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Bernard Coyault - 18/12/2002 Version française de larticle Protestantism in Contemporary Egypt, Connections n° 1 et 2, vol. VII (2003). CCOM - CTBI (Churchess Commission on Mission Churches Together in Britain and Ireland) téléchargeable sur www.ctbi.org.uk/138/.

Le protestantisme dans l'Egypte contemporaine

Le protestantisme égyptien est largement ignoré en Europe, y compris dans nos milieux

d’églises. Dans la culture de l’homme honnête, c’est la grande Eglise copte orthodoxe qui monopolise nos représentations du christianisme égyptien, avec son héritage spirituel et liturgique, son chef spirituel le pape Shenouda, l’immense cathédrale St Marc au Caire, les monastères du désert. La surprise est grande quand on évoque une minorité protestante d’environ 300 à 400 000 membres, une fédération protestante égyptienne, une faculté de

théologie protestante au Caire, une organisation de service social et de développement, le CEOSS (Coptic Evangelical for Social Services) qui constitue l’une des plus grandes ONG égyptiennes, une société biblique dont le rayonnement dépasse largement les frontières nationales.

I- Quelques jalons historiques …

De prime abord, protestantisme et monde arabe semblent difficilement conjugables dans notre

imaginaire occidental. Un ami pasteur égyptien et historien de l’Eglise aime à évoquer sa « quête du Graal », la recherche d’une traduction arabe du 16 e siècle de l’Institution Chrétienne de Jean Calvin ! Avec plus de certitude historique on peut évoquer les contacts approfondis des missionnaires moraves avec le patriarche copte en 1752, puis la présence en Egypte de 1815 à 1849 de missionnaires anglicans de la CMS (Church Mission Society). Ces

deux premières entreprises missionnaires avaient pour but non pas de créer une nouvelle

église mais de contribuer au « réveil » de l’Eglise copte orthodoxe et d’y faire souffler l’esprit de la Réforme. L’Eglise copte fut d’abord bienveillante aux idées protestantes et le pape réformateur Cyrillos IV (1854-62) a sans doute été influencé dans son œuvre réformatrice par l’enseignement qu’il reçut dans sa jeunesse dans l’une des écoles des missionnaires de la CMS. Il se donna pour tâche prioritaire d’élever le niveau d’éducation des coptes et en particulier le clergé. Cyrillos IV adoptera aussi une position curieusement iconoclaste en interdisant l’exposition des icônes dans la nouvelle cathédrale du Caire et en faisant brûler publiquement des icônes devant des musulmans médusés. Une étrange « saveur puritaine » ?

A côté des missionnaires de la CMS, viendront, plus nombreux, des missionnaires

presbytériens issus pour la plupart de la United Presbyterian Mission aux USA. Dès 1854, l’œuvre se développait à partir de la haute et moyenne Egypte avec la création d’écoles et d’œuvres médicales. Le pape Cyrillos accueillit très favorablement certaines initiatives comme l’établissement des écoles du Dimanche et la diffusion de la Bible. L’objectif des missionnaires était là encore le réveil de l’Eglise Copte de telle sorte qu’elle soit un instrument pour l’évangélisation des musulmans. Mais avec le succès de la mission protestante notamment dans la « capitale » copte Assiut, la création de communautés protestantes autochtones, les rapports avec la grande Eglise vont se modifier. Le nouveau pape Demetrius II (1862-70) va excommunier les coptes « convertis » au protestantisme, et essayera de faire fermer les écoles protestantes. La rupture était consommée et le protestantisme égyptien prenait naissance. En 1863 s’ouvrit l’école pastorale au Caire, qui deviendra une faculté de théologie en 1926. Le premier Synode du Nil se réunissait en 1899, avec déjà sept consistoires créés. En 1904, on comptait 167 écoles (dont nombre d’écoles de

