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UTILISATION DES CONCEPTS DE DÉCONSTRUCTION ET DIFFÉRANCE DE JACQUES DERRIDA EN THÉRAPIE NARRATIVE AVEC DES COUPLES CONCERNÉS PAR L'ADDICTION

Rodolphe Soulignac

Médecine & Hygiène | Thérapie Familiale

2011/1 - Vol. 32 pages 195 à 202

ISSN 0250-4952

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-therapie-familiale-2011-1-page-195.htm

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Pour citer cet article :

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Soulignac Rodolphe , « Utilisation des concepts de déconstruction et différance de Jacques Derrida en thérapie

narrative avec des couples concernés par l'addiction » ,

Thérapie Familiale, 2011/1 Vol. 32, p. 195-202. DOI : 10.3917/tf.111.0195

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Thérapie familiale, Genève, 2011, 32, 1, 195-202

Utilisation des concepts de déconstruction et différance de Jacques Derrida en thérapie narrative

avec des couples concernés par l’addiction

Rodolphe Soulignac Psychologue spécialiste en psychothérapie FSP, Thérapeute de famille ASTHEFIS, Membre de l’EFTA

Résumé

Utilisation des concepts de déconstruction et différance de Jacques Derrida en thérapie narra- tive avec des couples concernés par l’addiction. – Dans le prolongement du travail de Michael White avec des couples, nous présentons un usage clinique possible des concepts de « déconstruction » et de « différance » tels que les a construits Jacques Derrida. Des illustrations cliniques de couples concernés par les addictions serviront à la démonstration.

C’est à Jacques Derrida que nous emprunterons les concepts de déconstruction et de différance. Notre propos sera de s’essayer à l’utilisation de ces concepts dans le cadre du travail thérapeutique avec des couples concernés par les addictions. Les concepts habituellement à disposition des cliniciens dans le champ de l’addictologie pour penser la situation des couples sont le concept de codépen- dance d’une part, et le concept de pseudo-autonomisation d’autre part. Le concept de codépendance est celui qui postule à partir de la logique de la circularité, outil de base des approches systémiques, que la dépendance de l’un est ali- mentée, favorisée par la dépendance de l’autre. Dépendance au produit pour l’un, dépendance à la relation pour l’autre. Cette manière de se représenter le fonctionnement des couples concernés par l’addiction est construite sur une opposition binaire être dépendant/être abstinent d’une part et être dépendant/ s’abstenir d’autre part. Dans les deux cas la dépendance, c’est le mal, et s’abs- tenir, c’est le bien. Ainsi apparaît avec plus d’évidence l’idéologie que sous-tend cette hiérarchisation des forces.

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La différance avec un a est un terme qui provient d’une conférence pronon- cée par Derrida en 1968 à la Société française de philosophie. En lui-même, ce concept représente une synthèse de la pensée de son auteur.

A propos de l’origine latine de « différer », il convient de retenir deux sens

bien distincts :

• Le premier exprime l’action de remettre à plus tard, différer en ce sens, c’est temporiser, c’est recourir à un détour qui suspend l’accomplissement d’un désir ou d’une volonté. Ce qui inscrit dans la chaîne de la temporisation.

• Le second sens de « différer » renvoie au fait de ne pas être identique, d’être discernable, ce qui inscrit dans la chaîne de l’espacement. La différance marque un écart qui s’écrit avec un a que l’on voit mais que l’on n’entend pas. La différance est le devenir, elle est le déplacement des significations, un antidote contre l’idéalisme et l’ontologie.

La déconstruction, quant à elle, ne consiste pas à détruire mais plutôt à essayer de penser comment c’est arrivé. Prendre en compte tout ce qui ne se laisse pas décomposer en éléments simples, en atomes théoriques. Elle inter- roge les présupposés des discours, des disciplines, des institutions, pour en défaire les évidences, les pesanteurs. La déconstruction récuse toute notion de vérité singulière ou universelle. La déconstruction cherche à désunir et à démonter tout discours qui s’énonce comme une construction. La déconstruction vise à déstabiliser les priorités structurelles d’une construction particulière. Trop souvent, selon Derrida, les constructions semblent dépendre d’oppositions tranchées et de couples conceptuels irréductibles comme : le féminin et le masculin, le sensible et l’in- telligible, le haut et le bas, le fort et le faible… et ces couples posent un double problème :

D’une part, à cause de leur rigidité, tout ce qui ne s’inscrit pas dans le rapport d’opposition tend à être marginalisé ou même supprimé D’autre part, ces oppositions imposent un ordre hiérarchique qui informe plus sur une idéologie, un choix politique, que sur une quelconque vérité.

