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Ulrich Beck D'une théorie critique de la société vers la théorie d'une auto- critique sociale

D'une théorie critique de la société vers la théorie d'une auto- critique sociale

In: Déviance et société. 1994 - Vol. 18 - N°3. pp. 333-344.

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Beck Ulrich. D'une théorie critique de la société vers la théorie d'une auto-critique sociale. In: Déviance et société. 1994 - Vol. 18 - N°3. pp. 333-344.

doi : 10.3406/ds.1994.1352 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ds_0378-7931_1994_num_18_3_1352

Déviance et Société, 1994, Vol. 18, No 3, pp. 333-344

D'UNE THÉORIE CRITIQUE DE LA SOCIÉTÉ VERS LA THÉORIE D'UNE

AUTOCRITIQUE SOCIALE

U.BECK*

Le terme de la société du risque définit une phase de l'évolution de la société

moderne dans laquelle les risques sociaux, politiques, écologiques et individuels, engendrés par la dynamique de renouvellement, se soustraient de plus en plus

aux instances de contrôle et de sécurité de la société industrielle.

A ce niveau, on distingue deux stades : d'une part, une phase pendant

laquelle dangers et conséquences sont créés de manière systémique, mais ne font pas l'objet d'une thématisation publique ni se situent au centre de conflits poli tiques. Dans ce cas, c'est la philosophie de la société industrielle qui prédomine :

cette dernière amplifie les dangers générés par les décisions et les «légitime» simultanément en tant que «risques résiduels» («société de risques résiduels»). D'autre part, lorsque les dangers de la société industrialisée dominent les

débats et conflits publics, politiques et privés, il se crée une situation tout à fait autre : les institutions de la société industrialisée deviennent producteurs et justi

ficateurs

en cas de relations de pouvoirs et de propriété stables. La société industrialisée se considère comme société du risque et se critique en tant que telle. Pendant qu'elle décide et agit encore en fonction du modèle de l'ancienne société indust rialisée, les groupements d'intérêts, le système juridique et la politique sont déjà plongés dans des débats et conflits provenant de la dynamique de la société du risque.

de dangers qu'elles ne peuvent plus contrôler. Cette transition s'opère

I. Entre société industrialisée et société du risque

A la lumière de ces deux phases et de leur ordre chronologique, on peut insti tuer le terme de «modernisation reflexive»1. Il ne signifie aucunement réflexion (comme l'adjectif «reflexive» pourrait le suggérer), mais dans un premier temps confrontations avec soi-même : la transition de l'époque industrialisée vers celle du risque des temps modernes s'opère de manière involontaire, méconnue et

* Institutfur Soziologie, Ludwig Maximilian Universitât. Munchen.

1 Voir Lash, 1992 ; Beck, Giddens, Lash, 1993 ; Merten, Olk, 1992 ; Rauschenbach, 1992 ; Beck,

1992 ; Zapf, 1992 (surtout à partir de la page 204) ; Beck, 1993.

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inévitable selon le modèle des effets secondaires latents, au cours de la dyna mique de modernisation qui s'est développée de façon autonome. On peut même

dire que les circonstances de la société du risque sont telles, car les évidences de la société industralisée dominent dans la réflexion et les agissements des hommes et des institutions. La société du risque ne constitue pas une option qui pourrait être choisie ou rejetée dans le cadre de débats politiques ; elle voit plutôt le jour au cours de processus de modernisation qui connaissent une évolution autonome et qui ignorent totalement les conséquences et les dangers. Vu leur nombre et leur latence, ces processus engendrent des mises en péril qui remettent les fonde ments de la société industrialisée en question, voire qui les éliminent. Les conflits de répartition des biens sociaux (revenus, emplois, sécurité sociale) ont constitué le problème principal de la société industrielle classique et certaines institutions ont tenté d'y remédier. Dans la société du risque, la lutte de répartition des maux créés simultanément acquiert plus d'importance que celle des biens. Elle peut être considérée comme un conflit d'imputation déclenché sur les questions suivantes : comment peut-on répartir, éviter, contrôl eret légitimer les conséquences des risques inhérents à la fabrication de pro

