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L'ART DE PENSER

La Logique de Port-Royal

Edité par Bruno Baron von Freytag Lôringhoff et Herbert E. Brekle

Tome I

Nouvelle impression en facsimilé de la première

édition de 1662

1965

Friedrich Frommann Verlag (Giinther Holzboog)

Stuttgart -Bad Cannstatt

(g) Friedridi Frommann Verlag (Gunther Holzboog) fondé en 1727 Stuttgart - Bad Cannstatt 1965

L'édition de Paris de 1662 fut réimprimée d'après un

exemplaire qui se trouve dans la Universitats- und Landesbibliothek Sadisen-Anhalt Halle/Saale

Préface

«La Logique ou l'Art de Penser», dite la «Logique

de Port-Royal», est un jalon dans l'histoire de la

logique.

Par ses nombreuses éditions elle a répandu dans

l'Europe entière les éléments et l'esprit de la phi-

losophie cartésienne et surtout du «bon sens»

français, terme qui ne correspond ni au «common sensé» ni au «gesunderMenschenverstand». Elle est

censée être la plus belle des logiques et la plus

agréable à lire. Heinrich Scholz, célèbre logisticien

allemand moderne, a félicité le peuple français de posséder une Logique pareille, tandis que chez certains auteurs contemporains de cette discipline, on trouve des remarques sommaires et défavorab-

les assez uniformes trahissant un manque de lec-

ture approfondie. Ils n'ont pas su voir, semble- t-il, les innovations importantes et irréversibles que

l'Art de Penser a apportées à la logique. Par exem-

ple les parties linguistiques, sémiotiques et séman-

tiques, dont M. Brekle a souligné l'importance

dans un article récent (1), justifieraient que l'on

(1) Semiotik und linguistisdje Semantik in Port-Royal dans:

Indogermanische Forsdiungen, Zeitsdirift fur Indoger-

manistik und allgemeine Spradiwissenschaft, vol. 69 (1964) pp. 103—121.

VI

cite l'Art de Penser avec respect dans l'histoire de

ces disciplines tant en vogue.

Les auteurs de l'Art de Penser n'ont qu'une mo-

deste estime pour la logique pure, et tout en

l'enseignant en passant, et d'une manière ma- gistrale, ils ont pour but principal d'aider les

hommes engagés dans la vie à résoudre les prob- lèmes de leur pensée pratique de tous les jours.

C'est pourquoi sa lecture n'est pas inutile, surtout

aujourd'hui l'on n'est que trop porté à exagérer l'importance de la logique pure ou mathématisée.

Pour un lecteur familier de Descartes, Pascal et

d'autres génies de ce temps crucial, c'est une lec-

ture intéressante au point de vue historique. Théo-

logiquement, on pourrait s'intéresser aux reflets

du Jansénisme, aux exemples qui diangent d'une

édition à l'autre d'une façon significative, et sur-

tout à cette rare union de foi naïve et inébranlable

et de rationalisme lucide qui se manifeste en tant

de passages.

Ce livre tant répandu jadis est devenu extrême-

ment rare malgré la célèbre édition commentée

qu'Alfred Fouillée a fait paraître en 1877. Sur-

tout, de la première édition de 1662 on ne trouvait

plus un seul exemplaire dans les grandes biblio-

thèques d'Allemagne. Enfin, il y a quelques mois,

l'historien de la logique, M. Wilhelm Risse, en

visitant Halle a. d. Saale a retrouvé dans la biblio-

thèque du célèbre Waisenhaus un bel exemplaire

et m'en a procuré un micro-film. Grâce à la per-

VII

mission accordée par la direction de cette biblio-

thèque et grâce au zèle de mes collaborateurs et

de M. Gunther Holzboog, chef du Frommann-Ver-

lag, je puis* profiter de cette heureuse trouvaille

de M. Risse pour présenter une édition facsimilée

de ce livre rare. Elle n'a pour but que de conserver

ce texte et de le rendre plus accessible. Comme jepré-

pare depuis longtemps une traduction allemande

de l'édition de Fouillée, qui va paraître chez un

autre éditeur, cette édition française ne veut être

qu'un texte contenant tout ce qui a appartenu au

corpus de la «Logique de Port-Royal».