Les quatre points essentiels de la déconstruction se développent de la façon suivante :

1. Identification de la construction conceptuelle d’un champ théorique donné, qui utilise habituellement un ou plusieurs couples irréductibles.

2. Mise en lumière de l’ordre hiérarchique des couples.

3. Renverser le rapport de force.

4. L’inversion hiérarchique révèle certains choix stratégiques et idéologiques plus qu’elle ne correspond à des caractères intrinsèques aux couples. La quatrième et dernière action consiste donc à apporter un troisième terme à chaque couple en opposition, ce qui complique la structure porteuse originelle et la rend méconnaissable.

Si les deux premières actions consistent à décrire une construction concep-

tuelle donnée, les deux suivantes visent à la déformer, la reformer, et finalement

la transformer.

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Derrida disait de la déconstruction qu’elle est la résistance : ne pas céder au pouvoir occupant.

C’est peut-être sur ce point que l’accord est le plus accompli entre Michael White et Jacques Derrida : résister contre les récits dominants qui emprison- nent les hommes dans des couples binaires et hiérarchisés qui organisent le langage et qui, comme le proclame Wittgenstein, limitent le monde des possibles.

Comme nous le relevions plus haut, le premier des concepts à disposition dans le champ de la thérapie des couples concernés par l’addiction est celui de codépendance. Nous avons mis en évidence que ce concept s’établit sur un couple de force. Le couple de force est composé d’une part de « être dépen- dant » et de l’autre de « s’abstenir ». Nous constatons encore que le couple est construit sur un rapport hiérarchique : le bien c’est « s’abstenir » et le mal « être dépendant ». Si nous suivons les conseils de Derrida et que nous inversions le couple de force, s’abstenir devient ainsi le mauvais et être dépendant devient le bon. Etre dépendant, cela peut être avoir besoin de l’autre pour son bonheur et cette conception est une des figures de l’amour occidental ; s’abstenir, comme ne pas prendre position, ne pas s’engager, une figure négative de la relation amoureuse. Poursuivons notre réflexion déconstructive ; une des particularités du concept de codépendance est que, sous une apparente circularité, il réfère à une forme très linéaire dans son application car il fait du codépendant le res- ponsable du maintien de la dépendance du partenaire : « Tu en souffres et en plus c’est de ta faute ». Ainsi la codépendance peut être comprise non pas comme un processus de maintien du problème, mais au contraire comme une tentative réciproque de maintenir la relation, une manière de ne pas s’abstenir au niveau émotionnel et affectif.

Le deuxième grand concept systémique à disposition pour penser les couples concernés par l’addiction est celui de la « pseudo autonomisation », développé en particulier par Stanton et Todd. Dans cette perspective, les partenaires sont considérés comme immatures, et leur consommation de substances le symp- tôme de cette immaturité ; ils n’ont pas réglé leur travail de sortie de leur famille d’origine et les intoxications en les rendant dépendants précipitent le risque du retour à la famille d’origine ou son substitut l’institution de soins. Comme le premier concept, celui-ci est construit sur un couple de forces ; d’une part « l’autonomie », d’autre part « la dépendance » : le rapport est hiérar- chisé et l’autonomie est le bien et la dépendance le mal. Si nous inversons le rapport de force nous pourrions faire de la dépendance un mode de concerne- ment ; ainsi être dépendant deviendrait alors se sentir concerné par. L’autono- mie deviendrait alors l’expression de l’idéal commercial d’une société de consommateurs : « C’est mon choix… ». Grâce au renversement des hiérarchies dans le rapport de force entre autonomie et dépendance, une infinité de pos- sibles deviennent envisageables, créant de nombreux chemins de vie pour nos couples.

