OCTAVE MIRBEAU – JULES HURET

CORRESPONDANCE
Édition établie, présentée et annotée par Pierre Michel

DU LÉROT, éditeur TUSSON, CHARENTE

OCTAVE MIRBEAU ET JULES HURET
L’édition d’une Correspondance générale, telle que celle d’Octave Mirbeau1, est une œuvre de longue haleine, qui présente un intérêt historique évident, puisqu’elle permet d’embrasser toute la carrière d’un homme qui a participé à tous les grands combats de son temps, tant littéraires et esthétiques que politiques et sociaux2. Non seulement on peut suivre sa vie mois après mois, parfois même au jour le jour, mieux appréhender son évolution, ses hésitations, ses atermoiements et ses contradictions, et participer pour ainsi dire en direct à la genèse de ses œuvres majeures et aux péripéties des luttes qu’il a engagées sur tous les fronts, mais on a de surcroît le moyen de confronter les lettres intimes aux lettres publiques ou officielles, et du même coup d’être témoin des stratégies mises en œuvre par un journaliste et écrivain aux prises avec les éditeurs, les directeurs des grands quotidiens, et les gens de théâtre. Il est même, à l’occasion, loisible de le prendre plaisamment en flagrant délit de mensonge, de flagornerie ou de duplicité. Le prix à payer, outre l’inévitable incomplétude propre au genre, c’est la discontinuité de la lecture, la juxtaposition de lettres de nature différente et d’intérêt variable, adressées à des personnages fort divers, et, partant, le risque de sauter continuellement du coq à l’âne. La chronologie y trouve certes son compte, mais, à passer d’un correspondant à l’autre, il n’est pas toujours aisé de suivre les méandres d’une carrière aux multiples facettes, et la multiplicité même des relations entretenues par un auteur qui occupe autant de place dans le champ médiatique nuit un peu à l’étude des rapports particuliers qu’il entretient avec chacun de ses amis et connaissances. En revanche, une correspondance partielle, surtout si elle est croisée – ce qui, pour Mirbeau, ne concerne malheureusement que celle avec Paul Hervieu, Camille Pissarro, Stéphane Mallarmé et Émile Zola3, et, à degré moindre, au prix d’un regrettable déséquilibre, celles avec Jules Huret, Jean Grave et Jean-François Raffaëlli – permet de mieux suivre les affaires qu’il a à traiter avec ses correspondants et de mieux cerner les particularités du lien individualisé qui attache l’écrivain à chacun de ses amis. Ainsi les lettres au théoricien et militant anarchiste Jean Grave4 révèlent-elles une certaine distance et une appréciation quelque peu divergente sur le rôle de l’écrivain, que ne compensent pas totalement leurs convergences politiques et idéologiques, cependant que la correspondance avec le peintre Jean-François Raffaëlli5 témoigne d’une amitié fondée sur un malentendu et qui s’est effilochée au fil des années, jusqu’à la rupture, advenue brutalement lorsque l’écrivain a décidé unilatéralement d’y mettre un terme. Les lettres de jeunesse à son confident Alfred Bansard des Bois6, longues et travaillées, constituent visiblement un entraînement littéraire en même temps qu’un thérapeutique défouloir, et leur destinataire n’est guère qu’une utilité transparente, au demeurant vite oubliée quand Mirbeau finit par réaliser son rêve de quitter le
Correspondance générale, L’Âge d’Homme, Lausanne, trois volumes parus en 2003, 2005 et 2009. Voir ses Combats politiques, Librairie Séguier, 1990, ses Combats esthétiques, Séguier, 1993, L’Affaire Dreyfus, Séguier, 1993, et ses Combats littéraires, L’Age d’Homme, 2006. 3 Voir Correspondance avec Camille Pissarro, Éditions du Lérot, 1990, et, pour Zola, les Cahiers naturalistes, n° 64, 1990. La correspondance avec Hervieu n’est malheureusement pas complète, mais elle est de loin la plus abondante, et elle marche dans les deux sens ; mais je n’en ai pas – encore – réalisé une édition séparée. En revanche, il ne reste quasiment rien des lettres de Claude Monet et d’Auguste Rodin adressées à Mirbeau, ce qui est une perte immense pour l’histoire de ces deux « dieux de [son] cœur ». 4 Publiées en 1994 aux Éditions du Fourneau. 5 Publiée aux Éditions du Lérot en 1993. 6 Publiées aux Éditions du Limon en 1989.