Une collation de la première édition avec toutes

les éditions contemporaines accessibles a justifié

notre décision de partir de la première édition,

car celle-ci ne contient presque point de fautes

d'impression et ses formulations vives et quelque- fois hardies ont souvent été atténuées (et parfois

affadies) dans les éditions suivantes, sans doute pour éviter certaines critiques. Les éditions plus récentes ont apporté des com-

pléments et des remaniements étendus dont on ne

peut pas se passer en égard à la totalité de ce livre

d'enseignement et à son rayonnement. Nous les

avons ajoutés dans un supplément de Variantes et

d'annotations (Tome II), supplément limité selon certains critères et d'une présentation que nous espérons être commode au lecteur. nous

pensons qu'un lecteur, lors d'une première lecture,

devrait lire à la suite d'un passage la note cor-

VIII

respondante de l'appendice, nous l'avons signalé

par l'un des signes suivants en marge du texte

facsimilé:

o = additions textuelles d'une certaine

longueur qui manquent dans l'édition

de 1662.

t = parties du texte (d'une certaine lon-

gueur) de l'édition de 1662 manquant dans les éditions ultérieures.

"^ = remaniements

des parties du texte

d'une certaine importance.

C'est surtout à M. Brekle que vont mes remercie-

ments pour avoir contribué à la réalisation de ce

projet avec tant d'esprit d'initiative, de solide méthode et de responsabilité.

Tiibingen, au printemps 1965

Bruno Baron v. Freytag Loringhoff

LA LOGIQVE

o V

L'ART DE PENSER-

Contenant , outre les Règles communes , tlu^

Jtcurs ohferuations nouvelles propres à former le lugemcnt.

AEAN

A PARIS,

g VI g N art le père, au pre-

J mier Pillier de la grand' Sale du Pala:s , au

Chez< CHARLES SAVREVX, au pici ac ia

lEAN DE

ame.

L A VN A Y, fous le Porche

1 des Efcoies de Sorbonnc.

M, L C, LXIL

AVV.C FRiriLLGE VV ROr.

AVIS.

A naiffarfce de et f€tit ouvrage eji deuè en-

titremeHtnHhâzard^&flutoft àvfteefjfece

de divertiffemet^efu À vn deffemferieux Fneper.

fûn»e de condition entretenant vn ieune Seigneur,

qui dans vn âge peu avancé ftijoit paroitre beau-

coup defotidité (jr de pénétration de(prit , iuy dit

queliantjeune il avoit trouuévn home cjui Cavoit

rendu engiuin7e tours capable de répondre dvne

partie de la Logicfue.Ce dtf cours donnaoccafwna

vnè autre perfonne cjuiejioit presete^f^cjut n avoit

pas grande eHime de cette Science^de répondre en

vouloit prendre lapei-

riant -^queÇt

en

ne^on s engageroit bien de Iuy apprendre en qua-

tre ou cinq iours tout ce quily avoit d'vtile dans la Logique. Cetteproportion faite en Cair ayant

fervy quelque teps d'entretien, onfe refslut de»

faire Ceffay\mais corne on ne ]ugeapas les Logiques

ordinaires affez courtes ny affeTnettes^^on eutpesée

d*en faire vn petit abrégé qi*i nefujl que pour iuy.

Cejl Cvnique veué qu'on avott , lors quon

commença d'y tiauailler, é" ^'^* ^^ penfott pas y

employer plus d'vn tour i mais quand cm voulut

s'y appliquer , il vint dans l'efprit tant de réfle-

xions nouvelles , qmon fut obligé de lesécrire, pour s'en décharger : ainfi au lieu d'vn tour on y

eo employa quatre on cinq , pendant lefquels

on forma le

corps de cette Logique, a laque/le

A

i,

on A depuis adjduté diverfes chûfes.

Or quoy quony ait embrajfé beaucoup plus de

matières quon ne sejloit engagé défaire d/dfordy

neantmoins l'ejfayen reiifitt comme on Ce l'eHéit

promis. Car ce ieune Seigneur ïayant luy-meme

réduite en quatre Tables , il en aprit facilement

unepar iour-jfans même quil eut prefque befotn

deperjonne pour tentendre. Il eli vray quon ne

doit pas e/perer que d autres que luy y entrent

Auec la mêmefacilité^fon ejprit eliant tout a fait

extraordinaire dans toutes Us chofes qui dépens

dent de Cintelligence.

Voila la rencontre qui a produit cet Ouvrage.

Mais quelque fentiment quon en ait^on ne peut

au moins avec lujlice en defaprûuvef l'imprefio^

fuis quelle a ejié plut ofi forcée que volontaire.

