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Monsieur le Président de la République

Palais de l'Elysée
55, rue du Faubourg Saint-Honoré

F – 75008 Paris (FRANCE)

Bruxelles, le 6 juin 2008

Monsieur le Président de la République,

Concerne : Présidence française de l’Union Européenne –


discriminations subies par les Francophones de Belgique

Je me permets de vous adresser la présente, à la veille de la présidence


française de l'Union Européenne, pour attirer votre attention sur les
nombreuses discriminations dont sont victimes nombre de Francophones de
Belgique vivant en Flandre, et même à Bruxelles.

La question connaît actuellement un certain retentissement international, du


fait des plaintes déposées par plusieurs mandataires publics francophones
auprès du Comité des droits de l'homme de l'ONU, de la Commission
européenne et du Conseil de l'Europe.

Récemment, une délégation du Conseil de l'Europe présidée par un Français,


M. Guéguan, maire d’une petite ville de Bretagne, a relevé de graves
violations du suffrage universel (refus par le pouvoir de tutelle flamand de
nommer trois maires francophones de la périphérie bruxelloise choisis par
plus de 80 % du corps électoral), de la Charte des Libertés locales ou de la
Convention-cadre sur la protection des minorités nationales (pourtant signée
– mais non ratifiée – par la Belgique).

Des discriminations intolérables au regard du principe d'égalité des citoyens


ont été constatées et relevées de manière récurrente, comme par exemple :

- L'adoption d'un règlement municipal par le maire d'une ville flamande


(Liedekerke) proche de Bruxelles interdisant l'accès aux aires de jeux des
jardins publics de la commune aux enfants ne comprenant pas le
néerlandais.

Que dirait-on de la France, Monsieur le Président, si le maire de Paris


interdisait aux petits enfants qui ne connaissent pas le français l’accès
aux aires de jeu du Jardin du Luxembourg ou du Parc Montsouris ?

- L’adoption par deux autres villes flamandes de la même périphérie


bruxelloise (Vilvorde et Zaventem) de règlements municipaux imposant la
connaissance du néerlandais pour l'achat d’un immeuble ou d’un terrain à
bâtir sur le territoire de ces communes.
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Que dirait-on de la France, Monsieur le Président, si un règlement
municipal de la ville de Neuilly interdisait à des étrangers, sous prétexte
qu’ils ne connaissent pas le français, l’acquisition d’immeubles ou de
terrains sur le territoire de la commune ?

- l’adoption par la Région flamande d’un « wooncode » (Code du Logement)


imposant la connaissance du néerlandais, ou l’engagement à l’apprendre
en suivant un cycle de 240 heures de cours, à tout candidat à l’obtention
d’un logement social en Flandre. C’est donc refouler les plus pauvres de la
société – souvent des étrangers – vers Bruxelles et la Wallonie.

Que dirait-on de la France, Monsieur la Président, si un tel « apartheid »


linguistique était pratiqué sur le territoire de la République française dans
une optique non dissimulée d’homogénéité et de refus de la diversité
culturelle ?

- le refus par la tutelle flamande de nommer trois maires francophones


démocratiquement élus dans la périphérie de Bruxelles (communes de
Crainhem, Linkebeek et Wezembeek-Oppem), à titre de sanction pour
avoir osé adresser les convocations électorales en français aux habitants
francophones et en néerlandais aux habitants néerlandophones de la
commune. Pour la Flandre, ces édiles municipaux ne respecteraient pas
les conditions de dignité minimales pour accéder à la fonction de maire,
du fait d’une violation prétendue de la législation linguistique flamande
(question, au demeurant, juridiquement controversée).

Où est le respect du suffrage universel dans une telle affaire, Monsieur le


Président ?

- l’interdiction pour les conseillers municipaux de s’exprimer en français


dans les communes flamandes de la périphérie bruxelloise, même lorsque
ces conseillers représentent plus de 80 % de la population.

Où est le respect de la démocratie locale dans une telle affaire, Monsieur


le Président, le respect dû par les élus à leurs électeurs majoritairement
francophones qui ne comprennent pas le néerlandais ?

