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Quarto n°3

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QU’EST CE QUE TRANSMETTRE UN ENSEIGNEMENT DE LA PSYCHANALYSE ? Michel Silvestre 20

Á PROPOS DE L’ENSEIGNEMENT DE LACAN Jacques-Alain Miller

LE SYMBOLIQUE RÉALISÉ Maurice Krajzman

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DE L’ÉTHIQUE À LA PASSE LE SAVOIR DU PSYCHANALYSTE Pierre Malengreau

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REEL ET REALITE Monique Liart

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Á PROPOS DE L’ENSEIGNEMENT DE LACAN

Jacques-Alain Miller

Présentation par M. Liart

Le premier forum de l’Ecole de la Cause freudienne

a marqué le point de départ d’un travail de

construction d’un fonctionnement analytique qui se veut un retour à la proposition d’octobre 1967, l’Ecole freudienne ayant échoué à la mettre en acte. On sait les difficultés qu’ont rencontrées ceux qui entourent le Docteur Lacan depuis la dissolution de l’Ecole freudienne de Pari pour mettre sur pieds la contre-expérience proposée par celui-ci. On sait aussi – Éric Laurent en a parlé ici même les raisons du passage de la Cause freudienne à l’Ecole de la Cause freudienne. J.-A. Miller reviendra s’il le veut ou si des questions lui sont posées sur ces

événements peu glorieux pour l’histoire de la psychanalyse. La honte en effet n’a pas été de peu de poids ces derniers mois pour les analystes qui se sentent un tant soit peu porteurs de la chose analytique. Mais enfin le premier Forum a donné de l’espoir : il fut le témoignage que le désir existe encore chez bon nombre d’analystes de se risquer à recevoir le tranchant de la vérité de l’enseignement

de Lacan et à le transmettre.

Recevoir le tranchant de la vérité de l’enseignement

de Lacan, ceci implique à mon avis de questionner,

comme Lacan l’a fait, d’abord la question de la fin

de

l’analyse. Celui-ci pose que l’analyse soit menée

du

côté d’une fin et non d’une interruption ou d’une

analyse interminable. C’est une question qui me semble brûlante ici en Belgique, étant donné les

diverses références théoriques des analystes qui sont

ou furent les nôtres.

J.-A. Miller a théorisé cette question dans un texte qui est paru dans Delenda. La fin de l’analyse, cela suppose que la traversée du fantasme soit un réel dans la cure et non un concept. Il s’agit donc bien là d’une éthique de la psychanalyse qui se soutient notamment du fait que la psychanalyse ne questionne rien d’autre que le désir et la structure qui le conditionne. Lacan ayant la prétention de tenter par l’analyse de modifier la structure, la fin de l’analyse concerne donc la chute de l’objet à quoi touche la structure du désir. La psychanalyse lacanienne n’offre aucune autre promesse que la destruction subjective, il n’y a donc pas de quoi faire grande publicité mais à rendre témoignage. On pourrait dire que la fin de la psychanalyse ouvre à la dimension de l’acte, quand elle est menée, je le répète, à la façon dont Lacan l’a pratiquée et pensée.

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Cette question de la fin de l’analyse est liée tout-à- fait directement à celle de la passe qui est le lieu où l’acte du passage de l’analysant à l’analyste peut se théoriser. Ce lieu, J.-A. Miller, au Forum, l’a défini comme passage à l’impossible à dire, dont il faudrait arriver à faire mathème. Ceci serait la prétention de la passe. Transmettre le tranchant de la vérité de l’enseignement de Lacan est le second point auquel nous a confrontés la dissolution. La question de l’enseignement s’est posée concrètement à nous cette année mais en termes encore limites, de même que celle du travail entre analystes sous la forme du cartel. Le Forum a été me semble-t-il, un travail de mise en place du dispositif nécessaire pour qu’une Ecole ait lieu, c’est-à-dire la passe, à laquelle sont associés le contrôle, les cartels, l’enseignement. Ce qui s’y est passé fut de l’ordre de l’acte analytique. C’est pourquoi, il donne de l’espoir. Si l’amour est le signe que l’on change de discours, l’acte analytique est le signe qu’il y a passage du psychanalysant au psychanalyste. La passe avait existé dans l’Ecole freudienne de Paris, mais peut- être comme signifiant seulement. Le fait seul de sa création par Lacan avait, entre autres choses, destitué l’analyste de sa position de semblant-savoir, et notamment d’une position qui nous concerne plus directement, celle du didacticien ou du «semblant- savoir-faire-un-analyse» (selon le terme de J.-A. Miller), qui est quand même une dimension dans laquelle nous avons été baignés ici dans nos propres psychanalyses. L’existence de la passe en tant que signifiant pouvait mettre fin à cette dimension du psychanalyste. Mais la passe dans l’EFP a échoué en tant que fonctionnement. Avait-il manqué ce que, dans son discours de l’EFP, Lacan nommait son «réseau» qu’il qualifiait de réseau capable de représenter l’expansion de l’acte analytique ? L’acte analytique a été sans aucun doute le fruit essentiel de la dissolution : coupure digne de celles que Lacan opère au cours d’une cure. Lors de la dissolution, il s’est passé la séparation des trois anneaux, où, quand elle a lieu – c’est Lacan qui nous le dit-on risque la folie. Parce que Lacan a tenu cette place essentiellement symbolique qui est celle de l’analyste, cette place d’absence-trou qu’a été son silence, il a permis que la dislocation des trois anneaux produise du symbolique et que la fracture surgisse de l’acte et donc des sujets analystes. C’est ce que pour ma part j’ai entendu dans le discours de

certains de ceux qui ont parlé au Forum. La dissolution a donc donné une chance à la passe de fonctionner dans l’Ecole de la Cause freudienne grâce à l’expansion de l’acte analytique, qui a eu lieu cette fois. Toutes ces questions posées au Forum sont les nôtres ici à Bruxelles puisque tout est à créer en même temps que l’Ecole de la Cause freudienne. Cette année, un enseignement de clinique psychanalytique a eu grâce à la collaboration des enseignants de la section clinique de Paris et de quelques autres personnes pour l’enseignement de la topologie. Mais un enseignement n’a pas de sens que si la psychanalyse en intension y donne tout son poids de réel. Je veux dire que nous sommes ici devant la même question que celle qui se pose à Paris pour la création de l’Ecole de la Cause freudienne, à savoir la question large de la formation de l’analyste, de la fin de l’analyse et de la passe. Quel sera notre mode de fonctionnement avec l’Ecole de la Cause freudienne en tant qu’étrangers ? Tout ceci est encore indéterminé, et fait l’objet de discussions en ce moment. Mais il est évident que notre appartenance à l’Ecole de la Cause freudienne ne doit pas nous faire contourner notre responsabilité qui est d’assumer ici toutes les exigences de la psychanalyse en intension afin de ne pas reproduire la situation dans laquelle nous étions précédemment vis-à-vis de l’EFP., c’est-à-dire une relation que je qualifierais de transférentielle au sens large. L’EFP fonctionnait pour nous ici comme l’institution supposée lacanienne. Nous n’en voyions d’ailleurs que les produits et les productions théoriques qui étaient, il faut le dire, tout à fait brillantes, à côté du vide dans lequel nous vivions. Cette relation de transfert a dispensé allègrement nos analystes de proposer à leurs analysants un cursus de formation lacanienne. Se reposant sur l’existence de l’EFP, ceux-ci n’avaient aucune honte à nous envoyer par ailleurs, en Belgique, dans une institution dont le fonctionnement était radicalement opposé à la proposition d’octobre. Voilà ce que, pour ma part, je voulais rappeler à l’intention de J.-A. Miller afin d’introduire dans le contexte particulier de la Belgique la question de la dissolution et de la création de l’Ecole de la Cause freudienne.

S. André

Quelques mots seulement pour introduire la discussion comme personnellement je souhaiterais l’introduire. Qu’est-ce qui me fait dire ces quelques mots aujourd’hui ? Bien sûr, je suis de ceux qui ont rejoint l’Ecole de la Cause freudienne mais est-ce

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que pour ça je peux dire que j’y appartiens ? Eh bien, ce qui me paraît intéressant dans la situation actuelle, c’est précisément qu’aujourd’hui, pour l’instant, je pense que personne ne peut dire qu’il appartient à cette Ecole dans la mesure où nous sommes encore aujourd’hui au niveau des déclarations d’intention et que ces déclarations ont à se vérifier dans un certain travail. Je pense que la première chose à dire de ce qui nous réunit aujourd’hui, c’est que la dissolution de l’Ecole freudienne et tout ce qui s’est passé essentiellement à Paris ou France, ça a quand même eu ici en Belgique un certain nombre d’effets même si ces événements n’ont pas eu la même publicité qu’ils ont eu en France ; ça a eu un certain nombre d’effets que je résumerai de manière très générale : la naissance d’un certain espoir, que je relierai pour ma part aux premiers mots que J.-A. Miller nous a dit lors du récent forum de l’Ecole de la Cause freudienne : qu’en est-il de l’avenir de l’inconscient. Eh bien je crois que l’effet de la dissolution ici en Belgique, on pourrait l’arborer comme ceci du côté des analystes qui se réclamaient de Lacan jusque là, je pense que cet avenir de l’inconscient, il est sérieusement mis en question ; du côté de ceux, comme la plupart d’entre vous sont curieux je dirai de savoir ce qui se passe au niveau de la psychanalyse en Belgique, curieux de recevoir des éclaircissements en ce qui concerne l’enseignement de Lacan, de savoir où l’on peut travailler cet enseignement, du côté de ceux-là l’espoir qu’en effet il y ait un certain avenir pour l’inconscient ici à Bruxelles – il faut dire que ce n’est vraiment pas donné, parce que ce qui nous différencie de la situation française, c’est la psychanalyse en Belgique ; à Bruxelles, tout simplement on n’en parle pas. C’est là quelque chose qui est à la limite purement et simplement ignoré. Songez au peu d’endroits où l’on parle de la psychanalyse et encore à fortiori au peu d’endroits où l’on parle de la psychanalyse telle que Lacan l’a promue. On ne peut pas dire que l’on dispense à tour de bras ne fût-ce que des informations là-dessus, à l’université ou dans les lieux où l’on parle de psychiatrie ; et que dire alors des médias, des journaux ou de ce qui se fait au niveau culturel. On en parle extrêmement peu : alors là nous avons sûrement faut-il dire une étape en retard ou un décalage par rapport à la situation française. En tous cas, ce qui me paraît remarquable, c’est que le réveil ou en tous cas l’agitation qu’a suscitée la dissolution parmi les psychanalystes, ça les a amenés cette année à organiser un enseignement, ce qui n’avait jamais été fait jusque là

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et qu’à cet enseignement, à la surprise de beaucoup, sont venus un certain nombre de personnes dont beaucoup d’entre vous sont, personnes je dirais qu’on n’attendait pas ou dont on n’espérait pas la venue parce que tout simplement on ne vous connaissait pas. Alors, l’intérêt de cet enseignement, c’est aussi que le travail des psychanalystes soit rendu public. Qu’il soit rendu public, ça signifie que les psychanalystes et c’est un des enseignements de la dissolution, ont à se confronter à ce qui peut advenir de leurs «idées», de leurs pensées à l’égard de la psychanalyse ou du discours qui entre eux a toujours une certaine tendance à virer à la ritournelle, ils ont à confronter cela à ce qu’ils pourraient en dire à des gens qui s’efforcent à ce niveau d’être curieux de ce qu’est l’enseignement de Lacan. Et je pense qu’un autre enseignement de cette dissolution, c’est de nous avoir montré qu’il n’y a pas que les psychanalystes précisément pour s’intéresser à l’enseignement de Lacan mais qu’il y a aussi toutes sortes de personnes qui travaillent dans des champs qui au fond concernent tout-à-fait la psychanalyse en tout cas telle que Lacan la promeut, les sciences humaines, les lettres, les sciences exactes aussi, et qu’il y a là des possibilités d’échange dans les deux sens qui ne sont pas du tout à négliger. Alors nous allons avoir aujourd’hui une discussion avec J.-A. Miller, mais je pense qu’on peut – d’ores et déjà avancer qu’il y a plus qu’un travail d’information, il y a un travail plus précis qui est en cours et auquel, après tout, puisque j’ai pris la responsabilité de l’engager, j’invite tous ceux qui s’y sentiraient concernés, analystes ou pas, il y a un travail qui est mis en route au seins d’une commission dont l’intitulé est bilan et perspectives de la psychanalyse lacanienne en Belgique, travail qui consiste à faire le bilan de la situation actuelle mais surtout à décider et à mettre au point ce que nous pourrions proposer à l’Ecole de la Cause freudienne en ce qui concerne notre fonctionnement ici à Bruxelles. La question se pose ici évidemment de savoir ce qu’il y aurait lieu de faire pour stimuler encore davantage le travail, pour faire en sorte que ceux qui le désirent puissent en rencontrer d’autres qui désirent faire des cartels par exemple, que ceux qui le désirent sachent où l’on fait des séminaires, où l’on peut rencontrer tel ou tel qui s’intéresse à telle question ; la question se pose de savoir si tout cela devrait être davantage organisé, comment cela pourrait l’être et dans quel type de rapport à l’égard de l’Ecole de la Cause freudienne. Cette question a été abordée une fois au cours d’une soirée de la semaine passée avec ceux qui en premier s’étaient dits intéressés, je convie aux prochaines réunions

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tous ceux qui voudraient y participer. Cette commission de travail a donc pour objet de présenter à l’Ecole freudienne une proposition de fonctionnement à l’égard de cette Ecole.

M. Liart Bien, je passe la parole à Jacques-Alain Miller

Jacques-Alain Miller

Hier c’était la première fois que je prenais la parole

à Bruxelles, maintenant la seconde, comme rallonge

à la causerie d’hier sur la topologie, j’ai accepté de

parler de quelque chose qui est encore en formation et qui est cette Ecole de la Cause freudienne où Lacan parie que pourra s’éprouver comme il s’exprime, un noyau dont il se peut que son enseignement subsiste. C’est situer l’enjeu et le situer comme problématique. Alors, il faut bien sûr introduire cette Ecole de la Cause freudienne par son histoire, l’histoire de l’émergence de ce signifiant qui est déjà une rallonge puisque celui qui a émergé, c’était la Cause freudienne. Mais je ne crois pas qu’il faille l’introduire par l’anecdote récente, qui est pauvre. Le passé de cette histoire, le passé de ce signifiant, je dirai que c’est l’enseignement de Lacan et que c’est à ce niveau-là qu’il faut prendre la question. L’enseignement de Lacan, c’est ainsi qu’on baptise ce qui s’était posé au cours de trente années et plus de séminaires sur la psychanalyse. Cela a fini par faire un dépôt, cela a fait alluvion, cela fait une masse de papiers qui progressivement, trop lentement évidemment est transformée en livres ; il y a ça et là des écrits de Lacan qui signalent, comme il l’a dit, les moments où son enseignement faisait difficulté pour son auditoire, qui sont comme un mémorial des difficultés de l’avancée de cet enseignement, et l’Ecole de Cause freudienne ne prend sa valeur que référée à cette alluvion que constitue l’enseignement de Lacan. C’est un enseignement, il faut le dire, qui fait problème et qui fera problème pour les psychanalystes dans les temps à venir. Nous n’avons pas fini d’avoir des difficultés avec cet enseignement, avec sa question et je dirai avec l’énigme qu’il présente. Cette énigme, c’est l’énonciation de Lacan qui depuis des années et de plus en plus nombreux jette les analystes et souvent aussi les non encore analystes, les analysants, pas franchement les gens extérieurs à l’expérience, les jette dans le déchiffrement de cet enseignement. Alors je vais à ce propos faire un certain nombre de remarques, où j’essaie moi-même de m’y retrouver dans ce qui va faire, je crois, dans l’avenir aussi bien

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nos difficultés. Et je n’entends pas simplement celles de l’Ecole de la Cause freudienne mais la difficulté pour l’expérience analytique et pour les analystes.

1. Alors d’abord, je dirai que l’enseignement de Lacan s’est distingué et même son énonciation s’est distinguée par son authenticité. Lacan lui-même a évoqué cet enseignement en disant en 1967 que nul autre, c’était un fait, nul autre ne parlait de psychanalyse. Et au fond, au point où nous en sommes maintenant, plus de 10 ans après, cela apparaît vérifié. Nul autre ne parlait de psychanalyse. Il y avait effectivement des enseignements qui pouvaient être d’histoire de la pensée freudienne, c’est vraiment même leur faire trop d’honneur, plutôt qui consistaient à pêcher ça et là dans Freud un concept et à parler autour, ou encore des tentatives anglo-américaines qui parlaient juste à côté de l’expérience analytique, qui lui cherchaient des modèles extérieurs le plus. On comptait sur l’observation du comportement pour éclairer l’expérience analytique, mais effectivement nul autre que cet enseignement ne parlait, ne parle au fond de la chose-même. Ce qui est très paradoxal, qu’on puisse donner ce sentiment, s’agissant de la psychanalyse, qu’on traite de la chose même. Alors que justement en psychanalyse, on ne peut pas montrer la chose même quand on enseigne. Il y a une dimension irréductiblement privée dans l’expérience analytique. Elle se produit dans l’intimité de la maison, sans observateur extérieur ; le tiers qui est présent n’est pas une troisième personne ; c’est le langage, c’est l’Autre majuscule comme l’a appelé Lacan, ça n’est nulle personne. Et à cet égard, l’expérience analytique est donc confinée dans le privé, et en plus c’est une expérience je dirai privée spécialement de références, ce que j’ai évoqué hier. Alors, il n’y a pas non plus dans la psychanalyse, je dirai, de douce communication du savoir-faire, comme il peut y avoir pour certaines pratiques. Le savoir faire essaie de se communiquer à travers le contrôle, mais effectivement d’une façon indirecte : on ne peut pas voir le maître opérer pour faire pareil, sinon dans l’expérience même où on est soi-même engagé comme analysant, et on sait bien que ce n’est pas une position objective. Autrement dit-il, il n’y a pas non plus dans la psychanalyse ce rapport direct avec la chose même qu’on peut avoir dans certaines pratiques quand on essaie d’observer ou d’imiter le savoir faire de l’analyste. C’est donc un enseignement qui a procédé par médiation, qui n’a pu nous donner la chose même de-la psychanalyse qu’indirectement, et pourtant, c’est là son paradoxe,

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comme si c’était une donation directe, pouvant susciter chez cet auditeur le sentiment de "c’est bien ça". Évidemment, cet enseignement paradoxal a produit je dirai une grande dévalorisation de ce qui se présentait comme d’autres enseignements. Lacan a lui-même dit que son enseignement était sans égal, ça pourrait passer pour une forfanterie, mais il faut l’admettre, c’était un fait et c’est un fait et ça apparaîtra de plus en plus sensible au cours du temps. On oublie ses commentateurs, on oublie ses adversaires et ce qui émerge de 30 années, disons des années d’après-guerre, dans la psychanalyse, c’est son enseignement. Alors, çà, c’est ma première remarque : l’authenticité de cet enseignement et en même temps le caractère paradoxal de parvenir à nous donner la chose même alors qu’en même temps, il s’effectue nécessairement par médiation.

