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Jean-Pierre Vernant Formes de croyance et de rationalité en Grèce ancienne / Forms of Belief

Formes de croyance et de rationalité en Grèce ancienne / Forms of Belief and of Rationality in Ancient Greece

In: Archives des sciences sociales des religions. N. 63/1, 1987. pp. 115-123.

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Vernant Jean-Pierre. Formes de croyance et de rationalité en Grèce ancienne / Forms of Belief and of Rationality in Ancient Greece. In: Archives des sciences sociales des religions. N. 63/1, 1987. pp. 115-123.

doi : 10.3406/assr.1987.2421 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1987_num_63_1_2421

Arch Sc soc des Rel 1987 63/1 janvier-mars) 115-123 Jean-Pierre VERNANT

FORMES DE CROYANCE ET DE RATIONALITE

EN GR

CE ANCIENNE

The specific characteristics of the types and functions of belief in archaic or classical Greece Belief is not an isolated entity and the structure of belief changes and is transformed In the same vein there is also the question of the role played by religion in the socio-political structure There is no individual religious link to the divine without social mediation The realm of belief cannot be clearly divided from the realm of rationality Certain forms of rationality and forms of belief are both inherent in social phenomenon

Les remarques que je veux faire ont pas du tout un caractère méthodolo gique et ne constitueront pas une réflexion du sociologue sur des problèmes généraux concernant la nature du croire ou de la raison ou insertion du religieux dans une société Le terrain qui est le mien est un terrain très particulier il agit pour essentiel de la religion grecque et je veux essayer de réfléchir sur les deux types de problèmes que peut affronter un historien des religions qui travaille dans le domaine grec et se rattache au courant sociologique La première question pourrait être formulée de la fa on suivante quel est le statut et quelles sont les frontières du religieux dans une société comme la Grèce archaïque et classique du VIIIe au IVe siècle avant Nous parlons de la

puis nous parlons de la société grecque de

la société civile de la cité de la vie politique mais quelles sont les relations entre

ces deux plans

Bien entendu étant donné la fa on dont nous vivons et nous étudions le religieux hui dans nos sociétés étant donné les problèmes que cela nous pose et dont nous ne pouvons pas nous abstraire nous lisons obligatoirement cette culture différente de la nôtre dans un cadre qui est quand même le nôtre Nous nous apercevons il est pas adéquat mais nous ne pouvons pas nous en détacher où le deuxième problème

religion grecque

du

religieux

Quand nous disons religion nous entendons

foi

croyance

croire

une forme adhésion particulière qui est pas celle que nous trouvons dans autres domaines comme la science par exemple Quelles sont donc les moda lités et les fonctions du croire de la croyance par rapport autres types attitudes intellectuelles disons de conviction voire de certitude

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Voilà les deux types de questions sur lesquels je me propose non pas du tout apporter des conclusions mais de réfléchir les modalités et les fonctions du

nos yeux est pas exactement la croyance et la place

croire par rapport ce qui

du religieux dans le social Ce sont deux angles attaque mais en réalité les deux problèmes sont liés comme on va voir

LES MODALIT

DE LA CROYANCE

est-ce que croire Croire en Zeus ou en Athena en Hestia ou en Hermès

est-ce que cela veut dire est-ce que cela signifie dans une société dans une

pas glise Dans la

religion qui est pas une religion du livre et où

il

Grèce ancienne il des prêtrises qui sont soit les apanages de certaines familles elles sont devenues rares dans ensemble soit des magistratures déléguées comme autres fonctions civiques selon des procédures institutionnel

les de vote Entre toutes ces magistratures il un rapport très étroit elles sont

pensées de la même fa

davantage de tradition pas de dogme pas de Credo que peut être la croyance dans une religion où il pas de Credo pas de théologie car pour il ait une théologie il faut abord il ait des livres il faut il ait un corps de spécialistes qui réfléchissent sur ces livres et qui élaborent un certain nombre de certitudes ou de croyances qui vont définir appartenance cette religion Kien de tout cela existe et ne peut exister Mais il ni textes sacrés ni corps

sacerdotal pour réfléchir sur ces textes en dispenser enseignement en même interprétation où le croire se gîte-t-il