Car plufieurs perfonnes en ayant tiré des copies manufcrites , ce quon fçait ajfe:^ ne fe pouvoir

fairefans qutl s'y gltffe beaucoup de fautes., on a

eu avis que des Libraires fe di^ofoient de l'im- primer. De forte quon a iugé ^lus à propos de le

donner au public correB (jr entier, que de per-

mettre quon l'imprimât fur des copies défe^ueu-

fes. Mais ceji auf^i ce qui a obligé d'y faire di-

verfes additions qui l'ont augmenté de près d'vn

tiers.parce quon a crû quon devait ejiendre ces

veués plus loin qu'on nauoitfait en ce premier

effay. C'eH le fujet du Difcours fuiuant^ où Ion

explique la fin quon s'y esi propofée , é' ^^ raifo» des matières quon y a traitées.

DISCOURS

SrR LE DESSEIN'

"DE CETTE LOGl^E,

L n'y a rien de plus eftimable que

le bon fens & la iuftefle de refpric

dans le difcerneraent du vray & du

^Jg faux. Toutes les aurres qualités d'cf-

rie ont des vfages bornez ; mais l'exaditudc de

l a raifon cft généralement vtile dans toutes les

parties & dans tous les emplois de la vie.

Ce

n'eft pas feulement dans les Icient es qu'il efl dif-

ficile de diftinguer la vérité de l'erreur , mais

aufli dans la plufpart des fujcts dont les hom- mes parlent, & des affaires qu'ils traitent. Il y

a prcfque par tout des rouies différentes , les

vues vrayes, les autres faulfes j Se c'cft à la rai-

ion d'en faire le choix. Ceux qui choififfent bien

font ceux qui ont l'elpdt iuile& raifonnablej

ceux qui prennent le mauuais parti, font ceux qui ont l'efprit faux & injufle ', &c'eft la premiè- re & la plus importante différence qu'on peut

mettre entre les qualitez de l'efprit dcshoni-

mes.

A

iij

6

DISCOVRS.

Ainfi la principale application qu'on devroic

avoir, iei'oit de former Ton iugcmenc j & de le rendre auffi exad qu'il le peut eftrcj& c'eftà

qjoy devroit tendre la plus grande partie de nos

études. On fc fcrt de la raiion comme d'vn in-

ftrumenc pour acquérir les fcicnces j & on fe

devroit fcruir au contraire des fciences comme

d'vn iiiftrument pour perfcAionner fa raifon:

la iultellè de l'efprit citant infiniment pluscon- fiderable que toutes les cojmoiffances fpecula- tiues , au/quelles on peut arriver par le moyen

des fciences les plus véritables & les plus foli-

Ce qui doit porter les perfonnes fages à

des.

ne s'y engager qu'autant qu'elles peuvent fer«

vir à cette tin , & à n'en faire que l'exercice , &

non l'occupation des forces de leur efprit.

Si l'on ne s'y applique dans ce dclîeinjon ne

voit pas que l'étude de ces fciences fpeculaiives,

comme de la Géométrie, de rAftronomie,& de

la Phyfique, foit autre chofe qu'vn amufemenc

aflcs vain , ny qu'elles foient beaucoup plus efti-

mables que l'ignorance de toutes ces chofes,

qui a au moins cet avantage qu'elle eft moins pénible , & qu'elle ne donne pas lieu à la fotte

vanité que l'on tire fouvent de ces connoiiTan-

ces dénies & infruâ:ueufes.

Non feulement ces Sciences ont des recoins

&: des enfoncemens fort peu vtîles ; mais elles

font toutes inutiles, iîon les confîdere en el-

les mêmes ëc pour elles-mêmes. Les hommes

ne font pas nez pour employer leur temps à me-

luier des lignes , à examiner les rapports des an-

DISCOVRS.

7

gles , à coniiderer les divers myuvemtns de la

matière. Leur efpriteft trop grand,lciir vie trop courte, leur temps trop précieux pour l'occuper

à de petits objets ; Mais ils font obligés d'être

iu(lcs> équitables ,iudicieux, raifonnables, dans tous leurs difcours, dai« toutes leurs a<^ions Ôc

dans toutes les affaires qu'ils manient ; ôc c'eft à

quoy ils doivent particulièrement s'exercer &c Ce former.

