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COLLECTION ESSAIS LA LETTRE VOLÉE

ENTRE LE MONDE ET SOI


PRATIQUES EXPLORATOIRES DE L’ESPACE

Jean-François Pirson
COLLECTION ESSAIS LA LETTRE VOLÉE
Cet ouvrage a été publié avec l’aide de la
Communauté française de Belgique.

© 2008 La Lettre volée / Ante Post a.s.b.l.


http://www.lettrevolee.com

Conception graphique : Casier / Fieuws


Crédits photographiques : Jean-François Pirson
Photographie de couverture : Florence Marchal.

Dépôt légal : Bibliothèque royale de Belgique


4e trimestre 2008 – D/2008/5636/10
ISBN 978-2-87317-334-0
ENTRE LE MONDE ET SOI
PRATIQUES EXPLORATOIRES DE L’ESPACE

Jean-François Pirson
À Florence
L’hospitalité inconditionnelle est impossible. Mais c’est
la seule hospitalité possible et digne de ce nom. […] Si
on fait seulement ce qu’on peut faire, ce qui est en son
pouvoir, on ne fait que développer des possibilités qui
sont en soi, on déploie un programme. Pour faire quelque
chose, il faut faire plus que ce qu’on peut faire. Pour
décider, il faut traverser l’impossibilité de la décision.
Si je sais quoi décider, il n’y a plus de responsabilité à
prendre. C’est vrai de l’expérience en général. Pour que
quelque chose ou quelqu’un arrive, il faut qu’il soit abso-
lument inanticipable. Un événement n’est possible que
comme impossible, au-delà du « je peux ». J’écris souvent
« impossible » avec un tiret entre im- et possible, pour
suggérer que ce mot n’est pas négatif dans l’usage que
j’en fais. L’im-possible est la condition de possibilité
de l’événement, de l’hospitalité du don, du pardon, de
l’écriture.
JACQUES DERRIDA 1

1. JACQUES DERRIDA, « Du mot à la vie : un dialogue entre Derrida et Hélène Cixous », Le Magazine
littéraire, n° 430, avril 2004, p. 28.
22 février 2005 7

Je pars de cette question, couchée sur une nappe en papier, au bord d’un
verre de vin, un dimanche pluvieux de septembre 2001, ouverte chaque
année aux étudiants, souvent reprise en exergue de textes écrits depuis :
« L’espace s’ouvre en vide à la terre. Sur cette terre, des êtres et des
choses, entre eux, donnent formes aux espaces. Comment, dans ce vide,
sur cette terre, entre le mouvement des êtres et des choses, entre le monde
et soi, traverser, habiter, produire quelque concrétion ? »

Il y a déjà eu de nombreuses ouvertures, de Parcours d’espace ou L’Espace


en morceaux, en septembre 2001 à Pratiques exploratoires en décembre
2004. De nombreuses esquisses de plans aussi. La dernière, gribouillée
à Damas, début de ce mois, rassemble une série de mots ou de thèmes
en désordre : espace de soi (dedans/dehors), espace de l’autre,
nomade–sédentaire, informe, territoires, limites, paysage, la terre, hori-
zontal–vertical, une place où se déposer, la propriété, densité, lieux /
non-lieux, friches, cimetières, rebuts, centre > périphérie, entre, usage,
échanges, féminin, exotisme, parcours et tracés… Y inclure le mouve-
ment (le temps).

Georges Perec commence son livre par La page, il poursuit avec Le lit,
La chambre, L’appartement, L’immeuble, La rue, Le quartier, La ville,
La campagne, Le pays, L’Europe, Le monde, L’espace. Il présente aussi
un tableau dans lequel il qualifie l’espace comme L’espace du dedans,
Le piéton de l’espace, L’espace parcouru, L’espace d’un matin, etc.1

M’en tenir à l’espace dehors, l’espace battu par le vent, la pluie. Je


commencerai plutôt par la terre.

Ou prendre, comme point de départ, l’espace de soi qui se déploie vers


l’autre et vers le monde ; l’individu qui, ni tout à fait nomade, ni tout
à fait sédentaire, cherche une place où se déposer.

…………………………………………
8

27 mai 2005, Bruxelles

Pendant trois mois, j’ai écrit régulièrement en suivant à la fois un plan


et la chronologie des jours. Le manuscrit (39 pages) se termine par :
Où suis-je ? Zones, Zonzo 2…

…………………………………………

16 mars 2007, Paris

Deux ans plus tard, devant un verre de vin, j’énonce à Florence les idées
d’un nouveau commencement sous forme de plan : Nomade et séden-
taire / L’espace dansé [Pratiques exploratoires] / Parcours et tracés [des
cartes] / Territoires et limites / La terre, ses paysages / La cabane, une
place où se déposer.

1. GEORGES PEREC, Espèces d’espaces, Paris, Galilée, 1974.


2. « Aller à Zonzo » signifie en italien « perdre du temps en errant sans but précis » (FRANCESCO
CARERI, « Transurbance », Les Carnets du paysage, n° 11, « Cheminements », Arles / Versailles,
Actes Sud / École nationale supérieure du paysage, automne-hiver 2004, p. 166).
18 mars 2007, Bruxelles

Libération évoque la mort de deux jeunes SDF au bord du Canal Saint-


Martin. C’est là que nous étions hier midi, évoquant le rassemblement
de tentes à cet endroit depuis décembre, les solutions contradictoires,
la place de chacun dans la ville et sur la terre.

20 mars 2007, veille du printemps

Un nouveau cul-de-sac. Hier soir, j’ai relu les six pages rédigées sous
le titre Nomade et sédentaire, je me sens enfermé dans le plan.
9

Trouver une forme plus libre. Reprendre ce que les jours apportent et
ce que je peux leur rendre. Aujourd’hui, le journal évoquait le Darfour.
L’urgence de bouger.

Florence m’envoie un @ : « Ton inspiration n’est-elle pas vagabonde ? »


C’est sans doute ce que je tente de retrouver, une écriture qui soit celle
d’un chemin, d’une traversée lointaine dont je rêve. Ce matin, précisé-
ment, je lisais Le Wanderer, un texte sur le vagabondage de Sylvain
Tesson 1. Puis, Au milieu de tout de Catherine Grout 2. Envisageant notre
relation au paysage à partir de l’expérience du corps, elle termine par
cette interrogation : « Nous pourrons nous demander pourquoi nous avons
tant besoin de structure, de cadres, pourquoi le paysage a été compris
en Occident comme une unité qui s’opposerait au flux chaotique du
monde 3. »

1. SYLVAIN TESSON, Petit traité sur l’immensité du monde, Sainte-Marguerite sur Mer, Équateurs,
2005, p. 51-59.
2. CATHERINE GROUT, « Au milieu de tout. Perception et vision du paysage dans l’art contem-
porain », in FRÉDÉRIC VARONE et DANIEL VANDER GUCHT (s.l.d.), Le Paysage à la croisée des
regards, Bruxelles, La Lettre volée, 2006, p. 89-107.
3. Ibid., p. 107.
10

Barceloneta, Barcelone, juillet 2007.


11
Le soir, projection de Surya, du levant à l’éloquent. Ce film de Florence
Aigner et Laurent Van Lancker concrétise un beau projet : partir de
Bruxelles pour rejoindre, par transport public terrestre, le pays le plus
éloigné (le Vietnam) et s’arrêter en chemin pour proposer à des conteurs
et musiciens de créer un morceau d’une épopée en forme de quête. Le
cinéma est un art qui, malgré le cadre et le fauteuil, parvient à nous
placer au milieu de tout (je pense à Papa Luna, Khadak, Gerry…). En
tout cas il avive chez moi des sensations vécues et inconnues, me secoue,
provoque mon désir d’aller voir ailleurs. Le regard grand ouvert, la bouche,
le nez, les oreilles, le corps en éveil.

12 21 mars 2007, jour du printemps

À Sana’a, les femmes portent le tchador et le niqab, on ne voit que les


yeux. Si une autre couche ne les recouvre pas, on peut éventuellement
apercevoir leur regard prendre des directions fuyantes, sur le côté, vers le
sol, dans les airs. Parfois il est clair, perçant, solide, fixe. Les femmes plus
âgées laissent un peu flotter le tissu, découvrant ainsi le haut du nez. Je
pense à Giacometti, à ce qu’il disait du regard, de l’importance de saisir
ce point, entre les yeux et la naissance du nez, dans le dessin et la sculp-
ture. Peu de féminité donc, des masses informes, quelques attitudes qui
s’en dégagent, quelques regards croisés, et cette tête : derrière les barreaux
d’une fenêtre ouverte, dans une petite rue passante de la banlieue, un magni-
fique visage, un rouge intense sur les lèvres, de longs cheveux, un très
léger recul. Brève apparition et de nouveau des masses noires dans le vent;
puis face aux miens trois paires d’yeux dans le taxi collectif. Avec ces
questions : comment la femme perçoit-elle le monde et l’autre ainsi enve-
loppée; comment accueille-t-elle l’espace qui vient vers elle? Visuellement,
la perception ne change pas fondamentalement – lorsqu’il n’est pas voilé,
le regard est bien dégagé. Par contre tactilement, kinesthésiquement, sensuel-
lement, que reste-t-il de ce que la petite fille a vécu (l’a-t-elle vécu?) insou-
ciante au milieu de tout, au jour, à la lumière, au grand vent, dans le regard
des autres? Comment épanouit-elle son espace aujourd’hui? Qu’entend-
elle? Que goûte-t-elle? Que sent-elle? Un monde sans doute fort sourd.
*

André Leroi-Gourhan envisageait la perception du monde environnant


en distinguant deux types d’espace : l’espace itinérant et l’espace rayon-
nant. « La perception du monde environnant se fait par deux voies, l’une
dynamique qui consiste à parcourir l’espace en en prenant conscience,
l’autre statique qui permet, immobile, de reconstituer autour de soi les
cercles successifs qui s’amortissent jusqu’aux limites de l’inconnu. L’une
des voies livre l’image du monde sur un itinéraire, l’autre intègre l’image
dans deux surfaces opposées, celle du ciel et celle de la terre, qui se
rejoignent à l’horizon. » En même temps, Leroi-Gourhan rappelle que
« ces deux modes d’appréhension existent, conjoints ou séparés, chez
tous les animaux, le mode itinérant caractérisant surtout les animaux 13

terrestres, le mode rayonnant surtout les oiseaux 1 ». Si notre humanité


se fonde dans l’animalité, elle s’en éloigne de plus en plus. La percep-
tion musculaire et olfactive, qui caractérise le mode itinérant, s’ame-
nuise. En outre l’utilisation immédiate de la caméra, du téléphone portable,
du G.P.S., n’émousse-t-elle pas notre perception kinesthésique et notre
sens de l’orientation ? Pour « être au milieu de tout », ne doit-on pas
être quelque peu animal, sauvage ?

28 février 2003. Dans la voiture qui nous conduit à Zagora, Mohammed


me raconte comment le téléphone portable a changé son quotidien. Avant,
il passait des heures dans le souk à la recherche d’un ami, imaginant
toutes sortes de scénarios pour le retrouver, plongeant dans un espace
et un temps propices aux rencontres imprévues. « Maintenant, dit-il, on
se téléphone continuellement pour se situer. Et lorsqu’on se rend dans
une maison inconnue, c’est encore le téléphone qui nous guide. »

1. ANDRÉ LEROI-GOURHAN, Le Geste et la Parole. T. II : La Mémoire et les Rythmes, Paris,


Albin Michel, 1985, p. 155.
Par contre, les deux nomades que j’accompagne dans les hamadas, au sud
de la ville, possèdent une carte mentale de la région. Le jour à travers les
cailloux, la nuit sous les étoiles, Boulmed marche droit. Il suit le fil invi-
sible qui nous conduit au prochain passage, au puits le plus proche. Cette
reconnaissance d’un morceau du monde est bien exprimée dans le texte
de Diego Brosset lu par Depardon dans son film Un homme sans l’Occident :
« Un guide n’est pas seulement un homme à la mémoire fidèle, c’est une
imagination qui conçoit dans l’espace les combinaisons de la géométrie
du sol, les grandes lignes du terrain. C’est au service d’une parfaite connais-
sance de la nature saharienne une intelligence qui déduit, c’est par-dessus
tout un être qui sait marcher en ligne droite. Un guide n’est pas seulement
un homme qui peut atteindre tel point connu, mais un animal plein de
14 ressources que rien n’étonne et auquel tout indice est précieux. Un animal
toujours en quête. Alifa scrute l’horizon pour y découvrir la ligne bleue
d’une falaise dont il peut citer le nom et qu’il n’a jamais vue 1. »

5 mars 2003. Dans le vent et la poussière, j’attends un bus qui me ramè-


nera à Zagora. Enfoncée dans la poche gauche, ma main palpe une pierre
noire, lisse, dense, volcanique. Des heures plus tard, calé sur mon siège,
dans le paysage qui dévale, je reçois, d’un bloc, toute la marche qui
m’irradie. Un corps s’ouvre. Un cœur aussi. Derrière l’hôtel, un immense
terrain vague un peu grignoté par de nouveaux immeubles, traversé par
un va-et-vient incessant, des femmes surtout. Au loin, le ballet des enfants
qui jouent au ballon. Ma vue pendant trois jours, regardée des heures
entières, retenue dans le dessin. Le point d’ancrage d’où partiront et revien-
dront mes circonvolutions. D’abord, chercher un point haut, inscrire
l’espace construit dans le paysage qui le porte, regarder la ville qui s’étend,
descendre au niveau de sa périphérie. Plonger ensuite vers des poches
plus intimes.

1. DIEGO BROSSET, in RAYMOND DEPARDON, Désert, Un homme sans l’Occident, Paris, Le


Seuil, 2003.
« Virvoucher est un admirable mot du vieux français, remis en lumière
par Lautour-Mézeray. Virvoucher exprime l’action d’aller et de venir, de
tourner autour de quelqu’un, de toucher à tout, de se lever, de se rasseoir,
de bourdonner, tatillonner; virvoucher, c’est faire une certaine quantité
de mouvements qui n’ont pas de but; imiter les mouches. Il faut toujours
donner la clé des champs aux virvoucheurs ; ils vous cassent la tête ou
quelque meuble précieux 1. »

Certaines personnes remuent sans cesse, là où elles sont, d’un pied sur
l’autre, en rond, demi-tour assez rapide dans la pièce, une autre, le jardin,
la rue, parfois plus loin. Façon de reprendre ses esprits, de dégourdir sa
nervosité, de se quitter un peu. Bouger, s’asseoir, sortir, revenir. Se remuer,
remuer n’importe quoi, dans le temps qui s’écoule. L’espace importe peu, 15

c’est le mouvement qui compte : il se superpose à la bougeotte de l’en-


fance ; distrait l’être du poids de l’immobilité (de la mort) ; participe à
l’ensemble des réflexes de détente, comme se jeter sur un lit, esquisser
une danse, plonger dans son bain, s’affaler quelque part.
La promenade a besoin d’un espace plus large. En boucle, le long des
repères connus ou dans des petits inconnus à apprivoiser. Toujours prête
à s’arrêter pour nous laisser le temps : ramasser quelque chose, s’asseoir
sur un banc, embrasser un regard, faire demi-tour. Le Kinesthésique s’y
retrouve. Le flâneur aussi. Se promener donne à la pensée le temps de se
détendre pour rebondir sur quelque aspérité négligeable. Elle est propice
à la rêverie, à l’éveil d’une idée.
L’errance s’enfonce dans un espace et un temps sans limite. Elle est
« d’ordinaire associée au mouvement, et singulièrement à la marche, à
l’idée d’égarement, à la perte de soi-même 2 ».
La marche se déroule dans un espace, une durée, un sens : marcher
dans la steppe mongole dans une direction donnée pendant dix jours ;
décider de rendre visite à une amie hospitalisée à Paris en partant de

1. HONORÉ DE BALZAC, « Théorie de la démarche », cité in Libération, 10 octobre 2000.


2. ALEXANDRE LAUMONIER, « L’Errance ou la pensée du milieu », Le Magazine littéraire, n° 353,
« L’Errance », 1997, p. 20.
Munich 1 ; transverser (ce mot me dit mieux à travers) Le Caire quar-
tier par quartier ; faire le tour des remparts de Marrakech ; écrire sur la
sculpture 2 ; initier le projet d’une marche fondatrice n’importe où avec
un être aimé.
Les mains ouvertes.
S’imprégnant de tout ce qui avance avec elle, purgeant le cerveau
de ses obsessions, la marche prend le corps entier.
Une pratique.
En durées. D’abord dilatée, dans un parcours (en mois, semaines,
jours, heures). Puis resserrée, entre le peu qui reste et le tout ça déjà.
Le temps et l’espace densifiés, parfois unifiés.
Large.
16 Dans la marche, la vision et le pas sont complices de perceptions
proches et lointaines. Le regard précède le déplacement du corps, il l’em-
mène vers, ou le mouvement ouvre une vision soudaine entre deux pas.

Qu’est ce que je fous ici loin de chez moi ?

Entre ici (le lieu où j’habite en amour) et ailleurs (le morceau de terre
où je me projette, où parfois je vais solitaire), l’écart me fait proche.

Enfant, j’allais à l’école à pied, deux allers-retours quotidiens, près de


trois kilomètres. C’est peu par rapport aux enfants qui en font vingt,
beaucoup par rapport à ceux qui comptent trente pas matin et soir. Jeune,
je marchais dans les bois, quelques fois en montagne. Puis, un grand
blanc dans lequel se fondait une période d’ancrage, une envie de rester
à la maison, la nécessité de faire un chemin dans l’atelier. C’est à cette
époque que j’ai suivi des cours de danse de manière relativement inten-

1. Ce qu’a fait Werner Herzog en novembre 1974. Lire WERNER HERZOG, Sur le chemin des
glaces (1978), trad. Anne Dutter, Paris, Payot / Voyageurs, 1996.
2. JEAN-FRANÇOIS PIRSON, « Dans la ville l’homme qui marche », in Aspérités en mouve-
ments, Bruxelles, La Lettre volée, 2000, p. 91-99.
sive. Je n’espérais pas de résultat, juste faire une boucle. Une belle boucle !
Plus tard, j’ai marché dans la falaise de Bandiagara, au Mali, puis pour-
suivi de petites incursions dans les Pyrénées, des marches dynamisantes.
C’est après avoir vu ces montagnes se jeter dans l’Atlantique que je les
ai suivies jusqu’à la Méditerranée.

20 août 1999, d’Amélie-les-Bains vers le milieu de la traversée. « Samedi


31 juillet. Je repars avec deux bâtons. Ils donnent au corps deux pattes
supplémentaires. Je retrouve progressivement un rythme, lent. Dimanche
1er août : itinéraire très solitaire, bivouac sous une belle lune. Lundi 2 :
plein soleil sur le chemin de la Bonaigua, détente à la terrasse, en suspend
dans le vent tiède. Itinéraire splendide, orage, étoiles, vents violents. Mardi 17

3 : je me perds bêtement dans la fatigue… Un soir seul très serré : je prends


le signe d’une femme et d’un enfant, prolongé dans le regard, sans oser
les retenir. La durée est sans doute ce qu’il y a de plus difficile dans la
traversée (recommencer). Vendredi 6 : les vents m’arrachent et me donnent
le paysage plus fort. Pour la première fois, surgit cette évidence qu’ici je
ne pense jamais à ma vie. Cette traversée est une invitation de la montagne,
de la Vie. J’y réponds entièrement, l’envie est devenue nécessité, elle m’ancre
dedans. C’est simplement juste ce que j’avais à faire. J’absorbe. Tout s’ouvre.
La marche dans ces montagnes me rend proche, de moi, de mon enfance,
proche des autres, en particulier des êtres aimés, des gens du voyage, des
personnes déplacées. Magnifique cadeau que cette grande proximité. J’en
pleure souvent, intensément, presque tous les jours, avec bonheur. J’aime
les cols très larges, ils allongent le moment avant que le paysage ne bascule
de l’autre côté. À 2000 mètres, je regarde l’éclipse, ce point de conver-
gence des regards vers le soleil en forme de lunes. Plus loin, traversée d’un
paysage de lacs et de pins; les crêtes et le grand vent, plateau marqué de
pierres levées, chevaux amoureux prêts à s’accoupler, rapaces, troupeaux
d’isards, le corps qui s’ouvre à nouveau, plein et libre. L’espace se densifie,
la durée de la marche lui donne une épaisseur. La proximité devient plus
forte. Une grâce en tension sereine 1. »

1. Extrait d’une lettre envoyée d’Amélie-les-Bains, le 20 août 1999, à mes filles et aux proches.
22 mars 2007, journée de l’eau

Est-il possible que 25 000 personnes meurent chaque jour par manque
d’eau, de soif donc ? Combien de litres d’eau potable pour évacuer un
petit pipi ?

La lune dans son plus beau croissant.

Pénétrer Sana’a demande de traverser la carte postale, les photos couleur


cannelle trop connues : relier le cœur de la ville aux montagnes qui
l’entourent, parcourir les périphéries en tous sens ; apprivoiser la rue
en s’arrêtant, déambulant, sentant, transpirant, mangeant… Jusqu’à ce
18 que la ville vienne à nous, frémissante, habitée.

En septembre, à Beyrouth, j’avais plutôt l’impression de rejoindre l’actua-


lité et les photos publiées dans Libération les jours précédents. D’abord
les camps entre Alep et Tripoli, la montagne parsemée de petites
immeubles, les routes et ponts éventrés, l’arrivée dans la capitale liba-
naise. Les traces de la guerre précédente. Des tours vides, trouées d’obus,
transformées en monuments par le temps, des camps encore. Les traces
de cette guerre toute fraîche. Le chaos dans la banlieue Sud, la tension
dans le quartier Est, la reprise frénétique des chantiers et du commerce
dans le centre, les parcs qui ont servi de refuge, la douceur plus forte
du bord de mer. Et ce jour de la première sortie de Hassan Nasrallah depuis
la « victoire » du Hezbollah : la ville sous contrôle de l’armée, en effer-
vescence, des véhicules surchargés, drapeaux et photos au vent, conver-
geant vers le point du grand rassemblement. En dehors de ce grand
mouvement, restent ceux qui n’ont pas bougé. Ils écoutent la radio ou
regardent les images du discours, chez eux, dans une voiture, sur le trot-
toir. Les fenêtres sont ouvertes, des télévisions crient dedans et dehors.
Il y a cette force qui remplit la ville par la voix d’un homme. Le lende-
main du jour, l’immense terrain vide (certains l’appelaient Ground Zero)
parsemé de restes, la reprise des démolitions, l’ouverture des petits
commerces, le tracé de nouveaux chemins entre les décombres.
19

Haret-Hreik, Beyrouth, Liban, 23 septembre 2006.