filles), 36 pasteurs égyptiens, 63 paroisses et 155 annexes. La colonisation britannique à partir de 1882, favorisera encore l’arrivée de missionnaires étrangers, protestants et catholiques. Les missionnaires catholiques français vont créer de nombreuses écoles pour contrer l’influence protestante et essayer de « sauver l’orthodoxie du péril protestant » notamment dans la région d’Assiut, devenue selon eux le « boulevard du protestantisme ». Pourtant, l’église protestante égyptienne n’est pas fille de la colonisation anglaise , elle la précède. Et les coptes égyptiens orthodoxes et protestants- participèrent aux côtés des musulmans à l’émergence du mouvement nationaliste égyptien et à la fondation du parti Wafd en 1919 en résistance à l’occupation britannique – ils adoptèrent ce slogan célèbre : « le croissant embrasse la croix ». Il apparaît donc que les premiers missionnaires américains marquèrent profondément le pays de leur empreinte : quand l’un des « pères fondateurs » mourut en 1886, ce fut un jour de deuil dans toute la région d’Assiut. Le gouverneur musulman de la province était présent aux funérailles ainsi que tous les chefs religieux, musulmans, orthodoxes, protestants et catholiques. De nombreux autres groupes et dénominations protestantes furent créés durant le 20 e siècle Méthodistes, baptistes, Assemblées de Dieu, Plymouth Brethen, etc dont les membres étaient toujours issus pour la très grande majorité de l’Eglise copte orthodoxe. En 1921, un accord de coopération fut conclu entre les 7 principales missions protestantes. La révolution égyptienne de 1952 mettra un fort coup d’arrêt à ces missions. Les 17 dénominations protestantes qui en sont issues et désormais autonomes, sont aujourd’hui rassemblées dans le Conseil Protestant qui représente leurs intérêts aux yeux du gouvernement égyptien. L’Eglise épiscopalienne égyptienne (héritière de la CMS) en fait également partie. Le Conseil protestant dirigé par le pasteur Safwat El Bayadi compte une vingtaine de responsables dont 12 membres de l’Eglise Copte Evangélique. Toute démarche à caractère officielle, toute ordination, construction doit être approuvé par lui.

II - L’Eglise Copte Evangélique dans la société contemporaine

La principale église protestante égyptienne – l’Eglise Copte Evangélique – porte le titre officiel et un peu exotique de « Synode du Nil ». Elle est indépendante de l’Eglise presbytérienne américaine depuis 1958 même si des liens privilégiés demeurent. L’ECE est membre à la fois de l’Alliance Réformée Mondiale, du Conseil Œcuménique des Eglises, de la Conférence des Eglises de Toute l’Afrique (CETA) et du Conseil des Eglises du Moyen- Orient (MECC) dont sont membres également les coptes orthodoxes et catholiques. Par l’appropriation du qualificatif « copte », l’Eglise évangélique affirme fortement son identité nationale. Au 7 e siècle les arabes utilisèrent ce mot « copte » (dérivé du grec aigyptos) pour désigner les habitants de la vallée du Nil. De nos jours il désigne tous les chrétiens d’origine égyptienne. L’Eglise Copte Evangélique revendique donc une pleine participation à la vie de la nation. C’est le premier combat de toutes les églises protestantes au Proche Orient :

affirmer leur identité nationale et autochtone, face à des églises orthodoxes orientales revendiquant pour elle seule la véritable historicité et les accusant d’ « importation étrangère », face aussi à l’islam qui les soupçonnent parfois d’être des « sous marins » de l’impérialisme américain. Je garde un souvenir étonné de ma participation à la conférence annuelle du synode national de l’Eglise Evangélique. Un fonctionnement synodal semblable à celui de notre Eglise réformée de France, des délégués laïcs et pasteurs représentants les 300 paroisses des 8 régions représentées. Des débats et prises de paroles fortement animés, des cantiques – dont certains m’étaient familiers chantés en arabe. Le tout dans une atmosphère bruyante et un peu désordonnée, bien égyptienne et… bien protestante ! Les protestants en Egypte doivent faire face à deux défis majeurs. Le premier défi est s’insérer dans la société contemporaine et participer à son développement dans un contexte