Ce foin & cette étude eft dautanf plus ncceP faire, qu'il eft étrange, combien c'eft vue qualité

rare que cette exa<Stitude de iugement. On ne

rencontre pat tout que des cfprits faux,qui n'ont

prcfquc aucun difcernement de la vérité , qui prennent toutes chofes d'vn mauvais biais , qui

le payent des plils mauvaifesraifons, qui veu-

lent en payer les autres , qui fc laiifent empor-

ter pat les moindres apparences , qui font tou-

jours dans l'excès tic dans les extremitez , qui n'ont point de ferre pour fetcnir fermes dans les

vérités qu'ils fçauent , parce que c'eft plûtoft le

hazard qui les y attache, qu'vne folide lumière:

ou qui s'arteftent au contraire à leur fensavcc

tant d'opiniaftreté , qu'ils n'écoutent rien de ce

qui les pourroit décromperj qui décident hardi-

ment ce qu'ils ignorent , ce qu'ils n'entendent

pas, & ce que perfonne n'a peut-eftre i^mais en-

tendu -, qui ne font poiHt de différence entre par-

ler & parler ; ou qui ne iugcnt de la vérité des

chofes que par le ton de la voix ; celuy qui par-

le facilement & grauement a raifon •• celuy qui

a quelque peine à s'expliquer» ou qui fait patoî-

A iiij

8

DISCOVRS.

tre quelque chaleur, a torr. Ils n'enfçavcnt pas davantage.

C'eft pourquoy il n'y a point d'abfurdités (i

infuppoi tables qui ne trouvent des approba-

teurs. Quiconque a deflcinde tromper le mon-

de , eft alièurc de trouver des perfonnes qui fe- ront bien aifes d'eftre trompées ; & les plus ri- dicules fottifes rencontrent toujours des efprits aulquels elles font proportionnées. Apres que

l'on voit tant de gehs infatués des folies de l'A-

ftrologie iudiciaire, & que des perfonnes graves

traitent cette matière ferieuferacnt , on ncdohc

plus s'étonner de rien. Il y a vne condellation dans le Ciel qu'il a plu a quelques perfonnes de

nommer balance, & qui rclfcmble à vne balance

comme à vn moulin à ventila balance cft le fym-

bole de la lultice: donc ceux qui naîtront fous

cette eonllellation feront iuftes & équitables. Il

y a trois autres lignes dans le Zodiaque qu'on

nomme l'vn Bélier, l'autre Taureau, l'autre Ca-

pricorne , & qu'on euft pu auffi bien appcUer

£lephant, Crocodille, &RhinDcerot:le Bélier,

le Taureau & le Capricorne font des animaux qui ruminent: donc ceux qui prennent médeci-

ne, lorfque la Lune eft fous ces conftellations,

font en danger de la revomir. Quelques extra- uagansque (oient ces raifonnemens,il le trouve

des pcrlonnes qui les débitent, & d'autres qui

s'en laiflent perfuader.

Cette faullèté d'efprit n'eft pas feulement cau-

fè des erreurs que l'on mêle dans les Sciences,

mais auili de la plufpart des fautes que l'on

DISCOVRS.

9

commet dans la vie ciuile,des querclesinjuftes, des procès mal fondés, des avis téméraires* des

cntreprifes mal concertées : Il y en a peu qui

n'ayent leur fource dans quelque erreur & dans

quelque faute de iugement : de forte qu'il n'y a point de défaut dont on ait plus d'intereil de

corriger.

Mais autant que cette corredion eft fouhaita-

ble , autant eft-il dfficile d'y reiiffir : parce qu'el-

le dépend beaucoup de la raefure d'intelligence

que nous apportons en naifrant. Le fens com-

mun n'eft pas vnc qualité commune que l'on

penfe.Il y avne infinité d'efprirs groflîers& ftu-

pides que l'on ne peut reformer en leur donnant 1 intelligence delà vérité, mais en les retenant

dans les choies qui font à leur portée , & \t%

empelchant de iuger de ce qu'ils ne font pas ca-

pables de connoître. Il ell vray ncantmoins

qu'vne grande partie des faux iugemens des

hommes ne vient pas de ce principe, & qu'elle n'eft caufée que par la précipitation de l'efprit, & par le défaut d'attention qui fait que l'on iu-

ge témérairement de ce que l'on ne connoitl que

confufément & obfcurement. Le peu d'amour

que les hommes ont pour la vérité fait qu'ils ne

fe mettent pas en peine la plufpart du temps de

diftinguer ce qui eil vray de ce qui eft faux. Ils

laiftent entrer dans Icuramc toutes forces de

difcours & de maximes, ils aiment mieux les

fuppofer pour véritables que les examiner : s'ils

ne les entendent pas» ils veulent croire que d'au-

tres les entendent bien j Et ainli ils fe remplie

lo

DÏSCOVRS.