au niveau de la technologie atomique et chimique, de la recherche géné

tique, de la pollution de l'environnement, de la course à l'armement militaire et de la misère croissante des hommes vivant à l'extérieur de la société industriali séeoccidentale ? Le terme de société du risque est employé ici dans l'objectif d'évoquer une mutation de système et d'époque dans trois domaines de référence : première ment,il s'agit du comportement de la société industrielle moderne vis-à-vis des ressources de la nature et de la culture qui forment sa base, mais qui sont épui sées et éliminées au cours d'une modernisation de plus en plus importante. Ceci s'applique tant à la nature non humaine et la culture humaine qu'aux formes de vie culturelles (par exemple, petite famille et rôle des sexes) et aux travaux sociaux (par exemple, le travail réalisé par une femme au foyer, qui jusque là n'était pas reconnu en tant que travail, mais qui a permis à l'homme d'entrer dans la vie active). En second lieu, l'attitude de la société face aux dangers et problèmes qu'elle a créé sera mise en lumière. Ces derniers dépassent la base des notions de sécurité telles que la société les conçoit, et partant, ils sont capables de bouleverser les idées fondamentales de l'ordre social actuel, dans la mesure où l'on en a conscience. Ceci s'applique à tous les domaines sociaux - par exemple, l'écono mie,le droit, la science -, cependant, les difficultés surviennent surtout dans le cadre des actes et décisions politiques.

duits

Troisièmement, les pensées collectives et spécifiques à certains groupes (par exemple, le fait d'être convaincu par le progrès, la conscience de classe) de la cul ture de la société industrielle (les modes de vie et les notions de sécurité ont éga

lement

se dissolvent et donnent lieu à un certain désenchantement. Ceci a pour consé

formé la base des démocraties et des économies occidentales) s'épuisent,

quence

que les individus doivent trouver eux-mêmes toutes les définitions ou y

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sont même obligés, ce qui correspond au terme de «processus d'individualisa tion».La différence par rapport à Georg Simmel, Emile Durkheim et Max Weber qui ont théoriquement marqué ce processus au début de ce siècle et l'ont éclairci dans diverses périodes historiques réside dans le facteur suivant : de nos jours, les personnes ne disposent plus des sécurités offertes par la couche sociale, la religion et la transcendance à partir desquelles elles ont été «lâchées» dans le monde ; à présent, elles proviennent de la société industrielle et sont «libérées» dans les turbulences de la société mondiale du risque. Elles doivent donc mener une vie parsemée de risques globaux et personnels qui sont très divers et même contradictoires. En même temps, cette transition s'opère - du moins dans les états-provi dencehautement industrialisés de l'Occident - dans les conditions générales de l'état social, c'est-à-dire sur la toile de fond de l'expansion de l'éducation, de fortes exigences en matière de mobilité sur le marché de l'emploi et d'une régl ementation poussée des conditions de travail qui pourtant font uniquement de l'individu le détenteur de droits (et d'obligations). Les possibilités, les dangers, les ambilavences de la biographie qui jadis ont pu être surmontés au sein de la famille, de la communauté villageoise et en se repliant sur la classe sociale ou un groupe doivent de plus en plus être perçus, interprétés et traités par l'individu lui-même. Il est confronté à ces «libertés dangereuses»2 sans qu'il soit à même en raison de la complexité considérable de la société de prendre des décisions incontournables de manière fondée et responsable, c'est-à-dire en mesurant les conséquences possibles. En même temps se pose le problème de la notion col lective du «Nous» qui peut engager et motiver les individus. Si même les amitiés et hostilités nationales de l'antagonisme Est-Ouest disparaissent à la fin de la guerre froide, ils sont obligés dans le monde des médias qui les contraint à prendre en compte les événements les plus lointains de redéfinir et rejustifier à chaque fois leur propre politique étrangère vu les changements s'opérant à une vitesse vertigineuse.