22 mars 2005. Mes parcours urbains sont le plus souvent aléatoires.
Parfois je détermine un point à atteindre, projette une direction, une
zone à explorer. De haut, se dessinent des traversées, des boucles, des
lignes sûres, hésitantes, labyrinthiques. Les déplacements forment un
flux qui relie des éléments imprévus dans une perspective singulière,
c’est-à-dire unique (un espace, un temps, un état). Revenir au même
endroit solidifie la perception. Déambuler dans le même quartier donne
l’impression de maîtriser un espace. S’arrêter souvent dans une poche
ou un café de la ville, offre le sentiment d’y habiter. Les rencontres,
aussi petites soient-elles, rendent plus prégnant l’espace qui se présente
à nous. Chaque jour je note les points forts, plusieurs, ou aucun : « Samedi
5 février 2005 : Damas / le froid / des mots doux de Florence cachés
20 dans mes poches / exploration de la colline habitée. Dimanche 6 : le
battement d’Alep. Lundi 7 : Bimaristan Arguun. Mercredi 9 : très froid /
dans les décombres, des hommes m’invitent à m’asseoir avec eux autour
d’un petit feu. Jeudi 10 : Grande Mosquée de Damas / troisième explo-
ration de la colline, un jardin. »

En marchant, le parcours s’inscrit dans le corps, naturellement. Le resti-


tuer reste un exercice difficile. La caméra devrait ouvrir un chemin en
même temps que l’explorateur, accompagner son mouvement. Jusqu’ici
je n’ai pas réussi à réaliser le moindre petit bout de film. La caméra que
j’avais acquise m’encombrait, me détournait de ce que le moment m’of-
frait. Plus tard peut-être. Comme spectateur, je retiens le long moment
où Lola court dans les rues de Berlin 1. En survol, la caméra suit avec
nous, à trois reprises, sa course dans la ville qui s’ouvre vite. On voudrait
juste descendre accompagner l’accélération constante de cette fille déter-
minée. Chungking Express 2 débute par une autre course effrénée. En
s’y mêlant, la caméra nous jette, de manière brouillée, au cœur du quar-
tier Tshishatsui à Hong Kong. Par contre, l’approche de Bruno Ganz qui

1. TOM TYKWER, Lola rennt, Allemagne, 1998.


2. WONG KAR-WAI, Chungking Express, Hong Kong, 1994.
21

Az Zarka’, Jordanie, 28 avril 2008.


22

Az Zarka’, Jordanie, 28 avril 2008.


arrive à Lisbonne 1 est lente et détachée. Il voit la ville blanche de loin.
Le petit saut du pont sur la terre, et le personnage filme ce qu’il voit
devant lui en marchant vers l’auberge où il restera. En regardant Sue
perdue dans Manhattan 2, on assiste à une errance qui imprègne tout. Le
corps de Sue et celui de New York, jusqu’à atteindre le nôtre dans une
grande mélancolie. À partir de points de vue multiples et du mouvement,
un film révèle ce que nous faisons en pénétrant l’espace réel de manière
singulière, nous l’inventons. Avec ses moyens propres, il nous donne
aussi ce que nous ne pourrions jamais saisir, dans des villes (re)connues
ou composées. Les images rythmées recréent de l’espace. Elles le contrac-
tent, le diluent, en superposent des fragments, l’enrichissent.

Tiré du Carnet Mongolie 2001. 26 juillet, dans le Transmongolien, Oulan- 23

Bator – Pékin : « 8 h 50. Cette fois ne rien perdre du trajet. 10 h 20.


Très belle steppe pour marcher. Vers 16 heures. Paysage fort aride –
des chameaux. 19 h 30. Au loin de l’eau, plus près des vallées sèches,
terres en mouvement, beau paysage, le désert de Gobi. 20 h 30. Gare
frontière, arrêt prolongé. (Dans un hangar, les wagons sont soulevés
très hauts pour changer les essieux à grands bruits). Plan balayé (dessiné),
l’œil au milieu du train, dans la nuit : trois voies parallèles aux surfaces
luisantes, feux rouges à chaque extrémité; la première est mangée par
le jeu d’ombres et de lumière des compartiments de notre train ; sur le
troisième un long convoi chargé de tronc d’arbres – masse sombre. Devant,
une rangée de luminaires éclaire faiblement le sol. À l’ouest, le soleil qui
se couche rouge dans l’ombre des nuages casse les limites de l’espace ;
convois en long, nuit et feu rouge en large. Première scène : deux femmes,
une vieille, l’autre jeune, passent en grommelant à l’adresse d’un poli-
cier, la vieille marche sur la voie d’un pas décalé par les traverses, l’autre
à côté. Elles disparaissent dans la nuit vers le couchant. Deuxième scène :
chargés de sacs, des enfants (quatre ou cinq) marchent le long des voies

1. ALAIN TANNER, Dans la ville blanche, Portugal / Suisse, 1983.


2. AMOS KOLLEK, Sue perdue dans Manhattan, USA, 1997.
et disparaissent dans la nuit vers le couchant. Troisième scène : une
femme passe avec un pot de couleur en grommelant devant le policier
et disparaît dans la nuit vers le coucher. 22 h 30. Le train repart, tout
se défait. (La ligne du train sépare l’espace en deux, le paysage suit son
tracé en longues courbes). Autre plan (travelling lent) : les uns contre
les autres des ouvriers (une petite centaine) qui réparent la voie, saluent
le train des mains, de la voix, des outils (20 belles secondes, une photo
non faite). Des maisons chinoises en brique, ouvertes sur un seul côté
par de hautes et larges fenêtres découpées simplement, toitures à deux
versants droits ou courbes. Elles font face à la cour fermée par un mur sur
lequel se profile le toit d’une entrée. Comment habitent-ils ? Quelques
blocs d’habitations aussi. Des sites charbonniers. 9 h 45. Le train avance
24 plus vite, siffle. Maïs, maïs, maïs… Toutes les terres sont cultivées, le
moindre lopin, partout. (En Mongolie peu de tradition de culture. Par
contre ils font du fromage. Dans le Haut Atlas marocain, les cultures
sont développées, mais il n’y a aucune tradition du fromage). Maïs,
peupliers, abris de toile recouverts de végétaux. Tas de pierres, pierre
debout, corps morts. Petits tas rassemblés. Arrière-plan nord, montagne
et brume. Monticules de pierres bien serrées. Le long de la voie, encore,
tas de pierres. 13 h 20. La Grande Muraille sur laquelle Abramovic et
Ulay ont entamé une marche, partant respectivement de l’Est et de l’Ouest,
pour se rejoindre après 90 jours 1. Autres morceaux du mur : masse de
terre isolée, montagnes en créneaux, murs à plat dans le vert. Arrêt du
train. 15 h 20. Entrée dans Pékin… Côté nord : habitat traditionnel /
briqueteries avec lourdes paillasses végétales sur les rangs / pont en
construction / zone maraîchère / périphérique / pépinière – des lotus /
rivière / très longue pépinière / périphérique / scierie / charbon / camp
militaire / habitat précaire, en arrière-plan, building et grues / blocs de
six étages / barres de vingt étages / périphériques. (La première personne
à m’avoir parlé de l’expérience de l’espace périphérique de la ville, c’est
Sonja Dicquemare, en 1987 ; elle venait de boucler le tour extérieur de

1. MARINA ABRAMOVIC et ULAY, The Lovers – The Great Wall Walk, Chine, 1988.
Marseille. Le groupe Stalker s’est promené à travers les territoires actuels
de Rome pour en rendre compte dans une publication. Je retiens les
traversées en tout sens dans Barcelone, Le Caire, Lomé et le tour de
Marrakech à l’extérieur des remparts) / canal / hutongs 1 avec cours et
abris / ligne à haute tension / pépinière / très hautes cheminées / château
d’eau / 15 h 30. Potagers – hangars – tours / hutongs / hauts murs /
espace confus / périphérique / gare de triage / grands arbres / murs /
silos / cheminée / [tous les terrains appropriés] / périphérique / cheminée
au milieu de ruines / tours en arrière-plan / terrain vague / tour en chan-
tier – cabanes au pied / tour – tour – tour / morceaux de hutongs déla-
brés / nœud routier / temple / grandes photos en affiches / grincement
du train qui saute d’une voie à l’autre – bruits de gare. 15 h 40. Le train
s’arrête. » 25

Arriver dans une ville la nuit. Entrer dans sa part d’ombre. En train, en
bateau, en voiture. Ainsi, il y a longtemps, la première fois à Marrakech,
traversant la médina. Le pare-brise du taxi cadre un débordement de vie,
hommes, femmes, enfants, bêtes, cris, klaxons, motos, morceaux de
viandes, tripes, légumes, drapeaux du roi, petites ampoules suspendues…
L’amplitude de ce mouvement continu me secoue autant qu’il m’en-
voûte. Suis-je devant un écran ? Derrière la caméra ? Jouant dans un
film comme un personnage qui entre dans une ville agitée, la nuit, en
taxi ; descend déposer ses bagages dans le lieu où il va habiter un peu ;
en ressort aussitôt pour entamer ses premières déambulations ; s’enfonce
dans la nuit qui transpire d’odeurs d’épices et de terre ? Les muezzins
lancent leur chant. L’ailleurs est ici, l’homme s’y présente ouvert, large.

Prendre le bateau à Istanbul, New York, Lisbonne, s’écarter, descendre


d’un autre côté, puis revenir. L’espace se découvre alors progressive-
ment, comme la terre qui vient à l’explorateur lorsqu’il avance vers elle.

1. Quartier traditionnel constitué de ruelles étroites (hutongs) et de maisons avec cour, fermées
par un mur.
Lisbonne un soir. Vers l’eau. Au bord. La force de la ville, une marée
dans les pieds, le corps éclaboussé de vagues, en recul puis de nouveau
au bord. Dans la fin du jour ce fleuve comme une mer.

Des villes explorées : poches accueillantes, lieux habités, périphéries


transversées, un frottement, des fleuves qui portent, des terrains vagues
oubliés, des camps tristes, une mer tout contre, quelques rencontres,
des femmes, hommes, enfants qui cherchent une place, des foules, une
sonorité, sa rumeur, les odeurs de chacune, des chiffres qui me dépas-
sent. Aujourd’hui plus de 50 % de la population vit dans les villes (10 %
y vivait en 1900). Les choses peuvent évoluer autrement, mais on prévoit
qu’en 2015 Mexico comptera près de 20 millions d’habitants, Lagos
26 près de 25, Mumbai plus de 25, Tokyo pas loin de 30, New York et
Delhi plus de 15 millions. À Mumbai, la moitié de la population habite
dans des bidonvilles. En 2020, 63 % de la population sub-saharienne
vivrait dans les villes 1.

Où sera notre quartier ?

Après dix jours de parcours dans la ville, j’avais dessiné et synthétisé une
vision de Lomé pour les étudiants de l’ÉAMAU 2 : les kilomètres de plages
séquencés d’est en ouest par le port, le village des pêcheurs, les potagers
en ville, les plantations d’allées de palmiers, le grand terrain de sport, une
zone de détente et des fêtes du dimanche, la zone de pêche jouxtant la
frontière avec le Ghana ; la lagune qui s’étend longuement au milieu de
la ville sur un axe est-ouest, deux lacs reliés par un bassin, longeant les
quartiers de Hanoukope, Doulassame, Amoutive, Be Apeyme où se trouve
la forêt sacrée, Be Hedje, Be Kpota… ; le chemin de fer dans la ville en
trois branches courbes du sud au nord – l’annonce bruyante de son approche.
Donné comme un paysage vivant, un fabuleux potentiel.

1. Chiffres provenant de différentes sources, publiés dans Mutations, Barcelone / Bordeaux, Actar / Arc
en rêve, Centre d’architecture de Bordeaux, 2000.
2. L’ÉAMAU, l’École africaine des métiers de l’architecture et de l’urbanisme, qui concerne huit
pays africains francophones, est installée à Lomé.
Trois morceaux de Libération du 10 octobre 2000 qui se répondent : À
Lisbonne, des HLM remplacent le Casal Ventoso en partie éventré
(« Avant, c’était une casbah d’Alger, un fortin labyrinthique imprenable,
où les dealers œuvraient en toute tranquillité »). // Istanbul, sur la liste
noire de la faille de Marmara, est illustré par quatre photos prises lors
du tremblement de terre de Yalova en Turquie, en août 1999. Même si
les normes antisismiques ont sauvé des vies, tout a chaviré. Je regarde
cette dynamique oblique présente dans le basculement d’une masse entière,
une maison soulevée à quarante-cinq degrés comme la cabine d’un bateau,
les plans de planchers en suspend. Dans la dernière photo, une construc-
tion en ruine émerge d’une immense masse de béton et de ferrailles
enchevêtrées en forme de socle /// À Dieppe, en Normandie, le choré-
graphe Alain Michard « réinvente formes et contenus à partir de l’inter- 27

prétation de différents matériaux collectés dans la ville » (encore une


idée sur laquelle j’ai travaillé sans poursuivre).

23 mars 2007

Au milieu de tout : dans l’Altaï mongol, le long de la haute traversée


des Pyrénées, dans les hamadas marocains, à Lordegan, Hovd, Zagora,
Kolkata ; plus récemment dans les banlieues de Beyrouth ; au Yémen
très peu.

ENTRE… L’espace des liens (continus, discontinus), des mouvements.


ENTRE ! Une invitation.

Reprendre la question exprimée par Besse : « La question qui se pose,


d’une certaine manière, est celle de la vérité et de la valeur d’une vie
qui a choisi l’espace pour s’exprimer 1. »

1. JEAN-MARC BESSE, « Pétrarque sur la montagne : les tourments de l’âme déplacée », in Voir
la Terre. Six essais sur le paysage et la géographie, Arles, Actes Sud, 2000, p. 26.
Ai-je choisi l’espace ? M’est-il donné ? Une nécessité. Pour habiter.
Pour bouger – je bouge sans cesse – d’une pièce à l’autre, d’une pièce
au jardin, à la rue, au parc, plus loin, pour rien, pour marcher, penser,
travailler, voir des têtes, vivre plus large, chercher une épaisseur de l’air,
donner une consistance à l’âme, rendre quelque chose. L’espace de la
ville, celui de la montagne, de la steppe. L’espace de l’autre.

Émergence de densités.

Penone : « Extraire une pierre que le fleuve a sculptée, aller à reculons


dans l’histoire du fleuve, découvrir l’endroit précis de la montagne d’où
la pierre est venue, extraire de la montagne un bloc tout neuf, repro-
28 duire exactement la pierre extraite du fleuve dans le nouveau bloc de
pierre, c’est être soi-même fleuve. […] Pour sculpter la pierre en vérité,
il faut être fleuve 1. »

L’envie de suivre une aubergine. De filmer l’aubergine avec les gestes


qui l’entourent dans un long parcours terrestre. La maman arménienne
qui cuisine chaque semaine pour l’épicerie de ses enfants y trouverait
sa place. Peut-être livrerait-elle sa recette d’aubergine farcie.

Le cheminement de cet écrit se fond dans l’expérience des pratiques


exploratoires où les éléments arrivent dans un certain (dés)ordre, souvent
par surprise. Comme dans la marche vagabonde : je prends une direc-
tion, une chose survient doucement de côté, la rompt et, sur le chemin
vers cette dernière, une nouvelle ouverture m’attire brusquement vers
elle. Direction assurée, rupture, hésitation, reprise, font partie d’un même
mouvement imprévu. Ainsi, le vagabondage de la pensée s’imbrique
dans l’image du rhizome, végétal qui se présente comme un univers
vivant non hiérarchisé, sans centre, dans lequel « n’importe quel point
peut être connecté avec n’importe quel autre 2 ». Dans sa croissance des
lignes se tordent, se dégagent, s’éclaircissent, se cassent. L’ensemble

1. GEORGES DIDI-HUBERMAN, Être crâne. Lieu, contact, pensée, sculpture, Paris, Minuit, 2000, p. 46.
2. GILLES DELEUZE et FÉLIX GUATTARI, « Rhizome », in Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 13.
bouge. Le lecteur devrait pouvoir y ouvrir de nouveaux liens, déplacer
des morceaux, ajouter les siens.

24 et 25 mars 2007, l’heure d’été

En passant devant un homme (un SDF ?) assis par terre, mangeant un


sandwich. Lou me dit : « on ne peut pas s’asseoir par terre ! »
— « Pourquoi non ? On peut s’asseoir où l’on veut ; il est bien là
cet homme, au soleil. »
Dix mètres plus loin elle s’assied contre un mur et me demande de
l’imiter. Je m’accroupis. « Non, tu dois poser tes fesses par terre ! » Ce
que je fais, plus loin, puis encore, le jeu recommence. 29

Chercher un lieu où s’arrêter, s’ancrer, poursuivre le chemin… Les mouve-


ments de l’humain oscillent entre, entre ici et ailleurs, entre dedans et
dehors, vers… « La thèse » développée par Bruce Chatwin dans Anatomie
de l’errance est « à peu près la suivante : en devenant humain, l’homme
avait acquis, en même temps que la station debout et la marche à grandes
enjambées, une “pulsion” ou instinct migrateur qui le pousse à marcher
sur de longues distances d’une saison à l’autre. Cette “pulsion” est insé-
parable de son système nerveux et, lorsqu’elle est réprimée par les condi-
tions de la sédentarité, elle trouve des échappatoires dans la violence,
la cupidité, la recherche du statut social ou l’obsession de la nouveauté.
Ceci expliquerait pourquoi les sociétés mobiles comme les Tsiganes
sont égalitaires, affranchies des choses, résistantes aux changements,
et aussi pourquoi, afin de rétablir l’harmonie de l’état originel, tous les
grands maîtres spirituels – Bouddha, Lao Tseu, saint François – ont
placé le pèlerinage perpétuel au cœur de leur message et demandé à
leurs disciples, littéralement, de suivre le Chemin 1. »

1. BRUCE CHATWIN, Anatomie de l’errance (1996), trad. Jacques Chabert et Matthew Graves,
Paris, Grasset, 1996, p. 26.
Le point de vue de Pétrarque est différent. Comme Augustin, il oppose
« devant l’âme, deux manières de vivre : d’une part, vivre à la manière
de l’espace et, d’autre part, vivre à la manière de l’esprit ». L’espace
étant considéré « comme un principe de séparation et de déperdition de
l’être [qui] s’oppose à l’unité intérieure 1 ». « Dans cette vaine présomp-
tion à voir le monde, et faire le tour des choses, dans cette course l’âme
s’écarte d’elle-même et du soin qu’elle doit prendre d’elle-même. Elle
s’écarte de son vrai lieu. Mais c’est dans cet écart que l’espace trouve
sa naissance 2. » Finalement « la question qui est posée est explicite-
ment celle du choix du lieu où vivre 3 », poursuit Jean-Marc Besse. Un
lieu où trouver le repos.

30 Encore faut-il avoir la possibilité de se déposer quelque part, de rompre


avec l’errance dont le « problème principal n’est rien d’autre que celui
du lieu acceptable 4 ». Avoir, aussi, la possibilité de bouger, de ne pas
croupir là où on n’a pas choisi d’être. Avoir le choix de rester, celui de
partir, celui de revenir.

Pétrarque oppose unité intérieure et espace. Je vis ces deux champs comme
complémentaires. Sans doute parce que je pars et reviens de et dans un
lieu que j’habite. M’écarter de ce lieu, c’est vivre l’espace large de la
terre habitée. L’espace est au monde, déjà là avant moi. Il m’est donné
pour m’y déployer et il vient me chercher. L’unité de l’être vient de sa
force de présence, là où il se trouve dans l’espace – dans la maison,
autour ou plus loin, entre. Je pars de cette hypothèse que pour appro-
cher l’unité intérieure, un écart est nécessaire. Qu’il s’agisse d’un petit
ou un long voyage chez soi ou ailleurs, c’est le chemin fait qui importe,
la consistance de l’écart et la charge du retour. Dans cette perspective,

1. JEAN-MARC BESSE, « Pétrarque sur la montagne : Les tourments de l’âme déplacée », loc. cit.,
p. 32. (Cf. PÉTRARQUE, L’Ascension du mont Ventoux, trad. Denis Montebello, Rezé, Séquences,
1990.)
2. Ibid., p. 31.
3. Ibid., p. 33.
4. ALEXANDRE LAUMONIER, « L’Errance ou la pensée du milieu », loc. cit., p. 20.
on peut savourer le moment où l’écart n’est plus considéré comme cette
distance prise par rapport au quotidien, mais bien comme une proxi-
mité que ce quotidien englobe.

Un homme plutôt nomade : « Habiter sans se sédentariser. »


Un autre assis depuis longtemps : « Un peu, pour toucher les forces
de l’enracinement. »
Le premier : « Pas trop, pour rester en mouvement. »
L’homme assis : « Il n’est pas nécessaire de bouger pour aller loin. »
Sa compagne : « Tu as raison, il n’est pas nécessaire d’aller loin
pour bouger. » 31

Kafka : « Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. Reste à ta


table et écoute. N’écoute même pas, attends seulement. N’attends même
pas, sois absolument silencieux et seul. Le monde viendra s’offrir à toi
pour que tu le démasques, il ne peut faire autrement, extasié, il se tordra
devant toi 1. »
L’homme plutôt nomade : « Quand je marche aussi, le monde tremble
un petit peu. »

Il est évident qu’il n’est pas nécessaire de quitter sa maison, de marcher,


d’aller loin pour faire un chemin. Le chemin part de soi, suit le corps
et la pensée qui bougent, dans la cuisine, l’atelier, la rue, la steppe, la
chambre. Dans des temps successifs ou simultanés, la qualité de l’arrêt
éloigne ou appelle le moment d’un nouveau déplacement. De même sur
la route, la beauté ou l’âpreté du parcours nous retourne cette double
question : continuer ou se poser ? Ni tout à fait nomade, ni tout à fait
sédentaire, entre, l’homme est en mouvement, dedans et dehors, à partir
d’un lieu fixe, dans de longues traversées, de petites promenades. Il

1. Texte de Kafka publié dans le programme du spectacle Tout homme porte une chambre en lui.
Six rêves inspirés du récit Le Terrier de Franz Kafka, monté par Isabelle Pousseur, Théâtre Océan
Nord, Bruxelles, 1996.
subit, choisit, risque, un ancrage, une direction. En partant du postulat
que chacun tente des directions pour se rapprocher de sa vie, il serait
vain de comparer un chemin ouvert dans une immobilité dynamique à
un autre fondé sur le déplacement.

Grand voyageur, Chatwin, décide un jour de trouver une maison. « Un


endroit pour accrocher son chapeau. » À Londres, justifiant ce choix avec
ces mots : « Chez soi, après tout, c’est là où se trouvent ses amis 1. »

Comme cet homme, je pars et reviens dans un endroit choisi. Conscient


que les individus subissent, pour la plupart, l’appropriation de la petite
place qu’ils ont trouvée ou qu’on leur a assignée, l’impossibilité de partir,
32 la nécessité d’un déplacement.

Ailleurs, je pose souvent cette question à l’adresse des jeunes, (bientôt)


homme ou femme : What’s your dream ? La réponse varie peu : Partir !
Mentalement, énergétiquement, ils sont déjà ailleurs.