2. Deuxièmement, la deuxième remarque que je veux faire, c’est une question : est-ce que Lacan a voulu enseigner ? On peut dire que d’un côté on ne continue pas pendant 30 ans et pendant très longtemps à un rythme hebdomadaire à soutenir un enseignement renouvelé à chaque fois, un enseignement sans répétition, sans stagnation, on ne le fait pas si on ne le veut pas, si on n’adhère pas là à son désir. Pourtant, Lacan lui-même dans un texte qui s’appelle "Propos sur la causalité psychique", qui est sa première intervention après-guerre, dit qu’il a parfois cédé à la tentation de garder la main fermée sur la vérité. Il dit lui-même que c’est là une illusion mais qu’aussi bien nous avons dans l’histoire des sciences l’exemple des savants qui se sentaient suffisamment responsables de ce qu’ils découvraient pour hésiter à le livrer, à le déchaîner dans le monde. En tous cas cette main, il l’a ouverte. Et je dirai qu’il l’a spécialement ouverte pour répondre à la demande d’un groupe, il a commencé cet enseignement hebdomadaire après 1953 à la suite d’une scission dans le mouvement analytique. Il a répondu à la demande d’un groupe et il est certain qu’il l’a poursuivi alors qu’autour de lui des gens, ses auditeurs, effectivement le pressaient de dire ce qu’est la psychanalyse. En même temps, c’est un enseignement qui s’est développé de façon tout-à- fait marginale par rapport aux grandes institutions qui encadrent si je puis dire, le monde moderne. Il a même continué cet enseignement de façon marginale par rapport à sa propre institution : son enseignement ne faisait pas partie des enseignements de l’Ecole freudienne et sa référence était celle d’une charge de cours, modeste, à l’Ecole pratique des hautes études. Il a donc adopté, il s’est vissé dans une position marginale par rapport aux

institutions. Et il s’est ainsi forgé une audience. Il a creusé la place d’une audience, d’un – auditoire ; paraît-il, ça a commencé chez lui dans son salon avec une vingtaine de personnes, progressivement ça s’est étendu aux 600 personnes de son séminaire bimensuel, et évidemment maintenant çà s’étend bien au-delà de ceux qui ont entendu sa parole, je suppose qu’il y a parmi vous un grand nombre de gens qui n’ont entendu jamais voire jamais vu Lacan. Et nous sommes seulement au début évidemment de ce processus-là du mouvement par lequel cet enseignement va élargir son Autre puisque un auditoire, une audience, c’est un Autre, un Autre majuscule, à l’occasion Lacan dit aussi que c’est un objet petit a, cela dépend comment on prend les choses n’est-ce pas ; et cet Autre disons Lacan l’a créé comme lieu de sa parole. Et c’est très amusant de voir d’ailleurs dans son séminaire comment il traite cet Autre-là. Il ne le traite pas bien le plus souvent. Á la fois visiblement il faut bien qu’il l’aime quelque part pour lui consacrer autant d’efforts suivis, et en même temps tout au long de son séminaire il maltraite cet Autre, il le bouscule, il lui donne des coups de pied, il le considère comme insuffisant, il essaye de le prendre à contre-pied, effectivement il se trouve que le premier trimestre de cet enseignement public n’ayant pas été enregistré, le premier séminaire de Lacan en livre commence par l’évocation du maître zen et des coups de pied qu’il peut à l’occasion donner pour faire interprétation et réveiller son élève. Eh bien tout au long du séminaire, on peut dire que cet Autre que Lacan a créé, aussi bien il l’aime et il le maltraite. En tout cas cet Autre aujourd’hui est certainement en expansion et l’Ecole de la Cause freudienne, c’est un effort pour se situer dans cet Autre de l’enseignement de Lacan, dans cet Autre en expansion de l’enseignement de Lacan, une façon de se situer dans cet Autre – ça ne peut pas prétendre être l’exhaustivité de cet Autre, enfermer l’ensemble de l’Autre lacanien dans une institution –, c’est une façon de dériver dans cet Autre, de s’y situer. Ça, c’était ma seconde remarque.

3. Ma troisième remarque évidemment n’est pas sans rapport avec le point précédent : j’ai évoqué l’Autre de l’enseignement de Lacan, je dirai qu’en même temps il est certain que cet enseignement se déploie sur le fond de ceci : qu’il n’y a pas comme le dit la formule lacanienne, d’Autre de l’Autre, que le savoir à cet égard n’est pas déjà là tout constitué comportant la garantie, la vérité des énonciations qui peuvent s’y appuyer ou en provenir. C’est pourquoi cet enseignement est continuellement créateur,

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fondateur, et là il est sensible par exemple que la pratique de la psychanalyse, d’une certaine façon, Lacan l’a recréée. Alors peut-on dire là qu’il s’agit d’un dissident freudien ? Non, il a recréé cette pratique en en dégageant la structure, je veux dire en saisissant quel est le principe par quoi la psychanalyse opère et que ses agents, les analystes, volontiers méconnaissaient. Parce qu’on peut tout-à- fait faire fonctionner une pratique en méconnaissant sur quels principes effectivement elle s’appuie. Autrement dit, il a dégagé ce qui fonctionnait à l’insu du praticien. Ce dégagement lui-même n’a pas été sans incidence sur la pratique. C’est vrai qu’une pratique peut exister, fonctionner à l’insu de son propre agent, en toute méconnaissance de sa cause, mais il est certain que lorsque le principe émerge, en même temps ça éclaire la pratique et la modifie. C’est là un des paradoxes tout de même de l’enseignement de Lacan, c’est qu’il ait pu être à la fois créateur au nom du retour à Freud. Et ce retour à Freud ne l’a pas du tout obligé à ne faire que répéter les mots de Freud, vous savez que Lacan à cet égard a tout à fait innové, il a inventé un nouveau vocabulaire pour parler de l’analyse, il a épelé le texte de Freud pour lui-même, mais lorsqu’il consacre un séminaire à un texte de Freud, il ne prend pas simplement le ligne à ligne, il en cherche les lignes de force, les lignes de structure, et il superpose aux concepts freudiens d’autres concepts qui les travaillent et qui finalement les font se recouper autrement et dégagent effectivement une lecture. Donc, là, c’est vraiment un paradoxe, à la fois un enseignement indiscutablement créateur et en même temps au nom du retour à Freud et toutes ces deux faces sont aussi vraies l’une que l’autre. Encore un autre exemple, vous savez à quel point Freud était indifférent par exemple à tout ce qui était mathématique, logique, ne parlons pas de la topologie, Freud était complètement fermé à cette dimension du savoir ; c’est tout de même à Vienne que s’est développé ce qui s’est précisément appelé le cercle de Vienne, les logico-positivistes Wittgenstein, etc., et il est sensible que Freud, qui avait pourtant suivi les cours de Brentano, a été tout à fait indifférent à cette élaboration logique qui se passait sous son nez. Par exemple, les trente premières années du siècle sont des années fabuleuses pour la logique mathématique, il a été indifférent à Frege, à Bertrand Russel, à la sortie des principia mathematica en 1910, il ne s’est pas du tout intéressé à Gödel alors que, disons dans le monde cultivé de l’époque, on pouvait tout de même lui porter intérêt. Tout cela ce sont des références auxquelles Lacan lui a fait appel, s’agissant de

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l’analyse. Et vous voyez qu’à cet égard le retour à Freud s’accommode de toute cette création. Alors effectivement, cette parenthèse, quand je vois des gens qui se disent des élèves de Lacan et qui nous expliquent qu’il y aurait deux dangers symétriques qui seraient d’un côté oublier Lacan mais de l’autre, le citer comme parole d’évangile, je dis que ce sont des gens après tout bien fragiles et que la fidélité la plus minutieuse à un enseignement s’accommode tout à fait de création. Lacan n’a jamais pris Freud pour une parole d’évangile, il a simplement considéré qu’il y avait une authenticité de Freud qui ne trompait pas, qu’il avait lui une expérience authentique de quelque chose qu’il avait appelé l’inconscient et qu’il ne fallait pas faire semblant, comme souvent autour de Freud on avait fait, d’y être arrivé aussi. On a souvent le sentiment qu’autour de Freud il y avait des gens… Freud disait voilà ce que j’ai trouvé dans mon expérience, et d’autres disaient oui, nous sommes allés là aussi, et nous aussi nous l’avons vu. Mais ils se trompaient souvent de pays, je veux dire qu’ils ne trouvaient pas, ils ne décrivaient pas le même pays que Freud. Alors qu’avec d’autres moyens, on a bien pourtant le sentiment que Lacan décrit le même pays que Freud, qu’il a atteint le même point et parfois, dans la même ligne, un point qui va au-delà. Alors c’est à cet égard qu’effectivement l’enseignement de Lacan est fait d’une réinterprétation de Freud, d’un déchiffrement nouveau de Freud et de ce que Lacan lui-même a appelé une nouvelle alliance avec la découverte de Freud. Et le paradoxe, je dirai, c’est que cet enseignement est certainement créateur et qu’en même temps il réponde à l’exigence que Lacan a formulée et rappelée : pour l’analyste, rendre compte de sa pratique. Ce qui ne va pas de soi, la pratique peut tout-à-fait se poursuivre muette mais l’enseignement de Lacan est animé de l’exigence pour l’analyste de rendre compte de sa pratique, et je dirai qu’une des lignes de clivage parmi les gens qui ont suivi Lacan, une des lignes de clivage dont l’Ecole de la Cause freudienne est issue, c’est la prise au sérieux plus ou moins grande de se rendre compte de sa pratique. Ça ne veut pas dire parler par anecdotes, pas forcément même parler de ses cas, Lacan a été très peu disert sur ce point, mais s’exposer pour faire saisir comment chacun attrape ce qu’il en est de sa pratique.

4. Quatrième remarque. Au fond, c’est devenu presque un syntagme figé que de parler de l’enseignement de Lacan. D’ailleurs j’en parle dans mes trois premières remarques comme çà, comme allant de soi. Il faut savoir qu’on ne s’en est pas

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aperçu tout de suite, qu’il y a un enseignement de Lacan. Et Lacan lui-même l’a souligné, pendant une dizaine d’années, on ne s’en était vraiment pas aperçu et selon lui ça n’a vraiment été interprété comme un enseignement qu’au moment où il a dû se transporter à la suite d’une scission, lorsqu’il s’est transporté à l’Ecole normale supérieure. C’est à cet endroit, dit-il, que ce que je disais a été interprété comme un enseignement. Et, évidemment, ça tenait au génie du lieu, si je puis dire, puisque effectivement ce qui se dispense dans ce genre d’établissement, ce sont des enseignements, au fond c’est à partir de ce moment-là que ce que Lacan disait a pris consistance d’enseignement. Et il faut bien admettre que Lacan a validé ça, puisque c’est exactement à cette époque qu’il a créé son Ecole freudienne de Paris, six mois après être venu enseigner à l’Ecole normale supérieure ; et pour tout le monde effectivement ça signifiait que Lacan assumait que ce qu’il dispensait effectivement pouvait former un enseignement et au-delà une Ecole. Alors cette Ecole, elle a été faite de qui, de quoi ? Grosso modo elle a été faite de ceux qui ont appris auprès de Lacan. Et ça va loin, comme je le disais c’est en expansion, ça va jusqu’en Amérique latine, on a pu le constater pour certains au mois de juillet, ça va jusqu’à des personnes qui n’ont plus de rapport maintenant qu’avec l’écrit de Lacan, qu’avec le texte de Lacan, et c’est tout-à-fait notable que l’énigme de cette énonciation a pu les capter à partir de l’écrit, sans la présence vivante, dans le temps même où une autre présence de Lacan dans les activités de son Ecole a tout-à-fait décontenancé, jusque dans la proximité de Lacan, les gens précisément qui avaient coutume d’être je dirai les bénéficiés de sa présence ; ils sont en retard là- dessus ; évidemment dans les années qui viendront, il y aura de moins en moins de gens qui auront connu Lacan et le transfert passe déjà maintenant et passera toujours davantage par ce qui se dépose de l’énigme de son énonciation dans l’écrit et dans le texte, comme cela se passe pour Freud ; le sujet- supposé-savoir peut être activé à partir de l’écrit, et c’est tout-à-fait bête et imbécile par exemple comme on a pu l’entendre, il y a des gens pour regretter que lentement, progressivement, trop lentement les séminaires de Lacan deviennent des livres, ce sont les gens qui avaient entendu ces séminaires de vive voix et qui disent que rien ne pourra jamais leur restituer ce que c’était que cette présence de Lacan dans son séminaire. Mais, je veux dire, ce sont déjà là des gens du passé ; l’enseignement de Lacan va se transmettre par l’activation du sujet-supposé-savoir à partir du texte et de l’écrit. Alors, c’est un

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enseignement effectivement unique par son ampleur,

qui avaient pu montrer de façon convenable patte

par

sa tenue et je dirai, c’est un mot lacanien, par son

blanche ; il a ouvert son enseignement et plus, il a

avancée. Pas de stagnation, pas de répétition morte, toujours du nouveau, même si c’est un décalage léger d’une semaine sur l’autre : repenser, déplacer les lignes ; et l’on voit bien pourquoi l’enseignement de Lacan n’est pas dogmatique ; on ne peut pas

englobé dans une Ecole, dans son Ecole, une très large partie au départ au moins, de ceux qui s’intéressaient à son enseignement. Et il n’a pas permis que se constitue à l’intérieur, isolé, fermé, le groupe des purs analystes confirmés ou imaginés tels, qui d’ailleurs font partie de l’Ecole freudienne

déposer le filet sur lui et l’attraper, le capter, le capturer, il y a un mot grec pour dire ça, le catalepse,

de

Paris ; assez vite au bout de 3-4 ans, quelques

prendre çà dans sa main, parce que précisément il y

uns, refusant cet afflux, l’ont quittée, et d’autres sont

a

toujours une autodifférenciation de cet

enseignement ; il le dit lui-même, le signifiant ne peut pas se signifier lui-même, donc même quand vous répétez ce signifiant, si vous êtes fidèle à son

mouvement même, si vous ne le reprenez pas au troisième temps par un mouvement de retour, il s’échappe à lui-même. Et je dirais à cet égard, servons-nous de quelques éléments de topologie, l’enseignement de Lacan lui-même, son énonciation disons dans son enseignement obéit à la forme dite du huit intérieur, je ne reprendrai pas cette forme que j’ai évoquée hier, disons que c’est elle qui permet de représenter ce mouvement d’auto- différence et je dirai à cet égard il ne faut pas se laisser prendre aux définitions de Lacan. Lacan fait

qu’il ne faut pas les prendre au sérieux mais qu’elles

restés, en boudant, et à l’occasion des événements récents, on s’est aperçu que beaucoup n’avaient toujours pas accepté finalement le style de Lacan à

partir de 1964. Et à cet égard l’Ecole de la Cause freudienne, c’est la poursuite du même mouvement d’ouverture, alors qu’à l’intérieur même de l’Ecole freudienne s’était progressivement enkystée de nouveau la "pure" société des analystes qui s’est trouvée frappée de plein fouet par la dissolution de l’Ecole freudienne. Et donc à cet égard, le mouvement d’ouverture au tout venant se poursuit et dans ce qui a été évoqué ici, à savoir qu’un certain nombre d’entre vous était aussi du tout venant, que

des portes avaient été ouvertes et que vous les aviez franchies, eh bien ça participe du mouvement propre

tout le temps des définitions, c’est même un style

de

l’enseignement de Lacan. Ça fait partie du style

qui procède éminemment comme par une sommation de définitions – le fantasme, c’est ceci ; le désir,… et au fond on sait bien, je ne dirai pas

qui sera celui de l’Ecole de la Cause freudienne si nous arrivons à la former, à la constituer ; avec le problème bien sûr qu’il y a afflux et qu’il faut en même temps que cet afflux soit organisé ; il faut

ne

sont jamais dogmatisées c’est-à-dire qu’elles

qu’il y ait tourbillon, il faut aussi qu’il y ait un lieu

peuvent toujours comporter un point de fuite et de reprise, ce qui fait qu’on voit à l’occasion des

où ce tourbillon puisse prendre place. C’est nécessaire au discours analytique, Lacan le disait, le

personnes faire des listes de toutes les définitions

discours analytique ne peut pas se soutenir d’un seul.

que

Lacan a données d’un terme pour essayer enfin

Et

d’ailleurs on peut le dire, aucun discours ne peut

d’attraper ce que là il glisse ; c’est ça qui a donné à

se

soutenir d’un seul. Il évoquait alors ceci : j’ai le

cet enseignement de Lacan sa circulation et a élargi

5. Alors ma cinquième remarque sera celle-ci, et

bonheur qu’il y en ait qui me suivent ; évidemment,

constamment le cercle de ceux qui apprenaient auprès de lui.

brève, qu’après tout, une Ecole, ça n’était pas encore forcément une institution analytique. Lacan n’a pas voulu distinguer la société des analystes de l’Ecole formée par ceux qui étaient pris dans le mouvement

c’est un bonheur on peut mitigé, parce qu’on peut suivre comme des élèves et on peut suivre aussi comme une meute de chiens pressés de dévorer celui qui court là-devant.

6. Alors sixièmement, sixième remarque, vous voyez bien que ce sont des remarques préliminaires aux questions actuelles que vous pouvez vous poser sur

de

son enseignement. Ça a tout-à-fait choqué à

l’Ecole de la Cause freudienne, mais je crois qu’il y

l’époque, lorsqu’il l’a fait en 1964. On était habitué

a

des questions très proches qu’on n’aborde

à des sociétés de praticiens confirmés de la

finalement qu’en parlant d’un peu plus loin, et qu’on

psychanalyse, se reconnaissant entre eux ; pour le

est

justement parfois au cœur des questions en étant

reste c’était vraiment l’extérieur ; alors d’abord Lacan a fait scandale évidemment en ouvrant son séminaire à tout le monde, au tout-venant, à l’homme-moderne, au quidam, alors que c’était traditionnel de réserver le savoir analytique à ceux

petit peu à côté et en prenant un peu de recul. Au fond, Lacan a eu toujours beaucoup de difficultés avec cet enseignement unique, je veux dire cet enseignement unique lui a créé des difficultés et l’Ecole de la Cause freudienne est le témoignage

un

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aussi des difficultés actuelles que cet enseignement unique lui a créées. D’abord quelqu’un de sans égal comme nous pouvons admettre qu’il se montre est toujours d’un voisinage difficile pour ses contemporains, ne parlons pas de ses aînés ; pas difficile à comprendre à cet égard que Lacan ait été insupportable à ses maîtres puisqu’il en eus, insupportable ensuite à ses contemporains, finalement il s’est retrouvé avec une Ecole dont il était effectivement lui le fondateur et le directeur et où il a encore été insupportable disons à ses vieux élèves aspirant à devenir eux aussi des maîtres. Au fond, je dis insupportable, donnons à ce terme toute sa valeur lacanienne, il s’était montré impossible à supporter ; c’est une définition que Lacan donne du réel, spécialement du réel de la clinique, c’est l’impossible à supporter. Et la position par rapport à Lacan a valeur je dirai d’expérience clinique pour les psychanalystes, et aujourd’hui encore. D’une façon générale, je l’ai dit ainsi au forum "l’enseignement de Lacan lui-même est devenu un bout de réel, dont on ne sait pas exactement quoi faire, qu’on mordille, qu’on mâche dans tous les sens, qu’on recrache ou alors qu’on voile, qu’on essaye d’oublier, c’est devenu un bout de réel pour la communauté analytique ; les uns essayent de faire l’impasse dessus, les autres le mettent en petits morceaux, les uns élisent une discipline spéciale à l’intérieur de l’enseignement de Lacan, au fond tout le monde en est embarrassé comme un poisson d’une pomme pour donner une comparaison familière au docteur Lacan. Alors, impossible à supporter Lacan lui-même, sa pratique de la cure, qui a toujours fait problème : quand elle réduisait légèrement le temps des séances, elle faisait problème, quand elle a tendu à se confondre avec la pure rencontre du réel, – c’est en tout cas ma thèse-, récemment, elle s’est démontrée aussi bien impossible à supporter pour la communauté analytique. L’enseignement, impossible à supporter, Lacan dans la force de l’âge impossible à supporter, Lacan dans sa vieillesse encore impossible à supporter. Disons que c’est un tour de force. Alors cet enseignement qui fait foi par son authenticité comporte pour celui qui est pris dans son mouvement une certaine aliénation que Lacan lui- même a cernée : l’aliénation de devoir passer par les signifiants de Lacan, par les mots qu’il a inventés et par les chemins qu’il a tracés ; et ceci peut expliquer que ceux qui sont précisément à différentes époques les plus aliénés par ce discours puissent devenir de façon extrêmement rapide, presque instantanée, en même temps haineux, vomir ce discours et son auteur ; précisément parce que derrière la fidélité la

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plus serve d’apparence, ce qui monte par ailleurs c’est le ressentiment à l’endroit des signifiants de l’Autre ; et, me semble-t-il, c’est une des choses qui expliquent ces soudaines émergences de haine dont nous avons eu récemment l’exemple, le témoignage. Ça a toujours été à toutes les époques très difficile de savoir quoi faire de l’enseignement de Lacan. Beaucoup trouvaient une solution dans le plagiat à une époque, quand les séminaires circulaient sous le manteau, on se rendra compte après que de nombreux ouvrages de psychanalyse ont été faits en démarquant des séminaires de Lacan non publiés, alors que Lacan disait bien que ses énoncés ne remplissaient leur fonction qu’à la place même où il les énonçait. Ce qui effectivement met dans l’embarras tout élève à cet égard. Au fond, c’est souvent au nom de l’amour pour le savoir que Lacan a créé, qu’on s’en prend à Jacques Lacan comme personne, avec le désir qu’enfin ce savoir soit coupé de son énonciateur, qu’il soit vraiment la chose de tous ; et on voit aussi bien aujourd’hui des personnes qui passent leur vie à feuilleter des séminaires de Lacan souhaiter en même temps que Lacan se taise une fois pour toutes. Ça arrivera, il est vieux, le docteur Lacan, ça arrivera n’est-ce pas, pas la peine de réclamer ça du fait que lui-même constatait que sa personne pouvait faire écran à ses mathèmes, ou que ; disons – nous l’éclat de sa personne, la brillance ou la singularité de sa personne faisait écran à son savoir. Lui-même a dit : "quand je serai mort, l’époque où l’on m’entendra enfin", il a écrit çà, dans un texte, je ne sais plus lequel d’ailleurs. Et d’ailleurs, je dirai que Lacan, et ça fait l’authenticité de son enseignement aussi bien, a d’ailleurs toujours parlé, j’ose le dire, comme un homme qui sait qu’il va mourir un jour ; et, ça s’entend, ça, dans la parole de quelqu’un ; ceux qui parlent, qui donnent le sentiment qu’ils parlent en sachant qu’ils vont mourir un jour et ceux qui n’en ont pas même l’idée ; ça aussi nous ramène à une question topologique que j’ai évoquée hier, la mort ce n’est pas simplement quelque chose qui est à venir, et qui sera à venir évidemment pour chacun d’entre nous, c’est aussi bien quelque chose qui habite au centre de la parole. Et personne mieux que Lacan ne fait entendre ce sens mortel et ne le dispense dans son enseignement. C’est une question de topologie.