IL Etat de prévoyance et société du risque

Les risques se basent toujours sur des décisions. Ils existent parce que l'insé curité et les dangers sont transformés en décisions (et exigent des décisions qui à leur tour produisent des risques)3. Les menaces incalculables de l'époque pré industrielle (peste, famines, catastrophes naturelles, guerres, mais également magie, dieux et démons) sont converties en risques évaluables au cours du déve-

Beck, Beck-Gernsheim, sp 1994. Cet aspect est devenu entre temps, un consensus, voir Ewald, 1993 ; Evers, Nowotny, 1987 ; Lagadec, 1987 ; Perrow, 1987 ; Lau, 1991 ; Halfmann, 1990, ainsi que les autres dissertations résu mées dans ce livre ; Prittwitz, 1990 ; Bonss, 1991 ; Luhmann, 1991 ; Hahn, Einnbter, Jacobs, 1992 ; Brock, 1991 ;Japp, 1992.

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loppement des contrôles rationnels qui font progresser le processus de modernis ationdans tous les domaines. Ceci caractérise la situation et les conflits de la société bourgeoise et de l'époque industrielle classique à ses débuts. Pendant son évolution, ceci ne s'applique pas uniquement à la «faisabilité» des capacités de production, aux recettes fiscales, au calcul de risques d'exportation et aux consé quences de guerre, mais également aux vicissitudes de la vie individuelle : acci dents, maladies, décès, insécurité sociale et pauvreté. Comme a déclaré François Ewald (1993), il en résulte de nombreux systèmes d'assurance ; même la société intégrale est perçue comme communauté du risque dans le sens des assureurs:

comme état de prévoyance et d'aide sociale. De plus, un nombre croissant de domaines et intérêts sociaux qui auparavant étaient d'ordre naturel (taille de la famille, questions relatives à l'éducation, choix de la profession, mobilité, rap ports entre les sexes) sont à présent considérés comme étant réalisés individuel lementet marqués par la situation sociale. Cela implique également jugement et condamnation, puisqu'on est soi-même responsable. Cette situation offre la poss ibilité de gérer les choses de manière autonome et comprend aussi le danger de prendre des mauvaises décisions dont les risques doivent être couverts par le principe de la prévoyance. Les accidents possibles, les statistiques, la recherche sociale, la planification technique et diverses mesures de sécurité jouent un rôle à cet égard. L'entrée dans la société du risque a lieu au moment où les dangers décidés et donc produits par elle-même dépassent ou éliminent les systèmes de sécurité en vigueur établis par l'état de prévoyance sur la base des évaluations de risques :

contrairement à la situation au début de l'époque industrielle, les dangers nucléaires, chimiques, écologiques et ceux de la technologie génétique :

- ne sont pas limitables, ni géographiquement, ni temporellement ;

- ne peuvent pas être imputés à quelqu'un ou quelque chose selon les règles actuelles de la causalité, de la culpabilité et de la responsabilité ;

- et ne peuvent pas être compensés ni assurés.

En se posant la question de savoir quel est le critère opérationnel pour cette transition, on se rend à l'évidence : il s'agit de l'absence d'une couverture d'assurance privée ou plutôt de l'impossibilité de couvrir les risques des projets industriels, techniques et scientifiques. La société elle-même crée ce critère et mesure son propre développement au moyen de celui-ci : la société industriali séemutée involontairement en société du risque en raison des dangers produits de manière systématique fait de la corde raide au delà de la limite assurable. La rationalité qui forme la base de ce jugement découle de la principale de cette société, celle d'ordre économique. La frontière donnant accès à la société du risque est tracée par les compagnies d'assurance privées. Elles contredisent avec la logique de la vie économique les ingénieurs et entreprises techniques qui produisent des dangers et affirment que la sécurité règne. Elles déclarent que le risque technique tend vers zéro en cas de risques à faible probabilité

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mais à conséquences graves et que le risque économique va simultanément vers

l'infini4.