À 6 ans, j’ai déménagé vers une grande maison avec un grand jardin.
Un peu plus tard (je ne sais plus exactement l’âge) je me levais tôt, vers
quatre ou cinq heures (un été en tout cas) pour monter sur mon arbre.
C’était un pommier au tronc lisse. Avec quelques morceaux de bois,
j’avais bricolé un plancher. C’était un refuge, plus qu’un camp. J’aimais
ces matins calmes et frais, je parlais aux oiseaux. Ma figure amie était
saint François d’Assise. Plus tard j’ai eu beaucoup d’empathie pour la
tête de Charles de Foucauld, son visage surtout – je ressemblerais peut-
être un jour à ce visage. Avec le peu que je connaissais de sa vie, je
l’imaginais nomade.

1. BRUCE CHATWIN, Anatomie de l’errance, op. cit., p. 30.


Dans un plan antérieur, j’avais retenu quelques couples de mots tels
que nomade-sédentaire, féminin-masculin, horizontal-vertical. Dans cette
formulation, malgré le trait d’union, le rapport d’un mot à l’autre risque
toujours d’être perçu comme une dualité, une opposition, alors qu’en
réalité, les deux sont indissociables, qu’entre eux, se forme un échange
dynamique – révélation, autant que mise en question, de l’un par l’autre.
Le couple affirme les caractères de chaque pôle et crée une force produite
par la relation entre les deux (1 + 1 = 3).

Le couple sédentaire-nomade constitue une unité composée de deux forces,


nécessaires l’une à l’autre. Elles correspondent, dans des formes multiples,
aux aspirations de l’humain : s’ancrer, se déplacer. Pourtant elles appa-
raissent souvent comme deux modes d’approches distantes, voire contra- 33

dictoires ; rarement elles profitent l’une de l’autre en réciprocité. La


force du nomadisme, qualifiée de libre, exploratrice, imprévue, rebelle,
s’accorde mal avec les règles de la société moderne qui tend à tout iden-
tifier, normaliser, organiser. Le sédentaire craint le nomade parce que
celui-ci transgresse les règles et les limites, territoriales et sociales. Le
sédentaire envie le nomade parce que sa vie respire la liberté et reflète
une part de mystère. Parce qu’il bouge, traverse, passe, disparaît, va
ailleurs, parce qu’il apparaît libre et insaisissable, possède une force
solitaire, une autre ancrée dans une tribu solidaire, le nomade – ou son
image – provoque des réactions ambivalentes où la fascination se mêle
à la peur, voire au rejet. Néanmoins l’imaginaire symbolique qu’il révèle
devrait secouer, chez chaque femme et chaque homme, cette question :
j’en fais quoi de ma part nomade ?

Le nomadisme traditionnel est pratiquement jugulé. Les mouvements


des Peuls, des Touaregs, des Roms (pour ne prendre que trois
exemples) rentrent dans le rang de la sédentarisation. En Mongolie, le
seul pays qui revendiquait encore, il y a peu de temps, un nomadisme
d’État, de plus en plus de nomades agglutinent leur yourte au bord des
villes. Ils restent là, espèrent quelque chose de moins âpre que le vent
glacial et la pauvreté de la steppe, se résignant à vivre une amère stag-
nation. La situation est semblable pour les familles qui plantent leur
tente à proximité d’Alep, Tripoli ou d’autres villes. L’étouffement du
nomadisme traditionnel, causée par une volonté politique, des circons-
tances économiques, des leurres, engendre des déplacements, forcés et
volontaires, vers des camps, des quartiers réservés – sans issue.

Si la fin du mouvement des tribus qui parcourent un territoire de manière


coutumière est proclamée, les déplacements s’amplifient. Des chiffres
pourraient nous en donner une idée par catégories : les personnes dépla-
cées par des guerres, des catastrophes, parfois oubliées dans un camp
ou un vide ; celles qui s’évadent pour chercher un travail où brille le
rêve, attirées par la ville et restant au bord ; d’autres en quête d’im-
prévus ou d’évasions.
34

Pour chaque individu subsiste la pensée du déplacement, la charge du


mouvement, l’imaginaire d’un parcours, le désir d’aller voir un autre côté
du monde : vivre ça, en acte ou par procuration, comme un fondement
de son chemin ou comme une échappée sans suite – sans chemin fait.

5 mars 2005. Je pense aux marcheurs anonymes, aux nomades, aux


personnes déplacées, à celles qui dérivent, à quelques individus aux
pratiques particulières. Théodore Monod fouilleur et arpenteur du désert.
Werner Herzog qui, pour faire quelque chose vers une amie hospita-
lisée, décide de la rejoindre, sur le champ, à pied, de Munich à Paris,
à travers un hiver précoce, écrivant de manière convulsive Sur le chemin
des glaces 1. Robert Walser se promenant avec lenteur. Hamish Fulton,
ouvrant des chemins inconnus. Richard Long dont j’ai découvert le film
Des pierres et des mouches en même temps que les étudiants. Ils ne
comprenaient pas mon état d’excitation : un homme qui marche des
jours et des jours, remue des pierres, continue… Bien qu’éphémères et
dérisoires, ces pratiques mordent l’espace de manière concrète. Une

1. WERNER HERZOG, Sur le chemin des glaces, op. cit.


rencontre, une marche, une photo, une ligne de pierre, un dessin, autant
de contractions, de palpitations, de directions. De petites morsures sur
le vide. Minuscules battements de la vie, pour la célébrer, contrer son
absurdité, repousser la mort. Pratiques qui amènent un geste vers le plein.
De ce point de vue, la marche est une pratique privilégiée, elle provoque
le vide intérieur et le remplit du monde. Par son propre mouvement,
dans l’étendue de l’espace et du temps, par tout ce qui advient devant
elle au présent.

L’homme qui marchait dans la couleur 1 s’ouvre par une fable. Un lieu
déserté, un « gigantesque monochrome », arpenté sans fin, par un homme
qui marche. « C’est un désert. L’homme marche dans le jaune brûlant
du sable, et ce jaune n’a plus de limites pour lui. L’homme marche dans 35

le jaune, et il comprend que l’horizon lui-même, si net soit-il, là-bas,


ne lui servira jamais de limite ou de “cadre” 2. » Cette magnifique fable
se fonde sur l’expérience du désert et de l’absence, le récit de l’Exode.
« L’absent y fleurit du désert – du désir –, il y prend nom 3. » Le divin,
l’omnicréateur, avec qui l’homme scellera une alliance signée de sang.
Marcher dans le désert annonce Marcher dans la lumière : « Passe le
temps. Deux mille trois cent cinquante-cinq années, pour faire précis.
L’homme ne marche plus dans les déserts, mais dans le labyrinthe des
villes : imaginons Venise 4. » Puis cette question : « Comment donner
à la croyance le support visuel d’un désir de voir l’Absent 5 ? » Et là
vient le lieu vide, la lumière présente, pour nous rapprocher, douce-
ment, sans le dire (mais on s’en doute) de James Turrell qui, précisé-
ment, travaille avec la lumière et la couleur, et lire : Marcher dans la
couleur, Marcher dans l’espacement, Marcher dans la limite, Marcher
sous le regard du ciel, Tomber dans la fable du lieu.

1. GEORGES DIDI-HUBERMAN, L’homme qui marchait dans la couleur, Paris, Minuit, 2001.
2. Ibid., p. 10.
3. Ibid., p. 11.
4. Ibid., p. 15.
5. Ibid., p. 19.
26 mars 2007

Le Courrier international 1 consacre une page aux villes au bord de la


congestion. Pour 2050, on prévoit que les deux tiers des 9 milliards
d’habitants de la terre vivront en zone urbaine. Un grand nombre s’en-
tassera dans des mégapoles incapables de résoudre les problèmes envi-
ronnementaux et le manque d’espace. Même si la ville ou ses bords
deviennent, pour bon nombre d’individus un attrape-mouche gluant, un
cul-de-sac d’où ils ne sortiront jamais, les déplacements amorcés depuis
des décennies ne feront que s’amplifier. On n’évoque en tout cas pas
de contre-mouvements.

36 En tournant autour de Zagora, Damas, Alep, Le Caire, Istanbul et d’autres


grandes villes, on traverse de multiples blocs de logements qui pous-
sent par vagues successives. Une constante apparaît concrètement dans
ces zones qui s’étendent en largeur et en hauteur : l’absence d’inten-
tions au niveau de l’appropriation de l’espace. Les bâtiments semblent
plantés là, sans relation à la terre, à la ville, à quelque chose, entre eux.
Réaliser un logement où quelques personnes peuvent vivre agréable-
ment est relativement simple. Articuler de grands ensembles demande
d’élaborer une politique du territoire contextuelle et relationnelle, de
multiplier les expériences, d’analyser les résultats. Or les décideurs comme
les concepteurs semblent tout simplement dépassés par la pression immo-
bilière, le temps et le nombre : vingt mille personnes, cent mille, cinq
cent mille, plus, à « caser » très vite ; ceux qui sont poussés hors du
centre de la ville et ceux qui arrivent au bord. Peu de solutions répon-
dent à un engagement qui envisagerait la question de la propriété, la
gestion de l’espace disponible, la répartition des ressources, le traite-
ment des rebuts et les multiples relations d’usage. Cet engagement devrait
nécessairement considérer le global et le particulier, l’habitant et le passant,
la terre et la cabane.

1. « Des villes au bord de la congestion », Courrier international, n° 855, 22-28 mars 2007.
37

Téhéran Ouest, Iran, 2007.


38

Damas, Syrie, 2005.


Au cœur et autour des grandes villes, des communautés et des individus
tentent de se faire une place. Ils bricolent un logement sur un morceau
de terre où ils sont tolérés sans en être propriétaires. D’autres squattent
un espace, dedans ou dehors, en attendant un nettoyage brutal. Le premier
regard porté sur ces agglomérats d’habitats, ces camps ou bidonvilles,
relève les conditions de vie difficiles, pour ne pas dire déplorables, qui
règnent dans ces structures précaires. Il risque cependant d’occulter les
facteurs positifs qu’elles diffusent : la solidarité, la responsabilité, l’iden-
tité, la communauté, l’échange. Lorsque l’on gravit le mont Kassioum
au sud de Damas, en passant à travers les rues étroites jusqu’en haut de
la colline taillée de quelques petits jardins, on comprend comment des
habitants, appropriant un morceau de terre de manière précaire, entre-
tiennent ces qualités. Les habitats de forme cubique, construits en blocs 39

de béton, implantés de manière chaotique, suivent le relief et l’ouver-


ture des rues, ruelles et impasses qui se dessinent progressivement. En
raison de ses qualités architecturales et humaines, cet ensemble – éphé-
mère – trouve sa place dans mon répertoire d’habitats vernaculaires
contemporains.

À Kolkata, où trop d’hommes, de femmes, d’enfants, n’ont aucune place


où dormir (à moins que le trottoir en soit une), un homme s’est appro-
prié un espace cubique, enchevêtré dans d’autres espaces du mur, d’en-
viron 70 centimètres de côté (peut-être le plus petit habitat du monde).
Le jour et le soir, il vivait sur la terrasse extérieure assez grande pour
qu’il puisse s’accroupir (en Inde le corps se déplie et se replie assez faci-
lement) à côté de quelques ustensiles servant à faire et à vendre le thé.

À Mumbai, Dhaka, Sana’a, Lomé, partout, des personnes dehors, avec


ou sans place fixe. Dans mon quartier, dans un rayon de cent cinquante
mètres, il y a : cet homme qui dort chaque nuit en dessous du balcon
d’un immeuble, qui la journée, prend ou descend du bus avec d’énormes
bagages ; cet autre homme, souvent debout au coin de la chaussée d’Ixelles
et de la rue de la Paix (le dimanche, il mendie à la sortie de la boulan-
gerie) ; dans ces mêmes rues, aussi, un jeune homme à genoux avec un
carton expliquant son geste ; à sa place, parfois, une femme ou un homme
plus âgé ; un peu plus loin, quelques soirs, un accordéoniste assis sur
un cageot. À différents endroits avoisinants, je rencontre quelques fois
Claude, une des personnes avec qui j’échange un peu. J’ai vu sa lente
descente. Je sais qu’il dort dans le Parc royal et qu’il a perdu son chien,
il y a peu. C’est très récemment que je lui ai demandé son nom. Je lui
donne toujours quelque chose, un peu plus qu’aux autres à qui je réponds
avec je ne sais quelle impulsion, quelle inertie.

De l’autre côté de la rue, une fenêtre sale un peu haute. Souvent, j’aper-
çois le visage fatigué d’une veille femme assise. Elle est, sans aucun
doute, originaire d’Asie. Elle porte des lunettes, sont regard est vague
et ne doit presque rien voir de la rue, sinon des piétons sur l’autre trot-
40 toir, les voyageurs du bus 54 et le toit de véhicules qui passent, freinent,
repartent. Parfois elle dort, d’autre fois la chaise est vide. Le 20 octobre
2003 (il y a donc trois ans et demi) je notais : « Depuis quelque temps,
la vitre est très sale. Je devrais aller la nettoyer, par surprise. » J’y pense
encore, mais ne le fais pas. Quand je suis devant, je n’ai pas le maté-
riel ; quand je suis ici, j’oublie.

Steve Paxton : « Je me suis probablement occupé de sujets liés à l’es-


pace à chaque instant de mon existence ; ce processus de découverte a
commencé dès avant ma naissance et n’est visiblement pas encore terminé.
[…] La perception de l’étendue était une étape très précoce, qui se présenta
probablement avant que je fusse séparé de ma mère. […] L’étendue
était tout ce qui n’était pas maman 1. »

Me suis-je déjà posé la question de l’étendue ?

L’air s’épaissit.

1. STEVE PAXTON, « Pensée dans l’espace », Nouvelles de danse, n° 48 / 49, « Vu du corps »,


automne-hiver 2001, p. 195-196.
27 mars 2007

Un beau ciel bleu. La traînée blanche des avions. Un air frais. Les terrasses
s’animent.

Evgen Bavčar a fait des études en philosophie et esthétique, il est égale-


ment photographe. Dans Le Voyeur absolu, il rend compte de son itiné-
raire et de son travail photographique. « La cécité [survenue à l’âge de
11 ans] a transformé ma vie de manière parfois insoupçonnée, et sous
des aspects que seul le temps peut révéler. Ainsi, je ne puis plus courir
comme naguère, je l’aurais presque oublié si des enfants ne m’avaient
pas demandé un jour pourquoi je marche si lentement. Ma vie est moins
agitée, plus immobile. J’observe le monde en l’écoutant et en tournant 41

davantage la tête que le corps. Je vais moins vers les choses, je me déplace
moins et dans des cercles plus restreints. Oui, l’espace s’est rétréci, et
je dois le toucher pour le connaître ou le repérer à son bruit. Cela est
gênant, surtout quand je songe au repos du corps et au plaisir, alors, du
regard qui se porte au loin. La loi de l’espace me régit à présent, même
si elle n’est pas absolue : je marche dans la ville, sur les chemins, je
peux monter à cheval, nager ou skier, mais au prix de certains prépa-
ratifs, de quelques arrangements et d’un peu de temps 1. » Avant de le
lire, j’avais aperçu Bavčar à la télévision. Il expliquait l’architecture de
Gaudi en manipulant un coquillage (c’est du moins le souvenir lointain
qu’il me reste). Je l’ai également entendu à la radio où il défendait,
contre ceux qui n’en ont aucune, sa vision du monde en général et de
l’art en particulier évoquant entre autres Malévitch.

Pour sa série Flanders Trees, le photographe Rodney Graham opère un


renversement de la vision. Chaque arbre est présenté en gros plan, tête
en bas, pied en l’air. Dans l’exposition, l’image ne se retourne pas, c’est
le corps qui se penche. Prenant le catalogue 2 en main, on ne peut évidem-

1. EVGEN BAVČAR, Le Voyeur absolu, Paris, Le Seuil, 1992, p. 9.


2. Naturaleza:, Madrid, La Fábrica, 2006.
ment s’empêcher de retourner la photo et se demander si le photographe
a agi en suivant la manière d’« apprécier le paysage à la japonaise »
expliquée par l’écrivain portugais Wenceslau de Moraes en 1908. « Pour
jouir pleinement du spectacle […] le voyageur devra se rendre en un
lieu adéquat, d’où la vue est imprenable, et tournant le dos au site en
question, il devra alors s’incliner pour contempler, la tête en bas, le
tableau qui s’offre à lui entre les parenthèses formées par ses jambes.
C’est dans cette position en effet que le japonais se plaît à observer les
grands paysages qui l’émeuvent 1. » Je me souviens avoir souvent cadré
une personne ou quelque morceau du monde de cette manière dans l’en-
fance. Après, l’une ou l’autre fois sans pouvoir préciser les sujets, si ce
n’est un col dans les Pyrénées.
42

La charge de la perception singulière de quelques individus ; la manière


dont ils nous la donnent.

Avec Vacances prolongées, Johan van der Keuken court après des images
du monde avant de mourir. Fondant sa vie dans le film, il part avec sa
compagne au Bhoutan, au Burkina Faso, au Brésil, passant par
Amsterdam, faisant halte à San Francisco. « Si je ne peux plus créer
d’images, je suis mort. » La perception rapprochée qu’il donne de son
parcours nous déplace entre des êtres en vies précaires et la sienne en
train de partir. De manière évidente, le cinéaste veut que son film prolonge
son cancer, témoigne d’un monde transcendant sa mort. « Il n’y a pas
de noyau en l’homme, simplement le vide 2. »

15 mars 2005. Depuis quelques jours, des milliers d’Indiens commé-


morent la « marche du sel », un périple de près de 400 kilomètres effec-
tués par Gandhi en 1930 en vue de défier l’autorité britannique. Au bout

1. Cité par FRÉDÉRIQUE FANCHETTE dans son article « D’après nature », Libération, 7 juin
2006. L’extrait est tiré de O-Yoné et Ko-Haru, réédité en 2005 par Phébus. Wenceslau de Moraes
a vécu de 1854 à 1929, dont trente ans au Japon.
2. Programme de cinéma distribué dans la salle de projection.
de vingt-six jours, Gandhi avait « brisé un pain de sel devant des milliers
de personnes. Une provocation symbolique, puisqu’à l’époque sa produc-
tion faisait l’objet d’un monopole réservé à la puissance coloniale 1 ».
En fermant les yeux, j’imagine des sons autour de ce geste, des cris de
joie, une violence étouffée. Peut-être un silence suffisant pour qu’une
oreille attentive entende le bruit du sel. Les villes possèdent des fonds
sonores propres, des petits bruits particuliers. Pour entrer dans cet univers
de l’audible, nous pourrions accompagner, quelques jours, le chasseur
de son qui parcourt des quartiers de Lisbonne en complicité avec Wim
Wenders 2 ; lui demander comment il prend, triture, rend les bruits ;
partir avec lui dans d’autres villes. À Marrakech, dans la nuit, le silence
de la médina se remplit du chant des muezzins, un moment où j’aime
être réveillé. Parfois, il se fait très long, avant de retomber dans le silence. 43

Il résonne alors encore un certain temps. Tout en restant étranger pour


moi (et pour cette raison) ce chant m’envoûte un peu (physiquement,
spirituellement, pas religieusement). Plus tard ce seront les oiseaux, des
pas dans la rue, la ville qui s’éveille, la légèreté de l’air, le prochain
chant dans lequel j’étoufferais celui de l’amour. La sonorité de cette
médina est proche de certains quartiers d’Alep. Celle de Yazd est plus
dure ; des cris de décharge (la pénitence) ou de charge (la colère), se
mêlent au chant. Au Caire et à Kolkata, la ville étouffe sous les klaxons.
Si je dessinais des cartes sonores, je crayonnerais un plan lourd pesant
sur ces deux villes ; dans la médina de Marrakech, des circonvolutions
rapides suivraient les mobylettes ; des gribouillis exprimeraient la confu-
sion et la saturation bruyantes des rues de Varanasi, plongeraient dans
le Gange ; à Lomé, un grand tracé courbe traverserait la ville en suivant
les grincements et sifflements du train ; des lignes de chants ponctuées
de coups de rames chercheraient la sonorité qui monte du Niger tôt le
matin à Mopti. Il y aurait, sur toutes ces cartes, des lieux où j’ai chanté :
la Grande Mosquée d’Ispahan, la chapelle Louise Bourgeois à Bonnieux,

1. PIERRE PRAKASH, « Des milliers d’Indiens dans les pas de Gandhi », Libération, 14 mars
2005.
2. WIM WENDERS, Lisbon Story, France / Allemagne, 1994.
sous les étoiles dans l’Altaï, un gate le long du Gange, le pavillon cubique
à Himsel Hombroïch, un bord de la mer, un col dans la montagne; quelques
zones de silence (relatif) : cours de mosquées, cimetières, jardins, bord
d’un fleuve, terrain vague, colline haute ; des poches particulières où
foisonnent les échanges bruyants : la cour d’une école, un terrain de
jeux improvisé, plus souvent des marchés ; quelques personnes dont
j’ai reconnu le chant, au Maroc, en Syrie, en Inde (c’est à Kolkata que
j’ai dessiné Le chant de l’aveugle). Pour continuer, nous pourrions suivre
le vendeur de voix que Vandekeybus 1 montre à l’écran et écouter l’écho
des demandes. Cette nuit-là, dans le film, il fit entendre les cris du fœtus
à la mère enceinte, un dernier souffle au mourant, les paroles du poisson
à vendre, l’explosion d’un orgasme féminin simulé.
44

Le silence annonce la résonance de l’espace. J’aime le rompre par le


chant, pour l’entendre. Parce que l’instant le demande. L’espace et le
temps accordés.

« Sur des cartes en relief, Baudouin Oosterlynck a planté des petits


drapeaux, résultat de dix ans de pérégrinations en Europe à la recherche
de sites où il y a encore du silence, “pas un silence scientifique ou mystique,
ni encore un silence éternel, explique-t-il, mais un moment musical”.
Sur des “partitions” crayonnées au mur, les annotations du composi-
teur sont si fines qu’on entend presque ses variations du silence, couché
avec lui sur une barque ou dans le lit sec d’un ruisseau 2. »

28 mars 2007

Un peu en retard dans le jardin.

En conversation avec Jacques de Maet, Baudouin Oosterlynck parle encore


du silence. « Si vous avez l’occasion de vous trouver dans un site où

1. WIM VANDEKEYBUS, In Spite of Wishing and Wanting, Ultima Vez, 2002.


2. Extrait découpé dans Libération daté du 10 février 2005.
vous prenez le temps d’écouter le silence, la branche qui craque n’a pas
le même son dans un volume d’air extrêmement stable que dans un envi-
ronnement bruyant. Il y a toute une série de fréquences de ce son que
l’on ne perçoit pas. Tout bruit, tout son a un support comme toute couleur
dépend du papier qui la porte. Donc, tout bruit, tout son dépend du silence
qui le porte, et je me suis ainsi intéressé à cette feuille blanche du son.
Elle varie en fonction des reliefs, de la température, de l’enveloppe qui
garde la masse d’air, elle varie avec l’altitude, l’humidité 1. »

Il manque, dans le cœur battant de la ville, des lieux de silence.

S’engager. Poétiquement, cela compte ?