La thérapie du couple H est une illustration d’un travail possible avec un couple « codépendant ». Jean à 42 ans, il est d’origine sud-américaine, il est en Suisse depuis 8 ans, il a été marié en Amérique du Sud mais après un divorce

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agressif, il est mis à l’écart de la vie de ses deux enfants, ce qui le déprime et motive son désir de refaire sa vie ailleurs. Aline a 40 ans, elle est d’origine cam- bodgienne, elle a connu des régimes politiques répressifs, elle est en Suisse depuis dix ans, elle travaille dans une organisation internationale. Jean était ingénieur dans l’informatique, ces diplômes ne sont pas valables en Suisse, il ne retrouvera pas de travail dans son domaine, il accumule des expériences pro- fessionnelles peu gratifiantes à ses yeux qui se soldent toutes par des échecs. Le couple se rencontre dans une association de lutte contre la torture dans le monde. L’un comme l’autre semble trouver dans leur relation le réconfort et la compréhension pour les malheurs passés, une sorte de reconnaissance mutuelle des torts subis. Madame continue sa progression professionnelle et Monsieur sa dégringolade professionnelle. Finalement il y a trois ans Monsieur, qui est au chômage depuis un an, se met à consommer de l’alcool, puis des médicaments tranquillisants. Madame comprend ses malheurs et l’encourage à entreprendre une thérapie de ce qui est devenu de la dépendance. Je rencontre le couple deux ans plus tard alors que Madame manifeste bruyamment auprès des théra- peutes de Monsieur ses difficultés à vivre la situation qui n’évolue pas. Ils sont donc adressés chez le thérapeute de couple.

La situation m’est adressée avec l’indication couple de codépendants. C’est pour des raisons idéologiques que je n’ai pas souhaité suivre la voie de la codépendance et transmettre à ce couple qu’il faut qu’ils cessent de se sentir responsables l’un de l’autre et qu’ils apprennent à s’occuper mieux d’eux-mêmes. Je préfère partir de la manière dont les gens eux-mêmes expliquent leur situa- tion plutôt que des diagnostics professionnels, je préfère les diagnostics profanes qui viennent des gens eux-mêmes. D’autre part, je préfère les compréhensions relationnelles, plutôt qu’individuelles. Le couple H me dira d’abord qu’au vu de ce qu’ils ont vécu l’un et l’autre, avant de se connaître, que cela explique certainement les problèmes qu’ils vivent aujourd’hui.

Thérapeute : « Comment le problème s’y prend-t-il pour vous rendre la vie si difficile ? » Monsieur : « Il me fait me sentir incapable de soutenir ma femme. » Madame : « Le problème nous empêche de profiter de notre chance. » Thérapeute : « Quelle est votre position par rapport à ce qui se passe maintenant dans votre vie ? » Madame : « J’ai vraiment envie que nous puissions nous rapprocher davantage, compter plus l’un sur l’autre. » Monsieur : « J’ai envie de redevenir un partenaire fiable, fort, pour ma femme, quelqu’un sur qui elle peut compter. » Thérapeute : « Pourquoi vous avez envie de cela ? » Monsieur : « Mais un homme doit être fort, sinon il ne sera plus ni aimé ni admiré ! » Madame : « Ce qui compte pour moi c’est que nous partagions tout, c’est ça mon idéal de couple. » Thérapeute : « Considérez-vous que la force, d’une part, et le partage de tout, d’autre part, soient obligatoires ou y a-t-il des situations où un homme peut être faible et que l’on ne partage pas tout dans un couple ? » Madame : « Non bien sûr on n’est pas obligé de TOUT partager dans un couple. » Thérapeute : « Qu’est-ce que vous permettez à votre mari de garder pour lui seul ? » Monsieur : « Alors ça je voudrais bien le savoir ? »

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Madame : « Mais tu exagères, tu as le droit d’avoir ton jardin secret, mais évidement quand tu me dis que tu n’as pas consommé et que je te vois en train de piquer du nez sur le canapé, ça oui alors ça m’énerve. » Thérapeute : « Et vous Monsieur, pensez-vous que les hommes peuvent aussi avoir le droit à la faiblesse ? » Monsieur : « C’est juste, c’est une drôle d’idée que j’ai là, il faut avoir le droit à la fai- blesse. »

La séance suivante le couple est très perturbé par ce renversement des couples binaires : être fort/être faible, tout partager/avoir des secrets. Ils me disent avoir beaucoup discuté autour de cela les deux dernières semaines.