III. Menaces contre prévoyance : crise de l'environnement comme crise institutionnelle

La transformation des effets secondaires imprévus de la production indust rielle en foyers de crise écologiques ne constitue pas un problème du monde qui nous environne - ce n'est pas ce que l'on appelle un problème de l'environne ment-, mais plutôt une profonde crise institutionnelle de la société industrielle elle-même. Tant que cette évolution est vue de l'horizon conceptuel de cette der nière, elle n'est pas reconnue comme effet secondaire négatif des actions appa remment calculables et dont la responsabilité peut être assumée ; les consé quences qui peuvent mener à l'éclatement du système ne sont pas mesurées. L'importance de cette évolution n'apparaît que dans les concepts et ce, du point de vue de la société du risque. Elle attire l'attention sur la nécessité d'une auto définition et d'une nouvelle détermination reflexives. Lors de la phase de la société du risque, la reconnaissance de l'incalculabilité des dangers provoqués par le développement industriel technique contraint à l'autoréflexion sur les bases de la cohésion sociale ainsi qu'à la vérification des conventions en vigueur et des fondements de la «rationalité». La société qui se conçoit comme étant à risque devient reflexive (au sens strict du terme), c'est-à-dire qu'elle fait d'elle- même un sujet et un problème. La société industrialisée, l'ordre social et l'état social et de prévoyance en particulier ont pour tâche de rendre le contexte de la vie humaine contrôlable, réalisable, disponible et imputable (individuellement et juridiquement) de manière rationnelle. Cependant, les effets secondaires et les conséquences à long terme imprévisibles dus aux actions rationnelles nous mènent (ou nous ramè nent) dans la modernisation des facteurs incalculables dont on ne peut pas assu mer la responsabilité. De même, les mesures d'organisation de la société, mais également les principes et catégories éthiques et juridiques tels que responsabil ité,culpabilité et causalité (par exemple en cas d'avis de sinistre) tout comme les processus décisionnels politiques (par exemple le principe majoritaire) ne se prê tent pas à saisir les processus ainsi déclenchés ni à les légitimer. De manière ana-

4 A la liste des risques non assurables il faut ajouter depuis peu de temps les risques assurés mais devenant incalculables qui entraînent de nombreuses compagnies d'assurance au bord de la faillite. Les assurances dans le monde entier subissent les conséquences désastreuses de l'effet de serre favorisant pas exemple les ouragans qui ont sévi en 1992 et qui ont causé des dommages de l'ordre de 20 milliards de dollars, notamment en Floride aux Etats-Unis. Greenpeace a déclaré que neuf compagnies d'assurance ont fait faillite en raison des tempêtes en Floride et à Hawaï. Il en résulte que les compagnies d'assurance ne couvrent plus les risques. Dès aujourd'hui, les nou veaux propriétaires de maison à Hawaï ne peuvent plus s'assurer. Selon la Stiddeutsche Zeitung (03.02.1993, p. 12), la même chose pourrait se produire bientôt en Floride et le long de la côte du Golfe américain.

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logue,

les catégories et méthodes sociologiques échouent face à l'incalculabilité

et à l'ambiguïté des faits à décrire et à comprendre. Il ne s'agit pas uniquement de prendre des décisions ; il faut plutôt redéfinir les règles et les bases pour les

décisions, les champs d'application et la critique vu les conséquences imprévis

iblesde la technologie de pointe pour lesquelles on ne peut plus assumer la res

ponsabilité.

ainsi les divers domaines sociaux et dépassent le cadre des compétences et limites régionales, spécifiques à une classe, nationales, politiques et écono miques. Dans un cas extrême, tout un chacun sans exception sera touché par les conséquences d'une catastrophe nucléaire. Inversement, cela signifie également que tous ont la possibilité en tant que personnes concernées par cette menace d'agir de manière responsable.