7. Alors la septième remarque, c’est de constater d’abord que vraisemblablement il y aura eu dans l’histoire si je puis dire 4 institutions habitées par Lacan, la société psychanalytique de Paris d’abord jusqu’en 1953, la société française de psychanalyse jusqu’en 1963, l’Ecole freudienne de Paris jusqu’en

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1980, et après l’Ecole freudienne de Paris, l’Ecole de la Cause freudienne. Quatre termes, il a d’ailleurs dit que depuis toujours c’était nécessaire dans l’articulation inconsciente, vous remarquerez que tous les schémas de Lacan sont à quatre termes ; ce serait là de la dévotion que de s’imaginer que depuis toujours c’était inscrit ; disons que c’est une coïncidence intéressante. Aussi pour dire : l’avait-il depuis toujours prévu ? Vous savez, plusieurs fois dans les Ecrits revient cette comparaison : lui, Actéon, cherchant à voir la vérité de Diane / et il évolue ceci : que le jour où il aura trouvé le gîte de la déesse il se transformera en cerf et les chiens pourront alors le déchirer. On voit ça. On a vu plusieurs fois des chiens croire, les chiens peuvent croire qu’Actéon déjà a trouvé le gîte de la déesse et s’employer à le déchirer, ça s’est fait en 53, ça s’est fait en 63 et ce sera donc fait en 1981 aussi bien, avec une chose encore plus drôle, c’est que les chiens qui veulent déchirer Actéon s’imaginent eux- mêmes être le cerf. C’est un paradoxe, mais ça rend compte de ceci qui s’appelle l’identification à la proie, c’est quelque chose qui est tout-à-fait formateur chez l’animal et que Lacan a théorisé d’ailleurs : dans la prédation, dans le rapport essentiel de la prédation, l’identification à la proie. D’ailleurs René Thom en parle également. De façon moins métaphorique si je puis dire, Lacan évoque déjà dans le séminaire XI, au second chapitre, alors qu’il vivait une situation comparable à celle que nous avons connue ce dernier trimestre, qu’il fait peut-être partie de la position de l’analyste, dans la mesure où il la tient authentiquement, qu’il soit assiégé par ses analysants, par un certain nombre de ces analysants dans la mesure même où il a été l’agent de la levée du refoulement pour eux, où il leur a permis, il a permis au monde des limbes de l’inconscient de venir un peu au jour, sans évidemment aller jusqu’au bout puisque l’on ne va jamais à cet égard jusqu’au bout, puisqu’il y a un refoulement originaire. Mais dès lors que l’analyste a pris la responsabilité d’analyste véritable, a pris la responsabilité d’aller jusque là, qu’il y ait un ressentiment de son analysant à son endroit est toujours un risque. Alors évidemment si on pratique je dirais l’analyse "pépère", si on ne réveille pas le chat qui dort, évidemment on ne prend pas ce risque là. Mais la psychanalyse au sens de Lacan consiste je n’ose pas dire à aller chercher le sujet dans ce qu’il y a de plus profond puisque hier précisément j’ai exposé à quel point chez Lacan l’inconscient n’est pas profond ; mais s’il veut débusquer le sujet de son fantasme, eh bien dans la mesure où l’analyse n’est pas une douce somnolence mais réveille,

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réveille au réel toujours manqué mais essayé, tenté, il est sûr que l’analyste prend des risques. Il prend le risque de ce ressentiment. Et c’est en quoi l’Ecole de la Cause freudienne fait bien partie de l’aventure de Lacan. Á partir d’une certaine lettre qui a été envoyée au mois de décembre, on veut débattre : est- ce qu’il y est, est-ce qu’il n’y est pas, est-ce qu’il s’intéresse encore à ça, il est bien vieux, il ne dit pas grand-chose, etc. Il faut vraiment ne pas vouloir voir pour ne pas s’apercevoir que son désir tel qu’on peut en suivre la ligne inflexible depuis le début de son enseignement, il faut être aveugle pour ne pas voir, il ne faut pas vouloir voir que son désir est engagé dans l’Ecole de la Cause freudienne comme dans les trois précédentes institutions ; que nous sommes nous effectivement pris dans cette danse, dans la danse de ce désir de Lacan ; et il nous a hameçonné, c’est vrai. Et quelqu’un me disait hier que moi peut- être j’étais un rêve de Lacan, je crois que c’est quelqu’un qui voulait dire que j’étais traversé par le désir de Lacan ; mais c’est ce que nous sommes, dans l’Ecole de la Cause et je dirai, c’est ce que vous êtes aussi ; y compris ceux qui repoussent cet enseignement, progressivement finalement eux aussi sont situés et habités par ce désir qui est là présent ; personne ne peut douter de sa ligne de la Cause qui traverse également l’Ecole Nous avons été hameçonnés. Lacan a parlé de cela, du "tu" dans le langage comme hameçonnage de 1’autre. D’ailleurs, ce n’est pas n’importe quels exemples qu’il prenait, c’était le "tu es mon maître" où il a tout-à-fait fait entendre le verbe tuer que comporte cette assignation par laquelle l’élève indirectement se pose comme tel. Tu es mon maître, il l’a entendu résonner depuis trente ans et disons que très souvent ça a pris sa valeur mortifère prévue dans la position de l’élève. Alors ce qu’on peut dire de l’Ecole de la Cause freudienne, c’est que plus ça change et plus c’est la même chose ; voila encore une fois Lacan impossible à supporter et poursuivant / sans considération je dirai politique stratégique aucune sinon de ne pas céder. On voit bien là effectivement : j’ai dit fonction du désir, j’ai dit désir parce que le désir est précisément une fonction qui est éternisée dans le sujet au sens de Freud. Le désir spécialement ne connaît pas le temps. Le désir dans l’inconscient y est éternel, Lacan a insisté là- dessus et c’est dans Freud. Alors évidemment le désir ne tient pas compte par exemple de la fonction de l’âge. C’est bien ce que dit Freud et que reprend Lacan. Et nous sommes effectivement à un moment où le désir éternisé dans Lacan se croise avec l’âge de l’individu Lacan. Et ça fait effectivement des problèmes avec le désir éternisé dans le sujet, Lacan

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ne veut pas les connaître, ne peut pas les connaître, ce sont des problèmes que nous, dans l’Ecole de la Cause freudienne nous avons effectivement à supporter, le contraste entre l’éternisation du désir de Lacan dont l’Ecole de la Cause freudienne est un avatar et la fonction je dirai biologique de l’âge ; il faut dire d’ailleurs que la mort de Lacan est attachée à lui depuis bien longtemps, ça va avec son enseignement et ce qui a toujours fait cet enseignement unique ; la première fois que j’ai entendu parler de Lacan il y a maintenant plus de 10 ans bien sûr, j’ai entendu en même temps parler de sa mort, dans la même phrase. Depuis des années, depuis qu’il a commencé cet enseignement dans ce style, Lacan vit environné de sa propre mort, disons que cet enseignement a produit comme un effet de sépulture autour de lui c’est-à-dire qu’on a vu pour lui mieux que pour d’autres que le sujet qui parle est toujours un sujet déjà mort, mortifié par le signifiant. Et c’est bien l’éclat de ce signifiant et aussi les thèses de Lacan sur le signifiant qui l’ont toujours fait paraître comme promis à la mort. Évidemment les hommes d’habitude peuvent tout-à-fait accueillir leur âge, ils accueillent souvent même volontiers leur âge, leur désir ne va pas contre ça, on peut même dire que depuis toujours leur désir était compatible avec ça, avec-le renoncement ; et ils accueillent leur âge par la retraite, ils accueillent leur âge par la démission et ce qui devrait ne pas tromper, ce qui ne trompe pas dans l’Ecole de la Cause freudienne, c’est que Lacan ne lâche pas ; le désir de Lacan ne lâche pas même si les moyens physiques de l’individu Lacan ne sont plus ce qu’ils étaient, c’est évident. Il y a là des gens, des choses qui s’en vont de lui mais il ne lâche pas. Alors, c’est en cela que l’Ecole de la Cause freudienne rassemble ceux qui poursuivent avec lui c’est-à-dire avec son désir ; malgré l’âge, malgré la mort qui viendra un jour bien sûr, qui l’accompagne dans ce désir qui est le sien.

8. Alors, huitième remarque, je vais là aller un peu plus vite puisque nous ne sommes pas là encore au fonctionnement de l’Ecole de la Cause freudienne, nous sommes à certaines de ses conditions tout de même ; la trajectoire de Lacan dans le milieu analytique se marque effectivement par cette déstructuration grandissante qu’il a toujours apporté. Á côté de la hiérarchie fermée d’après la guerre, nous sommes au contraire maintenant à un moment où est presque à son comble le déchaînement de l’expérience analytique et il est certain que le principe qu’il a posé au fronton de l’Ecole freudienne déjà et qui perdure dans l’Ecole de la

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Cause freudienne – l’analyste ne s’autorise que de lui même – est un principe sans doute de libération, d’autonomie mais aussi de déchaînement de l’expérience, avec les risques que cela peut comporter et qui sont sans doute à réduire eu égard au social mais que la dimension analytique elle même n’a pas à connaître. Alors c’est bien ce qui fait dans l’Ecole de la Cause freudienne une certaine réduction au minimum des fonctions de groupe, par le fait que beaucoup de fonctions doivent y être transitoires et même toutes, un fonctionnement permutatif, un leu de tourbillon, et je dirai, mais c’est un vocable trop politique, une certaine décentralisation, disons plutôt un certain décentrement. Alors évidemment, il y a des questions, celle de la garantie, comme on dit, qui doit être garantie pour l’analysant, bien que le plus souvent les analystes l’entendent comme garantie pour eux mêmes. La garantie d’un tel et d’un analyste, si elle peut être donnée par le groupe, c’est en pensant au tout venant qui entend s’inscrire dans le dispositif analytique. Il y a la question de la direction de ce genre de groupe, et qui aujourd’hui se centre sur les problèmes entre un directoire prévu pour deux ans et un conseil qui doit être une fonction plus lourde et plus stable, la question est de savoir comment il doit être renouvelé et composé ; il y a la question des enseignements à propos de quoi l’Ecole de la Cause freudienne a donc pris une position extrêmement libérale à savoir liberté d’initiative des enseignements et nous verrons bien, pas de censure préalable ; il y a la question des cartels qui est encore ce qui fait finalement le moins de problèmes parce que les cartels fonctionnent ; les cartels, lorsque cinq se trouvent, finalement, et qu’ils se baptisent cartel, et qu’ils prennent l’enseignement de Lacan comme tel, c’est un fait que ça fonctionne ; et puis il y a la question des publications qui n’a jamais été tranchée de façon réglée dans l’Ecole freudienne et aujourd’hui on assiste et sans doute assistera-t-on à une certaine multiplication qui n’est pas forcément à réduire, à ramener à une unité. Alors, le problème essentiel est quand même le problème de l’avancée du discours analytique. Qu’on soit analyste après tout pourrait s’accommoder d’une certaine stagnation, s’accommode d’une certaine stagnation aux Etats- Unis ou ailleurs, en même temps que les anglo- saxons dans tous les domaines, et peut-être bientôt dans celui de la psychanalyse, feront sentir leur présence active. Alors l’enseignement de Lacan donne consistance au discours analytique. Si maintenant Lacan ne fait plus le travail de l’avancée, qui le fera ? Comment se fera-t-il ? Après tout, "il

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n’y a pas d’Autre de l’Autre et à cet égard, il n’y a personne d’autre je dirais que nous c’est-à-dire les gens pris dans le cours de son enseignement. Et ça, je dirai que c’est un problème beaucoup plus aigu, beaucoup plus angoissant que les affaires d’articulation d’un articlé des statuts avec un autre.

9. Alors, neuvièmement pratiquement, qu’y a – t il, je vais terminer là. Pour l’instant, il y a une Ecole en formation qui a une adresse, une seule, qui est celle du docteur Lacan lui-même, 5, rue de Lille, à Paris 7ème ; il y a eu un forum qui a été évoqué, mille personnes présentes, 50 personnes y ont pris la parole, la publication de ces actes est en cours ; et on attend sur ce produit, l’appréciation du docteur Lacan. Sur ce produit et sur celui du travail de ce qui s’est appelé des commissions et qui sont formées très librement par qui souhaite se mettre au travail sur les questions qui intéressent l’institution, Serge André en a évoqué une, il y en a d’autres, je crois, elles ont à être mentionnées simplement, à l’adresse du 5 rue de Lille, pour être connues, et elles feront parvenir leurs estimations dans le temps qu’elles estimeront utiles, à moins qu’il n’y ait une date limite qui soit fixée. Et la première question qui se pose ensuite, c’est celle des enseignements que cette Ecole de la Cause dispensera l’année prochaine, à partir de septembre-octobre et ça tient à l’initiative de ceux qui participent de ce tourbillon et j’ai cru comprendre que c’est ainsi que ça s’est fait ici aussi. Alors, c’est à l’épreuve aussi qu’on envisagera comment nous travaillons ensemble et l’espace que nous réussissons à nous créer pour ce travail et pour cette avancée éventuelle. Espace, est-ce passe, est-ce que cet espace permettra la passe, c’est-à-dire le dispositif qui a été évoqué par Monique Liard ; c’est sûr que la passe comme dispositif devant authentifier la fin de l’analyse demande la confiance dans l’institution, c’est-à-dire l’accueil du tout venant passeur sélectionné par l’institution devant un jury qui la représente, cette institution ; je ne sais pas combien de temps il faudra pour qu’effectivement l’espace que nous créons permette cette passe.

10. Alors, la dixième remarque, je vais la sauter pour laisser place à la discussion. Evidemment ce qui nous occupe, au-delà de notre bien-être que nous essaierons de trouver dans cet espace, d’un certain confort et aussi d’une certaine inquiétude, d’une certaine stimulation, évidemment ce qui compte, c’est l’inconscient et la place que nous pourrons continuer de faire à l’inconscient dans le monde moderne, le monde moderne qui d’une certaine façon ne milite pas pour l’inconscient, bien que le

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discours de la science en même temps demande, si l’on veut, cette complémentation, cette supplémentation par le discours analytique. Bon, je crois que je vais m’en tenir là pour pouvoir vous entendre et que nous puissions aborder si vous le voulez, si c’est votre souhait, des questions pratiques, aussi bien que des questions de fond.

Questions à Jacques-Alain Miller

De Villers … Vous avez cité les 4 lieux analytiques où Lacan a passé, la société psychanalytique de Paris etc. Alors, pourquoi 4 et pas 5, puisqu’il y a eu quand même la Cause freudienne. Alors, ma question est de savoir quel était le statut, la place de l’Ecole dans la Cause freudienne ?

Jacques-Alain Miller C’est une chose assez simple, la dissolution juridique de l’Ecole freudienne a été acquise le 27 septembre 1980 ; Lacan a souhaité rapidement que les statuts soient prêts pour l’institution qu’il avait déjà fondée sous le nom de Cause Freudienne (avec des statuts provisoires) ; il y a donc eu, à sa demande pressante, des éléments de statuts, comportant selon ses indications comme novation un directoire à fonction de responsabilité transitoire, tournant rapidement, (deux ans), avec des adjoints qui prennent le relais pour les deux ans suivants, ce qui fait qu’il y a à la fois une permutation et une certaine continuité ; un conseil devant veiller au respect des statuts ; l’affirmation que l’analyste ne s’autorise que de lui-même, etc. ; il était prévu de conserver les titres qui prévalaient dans l’Ecole freudienne, à savoir analyste de l’Ecole et analyste membre de l’Ecole. Et je dirais, justifiant ce titre, distinguer à l’intérieur de la Cause freudienne un département qui soit un département à la fois des enseignements et de la garantie de la passe, qui serait donc un secteur de cette Cause freudienne étant l’Ecole de la Cause freudienne. Alors il se trouve que cette création rapide a eu l’air de se mettre en place convenablement au mois de novembre 80 et qu’à partir de décembre, spécialement une personne et puis un certain nombre d’autres qui étaient spécialement proches de Lacan, qui même avaient fait ce qu’on peut appeler leur carrière sur la fidélité à Lacan ont au fond refusé ces statuts, ont refusé les personnes qui avaient à assurer le premier fonctionnement sur la pression de Lacan, dont moi, et s’en sont pris progressivement à Lacan lui-même

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(il n’y est plus, il est promené comme un fétiche…). Alors, devant cette situation assez remarquable par sa violence et sa soudaineté, puisque c’était là des gens qui avaient dénoncé les statuts qui étaient là présents depuis un mois et dans le cadre desquels ils fonctionnaient, au fond, il y avait deux façons de faire : ou bien prendre les cotisations à la Cause freudienne et qu’elle débatte de toute cette affaire, ce qui fait qu’on y serait encore, on aurait eu une institution où les gens seraient entrés alors que ceux- là mêmes qui devaient être garants des statuts considéraient que ces statuts étaient inacceptables, donc ça n’aurait été occupé que de cette affaire, ou au fond couper, considérer que ceux qui pensaient que c’était inacceptable n’acceptent pas et que ceux par contre qui voulaient continuer avec Lacan, continuer si je puis dire avec le désir de Lacan, que ceux-là eh bien se retrouvent ; et la Cause freudienne étant mort-née, ce qui a paru le plus simple pour nommer cette nouvelle association, c’est de garder le terme Cause freudienne et de le faire précéder du terme Ecole de la Cause freudienne, cette rallonge, ce qui fait que pour ma part je n’ai pas compté la Cause freudienne comme une entité en elle-même. Et donc à partir de janvier la question était posée d’une Ecole de la Cause freudienne que rejoindraient ceux qui voulaient continuer avec le désir de Lacan ; et ceux qui veulent faire autre chose, eh bien le font ! C’est ce d’ailleurs à quoi on assiste : dans les milieux de l’ex-Ecole freudienne, on assiste à une certaine fragmentation, il y a des gens qui se retrouvent parachutés ici et là et qui vont essayer à leur façon de s’éclaircir leur nouveau rapport à Lacan. Comment est-ce qu’on peut célébrer le savoir et, comme Lacan disait, faire faire plouf à celui qui l’a élaboré et dans le même mouvement, ce que ça va donner, on verra les résultats. Alors à part cela il y a une Ecole, elle a un nom, elle a des statuts qui sont en réfection actuellement par ces commissions qui ont d’ailleurs un point de départ avec un texte de statuts qui donne une orientation, il y a eu un forum où beaucoup de questions ont été agitées, et tout cela doit dans un délai raisonnable être apporté au docteur Lacan qui doit sans doute permettre à ce que ce processus de formation trouve une sanction au moins provisoire de telle sorte que le travail continue ; et je dois dire que ceux qui ont voulu poursuivre avec Lacan dans l’Ecole de la Cause ont continué le travail, ils ont continué leurs enseignements, ce qui n’a pas été le cas de beaucoup d’autres ; il est tout-à-fait remarquable qu’ici l’enseignement de cette année a été mis au point par des gens qui veulent poursuivre avec Lacan ; eh bien, ils continuaient des séries d’enseignements

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sans varier ; j’allais dire qu’il ne faut pas non plus prendre au tragique cette affaire de groupes ; mais s’il y a du tragique là dedans, c’est trop clair ; et lorsque seront publiés l’ensemble des documents de cette dissolution et de ce qui a suivi, on verra qu’effectivement il y a du tragique ; mais en même temps, il faut donner le pas à l’effet du discours analytique sur les effets de groupe dont on voit comme ils sont opacifiants, comme ils peuvent être pesants, mais je crois que maintenant il y quand même une certaine déflation que ces événements doivent subir ; il y a deux mois j’aurais sans doute tenu un discours moins serein, c’est bien pour ça d’ailleurs que je n’ai pas pris là parole sur cette affaire. Je pense que maintenant ce n’est pas encore le temps de la sérénité mais c’est quand même le temps de la déflation.