général de mutation et de crise économique (démographie galopante, exode rural massif vers les villes, crise économique en 2001 avec dévaluation de la livre égyptienne, faillites de sociétés, augmentation du chômage et paupérisation d’une large couche de la population). Le deuxième défi est d’exister en tant que communauté chrétienne dans un contexte musulman majoritaire, où l’Islam modèle prioritairement le fonctionnement de la société et où les chrétiens (6 à 8 % de la population), s’ils sont considérés comme des citoyens à part entière et égaux en droits avec les musulmans, font cependant l’objet d’ostracisme et de pressions plus ou moins fortes. Outre les difficultés pour les chrétiens d’accéder à la vie politique, à certains emplois dans l’armée ou l’université par exemple, le développement des églises est étroitement contrôlé par les autorités (notamment la Sûreté d’Etat), Il leur est interdit de témoigner publiquement de leur foi et les permissions pour la construction ou l’extension de lieux de culte sont délivrées au compte-goutte, avec parfois plusieurs années d’attente. Les églises protestantes comme les autres communautés chrétiennes développent une vie communautaire intense. La paroisse constitue un pôle d’attraction très fort : on peut dénombrer dans une paroisse urbaine moyenne jusqu’à 25 réunions hebdomadaires pour tous les niveaux d’âge, avec parfois plusieurs animateurs à temps plein. Des activités sociales multiples sont aussi organisées pour servir les plus défavorisés, avec des bénévoles médecins, juristes, enseignants. Une priorité est également donnée à la formation des enfants et des jeunes. C’est une garantie de la survie des communautés dans un contexte démographique où la moitié des égyptiens a moins de vingt ans. Cette tâche d’éducation et de formation biblique et pratique occupe une place primordiale dans la vie du pasteur. Ces activités spirituelles et sociales regroupées autour de l’Eglise - à l’image des mosquées qui appliquent le même schéma - peuvent entraîner un phénomène d’émigration à l’intérieur de la communauté qui devient une sorte de refuge et de société alternative en rupture avec le « monde » . Le « monde » qui risque vite d’être assimilé avec la société égyptienne musulmane. Schématiquement, on peut dire que les communautés coptes orthodoxes ont tendance à suivre ce modèle (à l’image des monastères coptes qui sont au cœur du renouveau spirituel de la communauté et qui constituent un refuge contre le monde). Alors que les églises coptes catholiques et évangéliques sans doute du fait de leur statut de minorité dans la minorité – font plutôt un choix d’ouverture dans le champ de l’action sociale. Les activités sociales - dispensaires médicaux, écoles, les programmes de développement en milieu rural - sont ouverts à tous, chrétiens et musulmans. L’action sociale n’est plus seulement destinée à servir les membres de la communauté mais elle devient un moyen de témoigner de Jésus Christ par les œuvres puisque la parole n’est pas libre. Un pasteur d’Alexandrie dont la paroisse a ouvert une école pour handicapés mentaux et un dispensaire médical dans un quartier pauvre de la ville témoignait ainsi : « nous voulons manifester l’amour et la compassion de Jésus Christ auprès de tous. Je vis du secret espoir que les parents des enfants, les femmes pauvres du quartier, viennent un jour ou l’autre me demander ‘pourquoi faites vous cela pour nous ?’ Alors je me sentirai libre de proclamer au nom de qui j’agis ». Dans certains quartiers du Caire ou dans des villages de moyenne Egypte le pourcentage des chrétiens avoisine les 30 à 50 %. Coptes et musulmans vivent ensemble, se mélangent dans les écoles, au travail et dans la vie publique, vivent la même culture, sont confrontés aux mêmes problèmes, aux mêmes préjugés et conservatismes culturels. En milieu rural, on peut évoquer la question de l’excision, pratiquée à plus de 90% dans les villages de haute ou moyenne Egypte indifféremment par les chrétiens ou les musulmans. Dans le village de Deir Al Barcha au sud de Minya, c’est l’église protestante qui fut à l’initiative d’une rencontre réunissant le maire et les responsables musulmans et chrétiens. Une charte a été signée entre tous et incluant aussi la sage femme et le barbier - les « opérateurs » traditionnels. L’excision a été déclarée illégale et le taux d’excision a depuis lors complètement chuté.