La réflexivité et l'incalculabilité de l'évolution de la société gagnent

IV. Modernisation reflexive comme théorie de l'autocritique de la société

II est dit souvent qu'avec l'effondrement du non socialisme la critique sociale

n'a plus de base. En fait, le contraire s'avère être vrai : les circonstances pour la

critique, même radicale n'ont jamais été aussi favorables en Allemagne et en Europe. Elle n'est plus frappée de cette paralysie qui engendrait depuis un siècle la suprématie de la théorie marxiste pour l'intelligence critique en Europe. Le père suprême est mort. En vérité, ce n'est que maintenant que la critique sociale peut prendre son souffle et voir les choses clairement. Le concept de la société du risque évite les difficultés d'une théorie critique d'une société dans laquelle les théoriciens ont recours à des critères plus ou moins justifiés pour la juger ou la condamner (et souvent à rencontre des per sonnes concernées qui ont une tout autre image d'elles-mêmes). Dans une

société du risque qui s'auto-identifie, la critique est en quelque sorte démocrati sée: elle est exercée mutuellement entre les rationalités partielles et les divers groupes sociaux. La théorie critique de la société est donc remplacée par celle de l'autocritique de la société, voire par une analyse des conflits d'une époque moderne reflexive. Le dévoilement du conflit immanent au sein des institutions qui sont encore programmées par la société industrielle et en même temps déjà critiquées pour faire peser une menace sur la société du risque, a pour consé quence que les règles, les bases et les méthodes dans tous les champs d'opération deviennent contradictoires, et ce par rapport aux normativités et exigences immanentes.

Il est utile de définir de manière précise les perspectives et les conditions

préalables de l'autocritique de la société qui soutend la théorie de la société du risque. La notion de la modernisation reflexive comprend deux composantes (ou

dimensions de signification) : d'abord, le processus quasiment automatique qui transforme la société industrielle en celle du risque. Le fait de ne pas voir, de détourner le regard produit et accélère la dynamique de la société mondiale du risque. Cette «mécanique» s'explique par la propre dynamique industrielle qui

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fait disparaître ces propres bases (de calcul) au moyen des «effets secondaires» des dangers. Par ailleurs, toute une société va se mettre en mouvement si l'on tient compte de cette notion, si on la voit et en prend conscience. Ce qui jusque là semblait être «fonctionnel» et «rationnel» devient un danger grave visible, crée et légitime donc la dysfonctionnalité et l'irrationalité. Si, de plus, dans le contexte des actions, des alternatives professionnelles d'auto-contrôle et d'auto-limitation voient le jour et sont propagées, les institutions vont s'ouvrir jusque dans leurs fondements pour atteindre la politique, elles deviennent organisables et dépen dantes du sujet et de la coalition. Comme la transition de la société industrielle vers celles du risque se fait sans réflexion et de manière automatique puisque l'ère moderne industrielle est aveugle face à l'apocalypse (Gunther Anders), des situations dangereuses se créent, qui - étant devenues le sujet et le centre de conflits et de litiges publiques - font de la société et de ses noyaux d'actions et de décisions un sujet à contro verses et y provoquent des scissions. Elle devient autocritique sur la toile de fond de l'antagonisme entre l'ancienne routine et la nouvelle conscience face aux méthodes et aux conséquences. Tant que la catastrophe n'a pas lieu, la combinai sonde réflexes et de réflexions est donc en mesure pour cette époque industrielle fataliste de préparer la voie à l'autocritique et à la possibilité de changer les choses. La modernisation reflexive comprend deux éléments, à savoir, dans un premier temps, la mise en péril par réflexe des bases de la société industrielle due à une modernisation continue, couronnée de succès et aveugle face aux dangers, et deuxièmement la prise de conscience, la réflexion par rapport à cet état de faits. La différence entre la société industrielle et celle du risque se situe (d'abord) au niveau du savoir, donc de l'auto-réflexion vis-à-vis des dangers de l'ère moderne industrielle hautement développée. L'aspect politique entre en jeu au moment où l'on prend conscience des dangers qui dépendent des décisions, car d'une manière générale, les relations de propriétés, les injustices sociales et les principes de fonctionnement de la société industrielle n'en sont pas touchés immédiatement. Dans ce sens, la théorie de la société du risque constitue une théorie du savoir politique de l'époque moderne devenant critique par rapport à soi-même. Il s'agit de la question de savoir si la société industrielle se considère comme étant à risque, se critique et se réforme, et comment elle y procède.