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Perche de son enfance pour gagner la capitale, où pourront enfin s’épanouir les ambitions couvées dans son cercueil notarial. Au contraire, ses nombreuses lettres à Auguste Rodin7 sont généralement courtes et pratiques, et elles ne comportent que fort peu de confidences littéraires ou d’analyses esthétiques, le sculpteur étant mal à l’aise avec les mots et les concepts, et il n’y est jamais question de sujets politiques qui eussent pu faire éclater de dommageables différends8. Entente parfaite au contraire avec Camille Pissarro9, en qui Mirbeau voit un père idéal : son admiration pour le peintre se double d’un profond et affectueux respect pour l’homme, le pater familias et le citoyen engagé dans le combat libertaire, et il n’en est que plus regrettable et humainement douloureux qu’un malentendu stupide ait interrompu leurs relations pendant près de dix ans. La relation avec Claude Monet10 est moins filiale et moins politique, mais elle a été plus constante et durable et elle n’a souffert d’aucune susceptibilité mal placée. Quant à Paul Hervieu, le principal correspondant de Mirbeau, qui lui voue une « tendresse » invariablement réaffirmée à la fin de chaque missive, il a été son confident attitré pendant de longues années, à partir de 1883, et les échanges épistolaires de deux écrivains mutuellement dévoués et reconnaissants, qui ne se cachent rien et sont au cœur de la « bataille littéraire11 », fourmillent d’informations de première main et d’anecdotes cocasses et révélatrices, qui constituent un véritable trésor pour la connaissance de la littérature de la fin du siècle. Reste que le ver était dans le fruit dès le début des années 1890 et que, au fur et à mesure que Paul Hervieu était attiré par “le monde”, auquel il avait consacré des romans pourtant fort critiques, poursuivait avec persévérance son cursus honorum et satisfaisait des ambitions sociales et académiques totalement étrangères aux valeurs mirbelliennes, l’auteur de L’Abbé Jules se sentait de moins en moins sur la même longueur d’ondes. Comment situer sa relation avec Jules Huret, dans ce panorama ? Ce qui frappe, à lire leur correspondance, c’est la fraternité spirituelle et la complicité qui les unissent dès leur première rencontre, qui laisse au jeune journaliste une impression « inoubliable ». Une fois jeté aux orties le « maître » de la première et respectueuse lettre du cadet et abolie la distance, de génération et de statut social, qui eût pu les séparer, la convergence des tempéraments et des perceptions du monde est saisissante, comme en témoigne d’emblée cette étrange assertion de Jules Huret : « Je ne veux pas chercher à démêler à présent, dans le dédale de mes sensations, celles par qui, spontanément, je devins vôtre, mais je vous prie de croire à leur sincérité. » Tous deux sont au premier chef des journalistes rebelles, mais qui ont su, grâce à leur fermeté sur les principes et leur souplesse dans les relations humaines, créer un rapport de forces favorable qui leur a permis, non sans mal, de se frayer un chemin vers la célébrité, dans un monde de requins sur lequel ils jettent un regard dépourvu de la moindre complaisance 12. Tous deux manifestent également « une insatiable curiosité des êtres et des choses13 », mais
Publiées aux Éditions du Lérot en 1988. Lecteur du Petit journal, Rodin est étranger aux luttes politiques et gobe beaucoup de mensonges de la presse. Anti-dreyfusard honteux, il a refusé la souscription pour son Balzac parce que, sur la liste des souscripteurs, à l’exception de Jean-Louis Forain, ne figuraient que des dreyfusards, au premier rang desquels son chantre Octave Mirbeau 9 Voir Correspondance avec Camille Pissarro, Éditions du Lérot, 1990. 10 Voir Correspondance avec Claude Monet, Éditions du Lérot, 1990. 11 L’expression est de Philippe Gille, alors critique littéraire au Figaro, et a été reprise par Alain Pagès, comme titre de son Essai sur la réception du naturalisme à l’époque de “Germinal” (Séguier, 1989). 12 Mirbeau écrit par exemple, dans la préface à Tout yeux, tout oreilles : « Par malheur, en France, le journal appartient presque exclusivement à de pauvres petits boutiquiers sans initiative qui tremblent de mécontenter, à propos de tout et de rien, ce qu’ils appellent leur clientèle, ou à des financiers de vol court qui ne cherchent que les basses rapines et les chantages vulgaires » (voir le texte complet de la préface en annexe). Huret de son côté, parle, en août 1891, d’un « milieu de bassesses, de mensonge et d’envie ».