Il s’agit bien pour les églises de trouver ce difficile équilibre entre d’une part un esprit de participation et d’engagement pour promouvoir avec d’autres acteurs religieux ou laïcs un changement social positif, et d’autre part un esprit de résistance et de renforcement de la communauté, face à un certain Islam qui leur dénie le droit d’exister et de témoigner en tant que chrétiens égyptiens. “Bénie sois l’Egypte, mon peuple” - Cette prophétie d’Esaïe 19,25, sortie de son contexte historique, est devenue comme un slogan que les églises chrétiennes s’approprient à l’aube du 3 ème millénaire pour nourrir leur vision et leur engagement social et même politique. Enfin, on peut relever une réalité particulière à laquelle sont confrontés les responsables d’églises en Egypte. Face à l’absence de perspectives professionnelles pour les jeunes diplômés issus des classes moyennes, renforcée par les barrières confessionnelles et l’ostracisme à l’encontre des chrétiens, beaucoup de jeunes coptes protestants ou autres sont tentés par l’émigration. la relative facilité d’obtention d’un visa d’émigration pour raisons religieuses favorise le mouvement. Les pasteurs développent une pastorale spécifique auprès des jeunes étudiants et cadres pour qu’ils prennent conscience de leur vocation comme chrétiens et citoyens égyptiens.

III - Deux œuvres originales issues du protestantisme égyptien

Le CEOSS Coptic Evangelical Organisation for Social Services

En 1952, le Pasteur Samuel Habib (1928-1997) qui était alors un jeune diplômé du Séminaire Copte Evangélique et qui deviendra plus tard le président des églises protestantes, commençait à travailler dans le domaine de l’alphabétisation au milieu des populations rurales en moyenne Egypte. Son projet s’étendit aux communautés environnantes et le pasteur Habib commença un programme de formation et de suivi pour des responsables locaux. Des volontaires ou résidents permanents dans les villages étaient chargés de conduire des actions et des campagnes de sensibilisation pour lutter contre les traditions conservatrices. Les stratégies de développement mis en place alors devinrent les bases, jusqu’à aujourd’hui, de l’action du CEOSS (Coptic Evangelical Organisation for Social Services) - organisation copte évangélique pour le service social. Avec un regard global sur l’ensemble des besoins des communautés défavorisées, le pasteur Habib imagina un programme de développement intégré qui incluait l’alphabétisation, la formation de leaders locaux, l’économie familiale, l’amélioration des relations dans la famille, et des activités génératrices de revenus. En 1960, le gouvernement égyptien reconnaissait officiellement ce programme, et il l’enregistra comme une organisation de service social destinées à servir toutes les communautés tant chrétiennes que musulmanes. Le CEOSS devint alors indépendant de l’Eglise Evangélique pour répondre à sa large mission. Il est devenu la vitrine du protestantisme égyptien dans sa vision participative au développement de la société. Le CEOSS travaille avec plus de 3000 responsables volontaires qui accompagnent des dizaines de milliers d’hommes de femmes et d’enfants dans environ 100 programmes locaux répartis sur l’ensemble du territoire national. A partir de communautés de base – rurales ou urbaines - et associant les différents acteurs locaux, y compris les religieux musulmans et chrétiens, ces programmes concernent les domaines de la santé (nutrition, planning familial), l’éducation (pour les enfants, les jeunes filles, l’alphabétisation des adultes), la préservation de l’environnement, le développement rural, le renforcement des capacités, etc. Un million et demi d’égyptiens sont concernés annuellement par les actions du CEOSS. A titre d’exemple, le programme de développement communautaire initié par le CEOSS dans le quartier des potiers au Caire concerne une population exclusivement musulmane. Seuls les deux animateurs sont chrétiens.