45

6 mars 2005. À Alep, j’ai découvert un lieu du monde, le Bimaristan


Arguun, un hôpital psychiatrique du XIVe siècle. La surprise, le calme,
le silence de la cour centrale. Un long couloir étroit, haut et sombre,
trois petites cours entourées de cellules. Au centre, une fontaine, et le
trou du ciel. Trois cours, trois dômes percés : un rond, un autre rond,
un grand ovale. L’ovale surplombe la cour des femmes et s’ouvre direc-
tement sur le ciel, sans encadrement. Je regardais cette percée sans bord
(j’y suis retourné cinq fois), le ciel, la lumière, je voyais les Skyspaces
de Turell. Comme j’ai pensé à Sarkis en entrant dans la Grande Mosquée
de Damas, cette espèce d’immense halle vivante, éclairée par des lustres
divers, le sol couvert de tapis, où des hommes et des femmes prient,
lisent, écoutent un érudit, des couples complices rient, des enfants courent
bruyamment. Au musée d’Art contemporain de Lyon, Sarkis avait trans-
formé la grande salle avec de petites structures couvertes de kilims et
des lustres formés de néons rouges. Il avait fait de cette salle « un espace
d’écoute » pour la musique de Morton Felman, composée d’après le
pattern d’un kilim turc. Cette exposition en trois scènes s’était ouverte,
en 2002, sous le titre « Le monde est illisible, mon cœur si ».

1. BAUDOUIN OOSTERLYNCK, Conversation avec Jacques de Maet, Gerpinnes, Tandem, 2005,


p. 38.
Peut-on dire que la poésie active nos perceptions ? Oui. Je ne regar-
derai plus jamais de la même façon un trou vers le ciel ou un cercle de
pierre – ainsi, je nomme Richard Long chaque fois que je découvre des
cercles de pierres, comme ceux qui parsèment l’Arkhangai mongol.

Attentif à saisir de petits morceaux du monde, une tête, un plat cuisiné,


une photo, un dessin, un chant, un geste, un paysage, je prends du réel.
Une photo, un plat, un dessin, un texte, un regard, j’en donne un peu.
Je rapproche des morceaux. Cet échange forme une espèce de puzzle
singulier, inachevé, mouvant, qui fait sens petit à petit.

46 29 mars 2007

Le train saigne la forêt de Soignes. Au retour, le soleil si pâle, telle une


pleine lune égarée.

Préparant l’atelier Territoires et limites pour des étudiants en art de


l’Université de Chicoutimi, je pense à Montréal. Alors l’odeur et l’atmo-
sphère me parviennent, familières. Impalpables.

31 mars 2007

Éric Chauvier, s’attardant sur le visage d’une jeune fille qui fait la manche
entre les voitures : « L’ambivalence de son regard me foudroie. Il est
à la fois opaque et lumineux ; il semble verrouillé et infiniment léger.
Dans sa lumière, je crois reconnaître d’autres parties de ma vie. C’est
un visage à la fois effrayé, juvénile et dur, mais identifiable, revenu de
l’adolescence, de vacances lointaines, familières. Je nomme cela une
impression de familiarité rompue 1. »

1. ÉRIC CHAUVIER, Anthropologie, Paris, Allia, 2006, p. 12.


En passant on ne voit que la tête penchée de la vielle asiatique derrière
sa fenêtre. Elle dort de plus en plus souvent, risquant de tomber de sa
chaise.

Dans La Salle de bain, Jean-Philippe Toussaint évoque la présence, sous


le lavabo de sa chambre d’hôtel, d’un bidet en plastique. Cet indice
suffit à savoir où il est : Venise.

19 mars 2001, Montréal. Partageant une pizza et une carafe d’eau avec
Célyne Poisson :
« À la fin du cours sur les territoires, une étudiante m’a demandé si
un objet pouvait être un territoire.
— C’est une belle question. 47

— J’ai répondu que le coffre dans lequel elle entrait, quand elle était
enfant, l’était ; la petite boîte peut en donner des métaphores.
— Tu dis dedans… En parlant de territoire, je dirais dessus. Dedans
pour l’architecture, dessus pour le territoire, à côté pour l’objet.
— Comment définis-tu l’architecture ?
— J’ai retenu une dizaine de définitions et j’aime celle de Loos. Se
promenant dans la forêt, il voit un monticule de six pieds de long et
trois de large, en forme de pyramide et il dit : “Un homme est enterré
ici. Voilà de l’architecture.”
— Je te donne la mienne (en chantier) : Des réponses spatiales au
souci d’habiter.
— J’aime le mot souci qui évoque la préoccupation et le soin apporté
à la chose. »
Nous poursuivons en triturant tout ça, simplement.

Le soir, C. B. me demande comment je définis l’esthétique.


« Je n’ai pas de définition prête. L’esthétique concerne des attitudes
et des objets produits par des individus ou des groupes qui tentent d’ex-
primer des relations qu’ils entretiennent avec le monde et les autres,
des rapports à une identité. L’esthétique touche aussi le plaisir que nous
avons à reconnaître ces tentatives. »
48

Chine, atelier, Bruxelles, Belgique 2001.


Pour décrire les pratiques qui, dans les arts plastiques, privilégient le
rapport à l’autre, le contexte social, l’interactif, Nicolas Bourriaud parle
d’esthétique relationnelle 1. Les productions artistiques retenues par l’au-
teur ont en commun une ouverture à l’autre à des degrés d’efficacité et
de sincérité divers. Elles s’éloignent en tout cas de démarches quali-
fiées d’autoritaires. Le titre choisi par Nicolas Bourriaud paraît cepen-
dant redondant, puisque le mot esthétique n’a de sens que si nous
l’envisageons dans la perspective de relations à l’autre que les pratiques
mettent en jeu. L’autre (modèle, sujet, spectateur, acteur, mécène, comman-
ditaire) est (sauf rares exceptions) toujours quelque part, poussant l’ar-
tiste à s’interroger sur la nature de sa présence, sur l’attention qu’il lui
accorde. Le titre soulève également une question peu traitée : quelle
place l’esthétique relationnelle accorde-t-elle à la plastique ? 49

L’été 1993, Emilio Martinez était venu m’inviter à animer un séminaire


au Departamento de Escultura de l’Universtad Politecnica de Valencia.
Le soir, dans mon bain, j’ai murmuré espace de l’autre, sans savoir
pourquoi. J’ai médité sur ces mots quelques mois (en dehors de l’écho
des mouvements de l’art qui concernaient ce sujet – j’en étais décon-
necté depuis quelques années). L’espace de l’autre s’est d’abord mani-
festé intuitivement comme un concept lié à l’œuvre dans les arts plastiques,
en particulier dans la sculpture, s’inscrivant d’emblée, d’une manière
plus large, dans les champs phénoménologique et anthropologique.
L’espace de l’autre entrait aussi dans les mouvements entre l’intério-
rité et l’extériorité de l’être, une expérience vers le monde. La ques-
tion était double : elle concernait le regard porté sur l’autre et la manière
dont il était restitué dans l’œuvre ; la place laissée au regard de l’autre
dans l’œuvre (sachant déjà que l’œuvre la plus dense, la plus noire, offre
une grande résistance en même temps qu’une charge pour celui qui s’ouvre
à elle).

1. NICOLAS BOURRIAUD, Esthétique relationnelle, Dijon, Les Presses du réel, 1998.


Aujourd’hui le mot œuvre me semble vieilli. Prétentieux ?

Trouvant souvent une inspiration dans les (autres) arts plastiques, l’ar-
chitecture s’est timidement ouverte aux démarches de l’esthétique rela-
tionnelle. Des expositions 1 et des publications ont comme fonds le paysage,
le territoire, le social ; sur ces fonds, des morceaux de villes, un habitat
précaire, des bidonvilles, des roulottes, des humains (pauvres). À cette
fragilité souvent prise en otage, quelques réponses, beaucoup de plani-
fications et d’objets autoritaires (ce constat m’incite souvent à écrire
quelque chose sur l’autorité de la forme).

50 Dimanche 1er avril 2007

S’interrogeant sur la forte attirance qu’elle a toujours connue pour les


Tziganes, les Romani, Ella Maillart écrit : « Est-ce que parce qu’ils sont
le symbole de ce que j’essayais d’être, dépourvus de biens, partout chez
eux, intensément vivants, sans maîtres, sans les limites qu’impose une
nationalité 2 ? » Aujourd’hui, même si l’impact de la voiture et de la
caravane révèlent une relation plus étroite à la propriété, l’individu et
son groupe dégagent encore une fierté vibrante. Est-ce parce que bat
toujours en eux un vent de liberté frondeuse ? Parce qu’ils gardent une
véritable distance par rapport aux choses – celle qui permet le risque,
celui de perdre ou de gagner ?

Le temps est superbe, frais ce matin, chaud dès midi. Tout change, les
corps, la lumière, les odeurs, le jardin qui accueille le repas, le goût du
baiser, les déambulations dans la ville, l’approche du soir.

L’espace entre.

1. À ce sujet on mentionnera la Biennale d’architecture de Venise (2000), Less Aestetics, More


Ethics, qui illustrait bien le propos énoncé.
2. ELLA MAILLART, La Voie cruelle (1947), Paris, Payot, 2001, p. 46.
Est-il possible d’aborder l’espace, de faire l’expérience d’espaces divers,
sans se déplacer, sans mettre son corps en jeu ? Puis-je faire l’expé-
rience d’un bâti dans un contexte donné, me situer entre des choses et
des êtres, sans que j’y sois ? Se déplacer, c’est vivre d’autres morceaux
du monde, les confronter à la manière dont ils sont perçus, exprimés,
déformés dans la distance. C’est entrer dans des parts lointaines du réel,
avec sa propre perception. En faisant le tour de la montagne, je m’ap-
proche de ce qu’est la montagne, des raisons pour lesquelles une personne
la dit verte ; une deuxième, grise ; une troisième, blanche. Je risque de
découvrir ce dont personne ne parle, un autre côté, un coin perdu, une
périphérie vivante, une ville plus loin.

51

10 et 11 mars 2005. Dans l’étendue des hamadas ou de la steppe, dans


le chaos des montagnes, l’expérience d’un espace large et haut qui se
conjugue à l’expérience du temps (plus ou moins long) me dépasse et
me porte. Plonger dans le paysage, le parcourir en mouvements, le danser,
c’est recevoir un morceau de terre. Un morceau de terre qui n’appar-
tient à personne (pour reprendre le sens du mot paysage que je donne
aux étudiants). Je marche dans un milieu, fait de parts sauvages et de
parts habitées. Immergé dans les forces et les formes de la terre, et dans
les réponses spatiales que l’humain y apporte. J’apprivoise, sens, regarde ;
je passe d’un milieu à un autre, étendues vides, petites contractions,
agglomérations denses ; me dépose, sous la tente, dans une yourte, une
auberge, une maison ; reste un certain temps, échange peu de mots,
amorce quelques gestes (souvent autour de la cuisine).

Si le désir de se déplacer pour découvrir une autre partie de la terre et


de l’humain, est emprunt d’exotisme, c’est au sens où Victor Segalen
l’entend : « Tout ce qui est “en dehors” de l’ensemble de nos faits de
conscience actuels, quotidiens, tout ce qui n’est pas notre “tonalité mentale”
coutumière. » « Qui n’est rien d’autre que la notion du différent ; la
perception du divers ; la connaissance que quelque chose n’est pas soi-
même ; et le pouvoir d’exotisme, qui n’est que le pouvoir de concevoir
autre. » Segalen poursuit : « L’exotisme n’est donc pas une adaptation ;
n’est donc pas la compréhension parfaite d’un hors soi-même qu’on
étreindrait en soi, mais la perception aiguë et immédiate d’une incom-
préhensibilité éternelle 1. » Partant de notre propre perception, nous plaçons
dedans tout ce que nous (re)connaissons et dehors tout ce que nous ne
(re)connaissons pas. Regardant dehors, nous apprivoisons des éléments
qui entrent dedans. Ainsi, progressivement, ou le dehors reculerait sans
cesse, ou il commencerait, d’une manière pleine (en bousculant quelque
peu Segalen), à faire partie du dedans. Un dedans qui tenterait d’inté-
grer toutes les manifestations – le possible de ces manifestations – de
l’humain, autres, proches et lointaines.

Risotto safrané au potiron.


52

2 avril 2007

La pleine lune est un repère du monde partout où je suis. L’apparition


annoncée marque l’écoulement et le renouvellement du temps. D’où je
la regarde, elle me lie à un vaste ciel, à une terre habitée en morceaux,
aux proches avec qui je la partage. Sur le bout des pieds dans l’Atlas,
dessinée avec les étoiles dans les hamadas, entre les nuages de
l’Altaï, chantée à Lisbonne, dans le ciel de l’îlot, le mois dernier à Sana’a,
cette nuit amoureux dans la ville. Toujours, je la reçois.

7 mars 2005. En marchant dans la rue, je pensais aux étoiles, aux constel-
lations, me souvenant de dessins esquissés une nuit sans nuage, quatre
mois plus tôt, lors du vol Bruxelles–Marrakech. Dans l’instant, j’ai vrai-
ment murmuré constellations, superposant le mot aux étoiles. En même
temps je suis remonté jusqu’aux dessins : des petits points qui donnent
formes aux ponctuations lumineuses des agglomérations et ont pour titre
Constellations urbaines. Connexion ou décalage de deux réalités

1. VICTOR SEGALEN, Essai sur l’exotisme (1955), Paris, Le livre de poche, 1986, p. 38, 41 et 44.
nocturnes dans une pensée à la dérive. Un flottement qui contraste avec
la présence immédiate du dessin dans l’avion. Même saisi, retenu, le
réel se transforme.

Parviendrais-je, un jour, à écrire un petit ouvrage consistant (un opus-


cule) de manière continue, fluide ? Faut-il attendre, chargé et serein,
l’urgence qui précède une mort annoncée ?

Pour déployer l’espace de notre naissance au monde, au plus juste de


ce que nous sommes, pour donner souffle à notre mort, nous disposons
du temps de notre vie (sixième version, encore pompeuse).

Comparant sa vie avec celle de Christina [Annemarie Schwarzenbach], 53

morte dix ans plus tôt, Ella Maillart écrit à son adresse : « Si le but de
la naissance est de vivre longtemps, alors je gagne. […] Mais si nous
sommes destinés à manifester, comme je le crois, ce que nous compre-
nons de notre plus profonde nature, alors c’est vous qui gagnez 1. »

Les jours s’allongent.

3 avril 2007

À Manakha, dans les montagnes du Yémen, Robert Bichler m’apprend


qu’il commence une recherche sur l’espace virtuel à partir d’enquêtes
effectuées aux quatre coins du monde. Pour lui, les moyens dont nous
disposons (télévision, internet, téléphone portable, avion) abolissent la
notion du temps ; en tout cas de manière objective. Subjectivement, notre
perception reste très fluctuante. Sans doute est-elle d’ailleurs empreinte
de plus d’impatience. J’avais peu d’éléments à lui fournir sur le sujet,
peut-être parce que mon rapport au temps est d’abord subjectif. Je lui

1. ELLA MAILLART, La Voie cruelle, op. cit., p. 74.


54

Les mots de l’espace, en collaboration avec Aurore Després, atelier, Bruxelles, 2002.
ai alors donné ces quelques mots écrits dans Dessine-moi un voyage :
« Des temps, vécus, ordinaires : flottant (un certain ennui, la disponi-
bilité à ce qui vient, des promenades, flâner, attendre une journée un
hypothétique transport, voyager) ; consistant (des gestes, écrire, cuisiner,
marcher) ; dilaté (rester longuement dans une ville où il n’y a rien) ;
étiré (une longue traversée) ; crispé (attendre une amie qui est toujours
très en retard, tournant en rond, une certaine inquiétude) ; suspendu (dans
l’amour, au parc le soleil dans la gueule, dans d’autres circonstances
sans doute) ; brusque (un événement soudain, surprenant) ; écoulé (tout
ce qui se termine, la vie un jour) ; présent (celui que l’on recherche).
Exceptionnel : l’espace et le temps accordés (cela peut arriver dans le
dessin, plus rarement dans l’écriture, dans l’amour aussi, ou venir comme
ça – avec Alain, nous évoquons la grâce). Non expérimenté : l’errance 55

(l’espace et le temps sans limites, en abîme) 1. » Nous avons ensuite


évoqué Marc Augé qui définit la surmodernité par trois excès qui ont
trait au temps, à l’espace et à la figure de l’ego ; Virilio et son travail
sur la catastrophe ; un peu Deleuze et d’autres. Le tout dans un anglais
fort approximatif.

Le lendemain, conscient de l’inutilité du geste, je décroche et amasse


une cinquantaine de sacs en plastique suspendus aux arbres. Il y en a
partout. Dans ces montagnes du Yémen, dans les terrains vagues du
monde, dans les acacias du désert, sur les bords de mer. Bleu, jaune,
blanc, noir, rouge, un sac est fabriqué, transporté, donné, jeté au vent,
accroché quelque part pour longtemps.

Où déposer avec ceux que l’on aime, son tapis, sa tente, son igloo, sa
case, ses cartons, sa roulotte ?

1. JEAN-FRANÇOIS PIRSON, Dessine-moi un voyage, Bruxelles, La Lettre volée, 2006, p. 29.


La cabane est le luxe de ceux qui ont trop, l’aspiration de ceux qui n’ont
rien. Un manifeste pour la simplicité, le provisoire, la fragilité. Le peu
d’espace dont chaque être humain rêve en droit.

Un peu nomade.

Qu’elles prolifèrent !

Dans les entretiens entre Marianne Brausch et Paul Virilio, ce dernier


évoque « les balises de survie », un projet qu’il a mené avec les étudiants
de l’École spéciale d’architecture à Paris. « Il s’agissait d’un bâtiment-
borne – sorte de canots de sauvetage sur la mer de la ville – offrant des
56 services minimums aux personnes en perte de vitesse, mais pas encore
larguées : possibilité de se laver, laverie pour les vêtements, “cases à
bagages” […] et la panoplie nécessaire, télévision, pour se tenir informé,
ordinateurs pour taper un CV, minitels, etc. » Il rappelle aussi combien
ils se sont « fait huer, agresser de manière éhontée. […] La société,
égoïstement, ne voulait pas être mise devant ce fait réel 1. » La société
a peur du réel. Elle tente de contenir les événements dans des images,
dont la surabondance et le spectaculaire sont à la mesure d’une mise à
distance de la réalité toujours plus grande. Jusqu’au jour où les événe-
ments nous obligent à faire face.

Le promeneur en état d’ouverture évoquerait moins la distance que le


frottement pour rendre compte de son approche, assez lente, des choses
et des êtres du monde. Sorti des limites du chez soi, il est du côté de la
rue, de tous les dehors. « Le temps de la promenade permet un accès à
ce qui dans le réel politique, échappe à l’esthétique de l’image et à la
tyrannie du régime de la visibilité contemporaine. L’information est moins
visible, mais elle ébranle dans son entier le cadre matériel et physique
de la promenade. C’est peut-être pour cela que la promenade est un

1. PAUL VIRILIO et MARIANNE BRAUSCH, Voyage d’hiver. Entretiens, Marseille, Parenthèses,


1997, p. 87.
exercice aussi politique dans son expérimentation phénoménologique,
c’est-à-dire esthétique et morale à la fois. C’est une boucle de solitude
en chemin que le promeneur crée en marchant. Et plus il marche, plus
il s’assied au milieu de sa propre solitude, là où il peut être blessé par
la mauvaise nouvelle du monde 1. »

Depuis plusieurs mois, à Paris, ce sont les tentes distribuées par Médecins
du monde qui bouleversent la ville. Elles permettent à leurs habitants
de s’abriter avec leurs affaires, de s’organiser en petits groupes, de se
fixer un peu. L’impact visuel et spatial qu’elles impriment à divers quar-
tiers force la réflexion et les décisions. Il y a quelques jours (le 31 mars),
je relevais le concept d’esthétique relationnelle. L’action de Médecins
du monde vient du même fond. Elle souffle dans le même sens que des 57

interventions initiées par des artistes comme Lucy Horta, le groupe Stalker,
Wim Cuyvers, Tadashi Kawamata. Ce dernier donne le nom de Field
Work à une série de travaux qu’il a développés dans différentes villes
(Tokyo, New York, Hanovre) depuis 1984. Ces termes sont empruntés
aux ethnologues et sociologues qui évoquent ainsi leur méthode de
recherche sur le terrain 2. Les photos de Tadashi Kawamata montrent
une série de petites constructions fragiles dans des milieux urbains divers,
peuplés ou déserts : le long d’un mur, contre une porte, en dessous d’un
pont, sur un trottoir, une place, dans le coin d’un énorme bâtiment, quelques
cartons et bouts de bois rassemblés, forment un espace où l’on pourrait
s’abriter de manière éphémère. Des contenants anonymes qui évoquent
à la fois, la cabane, le taudis, l’abri du SDF, le tas, la construction, la
démolition. Des objets parasites qui, dans la ville, avec beaucoup de
poésie, posent question aux habitants et aux passants. La même ques-
tion que Mario Merz avait écrite en grand sur un mur, en relation avec
l’un de ses igloos : « Que fare 3 ? »

1. VÉRONIQUE NAHOUM-GRAPPE, Balades politiques, Paris, Les Prairies ordinaires, 2005, p. 22.
2. KARIN ORCHARD, Tadashi Kawamata. Field Work, Hannovre, Sprengel Museum Hannover,
1997, p. 10.
3. MARIO MERZ, Galerie de l’Attico, Rome, 1969.
Lors d’une exposition dans le parc d’Etterbeek, Wim Cuyvers implanta
« une maisonnette publique, avec un matelas pour deux personnes, une
couverture en duvet et des draps propres tous les jours, une petite ampoule
avec un bouton-poussoir et une petite table, qui peut être repliée pour
que la porte puisse se fermer. Ces éléments permettent de s’approprier
l’espace. Vous pouvez y penser, y écrire, y dormir, y faire l’amour, y
lire : en un mot comme en cent, vous pouvez y mener une existence 1 ».
Cette cabane démolie sur ordre du Bourgmestre a ensuite été recons-
truite, pour être aussitôt fermée au public. Ce projet s’inscrivait dans
l’intérêt que porte Wim Cuyvers aux espaces publics, en particulier à
ceux qui permettent la transgression, l’évasion solitaire et les rencontres.
Un autre côté de la ligne qu’à tout moment chacun pourrait avoir envie
58 de franchir. Pour lui, les frictions, que l’espace public lissé tente de
rejeter, doivent être envisagées comme un coefficient de frottement positif.
Ses analyses lui permettent de conclure que toute personne transgres-
sant des interdits semble rechercher un même type d’espace. « Il est
stupéfiant d’observer qu’un enfant décrypte ces endroits de la même
manière qu’un toxicomane ou un homosexuel. Si chaque lecteur peut
se forger sa propre interprétation d’un roman, nous interprétons les diffé-
rents lieux de la même manière 2. »

18 mars 2005. À travers les explorations urbaines solitaires, toujours,


la place de l’humain. Croiser une tête, un visage, son regard, cerner un
geste, un sourire, échanger trois mots dans une langue, offrir une ciga-
rette ou son couteau, apprendre un plat. Quelque pérégrination en dehors
de toute présence charnelle dans les creux vides de la ville. Vivre un
moment de douceur avec une famille, chez elle ou dans le parc. Faire

1. WIM CUYVERS (Tekst over tekst, La Haye, Stroom, 2005) cité dans le portrait que lui ont
consacré PIETER T’JONCK et JOERI DE BRUYN, « L’architecte en quête d’errance », A+, n° 200,
été 2006, p. 51-59.
2. Ibid., p. 53.
face à l’impossible repos des autres : les enfants dans les égouts d’Oulan-
Bator, les hommes et les femmes au bord du Gange, les familles agglu-
tinées sous une bâche ou sous le ciel à Kolkata. Oser faire face, et faire
si peu. La poésie et l’enseignement n’opèrent que des changements ténus.
Il y a une urgente nécessité à entreprendre autre chose. Oser dire : je
ne sais pas quoi, je ne sais pas comment, je ne suis pas encore prêt.
Poursuivre vers.