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sans se bercer de la moindre illusion sur les hommes14. Tous deux sont des observateurs distanciés de la comédie sociale et de la comédie littéraire15, dont les bouffonneries excitent, certes, l’antiseptique et philosophique ironie de ces deux fauves16, mais les amusent moins qu’elles ne les attristent et ne les dégoûtent17. Tous deux ont « le tourment de la vérité » et conçoivent pareillement leur rôle, voire leur mission, d’écrivains – de romancier pour l’un et d’enquêteur globe trotter pour l’autre : ils sont des éveilleurs de conscience, des arracheurs de masques, des révélateurs de ce qui grouille d’innommable sous le vernis de respectabilité des puissants de ce monde, l’un grâce à une pédagogie de choc et à l’écho médiatique des scandales qu’il suscite, l’autre, « le petit reporter » des deux célèbres enquêtes devenu « un grand journaliste », grâce à son œil perçant, qui pénètre en tous lieux et en toutes âmes18, et à son art d’accoucher les esprits et d’amener les interviewés à se déboutonner malgré qu’ils en aient : « Avec une adresse qui sait s’effacer, au moyen d’interrogations insidieuses et polies qui n’ont l’air de rien, M. Jules Huret oblige chacun à se révéler tout entier, à montrer ce qu’il y a en lui, sous le maquillage des faux sentiments et des grandes idées, de grotesque, de ridicule, de grimaçant. Il force les confidences, extirpe les bas aveux, il apprivoise les inoubliables rancunes19. » Pour mener à bien ce travail de dévoilement des sordides réalités cachées de la société et des dessous les moins avouables des individus, nos pourfendeurs des tartufferies bourgeoises, nos apôtres de la vérité envers et contre tout – et surtout contre tous – se doivent de préserver farouchement leur liberté intellectuelle, de n’être dupes d’aucune des grimaces destinées à manipuler le bon peuple, de ne se laisser griser par aucun mot, par aucune mode, par aucun « fétichisme », et de refuser toute langue de bois, fût-elle pour “la bonne cause” : « M. Jules Huret a aussi cette supériorité, dans un milieu livré à toutes les superstitions, à tous les préjugés, à toutes les jobardises du boulevard, d’être resté un solide esprit, affranchi de tous les genres de fétichisme, même du fétichisme parisien. Pour comprendre les phénomènes de la vie il ne demande conseil qu’à la raison et à la science. Il a horreur des métaphysiques, de leurs ténèbres épaisses et poisseuses20. » S’ils conçoivent leur devoir d’hommes de plume dans le même esprit, c’est selon des modalités différentes – Huret n’est pas un caricaturiste, il préfère les faits avérés aux anecdotes, il a un idéal d’objectivité, alors que Mirbeau, le Daumier des Lettres, est friand d’anecdotes, fussent-elles controuvées, et se situe tout entier du côté de la subjectivité – et sur des terrains différents : Jules Huret n’a pas publié de romans, ni fait représenter de comédies, et de son côté Mirbeau, s’il a, au début de sa carrière journalistique, effectué quelques reportages pour divers quotidiens, n’a jamais mené d’enquête digne de ce nom 21 ni été ce qu’on appelle un “grand reporter”. Il apparaît néanmoins tout naturel que les deux hommes se