Le CEOSS dispose en outre d’une maison d’édition qui encourage des publications d’auteurs

égyptiens dans le domaine de la sociologie, de la théologie, de diverses approches chrétiennes

de la société. Enfin, dans le champ du « développement culturel » le CEOSS a créé en 1992 le

« forum pour le dialogue interculturel et religieux » qui initie des rencontres et forums de

discussion entre responsables religieux et laïcs des deux religions. Le CEOSS est une voix originale et reconnue pour promouvoir un dialogue social et un

changement positif dans la société civile égyptienne. Le pasteur et docteur Samuel Habib, qui

a assumé de nombreuses responsabilités au niveau national et international, auteur et

traducteur de nombreux ouvrages, est bien la figure marquante du protestantisme égyptien au

20 e siècle. Il obtint en 1995 un doctorat honoris causae en Peacemaking de l’université de

Westminster (Pennsylvanie), conjointement avec le grand Cheikh de l’université Al Azhar - Dr. Muhammad Sayyid Tantawi, pour leur contribution au dialogue social entre chrétiens et musulmans en Egypte.

La Société biblique Egyptienne Ses origines remontent à 1811 avec les premiers missionnaires anglais qui distribuaient des bibles et traités en arabe. Compte tenu du caractère sensible que revêt le témoignage chrétien dans un pays à majorité musulmane où tout prosélytisme est interdit, on peut difficilement imaginer l’immense travail accompli par cette institution protestante à vocation oecuménique. Il y a là tout le paradoxe de la situation religieuse en Egypte : en dépit des entraves faites aux chrétiens minoritaires, elle reste le pays qui adopte la position la plus libérale de tout le monde arabe. La liberté d’édition et de diffusion de la bible est quasiment totale. La mission de la SBE est de : “mettre à disposition de tous la Parole de Dieu à un prix raisonnable et d’une manière qui puisse aider le lecteur ou la lectrice à la comprendre ». Cette mission est accomplie dans une créativité et une efficacité tout à fait inattendues. Outre la dernière version arabe de la Bible (Van Dick - 1999), la société biblique diffuse cassettes en arabe égyptien et classique, vidéos sur la vie de Jésus, et de multiples brochures pour enfants

et adultes. Huit librairies existent, dont cinq ont été ouvertes dans le sud du pays dans les cinq

dernières années. Le public dépasse largement celui des églises protestantes, catholiques et orthodoxes : de nombreux musulmans sont intéressés y compris dans les milieux populaires du fait des supports non écrits utilisés (vidéos et cassettes en arabe dialectal). Durant la dernière Foire Internationale du Livre au Caire (février 2002), 36 000 vidéos de la vie de Jésus, 78 000 nouveaux testaments, 24 000 bibles ont été vendus en 10 jours, selon le secrétaire général de la Société Ramez Atallah. (40% de plus qu’en 2001). La société biblique utilise des supports publicitaires modernes comme la télévision nationale, les journaux, et mêmes des panneaux publicitaires inaugurés dernièrement sur l’autoroute Alexandrie-Le Caire, l’axe principal de circulation : le texte est écrit en arabe « Une lumière sur mon chemin » à côté d’une photo de la bible et avec un numéro de téléphone spécial pour commander une bible ou une vidéo de Jésus avec livraison à domicile ! Ces panneaux cohabitent avec les panneaux verts qui déclinent les 99 noms de Dieu de la tradition musulmane. Mais sur les bords du même autoroute il y a aussi la multitude des offres commerciales – indices de l’entrée de plein pied dans la société de consommation. Ces données ne doivent pas cacher les difficultés : quelques semaines avant la grande Foire du Livre du Caire et sans doute sur la pression de lobbies islamiques, la société biblique s’était vue interdire temporairement l’ouverture de stands à la foire du Livre. Parallèlement, le studio égyptien de la chaîne chrétienne arabe Sat 7 (qui couvre le Moyen Orient) inauguré au Caire en janvier 2002 a brûlé quelques mois plus tard dans des circonstances non élucidées… L’objectif de Sat 7 est de lutter contre les stéréotypes du Christianisme véhiculés par les séries télévisées américaines… Sat 7 fondé en 1995 travaille avec les dénominations chrétiennes majeures, et vise une production d’au moins 60% de programmes chrétiens arabes qui

