue nègre et la culture négro-américaine a pris une place importante dans le Paris de l’époque. La même diversité d’opinions continuait son chemin dans le champ politique. On trouvait d’une part des réformistes français et antillais de la Revue du Monde Noir qui se sont penchés toujours vers un humanisme colonial ; d’autre part les poètes étudiants de la revue antillaise Légitime Défense qui dénonçaient l’impérialisme, la bourgeoisie mulâtre et les imitateurs de la poésie parnassienne qui sévissaient aux Antilles. La vogue nègre était devenue un phénomène de société et la reconnaissance de la culture négro-africaine était en marche. Il était devenu impératif pour les intellectuels nègres, issus de la Dépêche africaine de faire entendre leur voix dans une revue de qualité face à la réapparition des thèses de Gobineau. C’est dans cette perspective qu’a vu le jour en 1931 La Revue du monde noir. C’est une revue très afro-américaine dont les collaborateurs sont presque tous Haïtiens, Guadeloupéens, Martiniquais issus de la bourgeoisie métis, étudiants ou membres de professions libérales qui se sentaient appartenir à un vaste monde noir. Les intellectuels de cette revue étaient influencés par les indigénistes Haïtiens particulièrement le Dr Jean Price. La revue se voulait une vitrine pour les arts nègres. Elle a été le signe de l’éveil de la conscience de race chez les métis qui autrefois se réclamaient « afro-latins ». La jeune génération qui a collaboré dans cette revue a remis en question l’afro-latinité que continuait a revendiqué leurs ainés. Ces jeunes intellectuels issus eux aussi de la bourgeoisie métisse ont revendiqué leur origine nègre et n’ont pas dissocié le combat pour la race nègre de la lutte des classes. Ils se sont naturellement tournés vers le marxisme et le surréalisme. Tous les collaborateurs de la revue n’étaient pas adeptes des thèmes portant sur la race. Les Antillais de Paris, partisans de la culture négro-africaine avaient plusieurs positions. Il y avait ceux qui n’avaient qu’un simple vernis nègre, ceux qui aspiraient à une identité afro-latine, ceux qui préconisaient la révolution anti-impérialisme et ceux qui se penchaient vers le racisme Ces sensibilités presque toutes présentes au sein de La Revue du Monde Noir ont conduit à sa disparition. La nouvelle génération d’Antillais issus de la bourgeoisie métisse fonda en juin 1932 la Revue Légitime Défense pour se démarquer du conformisme de leurs aînés. Dans cette revue, les auteurs s’élevaient contre le capitalisme en général et la bourgeoisie de couleur en particulier. Ils dénonçaient aussi « les poètes de la décalcomanie » (L. G. Damas) qui imitaient la littérature occidentale. Ils ajoutaient un vernis marxiste à ce que disaient les indigénistes haïtiens depuis 1915. Malgré la détermination de ces avant-gardistes à faire triompher la révolution communiste, il n’y a jamais eu une réelle jonction entre eux et l’Union des travailleurs nègres. Dans légitime Défense, on remarquait toujours la présence de la culture européenne : beaucoup de références à Marx, Freud, Breton et peu de place est faite à la culture africaine. Cette revue n’a pas fait long feu. On ne peut pas la considéré comme le véritable creuset de la négritude, mais elle a eu le mérite de révéler à certains Antillais de Paris leur appartenance raciale. Les révolutionnaires, privés d’organisations légales pendant plusieurs mois, préparaient quant à eux la parution de leur nouveau journal,’Le cri des nègres. Ce journal s’était donné pour objectif de « refléter la situation économique des travailleurs nègres sans se laisser aller à des écarts bourgeois. Sa parution en juillet 1931 a permis de rappeler l’existence des communistes nègres de Paris. Le thème de l’indépendance est devenu le moteur du journal à une époque ou sévissaient encore des aspirations assimilationnistes