- l’interdiction faite à la Communauté française de Belgique (entité fédérée


en charge de la culture et de l’enseignement à destination des
Francophones de Belgique) de financer les associations francophones de
Flandre et ce, dans l’optique de créer une homogénéité culturelle et
linguistique flamande.

Où se trouve le respect de la minorité dans un pays peuplé à 40 % de


Francophones ?
Monsieur le Président, à titre d’exemple, la République française est
autorisée, de manière tout à fait logique et légitime, à financer des
activités culturelles et d’enseignement à destination de ses ressortissants
vivant sur le sol belge, même en Flandre, mais … la Communauté
française de Belgique se voir interdire de financer les mêmes activités à
destination de ceux qui ont la nationalité belge et n’ont commis d’autre
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« crime » que de résider sur le « sol flamand ». Trouvez-vous cela
normal ?

Le … et … que je suis est choqué par ces mesures d’apartheid linguistique –


le mot n’est pas trop fort – se déroulant si près de la France, patrie des Droits
de l’Homme. Et dans le contexte de crise politique à relents communautaires
que connaît actuellement la Belgique, il ne faut malheureusement pas
compter sur le pouvoir politique belge pour les combattre.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un Congrès national wallon


s’était déroulé à Liège et avait déjà relevé ce type de dérives de la part de la
Flandre. L’avocat et académicien wallon Charles Plisnier – Prix Goncourt 1937
pour « Mariages » et « Faux Passeports » – avait conclu les débats en ces
termes : « Camarades wallons, nous aurons peut-être un jour besoin de la
France, lorsque nous aurons fait cette expérience ultime qui nous est
demandée, lorsque nous l’aurons faite dans un sacrifice à la raison et au sens
des réalités politiques. Lorsque nous aurons fait cette expérience ultime et si,
comme je le crains, cette expérience avorte, alors – j’entends le dire
aujourd’hui – nous serions justifiés à nous tourner vers la France et aucun
reproche ne pourrait nous être adressé, car cette expérience, nous la ferons
en toute loyauté et sans arrière-pensée d’aucune sorte. Alors, nous lui dirons
: « Maintenant, France, au secours ! » et, croyez-le bien, elle viendra ! ». Le
Général De Gaulle, vingt ans plus tard, dans ses entretiens avec Alain
Peyrefitte avait tenu le même raisonnement à propos de la Belgique
francophone.

Monsieur le Président de la République, vous aurez peut-être, au cours de


votre mandat, un rôle historique à jouer dans le dénouement de la crise belge
actuelle si, comme on peut le penser, les Belges ne sont pas en mesure d’y
remédier seuls dans les mois qui viennent. Un rôle inédit pour la France
depuis la Monarchie de Juillet. Il ne nous appartient évidemment pas
d’augurer de l’avenir, mais les probabilités que la France et l’Union
Européenne doivent jouer ce rôle ne sont plus réduites à l’heure où je vous
écris.

Les mots qui blessent, la haine qui s’étale entre les communautés, forme
« moderne » de la guerre civile, peuvent faire plus de mal que des armes
réelles et sont souvent le prélude de maux bien plus graves encore. Dans les
années trente, au sein de l’Allemagne nazie, des discriminations de l’ordre de
celles que je viens d’énumérer avaient précédé les solutions radicales
ultérieures que nous connaissons. L’indifférence de la Communauté
internationale – sous prétexte que le sang ne coule pas – serait la réitération
de l’erreur déjà commise il y a plus de soixante-dix ans.

Si, à la faveur de Votre prochaine présidence de l’Union européenne,


Monsieur le Président, vous pouviez user du poids naturel qui fut toujours
celui de la France dans la lutte contre les injustices et pour la défense des
droits et libertés, vous rendriez service à tous ceux qui, ici, en Belgique,
considèrent comme inacceptables et indignes d’un Etat qui se prétend
démocratique les discriminations culturelles et linguistiques que je viens
d’évoquer. J’ai foi en la France et en l’Union européenne pour nous assister
dans ce légitime combat.
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Tel est le message dont j’ai voulu par la présente me faire le très modeste
porte-parole.

Vous remerciant d’avance de l’attention que vous voudrez bien y réserver, je


vous prie de croire, Monsieur le Président de la République, à l’assurance de
ma très haute et déférente considération.