iêm la mémoire d'vne infinité de chofes fauflès,

obfcures , &c non entendues, & raifonnent en-

fuite fur ces principe» , fans prefijac confidcrer ny ce qu'ils difent^ny ce qu'ils penfent,

La vanité & la prefompnon contribuent en-

core beaucoup à ce défaut. On croit qu'il y a de

la honte à douter & à Jgnoreri& l'on aime mieux

parler & décider au hazaid que de reconnoî-

tre qu'on n'cft pas alfés informé des chofes,

pour en porter iugement. Nous fommes tous

pleins d'ignorances & d'erreurs j & cependant

on a. toutes les peines du monde de tirer de la

bouche des hommes cette confef&on fi iufte

Se a conforme à leur condition naturelle, le me

trompe, & ic n'en fçai rien.

Il s'en trouve d'autres au contraire qui ayant

aflfés de lumière pour connoître qu'il y a quan-

tité de chofes obicures & incertaines , croient qu'il cft plus court de s'imaginer qu'il n'y a rien

de certain : ils fe déchargent aiaCi de la peine de

les examiner; & fur ce mauvais principe ils me t-

tent en doute les vérités les plus conftantes &

la Religion mefme. C'eft la fource du Pyrrho-

nifme qui eft vne autre extravagance de î'efprit

humain , qui paroilfant contraire à la témérité

de ceux qui croient & décident tout,vient ne*nt- moins de la mefme fource, qui eft le défaut d'at-

tention. Car comme les vns ne veulent pas Ce.

donner la peine de difccrner les erreurs , les au- tres ne veulent pas prendre celle d'envifàgcr la

vérité avec le ioin neceflaire pour en apercevoir

l'évidence. La moindre luear fuffit aux yns pour

DISCOVRS.

Il

les pcrfuader de chofes «cs-fauflès i & elle fuf-

fic aux autres pour les faire douter des choCes les plus certaines : mais dans les vns & dans les au-

tres,c'eft le mefnie défaut d'application qui pro-

duit des effets Ci differens.

La vraie raifon place toutes chofes dans le

rang qui leur convient j elle fait douter de cel-

les qui font doutcufcs , rejetter celles qui font fa.\i(ihsySc rcconnoître de bonne foy celles qui

font évidentes^ fans s'arrefter aux vaines raiCûis

des Pyrrhonicns qui ne détruifent pas l'akèu-

tance raifonnable que Ton a des chofes certai-

nes, non pas mefme dans l'efprit de ceux qui les

propofent. Perfonne ne douta iamais feiieufè-

ment s'il y a vue Terre , vn Soleil & vne Lune,

ny fi le tout eft plus grand que fa partie.

On

peut bien faire dire extérieurement à fa boucke

qu'on en doute, parcequc l'on peut mentirimais

on ne le peut pas faire dire à fon efprit. Ainfi le

Pyrrhonifmc n'eft pas vne Se6ke de gens qui

foient perfuadés de ce qu'ils difenti mais ceft vnel'edle de menteurs. Auffi fc contredifent-ils

fouventen parlant de leur opinion, leur cœur ne

pouvant s'accorder avec leur langue , comme

on le peut voir dans vn Auteur ccicbre, qui a tafché de le renouveller au dernier fiecle. Car

après avoir dit que les Académiciens eftoient

differens des Pyrrhoniens , en ce que les Acadé- miciens avouoient qu'il y avoi: des chofes plus

vrai-femblables que les autres , ce que les Pyr-

rhonicns ne vouloient pas rcconnoître, il dé-

clare pour le6 Pyrrhonicns en ces ieimts:Vazù,

l^

DISCOVRS.

dit-il , des Fyrrhoniens efl pins hardi t (fr ^uant (^

^uant plus vraifembUble. 11 y a donc A^s chofes

plus vrai'femblables que les autres ; & ce n'cft

point pour faire vnc pointe qu'il parle ainfi , ce

iont des paroles qui luy font e'chapées fans y

penfer, & qui naifl'cnt du fond de la nature , que le mcnfonge des opinions ne peut étouffer.