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chez certains militants nègres d’Afrique et des Antilles. Sous l’impulsion de ces révolutionnaires, fut organisée une exposition anticoloniale en vue de dénoncer « la foire de Vincennes ». Cette exposition n’a pas eu l’effet escompté par les organisateurs, faute de moyens. Les communistes français n’étaient pas trop intéressés par l’élan révolutionnaire des nègres. Le PCF s’était évertué a créer des amicales de coloniaux, surveillées par la Commission Coloniale, afin d’éviter toute dérive nationaliste. L’Internationale nègre qui se voulait défendre la cause des navigateurs nègres, a fini par les délaisser en partie, quant au PCF il se tourne à nouveau vers les intellectuels peu sûrs idéologiquement, mais plus aptes à recevoir leurs thèses révolutionnaires. Désappointés face à l’attitude des révolutionnaires français et de la société française, les communistes nègres ont adopté trois conduites. Les intellectuels abandonnaient les revendications politiques pour s’adonner à la réhabilitation de la culture nègre. Les politiques, inquiets par les risques de la montée du fascisme prônaient le retour à la France des droits de l’homme. Les pan-nègres, déçus par la trahison des anti-impérialistes français se dirigeaient vers un racisme réactionnel et un rejet du monde blanc dans son intégralité. Ces nationalistes avaient rejeté toutes les valeurs et les idéologies européennes de droite ou de gauche. Dans leurs publications, on décelait comme le dit Martin Steins, une construction théorique cohérente et consciente, un fascisme revendiqué articulé sur un racisme militant. Cette voie leur a permis de retrouver leur dignité perdue à cause de l’esclavage, du racisme, de la colonisation A partir de 1935, on assistait à une unité des mouvements nègres et à un certain regroupement intercolonial. Le mouvement communiste ayant mis en retrait le veto de la politique « classe contre classe », les révolutionnaires nègres cheminaient désormais aux côtés des organisations bourgeoises nationalistes ou réformistes. Au cours de cette année le PCF, ne parlait plus d’évacuation immédiate des colonies, il y avait moins de véhémence dans les mots d’ordre anti-impérialiste. Cette retenue s’expliquait par le pacte franco- soviétique signé en 1935 entre Laval et Staline par lequel l’URSS s’engageait à mettre un frein à ses ardeurs anti-impérialistes ou antimilitaristes. Les anti-impérialistes nègres se trouvaient obligés de choisir soit une rupture avec le PCF qui est synonyme d’isolement, soit une mise en veilleuse de leurs aspirations nationales. Le feu vert du « front unique » donné par l’IC en 1935 a accéléré la dynamique d’unité en route depuis 1934. L’agression impérialiste de l’Italie sur l’Ethiopie a servi de catalyseur à l’unité des nègres qui ont compris qu’il faut mettre de coté leurs luttes fratricides au profit d’une cause commune. Le mouvement métropolitain en faveur de la cause éthiopienne avait pour priorité la mise en échec de Mussolini plus qu’une réelle défense de l’Etat nègre indépendant. Néanmoins, cette attitude a contribué à une solidarité franco-nègre et au rapprochement des frères ennemis du mouvement nègre. Au cours de cette même année, une nouvelle génération d’intellectuels nègres a fait son entrée en scène avec la même volonté d’unité entre Africains et Antillais d’une part, et entre réformistes et révolutionnaires de l’autre. De ce désir d’unité naît en mars 1935 la revue L’Etudiant Noir dans laquelle dominaient les questions culturelles et raciales. Il s’agissait pour ces intellectuels nègres de synthétiser et de théoriser les pensées nègres des années précédentes. Ce fait a marqué le point de départ du mouvement de la négritude qui cherche encore sa voie, car les principaux collaborateurs de cette revue n’ont pas toujours la même sensibilité. Le Sénégalais Léopold Sédar Senghor se penchait vers la recherche d’un métissage culturel alors que le Martiniquais Aimé Césaire souhaitait un retour aux sources africaines. Le métissage culturel vers lequel se tournait Senghor puisait dune part dans les

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Philippe DEWITTE, Les mouvements nègres en France, 1919-1939, Paris, L’Harmattan, 1 ère éd. 1985, 415 p. ISBN :

F000400319. Ed. 2009.

racines africaines et d’autre part dans l’utilisation à bon escient de la culture occidentale. Quant à Césaire, le refus des apports européens qu’il prône n’a rien de chauvinisme. Il voulait revenir aux traditions africaines, source d’amour propre et de créativité, et apporter au reste de l’humanité l’originalité du monde noir. Ces talentueux universitaires qui ont pris la relève des aînés étaient mieux armés pour affronter les intellectuels français et ont hissé le débat au niveau institutionnel. Le mouvement nègre a donc franchi un cap qualitatif et les premières générations vont peu à peu s’éclipser pour laisser la place à cette « intelligentsia nègre » pour qui la revendication anti-impérialiste est secondaire. Les poètes de la négritude vont s’imposer en approfondissant les thèmes en gestation depuis plus de quinze ans, en les portant au cœur de l’Université Française. Il ne faut toutefois pas nier les premiers mouvements nègres. Ils n’ont pas apporté de contribution théorique à la négritude mais leur rôle historique a été important. L’action de ces pionniers a permis à la révolution culturelle de s’éclore.

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