Le soir, je reçois une invitation à écouter Actes & Cités qui propose une
rencontre avec un promeneur : « Auteur de Zones, La Clôture et Terminal
Frigo, Jean Rolin explore les territoires délaissés à la frange de nos villes ;
il rencontre les gens qui les habitent, construit des relations à travers de
longs échanges et perçoit dans ces ensembles une humanité invisible au 59

passant pressé. Il relate ces explorations avec la passion, l’intérêt et la


précision d’un géographe ou d’un ethnologue et donne à ces lieux et ces
gens apparemment anodins des dimensions quasi mythologiques 1. »

Mercredi 4 avril 2007

Dans mon rêve, les montagnes du Val d’Hérens apparaissaient toutes


grises, sans neige. Je les verrai dimanche, je sais qu’elles seront blanches.

Encore bousculé de tous les côtés par la projection du film We Feed


the World 2 dans lequel Wagenhofer compare le goût d’une aubergine
rustique avec une aubergine hybride et lisse, suit les trajets d’une tomate
et d’un bateau de soja, regarde comment un coq et neuf poules font
l’amour pour produire des poulets à rôtir, écoute un homme et une femme
qui ont trop souvent faim, cadre le patron de Nestlé se prononçant sur
la propriété de l’eau… L’impression de trop, comme une impasse. Écrasé

1. Sur Radio Libertaire 89.4, mardi 22 mars 2005, http://actes.cites.free.fr.


2. ERWIN WAGENHOFER, We Feed the World, Autriche, 2005.
autant par la disparition de la vieille aubergine difforme que par les
chiffres qui révèlent les profits, les pertes, les gaspillages, les morts de
faim, de soif, de désespoir. Tout est lié.

Au Yémen, modelée en terrasses et murs de pierres, la montagne se


cultive en petites parcelles, à la main ou avec un âne. Elle produit des
tomates, des pommes de terre, du qat, des aubergines, des oignons, qu’on
retrouve au marché de Sana’a, avec les couleurs, les odeurs, les cris, la
cuisine dans la rue, les crasses, les humains serrés, le thé partagé. Là
ou ailleurs, à Damas, Alep, Le Caire, Lomé, Mumbai, des poches vivantes.
Théoriquement elles devraient disparaître sous la pression d’un
commerce globalisé, normalisé, hygiénique. Pratiquement, il est permis
60 de penser qu’elles subsisteront sous de nouvelles formes ou se dépla-
ceront pour maintenir quelques échanges nécessaires et joyeux entre
les plus démunis.

Agnès Varda regarde de ce côté lorsque, glaneuse 1, elle partage avec


les glaneurs, les grappillages, les habitudes, les remous, les codes d’une
précaire nécessité. Montrant comment les restes des uns se prennent en
trésors pour d’autres. Comment chaque jour est inventé.

À Mumbai, pour manger sur leur lieu de travail, un repas préparé à la


maison, les fonctionnaires et employés du centre-ville font appel au service
de dabbawalla. Les dabba sont des gamelles à étages, les walla (litté-
ralement celui qui) en sont les porteurs. Ainsi entre 11 h 20 et 15 h 40,
autour de la gare de Churchgate, se déroule une chorégraphie rythmée,
posée, précise, réputée sans erreur, d’échanges de dabba. Venues des
lointaines banlieues nord par train, elles sont triées suivant les signes,
les couleurs, les chiffres qui les identifient aux yeux du porteur. Elles
poursuivent ensuite leur parcours sur une tête, un vélo, une charrette,
pour se disperser dans le centre administratif, s’arrêter le temps d’un

1. AGNÈS VARDA, Les Glaneurs et la Glaneuse, France, 2000.


repas, revenir, retrouver leur place dans le grand plateau, reprendre le
train, puis chacune un chemin vers la maison. Des dizaines de milliers
de dabba passent ainsi de secteur en secteur, de main en main, à travers
un réseau de quelques milliers de porteurs et contremaîtres. Ce grand
ballet s’appuie sur les lignes de train qui traversent la ville. Il commence
dans le Nord aux environs de 10 heures, s’y achève après 17 heures.
Assujetti à son secteur et au parcours qui le dessert, le dabbawalla refait
chaque jour un trajet identique, prend, échange et livre les mêmes dabba,
retrouvant dans un train et des endroits précis de la ville d’autres porteurs
connus, acteurs comme lui d’un vaste réseau qui innerve Mumbai quoti-
diennement (un peu moins le dimanche).

L’exposition « Est-Ouest/Nord-Sud » initiée à Bordeaux, en 2005, mani- 61

festait la nécessité de considérer la ville en terme de liens, l’espace archi-


tectural en terme d’usage : « Dans les pays [du Sud], touchés par la
guerre, les catastrophes climatiques, économiques ou sanitaires, “la forme
ne décrit que partiellement ce que nous appelons les villes”, dit sobre-
ment Jean Attali. L’exposition n’évacue pas le paradoxe d’un Sud qui
n’a pas les moyens de penser l’architecture. Koen Van Synghel, qui a
travaillé avec l’anthropologue Filip De Boeck à un portrait subliminal
de Kinshasa, via quatre interviews de ses habitants, le dit autrement :
“L’architecture est trop lourde pour exprimer la ville de Kinshasa, où
la construction est tournée vers les corps : ce sont les gens qui font le
lien social, via la musique, les vêtements, …” 1 »

5 avril 2007

Le train traverse la forêt sous la lumière vive du couchant, quelques


terrains vagues, des arrières de bâtis mêlés au chaos, le tunnel, la gare,
presque chez nous.

1. ANNICK RIVOIRE, « Le Sud mal exposé », Libération, 21 mars 2005.


Les villes que j’explore n’appellent pas de méthode particulière. Je choisis
un endroit pour habiter un temps. Tous les matins, je chausse mes bottines,
prends une carte, une boussole, un petit appareil photo, mon carnet, pour
partir dans une direction déterminée, pressentie ou hasardeuse ; monte
sur des points hauts pour voir un ensemble, ses limites et plus loin ;
cherche des poches où m’arrêter, trouver ma place – où je reviens – pour
observer, dessiner, écrire, faire le point. Mes pas m’attirent immanqua-
blement vers des cimetières, des dépotoirs, des friches, des terrains vagues,
des parcs, des marchés. En outre, la ville demande d’aller chercher ses
bords, ce que l’on nomme périphéries (au pluriel). Ces petits déplace-
ments permettent de toucher des morceaux du réel, de percevoir des mouve-
ments. Mouvements auxquels je tente de donner un sens présent et des
62 directions futures, avec lesquels j’esquisse un lien continu. Ainsi les gestes,
les photos de journaux collées dans des carnets, les cartes dessinées, les
notes, les envois aux proches, expriment (dans l’ordre du poétique) une
série de liens entre divers ailleurs, entre ces ailleurs et ici, au monde.

Une éponge.

Aux bacheliers en architecture 1, je demandais ceci : « Aller, seul, dans


une grande ville (plus d’un million d’habitants) proche ou lointaine, y
rester au moins trente-six heures. Commencer par étendre le plan de la
ville, pointer un centre, à partir du point, tracer un cercle d’un rayon de
sept kilomètres. Regarder de nouveau la carte, les obstacles éventuels,
le fleuve, les autoroutes, les voies du train, les passages. Choisir un point
au-delà du cercle, aller jusqu’à cet endroit ou plus loin, revenir. Rendre
compte de votre perception de l’espace dans un carnet. » Pour certains
étudiants, il s’agissait de la première expédition dans une grande ville ;
pour la plupart, du premier périple seul (sans doute le dernier).

1. Dans le cadre du cours « Formes et sites » donné en première année à l’Institut supérieur
d’architecture Lambert Lombard, Liège, de 2000 à 2006.
Janvier 2004. J’écris Varanasi et pense Bénarès, qui domine le Gange
sur un bord, descend vers lui dans un espace labyrinthique à multiples
dimensions. Suivant les gates en partie inondés, je marche entre masses
en pierre, animaux, vivants, morts, sons, odeurs, lieux de cultes, esca-
liers, cours, anciens palais, maisons, espace habité pendant dix jours,
place de crémation, tissus, restes, chèvres, vaches, singes, bouses, crachats
rouges, fleurs par terre ; regarde femmes et hommes dans l’eau, au bord,
plus haut, parfois oubliés, dans des activités multiples, qui commen-
cent ou finissent par un bain de purification dans le fleuve si pollué,
enfants et jeunes qui jouent au ballon, demandent quelque chose, manient
de petits cerfs-volants en papier de couleur (activité qui s’étend du lever
au coucher du soleil et donne au paysage de la ville l’identité de son
ciel). Sur l’eau des barques, des bateaux de pèlerins, des cendres, des 63

offrandes. Cette nuit très froide, le reflet de la pleine lune, en face des
étendues plates et marécageuses qui fuient vers l’horizon.

Je suis sur une grande terrasse au-dessus de tout ça. Proches, des enfants
jouent au foot. Je dessine la masse fermée d’un temple planté là. Pour
voir le fleuve et le gate en dessous, je monte sur l’épaisseur du mur,
un homme y fait les cent pas en courant, comme une pénitence. C’est
de là que je pars. Mon but est de retrouver les cuiseurs de lait à travers
les ruelles étroites du labyrinthe. Je les ai découverts hier, en tentant
de trouver une maison imaginaire où pourrait habiter Pudja, la petite
vendeuse d’offrande de tous les soirs au fleuve. C’est un espace tout
noir percé de surfaces blanches. C’est plus mystérieux et plus beau que
ça. Le dessin rend mieux ce contraste primaire entre la blancheur des
surfaces et le noir des fonds, cette onctuosité du lait remplissant, à ras
bord, d’énormes marmites en forme de bol, les gestes des cuiseurs et
de leurs ustensiles, la béance de la scène débordant sur la ruelle. Cette
fois, un peu chorographe, je note l’itinéraire des pas et les éléments
remarquables du chemin jusqu’au lieu retrouvé. Au-delà, le corps se
fait plus fin, passe entre les murs, les vivants, les morts et les vaches
jusqu’au gate des crémations. J’écris, je gribouille. Depuis Kolkata, je
soigne mes carnets, dessine beaucoup, même des vaches, fais quelques
collages avec des restes de cerfs-volants, passe des heures, dans ces
pages, à regarder, poursuivre, partager, me réjouissant de les ouvrir à
quelques proches.

Derniers jours de mars 2005. Petit à petit Lisbonne se reconstruit comme


un puzzle à partir de mes souvenirs et de nouvelles pièces. Il y a toujours,
dans cette ville douce, des perspectives obliques étonnantes, des ouver-
tures vers le ciel et vers le fleuve que l’on prend pour une mer. En descen-
dant dans la station de métro Oriente, je pensais que j’écrivais le vécu
d’un réel, une perception singulière d’un réel décalé dans l’écriture, comme
une fiction, un roman.

64 Porto est une ville dure, éclatée – masculine, dit Florence. Un chaos
d’édifices aux échelles diverses, de monuments plantés là, de zones
sauvages, jardins suspendus, perspectives tordues et tendues, pentes raides
vers le fleuve et plus loin l’océan. La nuit, tout est désert. La ville devient
le décor pour un film imbibé de mystère, encore plus prégnant sous la
pluie. Porto est le territoire de Manoel de Oliveira son « personnage de
cinéaste » : « Ce rapport à la ville est une chose biologique. J’ai vu un
jour un documentaire sur les poules et les poussins. Les poussins pren-
nent comme mère la première chose qui bouge. Moi, ce fut ma ville,
que je regardais des heures durant depuis la fenêtre de ma chambre d’en-
fance. Cet environnement urbain appartient à mon corps, fait partie de
ma vision, de mon esprit. Là est ma maison 1. »

11 mars 2005. Par rapport aux pratiques exploratoires, j’emploie les


mots marcher, déambuler, pérégriner, transverser, flâner, se déposer.
Errer ou dériver sont des actions où le risque de la perte de soi me semble

1. In « Manoel de Oliveira à Porto » (propos recueillis par Antoine de Baecque), Libération, 26


juillet 2003, « Ciné Villes ». Manoel de Oliveira a tourné plusieurs films sur sa ville : le premier
en 1931, Douro, faina fluvial ; le dernier en 2002, Porto de mon enfance.
trop important pour que je les assimile à une pratique. Pourtant, Guy
Debord utilisait le mot dérive comme « mode de comportement expé-
rimental lié aux conditions de la société urbaine : technique du passage
hâtif des ambiances variées ». Et plus particulièrement « pour désigner
la durée d’un exercice continu de cette expérience 1 ». Un autre mot
révélateur des pratiques situationnistes est la psychogéographie, « l’étude
des effets précis du milieu géographique, consciemment aménagé ou
non, agissant directement sur le comportement affectif des individus 2 ».

Les pratiques des situationnistes, qui ne me sont apparues que très récem-
ment à travers des références croisées, révèlent quelques affinités avec
mes propres explorations. Les buts sont sans doute différents ; pour les
comparer, je devrais avoir une connaissance plus approfondie des leurs 65

et une meilleure définition des miens. En attendant, l’extrait de Thierry


Davila peut être utilisé comme un trait d’union entre ces deux pratiques
exploratoires. « La nature circonstancielle de la marche mise en jeu dans
la dérive, le fait que, en l’accomplissant, chacun se laisse “aller aux
sollicitations du terrain et des rencontres qui y correspondent 3”, l’ins-
crit dans une dialectisation de l’accidentel et du structurel dont ses adeptes
avaient pleinement conscience, ce qui permet surtout d’en souligner l’as-
pect franchement plastique (prendre forme et donner forme), cinéplas-
tique. Enfin les lois de son élaboration et de sa représentation la rapprochent
très évidemment de procédés cinématographiques, c’est-à-dire de pro-
cessus visant à mettre en forme le mouvement 4. […] La dérive appa-
raît selon les termes mêmes de ses inventeurs comme une “construction”,

1. GUY DEBORD, « Définitions », Internationale situationniste, n° 1, juin 1958, p. 13.


2. Id.
3. GUY DEBORD in Les Lèvres nues, n° 6, septembre 1955, p. 11.
4. Thierry Davila définit la cinéplastique comme « une pratique dans laquelle le mouvement devient
le moyen d’interroger aussi bien la stabilité de la forme que celle des catégories qui permettent
de la saisir, de déplacer les processus plastiques mais aussi le langage qui prétend en rendre
compte » (THIERRY DAVILA, Marcher, créer. Déplacements, flâneries, dérives dans l’art du XXe
siècle, Paris, Éditions du Regard, 2002, p. 23).
c’est-à-dire en réalité comme un montage d’ambiances particulières liées
à la diversité des décors urbains traversés, un montage producteur de
moments d’accélération et de rupture. Dans la définition selon laquelle
elle est la “technique du passage hâtif des ambiances variées”, le terme
le plus important est l’adjectif hâtif parce qu’il traduit le rythme même
de la déambulation, laquelle est moins semblable à un déroulé fluide et
souple qu’à un enchaînement de visions et d’ambiances, à une succes-
sion de visions proche d’un collage urbain réalisé par le marcheur lui-
même avec l’énergie de son corps et l’acuité de son regard 1. »

Dans la lignée de cette approche, le groupe Stalker fait figure de réfé-


rence. « Il s’agit là d’une filiation explicitement reconnue par ce labo-
66 ratoire [urbain], même si le terme dérive n’apparaît pas dans son manifeste
constitutif – une plate-forme de travail – rédigé en 1996 2. » Careri (l’un
des membres fondateurs du groupe), emploie le terme « aller à Zonzo »
qui en Italien signifie « perdre du temps en errant sans but précis 3 ».
Le nom Stalker est emprunté au titre du film de Tarkovski (1979). On
y suit l’errance d’un écrivain et d’un physicien emmené par un stalker
(un passeur) à travers la zone, no man’s land interdit où se trouve une
chambre dans laquelle tous les désirs se réalisent.

Alors que des artistes comme Christine Quoiraud ou Patricia Ferrara


entraînent des promeneurs dans des déambulations régulées, s’appuyant
sur leurs expériences dansées pour traduire les rapports qu’elles entre-
tiennent avec le paysage urbain ou autre, Janet Cardiff développe des
installations sonores et visuelles ainsi que des walks. Ces marches (de
dix à quarante minutes chacune) mettent en relation, le déplacement de
l’artiste, l’espace parcouru, une narration, le déplacement du marcheur-

1. Ibid., p. 30 et 31.
2. Ibid., p. 122. Le manifeste est publié dans Stalker. À travers les territoires actuels, Paris, Jean-
Michel Place, 2000.
3. FRANCESCO CARERI, « Transurbance », loc. cit., p. 166.
auditeur. Muni d’un walkman, celui-ci est invité à entrer dans un parcours
et un récit créé pour lui par Janet Cardiff. « L’enregistrement s’effectue
très près du corps. On entend sa voix, sa respiration, ses pas. Elle demande
souvent à l’auditeur de coordonner ses pas aux siens : Suivez mes pas
pour que nous restions ensemble. Une narratrice (la voix de Janet Cardiff)
raconte des histoires. Celles-ci sont extrêmement fragmentées car inter-
rompues sans cesse par des bruitages et autres récits. Elle raconte des
souvenirs et évoque d’autres déplacements 1. » La fragmentation des
informations sonores, souvent décalées par rapport au réel, pose un
problème au marcheur. Elle lui demande en tout cas une certaine concen-
tration pour faire le parcours. D’autre part, puisque la bande sonore n’im-
pose rien, il peut tout aussi bien s’arrêter pour écouter les bruits du jour,
la voix et les histoires de l’artiste, que se laisser aller dans une petite 67

dérive et se perdre.

« Je veux que vous veniez avec moi, il y a des choses que je dois vous
montrer
allez à droite, passez l’accueil et les tourniquets
je vais aller dehors
essayez de suivre le bruit de mes pas pour que nous restions ensemble
[…]
continuez tout droit
traversez la rue vers la gare de Liverpool Street, attention aux voitures
allez vers l’entrée à côté du McDonald’s
montez les escaliers, dépassez les lumières bizarres
il y a un homme en costume noir qui marche derrière vous 2 »

1. ANDREA URLBERGER, « Janet Cardiff : “Walk in my footsteps…” », Les Carnets du paysage,


n° 11, op. cit., p. 172-173.
2. JANET CARDIFF, extraits de The Missing Voice (un parcours qui commence à la Whitechapel
Library, dans l’East End de Londres) in TACITA DEAN et JEREMY MILLAR, Lieu, trad. Vincent
Delezoide, Paris, Thames & Hudson, 2004, p. 152.
6 avril 2007

« “Je n’ai rien à dire. Seulement à montrer”, confessait Walter Benjamin.


L’écrivain Marcel Cohen reprend à son compte cette affirmation pour
donner à voir des fragments de réalité 1. » « “Abords et buffets de gares,
places et boulevards gangrenés par la circulation, squares de quartier,
parages de grands magasins…” C’est là qu’un homme aime se retrouver,
dans ces lieux urbains “indécis”, “précaires” : “Depuis toujours,
l’homme devinerait qu’ils sont la quintessence même de l’attente. Écar-
quillant les yeux, il traquerait là d’obscures prémices. Partout ailleurs,
le monde lui apparaît verrouillé. Tout semble s’y être joué, et à jamais.” 2 »

68 Walter Benjamin est souvent cité dans les ouvrages relatifs à la marche.
Ses écrits ont fait du flâneur baudelairien une figure emblématique des
pratiques exploratoires urbaine. Elles seront reprises plus tard par les
dadaïstes, les surréalistes et les situationnistes. « Après la visite dadaïste
et la déambulation surréaliste, un nouveau terme fut forgé : la dérive,
c’est-à-dire une action collective récréative qui ne vise pas seulement
à définir les zones inconscientes de la ville, mais qui – à l’aide du concept
de psychogéographie – cherche à étudier les effets physiques du contexte
urbain sur l’individu 3. »

Venant de l’Atlantique en traversant les Pyrénées, je me suis arrêté dans


le petit village catalan de Portbou. Le soir, j’y ai découvert par hasard
un tunnel s’enfonçant dans la terre jusqu’à la mer. C’est le « monu-
ment » (la sculpture) de Dani Karavan, Passages, côté face, érigé en
hommage à Walter Benjamin. À partir d’août 1940, Portbou accueillit
des centaines d’artistes et d’intellectuels français qui fuyaient les nazis
vers les États-Unis. Benjamin était l’un d’eux. Après avoir passé la fron-
tière, apprenant qu’il risquait d’être reconduit en France, il s’est suicidé
la nuit de son arrivée.

1. PATRICK KÉCHICHIAN, « Marcel Cohen, la vie en équilibre », Le Monde, 6 avril 2007, p. 3.


2. Id.
3. FRANCESCO CARERI, Walkscapes. Walking as an Æsthetic Practice, Barcelone, GG, 2005,
p. 88-90 (T.d.É.).
Cet après-midi de promenade, j’ai trouvé un nouveau livre de Francis
Alÿs, The Modern Procession 1, consacré aux rites de grandes proces-
sions et au cortège qu’il a conduit à New York le 23 juin 2002. Si je
me fie à la documentation rassemblée, en regard de l’abondante richesse
des esquisses préparatoires, l’événement lui-même semble un peu menu.
En feuilletant l’ouvrage, je revois immédiatement des images du film
que Julien Devaux a consacré à l’artiste, De larges détails 2. On y voit
comment, peintre, vidéaste, reporter de tornades, grand promeneur, quelque
peu alchimiste, poète en tout, installé à Mexico depuis quinze ans, Alÿs
prend la ville comme un vaste laboratoire. Tout devient pour lui prétexte
à l’invention poétique de gestes, d’objets, de situations, de sons, qui
nourrissent les relations humaines. Le film accorde peu de place à la
voix d’Alÿs, beaucoup à ses comparses fidèles ou éphémères. L’un d’eux, 69

à propos d’un bloc de glace que l’artiste pousse à travers la ville pendant
une journée, jusqu’à plus rien (je cite de mémoire) : « Il manifeste l’expé-
rience quotidienne de n’arriver à rien. »

Ne pas trop parler d’un film à voir.

7 avril 2007

Réunis depuis une semaine à Bruxelles, les experts du GIEC 3 ont remis
leurs conclusions sur l’évolution climatique. Les chiffres sont là pour
nous alarmer ou nous rassurer suivant notre situation géographique, comme
si certains pouvaient se réjouir d’être moins touché. L’Afrique va encore
être bousculée.