L’expression est de Jean Étienne Huret, dans le mémoire dactylographié qu’il a consacré à son grandpère en 1958, à l’Institut d’Études Politiques de Paris. 14 « [...] philosophe, vous connaissez les hommes, et savez quelle ordure c’est », écrit Mirbeau à son ami, en novembre 1905. 15 « Tous fumistes », constate Mirbeau à la lecture de l’Enquête sur l’évolution littéraire. Et d’ajouter : « Et comme l’âme littéraire est laide, et comme elle est, disons-le à notre honte, bête ! » 16 Dans sa lettre du 15 août 1891, Jules Huet voit en son nouvel ami « un lion devenu philosophe ». 17 Dans sa lettre-préface du Journal d’une femme de chambre, Mirbeau évoque « cette tristesse et ce comique d’être un homme » que Jules Huret ressent, autant que lui, « devant les masques humains ». 18 C’était déjà le cas du diablotin aux pieds fourchus des Chroniques du Diable de 1885. 19 Octave Mirbeau, « L’Enquête littéraire », L’Écho de Paris, 25 août 1891 (voir le texte complet de l’article en annexe). Dans sa préface à Tout yeux tout oreilles, il rend hommage de nouveau à l’art de Jules Huret de « rendre plus visible, plus sensible, plus strictement exact le caractère vrai des êtres et des choses qu’il nous dépeint ». 20 Octave Mirbeau, préface à Tout yeux, tout oreilles (texte reproduit en annexe). 21 La seule exception est sa série de 1907, « Médecins du jour », parue dans les colonnes du Matin. Mais elle ne comporte que six articles et n’est donc en rien comparable aux volumes massifs que Jules Huret a publiés à la suite de ses multiples périples à travers le monde.
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soient appréciés dès leur première rencontre, pour les besoins de l’Enquête sur l’évolution littéraire, et que se soit nouée entre eux une amitié qui durera jusqu’à la mort du plus jeune et qui est ponctuée par une foule de services réciproques et d’aveux de reconnaissance et d’admiration. C’est sur le mode de la complicité, qui autorise tous les gentes de plaisanterie, fût-ce sur le dos de la flotte russe ou de « la marine de Lanessan », qu’on peut découvrir leurs échanges épistolaires. Face à ce jeune confrère dont le combat est complémentaire du sien, qui est capable d’une subtile ironie et qui partage ses admirations et ses exécrations, Mirbeau se sent d’emblée tellement à l’aise qu’il se déboutonne à son tour, comme il ne l’a guère fait depuis ses lointaines lettres de jeunesse à Alfred Bansard, même dans ses missives à Paul Hervieu, que ses fréquentations mondaines ont passablement guindé. Il se permet des familiarités inhabituelles avec celui qu’il qualifie plaisamment d’« ami désagréable, et qu’on aime pourtant », d’« ami paresseux et lubrique », de « sacré cochon d’Huret », ou de « très sale type, mais que j’ai la bêtise d’aimer comme un frère ». Il va jusqu’à lui prêter un sex appeal et des prouesses sexuelles hors du commun, qui seraient bien de nature à séduire de belles femmes mariées et fidèles, telles que Madame Eugène Fasquelle, l’épouse de leur commun éditeur et tête de Turc22 (« J’ai dit à Mme Fasquelle que vous