Mais le mal ti\ que dans les chofes qui ne

fonr pas fi fenfibles , ces perfonnes qui mettent

leur plaifir à douter de tout, empêchent leur

e(prit de s'appliquer à ce qui les pourroit perfua-

der, ou ne s'y appliquent qu'imparfaitement , &

ils tombent par là dans vnc incertitude volon- taire à l'égard des chofes de la Religion : parce-

que cet ettat de ténèbres qu'ils fe procurent leur

cft agréable , & leur paroîft commode poarap-

paifer les remords de leur confcience , &pour

contenter librement leurs paflions. Ainfi comme cesdéreglemensd'efprit qui pa-

roilfent oppofés,l'vn portant à croire légèrement

ce qui eft obfcur & incertain , & l'autre à douter

de ce qui eft clair & certain , ont neantmoins le

mcfme principe qui eft la négligence à (c rendre

attentif autant qu'il faut pour dilcerner la véri-

i il cft vifible qu'il y faut remédier de la mcf-

me forte , & que l'vnique moyen de s'en garen-

lir eft d'apporter vne attention cxaâ:e à nos iu-

gemens & à nospenfées. C'eft la feule chofe qui

foit abfolument necelfaire pour fe défendre àcs iurprifcs. Carce que les Académiciens difoient,

qu'il eftoitimpoiÊblcdc trouver la vérité, fi on

n'en avoir des marques, comme on ne pourroit

DISCOVRS.

15

reconnoître vn efclave fugitif qu'on cherchc'- roit , n on n'avoir des iignes pour le diilingucc des autres au cas qu'on le rencontraft^n'eft qu'v-

ne vaine fubtilité. Comme il ne faut point d'au-

tres marques pour diftinguer la lumière des té-

nèbres que la lumière mcimc qui fe fait ailes

ièntir ;ainfi il n'en faut point d'autres pour re-

connoître la vérité que la clarté mcfmc qui l'en-

vironne , & qui fe loûmct l'efprit & le perfuadc

malgré qu'il en ait;& toutes les raifotis des Phi-

lofophes ne font pas plus capables d'empefcher

l'ame de fe rendre à la vérité, lors qu'elle en elt

fortement pcnetréc,qu'elles font capables d'em- pefcher les yeux de voir , lors qu'eftant ouverts

ils font frappez par la lumière du Soleil. Mais parceque l'efprit fc laiffe quelquefois

abufer par de faitlfes lueurs, lorfqu'il n'y fait pas

l'attention necelïaire, & qu'il y a bien des chofes

que l'on ne connoift que par vn l©ng & difficile

examen i il eft certain qu'il fcroit vtile d'avoir

des règles pour s'y conduire de telle forte que la

recherche de la vérité en fuft & plus facile & plus

feure j & ces règles fans doute ne font pas imr

poflibles. Car puifqueles hommes fe trompent quelquefois dans leurs iugemens , Se quelque- fois auiline c'y trompent pas , qu'ils raifonnent

tancoft bien & tantoft mal ; & qu'après avoir mal raifonné ils font capables de reconnoître

Icuc faute, ils peuvent remarquer en faifant des

reflexions fur leurs penfées , quelle méthode ils

ont fuivie, lors qu'ils ont bien railonné , quelle

a eàé la caufe de leur erreur , lorsqu'ils fe font

14

DISCOVRS.

trompez, & former ainH des règles fur ces refie*

xions pour éviter à l'avenir d'edrc furpds.

C'eft proprement ce cjue les Philofophes en- treprennent , &rurquoy ils nous font des pro-

melfes magnifiques. Si on les en veut croire , ilâ

nous fourniilènt dans cette partie qu'ils defti-

nent à cet effet, & qu'ils appellent Logique, vne

lumière capable de diâiper toutes les ténèbres

de noftre efprit : ils corrigent toutes les erreurs de nos penfees, & ils nous donnent des règles fi

(èures qu'elles nous conduifent infailliblement

k la vérité , & fi necefTaircs tout enfemble , que

iàns elles il efl impoflîble de laconnoître avec

vne entière certitude. Ce font les éloges qu'ils

donnent eux-mefmes à leurs préceptes. Mais

l'on confidere ce que l'expérience nous fait voir

de l'vfage que ces Philofophes en font de dans la Logique & dans les autres parties de la Philo-

fopnie, on aura beaucoup de fujet de Ce défier de

la vérité de ces premefTes.

Ncantmoins parce qu'il n'efl pas iufte de re- jetter abfolument ce qu'il y a de bon dans la Lo-

gique, à caufe de l'abus qu'on eu peut faire, &

qu'il n'efl pas vraifemblable que tant de grands efprics qui Ce font appliqués avec tant de foin

aux règles du raifonneraent,n'aient rien du tout

trouvé defolide ; & enfin parceque la coutume

a introtluit vne certaine ncceffité de fçavoir au

moins groffiereraent ce que c'efl que Logique;