Monsieur : « Je pense que vous aviez raison la dernière fois, j’ai besoin de pouvoir me monter faible, j’ai toujours eu cette pression sur moi de devoir toujours être au top, sinon de n’être rien. » Madame : « Moi aussi j’ai beaucoup réfléchi, je dois laisser Jean avoir ses espaces personnels et ne pas vouloir tout savoir. » Thérapeute : « Alors il suffit que je vous dise quelque chose, et vous changez du tout au tout votre vision du monde, vous avez toujours été obéissant comme ça ? » Monsieur : « Ça m’énerve ce que vous dites là, je n’aime pas cette idée, et pourtant mes consommations de médicaments sont une forme de soumission à ma condition d’immigré, chômeur à qui il ne manque plus qu’à être malade. » Madame : « Dans ma famille le seul droit est celui d’obéir, je suis venue en Suisse parce que je ne voulais pas me soumettre. »

La séance suivante le couple me dit en arrivant : « Nous voulons reparler de la dernière fois. »

Thérapeute : « De quoi vous souhaiteriez reparler ? » Monsieur : « Je voulais vous dire que j’ai pris la décision de désobéir au programme, je n’ai pas repris de médicaments pour me péter, je ne veux pas conti- nuer à être le pauvre étranger malade et faible. » Madame : « De mon côté j’ai envie d’un couple avec une grande intimité, mais d’un point de vue qualitatif et pas uniquement quantitatif. » Thérapeute : « Supposons que l’on se revoie dans six mois et que l’un comme l’autre vous poursuiviez dans les directions que vous venez de me faire connaître, qu’est-ce que vous me raconterez alors ?… »

La suite de la thérapie aura consisté à rendre les gens auteurs de leurs histoires de vie préférées à travers le questionnement réflexif tel que le propose Michael White. Mais le propos de cet article est de faire un focus sur l’étape précédente, celle de la déconstruction pour faire de la différance au sens de Derrida, et montrer que ces concepts peuvent permettre d’échapper aux oppositions binai- res qui créent des doubles contraintes, et d’ouvrir ainsi la porte des possibles.

La deuxième situation que je souhaite vous présenter est celle d’un couple dont la présentation évoque d’emblée une problématique construite sur le couple de forces opposées de « dépendance/autonomie ».

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Le couple G est adressé au thérapeute de couple et famille car Madame est venue demander de l’aide vis-à-vis de sa consommation d’alcool excessive. Son mari est lui aussi buveur d’alcool mais il ne considère pas que l’alcool est un problème pour lui. Madame et Monsieur G sont tous les deux mathématiciens et ils enseignent à l’université dans des départements différents. Madame et Monsieur G ont un style relationnel qui est celui du reproche mutuel : Madame reproche à Monsieur de ne pas respecter son projet d’absti- nence d’alcool en laissant traîner des bouteilles à la maison. Monsieur reproche à Madame de toujours lui dire qu’il ne fait pas assez bien. Madame reproche à Monsieur qu’il ne l’a pas aidée lors de la préparation d’une audition très impor- tante pour elle. Monsieur reproche à Madame d’exiger sa disponibilité immédiate sans tenir compte de ses propres priorités… La dialectique de leurs reproches est construite sur le fait qu’il est consi- déré par l’un comme par l’autre que le fait d’avoir besoin de l’autre est le signe de sa propre dépendance et une entrave à l’idéal d’autonomie. Pour notre couple, l’autonomie c’est le bien et la dépendance, le mal. Cette idée est en général assez bien partagée chez les intervenants en addictologie.

Dans une perspective déconstructive derridienne, après avoir identifié le couple de forces en opposition, il est suggéré de mettre en lumière l’ordre hiérarchique des couples de forces.

Thérapeute : « Vous semblez tous les deux mettre l’autonomie comme valeur principale, n’avez-vous jamais eu de plaisir à ressentir de la dépendance l’un envers l’autre ? » Monsieur : « Mais ca ne me gêne pas d’avoir besoin de ma femme, je suis parfaitement d’accord avec ça… » Madame : « J’apprécie quand je peux compter sur lui, c’est même ça que je lui demande ! » Thérapeute : « C’est chouette que vous appréciez d’avoir besoin et de pouvoir compter l’un sur l’autre, mais je voulais vous demander si vous aviez déjà ressenti du plaisir avec l’expérience de la dépendance à l’autre ? »