V. De l'obsolence du pessimisme face au progrès

La lignée des ancêtres des critiques impitoyables du moderne est importante et des noms illustres y figurent. Les esprits les plus intelligents d'Europe, y comp ris ceux de ce siècle, en font partie. Max Weber cherche encore à garder les idées claires face aux sombres conséquences de son analyse de linéarité (bien qu'entre les lignes et dans ses remarques finales, on puisse déceler un certain pes-

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simisme refoulé). Dans Dialektik der Aufklarung de Horckheimer et Adorno qui argumentent dans le même sens, le jugement se modifie et prend une place pré pondérante. Il y règne une obscurité des plus lugubres (et l'on se demande par fois comment les auteurs eux-mêmes ont pu identifier ce qu'ils croyaient reconn aître). Gunter Anders pensait que le fossé entre ce qui prévaut dans nos têtes et ce que nous réalisons au bout du compte était tellement immense et inévitable que toutes les tentatives d'y changer quoi que ce soit étaient pénibles, voire insupportables. De même, Karl Jaspers, Arnold Gehlen, Jacques EUul ou Hans Jonas - qui ont réalisé des analyses particulièrement précieuses pour moi - doi vent avouer qu'ils ne savent pas d'où pourraient venir les forces qui seraient capables de subjuguer la superpuissance du progrès technique ou du moins de lui faire expier sa faute. On se rend compte à la lecture de ces formidables analyses à quel point les auteurs sont eux-mêmes hypnotisés par l'évolution automatique qu'ils présagent. Parfois, ils ajoutent encore un petit chapitre reflétant un peu d'espoir ; vu l'absence totale de perspectives, cela ressemble à un soupir au moment où le monde s'éteint. Puis, les auteurs se retirent et laissent leurs lecteurs atterrés, seuls dans l'apocalypse qu'ils viennent de dépeindre. Certes, l'absence de pers pectives ennoblit et offre l'avantage non négligeable de pouvoir se reposer sur les lauriers d'un savoir conférant une certaine supériorité par rapport aux autres sans que l'on soit amené à agir. Cependant, si l'esquisse de l'idée présentée s'avère juste, les théoriciens en matière d'apocalypse peuvent se mettre à triom pher, par ce que leurs thèses sont ou deviennent fausses ! Dans les commentaires de la version anglaise de Risikogesellschaft, Zygmunt Baumann a encore une fois exprimé avec une formidable éloquence les argu ments qui encouragent tout un chacun à ne rien faire : le problème ne se limite pas au fait que nous sommes en présence de défis d'une envergure insoupçonnée ; il est plus complexe encore : toutes les tentatives d'y remédier portent en elles le germe de problèmes nouveaux et graves. Les désastres les plus terrifiants sont ceux que l'on peut rattacher à la poursuite passée ou présente de solutions rationnelles. Les pires catastrophes sont nées, ou sur le point de naître de la guerre contre les catastrophes. Les dangers croissent avec nos pouvoirs et le pouvoir qui nous manque le plus est celui de deviner l'arri véede ces périls et d'en évoluer l'importance5. Même lorsqu'on réagit face aux risques, la lutte se concentre toujours sur les symptômes et non pas sur les causes, car le combat contre les risques d'une éco nomie effrénée est devenu une grosse affaire qui offre une nouvelle vie aux rêves scientifiques et technologiques d'expansion illimitée. Dans notre société la lutte contre le risque peut n'être rien d'autre qu'une activité économique ; plus elle est importante, plus elle fait de l'effet et rassure. La politique de la peur met de

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Baumann, 1992. The most fearsome of desasters those traceable to the past or present persuits of

rational solutions. Catastrophes most horrid are born - or likely to be born - out of the war against

catastrophes. (

divines their arrival and sizes up their volume, (traduction française de la rédaction)

)