étiez très amoureux d’elle, et que vous étiez un amant héroïque, capable de renouveler les douze chevauchées d’Hercule. Et là-dessus elle s’est mise à rêver... »), ou la célèbre actrice Réjane, compagne du directeur de théâtre Paul Porel : « Et si, par-dessus le marché, il fallait faire une... minette laborieuse et savante à sa dame... eh bien !... eh bien !... » (septembre 1897). Avoir les mêmes valeurs et concevoir complémentairement leurs missions respectives n’implique pas pour autant que les deux amis soient absolument d’accord sur tout. Et, au fil des lettres et des plaisanteries y parsemées, trois points semblent susceptibles de laisser entrevoir des nuances, voire des divergences. Sur l’idéal politique tout d’abord. On sait que Mirbeau, profondément libertaire de cœur depuis bien longtemps, a attendu 1890 et « Jean Tartas23 » pour se rallier officiellement à la doctrine de Bakounine et de Jean Grave, à laquelle il restera fermement attaché jusqu’à ses derniers jours : son idéal ne saurait donc être que celui de l’anarchie, où les individus seraient le plus libres possible et où l’État honni, ennemi de toutes les libertés, serait réduit à « son minimum de malfaisance24 ». Jules Huret, lui, se réclame apparemment du socialisme. Nous ignorons ce que ce mot-valise pouvait bien représenter pour lui. Mais, aux yeux de son ami anarchiste, il fait du même coup figure de rallié au « collectivisme » niveleur, qui suscite son effroi, parce qu’il y entrevoit des lendemains totalitaires avant la lettre 25 et qui ne manqueront pas de déchanter cruellement. Comme néanmoins leurs relations n’en ont pas été le moins du monde affectées, en dépit d’une virulente et incongrue sortie contre Camille de Sainte-Croix auquel Mirbeau suppose son ami capable de s’être traîtreusement associé26, force est d’en conclure que le socialisme d’Huret n’est pas plus « collectiviste » que celui de Jaurès,
« D’ailleurs sa grossièreté et sa sottise me deviennent de jour en jour plus intolérables », écrit Mirbeau en septembre 1901. 23 « Jean Tartas » a paru dans L'Écho de Paris le 14 juillet 1890. Il est accessible sur Internet : http://www.scribd.com/doc/8403850/Octave-Mirbeau-Jean-Tartas. 24 Interview de Mirbeau dans Le Gaulois du 25 février 1894. 25 Dans le tableau que Mirbeau trace du collectivisme abhorré, il n’est pas interdit de voir comme une prescience du stalinisme : « Qu’est donc le collectivisme, sinon une effroyable aggravation de l’État, sinon la mise en tutelle violente et morne de toutes les forces individuelles d’un pays, de toutes ses énergies vivantes, de tout son sol, de tout son outillage, de toute son intellectualité, par un État plus compressif qu’aucun autre, par une discipline d’État plus étouffante et qui n’a pas d’autre nom dans la langue que l’esclavage d’État » (« Questions sociales », 20 décembre 1896 ; texte reproduit en annexe). 26 « Et vers quels socialismes marécageux, vers quels paludéens collectivismes promenez-vous votre actuelle hure, ô Huret ? » (décembre 92). De son côté, Huret lui jette amicalement un « Anarchiste ! » qui se voudrait vainement chargé de mépris (19 avril 1895).