Les bouleversements annoncés forcent à considérer les territoires dans


un ensemble, à dépasser les frontières. Ainsi, pour enrayer la croissance
des vents de sable qui s’abattent sur de grandes villes, les Japonais sont

1. FRANCIS ALŸS, The Modern Procession, New York, Public Art Fund, 2004.
2. JULIEN DEVAUX, De larges détails, France / Belgique, 2006.
3. Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat.
obligés d’intervenir en Chine. Dans la province du Ningxia, notamment,
ils luttent contre la désertification en plantant des milliers et des milliers
d’arbres.

Sur un trottoir de Matonge, deux noirs se cognent doucement le front plusieurs


fois, d’un côté à l’autre. Je passe et j’entends : « Tu existes, toi ? »

8 au 11 avril 2007, La Sage, Val d’Hérens, Suisse

Les montagnes sont là, immobiles.


Proches ou lointaines ?
70

Un homme les dessine : Edmond Baudouin, croisé à l’hôtel et autour.

Dans la montagne, le parcours est fait de courbes. Il suit la géographie


du corps sur un chemin tracé ou l’invente dans le plaisir de marcher sur
le dessin de la juste ligne.

Un énorme bloc penché, des croix autour. La joie de dessiner ce bloc,


puis de l’offrir.

Contraction de nos rituels entre contemplation – corps serrés – prome-


nade – lecture – pique-nique – échange…

13 avril 2007, le plus chaud depuis 1944

Retour pour accueillir la mort de mon père. Sa tête comme un rocher


fatigué.

15 avril, Namur, vers 4 heures du matin

Doucement, papa est mort.


71

Un Roc, Val d’Hérens, Suisse, 11 avril 2007.


16 avril 2007

Maman a choisi cette phrase de Maurice Bellet : « Qu’est-ce qui nous


reste ? Qu’est-ce qui reste quand il ne reste rien ? Ceci : que nous soyons
humains envers les humains, qu’entre nous demeure l’entre-nous qui
nous fait hommes. »

17 avril 2007

Le ciel est très beau. Un fond bleu, des strates de nuages, un avion et
sa trace, le soleil couchant, sa lumière rosée.
72

18 avril 2007

Mon père avait laissé un petit mot pour son enterrement ; il souhaitait
que je lise un extrait de Job. J’ai découvert le texte ce matin. Il résonne
pour moi en questions d’un monde proche.

« As-tu une idée des étendues de la terre ?


Décris-la, toi qui la connais tout entière.
De quel côté habite la lumière,
et les ténèbres, où donc logent-elles,
pour que tu les accueilles dès leur seuil
et connaisses les accès de leur demeure ?
Tu le sais bien puisque tu étais déjà né
et que le nombre de tes jours est si grand !
Es-tu parvenu jusqu’aux réserves de neige,
et les réserves de grêle, les as-tu vues,
que j’ai ménagées pour les temps de détresse,
pour le jour de lutte et de bataille ?
De quel côté se diffuse la lumière,
par où le sirocco envahit-il la terre ?
Qui a creusé des gorges pour les torrents d’orage
et frayé la voie à la nuée qui tonne,
pour faire pleuvoir sur une terre sans hommes,
sur un désert où il n’y a personne
pour saouler le vide aride,
en faire germer et pousser la verdure ?
La pluie a-t-elle un père ?
Qui engendre les gouttes de rosée ?
Du ventre de qui sort la glace ?
Qui enfante le givre et les cieux ?
Alors les eaux se déguisent en pierre
Et la surface de l’abîme se prend 1. »

Un trou profond dans la terre. 73

19 avril 2007

Il y a l’absence
qui expire
ses mots, ses gestes,
quelques moments évanescents.
Il y a sa présence vivante,
la charge d’un homme,
ma naissance.

« Je crois beaucoup au mot de Wordsworth, que “l’enfant est le père


de l’homme”. L’enfant qu’on a été, qui a rêvé d’un futur héroïque, juge
l’adulte qu’on devient 2. »

1. Je reprends l’extrait dans la Bible de mon père : Job, 38 18/30 (Paris, Le Cerf, 1988, p. 986-987).
2. PIERRE GUYOTAT, propos recueillis par ÉRIC LORET in « Guyotat à cœur ouvert », Libération,
12 mai 2005. « Wordsworth est peut-être le premier à avoir fait de la marche un mode d’être au
monde. » (GILLES A. TIBERGHIEN, « Hodologique », Les Carnets du paysage, n° 11, op. cit., p. 7).
Une rue de Namur. Une belle touffe de myosotis sort du trottoir. Plus
loin des pissenlits prêts à souffler. À Pékin, le pollen tombe en pluie.

20 avril 2007

C’est Favier qui répétait que « les énigmes de la surface de la terre étant
presque toutes résolues, la géographie ne faisait plus rêver. Et qu’en
conséquence les poètes et les artistes devaient prendre le relais pour
retrouver la dimension onirique et fantastique qu’avaient autrefois les
grandes expéditions 1 ».

74 Le rêve ouvre le chemin des explorateurs qui se heurtent plus ou moins


brusquement au réel. Ainsi se confrontent le monde qui vient à eux, la
projection de leur rêve, l’attendu et l’inattendu, le souvenir rapporté, la
confrontation au retour. Et c’est un réel singulier et transformé qu’il
dépose devant nous. À la fois acteur et lecteur de l’expérience du parcours,
faisant souvent l’aller-retour entre chez moi et ailleurs, je note à quel
point un événement rebondit en réalités multiples : il y a celle qui advient
(entraîné par un enfant, un aveugle chante dans la rue), celle qui entre
en moi (la beauté du chant, le visage, la tête, le corps lent et plié de
l’aveugle, la mélancolie de l’enfant qui touche la mienne, les petites
pièces de monnaie qui tombent dans le bol), celle que je restitue (éloge
du sombre, un dessin terminé au moment où son chant aigu me secoue),
celle qui me culpabilise (que faire ?).

Le réel (ne faut-il pas dire des réalités ?) ouvre mes chemins. J’ai besoin
de voir, de sentir, de toucher, d’entendre des morceaux du monde. De
croiser ou de rencontrer des habitants qui y vivent. De marcher ailleurs
sur la croûte terrestre, grands paysages et petites friches qui résultent
d’une géographie en mouvement perpétuel. Cette pratique est un chemin
en soi.

1. HENRI-FRANÇOIS DEBAILLEUX, « Expédition Favier. Et si la géographie faisait encore rêver »,


Libération, 5 avril 2005.
6 avril 2005. Le temps de l’explorateur est généralement situé par rapport
à celui de ses prédécesseurs. On dira : il y a longtemps, avant, autre-
fois. Avant, donc, l’explorateur découvrait des terres inconnues ou péné-
trait dans des zones relativement vierges, généralement très étendues.
Des territoires actuellement habités et parcourus. L’explorateur contem-
porain fait acte d’exploration à travers tout ce qui est déjà là, décou-
vert, entre. Lorsqu’il désire explorer du nouveau, il change son regard
ou se dirige vers des zones oubliées, des friches, des terrains vagues.
Ainsi, pénétrant entre une terre habitée et une autre abandonnée, il perçoit
un glissement d’espace contre espace, une transformation légère
(nouvelle odeur, courant d’air, perspective, silence), un seuil sur lequel
il s’arrête, un passage (éboulis, décharge sauvage, étendue d’eau), une
limite (clôture infranchissable, grille fermée à escalier, porte ouverte). 75

Ces expériences du passage et de la déambulation dans ces lieux un


peu décalés opèrent comme une force. La vie qui s’y dégage comme
une charge.

Un jour, un archéologue m’a révélé avec enthousiasme le mot utilisé


dans sa discipline pour définir la personne qui découvrait un nouveau
site : l’inventeur ! Ce mot m’est longtemps resté abstrait, jusqu’à ce que
petit à petit l’exploration de lieux autres (appelons-les ainsi) l’avive…
inventeur ! Je suis là, dans une terre, avec son passé abandonné, son
présent vivant, son avenir possible. Si je n’opère rien de très concret,
ma présence permet à l’espace de venir à moi, elle participe de ses trans-
formations, offre la reconnaissance d’autres possibles, les lie à des mouve-
ments plus vastes. Parfois ce sentiment d’invention s’exprime dans un
geste plus concret : après avoir fait un tour complet de Ouarzazate et
m’être heurté aux limites d’une ville ceinturée de jardins et de terrains
militaires infranchissables, refusant de prendre la route, j’ai traversé une
décharge puante. C’est ainsi créé un passage qui a modifié l’espace et
le rapport entre centre et périphérie. Une petite ouverture, sans doute
vite refermée par de nouveaux détritus, la pluie et le vent. Pour prendre
corps, devenir chemin, ce passage aurait dû être emprunté par d’autres
usagers, vivre dans le temps. La direction et la fréquence de leurs pas
auraient solidifié son ossature, dessiné son caractère.
Pour conjuguer l’espace et le temps de leurs marches, Gabriel Orozco
et Francis Alÿs imprègnent leurs performances déambulatoires de restes
et d’empreintes. Piedra que cede (1992) est une sphère en plasticine,
d’un diamètre d’environ cinquante centimètres et d’un poids égal à celui
de l’artiste. En la poussant avec ses pieds dans les rues de New York,
Orozco imprime, sur cette boule en perpétuelle métamorphose, l’em-
preinte des petites aspérités qui jonchent le sol. À la même époque, Alÿs
poursuit une opération de mémoire similaire en tirant, dans les rues de
Mexico, un petit chien métallique, monté sur roulette et muni d’un gros
aimant. Accompagnant l’artiste dans ses déambulations, The collector
récolte des débris métalliques qui, dans l’atelier, deviendront autant de
traces d’une vie de la rue. En 1994, il opère la collecte de ces résidus
76 avec des Magnetic shoes qui chargent ses pas au fur et à mesure de la
promenade. Par contre, lorsqu’en 1997, durant une journée entière, il
pousse devant lui un gros bloc de glace qui fondera progressivement,
jusqu’à ne laisser qu’un peu d’eau sur le bitume, puis rien, il utilise un
dispositif où les traces du parcours et de sa durée disparaissent complè-
tement. Les déambulations urbaines d’Orozco et Alÿs se lisent comme
une géographie corporelle d’un morceau de la ville. Légères, elles lui
donnent cependant une certaine consistance. Vivant l’espace urbain comme
un terrain d’expérimentations, ils nous invitent à inventer nos flâneries,
à les accompagner d’autres petits gestes dérisoires.

Le rhizome n’a pas de centre.

21 avril 2007

L’absence de centre permet (force) à se situer autrement.

Retenir qu’une ville n’a pas de centre, mais des pôles, des contractions,
des poches vivantes.

Pour l’atelier Habiter le temps mené avec Sonja Dicquemare entre


Bruxelles et Lyon, nous avions invité les étudiants à descendre à la gare
du Midi pour se rendre directement à Molenbeek, un quartier inconnu
pour eux, où ils allaient dormir et travailler. Le lendemain nous avons
déambulé ensemble dans le site encore sauvage de Tour et Taxis, puis
sur les bords du canal. Sonja a improvisé une petite chorégraphie au-
dessus de l’écluse. Le jour suivant chaque étudiant a reçu une carte de
Bruxelles dont le centre avait été masqué. Ils ont alors exploré ce grand
blanc, entamé de petites performances déambulatoires, contracté chaque
soir leur expérience dans le bel et grand atelier provisoire 1.

Dès sa création, le groupe Stalker s’est attaché à observer les zones


diffuses autour de la ville, à pénétrer les vides, à travailler sur quelques
îlots. « C’est là que les diffus vont pour cultiver leur jardin potager illégal,
pour sortir le chien, pour pique-niquer, pour faire l’amour et pour cher- 77

cher des raccourcis permettant de passer d’une structure urbaine à l’autre.


C’est là que leurs enfants vont chercher des espaces de liberté et de
socialisation. […] Les vides sont des espaces qui habitent la ville de
manière nomade ; ils se déplacent à chaque fois que le pouvoir essaie
d’imposer un nouvel ordre. Ils sont une réalité poussée en dehors et qui
va à l’encontre de ce projet moderne qui est toujours incapable d’en
reconnaître les valeurs et donc de les accepter 2. » Leurs explorations
les ont aussi amenés à porter une attention particulière sur le Campo
Boario, un vaste terrain habité où vivent plusieurs communautés ethniques.
Ils observent les mouvements de ce territoire et tentent des actions qui
y répondent de manière légère, comme Pranzo Boario (2000) qui s’ins-
crit dans une espèce de rituel spatial et communautaire : tracé d’un grand
cercle sur le sol, installation de tables qui suit le dessin, repas partagé,
photos de l’action.

1. « Habiter le temps », post-diplôme organisé par le département « design espace civique » de


l’École des beaux-arts de Lyon, 2002.
2. FRANCESCO CARERI, « Transurbance », loc. cit., p. 163.
22 avril 2007

Journée mondiale de la Terre.

25 avril 2007

À Bagdad, les Américains construisent des murs entre les communautés.


Depuis la chute du mur de Berlin en 1989, de nombreuses limites se
sont fortifiées : entre le Mexique et les États-Unis, Israël et la Palestine,
le Maroc et ses enclaves espagnoles, le Botswana et le Zimbawe. Aux
États-Unis des fossés ou barrières séparent le monde des habitants qui
78 choisissent de s’emprisonner luxueusement dans leur gated communities.
À Padoue, le 10 août 2006, les autorités municipales faisaient édifier
un mur d’acier pour contenir les dealers en dehors d’un « beau » quar-
tier. Dans la rue, beaucoup de volets fermés.

26 avril 2007

Départ pour le Québec dans l’été du printemps. Hier soir dans le jardin,
explication de l’arrosage à Florence, Matéo et Titouan. Ils prendront soin.

Humer encore une fois.

Au-dessus de l’océan, à plus de dix mille mètres d’altitude, dans une


cabine d’avion, changer l’heure est un geste abstrait, sans repère.
Finalement les aiguilles ne disent pas si j’ai avancé ou reculé le temps
de six heures.

Puis la terre. Une croûte parsemée de taches blanches et noires, de lignes


courtes, de rectangles striés. Un dessin.

Montréal. Peu avant le pont Champlain, j’entre dans le nœud sculptural


qui me fascine à chaque arrivée. En 2000, j’avais écrit : « Du haut de
la rue Saint-Jacques Nord, entrelacs complexes des autoroutes qui se
chevauchent en force du béton, transversés par les trains (à filmer, en
voiture sur le fil des routes, à pied dans les vides du nœud, en travel-
ling sur les voies). »

Montréal est divisé au carré, puis rempli, en désordre, d’éléments puisés


dans les possibles, l’espace entre étant souvent négligé : maison basse /
petit jardin / villa / terrain vague / ruelle / cabane / garage ou commerce /
parking / tour / gros pâté qui remplit tout / mitoyens / rue / (au singu-
lier ou au pluriel). Et ça marche.

Les rues sont larges et longues. Arborées. Encore sans feuille. Beaucoup
d’escaliers extérieurs pour atteindre le bel étage, le premier, parfois le 79

second. Comme sur les cartes postales.

29 avril au 11 mai 2007, Chicoutimi

Chicoutimi signifie jusqu’où l’eau est profonde dans la langue Innue


des Montagnais.

Derrière les rochers, j’imagine les Indiens. Des hommes qui appartiennent
à la terre.

La pleine lune invisible.

Elisabeth Kaine me fait part de son désarroi et de sa tristesse que provo-


quent ses séjours dans des communautés amérindiennes et inuit où il n’y
a d’espoir de rien. Dans un des villages inuit, perdu au milieu de tout,
il y a maintenant un minuscule tronçon de route asphaltée, trois voitures
et un car scolaire pour faire les quelques mètres qui séparent les enfants
de la classe. Elle a revu des jeunes garçons avec qui elle avait travaillé
il y a dix ans. Rien devant. Ils ont en outre perdu le sens animal de leurs
ancêtres et s’égarent dans le blanc et le brouillard dès qu’ils quittent leur
village. Quelques GPS commencent à faire leur apparition.
Chicoutimi exclut le piéton : trop d’espace sépare les choses, trop de
culs-de-sac.

Deux semaines d’atelier avec 27 étudiants en art : Territoires et limites.

Le territoire désigne un morceau de terre sur lequel vit un groupe humain.


Cette collectivité peut être définie d’un point de vue politique, national,
culturel (dans un sens large). Le territoire est aussi, en zoologie, l’es-
pace propre à un animal, dont il défend l’accès à ses congénères. De
là, l’homme reprend souvent le mot pour lui « c’est mon territoire »,
qu’il s’agisse de sa propriété, sa maison, sa chambre, son espace intime.

80 L’atelier Territoires et limites vise à ouvrir la question du territoire indi-


viduel et collectif ainsi que celle des limites qui le cernent. Sans présager
de la manière dont chaque étudiant ou étudiante posera la question et
tentera d’y répondre, on peut déjà identifier quelques axes de réflexions :
espace du corps / espace collectif / espace identitaire / écoumène (la
terre en tant qu’habitée) / flux / limites /… Je laisse à chaque étudiant
le soin d’entamer son propre cheminement avec son propre bagage et
l’expression qu’il choisit.

Un des exercices consistait à établir son territoire sur l’un des carrés de
180 centimètres de côté qui découpaient le sol lisse et noir de l’atelier.
La majorité des étudiants ont rempli tout le carré. Peu d’espace entre.
Sur l’un des carrés un vrai campement, chaleureux, offert à tous.

Approprier est rendre propre à un usage. Par exemple, je prépare la pièce


vide pour y dormir, y travailler, y cuisiner. Je donne une valeur d’usage
spécifique à l’espace et j’en prends soin. Cette appropriation se fait de
manière plus ou moins lourde ou légère, à des rythmes particuliers (dans
certaines traditions, l’usage d’une même pièce change plusieurs fois
par jour et nuit). Il en va de même pour un espace plus vaste habité par
un groupe. Même s’il s’agit d’occupation douce, approprier est prendre
de l’espace – un geste qui implique nécessairement l’autre. Elle se confirme
et se durcit avec le s’. S’approprier un morceau de terre est un acte qui
fonde la propriété. Bien que le statut de celle-ci soit réglé par la coutume
ou le droit, la question de la place que nous prenons reste toujours posée.
Cette place se mesure en surface et en qualité, en regard de celle que
les autres occupent individuellement ou collectivement et de ce qui reste
à la terre, entre. Elle se lit aussi en fixations sédentaires ou mouvements
nomades, dans la durée ou l’éphémère. Même dans les gestes les plus
simples – je m’assieds sur un banc, je m’étends sur le sable, j’occupe
la table, je pique-nique dans la forêt, je pénètre dans une mosquée en
prière – se pose la question, à chaque fois : Comment prendre de l’es-
pace ? Et d’une façon plus légère : Comment se déposer dans l’espace ?

Les carrés inscrits dans le béton correspondent à deux tatamis. Mesurant


180 sur 90 centimètres, le tatami peut accueillir une personne couchée 81

ou deux personnes assises face à face.

Sur la carte, la ville de Chicoutimi s’étend dans une grille orthogonale


qui sert de repère. Autour des quartiers urbanisés, des carrés sont restés
blancs 1. Proposition : aller voir sur place un de ces « blancs », traduire
ce qui a été perçu dans l’un des carrés noirs de l’atelier. Établir des
connexions entre les carrés.

Quand j’évoquais, avec les étudiants de première année d’architecture 2,


le territoire dans une perspective anthropologique, je commençais ainsi :
Lorsque vous choisissez un espace pour y habiter un peu de temps, par
exemple, pour pique-niquer dans un pré, une forêt, un parc – que faites-
vous ? Une série d’opérations plus ou moins conscientes. L’endroit est
connu ou trouvé par hasard, choisi intuitivement ou rationnellement (peut-
être une histoire est-elle racontée par rapport à ce choix). Quelques gestes
plus ou moins rapides (casser une branche gênante, déplacer quelques
pierres, étendre la nappe, disposer les aliments et les ustensiles…) signent

1. Dans Un livre blanc (Paris, Fayard, 2007), PHILIPPE VASSET rend compte des zones blanches
figurant sur la carte de la région parisienne, visitées et décrites une par une, pendant un an.
2. Cours de « Formes et sites » dispensé aux bacheliers de première année à l’ISA Lambert Lombard
de Liège entre 2000 et 2006.
l’appropriation de l’espace. En disposant la nappe et les objets, en se
plaçant, en relation avec des éléments du cadre (un arbre, un ruisseau,
un autre groupe) et des éléments de l’univers (le vent, le soleil), vous
orientez l’espace du repas. Peut-être, cet espace est-il limité virtuelle-
ment, concrètement ou symboliquement, régulé par certaines règles d’invi-
tation, d’exclusion (explicites ou implicites). Toutes ces opérations suivent
un certain rituel de gestes imités, inventés – vous établissez des rela-
tions, vous vous reliez, directement, symboliquement. Pour le retenir,
le communiquer, l’événement est représenté, raconté, dessiné, photo-
graphié. À cet espace et ce temps, vous donnez un sens, un but, une
fonction. Si vous ne voyez rien, regardez du côté de l’enfance. Cette
métaphore n’a d’autre but que de mettre en évidence des opérations et
82 des relations qui caractérisent l’appropriation d’un espace dans les sociétés :
fonder, orienter, limiter, franchir, habiter, aménager, scénariser, iden-
tifier, représenter, raconter, lier… 1

Élisabeth Kaine m’a un jour demandé pourquoi dans ma pédagogie (une


pédagogie en création) je conduisais souvent le regard dans un champ
anthropologique. « Le but est direct : pour regarder autre chose. Comme
source de questionnement, de lien, d’inspiration. Comprendre la place
de cette chose dans la production d’un groupe, d’un individu. Relativiser
notre point de vue. Analyser, comparer, relier, faire sien. Au-delà de
l’aspect visible des formes, les objets, les attitudes et les réponses spatiales
témoignent de la manière dont un groupe ou un individu risque une
ouverture au monde pour loger son existence entre les êtres et les choses
déjà là avant lui. Les formes et les attitudes qui la sous-tendent révè-
lent des liens entre des communautés du regard dans l’espace et dans
le temps, manifestent ce qui est autre. Avec des pans de rupture qui
n’autorisent plus la comparaison. Simplement reconnaître, comprendre,
relier, ce que des hommes et des femmes ont tenté. La société dans
laquelle nous vivons, éclatée, métissée, violente, demande à chaque indi-

1. On les retrouve énoncées autrement dans l’ouvrage de FRANÇOISE PAUL-LÉVY et MARION


SEGAUD, Anthropologie de l’espace, Paris, Centre Georges Pompidou, CCI, 1983.
vidu de choisir une tradition en même temps que de la tisser, de relier
des morceaux épars. Dans cette quête, l’autre nous donne, nous
complète, nous achève. Il permet d’être ce que nous ne sommes pas ou
ce que nous ne sommes plus. D’être ce que nous sommes 1. »

11 au 13 mai 2007, Montréal

La ville a changé. Les arbres sont en feuille.