De Peterfalvy J’ai écouté avec une très grande attention votre exposé et j’ai relevé trois positions qui à mon avis auraient le mérite d’être débattues : tout d’abord un engagement auprès de l’ouverture. En effet, je voudrais souligner publiquement qu’on ne peut pas comprendre, on ne peut pas travailler sur Lacan si on ne se rend pas compte que Lacan était toujours ouvert sur les autres discours. Inconcevable est l’enseignement de Lacan sans l’enseignement de Jakobson par exemple sans l’apport de Levi-Strauss et je suis très heureux qu’en quelque sorte vous ayez pris publiquement position auprès de cette ouverture. Je voudrais aussi ici citer cette petite phase surprenante qui se trouve je crois dans le premier Scilicet, quand Lacan répond à des critiques qui veulent fermer l’entrée de son Ecole aux non analystes, Lacan répond à cette critique en disant qu’il s’agit justement de mettre l’analyste à l’épreuve auprès des non-analystes. Je ne suis pas aussi optimiste que vous en ce qui concerne les cartels. Quand il y a eu plusieurs réunions à Paris, j’ai constaté moi-même que la plupart des cartels sont tout à fait formels, ne fonctionnent pas, et je voudrais attirer votre attention que peut-être ce serait un devoir de l’Ecole de la Cause freudienne d’aider mieux au fonctionnement des cartels. Que les cartels soient vraiment le lieu de travail et de recherche. Je veux en même temps souligner qu’il ne s’agit pas d’un caprice de Lacan, qu’il s’agit vraiment d’une très grande découverte et que la plupart des personnes qui veulent suivre Lacan, j’ai l’impression ne se rendent pas compte que les cartels sont vraiment la contribution la plus importante de Lacan en ce qui concerne la topologie. C’est ma conviction. Enfin, je voudrais

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dire quelques mots critiques. J’ai entendu des termes que vous disiez polémiques et que moi j’entends d’un ton un peu plus fort, comme faire de l’activisme. Et, travaillant dans un autre domaine, dans la philosophie, et connaissant un peu l’histoire des sciences et de la philosophie, j’ai été étonné par cette ferveur avec laquelle certains constituaient ou voulaient constituer la psychanalyse. Je veux dire par là que je vois difficilement que le discours qui a une prétention scientifique puisse être diffusé comme cela comme un discours politique, que nous pouvons être des missionnaires par exemple de la Cause freudienne ou de la Cause lacanienne. Je crois par contre à un travail – je n’ai pas peur d’utiliser le terme – d’ascète, de gens discrets, dans un travail artisanal, qui n’est pas du côté de la publicité, de la société de consommation, – je pense que nous n’avons rien à faire avec un monde pareil.

J. - A. Miller

… pour les cartels, il est vrai qu’il y a de tout dans les cartels, et que j’avais souhaité dans les débuts de la Cause freudienne stimuler si c’était possible le travail des cartels, et, sans faire injure à la liberté là aussi d’initiative qui est laissée aux personnes de se regrouper, au moins la première fois, comme ils l’entendent, en leur donnant la possibilité ensuite et en les incitant ensuite à permuter c’est-à-dire à ne pas tourner en rond dans une collectivité qui à force devient un groupe d’amis, peut-être même l’est au départ, mais à aller s’enseigner auprès d’autres qu’ils ne connaissent pas forcément et avec qui ils n’ont pas travaillé. Alors, la ferveur de missionnaire, je crois qu’effectivement, ce n’est pas du tout un style qui convient à la psychanalyse. Comme le rappelait Monique Liard en commençant, la psychanalyse n’a pas de bonne nouvelle à apporter au monde sa bonne nouvelle, c’est la destitution subjective ; c’est : si tout se passe bien, vous perdrez votre fantasme fondamental, vous traversez votre fantasme fondamental, ça n’est pas spécialement exaltant. Donc dès lors qu’il n’y a pas de bonne nouvelle, je ne crois pas qu’effectivement la ferveur de missionnaire soit de mise. Mais ça doit être compatible avec la mise à l’épreuve auprès des non- analystes ; il faut bien qu’ils soient aussi intéressés. Alors je suis d’accord, il y a deux écueils, il y a la charybde du renfermement sur soi entre gens qui se comprennent sans plus se parler, et Lacan disait que les analystes sont porteurs d’un savoir dont ils ne peuvent pas s’entretenir entre eux, donc ça c’est le charybde de la fermeture dont je crois vous avez fait

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l’expérience ici précisément pendant un certain nombre d’années ; et le scylla, c’est la participation à ce que vous appelez la société de consommation, le marché du savoir, etc. Donc il faut arriver à passer entre ces écueils, ni missionnaire ni ermite de la psychanalyse.

Calicis Vous avez parlé de l’ignorance de Freud à propos des mathématiques, de la topologie. Lacan s’est intéressé aux mystiques puisqu’il dit que c’est ce qu’il y a de mieux, à part ses écrits. Or hier vous les avez mis dans le trou, complètement. Ce paradoxe entre vous et le Docteur Lacan…

J.-A. Miller

Oui, c’est un paradoxe entre le Docteur Lacan et lui- même. Effectivement, dans Encore, il parle des mystiques. Pas seulement là, d’accord. Mais reportez-vous à L’étourdit ; où il évoque – ça n’implique pas une dévalorisation de la position mystique – mais enfin il évoque justement la position mystique à l’endroit du trou dans le discours ; il y a un point où il y a de l’impossible à dire. Alors il contraste la position du mystique par rapport à l’impossible à dire, ce qui n’empêche pas du tout le mystique d’écrire à qui mieux-mieux d’ailleurs, ces grands contemplatifs sont aussi souvent de grands écrivains, c’est par là-même que nous avons le témoignage de leur expérience et de son type d’authenticité ; alors il contraste cette position par rapport à l’impossible à dire avec la position de l’analyste qui n’est pas la même qui doit tendre à faire mathème de cet impossible, c’est-à- dire matière d’enseignement qui doit essayer de serrer cet impossible et par exemple, la logique nous donne le moyen de serrer ceci que l’univers du discours foncièrement ne peut pas faire un tout. Que le tout dire, tout écrire, et simplement au niveau de l’univers du discours tel qu’on peut le situer par la théorie même élémentaire des ensembles, ne comporte pas l’exhaustivité. Ça n’est pas la même chose de construire l’impossible à dire logiquement, en quelque sorte de le démontrer et disons de l’éprouver ; ce n’est pas la même chose de le penser avec mathème ou d’en faire le pathème. J’évoquais donc cette référence de Lacan hier, peut-être y a-t-il une certaine dépréciation de la position mystique par rapport à celle de l’analyste, mais ça n’est pas franchement contradictoire avec son intérêt pour les mystiques comme ceux qui, même quand ils sont hommes, s’inscrivent dans les formules de la sexuation telles que Lacan les a écrites, côté femme, assument le pas-tout. Alors que la position mâle est

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en quelque sorte par excellence vouée à la problématique du tout et de l’exception. C’est d’ailleurs ce qui ferait la problématique de toute cette affaire que j’ai évoquée aujourd’hui, à la fois l’institution dans son rapport avec celui qui ferait exception et je crois que je l’ai dit avant la dissolution, c’était mon sentiment que nous allions entrer dans une période où la nouvelle logique serait celle du pas-tout. Que le groupe lacanien par exemple avait vécu sous le régime du tout et de l’exception, que c’était un groupe qui s’est forgé dans la diversité parce qu’avec Lacan, au moment où Lacan n’était pas du tout reconnu, pouvait être considéré comme un farfelu énigmatique incompréhensible et un peu sorcier et que nous entrons quand même dans une époque où Lacan fait déjà partie maintenant de la culture. Et çà, c’est beaucoup plus difficile même que l’expression précédente ; c’est que si ça n’avance pas, il y a un tamponnement qui va se produire et que nous aidons par nos enseignements nous-mêmes à se produire :

une banalisation, un effet de compréhension, ça, c’est le chemin de tout discours, précisément lorsqu’il retient ; et donc, c’est tout-à-fait logique qu’on assiste à une certaine forme de fragmentation par rapport à quoi l’Ecole de la Cause freudienne donne quand même le point de repère principal, je ne prétends pas qu’elle couvre tout le champ, mais elle donne quand même le point de repère principal avec Lacan, adopté par lui, et suivant me semble-t-il la pente principale de son enseignement.

J. Cornet Je voudrais donner mon avis à propos d’une question que je voudrais n’être pas de petite histoire, mais que je voudrais porter à un débat, si c’est possible. Ça précède la dissolution, quand i y a eu la publication du «Plus-un. Á ce moment-là, d’une façon ou d’une autre, il était dit que les cartels étaient le lieu où après tout, on pouvait accepter le n’importe quoi, mais pour l’enseignement, ça ne marchait pas. C’était dit de façon très carrée ; ça n’allait pas que tel et tel produisent au sein de l’EFP un enseignement tel que celui qu’ils produisaient. Il y avait des incompatibilités entre l’enseignement de Lacan ayant une certaine rigueur et celui qu’ils produisaient. Il me semble qu’après un certain cycle, quelque chose vient se réinsérer lorsque vous dites maintenant : qui veut enseigner enseigne. Maintenant donc enseignera qui veut, à la condition bien sûr qu’il fasse partie de l’Ecole de la Cause, pour pouvoir enseigner dans cette institution. Est-ce que cela veut dire, est-ce que cela a été pensé

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comme ceci que d’une certaine façon vous élevez l’Ecole de la Cause à la dignité d’une structure, et que quand vous parliez à la fin de votre discours d’une question de confiance, c’est purement confiance à une structure et à personne. C’est maintenant comme si vous arrêtiez que c’est le lieu même d’où on parle qui importe plus que l’énonciation de quelqu’un dans un lieu, si on peut accentuer ainsi les temps.

J.-A. Miller C’est une question difficile effectivement. Je crois que Lacan a un peu poussé les choses dans le sens que vous dites lorsqu’il a écrit qu’il n’attendait rien des personnes et tout de même un peu quelque chose du fonctionnement. Par là effectivement, les personnes qui ont à faire fonctionner sont aussi un peu dépréciées ; ce qui est amusant c’est que loin de conduire à cette dépréciation, on a au contraire fait tout un monde, on s’est beaucoup inquiété de ceux qui allaient faire fonctionner les choses pendant une durée extrêmement limitée, alors qu’auparavant, l’Ecole freudienne était en quelque sorte un peu figée sur les mêmes personnes. Donc c’est intéressant que cette dépréciation introduite par Lacan des personnes a au contraire conduit à une sorte d’exaltation des questions de personnes. Très curieux. Je crois qu’il y a un très grand risque dans la position qui est prise par l’Ecole de la Cause freudienne, d’un confusionnisme on pourrait dire ; comment sans une autorité qui dit ce qui est bien, qu’il est permis ou non d’enseigner, comment est-ce que les choses vont pouvoir vraiment se mettre en place. Je crois qu’il n’y a pas de solution idéale ; que l’Ecole freudienne a expérimenté une certaine régulation très étroite des enseignements, très étroite et très erratique finalement, et que Lacan explicitement a demandé qu’il y ait contre expérience et que mieux valait, c’est ce qu’il a écrit, ça n’a pas été publié ce qu’il a dit et écrit à Claude Conté et à moi-même, mieux vaut que chacun s’essaye à enseigner à ses risques. Mieux vaut, c’est- à-dire, que ce n’est pas la solution idéale, c’est une solution qui remplace disons une fois qu’est levée la personne qui dans l’Ecole freudienne, dit-il, jouait le rôle de bouchon, pour l’enseignement. Il a baptisé bouchon celui qui était le responsable de l’enseignement à l’Ecole freudienne. Alors par là, le risque pris est évident ce serait celui de la tour de Babel ; on peut compter tout de même sur une autorégulation, je veux dire qu’il faut aussi créer son Autre quand on enseigne, il faut aussi forer l’espace de sa parole ; on peut le forer individuellement, on

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peut le forer en groupe, donner naissance à cet allocutaire au lieu où sa parole peut exister en vérité. Alors ça tout de même ça ne se fait pas tout seul, ça ne se fait pas si aisément, et on peut compter qu’une certaine cacophonie peut être prévue ; je crois que le risque est là et Lacan d’ailleurs quand il a ouvert le forum à tous ceux qui lui avaient écrit, a employé le mot de risque. Or, qu’est-ce que nous avons constaté ? On pouvait s’attendre au pire après trois mois où s’étaient déversé le gros d’injures basses, de diffamations, etc., finalement le forum de mille personnes où tous ceux qui désiraient parler pouvaient le faire s’est déroulé, ceux qui y ont été peuvent en témoigner, dans une atmosphère comme on dit qui était certainement en progrès sur ce qu’on avait connu à l’Ecole freudienne, même dans les assemblées plus restreintes. On peut dire que ça s’est conduit de façon pacifique, décantée, attentive, persuadée de l’importance des enjeux ; et là, pourtant, c’était aussi : quiconque le souhaite prend la parole. Alors, est-ce que ce n’est pas le signe qu’on est en train de changer d’époque à cet égard et qu’au fond peut-être même le silence de Lacan, son absence physique au cours de ce forum, finalement donne à ceux qui sont présents le sentiment de leurs responsabilités parce que lui aussi d’une certaine façon Lacan faisait bouchon au trou du discours ; et là chacun est confronté à l’impossible de devoir dire quelque chose de vrai de l’expérience analytique, qu’on oubliait, enfin, disons "quelque chose de vrai", c’est mal choisi, quelque chose d’impossible à dire, quelque chose de direct, quelque chose qui comporterait sa propre vérification de soi-même. C’est peut-être ce qui explique que là nous pouvons prendre maintenant les risques qui auparavant auraient peut-être conduit à des catastrophes, parce que nous ne savons pas finalement quelle est l’époque que nous vivons aujourd’hui, nous le saurons un peu plus tard ; nous sommes visiblement dans un lieu de franchissement ; alors qu’est-ce qui rétroactivement donnera son sens à ce que nous faisons, évidemment, nous l’ignorons.

M. Dewolf J’aimerais vous poser une question mais je suis plongé dans un certain embarras, parce que je ne suis pas sûr d’être arrivé à une formulation suffisamment précise. Je me lance quand même. Et pour ce faire, je prendrai appui sur une de vos remarques, là où vous marquiez le croisement, le contraste entre d’un côté le désir éternisé de Lacan, de l’autre le fait de son âge, l’âge de l’individu Lacan, de la personne, avec ce que ça comporte aujourd’hui de vieillesse et même d’horizon de mort.

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Bon, si l’Ecole de la Cause freudienne a été le fait du vouloir, du désir de Lacan, je vais aisément penser que c’est à la fois du côté de son désir éternisé et que c’est aussi à la fois du côté de l’individu, de la personne qui s’est clairement exprimée là-dessus. Bon, il viendra malgré tout quand même un moment où la personne même de Lacan ne sera plus là, et ce moment a ceci de décisif quand à cette volonté, c’est que celle-ci va devenir une dernière volonté. Et comme on pourra se demander à ce moment-là si cette dernière volonté n’est pas elle-même introduite dans un mouvement d’éternité, je veux dire très crûment qu’il n’y aura plus de Lacan là pour faire entendre qu’il n’est pas du tout d’accord avec la manière dont les événements prennent tournure, il ne sera plus là.

J.-A. Miller

C’est exact… c’est exact…

C. Vereecken

… Une petite note à propos de ce qui vient d’être dit, on pourrait peut-être y répondre par une des choses que Lacan dit de Freud : je n’ai pas besoin qu’il soit là pour qu’il me regarde.

J.-A. Miller … Oui, ce sont donc les deux premières fois que j’ai pris la parole à Bruxelles, je vous dirai mon sentiment rapidement, sur un point seulement, c’est que s’il est vrai qu’il ait fallu la dissolution de l’Ecole freudienne de Paris et même les événements pénibles qui se sont déroulés depuis pour que quelque chose comme cet auditoire existe, c’est à dire pour que pour la première fois en Belgique, il y ait ce type d’attention, ce type d’enseignement, cette ouverture au tout venant, sans je crois une publicité excessive et tapageuse, eh bien au fond ça vaut la peine. Je veux dire que c’est le témoignage que ce qu’il y avait avant comme institution faisait tout de même barrage et quelles portes simplement ouvertes là trouvent le répondant d’une demande et à cet égard, je crois que ça se laisse apercevoir ici, et que ça, c’est tout de même la justification pour une Ecole de la Cause freudienne en formation.

M. Liart

Bien, je vous remercie, Jacques-Alain Miller, d’avoir parlé hier et ce matin, d’avoir redit le poids

de désir qui est présent depuis toujours dans l’enseignement de Lacan et je redis aussi mon espoir d’un nouveau type de lien social entre analystes pour qu’un travail ait lieu, et je suis heureuse que vous l’ayez situé peut-être du côté du féminin, le

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féminin pris dans le sens du mathème de Lacan, c’est-à-dire dépourvu de l’imaginaire qui serait réservé à un seul sexe. Je vous remercie

Le 26-4-81

Cette «mâtine» bruxelloise au Vieux Saint Martin (Sablon) a été transcrite par J. Cornet, au départ de l’enseignement.

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QU’EST CE QUE TRANSMETTRE UN ENSEIGNEMENT DE LA PSYCHANALYSE ?

Michel Silvestre

LE 10 MA1 1981.

Introduction : Monique Liart

L’acte de dissolution du 5 janvier 1980 n’était pas un appel à la décomposition mais à la construction. Immédiatement après avoir posé l’acte de dissolution, en effet, le Docteur Lacan annonçait une contre-expérience. En tout premier lieu, il remplaçait le cartel comme organe de base du travail entre analystes. La dissolution questionnait donc directement la question de l’association entre les analystes. "Faire association avec ceux qui s’étaient associés l’un avec l’autre", selon la formulation du Docteur Lacan, à l’époque. Le cartel s’opposait donc à l’exaltation de la solitude de l’analyste, puisque par son fonctionnement même, il rappelait que, comme toute formation de l’inconscient qui se respecte, il faut être au moins quatre pour qu’il y ait travail analytique, ceci en dehors du travail analytique de la cure, bien entendu, où le discours analytique installe un lien social entre deux personnes seulement. Ensuite l’association reposait la question de la restauration de la passe, dont l’échec avait signé la fin de l’Ecole Freudienne. La passe est issue de ce questionnement tout-à-fait fondamental que Lacan a fait à propos de la formation de l’analyste en tant qu’il est acte dans la cure, acte de passage du psychanalysant au psychanalyste. La passe est donc ce repérage analytique de l’affirmation de Lacan : il n’y a pas de formation de l’analyste, il n’y a que des formations de l’inconscient. En troisième point se reposait la question de l’enseignement : quelle place tient-il dans la formation de l’analyste ? Quelle place tient-il dans une Ecole de psychanalystes ? Ces questions ayant été travaillées déjà avec beaucoup de rigueur par les membres du Directoire de l’Ecole de la Cause Freudienne, lors des soirées de Delenda, j’ai demandé à ceux-ci de reprendre ces questions ici avec nous. Michel Silvestre nous parlera aujourd’hui de : qu’est-ce que transmettre un enseignement de la psychanalyse ? Eric Laurent, lors de son prochain passage, nous parlera de : "le

discours psychanalytique et le groupe". Enfin, Jacques-Alain Miller nous parlera de la fin de l’analyse et de la passe. J’insiste sur le fait que les questions du cartel, de la passe et de l’enseignement ne peuvent pas être traitées séparément. Un enseignement de clinique psychanalytique a été mis sur pied ici à Bruxelles. Il n’est pas détachable du fait que c’est la question de la formation de l’analyste dans son sens large qui se pose à nous. Michel Silvestre, puisque vous êtes à la fois enseignant à la section clinique de Paris et membre du Directoire de l’Ecole de la Cause Freudienne, je vous pose la question : quelle différence faites-vous entre un enseignement de clinique psychanalytique et un enseignement visant à la formation de l’analyste ? Car une différence, je pense qu’il y en a une. L’Ecole de la Cause Freudienne, dans ses statuts, indique ainsi l’orientation qu’elle donne à l’enseignement : chacun enseigne à ses risques, l’association n’y autorise personne, ni n’en décourage. Pourriez-vous nous donner quelques précisions sur le sens de cette formulation. Vous avez, à Paris, pris position contre cette idée selon laquelle il n’y aurait d’enseignement que de la pratique. Cette conception de la transmission a été la justification du silence d’un bon nombre d’analystes. Vous avez montré comment, au contraire, l’enseignement vient déranger l’analyste dans sa pratique. J’aimerais vous entendre reparler de cette question aujourd’hui. Une question encore : Lacan dit que l’enseignement n’est pas un acte analytique, puisque c’est une thèse. Pourriez-vous nous dire comment vous entendez cette affirmation ? Alfredo Zenoni et Jean-Paul Gilson ont préparé une intervention qu’ils préfèrent glisser dans le cours de votre exposé.

Exposé de Michel Silvestre Je remercie Monique Liart d’avoir précisé comme cela les questions, parce que cela permet d’aborder le problème de l’enseignement de façon plus aérée. Cette intervention à laquelle elle faisait allusion concernant l’enseignement, ceux d’entre vous qui reçoivent "Delenda" pourront la lire, ou peuvent déjà la lire puisqu’elle est parue dans ce dernier numéro.