Dangers grow with our powers, and the one power we miss most is that which

l'huile dans les rouages de la consommation, aide l'activité économique et maint ient au loin la peste de la récession. En utilisant toujours plus de ressources à réparer les effets macabres des risques d'hier, on produit collectivement les risques inconnus de demain6. En effet, la vie et les actions au sein de la société du risque sont kafkaïennes - au sens strict du terme (Beck, 1991). Cependant, mon argument principal est le suivant : surtout le fatalisme négatif conçoit la modernisation de manière linéaire et méconnaît ainsi les ambivalences d'une modernisation de la modernisation qui fait disparaître les bases de la société industrielle. Selon la théorie de la société du risque, c'est l'imprévisibilité qui crée des situations inconnues jusqu'à présent (ce qui ne les rend pas plus favorables ou plus faciles à résoudre). Si de manière générale on en prend conscience, la société se met en mouvement. La question de savoir s'il s'agit là d'un avantage ou si cela accélère la fin du monde reste en suspens dans un premier temps. En tout cas, la théorie de la modernisation reflexive contredit les hypothèses fondamentales du fatalisme négatif. Car ce dernier connaît ce qu'il ne peut pas connaître selon ses propres suppositions : la sortie, la fin, l'absence de perspect ives.Il est le frère jumeau pessimiste de l'optimisme face au progrès. Si la dyna mique propre conçue linéairement (selon le mot d'ordre : tout ce qui est inchan- geable doit faire l'objet d'exultations !) devient alors la source de confiance envers le progrès, l'incalculable est considéré comme prévisible dans son incalcu- labilité. Mais, c'est précisément la force du fatalisme qui confère à ce dernier son caractère erroné. Giinther Anders s'est exprimé de la manière suivante : le diagnostic de «l'homme dépassé» est lui même désuet. Au sein d'une société industrielle se considérant et se critiquant comme société du risque, de nouveaux conflits poli tiques sont déclenchés par la modernisation reflexive. Ceux-ci sont peut-être moins graves ou au contraire plus dangereux encore ; en tout cas, ils sont diffé rents ; il faut dans un premier temps savoir les reconnaître et les décoder. Tout comme les générations précédentes vivaient à l'époque des calèches, nous nous situons aujourd'hui et à l'avenir dans celle du danger de la catastrophe insidieuse. Ce qu'elles ont découvert, ce qu'elles dénonçaient de vive voix est devenu quelque chose de naturel pour nous : la menace du «suicide de l'espèce» (Jaspers). Le fatalisme reflète-t-il peut-être l'ambiance de la naissance de l'époque du risque ? Les espoirs qui régnent toujours secrètement alimentent-ils le fatalisme ? Le postoptimisme du postfatalisme s'installera-t-il lorsqu'on aura véritablement saisi la gravité de la situation et qu'on aura compris que nous

eod. loc. : Big business offering a new lease of life to scientific/technological dreams of unlimited

expansion. In our society, risk-fighting can be nothing else but business - the bigger it is, the more impressive and reassuring. The politics offear lubricates the wheels of consumerism and helps to «keep the economy going» and steers away from the «bane of recession». Ever more resources are to be consumed in order to repair the gruesome effects of yesterday's risks are developed in the ser

vice of collective production of the unknown risks of tomorrow ion).

(traduction française de la rédact

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sommes tous concernés ? Je ne joue pas sur les mots en affirmant la chose sui

: je ne connais pas de sécurité plus grande ni de source plus profonde de la

créativité que le pessimisme qui se place au-dessus de tout. Lorsque l'enjeu est si

grand, il faut tout repenser et reconsidérer.