Si je fais une analyse de la religion grecque bien entendu je vois que le croire est pas separable de pratiques que la religion est pas séparée de ensemble des rapports sociaux et des pratiques sociales Je ne peux pas poser le problème des croyances en dehors du tuple volet qui constitue un système religieux le premier volet comprend ce que nous appelons les rituels Croire est ici accomplir un certain nombre actes tout au cours de la journée ou tout au cours de année avec des fêtes qui sont fixées par le calendrier les actes de la vie quotidienne la fa on dont je mange dont je me marie dont je pars en voyage dont je prends certaines décisions la fois domestiques ou mêmes politiques Tout cela ne se fait pas importe comment mais il des règles qui sont la fois sociales politiques domestiques et qui ont aussi un caractère religieux parce

xer

on Il donc pas un corps sacerdotal Il pas

idée comme le vocabulaire me indique que si je ne le fais pas agis de

manière non-pieuse impie je fais une faute qui est du domaine non seulement

civil politique ou juridique mais qui est religieuse Mais tout cela est immergé

dans la pratique quotidienne

sation du déme dont je fais partie et de la cité Les croyances si je puis dire sont mises en uvre dans des pratiques On en la preuve dans les grands procès impiété est-ce on reproche Socrate ou Anaxagore Non leurs croyances leurs convictions intimes égard du divin Les procès impiété accusent soit avoir introduit des divinités étrangères la cité soit de ne pas accomplir comme il convient les rituels prévus Les déviances par rapport aux représentations et récits sacrés traditionnels les écarts ordre intellectuel dans interprétation des faits de culte ne sont pas pris en compte Il pas de place dans ce système pour la notion hérésie Elle pas de sens

il

la fois individuelle familiale relevant de organi

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CROYANCE ET RATIONALIT EN GR CE

Deuxième volet en dehors de ces rites la figure des dieux les images divines les idoles Je dirai simplement ici que ces idoles elles-mêmes insèrent dans un système social et politique que leur valeur symbolique du point de vue de la psychologie du dévot qui les regarde ou se prosterne ou dépose entre leurs mains des offrandes ou leur donne une vêtu re est jamais indépendante des valeurs symboliques sociales des prestiges que confère la possession de idole idole fonctionne comme un symbole permettant agir dans certains cas et dans certaines conditions selon des modalités comparables celles que Bourdieu mis en lumière dans un autre contexte Je prends un exemple qui pourra faire comprendre parfaitement ce que je veux dire II de vieilles idoles tout fait archaïques on appelle des xoana qui sont des idoles non-représentatives des pièces de bois plus ou moins infor mes qui ont une valeur sacrale par tout ce elles représentent dans esprit des

dévots Ces idoles sont le privilège de personnes singulières ou de familles qui les gardent chez elles cachées tenues secrètes La possession de ces idoles leur donne certains pouvoirs sociaux liés leur(s fonction(s Or partir un certain moment nous voyons très bien comment ces idoles cessent avoir ce rôle et comment image divine est en quelque sorte arrachée au secret et la privatisa tion de pouvoirs elle conférait des personnages privilégiés est la cité est-

à-dire la collectivité qui les confisque et qui

tous Mais ce moment-là idole devient une sorte de miroir où la cité peut se voir elle-même Il deux exemples qui sont tout fait clairs dans une période de trouble social de stasis révolte rébellion) nous voyons un personnage prendre un de ces symboles iconiques une image un xoanon et emporter avec lui en dehors de la ville en proie au désordre Au moment où les mutins se précipitent sur lui il leur montre image alors les autres arrêtent absolument terrorisés et désarmés et de ce moment-là comme le racontent ces histoires plus ou moins arrangées image va cesser habiter dans la maison de celui qui exhibée elle devient le bien commun de toute la cité La cité est réconciliée et le personnage qui possédait cette image devient lui et toute sa descendance le titulaire vie de la prêtrise de cette divinité On voit donc comment les pouvoirs accointance les liens de fidélité personnelle qui unissaient par intermédiaire un symbole iconique un groupe hommes une divinité est-à-dire des pouvoirs parti culiers sont transférés la communauté la famille sacerdotale ayant plus un rôle dans le cadre de cette cité On peut donc faire analyse sociologique de la fa on dont fonctionnent certains symboles iconiques et des croyances ils mobilisent