Peints sur le trottoir, des pieds, des mains, des chiffres, des flèches courbes.
De petites chorégraphies dispersées dans la ville pour nous inviter à
danser. 83

Dans la tradition des aborigènes australiens, la reconnaissance du terrain


passe par le chant. Ainsi, Arkady explique à Bruce Chatwin « comment,
lors de sa traversée du pays, chaque ancêtre avait laissé dans son sillage
une suite de mots et de notes de musique et comment ces pistes de rêve
formaient dans tout le pays des “voies” de communication entre les tribus
les plus éloignées.
Un chant, dit-il, était à la fois une carte et un topo-guide. Pour peu
que vous connaissiez le chant, vous pouviez toujours vous repérer sur
le terrain. […]
— Et qu’arrivait-il si un homme déviait de sa route ?
— Il se retrouvait en territoire interdit et pouvait fort bien être tué
à coups de flèches pour cela.
— Mais tant qu’il restait sur sa piste, il trouvait toujours des gens
qui partageaient le même rêve ? Qui étaient en fait ses frères ?
— Oui

1. JEAN-FRANÇOIS PIRSON, « Ce que nous sommes », préface à ÉLISABETH KAINE, Métisssage,


Chicoutimi, La Boîte rouge vif, 2005, p. 5.
84

Chorégraphie imaginaire, Marrakech, Maroc, 9 novembre 2004.


— Et qui lui devaient l’hospitalité ?
— Et vice versa.
— Ainsi le chant est une sorte de passeport et de ticket repas ?
— De nouveau, c’est un peu compliqué.
En théorie, du moins, la totalité de l’Australie pouvait être lue comme
une partition musicale. Il n’y avait pratiquement pas un rocher, pas une
rivière dans le pays qui ne pouvait être ou n’avait pas été chantée 1. »

Mi mai 2007, avec des notes de mai 2005 (sur les cartes,
les parcours et tracés)

Le rhizome prolifère. 85

D’abord le rêve. Les cartes nous emportent ailleurs. Enfant, la cuisinière


me disait que la géographie la faisait voyager vers des contrées où elle
n’irait jamais. Depuis, je regarde les cartes, me pose dessus, scrute des
territoires, imagine des traversées, compare leur image, m’enfonce dans
des recoins, superpose des lignes, agrandis des morceaux, m’en sert pour
inventer un nouveau dessin. Chaque carte se particularise, à son échelle,
par des objectifs spécifiques (politiques, topographiques, touristiques…),
des informations détaillées, des codes et une image globale dans laquelle
notre imaginaire 2 entre avec plus ou moins de bonheur. Celle que je
préfère est un planisphère d’environ trois mètres sur un mètre quatre-
vingts, collée sur un mur, dans une agence de voyage proche. Les limites
entre les états s’effacent au profit des ensembles continentaux sur fond
d’eau. Le relief est bien représenté (les couleurs sont chaudes) et de
nombreuses villes y figurent (des points rouges plus ou moins gros). Je
la regarde debout (passe de la vision d’ensemble aux détails) me déplace
devant et me laisse aspirer par des régions, des villes, des pays.

1. BRUCE CHATWIN, Le Chant des pistes (1987), trad. Jacques Chabert, Paris, Grasset, 1988, p. 22.
2. Cf. GILLES A. TIBERGHIEN, Finis Terræ. Imaginaires et imaginations cartographiques, Paris,
Bayard, 2007.
Août 2003. Au retour de Mongolie, je dessine des cartes qui me condui-
sent de nouveau en Asie. Des points, des taches, des lignes, beaucoup
de vide (un puzzle où il manque la plupart des pièces). Je tente de trouver
une cohérence exploratoire à travers des grandes villes, des montagnes,
des steppes, des fleuves. Tenter de repérer des lieux à habiter et des
régions à traverser. Je reprends ce que j’avais écrit en janvier 2001 :
« Le projet du voyage en Chine sur la carte est remonté jusqu’en Mongolie.
Je ne peux comparer des territoires inconnus, mais l’espace mongolien
me prend. Nomade, ouvert, plus large. Comment puis-je dire à propos
de la Mongolie : “J’y suis déjà” ? Sans doute parce que mon corps saisit
tout le territoire d’un bloc. Il ne s’embarrasse pas des détails, mais fait
le choix entier d’un espace. Avant d’entamer la haute traversée des
86 Pyrénées, se manifesta aussi, après quelques hésitations et questions,
ce temps où mon corps ramassa en bloc tous les morceaux qu’il dila-
terait dans la marche en montagne. Cette fermeté du choix vient d’une
adhésion du corps à l’espace. Cette adhésion repose sur des fragments
d’informations qui rebondissent sur des désirs multiples, touchent quelques
fondements de notre vie. La carte du territoire mongol est claire et me
le rend proche en long, en large et en haut. Elle montre bien la voie du
Transmongolien traversant le désert, la steppe, Oulan-Bator, les forêts ;
les quelques petites villes et villages écartés ; les deux chaînes de
montagnes à l’Ouest ; l’espace nomade. Une carte très différente de la
Chine, toute en morceaux confus, réseaux, points, où je me perds. »

Bien que limitée dans ses desseins et son cadre, la carte est un outil
privilégié des pratiques exploratoires. Avant de partir, elle permet de
cerner une étendue (une partie de la ville) ou de baliser une traversée
(un morceau de steppe ou de montagne). Pendant le parcours, elle devient
le guide d’une marche programmée ou le fond de déambulations aléa-
toires. À tout moment, elle nous fournit une vue d’ensemble et nous
aide à faire le point : situer où l’on est (longitude, latitude, altitude),
considérer la distance parcourue et celle qui reste à faire, risquer de
nouvelles directions, anticiper des obstacles infranchissables. Après le
parcours, nous pouvons partager son tracé, situer des lieux ou des événe-
ments. À petites et grandes échelles confrontées, les plans des villes
87

Retour de l’Altaï mongol, 23 août 2003.


nous fournissent des informations sur la morphologie fondatrice, les
espaces verts, la présence de l’eau, les vides, les réseaux, l’évolution
et la structure du bâti. On peut ainsi y reconnaître les tracés cadas-
traux qui signent des implantations réglées ou sauvages, qui ordon-
nent des organisations futures. Au premier coup d’œil, on remarque
combien la grille imprime sa marque à l’ensemble du territoire nord
américain. Le plan de Barcelone révèle comment un système quadrillé
rassemble des morceaux éclatés qui s’étendent entre mer et colline,
l’importance de la Diagonale qui le traverse. Il suffit de parcourir la
ville en tous sens pour que la vision du plan passe dans le corps, en
absorbe la perception première, la restitue modifiée. À Porto, le Douro
agit comme une limite qui renforce l’identité de la ville. Alors que,
88 de l’autre côté du fleuve, Vila Nova de Gaia lui répond de manière
morphologiquement symétrique, cette entité n’est qu’un blanc sur la
carte. Et rien ne facilite le passage du piéton parti à la découverte de
ce désert cartographique. Les plans de la médina de Marrakech ne
donnent que des informations partielles sur les circonvolutions des
rues, ruelles, impasses, élargissements triangulaires. Aucun plan ne
rend compte de l’espace labyrinthique en trois dimensions que
Varanasi déroule au bord du Gange. Là, seule la fréquence des trajets,
éventuellement complétés par de petits dessins, peut nous les rendre
familiers. Pour saisir la ville dans un contexte large, cerner un morceau
dans ses relations diverses, il est nécessaire de la transverser, de faire
des allers-retours entre la déambulation et la carte. L’expérience du
parcours donne vie au dessin ; elle le complète, le triture, le recrée ou
l’invente, lui confère une dimension affective. Debord exprime bien
cette idée avec The Naked City 1 : des quartiers de Paris découpés dans
un plan, collés dans un nouvel agencement sur une feuille blanche,
mis en relation par de grosses flèches rouges. « Cette œuvre visualise

1. GUY-ERNEST DEBORD, « The Naked City. Illustration des plaques tournantes en psycho-
géographique » (1957), in Documents relatifs la fondation de l'Internationale situationniste. 1948-
1957, Paris, Allia, 1985.
les changements d’ambiance qui résultent des déplacements réalisés,
et qui sont la conséquence des passages entre des secteurs différents.
Surtout, elle met en valeur la rapidité et la discontinuité de la déam-
bulation, le fait qu’elle est construite à partir d’écarts 1. » Naked City
libère aussi la ville de son poids historique et de sa valeur de monu-
ment pour en révéler une signification plus affective.

Le promeneur, l’arpenteur, le cartographe professionnel ou amateur,


l’expérimentent avant le liseur, la carte n’est pas neutre, ce n’est pas
un calque. Elle est « toute entière tournée vers une expérimentation en
prise sur le réel. […]. La carte est ouverte, elle est connectable dans
toutes ses dimensions, démontable, renversable, susceptible de recevoir
constamment des modifications. Elle peut être déchirée, renversée, 89

s’adapter à des montages de toute nature, être mise en chantier par un


individu, un groupe, une formation sociale. On peut la dessiner sur un
mur, la concevoir, comme une œuvre d’art, la construire comme une
action politique ou comme une méditation 2. »

Depuis les années 1960, notamment dans la mouvance du Land Art, les
artistes nous ont habitués à des interventions diverses en prise directe
avec la cartographie. On pense notamment à Richard Long, Denis
Oppenheim, Robert Smithson. Si je devais choisir un exemple, pour
illustrer la congruence entre le parcours et le dessin, je choisirai la carte
de Richard Long A six day walk over all roads, lanes and double tracks
inside a six-mile circle centered on the Giant of Cerne Abbas (1975).
Un réseau de lignes qui s’épanouissent à partir d’un centre et qui remplis-
sent un espace en rond. Une espèce de végétal au développement aléa-
toire. Ou, autre métaphore, la solidification d’un flux pâteux versé dans
le creux des chemins faits.

1. THIERRY DAVILA, Marcher, créer, op. cit., p. 32.


2. GILLES DELEUZE et FÉLIX GUATTARI, « Rhizome », loc. cit., p. 20.
Plus récemment, les planisphères du groupe Stalker, maintes fois repro-
duits, sont devenus un emblème de l’attention portée aux territoires frac-
turés. Ils contractent, en une image, un processus opératoire effectué à
travers de larges explorations dans les villes de Rome, Milan et Paris.
Tout rond, le planisphère romain (1998) prend le regard comme s’il le
portait sur la terre vue de loin ou vers une autre planète faite d’un espace
liquide qui séparent des morceaux durs, s’infiltre dedans. Il transforme
ainsi le territoire en un objet unique, quoiqu’insaisissable. Par rapport
au cadre orthogonal, qui limite un territoire de manière abrupte, péremp-
toire et artificielle, ce planisphère aux limites floues et fuyantes dévoile
un territoire qui ne cesse de s’étendre. L’ensemble fuit au-delà de ses
bords, l’œil prolonge sur la partie cachée d’une sphère imaginaire ce
90 qui lui apparaît en surface. Deux couleurs dominent le plan : le jaune
pour le bâti structuré, organisé ; le bleu pour les terrains vagues, informes.
« Il en résulte un dessin “en forme d’archipel” : un ensemble d’îles
construites qui flottent dans une grande mer vide où les eaux forment
un fluide continu qui pénètre dans les pleins, se ramifiant à diverses
échelles jusqu’aux plus petits interstices abandonnés entre les portions
de ville construite 1. » À travers tout, des pointillés blancs indiquent
le parcours accompli – c’était les 5, 6, 7 et 8 octobre 1995. Une ligne
primordiale, puisque la carte se révèle à partir de l’expérience dont elle
témoigne, et non d’une volonté de représentation. « Une carte est affaire
de performance, tandis que le calque renvoie toujours à une compétence
prétendue 2. » Davila ajoute : « Le marcheur invente la cartographie de
la ville fluidifiée, il construit et produit son territoire loin du plan de la
ville portraiturée (le calque). Arpenter, traverser, cartographier, plutôt
que marquer, représenter. Planisfero Roma est un moment d’une perfor-
mance rendu possible par la déterritorialisation du plan de Rome, par
une saisie de la ville non pas en tant qu’objet toujours déjà là, toujours
déjà fait, en tant qu’espace toujours déjà construit et fixé, mais comme
territoire à découvrir et à produire, à expérimenter, comme ville sans

1. Cf. FRANCESCO CARERI, « Transurbance », loc. cit., p. 164.


2. GILLES DELEUZE et FÉLIX GUATTARI, « Rhizome », loc. cit., p. 20.
coordonnées stables sur laquelle prend pied le sujet collectif Stalker.
La carte est, par conséquent et simultanément, une image possible des
devenirs à l’œuvre dans la métropole, le diagramme des territoires actuels,
la visualisation de leur invention, c’est-à-dire la mise à plat de leur expé-
rimentation, une mise en forme de leur traversée 1. » Davila poursuit en
établissant des rapprochements entre une installation comme Stalker
Attraverso I Terriritori Attuali, composée de cartes, vidéos et diaposi-
tives retraçant la traversée, avec les pratiques mise en jeu par les situa-
tionnistes et les atlas éclectiques de Stefano Boeri où figurent des plans,
des images, des articles, des descriptions géographiques. Reprenant les
mots de Boeri, Davila souligne cette manière de « travailler à même le
flux du territoire physique, voir l’espace pendant qu’il change à travers
une vision oblique, à partir d’une pensée latérale et non frontale 2. » 91

Envisageant le lien entre parcours et cartes, Michel de Certeau


commence ainsi : « Les descriptions orales des lieux, narrés du logis,
récits de la rue, représentent un premier et immense corpus. Dans une
analyse très précise des descriptions d’appartements à New York par
des occupants, C. Linde et W. Labov reconnaissent deux types distincts
qu’ils appellent l’un carte (map) et l’autre parcours (tour). Le premier
est du modèle : “À côté de la cuisine, il y a la chambre des filles.” Le
second : “Tu tournes à droite et tu entres dans la salle de séjour.” Or,
dans le corpus new-yorkais, trois pour cent seulement des descripteurs
sont du type carte. Tout le reste, la presque totalité donc, est du type
parcours : “Tu entres par une petite porte”, etc. [Dans ces opérations]
le chemin (path) est une série d’unités qui ont la forme de vecteurs soit
statiques (“à droite”, “devant vous”, etc.) soit mobiles (“si vous tournez
à gauche”, etc.). Autrement dit, la description oscille entre les termes
d’une alternative : ou bien voir (c’est la connaissance d’un ordre des
lieux), ou bien aller (ce sont des actions spatialisantes). Ou bien elle
présentera un tableau (“il y a”…) ou bien elle organisera des mouvements

1. THIERRY DAVILA, Marcher, créer, op. cit., p. 143, 144.


2. Ibid., p. 148.
(“tu entres, tu traverses, tu tournes”…). Entre ces deux hypothèses, les
choix qui ont été faits par les narrateurs des New-Yorkais privilégient
massivement la seconde 1. » Sur base de ces récits, et de manière plus
large, de Certeau cherche « la relation entre l’itinéraire (une série discur-
sive d’opérations) et la carte (une mise à plat totalisant des observations),
c’est-à-dire entre deux langages symboliques et anthropologiques 2 ».
Il en conclut notamment qu’entre le XVe et le XVIIe siècles, la carte « s’est
lentement dégagée des itinéraires qui en étaient la condition de possi-
bilité. Les premières cartes médiévales comportaient seulement les tracés
rectilignes de parcours […] avec la mention d’étapes à effectuer et de
distances cotées en heures ou en jours, c’est-à-dire en tant de marche 3 ».

92 Comme l’arpenteur, le chorographe restitue, avec une sensibilité parti-


culière, le tracé d’un chemin et ce qu’il voit en le parcourant. La diver-
sité des parcours et des points de vue l’amène ensuite à créer, avec sa
propre sensibilité, un dessin ou une peinture d’un morceau de terre. Une
approche qui se différencie du travail du cartographe élaborant un docu-
ment autonome, généralement à partir de photos aériennes, à travers
des systèmes de représentation, de codification, qui tendraient à l’uni-
versel. L’explorateur d’espace invente des cartes, en deux ou trois dimen-
sions, qu’il esquisse ou réalise avec des moyens graphiques performants,
en empruntant des images et des techniques au chorographe, à l’arpenteur,
au géographe, à l’artiste, au photographe. Il tente en tout cas d’imbri-
quer perception du parcours (dans l’espace et dans le temps) et dessin
du terrain. Ses cartes se situent finalement dans la lignée de tracés aussi
anciens que les cartes rupestres du Val Camonica. Dans cette région
d’Italie du Nord, on a retrouvé plus de cent mille glyphes qui remontent
à environ dix mille ans. « L’image montre le système des connexions
qui organise la vie quotidienne d’un village paléolithique : elle ne fait

1. MICHEL DE CERTEAU, L’Invention du quotidien. T. I. Arts de faire (1980), Paris, Gallimard,


« Folio essais », 1990, p. 175-176.
2. Ibid., p. 176.
3. Ibid., p. 177.
pas qu’indiquer l’emplacement des objets, elle représente la dynamique
d’un système complexe où les lignes de parcours dans le vide se recou-
pent pour permettre l’accès aux divers éléments pleins du territoire. On
reconnaît des scènes avec des hommes en pleine activité, des sentiers,
des escaliers, des cabanes, des habitations lacustres, des champs
clôturés et les zones pour le bétail 1. »

Si, comme l’a fait Stanley Brouwn 2, vous demandiez à des passants de
dessiner le trajet vers tel ou tel endroit de la ville, vous découvririez un
carnet de croquis surprenant : des trajets amputés, raccourcis, dispro-
portionnés, tordus, ramassés, elliptiques, désorientés. Pour de nombreuses
personnes, cet exercice reste difficile. La précision verbale ne semble
pas toujours plus aisée. Des récits se contredisent, parfois c’est un geste 93

et une parole qui s’opposent. Écrire ou lire un parcours demande un


sens certain de l’observation, mais surtout de l’orientation. Sur le terrain
nu ou sur une carte, souvent, le parcours part dans l’inconnu. La carte
a peu d’utilité si on ne sait l’orienter : par rapport au site (nord-sud) par
rapport au corps (gauche-droite). Et, comme les enfants, on peut encore
s’embrouiller entre le bas, le haut, le sud, le nord, et surtout, l’est, l’ouest,
la gauche, la droite, penser gauche et partir à droite.

Les arpenteurs et chorographes font du parcours le moyen premier de


l’élaboration d’un dessin cartographique. D’autres cherchent le moyen
de caractériser le parcours dans un tracé. Architecte de formation, danseur,
chorégraphe, pédagogue, Rudolf Laban a mis au point des systèmes de
notation du mouvement qui incluent notamment les notions de flux, de
poids, de direction, de durée. Les chorégraphes qui en ont les clefs peuvent
lire ces partitions ; leur corps retrouve alors les mouvements dansés,
aplatis provisoirement sur le papier. L’intérêt que porte l’architecte
Lawrence Halprin au mouvement est plus contextuel. Débordant la scène,

1. FRANCESCO CARERI, « Transurbance », loc. cit., p. 163.


2. Cette opération s’inscrit dans le contexte de travaux intitulés This Way Brouwn, effectués par
l’artiste à partir de 1960.
les recherches qu’il a menées dans les années 1960 peuvent s’appliquer
à une phrase dansée, l’écoulement d’une fontaine comme à une entité
urbaine. Avec la collaboration de sa femme Anna, il crée des notations
ou partitions pour transcrire des séquences d’un déplacement dans un
espace donné. Il invente ainsi le terme motation qui dérive de move-
ment et de notation 1. Bien que les systèmes crées par Halprin pour saisir
le mouvement intègrent la perception de son environnement et les
processus de création qui le mettent en forme, ses partitions paraissent
quelque peu rigides et hermétiques. On le voit notamment lorsqu’il déplace
son propos du monde de la danse investit par sa femme vers des sites
urbains ou périurbains. Le dessin ne se fait-il pas plus dur ? Peut-être
y manque-t-il simplement l’expression d’un coefficient de frottement
94 particulier, cette espèce de sensualité présente entre les éléments du mouve-
ment et de son environnement, entre le chemin et son parcours.

John Brinckeroff Jackson introduit (sans en être l’inventeur) un nouveau


mot dans le lexique du paysage : hodologie. « Il provient du grec hodos,
qui signifie route ou voyage. L’hodologie est donc la science ou l’étude
des routes 2. » Ou des chemins. Ce terme convient mieux puisque l’in-
térêt de l’hodologie est de considérer prioritairement le parcours, le chemi-
nement, c’est-à-dire l’usage ou l’expérience du chemin. Si j’ai bien compris
ce qu’Augustin Berque expliquait un jour dans une brève conférence,
en Japonais, cheminer se dit todou. Avec ces nuances (je recopie quelques
mots pris à la volée) : marcher précautionneusement (pas à pas, à tâtons
– faisant donc référence à la main, au toucher) / cheminement aléatoire /
contingent (il pourrait donc en être autrement). En tout cas, le mot fait
directement référence à l’usage et à l’attitude (prendre les choses comme
elles se présentent).

1. Cf. articles de FRÉDÉRIC POUSIN et de GILLES A. TIBERGHIEN in Les Carnets du paysage,


n° 13/14, « Comme une danse », Arles / Versailles, Actes Sud / École nationale supérieure du paysage,
automne-hiver 2007.
2. JOHN BRINCKEROFF JACKSON, À la découverte du paysage vernaculaire, Arles / Versailles,
Actes Sud / École nationale supérieure du paysage, 2003, p. 79.
95

Mappemonde, atelier, Bruxelles 2008.


Le chemin est une trace dans l’espace où se lient des conduites passées
(il est fait de çà) présentes (je le prends et le rends marqué de mon passage)
et futures (comment vivra-t-il entre renforcement, fracture, détournement).

20 avril 2005. Penché sur les projets des étudiants de dernière année, je
reprends la Lettre aux étudiants 1 écrite par Michel Courajoud, déjà ouverte
avec eux en première année : Se mettre en état d’effervescence, Parcourir
en tous sens, Explorer les limites, les outrepasser, Quitter pour revenir,
Traverser les échelles… Je reprends aussi les remarques de Michel de
Certeau concernant le plan et le parcours, le voir et l’aller. Le site sur
lequel nous travaillons est vaste, une ancienne citadelle liégeoise (la
96 Chartreuse), entourée d’espaces verts sauvages et de plusieurs quartiers,
mais le constat serait le même si l’on analysait l’élaboration d’un tout
petit projet. Très peu d’étudiants racontent, scénarisent l’espace projeté.
Ils sont plutôt du côté du plan. Je revois alors assez nettement un tracé
de Gus Van Sant 2, constitué de lieux (café, labo, librairie…) et des trajets
des personnages d’Elephant. Comme un dessin d’enfant, avec des lignes
de toutes les couleurs. Je me souviens aussi que le cinéaste évoquait son
attrait pour les faits divers, les cartes, les consoles de jeux qui explorent
un espace virtuel. Gus Van Sant serait plutôt du côté du parcours. Ainsi,
avec le crayon, je refais une nouvelle fois le dessin des cheminements
obligés, projetés, supposés, à 6 heures du matin, à midi, le soir, la nuit,
me perd dans des espaces non définis (sont-ils publics ou privés ?), trans-
gresse des limites, emprunte un raccourci, cherche l’entrée ou le seuil du
bâti. Si le récit ne devance pas la construction, comment anticiper un usage,
comment donner vie aux espaces et aux formes projetés ? Dans la foulée,
au cours théorique 3 donné à d’autres étudiants et consacré aux espaces
du repas, je demande de faire le récit et le dessin de l’usage de ces espaces

1. MICHEL CORAJOUD, « Le Projet de paysage : lettre aux étudiants », in JEAN-LUC BRISSON


(s.l.d.), Le Jardinier, l’Artiste et l’Ingénieur, Besançon, L’Imprimeur, 2000, p. 37-50.
2. Page découpée dans Libération, 22 octobre 2003.
3. Cours « Formes, espaces, comportements » dispensé aux bacheliers de deuxième année à l’ISA
Lambert Lombard de Liège en 2005.
par les différents protagonistes, un midi ou un soir, chez eux. On peut
imaginer la diversité des comptes rendus, stéréotypes, tristes, étonnants,
joyeux, émouvants, intimes. Pris dans la conception du projet, l’étudiant
(oserais-je ajouter l’architecte, l’urbaniste, le paysagiste ?) tend à oublier
son usage. Les écoles insistent fortement sur les valeurs abstraites et
concrètes du projet, trop peu sur sa valeur d’usage. Pourtant, enfant, la
plupart des concepteurs racontaient leur cabane. Autant celles qu’ils
construisaient, que celles qu’ils imaginaient : « Tu viens dans ma cabane,
on disait que… » et l’usage collait à l’histoire que l’on (se) racontait.