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Je vais donc essayer de dire autre chose et ces questions de Monique Liart m’en donnent l’occasion. Je pense que quand même on peut d’abord se poser une question de fond : est-ce qu’il y a une formation de l’analyste ? Si oui, cela veut dire que, en effet, ça vaut la peine de faire une Ecole. Parce que cela n’a d’utilité de faire une Ecole – et pas une institution – que parce qu’il y a une formation de l’analyste. Lorsque Lacan dit : il n’y a pas de formation des analystes, il n’y a que des formations de l’inconscient, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de formation de l’analyste tout court. Je veux dire qu’effectivement il n’y a de formation de l’analyste que dans la mesure où l’analyste est une formation de l’inconscient, c’est-à-dire que l’analyste se produit à partir de sa propre analyse. Alors, si un analyste se produit à partir de sa propre analyse, on peut se dire qu’il n’y a pas toujours besoin d’une Ecole, puisque après tout, il suffit que chacun fasse son analyse et, comme on dit, s’autorise de lui- même, et voilà. Alors, tout ça irait bien si effectivement il n’y avait pas de différence entre un analyste et une voyante. Je dis les voyantes parce que sur le plan de la fiscalité en France les analystes ont le même statut fiscal que les voyantes, les cartomanciennes Alors, on n’en sait encore rien. C’est cela qui est bizarre c’est que depuis presque un siècle qu’il y a la psychanalyse, qu’il y a des gens qui se font psychanalyser, on n’a toujours pas la certitude scientifique, transmissible, qu’il y a vraiment une différence. C’est de l’ordre du postulat pour chacun de nous, c’est un postulat individuel, en quelque sorte, qu’il peut trouver dans son analyse. Mais cela ne suffit pas. Pourquoi cela ne suffit-il pas ? Parce qu’effectivement ce qu’on trouve dans son analyse c’est ce qu’il faut bien appeler des vérités particulières. C’est peut-être même parfois tellement particulier que cela devient singulier et que ce n’est pas loin du délire. La différence finalement entre une vérité particulière et une vérité singulière c’est que vraiment si c’est singulier, personne d’autre que le sujet lui-même ne peut se l’attribuer. Je dirais que c’est plutôt de l’ordre du dire. Si c’est seulement particulier, ça peut convenir à quelques autres, mais un peu, c’est selon… C’est s’il est bien gentil, il peut être d’accord avec vous, mais après tout, il peut être d’accord, ça ne change rien. Autrement dit, il n’y a aucune commune mesure entre ce qu’on trouve dans son analyse, la force de certitude que ça a pour l’analysant qui produit une vérité et l’adhésion que cela pourrait emporter chez un autre lorsqu’il lui en parle. Et je dirais que c’est cela toute la question de l’enseignement de la

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psychanalyse, la question centrale. Étant donné que ce qui se produit de vérité dans le discours analytique c’est une affaire individuelle, comment à partir de là en faire une affaire collective ? Dire collective est relativement justifié puisque après tout c’est pour faire collection… collection d’analystes. On pourrait dire par exemple que la collection d’analystes lacaniens s’organise autour de thèse comme : "l’inconscient est structuré comme un langage" par exemple. Il y a un pas entre les deux justement. Entre cette vérité particulière de l’analysant et ce qui ferait thèse collectivisante il y a un saut qui n’est pas facile à franchir. Et c’est bien pourquoi une institution l’analystes ça frôle l’impossible. Parce que des vérités qui conviennent à tout le monde… c’est-à-dire en prenant les choses par l’autre bout : en se disant qu’est-ce qui va convenir à tout le monde ? Eh bien ce qui va convenir à tout le monde on va le dire, on va en faire des thèses et ça va revenir à tout le monde. Évidemment ça c’est facile. On peut se poser la question effectivement d’une institution, d’une association d’analystes en partant par là. On va se dire : au fond, qu’est-ce qui va plaire aux analystes, qu’est-ce qui va pouvoir agrémenter leur confort et leur pratique. Eh bien, un certain nombre de choses institutionnelles, ça il ne faut pas les rejeter, mais aussi un certain nombre de choses théoriques. Par exemple : c’est certain que l’ego psychologie c’est plutôt comme cela que cela a été inventé. Parce que quand même je ne pense pas que les analystes qui ont soutenu l’ego psychologie à un moment donné n’étaient pas des analystes, ne faisaient pas des analyses. En tout cas c’est quelque chose que Lacan n’a jamais dit lorsqu’il a repris dans son séminaire des textes de la littérature américaine, il a toujours été plutôt gentil ; il a toujours posé ces gens-là comme fonctionnant dans le discours analytique dans leur pratique. Alors, de temps en temps, il y avait des dérapages et ces dérapages étaient une sorte de tentative pour eux de faire se raccorder les thèses qui les réunissaient avec ce qu’ils avaient sous le nez, c’est-à-dire leur analysant et ça ne collait pas toujours. Par exemple, Kris. Quand ça ne colle pas, toujours, à ce moment là si la thèse est fausse par rapport à la vérité produite par l’analysant, on peut dire que c’est une des causes de l’acting out, c’est-à-dire que cela produit une intervention de l’analyste dont la conséquence est un acting out. Alors donc, si on veut prendre la question de l’association entre analystes par ce biais, par cette question : qu’est-ce qu’on va pouvoir se donner comme raison de dormir confortablement ? Á ce

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moment là l’association est possible. Ce qui devient plus périlleux c’est la pratique. Donc, c’est le premier point, qui cause qu’il y a un certain dérangement de l’analyste lorsque dans son institution, c’est-à-dire dans son Eco-le, les thèses qui y sont débattues tentent de réussir cette impossibilité qui consisterait à produire à partir d’une vérité particulière une thèse collective. Alors, pour répondre à cette question par exemple de la formation sur le divan, vous voyez donc que si un des cas, c’est l’association qui veille au confort des analystes, un autre cas, ce serait l’analyste qui dit :

les associations ça ne vaut rien du tout, et je continue dans mon coin. On peut se dire : au fond, s’il a été bien formé, eh bien pourquoi pas ? Ça supposerait après tout qu’on est analysé à vie. Alors toute la question, c’est que si on n’est plus autant analyste, on va répondre à ce moment là : refaites une tranche ou bien est-ce qu’on va parier que ce n’est pas de cela qu’il s’agit ? Dans un texte des "Écrits", "La conduite de la cure", Lacan prend l’exemple du bridge pour expliquer ce qui se passe dans une cure. Lacan dit que l’inconscient, plus précisément ce que l’analyste sait de son savoir inconscient – c’est-à- dire ce qu’il a produit dans son analyse – ça occupe la place du mort et donc lui, l’analyste, est celui qui fait le jeu, comme on dit au bridge, avec le mort. Qu’est-ce que cela veut dire ? Pour ceux d’entre vous qui jouent au bridge, le mort il est parmi tout le monde, mort est sur la table. Ça veut donc dire que justement on pourrait dire que les signifiants inconscients de l’analyste sont à cette place à la fois pour être à la disposition de tout le monde, mais en même temps d’une certaine façon figés, il n’y a plus de secret pour eux. Moyennant quoi, reste à jouer c’est-à-dire reste à faire son plan de jeu. Et je . dirais que, en effet, on peut toujours dire à un analyste :

refaites une tranche, mais après tout on pourrait le lui dire pour un tas de raisons et pas seulement pour la raison qu’il a du mal dans sa pratique, ce n’est pas forcément la meilleure raison. On pourrait plutôt le lui dire pour ce qu’il fait de sa vie habituellement ! Pour ce qu’il fait dans sa pratique, on pourrait lui demander qu’il ait une idée du plan de jeu. Et cela, après tout, ça se lit dans les manuels (au bridge). Je veux dire, au fond c’est cela une Ecole de psychanalyse, ça pourrait proposer des plans de jeu aux analystes, ça pourrait les éclairer sur leur pratique un petit peu au-delà du spontanéisme, de la spontanéité qui serait de dire : on fait son analyse et puis voilà, ça implique qu’analyse ou pas on est analyste en soi. Il y a une sorte d’en soi de l’analyste. Et ça vous pouvez bien vous dire : à quoi

ça

soutenir.

peut

mener ?

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n’est

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quelque

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chose

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à

Intervention de Alfredo Zenoni

Je voudrais vous soumettre une question que j’aimerais travailler avec d’autres dans le cadre de ce qu’on appelle une commission. C’est une question qui concerne plus particulièrement le travail qu’on a fait jusqu’à présent à Bruxelles : c’est la question des rapports entre ce qui serait le mode de travail que Lacan a indiqué comme le plus propice à poursuivre ce qui s’amorce dans la cure de chacun, à savoir le mode de travail en cartel, et ce qui serait plus de l’ordre de l’enseignement public sous forme de séminaire, de cours, d’exposés. Il me semble qu’on a trop souvent tendance à opposer ce qu’on pourrait isoler comme deux dimensions complémentaires ou distinctes de la transmission de l’analyse, à savoir ce que Lacan a appelé permettre un mode de communication scientifique entre les analystes ou, comme vous disiez dans votre dernier texte du Courrier de l’Ecole : "dire à la science si la psychanalyse a un objet", et la dimension qui serait d’interroger le désir en jeu dans la cure, qui serait réservé à des pratiques plus privées comme le contrôle ou le cartel. Ces deux dimensions qu’on a souvent tendance à isoler, je me demande si elles ne forment pas le double tour d’une pratique qu’on pourrait appeler de lecture, qui échapperait à la fois aux effets de culture (diffusion d’informations, connaissances…) et en même temps au spontanéisme de l’analyste dans sa pratique privée. Est-ce que ce double tour de la pratique de lecture ne trouve pas dans le cartel son lieu privilégié et unique ? Si ce lieu privilégié est en définitive à la fois un lieu de travail collectif et en même temps où Lacan insiste sur cette exigence que le produit de ce travail soit de chacun. Encore, je voudrais insister sur ce que Monique Liart a dit pour que vous y apportiez peut-être quelques éléments de réponse, à savoir que, alors qu’il y a cette insistance sur la place du cartel et qu’il y a beaucoup de points des statuts qui en traitent, il n’y a d’autre part pas de département de l’enseignement. Alors que chacun enseigne à ses risques, l’institution n’y encourageant ni n’en empêchant personne, le cartel semble être d’autre part la condition sine qua non d’une adhésion à l’Ecole de la Cause.

Suite de l’exposé de Michel Silvestre Oui, toutes ces questions je me les suis posées. Je vais plutôt essayer de vous faire part de mes interrogations et de quelques petites réponses que j’ai pu former.

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Là, il y a déjà deux ou trois principes très simples. C’est que si l’affaire d’une Ecole c’est de former des analystes et si un des moyens de cette formation c’est l’enseignement, à ce moment là l’enseignement c’est l’affaire de tous. C’est pourquoi ce n’est pas une case dans le directoire. Il n’y a pas quelqu’un qui est responsable de l’enseignement. Alors, puisqu’on est aux statuts, je vais essayer de dire quelque chose sur cette histoire de risques. Là aussi c’est la même chose. C’est aussi une question d’affaire de tous. Je veux il faut parier que, si c’est une pouvoir la munir dans son ensemble qui serait l’équivalent dans une institution d’une censure. J’y vais carrément, j’utilise le mot censure, parce que c’est carrément ! Alors il y a deux types de censure. Il y a une façon de censurer en empêchant les gens de parler. Et il y a une autre façon de censurer en donnant toute latitude de parler et en faisant en sorte que personne n’écoute. Et c’est pour ceux d’entre nous qui ont pu assister au fonctionnement de l’Ecole Freudienne, vous n’avez pas forcément perçu la première forme de censure, sinon lorsqu’elle a effectivement été mise en œuvre vers la fin, c’est-à-dire les histoires de Montrelay, etc… ; mais ça, ça avait une autre raison… Mais par contre, ce qui donnait à plein c’était la seconde forme de censure, c’est-à-dire que les congrès par exemple ressemblaient à Hyde Park : on mettait des caisses de savon, les gens montaient dessus et parlaient, et les gens au milieu se baladaient, s’arrêtaient à gauche et à droite, comme cela… ah oui tiens, il a dit cela… Alors, bon, cela on peut dire que cela n’a absolument aucun effet de formation. Cela parait clair. Alors, il faut donc qu’il y ait des risques. Car monter sur sa caisse de savon ça ne comporte aucun risque, sinon de lassitude. Les gens qui pendant cinq ans, six ans, sept ans parlaient à tous les congrès disaient : c’est curieux, on ne me dit jamais rien. Alors ça avait un effet plutôt d’affolement. C’est dramatique. Quand même par l’analyse on sait que ce n’est pas de répondre quelque chose qui affole les gens, c’est justement ce sentiment qu’ils ont de ne parler qu’au grand Autre. Parce que effectivement le grand Autre il ne répond jamais. Alors ça, cela va dans l’analyse parce que l’analyste fait un peu fonction de garde fou. Mais quand c’est dans une institution que ce genre de pratique règne ! C’est vrai que les congrès étaient un lieu où certaines personnes en profitaient pour délirer, c’est-à-dire pour faire leur bouffée délirante annuelle. Ce n’est peut-être pas ce qu’il faut. Quand on se met à dire :

ce que vous venez de dire est en contradiction avec ce que vous avez dit deux minutes auparavant, vous pourriez lire les Écrits, on dit : oh la la, tout cela

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c’est du stalinisme. D’accord, effectivement. Alors, si on ne peut plus discuter ce n’est pas la peine qu’on se mette ensemble. C’est-à-dire que, c’est ce que je disais tout à l’heure par rapport à la vérité, une thèse n’a pas le même rapport à la vérité qu’une formation de l’inconscient, qu’un lapsus. Ce qu’on peut opposer à un lapsus c’est seulement une dénégation, c’est-à-dire, qu’au fond, on en rajoute par rapport à la vérité. Dire : ce n’est pas ma mère, c’est vraiment la meilleure façon de se rendre compte que c’est d’elle qu’il s’agit. Par contre, critiquer une thèse, dire : ce terme ne convient pas, ça ne convient pas aux mathèmes, on discutaille… il n’y a plus d’autres moyens… enfin il y en a d’autres, il y a la suggestion, par exemple. Alors, c’est un peu ce que je voulais préciser finalement. Deux questions se posent par rapport à l’enseignement : il y a la question de l’interlocuteur et puis la question de la transmission. Je disais tout à l’heure que les vérités produites par l’analyse étaient donc des vérités produites individuellement du lieu du discours analytique.

a

S

S

2

// S

1

Dans le discours analytique S 2 est en position de vérité : le savoir est en position de vérité. Le problème du discours analytique, c’est que vraiment il ne réunit pas les gens ! D’abord, le discours analytique il faut quand même bien se souvenir que si c’est un lien social comme tous les discours, c’est un lien social entre deux personnes seulement, deux personnes pas plus, et que quand même son destin à ce lien social, c’est de se dissoudre, c’est-à-dire que malgré tout heureusement qu’il y a la névrose de transfert qui permet à ce lien de tenir un petit moment. Mais il tient quand même à l’encontre de sa propre destinée : le lien social du discours analytique est fait pour se rompre, il y a à viser à ce que l’analyste et l’analysant se séparent, même si ça dure longtemps. Alors, ce n’est donc pas avec cela qu’on va réunir les gens, et même si on les réunit, on ne peut jamais en réunir que deux à la fois. Tout le problème est donc que si on veut en réunir plus, même quatre, il va falloir en passer par les autres discours. Qu’on le veuille ou non c’est comme cela. On m’a raconté hier, chose qui m’a bien amusé, qu’un monsieur, un analyste parisien qui a beaucoup protesté contre le discours universitaire des analystes, va venir ici faire des conférences dans une université. Pourquoi pas d’ailleurs ? Il a tout à fait raison, mais qu’il ne vienne pas comme cela l’injure à la bouche sur le discours universitaire quand lui- même va l’emprunter, et je ne vois pas comment il

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ferait autrement, comment il pourrait s’en passer. D’ailleurs il n’est pas le seul. Il n’y a pas que le discours universitaire qui peut servir à l’enseignement de la psychanalyse, aussi bien le discours du Maître que le discours de l’Hystérique, parce que les trois autre discours ont cette vertu, si je puis dire, de pouvoir réunir plus de monde. Alors, effectivement, la vérité n’y fonctionne pas de la même manière et le drame c’est que c’est seulement dans le discours analytique que le savoir vient en position de vérité. Partout ailleurs c’est autre chose qui fonctionne à cette place. Ça a forcément des effets. Par exemple, on peut utiliser le discours du Maître, c’est très utile pour la pratique, pas parce qu’il faut que l’analyste fasse le maître avec son analysant, bien sûr, encore qu’il y soit tenté, mais parce que dans sa position d’analyste, les signifiants de la théorie peuvent aussi bien fonctionner comme signifiants maîtres. Donc aucune raison pour que certaines thèses de la théorie analytique viennent comme S 1 en position d’agent. Le discours hystérique aussi bien le discours hystérique est quand même un recours habituel des analystes, quand ils ont vécu des tas de choses dont ils ne peuvent pas parler. Mais cela a aussi son utilité. Après tout c’est parce qu’il y a le discours hystérique qu’on a une petite chance de maintenir ouverte la possibilité de nouvelles thèses. Il ne s’agit pas de croire que tout est clos avec Freud et Lacan. Et pour cette bonne raison que Lacan a toujours prétendu que si il se donnait tout ce mal c’était simplement pour qu’on arrive à lire Freud, c’est-à- dire qu’il n’y a jamais qu’un seul enseignement de la psychanalyse, c’est Freud, c’est-à-dire ce qu’a écrit son inventeur. Seulement, toute la question est que pour continuer à maintenir vivant cet enseignement, il faut produire des choses nouvelles, sinon cela l’éteint, cela devient plus qu’un texte vide qu’on ne sait même plus lire.

Intervention de Jean-Paul Gilson A propos du savoir en position de vérité, vous n’avez pas explicité comment le différencier de la science ou de la thèse. C’est l’objet de ce que j’ai préparé. C’est la question par où j’introduis le texte. La seconde question est aussi de savoir qu’est-ce que c’est un enseignant par rapport à ce savoir mis en position de vérité. Donc il paraît que la psychanalyse se transmet et en tout cas ne parle de sa transmission. Il semble qu’il faut entendre par là qu’elle se transmette aussi dans l’expérience de la cure comme telle puisque sur ce point chacun s’accorde pour en dire le lieu de

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transmission singulier. Il y a donc deux types de transmission, l’une singulière (celle de la cure), l’autre commune. Or ne dit-on pas aussi que cette transmission commune n’est pas toute. Voilà une bien étrange transmission, rognée doublement, d’une part, elle ne va pas sans une étrangeté à elle- même (de quelque point de vue qu’on se place, celui de la cure ou celui de la psychanalyse en extension, étrangeté dans la cure parce qu’elle se présente comme exilée du discours public, étrangeté dans la psychanalyse en extension, parce qu’elle se dit justement lavée de cette expérience de la cure) et,… d’autre part, (je parle de la manière dont elle est rognée, doublement cette transmission) et d’autre part, je réserverais le terme d’enseignement à ce second moment : il y a un discours social qui prend la psychanalyse pour objet et qui se voit à son tour affligé d’une rognure qui est, pour parler simplement, non seulement l’effet d’une adéquation entre ce qu’on veut enseigner et le support du langage qui s’offre à cette fonction, mais qui est aussi l’effet d’un déplacement de la fonction de vérité quand, en retour, nous la voyons s’inscrire chez nos auditeurs ou nos enseignés, ce que Lacan a formulé dans l’Étourdit : "qu’on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s’entend". Alors voilà, nous avons donc sur les bras deux types de rognures. La question que je pose c’est : se recouvrent-elles ? Non elles ne se recouvrent pas parce qu’on peut dire qu’elles sont pareilles à un petit jeu qui s’appelle le jeu de piège. On peut dire qu’elles ne se recouvrent pas parce qu’en passant de l’une à l’autre, l’emplacement du trou a changé. Alors, qu’est-ce que c’est que ce petit jeu ? Ce sont des plaques perforées qui se croisent de telle sorte qu’il arrive qu’un trou recouvre exactement un autre. Si une plaque est déplacée le lieu de la prochaine perforation commune devient quasi imprévisible. Lacan a nommé "a" le lieu de ces rognures, "a" : nommé ainsi pour dire l’objet à propos duquel on se trompe toujours d’objet. Donc on a affaire à une tromperie double, bifide puisque constituée à la fois – je tiendrai le mot jusqu’au bout – d’un exil, la cure corne exilée du discours public, et d’un déplacement. Cela veut – il dire que ces rognures n’ont entre elles aucun lien ? Non. Outre qu’elles aient en commun de s’échapper et de fuir la maîtrise, on peut dire que le souvenir de l’exil en 1, (le souvenir de l’exil dans la cure), ajoute à la rognure en 2, ajoute à la rognure qui est éprouvée dans le discours social qui prend la psychanalyse pour objet, de pouvoir entre autre repérer le déplacement de la fonction de vérité dans le discours d’enseignement. Le risque existe là en effet.