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à qui Mirbeau finira par rendre hommage, en août 189827, et que, par ailleurs, leur souhait commun de voir sauter la vieille société pourrie ne s’en accommode pas moins des privilèges et commodités qu’elle offre, en attendant le grand soir. Deuxième différence d’appréciation relativement au duel. Après s’être battu quatre fois en duel à l’époque des Grimaces, Mirbeau s’est bien résolu à ne plus jamais recourir à cette pratique barbare, qui met l’homme honorable à la merci de “l’homme d’honneur” et voit le triomphe de la bête brute, du gorille, sur l’être pensant. Il a consacré deux chroniques pour démystifier le duel – « À propos du duel », paru dans Le Figaro le 27 décembre 1888, et « Le Duel », dans L'Écho de Paris du 28 juin 1892 – et a tourné les duellistes en dérision dans une de ses Lettres de ma chaumière de 1885, « Le Duel de Pescaire et de Cassaire ». On est étonné de voir que Jules Huret, dans une des trop rares lettres de lui qui ont été retrouvées, prétend discerner d’humaines excuses aux duels28 – « pourquoi me dissimulerais-je le petit bouillonnement joyeux que je sens me monter du cœur à la tête quand je me trouve devant un adversaire armé ? » – et n’envisage l’humanisation des relations entre les hommes que dans un avenir des plus lointains : « Ce que je peux faire, c’est réfréner souvent les brutalités sourdes, et cela fera que, dans cinq cents ans, les enfants de mon sang auront sans doute l’horreur du combat » (19 avril 1895). Il apparaît alors que le courageux démasqueur des Tartuffes de la haute n’est pas lui-même complètement dépourvu de préjugés. Préjugés aussi quand il se révèle bien timoré face à des femmes sexuellement émancipées telles que la Germaine Lechat de Les affaires sont les affaires, ou la femme de chambre Célestine, dont la tranquille liberté de mœurs serait susceptible de constituer un bien mauvais exemple pour les jeunes filles de la bourgeoisie – que Mirbeau, par bonheur, consent à épargner en se gardant bien de les mettre en scène dans le journal de sa chambrière29 ! Quant à la troisième différence de point de vue – telle du moins qu’elle semble se profiler –, elle concerne la famille et la procréation. Mirbeau est néo-malthusien30 et son pessimisme radical lui fait même envisager froidement le refus de transmettre la vie et, partant, l’extinction de l’espèce humaine31. En 1900, il a consacré une série de six articles du Journal, « Dépopulation », à stigmatiser la monstrueuse politique nataliste en vigueur, qui est destinée à produire de la chair à usines et à canons, et il est partisan de réduire au minimum le nombre d’enfants par famille, afin de leur donner plus de chances de recevoir l’éducation, l’affection et le bien-être matériel qui leur sont dus. Aussi ne semble-t-il guère enthousiasmé par la deuxième paternité de son ami : « Êtes-vous père ? Une fois de plus ? », écrit-il en août 1907, sous-entendant que c’est une fois de trop. Et un mois plus tard, plus brutalement encore : « Mais dites donc, en voilà assez, hein ? Et donnez à votre femme un peu de répit, pour qu’elle vive, elle aussi, une vie tranquille et heureuse. » L’argument du bienêtre de la femme, qui ne saurait être condamnée au lapinisme zolien de Fécondité, est nouveau sous la plume de notre néo-malthusien, héraut, depuis 1890, du droit imprescriptible à l’avortement, et qui, d’ordinaire, invoque plutôt les droits imprescriptibles des enfants. * * *

27 Dans son article de L’Aurore du 8 août 1898, « À un prolétaire ». Il oppose alors Jean Jaurès, « la grande parole », à Jules Guesde, coupable de ne pas vouloir s’engager dans le combat des dreyfusistes pour la Vérité et la Justice. 28 Il vient justement de se battre en duel, la veille, et se sent bien obligé de tenter de se justifier. 29 Voir en annexe l’article de Jules Huret sur Le Journal d’une femme de chambre. 30 Voir Pierre Michel, « Octave Mirbeau et le néo-malthusianisme », Cahiers Octave Mirbeau, n° 16, à paraître en mars 2009. 31 Voir en annexe son interview par Jules Huret, à propos du Journal d’une femme de chambre.