puissent convenir culturellement à une audience arabe : “nous ne voulons pas pratiquer une “mac-donaldisation de la foi chrétienne” proclament les responsables. « La TV satellite renforce le travail des églises pour qu’elles diffusent une image positive de la foi chrétienne auprès des musulmans, qu’ils comprennent que les chrétiens enseignent le pardon et la tolérance et servent un Dieu d’amour ».

IV Les relations avec l’Eglise copte orthodoxe

L’Eglise copte orthodoxe a connu un réveil spirituel en plusieurs vagues, notamment à la fin du 19 e siècle et durant les années 1940-50. Hormis l’influence du renouveau monastique au

20 e siècle, tous y compris le pape actuel Shenouda - s’accordent pour dire que l’influence

protestante a été déterminante. Concernant l’usage de la Bible, d’abord. Avec les missionnaires protestants, la Bible a été diffusée et lue à un niveau inconnu jusqu’alors. Les protestants citaient la bible et des textes clés pour critiquer la pratique orthodoxe. Le renouveau de la littérature théologique copte aura d’abord un caractère polémique et ses thèmes seront souvent dictés par les contradicteurs protestants et catholiques. La théologie copte d’aujourd’hui est caractérisée par une connaissance et une utilisation pratique des Ecritures. Dans les écrits du pape Shenouda ou d’Abou Matta al-Miskin - théologien très populaire et concurrent du précédent - chaque page trahit une grande familiarité avec les écrits bibliques. C’est le résultat d’une combinaison unique de l’influence protestante et de la tradition monastique qui pratique la lecture répétitive et la méditation des Ecritures (notamment l’AT et les psaumes). Plusieurs théologiens orthodoxes européens ont constaté avec étonnement que la doctrine du salut développée par le pape Shenouda avec une forte insistance sur le thème de la « substitution pénale » n’est absolument pas dans la tradition orthodoxe. Ils y voient une influence protestante (notamment celle du commentaire biblique « classique » de Matthew Henry). On observe donc une forme de littéralisme biblique, résultat d’une confluence entre la compréhension musulmane du Coran comme la parole littérale de Dieu et l’insistance protestante sur la signification première du texte. Cette « coranisation » de la Bible joue tant pour les orthodoxes que pour les protestants. On pourrait montrer comment sur d’autres domaines comme l’éthique, l’Islam même s’il n’est pas mentionné, est bien le contexte de la théologie. L’autre influence déterminante dans le réveil contemporain de l’Eglise copte orthodoxe est le mouvement des Ecoles du Dimanche lui aussi emprunté aux missions protestantes. Développé par l’une des grandes figures coptes laïque Habib Girgis au début du 20 e s. il est devenu la forme principale de l’instruction religieuse copte spécialement dans les grandes villes et garantit la reproduction et la vitalité des communautés. Si l’Eglise copte orthodoxe reconnaît clairement l’influence positive du protestantisme dans le passé, elle considère tout aussi clairement que les coptes protestants (ou catholiques) devraient aujourd’hui rejoindre l’Eglise mère. L’esprit œcuménique est peu développé et l’Eglise copte orthodoxe fait preuve d’une grande rigidité doctrinale, imposant par exemple le baptême orthodoxe pour un chrétien catholique ou protestant qui voudrait se marier à un conjoint orthodoxe. Les protestants sont accusés de faire du prosélytisme et de détourner les croyants orthodoxes (ce qui est sociologiquement vrai). Les coptes orthodoxes sont accusés quant à eux de négliger la valeur propre des autres traditions. Les préjugés sont tels que certains protestants sont considérés comme pire que les musulmans dans leur esprit prosélyte, et que certains protestants ont plus peur des orthodoxes que des musulmans. Ainsi, comme une forme de réaction à ces barrières ecclésiales, nombres de coptes adoptent une pratique ecclésiale multiple. On fréquente l’église protestante pour la prédication biblique, les chants de louange, la liturgie simplifiée. Mais on reste fidèle à l’Eglise mère pour les fêtes religieuses ou pour les grands événements de l’existence (baptêmes, funérailles).