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Et je cite un petit texte de Lacan, c’est déjà un texte ancien, puisque c’est une réponse qu’il faisait à une intervention de Madame Favez-Boutonnier, qui est intitulée "Psychanalyse et philosophie" : "Les réponses de Madame Favez-Boutonnier certainement insuffisantes si elles prétendent parer à l’objection dans toute son ampleur trahissent le malentendu qui nous conduit à suivre l’objecteur dans le point de vue que nous lui avons laissé prendre faute de rigueur", et alors, c’est ici l’argumentation de Lacan : "et qui serait que nous découvrons au sujet de sa réalité, alors qu’il s’agit qu’il découvre sa vérité. Á cet égard, la valeur d’épreuve dans l’ordination du sujet qu’a son affrontement à sa tendance homosexuelle"… (il s’agissait de savoir si on pouvait dire dans le transfert à un sujet qu’il était homosexuel)… "n’est pas moindre que pour toute autre tendance car cette épreuve se déroule dans la reconnaissance de sa signification". Le risque existe là en effet de découvrir au sujet sa réalité, alors qu’il s’agit qu’il découvre sa vérité. Et pourquoi, en effet, n’irait-il pas là, l’enseigné (celui qui est enseigné) si le signifiant maître concourt à transformer en forteresse le lieu de la vérité, soit la science ou la thèse à défendre. Pourtant c’est en ce point qu’un enseignement la psychanalyse trouve son gîte et qu’une théorie de l’inconscient doit se fomenter, et elle doit se fomenter sans bienséance, c’est-à-dire que l’inconscient n’est pas tant une rognure du conscient que l’exil du savoir d’un oubli. Je rappelle la phrase de Lacan : "Qu’on dise reste oublié…" Cette théorie est donc une théorie de l’exil du savoir d’un oubli. Cette théorie de l’inconscient nécessite une double scène, celle de la cure où l’exil s’inscrit, celle de son enseignement. Sans l’acte d’enseigner, l’exil ne nous apparaîtrait pas pour ce qu’il est c’est-à-dire un effet de discours, car il préserverait l’intransmissible comme un ineffable. La question devient alors : peut-on produire un savoir de cet effet de refoulement (parce que qu’on dise reste oublié) autour de quoi tourne l’oubli. Peut-on espérer un discours des analystes qui rendent à l’inconscient sa parole. Alors, quel genre d’enseignants ? Et est-ce que la conclusion de Socrate dans le Menon nous est d’une aide quelconque ? : "quant à nous, si dans tout cet entretien nous avons bien cherché et bien parlé, il s’ensuit que la vertu – (entendez la psychanalyse) – n’est ni un don de nature ni une matière d’enseignement, mais que c’est par une faveur divine qu’elle arrive, sans l’intelligence, chez ceux qui en sont favorisés. Á moins qu’on ne trouve parmi

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les hommes d’état quelqu’un qui soit capable de communiquer son talent à un autre. S’il s’en trouvait un, on pourrait dire de lui qu’il serait parmi les vivants tel que Tirésias au dire d’Homère était parmi les morts. Quand il déclare que dans l’Hadès, il est le seul sage, tandis que les autres ne sont que des ombres errantes ". Alors Socrate ajoute :" Un tel homme serait dans ce monde-ci à l’égard de la vertu comme un être réel parmi les ombres ".

Suite de l’exposé de Michel Silvestre Je trouve que cette citation du Menon est quand même très bien venue. L’ennui avec la psychanalyse c’est que ça invite à l’ambition et l’ambition ça a de bons côtés et en même temps, c’est à prendre avec quelques précautions. Certainement on pourrait dire que ce qu’a produit, ce que produit encore Lacan, bien qu’il ne dise plus grand chose, ce que produit encore Lacan justement même par son silence, est tout à fait à la hauteur de cette ambition, et que vraisemblablement il soit un des rares à ne pas l’être ambitieux. Mais enfin, c’est nous qui pouvons le dire après coup. Et quand même cela fait trente ans, on a un après-coup de trente ans déjà. Ce qui fait que la difficulté pour enseigner la psychanalyse, ce serait de nous tenter de poser cette ambition au départ. Et je trouve que ça a un côté je ne sais si il faut dire inhibant ou empêchant. Je serais plutôt tenté de dire que ça empêche que ça inhibe. Pour certains cela ne les inhibe pas du tout, mais ça a tendance à leur faire sauter un pas, c’est-à-dire ça les amène à essayer de ne nous dire que le point extrême où ils pensent en être, alors que ce qui nous serait utile souvent c’est ce qui les a amenés là. Je pense qu’il convient mieux d’avoir le soin de partir de choses simples pour aller aux plus compliquées. Ce qui n’est pas toujours facile. Ce n’est pas toujours facile de voir ce qui est le plus simple. Mais en quelque sorte il faut se dire qu’il y a un enchaînement… ce que disait Lacan : il faut passer par les signifiants. Je crois que c’est généralisable, c’est-à-dire que la théorie analytique se construit à partir d’un enseignement de signifiants. C’est en cela qu’elle mérite d’être appelée une théorie, c’est en cela qu’on ne peut pas en sauter un de ces signifiants. Je dirais que ce que cela nous enseigne c’est une certaine prudence, c’est qu’il faut aller pas à pas. Le problème c’est qu’à chaque pas on peut se tromper, et si on se trompe c’est-à-dire si on passe dans un autre enchaînement, eh bien il est bien difficile de revenir en arrière. Ce qui en rajoute sur la prudence nécessaire. J’avais envie de vous dire que c’est une expérience courante que quand on dit quelque chose c’est qu’on

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ne dit pas autre chose. C’est bien pour cela que certains analysants ont bien du mal à parler parce qu’ils ont toujours l’impression que ce qu’ils ont dit ce n’est pas ce qu’ils avaient à dire ou ce qu’ils pourraient dire ou ce qu’ils devraient dire. Alors, l’avantage du divan c’est que vraiment on peut dire des bêtises. Cet avantage n’est pas forcément conservé lorsqu’il s’agit d’enseignement, parce qu’on pourrait aussi bien dire qu’on peut dire n’importe quoi au micro, c’est un parti comme un autre, mais ce que ça montre en tout cas dans l’histoire du mouvement analytique, c’est qu’il n’y a pas de milieu, pas de centrisme analytique, et, au fond, l’interlocuteur, un des interlocuteurs, l’incarnation psychanalytique de l’interlocuteur pour Lacan, cela a toujours été l’IPA et il me semble qu’actuellement on voit mieux, et on verra d’autant mieux dans quelques années lorsqu’on constatera par exemple que dans cette dispersion de l’Ecole Freudienne, eh bien un certain nombre vont se retrouver à l’IPA. Ils ne le savent pas maintenant, si on leur disait cela ils croiraient qu’on leur dit des bêtises. Mais les gens qui sont partis en 69 de l’EFP autour de cette question de la passe sont maintenant à l’IPA et, à cette époque, je peux vous dire qu’en 69, en 70, et même en 71, il n’aurait pas fallu leur dire cela. Alors, si vous voulez, cette sorte de loi du tout ou rien, ce ou l’un ou l’autre, eh bien se trouve illustrée en quelque sorte : c’est la loi du signifiant – loi, au sens scientifique du terme. Elle va se trouver illustrée dans ce que Lacan appelle le réel du mouvement analytique. C’est que si on n’est pas à droite on est à gauche… si vous voulez, après tout pourquoi pas ou pourquoi est-ce que de ces deux endroits on ne peut pas être au milieu. Alors, ça c’est un premier point, c’est-à-dire que c’est un des enjeux de l’enseignement de la psychanalyse et c’est pour cela que ça impose un certain type de transmission. Seulement, je vous disais tout à l’heure qu’il n’y avait que dans le discours analytique que le savoir est en position de vérité. Ça veut dire par exemple que dans le discours du Maître, le savoir, ça n’est jamais celui qui le dit qui en a le retour, il ne peut en avoir le retour que par un autre. En quelque sorte, ce qu’il dit lui est confisqué. Cela ne veut pas dire que sa position de maîtrise ne lui procure pas certains avantages, mais en tout cas pas celui de disposer de son savoir. Curieusement, la question du discours universitaire n’est pas celle-là. La question du discours universitaire c’est de mettre sous le boisseau l’auteur et justement c’est pour cela que le discours universitaire ne convient pas trop mal à la transmission du savoir, parce que l’auteur… si on

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veille à ce que l’auteur devienne un signifiant, eh bien peu importe la personne. Le problème c’est qu’il faut veiller à maintenir ce signifiant, c’est-à- dire à bien se souvenir qu’après tout l’auteur n’est jamais qu’un signifiant et que ce n’est pas autre chose. L’enseignant lorsqu’il emprunte le discours universitaire doit en quelque sorte faire le deuil de ce qu’il pourrait parler en son nom propre et ça c’est un deuil qui est peut être plus difficile à faire lorsque justement on est passé par l’expérience analytique et qu’on a l’impression que ces vérités on se les est en quelque sorte sorties des tripes, ce qui est vrai. Mais c’est difficile de se dire que cela n’intéresse personne ! Non pas ces vérités mais le fait que ces vérités soient sorties de ses tripes à soi ! C’est pour cela que les analystes répugnent au discours universitaire, parce que lorsqu’ils s’y trouvent, on ne cesse de leur dire : vos tripes, vous vous les gardez, ce qui nous intéresse c’est ce que vous savez, ce que vous pouvez nous dire de ce que vous savez. C’est vache, il faut vraiment être un universitaire pour le supporter c’est-à-dire pour ne pas s’en apercevoir tout simplement. Mais les analystes ne sont pas des universitaires, c’est-à-dire que vraiment un discours c’est comme un hall de gare, il ne faut pas croire ! Ce n’est pas parce qu’on est dans le discours universitaire qu’on est universitaire. C’est vraiment à la portée de tout le monde d’être dans un discours, y compris le discours de l’analyste : il suffit de se mettre sur un divan ou dans un fauteuil, c’est encore plus facile. Ou bien alors on utilise le terme de discours dans un sens différent de Lacan, c’est permis mais il ne faut pas dire, à ce moment-là, qu’on est lacanien. Si on parle de discours au sens lacanien, il faut faire l’effort de se rapporter à ce que Lacan en dit. Alors, je me suis aperçu qu’il y a deux points qui peuvent éclairer ce que je viens de dire : c’et l’histoire des cartels par rapport au séminaire, et cette question aussi de ce que serait un enseignement clinique et quelle particularité cela aurait. Effectivement lorsque, l’année dernière, dans un de ses séminaires, Lacan a remis l’accent sur les cartels, je me suis dit que cela rendait seconde toute autre forme de fonctionnement de l’Ecole, aussi bien les séminaires que les cours, les congrès … Mais justement, il me semble que cela rend secondaire seulement, c’est-à-dire que ça met en position seconde. Le cartel est un mode essentiel de fonctionnement. Le cartel est aussi énigmatique que la passe. Il faut bien le dire, la passe c’est très énigmatique, dans la réalité quotidienne surtout, cela l’est moins quant à sa déduction logique. Pour le cartel c’est pareil. Par exemple, comme l’a rappelé

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Monique Liart, il faut être au moins quatre pour qu’il y est formation de l’inconscient, cela justifie donc que dans un cartel on soit quatre, le plus-un incarnant la fonction de l’inconscient. Ce qui en quelque sorte, situe ce cartel comme le groupe maximal compatible avec le discours analytique, qui dans sa forme ne comprend que deux personnes. Pourquoi faut-il être plus de deux. Parce que jusqu’à deux, on peut délirer. On peut délirer tout seul, ça se voit dans les asiles, dans les rues. Mais la clinique nous montre qu’à deux aussi on peut délirer, sans être deux psychotiques pour autant, et c’est cela qui est intéressant : il y en a un qui fait le psychotique, en général, et l’autre fait l’hystérique. C’est habituellement le couple qu’on trouve dans les dérives à deux. Et ça marche bien parce que ce que l’on trouve dans les asiles c’est souvent des moments à deux dont on s’aperçoit que ça fait longtemps que ça dure. En général, cela se passe dans les combles des maisons, une paraphrène et dans la chambre de bonne d’à côté, une hystérique. Cette question se pose aussi pour l’analysant et l’analyste. Lacan s’est aussi demandé s’il ne s’agissait pas d’un délire à deux. Donc, c’est pour cela qu’il faut être plus de deux, donc quatre pour faire « puissance », comme le dit Lacan, c’est-à-dire, on en est toujours à la même question, qu’est-ce qu’il y a de transmissible dans l’enseignement de la psychanalyse, c’est-à-dire qu’est-ce qu’on peut transmettre aux interlocuteurs. Des interlocuteurs effectivement il y en a plein. Il y a des interlocuteurs qu’on peut convaincre de se faire analyser, ce n’est pas du tout négligeable, (mais il y a des tas de moyens de convaincre y compris ceux de faire miroiter les miracles) … mais ça, ça pousse plutôt à la pente de dire n’importe quoi, en tout cas ça pousse à la pente de la séduction, de la suggestion. D’autres interlocuteurs sont effectivement les scientifiques. C’est-à-dire comment … au fond, les scientifiques on va les prendre à rebours dans la psychanalyse, c’est-à-dire qu’on va leur montrer comment le sujet de l’inconscient interpelle leurs propres certitudes. La seule chose que la science exclut c’est son sujet et ce que l’analyse réintroduit c’est le sujet. Il y a un interlocuteur classique c’est le faux scientifique, les pseudo-scientifiques mais qui par contre font sérieux. Ils sont donc intermédiaires entre ceux qui viennent sur les divans et les scientifiques. Les faux scientifiques ce sont les médecins toujours. Il y a les malades et le public pour croire que la médecine est une science. La vraie médecine c’est la psychanalyse, parce que justement elle travaille avec ce qui opère de la médecine c’est-à-dire le signifiant. Il y a des franges de la médecine qui sont

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scientifiques c’est vrai, évidemment il ne faut pas exagérer. La médecine, c’est parce qu’on est très riche que existe ! Parce qu’on est très riche que cela existe ! Parce que par exemple la sécurité sociale donne des prix de journées à des taux faramineux pour des maladies invraisemblables, qui de toutes façons ne guérissent jamais et si des gens restent pendant des années dans un hôpital complètement grabataires, c’est vraiment parce que la France est un pays riche. Mais bref vous voyez que la science est bizarrement fichue par rapport aux malades, parce que c’est là où c’est dit scientifique que l’on guérit le moins. Mais ce qui n’est pas la frange de la médecine, c’est finalement le tout-venant de la consultation médicale banale, eh bien là vous savez aussi bien que moi que c’est l’effet de signifiant qui opère. Mais quand on songe à faire l’effort de questionner le signifiant, ce n’est pas le médecin, c’est le psychanalyste, que l’on va voir. C’est pour cela que Lacan a confié dans une intervention qu’il a appelée « psychanalyse et médecine » que le refuge de la médecine c’était le psychanalyste. Ça ne fait pas plaisir aux médecins, bien sûr. Alors donc, là c’est une petite introduction pour parler d’un enseignement clinique. En somme c’est cela l’interlocuteur de l’enseignement clinique c’est le médecin, éventuellement spécialisé sous la forme d’un psychiatre. Je veux dire que dans une certaine mesure, on n’est pas encore détaché de la médecine, on n’est pas encore sûr de l’être et en quelque sorte le discours médical est à la porte de nos institutions et de nos divans et dès qu’on sort, on se fait attraper. On se fait attraper, parce que les psychanalystes ont envie de faire attraper. Au fond, ils sont aussi un peu impressionnés par ce semblant de sérieux des médecins. Ils aimeraient bien avoir la même respectabilité que les médecins auprès du public. Seulement c’est raté puisqu’ils démontent quelque chose du semblant : on ne peut pas à la fois faire sérieux et dire que ça ne suffit pas, que ça ne suffit pas de faire semblant d’être sérieux. Pour cela, il faut parler un langage incompréhensible qui a des effets quand même , comme on ne comprend pas un scientifique, on le prend quand même au sérieux parce qu’on sait que ça peut faire une bombe atomique ce qu’on ne comprend pas de ce qu’il dit. Mais nous n’avons pas le choix, ce n’est pas en étant d’un ésotérisme complet qu’on paraîtra sérieux, il y a là une sorte de pente qu’on ne peut plus continuer. Il a fallu la puissance, le recensement de toute la culture qu’a opérée Lacan dans tout son séminaire, pour que justement on puisse se dire qu’on ne comprend pas ce qu’il dit, et que plus c’est sérieux moins on comprendra. Je ne suis pas sûr

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qu’on puisse continuer à occuper cette position de parier sur l’avenir. Il faut veiller au présent aussi. Alors donc il me semble que l’enseignement clinique choisit comme interlocuteur la médecine. Ça ne veut pas dire que c’est indépendant de la formation, c’est inclus dans la formation de l’analyste. Il y a donc un enseignement de la psychanalyse qui s’adresse au médecin et un autre qui s’adresse aux analystes eux-mêmes. Le point de départ de ce qui s’adresse aux analystes c’est la passe. Mais tout cela n’a pas de sens si on n’en parle pas. Il est difficile de dissocier l’expérience de la passe de l’expérience de l’analyse.

Intervention de Monique Liart

Vous dites que l’interlocuteur de l’enseignement de clinique psychanalytique D’est le médecin, est-ce qu’on pourrait dire que l’interlocuteur d’un enseignement de psychanalyse dans une Ecole de psychanalyse serait le supposé savoir, De qui a rapport avec la passe. Le supposé savoir, l’analyste est tenu d’en prendre la place dans la cure, mais il n’a pas à se prendre pour celui-ci, ce qui arrive un peu trop souvent. La formation de l’analyste consiste précisément à apprendre à tenir cette place du supposé savoir. Je voudrais aussi souligner un autre point avancé par vous à Paris, à savoir que l’enseignement, s’il a des retours dans la cure, peut aussi parfois protéger l’analysant contre les coups de folie éventuels de son analyste, qui peuvent être soit de séduction, soit d’interprétation sauvage. En effet vis-à-vis de certaines cures, il faut quand même bien oser dire qu’il vaut mieux être informé de la théorie psychanalytique avant de s’aventurer chez un analyste !

Suite de l’exposé de Michel Silvestre Oui, oui, en effet ! Cette règle qui a encore lieu à l’heure actuelle à l’IPA selon laquelle on déconseille fortement aux analysants, et tout à fait particulièrement aux analysants qui font une demande d’analyse didactique, de se tenir au courant de ce qui se passe dans la psychanalyse et non seulement de ce qui se passe mais aussi de lire Freud. C’est encore maintenant une règle, plus tout à fait en France, (je ne sais pas comment c’est en Belgique), car en France, il y a quand même eu ce coup de boutoir de Lacan pour un peu perturber tout cela, mais aux Etats-Unis c’est parfaitement explicite. Jusqu’à un certain nombre d’années de psychanalyse, on n’ouvre pas un livre. C’est bizarre parce que la meilleure manière d’amener les

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analysants à faire chier leurs analystes en lisant ces trucs là c’est de leur interdire de le Faire bien sûr !

Intervention de Yves Depelsenaire

Sur ce point, c’est peut-être le même point de vue qui vous amène à dire avec autant de fermeté :

l’enseignement clinique cela s’adresse à un interlocuteur qui est la médecine, le psychanalyste serait l’interlocuteur d’un enseignement analytique. Je pense que ce qu’on a fait dans les dernières années de l’Ecole Freudienne, et qui avait amené au fait que là où se passait l’enseignement c’était en marge de l’Ecole Freudienne, on a vu que ça s’adressait tout aussi bien à des psychanalystes et qu’il y avait même tout intérêt à ce qu’ils aillent chercher l’enseignement là.

Suite de l’exposé de Michel Silvestre

Pas du tout ! Ça s’adressait à des psychanalystes parce qu’ils étaient devenus des médecins. C’est ça qu’il faut dire. C’est toujours la question des discours, c’est parce qu’ils avaient réintroduit le discours médical.

Intervention de Yves Depelsenaire

Mais, puisque l’enseignement de la psychanalyse c’est tout de même qu’on n’atteint pas le sujet directement, est-ce qu’on ne peut pas considérer qu’il y a un type d’enseignement en marge qui concerne les psychanalystes et qui les concerne précisément en ceci qu’on ne les vise pas directement, c’est-à-dire que cet enseignement n’est pas fait de manière telle qu’ils vont sortir de là labellisés analystes. En quoi cela a des effets d’enseignement pour la formation de l’analyste qui sont probablement plus garantis que ce qu’on pourrait attendre d’un autre enseignement. Je note quand même que par exemple Lacan, à l’égard de sa propre institution, a toujours inscrit lui-même son enseignement en marge de l’institution, puisqu’il était chargé de cours à l’Ecole des Hautes Études.

Suite de l’exposé de Michel Silvestre On peut peut-être se demander si on peut se référer à l’Ecole Freudienne, quand on regarde bien ce qu’elle devenait ! Il faut quand même convenir que le séminaire y était quelque chose de tout à fait essentiel. Á la limite, tant que le séminaire nous alimentait en signifiants et en significations, toutes les semaines ou tous les quinze jours, on n’avait pas besoin d’Ecole. L’Ecole c’était le séminaire.

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Il faut bien voir que l’analyste, du fait de sa position

à l’égard de la théorie et à l’égard du socius, est

toujours garanti par le registre médical et donc l’analyste en position d’enseignant, si vous voulez, a toujours à s’adresser au médecin. Je suis donc d’accord avec ce que vous dites de la section clinique. Mais lorsque vous évoquiez la position excentrique du séminaire, je crois que là ce n’est pas

comparable. L’Ecole Freudienne c’était le séminaire, c’est tout ! Le seul point pour lequel Lacan a eu besoin de nous, il l’a dit : ça je ne peux pas le faire seul, c’est la passe. C’est donc bien différent, maintenant on a besoin d’une Ecole pour tout faire ; pour faire tout ce qu’il faisait à lui tout seul, on a besoin de nous tous. Il faut bien voir que ce n’est pas la même chose, qu’on est pas dans le même type de position. Ici c’est probablement moins sensible mais

à Paris, il y a certainement des gens qui n’ont pas

leur dose de séminaire et ils ne savent plus quoi penser, en particulier pour cette question des nœuds borroméens, pendant longtemps on a pu penser qu’enfin un jour on allait avoir l’après-coup du nœud borroméen. On l’aura peut-être, mais pour le moment on ne l’a pas et il y a quand même un effet de trouble qui est produit. Parce que tant qu’on allait au séminaire où Lacan faisait des nœuds au tableau, on pouvait se dire : peut-être qu’au prochain on va enfin être éclairé, alors que maintenant, il faut se dire qu’il faut se creuser la cervelle tout seul, nous n’avons pas la métaphore langagière qui nous éclaire, qui nous interprète. Comme chaque texte publié de Lacan éclaire le séminaire, c’est vrai qu’il faut le séminaire pour voir un peu d’où tout cela est sorti et qu’en même temps il y a dans le séminaire une sorte d’errance, d’aller et retour, voire même de contradictions dans une seule séance ou d’une séance à l’autre, alors qu’au bout d’un certain temps il y a l’ascension qui est le texte écrit. "Radiophonie" éclaire sur un certain nombre de points les quatre discours, par exemple. Or tout le développement du nœud borroméen n’a pas été passé au laminoir d’un texte écrit.