La correspondance échangée entre les deux amis n’est pas seulement intéressante pour ce qu’elle révèle de leurs relations, mais aussi pour la masse d’informations qu’elle apporte sur la vie journalistique, littéraire, sociale et politique au tournant du siècle. L’image de la presse qui s’en dégage n’en ressort pas grandie. Certes, Octave et Jules, avec des armes différentes, sont bien parvenus au succès, à la célébrité et à l’aisance matérielle pour l’un, à la richesse pour l’autre. Mais que d’obstacles ne leur a-t-il pas fallu éliminer pour continuer à placer leur copie, jugée souvent politiquement incorrecte, et pour obtenir une rémunération décente et à la hauteur de leur talent ! Et pourtant L’Écho de Paris, Le Figaro et Le Journal ne sont pas « les pires du troupeau », et Le Figaro s’est même acquis, sous la férule de Francis Magnard, une réputation d’ouverture d’esprit. Mais la toutepuissance de propriétaires juste soucieux de leur tiroir-caisse et complètement étrangers aux choses de l’esprit, l’arbitraire de rédacteurs en chef et de secrétaires de rédaction imbus de leur pouvoir et jaloux de leurs prérogatives, les clabaudages et vilenies en tous genres de chers collègues dévorés par l’envie et bien contents de voir éliminer un concurrent à la première occasion, les protestations de lecteurs misonéistes et les pressions de puissants du jour, toujours prêts à récriminer contre des articles trop critiques, tout cela réduit singulièrement les marges de manœuvre de nos deux plumitifs, qui ne voient pas seulement dans le maniement des mots un vulgaire gagne-pain, mais souhaitent aussi en faire un outil permettant de dévoiler ce qui est caché sous le vernis d’apparences trompeuses. Le succès et le talent, loin de leur valoir le plus souvent la reconnaissance ou l’admiration des employeurs, deviennent plus que suspects à leurs yeux. Ainsi Mirbeau se sent-il de plus en plus bridé au Journal et finit-il par tirer sa révérence, en juin 1902, comme il l’a fait, huit ans plus tôt, au quotidien de Valentin Simond ; de son côté, Jules Huret perd du jour au lendemain ses émoluments à L’Écho de Paris, en dépit (ou plutôt à cause) du succès médiatique de sa célèbre Enquête sur l’évolution littéraire ; et, à peine publiée en feuilleton sa deuxième grande enquête, sur la question sociale, dont l’impact a été considérable, il se voit ensuite ravalé à la « Petite chronique des lettres », puis aux Échos de théâtre du Figaro : pas tout à fait les chats écrasés, certes, mais une sacrée rétrogradation tout de même... Le monde des lettres est-il vraiment au-dessus de ces mesquineries et bassesses ? Pour la plus grande jubilation de son aîné, la première enquête d’Huret a mis en lumière le vide intellectuel et la prétention sans bornes de nombre de jeunes maîtres – et de moins jeunes aussi –, pénétrés de leur importance et gonflés d’une vanité comique. L’accueil réservé par nombre d’écrivains et journalistes au journal de Célestine, en 1900, puis, à degré moindre, à la grande comédie de Mirbeau, Les affaires sont les affaires, en 1903, confirme, aux yeux du romancier et de son avocat, l’invraisemblable pusillanimité et le consternant conformisme du milieu littéraire32. Nouvelle confirmation lui en est donnée par les manœuvres entourant le tout nouveau prix décerné par l’académie Goncourt, qui était supposée promouvoir des œuvres vraiment neuves, par opposition à sa concurrente du Quai Conti. Il les évoque, en 1905, dans deux lettres de haute graisse, qui prennent la forme de cocasses procès-verbaux de réunions des Dix et sont un des clous de cette correspondance. Il ne faut pas s’étonner, dès lors, que cette académie de rechange ne vaille, tout bien pesé, pas beaucoup mieux que l’autre et en arrive inéluctablement à couronner des romans ensevelis presque aussitôt sous des couches d’oubli, dont ils ne sont plus jamais ressortis. Quant au théâtre, il est le lieu privilégié de la rencontre entre des spectateurs appartenant aux classes privilégiées et qui ne cherchent qu’un divertissement ou un « optimisme » synonyme d’aveuglement volontaire, des acteurs en proie à un « cabotinisme33 » grotesque, des directeurs qui exigent des auteurs un juteux retour sur investissement, et des dramaturges qui s’adaptent aux besoins supposés du marché et se ravalent au niveau d’un public dûment crétinisé. Pour avoir fréquenté loges et coulisses et
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Sur ce point, voir en annexe l’article de Jules Huret sur Le Journal d’une femme de chambre. C’est le titre d’un article de Mirbeau paru dans La France le 25 mars 1885.