En dépit des préjugés qui demeurent, on peut noter la lente émergence d’un esprit œcuménique, privilégiant le dialogue et la reconnaissance réciproque,. En 1988 était créé au sein de l’Eglise Copte Evangélique le « Joint Commitee for Dialogue with the Coptic Orthodox Church ». Des initiatives de rencontres se multiplient à la base, ainsi qu’un travail en commun sur le champ de l’action sociale. Les orthodoxes commencent à reconnaître le travail d’évangélisation des protestants auprès des chrétiens sociologiques, notamment les populations d’origine rurale qui viennent s’entasser dans les nouveaux quartiers populaires à la périphérie du Caire ou d’Alexandrie. Au regard de ces tensions entre confessions chrétiennes, on ne peut manquer de penser à cette parole terrible que le Coran met dans la bouche de Dieu au sujet des chrétiens : « Nous avons mis entre eux inimitié et haine jusqu’au jour de la résurrection » (sourate 5,14). Aujourd’hui comme au temps du Prophète la division des chrétiens demeure un contre témoignage manifeste face à l’Islam. Les paroles que le comte de Zinzendorf écrivait au patriarche copte au 18 e siècle, au moment où les premiers missionnaires moraves arrivaient en Egypte, prennent une dimension prophétique : "le testament que nous a laissé Jésus dans ses deux discours et dans ses prières sur le chemin de la passion (Jn12-17) constitue tout notre système ecclésiastique ; il est cause aussi que nous ne nous croyons pas permis de juger aucune des communions chrétiennes […] notre plan essentiel consiste toujours à réaliser la prière sacerdotale de Jésus "que tous soient un !". […] Nous ne faisons pas entrer dans notre organisation tous les chrétiens que nous servons ; nous cherchons seulement à arroser du sang de Jésus toutes les églises quelles qu’elles soient, à répandre parmi les chrétiens le levain de sa mort, afin que ce levain sanctifie peu à peu les Eglises auxquelles ils appartiennent et les préserve du sommeil de la mort ou de la corruption, jusqu’à ce que le temps arrive où le Souverain Pasteur apparaîtra et réunira tout en un seul troupeau".

V- Le dialogue avec l’Islam

L’Eglise protestante égyptienne fait figure de pionnière dans la période contemporaine. Dès les années soixante, des personnalités musulmanes furent invitées lors de conférences culturelles ou bien dans le cadre d’enseignements dispensés par la faculté de théologie protestante du Caire. Cette ouverture sur la pensée musulmane contemporaine s’est fortement intensifiée depuis le début des années quatre vingt dix. La guerre du Golfe a servi de catalyseur. En février 1991, une rencontre regroupant plus de 800 responsables était organisée à l’initiative des protestants sur le thème « les valeurs religieuses et la guerre du Golfe ». D’autre suivirent les années suivantes, abordant des problèmes de société. Du côté copte orthodoxe, Il faut bien admettre que le renouveau communautaire et sa tendance au repli sur soi a été un frein à ce type d’initiatives. Au niveau des paroisses protestantes locales, et particulièrement durant le mois de Ramadan, des personnalités musulmanes sont parfois invitées. Un camp national de jeunes chrétiens et musulmans – est organisé par l’Eglise copte évangélique chaque année à Port Saïd. Ce mouvement a tendance à s’amplifier mais il reste marginal. Il reste beaucoup de résistances et de préjugés des deux côtés, et de peurs côté chrétien. Dans tous ces exemples, la rencontre et le dialogue cherchent à promouvoir la connaissance et le respect mutuel mais les sujets de doctrines ne sont jamais abordés. Même dans les relations interpersonnelles entre chrétiens et musulmans les discussions sur le contenu de la foi restent un tabou absolu. Les écoles protestantes (mais aussi catholiques) sont aussi une pierre de touche fondamentale pour le dialogue inter communautaire et la lutte contre les préjugés liés à la religion : les élèves issus des classes moyennes supérieures sont pour moitié chrétiens et musulmans. Même si les cours de religion sont distincts, les élèves