Intervention de Guy de Villiers

Première question : comment tenir compte qu’il n’y a de formation que de l’inconscient, par rapport à ce que vous avez dit de la formation de l’analyse ? Pour moi ça ne tient pas ensemble. Ça ne se forme pas un analyste. Deuxième question : la notion de discours dans son acceptation lacanienne, vous l’avez évoquée sans la définir, alors modestement je demande de la voir articuler parce que cela devrait nous servir

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concernant ce qu’il en est du discours du psychanalyste et de la position du savoir quant à ce discours. De quel savoir s’agit-il ? Là je reprends la question de Gilson : qu’est-ce que ça veut dire le savoir de l’inconscient eu égard à ce qu’il en est de la transmission de la psychanalyse. Dernière question : comment pouvoir rabattre le lien social comme effet du discours du psychanalyste à un couplage à deux ?

Suite de l’exposé de Michel Silvestre

Monique Liart disait tout à l’heure que la première réunion d’un dimanche matin sera consacrée aux discours. Donc je vais plutôt être bref là-dessus. La question qui reste extrêmement épineuse c’est en effet les rapports qu’il peut y avoir entre les signifiants de la théorie, prenons le plus simple :

inconscient, et le savoir inconscient de chacun. Est- ce que c’est le même rapport qu’une formule scientifique et une turbine qui produit de l’électricité, c’est un exemple que j’emprunte au séminaire de Lacan. Pourquoi pas, ça peut y prétendre en tout cas. Je ne dis pas que ça y réussit mais ça peut y prétendre. C’est bien pourquoi paradoxalement ce qu’on peut dire par rapport à cet argument qu’on a pu adresser à Lacan, cette critique d’intellectualisme. C’est tout à fait étonnant, parce que je pense quand même qu’il n’y a pas d’analyste qui se référerait un minimum à Lacan qui par exemple ferait une interprétation, c’est-à-dire dirait à son analysant : «Vous résistez», c’est-à-dire utiliserait un signifiant de la théorie, la résistance, pour en quelque sorte jouer sur le savoir inconscient individuel de l’analysant. On voit ce type d’interprétation dans des textes des anglo- saxons. C’est-à-dire que là où on a une conception «anti-intellectualisme» de la théorie analytique, c’est justement là qu’on utilise les signifiants comme une machine à transformer l’eau en électricité. Si c’était comme cela, ce serait simple, on pourrait forger des concepts en se disant qu’ils vont être des sortes d’outils immédiatement applicables dans la pratique. Et la remarque que je voulais faire tout à l’heure c’est qu’il y a une époque, au moment où Lacan a commencé à dire : retour à Freud, c’était une époque où ce qu’on enseignait dans les instituts c’était une technique, la technique de Fénichel. Tout cela repose sur la distinction entre technique et pratique. La pratique analytique cela ne consiste pas à donner des outils. C’est pour cela qu’il y a un écart nécessaire entre la théorie et la question : à quoi ça sert ? On ne peut pas répondre à cette question, on ne peut pas dire à quoi ça sert, mais cela ne marche pas à tous les coups. Á Paris, la section clinique a été

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une façon de réveiller les analystes, cela les a tellement éveillés qu’ils sont partis. Il faut donc avoir autant de cordes à son arc qu’on peut, il faut viser ça. Ce qui les a fait partir, c’est la passe. La passe repose aussi sur cette question : qu’est-ce qu’on peut dire de son analyse ? Ce qu’un analysant peut dire à partir de ce que lui a appris son analyse sur lui-même, premièrement est-ce que quelqu’un d’autre que son analyste peut l’entendre, deuxièmement, est-ce que celui qui l’entend peut transmettre, troisièmement, est-ce que ce que lui- même entend peut lui donner des indications sur l’utilité que cela peut avoir pour d’autres ? Je m’explique : le passeur est en position d’entendre quelque chose, c’est-à-dire qu’il est là pour permettre au passant de repérer le moment où il ne délire pas. J’utilise le mot délire là, je devrais plutôt dire autisme, c’est-à-dire que vraiment il parle tout seul. Quand on parle de son analyse à quelqu’un qui n’est pas son analyste, à un moment donné on se dit : qu’est-ce qu’on est en train de raconter là ? Parfois ça marche, justement quand il y a une formation de l’inconscient, un witz, un rêve. Mais justement raconter autre chose qu’une formation de l’inconscient, ça frise l’impossible. Par exemple, essayer de raconter un fantasme, c’est obscène parce que vraiment on se dit "qu’est-ce que je raconte là ?". Alors ça c’est une épreuve qu’on proposait aux passants. C’est une épreuve parce que le passant est en position plus qu’un autre de supporter un certain type d’obscénité et de faire que ça n’en soit plus. Si c’est vraiment obscène ça ne se transmet pas, le passant le sait et tout le monde le sait, l’institution le sait, quelque chose se sait d’un non transmissible du savoir inconscient ou bien alors ça peut se transmettre et à ce moment là le jury le sait, le jury l’entend, c’est maintenant ce qui est appelé les commissions de la passe. Le jury entend et doit en faire profiter tout le monde. Mais vous voyez cet écart finalement permettrait d’introduire l’autre distance, cette distance entre le savoir inconscient et la théorie. Il y a suffisamment de transformation au niveau des signifiants pour que ça puisse en quelque sorte introduire dans le stock signifiant de l’Ecole de nouveaux signifiants et de nouvelles significations. C’est justement là où ça a raté la passe dans l’Ecole Freudienne, parce qu’au niveau du fonctionnement lui-même les gens étaient très contents, là où ça a raté ce n’est pas que les nominations par exemple n’auraient pas été pertinentes, on s’en fiche après tout, que finalement les hystériques aient plus inspiré le jury que les autres, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat. Par contre ce qui me paraît de l’ordre de d’échec c’est que ça n’ait introduit aucun

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signifiant ni aucune signification dans la théorie lacanienne. On dirait que Lacan a dit : maintenant je ne veux plus être seul, mais il a continué à être seul.

Intervention de Monique Liart J’aimerais que vous posiez le temps de la passe par rapport à l’analyse. Il y a une vision imaginaire de la passe qui fait que certains en font une jambe de bois pour analyse inachevée. Bien au contraire le savoir qui concerne la passe c’est, je crois, le temps de l’acte du passage de l’analysant à l’analyste, cela touche donc à la question de la fin de l’analyse.

Suite de l’exposé de Michel Silvestre Là aussi je pense que vous aurez l’occasion d’y revenir avec J.-A. Miller, je ne vais donc pas m’étendre de trop sur ce point. Il me semble qu’une analyse ça peut finir plusieurs fois, il y a certainement plusieurs moments qui sont des points de rupture à tous les sens du terme. Ça peut même être une rupture du lien social qui ne soit pas la bonne. Ça rejoint la question de la passe c’est-à-dire précisément qu’est-ce qu’on peut savoir, qu’est-ce qu’on peut dire d’une psychanalyse qui n’est pas une formation de l’inconscient savent que dans l’analyse est mis en jeu non pas seulement le signifiant, il y a du réel aussi qui est mis en jeu. Supposer ceci n’est pas évident, parce qu’il ne s’agit pas de faire rentrer la réalité par la fenêtre du réel, alors qu’on l’a mis à la porte par la porte du symbolique. Il ne s’agit pas de la réalité. La notion de réel n’est pas une notion immédiatement accessible comme cela et pour en avoir une idée il faut bien reconnaître d’une part qu’il n’y a pas de signifiant dernier, c’est-à-dire qu’on voit bien qu’un analysant qui même après un effort, après un temps de travail analytique important aurait résumé un certain nombre de repérages signifiants, il arrive souvent qu’on lui dise qu’on n’est pas au bout de nos peines, sans pour autant avoir le sentiment qu’il y aurait d’autres signifiants à produire. Je parle là un peu schématiquement. Autrement dit : qu’est-ce qui reste à produire là ? II y a eu tout un temps où la clef de cette question c’était S( A), ceci revenait à dire qu’on s’arrêtait au moment où il n’y a pas plus d’autre signifiant. Ceci a été contemporain d’une conception de l’analyste en position de grand Autre. Á un moment donné, l’analyste n’a plus à se situer là mais en position de reste, de ce qui resterait quand il n’y a plus de signifiant. C’est-à-dire qu’il resterait quand même quelque chose, c’est cela la question, c’est qu’on aurait pas à s’arrêter à l’idée qu’il n’y aurait plus de signifiant à attendre et qu’il y a donc une sorte de deuil à faire d’une vérité dernière. Alors,

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qu’il resterait quelque chose c’est-à-dire le petit a, c’est-à-dire qu’il n’y peut y avoir arrêt de l’analyse,

donner des idées quant à savoir là où il est dans le discours de l’analyste, parce qu’il faut quand même

terminaison véritable, que ce que l’analysant lâche

se rendre compte que le mode de communication qui

ce n’est pas une vérité mais un objet.

a régné jusqu’à présent entre analystes c’est le

Éventuellement de lâcher cet objet, il peut en revenir une vérité, c’est même ce qui se passe. Mais ce n’est pas ce signifiant qu’il n’y en a pas d’autre S(A), dont on va se séparer, ça c’est la question de la fin balintienne de l’analyse, c’est-à-dire la relation entre

charabia. C’est probablement pour cela que de s’adresser aux médecins qui ne sont pas des scientifiques mais qui exigent néanmoins un semblant de rigueur, cela peut avoir des effets de civilisation sur les mœurs des analystes.

la dépression et la phase maniaque. Ce dont on se sépare c’est d’un objet. Ça donne quand même l’idée que la passe, si c’est ce moment finalement où apparaît à un analysant que ce dont il a à se séparer

Suite de l’exposé de Michel Silvestre Effectivement ce qui a dans ce troisième versant, c’est toute la question de mathème bien sûr. Le

c’est d’un objet, ça donne quand même l’idée que la passe a à voir avec la fin de l’analyse. Je crois effectivement que cela a rapport d’introduire dans le corpus analytique dans la littérature analytique, des figures de l’objet, des formes de l’objet, alors que jusqu’à présent ce qu’on a comme matériel clinique c’est les formations de l’inconscient. Je continue à

mathème, il ne va pas tout seul. Un concept se transmet mais avec une perte, il ne se transmet pas intégralement puisqu’il est plus près du signifiant. Au bout d’un certain temps, on s’est aperçu qu’on ne savait plus ce qu’on disait quand on reprenait par exemple le terme d’inconscient de Freud. On peut voir que ses élèves étaient très près de Freud, ça se

me demander si c’est possible, car il ne faut pas

lit

très bien dans leurs textes, et que trente ans plus

perdre de vue que la passe est une demande que

tard ce n’était plus le cas. Un moment donné Lacan a

l’institution adresse aux analystes, c’est une

eu l’idée que pour soutenir cette transmission du

demande que l’Ecole adresse aux analystes et penser

concept, il fallait le support de la lettre, c’est-à-dire

que ce n’est pas pour soi, cela veut dire qu’on pense

le

mathème. En effet, une lettre il suffit de la copier

qu’on est pas dans l’Ecole. C’est une façon de payer ses impôts, on peut les payer avec joie. On pourrait

pour qu’on puisse supposer que c’est la même. Ce qui n’est pas tout à fait vrai, mais cela demanderait

penser que dans une Ecole d’analystes, les analystes

de longs développements. Mais même comme cela

auraient un autre rapport à l’Ecole que le rapport

ça

ne suffit pas, c’est-à-dire qu’il faut rendre compte

qu’ils ont avec l’État, ou avec la police. Quand je dis

de

la lecture de cette lettre. On ne peut pas se passer

que cette une demande cela implique qu’on peut ne pas y répondre et qu’en même temps on peut gagner à y répondre. Il se peut que ça ne change rien ; c’est ce qui est arrivé, cela a rendu quelques personnes mécontentes et quelques autres béates d’être AE, tellement béates qu’elles en sont restées bouche bée… mais c’est tout, ça n’a rien fait d’autre.

des significations, de l’état du sujet. Dans l’algorithme saussurien, étage des signifiants et étage des signifiés, le sujet est plutôt à l’étage des signifiés et on ne peut pas éviter de se soucier de cet étage. C’est une illusion de penser qu’on pourrait communiquer dans le signifiant uniquement. Non seulement ce serait illusoire mais ça serait faux

Intervention de Christian Vereecken Je suis très heureux que vous ayez introduit un troisième terme entre ces deux positions de l’enseignement clinique et de l’enseignement qui s’adresserait à des psychanalystes, c’est justement l’interlocuteur scientifique. Parce qu’il faut bien dire qu’il y a un préjugé que nous avons, qui tient justement à ce que dans le discours universitaire nous y sommes, c’est qu’on s’imagine que l’enseignement suppose un professeur, ce qui est absolument faux. Lacan le souligne à sa manière quand il dit qu’il y a de l’enseignement là où il y a du sujet et que, ça peut se repérer dans les quatre discours, là où il y a du sujet et que, ça peut se repérer dans les quatre discours, là où est le sujet là est l’enseignement. Ça pourrait quand même nous

parce que ça indiquerait que le signifiant suffirait à signifier quelque chose pour quelqu’un, ce ne serait donc plus un signifiant mais un signe, selon la définition qu’en a donné Lacan. Le signifiant on ne peut pas se passer de sa fonction de représentation, sa fonction de représentation n’émerge que lorsqu’on rencontre des signifiés. Donc il y a aussi quelque chose à tenir du côté du mathème en l’éprouvant.

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LE SYMBOLIQUE RÉALISÉ

Maurice Krajzman

En 1956, Lacan engageait la problématique de la relation d’objet à partir de l’opposition freudienne entre principe de réalité et principe de plaisir. L’hétérogénéité des deux principes, leur opposition dans un rapport dialectique étaient d’emblée soulignées. "Le principe de réalité n’est constitué que par ce qui est imposé pour sa satisfaction au principe de plaisir". Ce que Lacan désigne ainsi comme l’essentiel à repérer chez Freud, dans ce registre, c’est que "le principe de plaisir tend à se réaliser en formation profondément irréaliste, que le principe de réalité implique l’existence d’une organisation, d une structure autonome différente et qui comporte que ce qu’elle saisit peut-être justement quelque chose de fondamentalement différent de ce qui est désiré". Les termes qui sont donc posés par Freud et fortement soulignés par lui dans l’articulation de l’opposition du principe de réalité et du principe de plaisir et que Lacan répercute dans son séminaire de 1956 sur la relation d’objet sont donc les suivants que la pente du sujet est de se satisfaire dans une réalisation hallucinatoire. En effet, "La notion que la satisfaction du principe de plaisir, en tant qu’elle est toujours latente, sous- jacente à tout exercice de la création du monde, est quelque chose qui toujours plus ou moins tend à se réaliser dans une forme plus ou moins hallucinée"(Lacan, la relation d’objet). La question posée à partir de ces quelques éléments et qui donne à défricher, c’est proprement celle de la position réciproque de l’objet et du réel. Comment ce positionnement se repère-t-il chez Freud et chez Lacan ? Comment rendre compte de l’ambiguïté de la question ainsi soulevée autour de l’objet et résumée par Lacan lui-même de cette façon : "L objet est-il ou non le réel ?" Comment convoquer ici les instances de l’imaginaire, du symbolique et du réel ? Comment ventiler d’une part ce qu’il en est de la réalité et de l’illusion par rapport à cette réalité (et subséquemment de la désillusion), d’autre part ce qui ne coïncide pas (ou est censé ne pas coïncider) avec la réalité, d’avec "l’hallucination surgie du désir" (Lacan) Comment cette ventilation opère-t- elle dans le champ de la névrose et dans celui de la psychose ? L’hallucination surgie du désir, en forme de phantasme du névrosé est-elle "parente" du délire ou même de l’hallucination verbale du psychotique ?

C’est d’ailleurs par ce terme de parenté 1 que Freud désigne la relation de la psychose avec ce qu’il appelle "le rêve normal". C’est quand il évoque 1’"amentia" de Meynert, ou confusion hallucinatoire aiguë (qu’il considère par ailleurs comme la forme de psychose la plus extrême et la plus frappante) 2 que Freud pose cette parenté. Dans un autre article, de la même année 3 , il reprend cette idée qu’"il y a une analogie (plus poussée) entre la névrose et la psychose : dans les deux cas la tâche entreprise au deuxième temps échoue en partie en ceci que la pulsion refoulée ne peut pas créer de substitut intégral (névrose), et que ce qui représente la réalité ne se laisse pas couler dans les formes apportant la satisfaction (du moins pas dans toutes les formes des affections psychiques). Que donc : "pour la névrose comme pour la psychose, la question qui vient à se poser n’est pas seulement celle de la perte de la réalité, mais aussi celle d’un substitut de la réalité". Trente-deux ans plus tard, Lacan proclamait : "le réel a plus d’un sens" ajoutant que le réel était à. la limite de l’expérience des analystes et qu’il fallait à. ce propos revoir certaines catégories dont on pouvait (on peut toujours) légitimement reprocher aux analystes de rester prisonnier. Catégories dénoncées comme foncièrement étrangères à la pratique de la psychanalyse. Il y a une première perspective de la réalité qui est de référer ce qui relève du psychique à une étoffe matérielle. "mettre au principe de tout ce qui s’exerce dans l’analyse une réalité organique". On trouve ça aussi chez Freud mais on devrait peut-être accepter l’invitation que nous fait Lacan de s’y reporter, de voir la fonction que ça a chez Freud. De ne tenir pour pas plus qu’une "réassurance" que de se référer ainsi à. un terme ultime, à. une sorte de matière principale dont tout s’originerait et que nous entretenons d’un espoir infini : la connaître un jour ! La réalité dernière, Lacan soulignait qu’elle n’était pas à chercher ailleurs que dans l’exercice propre de cette réalité et non dans un quelconque organicisme.

1

Verwandtschaft – qui aurait aussi bien pu être traduit par analogie, ressemblance, affinité.

2

Névrose et psychose in Névrose, psychose et perversion, PUF 1973, p. 284 Névrose und Psychose, GW XIII 1924.

3 La perte de la réalité dans la névrose et dans la psychose in Névrose, Psychose et perversion, PUF 1973, p. 300 Der Realität verlust bei Névrose und Psychose, G W XIII, 1924.