Le troisième volet en dehors des rituels et de la figuration des dieux est

constitué par les mythes Le croire est pas dans des livres sacrés le croire est ce

ce moment-là va les donner

voir

qui se raconte

travers ces récits Mais comment les Grecs connaissent-ils ces

derniers Ils ont été transmis oralement pendant longtemps puis au moins pour un certain nombre de textes ils ont été fixés par écrit sous une forme canonique dès le VIe siècle avec Homère Hésiode et tout ce on appelle la tradition épique En dehors Homère celle-ci comporte beaucoup autres chants du même type mais qui ne nous sont parvenus que sous forme de fragments est cette tradition poétique cette tradition chantée par des aèdes qui constitue le bréviaire des croyances mais aussi encyclopédie du savoir collectif de ce groupe Platon pourra dire que chez Homère on apprend être charpentier être chef de guerre être navigateur les enfants qui vont école apprennent Homère et Hésiode par ur ia consiste répéter ces textes qui ont une sorte de valeur canonique en pénétrer Et dans ces textes ce qui concerne ce que nous appelons la religion les

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dieux les héros les descriptions du culte un certain nombre de réflexions morales sur hospitalité la justice ceux que Zeus châtie est appris en même temps que le reste Même après Homère ces récits poétiques ont été infiniment développés par

les poètes lyriques ou par les tragiques Mais ils ne furent pas réellement fixés même une fois écrits est-à-dire ils comportent toutes sortes de versions Prenons Hésiode qui dans la Théogonie raconte la genèse des dieux Il est le seul faire quelque chose qui est de ordre de la théologie Mais il bien autres versions que celle Hésiode La sienne donc rien de dogmatique les Grecs croient bien sûr il chez eux aucun athéisme cela est pas pensable Mais ils ont pas pour autant un dogme et une théologie Il donc pas non plus de critique radicale parce que affirmation ne prend pas cette forme carrée et

dogmatique qui en quelque sorte donnerait prise

une sorte de dénégation

complète Il la tradition hésiodique mais il en bien autres encore et cela

avait pas un seul Grec pour penser que

les choses se sont réellement passées comme les poètes les décrivent mais cela ne veut pas dire du tout que était faux pour eux Ils étaient sensibles la diversité des fa ons exprimer il intérieur même du monde des puissances avec lesquelles il faut compter Leur croyance était très assurée mais elle avait sur le plan intellectuel rien de dogmatique elle était assez souple pour se plier des versions très multiples Leur croyance ne exprimait pas dans un langage théorique comme par exemple dans le christianisme qui dut mettre en accord un certain nombre de dogmes de la vérité élaborer par exemple un dogme trinitaire en tenant compte de ce avaient apporté le platonisme aristotélisme le néo platonisme est-à-dire faire en sorte que ce on raconte ne mette pas en cause des principes rationnels qui sont ceux de la pensée philosophique Mais en Grèce

aucune importance Je pense il

personne ne se souciait de cela parce que la pensée philosophique ne était pas

un récit dont

on sait il est un récit Il ici quelque chose qui est très important et très difficile cerner une religion dont les croyances expriment par les poètes mais des poètes qui ont un statut très différent de celui de nos poètes des poètes qui jouent dans la société un rôle fondamental aède inspiré est en quelque sorte la mémoire collective du groupe il est en même temps le livre dans lequel est rassemblé tout le savoir qui constitue le ciment social du groupe et enfin il raconte des histoires et tout le monde sait il raconte des histoires La poésie est développée ensuite ces récits se sont encore modifiés mais surtout le statut même de la poésie changé Quel est donc le rapport entre cette confiance qui est faite ces poètes cette confiance que je dirais volontiers fondamentale qui est la confiance en soi-même en sa propre vie en sa propre culture en sa propre fa on de penser on été fa onné par cette fa on de penser et le fait que assez tôt se dégage idée que tout cela constitue ce on appelle de ia ction des choses qui sont imaginées mais qui ne sont pas le réel Il faut donc saisir articulation dont on peut suivre le développement entre la croyance dont nous disons elle exprime une certitude religieuse même si est sous des formes diverses et autre part la conscience très claire que cela relève du fictif Il là deux pôles et ces deux pôles ne sont jamais totalement séparés