apprennent à se connaître et à travailler ensemble. Les méthodes pédagogiques privilégient l’acceptation de l’autre et la construction d’une citoyenneté ouverte. Le CEOSS, une fois de plus effectue un travail pionnier dans ce domaine du dialogue à travers son « Forum pour le Dialogue Interculturel ». La population visée est celle des chefs religieux de la jeune génération, considérés comme plus ouverts à un changement de mentalités. Durant l’année 2002, un groupe de jeunes pasteurs et imams, s’est réuni à plusieurs reprises pour étudier le concept de citoyenneté des droits et responsabilités identiques pour tous chrétiens et musulmans, jeunes et vieux, riches et pauvres. Les participants on travaillé sur trois thèmes : citoyenneté et système éducatif égyptien, femmes et citoyenneté, media et citoyenneté. Les groupes ont présenté leur découvertes dans une conférence finale en décembre 2002. Ce processus culminera dans des projets concrets qui seront mis en œuvre en 2003 au niveau de communautés locales et impliqueront musulmans et chrétiens. Le but est de lier la religion à l’action sociale, de transmettre aux responsables religieux locaux une connaissance dans les méthodologies de développement communautaire et de donner un exemple concret d’une interaction positive entre chrétiens et musulmans pour le bien des communautés locales. La démarche du CEOSS et d’autres, est bien de promouvoir un esprit de connaissance de l’autre, de respect mutuel et de coopération dans l’action. Mais la tâche est immense. L’islam – même « éclairé » - se proclame la vérité ultime et totale sur l’homme et son histoire, la vérité aussi sur Jésus Christ prophète islamique (sans référence aux sources bibliques). Les chrétiens ont le droit de pratiquer leur religion, mais pour l’Islam le christianisme est situé et englobé, et n’est finalement pas reconnu dans son altérité. L’essentiel demeure bien de trouver un « vivre ensemble » dans une société en mutation. Les protestants égyptiens dans leur choix assumé d’être une minorité ouverte et active ont joué dans le passé et joueront dans le futur un rôle déterminant. Loin d’être les alliés de l’impérialisme américain, leur « double appartenance » d’une part à la modernité occidentale dans leur spécificité protestante et d’autre part au monde culturel arabo-musulman leur permet d’être une force d’innovation. Ils sont les catalyseurs de nouvelles expériences de collaborations et de solidarités pour contribuer à l’avènement d’une véritable société civile en Egypte qui privilégie le développement et l’émancipation de l’homme et de la femme, qui résiste aux conservatismes et aux intégrismes sociaux ou religieux, et qui vient combattre dans la pratique l’idéologie pernicieuse du « choc des civilisations ».

Bibliographie sommaire:

- John Hoover, “Proselytism in Contemporary Egypt” – Mission Focus: Annual Review -

1998 vol.6. - Samuel Habib, “Mission and the 21 st Century: Impulses from Salvador: Impressions from the Middle East” International Review of Mission, 1986 (Jan/april 1997),

- Edouard Méténier, “Niveaux et contextes du dialogue Islamo-chrétien en Egypte” in

Muslim - Christian Perceptions of Dialogue Today, ed. J.Waardenburg, Peeter-Leuven, 2000.

- Sites internet : Coptic Evangelical Organisation for Social Services : www.ceoss.org Bible Society of Egypt : www.bsoe.org .