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L’autre point de vue sur la réalité est celui, évoqué plus haut, à. partir du double principe de plaisir et de réalité. L’usage qui est fait du terme de réalité étant déjà différent si on envisage, comme le fait Lacan, que le principe de plaisir s’exerce de façon réelle. Usage que Winnicott introduit avec son objet transitionnel et que Lacan qualifie de fécond, au départ tout au moins. Winnicott dégage l’idée que la mère "apprend" la frustration à. l’enfant et l’introduit ainsi à la perception sur le mode d’une tension inaugurale. L’enfant perçoit de cette manière la différence entre la réalité et l’illusion et réalise que cette différence doit passer par le désillusionnement puisqu’il est bien obligé de constater qu’il n’y a pas de coïncidence entre la réalité et l’hallucination surgie du désir. Ainsi sommes-nous tenus de restituer, dans le fil de l’enseignement de Lacan, le concept même du réel, son émergence "à chaud" alors même qu’il n’était pas toujours distingué de manière tranchée de "la réalité". Une première conception de ce que Lacan appelle "l’intuition délirante du sujet psychotique", celle de l’aberration perspective, repose sur cette problématique. Il s’agit de la psychose donnée comme un mécanisme défaillait de la perception. Défaillance qui "empêcherait le sujet d’opérer un mouvement unificateur constitutif" (J. Schotte) – on dira ici – qui l’empêche de se constituer un corps un. Dans cette perspective, l’accent est mis sur une défaillance, une défectuosité un disfonctionnement au niveau sensoriel et le point qui s’en dégage est au fond de savoir qui parle quand il y a hallucination – verbale La réponse que donne Lacan c’est que c’est la réalité qui parle, posant comme prémisse que la réalité c’est ce qui s’édifie de la sensation. Encore faudrait-il préalablement, faire place à ceci : "qu’est- ce que la réalité quand quelqu’un nous parle"- compte tenu de ce que l’Autre qui parle ne se réduit pas à être la réalité devant lequel on se trouve quand on a devant soi un individu qui articule. "L’Autre, le grand Autre est au-delà de cette réalité" (7/11/1955) Une autre conception de la psychose s’appuie sur la fonction imaginaire et une autre encore s’élabore à partir de l’ordre symbolique. Pour les illustres on reprendra ici l’exemple proposé par Lacan de l’auto rouge. Il s’agit d’un psychotique à qui tout fait signe, comme il se doit, et qui rencontre, dans la rue, une auto rouge – "pas pour rien" ! On peut dès lors envisager les choses sous l’angle de l’aberration perspective (mais il peut être tout bonnement daltonien), sous l’angle de la fonction imaginaire (rouge prolétarien ?) ou sous celui du

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symbolique (le rouge opposé au noir comme l’impair au pair au casino). Lé point capital introduit par Lacan est finalement celui-ci : que si l’inconscient est structuré comme un langage, il n’y

a pas à s’étonner que le psychotique réalise le

symbolique. C’est dire qu’il cause dans une langue dont tous les mots sont traîtres. Que les mots lui viennent comme des corps étrangers qu’il vomit littéralement à la tête de son "audience". Que sa

langue (ton et langage) est proprement possédée. On

a l’impression non pas qu’il est "doué de langage"

mais "donné" par celui-ci. Ou mieux : vendu. Et pour rester dans le commerce des mots on dira

que le psychotique, contrairement au névrosé ne

donne pas le change, il prête. Il prête à tout, à tous et

à toutes une signification. Mais c’est parce qu’il est

réaliste à l’égard du symbolique, il prend les mots à

la lettre. S’il sert ainsi les mots (que par ailleurs il

serre aussi, sans la moindre ponctuation), s’il est à leur dévotion, s’il fait preuve d’autant de fanatisme à

l’égard du symbolique que certains peintres à l’égard du réel pour le symboliser, c’est qu’il n’a pas la parole. Il n’a pas son mot à dire. Il est un exilé du réel comme une sorte d’immigré de l’intérieur : droit de citer mais pas droit de vote. Cette dévotion au symbolique s’articule d’ailleurs au défaut même de son admission par la Bejahung Un peu comme ce juif qui demande à entrer dans une piscine interdite aux juifs – "jusqu’à mi-corps seulement"-car son père est juif. C’est dire que tout ceci est déployé par la question de savoir pourquoi, chez le psychotique, l’inconscient "effleure" comme on dit, tout en restant exclu pour le sujet mais que, plus importante encore, est l’interrogation portée sur la raison qui fait apparaître cet inconscient dans le réel. C’est dire aussi que "parler avec son moi" est une manière de réaliser le symbolique et que cette expression de Lacan prend ainsi tout son sens. En effet, dès lors qu’"il y a quelque chose de profondément révocable dans toute assomption du moi", on se trouve, dans le cas de la psychose dans une situation où le sujet est littéralement "identifié avec son moi" qui est en quelque sorte l’interlocuteur privilégié. Dans un ordre plus pratique, on soutiendra que ce qui pourrait se donner comme une cure de psychotique aurait à lancer un minimum d’échange symbolique. Si on peut parler d’une "demande" chez

le psychotique c’est à proprement parler sur ce plan

qu’elle se joue, à l’égal du névrosé. Occasion d’affirmer ici avec fermeté non seulement qu’il y a une demande chez le psychotique mais

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qu’en plus elle ne se distingue pas fondamentalement de celle du névrosé. Passer de la réalisation du symbolique à l’échange du symbolique reviendrait à. poser la visée d’une cure de psychotique dans le cadre d un dégagement du réel qui serait aussi un dégorgement. On tiendra peut-être pour un lieu commun en psychanalyse que caresser l’imaginaire dans le sens du poil soit à polir le phantasme est un risque et une pente dans toutes les cures, il reste que si "insuffler du sens" ne peut se faire valoir comme visée immédiate (au même titre que la guérison) c’est aussi sous peine de… psychose. Car prendre en compte la psychose comme liée au procès de la forclusion implique qu’on ne devient pas fou à la demande mais qu’aussi bien une psychose est susceptible de se déclencher. Lacan l’a maintes fois répété et nous a mis en garde contre un maniement imprudent, à l’entrée de l’analyse, de la relation d’objet. Méconnaître cette dimension, c’est faire fi du risque que constitue le déclenchement d’une psychose. Dégager la question du réel dans les psychoses revient donc aussi à pointer ceci : comment un sujet entre-t-il dans la psychose ? Comment en vient-il à produire un dire psychotique ? Comment en vient-il à proférer ces mots fixes, gelés sous leur propre signification comme ces oiseaux miraculeux qui ne comprennent pas le sens des mots qu’ils prononcent et qui débitent des phrases apprises par cœur en restant insensibles aux voluptés d’âme de Daniel Paul Schreber alors même qu’ils pénètrent son corps les yeux bandés. (Mémoires d’un névropathe,

p.175).

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DE L’ÉTHIQUE À LA PASSE LE SAVOIR DU PSYCHANALYSTE

Pierre Malengreau

On ne peut pas dire d’une psychanalyse que ça fasse du bien, à faire chuter ce qui donne au sujet un semblant d’unité. Ça produit quelque fois un psychanalyste. Ce n’est pas forcément une réussite, plutôt un ratage quant à l’acte. La question est de savoir de quel ratage il s’agit, et si ce ratage peut être tenu pour réussite quant à l’analyse. C’est pourquoi il importe que "l’analyste sache un peu la limite de ses moyens ; c’est là dessus qu’en somme, nous attendons le témoignage de gens qui sont depuis peu de temps analystes qu’est-ce qui peut bien leur venir à l’idée de s’autoriser d’être analystes" (Lacan, Congrès, juillet 1978). Le moins qu’on puisse espérer, c’est qu’un psychanalyste en témoigne. Ce n’est pas tellement fréquent. Y aurait- il dans l’acte psychanalytique quelque chose d’assez insoutenable pour que celui qui s’y engage craigne tant d’en interroger la limite ? Un témoignage peut donc être espéré. Mais sommes-nous en droit d’attendre cela ? L’acte analytique implique-t-il, de par la structure du dispositif qui le soutient, de rendre compte de ce qu’il produit ? Sommes-nous en droit d’attendre d’un psychanalyste qu’il témoigne des rencontres manquées, des limites de sa psychanalyse ? Cette question est d’éthique en ce qu’elle relève de la structure même de l’acte psychanalytique. Pour introduire cette double question de l’éthique et de la passe, un fil de lecture se propose ici, ce que Lacan a nommé le savoir du psychanalyste. Á cet égard trois questions auxquelles il conviendra soit de répondre soit de trouver à y redire.

Que sait un psychanalyste ? D’où lui vient ce qu’il sait ? Qu’en fait-il ?

a) que sait-il ?

Ce qu’il ne sait pas, c’est le savoir dit textuel, celui qui est supposé par le sujet du transfert. Ce savoir S 2 , ce sont tout aussi bien les signifiants qu’une histoire particulière. Ceux-ci, d’être mis au travail dans une psychanalyse, se trouvent par là même relativisés par rapport aux effets du langage. L’histoire serait-elle dès lors à entendre comme ce qui trompe un sujet sur ce qui le cause comme désirant ?

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Alors que sait-il ? Eh bien, il me semble qu’un analyste, en fin d’analyse didactique, soit bien en mal de dire ce dont il est le dépositaire. D’où la tentation de se croire le dépositaire d’un savoir sur la vérité. Qu’il soit là mis à mal, est-ce que ça tient au discours psychanalytique lui-même ? En quoi est-ce que ce "dispositif dont le réel touche au réel" (Lacan) implique-t-il que le non-savoir de l’analyste ne soit pas de modestie, ni d’ignorance ? Il importe, dit Lacan, d’avoir une théorie ferme de ce que l’on tient pour être à savoir. Ce qu’un analyste en tout cas doit savoir, c’est qu’il y a "quelque chose" – c’est approximatif – qui, du travail de l’inconscient, ne peut s’écrire. "L’inconscient témoigne d’un réel qui lui est propre" (Introduction à l’édition allemande des Écrits p. 17) Est-ce qu’un dire qui interroge le non-su de l’inconscient n’est pas en même temps ce qui en barre l’accès ? Y a-t-il un dire, qui du réel, puisse non seulement faire état, mais surtout en tenir la place ? "Jusqu’à meilleur à se prouver"(l’étourdit, p.32), la topologie de Lacan tient cette place, d’être un dire et non une représentation simple du réel. Il est dès lors justifié de définir le non-savoir de l’analyste comme "la production en réserve de la structure du seul savoir opportun" (Proposition d’octobre) En réserve signifie qu’il s’agit là d’une suppléance, d’un tenant-lieu qui n’est pas de complémentarité. Il importe d’en élaborer la structure logique, si nous voulons éviter qu’à la place du réel vienne n’importe quoi, par exemple des discours sur la bonté, sur le bien et les devoirs, sur la révélation. Cette structure logique ne désigne rien de particulier, à nous déprendre effectivement de l’imaginaire de l’histoire. "Ça s’articule en charrie de lettres si rigoureuse qu’à la condition de n’en pas rater une, le non-su s’ordonne comme le cadre du savoir" (Proposition d’octobre). Il y a là inscription d’un vide dont rendent compte par exemple les travaux de Cantor sur le transfini. Vide à la fois central et extérieur au savoir. Le moins qu’on puisse en dire, c’est qu’une telle inscription implique une conception de l’analyse qui ne va pas dans le sens de la prise de conscience, mais bien d’une prise en compte du manque. Ceci se marque au niveau de l’éthique par la nécessité pour l’analyste de construire sur le non-savoir, et d’en

élaborer les différentes formes ; le non-su n’est en effet pas une idée simple. On comprendra dès lors que ce savoir opportun est celui qui permet à l’analyste de parer à l’investiture du sujet supposé savoir. Il articule la séparation entre le savoir textuel et le savoir référentiel, entre ce que l’analyste ne sait pas et ce qu’il a à savoir quant au réel de l’inconscient L’acte psychanalytique rend ce savoir opportun exigible quant à. l’éthique. Il permet entre autres d’interroger ce que signifie pour un analyste "faire semblant". Est-ce que être "averti" suffit pour être à même de supporter le semblant ? (Par où s’introduit la différence entre AE et AME). Comment le semblant en arrive-t-il à se faire quelque fois vérité ? Ce dérapage du discours implique une autre question : comment un analyste peut il supporter le sujet supposé savoir en tant qu’inessentiel ? Comment peut-il se tenir à la place d’un objet dont il a la certitude de la chute ?

b) D’où lui vient ce qu’il sait ?

D’où lui vient ce savoir par quoi il s’assure dans son acte et s’autorise analyste ? Ce qui précède permet d’avancer brièvement que le savoir "en réserve" de l’analyste s’implique d’une nécessité – c’est du réel qu’il s’agit – et d’une certitude – l’objet a, agent du discours analytique, chute en fin de parcours –. Distinction essentielle en ce que la certitude témoigne dans la pensée, du mode de la nécessité (cf. Lacan, Introduction à l’édition allemande des écrits) Alors cette nécessité et cette certitude, d’où l’analyste les tient-il ? Et est-il possible à un psychanalyste de dire que c’est bien du réel et de la chute de l’objet a d’où il s’autorise en tant qu’analyste ? Il peut certes se référer au réel du seul fait de son expérience dite subjective, ou encore se donner un air de réel. "Le réel existe, je l’ai rencontré" Désêtre, destitution subjective deviennent alors des blasons du bon psychanalyste, appellation contrôlée. Ce qui fait ici difficulté et question, c’est ceci : du réel, on ne s’en donne pas les allures et de la castration, il n’y a pas de preuve. Se référer dès lors au réel de la seule expérience subjective est une manière particulièrement subtile d’annuler au terme d’une analyse ce qui pourtant aurait dû la mener. Il s’agit là d’un reste de rapport sexuel, de rencontre réussie, dont les effets ont pour nom éthique du bien, ou encore refus de la théorie. La suggestion y reprend tous ses droits. La suffisance de l’être analyste apparaît à cet endroit comme obstacle majeur au discours psychanalytique.

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Si le réel de la seule expérience subjective ne peut suffire, c’est pour la r aison suivante, que le réel implique l’autre. "Il y a un cas où la suggestion ne peut rien : celui où l’analyste tient son défaut de l’autre, de celui qui l’a mené jusqu’à. la passe, comme je dis, celle de se poser en analyste" (Télévision p.10). La passe interroge ce "défaut" et met à l’épreuve du dire ce qu’il en est de cet "autre". La seule définition possible pour le passant, c’est qu’il n’est pas sans savoir qu’il est question de ces limites dont témoigne la psychanalyse (cf. communiqué du jury d’agrément à tous les membres de l’Ecole ; 9-11-1969). Ce "pas" là, il convient qu’il l’ait "franchi" pour en témoigner. Alors, de quelle limite s’agit-il ? De celle qui fait que l’analyste est seul an tant que divisé dans l’acte psychanalytique, simultanément coupé de sa fonction et dans sa fonction. De sa fonction, au sens où il n’y a pas de réconciliation entre l’analyste et la psychanalyse. Par sa fonction, au sens du il n’y a pas de réconciliation entre l’agent (a) et le savoir mis en position de vérité (S 2 ). Cette solitude, il l’éprouve de ce que la chaîne signifiante qui le détermine produit des chutes, ou encore que l’objet a ne se représente pas dans une chaîne signifiante. Dès lors, est-ce bien au nom de cet objet qu’il s’autorise comme analyste Fait-il de cette séparation d’avec l’objet le ressort de son acte ? Et enfin, est-ce que l’expérience du réel que fut son analyse se poursuit ? La question que pose la passe à cet endroit est de savoir si, de l’avoir faite, comme on dit, dispense l’analyste d’en poursuivre l’élaboration. Suffit-il d’une fois ? Le travail de la théorie ne serait-il pas là pour prendre le relais, éthiquement nécessaire, en tant que ce travail s’adresse à un "au-moins-un" susceptible de dire : ce n’est pas à partir de l’expérience analytique que vous dites ce que vous dites ? De le dire par la négative se justifie de ce qu’il convient de parer aux effets de reconnaissance, une demande de reconnaissance étant surtout une tentative d’inscrire dans l’imaginaire, ce qui du réel ne se supporte pas.

c) Que fait un analyste de ce qu’il sait ?

Ce qui précède rend caduque cette troisième question. L’analyste saura se faire une conduite ; il y en a même des tas qui conviennent aux dimensions du réel (cf. l’Étourdit, p. 44). Il s’agit ici de mettre une fois de plus l’éthique au pas de la psychanalyse, et non l’inverse. L’éthique de la psychanalyse, c’est se tenir à ce qu’interroge une psychanalyse. La question du "comment faire", par quoi se définissent

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les impératifs de la cure-type, s’inverse en une pratique du bien-dire, "puisqu’il n’y a qu’à plus-en- dire que réponde le pas-assez"(… ou pire, p. 9). Cette pratique exclut toute forme de suffisance, du fait même qu’elle ne promet aucune solution au malaise des analystes dans la culture. "Heureux les cas où passe fictive pour formation inachevée : ils laissent de l’espoir"(Télévision p.11). Voilà qui laisse ouverte la question de savoir si un au-delà de la psychanalyse est pensable pour un analyste.

Le 9 juin 1981

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REEL ET REALITE

Monique Liart

"Que l’amour ne soit que rencontre c’est-à-dire pur hasard (comique ai-je dit), c’est ce que je ne puis méconnaître dans ceux qui furent avec moi. Et ce qui leur laisse aussi bien leurs chances, en long, en large et en travers. (…) Car l’épisode de ceux qu’on pouvait croire m’être restés par hasard, permet de toucher que mon discours n’apaise en rien l’horreur de l’acte analytique Pourquoi ? Parce que c’est l’acte, ou plutôt ce serait, qui ne supporte pas le semblant. Voilà pourquoi la psychanalyse est de notre temps d’un respect si paradoxal qu’il passe l’imagination, de porter sur une discipline qui ne se produit que du semblant. C’est qu’il y est nu à tel point que tremblent les semblants dont subsistent religion, piété, tout ce qui se dissimule de l’économie de la jouissance. Seule la psychanalyse ouvre ce qui fonde cette économie dans l’intolérable : c’est la jouissance que je dis. Mais à l’ouvrir, elle le ferme du même coup et se rallie au semblant, mais à un semblant si impudent, qu’elle intimide tout ce qui du monde y met des formes. " (J. Lacan, Discours à l’EFP, p. 29).

Avoir suivi Lacan dans son acte de dissolution, puis dans la création de l’Ecole qu’il a adoptée pour sienne, ne nous garantit en rien contre l’horreur de l’acte analytique, ni contre ce qui lui fait pendant : le semblant de savoir. La mort du Docteur Lacan nous confronte à un point où réel et réalité se conjuguent, lieu ultime où la réalité cesse d’être la grimace du réel. De cette place du mort que Lacan, dans un premier temps de sa théorie, avait définie comme la place de l’analyste, à la mort réelle de l’analyste qu’il était, quel pas y a-t-il ? Cette place de l’analyste comme lieu de l’Autre ou du symbolique, donc la mort comme meurtre de la chose, Lacan l’a progressivement déplacée vers ce qu’il a appelé la place de l’objet a, place du déchet lieu non plus symbolique mais d’un réel. Pour que l’analysant puisse devenir l’agalma du processus analytique, l’analyste a à tenir la place de déchet, de l’objet a, c’est-à-dire de ce qui va chuter avec le supposé-savoir, lors de la destitution subjective de l’analysant, produite par la séparation de a et de A. Pour qui s’est laissé questionner par le Docteur Lacan jusqu’à sa fin dans le travail analytique, il n’est pas difficile de témoigner du fait que cette

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place d’objet a, il l’a tenue non seulement comme il se doit dans les cures individuelles, mais qu’il l’a tenue pour toute une institution et nommément pour les analystes de l’ex EFP appelés à la construction de la Cause freudienne puis de l’Ecole de la Cause Freudienne. Déchet de toute la confrérie analytique, le Docteur Lacan a accepté de l’être pour donner une chance à l’expansion de l’acte analytique de se produire, expansion qui était selon lui la seule condition d’existence de la passe. (cf. Discours à l’EFP, p. 17). Tout au long du séminaire sur l’acte analytique, séminaire qui fut tenu la même année que fut écrite la proposition d’octobre, soit en tout au long de ce séminaire Lacan pèse et repèse cette notion d’acte analytique et ne se résout pas à en dire autre chose que : c’est l’acceptation par l’analyste à être rejeté à la façon d’un objet a. Cet objet a n’est pas toujours à confondre avec la merde, comme on le dit trop souvent, il varie d’une cure à l’autre suivant l’objet mis en jeu dans chacune d’elle. Á la question qu’il pose : qu’en advient-il de l’analyste qui a accepté de occuper cette place, masochiste s’il en est une, Lacan ne répond pas. C’est une question qui mérite de l’attention. Que le semblant puisse venir s’inscrire dans le réel pour l’analyste, voilà qui ne va pas de soi, mais qui explique le rejet que suscite chez beaucoup la question de la fin de l’analyse. La place de l’objet a à laquelle l’analyste se prête dans le semblant n’est tenable éthiquement que si pour lui S 2 est en position de vérité. a en position d’agent cela indique que le rejet c’est la place à quoi est destiné l’analyste qui n’a absolument pas à être là pour lui-même. Faire fonctionner sons avoir en terme de vérité, S 2 en position de vérité, cela implique un discours qui est de l’ordre du mi-dire (discours de l’analyste), donc quelque chose qui est irrécupérable par un des autres discours. C’est là qu’un bout de réel chute comme perte du côté de l’analyste aussi, qui non seulement à la sortie de la traversée du fantasme de l’analysant se voit devenir… réalité, en tant qu’elle est bien ici grimace du réel, mais de plus se trouve radicalement confronté au pas-tout ne peut se dire de ce qu’a mis en jeu le discours analytique. La castration de l’analyste s’éprouve face à la question de la transmission, le mathème étant ce pas-tout qui peut trouver à s’écrire après cette perte.

On peut logiquement se demander quelle incidence a eue cette place d’objet a tenue dans l’intolérable par le Docteur Lacan, après la dissolution, sur la précipitation de sa mort réelle, qui, comme chacun le dit, est survenue trop tôt. Le refus massif d’entendre dans le silence qu’il tenait cette place d’objet a et l’obstination à l’y lire que la vieillesse voire la démence ne furent rien d’autre que le refus de voir à quel point cette place de semblant peut devenir si impudente à tenir "qu’elle intimide tout ce qui du monde y met ses formes”, c’est-à-dire tous les autres discours. Si l’économie qu’ouvre la psychanalyse est l’intolérable de la jouissance, le lien de cette dernière à la mort n’est pas à rappeler. L’acte de Lacan fait de lui, au-delà de la mort, plus qu’un signifiant. Sa mort laisse une dette, du réel donc. Et cependant quelque chose est définitivement perdu : c’est l’art tout-à-fait particulier qu’avait le Docteur Lacan de manier le réel. Cet art n’appartiendra jamais à la science et rend la question de la transmission doublement difficile pour les élèves directs de lacan.

Le 15 novembre 1981

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