Voilà donc une série de problèmes qui nous met en garde contre idée il aurait du point de vue de la sociologie une sorte de structure de la croyance religieuse définie une fois pour toutes qui constituerait une catégorie perma-

encore imposée La croyance était du type de celle on accorde

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CROYANCE ET RATIONALIT EN GR CE

nente il

sont pas si tranchées dans une religion donnée intérieur une culture donnée se posent des problèmes ceux des types de croyance des formes elle peut prendre de ses modalités etc

aurait la croyance religieuse et il aurait autre chose Les choses ne

II INSCRIPTION DU RELIGIEUX DANS LA STRUCTURE SOCIO-POLITIQUE

Deuxièmement nous avons affaire un système polythéiste dont après et

avec bien autres essaie de montrer les caractéristiques Une religion poly théiste est pas exactement la même chose une religion monothéiste Pour

dire les choses en deux mots il pas seulement un panthéon chaque cité son

panthéon est là une des caractéristiques de la religion grecque épopée chez Homère chez Hésiode et chez autres eu un caractère panheiïénique il eut aussi des sanctuaires panhelléniques comme Delphes et partir du VIIIe siècle

de grandes fêtes panhelléniques comme les jeux olympiques où les Grecs de cités

complètement différentes et souvent hostiles se réunissaient Il

architecture commune reposant la fois sur les grands sanctuaires communs et

éclosion une littérature panheiïénique Mais en même temps il

chaque cité une organisation religieuse particulière Atei endroit est Athena qui

donc une sorte

avait dans

le rôle principal tel autre est Hera mais jamais aucun dieu ne peut être vu

tout seul toujours les dieux sont associés autres divinités En plus il pas

seulement les dieux de la cité il les dieux qui sont en dehors de la ville les dieux des frontières les dieux des différents dèmes des différents groupes

particuliers il

certains aspects du territoire On voit donc

les dieux locaux liés

que

le système polythéiste est étroitement intrique dans les formes de organisa

tion

socio-politique tous ses niveaux cette religion nous pouvons appeler une

religion politique Dans toute cette période le fait fondamental est la création de la cité et la religion est une des expressions de ce grand phénomène Ce qui veut dire que le religieux étant socio-politique est beaucoup plus une forme de vie sociale et de vie collective que premièrement une forme expérience personnel le et de lien personnel avec la divinité je pense même il pas de personne en Grèce pas de personne au sens où nous entendons et que le rapport avec la divinité est jamais le rapport qui vous unit comme sujet singulier dans intériorité de votre conscience de votre âme il faudrait abord que la notion âme soit bien élaborée) une divinité qui est elle aussi une certaine fa on une personne même si elle est insondable incompréhensible et au-delà de nos catégories Pour les Grecs amour va des hommes vers le dieu on aime ce dont on besoin ce dont on est privé) mais le dieu ne peut pas aimer les hommes On est loin encore de idée que amour de la créature pour Dieu est en sorte que la contre-partie de amour que Dieu pour les hommes pour les Grecs cela est incompréhensible Il bien des dieux philanthropes en ce sens ils ne nous veulent pas de mal Mais idée que amour est une notion fondamentale ne joue

pas du tout

Autrement dit il pas de lien religieux un individu avec la divinité qui ne exerce travers une médiation sociale On entre en rapport avec le divin en tant que chef de maison en tant que membre un déme en tant que membre une cité en tant que magistrat etc. est toujours travers une fonction sociale que établit le rapport avec le divin La religion est ni dans le dedans de homme dans une sphère de vie intérieure particulière ni au-delà de univers