Silence…

Monsieur : « Je ne sais pas si c’est de ça que vous voulez parler mais je crois que oui, j’ai pu éprouver un grand plaisir à me laisser faire par les initiatives de ma femme ; je pense à une surprise qu’elle avait organisée, elle m’a emmené en week-end en Bourgogne, c’était avant que l’on ait les enfants, elle avait réservé une chambre dans un petit château, je ne savais pas du tout où on allait. Au début j’étais un peu tendu, même un peu agacé de ne pas savoir et puis à un moment donné je me suis dit : “Laisse-toi faire tu risques quoi ?” à partir de là j’ai beaucoup apprécié notre escapade. »

Thérapeute : « Est-ce que vous aimeriez que votre femme vous fasse d’autre surprise ? » Monsieur : « Oui j’aimerais bien ça ! » Thérapeute : « Vous saviez ça Madame ? »

Madame :

« Non, je croyais que tu n’aimais pas les surprises, ça me fait plaisir d’ap- prendre ça. »

Thérapeute : « Pourquoi ça vous fait plaisir d’apprendre ça ? »

Madame :

« Mais ça me plaît l’idée que mon mari apprécie mes initiatives, que ça lui fait plaisir que j’essaie de lui faire plaisir… »

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Thérapeute : « Mais pourquoi ça vous plaît cette idée ? » Madame : « Ma vision du couple c’est que… c’est chouette de dépendre l’un de l’autre… à certains moments, et que c’est bien aussi de sentir qu’on peut faire sans son partenaire. » Thérapeute : « Qu’est ce que vous pensez de ça Monsieur ? » Monsieur : « Ça me plaît aussi cette manière de voir le couple » Thérapeute : « Et si vous commenciez à vivre votre relation de couple exactement comme vous venez de me la décrire, quel genre de personne vous imagi- nez-vous que vous pourriez devenir ? »….

La déconstruction n’a pas seulement à voir avec la lecture des textes, elle est une stratégie radicalement politique. Car il s’agit de déplacer, de réélaborer ce qui a toujours été minoré, opprimé, réprimé, méprisé, maîtrisé. Derrida disait lui-même : « Le danger pour une tâche de déconstruction, ce serait la possibilité. Le risque serait donc de devenir un ensemble disponible de procédures réglées, de pratiques méthodiques, de chemins accessibles. L’intérêt de la déconstruction, c’est qu’elle est une certaine expérience de l’impossible. » Dans chacune des illustrations cliniques présentées, à chacune des étapes du processus de déconstruction, d’autres options auraient pu émerger. Au moment de la mise en évidence du couple de forces en présence, un autre couple pouvait apparaître ; au moment de la hiérarchisation, un autre ordre pouvait se faire jour et témoigner d’autres idéologies. La déconstruction ne fabrique pas la vérité, elle crée dans le meilleur des cas des possibles.

Bibliographie

Correspondance :

Rodolphe Soulignac 15 rue des Eaux-Vives 1207 Genève, Suisse rodolphe.soulignac@hcuge.ch

1. White M. (2009) : Cartes des pratiques narratives, Satas, Paris.

2. White M., Epston D. (2004) : Les moyens narratifs au service de la thérapie, Satas, Paris.

3. Poché F. (2007) : Penser avec Jacques Derrida, comprendre la déconstruction, éd. Chronique sociale, Paris.

4. Rodolphe Soulignac, et al. (2004) : Couples et abus de substances, Thérapie familiale, 25, 2, 191-199.

Summary

Use of Derrida’s concepts of deconstruction and differance in narrative therapy with couples concerned with addictions. – According to Michael White’s narrative therapy with couples, we present here a possible clinical use of « deconstruction » and « differance » concepts, as developed by Jacques Derrida. Some clinical illustrations on couple involved in addictive disorder will argument our new psychotherapeutical proposition.

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Resumen

Uso de los conceptos de deconstrucción y de diferancia de Jacques Derrida en terapias narra- tivas de parejas concernidas por adicciones. – Siguiendo los trabajos de Michael White sobre la therapia narrative de parejas, aqui presentamos un uso clínico possible de los conceptos de « deconstrucción » y de « differancia » tales como les has construido Jacque Derrida. Algu- nas ilustraciones clinicas de parejas con trastornos adictivos serviran de argumentario par nuestra nueva proposición psicoterapéutica.

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