vante

♦**

On oppose souvent l'ordre chronologique et la superposition de la société industrielle et de celle du risque tels qu'il sont présentés ici à une image total ementcontraire de l'évolution de l'histoire sociale : les époques et cultures pré- industrielles étaient des sociétés de catastrophes ; celles-ci deviennent et sont devenues au cours de l'industrialisation des sociétés du risque calculable, tandis qu'en fin de période industrielle, au cœur de l'Europe, les systèmes sociaux de prévoyance et d'assurance ont été perfectionnés pour former des sociétés d'assu rancetous risques. Cependant, la société du risque prend naissance au moment où les bases de calcul de la société industrielle sont modifiées, voire éliminées dans la continuité d'une modernisation qui a développé une dynamique propre et qui est couron néede succès. La société du risque nie les fondements de sa rationalité. Elle les a dépassés depuis longtemps, car elle agit et se tient en équilibre au delà de la limite assurable. Ceci n'est qu'un signe parmi d'autres qui montre qu'une entre prise qui a commencé à étendre la calculabilité a glissé à présent dans l'incalcu lableengendré par les décisions prises. Il en résulte des possibilités de critiques mutuelles et de politisation au sein des institutions, des mondes et des organisa tionsainsi que dans leurs rapports. De manière générale, il ne s'agit ici que d'un cas particulier de la modernisat ionreflexive. Ce terme relie le réflexe de la modernisation qui se met en péril elle-même à la réflexion sur cette mise en danger ; ceci implique que la société est confrontée à de nouveaux centres d'intérêts et antagonismes qui la divisent en même temps. Néanmoins, des questions plus profondes sont soulevées : la société du risque commence-t-elle au moment où la limite assurable est dépassée sans que personne ne s'en rende compte ? Comment faut-il concevoir cet état de la société industrielle qui aggrave les conséquences et les dangers en en faisant abstraction et qui simultanément refuse de prendre conscience des risques et de sa responsabilité ? C'est à ce niveau que se produisent les effets déstabilisateurs de la société du risque ; cependant, ils ne sont pas saisis en tant que tels et ils font encore moins l'objet d'actions politiques et de (auto)critique sociale. Les boule versements d'une modernisation qui anéantit ses propres bases vont-ils être transformés en troubles de tous genres (violence, extrémisme de droite), ce qui dissimule leurs véritables causes ? Ou alors, la société du risque ne commence-t-elle que lorsque le «mur du son» de l'assurable aura été franchi et que l'on en aura pris conscience, que ceci sera devenu le sujet et conflit de première importance ? Les troubles de la

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société industrielle qui se conçoit et se critique comme société du risque vont-ils nous sortir de l'impasse ? Ou alors, cette dernière va-t-elle se subdiviser, sans créer des perspectives d'action, et donner lieu à une paralysie générale et à des blocages qui accéléreront la catastrophe ? Une troisième possibilité peut être envisagée. Premièrement, dépasser la limite de l'assurable, provoquer ainsi le flottement de secteurs entiers de l'indust rieet des sciences dans l'apesanteur sans filet ni parachute, et deuxièmement, prendre conscience de cette situation ; ces éléments constituent les conditions nécessaires mais insuffisantes de la société du risque ; elle ne commence que lorsque les débats portant sur sa réparation et sa réforme gagnent en importance. Le discours sur la société du risque ne devient-il significatif qu'avec la réforme écologique du capitalisme ? Ou bien, va-t-il immédiatement perdre son sens, parce que la dynamique politisante des dangers causés par certaines décisions

décline simultanément ? N'assisterons-nous pas d'abord et de manière durable aux conflits de réparti tionde la société industrielle plus ou moins prospère ? pendant que les pro blèmes et les conflits relatifs aux risques les dissimulent, et ce tant qu'ils semblent être domptés, donc en période d'essor économique, de taux de chômage réduit,

etc

Il faut un nouvel élan pour répondre à toutes ces questions. Celui-ci dépasser aitde loin le cadre de ce bilan de discussion. Cependant, j'ajouterai la remarque

suivante : les irritations politiques de la société du risque résultent également (contrairement aux conflits de distribution d'une société de pénurie) du fait que l'on a guère pensé aux réponses institutionnelles aux défis d'une société de dan gers qui n'est plus assurée dans ce milieu d'assurance tous risques ; elles n'ont pas été trouvées, donc n'ont été ni testées ni réalisées avec succès. En d'autres termes, les contours de l'état social sont connus. Mais personne ne sait réell

ement comment freiner la dynamique d'auto-menace de la

risque. Dans ce contexte, le discours sur «l'état naturel» - par analogie à l'état social - reste jusqu'à présent aussi vide que les tentatives de guérir la civilisation

?

société mondiale du

industrielle de ses tendances suicidaires en multipliant les mêmes facteurs :

morale, technique et marchés écologiques.

Ulrich Beck Institut fur Soziologie Ludwig-Maximilian Universitàt Konradstrasse 6 D-8 Munchen

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BIBLIOGRAPHIE

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