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sous forme un dieu unique et absolu qui serait extérieur au monde dans lequel nous vivons et la société dans laquelle nous sommes pris Les dieux sont là supérieurs nous mais ije puis dire dans le même monde ailleurs ils ont pas créé ce monde au contraire ils ont été créés par un processus qui est déroulé dans le monde lui-même Ils font partie du monde Il pas de transcendance ou en tout cas pas au niveau de la religion il une relative transcendance bien entendu mais elle est pas élaborée intellectuellement pour faire que dieu est supérieur et au-delà de tout ce qui été créé créé par lui et partir de rien ce qui pour le Grec est absurde Les frontières de la religion ne peuvent donc pas être fixées avec précision par rapport la vie socio-politique Et comme nous avons affaire un système polythéiste le rôle de cette religion est en quelque sorte de définir de mieux marquer les particularités sociales une cité par rapport autres cités et de la grecite par rapport ce qui est pas grec La religion donc aucun caractère universel elle ne tend pas dépasser la civilisation dans laquelle elle enracine elle ne cherche donc pas par des missions des croisades répandre ailleurs cet univers religieux qui est au-delà de la société dans laquelle elle exprime elle ne incarnera pas davantage intérieur de cette société dans un corps sacerdotal qui est la fois dedans et dehors Non la religion grecque est pour les Grecs Au contraire les Grecs seront tout fait prêts accepter de temps en temps quand ils peuvent en tirer un profit un dieu de étranger Les Grecs sont tout prêts accepter idée il des religions qui sont tout aussi bonnes que la leur ils ont la plus grande admiration pour la religion égyptienne et même époque hellénistique ils sont volontiers fascinés par le judaïsme ou par des religions du type de Inde Mais ils en ont pas moins idée ils représentent la civilisation et que la religion leurs pratiques la fa on dont ils sacrifient dont ils agissent dont ils mangent dont ils boivent dont ils se marient dont ils envisagent les règles qui régissent les rapports des pères et des enfants des hommes et des femmes constituent le monde civilisé dont la religion est seulement un aspect immergé dans cette culture Elle est pas je crois ce qui donne cette culture sa marque la plus singulière elle est seulement un des aspects de ses singularités puisque la conception que les Grecs se font des dieux est liée pour eux au fait ils ont des assemblées consultatives que les hommes ne sont pas des esclaves mais des hommes libres etc Et en même temps la religion est pas en Grèce ce qui dans le cadre un moment de histoire et une société particulière la dépasse suffisamment pour lui donner une vocation universaliste Donc les croyances ont aucun caractère conquérant ne sont pas données comme une vérité absolue Hérodote dit peu près ceci celui que nous appelons Dionysos les Egyptiens appellent Osiris voici ce ils font qui est différent de nous assez bizarre et peut-être beaucoup plus ancien puisque ce que nous pensons de Dionysos vient eux Hérodote II 42-3 Aucun esprit conquérant aucune idée que la croyance religieuse aurait en visant un divin absolu et unique une fonction de vérité absolue Il un relativisme de la croyance religieuse les Grecs sont convaincus que pour eux est comme mais ils comprennent très bien ailleurs ce soit autrement Je crois que cela aussi implique une insertion du croire qui se présente pour historien et pour le sociologue différem ment de ce quoi nous sommes habitués En dehors de ces remarques la Grèce nous offre je crois un domaine privilégié pour voir il est extrêmement difficile de séparer de fa on radicale un domaine qui serait celui de la croyance et un domaine qui serait celui de la rationalité Je laisse ici de côté la question de la genèse dans le champ du croire

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et dans le champ de la vie sociale grecque des types de pensée de raisonnement de conviction qui ont pris leur distance par rapport ce fond religieux commun

Celui-ci était transmis par le système de la paideta

constituaient le fonds commun du croire Si on prend les choses

au Ve siècle que voit-on On voit abord en dehors de ces récits qui transmettaient un certain nombre informations variables sur les dieux les héros tous ces êtres auxquels la pratique cultuelle adressait se constitue un plan proprement politique qui fait objet une réflexion systématique qui est soumis de plus en plus aux procédures de la rhétorique avec des débats assemblée des délibérations dans les tribunaux pour régler des affaires qui auparavant ne étaient pas par la communauté civique mais relevaient de la vendetta privée ou de rapports de forces entre groupes opposés La cité confisque ces fonctions sociales prend la justice en main fait des tribunaux où des juges qui sont élus arbitrent entre les deux parties celles-ci se battent mais coup arguments ce qui donne naissance la rhétorique et avec elle la sophistique est-à-dire analyse des formes du discours en vue aboutir la persuasion Peithô Car naturellement il une divinité pour exprimer cela est Peithô la Persuasion la force de persuasion Cette divinité est une puissance religieuse mais en même temps cette puissance religieuse exprime au tribunal agora ou ecclesia puisque partout il faut développer un discours suffisamment argu menté pour provoquer chez les auditeurs la persuasion Dès lors la croyance en Peithô est pas religieuse même si est la déesse qui agit Prenons Gorgias avec tout son apparat symbolique sa toge écarlate il est un acteur de premier rang il écrit des textes où il explique que la puissance de persuasion est une espèce de force quasi-magique comme celle qui émane Hélène elle peut séduire tous les hommes il dans le savoir et dans le talent du rhéteur une sorte de puissance qui est de ordre de la magie mais en même temps il compose ses textes de telle fa on avec de tels jeux verbaux il avant tout chez lui un art rhétorique la nécessité ar-gu-men-ter