avoir été tout yeux, tout oreilles, comme la femme de chambre de Mirbeau, pendant des années de prolétariat journalistique, Jules Huret est mieux placé que personne pour déceler les tares d’un système qui a fait son temps, sans pour autant se départir jamais d’une politesse où l’ironie latente ne se laisse que subodorer. Mirbeau, quant à lui, lorsqu’il s’est tardivement décidé à tâter à son tour d’un genre pour lequel il avait d’indéniables prédispositions, a dû tout d’abord en passer par les fourches caudines de la diva Sarah Bernhardt34, avant de se confronter durement à la Comédie-Française, Bastille du conservatisme théâtral, au cours de deux longues batailles médiatiques, qu’il a remportées de haute lutte et à grand fracas médiatique. Décidément, la littérature, en proie elle aussi à la réclame et au mercantilisme, n’est pas beaucoup plus ragoûtante que le journalisme. Les luttes politiques et sociales d’une époque fertile en bouleversements sont un peu moins fréquemment évoquées, et il est bien fâcheux, à cet égard, que n’aient pas été retrouvées la plupart des lettres échangées, durant l’Affaire, par nos deux intellectuels dreyfusards, engagés pendant deux ans dans la lutte pour la Vérité et la Justice 35. Mais du moins leur vœu commun de voir chambouler un désordre social où tout va à rebours du bon sens et de la justice est-il constamment sous-jacent, que ce soit au nom de l’anarchisme ou du socialisme, termes aussi vagues que lourds de promesses. Pacifistes et solidaires des « misérables et souffrants de ce monde36 », ils partagent le même dégoût et la même révolte face au cynisme tranquille des potentats de l’industrie et de la finance et à la veulerie et à l’indifférence des professionnels de la politique, y compris de ceux qui, tel Clemenceau, ont participé un temps au bon combat, mais oublient vite les valeurs dont ils se réclamaient lorsqu’ils accèdent au pouvoir. Particulièrement symptomatique est l’extraordinaire lettre où Mirbeau décrit le 1er Mai 1906 à Paris et rapporte les propos bruts de décoffrage de deux célèbres constructeurs automobiles, y compris Fernand Charron à qui, pourtant, il dédiera La 628-E8 un an plus tard. Si l’on ajoute que Mirbeau possède à merveille l’art de conter des anecdotes aussi jouissives que significatives, et qui font bien rire son correspondant d’autrefois et ses lecteurs d’aujourd’hui, il apparaîtra que cette centaine de lettres de maîtres de l’écriture n’est pas seulement le témoignage d’une amitié rare et durable, ni même un document exceptionnel sur l’époque 1900, mais aussi un lieu de recherche et un exercice d’écriture qui l’apparentent à une création littéraire à part entière. Pierre MICHEL Président de la Société Octave Mirbeau http://membres.lycos.fr/octavemirbeau/ http://michelmirbeau.blogspot.com/ http://www.mirbeau.org/

La grande Sarah lui a imposé de rédiger quelques répliques particulièrement affligeantes des Mauvais bergers, et il a amèrement regretté d’avoir dû céder à ce caprice. Voir notre article « Octave, Sarah et Les Mauvais bergers », Cahiers Octave Mirbeau, n° 13, 2006, pp. 227-231. 35 Jules Huret a été appelé à témoigner au procès Zola, en février 1898, et a accompagné Alfred Dreyfus de Rennes à Carpentras, au lendemain de sa grâce et de sa libération, en septembre 1899. 36 C’est Émile Zola qui, à propos du Journal d’une femme de chambre, écrit à Mirbeau, en juillet 1900, qu‘il a « donné son cœur aux misérables et aux souffrants de ce monde ». De son côté, Huret a mené une importante enquête sur la question sociale, en 1892, une autre sur les grèves et la législation du travail dans le monde, en 1901, et il a assisté au Congrès de la Paix, en octobre 1900.

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