19 mai 2007, Bruxelles


97

Promenade dans le soir vers la chaussée de Wavre. Florence a envie


d’une glace. La rue du Sceptre est coupée, éventrée, en chantier. Une
longue et étroite passerelle surplombe la béance au-dessus du train. Et
je crie Ouuaaah ! en la traversant. Un geste fort qui donne corps à la
ville (sans intention de le faire). Digne de Matta-Clark ou de Kawamata.
Le pont en projet, je le sais, sera plat et moche.

Petit entrefilet découpé dans le Libération du 11 mai : « Le Pakistan a


commencé la construction de 20 kilomètres d’une clôture qui longe la
frontière avec l’Afghanistan, pour tenter d’empêcher les infiltrations de
militants talibans. »

20 et 21 mai 2007 (notes sur les territoires et ses limites)

« Tout se passe comme si la délimitation même était le pont qui ouvre


là-dedans à l’autre1 . »

1. MICHEL DE CERTEAU, L’Invention du quotidien. T. I. Arts de faire, op. cit., p. 189.


La limite est une ligne qui sépare : le civilisé du sauvage, un état d’un
autre, l’habitant du migrant, le voisin de soi. En la créant, en s’y frot-
tant, chacun la considère plus ou moins imperméable aux mouvements
de l’autre, plus ou moins perméable aux siens. Ainsi s’inventent des
règles, des codes, se tracent des sillons entre les cultures, se dessine une
haie entre jardins, se construit un mur entre deux états. Les dispositifs
opératoires ne manquent pas de diversité pour cerner un territoire. Parmi
les photos que j’ai découpées ces dernières années (sans but précis) dans
Libération, beaucoup concernent les problématiques territoriales, en parti-
culier celles relatives à la politique d’Israël envers la Palestine : le mur
qui se construit / le ruban du mur traversant des villages / un morceau
du mur sur lequel est peint le paysage défendu / des photos géantes de
98 têtes palestiniennes et israéliennes collées sur le mur. Les photographies
d’Efrat Shvily évoquent l’extension des limites, l’expansion du terri-
toire. De retour dans sa terre natale, après avoir passé dix ans en Europe
et aux États-Unis, « elle voyage dans le pays et, au fil des clichés, s’aper-
çoit qu’ils sont truffés d’immeubles, de constructions. “Du fait de mon
retour, dit-elle, le concept même de maison, l’idée d’être chez soi, me
posait problème.” Partant de cette résonance personnelle, elle élargit
son travail au rapport des Israéliens à la terre. Chantiers, villes-dortoirs,
implantations dans les territoires occupés, l’architecture révèle ce qu’elle
est, “une arme dans la guerre”. La prise de possession de la terre : “Quand
deux nations revendiquent la même, le meilleur moyen pour s’en emparer,
c’est d’y construire quelque chose. L’une des raisons de ces implan-
tations était de rendre impossible la création d’un État palestinien.” […] Les
images sont en noir et blanc. Leur cadrage frontal raconte la marche
forcée sans le moindre égard pour la colline, le dénivelé, le paysage.
Pas un individu n’y apparaît. “Ces constructions étaient programmées
dans leurs dimensions, même si le nombre de gens qui devaient les habiter
ne concordait pas. D’où le vide. Il s’agit de s’emparer de la terre, pas
de loger des gens.” 1 » Pour dénoncer l’absurdité de la Ligne verte, Alban

1. MARIE GUICHOUX, « L’Autre Guerre des pierres », Libération, 21 novembre 2003, p. 38-39.
99

La limite comme chemin, carte pour une Marche autour de Bruxelles, avec Florence Marchal,
juillet 2008.
100

Table de Ping-Pong in Marche autour de Bruxelles, Cité Bon Air, Anderlecht, 2 juillet 2008.
Biaussat utilise un large ruban de tissu de 12 mètres qu’il déroule dans
l’espace. Les photos qu’il prend du tissu allongé sur une route ou flot-
tant dans les arbres manifestent l’abstraction contenue dans les mots
Ligne verte et le tracé fluctuant de la frontière qui rend toute résolution
du conflit impossible. Cette guerre des territoires est encore dénoncée
par les photographies de Sophie Ristelhueber prises en Cisjordanie en
2004. Elles montrent simplement des rues barrées ou défoncées qui rendent
toute communication impossible, transformant le paysage désert en zone
de guerre. Dans ce paysage détruit, le lien est devenu coupure et la vie
qu’il sous-tendait a disparu. Comme pour ces travaux antérieurs, l’ar-
tiste parle de « traces, cicatrices, destructions de la présence humaine
ou encore constructions d’obstacles en tous genres pour se séparer de
l’autre ». Rassemblées dans un livre sans texte, les photographies portent 101

ces mots de l’artiste : « Qu’est ce que je fais là, anéantie, sur le toit de
cette voiture ? Est-ce que je me dis “qu’il est doux de se tenir sain et
sauf sur le rivage à regarder les autres lutter au milieu des courants
déchaînés et des vents furieux. Non qu’il y ait du plaisir à tirer du malheur
d’autrui, mais il est doux d’être épargné par un tel désespoir” ? Sans
doute, comme artiste, suis-je moi aussi en guerre 1. »

En Israël, l’erouvim constitue un moyen léger de poser une limite. Il


s’inscrit comme un bel exemple de transgression : « Selon la loi juive,
pendant le Shabbat, journée qui dure du vendredi au coucher du soleil
au samedi après l’apparition des deux premières étoiles (…), le repos
absolu est obligatoire pour les croyants (…). L’interdiction de travailler
inclut celle de porter un quelconque objet (…) hors de chez soi. Toutefois,
si on se réfère à la Torah, un village, une ville, entourés d’un mur d’en-
ceinte avec des portes, sont considérés comme des domaines privés,
et dans ces villages, ces villes, chacun peut transporter des objets de
chez soi à la rue, de la rue à chez soi… Somme toute, la ville devient

1. SOPHIE RISTELHUEBER (citant LUCRÈCE, De rerum natura, II,1-5), WB, Paris, Thames &
Hudson, 2005, quatrième de couverture.
le domicile. Mais à notre époque, peu de cités modernes sont entou-
rées de remparts et par conséquent chacun devrait contenir ses acti-
vités dans sa maison s’il n’était accepté que, telles des dérogations à
la Loi, des erouvim soient construits. Ils consistent en fils (ou cordes)
formant un mur imaginaire. Dans la plupart des cas, ces “frontières”
sont créées en érigeant des poteaux et en les connectant ensemble par
l’intermédiaire de filins en acier galvanisé (…). Selon la Torah, dans
toute ville entourée d’un erouv, le domaine public peut être considéré
comme un territoire privé 1. »

La limite est une ligne percée, traversée, aussi forte soit-elle, par les
mouvements de nomades, migrants, invités, commerçants, contreban-
102 diers, touristes, explorateurs, terroristes, guerriers. Leurs entrées et sorties,
licites ou illicites, passent par des points d’ouverture (seuil, porte, pont,
col, poste de contrôle), opèrent des fractures, inventent des subterfuges,
suivent des trajets. Au-dessus de cette terre découpée en territoires, flotte
des réseaux de communication virtuelle qui relient des communautés
et des individus séparés ou surveillent les mouvements suspects.
Conçue par Chantal Akerman pour la Documenta de Kassel (2002),
l’installation From the Other Side prolonge le film De l’autre côté, réalisé
la même année. L’autre côté est une petite ville de la frontière mexi-
caine qui fait face à une autre ville dans l’Arizona. Alors que des hommes
tentent de passer la frontière, d’autres hommes s’emploient à déjouer
leurs ruses, utilisant des moyens de plus en plus sophistiqués pour détecter
le moindre mouvement nocturne. D’un côté d’une interminable barrière,
l’expression de la peur de l’étranger (main-d’œuvre clandestine,
maladie, crime), de l’autre celle du rêve américain. Dans l’une des salles
de l’installation, six triptyques de moniteurs diffusent des images multiples,
prises de jour et de nuit, le long de la frontière. On y voit notamment
quelques migrants filmés depuis un hélicoptère de contrôle. « Ce dispo-
sitif, en démultipliant la frontière, élargit le regard. Il interroge inlas-

1. SOPHIE CALLE, L’Erouv de Jérusalem, Arles, Actes Sud, 2002 (rabat de couverture).
sablement le spectateur sur l’insensé et la violence d’une barrière qui
laisse tout passer (le vent, la poussière, les animaux…) sauf les hommes 1. »

Le territoire sédentaire s’énonce en terme d’étendue et de limite, le terri-


toire nomade se fonde sur des points (rassemblement, puits, sommet,
ombre) et des trajets qui traversent des limites. Deleuze et Guattari
évoquent ainsi la distribution de l’espace : « Le trajet nomade a beau
suivre des pistes ou des chemins coutumiers, il n’a pas la fonction du
chemin sédentaire qui est de distribuer aux hommes un espace fermé,
en assignant à chacun sa part, et en réglant la communication des parts.
Le trajet nomade fait le contraire, il distribue les hommes (ou les bêtes)
dans un espace ouvert, indéfini, non communiquant. […] L’espace séden-
taire est strié, par des murs, des clôtures et des chemins entre les clôtures, 103

tandis que l’espace nomade est lisse, seulement marqués par des “traits”
qui s’effacent et se déplacent avec le trajet 2. »

De Certeau encore : « Là où la carte découpe, le récit traverse. […] Il


instaure une marche (il guide) et il passe à travers (il transgresse) 3. »
Il est « délinquant », affirme-t-il encore, nous invitant à écouter ceux
que nous regardons peu. « Si le délinquant n’existe qu’en se déplaçant,
s’il a pour spécificité de vivre non en marge mais dans les interstices
des codes qu’il déjoue et déplace, s’il se caractérise par le privilège du
parcours sur l’état, le récit est délinquant. La délinquance sociale consis-
terait à prendre le récit à la lettre, à en faire le principe de l’existence
physique là où une société n’offre plus d’issues symboliques et d’ex-
pectations d’espaces à des sujets ou à des groupes, là où il n’y a plus
d’autre alternative que le rangement disciplinaire et la dérive illégale,
c’est-à-dire une forme ou l’autre de prison et l’errance au-dehors 4. »

1. FRANÇOIS BONENFANT à propos de l’installation vidéo From the Other Side, www.cnac-gp.fr,
2004.
2. GILLES DELEUZE et FÉLIX GUATTARI, « Rhizome », loc. cit., p. 471, 472.
3. MICHEL DE CERTEAU, L’Invention du quotidien. T. I. Arts de faire, op. cit., p. 189.
4. Ibid., p. 190.
104

Terre à bâtir, extension de Marrakech, Maroc, 9 octobre 2008.


105
22 au 24 mai 2007 et 14 au 20 mai 2005 (note sur le paysage,
la terre et l’écoumène)

Le paysage n’a pas de limites. Il déborde celles que nous imaginons, les
bascule lui-même vers un autre horizon pour s’étendre à la terre et son ciel.
Le territoire et le paysage se distinguent l’un de l’autre par la présence
ou l’absence de limites, ou tout au moins à la manière dont celles-ci
sont posées. Peut-on alors effacer les limites en termes de paysage et
les marquer en termes de territoire, relier d’un côté et séparer de l’autre,
ouvrir et fermer, sans prendre conscience qu’on traite des morceaux de
la même terre, ou un même morceau de celle-ci ? À qui appartiennent
la terre et ses éléments ? Si le paysage n’appartient à personne, comment
106 un groupe, un individu peut-il dire : « Je prends cet espace ! » ? Comment
peut-il s’approprier un morceau, en faire son territoire, le prendre, le
reprendre, le garder, l’étendre.

Quelle conscience puis-je avoir de la terre aujourd’hui ? Perception,


connaissance, expérience, conscience ? Je vois bien la sphère couverte
d’étendues de couleurs où domine le bleu, les photos du rond sur fond
noir, le globe saisissable. Je pense à la joie qui a dû envahir Bahaim,
et après lui Coronelli, lorsqu’ils firent tourner entre leurs mains, le globe
qu’ils venaient de construire. Pourtant, ces représentations sphériques
de la terre n’entament pas la perception du plan, enracinée en moi depuis
l’enfance. James Jerome Gibson l’explique ainsi : « Les dimensions de
la planète sont tellement vastes par rapport à la dimension de n’importe
quel animal que, pour les fonctions ordinaires, son substrat est plat. Les
anciens qui prétendaient que le monde était plat ne se trompaient pas
dans leur observation : ils se limitaient simplement à leur conception
des dimensions du monde. La mesure de son substrat s’appliquait à la
géométrie plane d’Euclide et sa géographie était, et est encore, parfai-
tement représentée sur une carte plane 1. » Lorsque je déplie des cartes

1. JAMES JEROME GIBSON, cité par GIULO MACCHI in Cartes et figures de la terre. L’image
impossible, Paris, Centre Georges Pompidou, 1980, p. XI.
ou que j’en dessine dans mon carnet je ne pense évidemment pas à la
sphère, je vois une étendue en relief. Je ne peux la saisir qu’en regar-
dant et en touchant le globe dans l’atelier ou en gonflant l’un de ceux
que j’emporte en voyage. Quand je marche, parfois, je fais l’effort d’ima-
giner la grande courbure. Est-elle immense ? Est-elle petite ? Ni les
modèles, ni les images, ni les parcours ne permettent d’appréhender
l’échelle de la terre. C’est sans doute le temps qui en permet la meilleure
mesure. Mais la rapidité croissante avec laquelle les informations nous
inondent de partout à la fois, avec laquelle nous pouvons communiquer
ou nous rendre d’un point à un autre, tend à rétrécir l’espace en boule
qui nous est donné.

Au niveau de la langue, on emploie communément les termes terre et 107

monde pour désigner la même chose : l’ensemble de la planète ou une


partie de celle-ci circonscrite par un individu ou une collectivité qui
éprouve le besoin d’isoler les choses… en une terre, un monde. Le mot
monde est aussi utilisé pour désigner l’ensemble de tout ce qui existe,
au même titre que l’univers. Les philosophes donnent évidemment à
ces mots des directions bien particulières. L’important est de pouvoir
les resserrer, les absorber, les vivre, les faire bouger et risquer les siennes
simplement : la terre est une des multiples planètes de l’univers. De cet
univers, je n’ai pas de notions très précises, sinon cette vision de l’im-
mensité et du vide dans lesquels s’ordonnent les mouvements de masses
multiples. Je me réfère alors au ciel qui englobe la terre, l’air, la lumière,
l’obscurité, le soleil, les nuages, la lune, les étoiles, et dont je sens la
courbure. Quand j’évoque la terre ou que je la parcours, je pense à la
terre habitée 1 par des femmes et des hommes qui tentent d’y approprier
leur espace. Je sens l’étendue d’un plan remué par toutes ces vies. Un
mouvement incessant auquel j’appartiens. Augustin Berque introduit

1. Augustin Berque emploie le terme écoumène « en rendant au terme grec oikoumenê (d’oikeô,
habiter) son genre féminin, qui en fait à la fois de la terre et de l’humanité : ce en quoi la terre
est humaine, et terrestre l’humanité » (AUGUSTIN BERQUE, Écoumène. Introduction à l’étude
des milieux humains, Paris, Belin, 2000, p. 13).
Écoumène en ces termes : « Si nous sommes géographiques, c’est dans
le sens où, bien au-delà de la définition physique de notre corps, il y va
en nous mêmes de la terre entière. Autrement dit, nous sommes humains
dans la mesure où ce qui se passe aux antipodes nous concerne. Cela
ne nous concerne pas seulement dans le sens moral […]. Cela nous
concerne ontologiquement, dans le sens où […] ce qui se passe “là-
bas”, très au-delà des limites de notre corps, et même dans l’éventua-
lité où nous n’y mettrions jamais les pieds, constitue notre existence
même 1. » C’est une terre habitée que j’éprouve le besoin d’explorer.
Une expérience – une exigence – ouverte vers ceux qui l’habitent et
l’espace qui les rassemble. Comment répondre à l’espace et à l’autre,
au plus juste de ce que je suis au monde ? Le monde est précisément
108 le mot qui donne sens à mon existence, celui que je retiens, auquel j’ac-
corde à la fois une dimension physique, humaine et spirituelle (païenne),
lorsque je me projette au-dehors (de moi). Pourtant, ici, en relation avec
l’espace du dehors et le paysage, je choisis le mot terre – l’étendue de
notre humanité.

Le soir, en épluchant de magnifiques asperges, j’ai bu un verre de vin


à la terre, murmurant de manière approximative les mots de Dôgen :
« Un esprit clarifié et tranquille n’est ni borgne ni aveugle, il embrasse
tous les aspects de la réalité. La feuille de légume que vous tenez dans
votre main devient le corps sacré de l’ultime réalité et ce corps que vous
tenez avec respect redevient simple légume 2. »

La terre s’offre à nous par morceaux. Pour que l’un d’eux devienne
paysage, il est nécessaire que je le reçoive comme tel, que je l’invente,
le nomme, le regarde, l’écrive, le représente, le palpe, le relie. Le paysage
se construit dans une relation entre la terre habitée et soi. Dans cette
perspective, le paysage déborde du champ visuel dans lequel on l’en-

1. Ibid., p. 12.
2. DÔGEN, Instructions au cuisinier zen (1237), trad. Janine Coursin, Paris, Le Promeneur / Gallimard,
1994, p. 24.
ferme trop souvent. Morceau de terre, il exprime le monde dans ses
dimensions physiques, humaines, spirituelles. « Si le paysage rassemble,
comme le dit Dardel 1, tous les éléments géographiques 2 […] ; si le paysage
est comme il le dit encore, “le visage local de la Terre avec ses éloi-
gnements et ses directions” ; si donc, plus globalement, le paysage est
relatif à une certaine visibilité de la Terre, il n’en reste pas moins, rajoute-
t-il, que le paysage n’est pas d’abord un spectacle, il n’est pas “dans
son essence fait pour être regardé” 3. »

Dans la voiture, je pensais à la métaphore énoncée par Dardel. J’ai pour-


suivi la méditation devant un café. Mentalement je prononçais le mot
joue en y associant sa forme et son contact. Plusieurs fois, dans la journée,
j’ai senti comment la terre se donnait à moi, m’offrait un contact charnel 109

à travers un paysage. Ce soir, je me rends compte de la confusion : « Le


visage local de la terre », écrivait-il. Peu importe si la joue semble bien
peu de chose à côté des multiples expressions d’un visage. C’est une
magnifique surface d’échange. Elle est comme un seuil, une porte d’accès
au monde. Dans ce jour, la joue de la terre s’est superposée au mot
proche, mot que je prononce souvent dans la marche ou le voyage, lorsque
je me déplace humainement dans un paysage.

Le paysage et le regard s’appellent mutuellement dans un échange qui


dépasse largement l’ordre du visuel. Un morceau de terre vient vers
moi et j’avance vers lui. Dans cette rencontre, les deux se prennent et
s’inventent sur ce qu’ils sont, un morceau d’humanité. Dans la foule
d’une ville, la solitude de la steppe, en mouvement ou immobile dans
le cadre d’une fenêtre, le paysage me souffle la présence du monde et
de l’humain. Donner au paysage une valeur esthétique, c’est lui recon-
naître cette double appartenance. C’est regarder ou prendre soin d’un

1. ÉRIC DARDEL, L’Homme et la Terre (1952), Paris, Éditions du CTHS, 1990, p. 44.
2. « L’eau, l’air, la terre, mais aussi les espaces construits selon Dardel », JEAN-MARC BESSE,
« Entre géographie et paysage, la phénoménologie », in Voir la Terre, op. cit., p. 135.
3. Ibid., p. 139.
morceau de la terre en relation avec des personnes qui le considèrent,
l’habitent, y passent, le font.

Là où il se situe, où il va, chacun invente son paysage : le sommet d’une


montagne, l’étendue d’une hamada, un parc, un petit jardin, le cadre
d’une fenêtre, un ou deux bonzaïs, la pleine lune. Des morceaux dont
les échelles varient pour accueillir la terre en notre espace.

Que veux dire : j’habite ici ?

20 juin 2007

Le silence étend l’espace.


ACHEVÉ D’IMPRIMER EN OCTOBRE 2008
SUR LES PRESSES DE L’IMPRIMERIE SNEL GRAFICS À VOTTEM
POUR LE COMPTE DES ÉDITIONS DE LA LETTRE VOLÉE
Entre le monde et soi avive la question de l’espace que chacun
déploie en regard de sa naissance sur une terre habitée. Dans cette déambulation
où se croisent pratiques personnelles, prolongements pédagogiques et affinités
sélectives, une grande place est laissée au lecteur pour qu’il y entrelace son
rythme et son espace. L’essai propose un cheminement qui se déroule au fil
des jours. L’auteur prend le temps d’écrire et celui de vivre l’espace. Il en
résulte ce qu’il ose appeler, à l’instar de Kenneth White ou de Gilles Deleuze,
une pensée du dehors, nomade. Et c’est bien dehors, à travers les villes et les
régions parcourues, qu’il nous entraîne pour ouvrir notre regard sur l’espace
du corps, les territoires et ses limites, le paysage, dans leurs relations à la terre
considérée comme l’étendue de notre humanité.

Jean-François Pirson, artiste-pédagogue, professeur honoraire à


l’Institut supérieur d’architecture Lambert Lombard (Liège), exprime son rapport
à l’espace dans des pratiques diverses (dessin, photo, installation, texte,
marche). Depuis 2005, il poursuit ses activités pédagogiques et plastiques de
manière indépendante et itinérante. Il a publié La Structure et l’Objet (Mardaga,
1984); Le Corps et la Chaise (Métaphores, 1990); Aspérités en mouvements et
Dessine-moi un voyage (La Lettre volée, 2001 et 2006).

,!7IC8H3-bhd ea! ISBN 978-2-87317-334-0 - 15,50 €