épopée la poésie et la

tradition orale

Ainsi côté de ces récits anciens on écoutait enfant ces histoires de nourrices dont parle Platon qui ne les méprisait pas mais il voulait remplacer par autre chose ces récits qui vous pénétrent qui vous apprennent classer les choses les mettre en place et vous mettre en place vous-même intérieur de ce classement côté de ces récits auxquels on croit par conséquent une fa on qui vous met en conformité avec ordre social et même cosmique se développe un type attitude intellectuelle un type de discours qui est pas un récit mais une argumentation une argumentation ad hominem intéressée qui peu de rapports avec le souci du vrai mais qui constitue un plan fondamental de la vie grecque Son rôle est justement la persuasion est-à-dire la croyance mais une croyance qui est pas religieuse Elle prend ses distances par rapport au religieux puisque les sophistes comme Protagoras disent on ne peut rien dire des dieux on ne sait pas même ils existent et que ils existent on ne peut rien en connaître Ainsi la peithô opère sur les affaires humaines au niveau politique juridique ou personnel mais elle est une force qui développe un type de discours neuf le discours persuasif argumenté Celui-ci concurrence des anciens récits qui vous charmaient non seulement parce il passait des choses extraordinaires mais parce au terme du récit vous aviez le sentiment avoir compris pourquoi Zeus est Zeus et pourquoi les dieux sont les dieux pourquoi les hommes sont malheureux et mortels et pourquoi il les héros entre les hommes et les dieux Vous le comprenez aussi dans un roman ou dans un poème mais tout en sachant ils sont les fictions du poète Ici vous avez un discours argumenté qui pour

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résultat une croyance un autre type Par ailleurs ce champ qui est un champ symbolique valorise le personnage du sophiste ce type de discours et ces procédures intellectuelles parce ils donnent effectivement un certain pouvoir social est au sophiste un homme politique fait appel pour rédiger ses discours est lui que les familles nobles confient leurs enfants pour ils apprennent être les chefs dans la cité Donc prestige et pouvoir se nouent dans ce type de croire lié une modalité particulière de discours argumenté En face nous avons un autre personnage le philosophe issu en partie des traditions religieuses mais je laisse ici les problèmes de genèse et une autre institution les grandes académies philosophiques telles que celles que fondent Platon etAristote Dans ces institutions philosophiques Platon attaque apaideia ancienne tous ces récits il appelle en leur donnant un sens particulier des muthoï des récits des fables des fables inventées on apprenait aux enfants ces derniers il veut apprendre deux types de discours nouveaux du point de vue de la croyance et de la rationalité on ne peut pas séparer car il avait une certaine rationalité dans le récit mythique une autre rationalité dans le discours des sophistes une autre encore dans la croyance du philosophe Première nouveauté celle du dialogue du maître et de élève du débat de la discussion une discussion qui ne vise plus vaincre ni persuader au sens de la peithô ici il aurait toute une étude systématique du vocabulaire faire sur le croire en Grèce la peithô Aux yeux du philosophe la peithô consiste vaincre adversaire enserrer dans les liens une dialectique astucieuse de sorte il est muet rend les armes Le dialogue avec élève est inverse il est pas mû par la peithô mais par la pistis Ce mot qui voudra dire ensuite la foi désigne la confiance la confiance réciproque le maître essaie pas de vaincre ni de rendre silencieux il essaie dans le jeu des questions et des réponses dans un discours vivant diraient Socrate et Platon de faire naître chez son disciple son propre discours le discours de la vérité Non pas imposer par les armes en quelque sorte la victoire de sa persuasion mais faire triompher le vrai par un processus de discussion confiante non pas la victoire un individu dans un débat contradic toire la victoire une partie mais celle de la vérité Cette vérité est celle qui est atteinte par un autre type de discours qui serait la dé-mons-tra-tion car la discussion est en même temps une forme de démonstration Il là une des idées fondamentales du point de vue de la rationalité elle est liée aussi au dévelop pement des mathématiques et trouvera dans les éléments Euclyde son expres sion la meilleure est idée que les hommes sont susceptibles inventer un discours tel que les prémisses étant posées tout le reste ensuit nécessairement Dès lors la vérité tient la cohérence interne du discours sa non-contradiction interne et non plus son adéquation au réel Voilà ce qui caractérise le grand courant philosophique Ce type de rationalité oppose celui des sophistes comme celui du mythe il est lié émergence un nouveau symbolisme social où le maître le philosophe le philosophos ami du savoir joue un rôle institu tionnel son académie et ses élèves il marque de son sceau Il doit se distinguer en effet du sophiste et aussi du poète tragique qui vient déclamer en cothurnes et en masque Les discours du philosophe se distinguent par leur rationalité par la foi la confiance ils impliquent dans leur cohérence Or chez Platon cette cohérence interne du discours se rattache quelque chose de religieux idée il existe des valeurs des valeurs dont on peut dire chez lui elles sont déjà transcendantes to theion le divin. On sait comment Platon opposé le logos est-à-dire ce type de discours argumenté au muthos Au départ logos et muthos étaient des mots synonymes ils désignaient la même chose une

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CROYANCE ET RATIONALIT EN GR CE

parole Mais au moment où surgissent le personnage du philosophe et les écoles philosophiques logos commence opposer muthos Le logos est le discours

qui se tient droit debout qui est cohérent et consistant le muthos est une fable

un récit qui se contredit lui-même qui

Platon déclare que certains des vieux mutoi ceux par exemple qui nous laissent

penser que âme est pas mortelle ou il un châtiment après la mort ou que Dieu est au-delà de tout ce on peut en dire doivent être sauvés et que nous

croire parce que si la cohérence

absolue convient bien aux mathématiques pour réglementer la vie humaine il faut enraciner dans quelque chose où une fa on ou une autre apeithô un rôle jouer Donc là même où la rationalité paraît dégagée dans ses lignes les plus pures là aussi impose tout un coup la croyance sous sa forme que nous appellerions faute de mieux religieuse la confiance en quelque chose qui nous dépasse Dans tous ces champs le croire ses formes propres et articule des types de rationalité différents Il pas un côté le croire de autre côté la raison il des types de croyance qui impliquent un type de rationalité il des types de rationalité différents qui vont dégager ce que seront dans le monde occidental une tradition philosophique et une tradition scientifique mais eux- mêmes ne fonctionnent pas et ne se con oivent pas sans un moment ne se réintroduise du croire mais un type de croire différent peut-être de celui on trouvait chez les sophistes ou dans le mythe Il donc des champs divers et chacun de ces champs répond en même temps sociologiquement des institutions un fonctionnement social une recherche travers ces types de discours de rationalité et de croyance de certains pouvoirs et de certains prestiges ainsi le philosophe se bat-il contre le sophiste et veut-il chasser le tragédien Dans le champ social croyance et rationalité coexistent et coexistent de fa on diverse Il aurait encore autres champs plus localisés tel celui de la rationalité et de la croyance historiques et des historiens Dans une société orale qui pas archives un Hérodote et surtout un Thucydide se mettent considérer que les événements humains auxquels ils assistent ou qui les ont juste précédés doivent être consignés par écrit pour que la mémoire en soit sauvegardée Ils construisent une sorte de temps historique de rationalité historique dans laquelle il la fois de la rationalité et de la croyance Par exemple ils reprennent la vieille opposition entre entendre et voir En grec voir autopsis est en même temps savoir le savoir est une vision directe Jusque là est travers oreille que la culture était transmise Désor mais ce qui importe aux historiens est avoir vu ce dont ils parlent Le fait historique est celui auquel on assisté on vu est celui qui été vérifié directement Les historiens se méfient de ce qui est transmis de bouche oreille Il donc opposition entre une confiance une persuasion qui obtenue directe ment par le voir va définir ce type de rationalité historique et tous les bruits toutes les rumeurs qui circulent toutes les légendes concernant ces événements auxquelles on ne peut se fier De la même fa on il faudrait considérer tous les autres types de rationalité par exemple celui du discours médical qui écrit ce moment-là opposons pas la croyance religieuse la raison Analysons plutôt des champs sociaux des activités sociales et mentales des techniques de discours et écriture qui impliquent solidairement certaines formes de rationalité et en même temps des formes définies de croyance qui peuvent opposer celles qui se rencontrent ailleurs

devons croire en eux Il faut

pas de cohérence Mais en même temps

croire

il faut

Jean-Pierre VERNANT Collège de France

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